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La Conférence entre Luther et le Diable au sujet de la messe

Martin Luther · 1875 · Free in the US

11,353 words · about 48 min to read

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Author
Martin Luther
Language
French
Published
1875
Length
11,353 words · about 48 min
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AVANT-PROPOS

L’Abbé de Cordemoy était un savant homme de la fin du XVII siècle, qui avait pris à tâche de ruiner le Calvinisme par des arguments, puisque les dragonnades de son Roi n’avaient pu en venir à bout. Procédé moins royal, il est vrai, mais plus humain: aussi en sommes-nous reconnaissant à ce digne prêtre, et ne regrettons-nous pas de remettre son nom en lumière.

De tous les ouvrages de controverse qu’il a publiés contre les Protestants, celui-ci est peut-être le moins volumineux; mais, ayant Luther et Satan pour collaborateurs, c’est, nous le croyons bien, celui qui mérite le plus d’être conservé. Les anciennes éditions (Paris, 1681, 1684, 1701, in-12) sont devenues introuvables, et si nous pouvons les reproduire pour l’édification des lecteurs du XIX siècle, c’est grâce à un autre abbé, Lenglet-Dufresnoy, curieux et bibliophile autant que dévot, qui faisait ses délices des Lettres, après les devoirs de son état, comme il le dit lui-même d’un de ses confrères. Les devoirs de son état n’ont pas empêché Lenglet-Dufresnoy de donner au public les collections complètes et joyeusement commentées de nos vieux rimeurs : Le Roman de la Rose, Clément Marot, Régnier, etc. Il est même l’auteur d’une Dissertation sur les romans, dont le second tome contient une bibliographie assez piquante des facéties les plus gaillardes que l’esprit Gaulois eût encore produites. Rien d’ailleurs de plus orthodoxe: il continuait ainsi la tradition de l’Église, laquelle se glorifie tous les jours, et à juste titre, ne l’oublions pas, d’avoir sauvé du naufrage ces maîtres charmants du gai savoir antique, Horace, Catulle, Ovide, Martial, Pétrone, et tant d’autres. Donc, pour en revenir à notre Opuscule, il était déjà fort rare, lorsque Lenglet-Dufresnoy eut l’idée de le réimprimer, avec des notes de lui, dans son Recueil de Dissertations sur les Apparitions, les Visions et les Songes (Paris, 1715, 4 vol.in-12). « Cette pièce, dit-il, est très importante par sa singularité. Qui ne sera surpris de voir que Martin Luther, homme de beaucoup d’esprit, avoue dans la Relation de cette conférence, que c’est de l’Ange de ténèbres, auteur du mensonge, et que tout Chrétien doit avoir en horreur, qu’il tient une Doctrine, qui pour être crue, par l’homme fidèle, qui pour être adoptée par une société entière, devait du moins être proposée par un Ange de lumières, reconnu avec certitude comme envoyé par l’Auteur de toute vérité ? Je m’en rapporte aux plus zélés Protestants, ses disciples. N’est-ce pas un excès condamnable dans Luther de s’être livré à ses préventions et d’avoir abandonné le sentiment unanime de l’Église Catholique, pour suivre aveuglément les suggestions du Démon, que dans le moment de leur conférence reconnaît lui-même pour un séducteur et un Ange de ténèbres ? Nous avons cru, aux Remarques de M.l’Abbé de Cordemoy, en pouvoir ajouter quelques autres également intéressantes. Que les Protestants qui cherchent le vrai, qui ne craignent rien tant que de se voir trompés, ne doivent-ils pas penser à la lecture de cette pièce, reconnue et avouée pour être de Luther même; pièce néanmoins qui fut un des motifs qui le fit passer du séjour de la vérité dans celui de l’erreur? Que ne diraient-ils pas contre nous, s’ils avaient un semblable titre à nous opposer c’est ce que nous abandonnons à leurs sages et prudentes réflexions. »

Que les Protestants ne doivent pas même écouter Luther.

