Partie I, chapitre I
La plante est sœur de l’animal : comme lui, elle vit, se nourrit, se reproduit. Pour comprendre la première, il est souvent très-utile de consulter le second ; comme aussi, pour comprendre le second, il convient de chercher des renseignements auprès de la première. Je commencerai donc, mon cher enfant, par vous parler de quelques animaux singuliers dont la manière de vivre nous expliquera la structure fondamentale de la plante et nous fournira le plus fécond aperçu sur la végétation.
Au milieu des petites feuilles rondes, appelées lentilles aquatiques, qui flottent serrées l’une contre l’autre et forment un gai tapis à la surface des eaux dormantes, vit, dans nos fossés, une curieuse bestiole que les naturalistes nomment Hydre. Le délicat animalcule, en entier composé d’une sorte de gelée verte, mesure au plus une paire de centimètres de longueur. Figurez-vous un petit sac allongé, collé par une extrémité à quelque plante aqua- tique et terminé à l’autre par huit bras flexibles en tous sens ; voilà l’hydre. Les bras, ou comme on dit encore les tentacules, sont disposés en cercle autour d’un orifice en communication avec l’intérieur du sac, c’est-à-dire avec la cavité où se fait la digestion des aliments. Cet orifice a deux emplois qui, chez un animal moins bizarre que celui-ci, paraîtraient souverainement incompatibles : il avale la proie saisie par les tentacules, il rejette les résidus non employés par la nutrition. Pour se procurer la nourriture, la bestiole étale ses bras dans l’eau et se tient en repos. Si quelque menu gibier vient à passer, le bras voisin se replie aussitôt, enlace la proie et la porte à la bouche.
Dans un verre d’eau garni de lentilles aquatiques, mettons une hydre de belle taille. Au bout de quelques semaines, de quelques mois peut-être, suivant la saison, nous verrons deux, trois, quatre petites verrues se montrer vers la partie inférieure du sac de l’animal. Ces verrues grossissent, se gonflent, se couronnent de huit menus mamelons de jour en jour plus saillants ; enfin elles s’ouvrent à la manière d’un bouton qui s’épanouit. Devinez ce que sont ces étranges fleurs animales ? Ce sont de petites hydres, avec leur poche digestive et leurs huit bras, de petites hydres implantées sur la mère de la même façon que les rameaux sont implantés sur la branche. Les petites verrues d’où elles sont nées, nous les appellerons bourgeons, parce qu’elles produisent des animaux semblables à l’animal souche, de même que les bourgeons d’un arbre donnent naissance à des rameaux.
L’hydre, en réalité animal, puisqu’elle se déplace et se transporte où elle veut, puisqu’elle est sensible à la dou- leur, qu’elle chasse, saisit une proie et la dévore, l’hydre se comporte ici à l’exemple du végétal : elle bourgeonne des êtres semblables à elle, elle pousse de petites hydres, comme la tige d’une plante pousse des rameaux.
Mais ces petites hydres, toutes jeunes encore, incapables de chasser pour elles-mêmes et de gagner leur vie, il faut que la mère-souche quelque temps les nourrisse. À cet effet, le sac à digestion de l’hydre-souche communique avec les cavités des jeunes ; les estomacs des nourrissons débouchent dans l’estomac de la mère. Seule, celle-ci chasse, mange et digère ; mais la bouillie alimentaire, préparée à point, s’infiltre de la mère dans les nourrissons par les détroits des communications stomacales, et de la sorte les petites hydres se trouvent repues sans avoir rien mangé. Un jour vient, où, sevrage radical, le détroit de communication d’estomac à estomac se ferme ; puis un étranglement apparaît au point de jonction de l’animal-rameau avec l’animal-souche, et les jeunes hydres, vrais fruits arrivés à maturité, se détachent pour aller vivre ailleurs d’une vie indépendante et bourgeonner à leur tour une nouvelle lignée.
