Front matter
L’HOMME
À
L’HOMME
Texte entier
L’HOMME
À
L’HOMME
À
PRÉCIS
DE
ORNÉ DU PORTRAIT DE CE PERSONNAGE MYSTÉRIEUX ET D’UN FAC-SIMILÉ DE SON ÉCRITURE.
Par MM. E. et A.
-
PARIS,
Au Palais-Royal,
Chez Les Marchands De Nouveautés.
1829.
Il est des hommes que la singularité de leurs actions et la bizarrerie de leur conduite semblent plus particulièrement destiner à fixer les regards de leurs contemporains. Leur humeur, leurs , leur manière de vivre forment un si frappant avec les habitudes de leurs semblables, qu’on est naturellement désireux de connaître les particularités qui les concernent. Mais si ces mêmes hommes ont eu un rang dans le monde qu’ils y aient acquis de la célébrité par l’éclat de leurs aventures ou par la fougue de leurs passions ; si leur vie, naturellement orageuse, offre des scènes piquantes et variées, des situations fortes et dramatiques, si elle se compose enfin d’événemens qui se rattachent à des personnages ou à des époques mémorables, la curiosité redouble, l’intérêt qu’inspirent leurs actions devient plus puissant, et l’esprit, avide de sonder les mystères de leur existence, se sent impérieusement dominer par le besoin d’être dans le secret de toutes leurs destinées.
Dans le nombre de ces êtres dont nous venons de parler, il en existe un à Paris, dont le stoïcisme et la misanthropie décèlent un de ces caractères fiers et indomptables, un de ces phénomènes moraux sur lesquels le malheur n’a point de prise. On le reconnaît à sa haute stature, à ses formes athlétiques et à la barbe qui ondoie sur sa large poitrine. Sous les livrées de la misère il porte un cœur généreux, mais sauvage : il dédaigne tout ce qui excite l’ambition des autres hommes et son âme hautaine est inaccessible à toutes les craintes comme elle est au-dessus de tous les préjugés.
Nous avons pensé qu’une relation succincte, mais fidèle de la vie de cet homme extraordinaire piquerait vivement la curiosité du public. Ce projet conçu depuis long-temps et que des obstacles de plus d’un genre nous, avaient empêché d’effectuer, a été mis à exécution dans l’espace de huit jours ; mais ce n’est qu’après des recherches nombreuses que nous avons pu réunir les matériaux nécessaires pour commencer l’ouvrage que nous publions aujourd’hui : nous avouerons même que nous avons été plus heureux que nous n’aurions osé l’espérer car indépendamment des documens précieux que nous étions à nous procurer, le hasard nous a merveilleusement secondé en faisant tomber entre nos mains une partie de la correspondance du Superbe.
Si ces lettres, que nous croyons devoir ajouter à l’ouvrage, étaient dans le cas de jeter quelque défaveur sur le caractère ou sur les sentimens d’un homme qui fut toujours esclave de ses devoirs, nous n’hésiterions pas à en faire généreusement le sacrifice ; mais comme il ne s’y trouve rien que tout homme d’honneur ne puisse avouer, comme il n’est aucune de ses expressions, aucun des mouvemens de son âme qui ne justifient la haute opinion que nous en avons conçue, nous n’avons pu résister au désir de les produire textuellement, dans la persuasion que nos lecteurs les accueilleraient avec le plus vif intérêt. Elles ne sont certainement remarquables ni par la pureté ni par l’élégance du style, elles pèchent même souvent sous le rapport de l’exactitude grammaticale mais on y trouve des pensées fortes, rendues d’une manière énergique, et des expressions pittoresques qui décèlent tout le feu de son âme, toute la verve de son imagination. Le nombre n’en est pas considérable : elles datent presque toutes de l’an 7 de la république, et il y a même entre elles des lacunes qui nous font vivement regretter celles qui ont été égarées ; nous espérons cependant que le plaisir qu’elles feront à nos lecteurs nous vengera de leur insuffisance, et qu’on y trouvera un motif de plus de nous savoir gré de notre entreprise.
