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CONFÉRENCES
SUR
La Reliure et la Dorure des Livres
I. — La Reliure dans l’antiquité.
Nous ne nous appesantirons pas trop longtemps sur ce qu’était la reliure dans les temps anciens, je craindrais que cela ne soit un peu aride, et alors, ce n’est pas l’histoire du métier qu’il faudrait faire, mais bien une dissertation d’archéologie bibliopégistique.
Cette dénomination prend son sens dans le mot latin bibliopegus, qui au temps des romains signifiait relieur.
Cependant, pour arriver progressivement à la technique qui nous intéresse plus particulièrement, je mentionnerai rapidement les différentes manifestations de notre art qu’il nous a été possible de retrouver des époques primitives, et je m’appliquerai à rendre ces études intéressantes, en les accompagnant de modèles et de pièces originales, qui vous les feront mieux comprendre.
Je crois aussi qu’il ne m’est pas possible, en commençant cette première étude, de ne pas vous initier à l’origine de l’appellation qui a été donnée à notre métier et à notre art : car enfin, il est nécessaire que vous sachiez ce que signifie le terme de relieur.
Le mot reliure est dérivé du verbe latin ligare ou religare, qui se traduisent par lier ou relier ensemble. Ce verbe représente entièrement l’idée que nous y attachons, c’est-à-dire l’action de rassembler, de réunir et de lier ensemble les parties ou feuillets d’un ouvrage pour en faire un tout, et le mettre à l’abri de la destruction.
De ce même verbe on a fait le substantif ligator ou religator appliqué, dans l’antiquité, à l’artisan qui faisait le travail. Au Moyen âge cette commença à se franciser et devint d’abord lieur ou liéeur, et ensuite resta relieur, tel qu’il est encore aujourd’hui. Il résulte de ce qui précède que la dénomination de relieur, était un titre qui représentait l’action de rassembler et de lier entre elles plusieurs parties d’un ouvrage ; ce qui, à notre époque, équivaudrait à la pliure, à la collationnure, à la couture, à une sorte d’endossure, et peut-être même à un peu de couvrure de papier, mais qui s’est par la suite étendue, comme terme général à toutes les autres phases qui composent notre métier actuel.
Le mot relier, jusqu’au XV, était encore tellement usité pour ne représenter que l’action pure et simple de prendre les feuillets d’un livre et de les attacher ensemble pour en faire un tout facile à conserver, que l’on retrouve souvent sur des comptes de reliures de cette époque des passages comme celui-ci : il est extrait des comptes de la fabrique de l’église Sainte-Madeleine, à Troyes, en 1503 : « A Lyonnet Houssey, demourant en la grant rue pour avoir relye et nestoie les deux grands pseaultiers de ladite église, un messel et pour avoir relie les évangilles et couvert de basane rouge. » s. viii. d »
Donc dans ce prix de 51 sols et 8 deniers qui étaient alloués à Lyonnet Houssey, était comprise en plus de la reliure proprement dite, la couverture en basane rouge.
Lorsque l’homme eut l’idée de fixer sa pensée sur quelque chose, il se servit de ce qui était sous sa main ; la pierre, l’airain, les écorces d’arbres, les feuilles de roseau, de palmier, etc., etc., furent les premiers objets qui reçurent les productions de l’esprit. On y transcrivait les actes publics, les œuvres des philosophes, des littérateurs et des poètes, à l’aide d’un poinçon qui, pour les écorces d’arbres et les feuilles, était suffisamment chauffé pour que les caractères restassent gravés par le feu. Voici un spécimen de ce genre de manuscrit sur feuilles de palmier, qui, tout en n’étant pas de l’époque primitive (puisqu’il remonte seulement
au xviii), n’en est pas moins curieux, car le texte gravé est obtenu à l’aide d’une pointe chauffée, ainsi que le pratiquaient les anciens. Il peut donc vous donner une idée exacte des livres dans l’antiquité.
Comme il fallait presque toujours plusieurs de ces feuilles pour contenir le même ouvrage, de crainte d’en égarer quelqu’une, on sentit le besoin de les réunir, de les lier, de les relier entre elles et de les fixer à un endroit quelconque par un cordon, où le texte serait interrompu, pour permettre de les lire entièrement sans être obligé de les disjoindre.
Cette ligature vous représente donc la première idée de reliure ou, si vous aimez mieux, le premier besoin qui se soit manifesté de trouver pour l’ouvrage un mode de conservation.