Maintenant jetez les regards sur la figure. Ne diriez-vous pas un arbuste en fleurs ? Ce n’est pourtant pas une plante ; c’est un pied de corail. Vous connaissez les belles perles rouges avec lesquelles on fait des colliers. On vous a dit que c’était du corail. Fort bien ; mais, avant d’être façonné en perles par la main de l’ouvrier, sachez que le corail a la forme d’un petit arbuste d’un rouge vif, avec tige, branches et rameaux. Seulement, l’arbrisseau n’est pas en bois : il est en pierre aussi dure que le marbre, ce qui ne l’empêche pas de se couvrir, au fond de la mer, d’élégantes petites fleurs. Or ces prétendues fleurs épanouies sur des rameaux de pierre sont en réalité des animaux, dont le corail est la demeure commune, l’habitation, le support. On les appelle des polypes. Leur organisation est calquée sur celle de l’hydre. Chacun d’eux est un globule creux de matière gélatineuse, un petit sac dont l’orifice est bordé de huit lamelles frangées, de huit tentacules s’épanouissant comme les pétales d’une fleur. À part la forme un peu différente, vous reconnaissez dans l’habitant du corail la structure générale de l’hydre. C’est toujours une poche digestive fixée par la base et couronnée de huit bras propres à saisir une proie. Tel qu’il est dans la mer, le corail est revêtu d’une écorce molle criblée d’une foule d’enfoncements cellulaires, dans chacun desquels un polype est logé. Au-dessous de cette écorce vivante se trouve le support pierreux, d’un rouge vif.
Bien que cantonnés chacun dans une cellule spéciale et doués d’une existence propre, les polypes d’un même pied de corail ne sont pas étrangers l’un à l’autre. Ils communiquent tous par l’estomac : ce que l’un digère profite à tous. Avec leurs bras frangés épanouis en rosette, les polypes happent au passage, comme le fait l’hydre, les particules nutritives amenées par les eaux. Le hasard ne les favorise pas tous de la même manière : tel fait une chasse abondante, tel autre ne referme pas une seule fois le filet de ses tentacules. N’importe : la journée finie, la nourriture a été égale pour tous ; les estomacs qui ont digéré ont fourni leur ration aux autres.
Comment s’est établi d’estomac à estomac cet étroit communisme que, dans ses plus folles aberrations, l’esprit humain n’aurait jamais conçu ; comment s’est organisé cet étrange réfectoire où l’individu qui mange nourrit son voisin qui n’a pas mangé ? Voici : — Tout pied de corail débute par un seul polype, qui, issu d’un œuf et d’abord errant dans les eaux, finit par se fixer à une roche sous-marine pour y fonder une colonie. Ce polype, une fois qu’il a pris domicile, bourgeonne à la manière de l’hydre, à la manière de la plante. Un nouveau polype pousse donc sur le flanc du premier. La communication entre la cavité digestive du polype rameau et celle du polype souche est d’abord indispensable, afin que la nourriture saisie et digérée par ce dernier profite au jeune, incapable de se suffire encore à lui-même. Cette communication a lieu absolument comme chez l’hydre, avec cette différence qu’elle n’est pas destinée à s’interrompre un jour. Les polypes du corail, arrivés à maturité, ne se séparent pas pour aller s’établir ailleurs ; ils continuent à vivre en famille, indissolublement unis entre eux.
Or, le premier polype issu d’un bourgeon est suivi d’un second, d’un troisième, d’un Les fils, à leur tour, bourgeonnent des petits-fils ; ceux-ci, des arrière-petits-fils ; et ainsi de suite, sans limites arrêtées, si bien que les générations successives s’échelonnent sans fin par de nouveaux bourgeonnements, de jour en jour plus nombreux. Quant au domicile commun ou corail, il résulte de l’exsudation de tous ses habitants, qui suent de la pierre comme l’escargot transpire les matériaux de sa coquille. Chaque polype nouveau-né apporte son contingent de matière pierreuse, et l’édifice grandit, se ra- mifiant de plus en plus. C’est ainsi que se forment le corail et une foule de productions marines analogues nommées polypiers, c’est-à-dire habitations de polypes. À ce titre, le corail est lui-même un polypier.
