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En tête de ces pages destinées à soutenir la cause de la liberté norvégienne, je tiens à placer, avec reconnaissance, le nom d’un Français, M. Gabriel Rouy.
Embrassant nos justes revendications avec la flamme ardente de la jeunesse, M. Gabriel Rouy s’est dépensé en de longues heures de travail ingrat pour suppléer à mon inexpérience de la langue française.
De mon plaidoyer, il a pris la peine d’enlever les anguleux cailloux norvégiens dont il était hérissé ; tel notre laborieux agriculteur qui, à la lande rugueuse du Nord, arrache morceau par morceau, son manteau de pierres pour lui faire porter de fécondes moissons.
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Pour pouvoir comprendre les causes de l’acuité du désaccord survenu ces temps derniers entre la Norvège et la Suède, il est nécessaire de connaître l’histoire antérieure de ces deux pays, les circonstances de la fondation de leur union, et son développement.
L’objet de ce petit livre est de résumer pour les étrangers, peu au courant de notre passé, les faits qui devaient fatalement aboutir à la crise actuelle. Dans cette brochure, je n’ai point la prétention de dire des choses neuves ou originales ; sur cette question, des volumes ont déjà été écrits et on peut en écrire encore.
J’ai tout simplement essayé de présenter le plus clairement et le plus exactement possible, les faits, d’après les documents authentiques ; pour cela, je me suis éclairé des conseils des hommes les plus éminents de nos divers partis : aussi, puis-je affirmer que mon exposé est un historique d’une exactitude scrupuleuse, en même temps que l’expression craie des sentiments du peuple norvégien.
Je nourris donc l’espoir, qu’après avoir lu ce petit livre, un étranger pourra juger, en pleine connaissance de cause, les dissentiments qui se sont fait jour entre la Suède et la Norvège.
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Les Norvégiens, entend-on dire souvent, sont un peuple jeune. Si flatteuse que cette opinion puisse être pour nous, elle n’en est pas moins inexacte, si l’on veut dire, par cette expression, que notre pays est un État souverain de date récente.
La Norvège est, au contraire, un des plus vieux royaumes de l’Europe, dont la fondation remonte à plus de dix siècles.
Dès 872, la Norvège avait acquis l’unité politique, et pendant les deux ou trois siècles suivants, son histoire est parfaitement établie, tandis que celle de la Suède demeure obscure, et ne fournit guère qu’une liste de noms de rois.
Lorsqu’en 872, Harald Haarfagre, après avoir triomphé à Hafrsfjord des derniers roitelets norvégiens, fonda la monarchie norvégienne, Alfred le Grand régnait seulement depuis un an sur l’Angleterre. À cette époque n’existaient des États actuels de l’Europe, que les royaumes de Danemark et d’Angleterre, un royaume franc et un grand-duché de Russie.
Déjà, cependant, la Norvège témoignait au dehors d’une vitalité remarquable ; les peuples de la Scandinavie occidentale jouent un rôle prépondérant dans la formation des États de l’époque des Vikings. On voit alors les Norvégiens fonder des colonies en Islande, au Grönland, dans les îles de l’Écosse, qui sont réunies à la couronne de Norvège ; ils s’établissent dans l’île de Man, fondent le royaume de Dublin ; par la part qu’ils prennent à la conquête de la Normandie, ils jouent aussi un rôle dans l’histoire de la France, et contribuent indirectement au développement de la civilisation britannique.
Les Norvégiens de ce temps furent aussi les premiers navigateurs transatlantiques dont l’histoire ait conservé le souvenir : renonçant à l’antique cabotage, laissant derrière eux côtes et continents, ils s’élancèrent hardiment à travers l’Océan, ouvrant ainsi une voie nouvelle à la navigation, cinq cents ans avant Christophe Colomb.
