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La Provinciale

Jean Fleury · 1881 · Free in the US

11,608 words · about 49 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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Licence: PD-US · Published in 1881 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=La_Provinciale&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Jean Fleury
Language
French
Published
1881
Length
11,608 words · about 49 min
Sections
25 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (25)
  1. Acteurs under 1 min
  2. Scène première about 2 min
  3. Scène II under 1 min
  4. Scène III about 1 min
  5. Scène IV about 6 min
  6. Scène V about 2 min
  7. Scène VI about 2 min
  8. Scène VII about 2 min
  9. Scène VIII about 5 min
  10. Scène IX about 2 min
  11. Scène X about 1 min
  12. Scène XI about 2 min
  13. Scène XII about 1 min
  14. Scène XIII about 3 min
  15. Scène XIV under 1 min
  16. Scène XV about 1 min
  17. Scène XVI about 1 min
  18. Scène XVII about 7 min
  19. Scène XVIII about 1 min
  20. Scène XIX about 3 min
  21. Scène XX about 1 min
  22. Scène XXI about 1 min
  23. Scène XXII about 3 min
  24. Scène XXIII about 1 min
  25. Notes under 1 min

Continue:

Acteurs

MADAME LA THIBAUDIÈRE, provinciale. CATHOS, sa suivante. COLIN, son valet. MADAME LÉPINE, femme d’intrigue. LE CHEVALIER DE LA TRIGAUDIÈRE. LA RAMÉE, son valet. MONSIEUR LORMEAU, cousin de Madame de La Thibaudière. MONSIEUR DERVAL, prétendant de Madame de La Thibaudière. SES SŒURS. UNE DAME INCONNUE. MARTHON, sa suivante.

La scène se passe dans un hôtel à Paris.

Scène première

MADAME LÉPINE, LE CHEVALIER, LA RAMÉE

Ils entrent en se parlant.

MADAME LÉPINE

Ah ! vraiment, il est bien temps de venir : je n'ai plus le loisir de vous entretenir ; il y a une heure que je vous attends, et que vous devriez être ici.

LE CHEVALIER

C'est la faute de ce coquin-là, qui m'a éveillé trop tard.

LA RAMÉE

Ma foi, c'est que je ne me suis pas éveillé plus tôt. Quand on dort, on ne se ressouvient pas de se lever.

MADAME LÉPINE

Madame La Thibaudière est presque habillée : elle ou Lisette peut descendre dans cette salle-ci, et il faut être plus exact.

LE CHEVALIER

Ne vous fâchez pas. De quoi s'agit-il ? Mettez-moi au fait en deux mots : qu'est-ce que c'est d'abord que Madame La Thibaudière ?

MADAME LÉPINE

Une femme de province, qui n'est ici que depuis huit jours ; qui est venue occuper un très grand appartement, précisément dans l'hôtel où je suis logée ; avec qui j'ai lié connaissance le surlendemain de son arrivée ; qui est veuve depuis un an ; qui a presque toujours demeuré à la campagne, qui jamais n'a vu Paris, ni quitté la province ; qui, depuis six mois, a hérité d'un oncle qui la laisse prodigieusement riche ; et qui, le jour même où je la connus, reçut un remboursement de plus de cent mille livres, qu'elle a encore.

LE CHEVALIER

Qu'elle a encore ?

LA RAMÉE

Qu'elle a encore !… cela est beau !

LE CHEVALIER

Et c'est cette femme-là, sans doute, avec qui je vous rencontrai avant-hier à midi dans la boutique de ce marchand, où j'étais moi-même avec ces deux dames ?

MADAME LÉPINE

Elle-même. Vous comprenez à présent pourquoi j'affectai tant de vous connaître et de vous saluer ; pourquoi je vous glissai à l'oreille de la lorgner beaucoup, et de vous trouver le même jour au Luxembourg, où je serais avec elle, et d'y continuer vos lorgneries.

LE CHEVALIER

Oui, je commence à être au fait.

LA RAMÉE

Parbleu, cela n'est pas difficile ! le remboursement rend cela plus clair que le jour.

LE CHEVALIER

Vous me dîtes aussi d'envoyer La Ramée le lendemain à votre hôtel, à l'heure de votre dîner, sous prétexte de savoir à quelle heure je pourrais vous voir aujourd'hui. Quelle était votre idée, Madame Lépine ?

