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La méthode concrète en Science sociale

Jacques Valdour · 1914 · Free in the US

52,957 words · about 3 h 43 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Jacques Valdour
Language
French
Published
1914
Length
52,957 words · about 3 h 43 min
Sections
7 reader sections
Text
Digital text
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Public domain in the United States

 

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LILLE | PARIS

René GIARD | Arthur ROUSSEAU

LIBRAIRE | ÉDITEUR

01

Il m’a paru utile de faire précéder la publication de nouvelles « observations vécues » de « vie ouvrière », d’une courte étude théorique sur la méthode dont j’ai fait usage.

J’y expose d’abord brièvement comment je fus amené à l’employer. Puis je m’efforce d’en déterminer la nature et la portée, l’utilité, les difficultés, les conditions et les limites. Je termine par l’examen des diverses objections qui m’ont été adressées, leur rapide discussion m’ayant semblé propre à préciser sur divers points l’idée que je me suis faite de cette méthode.

02

Dans les sciences naturelles, on a depuis longtemps retenu comme procédé fondamental de la méthode l’observation directe et personnelle des faits. En science sociale, au contraire, jusqu’à une époque récente, on se bornait à observer les pages d’un livre et les murs d’un cabinet de travail. On appliquait presque exclusivement des procédés abstraits à cette science essentiellement concrète. Pendant bien des années, je l’ai étudiée, comme tout le monde, dans les bibliothèques ; mais j’ai fini par me rendre compte que l’histoire des idées et des doctrines, des écoles et des querelles d’écoles, les arguments tirés de l’Économie politique, de la Politique ou de la Sociologie, de la Physiologie sociologique ou de la Métaphysique de la sociologie, en me permettant de naviguer, à la suite de beaucoup d’autres découvreurs, sur l’Océan de l’Idéal, me conduisaient aux Îles du Rêve et non dans la Cité des hommes. Je me demandai donc un jour s’il ne serait pas préférable, pour parvenir à la connaissance du réel et des solutions réelles, d’étudier directement la réalité même ; si, après avoir consciencieusement interrogé tant de réformateurs en chambre, économistes et sociologues de cabinet, savants, poètes, prophètes, qui tous décidaient du sort de l’ouvrier sans rien connaître de l’ouvrier ni de la vie ouvrière, il ne serait pas opportun de tenter de surprendre ce que l’ouvrier pense et ce qu’il veut, ce qu’il sent, ce qu’il souffre, vers quoi plus ou moins nettement ou vaguement il aspire, quelle expérience il acquiert à la suite des leçons administrées par sa propre vie, et quel remède à ses misères peut être aperçu par l’observateur qui les ferait siennes en descendant jusque dans les faits et en s’incorporant aux faits de façon que, s’interrogeant soi-même, il les interrogerait encore.

Les économistes contemporains analysaient, il est vrai, les conditions du travail et la condition du travailleur, mais à l’aide de statistiques, de textes de lois, de rapports officiels, de documents écrits au travers desquels ils voyaient et jugeaient notre organisation sociale et les plaintes de la classe ouvrière. S’il ne s’agissait plus pour eux de construire rationnellement quelque cité idéale au pays d’Utopie, mais de se rendre compte objectivement du fonctionnement de notre société, de sa légitimité ou nécessité, des améliorations dont il a été l’objet ou dont il demeure susceptible, leur méthode cependant restait abstraite.

Le Play avait serré de beaucoup plus près la réalité en observant directement les phénomènes sociaux et, plus spécialement, l’histoire de groupes naturels de phénomènes sociaux. Mais, dans ses enquêtes, il se proposait d’analyser le résultat de l’activité humaine soumise à des conditions données, et non de surprendre le jeu de cette activité même, dans sa source et dans son déroulement, c’est-à-dire, en définitive, l’homme lui-même dans sa relation avec le milieu où il vit et l’objet auquel il applique son effort producteur.

