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Théophile Gautier a laissé épars dans plusieurs recueils et journaux un grand nombre d’études sur l’Orient, parues à différentes époques et qui n’ont jamais, jusqu’à ce jour, été coordonnées et réunies.
Nous avons pensé qu’il serait du plus grand intérêt de classer et de présenter dans leur ensemble ces divers travaux sur des pays que connaissait si bien et qu’aimait tant l’illustre écrivain, et c’est la réunion de ces études variées que nous publions sous le titre de : L’Orient.
Acrobates et saltimbanques orientaux
Il n’y a pas de plaisir plus vif pour nous, qui avons le sentiment exotique poussé au plus haut degré, que de voir au milieu de notre civilisation des types lointains et bizarres appartenant à une autre branche de la race humaine et différant de nous autant que possible. Aussi l’arrivée d’une troupe japonaise authentique nous préoccupait-elle outre mesure et attendions-nous le jour de la première représentation avec une impatience qui ne nous est pas ordinaire. C’est une plaisanterie familière aux Parisiens de prétendre que les Indiens, les Arabes, les Turcs, les Chinois, qui ont fait des exercices quelconques devant le public, viennent tous de la place Maubert ou du faubourg , mais elle ne serait pas de mise pour les jongleurs que nous avons vus samedi. On dirait la réalisation vivante de ces gravures sur bois japonaises coloriées qui arrêtent le flâneur le long du quai Voltaire et surprennent l’artiste par la franchise du dessin, la vérité du mouvement et l’harmonie des teintes. Ces planches ouvrent tout un monde nouveau à la rêverie, les personnages qui les animent paraissent appartenir à une autre planète.
Quand nous entrâmes dans ce théâtre fantastiquement énorme, dont le plan semble avoir été donné par Piranèse, un Japonais, accroupi comme une idole sur une estrade dressée au milieu de la piste des chevaux, saluait la foule avec des prosternations de corps et des hochements de tête. Cela fait, il se mit à ranger devant lui, sur une petite table, des feuilles de papier blanc où nulle image n’apparaissait. Comme cette préparation, dont nous ne comprenions pas le but, était assez longue, nous eûmes le temps d’examiner l’opérateur. Il avait le sommet de la tête rasé, les cheveux d’un noir bleu, le teint cuivré, les yeux comme des points de jais, la physionomie intelligente et fine ; son costume consistait en une robe de soie à manches larges, ramagée de diverses couleurs, sur fond brun, et brodée çà et là de quelques disques d’or. Près de l’estrade une fillette de dix ou douze ans, à la figure ronde comme une pleine lune et dont les sourcils ressemblaient à des feuilles de saule posées obliquement, jouait d’une espèce de guitare dont elle grattait les cordes avec un plectrum, comme cela se pratiquait pour la lyre antique. Elle chantait, de cette voix nasillarde et gutturale à la fois, qui plaît aux Orientaux et agace les oreilles des dilettanti européens, une cantilène en mode mineur très-bien rhythmée, qu’on aurait pu facilement noter, d’une tristesse nostalgique et rappelant le caractère des mélodies tsiganes. Cette chanson étrange et d’un charme barbare ne paraissait pas réjouir beaucoup les anges du paradis, qui lui eussent préféré Ohé ! les petits agneaux, ou J’ai un pied qui remue ! mais nous l’écoutions avec une rare volupté, que ne nous donnent pas toujours les grands airs d’opéra. Ces cantilènes sont comme les bégaiements et les chants de nourrice du monde encore enfant.
