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La Belgique et le Congo (Vandervelde)

Émile Vandervelde · 1911 · Free in the US

79,072 words · about 5 h 32 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
Émile Vandervelde
Language
French
Published
1911
Length
79,072 words · about 5 h 32 min
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PAR

Député. Professeur à l’Université Nouvelle de Bruxelles.

PARIS FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR

1

Je ne me propose pas de faire, après tant d’autres, l’histoire de l’État Indépendant du Congo.

Pendant près de vingt-cinq ans, un homme, qui s’était imposé à l’Europe par l’audace de ses initiatives, l’éclat de ses promesses, la maîtrise de sa diplomatie, a été le souverain absolu de quinze à vingt millions d’indigènes. Sous couleur de les protéger contre la traite et de les initier à la civilisation, il s’est approprié leur territoire, il a disposé de leur travail, il a établi, partout où s’étendait sa domination, un régime de terreur, il a assumé la responsabilité morale de crimes sans nombre, en accordant, à ceux qui les commettaient, des honneurs, des récompenses, ou, du moins, l’impunité.

Tous ces faits sont connus.

Ils ont été dénoncés au monde par Ed. Morel. Fox Bourne, Félicien Cattier, Georges Lorand, le P. Vermeersch, le commandant Lemaire et les publicistes de la Ligue internationale pour la défense des indigènes du Congo.

Je n’y reviendrai que dans la mesure où ce sera nécessaire pour exposer l’évolution, décrire les méthodes et apprécier les résultats d’une politique coloniale qui fut, plus systématiquement que toute autre, une politique de domination et de spoliation.

Ailleurs, les excès du colonialisme capitaliste ont été, dans une certaine mesure, empêchés ou atténués par le contrôle de l’opinion.

Dans l’administration du Congo Léopoldien, au contraire, rien n’a fait contrepoids à la volonté personnelle du souverain. Dédaigneux des protestations, affranchi des lisières du parlementarisme, persuadé que l’État Indépendant se confondait avec sa personne, et que la colonie qu’il avait faite était sa propriété, le roi Léopold a poussé jusqu’au bout la logique du système dont il fut l’inventeur. Ressuscitant, sous des formes modernes, les procédés de Cortès ou de Pizarre, il ne s’est pas contenté de vivre sur le pays, en ne demandant que de faibles subventions à la Belgique : il a prétendu tirer du Congo les ressources nécessaires pour réaliser, en Europe, de vastes travaux somptuaires et enrichir, par des concessions ou des parts de bénéfices, les soutiens de son pouvoir personnel.

Au point de vue de l’humanité, cette politique fut sans excuse. Elle coûta la vie à des milliers d’êtres humains. Elle aggrava, pour autant que ce fut possible, les souffrances de populations qui, depuis quatre siècles, semblaient avoir souffert tout ce que des hommes peuvent souffrir. Elle fut la cause première de telles atrocités que l’on a pu se demander si, pour les Congolais, il n’eût pas mieux valu que les Arabes, au lieu d’être arrêtés par Dhanis et Ponthier, eussent poursuivi leur marche victorieuse jusqu’au Stanley Pool

Mais, en la condamnant, il faut être juste, et, pour être juste, il faut dire ce qu’était le Congo avant l’État Indépendant, reconnaître qu’à l’origine les intentions étaient bonnes, rendre hommage aux premières années, qui furent admirables, montrer les difficultés avec lesquelles fut aux prises, et rechercher sous l’influence de quelles causes sa conception primitive se faussa et se déforma.

J’essayerai de le faire avec toute l’objectivité dont est capable un homme qui, pendant quinze années de sa vie, fit une opposition inflexible à la politique Léopoldienne.

01

Certains critiques de l’État Indépendant du Congo, se faisant de la vie sauvage une idée à la Jean-Jacques Rousseau, ont une tendance à croire qu’avant de devenir les sujets et les serfs de , les indigènes du Congo menaient une existence heureuse et paisible, dans les solitudes de la forêt et de la brousse.