-
L’HOMME
À
Duclos, surnommé le Diogène moderne, naquit à Bordeaux, de parens riches. Fils unique d’un notaire et petit-fils d’un capitaine de navires, une exaltation singulière fut à-peu-près le seul héritage que son père lui transmit avec le sang. Sa mère, à cette époque désastreuse où les liens de la nature étaient si fragiles, n’était pas idolâtre de son mari ; et si notre héros dut l’existence au hasard de leur union, une séparation conjugale de corps et de biens ne tarda pas à lui ravir les soins maternels. M. Duclos père s’étant retiré avec ses sœurs dans une propriété située à une lieue de la Réole, l’éducation de notre héros fut dès-lors confiée aux lumières de son oncle, curé de ce pays ; mais il n’y séjourna pas long-temps, car madame Duclos, dont les sentimens comme mère étaient en raison inverse de ses sentimens comme épouse, arracha son fils de dessous l’aile évangélique de son oncle le curé, l’amena chez elle à Bordeaux, l’imbut des principes d’un royalisme outré, enracina ces principes à l’aide d’images, et échauffa par degrés une jeune imagination, qu’elle sut ainsi conquérir à la cause de la légitimité, jusqu’au moment où les armées républicaines formèrent le siége de Lyon.
C’est ici que commence l’histoire de cet homme extraordinaire. Les germes semés dans son cœur y avaient fermenté, et avaient ensuite laissé faire au temps, prêts à jaillir et à pousser des jets vigoureux.
L’étincelle qui devait embraser cette âme ardente partit des murs de Lyon, du foyer même de la révolte… La république s’avançait pour la châtier. Le jeune illuminé bondit à cette nouvelle, franchit le seuil de la maison maternelle, ne se retourna pas pour y jeter un dernier regard, entra dans Lyon, s’y enrôla sous les drapeaux du général Précy, combattit avec les Allobroges contre les Bleus, et signala son apprentissage des armes par des prodiges de bravoure.
Subissant comme ses frères le sort des vaincus, les Bleus l’enfermèrent momentanément dans un corps-de-garde : mais une dame royaliste, qui connaissait le capitaine de ronde, lui recommanda le jeune héros ; et au moment où celui-ci rêvait déjà peut-être aux moyens de se soustraire au châtiment inévitable qui l’attendait, il voit tout-à-coup tomber à ses pieds le manteau du capitaine, s’en empare, s’en enveloppe, suit les vainqueurs : il est sauvé.
Il revint alors auprès de sa mère. Une réputation de bravoure l’avait précédé à Bordeaux ; il la justifia bientôt et valut autant qu’elle. Il se déclara le champion du faible et de l’opprimé ; et comme il se lia avec les jeunes héritiers des premières familles du pays, ils purent sous son égide afficher impunément l’insolence et la fatuité.
Aussi beau que brave, on n’appelait Duclos que le Superbe. La fortune de sa mère et celle d’une dame qu’il eut pour maîtresse, lui laissant la facilité d’aller de pair avec tout ce qu’il y avait de plus riche à Bordeaux, il donna bientôt le ton à toute la ville. Son pour le compte du tailleur seulement se montait à dix-huit cents francs par mois. Il changeait de linge deux ou trois fois par jour ; et pour offrir une idée encore plus juste du taux auquel sa dépense, il se servait de mouchoirs de Madras de quarante et cinquante francs, en guise de crochets de bottes.
C’est ainsi qu’il se maintenait toujours digne du nom de Superbe, qu’on lui avait unanimement décerné ; et c’est à la faveur de ce nom, qu’il savait soutenir, qu’il préluda aux conquêtes les plus capables de flatter son amour-propre. Aussi fut-il, dans cette période de sa vie, l’épouvantail et la terreur des maris par sa force de corps extraordinaire et son adresse dans les armes, et le favori des dames, qu’il se captiva toujours par les manières les plus brillantes, le son de voix le plus mélodieux, la proportion et la beauté de ses formes et le feu de ses regards.
