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En considérant l’immensité de la mer et la fécondité prodigieuse, excessive, des animaux qui peuplent ce domaine, on s’imagine facilement qu’il y a là le siège d’une vie non moins étendue que le réceptacle où elle se déroule. C’est une erreur.
À l’inverse des continents, dont la flore et la faune étalent leur splendeur à peu près partout, les mers renferment leur production dans une zone relativement fort étroite. Une petite partie seulement de la surface de la terre est inculte et sans vie ; c’est le contraire qui existe sous les eaux : si le désert est là une exception, il est ici la règle ; car, autant la nature animée occupe de place sur le sol terrestre, autant elle en a peu sur le sol sous-marin. Tout ou presque tout ce que la mer contient de richesses utiles à la terre, par une admirable économie de ressorts providentiels, gît accumulé ou se meut concentriquement dans les régions riveraines ou sur les saillies du gouffre que l’on désigne sous le nom de bancs.
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En considérant l’immensité de la mer et la fécondité prodigieuse, excessive, des animaux qui peuplent ce domaine, on s’imagine facilement qu’il y a là le siège d’une vie non moins étendue que le réceptacle où elle se déroule. C’est une erreur.
À l’inverse des continents, dont la flore et la faune étalent leur splendeur à peu près partout, les mers renferment leur production dans une zone relativement fort étroite. Une petite partie seulement de la surface de la terre est inculte et sans vie ; c’est le contraire qui existe sous les eaux : si le désert est là une exception, il est ici la règle ; car, autant la nature animée occupe de place sur le sol terrestre, autant elle en a peu sur le sol sous-marin. Tout ou presque tout ce que la mer contient de richesses utiles à la terre, par une admirable économie de ressorts providentiels, gît accumulé ou se meut concentriquement dans les régions riveraines ou sur les saillies du gouffre que l’on désigne sous le nom de bancs.
C’est, en effet, dans cet espace très-restreint, comparativement à l’étendue et à l’épaisseur de la masse d’eau océanique, que les principes vivifiants de la faune marine se résolvent en une incommensurable magnificence de produits divers ; c’est là et non dans les profondeurs inabordables de l’abîme, que s’accomplit la révolution des lois naturelles qui assurent à la terre la jouissance des biens de la mer, en les fixant ou les faisant converger invariablement dans le périmètre des rivages.
Nous mettons nos rêves à la place de la réalité lorsque nous refusons de reconnaître les bornes auxquelles s’arrête l’élaboration des aliments que l’Océan doit à son insatiable commensale l’Humanité ; nous manquons de clairvoyance lorsque, mesurant la fertilité des eaux à leur immensité, nous prétendons qu’elle est inépuisable par cela seul qu’elle est si vaste.
Voyez jusqu’où descendent, sur le talus immergé des côtes, les dernières manifestations de la flore pierreuse de la mer. Vous trouverez là une profondeur de deux cent cinquante mètres, trois cents au plus. C’est ici que finit généralement la région poissonneuse ; c’est ici que commence le désert. De là aux grèves, la distance n’est pas très-considérable : vingt à vingt-cinq lieues pour quelques points où la déclivité du sol sous-marin est peu sensible ; quatre à cinq lieues et quelquefois bien moins, pour la plupart des autres rivages.
Telle est approximativement la largeur du champ élaborateur et récepteur des moissons marines, la zone dans laquelle la main de la Providence sème, fait croître, distribue et retient les récoltes, selon un ordre de suprême logique excluant toute combinaison auxiliaire et ne laissant à l’homme que le soin de disposer des bienfaits de l’œuvre naturelle.
Mais si la région poissonneuse est infiniment plus réduite qu’on ne le croit, si elle ne va guère au-delà des prairies qui se développent en un vert ruban sous la nappe d’eau voisine des côtes, la procréation y est cependant si vigoureusement constituée, si prodigalement généreuse, que, pour faire jaillir de cette source une abondance intarissable, il suffirait de nous astreindre à y puiser avec un peu de cette prévoyance ménagère que nous apportons à garantir l’ensemencement de nos champs ruraux et la maturité de leurs moissons.
