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La Dame aux camélias (théâtre)

Alexandre Dumas fils · 1898 · Free in the US

34,679 words · about 2 h 26 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Alexandre Dumas fils
Language
French
Published
1898
Length
34,679 words · about 2 h 26 min
Sections
8 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (8)
  1. Front matter under 1 min
  2. Introduction about 59 min
  3. Personnages under 1 min
  4. Acte I about 19 min
  5. Acte II about 15 min
  6. Acte III about 24 min
  7. Acte IV about 15 min
  8. Acte V about 13 min

Continue:

Front matter

DRAME EN CINQ ACTES

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 2 février 1852.

À MONSIEUR LE COMTE DE MORNY

Introduction

La personne qui m’a servi de modèle pour l’héroïne du roman et du drame la Dame aux Camélias se nommait Alphonsine Plessis, dont elle avait composé le nom plus euphonique et plus relevé de Marie Duplessis. Elle était grande, très mince, noire de cheveux, rose et blanche de visage. Elle avait la tête petite, de longs yeux d’émail comme une Japonaise, mais vifs et fins, les lèvres du rouge des cerises, les plus belles dents du monde ; on eût dit une figurine de saxe. En 1844, lorsque je la vis pour la première fois, elle s’épanouissait dans toute son opulence et dans toute sa beauté. Elle mourut en 1847, d’une maladie de poitrine, à l’âge de vingt-trois ans.

Elle fut une des dernières et des seules courtisanes qui eurent du cœur. C’est sans doute pour ce motif qu’elle est morte si jeune. Elle ne manquait ni d’esprit ni de désintéressement. Elle a fini pauvre dans un appartement somptueux, saisi par ses créanciers. Elle possédait une distinction native, s’habillait avec goût, marchait avec grâce, presque avec noblesse. On la prenait quelquefois pour une femme du monde. — Aujourd’hui, on s’y tromperait continuellement. Elle avait été fille de ferme. Théophile Gautier lui consacra quelques lignes d’oraison funèbre, à travers lesquelles on voyait s’évaporer dans le bleu cette aimable petite âme que devait, comme quelques autres, immortaliser le péché d’amour.

Cependant, Marie Duplessis n’a pas eu toutes les aventures pathétiques que je prête à Marguerite Gautier, mais elle ne demandait qu’à les avoir. Si elle n’a rien sacrifié à Armand, c’est qu’Armand ne l’a pas voulu. Elle n’a pu jouer, à son grand regret, que le premier et le deuxième acte de la pièce. Elle les recommençait toujours, comme Pénélope sa toile : seulement, c’était le jour que se défaisait ce qu’elle avait commencé la nuit. Elle n’a jamais, non plus, de son vivant, été appelée la Dame aux Camélias. Le surnom que j’ai donné à Marguerite est de pure invention. Cependant, il est revenu à Marie Duplessis par ricochet, lorsque le roman a paru, un an après sa mort. Si, au cimetière Montmartre, vous demandez à voir le tombeau de la Dame aux Camélias, le gardien vous conduira à un petit monument carré qui porte sous ces mots : Alphonsine Plessis, une couronne de camélias blancs artificiels, scellée au marbre, dans un écrin de verre. Cette tombe a maintenant sa légende. L’art est divin ; il crée ou ressuscite.

Ce drame, écrit en 1849, fut présenté d’abord et reçu au Théâtre-Historique, dont la fermeture eut lieu avant la représentation. C’est à l’insistance d’un comédien de ce théâtre, Worms, qui avait assisté à la première lecture, qu’il dut d’être accepté au Vaudeville par , devenu directeur de cette scène avec Lecourt et Cardaillac ; et c’est grâce à Morny qu’il vit enfin le jour, le 2 février 1852.

Pendant un an, cette pièce avait été défendue par la censure sous le ministère de Faucher. connaissait de Montguyon. de Montguyon était l’ami de Morny, Morny était l’ami du prince Louis-Napoléon, le prince Louis était président de la République, Faucher était ministre de l’intérieur, il y avait peut-être moyen, en montant cette échelle de recommandations d’arriver à faire lever l’interdit.