Le jongleur lui-même, quand se taisait la musique, faisait, comme on dit, son boniment en japonais, expliquant le tour qu’il allait exécuter. — C’est la première fois que nous entendions parler cette langue, elle nous semble accentuée et sonore. — Son discours achevé, le jongleur versa un pot d’eau sur les feuilles de papier, où soudain se dessinèrent toutes sortes d’images, invisibles auparavant. Puis il mit le feu à ses papiers, qui, jetés en l’air, produisirent un feu d’artifice, d’où jaillit une poupée habillée d’oripeaux et de soie. Au milieu de son ascension, la poupée éclata et se divisa en quatre lanternes allumées. Nous passons sous silence quelques tours faits avec des rubans, que pratiquent les saltimbanques d’Europe, pour arriver à un exercice plus caractéristique et vraiment bizarre. Le jongleur se pelotonna derrière un écran, et il en sortit transformé en tigre, non pas en tigre de Barye ou de Delacroix, mais en tigre de potiche, en chimère japonaise, avec un pelage jaune-serin et des zébrures roses. La tête, modelée en carton, était extravagamment farouche, et le corps, composé d’un fourreau de soie, prenait les attitudes que lui imprimait le jongleur. Nous admirions la vérité de mouvements de ce tigre fantastique, qui se léchait les pattes et se les passait sur le mufle comme un tigre de Méry, dans le roman d’Héva, quand tout à coup le monstre disparut, et nous vîmes à sa place une figure falote, avec un masque rouge, qui sautait çà et là, en poussant des gloussements singuliers à la façon des clowns.
L’exercice de la toupie est vraiment très-gracieux. C’est un autre jongleur qui l’exécute ; il a près de lui, pour le servir et lui tendre les accessoires dont il a besoin, sa femme et deux enfants. La petite fille, engoncée dans son bizarre costume, nous rappelait cette fillette étrange vêtue de lumière et d’or et qui a un chapon pendu à la ceinture dans ce miraculeux tableau de Rembrandt qu’on nomme, nous ne savons trop pourquoi, la Ronde de nuit. On eût dit une reine de Saba naine. Le jongleur, après avoir ficelé sa toupie, la lançait en l’air et la rattrapait tournant toujours sur la paume de la main, au bout d’une pointe, la faisait promener sur le fil d’une lame de sabre et sur la tranche d’un éventail dont il dépliait lentement les feuilles. À chaque tour, la femme frappait avec des battoirs sur une légère table de laque faisant l’office de timbale, et les deux enfants poussaient des cris aigus. — Une construction assez compliquée en laque noire et rouge, représentant un kiosque, reliée à une pagode par un système de rainures, nous intriguait depuis le commencement de la séance. Une idole occupait le centre du kiosque, et nous ne comprenions pas trop à quoi cela pouvait servir ; nous le vîmes bientôt : c’était une sorte de dédale que la toupie devait parcourir sans encombre. Le jongleur la lança ; elle passa entre les jambes de l’idole, sortit du kiosque, gagna la pagode par l’étroit chemin, monta l’escalier en spirale et de l’autre côté, ronflant et tournant toujours.
Le premier jongleur revint et fit le tour des papillons. Il dirigeait et soutenait avec le vent de son éventail un morceau de papier blanc plié de manière à former deux ailes. À ce papillon s’en joignit bientôt un autre, et on les vit se suivre et se chercher, l’un volant haut et l’autre bas, comme ces étincelles blanches qui se lutinent au printemps dans les jardins. Les deux papillons se fixèrent sur un bouquet, et bientôt le jongleur fut entouré d’une nuée de flocons blancs.
L’exercice du bambou vertical est vraiment effrayant. Un gymnaste japonais monte jusqu’aux frises du théâtre, à cinquante ou soixante pieds, par des cordages de soie, se suspend la tête en bas, tenant un trapèze et des perches en bambou qui servent à l’ascension et aux tours d’un jeune homme et d’un enfant d’une force extraordinaire. Au milieu de leurs exercices, ils se laissent couler jusqu’au bout de leurs fils, croisent les jambes à l’orientale, reprennent haleine et s’éventent avec une tranquillité parfaite.