Les tablettes de cire, sur lesquelles on inscrivait également avec un poinçon toutes les œuvres que l’on voulait garder, sont à peu près contemporaines des diverses manières d’écrire que je viens de citer.
Le même besoin de préservation se fit sentir pour elles, comme pour les écorces d’arbres et les feuilles de palmiers ; on les réunissait et on
les fixait par un des angles, dans lequel on passait un ruban, ce qui permettait de les conserver ensemble, tout en laissant le moyen de les parcourir en les faisant successivement glisser les unes sur les autres en forme d’éventail. Ce fut aussi un mode de reliure du temps.
Ensuite, lorsque la multiplicité des œuvres devint plus considérable, le génie humain fut amené à chercher et à trouver de plus grandes surfaces pour les contenir. C’est alors qu’on prépara des peaux de bêtes, sur lesquelles on écrivait ce que l’on voulait garder. Quand l’ouvrage était très
important, et nécessitait un emplacement plus grand que celui d’une peau, on collait ou plutôt on cousait ensemble plusieurs de ces peaux, autant qu’il en fallait pour le transcrire en entier.
Pour ce genre d’ouvrage, il fallut trouver aussi un moyen de conservation. Les peaux, seules ou ajoutées à plusieurs autres, furent fixées par une de leurs extrémités, dans le sens de la largeur, sur un bâton de forme cylindrique, autour duquel on les enroula ; puis pour les mettre complètement à l’abri des injures du temps, on renferma ces rouleaux dans des boîtes appelées scrinia. C’est de ce mot, scrinium au singulier, que nous avons conservé en français le mot écrin qui en dérive. Voilà donc pour ces sortes de manuscrits le mode de rassemblement, de reliures conservatrices qui fut adopté.
Les papyrus proprement dits, c’est-à-dire les ouvrages transcrits sur une sorte de papier fabriqué avec des plantes qui poussaient dans la région du Nil, se roulaient également et se conservaient de la même manière.
Comme les documents tout à fait originaux sont des pièces fort rares et dont les musées et bibliothèques mêmes, ne possèdent souvent que des débris, j’emprunterai les exemples dont j’ai besoin, aux Chinois et aux Japonais, qui encore de nos jours ont conservé pour leurs livres et leurs albums, le même principe et le même mode de conservation que les anciens.
Des rouleaux semblables adoptés en Chine s’appèlent des cacomonos, ils vous représentent exactement les papyrus des temps primitifs. Le texte est roulé sur un cylindre au bout duquel est placée une fiche indiquant le titre de l’ouvrage. En rayon sur des tablettes aussi bien que dans les scrinia, on avait immédiatement sous les yeux, tous les titres des œuvres qui s’y trouvaient rassemblées.
La plupart de ces manuscrits anciens se lisaient dans leur longueur en commençant Je texte dès le développement du rouleau, de sorte que la fin de l’ouvrage se trouvait toujours être du côté fixé au cylindre.
Les livres pliants sont le commencement d’une idée nouvelle et, comme vous allez le voir, un acheminement vers le format des livres modernes. Ils devaient servir à un usage plus journalier, et par cela même être plus portatifs; on s’efforçait alors à ce qu’ils contiennent une très grande quantité de texte, dans le plus petit volume possible. Pour arriver à ce résultat, on transcrivait l’œuvre d’un auteur sur’parchemin ou sur papyrus d’une très grande longueur, mais d’une largeur beaucoup moindre. Cette largeur devint la hauteur du nouveau format du livre, qui, au lieu d’être roulé sur un cylindre comme je l’ai dit plus haut, fut plié sur lui-même par petites parties, tantôt à droite, tantôt à gauche en forme de paravent. À chaque extrémité on fixa une petite planchette de cèdre pour le protéger du frottement. Le cèdre, à cette époque, était déjà réputé le meilleur bois, celui qui était le moins sujet à être attaqué par les insectes.
Ces plateaux de bois vous représentent ce que, de nos jours, nous appelons des ais, ou les cartons de la couverture.
Le poète Martial a plusieurs fois mentionné les livres pliants dans ses épigrammes. On leur donnait alors le nom de libelli, c’est-à-dire petits livres, petits poèmes ou petits écrits.
Quelquefois, à cause de leur petit format, on les désignait aussi sous la dénomination de manualc, car ils pouvaient se tenir facilement dans la main.
