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La Justice

Sully Prudhomme · 1886 · Free in the US

42,566 words · about 2 h 59 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1886 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=La_Justice&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Sully Prudhomme
Language
French
Published
1886
Length
42,566 words · about 2 h 59 min
Sections
15 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (15)
  1. Texte entier about 1 h 29 min
  2. Dédicace about 3 min
  3. Prologue about 5 min
  4. Veille I about 6 min
  5. Veille II about 7 min
  6. Veille III about 7 min
  7. Veille IV about 7 min
  8. Veille V about 7 min
  9. Veille VI about 9 min
  10. Veille VII about 5 min
  11. Veille VIII about 8 min
  12. Veille IX about 9 min
  13. Veille X about 4 min
  14. Veille XI about 10 min
  15. Épilogue about 4 min

Continue:

Texte entier

Mon cher ami,

e te dédie ce poème, s’il m’est permis d’appeler de ce nom un ouvrage qui, j’en ai peur, paraîtra n’avoir d’un poème que le mètre et la rime. La poésie est réputée faite seulement pour charmer, et ne trouve le lecteur disposé à aucun effort. J’avoue que ces pages ne visent point à charmer ; elles visent à intéresser certains esprits anxieux, et ne peuvent se lire sans quelque attention. Peut-être ne m’accordera-t-on pas que j’aie fait œuvre de poésie ; j’aurais toutefois fait œuvre d’art, si mes vers étaient jugés bons. Le vers est en effet la forme la plus apte à consacrer ce que l’écrivain lui confie, et l’on peut, je crois, lui confier, outre tous les sentiments, presque toutes les idées. J’essaye donc cette forme sur une matière moins concrète que ne l’est d’ordinaire celle de la poésie. Selon l’opinion commune, la poésie perd ses caractères propres dès que le sujet traité cesse d’être aisément accessible aux esprits de moyenne culture. J’ai plus d’ambition pour mon art : il me semble qu’il n’y a, dans le domaine entier de la pensée, rien de si haut ni de si profond, à quoi le poète n’ait mission d’intéresser le cœur. Si j’ai trop présumé de mes forces, je retournerai de bonne grâce à des compositions moins difficiles pour moi, mais sans regret de ma témérité, car on ne peut nier l’utilité d’éprouver la puissance d’un art et d’en chercher les limites.

Dans cette tentative, loin de fuir les sciences, je me mets à leur école, je les invoque et les provoque. La foi était un compromis entre l’intelligence et la sensibilité ; l’une des deux parties s’y est reconnue lésée, et aujourd’hui toutes les deux se défient excessivement l’une de l’autre. La raison et le cœur sont divisés. Ce grand procès est à instruire dans toutes les questions morales ; je m’en tiens à celle de la justice. Je voudrais montrer que la justice ne peut sortir ni de la science seule qui suspecte les intuitions du cœur, ni de l’ignorance généreuse qui s’y fie exclusivement ; mais que l’application de la justice requiert la plus délicate sympathie pour l’homme, éclairée par la plus profonde connaissance de sa nature ; qu’elle est, par conséquent, le terme idéal de la science étroitement unie à l’amour.

Les sinistres événements qui ont abaissé notre patrie m’avaient, pour la première fois, forcé de voir de près, et à nu, les plaies, jusque-là dissimulées, d’un corps social qui dans la déroute a perdu tous ses voiles. Quel spectacle ! Un pessimisme plein d’amertume avait supplanté ma confiance en la dignité humaine. Plusieurs sonnets composés à cette époque ont trouvé leur place dans la première partie du livre ; ils se ressentent de leur date et je ne les aurais jamais publiés seuls. Peu à peu la buée rouge et la fumée qui cachaient l’horizon se sont dissipées ; un coin d’azur et quelques cimes blanches ont reparu ; les oiseaux sont revenus aux branches mutilées, les fourmis à leurs greniers défoncés ; il a bien fallu espérer encore. L’ouvrage se clôt sur cette impression. Le lecteur y aura suivi les vicissitudes d’une intelligence et les angoisses d’un cœur, touchant l’essence et le fondement de la justice.