Conviendrait-il alors d’interroger directement l’ouvrier, soit en recueillant ses réponses à des questions précises, soit en lui demandant de se raconter lui-même ? Cette méthode offrirait quelques avantages et de nombreux et profonds inconvénients. Les réponses à un questionnaire présenteraient un caractère artificiel et tendancieux. L’autobiographie serait plus sincère et tout imprégnée de réalité : on lira avec émotion la lettre douloureuse qu’un ouvrier m’a écrite après lecture de mon livre ; mais cette source d’informations resterait extrêmement insuffisante l’ouvrier n’a pas le loisir de se raconter et, s’il en avait le temps, il lui manquerait l’habitude de l’analyse et de la réflexion critique qui s’acquièrent ailleurs qu’à l’usine et par une autre discipline que celle de l’habileté manuelle et du travail musculaire. Le secret du peuple de Paris et Le Sublime ou le travailleur, dont les auteurs, Corbon et Poulot, étaient d’anciens ouvriers devenus patrons, contiennent d’utiles renseignements sur la vie, le langage, les habitudes et l’état d’esprit des ouvriers, aux approches de 1848 et de 1870. Mais leur intérêt est malheureusement fort atténué par la défectuosité de l’exposition et par l’abondance obscure d’idées pseudo-philosophiques empruntées à divers « penseurs » alors en vogue, peu comprises, mal digérées, d’ailleurs absurdes et tout à fait inutiles à la solution des difficultés au milieu desquelles se débat la classe ouvrière ; rien mieux que ces livres n’accuse le trouble et l’obscurcissement que des idées fausses jettent dans des esprits dépourvus de défense et l’incapacité de ces anciens ouvriers à tirer de leur expérience et de l’histoire de leur vie tous les enseignements qu’elles pouvaient comporter. La même remarque s’impose à propos du volume autrefois publié par Godin sur son Familistère de Guise, et où l’exposé de cette expérience phalanstérienne, qui se réduit, en fait, à une simple entreprise coopérative de production, est alourdi de considérations mystico-panthéistiques coulées dans un jargon ridicule.

Il m’apparaissait donc que, s’il était nécessaire de se soumettre à la discipline de la vie ouvrière pour la connaître, la comprendre et tenter de l’améliorer, il ne convenait d’entreprendre cette expérience qu’après s’être soumis aux disciplines coutumières de la vie intellectuelle. Aux hommes accoutumés aux travaux de la pensée manquait l’expérience person- nelle du travail manuel dans les conditions que lui impose la société moderne ; aux hommes assujettis aux travaux manuels manquaient l’habitude de l’activité mentale, la culture générale et les cultures spéciales qui ne s’acquièrent qu’après de longues années d’études patientes. C’est après avoir vécu dans l’étude que l’on peut utilement se mêler aux travailleurs, et ce n’est qu’en se mêlant, ainsi préparé, aux travailleurs, que l’on peut surprendre la réalité de leur vie, la qualité de leurs misères, le secret de leur pensée et le contenu de leur âme. Les questions économiques sont des questions humaines et qui demeurent sans réponse si l’on ne s’inquiète pas de connaître la réponse que peut y faire et qu’y fait l’homme même.