Voici un manuscrit japonais de la fin du siècle dernier qui, comme disposition, est de tous points semblable aux livres pliants des anciens.
Ainsi donc pour la première fois, voilà un livre protégé et garanti dans une forme nouvelle alors, mais qui fut l’idée première de notre reliure moderne.
On s’aperçut ensuite, car enfin il n’y a que l’expérience qui vous fait modifier les choses, que ces papyrus ou parchemins pliés, tout en donnant des livres d’un format plus commode, ne réalisaient pas encore la perfection, et n’étaient pas entièrement faciles à manier ; car, il suffisait d’un moment d’inattention, pour que tout ou partie de l’ouvrage vous glissât dans les doigts, et se détériorât; et c’est pour remédier à cet inconvénient, et aussi afin de déterminer d’une façon complète le mode de conservation de la reliure, que l’idée vint de coudre tout un côté des plis de ce paravent, celui sur lequel rien n’était écrit.
Les Chinois et les Japonais, pour leurs livres courants, ont adopté une demi-mesure qui n’est ni celle des anciens ni celle des autres peuples. Ils conservent sur le devant les feuilles pliées, tandis que les fonds sont coupés et fixés entre eux avec des piqûres comme le spécimen ci-joint.
Comme vous pouvez vous en rendre compte en examinant ce volume, le texte se trouve imprimé d’un seul côté, sur une longueur de papier très grande et qui a été repliée ensuite sur elle-même, tantôt à droite tantôt à gauche en forme de paravent. Les plis du dos aussi’ bien que les bouts, tête et queue, ont été alors coupés et bien égalisés, puis les feuilles ont été retenues entre elles du côté de ce dos et de ces bouts, par une forte ligature, qui ne nuit pas autrement à l’ouverture du volume.
Pour arriver enfin complètement à la reliure moderne, prenons ce livre pliant, conservons
soigneusement les plis à l’envers, ceux qui n’ont pas le texte, que nous appellerons les fonds, et dans lesquels nous passerons le fil ; puis nous fendrons les plis du devant, et lorsque nous y aurons adapté des cartons, tenant aux ficelles sur lesquelles nous aurons cousu, nous aurons la reliure telle qu’elle se voit aujourd’hui.
Il reste encore quelque chose à dire, non des temps primitifs proprement dits, mais de la dernière période de l’époque romaine, qui vit naître les premières reliures cousues avec des dos, des cartons et des tranches, telles qu’elles ont été fabriquées par la suite.
Nous trouvons dans une description ancienne de la ville de Rome , au temps des Césars, la présence de reliures cousues avec nerfs et renfermées dans des ais de bois ; quelques-unes même étaient retenues sur le devant avec des lanières ou ferrements. On en voit qui portent au centre des portraits de consuls, de questeurs, de
préfets, de généraux, etc., etc…, reflet de l’idée qu’on attachait alors à la valeur des charges publiques. D’autres reçoivent seulement sur le plat de la reliure le titre de ce qu’elles contiennent.
Voilà les premières bases qu’il m’importait d’établir en ce moment, afin de bien vous démontrer la marche progressive et ascendante qu’a pris le livre dans sa forme, et conjointement dans ses différents genres d’enveloppes conservatrices ; car, si à proprement parler, il n’y avait pas à l’origine de reliures réelles, il y avait une idée, la même qui existe aujourd’hui, c’est-à-dire le besoin et la nécessité de réunir, pour les rendre longtemps utiles, les œuvres des savants ; seulement, cette idée a été rendue différemment selon les exigences des situations dans lesquelles on s’est trouvé. Maintenant, comme à juste raison notre métier a conservé jusqu’ici la même dénomination, reflet des mêmes besoins que celle donnée à l’origine par les anciens, nous devons bien admettre que, matériellement parlant, les époques qui ont vu les livres sur des écorces d’arbres, sur des feuilles de palmiers, les papyrus de toutes sortes aussi bien que les livres pliants, ont produit des relieurs proprement dits, c’est-à-dire des artisans destinés à conserver et à transmettre aux siècles à venir, toutes les productions de l’esprit et de l’intelligence.
II. — La Reliure au Moyen Age.
À notre dernière réunion, nous avons examiné les différents moyens employés à la conservation du livre dans les temps primitifs ; nous allons maintenant nous occuper de la période dite du Moyen âge, c’est-à-dire de cette époque de transition qui prépara peu à peu celle de la Renaissance.