MADAME LÉPINE

Que La Ramée entrât dans la salle où nous dînions, Madame La Thibaudière et moi ; qu'elle le reconnût pour l'avoir vu la veille avec vous, et qu'elle se doutât que vous ne vouliez venir me parler que pour tâcher de la voir encore, comme en effet elle s'en est doutée.

LA RAMÉE

J'entends quelqu'un.

MADAME LÉPINE

Je vous le disais bien ; c'est elle-même ! et je ne vous ai pas dit la moitié de ce qu'il faut que vous sachiez. Mais heureusement je pense qu'elle va sortir pour quelque achat qu'elle doit faire ce matin. Contentez-vous à présent de la saluer en homme qui ne vient voir que moi.

LE CHEVALIER

Ne vous inquiétez point.

Scène II

MADAME LÉPINE, LE CHEVALIER, LA RAMÉE, MADAME LA THIBAUDIÈRE, CATHOS, suivante.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Je vous cherchais, Madame Lépine, pour vous emmener avec moi. Mais vous avez compagnie, et je ne veux point vous déranger.

Tous les acteurs se saluent.

LE CHEVALIER

Déranger, Madame ? Quant à moi, je ne sache rien qui m'arrange tant que le plaisir de vous voir.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Cela est fort galant, Monsieur, mais vous pouvez avoir quelque chose à vous dire ; je suis pressée, et je crois devoir vous laisser en liberté. Adieu, Madame Lépine : je ne serai pas longtemps absente, et nous nous reverrons bientôt.

La Ramée salue Cathos avec affectation.

Scène III

LE CHEVALIER, MADAME LÉPINE, LA RAMÉE

LE CHEVALIER

Oh ! oui, Madame Lépine : à vue de pays, nous viendrons à bout de cette femme-là. Elle a des façons qui nous le promettent, et je prévois que nous la subjuguerons, en la flattant d'avoir de bons airs.

MADAME LÉPINE

Je n'en doute pas, moi qui la connais.

LE CHEVALIER, tirant une lettre.

Elle me paraît faite pour la lettre que je lui ai écrite, en supposant que je ne la visse pas chez vous, et qu'elle ne refusera pas de prendre de votre main.

MADAME LÉPIINE la reçoit.

Oui, mais elle va revenir, et je ne veux pas qu'elle vous retrouve. Laissez-moi seulement La Ramée, que je vais instruire de ce qu'il est bon que vous sachiez. Il ira vous rejoindre, et vous reviendrez ensemble.

LE CHEVALIER

Soit. (À La Ramée.) Je vais donc t'attendre chez moi.

LA RAMÉE

Oui, Monsieur.

MADAME LÉPINE, rappelant le Chevalier.

Chevalier, un mot. Souvenez- vous de nos conventions après le succès de cette aventure-ci, au moins.

LE CHEVALIER

Pouvez-vous vous méfier de moi ?

Il part.

LA RAMÉE, le rappelant.

Monsieur, Monsieur, un autre petit mot, s'il vous plaît.

LE CHEVALIER, revenant.

Que me veux-tu ?

LA RAMÉE

Vous oubliez un règlement pour moi.

LE CHEVALIER

Qu'appelles-tu un règlement ? tu nous parles comme à des fripons.

LA RAMÉE

Non pas, mais comme à des espiègles dont j'ai l'honneur d'être associé. Vous allez attaquer un cœur novice dont vous aurez le pillage ; vous serez les chefs de l'action : regardez-moi comme un soldat qui demande sa paye.

LE CHEVALIER

Assurément.

MADAME LÉPINE

Oui, il a raison. Allons, La Ramée, on récompensera bien tes services, je te le promets.

LA RAMÉE

Grand merci, mon capitaine. Et votre lieutenant, quelle est sa pensée un peu au net ?

LE CHEVALIER

Il y aura cinquante pistoles pour toi ; adieu.

Scène IV

MADAME LÉPINE, LA RAMÉE

LA RAMÉE

Madame Lépine, il s'agit ici d'une espèce de parti bleu honnête contre une cassette ; et par ma foi, cinquante pistoles, ce n'est pas assez. Si je désertais chez l'ennemi, ma désertion me vaudrait davantage.

MADAME LÉPINE

Déserter ! garde-t'en bien, La Ramée !

LA RAMÉE

Oh ! ne craignez rien : ce n'est qu'une petite réflexion dont je vous avise.

MADAME LÉPINE

Tu seras content du Chevalier et de moi ; je te le garantis : ton payement sera le premier levé.

LA RAMÉE

Tant mieux !

