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LA TARE
Nouvelle Canadienne, par Gustave Comte
Écrite pour la « Revue Populaire »
01
Nouvelle Canadienne, par Gustave Comte
Écrite pour la « Revue Populaire »
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Et, tandis qu’au dehors, la neige étincelait sur les toits endormis, et que le clocher jetait dans le silence l’appel du jour nouveau, du jour de rédemption où un Dieu se faisait homme pour laver les péchés du monde ; tandis qu’un murmure confus sortait des portes entr’ouvertes, et que des pas faisaient crisser la neige durcie, et qu’un long ruban d’ombres s’acheminait vers le temple inondé des rayons lunaires ; tandis que dans les foyers, des chérubins blonds ou roses, ne dormaient que d’un œil afin de voir si, dès la fin de la messe de minuit, monsieur Noël viendrait remplir le bas tendu près de la cheminée ; tandis qu’un frisson mystique imprégnait cette nuit du vingt-cinq décembre, Pierre Guénette, l’hercule, le « boulé », craint à vingt lieues à la ronde, accoudé au grillage de son cachot, pleurait comme un enfant sur sa loque de vie si près du terme et abominablement gâchée.
Ses nerfs se calmèrent cependant avec les derniers sons de la cloche nocturne, et comme le geôlier passait pour l’ultime ronde de nuit, Pierre appela l’homme at trousseau de clefs :
— Monsieur le geôlier, dit-il, c’est la nuit de Noël, la nuit ousque tout le monde se sent meilleur, la nuit ousque les petits attendent quelque chose, voulez-vous me faire le dernier plaisir d’entrer dix minutes et de m’écouter un peu. Ça me fera tant de bien, là »
Et, comme Pierre Guénette, le condamné à mort, qui devait être pendu le lendemain, frappait sa large poitrine à l’endroit du cœur, le geôlier, un brave homme au fond, fit tourner les clefs dans l’énorme serrure et s’assit sur l’unique banc de la cellule, tandis que le colosse, affalé sur sa dure couche, le front dans ses mains, lui narrait ce qui suit :
« Vous, l’savez ben, M’sieur le geôlier, dans un peu plus de vingt-quatre heures, j’aurai, comme y disent, payé ma dette à la société. Je ne me plains pas puisque j’ai tué mon semblable et puisqu’il faut que ça se fasse. Pourtant, je pas si méchant que ça, et si j’ai vu rouge, c’est que j’aimais encore ma femme. Vous savez l’histoire, les gazettes ont dû vous l’avoir assez répétée ; seulement, je parie qu’on ne m’a pas compris. C’était ben du reste, puisque mon avocat lui-même, n’a pas saisi le point capital, selon moi.
« Je prenais un p’tit coup, c’est un tort. Mais quand on n’a pas été à l’école et que vos parents n’ont jamais insisté pour vous faire donner de l’instruction, et qu’enfin on ne sait pas même lire, faut ben faire quéque chose pour se désennuyer, une fois la journée du rude travail terminée, pas vrai ? Donc, je prenais un p’tit coup et ce soir-là, j’en avais pris plusieurs.
« Ma femme qu’est une bonne femme, ne put pas sentir la boisson. A-t-elle eu tort ce soir-là, de ne pas me lire ce qu’il y avait de marqué sur le billet que venait de lui donner devant moi le fils du voisin ? C’est peut-être qu’elle me pensait trop saoul pour comprendre. Toujours est-il que j’étais excité d’avance par les commérages quelques camarades peu charitables et « lancés » comme moi, ne me rendant pas compte que ma Louise était ben obligée d’emprunter pour nourrir les p’tits, puisque je n’apportais plus d’argent à la maison.