Au cours de leurs voyages, ils découvrirent le continent américain (Leiv Eriksson en l’an 1000) et abordèrent probablement sur la côte de la Nouvelle-Écosse, qu’ils appelèrent « » ; ils fondèrent dans ce nouveau monde une colonie norvégienne, mais on ne sait quelle fut sa durée exacte, car on ne possède sur ce point d’histoire, que de très rares documents.
La race norvégienne fut donc de bonne heure éparpillée dans un grand nombre de pays ; la cause de cet exode fut vraisemblablement la nature toute spéciale de la côte norvégienne, partout si profondément découpée, qui fit de la première population une race de marins.
De plus, ce peuple avait au plus haut point le sentiment de l’indépendance et la soif ardente de hauts faits. Grâce aux continuelles expéditions des Vikings, expéditions guerrières ou simples voyages de commerce, les Norvégiens furent mis en contact avec d’autres peuples, la plupart Anglo-Saxons et Islandais ; ils rapportèrent de ces fréquentations les éléments d’une culture relativement neuve, et très caractéristique, qui fut le patrimoine commun de toute la race noroène, mais qui se manifesta surtout, au moyen âge, sous la forme d’œuvres littéraires, dans la colonie qu’ils avaient fondée en Islande.
Lorsque, en 872, les nombreux petits royaumes dont se composait alors la Norvège, furent fondus en une seule monarchie, l’unité nationale ne fut cependant pas faite, faute d’un pouvoir central assez fort. De plus, par rapport à la superficie, la population était trop clairsemée. De par son heureuse situation géographique, ce pays montagneux était peu exposé aux ennemis du dehors, dont les attaques eussent poussé les différentes forces de la nation a se coaliser. Les fermes étaient éparpillées et séparées souvent par de grandes distances ; les cantons habités étaient isolés entre eux par des crêtes montagneuses et des forêts, cette situation fit se développer chez les paysans propriétaires grands et petits (odelsbœnder et selveiere), un sentiment de farouche indépendance qui empêcha leur unification, car ils ne voulaient pas se soumettre à la volonté supérieure sans laquelle nul programme national ne peut être réalisé.
Différente en cela des autres États européens, la Norvège était, dès cette période reculée de son histoire, comme elle est encore aujourd’hui, une réunion d’individus aux opinions trop particularistes, pour pouvoir s’affirmer fortement au dehors, principale condition pour un état souverain.
C’est là notre point faible ; c’est à cause de lui que, pendant l’union avec le Danemark nous avons si longtemps supporté une situation fâcheuse ; mais, d’un autre côté, c’est peut-être à lui que nous devons notre force en tant que nation.
Les forces du pays s’usèrent pendant des siècles en compétitions qui visaient le trône et l’hégémonie.
Les vieilles familles aristocratiques, relativement rares dans ce pays démocratique de paysans propriétaires, se déchiraient entre elles, mais en même temps le peuple s’affaiblissait. Finalement, il n’y eut plus de familles dirigeantes, dont le nom seul eût servi de trait d’union au peuple dans les temps difficiles, et créé une force pour résister aux influences du dehors. Mais, ce manque d’hommes dirigeants et de grandes familles, qui, en d’autres pays, tout en veillant à l’observation des lois, formaient un intermédiaire entre le roi et le peuple, fit que ce peuple se trouva en rapport plus constant et plus étroit avec la royauté, et accrut sa fidélité aux lois et au pouvoir royal.
Ce fait explique cette fidélité à la maison royale, qui a toujours été une caractéristique du paysan norvégien ; on verra tout à l’heure les conséquences fâcheuses qui, dans le cours de notre histoire, en furent le résultat.
Lorsque, en 1387, la dynastie royale s’éteignit, la couronne de Norvège passa sur la tête des rois de Danemark ; grâce au loyalisme des Norvégiens et à l’absence de familles dirigeantes, le pays glissa sans résistance, dans une union permanente, d’abord avec le Danemark et la Suède (Union de Kalmar), puis avec le Danemark seul.