Les recommandations se mirent en mouvement. Rien n’est facile en France. On se demande où vont tous ces gens qu’on rencontre dans les rues, à pied ou en voiture. Ils vont demander quelque chose à quelqu’un. Montguyon alla trouver Morny, lui exposa notre situation, et Morny, accompagné de Montguyon, trouva le temps d’assister à une de nos répétitions, afin de se rendre compte par lui-même de la valeur de l’œuvre, avant d’en parler au prince. Il ne la jugea pas aussi dangereuse qu’on le disait. Cependant, il me conseilla de communiquer mon manuscrit à deux ou trois de mes confrères, qui adresseraient une demande à l’appui de sa recommandation, afin que le ministre ne cédât pas seulement à l’influence d’un homme du monde, mais aussi à l’intercession d’écrivains compétents. Le conseil était bon et digne. J’allai trouver Jules Janin, qui avait écrit une charmante préface pour la deuxième édition du roman, Léon Gozlan, et Émile Augier, qui venait d’obtenir avec Gabrielle le prix de vertu à l’Académie. Tous trois lurent ma pièce et tous trois me signèrent un brevet de moralité que je remis à Morny, qui porta le tout au prince, qui l’envoya à Faucher, lequel refusa net et sans appel.

Franchement, on serait porté à croire et il paraîtrait tout naturel et tout simple que, dans un grand pays comme la France dont l’esprit et la littérature alimentent deux mondes, ce grand pays possédant un écrivain populaire, européen, universel, et cet écrivain ayant un jeune fils, qui veut tenter la carrière, on serait porté à croire, dis-je, et il paraîtrait tout naturel, que le père, dès les premières difficultés administratives, n’eût qu’à se montrer pour que l’administration s’inclinât et lui dît : « Comment donc, monsieur Dumas ! trop heureuse de faire quelque chose pour un homme comme vous, qui êtes une des gloires de notre temps. Vous désirez que la pièce de votre fils soit jouée ; vous la trouvez bonne ; vous vous y connaissez mieux que nous ; voici la pièce de votre fils. » Vous feriez cela, vous qui me lisez ; moi aussi. Eh bien, non, les choses ne se passent pas de la sorte. Il faut d’abord que le fils de cet homme illustre suive la filière que je viens de vous montrer, et, quand après ces démarches inutiles, il s’adresse enfin à son père et que celui-ci demande une audience à Faucher, Faucher ne le reçoit pas et le passe à son chef du cabinet, fort galant homme du reste, lequel accueille très bien le père et le fils, qui sont venus ensemble, mais leur répond, à tous les deux, que la chose sera impossible tant que sera ministre, car il est bon de le taquiner de temps en temps, cet homme supérieur, et de lui rappeler qu’il est au-dessous des chefs de division, des préfets et du ministre. Or, il y avait juste vingt ans que, dans le même bureau peut-être, Lourdoueix avait fait la même réponse à Dumas, à propos d’une demande semblable. Seulement, en 1829, il s’agissait de Christine, arrêtée par la censure de la Restauration, comme la Dame aux Camélias l’était en 1849 par la censure de la République ; — ce n’était plus le même gouvernement, ce n’était plus le même ministre, mais c’était toujours la même chose. Alors, puisque le passé peut toujours servir, je me retirai en disant comme mon père avait dit : « J’attendrai. »

J’attendis — d’autant plus patiemment que Morny m’avait conseillé de ne pas perdre tout espoir, en ajoutant : « On ne sait pas ce qui peut arriver, » et que madame Doche, qui désirait autant jouer son rôle que je désirais voir jouer ma pièce, m’avait appris en confidence que Persigny agissait de son côté.

Et, en effet, Persigny, — à la sollicitation de madame Doche, — s’était déclaré le coprotecteur de cette pauvre Dame aux Camélias.

