Introduction
INTRODUCTION
La plupart des hommes n’ont qu’un seul genre de folie, Restif de la Bretonne en avait deux. Il était graphomane et erotomane.
Qu’il fut graphomane, ses deux cents volumes le prouvent, et l’importance qu’il leur accordait. À la fin du quatrième tome de la Découverte Australe, dans une note un peu amère, il avoue que ses livres, et surtout ses premiers livres, lui rapportaient de très médiocres bénéfices. Après avoir débuté en 1767, il n’était arrivé à la réputation que depuis la publication du Paysan perverti, en 1775, et dans les dix années qui suivirent il gagna une soixantaine de mille francs, que les assignats de la Révolution lui firent perdre presque entièrement. En réalité, que ses romans lui fussent bien ou mal payés, il écrivait pour le plaisir d’écrire, pour raconter sa vie et étaler sa personnalité. Voilà précisément ce qui caractérise la graphomanie, ou, pour me servir d’une de ses expressions, l’auteuromanie.
L’érotomanie de Restif ne fait point de doute. Elle allait jusqu’au fétichisme, très visible dans toute l’œuvre de ce fou de génie, mais plus spécialement dans le Soulier de Fanchette, où son goût maladif pour le pied féminin se donne libre carrière. Citons-en un exemple, pris dans ce roman entre beaucoup d’autres. Un soir Saintepallaie-Restif, dans la rue, qui était son cabinet de travail, aperçoit « dans une jolie mule brodée en argent un petit pied qui paraissait celui d’une poupée. Ebloui, enchanté, ravi, il suivit la déesse ; il ne put l’abandonner, mais enfin elle rentra chez elle. Il remarqua sa demeure et ne manqua pas de revenir tous les jours pour voir ce pied vainqueur ».
Restif, dans ses amours, montait plus haut que le pied, car il se vante à plusieurs reprises d’avoir eu plus de cent cinquante filles naturelles. Il ne compte pas les garçons, les considérant sans doute comme une quantité négligeable. Cent cinquante filles, même pour un érotomane, c’est beaucoup. On pourrait je crois, sans inconvénient, réduire ce chiffre des deux tiers, tout en remarquant que la vie entière de ce père innombrable fut consacrée à l’amour.
Sa littérature s’en ressent. La grande supériorité de Restif de la Bretonne comme romancier, c’est qu’il n’a pas d’imagination. Il n’a pas inventé péniblement de petites aventures sans intérêt. Il ne raconte, et avec une précision extraordinaire, que ce qu’il a vu ou entendu, ce qui s’est passé dans son quartier, dans sa rue, dans sa maison, et surtout ce qui lui est arrivé à lui-même. Ce qu’on appelle ses romans, c’est presque uniquement l’histoire de ses maîtresses, des femmes qu’il a aimées, et il en a aimé beaucoup. Rien à cet égard, dans aucun pays, n’a l’intérêt documentaire et la valeur psychologique ou physiologique, comme on voudra, de ces confessions en deux cents volumes, extraordinairement minutieuses et d’une sincérité effrayante. Jamais homme ne s’est ainsi mis à nu devant la postérité, et en même temps n’a mieux révélé, avec cette masse énorme de portraits et d’observations, l’âme féminine.
Ce côté, si curieux et si passionnant, du talent de Restif avait vivement frappé Schiller. Il écrivait à Goethe, le 2 janvier 1798, à propos de Monsieur Nicolas ou le Cœur humain dévoilé : « Je n’ai jamais rencontré une nature aussi violemment sensuelle ; il est impossible de ne pas s’intéresser à la quantité de personnages, des femmes surtout, qu’on voit passer sous ses yeux, et à ces nombreux tableaux caractéristfques qui peignent d’une manière si vivante les mœurs et les allures des Français. »
Ceux qui n’ont aperçu dans ce grand romancier que sa « pornographie » sont des malades ou des imbéciles. Ils n’ont pas su le lire et ils ne l’ont pas compris. Il y a dans ses livres, dans tous ses livres, deux choses qui justifient pleinement le succès qu’il obtient aujourd’hui, à l’étranger comme en France.
