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La Religion du Capital

Paul Lafargue · 1900 · Free in the US

13,304 words · about 56 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
Paul Lafargue
Language
French
Published
1900
Length
13,304 words · about 56 min
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La Religion du Capital

Pie IX au Paradis

1

Les progrès du socialisme inquiètent les classes possédantes d’Europe et d’Amérique. Il y a quelques mois, des hommes venus de tous les pays civilisés se réunissaient à Londres, afin de rechercher ensemble les moyens les plus efficaces d’arrêter le dangereux envahissement des idées socialistes. On remarquait parmi les représentants de la bourgeoisie capitaliste de l’Angleterre, lord Salisbury, Chamberlain, Samuel Morley, lord Randolph Churchill, Herbert Spencer, le cardinal Manning. Le prince de Bismarck, retenu par une crise alcoolique, avait envoyé son conseiller intime, le juif Bleichrœder. Les grands industriels et les financiers des deux mondes, Vanderbilt, Rothschild, Gould, Soubeyran, Krupp, Dollfus, Dietz-Monin, Schneider assistaient en personne, ou s’étaient fait remplacer par des hommes de confiance.

Jamais on n’avait vu des personnes d’opinions et de nationalités si diffé­rentes s’entendre si fraternellement. Paul Bert s’asseyait à côté de Mgr Freppel, Gladstone serrait la main à Parnell, Clémenceau causait avec Ferry, et de Moltke discutait amicalement les chances d’une guerre de revanche avec Déroulède et Ranc.

La cause qui les réunissait imposait silence à leurs rancunes personnelles, à leurs divisions politiques et à leurs jalousies patriotiques.

Le légat du Pape prit la parole le premier.

- On gouverne les hommes en se servant tour à tour de la force brutale et de l’intelligence. La religion était, autrefois, la force magique qui dominait la conscience de l’homme; elle enseignait au travailleur à se soumettre docile­ment, à lâcher la proie pour l’ombre, à supporter les misères terrestres en rêvant de jouissances célestes. Mais le socialisme, l’esprit du mal des temps modernes, chasse la foi et s’établit dans le cœur des déshérités; il leur prêche qu’on ne doit pas reléguer le bonheur à l’autre monde; il leur annonce qu’il fera de la terre un paradis; il crie au salarié «On te vole! Allons, debout, réveille-toi» Il prépare les masses ouvrières, jadis si dociles, pour un soulè­vement général qui détraquera les sociétés civilisées, abolissant les classes privilégiées, supprimant la famille, enlevant aux riches leurs biens pour les donner aux pauvres, détruisant l’art et la religion, répandant sur le monde les ténèbres de la barbarie... Comment combattre l’ennemi de toute civilisation et de tout progrès? - Le prince de Bismarck, l’arbitre de l’Europe, le Nabuchodo­nosor qui a vaincu le Danemark, l’Autriche et la France, est vaincu par des savetiers socialistes. Les conservateurs de France immolèrent en 48 et en 71 plus de socialistes qu’on ne tua d’hérétiques le jour de la Saint-Barthélemy, et le sang de ces tueries gigantesques est une rosée qui fait germer le socialisme sur toute la terre. Après chaque massacre, le socialisme renaît plus vivace. Le monstre est à l’épreuve de la force brutale. Que faire?

Les savants et les philosophes de l’assemblée, Paul Bert, Haeckel, Herbert Spencer se levèrent tour à tour et proposèrent de dompter le socialisme par la science.

Mgr Freppel haussa les épaules:

- Mais votre science maudite fournit aux communistes leurs arguments les mieux trempés.

- Vous oubliez la philosophie naturaliste que nous professons, répliqua M. Spencer. Notre savante théorie de J’évolution prouve que l’infériorité sociale des ouvriers est aussi fatale que la chute des corps, qu’elle est la conséquence nécessaire des lois immuables et immanentes de la nature; nous démontrons aussi que les privilégiés des classes supérieures sont les mieux doués, les mieux adaptés, qu’ils iront se perfectionnant sans cesse et qu’ils finiront par se transformer en une race nouvelle dont les individus ne ressembleront en rien aux brutes à face humaine des classes inférieures que l’on ne peut mener que le fouet à la main.