Le 2 Décembre arriva. Morny remplaça . Ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas très méchant ; mais voir tout à coup remplacer un ministre qui vous gêne par un ministre qui vous sert, c’est ce qu’on appelle avoir de la chance, surtout quand on n’a rien fait pour cela. Je ne crus donc pas devoir verser plus de larmes qu’il ne fallait sur le sort de , et je dois même dire que je fus aussi heureux de sa mésaventure qu’on pouvait l’être en ce moment. Trois jours après sa nomination, Morny autorisa la pièce, sous ma seule responsabilité ; c’est donc à lui que je dois mon entrée dans la carrière, car certainement, sans lui, cette première pièce n’eût jamais été représentée. Ce n’eût été qu’un malheur personnel, mais c’est justement ces malheurs-là qu’on tient à éviter. Morny n’est plus là pour recevoir la nouvelle expression de ma reconnaissance, je l’offre donc à sa mémoire au lieu de la lui offrir à lui-même. La mort de celui qui a rendu le service n’acquitte pas celui qui l’a reçu.

La pièce, après un gros succès, fut interrompue par l’été. Dans l’intervalle, Morny avait quitté le ministère. Lorsqu’au mois d’octobre suivant, le théâtre voulut la reprendre, elle fut derechef interdite par le nouveau ministre, qui était, — vous allez rire, — qui était son ancien protecteur Persigny. Morny reprit alors le chemin du ministère comme du temps de Faucher, non plus en homme qui sollicite une grâce, mais en homme qui réclame un droit, et la pièce nous fut rendue définitivement.

Habent, sicut libelli, sua fata comœdiæ.

Ce serait ici le moment ou jamais de faire pour la millième fois une sortie contre la censure. Dieu m’en garde ! pour trois raisons au moins. — La première, c’est que je me suis promis et vous ai promis aussi, dans ma préface, d’éviter autant que possible le ton solennel et certains grands mots trop lourds pour moi. La seconde, c’est que cette tirade est inutile, et que, dans un temps rapide comme le nôtre, il ne faut dire que ce qui peut servir à quelque chose. La troisième, c’est que la censure n’a jamais pu ni arrêter ni dénaturer une œuvre de mérite depuis Tartufe jusqu’au Mariage de Figaro, depuis le Mariage de Figaro jusqu’à Marion Delorme, depuis Marion Delorme jusqu’au Fils de Giboyer. L’œuvre a toujours passé par-dessus, par-dessous, ou au travers. Les gouvernements se figurent qu’ils ont encore besoin de cette institution des vieux âges ; ils se croient bien à couvert derrière cette palissade de bois blanc, qui leur coûte une cinquantaine de mille francs par année et qui fournit à la vie de cinq ou six personnes, lesquelles font le plus convenablement possible cette besogne difficile et ennuyeuse ; respectons cette manie des gouvernements. Les jardiniers continuent à mettre dans les cerisiers trois ou quatre vieux chiffons pour empêcher les moineaux d’y venir ; c’est une tradition qui les tranquillise ; les moineaux, qui savent que ce ne sont là que des chiffons, viennent tout de même dans les arbres et mangent les fruits. Tout le monde est content, et il y a toujours sur la route un passant qui rit du jardinier. Voilà l’important. C’est si bon de rire ! Ne prenons donc au sérieux que ce qui est sérieux, et la censure n’est pas sérieuse ; elle est même pour nous une complice de première qualité.