D’après son mode de formation, il est visible qu’un polypier n’a pas de fin nécessaire et qu’il ne doit périr que d’accident. Les polypes vieux meurent sans doute, comme meurt tout animal ; mais avant, ils laissent sur le polypier de nombreux rejetons, qui en laissent, à leur tour, d’autres plus nombreux ; et cela se continuant toujours, il n’y a aucune raison pour que le polypier dépérisse. Loin de là : s’il ne survient aucun accident, le polypier, toujours restauré, toujours agrandi par des générations nouvelles, atteindra, plein de vigueur, tel âge que l’on voudra. L’abeille et le polype meurent, l’essaim et le polypier restent ; l’individu périt, la société persiste. On trouve dans la mer Rouge des polypiers tellement volumineux, qu’en évaluant leur âge d’après la lenteur de leur accroissement, on arrive à une prodigieuse antiquité. Aujourd’hui encore en pleine activité, ils comptent de trois à quatre mille ans d’existence ; ils datent de la construction des pyramides ; ils sont contemporains des patriarches et des pharaons ! Pour les agglomérations des polypes, le temps me compte pas ; l’individu meurt, mais la communauté traverse les siècles, toujours jeune, toujours en travail.
Les polypes sont très-nombreux en espèces, et leurs constructions affectent des formes très-variées. Généralement les polypiers, appelés encore coraux ou madrépores, sont d’un blanc pur, couleur naturelle du carbonate de chaux, dont ils sont composés ; plus rarement, ils sont rouges, comme le corail, ou teints d’autres nuances. Rien de plus gracieux que leurs formes. Ici, ce sont des arbustes de pierre aussi élégamment ramifiés que des arbustes véritables ; là, des tubes parallèles groupés comme des tuyaux d’orgue, des amas de cellules pareils à des rayons d’abeilles. Ailleurs, le polypier s’arrondit en tête de
, en champignon, dont la surface, hérissée de lamelles régulièrement assemblées, dessine une multitude d’étoiles, un réseau de mailles géométriques, un labyrinthe de plis et de sillons ; ailleurs encore, il s’aplatit en grande lame pierreuse, aussi mince qu’une feuille, aussi découpée qu’une dentelle. Sur tous s’épanouissent des milliers de fleurs animales, c’est-à-dire de polypes, qui étalent leurs tentacules en délicates rosettes, et, au moindre danger, les reploient brusquement.
Rien ne manque à ces frêles ouvriers pour mener à fin des constructions bien au-dessus de toutes les forces humaines. La durée, le nombre, les matériaux, pour eux, n’ont pas de limites. Dans les mers chaudes des tropiques, sur tous les points favorables où leurs colonies se donnent rendez-vous au travail, ils entassent étage sur étage, polypier sur polypier, jusqu’à ce que le niveau des flots mette un terme à l’échafaudage de leurs bâtisses. Mais alors le travail, arrêté dans le sens de la hauteur, se poursuit dans le sens horizontal ; le sommet de l’édifice madréporique devient un écueil ; l’écueil, un îlot ; l’îlot, une île ; et l’océan compte une terre de plus.
Une île madréporique est donc le plateau terminal d’une agglomération de polypiers dont la base a ses racines sur quelque haut-fond de la mer. Ce n’est d’abord qu’une étendue stérile ; mais tôt ou tard, les courants de la mer, les vents y apportent des graines, et la végétation finit par ombrager sa surface éblouissante de blancheur. Quelques insectes, quelques lézards venus avec les bois flottants, la peuplent d’ordinaire les premiers ; puis, les oiseaux de mer y leurs nids, les oiseaux terrestres égarés y viennent chercher refuge. Enfin, quand le sol est devenu fertile, l’homme apparaît et y bâtit sa hutte.