Rivarol disait du Tableau de Paris que c’était « un ouvrage pensé dans la rue et écrit sur la borne ». Plus encore que Mercier, Restif mérite cet éloge. La rue, personne aussi bien que lui n’a su la voir et la décrire. Tout le Paris populaire de ce temps revit dans ses livres : gens de petits métiers et d’obscure condition, gardes-françaises, clercs et procureurs, servantes, Manon et Margot, et Javotte, et Lafleur, marchandes, lingères, modistes, charcutières, bouchères ou tripières, des femmes que le duc de Saint-Simon ou le marquis de Dangeau auraient jugé peu dignes de passer à la postérité mais dont la noblesse savait à l’occasion se rapprocher, quand elles étaient jolies et accueillantes, ce qui leur arrivait souvent.
On ne connait pas suffisamment le xviii quand on n’a pas lu Restif. Il nous montre ce que les écrivains contemporains, sauf deux ou trois, affectent de négliger ou n’abordent qu’avec une sorte de dégoût, l’humble vie de la plèbe, ses joies naïves, et ses vices qui valent bien ceux des nobles, quoiqu’ils soient moins élégamment vêtus et plus dépourvus de littérature. Et c’est un joli tableau à présenter à ceux qui exaltent les vertus plébéïennes et tonnent contre la corruption aristocratique.
Débarrassez cet écrivain original mais trop verbeux de son fatras, réduisez-le à cinq ou six volumes, prenez comme illustrateurs, Chardin, Jaurat, Debucourt, et quelques autres, vous aurez le recueil le plus précieux, l’ensemble de documents le plus complet, le plus utile et le plus passionnant sur les mœurs du xviii.
Incomparable évocateur du Paris de et de , Restif est aussi un admirable peintre de l’amour, mais sans le vouloir et sans le savoir.
Presque tout ce qu’on a écrit sur l’amour est insignifiant ou stupide. C’est là surtout que l’on constate un considérable écart entre les théories des hommes et leurs actes. Les plus cyniques en matière de divertissements passionnels se découvrent des trésors de réserve et de délicatesse quand ils abordent, la plume à la main, le sujet qui leur est le plus cher. Ils s’égarent dans les méandres d’une fade psychologie, alors que la physiologie seule — et ils ne l’ignorent pas — est en jeu. Ils planent au-dessus des bas instincts de la nature humaine. C’est la bête qui fait l’ange.
Restif n’échappe pas à cette sorte d’hypocrisie. Disciple de Rousseau, il abuse du pathos, et il invoque la divinité à des moments où la divinité n’aurait qu’à se voiler la face. C’est un
La rue du Fouarre où habita Restif de la Bretonne avant 1776
(d’après une gravure ancienne)
érotomane emphatique, un paillard sentimental, mais son tempérament le trahit et le condamne à la sincérité. Les histoires qu’il raconte ne s’accordent pas avec les réflexions vertueuses et déclamatoires qui leur servent de commentaires. À ses théories, à ses dissertations, nous n’attachons aucun prix, mais il a pour nous l’avantage d’être un très exact et très abondant fournisseur de types féminins et d’anecdotes sur l’amour, et nous savons qu’il n’invente rien, qu’il ne dissimule rien. Cette précision dans le détail, cette valeur documentaire de l’observation, on ne les retrouve au même degré dans aucun écrivain.
Parmi ces récits patients, minutieux, et qui ressemblent parfois à des rapports médicaux, celui qui a pour titre la Dernière Aventure d’un homme de quarante-cinq ans est un des mieux étudiés, un de ceux où le réel se mêle le plus à l’imaginé.