- Plaise à Dieu que jamais vos théories évolutionnistes ne descendent dans les masses ouvrières; elles les enrageraient, les jetteraient dans le désespoir, ce conseiller des révoltes populaires, interrompit M. de Pressensé. Votre foi est vraiment par trop profonde, messieurs les savants du transformisme; com­ment pouvez-vous croire que l’on puisse opposer votre science désillusion­nante aux mirages enchanteurs du socialisme, à la communauté des biens, au libre développement des facultés que les socialistes font miroiter aux yeux des ouvriers émerveillés? Si nous voulons demeurer classe privilégiée et conti­nuer à vivre aux dépens de ceux qui travaillent, il faut amuser l’imagination de la bête populaire par des légendes et des contes de l’autre monde. La religion chrétienne remplissait à merveille ce rôle; vous, messieurs de la libre pensée, vous l’avez dépouillée de son prestige.

- Vous avez raison d’avouer qu’elle est déconsidérée, répondit brutalement Paul Bert, votre religion perd du terrain tous les jours. Et si nous, libres pen­seurs, que vous attaquez inconsidérément, nous ne vous soutenions en dessous mains, tout en ayant l’air de vous combattre pour amuser les badauds, si nous ne votions tous les ans le budget des Cultes, mais vous, et tous les curés, pas­teurs et rabbins de la sainte boutique, vous crèveriez de faim. Qu’on suspende les traitements et la foi s’éteint... Mais, parce que je suis libre penseur, parce que je me moque de Dieu et du Diable, parce que je ne crois qu’à moi et aux jouissances physiques et intellectuelles que je prends, c’est pour cela que je reconnais la nécessité d’une religion, qui, comme vous le dites, amuse l’imagi­nation de la bête humaine que l’on tond, il faut que les ouvriers croient que la misère est l’or qui achète le ciel et que le Bon Dieu leur accorde la pauvreté pour leur réserver le royaume des cieux en héritage. je suis un homme très religieux... pour les autres. Mais, sacredieu! pourquoi nous avoir fabriqué une religion si bêtement ridicule. Avec la meilleure volonté du monde, je ne puis avouer que je crois qu’un pigeon coucha avec une vierge et que de cette union, réprouvée par la morale et la physiologie, naquit un agneau qui se métamor­phosa en un juif circoncis.

- Votre religion ne s’accorde pas avec les règles de la grammaire, ajouta Ménard-Dorian, qui se pique de purisme. Un Dieu unique en trois personnes est condamné à d’éternels barbarismes, à des je pensons, je me mouchons, je me torchons!

- Messieurs, nous ne sommes pas ici pour discuter les articles de la foi catholique, s’interposa doucement le cardinal Manning, mais pour nous occu­per du péril social. Vous pouvez, rééditant Voltaire, railler la religion, mais vous n’empêcherez pas qu’elle soit le meilleur frein moral aux convoitises et aux passions des basses classes.

- L’homme est un animal religieux, dit sentencieusement le pape du posi­tivisme, M. Pierre Laffitte. La religion d’Auguste Comte ne possède ni pigeon, ni agneau, et, bien que notre Dieu ne soit ni à plumes, ni à poils, il est cependant un Dieu positif.

- Votre Dieu-Humanité, répliqua Huxley, est moins réel que le blond Jésus. Les religions de notre siècle sont un danger social. Demandez à M. de Giers, qui nous écoute en souriant, si les sectes religieuses de formation nou­velle en Russie, aussi bien qu’aux États-Unis, ne sont pas entachées de communisme. Je reconnais la nécessité d’une religion, j’admets aussi que le christianisme, excellent encore pour les Papous et les sauvages de l’Australie, est un peu démodé en Europe; mais s’il nous faut une religion nouvelle, tâchons qu’elle ne soit pas un plagiat du catholicisme et ne contienne nulle trace de socialisme.