« Bref, je lui arrachai des mains le papier que je ne pus lire, et je m’imaginai que ce devait être quéque rendez-vous… ah, ce qu’on est bête quand on a un coup de trop. Et comme je venais de lancer à la tête de la mère de mes enfants une de ces injures qui fouettent, au lieu de me dire que le maudit papier ne contenait qu’une garantie de paiement pour le boucher, elle se contenta de hausser les épaules et de me crier : « À ton aise mon bonhomme, crois ce que tu voudras. »
« C’en était trop ; je me sentis provoqué. Les yeux injectés de sang et la lèvre écumante, je sortis sur la galerie où, justement, je rencontrai mon voisin. Ma taille vous dit quelle est ma force. En deux tours de main j’avais terrassé mon homme pris à l’improviste, et en moins de temps qu’il en faut pour le dire, je l’avais étranglé et jeté par-dessus le garde-fou de la galerie. Il tomba comme une masse et se fracassa si bien le crâne qu’on retrouva des fragments de sa cervelle à dix pieds plus loin. Voilà l’histoire. Vous savez le reste : mon arrestation, mon procès qui fut court, ma condamnation.
« Voyons, monsieur le geôlier, entre nous, si j’avais eu un peu d’instruction, si j’avais pu seulement lire ce qu’il y avait d’écrit sur ce papier adressé à ma femme, surtout si je ne m’ pas saoulé pour me désennuyer, croyez-vous que tout cela serait arrivé ? Ne croyez-vous pas que si l’on m’avait forcé d’aller à l’école quand j’étais jeune, je serais où je suis maintenant ? Je ne suis pas plus bête qu’un autre et j’aurais au moins appris à lire.
« Mais, je bavarde, et peut-être que vous aimeriez, vous aussi, aller réveillonner après la messe de minuit. Une simple prière et j’ai fini.
« Mon p’tit dernier, monsieur le tourne-clef, a six ans ; il est joli comme un amour. La veille de mon crime, il me demandait pour la vingtième fois peut-être, un bel avec des images. Avec tout l’argent que j’ai bu, j’aurais bien pu le lui donner, mais aujourd’hui que ma famille vit de la charité publique, ça n’est plus possible. Monsieur le geôlier si vous avez une générosité à faire à un homme qui va mourir comme un brave, donnez donc à mon petit Paul, le bel qu’il me demandait et que je lui ai si bêtement refusé. Ce sera ses étrennes. Et puisque vous savez écrire, écrivez donc dedans, que son père est mort de n’avoir pas eu la chance d’être instruit. Écrivez aussi à ma femme que je l’embrasse bien fort pour la dernière fois, ainsi que tous mes enfants et que je leur demande pardon. Bonsoir et merci monsieur le geôlier, l’Enfant Jésus qui est bon, vous revaudra ça. »
☆ ☆ ☆
Et, tandis qu’au dehors, le clocher jetait dans le silence de cette nuit de Noël, la parole humanitaire : « Paix aux hommes de bonne volonté », le brave geôlier frappait à la porte de la femme du condamné et lui remettait l’alphabet à images que le matin même, il avait acheté pour sa propre fillette, confiant qu’il lui serait tenu compte un jour du sacrifice accompli.
☆ ☆ ☆
Ah ! ce qu’on était triste ce lendemain matin, chez les Guénette. Seul, le petit Paul (ce n’est pas à six ans que l’on comprend les tragédies de la vie brutale) — avait dormi à poings fermés, aux côtés du bel à images, apporté par le geôlier, dernier cadeau de papa qui allait mourir.
Mourir, le gibet, la misère, le déshonneur… Des mots qui ne devaient pas être bien gais, sans doute, puisqu’ils faisaient pleurer sa mère et sa grande sœur et aussi lui-même, par contagion, mais les images étaient si jolies dans l’ tout neuf. Comme il allait bien apprendre, comme il allait s’instruire et comme son papa serait heureux au ciel. Si loin ! Si haut ! Il dormit et sa bouche entr’ouverte souriait aux anges.
Il dormit cependant que dans le logis, deux femmes au cœur humain et bon, et priaient pour l’autre là-bas, crevant la faim et grelottant, les rares couvertures ayant été étendues sur bébé afin de le tenir bien au chaud.
