Read here

L’Âne (Victor Hugo)

Victor Hugo · 1927 · Free in the US

23,091 words · about 1 h 37 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1927 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=L’Âne_(Victor_Hugo)&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Language
French
Published
1927
Length
23,091 words · about 1 h 37 min
Sections
14 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (14)

Continue:

— Mais tu brûles ! Prends garde, esprit !

— Mais tu brûles ! Prends garde, esprit ! Parmi les hommes, Pour nous guider, ingrats ténébreux que nous sommes, Ta flamme te dévore, et l’on peut mesurer Combien de temps tu vas sur la terre durer. La vie en notre nuit n’est pas inépuisable. Quand nos mains plusieurs fois ont retourné le sable Et remonté l’horloge, et que devant nos yeux L’ombre et l’aurore ont pris possession des cieux Tour à tour, et pendant un certain nombre d’heures, Il faut finir. Prends garde, il faudra que tu meures. Tu vas t’user trop vite à brûler nuit et jour ! Tu nous verses la paix, la clémence, l’amour, La justice, le droit, la vérité sacrée, Mais ta substance meurt pendant que ton feu crée. Ne te consume pas ! Ami, songe au tombeau ! — Calme, il répond : — Je fais mon devoir de flambeau.

Colère de la bête

-

Un âne descendait au galop la science. — Quel est ton nom ? dit Kant. — Mon nom est Patience, Dit l’âne. Oui, c’est mon nom, et je l’ai mérité, Car je viens de ce faîte où l’homme est seul monté Et qu’il nomme savoir calcul, raison, doctrine. Kant, porter le licou sanglé sur la poitrine ; Avoir dès son bas âge, âpre et morne combat, L’os de l’échine usé par la boucle du bât ; Subir, de l’aube au soir, la secousse électrique Du nerf de bœuf parfois relayé par la trique ; Être, tremblant de froid ou de chaud étouffant, Happé par le mâtin, lapidé par l’enfant, Tomber de l’un à l’autre, et traverser l’églogue De la pierre alternant avec le boule-dogue ; Vivre, d’un chargement effroyable bossu, Les os trouant la peau, maigre, ayant tant reçu, Le long de chaque côte et de chaque vertèbre, De coups de fouet que d’âne on est devenu zèbre, Tout cela, qui te semble assez rude, n’est rien, Et le fouet est à peine un souffle éolien,

Et les cailloux sont doux, et la raclée est bonne À côté de ceci : suivre un cours en Sorbonne ; Vivre courbé six mois, peut-être un temps plus long, Sous une chaire en bois qu’habite un cuistre en plomb ; Dresser son appareil d’oreilles au passage Des clartés du savant et des vertus du sage ; Épeler Vossius, Scaliger, Salian ; Écouter la façon dont l’homme fait hi-han !

À quoi sert Cracovie ? à quoi sert Salamanque ? Et Sorèze, lanterne où l’étincelle manque, Et Cambridge, et Cologne, et Pavie ? À quoi sert De changer l’ignorance en bégaiement disert ? Pourquoi dans des taudis perpétuer des races De bélîtres rongeant d’informes paperasses ? Que sert de dédier des classes, des cachots, Et quatre grands murs nus qu’on blanchit à la chaux, Et des rangs de gradins, de bancs et de pupitres, À d’affreux charlatans flanqués d’horribles pitres ? Frivoles, quoique lourds, pesants, quoique subtils, Quel sol labourent-ils ? quel blé moissonnent-ils ? À quoi rêvait Sorbon quand il fonda ce cloître Où l’on voit mourir l’aube et les ténèbres croître ? À quoi songeait Gerson en voulant qu’on dorât D’un galon le bonnet carré du doctorat ? À quoi bon, jeunes gens qu’à ce bagne on condamne, Devenir bachelier puisqu’on peut rester âne ?