Nous passerons forcément par dessus l’espace qui s’écoula depuis les temps primitifs que nous avons étudiés à notre dernière conférence, jusqu’au xiii, car il ne nous est rien resté de spécial au métier. La reliure, dans ces premiers siècles de notre ère, ne fut qu’un travail tout à fait secondaire ; réduite strictement à ses premiers moyens, elle ne servait qu’à recevoir les travaux des bijoutiers, des émailleurs ou des orfèvres.
Pour procéder par ordre, nous examinerons d’abord le côté technique.
Il est fort difficile de préciser l’époque exacte qui a vu remplacer les ais de bois par du carton, mais on peut, sans trop s’avancer, soutenir que tant que l’imprimerie n’a pas vu le jour, tous les manuscrits étaient reliés à ais de bois ; et mes recherches personnelles me prouvent que bien des années encore après la découverte de Gutenberg, la plus grande partie des reliures étaient à ais de bois. Ce n’est donc que tout près et aux environs de 1500 que je ferai remonter l’usage du carton dans la fabrication des reliures.
Depuis longtemps déjà, on s’était aperçu que le bois attirait les insectes, qui fort souvent détérioraient un volume de part en part.
De plus, les ais de bois donnaient à la reliure un aspect lourd, peu gracieux et la rendaient difficile à manier. On avait bien essayé, pour les travaux soignés, de donner un peu de légèreté en entaillant les ais sur le devant et sur les bouts, en forme de biseaux (fig. A), en laissant aux coins toute leur épaisseur et toute leur force ; mais, en plus que cet allègement nuisait à la décoration, l’ensemble restait inutilement lourd quand même, et ce résultat peu pratique, joint au dommage causé par les insectes, fit définitivement remplacer le bois par le carton.
Avant de quitter complètement les reliures à ais de bois, je pense qu’il vous intéressera de de quelle manière on fixait ces ais après la couture du volume ; et pour cela, je vous ai apporté quelques spécimens qui ont tous le même esprit, quoique différents dans l’application.
Fig. A.
Veuillez remarquer d’abord, que nos anciens, toujours préoccupés d’obtenir une conservation de très longue durée, employaient pour coudre leurs livres des nerfs faits de parchemin roulé, puis de grosse et forte ficelle. Ils mettaient les nerfs doubles et ces nerfs, qui passaient d’abord en dessus, au bord du plateau, venaient ensuite en dessous se noyer dans l’épaisseur du bois creusé pour les ecevoir, puis, ressortant à l’extérieur, ils étaient coupés après avoir été forcés dans le trou qui leur était destiné, et fortement maintenus par une cheville de bois, également coupée au ras du plateau extérieur (fig. B).
Remarquez encore en même temps, que déjà à la même époque, on faisait aux reliures ce que nous appelons des tranche-files (fig. C), destinées non seulement à tenir la peau des coiffes à la hauteur des plats, mais aussi et surtout à maintenir entre eux le bord des cahiers et à renforcer leur solidité.
Fig. B.
L’idée de produire solide était tellement poussée à l’excès, que parfois, comme vous pourrez en juger par cet autre document, on allait jusqu’à tranche-filer le livre une fois couvert ; on sacrifiait ainsi l’aspect extérieur à une garantie de conservation exagérée. Il est de fait cependant, que ce bourrelet de chanvre produit par la tranche-file et recouvrant les coiffes, était plus résistant que la peau dont était couvert le volume.
Ces divers spécimens datent de la fin de 1400 et du commencement de 1500.
Fig. C.
Cette façon de coudre et de passer en carton est encore celle que nous employons aujourd’hui… pour les reliures soignées et d’amateur. Nous n’avons rien inventé de nouveau ou de meilleur, et nous vivons sur des procédés vieux de trois cents ans. Malheureusement, nous sommes bien obligés de convenir que les modifications que nous avons successivement apportées dans ces premières parties du travail, ne sont pas à l’avantage de notre art. Pour arriver à produire vite et à moins de frais, les doubles nerfs ont d’abord été remplacés par des simples, qui bientôt ont disparu pour faire place à la couture à la grecque. Je ne parle pas de la couture à l’allemande, qui est pour moi la plus grande supercherie qui ait été inventée dans notre métier, ni de la couture au fil de laiton qui est d’invention toute moderne, et utilisable seulement pour les cartonnages faits mécaniquement et en grande quantité.