Vers cinq heures, les cloches tintèrent pour la première messe. Une voisine charitable, Madame Labelle, vînt garder la maison afin de permettre à la femme et à la fille du condamné d’aller communier à cette messe matinale, où il n’y aurait pas grand monde pour les montrer au doigt.
On a beau avoir la foi des martyrs de l’ancienne Rome et se trouver dans la minute extatique où une destinée terrible et prévue va se jouer, le cœur humain n’est pas moins en proie à l’orgueil légitime de tous ceux qu’un atavisme vicieux n’a pas complètement dégénérés.
Et malgré le froid sibérien qui brûlait et tirait les larmes des yeux, les deux femmes allaient vers le temple, satisfaites tout de même de ne rencontrer que quelques rares ombres inconnues sur la route. Ah ! cette messe qu’elles entendaient en même temps que « l’autre », dans son cachot, là-bas, dite à une petite chapelle latérale par un humble ministre du Seigneur et desservie par un unique bambin à peine plus haut que le petit Paul, quel souvenir impérissable à jamais ! Cette messe suprême, presque à la veille de l’instant terrible, brutal, indéniable…
02
Au moment où la sauterie des Rois battait son plein chez Procul Rochon, dans le haut de la Belle Rivière, surnommé le « trou », un endroit où il ne passe pas l’ombre d’un ruisseau, alors que Titoine Guer- non, le violoneux, venait de lancer son « en place pour le cotillon des gigues à huit, au jour, au jour », — et que les couples enlacés se trémoussaient comme des possédés dans une gaieté bruyante et communicative, Jacques Thibault, qu’on appelait « le monsieur » parce qu’il faisait son droit à Montréal, s’approcha de la jeune institutrice, isolée et comme dépaysée, dans un coin de la grande salle, et lui dit :
— Mademoiselle Jeanne, vous êtes triste et seule, ce soir, alors qu’ici tout le monde est gai ; voulez-vous que nous causions ?
— Si vous voulez, fit la jeune fille, seulement…
— Seulement, quoi ?
— Voilà. J’aurais mieux fait de ne pas venir ici.
— Jeanne, ce n’est pas bien de me cacher votre gros chagrin.
— Non, monsieur Jacques, ce mariage est complètement impossible, oubliez-moi.
— Mais vous m’aviez laissé espérer.
— Oh ! une heure d’égarement dont je conserverai sans doute le souvenir, mais je vous en prie, il faut oublier celle qui n’aurait fait que passer dans votre vie.
Et, pauvre de la méchanceté humaine, si je vous disais la cause de votre tristesse ?
— Comment, vous sauriez ?…
— Oui, je sais, hélas ! qu’au lieu de vous appeler Jeanne Lebrun vous portez un autre nom, et c’est justement pour cela que…
— Alors, monsieur Jacques, plus un mot, s’il vous reste encore un peu de respect pour la fille du malheureux… »
☆ ☆ ☆
Et, pendant ce dialogue à voix basse qui détonnait si étrangement au milieu de cette grosse gaité, les commérages allaient leur train parmi celles qui ne dansaient pas et qui, dans la cuisine, fricotaient le du matin. Les gens de Sainte-Scholastique étaient bien décidés à fêter les Rois jusqu’au jour.
Il y avait là : Scholastique « Ignace », puis Scholastique « Minouche », du petit village d’en bas, la vieille Piétane qu’on surnommait « la patte d’argent », aussi Stéphanie Croteau qui n’avait pas sa pareille pour la fabrication des tartes « à la farlouche ». Et ces quatre femmes jasaient, potinaient, bien au fait de tout ce qui se passait chez le voisin à quatre lieues à la ronde.
Mais, ce fut bien pis quand des hommes, fatigués de danser, entrèrent, histoire de se rafraîchir, de fumer une pipe et de taquiner les « créatures ».