La lecture, dans Le Socialisme allemand et le Nihilisme russe, du chapitre où l’auteur, , expose le résumé de l’expérience d’un étudiant allemand s’improvisant mineur pour étudier la vie des mineurs, précisa dans mon esprit le genre de recherches qu’il restait à entreprendre et la méthode qu’il conviendrait d’appliquer. Le livre intéressant de , En plein faubourg, que je connus plus tard, n’en offrait qu’une approximation en s’installant petit débitant dans un quartier excentrique de Paris, a bien pris contact avec les ouvriers qu’il voulait étudier ; néanmoins, entre l’ouvrier et lui, restait encore la barrière d’un comptoir. Il convenait d’aller plus loin et d’établir, entre le salarié et l’observateur, un contact immédiat et permanent : l’observateur pourrait ainsi étudier le salarié à tous les moments de son existence, et, salarié lui-même, poursuivre jusque sur soi l’étude de l’influence du milieu où les salariés doivent vivre ; il s’attacherait à décrire, analyser et réfléchir les phénomènes sociaux qu’il aurait vécus. Cette méthode essentiellement concrète supprimait tout intermédiaire déformateur entre l’observateur et la chose observée et substituait à l’étude abstraite des faits l’étude vivante de phénomènes vivants. Je résolus donc d’essayer de me confondre avec les ouvriers en vivant et travaillant comme eux, de tenter de devenir l’un d’eux et d’être l’ouvrier qui se raconte ; je me proposai de noter les conversations, les habitudes, les plaisirs, les opinions, les ressources, les besoins, les tristesses de mes camarades de travail, de décrire leur atelier, leur logement, le cadre de leur existence, de retracer, en même temps que ce milieu réel, les individus réels que je verrais s’y mouvoir ; m’efforçant de conserver aux faits leur couleur et leur mouvement, je parviendrais peut-être à faire passer sous les yeux du lecteur cela même qu’aurait surpris mon regard de sorte que le lecteur pût demeurer un juge. C’est seulement après la publication de La vie ouvrière que je connus l’existence de deux ouvrages semblables, l’un de MM Van Vorst et l’autre de . Le premier de ces livres, L’ouvrière aux États-Unis, avait paru traduit en français vers 1903. Le livre de Kolb, Als arbeiter in Amerika, (Comme ouvrier en Amérique,) paraissait à Berlin en 1909, en même temps que le mien. À la même époque, je lisais un Billet de Junius consacré à un dominicain flamand, le P. Rutten, qui, après avoir travaillé pendant un an, comme ouvrier mineur, au fond des puits, avait exposé dans diverses publications ses idées sur la question ouvrière et fondé dans son pays des syndicats ouvriers groupant, dès cette année-là, près de 50.000 associés ; ils en comptent actuellement plus de 100.000. Ces tentatives se produisaient à mon insu en même temps que les miennes, tellement elles sont nécessitées et par notre besoin de connaître de la vie ouvrière autre chose que ses explosions de douleur furieuse, et par l’urgente nécessité de réformer notre organisation sociale ou, plus exactement, de pourvoir d’une organisation un état social qui en est dépourvu.

Dix ans avant l’apparition de ma Vie ouvrière, j’avais inauguré mes recherches par l’étude facile des figurants de théâtre et du public du « poulailler » ; elles se sont prolongées pendant plusieurs années et m’ont pris beaucoup de temps pour ne laisser qu’un mince résidu d’observations. Les études de vie ouvrière proprement dite se placent entre 1902 et 1906 : à chacune d’elles je consacrai de deux à cinq semaines. Si elles sont en petit nombre et fort diverses, c’est que je me heurtai tout de suite aux deux principaux obstacles qui s’opposent à des recherches de cette nature : l’ignorance de tout métier et l’absence d’un introducteur complaisant. La difficulté n’est pas tant, comme on pourrait le croire — car il suffit d’un effort de volonté — de renoncer momentanément à une vie agréable ou de vaincre une instinctive répugnance pour le travail manuel, que d’être mis à même de pénétrer dans une catégorie sociale à laquelle on est complètement étranger. Il me fallait trouver un terrain d’expérience accessible à un non-professionnel et où le patron voudrait bien me permettre d’entrer. Ma tentative était subordonnée à la réunion de ces deux conditions et je n’avais aucune relation dans le monde industriel. Un ami prit l’initiative d’y pourvoir ; d’autres l’ont, depuis lors, imité. Mais, au début, mon champ de recherches ne pouvait être que très étroitement circonscrit. Quelque maigre qu’ait alors été mon butin, je me décidai néanmoins à en faire part au public, attendant de son accueil une indication pour continuer ces recherches ou en arrêter les frais : la sympathie que m’ont témoignée, bien que je leur fusse complètement inconnu, diverses personnalités particulièrement compétentes en ces matières, m’a engagé à persévérer dans la voie que je m’étais tracée. De ce nouvel effort sont sorties les enquêtes nouvelles dont j’espère la très prochaine publication. L’ordre de publication de ces enquêtes est celui-là même dans lequel elles se sont succédé. J’ai cru utile de le maintenir comme étant aussi l’ordre de l’apparition et du développement de mes idées et conclusions au contact des réalités que j’ai vécues.