Revenons maintenant aux ais de carton.
Les ais de carton étaient, à l’origine, composés de plusieurs feuilles de papier collées les unes contre les autres et passées ensuite en presse pour les aplatir et les égaliser. Voici un fragment de plat d’après lequel vous pourrez vous en rendre compte. Il est fait très certainement avec au moins une vingtaine de feuilles de papier ; sa rigidité, si elle n’est pas égale à celle du bois, est malgré cela suffisamment forte pour servir à faire une bonne reliure.
J’ai eu dernièrement la bonne fortune de trouver une reliure exécutée en 1498, dont les ais ne sont pas en bois, mais composés de lamelles de papier, qui, dans leur disposition, sont imbriquées les unes aux autres, dans le sens de la largeur du volume, c’est-à-dire que chacune d’elles est recouverte sur le bord par le bord de sa voisine, et que le tout est disposé comme le sont les briques d’un toit. Elles sont ensuite maintenues entre elles par de larges bandes de papier collées dans le sens inverse.
Il est évident que l’artisan qui, à l’époque, a imaginé ce genre de carton, avait une idée : celle d’obtenir un plat non seulement plus léger, mais aussi plus souple que ceux composés de feuilles de papier entièrement collées les unes sur les autres. Ces lamelles de papier, disposées comme je viens de le dire, étaient en outre retenues de chaque côté par des feuilles de papier entières, et c’est dans cet ensemble qu’on a passé les doubles nerfs de parchemin sur lesquels on avait cousu le volume.
Jusqu’ici, il est reconnu que les reliures molles, c’est-à-dire celles dont les plats ou cartons étaient composés de quelques feuilles de papier, et qu’on retrouve le plus souvent couvertes de parchemin, avaient commencé vers le milieu du xvi ; c’était le genre de reliure employé pour les ouvrages courants, ceux auxquels on attachait moins de valeur et qui équivaudraient à ce que nous appelons aujourd’hui de simples cartonnages. L’exemple que je mets actuellement sous vos yeux est excessivement rare, c’est la première fois que je le rencontre, et, à ce point de vue, il est précieux pour l’histoire technique de la reliure. Il ne détruit pas, je crois, l’idée de voir commencer au milieu de 1500, les reliures molles en veau, en maroquin et surtout en vélin, car je le considère plutôt comme une exception que comme un usage répandu.
Pendant que nous avons sous la main une certaine quantité de documents, sans vouloir entrer dans les menus détails de la fabrication, qui vous sont savamment indiqués par les professeurs qui veulent bien s’attacher à nos cours du soir, je ne veux pas quitter ces premières phases de l’art, sans attirer votre attention sur la couture ancienne des livres ou, pour mieux dire, sur ce que nous appelons aujourd’hui les mors d’une reliure.
En vous apprenant la manière de coudre un livre, on vous a fait observer en même temps que le choix de la grosseur du fil avait pour but d’obtenir dans le fond des cahiers une plus ou moins forte épaisseur, c’est ce que nous appelons en terme de métier, fournir du dos, à l’effet d’avoir un mors suffisant pour y loger les cartons. Eh bien ! les anciens ne faisaient pas de mors, c’est une des manipulations du métier qu’ils n’ont pas trouvée, et ce perfectionnement est d’invention plus récente. Il peut remonter, avec un peu de bonne volonté, à peu près à la moitié du seizième siècle.
Je m’exprime ainsi, car une grande quantité de reliures de cette époque paraissent, sous ce rapport, avoir été faites avec un mors destiné à loger les ais dans l’épaisseur du dos, alors que l’effet obtenu est le plus souvent le résultat du hasard acquis par une pression plus ou moins forte.
Quand vous examinez la face du dos d’une reliure ancienne, vous ne pouvez vous rendre compte, à première vue, de la manière dont ce dos est obtenu, car les anciens avaient tourné la difficulté que leur occasionnait l’absence de mors, en amincissant en forme de biseaux le côté du plat destiné à recevoir les nerfs. C’est ce qui fait qu’en ouvrant les cartons, vous ouvrez en même temps, de chaque côté, une partie de la rondeur du dos. Cette manière avait le très grand inconvénient de provoquer, à brève échéance, l’usure de la peau à l’endroit de l’ouverture.