Restif avait déjà abordé le même sujet, six ans auparavant en 1783, dans le roman Le Quadragénaire ou l’Age de renoncer aux passions. C’est l’histoire de ses amours avec Virginie. Il avait fini, dit-il dans son Monsieur Nicolas, par entretenir cette jeune personne, pour savoir comment était traité un amant payant. Il s’aperçut qu’un amant payant était plus mal traité qu’un amant qui ne paie pas et surtout qu’un amant qu’on paie. À cette intrigue avec Virginie, rencontrée en 1780 rue de la Harpe, et qui était alors la maîtresse, en partie double, d’un clerc de procureur, Restif a mêlé des lettres galantes qu’il écrivait — déjà trop mûr à cette époque pour ne pas aimer les fruits verts — à des ouvrières en modes dont le magasin se trouvait rue Grenelle Saint-Honoré. Il les appelle des petites lève-nez, mais elles commençaient sans doute à lever autre chose que le nez, si nous en jugeons par ce paragraphe du Brevet d’apprentissage d’une fille de modes, Agnès Pompon, âgée de quatorze ans moins trois semaines :
Enfin la docile Pompon, Pour faire en toute occasion L’avantage de sa maîtresse, Se propose de consentir A satisfaire le désir Des voluptueuses pratiques Qui soutiennent tant de boutiques, Qui brillent de cette façon.
Ses expériences avec Virginie conduisaient Restif à cette conclusion : « Quarante ans est l’âge où les agréables doivent faire retraite. Il est trop tard alors pour se livrer aux trompeuses amorces d’une inclination, mais il est encore temps de prendre la qualité respectable de père de famille. » Ce qu’on peut formuler ainsi : l’homme trop vieux pour être un amant est encore assez jeune pour être un mari.
Restif avait dépassé la cinquantaine lorsqu’il connut ou lorsqu’il revit cette Sara Debée-Leeman qui ne lui inspira pas le moindre désir de renoncer aux passions et de faire retraite. Était-elle sa fille, une de ses cent cinquante filles ? Il se basait, pour le croire, sur les faits suivants, racontés dans Monsieur Nicolas.
En 1761, Restif, alors simple ouvrier typographe venait d’épouser, le 22 avril 1760, Agnès Lebègue. Il habitait un très modeste appartement dans la rue Saint-Jacques. Agnès Lebègue n’avait pas tardé à se lier avec des voisins, qui menaient une existence assez joyeuse, le marchand imagier et graveur, Chéreau, et sa femme, dont la boutique était située rue Saint-Séverin. À cause d’un procès avec son beau-père, Chéreau avait fermé momentanément sa boutique et logeait en garni rue Saint-Jacques, vis-à-vis l’appartement de Restif. La femme du marchand imagier était bossue, mais très jolie. Elle avait pour amant un aventurier, Lafray, et un personnage qui ne valait guère mieux, un nouveau converti, qui avait pris le nom de Johnson et s’appelait en réalité Cahuac, fréquentait leur maison. Ce ménage parisien était complété par « une jeune fille blonde, d’Anvers, nommée Lambertine, fille de chambre de la femme et maitresse du mari… riche en couleur et un peu sonneuse », c’est-à-dire ayant des taches de son sur le visage.
Le jour des Rois, le 6 janvier 1762, les Chéreau invitèrent leur voisin à venir manger « un beau dinde » en compagnie de Johnson, Cahuac et Lambertine. «Je n’avais pas envie d’accepter, assure Restif, mais j’avais faim. » Il devait aussi avoir soif, car à la fin du repas, il pouvait à peine se tenir debout. Sous prétexte qu’il était gris et battrait sa femme pour se dégriser, Lambertine prit la peine de le conduire au logis, le déshabilla, le mit dans son lit et s’y mit également. « Telle fut, conclut le vertueux Restif, cette crapuleuse partie dont je partageai innocemment la turpitude. »
Quelque temps après, chez les Chéreau, Lambertine, seule avec Restif, lui tint ce langage dénué d’artifice : « Je veux que tu me fasses une fille. On dit que tu les fais jolies. Ce sera mon gagne-pain un jour. » Et il s’empressa de lui rendre innocemment le petit service qu’elle demandait.