Tu pouvais souhaiter, mon cher ami, que j’unisse ton nom au mien sur un livre moins exposé à la mauvaise fortune ; mais n’est-ce pas dans le péril qu’on s’assure de préférence l’appui des amitiés anciennes et solides ? Ce que je t’offre, c’est moins le résultat que l’effort, c’est moins l’œuvre que la peine, et le travail n’est jamais sans prix.

es étoiles au loin brillent silencieuses, Au fond d’un ciel sans lune, éclatantes ce soir, Comme dans leur écrin les pierres précieuses Semblent de plus belle eau sur un velours plus noir.

L’âme, simple autrefois, vers le ciel élancée, Par l’extase et l’espoir les atteignait là-haut ; Elle en pouvait jouir, comme une fiancée Choisit les diamants qui l’orneront bientôt.

Mais, en les contemplant, l’âme aujourd’hui soupire : De ces feux qu’elle observe elle n’attend plus rien ; Et le rare songeur qui d’en bas les admire N’a plus les calmes nuits du pâtre chaldéen.

Comment prier, pendant qu’un profane astronome Mesure, pèse et suit les mondes radieux ? On l’entend qui les compte, et sans terreur les nomme Des grands noms que portaient d’inoubliables dieux.

Nos yeux qu’au ciel déchu son doigt hautain dirige, Y voient par la raison tout l’azur balayé, Phoebus banni lui-même, et le fougueux quadrige Qui promenait sa gloire, à jamais enrayé.

Comment rêver, pendant qu’à d’effrayants ouvrages L’adroit physicien s’évertue ? On l’entend Qui fait grincer la lime et, chasseur des orages, Aiguise et dresse en l’air le piège qu’il leur tend ;

On voit, au poing du dieu qui faisait le tonnerre, Les foudres défaillir en servage réduits : Ce vainqueur des Titans, devenu débonnaire, Devant un fer de lance abdique au fond d’un puits.

Comment chanter, pendant qu’un obstiné chimiste Souffle le feu, penché sur son œuvre incertain, Et suit d’un œil fiévreux un atome à la piste, De la cornue au four, du four au serpentin ?

Dans les combats légers de l’air avec la feuille Il nous fait voir un gaz attaquant du charbon ; La fleur même pour nous, depuis qu’il en recueille L’âme sous l’alambic, ne sent plus aussi bon.

Et quel amour goûter, quand dans la chair vivante Un froid naturaliste enfonce le scalpel, Et qu’on entend hurler d’angoisse et d’épouvante La victime, aux dieux sourds poussant un rauque appel ?

Depuis qu’en tous les corps on a vu la dépouille Des tissus les plus fins grossir sous le cristal, Le regard malgré soi les dissèque et les fouille, Des apprêts de la forme inquisiteur brutal.

Plus de hardis coups d’aile à travers le mystère, Plus d’augustes loisirs ! Le poète a vécu. Des maîtres d’aujourd’hui la discipline austère Sous un joug dur et lent courbe son front vaincu.

Il les croit forcément, qu’il sache ou qu’il ignore Où leur propre croyance a trouvé son appui ; La nature est la même et lui sourit encore, Mais il ne la voit plus que par eux, malgré lui.

« Sais-tu, lui disent-ils, téméraire poète, S’il est rien qu’il te faille encenser ou honnir ? Dans le ciel impassible il n’est ni deuil ni fête, Aucun despote à craindre, aucun père à bénir.

« Renonce à la prière aussi bien qu’au blasphème : Les êtres, affranchis des dieux bons ou méchants Ont pour divinités les lois de leur système, Pour dogme leur plaisir, pour devins leurs penchants.

« Tu formes à l’aveugle, au seuil du cimetière, Pour notre espèce un vœu trop humble ou trop altier : Tu ne sauras jamais sa destinée entière Sans l’apprendre avec nous de l’univers entier.