- Pourquoi, interrompit Maret, heureux de glisser un mot, ne remplace­rions-nous pas les vertus théologales par les vertus libérales, la Foi, l’Espé­rance et la Charité par la Liberté, l’Égalité et la Fraternité?

- Et la Patrie, acheva Déroulède.

- Ces vertus libérales sont en effet la belle découverte religieuse des temps modernes, reprit M. de Giers, elles ont rendu d’importants services en Angleterre, en France, aux États-Unis, partout, enfin, où on les a utilisées pour diriger les masses; nous nous en servirons un jour en Russie. Vous nous avez enseigné, messieurs les Occidentaux, l’art d’opprimer au nom de la Liberté, d’exploiter au nom de l’Égalité, de mitrailler au nom de la Fraternité; vous êtes nos maîtres. Mais ces trois vertus du libéralisme bourgeois ne suffisent pas à constituer une religion; ce sont tout au plus des demi-dieux; il reste à trouver le Dieu suprême.

- La seule religion qui puisse répondre aux nécessités du moment est la religion du Capital, déclara avec force le grand statisticien anglais, Giffen. Le Capital est le Dieu réel, présent partout, il se manifeste sous toutes les formes - il est or éclatant et poudrette puante, troupeau de moutons et cargaison de café, stock de Bibles saintes et ballots de gravures pornographiques, machines gigantesques et grosses de capotes anglaises. Le Capital est le Dieu que tout le monde connaît, voit, touche, sent, goûte; il existe pour tous nos sens, Il est le seul Dieu qui n’a pas encore rencontré d’athée. Salomon l’adorait, bien que pour lui tout fût vanité; Schopenhauer lui trouvait des charmes enivrants, bien que pour lui tout fût désenchantement; Hartmann, l’inconscient philosophe, est un de ses conscients croyants. Les autres religions ne sont que sur les lèvres, mais au fond du cœur de l’homme règne la foi dans le Capital.

Bleichrœder, Rothschild, Vanderbilt, tous les chrétiens et tous les juifs de l’Internationale jaune, battaient les mains et vociféraient:

— Giffen a raison. Le Capital est Dieu, le seul Dieu vivant !

Quand l’enthousiasme judaïque se fut un peu calmé, Giffen continua :

— Aux uns sa présence se révèle terrible ; aux autres tendre comme l’amour d’une jeune mère. Quand le Capital se jette sur une contrée, c’est un cyclone qui passe, broyant et triturant hommes, bêtes et choses. Quand le Capital européen s’abattit sur l’Égypte, il empoigna et souleva de terre les fellahs avec leurs bœufs, leurs charrettes et leurs pioches, et les transporta à l’isthme de Suez ; de sa main de fer il les courba au travail, brûlés par le soleil, grelottant de fièvre, torturés par la faim et la soif : trente mille jonchèrent de leurs ossements les bords du canal. Le Capital saisit les hommes jeunes et vigoureux, alertes et bien portants, libres et joyeux ; il les emprisonne par milliers dans des usines, dans des tissages, dans des mines ; là, comme le charbon dans la fournaise, il les consomme, il incorpore leur sang et leur chair à la houille, à la trame des tissus, à l’acier des machines ; il transfuse leur force vitale dans la matière inerte. Quand il les lâche, ils sont usés, cassés et vieillis avant l’âge ; ils ne sont que des carcasses inutiles que se disputent l’anémie, la scrofule, la pulmonie. L’imagination humaine, si fertile cependant en monstres terrifiants, n’aurait jamais pu enfanter un Dieu aussi cruel, aussi épouvantable, aussi puissant pour le mal. — Mais qu’il est doux, prévoyant et aimable pour ses élus. La terre ne possède pas assez de jouissances pour les privilégiés du Capital; il torture l’esprit des travailleurs pour qu’ils inventent des plaisirs nouveaux, pour qu’ils préparent des mets inconnus afin d’exciter leurs appétits blasés; il procure des vierges-enfants afin de réveiller leurs sens épuisés. Il leur livre en toute propriété les choses mortes et les êtres vivants.