— Quiens, v’là Ti-Louis Légaré, l’ramasseux de cendres, il est toujours plein d’histoires.
— Oui, pis il est avec Bardas Cloutier, du bord de Saint-Canut, un autre qu’est pas « manchot », non plus.
— Eh ! dis donc, toé, le grand Moïse Dagenais, l’gardeux de chiens à l’église, c’est-y que monsieur le curé t’a sermoné que tu t’sauves tant de nous ?
— Apparence qu’on s’amuse à côté, pas vrai ?
— Oh ! pour sûr. Il y a bien la petite Lebrun qui ne danse pas et qui fait sa sucrée, même qu’elle a refusé la fève qui la faisait reine pour la nuit ; en v’là-t-y des manières. Oh ! à part ça, on s’amuse.
— À propos de Jeanne Lebrun, sais-tu une chose, Stéphanie ? Non, hein ! eh bien, y paraît qu’c’est pas son nom et qu’c’est à cause de son père qu’a été pendu à Montréal, qu’elle a changé.
— Pas vrai ?…
— C’est comme je te dis. C’est la grande Marie-Louise qui m’a appris ça tantôt. Tout de même, ça doit pas être commode d’être gaie quand on a une pareille affliction dans sa famille.
— Mais comment la Marie-Louise a-t-elle pu apprendre ce secret-là. Ça doit toujours pas être la demoiselle qui y a dit ?
— Eh, non, pas fine, c’est Ti-Jules à la mère Morache qu’a su ça à la ville ousqu’y fréquente la fille d’une voisine de chez les Guénette, — c’est le nom de la petite Lebrun — les jaseries, tu sais ben, c’est à la ville comme par icitte.
— En tout cas, les femmes, dit le grand Leblanc qui venait de se verser une rasade de whisky blanc, qu’a soye la fille de qui que ce soit, assassin ou bandit, n’empêche pas que la petite Lebrun est bougrement gentille, et douce, et honnête, et dévouée, et instruite, et réservée…
— R’gard’moé le donc, lui, ce grand efflanqué, si on ne dirait pas qu’il est amoureux à c’t’heure…
— Ah ! non, vrai là, dit le grand Leblanc, en toussant bien fort, elle est ben trop demoiselle pour moé et quant à me r’garde ça m’intimide et j’dis pus rien.
« Il est près de quatre heures du matin et comme je n’ai pas sommeil, j’ai décidé de te faire part du dernier de mes chagrins, ainsi que de la décision bien arrêtée que je viens de prendre. Surtout ne t’angoisse pas inutilement, puisque toute la famille, et toi aussi, n’en pourrez tirer qu’un bénéfice tangible. Voilà.
« J’ai décidé de retourner à la ville où de nouveau je travaillerai comme servante. J’aurais sans doute préféré rester institutrice, mais nous sommes voués au malheur et il y a toujours des indiscrets qui finissent par découvrir la fille du pendu sous celle qui s’efforce de porter aussi dignement que possible le nom de Jeanne Lebrun.
« En changeant de nouveau de localité, j’aurais pu continuer l’enseignement, peut-être, car je suis dans les bonnes grâ- ces de monsieur l’inspecteur ; mais c’est la troisième paroisse que je fais, et c’est toujours à recommencer. Du reste, c’est dur va, de se dévouer tout le temps pour ne pas même gagner cent dollars par an. Seule au monde, j’aurais peut-être pu persévérer, car je ne suis pas exigeante ; mais il y a vous autres, mes chéris, vous autres qui endurez souvent plus de misère que vous ne pouvez en supporter. Vois-tu, mère, il a tant regretté son manque d’instruction, surtout il l’a payé si cher ; il a tant voulu que ses enfants fussent instruits que je m’étais éprise de la noble mission de l’enseignement.
