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L’École de la paix sociale

Frédéric Le Play · 1881 · Free in the US

35,032 words · about 2 h 27 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Frédéric Le Play
Language
French
Published
1881
Length
35,032 words · about 2 h 27 min
Sections
22 reader sections
Text
Digital text
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Contents (22)
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  22. Jugements en France et à l’étranger about 2 min

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L’ÉCOLE

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L’ÉCOLE

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Cette petite brochure a pour base la méthode d’observation qui donne aujourd’hui aux vérités des sciences physiques les apparences de la supériorité sur les vérités des sciences morales. Elle est le résumé du « Petit livre » ayant pour titre la Constitution essentielle de l’humanité, lequel résume lui-même les quarante-six livres et brochures de la « Bibliothèque sociale ».

Voulant exposer la science sociale sous une forme aussi brève, j’ai dû recourir, pour les vérités essentielles, au système de renvois indiqué par le § 2 du Document annexé au Petit livre. J’invite donc le lecteur à consulter cette indication.

Je renouvelle à mes collaborateurs, comme à mes « amis inconnus », la requête que je leur adresse depuis la fondation de la Bibliothèque. Je les prie de me signaler tout ce qui, dans le présent écrit, leur semblerait être une idée préconçue, démentie par quelque fait évident. Pour rendre service à la science, ils doivent, comme ils l’ont fait jusqu’à ce jour, m’indiquer les faits sociaux que j’ignore et ceux qui sont réfutés par l’observation de certaines sociétés.

Les deux premiers termes du programme assigné à la présente notice se rapportant, à vrai dire, au même objet : l’histoire de l’École se confond avec celle de la découverte et de la propagation de sa méthode. Les premiers germes de cette découverte furent créés en 1829 et en 1830. Puis ils se développèrent sans relâche, grâce aux voyages que j’entrepris en Europe et en Asie avec le concours d’une foule de personnes dévouées comme moi à la réforme sociale. En mentionnant tout d’abord ce concours, comme c’est mon devoir, j’ai surtout en vue les amis dont les noms figurent en tête des monographies de familles ouvrières qui constituent à la fois le principal résultat et le meilleur exposé de la « méthode sociale », base de notre enseignement. Je me reporte en outre aux nombreuses dames qui ont montré une aptitude extraordinaire dans les recherches réclamées par la confection des domestiques de ces familles. Ces budgets sont l’élément essentiel des monographies ; et cependant, à quelques exceptions près, les noms de mes collaboratrices les plus utiles sont complètement omis dans l’ouvrage intitulé les Ouvriers européens, où ces monographies ont été publiées. Cette omission a deux causes dominantes. En premier lieu, pendant vingt ans, je n’ai pas soupçonné que cette partie de mes travaux deviendrait l’objet d’une publication, et je n’ai pu songer, après l’achèvement de chaque étude locale, à réclamer de ceux qui m’avaient prêté leur concours l’autorisation de publier leurs noms. En second lieu, les deux éditions des Ouvriers européens présentent à peine la cinquième partie des documents recueillis au cours de mes voyages.

Les sympathies qui se groupaient autour de ces premiers travaux furent singulièrement encouragées par l’approbation solennelle que l’Académie des sciences de Paris donna en 1855 à la méthode d’observation décrite dans la première édition in-folio des Ouvriers européens (O.e., I, , 4, p. 436.) En cette matière spéciale, l’Académie était l’autorité compétente ; mais, en fait, son approbation s’étendit moralement à la doctrine que j’avais induite des monographies et résumée sommairement dans l’appendice annexé à l’in-folio. Lors donc que je développai cette doctrine en 1864 dans mon second ouvrage la Réforme sociale en France, je trouvai la presse et le public préparés à faire bon accueil à ce livre, et beaucoup d’esprits disposés à en adopter les conclusions. À partir de cette époque, les adhérents de la méthode et de la doctrine se multiplièrent : ils fondèrent, conjointement avec moi, les cinq institutions dans lesquelles ils se groupent aujourd’hui, à savoir : la Société d’économie sociale, les Unions de la paix, l’École des voyages, les Conférences sociales et le Comité de la Bibliothèque. Enfin, ils m’aidèrent à créer cette Bibliothèque, qui est le principal résultat de nos communs efforts.