Mais l’usage d’une méthode ne suffit pas à sa justification. Il est nécessaire d’en construire la théorie. Du moins en ai-je tenté l’esquisse.

03

Peut-être à ce qualificatif de méthode concrète sera-t-on tenté d’objecter que toute méthode d’observation est une méthode concrète et que depuis un certain temps déjà on applique aux sciences sociales la méthode d’observation.

Dans l’ancienne école libérale, l’observation, il est vrai, tenait beaucoup moins de place que le raisonnement. Plus récemment, Molinari se bornait encore à déduire tout son système de la loi de l’offre et de la demande et de la loi de relation entre la productivité et la poursuite de l’intérêt personnel : fait économique et fait psycho-économique incontestables. Le collectivisme marxiste est conditionné par tout un ensemble de déductions qui reposent sur trois faits d’expérience (conformes ou non à la réalité, nous n’avons pas à l’examiner ici) : loi de la population, loi d’airain, loi de concentration des capitaux. Parmi les contemporains, Walras et son école appliquent à l’Économie politique la méthode mathématique. Ils traduisent le salaire, le profit, la rente, la valeur, en quantités variables dont le calcul mesure les variations. Les réalités concrètes de la science économique sont ainsi transformées en abstractions mathématiques. Rien n’est plus précis et plus abstrait tout ensemble que la notion mathématique de quantité ; mais l’emploi de cette méthode (quelque intérêt qu’elle présente par ailleurs et que je ne discute pas) a pour effet de substituer, à l’étude des phénomènes concrets et de leurs rapports réels, l’étude de rapports abstraits entre notations symboliques des réalités.

Au contraire, les économistes libéraux comme Leroy-Beaulieu, les défenseurs de l’Économie politique nationale comme Cauwès, les coopérationistes comme Gide, les étatistes, les socialistes indépendants, induisent leurs conclusions de l’ensemble des observations plus ou moins nombreuses qu’ils ont groupées. Le rôle de l’intelligence se borne alors à élaborer. ordonner, organiser les matériaux accumulés par l’observation. L’observation joue donc, dans presque toutes les écoles actuelles, un rôle prépondérant.

Mais leur méthode d’observation est — fragmentaire, car elle ne porte guère que sur une partie de la réalité, la technique de la productivité et les résultats matériels de la production ; — abstraite et non concrète, car la réalité ainsi observée ne l’est qu’au travers des documents écrits qui l’expriment ; ce qui conduit à travailler moins sur les réalités que sur un mode de représentation des réalités. À côté de cette méthode, par conséquent, peuvent prendre utilement place d’autres procédés de recherche.

Le Play et son école, et ceux qui s’inspirent de leur méthode, observent directement le fait social. Leur document, c’est le fait social lui-même, le fait concret : investigation féconde, mais qui n’épuise pas encore la réalité sociale, car elle s’adresse uniquement au fait social réalisé et non en voie de réalisation, donc inerte et devenu déjà dans une certaine mesure une sorte d’abstraction. Cette méthode d’enquête, familière à , a été utilisée récemment par des socialistes, les frère Bonneff. Mais le phénomène social y est envisagé après sa production et non au moment où il est produit ; il est reçu, cristallisé et semblable à une chose morte, par l’enquêteur, au lieu d’être saisi au moment même où il apparaît et dans ses relations intimes avec les antécédents et concomitants qui le font apparaître ; il est assurément observé dans la série à laquelle il appartient, mais non dans la série vivante ; il est abstrait, non pas de la réalité, mais de la réalité vivante.

Il est clair que, quel que soit le mode d’observation, dès lors qu’un fait est observé, il est, par cela même qu’observé, isolé, et donc abstrait. L’aperception d’un fait, c’est-à-dire sa perception réfléchie, même la simple perception, est déformatrice de ce fait dans une certaine mesure puisqu’elle l’intègre à la sensibilité unifiante du sujet percevant ; elle est déformatrice du réel dans la mesure où elle en est formatrice. Observer, c’est déjà d’une certaine façon abstraire.