Ces trois peuples, depuis longtemps déjà, parlaient une langue différente, et chez eux des mœurs opposées étaient nées : l’histoire et la tradition nous apprennent, en effet, qu’ils étaient devenus étrangers l’un à l’autre, et même s’étaient souvent fait la guerre.
L’union de Kalmar fut malheureuse. La Suède s’en détacha en 1521, par une insurrection, tandis que le Danemark et la Norvège restaient comme deux royaumes séparés et indépendants, mais, en vérité, unis sous une même dynastie. On peut encore, à ce sujet, constater combien les Norvégiens étaient fidèles à leur roi ; lorsque Christian , roi de Danemark, déjà expulsé de Suède par l’insurrection de 1521, eut plus tard également été chassé du Danemark, il trouva son dernier asile en Norvège, chez ses fidèles sujets, qui ne voulaient pas abandonner leur souverain légitime.
Sous cette union, la Norvège resta royaume héréditaire, tandis que la couronne de Danemark était élective ; c’est ce qui explique pourquoi les rois cherchèrent souvent à s’appuyer sur le peuple démocrate de la Norvège, plutôt que sur la noblesse danoise ; celle-ci continua cependant, pour conserver l’union des deux pays à élire toujours comme roi de Danemark, l’héritier du trône de Norvège.
En 1660 seulement, l’hérédité du trône fut rétablie en Danemark, en même temps que l’on instituait la royauté absolue.
La Norvège resta unie au Danemark jusqu’en 1814, mais, et ceci est très important à retenir, elle fut toujours un royaume séparé.
Les rois avaient le droit absolu d’agir uniquement en leur qualité de rois de Norvège ; ils en usèrent d’ailleurs en diverses circonstances, par exemple, lors de la conclusion d’un traité de frontières entre la Norvège et la Suède. À ce sujet, il y a lieu de bien remarquer que la Norvège, depuis 1841, avait son armée indépendante et entièrement nationale ; cette armée a une histoire dont nous sommes fiers et qui fit ses preuves, lorsqu’au commencement du siècle, les événements la forcèrent à intervenir.
Sous sa dynastie nationale, la Suède devint une puissance de premier rang ; sous Gustave-Adolphe, elle joua un rôle prépondérant dans l’histoire de l’Europe ; sous Charles , elle fut aux prises avec la nation qui se fondait sur sa frontière orientale, et on la vit lutter avec succès pour défendre ses prétentions à l’hégémonie dans la Baltique.
Dominant au sud, la Poméranie et la majeure partie des provinces baltiques, à l’est, la Finlande, c’était une grande puissance, qui menaçait surtout les deux autres peuples scandinaves ; la Suède devait fatalement se vouer à sa mission qui était d’acquérir un pouvoir absolu sur toute la péninsule.
Un auteur suédois, célèbre, reconnaît que, pendant des siècles, la Norvège fut l’objectif de la politique de nos grands rois, qu’elle éveillait les « convoitises » du peuple suédois, et qu’après la perte de la Finlande en 1809, sa possession fut considérée comme indispensable à sa sécurité et à son indépendance. À différentes reprises, en effet, la Suède tenta la conquête de la Norvège, mais toujours le succès des armes suédoises cessa dès que la frontière eut été franchie.
Comme, en même temps, notre allié, le Danemark était fréquemment battu par les Suédois, ces guerres eurent pour résultat la cession par le roi de Danemark et de Norvège des provinces méridionales et orientales de notre pays, Bohuslen, Jemteland et Herjedalen, qui font aujourd’hui encore partie de la Suède.
La dernière tentative importante faite par les Suédois, pour conquérir la Norvège se termina par la mort de Charles , en 1718, sous les murs de la forteresse norvégienne de Fredriksten.
Pendant les quatre-vingt-dix années qui suivirent, la Suède s’occupa, tant à cicatriser les blessures qu’elle avait reçues qu’à se défendre contre la Russie ; mais, lorsqu’en 1809, elle eut cédé la Finlande à cette dernière puissance, elle ne tarda pas à caresser de nouveau ses vieux projets de conquête.