Coryphée du parti royaliste qu’il n’a jamais abandonné, puisqu’il a sacrifié sa fortune, versé son sang et exposé mille fois sa vie pour la dynastie régnante, le Superbe était la terreur surtout, à cette époque de la révolution, des Jacobins et de tous ceux, en un mot, qui ne professaient pas ses principes dans toute leur rigidité, leur exaltation.
Une dame qui avait retenu un coupon de loge pour elle et sa fille se présente un soir au grand théâtre, aux places qui lui sont destinées. Trois individus les occupent ; mais la galanterie française n’était sans doute pas assez innée chez eux pour les porter à céder avec empressement le devant de la loge à la dame qui se présentait. Surprise d’un pareil manque d’égards et de procédés, elle se décider réclamer son droit.
« Messieurs, leur dit-elle fort poliment : — Dis donc, citoyens ! interrompt brusquement l’un d’eux. — Eh bien ! citoyens, reprend la dame, veuillez céder vos places à ma fille et à moi ; je les ai payées, elles m’appartiennent. »
Pour toute réponse elle n’obtient que de grossières plaisanteries qui dégénèrent bientôt en injures. Le Superbe passait en ce moment dans les corridors : le bruit qu’il entend dans la loge voisine le rend attentif : il écoute, il en apprend la cause, ouvre la porte, et somme les citoyens insolens de rendre la place à qui de droit. Sur leur refus, le Superbe saisit le plus mutin par le milieu du corps, et le levant avec son bras d’Hercule au-dessus de la loge, de manière à le tenir suspendu sur le public, Gare là dessous ! s’écrie-t-il.
Le mouvement était donné, le bras de fer se levait déjà ; les deux autres citoyens étaient restés pétrifiés ; et sans les instantes prières de la dame offensée, on comptait un homme de plus au parterre. Le Superbe, avec le plus grand sang-froid, dépose alors sur la banquette sa victime épouvantée, et se retire. Mais comme l’action avait eu lieu précisément à côté de la loge des officiers municipaux, il crut prudent de s’esquiver, et sortit aussitôt du spectacle.
Cette dame, fort riche alors, entièrement séduite par une action si généreuse, comme elle avait déjà pu l’être par la réputation de beauté et de bravoure de son défenseur, l’aima dès-lors pour lui-même, se ruina pour lui. Elle était veuve ; il vécut maritalement avec elle (car jamais Duclos ne se maria), et c’est à elle que sont adressées, à Bordeaux et à Toulouse, les lettres qui font suite à ces mémoires.
Le trait suivant peut faire apprécier ses forces colossales à leur juste valeur.
Appuyé sur une fenêtre de la maison qu’il habitait avec sa maîtresse, il regardait un jour avec complaisance sa servante et un marchand de vin, cherchant à rouler contre la porte de la cave une de ces énormes barriques de Bordeaux, et s’amusait beaucoup de leurs vains efforts.
Où voulez-vous donc la mettre, leur dit-il en riant ? — Ici contre. — Vous n’y parviendrez jamais ; — attendez-moi. »
Il descend, prend la barrique, la soulève et la fixe contre la place indiquée.
Doit-on s’étonner après cela de l’immense avantage qu’il eut sur ses adversaires dans ses duels fameux, surtout lorsque personne n’ignore qu’à cette force prodigieuse se joignait l’adresse la plus souple et une érudition consommée dans l’art de l’escrime.
Nous devons pourtant à la vérité de déclarer ici que Duclos n’eut jamais aucun maître, et lorsque Salmon, Mamesson et autres professeurs d’armes distingués lui proposèrent de lui communiquer leurs principes, toujours il refusa leurs offres, toujours il dédaigna leur secours, et il disait : « Si j’ai le malheur de tuer jamais mon semblable, je ne veux pas du moins qu’il soit dit que je l’ai appris. »
Paris et Bordeaux n’en admirèrent pas moins ses ressources presque magiques dans le maniement de quelque arme que ce fût.