Mais le minimum d’abstraction se rencontre au moment précis où la réalité, se produisant, est perçue, et, aussitôt que perçue, est retenue par l’observateur. L’observation la plus concrète possible est celle qui accompagne la production du phénomène lui-même. Lorsque l’observation du phénomène est liée à sa genèse, l’observateur saisit tout ce qui peut être saisi de la réalité. Dans la méthode des en- quêtes, l’enquêteur recueille après coup les faits et doit reconstituer le tissu dont ils formaient la trame ; n’en ayant pas une expérience personnelle, il ne les connaît pas dans la continuité et le mouvement de leur vie ; il les ramasse et les groupe comme on recueille et agence des matériaux inertes pour fabriquer un objet ; le phénomène social vivant est étudié et utilisé comme quelque chose de mort. La méthode de l’enquête est certainement féconde et l’on doit y recourir. Mais son procédé mécanique et son point de vue statique ne lui permettent pas d’épuiser la réalité et laissent un champ fructueux d’application à une méthode différente : en se plaçant à un point de vue dynamique, on se proposera l’étude de l’activité sociale, des phénomènes sociaux vivants, des réalités sociales vivantes. Il s’agira de procéder à l’observation vivante du phénomène vivant : l’observateur s’efforcera de saisir sur le vif le fait social à l’instant même où il s’exprime, et de l’exprimer comme il s’exprime il se proposera d’observer et, au besoin, d’expérimenter le phénomène social à l’état naissant. Sa réflexion interviendra aussitôt, son intelligence fera son œuvre, mais en travaillant immédiatement sur le donné et en s’attachant à demeurer toujours aussi intimement unie que possible à la réalité ainsi surprise. Il conviendra de surprendre le phénomène et de demeurer, autant qu’il se peut, au ras des faits pour les interpréter. Cette méthode peut donc être qualifiée éminemment et dans un sens plein de concrète.

Je ne veux pas dire que j’ai su correctement appliquer une méthode ainsi définie, mais seulement que j’en conçois ainsi la nature.

Cette méthode n’exclut aucune des autres méthodes a priori ou a posteriori dont on a fait usage en pareille matière : elle les complète, mais ne les remplace pas ; loin de les abolir, elle s’y ajoute, suppléant à certaines de leurs insuffisances. Chacune de ces méthodes apporte sa contribution particulière à la science sociale, soit en matériaux, soit pour la manière d’interpréter suivant son point de vue propre la même réalité.

Les diverses méthodes valent en outre comme contrôle réciproque. Si leur application conduit par des voies diverses et convergentes à une même conclusion, celle-ci en reçoit plus de prix. Il se peut, au contraire, que l’une des méthodes, en mettant en évidence des réalités que l’autre ignore, limite la portée des conclusions que formule cette dernière ou cir- conscrive son champ d’application. Nous verrons que c’est précisément le cas des rapports de la méthode concrète et de la méthode de l’Economie politique libérale : celle-ci a mis en puissant relief les conditions de la productivité la plus intense, mais, se préoccupant uniquement de cette productivité et non du producteur, elle a cru justifier, par l’intensité de la production, la souffrance du producteur. Cette extension abusive d’une vérité technique n’est plus possible lorsque les faits sont étudiés du point de vue de la méthode concrète : l’importance de la technique de la productivité subit la limitation des légitimes exigences de l’homme ; le point de vue humain réduit à sa juste valeur l’importance du point de vue matériel ; le producteur y apparaît plus intéressant que le produit, parce qu’il l’est en effet.

Dans la méthode concrète telle que je l’ai définie, l’observateur fait partie de cette réalité qu’il observe sur soi et hors de soi. La réaction de la sensibilité subjective au contact de la réalité objective fait partie de sa recherche ; elle se propose à ses investigations, loin d’y échapper. L’étude des phénomènes sociaux est, par définition (étant l’étude des phénomènes), l’étude de l’aspect du réel qui est relatif au sujet connaissant. La méthode a priori ne permet que d’envisager le travail d’élaboration interne auquel le sujet se livre à propos des phénomènes sociaux la méthode a posteriori des libéraux, faisant abstraction de l’homme, n’envisage pas la réaction de l’intéressé, elle mutile donc le phénomène ; la méthode a postériori d’enquête, faisant abstraction de la réaction sensible du sujet observant, ne saisit encore qu’une partie de la réalité. Dans la méthode d’observation personnelle vécue, aucun élément du phénomène social n’est éliminé, tous les aspects du réel relatifs au sujet connaissant sont étudiés.