Il y a, d’ailleurs, une âme de vérité dans cette opinion, et, sans doute, les vieillards du district de l’Équateur, au spectacle des infortunes de leur race, doivent regretter le temps où Coquilhat, nouvellement arrivé dans la région (1883), décrivait en ces termes les villages forestiers du Haut Congo :

« Dans leur cadre de végétation, les humbles cités ont un aspect riant et agréable. Autour des feux de bois, portant les grandes marmites en terre dans lesquelles cuisent les repas, les femmes cuisent les légumes, préparent le manioc, allaitent les enfants, tissent les nattes ou coiffent leurs maîtres. Les bambins gambadent tout nus. Les hommes discourent entre eux, ou boivent, ou font leur toilette, ou se livrent à quelque menu travail insignifiant…

Leur paresse est typique.

Le climat les dispense de vêtements chers et jusqu’à notre arrivée, ils avaient peu d’objets de luxe dont la tentation aurait

pu les pousser au travail. La nature les pourvoit d’une nourriture suffisante, en ne leur demandant presque pas de peines.

— En travaillant un mois sur dix, nous assurons notre alimentation, — nous disait l’un d’eux.

L’homme cueille les fruits du palmier ou du bananier, pagaye, pêche, pérore et fait la guerre. La femme s’occupe du ménage, cultive les champs, cherche le bois et l’eau, confectionne les nattes, la poterie et les paniers. Quelques hommes, peu nombreux, exercent des métiers : les uns ont la spécialité du fer ; d’autres fabriquent des boucliers ; enfin, surtout dans le Rouki, certains creusent des pirogues. »

Aujourd’hui la plupart de ces villages ont disparu. Les rives du fleuve, de Léopoldville à Nouvelle-Anvers, sont presque désertes. Les habitants, pour échapper à l’impôt en travail, se sont enfuis vers l’intérieur, se sont réfugiés dans les îles, ou bien encore ont été décimés par la maladie du sommeil, que leur ont apportée les Européens.

Mais, s’il n’est malheureusement pas douteux que, dans cette région, comme dans beaucoup d’autres, l’influence de l’État Indépendant ait été désastreuse, ce serait une grave erreur de se représenter le Congo, avant . comme une sorte de paradis sur terre.

Dans son beau livre sur Grenfell, sir Harry Johnston fait observer, d’abord, qu’indépendamment des guerres continuelles, de tribu à tribu, pour se procurer des femmes ou des esclaves, la vie humaine était constamment menacée, même en temps de paix, par des pratiques que l’occupation européenne a, sinon fait disparaître, du moins refoulées et contraintes à se dissimuler.

Lorsqu’un personnage important venait à mourir, on sacrifiait des femmes et des esclaves, pour ne pas le laisser aller seul dans l’autre monde.

Quand un individu était accusé de sorcellerie, on le sou- mettait à l’épreuve du poison, de la casca, qui entraînait la mort, si la victime ne payait pas très cher le vomitif qui pouvait la sauver.

Enfin, la pratique du cannibalisme était répandue dans tout le bassin du Congo, sauf la région du bas fleuve.

Grenfell, par exemple, rapporte que, fréquemment de 1884 à 1890, les natifs du Haut le priaient de leur vendre quelques-uns des Loangos ou des Kruboys qui se trouvaient à bord de son steamer, disant que, venant des rives de la grande eau salée, ils devaient être very sweet ; et comme Grenfell protestait, ces cannibales d’ajouter : « Vous mangez des poules et des chèvres, et nous des hommes. Où est la différence ? »

Le fils de Mata Bwiké, le célèbre chef Ba Ngala de Liboko, à qui l’on demandait s’il avait jamais mangé de la chair humaine, répondait : « Ah ! je voudrais manger le monde entier ! »