Exemple : Nous voulons mettre en scène, ce qui est notre droit et notre devoir, depuis que la comédie a été inventée, nous voulons mettre en scène un aventurier quelconque de l’un ou l’autre sexe, un coquin titré ou une drôlesse en de : que fait la censure ? Elle arrête la pièce. « C’est impossible ! crie-t-elle et crie-t-elle très haut : on dira que c’est ou madame Z***. » Et elle nomme deux gros personnages. La chose s’ébruite. L’auteur proteste. Les journaux font des sous-entendus. Le public s’intéresse, et prend parti. Vous ne trouvez pas ça déjà très amusant : un gouvernement qui paye quelques personnes pour nous renseigner, nous auteurs dramatiques, sur les concussions, les secrets et les tares des hautes classes, pour nous fournir des sujets de pièces à venir sur nos contemporains les plus glorifiés, ce n’est donc pas là du bon comique ? Enfin la pièce est rendue, grâce à quelques modifications toujours insignifiantes, quelquefois utiles. La foule se précipite. Le bureau de location ne désemplit pas ; — tout le monde veut voir les coquins en question, qui n’existent le plus souvent que dans l’imagination des censeurs trop zélés. La jeunesse, qui est toujours pour le mouvement, le bruit et le progrès, se déclare pour vous ; votre parti vous acclame, votre fortune est faite. Et vous voulez la mort de cette amie-là ? On vous tire un coup de fusil, le fusil crève parce qu’il est mauvais, il emporte le nez de celui qui vous visait, et vous ne pouffez pas de rire ? Qu’est donc devenue la bonne gaieté française, celle de Rabelais, de Lesage, de Voltaire, et de quoi la nourrirez-vous, si ce n’est de la bêtise des grands ? Non, non, non ; respectons la censure ; mettons-la dans du coton ; c’est une fausse ennemie. Si elle nuit à quelqu’un, ce n’est pas à nous. Elle n’existerait pas qu’il faudrait l’inventer. Nous avons le droit de crier contre elle, ce qui est excellent pour les poumons français, qui ont besoin de cet exercice ; mais, au fond, elle fait mieux nos affaires que nous ne les ferions nous-mêmes. Elle nous garantit. Une fois qu’elle a donné son visa, qu’elle finit toujours par donner, quelle sécurité ! Comme nous dormons sur nos deux oreilles ! La censure a permis la pièce, donc la pièce est sans danger ; et, si le gouvernement dit quelque chose, nous lui répondons : « Cela ne nous regarde pas. Prenez-vous-en à votre censure qui est là pour prévoir. »

Mais le droit imprescriptible de la pensée ! mais l’indépendance de l’esprit humain ! mais la dignité du génie forcé de se courber devant des esprits médiocres et routiniers, vous me demanderez ce que j’en fais et si je les compte pour rien ! « Comment ! depuis quinze ans, l’admirable répertoire de Victor Hugo est mis à l’index ! Lucrèce, le meilleur ouvrage de Ponsard, ne peut plus voir le jour ! Le Chevalier de Maison-Rouge, de votre père, est condamné au silence. Legouvé a été forcé de faire imprimer les Deux Reines, et Barrière Malheur aux vaincus ! Vous voyez bien que la censure arrête définitivement. Parce que toutes vos pièces ont fini par être représentées, grâce à vos protections, ou à vos concessions, vous trouvez que tout est pour le mieux ; mais les autres, qui ne sont ni aussi protégés, ni aussi conciliants que vous, les autres qui voient leur carrière, leur fortune, leur renommée, entravées par cette institution despotique, les autres, monsieur, qui ont le respect de leur œuvre, la conscience de leur mission et l’inflexibilité de leur conscience, les autres enfin… »