« Une œuvre s’accomplit, obscure et formidable ; Nul ne discerne, avant d’en connaître la fin, Le véritable mal et le bien véritable : L’accuser est stérile, et la défendre, vain. »

Alors il n’est plus sûr de chanter sans méprise, De ne pas malgré lui faire mentir ses vers ; L’apparence, vapeur capiteuse, le grise, Mais la réalité se fait jour au travers.

Le masque se déchire et par lambeaux s’envole. La nature n’est plus la nourrice au grand cœur ; Elle n’est plus la mère auguste et bénévole, Aimant à propager la grâce et la vigueur,

Celle qui lui semblait compatir à la peine, Fêter la joie, en qui l’homme avait cru sentir Une âme l’écouter, divinement humaine, Et des voix lui parler, trop simples pour mentir.

Il apprend que sa face, ou riante ou chagrine, N’est qu’un spectre menteur ; tendre fils il apprend Qu’elle offre sans tendresse à ses fils, sa poitrine Et berce leur sommeil d’un pied indifférent ;

Que c’est pour elle, et non pour eux qu’elle travaille ; Que son grand œil d’azur leur sourit sans regard ; Que l’homme dans ses bras meurt sans qu’elle en tressaille, Né de père inconnu dans un lit de hasard.

Il ressemble à l’enfant que personne n’avoue, Et qui, d’âge à scruter les lois dont il pâtit, Cherche et souffre, accablé des voiles qu’il secoue Et qu’il ne sentait pas quand il était petit ;

Et comme l’orphelin s’adresse à la justice, Dès qu’il n’espère plus tenir de la bonté Un tissu qui le vête, un blé qui le nourrisse, Tous les dons sur lesquels il avait trop compté,

Depuis qu’il a senti faillir la Providence Aux saintes missions que lui prêtait la foi, Ailleurs que chez les dieux il cherche une prudence, A défaut d’une grâce, une équitable loi.

Un trouble tout nouveau le remue ; il s’écrie : « Ô ma Muse, ma Muse, à quoi donc songeons-nous ? Ne décorons-nous point du nom de rêverie Des ivresses, des deuils et des oublis de fous ?

« Pour moi, je ne veux plus répandre à l’aventure Ma louange et mon blâme, et j’en aurai souci ! Je veux moi-même enfin, je veux à la Nature Réclamer la justice et la lui rendre aussi !

« Une indiscrète fente au rideau s’est ouverte : Ma fièvre de tout voir ne se peut plus guérir ; Je ne supporte pas la demi-découverte, Il me faut maintenant deviner ou mourir.

« Car le poète, lui ! cherche dans la science Moins l’orgueil de savoir qu’un baume à sa douleur. Il n’a pas des savants l’heureuse patience, Il combat une soif plus âpre que la leur.

« En vain de ce qui souffre il connaît la structure, Il croit ne rien savoir tant qu’un doute odieux Plane sur le secret des maux que l’être endure, Tant que rien de meilleur n’a remplacé les dieux.

« Ô ma Muse, debout ! Suivons de compagnie La Science implacable, et, degré par degré, Voyons si de partout la justice est bannie, Ou quel en est le siège et l’oracle sacré ! »

La Muse tremble et dit : « Quel vol tu me demandes ! Puis-je où tu veux aller t’escorter sans péril ? J’ai besoin d’air sonore, et mes ailes, si grandes, Sont trop lourdes pour fendre un élément subtil.

« Un abîme sans ciel, peuplé d’ombres ténues, N’offre à mon large essor aucun solide appui ; Parmi les moules creux et les vérités nues Je périrai bientôt de détresse et d’ennui…

« Tu ne m’entendras plus ou tu me feras taire, Tantôt m’abandonnant, tantôt sourd à mes cris, Me forçant à ramper pour consulter la terre Sans pitié pour mes mains et mes genoux meurtris. »

— Oh ! ne dédaigne pas le service à me rendre ! Si tu n’es plus l’épouse, au moins reste la sœur ! L’ordre même est un rythme, et pour le bien comprendre, Un bercement sublime est utile au penseur.