Moi l’ignorant pensif, vaguement traversé De lueurs en tondant les herbes du fossé, Qui serais Dieu, si j’eusse été connu d’Ovide, Moi qui sais au besoin prendre en pitié le vide Du philosophe altier pleurant ce qu’il détruit, À travers le fatras, le tourbillon, le bruit, J’ai sondé du savoir la vacuité morne ; J’ai vu le bout, j’ai vu le fond, j’ai vu la borne ; J’ai vu du genre humain l’effort vain et béant ;

Je n’ai pas, dans cette ombre et le cas échéant, Refusé les conseils de l’ineptie honnête Au docte, moi le simple, à l’homme, moi la bête ; Kant, j’ai vu, mendiant des clartés à la nuit, Devant l’énormité de l’énigme où tout luit, Devant l’œil invisible et la main impalpable, La science marcher en zigzag, incapable De porter l’infini, ce vin mystérieux, Soûle et comme abrutie en présence des cieux ; L’âne survient, s’émeut, plaint cet état d’ivresse, Jette un liard et dit : tiens ! à cette pauvresse.

Kant, ne t’étonne point de ces échanges-là. L’âne un jour rencontrant Ésope, lui parla ; La conversation fut au profit d’Ésope. Quant à moi qu’à présent tant de brume enveloppe, Je déclare que j’ai beaucoup baissé depuis Qu’imprudent j’ai risqué ma tête en votre puits, Et que je me suis fait condisciple de l’homme. Tout en suivant ces cours dont la lourdeur assomme, J’ai fait souvent à l’homme en son obscurité L’aumône d’un éclair de ma stupidité ; Tandis que l’homme, ayant pour dogme et pour pratique Qu’il faut qu’un âne libre, incorrect et rustique, Monte à la dignité de classique baudet, De son rayonnement ténébreux m’inondait. Je sors exténué de cette rude école ; J’ai vu de près Boileau, j’aime mieux la bricole.

Mon nom est Patience, oui, Kant ! ils ont voulu Me faire à moi bétail innocent et goulu, Tantôt avec Philon dans le grand songe antique, Tantôt avec Bezout dans la mathématique, Tantôt chez Caliban, tantôt chez Ariel, Manger de l’idéal et brouter du réel ; Je n’ai pas résisté ; j’ai, pauvre âne à la gêne, Mangé de l’Euctémon, brouté du Diogène,

Après Flaccus, Pibrac, Vertot après Niebuhr, Et j’ai revu Gonesse en sortant de Tibur. Hier dans la phtisie et demain dans l’oedème, J’ai tout accepté, Lulle, Érasme, Œnésidème, Les pesants, les légers, les simples, les abstrus, Les Pelletiers pas plus bêtes que les Patrus, Fleury dans le sacré, Chompré dans le profane, L’affreux père Goar juché sur Théophane, Tout poète embelli de son commentateur, Sanchez dans son égout, et toi sur ta hauteur. Dur labeur ! Veut-on pas que je me passionne Pour les textes d’Élée ou ceux de Sicyone, Que j’attache un grand prix à savoir s’il est bon D’avoir lu Xenarchus pour comprendre Strabon, Que je me mette en feu le cerveau pour les notes Des Suards sur les Grimms, des Grimms sur les Nonottes, Et qu’un âne de sens se laisse incendier Par ce qu’à Lycosthène ajoute Duverdier ?

Voilà longtemps que j’erre et que je me promène Dans la chose appelée intelligence humaine ; J’allais je ne sais où suivant je ne sais qui ; J’ai pratiqué Glycas, Suidas, Tiraboschi, Sosiclès, Torniel, Hodierna, Zonare ; J’ai fréquenté le docte en coudoyant l’ignare ; En présence du sort, du futur, du passé, De l’énigme, du ciel, du gouffre, j’ai causé Avec l’esprit humain flânant à sa fenêtre ; J’ai fouillé pas à pas ce dédale : connaître ; J’ai dans cette cité, plus noire que les fours Hanté les culs-de-sac comme les carrefours ; Lu tous les écriteaux, flairé toutes les cibles ; J’ai pris tous les sentiers possibles, impossibles, Le plat, le raboteux, le connu, l’inconnu ; Je suis allé cent fois et cent fois revenu De la science exacte, entrepôt sombre où l’homme Compte le monde ainsi qu’un avare une somme,