Les îles de coraux dépassent à peine le niveau des eaux. Elles consistent généralement en bandes de terre circulaires ou ovales, entourant un lac peu profond en communication avec la mer. Leur aspect est aussi remar- quable par sa singularité que par sa beauté. Figurez-vous une ceinture de terre couverte de cocotiers, dont la sombre verdure se détache vigoureusement sur le bleu limpide du ciel. Au centre de cette zone boisée dorment les eaux limpides d’un lac salé, où les polypes continuent leurs constructions en compagnie de divers coquillages ; en dehors s’étend une plage du blanc le plus pur, uniquement formée d’un sable de coraux broyés, et cerclée d’un anneau de récifs, où l’océan, toujours houleux, brise ses flots en tourbillons d’écume. Dans son assaut brutal, la vague menace d’engloutir l’île à chaque instant. L’île, si basse, si faible, si exposée, résiste cependant grâce aux polypes, qui prennent part à la lutte et nuit et jour sont à l’œuvre pour réparer l’édifice compromis, pour l’entourer, atome par atome, d’un rempart de récifs toujours démoli, toujours reconstruit. Avec leur corps mol et gélatineux, ils tiennent tête, eux chétifs, aux fureurs de l’océan ; avec leur patiente architecture, ils maîtrisent la formidable puissance des vagues, que ne pourraient dompter des barrières de granit.
Jetez maintenant un coup d’œil sur la mappemonde, si vous voulez vous faire une idée de l’étendue des terres bâties par les polypes ; voyez cette nuée d’archipels de petites îles qui, à travers l’océan Pacifique, s’étend de l’Amérique à l’Asie. Eh bien ! beaucoup de ces archipels sont en entier d’origine madréporique ; et ceux dont l’origine est différente sont au moins entourés d’une ceinture de coraux. Le seul archipel des Maldives, dans la mer des Indes, comprend douze mille écueils, îlots ou îles de construction madréporique. Un banc de coraux situé sur la côte orientale de la Nouvelle-Hollande couvre une superficie de carrés. La cinquième partie du monde, l’Océanie, est donc, pour une grande part, l’œuvre des polypes. Dût-il à cet immense labeur consacrer cent mille ans, le genre humain entier ne viendrait à bout du travail accompli par l’animalcule glaireux des coraux. Le rôle de ces faiseurs de mondes n’a pas été moindre dans les anciennes mers, d’où nos continents sont sortis. Certaines assises du globe, certaines chaînes de montagnes, sont formées de polypiers ; dans telles étendues du sol de la France, on ne marche que sur de vieux coraux ; bien des villes sont bâties avec une pierre dont le moindre fragment renferme des débris de madrépores.
Cette histoire préliminaire de l’hydre et du corail nous amène directement au but, à la plante, dont j’avais à cœur de vous dévoiler tout d’abord l’organisation fondamentale. Cette organisation, qui nous expliquera plus tard une foule de faits sans elle inexplicables, peut se résumer ainsi : un végétal est comparable à un polypier couvert de ses polypes ; ce n’est pas un être simple, mais un être collectif, une association d’individus, tous parents, tous étroitement unis, s’entr’aidant les uns les autres et travaillant à la prospérité de l’ensemble ; c’est, de même que le corail, une sorte de ruche vivante dont tous les habitants ont la vie en commun.
Partie I, chapitre II
Prenez un rameau de lilas ou de n’importe quel autre arbuste ; dans l’angle formé par chaque feuille et le rameau, angle qu’on nomme aisselle de la feuille, vous verrez un petit corps arrondi, revêtu d’écailles brunes. C’est là un bourgeon, ou, comme disent les jardiniers, un œil. Il est destiné à devenir un rameau implanté sur le premier, de même que ces autres bourgeons, les verrues nées sur le corps de l’hydre et du polype, deviennent d’autres hydres, d’autres polypes implantés sur l’animal-souche. Eh bien ! ce bourgeon, et par conséquent le rameau qui doit en résulter, est, pour l’ensemble de l’arbre, ce qu’un polype est pour l’ensemble du corail. Il constitue un membre de la famille, un habitant de la communauté, un individu de la société végétale. Mais tant qu’il est bourgeon, c’est un habitant nouveau-né, ou plutôt en voie de formation, très-faible encore, incapable de travail. Il ne prendra part à l’activité générale de l’arbre que le printemps prochain, lorsqu’il deviendra rameau. Jusque-là, c’est un nourrisson alimenté aux frais de la communauté ; il n’a rien à faire qu’à se fortifier et grandir, comme l’enfant dans ses langes et l’oiseau dans son nid.