« Courage ! la pensée est généreuse et sûre, Elle te soutiendra. Mais adieu ta chanson ! Que l’archet seulement me batte la mesure Si le luth à ma voix refuse l’unisson ! »

Avide de vérité, le poète dépouille les antiques illusions des sens, et se fait chercheur pour aller à la découverte de la justice avec le seul flambeau de la science. Comme il n’a pas à chercher la justice avant l’apparition de la vie, et que la terre est la seule région de l’univers qui lui soit directement accessible, il y commence son investigation.

a vérité n’admet qu’un studieux amant : Je m’arme pour savoir ! Je fourbis la cuirasse Que l’ombre déshonore et que la rouille encrasse, Et j’aiguise le dard qui s’émousse en dormant.

Certes, je bouclerai l’airain si fortement Sur ma poitrine hostile au culte que j’embrasse, Que l’armure sévère y marquera sa trace Plutôt que d’y permettre un lâche battement.

Et dussé-je, si rien ne t’entame, ô Nature, Sphinx horrible et charmant, te prendre à la ceinture, Et dans un cri forcé t’arracher ton secret,

Corps à corps avec toi je lutterai sans trêve ! À nous deux maintenant ! Parle, me voilà prêt, Je ne suis plus l’Œdipe alangui par le rêve.

Seul le rêve embellit les vers ! À dépouiller de leur prestige Les merveilles de l’univers, Poète, quel devoir t’oblige ?

Si la Nature t’apparaît Sous tant de formes attachantes, N’est-ce pas pour que tu la chantes Sans attenter à son secret ?

Indigente comme un squelette Que la chair vient d’abandonner, L’idée incolore et muette Aux sens n’a plus rien à donner.

Oh ! que d’ingrats efforts te coûte Le vrai que tu n’atteins jamais !

Qui donc me dit ce que je tais ? Quel adversaire en moi m’écoute ?

Depuis que j’ai quitté les gracieux vallons Où mes vingt ans chantaient leur peine et leur folie, Et que pour retremper ma pensée amollie, J’ai des pics éternels gravi les échelons,

Le front dans les brouillards et dans les aquilons, Je glisse en trébuchant sur la glace polie, Et me souviens parfois avec mélancolie Des prés qui m’ont laissé de leur mousse aux talons.

Et j’ai beau me boucher des deux mains les oreilles, J’entends monter des voix à des appels pareilles, Indomptables échos du passé dans mon cœur :

Ce sont tous mes instincts poussant des cris d’alarme ; En moi-même se livre un combat sans vainqueur Entre la foi sans preuve et la raison sans charme.

Ne lis plus. Écoute ces voix ; Laisse-toi ramener par elles Aux grandes pentes naturelles Où glissait ta vie autrefois ;

Nulle veille ne les supplée, Nul enseignement ne les vaut : Elles te l’avaient révélée L’humble science qu’il te faut !

Tout le reste est mensonge ! oublie. Au fil de l’eau, vers l’horizon, Descends avec une Ophélie Entre deux rives de gazon.

Tu recouvreras l’espérance Avec l’oubli des livres lus.

Que ne puis-je en ne lisant plus Recouvrer ma jeune ignorance !

L’esprit humain jadis planait tout endormi, Fuyant sur les hauteurs son terrestre entourage ; Comme le somnambule, au gré d’un vain mirage, Hante les toits, d’un pied par l’erreur affermi.

Il s’éveille, et sentant, l’œil ouvert à demi, Sa vision sombrer dans un brusque naufrage, Il perd toute la foi qui lui sert de courage, Et tremble désarmé sur le gouffre ennemi.

La Science a miné le vieux monde illusoire, Et triant les débris qui jonchent la mémoire, Elle repeuple l’âme avec des pensers vrais.

Ces blêmes vérités sortent des beaux décombres Où gît tout ce qu’hier j’aimais et vénérais : Eh bien ! Sur la justice interrogeons ces ombres !