À la philosophie, église dont Platon Est le clocher avec Maugras pour clocheton ; J’ai vu l’antre où l’on prie et l’antre où l’on dissèque ; Et vos collèges froids dont la bibliothèque, Ainsi qu’une vapeur qui prend forme le soir, À l’étage d’en haut se condense en dortoir. J’ai tout appris : Coger, Psellus, les Théophiles, Pouranas composant la terre de neuf îles, Socion et Photin ; que Sénèque était là Quand saint Paul vint trouver Néron et lui parla ; Qu’Alirune enseigna Marcomir ; que Marcobe Sous Théodose était maître de garde-robe ; Que les Populicains à Sens furent vaincus ; Comment Manès d’abord s’appela Curbicus ; Que sur la langue Apis avait un scarabée ; Que Paschasin était évêque à Lilybée, Et que Paschase, abbé de Corvey, fut traduit Par le père Sirmond en seize cent dix-huit ; Qu’Ambroise est un coursier dont le dogme est la bride ; Que la clef de Cordus ouvre Dioscoride ; Que l’esprit saint planait sur les fameux combats De saint Jérôme avec le rabbin Akibas ; Que l’absurde se croit ; que l’horrible s’adore ; Qu’Ésoptius n’est pas moindre que Nimphidore ; Et comment Mahomet dans tous ses embarras Consultait Sergius aidé de Batiras ; Qu’il n’existe qu’un siècle et qu’il n’est qu’une école ; Que Bzovius fut docte, et que le grand Nicole Est si grand qu’il pourrait loger sous son manteau Godeau, Chiffletius, Possevin et Petau. J’ai tout ruminé, glose, analyse, critique. J’ai vu Laïs au pnyx, Aspasie au portique, Et jusques à Scarron dans son trou de Saint-Cyr ; J’ai fait ce stage affreux, n’ayant d’autre plaisir, Au pied du mur humain pauvre bête acculée, Que de manger parfois dans la main d’Apulée Ou de parler avec Balaam dans un coin.

Pas un texte, ici, là, haut ou bas, près ou loin, Pas de volume jaune et mangé par les mites, Pas de lourd catalogue informe et sans limites, Que mon esprit, voulant tout voir, ne feuilletât. J’ai donc étudié beaucoup ; le résultat ? Un peu d’allongement à mes oreilles tristes.

Et je me suis dit : — Âne, il faut que tu persistes. J’ai pris, pour faire enfin le tour des cécités, D’autres inscriptions à d’autres facultés, Hébreu, sanscrit, pâkrit, grammaire générale, Jurisprudence, droit, esthétique, morale, Chimie… — Oh ! comprends-tu, Kant, ce qu’il m’a fallu De longanimité pour dire : — J’ai tout lu, Tout appris, et je suis plus que jamais pécore ; Eh bien ! je vais apprendre et je vais lire encore !

L’âne poursuivit : — Kant, j’ai donc recommencé, Doublé ma rhétorique, élargi mon fossé ; J’ai remis mon oreille énorme en discipline ; J’ai recreusé Straton, Sosibe, Éraste, Pline, Et Gérard de Crémone, et Trublet, ab ovo, Et le grammairien Sostrate, et de nouveau, La science m’a fait manger de la poussière. Du noir chaudron qui bout devant cette sorcière Je me suis fait le morne et lugubre écumeur.

Oh ! cliquetis de mots, tohubohu, rumeur, Champ de foire, Babel, chaos ! auquel entendre ? Bossuet est féroce et Fénelon est tendre ; La concordantia du cardinal d’Ailly Montre un dogme dans l’astre au fond des cieux cueilli ; Photius m’expliquait son fatras somnifère, Catanes ses trois dés, Sacrobosco sa sphère ; Solon m’offrait ses lois, Bollandus ses romans ; Irénée insultait les quartodecimans ; Je voyais se poursuivre à coups de syllogismes,