Agités par l’esprit de vérité ils trépignaient et hurlaient:

- Le Capital est Dieu.

- Le Capital ne connaît ni patrie, ni frontière, ni couleur, ni races, ni âges, ni sexes; il est le Dieu international, le Dieu universel, il courbera sous sa loi tous les enfants des hommes! s’écria le légat du Pape, en proie à un transport divin. Effaçons les religions du passé; oublions nos haines nationales et nos querelles religieuses, unissons-nous de cœur et d’esprit pour formuler les dogmes de la foi nouvelle, de la Religion du Capital.

Le Congrès de Londres, qui marquera dans l’histoire autant que les grands conciles qui élaborèrent la religion catholique, tint ses séances durant deux semaines; on nomma une commission composée des représentants de toutes les nationalités qui fut chargée de rédiger les procès-verbaux et de grouper en un corps de doctrine les opinions et les idées émises. Nous avons pu nous procurer diffé­rents travaux de cette commission que nous publions dans ce volume.

2

DEMANDE. - Quel est ton nom ?

RÉPONSE. - Salarié.

D. - Que sont tes parents?

R. - Mon père était salarié ainsi que mon grand-père et mon aïeul; mais les pères de mes pères étaient serfs et esclaves. Ma mère se nomme Pauvreté.

D. - D’où viens-tu, où vas-tu?

R. - Je viens de la pauvreté et je vais à la misère, en passant par l’hôpital, où mon corps servira de champ d’expériences aux médicaments nouveaux et de sujet d’études aux docteurs qui soignent les privilégiés du Capital.

D. - Où es-tu né?

R. - Dans une mansarde, sous les combles d’une maison que mon père et ses camarades de travail avaient bâtie.

D. - Quelle est ta religion?

R. - La religion du Capital.

D. - Quels devoirs t’impose la religion du Capital?

R. - Deux devoirs principaux: le devoir de renonciation et le devoir de travail.

Ma religion m’ordonne de renoncer à mes droits de propriété sur la terre, notre mère commune, sur les richesses de ses entrailles, sur la fertilité de sa surface, sur sa mystérieuse fécondation par la chaleur et la lumière du soleil; - elle m’ordonne de renoncer à mes droits de propriété sur le travail de mes mains et de mon cerveau; - elle m’ordonne encore de renoncer à mon droit de propriété sur ma propre personne; du moment que je franchis le seuil de l’atelier, je ne m’appartiens plus, je suis la chose du maître.

Ma religion m’ordonne de travailler depuis l’enfance jusqu’à la mort, de travailler à la lumière du soleil et à la lumière du gaz, de travailler le jour et la nuit, de travailler sur terre, sous terre et sur mer; de travailler partout et toujours.

D. - T’impose-t-elle d’autres devoirs?

R. - Oui. De prolonger le carême pendant toute l’année; de vivre de privations, ne contentant ma faim qu’à moitié; de restreindre tous les besoins de ma chair et de comprimer toutes les aspirations de mon esprit.

D. - T’interdit-elle certaine nourriture?

R. - Elle me défend de toucher au gibier, à la volaille, à la viande de bœuf de première, de deuxième et de troisième qualité, de goûter au saumon, au homard, aux poissons de chair délicate; elle me défend de boire le vin natu­rel, de l’eau-de-vie de vin et du lait tel qu’il sort du pis de la vache.

D. - Quelle nourriture te permet-elle?

R. - Le pain, les pommes de terre, les haricots, la morue, les harengs saurs, les rebuts de boucherie, la viande de vache, de cheval, de mulet et la charcu­terie. Pour remonter rapidement mes forces épuisées, elle me permet de boire du vin falsifié, de l’eau-de-vie de pommes de terre et du casse-poitrine de betterave.

D. - Quels devoirs t’impose-t-elle envers toi-même?

R. - De rogner mes dépenses; de vivre dans la saleté et la vermine; de porter des habits déchirés, rapiécés, reprisés; de les user jusqu’à la corde, jusqu’à ce qu’ils tombent en guenilles, de marcher sans bas, dans des souliers percés, qui boivent l’eau sale et glaciale des rues.