Il posait un chapeau par terre, y appliquait un fragment de papier, perceptible à peine à quarante pas, tirait le pistolet à cette distance, et le papier ne se retrouvait jamais.
Lui survenait-il un duel, il priait sa maîtresse avec cet admirable sang-froid qui l’abandonnait rarement, de le faire suivre par sa voiture, afin que les secours les plus prompts pussent être prodigués à celui des deux qui serait blessé.
Mais un des traits les plus caractéristiques de cet homme mystérieux est celui qu’on va lire.
Un jour il s’était battu, avait été blessé, et sortait de se faire saigner chez son médecin Raynal. Il entre chez sa maîtresse, le bras en écharpe, et s’écrie, rayonnant de joie et de triomphe : « Je ne donnerais pas cette blessure pour vingt-cinq louis ! — Comment cela ? lui dit sa maîtresse effrayée. — Parce que Raynal m’a dit qu’il n’avait jamais vu de plus beau sang. »
Jamais autrement le Superbe ne parlait de sa bravoure ni de ses hauts faits ; il pensait avec raison qu’ils parlaient assez pour lui.
Mais le temps des persécutions était définitivement arrivé, et le Superbe ne put se soustraire plus long-temps aux poursuites de l’autorité, que lui suscitaient journellement sa haine contre le gouvernement républicain, ses dangereux exploits, et surtout les secours qu’à cette époque terrible son âme grande et généreuse lui commandait d’apporter à ses frères malheureux et proscrits.
Victimes de leur zèle pour la cause des Bourbons, arrêtés et condamnés à mort par un tribunal de sang, deux hommes, que nous nous abstiendrons de nommer, l’un parce que nous ne le connaissons pas, l’autre parce que nous le connaissons trop, tous deux jeunes et à cette saison de la vie où l’avenir est tout espérance, se préparaient en fredonnant à la quitter. Captifs et gardés à vue à l’Hôtel-Dieu de Bordeaux, le lendemain devait éclairer leur triomphe ; le lendemain ils montaient à l’échafaud.
Le Superbe résolut de les sauver ; ils devaient l’être. Il communique son projet à plusieurs jeunes gens intrépides comme lui, ou du moins sur qui rejaillissaient quelques reflets de sa propre intrépidité. L’on discute, l’on s’entend. Il fallait le mot d’ordre pour pénétrer à l’Hôtel-Dieu. Un individu le possède ; on l’invite à souper ; on le fait boire ; son secret lui est arraché ; c’est le mot victoire. Des habits de gardes nationaux sont indispensables ; comment se les procurer ? On court au théâtre ; la directrice, madame Latapie, prête les costumes ; on les emporte chez la maîtresse du Superbe ; les jeunes conjurés s’y travestissent ; on part, on arrive ; le cri d’usage qui vive ! est prononcé par les gardes républicaines : on leur répond par le mot victoire ! et, baïonnette au bout du fusil, les jeunes victimes sont enlevées.
Les faux gardes nationaux, comme on le pense bien, n’avaient eux-mêmes d’autre parti à prendre que celui de la fuite ; mais deux d’entr’eux, le Superbe et un autre, arrêtés à Saintes, furent plongés dans les fers jusqu’au moment de l’instruction du procès, dans lequel ils triomphèrent, grâce à la mâle éloquence du célèbre avocat Ferrère, venu de Bordeaux pour les défendre.
C’était la seconde fois que le Superbe rentrait au pays natal, après en être sorti deux fois d’une manière peu naturelle. Les premiers mois de son nouveau séjour à Bordeaux ne font époque de rien de remarquable sur son compte, jusqu’au jour des Rois de je ne sais plus quelle année républicaine. (Directoire.)