Assez ! qu’est-ce que ça prouve ? Que les gouvernements, élus du peuple ou élus de Dieu, n’importe où ils prennent leur appui, et tout en faisant grand tapage de leur force, de leur intimité avec la nation, de leur confiance en elle, ont peur de nous, qu’ils tremblent devant un mot, qu’ils admettent que nous pouvons les renverser ou les ébranler en une soirée, qu’ils reconnaissent enfin une puissance supérieure à la leur, celle de la pensée du premier venu, qui n’a ni droit divin, ni électeurs, ni préfets, ni liste civile, ni police, ni canon à son service. — Ça nous coûte quelques billets de mille francs que nous regagnons au centuple sous le gouvernement qui succède, car il y en a toujours un qui succède, et qui est forcé, pendant quelque temps, de faire le contraire de ce que faisait son prédécesseur. Bénissons ces puissants qui redoutent un personnage fictif, une tirade ou une facétie, qui nous constituent une si grande autorité dans l’État, à la face du monde, et qui ne savent pas encore, après tant d’expériences, que nous ne pouvons rien contre eux, comme ils ne peuvent rien contre nous, qu’une allusion n’est jamais qu’un total, et que, si tout le monde comprend et saisit l’allusion qui est dans notre drame ou notre comédie, c’est que, depuis longtemps, cette allusion est dans la pensée et sur les lèvres du public ; que ce n’est pas nous alors qui avons l’opinion pour nous, que c’est eux qui ont l’opinion contre eux ; — que ce n’est pas enfin parce que Beaumarchais a écrit le Mariage de Figaro que l’ancien système a croulé, mais bien parce que l’ancien système croulait de toutes parts, au vu et au su de tous, que Beaumarchais a écrit le Mariage de Figaro, et bâti un chef-d’œuvre sur des ruines ; que les gouvernements ne peuvent être renversés que lorsqu’ils n’ont plus de bases, et que, lorsqu’en secouant un arbre nous en faisons tomber les fruits, ce n’est pas parce que nous sommes forts, c’est parce qu’ils sont mûrs.

Criez contre la censure, mais priez Dieu qu’on vous la laisse. La plus mauvaise plaisanterie qu’on pourrait vous faire, ce serait de la supprimer. Le lendemain (voilà qui serait humiliant !), vous vous trouveriez sous la juridiction de la police. Vos théâtres seraient assimilés à tous les lieux publics, et, au premier scandale, on fermerait la boutique et on confisquerait la marchandise. Vous passeriez des mains d’un administrateur toujours bienveillant aux mains de mouchards toujours brutaux, et, le jour où le gouvernement aurait besoin d’un scandale de théâtre, il enverrait à votre pièce cinquante de ces messieurs, en bourgeois, qui feraient naître ce scandale, et vous seriez mis à pied comme un cocher en contravention. « Mais, au moins, j’aurais dit ma pensée une fois. » Non, car les directeurs, toujours sous la menace de cette mesure de sûreté, se seraient faits censeurs à leur tour. Vous auriez trouvé dans leurs intérêts matériels de bien autres adversaires que dans les routines administratives, et ils vous auraient envoyé promener, vous et votre pensée, si vous aviez été trop récalcitrants. — C’est alors que vous auriez regretté cette bonne vieille censure, avec ses lunettes sans verre et ses ciseaux mal affilés, dont on raconte les bévues, le soir au coin du feu, duègne somnolente dont la Muse vole si facilement les clefs quand elle veut courir la campagne.

Ce qu’il faudrait, ce que vous voudriez, ce que je voudrais, ce qui serait plus simple, plus digne et plus honorable pour tout le monde, ce serait la liberté absolue, loyale, sans restrictions ni surprises, qui laisserait au spectateur, ce dont il s’acquitterait fort bien, le droit de censurer tout seul, et qui ne mettrait pas un tiers entre le producteur et le consommateur de la pensée. Malheureusement, c’est un rêve.

« Eh bien, et l’Angleterre, où le mot censure n’existe même pas ? »

L’Angleterre ! c’est vrai ! quel peuple ! quelle liberté ! Il y a quinze ans que la France, pays flétri par la censure, a laissé représenter la Dame aux Camélias, je vous défie de faire représenter cette pièce à Londres. Elle y est défendue depuis le même temps. Par qui ? On n’en sait rien. Quand la censure n’est plus faite par quelqu’un, elle est faite par tout le monde. Des mots ! des mots ! des mots ! comme dit Hamlet, né comme tous les chefs-d’œuvre sous un gouvernement despotique. Savez-vous ce qui est difficile, quel que soit le gouvernement ? Ce n’est pas de faire jouer une bonne pièce, c’est de la faire. Commençons par là. Chef-d’œuvre écrit a le temps d’attendre.