Une quinzaine d’années plus tard, en 1776, Restif vint se loger, rue de Bièvre, près de la place Maubert, chez une dame Debée, dans une chambre qu’avait louée sa femme, Agnès Lebègue — avec qui il ne vivait plus — et que son départ pour Joigny laissait vacante. Il ne reconnut pas d’abord cette dame Debée. Il ne devina plus tard que cette forte commère, aux traits vulgaires, avait été la jolie et fraîche Lambertine, et dès lors, il s’attribua, à tout hasard, la paternité de Sara Debée, qui, en 1775, n’était qu’une fillette « faite au tour, mise avec une élégance recherchée, et surtout avec la plus belle taille et la plus charmante figure ». Il ne se lia avec la mère et la fille que quatre ans après être devenu leur locataire. Ce qui résulta de cette liaison, on le verra dans la Dernière Aventure d’un homme de quarante-cinq ans.
Ce roman, qu’appréciait beaucoup Delille, juge d’ailleurs peu compétent, et que loue avec quelque exagération le bibliophile Jacob, a toujours passé pour un des meilleurs de Restif, même à son époque. Un critique oublié, mais point négligeable, un jésuite, Louis-Abel de Bonafous, plus connu sous le nom d’abbé de Fontenay, chargé en 1779, après Meusnier de Querlon, de la direction littéraire des Affiches de province, écrivait, le 12 avril 1783, dans ce journal : « En lisant cette nouvelle production d’un auteur qui n’imite personne, le ton de vérité qu’on y trouve étonne, saisit, et donne de la confiance ; il est impossible de mentir ainsi ; on y voit des inégalités, des répétitions, mais on sent que ces défauts sont naturels à l’homme, fortement affecté, qui trace, journée à journée, les effets de la passion funeste qui le tourmente. Si l’on trouve des lettres dans le récit, on sent qu’un romancier les eût faites autrement, et l’on se dit : Ces lettres sont vraies ! Si l’éditeur cite des histoires épisodiques, elles ne sont ni de son style, ni de son faire. S’il peint l’amour, ce n’est pas une jolie chimère, c’est la réalité. S’il peint la jalousie et le désespoir, le lecteur, entraîné, sent le désespoir et la jalousie : on est convaincu que l’écrivain trace ce qu’il éprouve. C’est le principal mérite de cette production, écrite du reste, par bonds et par sauts ; le style est tantôt vif, tantôt prolixe, diffus, languissant, mais alors même il est pittoresque et montre l’âme affaissée de l’écrivain qui se peint lui-même. »
On a un peu abusé de cette formule : une tranche de vie. À aucun livre, croyons-nous, elle ne s’applique aussi justement qu’à celui dont nous donnons aujourd’hui une réimpression, élégante comme si elle ne s’adressait qu’à une élite, et abordable par son prix à tous les publics.
Prologue
PROLOGUE
Puissé-je persuader, par cette Nouvelle, qu’on peut être trompé par les femmes, après quarante-cinq ans, mais que jamais l’on n’est aimé : ou que si, par un phénomène, on l’est encore, ce n’est qu’un feu peu durable, dont la prompte et subite extinction laisse dans une obscurité profonde l’âme navrée, flétrie, après lui avoir présenté la lueur vaine d’un bonheur solide et sans fin !
Il y a plusieurs années que je m’étais proposé de traiter ce sujet d’imagination : j’en fis un essai, que je trouvai si peu digne d’être publié, que je le condamnai à l’oubli. Je parlais un jour de mon plan dans un café. Je dis, à cette occasion, que les auteurs et les médecins devraient avoir essayé de toutes les passions et de toutes les maladies. — Cette idée est vraie, me répondit un inconnu ; mais l’exécution en est presque impossible. Je liai conversation avec cet homme, et l’ayant trouvé ce qu’il me fallait, je me fis connaître à lui.