Mais il semble que ce soit dans l’Oubangi que l’anthropophagie ait pris le plus grand développement. D’après un rapport de missionnaires baptistes, inséré dans le livre de Bentley, Pioneering on the Congo, il y avait dans cette région une demande de chair humaine plus grande que les marchés locaux ne pouvaient en fournir. Les indigènes, en général, ne mangeaient pas les gens de leurs villages, ou des villages avec lesquels ils étaient apparentés, mais ils se procuraient et engraissaient des esclaves pour la boucherie, exactement comme nous faisons pour les poulets et le bétail. Il y avait un trafic constant d’esclaves dans ce but, entre la Lulonga et l’Oubangi. Les gens de la Lulonga faisaient des raids à cet effet dans la haute rivière ou dans les villages de l’intérieur. Ils surprenaient les indigènes qui n’étaient point sur leurs gardes, en tuaient un grand nombre et emmenaient le reste. Puis ils se partageaient leur butin humain, le gardant dans leurs villages, jusqu’au moment où ils en faisaient une cargaison pour l’Oubangi.

Ajoutons que si ce commerce de chair humaine était localisé dans quelques régions, la traite des esclaves, que les riverains du fleuve allaient ramasser chez les Mongos de l’intérieur, pour les envoyer à la côte, était un phénomène général dans tout le bassin du Congo.

On ne doit pas perdre de vue de telles horreurs, quand on se demande s’il n’eut pas mieux valu que les habitants de l’Afrique équatoriale restent livrés à eux-mêmes et n’apprennent pas à connaître les « bienfaits de la civilisation ».

Au surplus, même si n’avait pas jeté son dévolu sur le Congo, même si l’État Indépendant n’avait pas été constitué, les Congolais n’en eussent pas moins été « civilisés », de gré ou de force, soit par les Arabes, qui envahissaient peu à peu les régions du haut fleuve, soit par les Européens, de nationalités diverses, qui avaient des établissements commerciaux dans le Bas Congo.

Or, s’il faut en croire ceux qui ont vu à l’œuvre les uns et les autres, cette colonisation par des trafiquants, quelle que fût leur race, s’accompagnait de tels excès, ou présentait de tels inconvénients, que tout le monde, à cette époque, souhaitait l’établissement au Congo d’un gouvernement régulier.

Pour ce qui concerne, d’abord, le Bas Congo, on sait que, pendant plus de trois siècles, cette région de la côte avait été ravagée, décimée, saignée à blanc par la traite. À la fin du XVIII, on évaluait à cent mille et plus, par an, le nombre des nègres qui étaient transportés, chaque année, en Amérique ou dans les Indes occidentales, et ce n’est guère que dans la seconde moitié du siècle suivant que des relations commerciales régulières s’établirent avec l’Europe.

À partir de 1858, en effet, et jusqu’au moment où Stanley descendit du haut fleuve, un assez grand nombre de factoreries, telles que la maison française, la maison hollandaise, la maison anglaise Natton et Cookson, sans parler de plusieurs Portugais, furent créées à Banana, à Boma, et dans d’autres parties du Bas Congo.

Ces comptoirs commerciaux n’étaient en relations directes qu’avec les indigènes de la région côtière, mais, par une série d’intermédiaires, le mouvement des échanges s’étendait jusque dans le Haut Congo, à plus de 1.800 kilomètres dans l’intérieur.

Stanley rapporte, par exemple, avoir vu de nombreuses flottilles de canots indigènes qui attendaient patiemment l’arrivée des caravanes venant du Bas Congo, pour troquer leur ivoire ou leur cuivre contre du tabac, de la poudre, des mousquets et d’autres objets de pacotille européenne.

De même, en 1897, le commandant Liebrechts, parlant du monopole commercial des intermédiaires Batéké du Stanley Pool, que la politique de l’État Indépendant avait aboli, constatait que « de longues années avant l’arrivée des Européens, les tribus riveraines du Congo, jusque dans l’Aruwimi, possédaient des marchandises européennes ayant passé de mains en mains depuis la côte, et ayant acquis, par le fait même, une valeur extraordinaire ».

Mais ce commerce, malgré son importance réelle, était limité dans son expansion ultérieure par l’insuffisance des moyens de communication et, plus encore, par l’insécurité des routes ou les innombrables tributs que les chefs indigènes réclamaient aux caravanes qui demandaient à passer sur leurs territoires.