D. - Quels devoirs t’impose-t-elle envers ta famille?

R. - D’interdire à ma femme et à mes filles toute coquetterie, toute élégan­ce et tout raffinement; de les couvrir d’étoffes communes, juste assez pour ne pas choquer la pudeur du sergot; de leur apprendre à ne pas grelotter en hiver sous des cotonnades et à ne pas suffoquer en été dans les galetas; d’inculquer à mes petits-enfants les sacrés principes du travail, afin qu’ils puissent dès le bas âge, gagner leur subsistance et n’être pas à la charge de la société; de leur enseigner à se coucher sans souper et sans lumière, et de les accoutumer à la misère qui est leur lot dans la vie.

D. - Quels devoirs t’impose-t-elle envers la société?

R. - D’accroître la fortune sociale par mon travail d’abord, par mon épar­gne ensuite.

D. - Que t’ordonne-t-elle de faire de tes économies?

R. - De les porter aux caisses d’épargne de l’État pour qu’elles servent à combler les déficits du budget ou de les confier aux sociétés fondées par les philanthropes de la finance pour qu’ils les prêtent à nos patrons. Nous devons toujours mettre nos économies à la disposition de nos maîtres.

D. - Te permet-elle de toucher à ton épargne?

R. - Le moins souvent possible; elle nous recommande de ne pas insister quand l’État refuse de la rendre et de nous résigner quand les philanthropes de la finance devançant nos demandes, nous annoncent que nos économies se sont dissipées en fumée.

D. - As-tu des droits politiques

R. - Le Capital m’accorde l’innocente distraction d’élire les législateurs qui forgent des lois pour nous punir; mais il nous défend de nous occuper de politique et d’écouter les socialistes.

D. - Pourquoi?

R. - Parce que la politique est le privilège des patrons, parce que les socia­listes sont des coquins qui nous pillent et nous trompent. Ils nous disent que l’homme qui ne travaille pas ne doit pas manger, que tout appartient aux sala­riés parce qu’ils ont produit tout, que le patron est un parasite à supprimer. La sainte religion du Capital nous apprend, au contraire, que le gaspillage des riches crée le travail qui nous donne à manger; que les riches entretiennent les pauvres; que s’à n’y avait plus de riches, les pauvres périraient. Elle nous enseigne encore à n’être pas assez bêtes pour croire que nos femmes et nos filles sauraient porter les soieries et les velours qu’elles tissent, elles qui ne veulent se parer que de méchantes cotonnades, et que nous ne saurions boire les vins naturels et manger les bons morceaux, nous qui sommes habitués à la vache enragée et aux boissons fraudées.

D. - Qui est ton Dieu?

R. - Le Capital.

D. - Est-il de toute éternité?

R. - Nos prêtres les plus savants, les économistes officiels, disent qu’il a existé depuis le commencement du monde; comme il était tout petit alors, Jupiter, Jéhovah, Jésus et les autres faux Dieux ont régné à sa place et en son nom; mais depuis l’an 1500 environ il grandit et ne cesse de grandir en masse et en puissance; aujourd’hui il domine le monde.

D. - Ton Dieu est-il tout-puissant?

R. - Oui. Sa possession donne tous les bonheurs de la terre. Quand il dé­tourne sa face d’une famille et d’une nation, elles végètent dans la misère et la douleur. La puissance du Dieu-Capital grandit à mesure que sa masse s’accroît tous les jours il conquiert de nouveaux pays tous les jours il grossit le trou­peau de salariés qui, leur vie durant, sont consacrés à augmenter sa masse.