On devait se réunir chez sa maîtresse, et plusieurs personnes de la ville se trouvant convoquées au banquet, le Superbe fut prié de rentrer de bonne heure à l’hôtel ; il promit : et pour tuer le temps fut au spectacle, où l’on donnait le Roi de Cocagne. Le général Lannes était dans la loge royale. Dans la pièce que l’on représentait, l’auteur met dans la bouche du roi ces paroles ou l’équivalent : Tout est musicien jusqu’aux ânes. Les jeunes gens royalistes se tournent alors en riant du côté de la loge du général et avec des huées. Dire que le Superbe se conduisit comme les autres, c’est ce que j’ignore, c’est ce qu’il nia ; toujours est-il qu’il se trouvait au parquet avec les perturbateurs, et qu’on ne manqua pas de le ranger de ce nombre.
Lannes, comme on le pense, devint furieux, et attacha trop d’importance à ce qu’il était de sa dignité de mépriser ; on fit avancer les basques, et les jeunes écervelés qui n’avaient pas craint d’insulter le Brave des Braves par une grossière équivoque, furent enveloppés et conduits à la prison de la commune. M. l’ex-garde-des-sceaux, ministre de la justice, comte de Peyronnet, l’ex-grand homme, en un mot, figurait alors avec son ami le Superbe parmi les délinquans.
La maîtresse de ce dernier, surprise, inquiète de ne pas le voir rentrer à l’heure indiquée, court chez la directrice du théâtre, qui lui apprend la mésaventure de son amant, en y ajoutant cette circonstance : « Que le commissaire, qui redoutait le Superbe, l’avait conjuré, au moment de l’arrêter, de ne pas le compromettre en faisant résistance ; que Duclos, par égard, l’avait juré, avait tenu sa parole et s’était laissé conduire. »
Le lendemain elle vole à la prison, et embrasse son ami en fondant en larmes. « Pour venir me voir et que tu pleures, lui dit celui-ci, j’aime beaucoup mieux que tu restes chez toi. Il ne s’agit pas de pleurer, il faut agir, il faut sauver un malheureux ; viens à mon aide, ensuite nous penserons à moi. Il y a dans la chambre voisine un père de famille condamné mort ; je te le répète, il faut m’aider à le sauver ; tu m’apporteras demain mon poignard et un paquet de cordes. — Mais comment m’y prendre ? — Comme tu voudras ; il me les faut.
Le malheureux que le Superbe avait résolu d’arracher à la mort, était un prêtre français nommé Borde, passé en Espagne et rentré depuis peu dans sa patrie, qu’il avait voulu revoir avant de mourir. Il s’était caché aux allées d’Albret, sous le déguisement d’un garçon de bains, et là, découvert et arrêté, père de trois enfans, il devait être fusillé le surlendemain.
Mais, la veille de son exécution, les jeunes gens détenus pour l’affaire du général s’étaient réunis à un déjeuner auquel assistaient leurs parens et leurs amis du dehors. La maîtresse du Superbe se rend à-peu-près à la même heure à la prison, tenant le paquet de cordes sous ses jupes, et le poignard caché dans ses cheveux. Elle arrive, elle frappe, on lui ouvre : le gardien l’envisage, elle pâlit, se soutient à la muraille, n’excite cependant aucun soupçon, et pénètre au milieu de la société déjà réunie autour d’un grand couvert. Un signe avertit le Superbe que ses désirs sont remplis. Il fait asseoir un instant sa complice, et bientôt, sous quelque prétexte nécessiteux, l’invite à passer dans la chambre voisine, où il recèle comme il peut les cordes et le poignard.
Mais sur ces entrefaites, et pendant le déjeuner de la prison, avait lieu, sous les fenêtres du général, un rassemblement tumultueux de jeunes royalistes qui demandaient à grands cris leurs camarades, menaçant Lannes de ne pas le laisser sortir vivant de la ville, s’il ne les relâchait aussitôt.