C’est trop difficile, paraît-il. Substituer la règle au dérèglement, la prévoyance à l’insouciance, renoncer à de grossières routines, c’est en effet bien difficile, quand l’homme est ainsi fait ou qu’il préfère souffrir de ses mauvaises habitudes que de s’en séparer. Ne demandez donc point à l’industrie des pêches d’abandonner ses procédés dévastateurs, les méthodes presque sauvages dont elle use pour opérer la capture des produits de la mer. L’habitude est une puissance qui n’abdique jamais volontairement ; elle ne peut être renversée que par une révolution.
D’où viendra la révolution appelée par la nécessité de procurer la subsistance à cet accroissement de générations humaines dont le sol de la vieille Europe sera bientôt tout couvert ? Grave et anxieux problème, souvent agité, dans ces derniers temps, mais toujours laissé sans solution.
En vain la science, alerte à veiller sur les intérêts de l’Humanité, a-t-elle tenté de le résoudre en essayant de multiplier et de propager les fruits des eaux par une sorte d’imitation de l’art agricole : cette idée peu pratique, conçue dans un laboratoire imparfaitement ouvert aux notions de l’expérience, n’a abouti qu’à frapper la semence du poisson et celle des mollusques d’une nouvelle cause de destruction. Il s’agissait de trouver méthodiquement un moyen sûr d’augmenter ces ressources alimentaires, et nous ne sommes parvenus qu’à découvrir un procédé infaillible à les amoindrir. Nous poursuivions l’abondance et nous nous sommes égarés dans le chemin qui mène à la disette. Aurons-nous enfin le bon sens de sortir de cette mauvaise voie ?
Voilà bien des années déjà, que nous luttons pour le triomphe de cette vérité palpable, nous ne dirons pas au sens commun, mais au sens marin, que s’il y a fatalement une culture du sol, il n’y a pas nécessairement, ni utilement, une culture des eaux. Vainement avons-nous écrit un livre, l’Industrie des eaux salées, afin de démontrer que la pêche modérée, la pêche judicieusement réglée est la seule exploitation raisonnable des fruits du domaine aquatique : il ne cesse de survenir de nouveaux partisans de la grande, mais folle idée, qu’il est possible de gérer la production de la mer comme nous gérons celle de la terre.
Serait-ce parce que nos assertions et nos preuves manqueraient de cette autorité du savoir et de la bonne foi qui impose la confiance ? Non, puisque de l’aveu même de nos contradicteurs, notre ouvrage, « d’une grande valeur technique, écrit avec une intelligence spéciale, plein de renseignements précieux et d’indications lumineuses, révèle autant de netteté dans les vues que de conscience et de talent dans la manière de les exposer, et se résume en exprimant des convictions laborieusement acquises ». C’est donc parce que dire vrai n’est pas absolument le moyen d’être convaincant auprès des personnes trop attachées à de brillantes illusions.
Selon ces esprits doués d’une imagination ardente, aussi éclairés que généreux, mais peut-être étrangers à ces questions de la mer et des poissons, ordinairement peu familières aux hommes de science, nous nous serions trop hâté de condamner l’aquiculture en la jugeant, d’abord, par les échecs qu’elle a subis et, ensuite, par cette considération qu’il est impossible de reproduire dans des viviers, quelque spacieux qu’ils soient, les conditions nécessaires au développement de la faune marine. Afin de faire ressortir la précipitation dont on nous accuse, on rappelle qu’il n’est pas une grande entreprise, aujourd’hui en pleine réussite, dont la prospérité n’ait été mise en doute à ses débuts.
C’est vrai, la navigation à la vapeur, l’établissement des chemins de fer, la télégraphie électrique et tant d’autres magnifiques inventions, contestées à leur origine, attestent aujourd’hui d’une manière éclatante, l’aptitude illimitée de l’homme à étendre le domaine de son industrie, par d’ingénieuses applications, aux arts, de tout ce qu’il peut saisir des éléments de force, de richesse et de grandeur préexistants dans la nature, et quelquefois même par de savantes imitations mécaniques de quelques-unes des lois naturelles. Toutefois, nous ne sachons point qu’il ait jamais réussi à asservir à sa volonté toute une série de moyens providentiels constituant l’un des systèmes du monde. Dès lors, pour toute personne qui s’occupe de l’étude des harmonies naturelles, il est évident que l’aquiculture se trouve en face de la difficulté insurmontable de traduire, dans ses réservoirs, toutes les lois du système marin, c’est-à-dire créer artificiellement les conditions biologiques de la vie sous-marine, la diversité géologique des fonds, les variations de température, la proportion des eaux douces, la différence de pression, le mouvement régulier des courants, quelque chose tenant lieu de l’espace nécessaire à l’activité des poissons, et enfin tous ces milieux qui, ayant leurs assises dans l’immensité même du domaine des mers, seront par cela seul toujours insaisissables et intraduisibles.