Sur ces entrefaites, on s’apercevait de plus en plus en Norvège qu’une indépendance plus complète que celle résultant de l’union avec le Danemark était nécessaire. La perte de la flotte dano-norvégienne en 1807, lors du bombardement de Copenhague par les Anglais, fut l’événement qui décida de l’avenir. Le Danemark se trouva dans l’impossibilité d’assurer la défense de son alliée, et des négociations eurent lieu entre les hommes qui dirigeaient les affaires de la Norvège et de la Suède, en vue d’une union, soit des trois pays Scandinaves, soit de la Norvège et de la Suède seulement.
Ces négociations entre particuliers aboutirent à un résultat unique dans l’histoire, lorsque la Suède se trouva, en 1809, sur le point de périr. Elle était alors à la fois en guerre avec la Russie, et la monarchie dano-norvégienne ; les Russes, après avoir occupé toute la Finlande, marchaient contre elle. En Norvège, sur la frontière suédoise, il y avait une armée de 28,000 hommes, commandée par le prince Christian-Auguste.
Les Norvégiens avaient des forces supérieures à celles de leurs adversaires suédois, et, si à ce moment, ils avaient voulu tirer parti de cet avantage, ils eussent pu conquérir une partie de la Suède, ou tout au moins reprendre les provinces perdues.
Mais, heureusement, nous n’en étions plus à nous leurrer d’un bénéfice momentané : en affaiblissant la Suède contre l’ennemi venant de l’Est, nous aurions mis en péril l’avenir même de la Scandinavie. Et, bien que notre commandant en chef, le prince Christian-Auguste, eût reçu du roi l’ordre formel d’envahir la Suède, et de mener la guerre avec la dernière vigueur, il conclut avec son adversaire un armistice, permettant aux troupes suédoises, de se rendre, par marches forcées, à Stockholm, afin d’y déposer le roi Gustave-Adolphe , atteint de démence, et de conclure la paix avec la Russie et la monarchie dano-norvégienne.
Nous autres, Norvégiens, nous sommes encore fiers de cette intervention de notre pays, en 1809, en faveur de la malheureuse Suède ; mais nos sentiments ne sont guère en conformité avec les opinions qui se manifestent actuellement chez nos voisins, et dont le Sven Hedin est un des adeptes principaux ; d’après ces théories, en effet, si l’union entre nos deux pays était rompue, le peuple suédois verrait avec une complète indifférence, la Norvège ruinée et dépouillée par d’autres puissances européennes.
Cependant, en 1809, le peuple suédois sut se souvenir du service que lui avaient rendu les Norvégiens ; il le prouva, lorsqu’en cette même année, la diète suédoise, qui devait élire un successeur à son nouveau roi, , sans postérité, porta son choix sur le commandant en chef de l’armée norvégienne, en le motivant de façon toute spéciale par ce fait « que Christian-Auguste avait rendu à la Suède le plus grand service qu’elle eût jamais reçu d’un étranger. »
Malheureusement, Christian-Auguste mourut dans le courant de l’année, et les Suédois durent élire un nouveau prince héritier. Leur choix se porta cette fois sur le maréchal français Bernadotte qui prit le nom de Charles-Jean. Ils semblèrent bientôt avoir oublié la reconnaissance qu’ils devaient aux Norvégiens.
Charles-Jean s’aperçut vite qu’il était vain de penser à reconquérir la Finlande, et qu’il était préférable pour la Suède, qu’elle cherchât un dédommagement en acquérant la Norvège. Il n’aurait certes pas mieux demandé que de voir la Norvège et la Suède réunies et bonnes amies, mais les difficultés qui surgirent furent beaucoup plus graves qu’on n’avait pu le prévoir, et Charles-Jean abandonna alors ses premiers projets : trois ans après que son prédécesseur, sous l’influence norvégienne, avait sauvé la Suède de la ruine, il mit ses talents militaires au service des ennemis de la France et de Napoléon ; pour le récompenser de ses services, le czar Alexandre, trahissant son ancien allié dano-norvégien, s’engagea « à procurer la Norvège à la Suède ».