On peut se demander si une telle recherche n’est pas entachée d’un subjectivisme contradictoire à l’objectivité que semble requérir une méthode concrète.

Répondons d’abord que, dès que nous entrons en contact avec les phénomènes extérieurs, nous analysons et faisons choix en vue de réduire au connu les éléments de l’inconnu dissociés par l’analyse. Ce travail s’accomplit grâce à une élaboration active de notre entendement. Son aboutissement consiste en une nouvelle synthèse, c’est-à-dire en l’établissement de relations entre les éléments analysés, et entre ces éléments et nos connaissances antérieures ; autrement dit, en un système de dépendances intrinsèques et extrinsèques à l’objet observé ; les dépendances extrinsèques à cet objet sont les dépendances de cet objet par rapport à d’autres objets déjà étudiés et classés, c’est-à-dire intégrés à notre moi, et par conséquent des dépendances de cet objet par rapport à notre moi. Cette part de subjectivisme inéliminable se retrouve dans toutes les sciences positives, dans les sciences de la nature physique. Elle se retrouve à un plus haut degré dans la science économique positive, puisque l’activité productrice de l’homme est un des objets de cette science. Néanmoins les économistes libéraux font presque complètement abstraction de l’homme, du sujet, du moi. Or, dans la science sociale, le sujet humain est tout entier, soit directement, soit indirectement, objet de cette science. Il en est de même dans la science sociale économique, le travail de l’homme n’étant isolable de l’homme et de ses autres formes d’activité que par abstraction. Éliminer ici le sujet, c’est mutiler l’objet. Pour être complètement objective, la science sociale doit être en partie traitée subjectivement. Loin d’omettre cette considération du sujet, la méthode concrète devra faire au sujet toute sa part. L’homme — sa sensibilité, sa volonté, son intelligence — fait essentiellement partie de la réalité économique objectivement envisagée : il est vain de prétendre parvenir à la connaître si l’on en élimine tout d’abord cet élément.

La méthode d’observation sociale dite objective, qu’emploient les libéraux, exclut donc à tort de sa recherche le travailleur lui-même, le jeu et les réactions de son individualité sous l’influence des autres ouvriers, de la profession, de la famille, de l’employeur, de l’État. Elle ne se propose d’autre étude que celle du contrat de travail, des conditions matérielles et légales du travail dans leur rapport avec sa productivité, des conflits du travail et du capital, des relations du travail et de l’État. Cependant le travail n’existe pas en dehors du travailleur ; le travail et l’organisation du travail ont leur retentissement dans le travailleur et sont pour une large part conditionnés par lui, c’est-à-dire par les nécessités de sa vie psychique et morale. Prétendre organiser le travail sans connaître les exigences psychiques de ceux qui travaillent, c’est tenter la réalisation d’une œuvre qui n’est pas viable. Il importe donc d’étudier ce qu’éprouve l’ouvrier, la manière dont il exprime son impression, les aspirations qui naissent en lui à la suite de l’impression éprouvée, l’évolution de ces aspira- tions laissées à elles-mêmes, ou spontanément élaborées par la conscience où elles apparaissent, ou réuéchies et cultivées soit par les travailleurs eux-mêmes, soit par des personnes étrangères à leur classe. Ainsi seulement l’on peut déterminer les conditions psychiques et morales du travail, les relations entre le travail et la psychologie du travailleur. Le problème social ne doit pas être envisagé que d’un point de vue extérieur, matériel et inerte, mais aussi d’un point de vue intime et vivant. À l’étude des produits de l’activité de l’homme, il convient d’ajouter celle de cette activité même, de l’homme lui-même en état d’activité. Une telle étude n’est possible que par une enquête personnelle, enquête en action et dans une certaine mesure introspective, mais qui, s’exerçant sur soi et sur les autres, sera conduite au point de vue moral et psychologique. Ce qui caractérise essentiellement une telle méthode, c’est qu’elle envisage l’homme comme un fait économique, comme un fait social et comme le plus essentiel. Elle étudie quelles réactions produisent en lui les faits objectifs matériels, se préoccupe du retentissement de ces faits sur l’activité propre de l’observateur et des autres hommes observés, saisit les relations entre les faits matériels et l’activité psychique et morale des individus associés à ces faits, s’efforce enfin de ne pas détruire la trame vivante et vécue des phénomènes sociaux au premier rang desquels elle place l’homme lui-même.