Oh ! nous avons foi en la puissance de la science et nous sommes convaincu que cette source de tant de merveilles enfantera encore des merveilles, mais la science dont nous parlent les aquiculteurs n’existe pas, que nous sachions ; cette prétendue culture du poisson, dont l’origine remonte aux Romains et qui n’a pas fait un pas depuis deux mille ans, ces pratiques d’élevage qui infertilisent la mer sous prétexte de la fertiliser, ne sont pas la science. Quelles sont donc les raisons qui autorisent à penser que l’objection tirée de l’impossibilité de reproduire fidèlement, dans un espace restreint, les conditions variées de la mer, ne paraît pas devoir résister à un examen sérieux ?
Aux difficultés invincibles de la culture des produits marins, on oppose les difficultés, presque toujours surmontables, de la culture des produits terrestres, et, sans se demander si cette comparaison ne serait pas hors de propos, on affirme que nous devons cultiver les uns parce que nous sommes parvenus à cultiver les autres. En vain établissons-nous que rien, dans l’état constitutionnel de la faune marine, ne laisse supposer l’utilité d’une culture des richesses aquatiques ; on nous répond : « Ce ne sera pas avec des assertions et des arguments contestables que l’on arrêtera l’élan qui pousse l’homme à se créer de nouvelles ressources d’alimentation. »
Certes non ; les arguments ne sont pas des barrières infranchissables, mais ce n’est pas non plus par des considérations générales s’appliquant à tout et ne s’appliquant à rien particulièrement, que l’on arrive à infirmer une proposition spéciale, sérieuse et logiquement développée. Or, nous disons et nous prouvons que l’aquiculture, fût-elle une science au lieu de n’être qu’une prétention, ne cesserait pas pour cela d’être une vaine découverte.
Et, en effet, est-ce que les eaux, fertiles par elles-mêmes, ne repoussent pas toute idée d’en cultiver les fruits ? On se borne à nier ; nous affirmons et nous examinons.
Dans les champs de la mer, le succès des cultures est subordonné à la condition qu’elles seront mises à l’abri du dragage des filets balayeurs. C’est de cette condition qu’y dépend aussi la germination et le développement des semailles naturelles. Or, si le résultat immense de l’œuvre providentielle se produit pleinement sous la simple réserve de le protéger de la même manière que nous sauvegardons le résultat intime des cultures, il est complètement sans objet, au point de vue de l’intérêt général, de créer laborieusement une mesquine superfétation. L’œuvre générale protégée et assurée, il n’y a rien à faire d’une œuvre artificielle.
Ainsi, même dans le cas où les théories que nous combattons auraient un plein succès, il n’en pourrait sortir que les invirtuelles conséquences d’une invention sans portée.
Mais les obstacles qui s’opposent à la culture du poisson ne sont pas de nature à fléchir sous le joug de l’intelligence humaine. Ici, ce qui est peut-être possible scientifiquement et dans une mesure restreinte, ne l’est pas pratiquement et d’une manière générale. Nous le regrettons pour les philantropiques espérances de certains savants, il n’y a pas davantage à attendre, quant à la mer, des moyens rudimentaires de la prétendue science qui apparaît à leur esprit généreux avec les mains pleines de riches promesses pour l’avenir.
Et que l’on ne dise pas, avec trop de confiance, que la culture des eaux salées est un fait nouveau, que les savants qui s’en occupent ne désespèrent pas de la réussite de leurs tentatives et que, en l’état de la question, il n’y a pas lieu de se prononcer.
La question de savoir si le poisson est ou n’est pas est vieille comme le vieux monde. Elle a dû surgir dès le jour où l’homme mangea le premier poisson qu’il eût capturé. Ce que nous savons de positif, à cet égard, c’est qu’il n’y a pas moins de vingt siècles que le problème est inutilement à l’étude.