Après tous ces témoignages, on ne peut douter que cette pièce ne soit de Luther. Mais en même temps il y a lieu de s’étonner que les Protestants, rendus à la seule lumière de la saine et droite raison, aient pu regarder Luther comme un homme dont Dieu s’était servi pour rétablir la pureté de l’Évangile car il ne faut que le sens commun, pour être convaincu qu’on ne doit pas même écouter celui qui se vante d’avoir appris du Démon ce qu’il veut enseigner aux autres. Aussi voit-on que les faux Prophètes ont toujours dit, pour donner de l’autorité à leurs paroles, qu’ils étaient inspirés d’en haut. Ce n’est

qu’en supposant des entretiens secrets avec la Déesse Égérie, que Numa Pompilius fit recevoir au peuple Romain plusieurs choses qui regardaient le culte des faux Dieux.

Ce n’est qu’en feignant de nouvelles révélations, que Montan séduisit tant de Chrétiens, et Tertullien même, qui avait fait paraître avant sa chute un si grand zèle pour l’Église. Ceux qui suivirent Mahomet, ne crurent à ses discours, que parce qu’il se vantait d’être un grand Prophète, et qu’il avait assez d’adresse pour leur persuader que l’Ange Gabriel lui parlait souvent de la part de Dieu. Mais, sans rechercher dans l’antiquité de semblables exemples, on en trouve dans le dernier siècle, où tant d’imposteurs se sont élevés contre la doctrine de l’Église. Carlostadt, qui avait été un des premiers Disciples de Luther, et qui avait entièrement rompu avec lui au sujet de l’Eucharistie, osa bien dire, pour se faire aussi des sectateurs, que c’était du Père éternel qu’il avait appris le nouveau sens qu’il donnait à ces paroles: Ceci est mon Corps.

L’Histoire de tous les temps fait donc connaître que, pour attirer l’attention des hommes, il faut leur persuader que ce qu’ils entendent vient de Dieu; et jamais il n’y a eu que Luther qui ait pu se faire croire, en déclarant, comme il fait, que le Démon est son maître. Mahomet a beau dire que l’Ange Gabriel est le sien, tous les Chrétiens ont horreur de ses impostures. Carlostadt a beau feindre que le Père éternel lui a fait entendre le sens des paroles de l’institution de l’Eucharistie, Luther se moque le premier de ce fanatique, et les Protestants, aussi bien que les Catholiques, le regardent comme un insensé. Mais dès que Luther dit que c’est à la persuasion du Diable qu’il a aboli les Messes privées, alors tous les Protestants l’écoutent avec respect, le regardent comme un Apôtre et soutiennent même, quand on les presse, que le Démon lui a découvert une vérité inconnue à toute l’Église. À quel égarement n’est-on pas sujet quand on abandonne, comme

donne, comme font les Protestants, la doctrine de cette Église, pour ne suivre que des nouveautés? Et n’est-il pas visible que Dieu les a livrés à un sens réprouvé, parce qu’ils ont changé la vérité en mensonge?

Au reste, s’ils avaient eu soin de consulter l’Écriture sainte, qu’ils se vantent de suivre uniquement, ils se seraient bien gardés d’écouter ce que le Démon n’a suggéré à Luther, que pour le perdre. En effet l’Apôtre S. Jean recommande aux fidèles de ne pas croire à tout esprit, mais d’éprouver si les esprits sont de Dieu. Ainsi, dès qu’on connaît que c’est le Démon qui parle, comme Luther nous en assure, il faut être sourd à tout ce qu’il dit. S. Paul écrit aux Galates que si un Ange du Ciel annonce un autre Évangile que celui qui a été annoncé, qu’il soit anathème. On doit donc à plus forte raison rejeter ce que le Démon annonce à Luther contre la doctrine qui avait été annoncée jusqu’alors à tous les fidèles sur le sacrifice de la Messe. Le même Apôtre, qui dit aux Corinthiens que Satan se transforme en Ange de lumière pour nous tromper, n’a pas cru les devoir avertir de ne pas l’écouter, lorsqu’il leur parlerait comme Satan, et qu’ils le reconnaîtraient pour tel; parce qu’il jugeait bien que des hommes raisonnables ne se laisseraient jamais surprendre aux discours de ce malin Esprit, tant qu’il leur parlerait à découvert.