La vogue est à la troupe d’acrobates du Taïcoun. Une foule compacte remplit chaque soir, du rebord de la barrière jusqu’aux fresques de Barrias, le vaste entonnoir de gradins du cirque Napoléon. Jamais, en effet, spectacle plus étonnant ne fut offert à la curiosité parisienne ou pour mieux dire cosmopolite, car il y a maintenant dans notre capitale, grâce à l’Exposition universelle, autant d’étrangers que d’indigènes. On s’habitue vite aux choses que naguère l’imagination n’eût pas osé rêver et qui maintenant semblent toutes simples. Le fils du Taïcoun, ce prince mystérieux d’un empire jadis impénétrable, applaudissant des gymnastes du Japon, ses sujets, à Paris, sur le boulevard des Filles-du-Calvaire, devant une assemblée venue des cinq parties du monde, et parlant toutes les langues que fit naître la dispersion de Babel, cela ne paraissait surprenant à personne. Les pays les plus lointains, les plus excentriques, les plus fabuleux avaient là leurs représentants. Sans doute le coup d’œil eût été beaucoup plus pittoresque si chacun avait gardé son costume national au lieu d’endosser le domino de la civilisation, qui est le même pour tout le monde. Cependant on distinguait les physionomies exotiques colorées par d’autres soleils, aux configurations particulières et bizarres, avec leurs yeux où reste le reflet d’astres qui ne brillent pas sur notre ciel, et l’on pouvait faire en une soirée une revue ethnographique aussi complète qu’en accomplissant autrefois un voyage de circumnavigation. Mais revenons à nos Japonais.
Au début de la séance, la troupe tout entière s’avance sur la plate-forme et fait le salut, qui consiste à s’accroupir et à se prosterner dans cette pose que le tableau de a rendue célèbre. Ce salut a quelque chose de solennel et de primitif. Dans son humilité apparente, il garde cette grâce digne et sérieuse qui caractérise les manières des Orientaux.
Après cette cérémonie, les artistes se relèvent et les exercices commencent. Les Japonais ont le dessus de la tête rasé de façon à laisser vers chaque tempe une masse de cheveux. Ces cheveux sont d’un noir intense, car il n’existe dans l’extrême Orient ni cheveux blonds ni yeux bleus. Leur teint est basané ; des nuances de cuivre s’y mêlent à un fond de pâleur olivâtre. Les paupières se retroussent légèrement à l’angle externe, les pommettes sont saillantes et le nez ne se détache pas beaucoup du profil. Sur la bouche aux lèvres violettes, voltige un sourire narquois, et les yeux, semblables à des clous de jais, pétillent d’intelligence. Ce n’est pas la beauté, mais ce n’est pas non plus la laideur, et chez les femmes, ce type, en prenant de la finesse, devient gracieusement bizarre et d’un charme indéfinissable. L’esthétique de la beauté bornée aux races européennes est évidemment à refaire ou du moins à compléter ; il y a bien des manières d’être jolies trouvées par les Chinoises, les Japonaises, les Mongoles, que nous ne soupçonnions pas.
Le costume des jongleurs est une sorte de robe longue de couleur violette ou brune agrémentée çà et là de quelques sobres ornements d’or découpés en forme de disque. Les mouvements, sous cette robe flottante, ont une liberté et une aisance toutes particulières et diffèrent entièrement des nôtres ; aucun de ces hommes ne s’assoit, ne se lève, ne se meut comme un Européen.
Sur l’estrade figurent les accessoires nécessaires aux exercices ; ils inquiètent et irritent la curiosité par leur étrangeté élégante. Des cordes, des bambous, des câbles de soie pendent du plafond et font rêver des suspensions et des voyages aériens effrayants. Les jongleurs vont et viennent, disposant tout, et le pitre de la troupe, dans sa langue, annonce le tour qui va s’accomplir ; tout cela accompagné de la musique du Cirque, que le a eu le bon goût de faire cesser. Pourquoi, en effet, mêler à ce spectacle rare, exquis, exotique, étrange, les vulgaires rengaines des trombones et des cornets à pistons ? Il eût mieux valu laisser aux Japonais leur musique si originale, leurs guitares grattées avec un plectrum comme les lyres antiques, et leurs plaintives cantilènes.