« Je suis enchanté de savoir à qui je parle, reprit-il : j’ai une aventure à vous raconter, dont je fus le héros. Je la crois intéressante pour d’autres que pour moi : j’y ai surtout approfondi les ressorts du cœur humain, suivi pas à pas les effets des passions : j’y ai anatomisé mon propre cœur, pour donner aux autres hommes un moyen de se connaître eux-mêmes. J’ai particulièrement eu en vue les hommes de mon âge, qui trop souvent oubliant leurs rides et la neige qui commence à couvrir leur tête chenue, se croient encore aimables, à l’aide de la toilette. Mon exemple les effraiera, j’espère. J’étais aussi sage qu’ils peuvent l’être ; j’avais de l’expérience autant qu’ils peuvent en avoir, et je me suis laissé prendre ! Vous verrez en lisant mon histoire, si je fus excusable. Je n’ai rien déguisé : en la composant, j’écrivais pour moi, j’écrivais malgré moi, pour charmer ma situation douloureuse ; mon papier était mon confident unique ; je me soulageais, pour le moment ; je ne conseille cependant ce moyen à personne ; je crois qu’il a prolongé ma passion et mes souffrances.
« Vous pouvez répondre de la vérité des faits que je vous communiquerai. Ma demeure est rue du Figuier ; vous me ferez plaisir de me venir voir dans huit jours, que j’emploierai à revoir mon manuscrit et à déguiser les noms, que j’avais d’abord mis véritables. Je les effacerai de manière qu’ils ne puissent absolument se lire. J’exige ensuite que si vous trouvez mon histoire digne de paraître sous votre nom, vous me remettiez le manuscrit après l’impression, et avant la publication de l’ouvrage. »
Je ne manquai pas d’aller chez M. d’Aigremont, à l’adresse qu’il m’avait donnée.
« Vous allez voir, me dit-il, par ce récit, que je suis un honnête homme, mais non un homme vertueux : j’ai eu des faiblesses, et la dernière m’épouvante encore.
« J’ai toujours aimé les femmes : je n’en rougis pas ; c’est la plus noble des passions ; surtout lorsque la tendresse est la base de ce goût, beaucoup plus que le désir. Aimer, chérir, adorer, trouver, à faire le bonheur de l’objet que j’idolâtre,
fac-similé du titre de l’édition originale
« une indicible volupté, lui rendre le bonheur qu’elle me procure, voilà comme je m’attache à une femme. Mais j’ai un défaut assez ordinaire ; je ne sens toute la force de mon attachement que par les privations, les contradictions, l’infidélité : et lorsque cette crise cruelle est arrivée, je suis si tourmenté, qu’il est vrai de dire, que pour moi l’amour fut toujours un malheur. Dans la jeunesse, on se console facilement d’une infidélité : on est aimable ; on est fort, on peut souffrir ; de nouveaux objets nous tentent, à qui l’on plaît, et dont on peut jouir ; tout se répare, tout s’oublie. Au lieu qu’à mon âge, lorsqu’on pense avoir trouvé un bien inattendu, aussi précieux que celui du cœur d’une femme aimable, la perte est complète et sans dédommagement.
— Oui, après quarante-cinq ans, j’ai cru être aimé, préféré ; je me suis cru l’arbitre du sort d’une grande fille de dix-neuf ans, belle, et qui me paraissait aussi tendre que généreuse : ce fut une cruelle erreur ! »
Il me lut son histoire, que je trouvai très intéressante : le ton de vérité m’en parut si frappant, que je ne doutai pas qu’elle ne fût vraie. Le lecteur en va juger.