Tout le travail revient aux rameaux couverts de feuilles, aux rameaux de l’année. Ils sont les nourriciers de la communauté : par l’intermédiaire des racines, ils puisent dans le sol ; par l’intermédiaire des feuilles, ils puisent dans l’air ; et mélangeant, associant, combinant les matières premières arrivées par ces deux voies, ils préparent le liquide gommeux, la , dont se forme toute chose dans le végétal. L’année prochaine, ces rameaux si laborieux aujourd’hui seront, en quelque sorte, mis à la retraite, ils se reposeront ; et les bourgeons actuels, devenus forts et développés en rameaux, travailleront à leur tour à l’œuvre commune, jusqu’à ce que d’autres bourgeons les remplacent également. L’arbre se compose ainsi d’une série de générations annuelles échelonnées l’une sur l’autre. On peut les dénombrer en suivant, de proche en proche, les diverses ramifications depuis la tige jusqu’au dernier rameau. La génération actuelle est représentée par les rameaux feuillés. C’est là que réside l’activité végétale. Les bourgeons forment la génération immédiatement future. C’est pour eux surtout que l’arbre est en travail. Enfin la tige, les branches et leurs subdivisions, jusqu’aux rameaux feuillés, repré- sentent les diverses générations passées. Ces générations d’un autre âge sont inactives, quelquefois même frappées de mort. Elles constituent en quelque sorte le polypier végétal, c’est-à-dire qu’elles servent de support aux jeunes générations.
Les preuves surabondent pour affirmer qu’un végétal n’est pas un être simple mais bien un être collectif, une association d’individus, vivant en commun, et que la comparaison d’un arbre avec un polypier couvert de ses polypes, loin d’être un jeu d’esprit, est la rigoureuse expression de la réalité. Je vais essayer, mon cher enfant, de vous le faire comprendre.
D’après son étymologie, le mot individu signifie qui ne peut être divisé. Il n’est pas évidemment question ici de la simple et brutale division de la matière telle que l’entend la physique, et consistant à faire d’un tout des parties plus ou moins petites sans se préoccuper de cette chose si délicate, le maintien de la vie, car à ce point de vue toute chose est divisible d’une manière indéfinie. On entend par individu tout être qui forme une unité vivante et ne peut être divisé sans perdre la vie. Un chien, un chat, un bœuf et chacun enfin des qui nous sont le plus familiers, constituent autant d’individus, autant d’êtres indivisibles, qui périssent s’ils sont fractionnés. Qui s’avisera de porter la hache sur le chat pour le diviser en deux parties égales, dans l’espoir que les deux moitiés continueront à vivre et formeront deux animaux distincts ayant désormais leur existence propre ? Ce serait folie insigne, contraire à ce que nous enseignent et l’expérience de chaque jour et les convictions intimes puisées dans la conscience même de notre existence. Voilà l’indivisible, voilà l’individu.
Mais nous pouvons hardiment porter la hache sur l’arbre sans crainte de compromettre sa vie ; que dis-je ? avec la certitude de multiplier l’arbre par ce moyen autant de fois que nous le voudrons. Relativement à l’animal, dans l’immense majorité des cas, diviser, c’est dé- truire ; relativement au végétal, diviser, c’est multiplier.