Nous allons maintenant laisser un peu de côté la question purement technique pour examiner la reliure dans sa décoration et dans ses coutumes, selon les différentes époques par lesquelles elle a successivement passé. Ce qui ne nous empêchera pas, quand l’occasion se présentera, de faire toucher du doigt les parties du métier qui s’offriront à nous comme originales, et formant des exceptions.
La reliure, à son origine, fut presque exclusivement fabriquée par les moines dans les couvents et dans les monastères. C’est du reste là que se sont trouvés réunis, pendant des siècles, les savants, les érudits et les artisans qui ont par la suite répandu sur le monde entier toutes les lumières de l’intelligence. Des travaux considérables sont sortis de ces associations; les manuscrits y étaient transcrits sur peau de vélin par le Scribe, quelquefois ils recevaient des peintures de l’Enlumineur et passaient ensuite dans les mains du Ligator ou relieur, qui réunissait les feuilles et les reliait. Ces moines étaient privilégiés et exempts d’impôts. Le seigneur même leur accordait le droit de chasser sur ses terres pour abattre les cerfs et en utiliser la peau afin de couvrir leurs manuscrits; aussi, eux seuls commencèrent à posséder des bibliothèques.
Lorsque ces bibliothèques furent mises plus tard à la. disposition du public désireux de s’instruire, les livres furent communiqués, munis d’une chaîne qui les retenait à l’endroit où ils étaient rangés; c’est ce que nous appelons les livres enchaînés. Ces livres, posés tantôt à plat et tantôt debout les uns à côté des autre», étaient attachés par leurs chaînes dans des casiers dont la tablette inférieure, plus large, tenait lieu de pupitre pour y poser l’ouvrage qu’on désirait feuilleter. La chaîne, fixée en haut du second plat du volume, avait à son extrémité un anneau dans lequel était passée une tringle placée au sommet de ce casier. Cette tringle, qui retenait plusieurs manuscrits à la fois, était fixée à chaque bout du rayon. Ceci vous montre que la confiance était loin d’être illimitée.
Voici un spécimen de reliure enchaînée , qui renferme un manuscrit de 1471 ; elle est couverte en peau de porc parcheminée, estampée de fers à froid; on y avait ajouté des lanières avec ferrements, afin que le volume restât fermé longtemps. Ces sortes de documents deviennent de plus en plus rares à retrouver.
Lorsqu’un ouvrage était très populaire et susceptible d’être souvent consulté, on ajoutait à la reliure d’énormes cabochons de métal, qui l’isolaient et la préservaient entièrement ; en voici un exemple
par ces autres documents que je mets sous vos yeux et qui datent également de la fin du xv.
Plus tard, lorsque l’instruction se fut vulgarisée, les grandes villes eurent aussi leurs bibliothèques et là, comme dans les couvents, l’habitude d’enchaîner les reliures se continua pour les manuscrits et les livres précieux. La bibliothèque de l’Université de Leyde avait encore tous ses livres enchaînés au xviee siècle.
Les diverses reliures dont je viens de parler ont pris la dénomination de reliures monastiques, c’est-à-dire non seulement celles qui étaient faites, mais aussi celles que l’on supposait indistinctement avoir été exécutées dans les couvents et dans les monastères. Cette même appellation est restée en usage pour désigner toutes les reliures en peau de truie ou en veau estampées de fers à froid et qui datent des xive, xve et xvie siècles, et leur imitation est restée ce qu’on appelle le genre monastique.
Les xiiie, xive et xve siècles ont vu se former de véritables artistes, des orfèvres, des verriers, des sculpteurs, des dessinateurs, des architectes de grand mérite. On appelait ces derniers Magister lapidum; Jean Davi conçut la cathédrale de Rouen, Erwin de Steinbach celle de Strasbourg, Jean de Chelles dirigea les travaux de Notre-Dame de Paris; Pierre de Montereau, sous les ordres de Saint-Louis, posa la première pierre de la Sainte-Chapelle en 1245. Tous ces monuments, qui sont les plus beaux chefs-d’œuvre de l’époque et qu’on peut admirer aujourd’hui, attestent le réveil grandiose du génie humain. En 1466, Gutenberg arrive avec sa découverte de l’imprimerie, cet art vulgarisateur par excellence, qui a permis de répandre tout à coup à profusion ce qui, jusqu’alors, n’était l’apanage que de quelques privilégiés. À soN exemple, et comme pour l’aider à parfaire son œuvre, des dessinateurs, des graveurs jusqu’alors inconnus sortent de terre et, s’adonnant à l’illustration des livres d’heures, produisent ces premières remarquables éditions qui sont si recherchées aujourd’hui.
