Read here

La Bièvre, les Gobelins, Saint-Séverin

Joris-Karl Huysmans · 1901 · Free in the US

55,317 words · about 3 h 52 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1901 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=La_Bièvre,_les_Gobelins,_Saint-Séverin&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Joris-Karl Huysmans
Language
French
Published
1901
Length
55,317 words · about 3 h 52 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (4)
  1. Front matter about 1 h 56 min
  2. La Bièvre about 13 min
  3. Les Gobelins about 10 min
  4. Le quartier Saint-Séverin about 1 h 33 min

Continue:

Front matter

LA BIÈVRE

les gobelins

SAINT-SÉVERIN

La Bièvre

La Bièvre représente aujourd'hui le plus parfait symbole de la misère féminine exploitée par une grande ville.

Née dans l'étang de Saint-Quentin, près de Trappes, elle court, fluette, dans la vallée qui porte son nom, et mythologiquement, on se la figure, incarnée en une fillette à peine pubère, en une naïade toute petite, jouant encore à la poupée, sous des saules.

Comme bien des filles de la campagne, la Bièvre est, dès son arrivée à Paris, tombée dans l’affût industriel des racoleurs ; spoliée de ses vêtements d’herbes et de ses parures d’arbres, elle a dû aussitôt se mettre à l’ouvrage et s’épuiser aux horribles tâches qu’on exigeait d’elle. Cernée par d’âpres négociants qui se la repassent, mais d’un commun accord, l’emprisonnent à tour de rôle, le long de ses rives, elle est devenue mégissière, et, jours et nuits, elle lave l’ordure des peaux écorchées, macère les toisons épargnées et les cuirs bruts, subit les pinces de l’alun, les morsures de la chaux et des caustiques. Que de soirs, derrière les Gobelins, dans un pestilentiel fumet de vase, on la voit, seule, piétinant dans sa boue, au clair de lune, pleurant, hébétée de fatigue, sous l’arche minuscule d’un petit pont !

Jadis, près de la poterne des Peupliers, elle avait encore pu garder quelques semblants de gaîté, quelques illusions de site authentique et de vrai ciel. Elle coulait sur le bord d’un chemin, et de légères passerelles reliaient, sur son dos, la route sans maisons à des champs au milieu desquels s’élevait un cabaret peint en rouge ; les trains de ceinture filaient au-dessus d’elle, et des essaims de fumée blanche volaient et se nichaient dans des arbustes, dont l’image brisée se reflétait encore dans sa glace brune ; c’était, en quelque sorte, pour elle, un coin de dilection, un lieu de repos, un retour d’enfance, une reprise de la campagne où elle était née ; maintenant, c’est fini, d’inutiles ingénieurs l’ont enfermée dans un souterrain, casernée

sous une voûte, et elle ne voit plus le jour que par l’œil en fonte des tampons d’égout qui la recouvrent.

Plus loin, il est vrai, elle sort de ses geôles, et, divisée en deux bras, suit le chemin de la Fontaine-à-Mulard et de la rue du Pot-au-Lait. Dans ces parages écartés, elle fut autrefois charmante. Entre ces deux ruisseaux, s’étendaient une prairie, plantée d’arbres, et des petits étangs granulés de mouches vertes par des lentilles d’eau ; des fleurs étoilaient l’herbe ; des buissons de mûres enchevêtraient leurs tiges munies d’épines courbes et roses comme des griffes ; le paysage était presque désert ; çà et là, quelques enfants pêchaient des grenouilles ; un cheval blanc paissait ; près d’une chèvre, une femme alignait des cordes pour sécher du linge ; la Bièvre bouillonnait, joyeuse, sur des pierres, tandis qu’à perte de vue dans le ciel s’étageaient les charpentes et les terrasses des mégissiers, au-dessus desquelles se superposaient, séparés par des tuyaux d’usine, les emphatiques et lourds dômes du Panthéon et du Val-de-Grâce.