Nous ne pouvons pas raconter tous les tours exécutés par ces prodigieux équilibristes qui semblent détachés des peintures sur laque et vivre en dehors de l’équilibre et de la perspective d’une vie aériennement chimérique, mais nous indiquerons avec quelque détail les plus surprenants.
Un des gymnastes se renverse sur un petit matelas la tête en bas, les pieds en l’air, à la façon des acropedestrians américains ; deux servants lui posent sur la plante des pieds une machine singulière semblable à un immense éventail ouvert dont on n’aurait conservé que les principales branches. Les deux montants sont rejoints par une étroite plateforme de bambou recouverte en papier.
Alors un jeune garçon de neuf ou dix ans, le petit All Right, ainsi nommé parce qu’en faisant des exercices périlleux il lance de temps en temps ces deux mots anglais, les seuls qu’il sache, avec une intonation stridente qui rappelle le petit cri dont Auriol accompagnait ses tours, s’avance, salue et se met à grimper, plus souple et plus leste qu’un singe, après l’une des branches du gigantesque éventail ; arrivé au sommet, il s’assoit, se couche, prend des poses impossibles, se pend par le pied ou par la main, passe comme un serpent à travers les barreaux de la plate-forme que l’acropedestrian maintient en équilibre par d’imperceptibles déplacements de pieds, puis il redescend et crie au milieu d’un tonnerre d’applaudissements : All right (tout est bien).
All Right a une jolie petite figure toute ronde, éveillée par deux yeux de diamants noirs, et les deux tours qu’il exécute, comme en se jouant, ne semblent lui causer aucune fatigue. Sur son front brun, pas une perle de sueur.
L’exercice des tonneaux est vraiment prodigieux. Le jongleur, couché, reçoit All Right sur ses mains et l’envoie sur ses pieds. On apporte un tonneau, ou, pour être plus exact, une espèce de tambour de bois. All Right s’y pose ; un second disque est glissé sous le premier, puis un troisième, puis un quatrième, et ainsi de suite jusqu’à dix. L’enfant s’élève avec cette colonne que l’on bâtit par la base, faisant au sommet des poses d’une hardiesse gracieuse, se levant, s’asseyant, s’éventant avec une tranquillité parfaite. Quand la colonne a reçu toutes ses assises, les servants arrivent tenant un sac plus grand que celui de Scapin. L’acropedestrian imprime une petite secousse au frêle édifice ; l’enfant, lui, retombe sur les mains, et les tonneaux roulent dans le sac.
Mais voici qui est plus étonnant encore. Une énorme échelle est apportée. Au sommet, comme un bras de potence, s’étend une autre échelle horizontale, de laquelle pend une échelle plus petite. Ce mécanisme est posé sur les pieds du Japonais couché, et le petit All Right commence son ascension. Parvenir au sommet de la première échelle n’est qu’un jeu pour l’enfant ; mais bientôt il s’engage sur l’échelle transversale. À mesure qu’il s’éloigne du point de départ, son poids augmente comme le poids qu’on fait glisser sur la tringle d’une romaine, et le jongleur d’en bas doit rétablir l’équilibre par des inflexions savamment calculées. Tout cela n’est rien encore. All Right descend la tête la première la troisième échelle, la remonte à reculons et fait le même voyage en l’entremêlant de tours de souplesse et de manèges d’éventail que n’exécuterait pas plus gracieusement une Espagnole de Goya. En regardant ce prodigieux exercice, on n’ose en croire ses yeux, toutes les lois de l’équilibre et de la pesanteur paraissent renversées. Nous ne parlerons pas du jeu de la toupie, du bambou vertical et autres merveilles que nous avons déjà décrites à propos des Japonais du Cirque Américain.