Notre méthode complète donc les autres méthodes précédemment employées dans la science économique.

Mais ne serait-ce pas une méthode purement littéraire ? et, si cette méthode est scientifique, ne conduit-elle pas simplement à une science pragmatique ?

écrit : « Il n’y a de science que du général, et la science par conséquent exclut de sa considération tout ce qui est particulier, individuel, partant le concret, le sensible, la vie enfin… ; mais justement ces aspects particuliers, ces qualités individuelles des êtres et des choses, la vie dans la multiplicité insaisissable de ses formes dont chacune est unique et paraît une fois pour disparaître à jamais, tout cela, c’est ce que l’art et la littérature imitent et s’efforcent de fixer dans leurs œuvres… Si bien que la et l’art se servent de ce que la science rejette pour nous conduire à ce que la science n’atteint ni ne cherche… » Le Grasset cite ce passage en l’approuvant. On pourrait reprendre cette argumentation pour me reprocher de faire du roman, une œuvre d’art et non de science.

Il n’y a en effet de science que du général. Mais le général est atteint à travers les cas particuliers. La science d’observation recherche et accumule les cas particuliers pour parvenir au général. Si la science a priori exclut, par définition, le concret, la science des faits ne l’exclut pas nécessairement : elle peut, il est vrai, n’envisager que des faits ramenés à l’état d’une sorte d’abstraction ; mais c’est que la semi-abstraction à laquelle elle s’attache suffit au but qu’elle se propose ; la partie de la réalité qu’elle délaisse, une autre science se chargera de la recueillir. Les sciences qui étudient le concret comme s’il était abstrait, le sensible comme s’il ne l’était pas, le vivant comme s’il était inerte, abandonnent, par cela même, le concret, le sensible, le vivant, à d’autres sciences. Les sciences qui les répudient, les répudient parce qu’elles n’en ont nul besoin pour l’étude qu’elles poursuivent ; mais, par cela même, elles rendent possible, désirable, nécessaire, une telle étude par d’autres sciences ; l’étude du concret, du sensible, du vivant, ressortira précisément aux sciences qui se proposeront d’étudier le concret, le sensible, le vivant. Tandis que les sciences de la première catégorie sont plus ou moins symboliques, les sciences de la seconde sorte sont essentiellement réalistes. Le défaut des sciences symboliques s’aperçoit vivement aujourd’hui : leur divorce d’avec la réalité est trop profond ; elles nous permettent encore d’agir sur le réel, mais elles ne nous permettent plus de le connaître. C’est par l’étude vivante de la vie que l’on peut arriver à connaître la vie réelle ; par l’étude humaine de ce qui est humain, que l’on peut parvenir à connaître l’homme réel ; et c’est par l’accumulation des cas réels qu’il est possible de passer des réalités particulières à des réalités générales. Une telle méthode s’impose partout où l’homme, dans l’activité même de sa vie individuelle et sociale, constitue l’objet propre de l’investigation scientifique.