Paz, armé pour la foi, Krantz, souteneur des schismes, Et Melchior Adam et Barleycourt Hugo, Vieux coqs de l’argument debout sur leur ergo. Fouillons les chartriers, refouillons les glossaires ; Caracoran, cherchez Issedon ; dans ses serres Jove a cet écriteau : Vel hodie vel cras ; Et Tertullien sombre étrangle Carpocras. Carpocras d’Irénée enviait la boutique ; Ce Carpocras était un si fier hérétique Que toi-même, bon Kant, qui jamais n’exécras Personne, tu devrais exécrer Carpocras. Comment mettre d’accord Jousse, Antoine Studite, L’homme de cour Sénèque et Jean le troglodyte, Young, le pleureur des nuits, Wordsworth, l’esprit des lacs, Thalès, Hevelius, Levera, Granallachs ; Les gais soupeurs, d’Holbach, Parny, Dorat-Cubière, D’argens, avec Rancé qui prend pour lit sa bière ; Le dessus de velours, le dessous de sapin ; Ancelin et Cluvier, Polyte et Plancarpin ; Larcher contre Arouet et Cicchi contre Dante ; Et l’engeance grimaude et la race pédante ; Juste Lipse et Luther, Naigeon et Davila ? Knox me tirait par ci, Scot me tirait par là ; Luc prenait une oreille, Euler empoignait l’autre ; Hu ! braillait le chiffreur. Dia ! beuglait l’apôtre. Oh ! ma jeunesse en fleur qui courait dans les prés Et les bois par l’aurore et la joie empourprés ! L’herbe verte ! l’étable où l’on fait un doux somme ! Oh ! les coups de bâton de mon ânier bonhomme ! Je ne pourrai jamais dire, ô splendeur des cieux, Avec des mots assez crachés et furieux, Comment ils ont changé la pensée en lanière Et l’idée en férule, et de quelle manière Ces malheureux m’ont fait, sous un monstrueux tas D’Eusèbes, de Sophrons, de Blastus, d’Architas, D’Ossa plus Pélion, d’Anthume plus Orose, De petit ânon leste immense âne morose !

Livres ! qui, compulsés, adorés, vermoulus, Sans cesse envahissant l’homme de plus en plus, De la table des temps épuisez les rallonges, D’où sortent des lueurs, des visions, des songes, Et des mains que les morts mettent sur les vivants, Codes des sanhédrins, oracles des divans, Textes graves, ardus, austères, difficiles, Appendices fameux des siècles, codicilles Du testament de l’homme à chaque âge récrit, Dont le vélin fait peur quand le temps le flétrit, Comme si l’on voyait vieillissante et ridée La face vénérable et chaste de l’idée ; Vous qui faites, sous l’œil du chercheur feuilletant, Un bruit si solennel qu’il semble qu’on entend Le grand chuchotement de l’Inconnu dans l’ombre, Volumes sacro-saints que l’institut dénombre, Qui jusqu’en Chine allez emplir de vos rayons Ce collège appelé Forêt-de-Crayons, Résidus de l’effort terrestre, où s’accumule Le chiffre dont le sphinx compose la formule, Des hommes lumineux prodigieux produit, Oh ! comme vous m’avez obscurci, moi la nuit ! Oh ! comme vous m’avez embêté, moi la bête !

Quel délire m’a pris d’aller sur votre faîte Brouter l’ortie humaine, hélas, et de tenter Votre viol funèbre, et de vous convoiter, Livres qui pour consigne avez cette sentence : — Garder Isis ; tenir les brutes à distance, — Qui défendez, afin que tout reste normal, Le passage sacré de l’homme à l’animal, Ô phédons, ô talmuds, ô korans, dont les piles Du sombre esprit humain gardent les Thermopyles !

Ô volumes, j’ai fait le grand noviciat ; Je suis plus lourd qu’Accurse et plus sain qu’Alciat ; Triste, j’ai digéré la docte baliverne ;

J’ai, du matin au soir, en classe, dans l’Averne, Fait des auteurs latins le patient blocus ; J’ai remué, suivant le conseil de Flaccus, Les exemplaires grecs d’une patte nocturne ; Livres, vous semblez tous des fleuves penchant l’urne, Mais ce qui sort de vous, c’est le dégorgement De l’éternel brouillard sur les glaciers fumant ; L’esprit se perd en vous comme aux gouffres la sonde ; Vous êtes imposants ! vous divisez le monde En deux opinions principales : savoir Si vos graves feuillets, votre blanc, votre noir, Vos textes plus profonds que les flots sur les plages, Vos luxes de science, et vos fiers étalages De travail et d’étude, et vos grands apparats, Sont créés pour les vers ou sont faits pour les rats.