La justice est un cri du cœur ! Déjà l’enfant qu’à tort tu grondes En entend les rumeurs profondes S’amasser contre ta rigueur ;

Dans le jeune homme au fier courage, Quand le droit se lève outragé, Le front a reconnu l’outrage, Mais c’est le cœur qui l’a vengé ;

Chez l’homme où la dignité mûre Contraint la fougue à réfléchir, Quand le front a pesé l’injure, C’est le cœur qui l’en fait rougir !

Ô science, prisme où se glace Tout rayon qui passe au travers !

Je cherche un cœur à l’univers, Et tu ne m’en dis pas la place.

Où rencontrer un point de départ et d’appui ? Pas de commencement ! les lois sont éternelles ; Pas de création ! Le monde est vieux comme elles, Et son enfantement dure encore aujourd’hui.

Or à quelle consigne obéissaient en lui, Depuis longtemps, les lois, ces fixes sentinelles, Avant l’éclosion des premières prunelles Et des premiers cerveaux où l’idée en a lui ?

Mystère ! Et c’est encore un mystère insondable Que le type suprême où tend sa forme instable, À travers les douleurs, par de si longs essais.

L’origine et la fin me sont à jamais closes ! Et pourtant, si je veux m’en passer, je ne sais Ni la raison des lois ni le vrai sens des choses.

Eh bien donc ! à genoux ! rends-toi ! La science est vaine : renonce À sa misérable réponse Qui ne dit pas le grand pourquoi.

Des fronts las divine ressource, La foi guide au vrai sans effort, Comme la baguette à la source Et comme la boussole au port.

Préfère aux livres le cilice Des saints couronnés de lueur : Leur sang offert avec délice Est mieux payé que ta sueur !

Car où va la science ? où mène Ce fil fragile au long circuit ?

C’est pour l’apprendre qu’on le suit De phénomène en phénomène.

Atomes éternels aux éphémères jeux, Océan d’où la force, en des retours sans nombre, Émerge infatigable aussitôt qu’elle y sombre, Vous travaillez sans trouble aux destins orageux.

Je vous envie, aînés du chaos nuageux Dont le ciel par degrés sans fin se désencombre : Vous n’êtes pas vaincus par la froidure et l’ombre Qui rendront tour à tour tous les astres fangeux.

Aveugles sans faillir, sous des lois nécessaires Vous êtes ouvriers de toutes les misères Dont les mondes ensemble accumulent l’horreur.

Et, durs également dans la chair ou la roche, Vous ignorez la peine aussi bien que l’erreur ; Et la mort qui nous suit jamais ne vous approche.

Que m’importe ces éléments, Et les longs âges sans années Où des tardives destinées Se perdent les commencements !

Ce qui m’importe, ô ma maîtresse, C’est que ces éléments si vieux Soient devenus de ma tendresse Le miroir si jeune en tes yeux ;

C’est que leurs effroyables fièvres En caresses aient pu finir ; C’est qu’ils soient devenus nos lèvres Pour que nous puissions nous unir ;

Qu’importe leur passé farouche, S’ils en ont su faire un tel bien !

Heureux, heureux, qui ne sait rien Du mal que font l’œil et la bouche !

L’univers porte en soi d’infaillibles conseils Dont la sagesse a l’air d’une atroce démence : Sans âge, il fut longtemps une fournaise immense Qui crachait son écume en tournoyants soleils.

Ces soleils ont lancé d’autres éclats pareils, Dont la ronde à son tour se brise et recommence ; Puis la vie a des cieux affronté l’inclémence Et cherché des climats pour ses frêles éveils ;

L’antique masse en feu, qui n’était qu’incendie, En se disséminant d’astre en astre attiédie, A perdu sa fureur dans les mondes nouveaux ;

Mais c’est sur leur écorce éteinte que la flamme Se transforme, vouée à de sombres travaux, En force pour la lutte et pour l’angoisse en âme.

Au seuil de son âme arrêté J’écoute son somme et j’hésite ; Je ne sais pas si ma visite Lui vaudrait mieux que ce Léthé…

Lui rendrai-je la trop chère ombre D’un douloureux passé d’amour ? Non ! le réveil serait plus sombre, Plus désert, par ce vain retour.