Le général, que de pareilles menaces n’auraient pas dû intimider, mais qui payait quelquefois comme les autres hommes son tribut de certains momens de faiblesse dont les plus braves ne sont pas exempts, composa avec les principes d’une sévérité qui, tout imprudente qu’elle s’était montrée d’abord, devait être alors poursuivie, par cela seul qu’elle avait eu un commencement d’exécution. Il livra l’ordre de mise en liberté, et avant que l’infortuné Borde pût voir réaliser les projets que l’on formait pour sa délivrance, les jeunes royalistes furent contraints de l’abandonner à sa destinée et le malheureux fut exécuté le lendemain.
Le Superbe, comme ses camarades, franchissait déjà le seuil de la prison, lorsqu’un huissier l’arrête soudain de nouveau, comme impliqué dans l’affaire de l’assassinat du maire de Toulouse.
Groussac, maire de Toulouse pendant la terreur, sous le gouvernement plus supportable du Directoire, s’était conservé de nombreux et mortels ennemis.
Un jour, sur le point de retourner de Bordeaux à Toulouse, et prêt à monter dans la malle-poste, on le prévient que trois individus ont formé le projet de l’assassiner. Il ne tient aucun compte de cet avertissement, il part ; mais à une lieue de Bordeaux, ce qu’on lui avait prédit arriva. Les trois assassins le firent descendre de la chaise, le mirent à genoux avec violence ; et après l’avoir sommé de recommander son âme à Dieu et d’implorer le pardon de tous les prétendus crimes qu’il avait commis, ils l’exécutèrent à coups de poignard.
La dangereuse réputation du Superbe ne manquait jamais d’attirer sur lui les premiers soupçons. Il fut cité comme l’un des auteurs de ce meurtre ; mais au moment où il se commit, à une lieue de la ville, ainsi que nous l’avons rapporté, le Superbe dînait dans une maison de Bordeaux ; il se justifia plus tard, prouva l’alibi, et fut acquitté.
Il n’en resta pas moins quatre mois détenu, sous le poids d’une accusation terrible, que ses ennemis s’étaient empressés d’élever, et il rentrait dans cette prison de la Commune, d’où, plus heureux que lui, venaient de sortir ses camarades.
À l’instant même, un gardien nommé François voulut le traiter brutalement ; le Superbe s’empare soudain d’une cruche qu’il trouve sous sa main, et l’appelant : « Valet ! » la lui brise sur la tête. Quelques personnes ont prétendu que ce n’est pas la cruche, mais la tête qui fut brisée : toujours est-il que cinq gendarmes se présentèrent pour l’arrêter et le plonger dans un cachot. Mais à leur vue, le Superbe s’élance sur l’un d’eux, lui arrache son sabre, et se met en garde au milieu du vestibule de la prison, en leur criant : « Que celui qui a du cœur m’approche ! » Les gendarmes prirent la fuite, un procès-verbal, et l’on commanda main-forte pour transférer le coupable au fort du Hâ.
C’est ce fait que l’on qualifie d’espièglerie dans un des billets qui sont joints à la suite des lettres et en font partie.
Quelques jours après, deux gendarmes se présentent à la prison pour mener Duclos à l’interrogatoire, et le placent dans une voiture au milieu d’eux. Tout-à-coup, le Superbe saisit d’une main par la poitrine un des exempts, qu’il tient en respect, et à l’aide de son dos et de ses reins, écrasant le second contre le coffre, il ouvre la portière de l’autre main, s’élance avec la rapidité de la foudre, traverse les allées d’Albret, et va se blottir au milieu des décombres d’une maison démolie.