Acrobates indiens
Pourquoi ne pas avouer notre plaisir ? Nous avons passé cette semaine, au cirque d’Hiver, une soirée délicieuse. Au cirque ! diront les esprits sérieux ; vous voilà bien avec votre goût pour les athlètes, les funambules, les équilibristes, les écuyers, les écuyères, les clowns, et les montreurs de bêtes savantes. Vous ne vous dérangeriez pas s’il s’agissait d’une tragédie ou d’un drame philosophique ? Cela est bien possible, surtout si le ciel, consulté à travers la vitre, nous montrait une lune jaune roulant sur les nuages noirs comme la tête de mort d’Yorick sur les mottes de terre du cimetière d’Elseneur, si l’aigre et maussade bise de novembre bougonnait dans le squelette des arbres faisant mieux apprécier la douce chaleur de la chambre où s’allonge le rouge reflet du foyer. Nous serions peut-être pris d’une invincible paresse et nous chercherions une excuse pour notre conscience dans le célèbre paradoxe de Lireux : « Rien ne gêne l’impartialité du critique comme d’avoir vu la pièce. » Mais les noms de Ramjar et de Samjo, avec leur timbre exotique, tintaient nostalgiquement à nos oreilles et bruissaient comme les sonnettes d’or aux chevilles de Vasantasena, emmenant notre imagination vagabonde au bord du Gange ou de l’Hoogly, là-bas où les escaliers de marbre blanc descendent aux piscines sacrées, où les pagodes alourdissent leurs dômes comme de gigantesques ruches d’abeilles. Le nom de Pereira nous troublait aussi, l’accompagnant dans notre rêverie d’un frisson de tambours de basque et d’un cliquetis de castagnettes. Nous sommes un peu comme l’Hassan de Namouna qui, « toute sa vie, aima les Espagnoles, » le moindre frou-frou de basquine nous attire et voilà pourquoi, l’autre soir, nous étions au cirque au lieu d’assister à la reprise de la Famille Benoîton, malgré un froid assez piquant ; mais cela réchauffe d’aller en Espagne et dans l’Inde.
Une corde lâche, fixée à deux chevalets, traversait le cirque, et du cintre tombait un trapèze. De la porte qui sert de coulisse aux chevaux, une svelte figure, dont un maillot blanc rosé dessinait les formes gracieuses, s’élança avec une prestesse sans brusquerie et s’éleva, comme si les lois de la pesanteur n’étaient pas faites pour elle, jusqu’à la frêle escarpolette et s’établit sur ce piédestal oscillant dans l’attitude d’une déesse sur son autel. La lumière du lustre l’enveloppait comme les rayons d’un Olympe ou d’une apothéose mythologique. Elle se tenait debout, fière et charmante, à cette hauteur vertigineuse, avec l’aisance d’une allégorie habituée à nager dans l’azur des fresques et des coupoles. Sa beauté gagnait à ce plafonnement l’imprévu de lignes et la grâce inattendue qui caractérisent Tripolo ou Goya dans leurs peintures décoratives. Des grappes de cheveux demi-courts, d’un noir luisant, où scintillaient quelques lueurs de paillon faisaient valoir la fraîcheur ardente de sa joue fardée. Mais la voilà qui se lance dans le vide comme si elle avait des ailes ; son joli corps aérien semble planer un instant ; puis du bout de son pied mignon — un pied espagnol, c’est tout dire — la charmante gymnaste se rattrape à la barre du trapèze, s’y suspend, s’y balance, les bras flottants, le col se rengorgeant comme celui d’un oiseau, la tête renversée et souriante.
À la voir suspendue ainsi, les vers de Gœthe, où Bettina, cette petite faiseuse de tours vénitienne pour laquelle il eut sinon une passion, du moins un vif caprice, nous revenaient involontairement en mémoire : « Ne tourne pas ainsi, gentille enfant, tes petites jambes vers le ciel, Jupiter te regarde, le drôle, et Ganymède est inquiet. » Mais bientôt elle remonte en faisant passer son corps entre ses bras avec une force et une souplesse étonnantes, car il y a des nerfs d’acier sous ces formes délicatement féminines, elle tourne autour du tremblant appui comme une roue sur son axe, avec une éblouissante rapidité ; elle s’y rattache par le pli du jarret, par la cambrure de sa nuque attrayante et gracieuse, serrant tous les cœurs d’une voluptueuse et les rassurant par l’aisance, la précision et la certitude de son travail.