Effectivement, les Romains ont pratiqué l’aquiculture avec une ardeur fébrile dont on peut se rendre compte en lisant les écrits qu’ils nous ont laissés. Après les Romains, bien des peuples maritimes de l’Europe, ont suivi l’exemple qu’ils leur avaient donné. Les rivages de l’Océan, ceux de la Baltique, de la Méditerranée et de la Mer-Noire portent encore des traces de leur ancienne appropriation à des procédés aquicoles. Enfin, des expériences sérieuses et nombre de fois répétées, en France, pendant douze à quinze années, viennent de démontrer le néant de ces pratiques.
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L’expérience a donc parlé ; elle a dit que nous essayons en vain de dompter une nature qui veut rester invinciblement sauvage ; l’expérience a dit que nous avons échoué et que nous échouerons toujours, dans cette entreprise, parce que nous ne pouvons faire que la vie normale des animaux marins ne soit indissolublement liée à la vie même de la mer, c’est-à-dire au régime des eaux océaniques. Sait-on ce que c’est le régime des eaux de l’Océan ?
C’est le mouvement oscillatoire du fluide neptunien, cette immense pulsation par laquelle se remuent et se retournent quotidiennement les couches superficielles de la plaine liquide, et c’est, outre ce renversement de la surface à l’échéance de chaque jour, la grande circulation artérielle qui s’effectue dans les profondeurs et dans toute l’étendue du vaste réceptacle des eaux salées, cette circulation vitale dont l’illustre capitaine Maury nous a révélé le merveilleux fonctionnement.
Voilà, en peu de mots, le grand phénomène qui constitue le régime de la mer, la loi à laquelle est absolument assujetti tout ce qui respire dans cet élément. Soustrait à cette loi, l’organisme de l’animal marin, immédiatement débilité et atrophié, cesse de remplir la plénitude de ses facultés et, ainsi que ces végétaux expatriés dont la vigueur ne va pas au-delà d’une infructueuse floraison, l’animal tombe dans l’impuissance de multiplier, sinon de vivre encore et de croître.
En effet, quelques-unes des espèces marines — précisément celles dont les Romains peuplaient leurs viviers — sont susceptibles de faire exception à la règle générale de leur existence ; mais, en sortant de la vie libre, de même que certains oiseaux mis en cage, elles deviennent infécondes, ce qui ne laisse point douter que le lien unissant la vie du poisson à celle des eaux repose sur une de ces infinies combinaisons naturelles que l’homme ne peut ni maîtriser, ni traduire artificiellement. Comment s’y prendrait-il pour obtenir que le régime de la mer ne fût plus la principale condition de l’existence normale du poisson, ou pour saisir et isoler intrinsèquement avec lui des fractions de ce régime ?
Nous ne sommes pas systématiquement incrédule, mais nous avouons que nous ne prendrions pas la peine de rechercher par quel artifice une imposture aurait pu revêtir les apparences d’un miracle. En voyant un oiseau planer dans les airs, si nous étions mécanicien, nous nous sentirions entraîné à examiner s’il ne serait pas possible d’établir un système de navigation aérienne, d’après le principe de gravitation que nous avons sous les yeux ; mais nous tiendrions pour absurde à priori de nous lancer à la recherche du moyen d’augmenter la densité du fluide atmosphérique afin d’y trouver le point d’appui dont notre appareil navigateur aurait besoin. Nous serions peu surpris de la fabrication d’un automate qui mangeât et digérât, mais nous repousserions à priori l’idée de remplacer par des fonctions mécaniques les fonctions naturelles, dans l’organisme d’un être animé.
Voilà comment nous distinguons entre ce que l’homme peut et ce qu’il ne peut pas, dans ses louables velléités de soumettre à son empire l’application des lois de la nature. S’il peut quelquefois en imiter les résultats, il ne peut jamais en asservir les causes. On ne pense pas, présumons-nous, que l’homme soit capable, à l’aide d’une contrefaçon de l’œuvre de Dieu, d’émettre une image réduite de l’atmosphère terrestre. Lui serait-il plus facile de façonner une reproduction de l’atmosphère marine, de ce fluide dans lequel respire la faune des mers ?