Après s’être, de cette façon, assuré le concours de la Russie, pour ses projets de conquête de la Norvège, le prince royal de Suède conclut des traités d’alliance, d’abord avec l’Angleterre, (3 mars 1813), puis peu après, avec la Prusse ; il avait ainsi les mains libres pour lutter contre la monarchie dano-norvégienne, qui s’était laissé entraîner dans une alliance fatale avec Napoléon.
Son objectif était la possession de la Norvège. Aussitôt après la bataille de Leipzig, Charles-Jean se retourna contre le Danemark, avec des troupes suédoises, prussiennes et russes, et remporta une facile victoire sur un faible détachement des troupes danoises (mais non norvégiennes) de .
Ainsi fut rendu possible le traité de Kiel (14 janvier 1814), par lequel le roi de Danemark et de Norvège céda au roi de Suède le trône de la Norvège. On aurait pu croire alors que le sort de notre pays était définitivement fixé, car il était à la fois menacé par la Suède et par les grandes puissances ; mais on avait compté sans la Norvège elle-même ; on ne lui avait rien demandé, on l’avait traitée en quantité négligeable : on devait bientôt s’apercevoir que l’on s’était trompé.
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Le traité de Kiel cédait la Norvège au roi et non pas au royaume de Suède ; dans ce traité, il n’était nullement question de l’absorption de la Norvège par la Suède, qui ne devait pas non plus en faire sa vassale. La population norvégienne devait conserver le bénéfice de ses lois et de ses droits, de ses privilèges et de ses libertés : ce traité mettait fin à l’union existante entre les royaumes de Suède et de Norvège, et n’obligeait aucunement cette dernière à contracter une union avec la Suède.
Le roi de Norvège ayant abdiqué et renoncé à tous ses droits à la couronne de ce pays, la Norvège avait, il va sans dire, le droit qui appartient à tout état souverain de disposer lui-même de sa constitution et de son trône. En cédant à un étranger les droits à lui conférés par la constitution, le roi commettait un acte illégitime qui ne pouvait engager le peuple norvégien.
Cette manière de voir se propagea d’ailleurs rapidement dans tout le pays ; dès que la signature du traité fut connue, une réprobation en fut le résultat. Le prince dano-norvégien, Christian-Frédéric, qui gouvernait alors la Norvège convoqua à Eidsvold, près de Christiania, une assemblée nationale, où le pays tout entier était représenté, et qui eut pour mission de décider pour l’avenir de la constitution et du gouvernement qui régiraient la Norvège. Le 17 mai 1814, cette assemblée vota une nouvelle constitution, et élut pour roi le prince Christian-Frédéric. En même temps, l’armée déjà échelonnée sur la frontière suédoise, fut mise entièrement sur le pied de guerre ; l’expérience avait en effet déjà précédemment montré aux Norvégiens qu’ils étaient capables de défendre contre les attaques de leurs voisins, leur pays si difficilement praticable.
Le roi de Suède ne voulait pourtant pas renoncer à conquérir la couronne de Norvège, et ses troupes envahirent le pays le 28 juillet 1814, Cette campagne, qui n’était à vrai dire qu’une simple démonstration, dura quinze jours à peine ; deux rencontres sérieuses seulement eurent lieu, à Lier et à Matrand, dans lesquelles les Norvégiens eurent le dessus, et rejetèrent par delà la frontière, l’aile nord de l’armée suédoise ; la citadelle de Fredriksten, située au sommet d’une montagne (c’est à cet endroit que Charles avait péri en 1718), ne put être prise par les Suédois ; ils s’emparèrent en revanche de Fredrikstad, autre citadelle dont l’abandon avait été décidé par le général norvégien, Christian-Frédéric, qui en avait fait enlever les plus gros canons.