La rue de Tolbiac, bâtie sur remblai, a rompu l’horizon, que ferme maintenant une ligne de bâtisses neuves ; les peupliers sont coupés, les saules détruits, les étangs desséchés, la prairie morte. Le travail de la Bièvre, désormais accaparée par les tanneurs, bruit, sans haleine et sans trêve.

Pour la suivre dans ses détours, il faut remonter la rue du Moulin-des-Prés et s’engager dans la rue de Gentilly ; alors le plus extraordinaire voyage dans un Paris insoupçonné commence. Au milieu de cette rue, une porte carrée s’ouvre sur un corridor de prison,

noir comme un fond de cheminée incrusté de suie ; deux personnes ne peuvent passer de front. Les murs s’exostosent et se couvrent d’eschares de salpêtre et de fleurs de dartres ; un jour de cave descend sur une boutique de marchand de vin, à la mine pluvieuse, à la devanture éraillée, frappée de pochons de fange, puis ce boyau se casse, dans un autre également étroit et sombre ; l’on arrive à une porte à moitié fermée et sur le fronton de laquelle on lit : « Respect à la loi et aux propriétés », mais, si on lève la tête, on aperçoit au-dessus des murailles de vieux arbres, et par le judas d’une ouverture condamnée, des fusées de verdure, des fouillis de sorbiers et de lilas, de platanes et de trembles ; pas un bruit dans cet enclos retourné à l’état de nature, mais une odeur de terre humide, un souffle fade de marécage ; puis, si l’on continue sa route dans le couloir qui s’achemine en pente, l’on se heurte à un nouveau coude, la sente s’élargit et s’éclaire, et près d’un marchand de mottes, l’on tombe dans une rue bizarre, avec des maisons avariées et des pins de cimetière écimés rejoints entre eux par des fils sur lesquels flottent des draps.

C’est la ruelle des Reculettes, un vieux passage de l’ancien Paris, un passage habité par les ouvriers des peausseries et des teintures. Aux fenêtres, des femmes dépoitraillées, les cheveux dans les yeux, vous épient et vous braquent ; sur le pas de portes à loquet, des vieillards se retournent qui lient des ceps de vigne serpentant le long des bâtisses en pisé dont on voit les poutres.

Cette ruelle se meurt, rue Croulebarbe, dans un délicieux paysage où l’un des bras demeuré presque libre de la Bièvre paraît ; un bras bordé du côté de la rue par une berge dans laquelle sont enfoncées des cuves ; de l’autre par un mur enfermant un parc immense et des vergers que dominent de toutes parts les séchoirs des chamoiseurs. Ce sont, au travers d’une haie de peupliers, des montées et des descentes de volets et de cages, des escalades de parapets et de terrasses, toute une nuée de peaux couleur de neige, tout un tourbillon de drapeaux blancs qui remuent le ciel, tandis que, plus haut, des flocons de fumée noire rampent en haut des cheminées d’usine. Dans ce paysage où les resserres des peaussiers affectent, avec leurs carcasses ajourées et leurs toits plats, des allures de bastides italiennes, la Bièvre coule, scarifiée par les acides. Globulée de crachats, épaissie de craie, délayée de suie, elle roule des amas de feuilles mortes et d’indescriptibles résidus qui la glacent, ainsi qu’un plomb qui bout, de pellicules.

Mais combien attrayantes sont ses deux petites berges ! celle qui longe le mur du verger garni de treilles, plantée de chrysanthèmes et de tomates, hérissée d’artichauts trop mûrs dont les têtes sont des brosses couleur de mauve ! et l’autre, celle qui était jadis réservée aux lavandières, évoque à elle seule toute une antique province, avec ses pavés encadrés d’herbe et ses blanchisseuses, enfouies, au ras de l’eau, jusqu’aux aisselles, dans ces baquets où elles se démènent et chantent, en battant le linge ; ce lavoir des anciens temps est aujourd’hui presque désert ; c’est à peine si une ou deux habitantes de la ruelle descendent maintenant pour savonner dans cette sauce, tout au plus si quelques gamins jouent à la bloquette auprès du mur.