Depuis 1865, ces efforts ont eu pour objet la composition et la réimpression des quarante-six volumes et brochures énumérées dans la composition de la Bibliothèque sociale, p. 62. De 1877 à 1879, notamment, nous avons publié la deuxième édition in- des Ouvriers européens, en faisant de nombreuses additions à l’édition in-folio, qui était épuisée depuis 1856. Dès que ce travail fut achevé, les maîtres de l’école qui adoptent la Bibliothèque sociale comme base de notre enseignement, me prièrent de résumer toute cette bibliothèque en un seul volume ayant pour titre la Constitution essentielle de l’humanité. Ce nouveau travail, commencé en 1879, fut terminé en décembre 1880. Pendant ce mois, l’École fondait sa Revue périodique. Le 15 janvier 1881, le jour même où je signais la préface de la Constitution essentielle et où paraissait le premier numéro de la Revue, un travail complémentaire me fut demandé. Les amis qui président au développement de l’École en France et à l’étranger m’engagèrent à condenser, dans une très petite brochure, les enseignements de la Bibliothèque, déjà résumés dans la Constitution essentielle. Cette brochure devait seconder l’action que chacun d’eux exerce dans la localité qu’il habite : elle répondrait aux questions qui leur sont journellement adressées par les personnes qui veulent à la fois participer aux travaux accomplis par les deux sociétés-sœurs de l’École (§ 15) et recevoir l’enseignement donné par la Revue. La présente notice répond à ce désir de mes amis.

Les êtres innombrables qui vivent et se meuvent à la surface du globe terrestre sont portés par des instincts innés à s’assurer le bien-être que comporte leur nature. Pour tous, cette situation a pour symptôme la quiétude de

elle est obtenue quand celui-ci s’est procuré la nourriture nécessaire à sa subsistance, et quand il a assuré la perpétuité de son espèce. Ces conditions du bien-être de l’animal ne sont point subordonnées à l’éducation ou à la volonté des individus : elles leur sont imposées par des tendances instinctives, liées indissolublement à l’organisation physique de l’espèce. Les animaux se montrent passifs, pour la plupart, devant les influences émanant du sol ou du climat. Dans leurs rapports avec le monde extérieur et spécialement avec les individus des autres espèces, ils semblent rester étrangers à toute notion de bien et de mal.

Il existe certaines analogies entre l’homme et l’animal. Elles se manifestent particulièrement par le besoin de nourriture qui est indispensable à la subsistance de chaque individu et par l’existence de l’appétit sensuel qui a pour but la reproduction de l’espèce. En ce qui concerne les autres phénomènes de la vie, on n’a guère d’ailleurs à signaler que des contrastes. Chez l’homme, il est vrai, comme chez l’animal, le bien-être a pour symptôme la quiétude des individus, et pour critérium le règne de la paix ; mais cette heureuse condition n’est plus assurée à chacun par des tendances innées en rapport avec l’action spontanée des organes physiques. Elle est, au contraire, le fruit principal des qualités dans l’individu par une bonne éducation et par l’exercice de la volonté. Quand ces qualités existent en effet, l’homme réagit utilement contre les influences inhérentes à l’action spontanée des forces locales. Il peut alors s’élever, grâce à l’usage judicieux de sa volonté, à un état de bien-être qui a pour critérium la paix, qui est nommé, selon les cas, le « bonheur » ou la prospérité, et qui est fort, supérieur au bien-être purement physique des animaux. Toutefois cet état est acquis seulement à celles des sociétés humaines qui, dans leurs rapports avec les autres, subordonnent leurs actions à la distinction du bien et du mal. Quand cette distinction n’est point imposée par l’éducation aux individus, ou quand leur volonté est défaillante, les sociétés humaines peuvent tomber dans un état de souffrance et de dégradation que les animaux ne présentent jamais.