Alors qu’aucune rencontre décisive n’avait encore eu lieu, quand il était sur le point d’atteindre la première ligne de défense de l’armée norvégienne, au moment où il allait avoir à surmonter de terribles difficultés, Charles-Jean engagea des négociations avec les Norvégiens.
Les historiens ont eu des opinions très partagées sur les motifs qui poussèrent Charles-Jean à adopter cette conduite.
Ses admirateurs enthousiastes et ses défenseurs les plus zélés, voyant surtout en lui l’homme d’État perspicace, sont d’avis, qu’en sa qualité de futur souverain, il crut préférable d’essayer d’amener la Norvège à consentir une union volontaire avec la Suède, plutôt que de la contraindre les armes à la main.
D’autres auteurs, dont la plupart appartiennent à l’armée, et principalement le Danois Sörensen et le Suédois Mankell ont insisté particulièrement sur ce fait que la continuation de la guerre eût été très défavorable au général français Bernadotte, à cause de son ignorance complète de notre pays, et de notre tactique de combat. Ils croient que Charles-Jean prit cette décision comme général, car il avait deviné les difficultés insurmontables qui allaient surgir lorsqu’il se heurterait à la véritable ligne de défense des Norvégiens ; d’après eux, il aurait craint de ne pouvoir jamais, dans ce pays de montagnes et de forêts, remporter une victoire décisive avec l’armée et les moyens matériels dont il disposait. Si l’on envisage les choses de cette manière, ce ne serait pas l’homme d’État Charles-Jean, mais le général Bernadotte qui aurait entamé des négociations après une campagne de quinze jours.
Il importerait peu, à l’heure actuelle, de savoir laquelle de ces deux opinions est conforme à la réalité, si la Suède, pour excuser sa conduite ultérieure, blessante pour la Norvège, n’avait souvent allégué qu’en 1814, si elle avait renoncé à conquérir sa voisine, c’était un effet de la générosité de Charles-Jean et de son peuple.
Ce qui est certain, c’est que le peuple suédois insista vivement auprès de Charles-Jean pour le décider à poursuivre la campagne, et à tenir la promesse qu’il avait faite de conquérir la Norvège pour la Suède ; mais il répondit que s’il avait 40,000 hommes et 6 millions pour lui permettre de continuer la campagne pendant six mois, il saurait bien obliger les Norvégiens à ne faire valoir d’autres droits que ceux d’une nation vaincue ; ces moyens malheureusement lui faisaient défaut.
De toutes façons, Charles-Jean joua son rôle avec une admirable souplesse, dans la situation difficile où il se trouvait à ce moment.
À beaucoup d’égards, l’armée suédoise était nettement supérieure à son ennemie, mais la Norvège, de par sa configuration naturelle, pouvait facilement se défendre, et l’histoire de l’Espagne lui avait appris jusqu’où peut aller la résistance d’un peuple de montagnards, lorsqu’on le pousse à ses dernières extrémités ; de plus, les finances de l’État suédois étaient dans un état si précaire qu’une campagne de quelques mois l’eût mis complètement à bout de ressources. Enfin, l’attitude adoptée par les grandes puissances n’était nullement aussi favorable à la Suède qu’il eût été désirable pour elle. À cet égard, les Norvégiens croyaient la situation plus mauvaise qu’elle ne l’était réellement ; ce qu’ils redoutaient par-dessus tout, c’était le blocus des côtes de Norvège par les Anglais, blocus qui eût immédiatement empêché toute importation ; et cependant lord Castlereagh avait, même avant le début de la guerre, décidé que rien de plus ne serait fait pour aider le prince Bernadotte.