Puis, sous une croûte de terre formant porche, la Bièvre disparaît à nouveau et s’enfonce dans une ombre puante ; la rue Croulebarbe continue, mais toute la gaîté du parc voisin s’arrête. Il ne reste plus, jusqu’à l’avenue des Gobelins, qu’un amas de bouges dont la vicieuse indigence effraye. Pour retrouver la morne rivière, il faut passer devant la manufacture de tapisserie et s’engager dans la rue des Gobelins.

Ici, la scène change ; le décor d’une misère abjecte s’effondre, et un coin de vieille ville, solennelle et sombre, surgit à deux pas des avenues modernes. La rue arbore d’anciens hôtels, convertis en fabriques, mais dont le seigneurial aspect persiste. Au numéro 3, une porte cochère, énorme et trapue, aux vantaux martelés de clous, donne accès dans une vaste cour où de hautes fenêtres évoquent les fastueux salons du temps jadis. C’est l’hôtel du marquis de Mascarini, maintenant encombré par des camions ; des marchands de chaussures, des teinturiers, des apprêteurs ont mué les boudoirs en bureaux de commande et de caisse ; l’absorption du noble passé par la

richesse du temps présent est accomplie. Les millionnaires de la halle aux cuirs occupent en maîtres ces hôtels entourés de jardins verts et galonnés d’un ruban noir par la Bièvre. Plus loin, sur le boulevard d’Italie, par-dessus un petit mur, l’on peut plonger dans ces promenades semées de boulingrins et de corbeilles, entourées de buis, taillées dans le goût vieillot des parcs auliques. La rue des Gobelins aboutit à une passerelle bordée de palissades ; cette passerelle enjambe la Bièvre, qui s’enfonce d’un côté sous les boulevards Arago et de Port-Royal, et de l’autre longe la ruelle des Gobelins, qui est, à coup sûr, le plus surprenant coin que le Paris contemporain recèle.

C’est une allée de guingois, bâtie, à gauche, de maisons qui lézardent, bombent et cahotent. Aucun alignement, mais un amas de tuyaux et de gargouilles, de ventres gonflés et de toits fous. Les croisées grillées bambochent ; des morceaux de sac et des lambeaux de bâche remplacent les carreaux perdus ; des briques bouchent d’anciennes portes, des Y rouillés de fer retiennent les murs que côtoie la Bièvre ; et cela se prolonge jusqu’aux derrières de la manufacture des Gobelins où cette eau de vaisselle s’engouffre, en bourdonnant, sous un pont. Alors, la ruelle élargit ses zigzags et le vieux bâtiment bosselé d’un fond de chapelle que des vitraux dénoncent, sourit avec ses hautes fenêtres, dans le cadre desquelles apparaissent les ensouples et les chaînes, les modèles et les métiers. de la haute lisse.

À droite, la ruelle est bordée d’étables qui trébuchent sur une terre pétrie de frasier et amollie par des ruisseaux d’ordure. Çà et là, de grands murs, rongés de nitre, fleuronnés de moisissures, rosacés de toiles d’araignée, calcinés comme par un incendie ; puis d’incohérentes chaumines, sans étage, grêlées par des places de clous, jambonnées par des fumées de poêle ; et, le soir, les artisans qui logent dans ces masures prennent le frais sur le pas des portes, séparés, par des barres de fer emmanchées dans des poteaux de bois mort, de l’eau en deuil qui, malade, sent la fièvre et pleure.