MADAME LÉPINE

Dis-moi : cette lettre qu'il m'a laissée, est-elle dans le goût que j'ai demandé ?

LA RAMÉE

Comptez sur le billet doux le plus cavalier, le plus leste, le plus dégagé… vous verrez ! vous verrez ! Ce n'est pas pour me vanter, mais j'y ai quelque part. Il n'a pas plus de sept ou huit lignes ; et en honneur, c'est un chef-d'œuvre d'impertinence. Soyez sûre qu'une femme sensée, en pareil cas, en ferait jeter l'auteur par les fenêtres.

MADAME LÉPINE

Et voilà précisément comme il nous le faut avec notre provinciale, préparée comme elle l'est ! c'est cette impertinence-là qui en fera le mérite auprès d'elle.

LA RAMÉE

Il est parfait, vous dis-je ; il est écrit sous ma dictée ; bien entendu que ladite Marquise soit assez folle pour le soutenir. Le succès dépend de l'état où vous avez mis sa tête.

MADAME LÉPINE

Oh ! rien n'y manque.

LA RAMÉE

Et puis, c'est une tête de femme, ce qui prête beaucoup. Et le Chevalier, à propos, l'avez-vous fait de grande maison, tout fils de bourgeois qu'il est ?

MADAME LÉPINE

Oh ! c'est un de nos galants du bel air, et des plus répandus que j'aie jamais connu chez tout ce qu'il y a de plus distingué.

LA RAMÉE

Et en quelle qualité êtes-vous avec elle ? Ne serait-il pas nécessaire de le savoir ?

MADAME LÉPINE

Mon enfant, dans une qualité assez équivoque, et j'allais te le dire. Je ne suis ni son égale, ni son inférieure.

LA RAMÉE

On peut vous appeler un ambigu.

MADAME LÉPINE

Elle a voulu que je demeurasse avec elle : elle me loge, me nourrit, m'a déjà fait quelques petits présents, que j'ai d'abord refusés par décence, et que j'ai acceptés par amitié. Voici mon histoire : je suis une jeune dame veuve, qui était à son aise, mais qui a de la peine à présent à soutenir noblesse, à cause de la perte d'un grand procès, qui me force à vivre retirée. Avant mon mariage, j'ai passé quelques années avec des duchesses et même des princesses, dont j'avais l'honneur d'être la compagne gagée et qui me menaient partout, ce qui m'a acquis une expérience consommée sur les usages du beau monde, en vertu de laquelle je gouverne notre provinciale.

LA RAMÉE

Le joli roman !

MADAME LÉPINE

Mais comme, d'un autre côté, la fortune lui donne de grands avantages sur une dame ruinée, j'ai la modestie de négliger les cérémonies avec la Marquise de la Thibaudière, de lui céder les honneurs du pas, et de laisser, entre elle et moi, une petite distance qui me gagne sa vanité, et qui ne me coûte que des égards et quelques flatteries, de façon que je suis tour à tour, et sa complaisante, et son oracle.

LA RAMÉE

Quel génie supérieur ! Ah ! Madame Lépine, avec un pareil don du ciel, le patrimoine du prochain sera toujours le vôtre !

MADAME LÉPINE

Votre Marquise, au reste, n'a encore reçu de visite que d'un de ses parents, homme de province assez âgé, et qui, pour terminer une grande affaire qu'elle a ici, vient la marier avec un homme de considération, qu'il doit lui amener incessamment, et qui la fixerait à Paris. Entends-tu ?

LA RAMÉE

Malepeste ! voilà un mariage qu'il faut gagner de vitesse, de peur que le remboursement ne change de place, et ne soit stipulé dans le contrat. Mais, Madame Lépine, au lieu de nous en tenir à ces petits bénéfices de passage, si nous épousions la future ; si nous tâchions de saisir le gros de l'arbre, au lieu des branches ?

MADAME LÉPINE

Cela serait trop difficile, et puis j'irais directement contre mes préceptes : je lui ai déjà dit que, pour le bon air, il était indécent d'aimer son mari, et qu'il ne fallait garder l'amour que pour la galanterie, et non pas pour le mariage : ainsi il n'y a pas moyen. Adieu, va-t'en, tout est dit.

LA RAMÉE

Je sors donc, songez à mes intérêts.