Il est donc étonnant que Luther, sachant que c’était Satan même qui lui parlait, l’ait écouté avec tant de soumission; il est encore plus étonnant que tous les Protestants aient pu se persuader que Luther fût envoyé de Dieu pour réformer l’Église, après les avoir assurés que Satan est le premier Docteur de cette nouvelle réforme.

Enfin les Protestants n’eussent jamais pu croire que le Démon eût dit la vérité à Luther, s’ils avaient fait une sérieuse réflexion sur la manière dont Notre-Seigneur réfute les Pharisiens, quand ils l’accusent de chasser les Démons par la puissance du Prince des Démons. Comment, leur dit-il, Satan peut-il chasser Satan? et si un Royaume est divisé contre lui-même, il est impossible qu’il se soutienne:

si donc Satan se soulève contre lui-même, le voilà divisé; il est impossible qu’il subsiste, et il faut que sa puissance finisse.

Ce discours de Jésus-Christ montre évidemment que le Démon ne peut vouloir abolir une chose dont il est lui-même l’auteur. D’où il faut conclure que, puisqu’il a suggéré à Luther d’abolir les Messes privées, il n’en a pas été l’auteur, autrement il se serait détruit lui-même: ce qui ne peut lui arriver suivant la doctrine de Jésus-Christ. C’est donc pécher contre le Saint Esprit, à l’exemple des Pharisiens, que de soutenir, comme font les Protestants, que les Messes viennent du Démon et s’ils avaient raisonné ou en Chrétiens ou même en personnes raisonnables, jamais ils ne se seraient séparés de l’Église Catholique, parce qu’ils auraient vu que le Démon ne pouvant combattre que ce qui est saint, il fallait de nécessité que les Messes qu’il voulait abolir fussent saintes.

Mais, sans alléguer ici l’Écriture, ce que Luther écrit des Sacramentaires, ou de ceux qui nient la présence réelle de Jésus-Christ dans l’Eucharistie, montre assez que lui-même ne devait pas seulement être écouté. Car ce nouveau Docteur, ne pouvant souffrir que d’antres que lui se mêlassent de faire les Réformateurs, dit, pour donner de l’horreur des Sacramentaires, que le Diable a parlé par leur bouche. Si donc Luther veut qu’on rejette la doctrine des Sacramentaires parce qu’elle vient du Diable, quoiqu’aucun d’eux n’ait dit qu’elle en venait, peut-on sans folie écouter Luther et suivre sa doctrine, après qu’il a déclaré hautement qu’il la tenait du Diable même? C’est néanmoins ce que font tous les Protestants; et Luther a tant d’autorité sur leur esprit, qu’ils aiment mieux le croire, quoique le Démon ait prévalu contre lui, que d’écouter l’Église Catholique, contre laquelle Jésus-Christ a promis que les portes d’Enfer ne prévaudraient jamais. Mais rien ne fait mieux voir jusqu’où va leur prévention et leur aveuglement, que les différents moyens dont ils se servent pour justifier Luther.

Que les Protestants s’efforcent en vain de justifier Luther.

Les uns disent que cet entretien de Luther avec le Diable n’est qu’un songe: mais, pour parler ainsi, il faut ne l’avoir pas lu, car Luther assure lui-même, qu’il était bien éveillé, lorsque le Diable vint disputer avec lui. D’ailleurs, quand on supposerait, contre le témoignage de Luther, que ce fût un songe, la cause des Protestants n’en serait pas meilleure, puisqu’il serait toujours certain que Luther aurait cru à ce songe: ce qui est indigne non seulement d’un Chrétien, mais d’un homme tant soit peu raisonnable.