D. - Quels sont les élus de Dieu-Capital?

R. - Les patrons, les capitalistes, les rentiers.

D. - Comment le Capital, ton Dieu, te récompense-t-il?

R. - En me donnant toujours et toujours du travail, à moi, à ma femme et à mes tout petits enfants!

D. - Est-ce là ton unique récompense?

R. - Non. Dieu nous autorise à satisfaire notre faim en savourant des yeux les appétissants étalages de viandes et de provisions que nous n’avons jamais goûtées, que nous ne goûterons jamais et dont se nourrissent les élus et les prêtres sacrés. Sa bonté nous permet de réchauffer nos membres que le froid engourdit, en regardant les chaudes fourrures et les draps épais dont se cou­vrent les élus et les prêtres sacrés. Elle nous accorde encore le délicat plaisir de réjouir nos yeux en contemplant passer en voiture sur les boulevards et les places publiques, la tribu sainte des rentiers et des capitalistes luisants, dodus, pansus, cossus, environnés d’une tourbe de valets galonnés et de courtisanes peintes et teintes. Nous nous enorgueillissons alors en songeant que si les élus jouissent des merveilles dont nous sommes privés, elles sont l’œuvre de nos mains et de nos cerveaux.

D. - Les élus sont-ils d’une autre race que toi?

R. - Les capitalistes sont pétris du même argile que les salariés; mais ils ont été choisis entre des milliers et des millions.

D. - Qu’ont-ils fait pour mériter cette élévation?

R. - Rien. Dieu prouve sa toute-puissance en déversant ses faveurs sur celui qui ne les a point gagnées.

D. - Le Capital est donc injuste?

R. - Le Capital est la justice même; mais sa justice dépasse notre faible entendement. Si le Capital était obligé d’accorder sa grâce à ceux qui la méri­tent, il ne serait point libre, sa puissance aurait des bornes. Le Capital ne peut affirmer sa toute-puissance qu’en prenant ses élus, les patrons et les capita­listes, dans le tas des incapables, des fainéants et des vauriens.

D. - Comment ton Dieu te punit-il?

R. - En me condamnant au chômage; alors je suis excommunié; on m’in­ter­dit la viande, le vin et le feu. Nous mourons de faim, ma femme et mes enfants.

D. - Quelles sont les fautes que tu dois commettre pour mériter l’excom­mu­nication du chômage?

R. - Aucune. Le bon plaisir du Capital décrète le chômage sans que notre faible intelligence puisse en saisir la raison.

D. - Quelles sont tes prières?

R. - Je ne prie point avec des paroles. Le travail est ma prière. Toute prière parlée dérangerait ma prière efficace qui est le travail, la seule prière qui plaise, parce qu’elle est la seule utile, la seule qui profite au Capital, la seule qui crée de la plus-value.

D. - Où pries-tu?

R. - Partout: sur mer, sur terre et sous terre, dans les champs, dans les mi­nes, dans les ateliers et dans les boutiques.

Pour que notre prière soit accueillie et récompensée, nous devons déposer aux pieds du Capital notre volonté, notre liberté et notre dignité.

Au son de la cloche, au sifflement de la machine nous devons accourir; et, une fois en prière, nous devons, ainsi que des automates, remuer bras et jam­bes, pieds et mains, souffler et suer, tendre nos muscles et épuiser nos nerfs.

Nous devons être humbles d’esprit, supporter docilement les emportements et les injures du maître et des contremaîtres, car ils ont toujours raison, même lorsqu’ils nous paraissent avoir tort.

Nous devons remercier le maître quand il rogne le salaire et prolonge la journée de travail; car tout ce qu’il fait est juste et pour notre bien. Nous de­vons être honorés quand le maître et ses contremaître caressent nos femmes et nos filles, car notre Dieu, le Capital, leur octroie le droit de vie ou de mort sur les salariés ainsi que le droit de cuissage sur les salariées.

Plutôt que de laisser une plainte s’échapper de nos lèvres, plutôt que de permettre à la colère de faire bouillonner notre sang, plutôt que de jamais nous mettre en grève, plutôt que de nous révolter, nous devons endurer toutes les souffrances, manger notre pain couvert de crachats et boire notre eau souillée de boue; car pour châtier notre insolence, le Capital arme le maître de canons et de sabres, de prisons et de bagnes, de la guillotine et du peloton d’exécution.