Sans doute, cette étonnante ruelle décèle l’horreur d’une misère infime ; mais cette misère n’a ni l’ignoble bassesse, ni la joviale crapule des quartiers qui l’avoisinent ; ce n’est pas le sinistre délabrement de la Butte-aux-Cailles, la menaçante immondice de la rue Jeanne-d’Arc, la funèbre ribote de l’avenue d’Italie et des Gobelins ; c’est une misère anoblie par l’étampe des anciens temps ; ce sont de lyriques guenilles, des haillons peints par Rembrandt, de délicieuses hideurs blasonnées par l’art. À la brune, alors que les réverbères à huile se balancent et clignotent au bout d’une corde, le paysage se heurte dans l’ombre et éclate en une prodigieuse eau-forte ; l’admirable Paris d’antan renaît, avec ses sentes tortueuses, ses culs-de-sac et ses venelles, ses pignons bousculés, ses toits qui se saluent et se touchent ; c’est, dans une solitude immense, la silencieuse apparition d’un improbable site dont le souvenir effare, lorsque à trois pas, le long de casernes neuves, la foule déferle sous des becs de gaz et bat, sur les trottoirs, en gueulant, son plein.

Mais ce n’est pas tout ; ce séculaire vestige du vieux Paris confine à des surprises plus extraordinaires encore.

Au milieu de la ruelle, devant la Bièvre, une porte sans battant, percée dans le mur noir, ouvre sur une cour en étoile, formée de coins et de recoins. L’on a devant soi de grandes bâtisses chevronnées, qui se cognent, les unes contre les autres, et se bouchent ; partout des palis clos, des renfoncements abritant de gémissantes pompes, des portes basses, au fond desquelles, dans un jour saumâtre, serpentent de gluants escaliers en vrille ; en l’air, des fenêtres disjointes avec des éviers dont les boîtes cabossent ; sur les marges des croisées, du linge, des pots de chambre, des pots de fleurs plantés d’on ne sait quelles tiges ; puis, à gauche, la cour s’embranche sur un couloir qui colimaçonne, déroulant, tout le long de sa spirale, des boutiques de marchands de vin. Nous sommes dans le passage Moret, qui relie la ruelle des Gobelins à la rue des Cordelières, dans la cour des Miracles de la peausserie. Et, soudain, à un détour, un autre bras de la Bièvre coule, un bras mince, enserré par des usines qui empiètent, avec des pilotis, sur ses pauvres bords. Là, des hangars abritent d’immenses tonneaux, d’é- normes foudres, de formidables coudrets, emplâtrés de chaux, tachés de vert de gris, de cendre bleue, de

jaune de tartre et de brun loutre ; des piles de tan soufflent leur parfum acéré d’écorce, des bannes de cuir exhalent leur odeur brusque ; des tridents, des pelles, des brouettes, des râteaux, des roues de rémouleur gisent de toutes parts ; en l’air, des milliers de peaux de lapin racornies s’entrechoquent dans des cages, des peaux diaprées de taches de sang et sillées de fils bleus ; des machines à vapeur ronronnent, et au travers des vitres, l’on voit, sous les solives où des volants courent, des ouvriers qui écument l’horrible pot-au-feu des cuves, qui des peaux sur une douve, qui les mouillent, qui les « mettent en humeur », ainsi qu’ils disent ; partout, des enseignes : veaux mégis et mort-nés, chabraques et scieries de peaux, teintureries de laine, de poils de chèvre et de cachemyre ; et le passage est entièrement blanc ; les toits, les pavés, les murs sont poudrés à frimas. C’est, au cœur de l’été, une éternelle neige, une neige produite par le envolé des peaux. La nuit, par un clair de lune, en plein mois d’août, cette allée, morte et glacée. devient féerique. Au-dessus de la Bièvre, les terrasses des séchoirs, les parapets en moucharabis des fabriques, se dressent inondés de froides lueurs ; des vermicelles d’argent frétillent sur le cirage liquéfié de l’eau ; l’immobile et blanc paysage évoque l’idée d’une Venise septentrionale et fantastique ou d’une impossible ville de l’Orient, fourrée d’hermine. Ce n’est plus le rappel de l’ancien Paris, suggéré par la ruelle des Gobelins, si proche ; ce n’est plus la hantise des loques héraldiques et des temps nobiliaires à jamais morts. C’est l’évocation d’une Floride, noyée dans un duvet d’eider et de cygne, d’une cité magique, parée de villas, aux silhouettes dessinées sur le noir de la nuit, en des traits d’argent.