Si les Norvégiens avaient été au courant de ce fait, s’ils avaient eu la certitude que le blocus n’était pas à craindre, ils n’auraient très certainement consenti à aucune suspension d’armes. Pour les grandes puissances, et surtout pour le congrès de Vienne, qui allait s’ouvrir, il était donc, comme Charles-Jean l’écrivait lui-même, « de toute nécessité que l’affaire de Norvège se terminât au plus tôt, et que l’union se fit librement et avec une parfaite unanimité ». Mais, pour la Suède, pour l’opinion dans le pays, il fallait faire tout son possible pour imprimer à l’union un caractère tout différent, et c’est pour cette raison que Charles-Jean, dans la même lettre, écrit que « pour faire plaisir au congrès de Vienne, il faut faire des sacrifices, que l’on pourra plus tard, à une autre Diète, modifier. C’est également en prenant pour base cette duplicité, qu’il convient de juger ce fait que Charles-Jean repoussa la tentative de conciliation faite par les commissaires envoyés auprès de lui, pour le seconder, par les grandes puissances, Angleterre, Russie, Autriche et Prusse.
Il est absolument hors de doute, qu’en dehors des difficultés qui auraient surgi si la campagne s’était prolongée, l’attitude des grandes puissances fut d’un grand poids dans les propositions d’union, et leur imprima le caractère d’une convention entre deux peuples indépendants et de droits égaux ; c’étaient là, d’ailleurs, les seules conditions que pouvaient accepter les Norvégiens.
Les négociations engagées aboutirent à une suspension d’armes, et à une convention signée à Moss, le 14 août 1814, entre le prince royal Charles-Jean, au nom du roi de Suède, et le gouvernement norvégien ; elle prescrivait que des négociations seraient entamées pour établir une union entre les deux pays.
Le roi de Norvège, Christian-Frédéric, aux termes de la convention, à convoquer immédiatement, dans les formes prescrites par la Constitution, le Storthing norvégien, qui devait négocier directement avec les commissaires du roi de Suède ; il se déclarait en outre prêt, aussitôt la réunion du Storthing terminée, à remettre le pouvoir exécutif dans les mains de la nation, et à quitter lui-même le pays. En revanche, le roi de Suède s’engageait à accepter la loi fondamentale votée par l’Assemblée constituante d’Eidsvold, et à ne pas proposer d’autres amendements à cette loi que ceux qui seraient nécessaires pour rendre possible l’union des deux royaumes.
Cette convention de Moss est un traité entre deux États. Elle implique, de la part de la Suède, la reconnaissance de la Norvège, comme État indépendant. En fait, le traité de Kiel se trouva dès lors abrogé par la Suède, on reconnut la nécessité du consentement de la Norvège en vue d’une union entre les deux pays. Certains historiens suédois ne s’en sont pas moins efforcés depuis lors de prétendre que le traité de Kiel est encore valable.
La majeure partie des troupes norvégiennes resta sous les armes pendant la durée de l’armistice ; le Storthing extraordinaire, réuni en octobre 1814, qui put, en toute liberté, délibérer avec les commissaires du roi de Suède sur l’union proposée, maintint ce principe : l’État norvégien est légalement libre de ses décisions, quant aux futurs rapports de la Norvège avec la Suède et au sujet de l’élection éventuelle d’un nouveau roi.
Le 20 octobre, le Storthing déclara provisoirement que « la Norvège serait à l’avenir, comme État indépendant, réunie à la Suède, sous un seul et même roi, mais en conservant sa Constitution, à laquelle, cependant, on apporterait les changements rendus nécessaires dans l’intérêt du royaume et à l’occasion de son union avec la Suède ». Les modifications qui furent apportées à la Constitution du 17 mai eurent pour but de rendre praticable, au point de vue constitutionnel, l’union avec la Suède, et de mettre les deux pays sur un pied de complète égalité. La loi fondamentale, dont quelques points seulement avaient été ainsi modifiés, fut enfin votée le 4 novembre 1814 ; le même jour, Charles fut élu roi et Charles-Jean devint en même temps prince royal de Norvège.