D. - Recevras-tu une récompense après la mort?

R. - Oui, une bien grande. Après la mort, le Capital me laissera m’asseoir et me délasser. Je ne souffrirai plus ni du froid, ni de la faim; je n’aurais plus à m’inquiéter ni du pain du jour, ni du pain du lendemain. je jouirai du repos éternel de la tombe.

3

(Le manuscrit qui m’a été remis est incomplet, les trois premiers feuillets manquent; ils devaient sans doute contenir une invocation au Dieu-Capital, le protecteur de ceux que l’on méprise, La règle que je me suis imposée d’être un simple copiste, m’interdit toute tentative de reconstruction. Des notes marginales laissent supposer que le rédacteur du sermon, le légat du pape, a pris pour collaborateurs le prince de Galles, deux riches industriels connus du monde entier pour leurs soieries et leurs étoffes, MM. Bonnet et Pouyer-Quertier, et une célèbre courtisane, qui fit passer par son lit la haute noce cosmopolite, Cora Pear!). P. L.

Les hommes qui marchent dans les ténèbres de la vie, guidés par les lueurs vacillantes de la chétive raison, raillent et insultent la courtisane; ils la clouent ignominieusement au pilori de leur morale; ils la soufflettent de leurs vertus de parade, ils ameutent contre elle les colères et les indignations; elle est l’esclave du mal et la reine de la scélératesse, la meule du pressoir de l’abrutissement, elle corrompt la jeunesse en fleurs et souille les cheveux blancs de la vieillesse; elle enlève l’époux à l’épouse, elle pompe de ses lèvres altérées et insatiables l’honneur et la fortune des familles.

Ô mes sœurs! la brutale fureur et la basse envie salissent avec un fiel amer et boueux la noble image de la courtisane, et cependant, il y a bientôt dix-neuf siècles, le dernier des faux Dieux, Jésus de Nazareth, relevait de l’opprobre des hommes, Marie-Madeleine, et l’asseyait au milieu des saints et des bienheureux, dans la splendeur de son paradis.

Avant la venue du Vrai-Dieu, avant la venue du Capital, les religions qui se sont disputé la terre et les Dieux qui se sont succédé dans la tête humaine, commandaient d’emprisonner l’épouse dans le gynécée et de ne permettre qu’à l’hétaïre de mordre aux fruits de l’arbre de science et de liberté. La grande déesse de Babylone, Mylitta-Anaïtis, «l’habile enchanteresse, la séduisante prostituée», ordonnait à son peuple de fidèles de l’honorer par la prostitution. Quand Bouddha, l’HommeDieu, venait à Vesali, il allait habiter dans la mai­son de la maîtresse des prostituées sacrées, devant qui se rangeaient les prêtres et les magistrats revêtus de leurs costumes de cérémonie, Jéhovah, le Dieu sinistre, logeait dans son temple les courtisanes.

Éclairés par la foi, les hommes des sociétés primitives déifiaient la courti­sane; elle symbolisait la force de l’éternelle nature qui crée et qui détruit.

Les pères de l’Église catholique, qui pendant des siècles amusa de ses lé­gendes l’enfant-humanité, cherchaient l’inspiration divine dans la compagnie des prostituées. Quand le pape réunissait en concile ses prêtres et ses évêques pour discuter un dogme de la foi, guidées par le doigt de Dieu, les courtisans de toute la chrétienté accouraient; elles apportaient dans leurs jupes le Saint-Esprit; elles éclairaient l’intelligence des Docteurs. Le Dieu des chrétiens arma du pouvoir de faire et de défaire les Papes infaillibles, Théodora, l’impériale catin.

Le Capital, notre Seigneur, assigne à la courtisane une place encore plus élevée: ce n’est plus à des papes aux chefs branlants qu’elle commande, mais à des milliers d’ouvriers jeunes et vigoureux, maîtres de tous les arts et de tous les métiers: ils tissent, brodent, cousent, travaillent le bois, le fer et les mé­taux précieux, taillent les diamants, rapportent du fond des mers le corail et les perles, produisent au cœur de l’hiver les fleurs du printemps et les fruits de l’automne, bâtissent les palais, décorent les murailles, peignent les toiles, sculptent le marbre, écrivent des drames et des romans, composent des opéras, chantent, jouent et dansent pour occuper ses loisirs et contenter ses caprices. jamais Sémiramis, jamais Cléopâtre, jamais ces reines puissantes n’eurent pour les servir un troupeau aussi nombreux de travailleurs, savants en tout métier, habiles en tout art.