Ce site lunaire est habité par une population autochtone qui vit et meurt dans ce labyrinthe, sans en sortir. Ce hameau, perdu au fond de l’immense ville, regorge d’ouvriers, employés dans ce passage même aux assouplissantes macérations des cuirs. Des apprentis, les bas des culottes attachés sur les tibias avec une corde, les pieds chaussés de sabots, grouillent, pêle-mêle avec des chiens ; des femmes, formidablement enceintes, traînent de juteuses espadrilles chez des marchands de vin ; la vie se confine dans ce coin de la Bièvre dont les eaux grelottent le long de ses quais empâtés de fange.

L’aspect féerique de ce lieu diminue, le jour, ou du moins la vue de ses tristes habitants, qui forment comme la population oubliée d’un roi de Thunes, détourne des songes hyperboréens, greffés sur les rêves d’une Italie languissante ou d’un Orient torride ; la réalité refoule les postulations vers les contrées des au-delà, car, en arrivant à la rue des Cordelières, le passage Moret devient modernement sordide. L’on dirait, de ses appentis en lattes, de ses maisons de salive et de plâtre, des voitures de saltimbanques, dételées et pri- vées de roues. Ces boîtes, coiffées de tôle, sont précédées, au dehors, d’escaliers vermoulus, chancis, mous, dont les marches plient et suintent l’eau gardée, dès qu’on les touche. Aux lucarnes, dont les cadres inégaux culbutent, des chaussettes inouïes, qui par leur pointure étonnent, se balancent sous la neige animale des peaux, des chaussettes en gros fil, lie de vin, émaillées de reprises de couleur, épaisses comme des souches.

La Bièvre a désormais disparu, car au bout de la rue des Cordelières le Paris contemporain commence. Écrouée dans d’interminables geôles, elle apparaîtra maintenant, à peine, dans des préaux, au plein air ; l’ancienne campagnarde étouffe dans des tunnels, sortant, juste pour respirer, de terre, au milieu des pâtés de maisons qui l’écrasent. Et il y a alors contre elle une recrudescence d’âpreté au gain, un abus de rage ; dans l’espace compris entre la rue Censier et le boulevard Saint-Marcel, l’on opprime encore l’agonie de ses eaux ; dès que la malheureuse paraît, les Yankees de la halle aux cuirs se livrent à la chasse au nègre, la traquent et l’exterminent, épuisant ses dernières forces, étouffant ses derniers râles, jusqu’à ce que, prise de pitié, la Ville intervienne et réclame la morte qu’elle ensevelit, sous le boulevard de l’Hôpital, dans la clandestine basilique d’un colossal égout.

Et pourtant, combien était différente de cette

humble et lamentable esclave, l’ancienne Bièvre ! Ecclésiastique et suzeraine, elle longeait le couvent des Cordelières, traversait la grande rue Saint-Marceau, puis filait à travers prés sous des saules, se brisait soudain, et, devenue parallèle à la Seine, descendait dans l’enclos de l’abbaye Saint-Victor, lavait les pieds du vieux cloître, courait au travers de ses vergers et de ses bois, et se précipitait dans le fleuve, près de la porte de la Tournelle.

Liserant les murs et les tours de Paris où elle n’en- trait point, elle jouait, çà et là, sur son parcours, avec de petits moulins dont elle se plaisait à tourner les roues ; puis elle s’amusait à piquer, la tête en bas, le clocher de l’abbaye dans l’azur tremblant de ses eaux, accompagnait de son murmure les offices et les hymnes, réverbérait les entretiens des moines qui se promenaient sur le bord gazonné de ses rives. Tout a disparu sous la bourrasque des siècles, le couvent des Cordelières, l’abbaye de Saint-Victor, les moulins et les arbres. Là où la vie humaine se recueillait dans la contemplation et la prière, là où la rivière coulait sous l’allégresse des aubes et la mélancolie des soirs, des ouvriers affaitent des cuirs, dans une ombre sans heures, et plongent des peaux, les « chipent », comme ils disent, dans les cuves où marinent l’alun et le tan ; là, encore, dans de noirs souterrains ou dans des gorges resserrées d’usine, l’eau exténuée, putride.