Quand il veut planter un coteau nouvellement défriché, le vigneron va couper avec sa serpette, sur une vigne, autant de rameaux qu’il désire de plants. Mis en terre par une extrémité, ces rameaux prennent racine et deviennent en peu d’années autant de souches, qui portent vendange et donnent de vigoureuses pousses, servant à leur tour à d’autres plantations. Des étendues considérables, des cantons entiers, peuvent ainsi se couvrir de vignobles dont tous les ceps sont des tronçons directement ou indirectement détachés d’une souche unique primitive. Qui nous dira si des quelques souches, des quelques rameaux, apportés en Gaule, il y a vingt-quatre siècles, par les Phocéens, fondateurs de Marseille, ne dérive pas une grande partie de nos vignobles actuels par une série d’amputations, qui retranchent le superflu des plants anciens et de chaque tronçon font un nouveau plant ? Où est ici l’indivisible, où est l’individu ? Ce n’est certes pas le pied de vigne, qui se fractionne indéfiniment et revit dans chacun de ses rameaux détachés et mis en terre. Dire qu’un cep constitue un individu, c’est admettre que les milliers et les milliers de ceps qui proviennent, et peuvent provenir par fractionnement d’une souche, point de départ, ne sont entre tous qu’un seul et même végétal.
Comme la vigne se propage aussi par graines, beaucoup de nos vignobles, de près ou de loin, proviennent de semis. Or de chaque semence naît un nouveau plant. Cela n’infirme en rien cependant la multiplication plus fréquente par rameaux amputés, et les conséquences que l’on en déduit pour la détermination de l’individu végétal. Je prends toutefois un autre exemple. — On cultive dans toute l’Europe le bel arbre que nous appelons Saule pleureur à cause de ses longs et flexibles rameaux, qui pendent éplorés comme la chevelure d’une personne accablée d’affliction. La science lui donne le nom de Saule de Babylone, parce qu’il est originaire des bords de l’Euphrate, d’où il fut importé en Europe, du temps des croi- sades. Par une impossibilité absolue, ce saule n’a jamais porté de semences chez nous. Vous en faire exactement comprendre la raison serait prématuré, car vous ignorez encore comment se forment les semences des plantes. Je me bornerai à vous dire que, pour donner des graines fertiles, capables de germer, un saule pleureur ne suffit pas ; il faut absolument le concours de deux, pareils en tout excepté pour les fleurs. Eh bien ! de ces deux saules qui se complètent l’un l’autre pour donner des semences, nous n’en possédons qu’un. Des saules pleureurs répandus aujourd’hui à profusion dans l’Europe entière, aucun ne provient donc de graine ; tous dérivent, de proche en proche, par rameaux détachés, de celui que quelque noble croisé apporta de Babylonie et planta au bord des fossés de son manoir. Ne serait-ce pas, je vous le demande, chose insensée que de regarder comme un seul et même végétal les innombrables saules pleureurs de l’Europe, par la raison qu’ils sont en réalité des tronçons du premier ? Qui s’arrêterait à cette folle idée ? Chaque saule actuel est bel et bien un arbre à part, distinct des autres, ayant son existence propre.
La conclusion de ces deux exemples et d’une foule d’autres semblables saute aux yeux : un cep de vigne, un saule, un arbre, une plante quelconque, ne sont pas des individus. — Un rameau couvert de ses bourgeons ne l’est pas davantage, car il suffit d’un tronçon de ce rameau pour reproduire le végétal, s’il est mis en terre et convenablement soigné. La seule condition de la réussite, c’est que le tronçon porte au moins un bourgeon. — À la rigueur le bourgeon même suffit pour cette propagation par fractionnement ; mais alors, en général, le nouveau plant, au lieu d’être mis en terre, doit être confié à une branche qui le nourrit de sa séve. On nomme greffe, cette transplantation des bourgeons d’un végétal sur un autre. — Ainsi l’arbre peut se subdiviser en autant de nouveaux plants distincts qu’il possède de rameaux ; à son tour, le rameau peut en fournir autant qu’il porte de bourgeons ; mais le bourgeon n’est plus divisible, il périt par le fractionnement. L’individu végétal est donc le bourgeon.