Il faut bien redescendre sur la terre. Le moyen qu’emploie pour revenir parmi nous la gymnaste intrépide est de la plus originale hardiesse. On approche d’elle une corde ; elle lui imprime du pied un mouvement de rotation et se laisse glisser lentement le long de cette spirale, qu’elle maintient avec une incroyable adresse, le corps penché en avant, les bras tendus, une jambe relevée en arrière, dans la pose de ces génies debout sur la pointe de l’orteil, au sommet d’une colonne, comme les Victoires, les Fortunes et les Libertés.
Quand la Pereira se fut retirée, suivie des applaudissements de toute la salle, Ramjar et Samjo, les deux frères, nous dit-on, firent leur entrée avec cette dignité simple particulière aux peuples orientaux. Ils saluèrent, inclinant légèrement la tête et portant la main de leur poitrine à leur front. Ils étaient coiffés de turbans coniques renflés à la base par de nombreux enroulements de mousseline qui encadraient leurs longs cheveux d’un noir de jais. Dans ces visages jeunes, réguliers et presque féminins par la douceur, d’une couleur indéfinissable entre le cuir de Cordoue et le bronze florentin, s’épanouissaient comme deux mystérieuses fleurs noires, de grands yeux pleins de langueur et de mélancolie. Leur costume consistait en une sorte de pourpoint de damas vert, avec les grègues pareilles et un maillot rouge pour le plus jeune, et pour le plus âgé en un vêtement de même coupe, mais entièrement rouge.
Les Indous, même ceux dont le métier est de faire des tours de force, n’ont pas l’apparence athlétique. On ne voit pas sur leurs bras élégants, et un peu minces comme ceux des adolescents, ces biceps et ces nodosités de muscles dont se glorifient les hercules. Ils sont grands, sveltes, délicatement proportionnés.
Semblables aux statues grecques primitives d’Égine ou de Sicyone, leurs guerriers et leurs héros légendaires, sur les miniatures des manuscrits, sur les peintures vernissées des coffrets et des miroirs, ont presque l’air de femmes. Tels l’art les représente, tels ils sont dans la nature, et les Indiens du cirque offrent tous les traits caractéristiques du type, qui n’a pas varié que l’on sache depuis la trouée faite par les batailles d’Alexandre dans cette terre immémoriale et profonde.
Nous aurions désiré retrouver, pour régler les exercices de Ramjar et de Samjo, le naïf orchestre indou qui, jadis, accompagnait Amani la Bibiaderi de la pagode de Tendidini-Pouroum ; ces musiciens, d’une irrécusable authenticité, s’appelaient : Ramalingam, Savaranim, Deveneyagorn, des noms qui semblaient pris, dans leur harmonieuse longueur, au Ramayana ou au Mahabaratha. Ils jouaient de la flûte de bambou et du tambour en papier de riz. Qui sait où sont allés ces pauvres diables ? Dans le nombril de Bouddha, sans doute, et, s’ils vivent encore, ils doivent ressembler à ces figurines en terre cuite, aux cheveux et aux sourcils blancs, représentant des Mounis ou des Richis faisant pénitence, car il y a bien longtemps de cela, et nous sommes peut-être le seul à qui soit resté le souvenir de ces noms exotiquement bizarres. Mais il fallait cependant se contenter de la grosse musique du cirque avec sa fanfare éternelle et ses éclats de cuivre.
Cependant, le plus jeune des deux frères gravissait nonchalamment l’échelle qui mène aux chevalets de la corde. Ses mouvements sont lents et doux. Il se place sans bravade à son poste périlleux, et ne tend pas la semelle au classique blanc d’Espagne, car il n’a d’autre chaussure que le pied tricoté de son maillot. On lui tend son balancier, et le voilà parti, d’un pas d’ombre, glissé, surnaturel, s’allongeant et se refermant sans lever le pied. Rien de plus étrange et de plus fantastique que cette progression silencieuse, immobile pour ainsi dire. C’est ainsi que doivent marcher les apparitions.