Tout à la joie du succès et à l’enthousiasme de la , j’écrivis, en tête de la première édition du drame la Dame aux Camélias, les lignes suivantes, que je réimprime avec plaisir au moment où madame Doche vient de reprendre le rôle de Marguerite avec le même talent qu’autrefois :

« Madame Doche a incarne le rôle de telle façon, que son nom est à jamais inséparable du titre de la pièce. Il fallait toute la distinction, toute la grâce, toute la fantaisie qu’elle a montrées sans effort pour que le type difficile et franc de Marguerite Gautier fût accepté sans discussion. Rien qu’en voyant paraître l’actrice, le spectateur s’est senti prêt à tout pardonner à l’héroïne. Je ne crois pas qu’une autre personne, à quelque théâtre qu’elle appartînt et quelque talent qu’elle eût, aurait pu, comme elle, réunir toutes les sympathies autour de cette nouvelle création. Gaieté fine, élégante, nerveuse, abandon familier, câlinerie mélancolique, dévouement, passion, résignation, douleur, extase, sérénité, pudeur dans la mort, rien ne lui a manqué, sans compter la jeunesse, l’éclat, la beauté, le brio, qui devaient compléter le rôle et qui en sont le corps et la plastique indispensables. Il n’y a pas eu un conseil à lui donner, pas une observation à lui faire ; c’est au point qu’en jouant le rôle de cette façon elle avait l’air de l’avoir écrit. Une pareille artiste n’est plus un interprète, c’est un collaborateur. »

Maintenant, avais-je ou n’avais-je pas, moralement,

le droit de mettre en lumière et de présenter sur la scène cette classe de femmes ? Évidemment oui, j’avais ce droit. Toutes les classes de la société appartiennent au Théâtre et principalement celles, qui, aux époques de transformation, surgissent tout à coup et impriment à une société un caractère d’exception. Parmi celles-ci, il faut ranger nécessairement les femmes entretenues qui ont sur les mœurs actuelles une influence indiscutable.

Molière, vivant de nos jours, n’eût pas laissé ce monde nouveau commencer ses évolutions sans l’arrêter un instant au passage, sans le visiter et sans dire au public : « Prenez garde ! il y a là un phénomène, et un danger sérieux. »

Cependant, il n’eût pas marqué la coupable avec le fer dont il s’est servi contre Tartufe. Tartufe, c’est le mal volontaire ; c’est l’intelligence, l’instruction, le respect des choses saintes, la bonne foi humaine, Dieu lui-même mis au service du mensonge, de la convoitise et du libertinage. Le mal produit par la courtisane, mal aussi redoutable dans son genre que celui que peut faire Tartufe, est cependant sans préméditation et surtout sans hypocrisie. Il s’étale au grand jour, il ouvre une boutique, il accroche une enseigne à sa maison, il y cloue un numéro. Il faut être bien niais pour s’y laisser tromper, ou bien corrompu pour s’y plaire ; mais ce mal a une excuse dans la misère, dans la faim, dans l’absence d’instruction, dans les mauvais exemples, dans l’hérédité fatale du vice, dans l’égoïsme de la société, dans l’excès de la civilisation, dans cet éternel argument : l’amour. La coupable appelle plutôt la consolation et l’appui que le châtiment et la flétrissure. Son crime est notre crime et nous ne pouvons être bons juges là où nous avons été si mauvais conseillers. Molière fût donc resté la main en l’air au moment de frapper, et son grand bon sens lui eût dit : « Prends garde ! le crime de cette femme n’est pas aussi grand qu’il paraît. Veux-tu une vraie coupable, retourne-toi et regarde celle-ci ! » Et le moraliste eût pu voir une créature sereine qui, n’ayant d’excuse ni dans la misère ni dans le mauvais exemple, ni dans l’ignorance, foule sous ses pieds, tranquillement et impunément, le mariage, la famille, la pudeur au profit de son seul plaisir. Celle-ci est vraiment criminelle ; celle-ci est vraiment dangereuse ; celle-ci enfin mérite la colère du poète et l’indignation du spectateur ; et cependant c’est à celle-ci qu’on veut pardonner, sous prétexte qu’elle a succombé à l’amour, au sentiment, à la nature, qu’elle s’est donnée enfin, mais qu’elle ne s’est pas vendue.