Les gendarmes, pour ressaisir leur proie, crient à la foule ameutée que c’est un voleur ; mais le fugitif avait disparu, lorsqu’un enfant, qui l’avait vu se glisser dans la retraite où il espérait attendre la nuit pour s’évader, le fit découvrir. Une force supérieure fut employée à l’arracher de l’espèce d’antre, où il se défendit comme un lion ; et de retour au fort du Hâ, quatre mois de détention furent le prix de cette nouvelle escapade. Ce temps expiré, le procès s’instruisit, et un considérant solennel le déclara innocent et lui rendit la liberté.
Un des meurtriers du maire de Toulouse, faisant parade, long-temps après, de ses exploits contre les jacobins, raconta ce fait au Superbe, avec l’orgueil et la complaisance d’une belle action : « Vous me faites horreur ! s’écria Duclos ; je ne vous reverrai de ma vie ! »
Le Superbe, profitant de sa liberté pour échapper aux nouvelles embûches de ses ennemis désappointés, s’embarqua sur un corsaire, fit avec lui une croisière de quatre mois, et revint une troisième fois à Bordeaux.
Au consulat avait succédé l’empire. Le Superbe, dont les opinions étaient inébranlables, abhorra dans Bonaparte ce qu’il admirait dans Hugues Capet. Ses discours, sa conduite, donnèrent la mesure de ses sentimens, et Fontet, capitaine de la gendarmerie de Bordeaux, reçut l’ordre de tirer sus partout où le Superbe serait rencontré.
Le général Mergier commandait alors la ville ; il se rend chez la maîtresse de Duclos et l’avertit du danger de son amant. Elle, dans un désordre difficile à décrire, fait mettre les chevaux à la voiture, part, le cherche, le découvre, et lui apprend la fatale nouvelle. « Malheureux ! ajoute-t-elle en pleurant, que vas-tu faire à présent ? Fontet te tuera ! » Toujours ferme et calme, Duclos ne répond que par ces mots, prononcés avec l’accent de la pitié : « Il n’est pas assez adroit ! Tiens toujours prête pour ce soir une filadière (barque) et j’irai passer huit jours au château de Montferrant. »
S’emparant alors d’une paire de pistolets, il les charge tranquillement, va se promener à Tourny, précisément à l’endroit le plus populeux, et en entrant par une des grilles, qu’aperçoit-il ?… le capitaine de gendarmerie lui-même. Le Superbe va droit à lui ; mais Fontet s’étant retourné pour ne pas le voir : « Le lâche ! s’écrie alors Duclos, je puis partir à présent ; » et il s’embarqua le soir même sur la filadière qu’on avait eu soin de lui tenir prête, et se relégua au château de Mantferrant propriété d’un de ses amis.
Ennuyé du château de Montferrant, lassé de son séjour à Bordeaux, le Superbe partit enfin pour Paris. L’air de la capitale lui fut tout aussi funeste que celui de son pays natal ; un ordre émané de l’empereur le conduisit à l’Abbaye, ou il eut cent écus à dépenser par mois. Il feignit, pour en sortir, de céder aux propositions que Fouché, Ministre de la Police, lui fit, de prendre du service pour Bonaparte et de s’embarquer pour les îles. Le Ministre recruteur lui rendit la liberté à cette condition, et lui délivra un billet de cinq cents francs pour aller à Brest rejoindre l’escadre de Bruix ; mais le Superbe se trompa sans doute de direction, car il se trouva tout-à-coup dans la Vendée au milieu de ses frères d’armes.
C’est à pied, avec des sandales et un bréviaire à la main, que le Superbe se rendit en pèlerinage sous les drapeaux du Roi. Nous ignorons ce qui a pu le déterminer à entreprendre ce voyage d’une manière aussi singulière. Arrivé au camp Vendéen, il signala son enrôlement volontaire par de tels prodiges de bravoure, qu’il fut bientôt en vénération dans toute l’armée royale.
Survint la pacification de la Vendée. Le général Hédouville lui délivra un passeport comme tous les Vendéens pour retourner dans ses foyers. On était tenu de montrer ses papiers tous les dix jours à l’autorité du lieu de séjournement.