Mais si je lui montrais la Gloire Sonnant ses vers sous un laurier ? Non ! devant son humble écritoire Mes clairons pourraient l’éveiller.

Si je lui montrais toute nue La Vérité qui l’a séduit ? Elle est moins cruelle, inconnue. Qu’il ne rêve pas cette nuit !

La science ne découvre aucune justice dans les relations des espèces entre elles. Les espèces ne subsistent qu’aux dépens les unes des autres par une incessante immolation des faibles.

toiles, vos regards font plier les genoux ! L’appel de l’infini sous vos longs cils palpite ! Mais, si sombre que soit la terre, et si petite, Commençons par la terre, elle est proche de nous.

L’homme est par le labour son plus intime époux ; L’indifférent soleil de loin la sollicite, Mais lui, qui de ses fruits guette la réussite, Passe toute l’année à lui tâter le pouls.

Ce monde étant le seul que j’étreigne et pénètre, J’y dois chercher d’abord ce que je veux connaître, Et je consulterai les autres à leur tour.

Je vais donc l’ausculter, pour voir si d’aventure N’y siègent pas d’un Dieu la justice et l’amour, Si la terre n’est pas le cœur de la Nature.

Ah ! ne lui demandons pas tant ! Pour moi, cette planète où j’aime Où j’espère dès que je sème, Où je mérite en combattant,

Dont la surface ample et féconde Prodigue à mes vœux tous les jours Tant de trésors si je la sonde, D’horizons si je la parcours,

Cœur du monde ou tas de poussière, En paix j’y travaille et j’y dors ; Elle est belle, elle est nourricière ; Éperdument j’y plonge et mords !

La Nature en ce cher asile Met ses élus, non ses maudits.

Ce qu’elle y met de paradis M’a rendu le goût difficile.

Je laisse dans leur nuit faire leur somme épais Les pierres, les métaux, tous les êtres inertes, Où rien ne retentit ni des gains ni des pertes Qui les changent toujours sans les tuer jamais.

J’ai perdu le sommeil qu’auprès d’eux je dormais ; Mais je sens l’âme en moi des multitudes vertes Dont les plaines jadis étaient toutes couvertes, Et je sais les combats de leur menteuse paix ;

Je me sens oppressé dans les germes qu’étouffe Des fougères d’alors la gigantesque touffe, Où le silence est fait d’impuissance à gémir.

Oh ! qu’il en périra de flores faméliques, Pour qu’en l’âge tardif du soc et du zéphyr Fleurissent des épis les blondes républiques !

Le poète anime la fleur Des rêves dont son âme est pleine, Le parfum lui semble une haleine, La goutte de rosée un pleur.

Qu’en croirai-je ? Oh ! la fleur vit-elle ? Passe-t-il un frisson nerveux Dans la feuille, verte dentelle Aux fils plus fins que des cheveux ?

La corolle, que la lumière Fait s’entr’ouvrir, et qui la suit, Est-ce une ébauche de paupière En vague lutte avec la nuit ?

Dis-moi si, pour la rose, éclore C’est naître, et s’effeuiller, mourir.

La sève que j’y vois courir Est du sang déjà, pâle encore…

Nul germe en l’Univers ne tire du néant De quoi fournir son type et tarir sa puissance ; Chaque vie à toute heure est une renaissance Où les forces ne font qu’un échange en créant.

Aussi tout animal, de l’insecte au géant, En quête de la proie utile à sa croissance, Est un gouffre qui rôde, affamé par essence, Assouvi par hasard, et, par instinct, béant.

Aveugle exécuteur d’un mal obligatoire, Chaque vivant promène écrit sur sa mâchoire L’arrêt de mort d’un autre, exigé par sa faim.

Car l’ordre nécessaire, ou le plaisir divin, Fait d’un même sépulcre un même réfectoire À d’innombrables corps, sans relâche et sans fin.

Comme une vasque trop peu large Déverse l’onde par ses bords, La terre étroite se décharge Du flot surabondant des corps ;

Elle n’en borne pas le nombre, Car peu d’êtres une fois nés Regrettent le silence et l’ombre, À sa mamelle cramponnés !