D’autre part, dans le Bas Congo, le commerce licite n’avait pas fait immédiatement disparaître la traite des esclaves. Pendant le troisième quart du siècle, et spécialement de 1870 à 1875, les « négriers » qui s’aventuraient dans l’estuaire du fleuve donnèrent beaucoup d’ouvrage aux men of war anglais de la côte occidentale. Plus tard on en vit encore quelques-uns, mais de plus en plus rarement.

Par contre, les profits croissants du commerce et l’établissement de factoreries prospères, sur un territoire qui n’était soumis à aucune puissance européenne, avaient donné naissance à tout un système de piraterie, pratiqué par les Musorongo, tribu presque disparue aujourd’hui, mais qui, vers 1875, occupait les rives du Congo, depuis Banana jusqu’à Fetish Rock. Les petites embarcations de commerce devaient se grouper pour échapper à leurs attaques. Il arriva même que des voiliers, du côté de Punta da Lenha, furent assaillis et pillés par ces Musorongo, qui formaient parfois des escadres de sept à huit cents petits canots, montés par deux hommes seulement, et qui filaient avec une extraordinaire rapidité.

À Boma même, les indigènes étaient gouvernés par neuf chefs — les rois de Boma — qui s’entendaient avec les factoriens pour organiser, deux fois la semaine, des marchés auxquels participaient de quatre à cinq mille noirs. Ceux-ci échangeaient contre des marchandises européennes, leurs amandes (coconottes) et leur huile de palmes, non sans que les chefs fassent prélever, en leur faveur, une partie de ces produits, que la factorerie leur payait au même taux que le reste.

S’il faut en croire Bentley, le travail servile — à l’époque où il vint exercer son apostolat au Congo (1879) — était la règle dans tous les établissements commerciaux du bas fleuve.

Parmi les esclaves ainsi employés, les uns avaient été achetés sur la côte de Kru (Libéria) ; d’autres provenaient du pays même, mais on les appelait aussi des Krumen afin de jeter de la poudre aux yeux.

Lorsque l’un d’eux, ou plusieurs d’entre eux venaient à s’enfuir, ils ne tardaient pas à être capturés et ramenés par les natifs, parce que ceux-ci savaient que, sans cela, les premiers qui viendraient à la factorerie seraient mis à la chaîne et contraints au travail à la place des fugitifs. Mais, un jour que les esclaves d’une des factoreries de Boma s’étaient enfuis en canot, de telle sorte qu’ils ne pouvaient être repris par les indigènes, le traitant s’en prit à leurs femmes, qui étaient du pays, et, les accusant d’avoir laissé échapper leur maris, les obligea, pendant des années, à travailler à leur place.

« Le dimanche — ajoute Bentley — était le jour consacré à la fois au repos et à la discipline : tous les coups de fouet encourus pendant la semaine étaient appliqués le dimanche matin avant onze heures. Je me souviens avoir entendu des femmes de cette factorerie hurler deux heures durant, pendant qu’elles recevaient, une à une, la correction qui leur était infligée. Rien à faire pour l’empêcher : pas de gouvernement responsable : jamais une canonnière de la nationalité du traitant n’était venue sur le fleuve. »

Je dois dire que d’après M. Delcommune, qui était l’agent de la maison française de Boma, à cette époque, Bentley aurait vu les choses trop en noir.

Certes, le personnel des factoreries se composait d’esclaves, mais d’esclaves libérés. On ne leur donnait aucun salaire, mais on les nourrissait bien et on tâchait de les marier, en leur achetant une femme pour quelques pièces d’étoffe. On les punissait, en employant la palmatoire pour les petites fautes, le fouet, ou plus exactement la verge de joncs — on ne connaissait pas encore la chicotte — pour les fautes plus graves. En cas de crimes, on les livrait aux chefs qui les soumettaient à l’épreuve de la casca, conformément à la coutume du pays.