MADAME LÉPINE

Tu peux t'en fier à moi ; pars. (Et puis elle le rappelle.) St, st, La Ramée ! je rêve que nous aurions besoin d'une femme qui, sur le pied d'amante de ton maître, et d'amante jalouse, se douterait de son intrigue avec la Marquise, et viendrait hardiment ici, ou pour l'y chercher, ou pour examiner sa rivale, et lui dirait en même temps de la suivre chez un notaire, afin d'y achever le paiement d'un régiment qu'il achèterait.

LA RAMÉE, riant.

D'un régiment fabuleux, de votre invention ?

MADAME LÉPINE

Oui, que je lui donne, et qu'on supposera.

LA RAMÉE, rêvant.

Je ferai votre affaire. Il s'agit d'une virtuose, et nous en connaissons tant… je vous en fournirai une, moi… Elle ne sera pas de votre force, Madame Lépine ; mais elle ne sera pas mal. Sont-ce là tous les outils qu'il vous faut ?… Quand voulez-vous celui-là ?

MADAME LÉPINE

Tantôt, quand le Chevalier sera revenu.

LA RAMÉE

Vous serez servie.

MADAME LÉPINE

Adieu donc.

LA RAMÉE, feignant de s'en aller.

Adieu. (Et puis se retournant.) N'avez-vous plus rien à me dire ?

MADAME LÉPINE

Non.

LA RAMÉE

Je ne suis pas de même… je rêve aussi, moi.

MADAME LÉPINE

Parle.

LA RAMÉE

Vous avez une lettre du Chevalier à rendre à la Marquise… oserais-je en toute humilité vous en confier une pour mon petit compte ?

MADAME LÉPINE

Qu'est-ce que c'est qu'une pour toi ? Est-ce que tu écris aussi à la Marquise ?

LA RAMÉE

Non, c'est une porte plus bas ; c'est à Cathos dont je ne sais le nom que de tout à l'heure, à ce petit minois de femme de chambre, qui était avec vous chez ce marchand, qui me parut niaise, mais jolie, et avec qui, par inspiration, j'ébauchai une petite conversation de regards, où elle joua assez bien sa partie ; et hier, quand le Chevalier m'envoya chez vous, en redescendant, je la trouvai sur la porte d'un entre-sol, où je repris le fil du discours par un : votre valet très humble, Mademoiselle, et par une ou deux révérences, aussi bien troussées, soutenues d'un déhanchement aussi parfait !… Je sentis, en vérité, que cela lui allait au cœur. Nous venons encore de nous entre-saluer ici ; et à l'exemple de mon maître, dont vous rendrez le billet, voici un petit bout de papier que j'ai écrit, et que je vous supplierai de lui remettre par la même commodité.

MADAME LÉPINE

Par la même commodité !… Mons de la Ramée, vous me manquez de respect.

LA RAMÉE

Oh ! vous êtes si fort au-dessus de cette puérile délicatesse-là ; vous êtes si serviable !…

MADAME LÉPINE

Mais à quoi vous conduira cet amour-là ?

LA RAMÉE

Hélas ! à ce qu'il pourra. Je ne m'attends pas qu'on ait rien remboursé à Cathos ; mais si vous vouliez, chemin f aisant, la mettre un peu en goût d'être du bel air avec moi, je n'aurai point de régiment à acheter, mais j'aurai quelque payement à faire, et tout m'est bon : je glanerai ; ce qui viendra, je le prendrai.

MADAME LÉPINE

Soit ; je glisserai à tout hasard quelques mots en votre faveur. À l’égard de votre papier, faites-lui votre commission vous-même, puisque la voilà qui vient ; et puis, partez pour rejoindre votre maître.

LA RAMÉE

Vous allez voir mon aisance.

Scène V

MADAME LÉPINE, LA RAMÉE, CATHOS

CATHOS

Nous sommes revenues ; et Madame la Marquise s'est arrêtée dans le jardin. Vous avez donc encore du monde ?

MADAME LÉPINE

Oui, c'est Monsieur de la Ramée qui m'apporte un billet que Monsieur le Chevalier avait oublié de me donner.

LA RAMÉE, saluant Cathos.

Et il m'en reste encore un dont l'objet de mes soupirs aura, s'il vous plaît, la bonté de me défaire.

CATHOS, saluant.

Est-ce moi que Monsieur veut dire ?

LA RAMÉE

Et qui donc, divine brunette ? Vous n'ignorez pas l'objet que j'aime !

CATHOS, riant niaisement.

Je me doute qui c'est, par-ci, par-là.

MADAME LÉPINE, riant.

Ha, ha, ha, courage !… Mons de la Ramée est un illustre au moins, un garçon très couru.