D’autres prétendent que c’est une figure de Rhétorique, ou une Parabole, dont Luther s’est servi pour mieux représenter les troubles de sa conscience, qui lui reprochait d’avoir dit si longtemps des Messes privées, ou même pour faire connaître les accusations que le Diable formerait contre lui au Jugement de Dieu. Luther, dit M.Claude, suivant le style des Moines de ce temps-là, qui avaient accoutumé par FIGURE DE RHÉTORIQUE de, remplir les livres de leurs exploits contre le Diable, rapporte que s’étant une fois réveillé pendant les ténèbres de la nuit, le Diable se prit à l’accuser d’avoir fait idolâtrer le peuple de Dieu, et d’avoir idolâtré lui-même durant quinze ans qu’il avait dit des Messes privées. Il n’y a rien en tout cela qui s’éloigne du devoir d’un homme de bien, ni qui ne soit entièrement innocent, soit qu’on prenne cette narration au pied de la lettre, soit qu’on la prenne comme une espèce de FIGURE ou de PARABOLE. Il dit que le Diable l’accusait dans son cœur; cela signifie qu’il se représentait lui-même, dans sa conscience, les accusations que le Démon pourrait un jour former contre lui devant le Tribunal de Dieu, etc. Voilà ce que dit M.Claude pour défendre Luther.

Mais, jamais l’Orateur a-t-il donné l’exemple d’une pareille figure de Rhétorique, et M.Claude lui-même n’avoue-t-il pas que cette manière d’exprimer les choses sous la forme d’un combat contre le Diable, est un peu éloignée de l’usage commun? On n’a donc qu’à lire Luther, pour voir qu’il n’a voulu faire qu’un récit simple et naïf de ce qui s’était passé dans sa Conférence avec le Diable, et non pas une Parabole. Car la Parabole feint une chose pour en faire entendre une autre; et il paraît que Luther parle en cet endroit à découvert de ce qui lui est arrivé. Il ne dit pas, comme lui fait dire M.Claude, que le Diable l’accusa dans son cœur; mais qu’une nuit, étant bien éveillé, le Diable vint disputer avec lui. Il rapporte les paroles de ce mauvais Esprit, avec les réponses qu’il lui fit; et ces réponses font connaître qu’il n’était nullement en peine sur le sujet des Messes privées, lorsque le Diable s’avisa de l’en faire douter: il assure même qu’il les avait dites de bonne foi jusqu’alors. Ce qui marque que sa conscience n’en était point agitée; et qu’ainsi M.Claude a tort de dire que le récit de Luther sur son entretien avec le Diable, soit une Parabole, pour expliquer les agitations intérieures de sa conscience au sujet des Messes privées.

Une seconde raison pour montrer que ce ne saurait être une Parabole, est que Luther (après avoir rapporté les arguments du Démon, comme des choses qui lui étaient nouvelles, et qui le persuadaient à mesure qu’il les entendait, et après avoir expliqué toute la suite de leur dispute), assurequ’il est presque impossible de soutenir en ces occasions l’impétuosité du Démon.

Mais une observation, qui suffit seule pour convaincre tous les esprits raisonnables que Luther n’a point voulu faire une Parabole, est qu’il dit, après avoir fait le récit de sa Dispute avec le Diable, qu’Empserus, Œcolampade, et plusieurs autres ont perdu la vie dans de semblables disputes.

Ce n’est donc pas, et ce ne saurait être une Parabole. Aussi M.Claude avoue que celle-là serait fort extraordinaire; et comme il prévoit bien que les gens de bon sens ne

s’y tromperont pas, il tâche de surprendre les faibles, en alléguant un exemple par lequel il prétend montrer, que les Moines de ce temps-là remplissaient leurs livres de leurs exploits contre le Diable.

Il tire cet exemple de S. Antonin, qui rapporte, «que S. Dominique trouva une nuit le Diable lisant un papier; qu’il lui recommanda par Jésus-Christ de lui montrer ce qu’il lisait; à quoi le Diable obéit au nom de Jésus-Christ; et que S. Dominique ayant vu ce papier, s’en servit utilement pour corriger les Religieux de certains défauts que le Diable avait remarqués, pour leur en faire reproche au Jugement de Dieu.» Cela se peut (pour user des termes: de M.Claude) appeler un exploit d’un Moine contre le Diable, car ce Saint force le Diable au nom de Jésus-Christ de lui déclarer ce qu’il voulait tenir secret jusqu’au jour du Jugement. Au lieu que Luther, bien loin de se signaler contre le Diable par quelque victoire, avoue que le Diable l’a vaincu par ses raisons: de sorte que cela se peut appeler Exploit du Diable contre un Moine.