On ne l’ignore point, de même que l’air, l’eau se compose de divers éléments qui se produisent, se mêlent, s’agrègent, se consument, s’évaporent et se renouvellent dans une mesure réglée et par des voies et moyens que nous ne pouvons ni arrêter, ni modifier, d’une manière générale. S’il n’est point en notre pouvoir de régir la constitution de l’air, il ne nous appartient pas davantage d’exercer une action pondératrice sur la constitution de l’eau. L’un est aussi impraticable que l’autre, et, supposer que nous devons parvenir à vaincre la nature indomptablement sauvage de la mer, nous parait non moins étrange qu’il le serait d’entreprendre de ranimer la nature morte des terres polaires, ensevelies sous les frimas d’un ciel inclément.
« Mais, fait-on observer, nous avons tous les jours sous les yeux, le spectacle d’animaux arrachés à leur climat de naissance et prospérant à ravir sous le nôtre, bien que pour quelques-uns il présente des différences notables. On ne peut donc pas affirmer à priori que le poisson seul se refusera à subir cette loi providentielle et qu’il ne pourra sans péril être éloigné de la grande mer. »
C’est bien là l’idée fondamentale de l’aquiculture : nous les produits du sol, donc nous devons cultiver les produits de l’eau ; nous avons acclimaté le dindon, domestiqué la poule et le lapin, nous devons réussir à domestiquer le poisson.
Vraiment, nous sommes profondément étonné de voir ainsi comparer deux ordres de choses si essentiellement différents que l’un appelle la culture autant que l’autre y est réfractaire. En effet, presque tout ce qui entoure l’homme et respire dans la même atmosphère que lui, est prédestiné à la domestication ; au contraire, tout ce que vit dans l’abîme des eaux se dérobe à toute autre domination que celle de la nature.
C’est là, dit-on, une simple énonciation, un argument contestable. On se trompe ; c’est l’expression de la vérité affirmée par plus de deux mille ans d’expériences, tantôt abandonnées, tantôt reprises et auxquelles notre département de la marine a, durant ces dernières années, consacré dix fois plus d’argent qu’il n’en faudrait pour ramener l’abondance dans nos eaux territoriales en expropriant l’industrie des pêches de tous ses engins déprédateurs. Deux mille ans d’insuccès opposés à une prétention anti-naturelle, quoi de plus irréfutable ? Quoi de plus convaincant que l’expérience des siècles nous disant : l’aquiculture est un vain mot ; du germe d’un art si lent à s’affirmer et à se développer, il n’a pu et ne pouvait advenir qu’un avorton ?
« Doucement, nous crient les ennemis de la vérité, vous êtes seul à soutenir cette opinion. » Qu’importerait que nous fussions seul, si notre opinion est fondée ? Les idées qui ont pour elles la logique et la raison ont bientôt fait leur chemin dans les esprits. D’ailleurs, nous ne sommes pas seul, quoi qu’on en dise : les hommes compétents sont avec nous. En voici un, par exemple, dont l’avis a une grande valeur ; c’est l’auteur des Etudes sur les pêches maritimes dans l’Océan et la , M. Sabin Berthelot, un savant de bonne foi qui a consacré plus de quarante ans de sa longue et laborieuse existence, à l’étude des sciences naturelles et particulièrement des secrets de la mer. Il nous écrit :
« La polémique que vous soutenez fait honneur à vos convictions qui sont aussi les miennes. Après tout ce que vous avez déjà dit et prouvé, il serait difficile de mieux dire et de rien ajouter à l’illustration d’une cause que vous défendez avec tant d’éloquence. Vraiment, je ne sais comment il peut se trouver encore des gens qui contredisent vos doctrines et tournent le dos à la vérité. Il n’y a que les aveugles de naissance qui nient la lumière ; encore, si ceux-là ne voient pas le soleil, du moins en ressentent-ils la chaleur. »
Vous qui nous croyez dans l’isolement, entendez-vous cette voix autorisée qui se joint à la nôtre pour proclamer le néant de vos théories ?