La courtisane est la parure de la civilisation capitaliste. Qu’elle cesse d’or­ner la société et le peu de joie qui reste encore en ce monde ennuyé et attristé, s’évanouit; les bijoux, les pierreries, les étoffes lamées et brodées deviennent inutiles comme des hochets; le luxe et les arts, ces enfants de l’amour et de la beauté, sont insipides la moitié du travail humain perd sa valeur. Mais tant que l’on achètera et que l’on vendra, tant que le Capital restera le maître des consciences et le rémunérateur des vices et des vertus, la marchandise d’amour sera la plus précieuse et les élus du Capital abreuveront leur cœur à la coupe glaciale des lèvres peintes de la courtisane.

Si la raison n’avait pas abêti l’homme, si la foi avait ouvert les portes de son entendement, il aurait compris que la courtisane, en qui vont les luxures des riches et des puissants, est un des moteurs du Dieu capital pour remuer les peuples et transformer les sociétés.

Aux noirs temps du moyen âge, alors que le Capital, notre Seigneur, sem­blable à l’enfant qui palpite sourdement dans le sein de la femme, s’élaborait mystérieusement dans la profondeur des choses économiques, alors que pas une bouche ne prophétisait sa naissance, alors que l’âme humaine ignorante de la venue d’un Dieu, ne tressaillait pas d’allégresse, alors cependant le Capital commençait à diriger les actions des hommes. Il souffla dans l’esprit des chré­tiens d’Europe le sauvage emportement qui les précipitait sur les routes d’Asie en bandes plus serrées que des bataillons de fourmis. - En ces temps-là, les chefs des hommes étaient les grossiers seigneurs féodaux, vivant dans les cuirasses comme les homards dans leur carapace, se nourrissant de viandes lourdes et de boissons épaisses, n’estimant d’autres plaisirs que les coups de lance, ne connaissant d’autre luxe qu’une épée bien trempée. Pour mouvoir ces brutes, notre Dieu dut s’abaisser au niveau de leur intelligence plus dense que le plomb: il leur suggéra l’idée de se croiser, de courir en Palestine délivrer les pierres d’un tombeau qui jamais n’exista. Dieu voulait les amener aux pieds des courtisanes de l’Orient, les enivrer de luxe et de jouissances, im­planter dans leur cœur la passion divine, l’amour de l’or. Quand ils rentrèrent dans leurs sombres manoirs, où hululaient les hiboux, les sens encore troublés par l’or et la pourpre des fêtes, les parfums de l’Arabie et les molles caresses des courtisanes épilées, ils prirent en dégoût leurs femelles gauches et velues, filant et enfantant et ne sachant rien autre: ils rougirent de leur barbarie, et comme une jeune mère prépare le berceau de l’enfant qui va naître, ils bâtirent les villes de la Méditerranée, ils créèrent les cours ducales et royales de l’Eu­rope, pour la venue du Dieu-Capital.

Je vous le dis en vérité, la courtisane est plus chère à notre Dieu qu’au fi­nancier l’argent de l’actionnaire; elle est sa fille très aimée, celle qui de tou­tes les femmes obéit le plus docilement à sa volonté. La courtisane trafique avec ce qu’on ne peut ni peser, ni mesurer, avec la chose immatérielle qui échappe aux lois sacrées de l’échange: elle vend l’amour, comme l’épicier débite le savon et la chandelle, comme le poète détaille l’idéal. Mais en ven­dant l’amour, la courtisane se vend; elle donne au sexe de la femme une valeur, son sexe participe alors aux qualités de notre Dieu, il devient une par­celle de Dieu, il est Capital. La courtisane incarne Dieu.

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