Vendue ! voilà la cause de réprobation éternelle.

Expliquons-nous une bonne fois sur ce honteux trafic de l’amour ! Nous sommes ici pour causer, n’est-ce pas ? nous sommes tous gens qui savons plus ou moins à quoi nous en tenir sur la vie, car je pense que vous n’avez pas plus donné ce livre à vos filles que vous ne les avez conduites à mes pièces ; nous pouvons donc parler librement, sincèrement surtout. J’en profiterai pour vous dire ce que personne ne dit, peut-être parce que tout le monde le pense et que l’on aurait honte de s’avouer publiquement ses turpitudes secrètes. Il est bien plus commode de les jeter dans une classe spéciale, sorte d’égout collecteur, et de se pavaner, sur le trottoir qui le couvre, dans l’estime de soi.

Une fille sans éducation, sans famille, sans profession, sans pain, n’ayant pour tout bien que sa jeunesse, son cœur et sa beauté, vend le tout à un homme assez bête pour conclure le marché. Cette fille a signé son déshonneur et la société l’exclut à tout jamais.

Une fille bien élevée, née de famille régulière, ayant à peu près de quoi vivre, habile et résolue, se fait épouser par un homme qui pourrait être son père, son grand-père même, qu’elle n’aime pas, bien entendu, immensément riche. Elle l’enterre au bout d’un mois (exemples récents). Cette fille a fait un beau mariage, et la société l’accueille à bras ouverts, femme et veuve.

Un homme, c’est-à-dire un être fort, créé pour protéger, secourir, travailler, issu de grande famille, mais pauvre, au lieu d’embrasser une carrière quelconque qui lui donnerait un pain honorable, troque son nom, son titre et ses armes contre la fille ou plutôt contre la fortune d’un cabaretier quelconque, enrichi dans la vente et la sophistication des alcools ! Ce gentilhomme a fait une bonne affaire et personne ne lui dit rien.

En bonne conscience, les trois personnes se valent, et je ne vois pas où les deux autres prendraient le droit de mépriser la première.

Maintenant, supposez que la fille qui s’est vendue, au lieu de se vendre, ait résisté aux tentations, qu’elle soit demeurée honnête, qu’elle ait travaillé dans un magasin et se soit contentée de trente sous par jour, vivant, elle et sa mère, de pain, de pommes de terre, d’un peu de charcuterie et d’eau.

C’est héroïque, n’est-ce pas ? Vous connaissez ce sacrifice, vous, , et vous avez un fils qui l’aime, cette fille. De cette fille, ferez-vous votre bru ? Non. Vous n’avez pas de fils, vous ne courez donc aucun danger, mais vous êtes une femme du monde ; cette fille, la ferez-vous asseoir à votre table ? de cette fille, qui vous est supérieure puisqu’elle lutte et triomphe, ferez-vous votre amie, votre égale seulement ? Non. Qu’est-ce qu’elle gagne donc à rester honnête ? L’estime d’elle-même, soit, et l’hôpital, au bout de quinze jours de chômage, ou, de guerre lasse, un ouvrier qui l’épouse, se grise et la bat. Supposons, puisque nous sommes dans les hypothèses, que cet ouvrier, au lieu de se griser et de la battre, soit intelligent, fasse fortune, qu’il lui naisse une fille de cette femme et qu’il donne à cette fille un million de dot, sans compter les espérances. Lui donnerez-vous votre fils, à cette riche prolétaire ? Répondez, chère ? Parfaitement. L’argent est donc la bonne raison pour vous. Eh bien, pourquoi ne voulez-vous pas qu’il soit une bonne raison pour cette créature sans famille, sans éducation, sans exemples, sans conseils et sans pain ?