« Tu sais tout ce qu’a fait la petite ignorante que j’étais. J’ai servi les autres, j’ai travaillé jour et nuit, ne dédaignant aucun gros ouvrage ; j’ai usé mes jeunes yeux et j’ai terni mon teint par les veilles prolongées, mais je l’ai décroché ce fameux diplôme. J’étais enfin institutrice. J’instruirais les tout petits et j’en empêcherais peut-être quelques-uns de finir comme notre pauvre disparu…
« Eh ! oui, c’est cette vocation tant voulue et aimée que j’abandonne parce qu’elle ne nourrit pas « sa femme » ; ah, mère, si tu pouvais savoir ! Institutrice à St-Simon, un humble hameau, vingt-six élèves en tout, assez dociles, mais sans talent, et il faut leur enseigner, sans cartes miracles, sans le moindre objet qui frappe la vue et grave la leçon dans l’intelligence. On est trop pauvre, c’est triste ! Et quand on s’est bien épuisée comme cela, toute la journée, il faut balayer la classe, parfois la laver, fendre son propre bois d’hiver, voir au feu, se faire un peu de cuisine, corriger des devoirs et rapiécer vieilles robes et vieux manteaux puisque l’argent manque pour acheter du neuf.
« Et, dire que malgré toutes ces privations, c’est à peine si on parvient à envoyer quelques sous par-ci, par-là, à ceux qu’on aime et qui sont loin.
« Et puis, tu sais, je préfère encore être servante à Montréal ; non seulement parce qu’on gagne plus cher que dans l’enseignement, mais parce qu’au moins, dans la grande ville, on ne viendra pas me relancer et que je pourrai passer ignorée et inaperçue.
« Tiens une autre confidence, la seule et dernière de ma triste vie de célibataire. Hier soir, on m’a proposé le mariage malgré « notre secret » qu’on avait appris. Je ne cacherai pas que mon cœur jeune encore a battu bien fort aux bonnes paroles de Jacques Thibault qui me paraît généreux et bon. J’ai même, pendant quelques minutes, revécu par le souvenir certaines promenades le long des sentiers perdus, par les beaux soirs d’automne, alors que pour tous je n’étais encore que Jeanne Lebrun tout court. Mais ma raison a vite pris le dessus et je me suis dit que je n’avais pas le droit d’imposer notre malheureux passé à ce jeune homme de grand avenir. Ah ! le bonheur et les rêves, ça n’est pas fait pour nous autres…
« Attends-moi donc ces jours-ci, avec armes et bagages, et embrasse bien pour moi, notre cher Paul, qui, je l’espère, doit commencer à être instruit. À bientôt.
03
Enrichi par le « boom » de l’immeuble, ayant surtout su tirer profit de transactions plus ou moins honnêtes, président d’un syndicat détenteur d’une infinité de lots qu’on vendait à des conditions rigoureusement draconiennes au pauvre monde, parvenu dans toute l’acception du mot, même au point d’avoir donné à son nom une tournure anglaise, Aristide Joli, qui se faisait appeler Jolly, habitait une somptueuse résidence de la côte Saint-Antoine, menant grand train de vie, ayant chevaux, cocher, limousine, « touring car », chauffeur, et le tout à l’avenant. Maintenant qu’il était lancé, Aristide n’avait plus qu’une ambition : devenir échevin, puis député, puis pourquoi pas maire de Montréal ? Médéric Martin y était bien parvenu, bien qu’il ne que « cigariste ». « Il n’y a rien comme de savoir se placer les pieds, répétait-il à chaque instant, au club, au théâtre, dans les « bars ». Son intérieur se distinguait par un luxe criard, et sa femme ainsi que ses filles étalaient des toilettes les faisant parfois passer pour des excentriques. Son fils, sortant à peine du collège, mais déjà vadrouilleur, sur les conseils de son père, avait décidé, depuis deux ans de remplacer son prénom Eugène, par celui de Chamberlain, combien plus aristocratique.