Bien des faits, qui seraient inexplicables avec l’organisation d’un être réellement simple, deviennent d’une parfaite clarté si l’on considère l’arbre comme un être collectif, dont les divers individus, les bourgeons, vivent en commun tout en conservant une certaine indépendance. — Lorsqu’on taille un arbre fruitier en supprimant une partie de son branchage, cette large mutilation, comme n’en pourrait supporter sans périr aucun être simple, loin d’être mortelle à l’arbre, lui est au contraire favorable, parce que les bourgeons qu’on laisse profitent de la nourriture destinée aux bourgeons enlevés. — Si par le moyen de la greffe, on ajoute à un arbre des bourgeons provenant d’un autre arbre, la communauté n’est pas influencée par les nouveaux venus ; fils de la maison ou étrangers, les bourgeons se développent, fleurissent et fructifient chacun à sa guise, sans rien emprunter aux habitudes des voisins. Parmi les curiosités que l’on peut obtenir au moyen de ces associations artificielles basées sur la mutuelle indépendance des bourgeons, je vous citerai un poirier sur lequel la greffe avait réuni toute la collection des poires cultivées. Apres ou douces, arides ou juteuses, grosses ou petites, vertes ou vivement colorées, toutes ces poires mûrissaient sur le même arbre et se renouvelaient chaque année sans modifications, fidèles aux caractères de race, non de l’arbre nourricier mais des divers bourgeons implantés sur ce support commun.
La démonstration est, je crois, suffisante. Je conclus par cette originale définition de Dupont de Nemours : « Une plante est une famille, une république, une espèce de ruche vivante, dont les habitants, les citoyens ont la nourriture en commun et mangent au réfectoire. »
Partie I, chapitre III
S’il est réellement un être collectif où des générations successives s’échelonnent l’une sur l’autre, l’arbre doit durer très-longtemps et ne périr pour ainsi dire que d’une mort accidentelle, puisque aux vieux bourgeons en succèdent chaque année de nouveaux, qui maintiennent la communauté végétale toujours jeune et toujours riche d’avenir. L’individu périt mais la société persiste, vous disais-je au sujet des polypiers ; et je vous parlais de certains d’entre eux qui, aujourd’hui encore, dans les eaux de la mer Rouge, sont en pleine prospérité bien que leur commencement date peut-être des vieux pharaons. L’individu périt et la société persiste, répéterai-je au sujet de l’arbre ; et je citerai à l’appui certains vieillards du monde végétal qui luttent d’antiquité avec les coraux de la mer Rouge et même les dépassent.
Mais comment d’abord reconnaître l’âge d’un arbre ? Pour les arbres de nos régions, c’est chose des plus simples. Considérez la #Fig6, représentant la coupe transversale de la tige d’un jeune chêne. Depuis la moelle, occupant le centre, jusqu’à l’écorce, se comptent six couches circulaires emboîtées l’une dans l’autre, six assises de bois concentriquement superposées. Elles se distinguent fort bien quand le tronc a été coupé avec netteté à l’aide d’un instrument bien tranchant. On les nomme couches ligneuses annuelles, par la raison qu’il s’en forme une chaque année, ainsi que je le démontrerai en son lieu. Les branches en comprennent un nombre plus ou moins grand suivant leur âge ; le tronc les comprend toutes. Il suffit donc de compter les cercles annuels de bois dont se compose le tronc pour connaître l’âge d’un arbre abattu : autant de couches, autant d’années. Ainsi, le chêne dont la figure reproduit la section est âgé de six ans. Si l’arbre est encore debout, on mesure l’épaisseur moyenne d’une couche sur la section de quelque branche, et de cette épaisseur on déduit l’âge de l’arbre en la comparant à l’épaisseur du tronc.
Les exemples de longévité végétale surabondent. Les auteurs parlent, par exemple, d’un châtaignier de Sancerre, dont le tronc présentait 4,22 de tour. D’après les évaluations les plus modérées, son âge devait être de trois à quatre siècles.
On connaît des châtaigniers beaucoup plus gros, notamment celui de Neuve-Celle, sur les bords du lac de Genève, et celui d’Esaü, dans le voisinage de . Le premier a treize mètres de circonférence à la base. Dès , il abritait un ermitage, l’histoire en fait foi. Depuis, quatre siècles sont venus s’ajouter à son âge, la foudre l’a frappé à diverses reprises ; n’importe, il est toujours vigoureux et richement feuillé. Le second est une majestueuse ruine ; ses hautes branches sont ravagées ; son tronc, de onze mètres de tour, est labouré de profondes crevasses, rides de la vieillesse. Dire l’âge des deux colosses n’est guère possible. Peut-être faut-il compter ici par mille ans, et pourtant les deux vieillards fructifient encore, ils ne veulent pas mourir.