Ce qui est bien différent de ce qui arriva, dit-on, à S. Dominique: le Diable ne voulait pas l’instruire, et ce mauvais esprit ne lui donna le papier qu’il tenait, que par la force qu’a toujours sur lui le nom de Jésus-Christ. Sans cela il n’eût point fait connaître à S. Dominique les défauts de ses Frères, parce qu’il ne dit jamais une vérité utile que par contrainte. C’est pourquoi M.Claude, qui le sait, s’est bien donné de garde, dans le rapport de cette histoire, d’exprimer, comme fait S. Antonin, que ce fut au nom de J.-C. que le Diable obéit à S. Dominique, de peur qu’il ne parût alors que le Diable avait été forcé, et afin qu’on pût croire qu’il avait instruit S. Dominique, comme il avait instruit Luther. Mais la manière dont le Diable aborda Luther, fait bien voir qu’il ne l’aborda que pour séduire. Luther ne l’appelait point; le Diable lui exposa ses raisons sans y être forcé; Luther exposa les siennes avec le plus de force qu’il put. Enfin il céda; et c’est sur les instructions d’un tel Maître qu’il a fait abolir, par ceux qui l’ont suivi, le sacrifice de la Messe.

Au reste, quand on accorderait à M.Claude tout ce qu’il veut, c’est-à-dire que ce récit de Luther n’est qu’une Parabole, les choses n’en iraient pas mieux pour la Réforme; car, dans cette Parabole, le Diable fait toujours le premier personnage, qui est celui de Maître, et Luther n’y paraît que comme un Disciple trop soumis. Cela, comme on voit, n’est pas fort avantageux pour des gens qui regardent Luther comme leur premier Réformateur; et M.Claude dira tant qu’il lui plaira, pour éblouir ses lecteurs, qu’il n’y a rien en tout cela qui s’éloigne du devoir d’un honnête homme, ou qui ne soit du mouvement d’une bonne conscience; il ne le fera jamais croire à ceux qui ont tant soit peu de sens. Aussi M.Pajon, homme habile, et Ministre d’Orléans, s’est bien donné de garde, dans sa réponse au Livre des Préjugés, de relever l’endroit où il est parlé de cette conférence du Diable avec Luther; il a bien vu qu’il valait mieux se taire que d’imiter M.Claude, en ne disant que des choses absurdes, aussi contraires à la raison qu’au récit de Luther.

Un Ministre Anglais a cru se tirer d’embarras, et en même temps persuader aux simples que la Messe était une invention du Diable, en nous objectant qu’on trouve dans les écrits de Surius, qu’un jour le Diable ayant pris la figure d’un Ange, s’apparut à un certain Abbé, et l’exhorta à célébrer la Messe.

Mais il n’y a qu’à lire cette histoire, pour y voir tout le contraire de ce que ce Ministre veut établir, et pour être convaincu de sa mauvaise foi. Voici comme la chose est rapportée dans Surius au premier jour de Juin: «Le saint homme Siméon eut ordre d’aller sur le mont Sinaï, et d’y demeurer quelque temps: il fit ce qu’on lui commandait; et l’Ennemi ancien lui dressa de nouveaux pièges pour le surprendre. Le Démon l’exhorta une nuit à célébrer la Messe: mais Siméon, qui n’était ni endormi ni éveillé tout à fait, lui soutint que personne ne devait exercer ce ministère sans avoir l’ordre de Prêtrise. L’Ennemi redoubla ses instances, en lui disant qu’il était. Ambassadeur de Dieu; que Jésus-Christ voulait cela et qu’il ne fallait pas que

ce saint lieu fût privé plus longtemps d’un tel ministère.