Coup d’œil général

L’orateur, fût-il âne, essoufflé se repose ; Patience reprit, ayant fait une pause :

Rhéteurs, quel mot divin faites-vous épeler ? Dites, qu’enseignez-vous ? que venez-vous parler D’idéal, de réel, et nous rompre la tête ? Votre réel à vous, c’est la chimère bête, Ou c’est la loi féroce et dure ; ici Baal, Là Dracon ; et l’erreur partout. Votre idéal C’est quelque faux chef-d’œuvre ou quelque vertu fausse, C’est un roi qu’en rampant la flatterie exhausse, Ou c’est un livre pâle ayant pour qualité De s’ouvrir sans blesser les yeux de sa clarté ; Honneur au grand Louis ! Gloire au tendre Racine ! Ah ! l’idéal m’endort, le réel m’assassine, Grâce ! au diable ! assez bu ! Je prends congé. Bonsoir.

Quelle solution donne votre savoir Sur ce qui nous étonne ou ce qui nous effraie ? Avez-vous seulement un peu de lueur vraie ? Non. Rien. Sur l’inconnu, l’absolu, le divin, Sur l’incompréhensible et l’insondable, en vain L’illuminé contemple et le myope scrute, Qu’est-ce que vous savez de plus que moi la brute ?

Hélas ! je sens moi-même, étant votre écolier, Hommes, ma tête au poids des questions plier ; J’ai sur mon cristallin naïf la taie humaine.

Le prêtre en sait-il plus que le catéchumène ?

Le cardinal voit-il mieux que l’enfant de chœur ? L’ombre a la face grave et le profil moqueur ; Et l’ombre, tu le sais, ô Kant, c’est la science. Sur le premier venu fais-en l’expérience. Vois, cet homme a blêmi sur sa bible ; voici Qu’il est vieux ; l’homme est chauve et le livre est moisi ; Les cheveux ont passé de l’homme sur le livre ; L’homme a voulu tout voir, tout savoir, tout poursuivre, Tout avoir ; secouer le linceul pli par pli ; Il s’est rassasié, repu, gavé, rempli ; Il sait toute la langue et toute la pensée, Et la géométrie et la théodicée, La légende crédule et le chiffre sournois ; Il sait l’assyrien, le persan, le chinois, L’arabe, le gallois, le copte, le gépide, Le tartare, le basque ; eh bien, il est stupide. Au fond de cette tête où s’accouple et se fond Tout l’idéal avec tout le réel, au fond De ce polytechnique et de ce polyglotte, L’immensité du vide et du tombeau sanglote.

Oh ! ces sophistes lourds, ces casuistes froids, De la tourbe ahurie exploitant les effrois, Tous ces fakirs, latins, grecs, sanscrits, hébraïques, Tous ces gérontes noirs, tonsurés ou laïques, Tous ces pharisiens de l’explication, Ceux-ci venant de Rome et ceux-là de Sion ; Tous ayant leur koran, leur joug, leur évangile, Leur bible de papier ou leur autel d’argile, Jurant par Aristote ou par Thomas d’Aquin, Pour trouver l’éternel furetant un bouquin ; Bègues, sourds ; demandant à leur dictionnaire Le mot, que l’aigle entend murmurer au tonnerre ; Pas un ne comprenant ce splendide credo Qui s’étoile le soir aux plis du noir rideau, Pas un ne se laissant aller, l’âme penchante, À l’attendrissement du point du jour qui chante,

Comme je les ai vus disputer, s’acharner, Affirmer, contester, et bruire, et vanner, Les grecs chassant les juifs, les juifs damnant les guèbres, De la semence d’ombre en un van de ténèbres !

Comme je les ai vus, dressés sur leur séant, Hagards, les uns, docteurs de leur propre néant, Ayant l’aveuglement funèbre pour disciple, Rêvant dans l’empyrée un monstre double ou triple, Regardant fuir, tandis qu’effarés nous songions, L’ouragan des erreurs et des religions, Épier s’ils verraient passer dans la rafale Ou le Janus bi-front ou l’Hermès tricéphale ! D’autres, logiciens, métaphysiciens, Pédagogues, groupés sous les porches anciens, Discuter l’évidence, et fouiller, rêveurs blêmes, L’énigme à la lueur livide des systèmes, Et, combinant les faits, les doutes, les raisons, Rapprocher, pour souffler dessus, ces noirs tisons ! D’autres, théologaux, notaires de consultes, Évêques secouant leur foudre au seuil des cultes, Clercs, chanoines, bedeaux, prédicateurs, abbés, Dans l’ornière d’un texte ou d’un rite embourbés, De quelque oiseau mystique adorant l’envergure. Étouffant par moment le rire de l’augure, Agiter leurs longs bras et leur surplis jauni Dans des chaires faisant ventre sur l’infini ; Et, clignant leurs yeux morts sous leurs crânes fossiles, Assembler le nuage informe des conciles, Dans Éphèse, dans Reims, dans Arles, dans Embrun, Sur Dieu, l’être éclatant, l’être effrayant, l’être un ! Et courber leur front chauve, et se pencher encore, Et chercher à tâtons l’éblouissante aurore, Et crier : — Voyez-vous quelque chose ? Est-ce là ? Qu’en pense Onufrius ? qu’en dit Zabarella ? Où donc est l’être ? Où donc est la cause première ? Cherchons bien ! — Et pendant que l’énorme lumière,