Au fond, ce que raconte M. Delcommune ne diffère pas essentiellement de ce qu’écrivait le rév. Bentley. Par contre, il semble bien que ce dernier ait été induit en erreur au sujet de certaine histoire, particulièrement dramatique, qu’il raconte dans son livre, que Stanley a reprise dans Cinq années au Congo et qui a été reproduite, depuis lors, dans nombre d’écrits de vulgarisation, et, notamment, Au Congo pour Christ, du pasteur Jules Rambaud.

Un certain John Scott, originaire de Sainte-Hélène, qui vivait à Boma en 1877, aurait commis l’abominable crime suivant :

« On lui envoya, un jour, quarante esclaves, attachés à une longue chaîne, accusés sans preuve d’avoir brûlé des bâtiments appartenant à un Portugais établi un peu plus haut. Celui-ci avait déjà fait justice expéditive en massacrant hommes, femmes et enfants — mais, fatigué de tuer, il envoyait les autres à son collègue. Celui-ci, en recevant la lettre, ordonna de se débarrasser des dernières victimes. La lourde chaîne fut jetée par-dessus bord, et les quarante esclaves noyés d’un coup.

Un jour ou deux après, arriva a Boma une canonnière anglaise, et, naturellement, les officiers se réjouirent fort de l’hospitalité princière de John Scott. Après s’être bien amusés et avoir bu de multiples coupes de champagne, les invités s’embarquèrent ; on donna l’ordre de lever l’ancre. Mais l’ancre ramena au jour… la chaîne à laquelle étaient enroulés les quarante cadavres. John Scott comprit sans difficulté de quoi il était question et se hâta de disparaître. Un mandat d’arrêt fut lancé contre lui, mais on ne le trouva pas. L’affaire fut classée ; les officiers anglais rentrèrent une année après en Europe ; ceux qui les remplacèrent n’étaient pas informés, et lorsque John Scott revint a Boma, nul ne l’inquiéta plus. Il reçut de nouveau, et fort bien, officiers et missionnaires. Toute l’affaire ne fut tirée au clair que plus tard, lorsque le criminel eut quitté le pays pour vivre en Espagne, ou il mourut en 1881.

Voilà l’histoire passée à l’état de légende.

Voyons maintenant l’histoire vraie. Elle contient beaucoup moins de détails à la Ponson du Terrail, mais elle nous apprend infiniment plus sur l’état de choses qui existait dans le Bas Congo en 1877.

Les établissements du Portugais en question, un nommé Joachim d’Oliveira, ne se trouvaient pas en amont, mais en aval, à Punta da Lenha. Ses esclaves y mirent le feu. Des enfants qui n’avaient pu s’échapper périrent dans les flammes. Les coupables mis à la chaîne, au nombre de quarante, furent amenés à Boma, où les factoriens constitués en cour martiale, les condamnèrent à mort. Le lendemain, en présence de tous les indigènes, à qui l’on expliqua ce qui s’était passé, on jeta cette grappe humaine dans le fleuve. Le courant emporta les cadavres, qui furent retrouvés, quelques jours après, du côté de l’embouchure, par une canonnière anglaise. John Scott ne joua dans cette affaire aucun rôle spécial.

On voit que la loi de Lynch était, à cette époque, en pleine vigueur au Bas Congo. Ne pouvant compter que sur eux-mêmes, — à peine, de temps à autre, voyait-on un navire de guerre remonter le fleuve, — les Européens établis à Boma avaient constitué une sorte de gouvernement rudimentaire, dont Liebrechts, quelques années après, faisait la description suivante :

« Les commerçants étrangers régnaient en véritables maîtres, tranchaient les différends entre les chefs, ainsi que toutes les questions politiques, réglaient à leur guise le régime commercial de la région, organisaient, à l’occasion, de véritables expéditions militaires pour châtier les indigènes quand ceux-ci manquaient à la parole donnée ou avaient inquiété leurs « linguisters » de commerce, ces intermédiaires qu’ils envoyaient au loin nouer en leur nom des relations commerciales. »

Que la substitution d’un gouvernement régulier à ce gouvernement de fait ait eu de réels avantages, c’est ce que ne contestent point ceux qui, comme M. Delcommune, ont été en situation de comparer les deux régimes.