Or, Chamberlain Jolly était un jeune « snob » de la belle eau, et il affichait déjà les précoces symptômes du parfait voyou.
C’est dans ce milieu commun et tapageur que Jeanne Lebrun, qui avait abandonné l’enseignement depuis bientôt neuf ans, s’était résignée à prendre du service. La position était surtout lucrative et permettait à l’honnête fille d’aider sa mère, vieillie et infirme, et à payer les cours de son frère Paul, qui venait de commencer à étudier la médecine.
Les années avaient passé tristes pour Jeanne qui avait parfois rêvé d’une autre mission que celle de servir les riches, mais elle s’était consolée à la pensée que le vœu paternel était en partie réalisé, puisque le petit Paul d’autrefois était parvenu à s’instruire, et que demain, personne ne se souviendrait des Guénette, en saluant le docteur Paul Lebrun. Mais, il en avait fallu du courage, de l’endurance et de la persévérance pour atteindre ce but si ardemment voulu.
Et pourtant, malgré le voisinage de la trentaine, malgré mille fatigues, veilles et déceptions, Jeanne Lebrun avait pu conserver son apparence de jeunesse. De taille moyenne, plutôt délicate, elle avait la figure encore très fraîche, une figure extraordinaire, éclairée, presque illuminée par des yeux gris profonds, laissant lire de prime abord, de la franchise et de la bonté, mais aussi une rare fermeté de caractère. Et comme elle s’habillait avec simplicité, mais avec une remarquable distinction, Jeanne Lebrun eût pu, si elle eût voulu s’en donner la peine, changer de condition et se faire servir à son tour, elle qu’avait tant servi les autres.
Mais, au plus profond de son cœur, toujours vivace, le souvenir de Jacques Thibault, maintenant beau capitaine, parti pour la grande guerre, était resté. Elle avait bien pu, par héroïsme et dans la crainte de lui imposer le triste passé de sa famille qu’il eût été obligé de traîner comme un boulet, dans la vie, repousser jadis la générosité d’un geste qui s’annonçait sincère, mais elle n’avait pas oublié l’enivrante douceur d’un aveu, échappé de lèvres et éloquentes, certain soir, et son front portait encore, pour elle seule, l’empreinte du seul baiser que, si chastement elle avait reçu.
Oui, Jeanne Lebrun était encore si jolie que depuis quelques jours, le fils de ses maîtres, ce blanc-bec de Chamberlain, la suivait un peu trop. Trop honnête et trop réservée, et aussi trop bonne pour supposer même l’existence de la perversité, elle ne s’était pas aperçue de l’effet qu’elle produisait sur le jeune homme.
De son côté, Chamberlain Jolly, qui n’avait jamais appris la délicatesse et le respect dans les milieux où il avait vécu, n’attendait que l’occasion pour risquer une conquête qu’il s’imaginait facile.
Aussi, ce soir-là, lorsqu’elle se sentit serrer par la taille et embrassée goulûment dans le cou, Jeanne Lebrun fut tellement surprise et saisie qu’elle faillit d’abord s’évanouir. Et comme le polisson prenait cette passivité pour un consentement et continuait ses agaceries, il reçut cette fois un soufflet bien appliqué qui le fit s’éloigner en proférant des menaces.
Honteuse, comme si elle eut commis une mauvaise action, Jeanne gagna sa chambre, et la figure enfouie dans son oreiller, elle sanglota. Ainsi, elle avait été honnête et droite, elle n’avait jamais voulu songer à l’amour, encore moins au plaisir ou à la passion, et dans son esprit de devoir et de sacrifice elle avait toujours dominé ses sens, et c’était pour avoir toujours su rester telle qu’un voyou sans vergogne venait de la rudoyer d’une façon ignoble. C’en était trop, et l’on verrait bien si elle ne quitterait pas sur l’heure ce toit désormais inhospitalier. Et ayant séché ses larmes, Jeanne commença à préparer ses malles.