Les sociétés humaines ne jouissent des avantages inhérents au règne de la paix, que lorsqu’ils sont acquis à toutes les familles, c’est-à-dire aux éléments constitutifs de la race. Or la préoccupation dominante de chaque famille est la crainte de voir tarir la source du pain quotidien, qui est son besoin journalier le plus urgent. Cette crainte elle-même a surtout pour objet la violence que déchaînent les discordes intestines et les guerres étrangères. La responsabilité qu’entraîne la subsistance de la communauté familiale pèse particulièrement sur les chefs de famille et, sous l’inspiration de ce sentiment, ils inclinent vers la paix.

La Bible, un des plus vieux monuments de l’histoire, justifie d’ailleurs l’importance sociale, attachée par notre École au règne de la paix. Aux bonnes époques, ce livre a été pour l’humanité l’instrument par excellence de la prospérité et du bonheur. L’Ancien Testament, comme l’Évangile, a rempli cette haute fonction dans l’organisation sociale des peuples européens. Il n’a pas seulement transmis le texte du Décalogue, c’est-à-dire la source éternelle de l’ordre moral. Il a perpétué dans la mémoire des hommes les exemples de sagesse donnés par un des grands hommes de l’antiquité : c’est ce qu’il a fait notamment en signalant le roi qui, pendant son règne, enleva aux Hébreux la crainte de la guerre. « Dans Juda et Israël tout homme demeura sans crainte, sous sa vigne et son figuier, depuis Dan jusqu’à Bersabée, pendant tout le règne de Salomon. » (La Bible : les Rois, III, iv, 25.)

Selon les indications de la raison et de l’expérience, le père et la mère constituent, par leur entente mutuelle, le pouvoir le plus apte à établir le règne de la paix dans les générations successives de la famille. L’autorité paternelle l’emporte, en effet, par trois motifs principaux sur les autres pouvoirs qui interviennent dans le gouvernement des sociétés : elle se constitue naturellement, grâce à l’état de dépendance, qui est la condition obligée des enfants pendant le premier âge ; elle est portée, par ses tendances innées, à conquérir l’obéissance de ses sujets, non par le recours à la force, mais par les témoignages d’amour ; à défaut de la force qui lui manque pour réprimer la révolte, elle comprend la nécessité de faire appel à l’action pacifique que la religion exerce sur les âmes. Lors donc qu’elle se trouve dans un état d’isolement, quand elle n’est pas secondée par les corps publics, qui, dans toute société agglomérée et prospère, pourvoient à ce besoin essentiel, elle institue spontanément le culte de Dieu au foyer domestique. Dans toute société où la paix règne, l’autorité paternelle, soit isolée, soit agglomérée, donne ainsi à ses subordonnés l’exemple du respect dû à une autorité plus haute que la sienne (C. e., préface, XI.) D’un autre côté, les jeunes générations ne sont point portées à l’obéissance envers les parents, comme ceux-ci à l’amour de leurs enfants. On s’explique donc que la soumission de la famille aux quatre premiers commandements soit pour elle une des conditions nécessaires du bien-être fondé sur la paix.

L’obéissance aux six derniers commandements du Décalogue n’est pas moins indispensable au bonheur d’une association de familles. Dans chacune d’elles, les jeunes générations dont les tendances innées vers le mal n’ont point été domptées par l’éducation ne sont nullement portées à la paix. Loin de là, elles déchaînent la discorde et la guerre par des attentats qui mettent en péril la vie, la dignité, la subsistance et la sécurité des familles voisines. Toutes les sociétés s’accordent à nommer « loi morale » les prescriptions qui résultent des dix commandements du Décalogue.