LA RAMÉE, à Cathos.

Et ce garçon si couru, c'est vous qui l'avez attrapé.

CATHOS

Je ne cours pourtant pas trop fort ; et vous me contez des fleurettes, Monsieur.

LA RAMÉE

Oh ! palsambleu, beauté sans pair, vous avez lu dans mes yeux que je vous adore, et je requiers de pouvoir en lire autant dans les vôtres.

CATHOS

Ah ! dame ! il faut le temps de faire réponse.

LA RAMÉE

Vous m'avez promis dans un regard ou deux que je n'attendrais pas, et je suis impatient. C'est ce que vous verrez dans cette petite épître qui vous entretiendra de moi jusqu'à mon retour, et que je n'ai pu qu'adresser à Mademoiselle, Mademoiselle en blanc, faute d'être instruit de votre nom. Comment vous appelle-t-on, mes amours, afin que je l'écrive ?

CATHOS, saluant.

Il n'y a qu'à mettre Cathos, pour vous servir, si j'en suis capable.

LA RAMÉE, tirant un crayon.

Très capable ! extrêmement capable ! (Il écrit.) Madame Lépine, je vous demande pardon de la liberté que je prends devant vous, mais ce petit minois m'étourdit ; il est céleste, il m'égare ; il s'agit d'amour, et cela passe partout… N'est-ce pas Cathos que vous dites, charme de ma vie ?

CATHOS

Oui, Monsieur.

LA RAMÉE, écrivant.

Ce nom-là m'est familier ; je connais une des plus belles pies du monde qui s'appelle de même.

CATHOS

Oh ! mais je m'appelle aussi Charlotte.

LA RAMÉE, lui donnant sa lettre.

La pie n'a pas cet honneur-là, et tous vos noms sont des enchantements. Prenez, Charlotte (en lui présentant la lettre), prenez cette lettre, et souvenez-vous que c'est Charlot de la Ramée qui vous la présente, et qui brûle d'en avoir réponse. Adieu, bel œil ; adieu, figure triomphante, et adieu, bijou tout neuf !

MADAME LÉPINE

Je pense comme toi, La Ramée.

LA RAMÉE

Madame, votre approbation met le comble à son éloge. (Et puis à Cathos.) À propos ! j'oubliais votre main… donnez-moi, que je la baise.

CATHOS, retirant sa main.

Ma main ? eh mais, c'est de bonne heure.

Scène VI

MONSIEUR LORMEAU, les acteurs précédents.

LA RAMÉE, sans le voir, et à Cathos.

Hé bien, je vous fais crédit jusqu'à tantôt.

MONSIEUR LORMEAU, qui a entendu.

Qu'est-ce que c'est que cet homme-là, Cathos ? (Et à La Ramée.) À qui donc parlez-vous de faire crédit ici ?

LA RAMÉE, en s'en allant.

À la merveilleuse Cathos, suivante de Madame la Marquise, Monsieur.

Il part.

MONSIEUR LORMEAU

Ce drôle-là a l'air d'un fripon ; Madame Lépine, que signifie ce crédit et cette Marquise ?

CATHOS

Bon, du crédit ! c'est qu'il raille ; c'est ma main qu'il voulait baiser, et qu'il ne baisera que tantôt.

MONSIEUR LORMEAU

Qu'il ne baisera que tantôt, qu'est-ce que cela signifie ?

CATHOS

Oui, l'affaire est remise. À l’égard du garçon, c'est l'homme de chambre d'un jeune chevalier de nos amis ; et la Marquise, c'est Madame : voilà tout.

MONSIEUR LORMEAU

Quelle Madame ? ma parente ?

CATHOS

Elle-même.

MONSIEUR LORMEAU

Eh ! depuis quand est-elle marquise ? de quelle promotion l'est-elle ?

CATHOS

D'avant-hier matin : cela se conclut une heure après son dîner.

MONSIEUR LORMEAU, à Madame Lépine.

Madame, ne m'apprendrez-vous pas ce que c'est que ce marquisat ?

MADAME LÉPINE

Madame La Thibaudière m'a dit qu'elle avait une terre qui portait ce titre, et elle l'a pris elle-même, ce qui est assez d'usage.

CATHOS

Pardi, on se sert de ce qu'on a.

MONSIEUR LORMEAU

Elle n'y songe pas. Est-elle folle ? Je ne l'appellerai jamais que Madame Riquet ; c'est son nom, et non pas La Thibaudière.