Comme il vit que Siméon lui résistait toujours, alors, aidé d’un autre Démon, il le tira du lit, et après l’avoir bien éveillé, il le traîna devant l’Autel, où il le revêtit de l’Aube. Mais sur la manière de mettre l’Étole il y eut de la contestation le Démon prétendait la mettre à Siméon, comme la met le Prêtre; et Siméon au contraire soutenait qu’elle ne devait lui être mise, que comme la met le Diacre. Enfin le Serviteur de Dieu étant revenu à soi, chassa l’Ennemi par la force de la prière et par le signe de la Croix.»

On peut voir maintenant quelle différence il se trouve entre l’histoire du Moine Siméon, et celle du Moine Luther. Il est vrai que le Démon tente, ces deux Moines pour les porter à commettre un grand crime. Il veut que le premier, qui n’est que Diacre, dise la Messe, c’est-à-dire fasse une chose que Jésus-Christ n’a permis qu’aux Prêtres de faire; et il veut que le second, qui est Prêtre, non seulement ne dise plus la Messe, mais qu’il regarde encore comme une horrible idolâtrie, ce sacrifice de la nouvelle loi, que Jésus-Christ a institué la veille de sa mort, et que l’Église Catholique a toujours célébré avec tant de vénération.

Voilà donc comme le Démon tente deux Moines: mais Siméon résiste à la tentation, comme doit faire un Disciple de Jésus-Christ; et Luther y succombe malheureusement, comme un homme sans foi. Siméon ne veut pas seulement écouter le Démon, quoiqu’il eût pris la figure d’un Ange, et qu’il se vantât d’être Ambassadeur de Dieu. Luther, au contraire, n’ignore pas que c’est Satan même qui lui parle, il l’écoute cependant comme un Disciple fidèle écoute son Maître. Siméon découvre tous les artifices du Démon, dès que le malin Esprit lui parle contre l’ordre établi dans l’Église; et Luther renverse cet ordre dès que le même Esprit, cet Esprit de trouble lui inspire de le renverser. Enfin Siméon se sert, pour chasser l’ennemi, des armes ordinaires du Chrétien, c’est-à-dire, de la prière et du signe de la Croix; et Luther n’a pas la force de faire la même chose, parce que d’abord il a donné trop d’entrée au Démon Dans cette détresse, dit-il, et dans ce combat contre le Diable, je voulais repousser cet ennemi, avec les armes auxquelles j’étais accoutumé sous la Papauté. S’il avait été sage et

fidèle à la foi, dès que le Diable commença à lui parler, il se serait servi du bouclier de la foi, pour éteindre tous les traits enflammés de ce malin Esprit; il aurait pris l’épée spirituelle, qui est la parole de Dieu, pour détruire tout ce que le Démon lui disait; et enfin il aurait eu pour le chasser recours à la prière et au nom de Jésus-Christ. Mais ce malheureux Moine, oubliant les vœux qu’il avait faits au baptême, de renoncer à Satan, se laisse prendre à ses vains discours, et au lieu de marcher comme un enfant de lumière, il suit aveuglément la voie où le conduit le Prince des ténèbres.

Il paraît donc que le Ministre Anglais a falsifié l’histoire du Moine Siméon, en rapportant simplement que le Démon l’avait voulu obliger à dire la Messe, d’où il veut faire conclure que c’était la première fois qu’on l’eût dite: au lieu qu’il est rapporté que ce saint Religieux refusa de la dire, parce qu’il n’était pas encore Prêtre. Preuve donc que le Prêtre la disait ordinairement; et que si le Démon a voulu persuader à Siméon de la dire, ce n’a pas été pour lui faire faire une chose qui fût mauvaise en soi, mais pour le porter à en faire une qui ne lui était pas encore permise, parce qu’il n’avait pas reçu l’ordre de Prêtrise, auquel est attachée la puissance de célébrer la Messe.