Arrivé au milieu de la corde, dont la courbe se creuse à peine sous son poids si léger, l’acrobate se livre à des exercices d’une difficulté inouïe ; il lui imprime un mouvement d’oscillation de plus en plus rapide, que les jambes suivent seules, agitées sous le torse maintenu impassible par un miracle d’équilibre. On ne saurait imaginer rien de plus souple, de plus moelleux, de plus élastique. Tout cela est fait avec un sérieux profond, une gravité sans égale, et l’on devine dans ces poses solennelles, dans ces démarches rhythmées, comme par un chœur invisible, dans ces génuflexions, tantôt sur un genou, tantôt sur l’autre, des souvenirs de rites très-anciens et de danses sacrées exécutées autrefois pendant les cérémonies religieuses à des époques si reculées que l’histoire n’y atteint pas.
Il était difficile de ne pas trouver quelque chose d’hiératique à cette procession à travers l’air d’un personnage qui semble échappé d’un bas-relief de la pagode souterraine d’Éléphanta ou des illustrations de l’Inde par le prince A. Soltykoff, si la première comparaison vous paraît trop majestueuse et trop sacerdotale pour un simple funambule venu de Calcutta à Birmingham et de Birmingham à Paris pour chercher fortune. Oui, Porus assis sur un trône d’or, d’ivoire et de perles a dû voir du seuil de son palais une danse identique exécutée par un individu exactement pareil, car rien ne change dans cette Inde si ancienne, si vénérable et si mystérieuse qui, dès le commencement, renfermait d’avance toutes les civilisations, toutes les religions, tous les systèmes, tous les arts, toutes les poésies dans son panthéisme effréné.
Le frère vert descendu, le frère rouge monta à son tour. Sa démarche semblait embarrassée, lui si souple et si alerte. Il avait des pédieux comme un chevalier du moyen âge, ou du moins nous le pensions ; mais ce n’était pas cela : pour rendre les exercices plus difficiles, il avait adapté à chacun de ses pieds une corne de buffle rattachée à la jambe par un lacis de cordelettes, ce qui lui donnait, avec son pantalon rouge et sa basanée l’air d’un diable armé de griffes gigantesques.
Ne portant que sur la pointe de ses deux cornes, l’Indien traversa l’arène du cirque à trente pieds de hauteur, sur une corde lâche cédant à la moindre pression, à travers l’éblouissement des lustres et la rumeur du public, et arriva heureusement au but.
Piqué d’amour-propre, le jeune frère se fit empiler sur la tête six jarres de terre à rafraîchir et refit, ainsi empêché, avec la même aisance que s’il n’y avait nul obstacle, tous les exercices qu’il avait accomplis librement.
La nuit nous fîmes les songes les plus bizarres, nous rêvâmes que nous nous promenions dans les rues de Lahore sur un éléphant bleu, dont les flancs trop larges emportaient les cabinets de treillis dorés appliqués aux murailles ; mais nous ne nous inquiétions nullement de ce détail. Ramjar et Samjo nous précédaient en péons et, se laissant glisser du haut d’une pagode le long de sa corde en spirale, la Pereira, dans la pose du Mercure de Jean de Bologne, nous offrait un numéro de la Gazette de Paris parue d’assez bonne heure pour être lue le même jour dans tous les kiosques de Lahore.
Algérie
Ce n’est pas la peine de s’embarquer à Marseille, de traverser la Méditerranée, de débarquer à Stora et de faire vingt lieues dans les terres, sur une ancienne voie romaine, pour voir Constantine ; il s’agit tout bonnement d’aller passage Jouffroy, boulevard Montmartre ; c’est plus court, moins coûteux et tout aussi instructif.