Quoi qu’en pense , la véritable différence entre une œuvre de science positive et une œuvre d’art littéraire ne tient pas à ce que l’art s’attache au « concret », au « sensible », à « la vie enfin… dans la multiplicité » — parfaitement saisissable d’ailleurs — « de ses formes », tandis que, tout cela, la science le rejette. Cette différence substantielle réside en ce que la science d’observation soumet l’esprit du savant à l’objet qu’il observe, tandis que l’art en affranchit l’artiste : l’artiste imagine et crée, le savant s’incline ; l’artiste imagine et crée en dehors des faits réels et parfois contre eux, même quand il les prend pour point de départ ; le savant s’incline devant les faits qu’il constate. Lanson, du reste, le reconnaît : « L’expérience de Claude Bernard tire sa valeur de ce qu’il la fait réellement, et elle dément parfois son hypothèse. Celle de se passe dans son esprit et soyez sûr qu’elle ne contredit, jamais l’hypothèse. Faute d’avoir tenu quelque part, en un coin de ce pauvre monde, un vrai Coupeau, une vivante Renée, comme l’a fait observer , et de leur avoir fait subir en effet toutes les modifications physiologiques qu’il détaille, notre disciple de Claude Bernard n’est plus qu’un Jules Verne. » Mais la méthode concrète en science sociale diffère essentiellement des méthodes littéraires employées pour confectionner un roman : les faits ne se passent pas dans l’esprit de l’auteur, mais dans la réalité même, directement observée et personnellement vécue.

Au surplus, quelle que soit la différence fondamentale entre l’art et la science, ils ne restent pas absolument étrangers l’un à l’autre : l’art peut partir de l’observation scientifique, et l’application des méthodes scientifiques exige de celui qui les pratique un certain art. Notre esprit ne fonctionne jamais sans que toutes ses puissances ne participent à des degrés divers à son fonctionnement ; tous ses éléments se pénètrent ; leur distinction rigoureuse existe dans nos analyses plus que dans la réalité.

Nous nous trouvons avoir déjà implicitement résolu, par ce qui précède, la question de savoir si la méthode concrète en science sociale conduit à une doctrine sociale pragmatique : puisque notre recherche est essentiellement réaliste, elle ne peut être conçue comme amenant à systématiser un certain nombre de signes de la réalité dont le symbolisme ne vaudrait que par l’effet utile des règles pratiques qu’il permettrait d’énoncer.

Cependant l’on pourrait être tenté de nous appliquer l’interprétation anti-intellectualiste quia été donnée, ces dernières années, des doctrines du marxisme et du syndicalisme révolutionnaire. On a remarqué que ces doctrines — surtout la seconde — faisaient appel à l’utilité des groupes sociaux, aux intérêts de classe conscients ou subconscients, à la vie sociale réelle et aux instincts qu’elle développe par son propre déroulement. Pour K. Marx, « le groupe social par excellence, c’est la classe, et le facteur explicatif par excellence, c’est l’utilité de ce groupe social, l’intérêt de classe. Les phénomènes historiques s’expliquent donc par des intérêts de classe, soit inaperçus ou inconscients…, soit devenus clairement conscients d’eux-mêmes ; et ces intérêts de classe apparaissent comme liés, ainsi que la différenciation même des classes à chaque époque, avec les changements dans la technique de la production. Cette formule marxiste de l’utilitarisme social, nous en retrouvons chez , et d’une façon générale chez les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire, l’empreinte ineffaçable… Nous rencontrons également chez eux des formules et des thèses romantiques. Ils opposent aux théories sociales, qui leur paraissent des jeux intellectuels de peu d’importance, la vie sociale dans sa réalité, c’est-à-dire la vie ouvrière, qui est à leurs yeux l’essentiel même de la vie sociale, et les instincts que cette vie développe avec elle par son propre déploiement. Ils opposent le point de vue de la vie ouvrière et du travail productif avec le point de vue de l’échange qui est celui de l’économie bourgeoise, comme un développement organique, qui se fait du dedans au dehors, avec une relation purement mécanique entre des termes homogènes. Ils opposent encore la vie ouvrière, l’action de classe, qui se manifeste dans les syndicats, au mécanisme impuissant de la politique parlementaire. Cette vie crée, pour se guider, des images mythiques, plus ou moins analogues aux mythes religieux et dont il n’y a pas lieu de se demander si elles sont vraies ou fausses, mais seulement quelle en est la valeur pratique. C’est sur ces notions romantiques de vie, de développement organique, d’instinct, de mythes, que repose la critique des tendances intellectualistes et mécanistes, soit de l’économie bourgeoise, soit des écoles socialistes parlementaire, réformiste, juridique, etc… »

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