Au reste cet Autel, cette Aube, cette Étole, cette façon de la mettre, et toutes les autres circonstances rapportées dans Surius, prouvent qu’on disait la Messe avec les mêmes ornements dont on se sert depuis si longtemps, et même sur un Autel. On voit par-là que la Messe n’est pas inventée par le Diable, pour tromper le Moine Siméon; et s’il l’a voulu séduire, ce n’a été qu’en poussant ce Diacre à abuser de l’Autel et des habits sacerdotaux, pour faire une chose qui n’est permise qu’aux seuls Prêtres. Aussi Calvin demeure d’accord qu’on célébrait la Messe bien longtemps avant que le Démon eût tenté le Moine Siméon, puisque ce Religieux ne vivait qu’au commencement de l’onzième siècle, et que Calvin dit que dès le commencement de l’Église Chrétienne on a inventé

la cérémonie de sacrifier Jésus-Christ.

Pourquoi, disent quelques Ministres, blâmer Luther de ce qu’il a eu un entretien avec le Démon? La même chose n’est-elle pas arrivée à Jésus-Christ dans le désert? Cette comparaison est bien odieuse; et c’est se jouer de la Religion que de parler ainsi. Il est vrai que Jésus-Christ a été tenté; mais il l’a été, dit S. Paul, sans être sujet à aucun péché: et comme il a pris notre nature, pour détruire par sa mort celui qui avait l’empire de la mort, c’est-à-dire, le Diable; il a voulu aussi être tenté, pour nous apprendre par son exemple à résister à la tentation, et à n’écouter jamais les suggestions, ni les discours du Diable, qui doivent toujours être suspects à un Chrétien. Jésus-Christ, pressé de la faim, dit S. Chrysostome, ne fait pas néanmoins ce que le Démon lui inspire, pour nous apprendre que nous ne devons jamais rien croire de ce que nous conseille cet ennemi. Comme c’est par là qu’Adam a offensé Dieu, et a violé son ordonnance, Jésus-Christ nous fait voir qu’il ne faudrait pas écouter le Démon, quand même il ne nous porterait pas à désobéir à Dieu.

S. Athanase ajoute qu’il ne faut jamais écouter ce malin Esprit, quoiqu’il allègue l’Écriture pour appuyer ce qu’il dit, parce que son intention est toujours mauvaise. Encore, dit ce Père, que l’hérétique emprunte de l’Écriture sainte ses manières de parler, il doit toujours être suspect: et comme son esprit est corrompu, le Saint Esprit lui dira: Pourquoi racontes-tu mes jugements, et pourquoi mon testament est-il dans ta bouche? Aussi voit-on que Notre-Seigneur ferma la bouche au Démon, qui se servait de l’Écriture sainte en lui parlant.

Au temps de la Conférence avec le Diable, Luther était encore dans le sein de l’Église Catholique.

Si Luther, au lieu d’écouter les faux raisonnements que le Démon tirait de l’Écriture contre le Sacrifice de la Messe, eût repoussé cet ennemi de la vérité, comme avait fait Jésus-Christ, il ne serait pas devenu l’auteur d’un schisme, qui a tant causé de maux à l’Église et à l’État; et les Protestants participeraient encore avec nous au même sacrifice. Ce qu’il y a de plus déplorable, c’est que tous les Docteurs de la nouvelle Réforme ne se servent contre la Messe, que des passages dont le Démon s’est servi pour obliger Luther à l’abolir, et ont tellement accoutumé l’esprit de leurs auditeurs aux fausses explications qu’ils donnent à ces passages, que quand ceux qu’ils ont séduits viennent à lire le récit que Luther a fait de sa Conférence avec le Démon, ils ne peuvent s’empêcher de dire que le Démon avait raison, le reconnaissant ainsi, sans y penser, pour leur premier Réformateur: par là il n’a pas eu besoin de se transformer en Ange de lumière pour les décevoir.

D’autres Ministres, pour empêcher qu’on ne croie que ce soit par les avis du Démon que Luther a commencé sa Réforme, assurent qu’il avait condamné les Messes privées, avant même que le Diable en eût conféré avec lui et ils prétendent le prouver en disant que son livre de la Captivité de Babylone, et celui par lequel il confirma les Augustins de Wittemberg dans la pensée d’abolir la Messe privée, avaient paru longtemps avant qu’il eût composé celui où il parle de sa Conférence avec le Diable.