Mais, si vous ne voulez pas écouter les avertissements de l’expérience, au moins étudiez la nature, afin de découvrir la cause de votre désappointement. Il ne s’agit pas d’apprendre par cœur l’anatomie si variée du poisson et de savoir combien chaque espèce a de rayons à ses nageoires : il faut seulement vous mettre à même de juger par quelles différences essentielles les lois de la mer se distinguent de celles de la terre. Ces différences sont si marquées qu’elles sautent tout de suite aux yeux du praticien. Nous les résumons ainsi :
La terre est une féconde nourrice et, en même temps, la source de toutes les richesses qui font le bien-être de l’Humanité. Toutefois, ces richesses resteraient dans leurs germes si l’homme ne les développait par son intelligent travail, par ses glorieuses entreprises ; La mer est aussi une féconde nourrice, mais elle n’est guère que cela et elle l’est sans le secours du travail humain ;
En d’autres termes, si la terre veut être cultivée pour livrer les biens qu’elle recèle en principes et en ébauches, il n’en est pas ainsi de la mer, dont la production se parfait d’elle-même. La seule chose que l’homme ait à faire ici, c’est de recueillir avec une intelligente réserve le bienfait d’une œuvre qui se produit pleinement sans son intervention.
Voilà ce qui apparaît de l’examen des lois supérieures de gouvernement auxquelles la terre et l’eau obéissent : d’un côté, un régime qui réclame le concours du travail humain et ne saurait s’en passer ; de l’autre, un ordre de choses repoussant ce concours.
Il est vrai qu’en raisonnant ainsi, nous considérons les choses, les bêtes et les gens dans leur état et dans leurs facultés actuels, sans tenir compte de ce qu’ils ont été, ni de ce qu’ils pourront devenir par la suite des siècles, selon ce que nous enseigne la science des Lamarck, des Darwin et des Geoffroy Saint-Hilaire. S’il est exact que l’action des milieux, de l’habitude et du temps modifie et change d’une manière illimitée, les types animaux ; si de l’exercice ou du repos des appareils de l’organisme animal, résulte des transformations progressives ou régressives des races et des espèces ; si, avant d’être des habitants du sol, le cheval, le bœuf, le mouton et tous les autres mammifères ongulés avaient été des habitants de l’eau ; si la baleine et les autres cétacés, après avoir été des reptiles sauriens semblables au crocodile, ont pu revêtir la forme de poissons, en subissant la perte de leurs membres inférieurs et la transformation de leurs membres antérieurs en nageoires ; si, enfin, ce suprême perfectionnement du singe qui se nomme l’homme, peut, au premier jour, se voir détrôné par un être plus complet, plus parfait et peut-être amphibie, il n’est nullement dou- teux qu’une époque viendra où cette nouvelle merveille de la création fera, dans les eaux, ce que nous n’y pouvons faire ; mais laissons s’accomplir les matière animée avant de nous croire doués de facultés que nous ne possédons pas et de prendre pour la réalité nos rêveries scientifiques.
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Redisons-le, nous finirons par être compris, s’il est vrai que la répétition soit la meilleure des figures de rhétorique, dans toute discussion sur l’aptitude de l’homme à interpréter les lois de la nature et à en modifier l’application selon ses besoins ou ses fantaisies, il y a nécessairement à distinguer entre ce qu’il peut et ce qu’il ne peut faire, entre ce qui est naturel et ce qui serait miraculeux.
Hippocrate et Gallien ont des remèdes contre la maladie ; ils n’en ont point contre la mort. Galilée nous a appris que la terre tournait autour du soleil, mais la science de ce célèbre astronome n’est pour rien dans le mouvement rotatoire de la planète qui nous porte. Nous devons à Papin et à Fulton la découverte de la force motrice dont la navigation et l’industrie font, aujourd’hui, un usage presque général, mais le génie de ces hommes n’a pas créé les éléments de cette force, ni l’essence constitutive d’aucune des parties de la machine qui la développe et la met en action. En somme, si l’homme fait de grandes choses, il n’a pas cependant la puissance d’opérer des miracles.
Cela constaté, nous demandons par quel équivalent artificiel on remplacera, dans l’organisme du poisson, le fait naturel que l’on y aura supprimé en rompant le lien qui enchaîne la vie régulière de cet animal à celle de la mer ?
On nous répond : « Quand nous songeons que quelques espèces de poissons pondent un million d’œufs par femelle, un million d’œufs dont un petit nombre parvient à être fécondé, nous ne pouvons admettre que l’homme doive rester éternellement inactif devant ce prodigieux gaspillage des ressources de la nature et renoncer pour toujours à y mettre un terme. »
Certainement, la semence de l’eau est prolixement fastueuse, mais celle du sol n’est pas moins surabondante. — Voir la comparaison que nous avons faite de l’une à l’autre dans l’Industrie des eaux salées, page 179. — Si la prodigiosité séminale de la mer avorte en majeure partie, la surabondance des germes nés sur le sol est également sujette à déperdition. Pas plus sur la terre que sous les flots, nous ne disposons de moyens propres à prévenir les déchets que la nature fait elle-même de ses richesses. Ici ou là, nous ne sommes que des spectateurs passifs des intempéries frappant et arrêtant, dans sa première expansion, l’abondance de ferments qui semblaient nous promettre de riches récoltes.