Section1
La Dernière Aventure
d’un Homme de Quarante-cinq ans
Infortuné ! à quel âge m’attendaient et l’amour, et la jalousie, et l’égarement, et la perfidie, et les faux serments, et les larmes de rage, et les serrements de cœur, et les soupirs sanglotés, et la cruelle insomnie, et les transports de douleur, et les chagrins, et le brisement de l’âme, et l’horrible désespoir !… Mais hélas ! qui n’y eût été pris comme moi !… O toi, qui as passé l’âge de plaire, et qui regardes encore avec plaisir une fille à l’œil doux et modeste. Insensé ! fuis ! que crois-tu trouver dans son cœur ? l’inconstance, le mépris, le dégoût, le désir de te tromper, l’effronterie pour braver tes reproches !… Telle fut Elisabeth Sara Lee : telle fut la fille que je crus tendre, douce, reconnaissante, aimable, sincère, constante, fidèle !…
Je me nomme d’Aigremont, et je suis né en 1734, le 22 novembre. En 1780, j’avais quarante-six ans, et j’aimai ! j’aimai !… Pardonnez, lecteur sévère, je ne suis pas coupable. Si j’ai donné entrée dans mon trop sensible cœur au fatal poison de l’amour, il fut présenté par une enchanteresse, à laquelle vous n’auriez pas plus résisté que moi.
Depuis cinq ans mon âme était morte, elle ne sentait plus que les privations, la douleur, l’ingratitude, la noirceur, le dénaturel, le mauvais cœur des monstres, dont la nature et les lois civiles m’avaient environné ! Depuis longtemps, je vivais seul, je ne parlais à personne ; les tendres épanchements du cœur, je ne les connaissais plus, ils m’étaient interdits ; mes amis étaient morts !… Je restais seul, épi isolé au milieu des guérets que la faux du temps avait moissonnés… Je m’occupais le jour : le soir, triste et solitaire comme le hibou, je sortais de même, et j’errais dans les rues, inconnu à la Nature entière. Je me disais : je suis seul au monde, la nature m’a créé seul de mon espèce ; car je ne rencontre pas mon semblable, avec qui je puisse me complaire… Et j’allais seul, sans plaisir, sans ennui, sans amusement, sans me plaindre du sort. Mon cœur est mort, disais-je, et les morts ne doivent pas sentir…
J’ai toujours eu les passions vives, le tempérament impétueux, mais le cœur le plus tendre qu’il soit possible d’imaginer, avec beaucoup de confiance. La première maîtresse que j’ai eue à l’âge de treize ans, m’est encore chère. Ma timidité m’empêcha de lui parler : je ne lui ai jamais dit un mot ; et cependant je l’aimai plus de cinq ans avec la même vivacité.
La seconde était une femme mariée, à qui je n’osai non plus déclarer mon amour.
La troisième était une fille assez laide, mais que j’adorai. Je dis à celle-ci, en tremblant, que je l’aimais : elle répondit à ma tendresse, et je me crus un dieu. Elle changea la première, et j’en fus au désespoir.
Je vins ensuite à Paris, où je fus libertin : c’est dire que je n’y aimai pas.
Je retournai dans ma patrie, où j’aimai à la fureur une petite grêlée, qui éteignit toutes les autres passions. Je l’aimai dix ans malgré son aigreur et ses infidélités. En 1768, je fus tenté d’aimer : mais je croyais avoir le cœur usé : je m’éloignai d’une fille raisonnable, dont je ne me croyais pas digne.