Le commandement V interdit toutes les formes de la violence, et spécialement celle qui est poussée jusqu’à l’effusion du sang humain. Les commandements VI et IX condamnent le développement exagéré des appétits sensuels ; ils surtout celui qui, violant le respect dû au caractère de la femme, la rend indigne d’être associée en qualité de mère, par le mariage, à l’autorité que lui confère le quatrième commandement. Les commandements VII et X réprouvent les actes et même les pensées qui tendent à l’acquisition injuste de la propriété des voisins. Enfin, le commandement VIII flétrit toutes les formes du mensonge, et notamment les faux témoignages qui compromettent la juste punition de ces divers attentats.

Les familles qui s’associent pour se procurer dans ces conditions le bonheur fondé sur la paix, pratiquent en fait un ensemble de coutumes. Celles-ci varient selon les lieux ; mais elles se rattachent toutes au Décalogue et à six autres principes, qui forment avec lui « la Constitution essentielle de l’humanité ». L’une des coutumes les plus apparentes de ce régime est l’établissement d’un pouvoir, obéi de tous, qui assure la pratique de cette Constitution.

Depuis les premiers âges de l’humanité, les sociétés humaines ont constitué ce pouvoir sous deux régimes différents. Elles continuent même de nos jours à présenter le contraste signalé, dans l’épigraphe de cet écrit, par les auteurs réformistes du dernier siècle.

Les premières sociétés ont conservé le sol et les eaux dans l’état où les ont trouvés les fondateurs de la race. Pour elles, le travail consiste à récolter par la pêche, la chasse, la cueillette et le pâturage, les productions spontanées qui pourvoient à la nourriture et aux autres besoins désignés dans la prière des chrétiens sous le nom collectif de « pain quotidien ». Le père et la mère, soumis au Décalogue, convaincus qu’il a été révélé par Dieu à leurs ancêtres (O. e, In, 2), enseignent la loi morale à leurs enfants et répriment les attentats commis contre cette loi.

Les secondes sociétés, au contraire, compliquent le régime du travail en défrichant le sol. Elles pourvoient au service du pain quotidien par l’agriculture, l’industrie manufacturière et le commerce. Elles agglomèrent les familles et les absorbent dans la poursuite du pain quotidien jusqu’à les rendre incapables d’enseigner la loi morale et d’en assurer la pratique. Elles confient ce devoir à deux corps publics nommés « les ministres de la religion et de la souveraineté.

La décroissance signalée par le titre de ce paragraphe est un trait dominant chez les Européens et les Asiatiques. Ce trait est constaté depuis les premiers âges de l’histoire, et il est confirmé par l’observation des peuples contemporains. La permanence de ce phénomène social démontre qu’il est le résultat de certaines influences locales qui combattent la soumission au Décalogue avec d’autant plus d’intensité qu’elles agissent plus loin de la région boréale (§ 4). La persistance des productions spontanées vers le pôle et l’accroissement progressif du froid à partir de l’équateur figurent au premier rang de ces influences. D’un autre côté, deux causes principales modifient le phénomène signalé : l’une, toute physique, est la variation brusque du relief des territoires ; l’autre, toute morale, naît de la tradition qui a développé, à une époque antérieure, chez les gouvernants les habitudes de vertu ou de corruption.

La partie habitable du globe terrestre que je nomme « la région boréale », commence au 72 degré de latitude. Elle s’arrête au 60 sur les rivages de la mer du Nord et de la Baltique, au 50 en Amérique, et s’étend jusqu’au 45 dans l’Europe centrale et en Asie. Dans toute cette étendue, persistent les productions spontanées qui existaient avant l’apparition relativement récente de l’homme. Au Nord dominent les eaux marines exploitées par des races de pêcheurs. Au centre se rencontrent des forêts d’arbres résineux parsemées de clairières qu’exploitent des races composées surtout de chasseurs. Au midi enfin apparaissent des steppes (O. e, I, , 2), exclusivement habitées en Asie par des pasteurs et par des chasseurs en Amérique. Les constitutions sociales de ces trois races simples de la région boréale sont, pour la plupart, identiques avec la Constitution essentielle ; aussi est-ce parmi ces races que j’ai aperçu pour la première fois, en traits distincts, les sept éléments de ce régime (C. e, Aperçu préliminaire, § 4). Chez celles de ces populations qui offrent les meilleurs modèles, la soumission au Décalogue est assurée par l’autorité paternelle, soumise elle-même à Dieu.