☆ ☆ ☆
Habitué à des conquêtes faciles, Chamberlain Jolly ne comprit pas qu’il avait mérité la correction reçue, et bien décidé à se venger sur l’heure, il s’en fut trouver sa mère. Il ne lui expliqua pas, bien étendu, ce qui s’était passé, mais il lui apprit ce détail qu’il tenait d’un camarade, à savoir que Jeanne Lebrun avait un autre nom, et qu’elle appartenait à une famille de bandits et d’assassins, dont le chef avait été pendu, il y avait plusieurs années. Bref, il était de la dernière imprudence de garder une telle servante, à cause des bijoux et de l’argenterie.
Il arrangea si bien son histoire, que sa mère décida d’aller sur l’heure, congédier Jeanne Lebrun.
Tandis que le vaurien était en train de dégoiser contre l’honnête fille qui l’avait souffleté, celle-ci terminait ses malles et se disposait à quitter la maison, lorsque son frère Paul se présenta. Il portait l’uniforme et venait faire ses adieux à sa sœur, car son bataillon partait le lendemain pour le front. La nouvelle du départ si subit de son frère fit oublier à Jeanne son propre chagrin. Elle essaya d’avoir la figure plus avenante pour ce frère qu’elle avait tant aimé, pour qui elle avait tant sacrifié, et qui, à son tour, partait bravement, risquant sa vie pour la défense de la patrie.
Et, ce fut à la minute précise où le frère et la sœur se tenaient étroitement enlacés, qu’une voix de mégère s’écria derrière eux :
— C’est cela, dans les bras d’un soldat maintenant ; vous allez bien, mademoiselle Lebrun.
— Ce soldat est mon frère, dit Jeanne, et il part pour la France.
— Son frère ! On connaît ça, dit aigrement madame Jolly. Un frère et une sœur ne s’embrassent pas comme cela.
— En tout cas, madame, j’allais vous prévenir que je quittais votre maison.
— Parce que ?…
— Parce que votre fils vient de me manquer odieusement de respect.
— Vous osez accuser mon fils ! Tenez, vous n’êtes qu’une pas grand’chose. Je vous chasse, fille de bandit, fille de pendu, gibier de potence.
Et cette fois, ce fut écrasée de honte et de douleur que la malheureuse Jeanne Lebrun s’enfonça dans la nuit sombre, accrochée péniblement au bras de son frère, de son conscrit tant aimé !
04
Jeanne était heureuse, enfin !
Et son bonheur lui était venu comme dans un rêve.
De fait, il lui semblait si irréel qu’elle craignait de le perdre à jamais.
Comme elle aurait voulu pouvoir l’enchaîner, si elle avait pu, et comme l’orfèvre des poètes, lui forger des mailles d’airain.
Était-ce bien elle, Jeanne Lebrun, l’humble institutrice ridiculisée et ne gagnant pas son sel ; Jeanne Lebrun, plus tard servante, insultée et chassée parce qu’elle était aussi la fille de celui qui était mort pour n’avoir pas eu la chance d’être instruit, Jeanne Lebrun qui avait piétiné son cœur pendant dix ans et enfoui son grand secret d’amour tout au fond d’elle-même ; Jeanne Lebrun devenue tout à coup infirmière de la Croix-Rouge, puis l’épouse du plus valeureux et du plus brave tous les officiers du 22 Bataillon, de son héros splendide, de ce Jacques Thibault qu’elle avait retrouvé sur un brancard, qu’elle avait disputé à la mort, qui l’avait épousée dans une chapelle improvisée du front, au milieu de l’épouvantable concert de la mitraille boche, de ce soldat de fière allure qui allait être bientôt papa, selon qu’elle avait pu s’en rendre compte le matin !
Était-ce bien elle ?
Ah ! toute cette série d’événements imprévus survenus après son honteux départ de chez les Jolly, avec son frère Paul, alors conscrit, puis infirmier dans le même hôpital qu’elle, mais hélas ! prisonnier des Allemands depuis huit jours. Et ce mariage, ce rêve d’amour qui se réalisait comme cela, dans un décor et des si extraordinaires !