Symbole de la misérable condition des femmes attirées dans le guet-apens des villes, la Bièvre n’est-elle pas aussi l’emblématique image de ces races abbatiales, de ces vieilles familles, de ces castes de dignitaires qui sont peu à peu tombées et qui ont fini, de chute en chute, par s’interner dans l’inavouable boue d’un fructueux commerce ?

Les Gobelins

L’on songe aux cours désertes de Versailles ou aux préaux vides de l’Institut, quand on entre dans la manufacture nationale des Gobelins. Les cours se suivent, bordées de graves bâtisses ; les fenêtres sont closes et les rideaux tirés ; l’on ne rencontre personne et l’on n’entend rien. Au sortir de l’avenue bruyante des Gobelins, il semble que l’on tombe dans un quartier muet de province morte ; et, forcément, ces larges et mornes maisons vous suscitent l’image du roi , car la plupart d’entre elles ont gardé l’allure solennelle et pimbêche de son temps.

Les constructions élevées au quinzième siècle par Gobelin, tapissier de Reims, qui installa son industrie sur les bords de la Bièvre parce que l’eau de cette rivière était propice aux teintures, ont été, en effet, réédifiées, en partie, par les ordres de Colbert, après que le roi eut acquis ces immeubles et y eut établi des ateliers qu’il qualifia de ce titre pompeux : « Manufacture royale des meubles de la Couronne ».

Pendant deux cents ans, les tapisseries se succédèrent, tissées d’après les cartons de Le Brun, de Van der Meulen, de Coypel, de Vanloo, de Troy, d’Oudry, de Boucher,etc., des tapisseries tour à tour emphatiques et polissonnes ; et l’on reste étonné de la somme de travail fournie par les artisans de la haute lisse, lorsqu’on pense à la lenteur obligée de leur état et aux difficultés pécuniaires qu’il fallut vaincre pour pouvoir continuer de produire des œuvres onéreuses qui ne se vendaient point.

À dire vrai, malgré l’admiration qu’il est de bon goût d’étaler devant les tentures des Gobelins datées du dix-septième et du dix-huitième siècle, j’ai été ravi, après les avoir examinées dans les pièces qu’elles parent, de me trouver en face d’une vieille tapisserie flamande du quinzième, une Salutation angélique d’une naïveté de dessin charmante et aussi d’une couleur demeurée exquise, avec ses carnations de rose — blanche un peu sèche, ses bruns mangés par les fers qu’ils contiennent, ses verts forts en bleu et ses indigos sourds. Elle est autrement vigoureuse, cette pièce, semblable au tableau d’un Primitif, et elle est aussi d’une autre grâce que toutes les tentures aux laines éteintes et aux teintes fanées, comme détrempées dans l’eau des bourdalous dont se servaient les nymphes à tout faire de Boucher.

Et ils sont enviables pourtant, ces tissages chiffonnés du dix-huitième siècle, si on les compare à ceux que nous donnèrent, depuis, les Ehrmann, les Galland, les Lechevallier-Chevignard, et vraiment mieux eût valu fermer boutique que de persister à tramer d’aussi coûteuses bâches ! Mais la manufacture a enfin viré de bord et rompu avec la routine patriarcale de ces pions ; elle ne fait plus exécuter des œuvres frigides avec des teintes mortes ; elle a remonté tous les tons et n’a plus travaillé pour le lendemain, laissant au temps le soin d’apaiser les nuances trop volontaires, d’assagir le côté trop neuf.

Et, ce faisant, elle a justifié le bon aloi de pressants conseils. Déjà, en 1889, dans sa sagace et dans sa libre étude sur « la Décoration de l’Industrie d’art à l’Expo- sition universelle », Roger Marx, qui se tient toujours aux avant-postes de l’art, demandait que l’on s’adressât à des peintres tels que Gustave Moreau « pour soustraire la tapisserie du dix-neuvième siècle à la domination franche ou inavouée des âges disparus, pour lui assigner un caractère, une date, en l’obligeant à refléter la ressemblance de notre temps, à enfermer dans sa trame l’idéal moderne ».