La décroissance du bonheur fondé sur la paix ne se produit pas seulement de l’équateur à la région boréale : elle est manifeste dans cette région même, du nord au midi, sur les trois zones occupées par les trois races que je viens de . Ce phénomène social a, sur ces trois zones comme sur les régions tempérées et chaudes, la même explication : plus la chaleur du climat augmente, plus il est difficile au peuple et surtout aux gouvernants de pratiquer la loi morale et d’éviter la corruption.

Les pêcheurs de la zone glacée pratiquent mieux que toute autre race les principes de la constitution essentielle. La supériorité qui leur est acquise à cet égard peut être démontrée par ce fait qu’ils ne songent point à organiser la souveraineté. Les conflits qui s’élèvent sont toujours apaisés par les chefs des familles intéressées. Chez les chasseurs de la zone centrale, la propriété des forêts qui leur fournit la subsistance n’est point attribuée à certaines familles dirigeantes ; elle n’est pas non plus partagée entre toutes les familles. Elle l’est toujours entre des tribus indépendantes. Les conflits amenés entre deux tribus voisines par la poursuite du gibier, rendent déjà nécessaire l’organisation de la souveraineté. Celle-ci est habituellement confiée à un conseil d’anciens où siègent tous les chefs de familles. Sous ce régime de propriété communale et de souveraineté collective, les conflits que le droit de propriété soulève entre deux tribus sont facilement apaisés par la sagesse des anciens. Ceux-ci sont encore plus aptes à conjurer les discordes qui divisent, au sein de chaque tribu des familles placées, en ce qui touche les moyens de subsistance, dans des conditions d’égalité. Les pasteurs, enfin, présentent un cas intermédiaire entre la condition sociale qui caractérise les populations des deux zones précédentes et celle qui distingue les nations de la région tempérée. Parmi les races pastorales, en effet, les unes restent simples en conservant le régime de la propriété communale ; les autres se compliquent en créant la propriété patronale et la propriété familiale.

La supériorité sociale signalée ci-dessus (§ 6), pour les pêcheurs qui habitent la zone glacée des deux continents s’explique par un fait que ne présente aucune autre race. Ce fait est la simplicité de la Constitution sociale, qui elle-même est le résultat de la nature exceptionnelle des lieux. Non seulement l’autorité paternelle procure, comme dans les deux autres zones, à chaque membre de la famille le bonheur fondé sur la paix ; mais en outre, presque partout, le père est dispensé de se avec ses voisins, soit pour organiser le droit de propriété, soit même pour régler l’usage des eaux marines, habituellement glacées, d’où la population tire ses principaux moyens de subsistance.

Dans les trois zones, les jeunes gens obéissent spontanément aux vieillards qui exercent la souveraineté. Ils ne sont point obligés, comme ceux qui habitent certaines localités de la région équatoriale, de renoncer, pendant leurs migrations périodiques, à la direction des vieux parents, ou même de les abandonner, faute de moyens de transport (C. e, IV, 2). La neige qui persiste, pendant la majeure partie de l’année, sur toute la surface de la région boréale, facilite, en effet, les transports opérés par « traînage » sur des territoires dénués de routes et de ponts. Elle permet à des familles nombreuses de rester réunies pendant les fréquentes migrations de chasse et de pêche. Dans l’extrême nord, où la température descend parfois au-dessous de 40 degrés centigrades, la neige, découpée en moellons cubiques, fournit les matériaux d’habitations sèches, relativement chaudes sous ce rigoureux climat, et improvisées, pour chaque nuit, par la partie faible de la famille qui ne peut s’employer utilement au travail de la subsistance. Les animaux employés aux transports sont généralement les chevaux, les chameaux et les bœufs, près de la frontière sud, où abondent les herbes ; à l’extrême nord, ce sont toujours des chiens, nourris comme la famille, avec la chair, la graisse ou l’huile des animaux sauvages et du poisson.