En 1772, je fus moins délicat. Il y avait treize ans qu’une passion languissante laissait mon cœur tranquille : je me regardai comme à l’âge où l’on peut badiner avec l’amour, sans craindre ses traits ; je crus que je pouvais tout oser. Quelques femmes m’avaient plu à demi durant cet intervalle, et ces demi-passions à la française, n’avaient servi qu’à me convaincre davantage de l’invulnérabilité de mon cœur. Mais, le 19 juillet 1772, en traversant la place Saint-Eustache, j’aperçus une jeune personne charmante, fuyant deux jeunes libertins qui venaient de l’insulter : elle me frappa vivement par la douceur de sa physionomie ; la situation où elle se trouvait, m’intéressa plus vivement encore : je volai à son secours : le danger était passé ; mais elle était fort émue ; je lui dis les choses les plus rassurantes, en lui demandant la permission de la faire accompagner par une femme de ma connaissance, qui était dans une boutique voisine : elle me remercia, ajoutant que sur mon offre honnête, elle acceptait mon bras, d’autant plus librement, qu’elle avait peu de chemin à faire. En effet, nous arrivâmes à la porte en un instant. « Je ne commettrai pas l’indiscrétion d’entrer chez vous, mademoiselle, mais vous venez de vous trouver mal ; y avez-vous quelqu’un ? — Non, pour le moment. — Des voisines au moins ? — Oui ; je vais sonner. » Je lui en évitai la peine, et dès que j’entendis une marche de femme accourir, je la saluai respectueusement, et je me retirai, non pas encore amoureux, mais enchanté.
Le lendemain, sur les neuf heures, je rendis une visite à la jeune personne. Je la trouvai seule ; M. son frère et son tuteur, avec lequel elle demeurait, était en campagne pour quelques jours. Elle me reçut avec beaucoup d’égards, me pria de m’asseoir, et nous causâmes. J’étais si poli, si respectueux ; elle était si naïve, si bonne, sans être sotte, que nous fûmes à notre aise au bout de quelques instants. Je la trouvais adorable ; je restai plus d’une heure, qui me parut une minute : mais enfin craignant l’indiscrétion, je pris congé de l’aimable personne, en la priant de me permettre de revenir. « Je vous recevrai avec plaisir, monsieur, vous êtes un honnête homme, à qui j’ai de l’obligation ; je ne l’oublierai jamais. »
En sortant, je me promis de revenir le lendemain. Mais, le soir, vers les neuf heures, je me trouvai dans le quartier de la jeune personne. Je levai les yeux, et je la vis à la fenêtre. Je ne pus résister à l’envie de monter. J’y allai donc en hésitant un peu. Je frappai timidement, à cause de l’heure, et je l’entendis venir écouter. Je redoublai. « Qui est-ce ? — Votre connaissance d’hier à pareille heure, mademoiselle. » Elle entr’ouvrit, et m’ayant aperçu, elle montra une joie obligeante de ma visite. Ce moment fut un des plus agréables de ma vie. Je me mis avec elle à la fenêtre, et nous nous accoudâmes sur le balcon, pour causer. L’obscurité nous enhardissait ; nous parlions comme d’anciennes connaissances. La voisine d’à-côté nous entendit. Elle sonna ; ma belle ouvrit aussitôt. « Mon Dieu ! que je suis aise que M.Bàlïn soit arrivé. — Il ne l’est pas ! — Je viens de l’entendre ! — C’est monsieur que voici. » Elle la conduisit dans la pièce où j’étais encore appuyé sur la croisée. Cette femme me salua d’un air interdit, et regardant sa jeune voisine : « Mais, Louise, je n’ai pas l’honneur de connaître Monsieur. — Et moi, j’ai cet honneur-là, répondit la charmante fille. » Je pris aussitôt la parole, de peur qu’une nouvelle question n’embarrassât l’aimable Louise : « Madame, je me nomme d’Aigremont, et mademoiselle peut vous avoir parlé de moi. — Non, monsieur, jamais, je vous assure. — En effet, reprit Louise, je n’ai encore parlé de vous à personne d’ici. » On en resta là. Nous causâmes tous les trois, et je tâchai de m’établir avantageusement dans l’esprit de la voisine, qui me paraissait une rusée. Je me flattai d’y avoir réussi, et lorsque j’eus resté assez longtemps, je me retirai. Louise vint seule me reconduire, et je crus pouvoir lui recommander de ne pas dire combien notre connaissance était nouvelle. Elle me le promit en riant.