Et quelle vierge n’aventure Au souffle obsédant de l’amour Le nœud léger de sa ceinture, Fière de souffrir à son tour ?

Vis donc ! C’est la loi générale, Et mange comme tu pourras !

Une assez commode morale A tiré la faim d’embarras.

Tout vivant n’a qu’un but : persévérer à vivre ; Même à travers ses maux il y trouve plaisir ; Esclave de ce but qu’il n’eut point à choisir, Il voue entièrement sa force à le poursuivre.

Ce qui borne ou détruit sa vie, il s’en délivre ; Ce qui la lui conserve, il tâche à s’en saisir : De là le grand combat, pourvoyeur du désir, Que l’espèce à l’espèce avec âpreté livre.

Ou tuer, ou mourir de famine et de froid, Qui que tu sois, choisis ! Sur notre horrible sphère Nul n’évite en naissant ce carrefour étroit.

Un titre pour tuer, que le besoin confère, Où la nature absout du mal qu’elle fait faire, Un brevet de bourreau, voilà le premier droit.

Il n’est ni bourreaux, ni victimes, Il n’est pas même d’ennemis, Quand les meurtres sont légitimes, Par les décrets de Dieu permis !

Dans leur démêlé séculaire, Qui n’est qu’un ordre violent, Les espèces s’entr’immolant Le font sans haine ni colère.

De là vient que nul repentir Ne trouble la faim satisfaite ; Que toute proie à sa défaite Peut sans rancune consentir :

Elle tombe dans une guerre Où chacun doit un jour tomber.

Ah ! les vaincus à succomber Ne se résignent pourtant guère !

L’espace est plein des cris par les faibles poussés. Comme à travers la nuit geignent les vents d’automne, Sans cesse monte au ciel la plainte monotone De ces vaincus amers, pleurants, ou courroucés.

Vous criez dans le vide ! assez de cris, assez ! Le silence du ciel, ô faibles, vous étonne : Vous voulez que pour vous contre les forts il tonne ; Vous imitez pourtant ceux que vous maudissez :

Quand vous leur imputez leur tyrannie à crime, Est-il un seul de vous qui pour vivre n’opprime ? Où la vie a germé, l’égoïsme a sévi.

Bien qu’elle soit petite et douce, votre bouche, Elle est pourtant armée, et l’appel en est louche : On sait à quels baisers elle a déjà servi.

Baisers vibrants qu’aux fleurs mouillées Portent les sonores essaims Des abeilles ensoleillées, Êtes-vous œuvres d’assassins ?

Baisers de la mère à la fille, Baisers des frères et des sœurs, Les agapes de la famille Ont-elles souillé vos douceurs ?

Baisers des bouches rassemblées Sur un front d’aïeul, baisers purs Comme en versent les giroflées Sous les vents d’avril aux vieux murs,

Ces bouches qu’une larme arrose Ont-elles de féroces dents ?

La mort fait son œuvre au dedans, Sombre sous des dehors de rose.

Ce précepte m’émeut : « Ne fais pas au prochain Ce que tu ne veux pas qu’il te fasse à toi-même. » Pourtant s’il le faut suivre en sa rigueur extrême Il n’est d’autre avenir que de mourir de faim.

Vivre sans nuire ! Ô songe ambitieux et vain ! Le prochain, quel est-il ? Voilà le grand problème. Qu’il végète ou qu’il pense, et qu’on l’abhorre ou l’aime, Tout être a, dès qu’il sent, quelque chose d’humain.

Et n’alléguons jamais, meurtriers hypocrites, La souveraineté que nous font nos mérites. Tout vivant souffre, aucun ne s’est donné son rang.

L’homme civilisé, charité bien étrange ! N’appelle son prochain nul être dont il mange. L’anthropophage est seul impartial et franc.

Horreur ! On ne sait si tu railles Ou si toi-même tu te crois ; Laisse aux cyniques sans entrailles Leurs sarcasmes hideux et froids.