L’un des caractères distinctifs des trois races boréales est la rareté relative des infractions à la loi morale. L’appétit sensuel le plus dangereux est amorti par le froid. Le vol du bien d’autrui est peu fréquent, vu la rareté des produits stables qui peuvent être accumulés par le travail. L’effusion du sang, en l’absence de ces attentats, n’est guère provoquée par l’esprit de haine et de vengeance. Enfin, dans ces mêmes circonstances, l’émission des faux témoignages est évidemment restreinte dans la même mesure que l’action répressive exercée par les magistrats.

Le bonheur, qui est en quelque sorte une production indigène chez les races boréales, n’a point pour unique cause primitive la froidure du climat ; il n’engendre pas seulement une bonne organisation de la famille et la pratique de la loi morale ; il est lié, en outre, à la nature du travail, qui procure à ces populations simples les moyens de subsistance. La récolte des productions spontanées du sol et des eaux par la cueillette, la pêche, la chasse et le pâturage, est en elle-même une occupation attrayante. Au contraire, l’agriculture et l’industrie manufacturière constituent partout un pénible labeur. Cette opinion est justifiée par un fait. Les races boréales qui vivent de pêche et de chasse diffèrent toutes de certains peuples pasteurs que je signalerai plus loin (§ 8) : elles ne quittent jamais spontanément les localités qu’elles habitent.

Si, en raison d’une cause accidentelle, des individus appartenant à ces races sont amenés dans les contrées agricoles, ils succombent à la nostalgie, quand ils ne sont pas reconduits promptement au lieu natal. On peut caractériser le genre de bonheur dont jouissent les races de la région glacée, en disant qu’elles sont presque « obligées » de pratiquer la loi morale. Elles ne peuvent se procurer une foule de satisfactions physiques et intellectuelles, qui sont cependant compatibles avec le règne du bien. Ces satisfactions ne sont pas indispensables au bonheur, et elles déchaînent la souffrance dès que les populations en abusent. Tous les éléments de bien-être qui s’ajoutent à la jouissance du pain quotidien et à la pratique de la loi morale, constituent « la prospérité ». Les nations prospères ont toujours considéré la richesse, la science et la force comme les traits les plus enviables de leur condition.

Dans les régions chaudes, et surtout dans la région tempérée, les hommes ont toujours montré une tendance irrésistible vers ce complément de bien-être. Quand ils ont usé judicieusement de la liberté que le climat leur laisse à cet égard, ils ont beaucoup augmenté le pouvoir qu’ils exercent sur l’ensemble de la création. Toutefois, ce genre de bien-être n’a eu, jusqu’à présent, chez aucune nation prospère la permanence que présente, depuis les premiers âges de l’humanité, le bonheur des races simples de la région froide, et il n’a eu quelque durée que dans les grands empires de la région tempérée.

Les steppes qu’habitent les pasteurs asiatiques sont plus ou moins enchevêtrées, grâce aux variations brusques de climat offertes par le relief du sol, avec les territoires de la région tempérée. Bien que la neige joue un rôle prépondérant dans la formation de ces territoires, les pasteurs de l’Asie ont pu participer, en certaines localités, à la prospérité. Selon la nature des lieux et les traditions qu’établit, à la longue, la pratique du bien et du mal, ils ont présenté dans l’histoire et offrent encore de nos jours trois régimes principaux.

Les uns, par l’ensemble de leurs habitudes, se rapprochent des chasseurs qui habitent les forêts contiguës aux frontières septentrionales des steppes, et ils tirent même de la chasse une partie notable de leur subsistance. Ils conservent la soumission au Décalogue, la propriété communale et la division en petits groupes qu’exige naturellement l’attribution de la souveraineté à un conseil d’anciens où siègent tous les vieillards chefs de famille.