CATHOS

Bon ! Madame Riquet, pendant qu'on a un château de qualité !

MONSIEUR LORMEAU

Fort bien ! en voilà une à qui la tête a tourné aussi. Madame Lépine, voulez-vous que je vous dise ? je crois que vous me gâtez la maîtresse et la servante.

MADAME LÉPINE

Je les gâte, Monsieur ? je les gâte ?… Vous ne mesurez pas vos discours ; et ces termes-là ne conviennent pas à une femme comme moi.

CATHOS

Madame sait les belles compagnies sur le bout de son doigt ; elle nous apprend toutes les pratiques galantes, et la coutume des marquises, comtesses et duchesses : voyez si cela peut gâter le monde.

MONSIEUR LORMEAU

Vous êtes en de bonnes mains à ce qui me semble, et vous me paraissez déjà fort avancée. Au surplus, Madame Riquet est sa maîtresse. Où est-elle ? peut-on la voir ? n'y aura-t-il point quelque coutume galante qui m'en empêche ?

CATHOS

Tenez, la voilà qui vient.

Scène VII

MADAME LA THIBAUDIÈRE, les acteurs précédents.

MONSIEUR LORMEAU

Bonjour, ma cousine.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Ah ! bonjour, Monsieur, et non pas mon cousin.

MONSIEUR LORMEAU, les premiers mots à part.

Autre pratique galante !… (Et à Madame La Thibaudière.) D'où vient donc ?

MADAME LA THIBAUDIÈRE

C'est qu'on n'ai ni cousin ni cousine à Paris, mon très cher… À cela près, que me voulez-vous ?

MONSIEUR LORMEAU

Est-il vrai que vous avez changé de nom ?

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Point du tout… De qui tenez-vous cela ?

MONSIEUR LORMEAU

De Cathos, qui m'a voulu faire accroire que vous avez pris le nom de Marquise de la Thibaudière.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Il est vrai ; mais ce n'est pas là changer de nom : c'est prendre celui de sa terre.

MADAME LÉPINE

Il n'y a rien de si commun.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Oui, mais Monsieur Lormeau ne sait point cela, il faut l'en instruire ; il est dans les simplicités de province. Allez, Monsieur, rassurez-vous, nous n'en serons pas moins bons parents… À propos, vous vis-je hier ? Comment vous portez-vous aujourd'hui ?

MONSIEUR LORMEAU

Vous voyez, assez bien, Dieu merci… mais, ma cousine, encore un petit mot. Feu Monsieur Riquet…

MADAME LA THIBAUDIÈRE, à Madame Lépine, à part.

Ce bonhomme, avec sa cousine et son Riquet !

Madame Lépine sourit.

CATHOS, riant tout haut.

Ha, ha, ha !

MADAME LA THIBAUDIÈRE, riant aussi.

Eh bien, que souhaite le cousin de la cousine ?

MONSIEUR LORMEAU, levant les épaules.

Madame, ou Marquise… Lequel aimez-vous le mieux ?

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Madame est bon, Marquise aussi, toujours l'un ou l'autre ; c'est la règle. Achevez.

MONSIEUR LORMEAU

Feu votre mari s'appelait Monsieur Riquet, n'est-il pas vrai ? il s'ensuit donc que vous êtes la veuve Riquet.

MADAME LA THIBAUDIÈRE, avec dédain.

Prenez donc garde ! Veuve Riquet et Marquise n'ont jamais été ensemble. Veuve Riquet se dit de la marchande du coin. Mon mari, au reste, s'appelait Monsieur Riquet, j'en conviens ; mais, depuis sa mort, j'ai hérité du marquisat de la Thibaudière, et j'en prends le nom, comme de son vivant il l'aurait pris lui-même, s'il avait été raisonnable. Allons, n'en parlons plus. Que devenez-vous aujourd'hui ? Avez-vous des nouvelles de mon affaire ?

MONSIEUR LORMEAU

Oui, Marquise ; et je venais vous dire que je vous amènerai tantôt la personne avec qui je travaille à vous marier, pour vous éviter le procès que vous auriez ensemble touchant votre succession ; c'est un homme de distinction qui vous donnera un assez beau rang. Mais, de grâce, ne changez rien aux manières que vous aviez il n'y a pas plus de huit jours ; et laissez là les pratiques galantes, et la coutume des comtesses, marquises et duchesses… Adieu, cousine.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Salut au cousin.