Eh bien, c’est de ces premières manifestations de l’imprimerie que découle l’ornementation à froid de la reliure des livres. Les artistes qui ont dessiné et gravé les splendides encadrements et miniatures des livres d’heures imprimés et édités par Vérard, par Pigouchet pour Simon Vostre, par Guillaume Eustace, par Thielman Kerver, etc., etc., sont les premiers révélateurs de l’ornementation de la reliure des livres, car tout porte à croire qu’ils ont été eux-mêmes aussi, les premiers artisans qui ont dessiné et fabriqué les plaques matrices dont on s’est servi pour l’estampage des reliures.
Dans le principe, ces plaques ou bordures qu’on admire encore sur les éditions du xve siècle étaient gravées sur bois ; on en obtenait l’empreinte à l’aide d’une forte pression prolongée sur une surface fortement détrempée. C’est de ce genre de travail que nous est restée la locution de fers à froid, employée encore de nos jours pour désigner Joutes les décorations obtenues sans or.
Ces blocs et motifs gravés sur bois ne restèrent pas longtemps en usage, car l’application en était longue et souvent défectueuse ; on remplaça le bois par le métal, qui permit, en le faisant légèrement chauffer, d’obtenir des épreuves plus régulières et plus vigoureuses.
Généralement, au centre de ces décorations à froid, figurait un sujet représentant une des scènes les plus importantes de l’écriture sainte ou un épisode de la vie d’un saint, par exemple celui sous la protection duquel se plaçait ordinairement le relieur, car la foi religieuse était alors très grande ; ou encore, plus tard, les milieux étaient occupés par des portraits d’empereurs, de princes ou d’hommes célèbres. Voici, à l’appui de ce qui précède, un livre
d’heures sur lequel se trouve rapportée une plaque ancienne, représentant l’image de sainte Gertrude, en pied sous une architecture qui dénote déjà le commencement de la Renaissance.
Cette plaque décorative est parlante, car sur les pilastres et dans le couronnement de l’arcature on lit la légende suivante : Sum bibliothecœ cœnobii divœ Gertrudis apud Lovanienses.
Comme on le voit, cette reliure monastique fut faite pour et dans le couvent ou l’abbaye de Sainte-Gertrude, à Louvain, au milieu du xvie siècle ; ce couvent avait adopté l’image de sa patronne pour décorer ses reliures.
Souvent, pour mieux orner les formats de grande dimension, ces sortes de miniatures étaient utilisées par deux et par quatre, soit de même motif soit de composition tout à l’ait différente.
Les encadrements sertis de filets étaient aussi quelquefois composés de petites miniatures religieuses et emblématiques, qui ressemblaient à de véritables marges imprimées prises dans les livres d’heures dont j’ai parlé tout à l’heure, ou accompagnés et souvent même exclusivement composés d’ornements courants mêlés de devises, de fleurs de lys, de rinceaux, d’animaux chimériques et de motifs les plus divers.
Voici une très belle reliure estampée à froid, qui a été reproduite dans mon Manuel de l’amateur de reliures (page 16). Elle est couverte en peau de porc parcheminée. Quatre plaques de motifs différents composent l’ornementation du centre de chaque plat. Au recto, on voit le portrait de l’empereur Charles-Quint avec ses armes et surmonté de sa devise ; à côté, celui de Jean-Frédéric, électeur de Saxe. Au-dessous, se trouvent des scènes de l’Ancien Testament : Adam et Eve tentés par le démon, l’Adoration du serpent d’airain, Moïse montrant les Tables de la Loi, la Mort précipitant un damné dans les flammes et le Crucifiement.
Au verso, dans un arrangement semblable, sont les portraits de Luther, de Melanchton, la figure allégorique de la Fortune et celle de la Justice. Le tout est accompagné et encadré de roulettes à dessin courant et à petites miniatures, de filets et de fers ajoutés les uns au bout des autres.
Cette reliure, que j’ai tout lieu de croire de fabrication suisse, est dans un admirable état de conservation ; elle est très typique et très remarquable par sa composition ornementale.
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