Ce matin j’ai vu l’alouette, Perçant l’air comme un point vermeil, Avec le cri pur qu’elle y jette S’évanouir dans le soleil ;

Sa voix enchantait l’étendue ; Un trait d’archer l’a fait mourir. La voix n’est pas redescendue, J’en ai senti mon cœur souffrir…

Mais pour un oiseau qui succombe, L’amour au ciel en rend bien deux !

Je pense aux morts ; toi, si tu peux, Chante l’amour sur l’hécatombe.

Toujours grave en tuant, le fauve carnassier Bondit, abat sa proie, et mange, grave encore ; L’homme, joyeux convive, assaisonne et décore La chair qu’il engraissa pour le plomb ou l’acier.

D’où vient que, pour lui seul scrupuleux justicier, Ce tueur, sans pitié pour la faune et la flore, Châtie en l’homicide un crime qu’il abhorre Et dans la chasse impie admire un jeu princier ?

Le même acte, en dépit des mots dont on le nomme, S’il n’est crime envers tous, ne l’est point envers l’homme, Et s’il est crime en haut, l’est à tous les degrés.

Ô morale, n’es-tu qu’un pacte entre complices ? Pourquoi ton équité, bonne pour nos polices, Ne nous rend-elle pas tous les êtres sacrés ?

Rêveur, tu parles en profane ! Le plus juste peut s’oublier, Quand il est rué par Diane Sur les traces d’un sanglier !

Ne connais-tu pas ce délire ? L’ouragan des chiens, leurs abois, Et la fanfare qui déchire La tressaillante horreur des bois !

L’hallali ! l’assaut du colosse Qui se débat, les chiens au flanc, Secouant leur grappe féroce Dans les entrailles et le sang !

Nulle jeune et guerrière envie N’émeut donc l’audace en ton cœur ?

J’ai mis mon zèle et ma vigueur À sonder mon droit sur la vie.

Tantôt je prends l’acier, j’en avive le fil Et je tranche la chair en convive impassible : Je me semble être un roi, comme l’entend la Bible Qui déclare saint l’homme, et tout le reste vil.

Tantôt j’ai le soupçon d’un infini péril, Et je crois me sentir l’humble et lointaine cible D’un centaure céleste à la flèche invisible, Il passe en moi l’éclair d’un effroi puéril.

Hélas ! à quels docteurs faut-il que je me fie ? La leçon des anciens, dogme ou philosophie, Ne m’a rien enseigné que la crainte et l’orgueil ;

Ne m’abandonne pas, toi, qui seule, ô science, Sais forger dans la preuve une ancre à la croyance ! Le doute est douloureux à traîner, comme un deuil.

Voici l’aube ! — éteins ta veilleuse ! — L’aube au tendre éblouissement, L’aube suave et merveilleuse Qui nous fait sourire en dormant :

Par les fentes des portes closes Regarde pendre au bord des lits, Parmi les raisins et les roses, Les bras lents des amants pâlis…

Écoute au loin la voix d’Horace : Il t’invite à cueillir le jour ; Lydie en s’éveillant l’embrasse : Imite leur facile amour !

Chasse la sombre maladie Qui trouble tes nuits, insensé…

Quand Horace a chanté Lydie, Mon siècle n’avait point pensé.

Les relations des individus entre eux dans l’espèce sont régies mr des affections étrangères à la justice. La conservation de l’individu fort y est assurée par son propre égoïsme, et celle du faible par des instincts dérivés de l’égoïsme, qui lient l’intérêt des forts au sien. Ces instincts, conscients dans l’espèce humaine, y deviennent les principaux sentiments, où la raison ne découvre pas davantage l’inspiration de la justice.

ustice, mes regards ne t’ont pu découvrir Chez les vivants distincts de figure et d’essence. Chez ceux de même forme et de même naissance, Dans notre espèce, au moins, te verrai-je fleurir ?

Je vois bien, parmi nous, des frères se chérir, Les amis séparés que fait pleurer l’absence, De pudiques beautés qu’un amour pur encense, Des mères par tendresse heureuses de souffrir.

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