Son souhait fut exaucé. Les Gobelins sont maintenant dirigés par , un lettré, très au courant de la technique de la tapisserie, dont il a écrit une histoire ; les ateliers sont sortis de l’ornière dans laquelle ils pataugeaient depuis dix ans, et aujourd’hui, sur les métiers, l’on travaille, d’après un carton. qui fut commandé à Gustave Moreau, le Poète et la Sirène, à une très extraordinaire tenture. Pour la première fois, je crois, l’on verra un tissu de ce genre flamber en un autodafé de tons. Cette aquarelle de Moreau rappelle et la Salomé du même peintre et la Galatée, la Salomé par la pose et par le type de la femme nue, aux chairs épicées de gemmes, fascinant, debout, le poète qui gît à ses pieds, la Galatée, par le décor, par le fond de grotte marine fleurie de coraux, de mousses en velours de feu, de plantes en dentelle. — Les bleus lapis et les rouges de piment y éclatent, léchant de leurs flammes de couleur la pâle silhouette de la grande Sirène aux yeux verts ; et c’est merveille de voir, au travers de cette immense harpe aux cordes blanches qu’est l’appareil de la haute lisse, le musicien silencieux de cet art animer l’instrument qui rend peu à peu, dans le va-et-vient des broches, des sons différents de nuances ; et il semble que l’instrument opère, lui aussi, de son côté, sans l’aide humaine des mains, car des bâtons de croisure pendent en haut pour écarter les fils et, lorsqu’ils remuent, l’on songe à de taciturnes archets qui accompagneraient le harpiste, en jouant seuls ; ce spectacle paraît d’autant plus étrange que l’exécutant travaille derrière la grille de son métier, lit en quelque sorte la partition à l’envers, est même obligé de se retourner pour suivre le modèle placé derrière lui.

Le succès de cette copie, lorsqu’elle sera terminée, est certain, car cette transposition est d’une fidélité qu’on n’osait attendre et elle montrera que la vieille manufacture s’est évadée de sa séculaire léthargie et qu’elle a dès lors gardé sa raison d’être.

Le pauvre Moreau ! il est assuré au moins, dans ce lieu où l’on n’emploie que des couleurs sûres, où l’on fabrique, de même qu’au bon temps, le jaune avec la gaude, le bleu avec l’indigo, le rouge avec la cochenille et la garance, et où l’on obtient les composés par ces mélanges, de n’être pas trahi, comme il le fut, par les produits inconstants de l’aniline. Il faut se remémorer, en effet, l’affreux mécompte de la Salomé donnée par au musée du Luxembourg. Les carmins jadis à vif se sont mués en de vagues bruns ; les jaunes et les roses se sont à moitié évanouis, ne laissant plus en place que le lazuli des bleus ; c’est triste à dire, cette aquarelle est tournée ; elle n’est plus du tout ce qu’elle fut, grâce à la salauderie de nos marchands de couleurs, modernes.

Mais, pour confesser toute la vérité, j’étais moins venu pour visiter les œuvres des Gobelins — car j’ignorais que le Poète et la Sirène fussent sur le chantier — que pour apercevoir encore ma malheureuse Bièvre et la surprendre dans les préaux où elle est enfermée, là où l’on ne peut d’habitude la voir.