Le bonheur, cela existe donc parfois pour les malheureux, les petits, les bafoués ? Mais, c’est chose si fragile qu’il faut le défendre contre tout, contre la mort même ! La mort, c’est pourtant vrai qu’elle rôdait et guettait au milieu des êtres et des choses, dans cette ambulance de première ligne, si près du front.
Mais, non, la mort ne pas ce que la vie avait été si lente à donner à ces deux âmes.
Donc Jeanne Lebrun était sans doute inquiète, mais elle était surtout heureuse ; heureuse malgré la guerre, malgré la souffrance ambiante. Et elle comptait les heures puisque le lendemain était jour de relève, et qu’elle aurait sûrement la visite de son mari, de son Jacques bien à elle.
☆ ☆ ☆
Elle en était là de ses réflexions, semblant ne pas réaliser que depuis quelques heures le fracas de la canonnade avait augmenté d’une manière effroyable. Les grosses pièces à longue portée grondaient à des intervalles, se rapprochant de plus en plus ; au tonner lointain des Hovitzers prussiens répondait la détonation, bien connue des ‘75 français, terreur des barbares. Puis, aux instants de répit de ce dialogue meurtrier, on entendait tout près, des vols métalliques d’aéroplanes éclaireurs, le sifflement bien connu ou la plainte stridente des obus déchirant l’air. Cette clameur et ce fracas devaient certainement indiquer qu’un engagement d’une extrême violence se livrait à quelques mil- les plus loin. Mais Jeanne, toute absorbée dans sa méditation, et habituée du reste à l’immense voix du carnage, ne pensait qu’à son Jacques, à qui, tantôt, elle apprendrait l’heureuse nouvelle.
Une voix connue la tira de sa rêverie.
— Madame, disait une jeune infirmière, il s’agit cette fois d’un engagement terrible, et les premiers convois de blessés arrivent.
— Bien, j’y vais, Marie.
— C’est que le 22 est encore à l’honneur, et il vaudrait peut-être mieux…
— Ils m’ont tué mon mari, les lâches ?
— Non, madame, mais le capitaine Thibault est brave et il se trouve parmi les premiers blessés qu’on apporte. On le dirige ici. Les chirurgiens ainsi que l’aumônier l’accompagnent.
Au même instant, la porte s’ouvrait, et lorsque Jeanne vit sur un brancard, celui qui était toute sa vie, ensanglanté, privé de sentiments et si pâle, elle crut qu’elle allait tomber et mourir avant lui. On lui porta secours et, lorsqu’elle revint à elle, Jacques était dans un lit, souffrant de deux affreuses blessures, l’une au côté, l’autre à la tête, cette dernière l’ayant rendu presque aveugle. Jeanne dit à l’infirmière de service qu’elle la remplacerait et que c’était son devoir à elle de soigner son cher blessé.
Cette dernière se retira après avoir informé Jeanne que les médecins avaient défendu au capitaine Jacques, de bouger ou de parler, à cause de la très grave opération qu’il devait subir le lendemain.
Après quelques instants de silence, Jacques, qui avait entendu le bref dialogue à voix presque basse et qui avait compris qu’il se trouvait seul avec sa femme, appela doucement celle-ci à son chevet :
« — Non, il ne faut pas m’empêcher de parler, dit-il. Cette fois, ma bien-aimée, j’ai mon compte. Dans quelques instants, ce sera fini, je le sens. Seulement, comme je ne puis te voir, mets ta main dans la mienne, afin que sa tendre pression me dise le suprême adieu. Écoute ce que j’ai à te dire, sois forte et hâtons-nous. »
Des larmes brûlantes sillonnaient les joues de Jeanne qui insistait cependant pour que son mari écoutât les médecins.
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The end
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