D’autres races de pasteurs adoptent la propriété familiale ; et elles sont souvent conduites à instituer tôt ou tard la propriété patronale en faveur des familles qui montrent dans leur gouvernement domestique du discernement et de la sagesse. Sous ce régime se forment des familles prospères qui ont tout au moins la richesse et la force, et qui, en abusant de ces avantages, peuvent provoquer la discorde. Ce cas s’est parfois présenté dans le passé : les forts ont opprimé puis soumis les faibles ; peu à peu, de grands empires se sont constitués ; ils ont défriché les steppes, bâti des villes et acquis assez de puissance pour ravager le Continent. Alors, la corruption et la décadence sont survenues, puis l’herbe a envahi de nouveau les espaces occupés par les populations agricoles et urbaines.

De nos jours le développement inouï des deux grands empires de l’ancien continent, la Russie et la Chine, ne laisse plus aux pasteurs qu’un rôle subordonné. Toutefois, par compensation, les pasteurs qui conservent les régimes de la propriété patronale et familiale retrouvent, à défaut de la prospérité, le bonheur fondé sur la paix. À cet effet ils se placent, au prix d’un tribut annuel, sous la protection du souverain le plus proche.

Le genre de bien-être que j’ai signalé ci-dessus (§ 7) sous le nom de « bonheur », est au fond incompatible avec une tendance impérieuse de l’homme. Dans les trois zones glacées ou froides de la région boréale, le sol le plus propre à créer le bonheur est le moins apte à nourrir ses habitants. Cette infériorité est telle, qu’à surface égale, les régions chaudes ou tempérées peuvent, en certains lieux, nourrir une population centuple.

Au premier aperçu, ce fait semble impliquer une conclusion naturelle. Les premiers hommes ont dû s’établir dans les steppes contiguës aux climats froids où le travail qui procure la subsistance était le plus facile et le plus attrayant. En se multipliant, les nouvelles générations ont dû se rapprocher des climats tempérés.

Les nations compliquées de l’Occident sont peu disposées à se rendre compte du rôle important que les pasteurs ont rempli dans le passé. Je crois donc utile de rappeler ici sommairement la place qu’ils ont occupée dans mes travaux, et d’indiquer, par un exemple, celle qu’ils doivent conserver dans les études de l’école.

Dès ma première enfance, j’eus l’occasion d’apprécier l’importance sociale qui reste acquise à l’industrie du pâturage et à la récolte des productions spontanées du sol et des eaux. J’ai dit dans les Ouvriers européens (O. e., I, , 4) comment, pour participer à cette récolte, je me joignais aux autres enfants du village qu’habitaient mes parents. Depuis cette époque, j’ai eu cent occasions de comprendre que la partie essentielle de cette récolte nous était assurée par le libre pâturage de notre chèvre laitière. De même, quand je terminai, de concert avec mon plus vieil ami Albert de Saint-Léger, la monographie qui fixa en 1839 le cadre adopté depuis lors pour les monographies de familles ouvrières (O. e., V, ), nous arrivâmes à la même conclusion. Une partie fort utile de la fonction sociale que mon ami remplissait était la conservation d’une coutume traditionnelle de ses ancêtres, alors détruite dans le Morvan chez la plupart des autres grands propriétaires. Cette coutume assurait aux bordiers le libre pâturage de leurs chèvres laitières ; et elle subsiste encore sur ses domaines.

L’importance sociale du pâturage me fut souvent rappelée par la lecture des écrivains du xviii. Au milieu de la corruption et de la souffrance qui débordaient autour d’eux, ces écrivains se plaisaient à signaler la vertu et le bonheur des races pastorales. Ils réfutaient ainsi d’avance les contemporains qui croient le bonheur lié au « progrès de la civilisation » ; mais autant que ceux-ci ils méconnaissaient la prépondérance de la loi morale. Je viens d’en dire assez sur ce point pour faire comprendre au lecteur que l’étude des races pastorales a dû être une de mes principales préoccupations pendant mes trois voyages de Russie. Je me borne à dire ici, en quelques mots, ce que j’ai fait à cet égard, et surtout ce que je recommande à la sollicitude des futurs voyageurs de notre École.