Il est vrai que ce dernier livre n’a été écrit que longtemps après les deux autres: mais il est vrai aussi qu’il avait eu cet entretien avec le Diable, avant qu’il eût pensé à écrire ces deux ouvrages, ni aucun autre contre les Messes privées. Car en premier lieu, il appelle lui-même cet entretien une Dispute: et

s’il avait été du sentiment du Diable sur les Messes privées, avant que de l’entretenir, leur accord aurait été fait et il n’aurait pas fallu disputer sur ce point, comme ils firent.

En second lieu, il paraît que, quand il eut cet entretien avec le Diable, il croyait encore qu’il y avait sept Sacrements; car le Diable en tire un argument contre lui: Ce sont là, lui dit-il, vos sept Sacrements. Or il est certain que dans son livre de la Captivité de Babylone, il ne parle plus en homme qui croit qu’il y a sept Sacrements; il le nie même formellement: Avant tout, dit-il, il faut que je nie qu’il y ait sept Sacrements, et que je n’en admette pour le présent que trois, savoir le Baptême, la Pénitence et le Pain. D’où il suit nécessairement qu’il n’a écrit son livre de la Captivité, qu’après sa Conférence avec le Diable: car si, dès le temps de cette Conférence, il n’avait cru que trois Sacrements, le Diable aurait mal argumenté contre lui, d’alléguer qu’il en croyait sept.

Il est clair aussi que le livre qu’il écrivit aux Augustins de Wittemberg sur l’Abolition des Messes privées, n’a été fait qu’après cette Conférence, puisque dans ce livre il parle contre les Messes privées, et que dans la Conférence il les soutient de toute sa force contre le diable.

Il paraît même, par les arguments dont ils se servent l’un et l’autre, que Luther était encore dans l’Église. N’ai-je pas reçu, dit-il dès le commencement, l’onction et la consécration des mains de l’Évêque? N’ai-je pas fait toutes ces choses par le commandement de mes Supérieurs?... Pourquoi n’aurais-je pas consacré, puisque j’ai prononcé sérieusement les paroles de Jésus-Christ? Cela marque évidemment qu’il était encore dans l’Église; aussi le Diable, dans cet endroit, lui parle en ces termes: C’est ce que ni toi, ni aucun autre Papiste ne peut nier, et dans un autre: mais toi qui es un impie, et qui ne connais pas Jésus-Christ, tu es là debout tout seul, et tu t’imagines que Jésus-Christ a institué pour toi seul le Sacrement, et un peu plus loin: Tout le reste de l’Église, qui ne sait pas même que

tu dis la Messe, n’apprend rien par toi, et ne reçoit rien de toi; mais toi, seul dans un coin, sans rien dire, tu manges seul, tu bois seul.

Ces paroles ne montrent-elles pas très clairement que Luther disait encore alors des Messes privées? Et vers la fin de son récit, il dit Dans cette détresse et dans ce combat contre le Diable, je voulais repousser cet ennemi avec les armes auxquelles j’étais accoutumé sous la Papauté, et je lui objectais l’intention et la Foi de l’Église... Je veux, lui disais-je, que je n’aie pas cru comme il fallait croire, et que je me sois trompé dans ma pensée; l’Église, néanmoins, a cru en cela comme il fallait croire, et ne s’est pas trompée.

Il marque même que le Diable, en cet endroit, redoublant ses efforts, le pressa avec plus de véhémence qu’auparavant, de montrer où Dieu avait commandé de consacrer en la Foi de l’Église; comment il prouverait que l’Église lui communiquait son intention pour une Messe privée; et que s’il n’avait point la parole de Dieu, il fallait que les hommes l’eussent enseigné sans cette parole, et que sa doctrine sur les messes privées ne fût qu’un mensonge. D’où il résulte que le Démon lui a donné le premier scrupule sur les Messes privées, et les premiers enseignements qui lui ont servi à prétendre réformer l’Église sur ce point.

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