À vrai dire, la population parait avoir décru, depuis trente ans, surtout dans le Mayombe. Les factoreries de Boma et de Banane sont moins importantes que jadis. Mais le travail servile a disparu dans les établissements européens. L’ordre et la sécurité règnent. Tout acte d’arbitraire, toute violence dont un noir aurait à se plaindre, sont sévèrement punis. Bref, à tout prendre, on doit admettre que la barbarie a reculé.

Nous parlons, bien entendu, du Bas Congo, car, dans le Haut, l’influence de l’État a été très différente : il n’a fait, en somme, qu’organiser la rafle des richesses naturelles et, malgré le cannibalisme, les sacrifices humains, les guerres continuelles, nous croyons, en toute sincérité, que les indigènes ont les meilleures raisons du monde pour regretter le « bon vieux temps ».

Seulement, il faut ajouter qu’en tout état de cause, ce bon vieux temps n’eut pas duré.

Si l’État Indépendant ne s’était pas constitué, si ses forces n’avaient pas arrêté, puis refoulé les Arabes, ces derniers seraient aujourd’hui à Léopoldville et il est au moins douteux que, pour les indigènes, cette solution eût été préférable.

Certes, nous ne prenons pas pour paroles d’évangile tout ce que l’on a pu dire des Arabes, ou, plus exactement, des Arabisés, car les gens de Tippu Tib étaient, en réalité, des noirs, de religion musulmane, avec, chez certains, quelques gouttes de sang arabe dans les veines.

Le fait est que lorsqu’un officier belge, qui fut de la campagne arabe, et qui vient de vous dire pis que pendre de ceux qu’il a vaincus, veut désigner des populations qui dépassent le niveau moyen des populations congolaises, il dit que ce sont des Arabisės.

Sir Harry Johnston, d’ailleurs, — dont le témoignage est désintéressé, — constate que si les Arabes étaient terribles dans la conquête, ils étaient singulièrement habiles dans la politique d’assimilation qu’ils pratiquaient par la suite :

Après les razzias d’esclaves et les ravages du début, — dit-il —

les Arabes étaient moins exigeants dans leurs demandes vis-à-vis des indigènes. Ils introduisaient un stade de civilisation qui répondait très bien aux instincts du nègre et s’adonnaient eux-mêmes, avec une singulière assiduité, et d’une manière très pratique, à l’agriculture. Les arts, même, étaient représentés. Grenfell et d’autres parlent des belles décorations intérieures des mosquées arabes dans les localités du Haut Congo, et nous-même avons noté les sculptures artistiques ornant la porte de leurs maisons. »

D’autres Africains, notre compatriote Jérôme Becker, par exemple, ont fait des constatations analogues.

Mais il n’en reste pas moins que chaque progrès de la pénétration arabe était marqué par des massacres, des dévastations, des chasses à l’homme, qui permettent difficilement de donner la préférence à la colonisation de Tippu Tib sur la colonisation par .

Aussi n’est-il pas étonnant que Georges Grenfell, qui avait été en contact avec les Arabes, et qui, d’autre part, avait vécu, depuis de longues années, parmi les indigènes du Haut Congo, ait pu, même en 1904, même après les « atrocités » du régime Léopoldien, écrire que, somme toute, il lui était impossible de regretter le temps où les Congolais se gouvernaient eux-mêmes, au lieu d’être gouvernés par les fonctionnaires de l’État Indépendant.