Constantine est pour nous une vieille connaissance ; en 1845, nous y présentions une lettre de recommandation de Méry à M. Duclaux, chargé par le gouvernement d’exécuter le merveilleux plan que la mort l’a de finir, et qui a été terminé avec un si fidèle bonheur par M. Abadie.
Un pareil guide était une bonne fortune pour un voyageur curieux comme nous, et nous usâmes avec toute l’indiscrétion possible de son inépuisable complaisance. Il connaissait la ville, non pas rue par rue, non pas maison par maison, mais pierre par pierre, pour l’avoir rebâtie tout entière en liége avec une exactitude à donner le vertige ; son travail ressemblait, pour la désespérante minutie, à ces prodigieuses besognes imposées par de méchantes fées, où il faut séparer grain à grain des boisseaux de millet et de chènevis brouillés ensemble. Il aurait pu vous dire : à tel endroit, il y a une tuile brisée, un chapiteau fruste, une plaque de crépi tombée. Constantine était pour lui comme Notre-Dame pour Quasimodo. Jamais assimilation ne fut plus complète.
Le soir, après avoir battu en tous sens les mille ruelles de la cité arabe, nous mangions le couscoussou, apprêté par les belles mains de son hôtesse kabyle, et Duclaux nous à notre logement, que nous eussions été incapables de retrouver dans ce labyrinthe opaque, qui n’en était pas un pour lui.
Nous avons rapporté, pour souvenir de cette courte liaison formée vite et dénouée pour toujours, comme presque toutes les liaisons de voyage, une aquarelle représentant cette charmante femme dans son costume de fête : dalmatique mi-partie de damas vert et de damas rouge, grandes manches de gaze fendues et laissant voir un bras d’une correction parfaite ; large ceinture de velours ornée de plaques de métal et de boules de filigranes glissant sur la taille, et retenue par la rondeur des hanches comme un ceste antique. Ce costume oriental, où les modes du moyen âge semblaient conservées, et qui aurait pu figurer dans le cortège de la Juive, à l’Opéra, contrastait avec la coiffure d’une manière piquante. De dessous une bandelette chargée de broderie d’or, de paillettes et de clinquant de couleur, s’échappaient en spirales deux longues anglaises lustrées et comme celles qui accompagnent dans les keepsakes et les livres de beauté gravés à Londres, les têtes romanesques d’Evelina, de Rosalinde et d’Ellen ; — c’était un sacrifice au goût européen où la poésie, chose rare, n’avait rien à regretter.
Duclany, l’hôtesse kabyle, Constantine, le Rummel avec ses arches naturelles et sa cascade, commençaient à s’estomper au fond de notre cervelle, dans ce brouillard épais qui n’est pas encore l’oubli, mais où le rêve commence à combler les lacunes de la réalité, lorsque, l’autre jour, nous entrâmes inopinément au Casino des Arts : cinq ans et cinq cents lieues furent franchis en une seconde, et nous nous trouvâmes sur le plateau de Mansourah, ayant Constantine à nos pieds. L’illusion était complète.
Par hasard il faisait beau ; une lumière vive et crue tombant d’aplomb éclairait la Ronda africaine sur l’immense bloc de rocher qui lui sert de piédestal ; les toits de tuile désordonnés sur lesquels les cigognes font leur nid et laissent tomber les serpents qu’elles enlèvent, l’ancienne caserne des janissaires aux longues fenêtres ogivales, les vieilles citernes romaines, la mosquée dont la tour penche autant que celle de Pise, sans avoir sa célébrité, le minaret blanchi à la chaux, en dehors de la porte par laquelle entra l’armée française et que la toile d’Horace Vernet a rendu populaire, le palais à demi démantelé du bey se déroulaient sous les yeux avec une telle justesse de proportion et de couleur, que l’idée d’une ville en miniature disparaissait. — Regardée avec une lorgnette, cette Constantine de bouchon n’offre aucune différence avec la Constantine de pierre.
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The end
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