Je n’imaginai pas qu’il fût nécessaire de demander la permission de revenir ; je me la croyais acquise. Aussi n’y manquai-je pas, le lendemain matin à neuf heures. Je trouvai Louise en petit déshabillé charmant. Elle parut surprise de me voir si matin : mais elle ne m’en reçut pas avec moins de plaisir, à en juger par ses discours. Elle alla donner ses ordres à une cuisinière, revint auprès de moi, et un quart d’heure après, on nous servit du chocolat. L’agréable déjeuner !… Vers la fin, la voisine de la veille entra. Louise la reçut d’un air riant et sans mystère, comme une jeune personne qui sent qu’elle n’a rien à se reprocher. Mais cette femme prit à mon égard un air fier et demi courroucé. J’en fus surpris ; et je présumai que, malgré ma recommandation, Mlle Louise avait parlé de la manière dont elle me connaissait. Je tins le même langage que la veille, et j’allai ensuite jusqu’à demander à Louise si M. Bàlin devait bientôt arriver ? « Demain, monsieur », se hâta de répondre la voisine. J’affectai la joie la plus vive, et m’adressant toujours à Louise, je lui dis, que j’aurais l’honneur de saluer son frère, dès l’instant de son arrivée, si je pouvais le deviner. « Ce sera pour diner, me répondit Louise vivement. — En ce cas, je viendrai sur les trois heures. — Non, venez plutôt avant, nous causerons, et je l’attendrai avec moins d’impatience. » La bonne voisine ne put tenir à cette réponse. « M. votre frère trouvera-t-il bon, Mademoiselle, que monsieur, qu’il ne connaît pas, soit venu ici durant son absence ? — C’est parce que je veux qu’il le sache, répondit Louise, en souriant, que j’engage monsieur à se trouver ici à son arrivée. » Cette réponse ferma la bouche à la dame. Elle se retira mécontente, et je sortis aussitôt.
Le lendemain, j’eus de la peine à m’empêcher d’aller chez Louise avant l’heure fixée par elle-même. Je fis alors une réflexion ; que mon cœur allait encore plus vite que notre connaissance, quoiqu’elle fût assez prompte. « Serais-je encore susceptible d’amour ? pensai-je… Examinons mon cœur. » J’y descendis, la lampe de la raison à la main, et je vis que je m’étais laissé prendre sans m’en apercevoir. L’idée de ne plus voir Louise me fit frémir. À mon âge !… Cette pensée me parut désolante. Je ne me rassurai qu’en me représentant la manière obligeante dont Louise en agissait avec moi. Je me consolai : « C’est un caractère charmant, pensai-je, unique, fait pour un homme de mon âge. Bénissons la nature qui a varié les goûts de ses enfants, pour les rendre, les uns par les autres, heureux à tous les âges !… »
J’étais cependant en proie à la perplexité, lorsque l’instant de partir arriva. Je n’en fus pas moins empressé à me rendre chez Louise. Je la trouvai seule, un peu triste, j’en fus effrayé : mais je n’osai le témoigner. « Mon frère n’arrive pas, me dit Louise après les premiers compliments ; il me l’écrit, voilà sa lettre : (je la lus) ; et la dame que vous avez vue ici hier, dit que je ne dois plus vous recevoir. » Je fus anéanti à ce mot. Mon cœur se serra. Je ne pouvais trouver de réponse ; en un instant, toute la nature changea pour moi, tout m’y déplut. Je balbutiai enfin quelques mots : « Mademoiselle, pourquoi ?… Vous ai-je manqué ?… — Mon Dieu, non ! et j’en serai aussi fâchée que vous : mais enfin, la dame d’hier m’a fait dire la même chose par une dame fort respectable de la maison voisine. Attendez le retour de mon frère : mais cependant, comme vous comptiez diner ici, restez : vous y êtes, il ne serait pas honnête que je vous laissasse partir. » Je remerciai Louise, sans savoir ce que je disais, car je brûlais de rester, et je restai en effet. Aussi n’entendit-elle pas mon refus. On servit et nous nous mîmes à table. Je ne pus
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of La Dernière Aventure d’un homme de quarante-cinq ans.