Formidable emplissait le firmament vermeil, Leur chandelle tâchait d’éclairer le soleil !

Homme, à d’autres instant, enivré de toi-même, L’aveuglement croissant dans ta prunelle blême, Tu dis : — C’est moi qui suis. Dieu n’est pas ; l’homme est seul. Est-ce au Gange, à la Mecque, à Thèbe, à Saint-Acheul, Dans les cornes d’Ammon ou dans la Vénus d’Arle, Qu’il faut aller chercher ce Dieu dont on nous parle ? Est-ce lui que l’enfant a dans son petit doigt ? Personne ne l’a vu, personne ne le voit, Cet être où la ferveur des idiots s’attache. Il est donc bien difforme et bien noir qu’il se cache ? L’homme est visible, lui ! c’est lui le conquérant ; C’est lui le créateur ! l’homme est beau, l’homme est grand ; L’argile vit sitôt que sa main l’a pétrie ; L’homme est puissant ; qui donc créa l’imprimerie, Et l’aiguille aimantée, et la poudre à canon, Et la locomotive ? Est-ce Jéhovah ? non ; C’est l’homme. Qui dressa les splendides culées Du pont du Gard, au vol des nuages mêlées ? Qui fit le Colisée, et qui le Parthénon ? Qui construisit Paris et Rome ? Est-ce Dieu ? non ; C’est l’homme. Pas de cime où l’homme roi ne monte. Il sculpte le rocher, sucre le fruit, et dompte, Malgré ses désespoirs, sa haine et ses abois, La bête aux bonds hideux, larve horrible des bois ; Tout ce que l’homme touche, il l’anime ou le pare. — Bien, crache sur le mur, et maintenant compare. Le grand ciel étoilé, c’est le crachat de Dieu.

Nier est votre roue et croire est votre essieu, Hommes, et vous tournez effroyablement vite. Après l’enfant de chœur, le diacre et le lévite Chantant alleluia, passe une légion D’hérétiques criant l’hymne trisagion ; L’homme blanc devient noir de nuance en nuance ;

Entre une conscience et une autre conscience Le fil est court ; Rancé coudoie Arnauld ; Arnauld Janséniste confine à Luther huguenot ; Et Luther huguenot touche à Rousseau déiste ; Et Rousseau n’est pas loin de Spinosa ; c’est triste, Ou c’est réjouissant, à ton choix ; mais c’est vrai ; L’Horeb, ou Sans-Souci ; le Thabor, ou Cirey, Entre Orphée et Pyrrhon l’humanité trébuche ; Ô Kant, nous tomberions dans quelque obscure embûche, Nous bêtes, s’il fallait que nous vous suivissions. L’homme va du blasphème aux superstitions ; Il brave le réel, puis il adore l’ombre ; Il passe son poing vil à travers l’azur sombre, Jette sa pierre infâme aux saintes régions, Et croit réparer tout par ses religions, Par un faux idéal taillé dans la matière, Par on ne sait quel spectre imitant la lumière, Par quelque idole vaine et folle qu’il met là, Et qu’il nomme Zeus ou qu’il appelle Allah. Il insulte le Dieu, le créateur, l’arbitre ; Puis, inepte et tremblant, raccommode la vitre Des infinis avec une étoile en papier.

J’ai lu, cherché, creusé, jusqu’à m’estropier. Ma pauvre intelligence est à peu près dissoute. Ô qui que vous soyez qui passez sur la route, Fouaillez-moi, rossez-moi ; mais ne m’enseignez pas. Gardez votre savoir sans but, dont je suis las, Et ne m’en faites point tourner la manivelle. Montez-moi sur le dos, mais non sur la cervelle.