Scène VIII

MADAME LA THIBAUDIÈRE, MADAME LÉPINE, CATHOS

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Les pratiques galantes et la coutume des comtesses, marquises et duchesses : les plaisantes expressions !… c'est que nos manières sont de l'arabe pour lui.

CATHOS

C'est moi qui lui ai enseigné cet arabe-là pour rire.

MADAME LÉPINE

Ha ! que ce gentilhomme est grossier, Marquise ! que Monsieur votre cousin est campagnard !

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Ha ! d'un campagnard, d'un rustique !…

CATHOS

D'un lourd, d'un malappris !

MADAME LÉPINE

Savez-vous bien, au reste, que vous venez de m'étonner, Marquise ?

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Comment ?

MADAME LÉPINE

Oui, m'étonner ! Je vous admire ! Vous avez eu tout à l'heure des façons de parler aussi distinguées, d'un aussi bon ton, des tours d'une finesse et d'une ironie d'un aussi bon goût qu'il y en ait à la cour. Vous excellerez, Marquise, vous excellerez.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Est-il possible ? c'est à vous à qui j'en ai l'obligation.

CATHOS

J'avance aussi, moi, n'est-ce pas ? je me polis.

MADAME LÉPINE

Pas mal, Cathos, pas mal.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Madame Lépine, si Cathos changeait de nom ? Cathos me déplaît, ai-je tort ?

MADAME LÉPINE

Vous me charmez ! Il faut que je vous embrasse, Marquise, je n'y saurais tenir ; voilà un dégoût qui part du sentiment le plus exquis, et que vous avez sans le secours de personne, ce qui est particulier… Oui, vous avez raison : Cathos ne vaut rien, il rappelle son ménage de province.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Justement. Allons, plus de Cathos, entendez-vous ? Cathos, je vous fais Lisette.

MADAME LÉPINE

Fort bien.

CATHOS

Quel plaisir ! Je serai Lisette par-ci, Lisette par-là… Ce nom me dégourdit.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Vous croyez donc, Madame Lépine, que je puis à présent me produire ?

MADAME LÉPINE

Au moment où nous parlons, vous faites peut-être plus de bruit que vous ne pensez.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Moi, du bruit ? sérieusement ! du bruit ?

MADAME LÉPINE

Je sais un cavalier des plus aimables, qui vous donne actuellement la préférence sur nombre de femmes, qui en sont bien piquées. Voyez-vous cette lettre-là qu'on est venu tantôt à genoux me prier de vous rendre ?

MADAME LA THIBAUDIÈRE

À genoux ! voilà qui est passionné.

CATHOS

En voyez-vous une qu'on m'a donnée seulement debout, mais avec des civilités ?

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Quoi ! déjà deux lettres ?

CATHOS

Oui, Marquise, chacune la nôtre.

MADAME LÉPINE

Celle-ci est du Chevalier, qui, sans contredit, est l'homme de France le plus à la mode.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Ah ! joli homme ! il a je ne sais quelle étourderie si agréable ; mais je l'ai donc frappé ? Je le soupçonnais, Madame Lépine ; c'est ici où j'ai besoin d'un peu d'instruction. Comment traiterai-je avec lui ? Quoi qu'il en dise, dans le fond, notre liaison n'est presque rien ; cependant il m'écrit, et me parle d'amour apparemment. Dans mon pays, cela me paraîtrait impertinent ; ici, ce n'est peut-être qu'une liberté de savoir-vivre. Mais recevrai-je son billet ? je crois que non.

MADAME LÉPINE

Ne pas le recevoir ? Je serais curieuse de savoir sur quoi vous fondez cette opinion-là.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

C'est-à-dire que ma difficulté est encore un reste de barbarie. Ah ! maudite éducation de province, qu'on a peine à se défaire de toi ! Sachez donc que parmi nous on ne peut recevoir un billet doux du premier venu sans blesser les bonnes mœurs.

CATHOS

Dame ! oui, voilà ce que la vertu de chez nous en pense.

MADAME LÉPINE

La plaisante superstition ! Quel rapport y a-t-il d'une demi-feuille de papier à de la vertu ?

CATHOS

Quand ce serait une feuille tout entière ?

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Que voulez-vous ? j'arrive, à peine suis-je débarquée, et je sors du pays de l'ignorance crasse.

MADAME LÉPINE

Renvoyez un billet vous seriez perdue ; il n'y aurait plus de réputation à espérer pour vous. À Paris, manquez-vous de mœurs ? on en rit, et on vous le pardonne. Manquez-vous d'usage ? vous n'en revenez point, vous êtes noyée.