Et quand votre activité est impuissante à empêcher que les fruits de vos champs, si laborieusement cultivés, ne soient ravagés, dans leur floraison, par une tardive bouffée de froid, par une pluie continue ou par une sécheresse prolongée, vous vous flatteriez de l’espoir de soustraire la production des eaux aux causes naturelles d’avortement qui l’atteignent ?
Mais là n’est pas la question ; ce dont il s’agit c’est de savoir si les produit aquatiques sont susceptibles de culture. On affirme qu’ils le sont ou pourront l’être ; nous soutenons, nous, qu’ils ne le sont pas, mais encore qu’il serait inutile qu’ils le fussent.
On oppose à notre opinion de prétendues probabilités découlant de l’ensemble des lois supérieures qui nous mènent. À notre tour, nous opposons la certitude des faits à des probabilités qui n’existent pas, et, par le témoignage des faits, de l’expérience et du temps, ces grands justiciers inexorables à condamner ce qui s’écarte des voies de la raison, nous arrivons à démontrer que, à l’inverse des champs continentaux, les champs de la mer se fécondent et épanouissent leurs moissons sous la seule influence des principes de fructification que la main divine a jetés là, complets, indépendants et exclusifs de toute coopération auxiliaire.
Donc, on s’illusionne étrangement en assurant qu’un jour viendra où « l’empire entier des mers sera soumis à la souveraine puissance de l’homme. » Que prétendons-nous faire dans cet empire, à peine accessible à nos sens, où rien ne se prête à devenir l’instrument ou l’auxiliaire de nos intentions, où tout, au contraire, se soustrait à notre influence et ne prospère qu’en liberté ?
Observons que, si le petit poisson était domesticable, le gros devrait l’être également, la nature ne faisant rien à demi. Quel progrès, dans l’art de la navigation, si, par de patients et persévérants efforts, nous pouvions parvenir à dresser les grands animaux marins, le marsouin, le souffleur, le cachalot, la baleine, à remplir un office analogue à celui que nous obtenons du cheval, du bœuf, du chameau et de l’éléphant !
Malheureusement, si ce n’est heureusement, le règne de l’homme, ainsi que sa puissance fécondante, s’arrête aux rivages. La mer, il est vrai, est notre tributaire, mais elle l’est uniquement par prédestination ; elle ne l’est pas et ne peut l’être par droit de conquête, nous voulons dire par cette puissance du travail humain multipliant et développant, sous mille formes, les ferments de richesses variées que la nature a répandus sur toute la surface solide du globe. C’est ici, et non là, que « le succès doit être le couronnement du nécessaire ».
Après tout, ce que nous contestons, c’est moins le succès scientifique que l’utilité pratique de l’aquiculture. Dans notre livre, l’Industrie des eaux salées, nous avons écrit, page 228 : « Nous aimons la pisciculture et nous ne l’aimons pas ; nous l’aimons pour le bien qu’elle peut faire en se renfermant dans le rôle qui lui appartient ; nous ne l’aimons pas parce que, née vantarde, elle assimile son importance à celle de l’agriculture et voudrait follement substituer son travail utile, mais laborieux, difficile et nécessairement très-limité, à l’œuvre immense, universelle et se produisant toute seule, de la nature. »
C’est, en effet., notre profonde conviction que, si les procédés artificiels sont bons à quelque chose, ce ne peut être que pour le transport du germe du poisson dans les cours d’eau déserts ou privés des espèces dont la propagation serait désirable. Hors de là, nous ne voyons pas de rôle pour la pisciculture. Évidemment, elle n’a que faire là où la nature n’a pas été dépossédée des éléments de reproduction, ni là où ils lui ont été rendus ou apportés, car l’œuvre naturelle, même dans les eaux douces, ne demande qu’à être respectée et protégée pour se dérouler expansivement.
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