« Qu’elle se vende ; me direz-vous, chère , je ne l’en empêche pas, mais vous ne pouvez pas m’empêcher de la mépriser et de l’exclure. »

Soit. La lutte commence, alors. Eh bien, surveillez attentivement votre fils et vos actions de la Banque, chère ! car cette fille ne va plus avoir qu’une idée, c’est de s’emparer de l’un et des autres, et, si elle y arrive, ce sera de bonne guerre, voilà tout.

En refusant à la vertu le droit d’être un capital, vous avez donné au vice le droit d’en être un.

Maladroits ! quand une nation chrétienne, catholique même, pratique ou prétend pratiquer une religion d’humilité, de charité, de pardon, religion qui a déifié la femme en supposant une vierge mère d’un Dieu, en absolvant Madeleine et en pardonnant à la femme adultère ; quand un peuple qui invoque toujours sa révolution de 89, qui veut la justice, la liberté, l’égalité non seulement pour lui, mais pour les autres ; quand un peuple qui a trouvé le moyen de se faire appeler le peuple le plus brave, le plus chevaleresque, le plus spirituel de tous les peuples est assez hypocrite, assez lâche et assez stupide pour permettre que des milliers de filles jeunes, saines, belles, dont il pourrait faire des auxiliaires intelligentes, des compagnes fidèles, des mères fécondes, ne soient bonnes qu’à faire des prostituées avilies, dangereuses, stériles, ce peuple mérite que la prostitution le dévore complètement, et c’est ce qui lui arrivera.

Retournez-vous et regardez le chemin que vous avez laissé parcourir à cette formidable ennemie.

Mettons de côté la prostitution légale, celle que la loi autorise, encourage presque, car la loi encourage tout ce qu’elle tolère, mettons de côté cette prostitution que la civilisation déclare nécessaire, indispensable même dans une société comme la nôtre, ne fût-ce que pour les militaires, qui ne peuvent pas s’en passer dans les loisirs de la garnison (conséquence immorale de cette autre immoralité qu’on appelle la guerre), et ne nous occupons que de la prostitution élégante, sentant bon, sur laquelle je vous ai fait pleurer : vous allez voir ce que vous avez permis et où nous allons.

Une femme galante, car il y a trente ans on ne disait pas encore une femme entretenue, ni une lorette, ni une biche, ni une petite dame, ni une cocotte, tant il faut de noms différents pour désigner aujourd’hui cette vaste famille, une femme galante n’était pas un accident rare, mais un accident secret. Un homme du monde, un homme marié, un fils de famille, un gros négociant, un banquier, un vieux général entretenait une femme qui, presque toujours assez bien élevée, avait été séduite par un ami de la famille, quelquefois par un parent, puis abandonnée _ comme de raison, et qui vivait dans une demi-honnêteté de cette espèce de demi-mariage. Elle ne compromettait pas l’homme qui lui venait en aide, elle ne s’affichait pas outre mesure, et elle était souvent assez distinguée pour qu’il pût lui donner le bras et répondre aux honnêtes femmes qui lui demandaient : Quelle est cette dame avec qui je vous ai rencontré ? « C’est une dame. » Si ces femmes avaient un certain luxe, ce luxe était tout intérieur, tout intime. Une femme galante possédant une voiture, une demi-fortune, faisait révolution dans son quartier. Ces dames employaient, pour tromper l’homme à qui elles devaient leur bien-être, les mêmes ruses qu’une véritable femme mariée pour tromper son mari ; car elles risquaient autant, plus même que l’épouse légitime, n’ayant pas comme celle-ci une dot à réclamer judiciairement. Ces hommes qui les gardaient dix ans, quinze ans, toute leur vie quelquefois, ne les quittaient jamais ou ne mouraient pas sans leur assurer une fortune modeste mais définitive. Ils les épousaient quelquefois, et cela ne paraissait pas très extraordinaire.

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