CATHOS

Et cela, pour un chiffon de papier.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Oh ! j'y mettrai bon ordre ! M'écrive à présent qui voudra, je prends tout, je reçois tout, je lis tout.

CATHOS

Oh ! pardi, pour moi, je n'ai pas fait la bégueule.

MADAME LÉPINE, lui présentant la lettre.

Allons, Marquise, femme de qualité, ouvrez le billet, et lisez ferme.

MADAME LA THIBAUDIÈRE, ouvrant vite.

Tenez, voilà comme j'hésite. Ai-je la main timide ?

MADAME LÉPINE

Non : pourvu que vous répondiez aussi hardiment, tout ira bien.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Répondre ?… cela est violent.

MADAME LÉPINE

Quoi ?

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Je dis violent, en province.

MADAME LÉPINE

Je vous ai cru étonnée, j'ai craint une rechute.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Étonnée pour une réponse ? Si vous me piquez, j'en ferai deux.

MADAME LÉPINE

Une suffira.

CATHOS, ouvrant sa lettre.

Allons, voilà la mienne ouverte, et si je ne la lis, ni ne réponds, je vous prends à témoin que c'est que je ne sais ni lire ni écrire.

MADAME LÉPINE

Garde-la ; je te la lirai.

VCATHOS

Grand merci ! il faudra bien, afin de sauver ma réputation.

MADAME LÉPINE

Eh bien, Marquise, êtes-vous contente du style du Chevalier ?

MADAME LA THIBAUDIÈRE, riant.

Il est charmant, je dis charmant ! mais bien m'en prend d'être avertie : quinze jours plus tôt, j'aurais pris cette lettre-là pour une insulte, Madame Lépine, pour une insulte ! car elle est hardie, familière. On dirait qu'il y a dix ans qu'il me connaît.

MADAME LÉPINE

Je le crois. Le Chevalier, qui sait son monde, vous traite en femme instruite.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Vraiment, je ne m'en plains pas ; il me fait honneur… tenez, lisez-le.

CATHOS

Je crois aussi que celle de mon galant aura bien des charmes, car il va si vite dans le propos ; il me considère si peu, que c'est un plaisir, le petit folichon qu'il est.

MADAME LÉPINE lit haut celle de la Marquise.

Êtes-vous comme moi, Marquise ? je n'ai fait que vous voir, et je me meurs ; je ne saurais plus vivre ; dites, ma reine, en quel état êtes-vous ? à peu près de même, n'est-ce pas ? je m'en doute bien ; mon cœur ne serait pas parti si vite, si le vôtre avait dû vous rester. C'est ici une affaire de sympathie ; notre étoile était de nous aimer : hâtons-nous de la remplir ; j'ai besoin de vous voir ; vous m'attendez sans doute. À quelle heure viendrai-je ? Le tendre et respectueux Chevalier de la Trigaudière.

MADAME LÉPINE, après avoir lu, et froidement.

C'est assez d'une pareille lettre, pour illustrer toute la vie d'une femme.

CATHOS

Quel trésor !

MADAME LA THIBAUDIÈRE, riant.

Que dites-vous de cette étoile qui veut que je l'aime ?

MADAME LÉPINE

Et qui ne met rien sur le compte de son mérite ! Remarquez la modestie…

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Et cet endroit où il dit que je l'attends ; le joli mot ! je l'attends ! de sorte que je n'aurai pas la peine de lui dire : venez. Que cette tournure-là met une femme à son aise !

CATHOS

Elle trouve tout fait : il n'y a plus qu'à aller.

MADAME LÉPINE

Point de sot respect.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

Sinon qu'à la fin, de peur qu'il ne gêne le corps de la lettre… mais je pense que quelqu'un vient. Madame Lépine, puisque ce billet-là m'est si honorable, il n'est pas nécessaire que je le cache.

MADAME LÉPINE

Gardez-vous en bien ! qu'on le voie si on veut ; la discrétion là-dessus serait d'une platitude ignoble.

Scène IX

Les acteurs précédents, MONSIEUR LORMEAU, MONSIEUR DERVAL

MONSIEUR LORMEAU

Madame, voici Monsieur Derval que je vous présente. On ne peut rien ajouter à l'empressement qu'il avait de vous voir.

MONSIEUR DERVAL

Je sens bien que j'en aurai encore davantage.

MADAME LA THIBAUDIÈRE

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