Le Superbe, de retour à Bordeaux, se conforma quelque temps à cette mesure, qui finit par l’ennuyer ; il ne se présenta plus, et un ordre de Fouché le déporta à Vincennes.
Ce fut dans cette prison d’État que le Superbe passa plusieurs années de sa vie, en proie aux souffrances physiques et morales les plus affreuses, au point qu’après la Restauration il montrait comme un trophée ses jambes ouvertes de toutes parts.
Ses geôliers lui avaient donné une couverture tout imprégnée de mercure ; il s’en plaignit un jour à Fouché, en lui disant qu’il avait froid. Le Ministre arrive à Vincennes, conduit Duclos dans une chambre où il y avait un grand feu, et lui fait l’offre d’une place brillante et lucrative, comme le prix du serment qu’il prêterait à Napoléon.
« Je ne prêterai jamais deux sermens, répondit le Superbe ; toujours ferme, toujours invariable dans mes opinions, dans mes principes, dussé-je mourir ici, je mourrai le même. »
Le Ministre furieux ordonna son transfert à Bicêtre, où Duclos resta jusqu’à la bataille de Paris. Le lendemain de l’entrée des alliés sonna l’heure de sa délivrance. Les cent jours survinrent, il repartit pour la Vendée ; et c’est là qu’un terme de mépris lui suscita cette malheureuse affaire, qui a peut-être influé sur sa destinée actuelle.
Un jeune officier, d’une des premières familles du royaume, Laroche-Jaquelin, eut le malheur et la petitesse d’esprit d’appeler Duclos roturier, avec un ton de mépris accentué. « Eh bien ! répondit le Superbe, je m’en fais gloire ! Je me bats pour mon Roi et pour ma patrie, et vous pour de vieux parchemins ! » Une provocation s’en suivit ; et comme elle fit de l’éclat, le noble et le roturier furent consignés dans leur chambre. À peine y furent-ils enfermés, que le Superbe enfonça sa porte, eut bientôt aussi enfoncé celle du jeune officier, qu’il contraignit à se battre, et qu’il eut le funeste honneur de tuer sur la place. Il fut lui-même alors contraint de fuir en Italie, poursuivi par la vengeance de cette famille puissante qu’il venait de mettre en deuil, mais qui s’étant jetée aux pieds de pour lui demander justice, n’en obtint que cette réponse : « Il m’a fait trop de bien pour que je lui fasse du mal ; mais je promets de ne jamais lui faire de bien. » Mot fatal émané du trône ! Promesse funeste que deux règnes ont réalisée !
Pendant son séjour en Italie, le désespoir de ne pouvoir rentrer en France avec ses frères d’armes lui causa une maladie terrible, de laquelle il ne releva que pour se voir dépouiller de tout ce qu’il possédait, au point qu’à l’époque long-temps par lui désirée, où il crut pouvoir rentrer sans crainte dans sa patrie, il fut obligé d’avoir recours à la bourse de ses tantes pour atteindre le but de son voyage et acheter jusqu’au linge dont on avait eu soin de le déposséder.
Bordeaux le revit alors pour la sixième fois, mais il n’y fit que passer ; Paris était le centre de toutes ses espérances, le terme de tous ses vœux. Le peu d’instans qu’il séjourna dans sa mère-patrie lui fournit néanmoins l’occasion de sauver encore la vie à un malheureux, un ennemi pourtant, un conventionnel.
Duclos donnait un soir le bras à sa maîtresse, qu’il menait voir, au grand théâtre, l’opéra de la Reine de Golconde. En arrivant sur la place de la comédie, il aperçoit un groupe de royalistes tenant à la gorge et étranglant un nommé Solignac, ex-membre du bureau central, qui, le 20 thermidor, avait commandé le feu sur le peuple à la même place où il se trouvait. À cette vue, le Superbe quitte brusquement le bras de sa maîtresse et vole au secours de la victime.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of L’Homme à la longue barbe.