Et je l’ai longée en une délicieuse promenade, à travers les jardins de la manufacture. Ceux-là ne sentent

pas leur , car ils sont un peu abandonnés à l’état de nature et ils poussent en liberté dans un bas-fond. Imaginez une grande allée, à perte de vue, flanquée de chaque côté de petits jardinets qui font penser aux courtilles des Invalides, avec leurs bicoquettes et leurs minuscules tonnelles enfouies sous les branches. Ces jardins sont partagés entre les employés et les ouvriers de la manufacture, et ils s’y délassent, le dimanche, chez eux, dans un simulacre de campagne. On se croirait très loin de Paris dans cet espace compris entre la ruelle des Gobelins, la rue Croulebarbe, la rue Corvisart et la rue des Cordelières, si la Bièvre, qui coule à deux pas, n’encensait le site de son odeur stridente d’alcali volatil et de tan. Elle sépare, à gauche et à droite, les usines et les séchoirs des peaussiers et des chamoiseurs du jardin des Gobelins dont les bords sont plantés de salades et de légumes que les tapissiers cultivent. Ces bandes de terre qui fuient, en tournant avec l’eau, en dehors de la clôture, ont été baptisées par eux du nom de colonies, car si elles appartiennent à la métropole, elles sont reléguées loin de la maison, à l’extérieur, au delà des murs.

À l’heure actuelle, malgré la tristesse des froids, les parterres des Gobelins s’égaient de chrysanthèmes couleur de rose d’onglée et de rouille, mais au printemps les arbres fruitiers, maintenant si noirs, se couvrent d’une neige embaumée de fleurs ; seulement, l’illusion que l’on n’est plus dans la ville s’évanouit vite, car les fumées des fabriques voisines saupoudrent cette neige de leur suie ; et il en est de même pour les autres saisons une superbe vigne se déroule le long d’un espalier, mais lorsque ses raisins sont mûrs ils sont empouacrés d’une telle couche de fuligine qu’il n’y a pas moyen, même en les lavant et en les frottant, de les manger.

Est-il besoin d’ajouter que ces bélitres d’architectes, contre le vandalisme desquels tout ce qui est propre à Paris aurait dû depuis longtemps se liguer, rêvent de jeter bas la vieille manufacture et de saccager les jardins pour y édifier à la place un palais neuf ? Les styles divers des Gobelins peuvent ne pas vous faire tressauter d’aise, mais ils sont admirables si l’on songe aux établissements pénitentiaires, aux immondes casernes et aux ridicules monuments genre de l’Opéra-Comique, que les maçonniers contemporains nous infligent ; sans compter que, comme toujours, ils ajouteront à l’incomparable bêtise de leurs façades l’incommodité de l’intérieur et l’inaptitude résolue des alentours.

Il serait plus simple de réparer les anciens bâtiments, qui sont solides, bien aménagés pour les métiers de la haute lisse, et de laisser en paix cet enclos où de braves gens arrosent de pauvres fleurs. Puis leur démolition entraînerait sans doute celle de logis qui les touchent et que l’on est tout étonné de découvrir, une fois sorti dans la ruelle sillonnant le derrière des Gobelins, un entre autres, un pavillon de chasse du dix-huitième siècle, avec des figures et des guirlandes sculptées de fleurs.

Ce pavillon, qui sert de loge de concierge à un corroyeur, n’est pas unique et, dans le quartier, si ravagé pourtant, il y a mieux. En enfilant cette ruelle des Gobelins où la Bièvre, engorgée sous un tunnel, se montre néanmoins encore un peu, au plein air, sauvée qu’elle fut grâce à un mégissier qui, gêné dans son industrie par les manies destructives des ingénieurs, finit par intenter un procès à la Ville et le gagna, l’on aboutit, après avoir franchi un petit pont, sous lequel bourdonne en moussant le stout de ses eaux, dans la rue des Gobelins.

C’est là, dans deux maisons qui furent certainement jadis réunies et qui portent les numéros 17 et 19, que se trouvent des reliques, bien inconnues, du passé.

On entre dans la cour du 19, au fond presque aussitôt barré par une masure, et, à gauche, l’on aperçoit l’entrée gothique d’une tour enveloppant un escalier qui part en pied d’éventail et se déroule en spirale dans la pénombre. C’est à peu près tout ce qui reste d’authentique d’une ancienne borde qui aurait appartenu à la reine Blanche, moniale du couvent des Cordelières, situé alors à côté, dans la rue de Lourcine.

L’autre maison, désignée par le numéro 17, est plus complète. Elle se dresse au bout d’une large cour et

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…