En 1837, pendant l’exploration qui me retint quatre mois entre la mer d’Azoff et la , j’eus l’occasion d’admirer les mœurs de plusieurs familles de pasteurs établis au nord-est de cette mer et attirés dans la région d’Astrakan par leur commerce de bestiaux. La même année, l’empereur Nicolas, après la grande revue qui avait eu lieu au camp de Vossnessensk, daigna me témoigner sa haute satisfaction au sujet des résultats qui lui avaient été signalés par l’aide de camp général, attaché à l’exploration que je venais d’accomplir. Après de longs entretiens qui me laissèrent une impression profonde, j’obtins de Sa Majesté la promesse que je serais secondé, dans les deux voyages suivants, par des ingénieurs habitués au travail des mines et versés dans la connaissance des pasteurs asiatiques.

En 1844, conformément aux ordres de l’Empereur, le général Tchevkine, chef d’état-major du corps des mines, me présenta, dès mon arrivée à Saint-Pétersbourg, deux ingénieurs dont il estimait les talents ; et nous arrêtâmes immédiatement le plan de campagne qui fut mis à exécution dans ce second voyage. L’un, le capitaine Alexandre Péretz, m’accompagna dans l’Oural, et m’aida à observer les pasteurs que leur commerce attirait dans ces montagnes (O. E., II, In. 2). L’autre, le capitaine Vlangali, initié comme le premier à la méthode d’observation, se rendit dans l’Altaï, à la recherche de la localité où je pourrais, de concert avec lui, dans un voyage, projeté pour l’année 1853, étudier les pasteurs qui jouissent du sort le plus heureux.

Les préparatifs nécessaires à l’exécution du troisième voyage furent longuement discutés, d’après les renseignements communiqués par le capitaine Vlangali. Ce travail fut accompli en 1851, à l’exposition universelle de Londres, où se trouvaient réunies les personnes qui devaient prendre part à cette expédition, avec un ami de la science sociale, lord Ashburton, qui désirait coopérer aux dépenses au moyen d’une subvention accordée à un savant Anglais. Conformément au plan qui avait été adopté, je quittai Paris au premier printemps de 1853, avec ma courageuse femme et mon ami Albert de Saint-Léger ; mais à peine parvenus sur le territoire russe, à Taganrock, nous fûmes brusquement arrêtés par trois mauvaises nouvelles : l’invasion du choléra à Saint-Pétersbourg, la mort subite du chef russe de l’expédition, l’événement fortuit qui empêchait notre ami de nous guider dans l’Altaï. La guerre de Crimée, qui éclata peu de temps après, ne nous permit pas de reprendre, les années suivantes, l’exécution de notre projet. Elle changea complètement les situations de notre personnel. Le capitaine Vlangali, en particulier, trouva, dans la sagesse que lui avait inculquée l’observation des pasteurs, le moyen de se créer, en l’appliquant à la diplomatie, une carrière utile à sa patrie et à la paix du monde. Après avoir, pendant onze années, représenté l’empire russe à la cour de Pékin, en qualité de ministre plénipotentiaire, le général Vlangali a maintenant conquis une honorable retraite. Chaque année, il vient me visiter à Paris, et il m’aide à exprimer aux maîtres et aux disciples de notre école les regrets que nous ont laissés les mécomptes survenus en 1853. La guerre de Crimée, en effet, n’a point amélioré le sort des quatre nations qui l’ont subie. Loin de là, par ses résultats immédiats, et surtout par ses conséquences indirectes, elle a peu à peu développé le germe des discordes intestines qui s’y manifestent aujourd’hui. Au contraire, selon les enseignements de notre ami, les petits peuples que nous devions visiter continuent à offrir l’exemple du bonheur fondé sur la paix.

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