L’élection du roi et l’acceptation à la Constitution norvégienne revisée, établirent une union pure et simple entre les deux trônes, et préparèrent, pour la Norvège, la réunion à l’État suédois, sur les bases indiquées par la Constitution. L’union entre les deux États ne fut complètement réalisée que par l’Acte d’Union (Rigsakt), en date du 6 août 1815, acte qui fut sanctionné par le roi après avoir été ratifié par les Assemblées nationales des deux pays.
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L’Acte d’Union (Rigsakt) forme la base juridique de l’union des deux royaumes et, d’après ses déclarations, il contient « les conditions de la réunion décidée entre la Norvège et la Suède sous un seul roi, mais avec des lois spéciales de gouvernement ». La Suède ne peut pas exiger que la communauté soit plus étroite, la Norvège ne peut pas prétendre à la restreindre. L’Acte d’Union implique un régime d’égalité absolue entre les deux États où, comme le déclare l’adresse unanime du Storthing au roi en 1860 : « La base établie par l’Acte d’Union est l’égalité de droits des royaumes et la libre disposition de chacun d’eux dans les matières qui ne sont pas spécifiées comme unionnelles. »
Dans la lettre du 12 avril 1815, jointe à l’envoi à la Diète suédoise du projet d’Acte d’Union, Charles-Jean, agissant au nom du roi de Suède, dit, entre autres choses :
« Lorsque deux peuples se soumettent volontairement à un même gouvernement, il importe d’écarter, avec le plus grand soin, tout ce qui pourrait créer une différence dans leurs rapports avec le souverain commun. Autrement l’union sera brisée tôt ou tard, et l’un des peuples ne tardera pas à opprimer l’autre, ou bien il arrivera que leur séparation violente engendrera, dans les esprits, le germe de dissentiments amers, qui éloigneront ces peuples l’un de l’autre pour des siècles…
Pour atteindre ce but, fonder une puissance scandinave avec deux peuples longtemps ennemis, et faire progresser la confiance réciproque et l’amitié sincère, il faut, lorsqu’on fixera les droits communs aux deux peuples, établir une complète égalité entre eux, sans tenir compte du chiffre de la population ni de la productivité des deux pays…
Si, dans un des royaumes, le nombre des habitants l’emporte considérablement, cet avantage est d’ailleurs contrebalancé par la situation naturelle de l’autre pays favorable à sa défense, et comme on ne doit pas avoir pour intention que l’un ou l’autre des deux peuples s’arroge une appréciation arbitraire des décisions de l’autre, Sa Majesté s’est crue, pour plusieurs raisons, autorisée à reconnaître le principe d’une égalité parfaite entre les deux pays, dans toutes les questions concernant leur commun gouvernement. »
Ces citations font à merveille entrevoir de quelle façon le pouvoir royal suédois interprétait l’union. De son côté, la Diète suédoise ne se borna pas à l’approbation du projet d’Acte d’Union préalablement voté par le Storthing norvégien ; elle reconnut encore expressément « le principe d’égalité », en déclarant que « les ordres du royaume ont reconnu la parfaite égalité entre les deux États. »
L’exorde de l’Acte d’Union définit son but : la défense de leurs communs trônes.
Dans l’exemplaire norvégien, l’article est ainsi conçu : « La Norvège sera un royaume libre, indépendant, indivisible et inaliénable, uni avec la Suède sous un seul roi. La forme du gouvernement est celle d’une monarchie limitée et héréditaire. »
L’union est une alliance entre deux États souverains, égaux en droit, et a pour objectif leur communauté dans la guerre et dans la paix et dans la personne du roi. Les différentes clauses de l’acte ont pour but de formuler les divers détails de ce principe ; elles stipulent entre autres des prescriptions secondaires, en vue d’assurer la communauté dans la personne du roi ; elles fixent de même les mesures à prendre dans le cas où un roi serait incapable de diriger lui-même les affaires du gouvernement.
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The end
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