« Il m’a été donné — dit-il dans ses notes — de parvenir à la trentième année de ma vie en Afrique. Pendant la première décade (1874-1884), j’ai vécu sous le gouvernement indigène et les amères expériences de cette époque se sont gravées, indélébiles, dans mon esprit et dans ma mémoire… J’ai vu, de mes yeux, des esclaves amenés au magasin de l’homme blanc, vendus pour de l’eau-de-vie, du rhum et des étoffes, payés comptant, et me suis trouvé au milieu d’une expédition arabe, au centre du continent, où j’ai pu compter, en vingt-quatre heures, vingt-sept villages brûlant ou fumant encore de l’incendie, — j’ai dû moi-même braver les fusils chargés des mécréants. J’ai vu l’affreuse servitude où des frayeurs superstitieuses ont tenu des populations entières, au point de leur faire, par peur d’un sorcier, condamner leurs propres enfants et infliger à ces malheureux les plus horribles tourments… J’ai vu, en somme, de l’humaine nature, plus de côtés sombres que je ne désire en penser, et moins encore en écrire. Je peux donc dire que je sais, mieux que beaucoup de gens ce que signifie le gouvernement indigène. Dix ans de ce régime m’ont assez instruit pour me faire saluer, avec une indicible reconnaissance, la nouvelle que le roi Léopold de Belgique prenait sur ses épaules la charge d’administrer le territoire du Congo, charge que notre propre pays avait maintes fois refusé d’entreprendre. »

Peu de temps avant de monter sur le trône, , au retour d’un voyage en Orient, avait donné au chef du cabinet d’alors (1864), Frère-Orban, une pierre provenant d’un monument d’Athènes, avec cette inscription : « Il faut à la Belgique des colonies. » Rapproché des discours, sur le même sujet, prononcés au Sénat par le prince, ce fait caractéristique suffit à prouver que, dès avant le début de son règne, le futur souverain de l’État du Congo avait déjà des projets coloniaux.

Au moment même, d’ailleurs, où se réunissait à Bruxelles, en 1876, la Conférence célèbre d’où sortit l’Association internationale africaine, il faisait étudier par un de ses collaborateurs, M. Thys, la question du rachat de Manille au gouvernement espagnol, pour en faire une colonie belge.

Mais, chose curieuse, au témoignage de ceux qui furent, à l’origine, les confidents de sa pensée, il ne semble pas que ses premiers projets en Afrique aient été des projets de colonisation proprement dite. Son but était bien celui qu’il affirmait : faire œuvre humanitaire ; réprimer la traite des esclaves ; ouvrir le continent africain au commerce international.

Seulement, si ses propositions reçurent, d’abord, un accueil flatteur chez les dirigeants des grandes nations, dont beaucoup tinrent à présider les comités de l’Association internationale, elles se heurtèrent à l’indifférence des masses, et, en définitive, le Comité belge, c’est-à-dire le roi Léopold, se trouva seul, ou presque seul, à faire preuve d’activité.

C’est à peu près exclusivement à ses frais, notamment, que l’on organisa, pendant neuf années, des expéditions, partant de la côte orientale d’Afrique, qui coûtèrent beaucoup d’argent et donnèrent peu de résultats.

Dès l’origine, cependant, l’action sur la côte occidentale eut des partisans décidés, et, en mai 1878, Émile Banning remit au Roi un mémoire proposant de créer des établissements dans le Cameroun.

Mais, à ce moment, Stanley venait de rentrer en Europe, après avoir traversé l’Afrique, de Zanzibar à Boma, et découvert le cours du Congo, depuis Nyangwé jusqu’à la mer. Comme il arrivait à Marseille, au mois de janvier 1878, il trouva à la gare deux délégués du roi des Belges, le baron Greindl et le général américain Sanford, qui lui demandèrent son concours pour l’exécution d’un projet grandiose que ses découvertes avaient fait naître.

Ce fut le coup de génie de .

Alors que l’Angleterre hésitait, que le Portugal laissait prescrire ses droits historiques, que la France ne donnait à de Brazza qu’un concours insuffisant, que la Hollande se contentait d’une forte situation commerciale dans le Bas Congo, il pressentit l’avenir des territoires immenses que Stanley venait de parcourir, et, saisissant l’occasion, proposa au grand voyageur de repartir, pour compléter l’exploration du Congo, dans un but à la fois « scientifique, philanthropique et commercial »

Après quelques délais, Stanley accepta. Le Comité d’études du Haut Congo fut constitué à Bruxelles, le 25 novembre 1878, et, quelques mois après, une expédition, organisée par lui, partait de Zanzibar pour gagner l’embouchure du Congo.