Le plus gros arbre du monde est un châtaignier qui se trouve sur les flancs de l’Etna, en Sicile. On l’appelle le châtaignier aux cent chevaux parce que Jeanne, reine d’Aragon, visitant un jour le volcan et surprise par un orage, vint s’y réfugier avec son escorte de cent cavaliers. Sous sa forêt de feuillage, gens et montures trouvèrent largement un abri. Pour entourer le géant, trente personnes tendant les bras et se donnant la main ne suffiraient pas ; la circonférence du tronc mesure cinquante mètres et plus. Sous le rapport du volume, c’est moins une tige d’arbre qu’une forteresse, une tour. Une ouverture, assez large pour permettre à deux voitures d’y passer de front, traverse de part en part la base du châtaignier et donne accès dans la cavité du tronc, disposée en habitation à l’usage de ceux qui viennent faire la cueillette des châtaignes, car le vieux colosse a toujours la séve jeune et rarement il manque de fructifier. Il est impossible d’évaluer l’âge du géant, car on soupçonne qu’un tronc aussi monstrueux provient de la soudure de plusieurs châtaigniers rapprochés, primitivement distincts.
Neustadt, dans le Wurtemberg, possède un tilleul dont les branches, surchargées par les ans, sont soutenues au moyen d’une centaine de piliers en maçonnerie. L’une de ces branches atteint une longueur d’une quarantaine de mètres. La ramée entière couvre une étendue de cent trente mètres de circuit. , cet arbre était déjà vieux, car les documents de l’époque l’appellent le gros tilleul. Son âge probable est aujourd’hui de sept cents à huit cents ans.
Le vétéran de Neustadt avait un aîné en France au commencement de ce siècle. , se voyait au château de Chaillé, près Melle, dans les Deux-Sèvres, un tilleul de quinze mètres de tour. Il portait six branches principales étayées de nombreux piliers. S’il existe encore, il n’a pas moins de onze siècles.
On montrait dans le temps, à Saint-Nicolas de Lorraine, une table d’un seul morceau de noyer qui avait plus de huit mètres de largeur sur une longueur proportionnée. Suivant la tradition, l’empereur aurait donné, , un somptueux repas sur cette table. D’après la croissance ordinaire des noyers, on estime que l’arbre dont le tronc a formé ce meuble devait avoir neuf siècles.
Dans le voisinage de Balaklava, en Crimée, on cite un noyer énorme, qui produit par année cent mille noix. Cinq familles le possèdent en commun. Son âge est estimé à deux milliers d’années.
Le cimetière d’Allouville, en Normandie, est ombragé par un des doyens des chênes de la France. La poussière des morts où plongent ses racines semble lui avoir communiqué une exceptionnelle vigueur. Son tronc mesure dix mètres de circuit au niveau du sol. Une chambre d’anachorète, que surmonte un petit clocher, s’élève au milieu de l’énorme branchage. Le bas du tronc, en partie creux, est, , disposé en chapelle dédiée à Notre-Dame de la Paix. Les plus grands personnages ont tenu à honneur d’aller prier dans le rustique sanctuaire et de méditer un instant sous l’ombrage de l’arbre millénaire, qui a vu tant de sépultures s’ouvrir et se fermer. D’après ses dimensions, on donne à ce chêne neuf cents ans d’âge environ. Le gland qui l’a produit a donc germé avant l’an mille. Aujourd’hui, le vieux chêne porte sans effort ses monstrueuses branches ; chaque printemps, il se couvre d’un feuillage vigoureux. Glorifié par les hommes et ravagé par la foudre, il poursuit impassible le cours des âges, ayant devant lui peut-être un avenir égal à son passé.
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