On sait au prix de quels efforts furent créées les premières stations du Comité, depuis Vivi jusqu’à Stanley Pool.

Après deux ans de difficultés, de soucis et de déceptions, Stanley dut se convaincre que, pour faire quelque chose au Congo, il était indispensable, non seulement d’y construire un chemin de fer, mais de créer un gouvernement dans la région que ce chemin de fer traverserait.

C’est ce qu’il vint exposer, en 1881, au Comité d’études du Haut Congo, qui s’était transformé, pendant son absence, en Comité international du Congo :

« Je déclarai au Comité — dit-il — que le bassin du Congo ne valait pas une pièce de quarante sous dans son état actuel. Impossible d’en tirer parti sans un chemin de fer reliant le Bas et le Haut Congo. « Bien mieux, ajoutai-je, vous ne pouvez arriver à ce résultat, même dans un lointain avenir, si vous n’obtenez pas de l’Europe une charte vous autorisant à construire un chemin de fer, à gouverner le territoire qu’il traversera, en un mot, à en rester les seuls gardiens, à l’exclusion de toute autre puissance…»

« La première phase de la mission a pris fin. Elle s’est heureusement accomplie. Nous savons maintenant les voies de communication qu’il est possible de maintenir entre le Haut Congo et l’Atlantique. Reste à obtenir des chefs indigènes habitant les rives du fleuve qu’ils nous cèdent leur autorité, pour empêcher des tiers de venir nous enlever les fruits de nos conquêtes. L’existence même de l’Association y est subordonnée ; si les conditions que je signale ne sont pas remplies, nous aurons semé au profil de quelque autre puissance, oisive pendant les semailles, active au moment de la récolte. »

Le Comité, unanimement, partagea l’avis de Stanley, et, le 23 novembre 1882, ce dernier repartait pour l’Afrique, avec le mandat nouveau qu’il avait sollicité.

En quelques mois, aidé du général anglais Goldsmith, il conclut avec des chefs indigènes plus de quatre cents traités, par lesquels ces chefs s’engageaient solennellement, eux et leurs successeurs, à s’unir et s’associer, sous la dénomination de « La Nouvelle Confédération », et adoptaient pour bannière le drapeau bleu à l’étoile d’or du Comité, qui venait encore de changer de nom et s’appelait maintenant : Association internationale du Congo.

Par la suite, d’autres explorateurs tels que L. Van de Velde dans le bassin du Kwilu, Wissman dans le Kasaï, Hanssens, Coquilhat, Van Gèle, le long des rives du haut fleuve, multiplièrent, en échange de quelques cadeaux, des traités analogues.

Nous ne discuterons pas ce que valaient de tels actes, consentis par des indigènes qui ne pouvaient, évidemment, en apprécier les termes.

Mais les récits de ceux mêmes qui les ont obtenus suffisent à établir qu’en autorisant les Européens à se fixer dans leur pays, les chefs congolais acceptaient, peut-être, leur protectorat, mais ne renonçaient nullement à rester maîtres chez eux.

Voici, par exemple, comment Coquilhat rapporte les négociations qui s’engagèrent entre le capitaine Hanssens et un chef du nom de Makuentcho, pour amener ce dernier à accepter le protectorat de l’Association africaine :

— Je suis N’Sassi, frère de Boula Matadi (Stanley). Boula Matadi n’a jamais pu s’arrêter chez toi. Il le regrette. Une maladie cruelle le tient loin d’ici, au M’Poutou (Europe). Il m’a chargé de le remplacer pour quelques heures et d’aller t’assurer de ses sentiments d’amitié.

— Boula Matadi est un grand chef. Il est riche et fort. J’étais peiné de le voir passer devant mon village sans jamais venir s’y reposer. Ses compliments me rendent heureux. Si tu es sincère, faisons l’échange du sang, qui nous créera frères pour toujours.

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