Mon frère l’homme, il faut se faire une raison, Nous sommes vous et nous dans la même prison ; La porte en est massive et la voûte en est dure ; Tu regardes parfois au trou de la serrure, Et tu nommes cela Science ; mais tu n’as Pas de clef pour ouvrir le fatal cadenas,

J’ai fort compassion de toi, te l’avouerai-je ?

Toi qu’une heure vieillit, et qu’une fièvre abrège, Comment t’y prendrais-tu, dans ton abjection, Pour feuilleter la vie et la création ? La pagination de l’infini t’échappe. À chaque instant, lacune, embûche, chausse-trape, Ratures, sens perdu, doute, feuillet manquant ; Partout la question triple : Comment ? Où ? Quand ? Dieu fut-il le premier potier en faisant l’homme ? Qu’est-ce que le serpent ? Que veut dire la pomme ? Deux natures parfois se compliquent, et font Comme un chiffre où la brute avec Adam se fond ; Le singe reparaît sous l’homme palimpseste ; Viens-tu du fratricide et sors-tu de l’inceste, Comme le dit Moïse ? Ou n’es-tu que le fait Résultant d’un chaos qu’un soleil échauffait, Être double, être mixte en qui s’est condensée La matière en instinct, la lumière en pensée, Le seul marcheur debout, créature sommet Que l’arbre accepte, auquel la pierre se soumet, Et que la bête obscure, ayant pour verbe un râle, Subit en protestant dans sa nuit sépulcrale ? Es-tu le patient dont nous sommes les clous ? As-tu derrière toi le Mal, le grand jaloux ? Contiens-tu quelque flamme auguste qui doit vivre ? Ou n’es-tu qu’une chair qu’un souffle épars enivre, Qui fera quelques pas et sera de la nuit ? Es-tu le vain brouillard, d’un peu d’aurore enduit, Qui, prêt à s’effacer, se déforme et chancelle ? As-tu dans toi l’étoile à l’état d’étincelle, Et seras-tu demain aux séraphins pareil ? Réponds à tout cela, si tu peux. Ton sommeil, En sais-tu le secret ? Connais-tu la frontière Où l’esprit ailé vient relayer la matière ? Comment le ver s’envole ? et par quelle loi, dis, Les enfers lentement sont promus paradis ?

Que sais-tu du parfum ? que sais-tu du tonnerre ? Peux-tu guérir l’abcès du volcan poitrinaire ? Qu’est-ce que tes savants t’apprennent ? Turrien, Qui te dira le nom du vent en syrien, Sait-il son envergure et son itinéraire ? La mamelle de l’ombre est là ; peux-tu la traire ? Abundius qui fut diacre d’Anicetus Sait-il quel ouvrier peint en bleu le lotus ? Balœus, Surius, Pitsœus et Cédrène Savent-ils pourquoi l’aube en larmes est sereine ? L’abbé Poulle ose-t-il en face regarder L’énigme qu’on entend gémir, chanter, gronder ? As-tu lu dans Lactance ou bien dans Éleuthère Quelle est la fonction du diamant sous terre ? Sais-tu par dom Poirier ou par monsieur Lejay De quelle flamme l’œil des condors est forgé, Et maître Calepin dit-il dans son glossaire Où se trempe l’acier dont est faite leur serre ? Saint Thomas connaît-il tous ces noirs ixions Qu’on nomme affinités, forces, attractions ? Nicole, qui sait tout, sait-il par quel organe L’été tire à jamais à lui la salangane, Et, vainqueur, fait passer la mer au passereau ? Homme, sais-tu comment l’eau nourrit le sureau ? Connais-tu l’hydre orage et le monstre tempête Qui naît dans le jardin des cieux, dresse la tête, Glisse et rampe à travers les nuages mouvants, Et qui flaire la rose effrayante des vents ? Qu’as-tu trouvé ? Devant l’évolution sainte De la vie, admirable et divin labyrinthe, Ta vue est myopie et ton âme est stupeur.

Vois, ce monde est d’abord un noyau de vapeur Qui tourne comme un globe énorme de fumée ; Vaste, il bout au soleil qui luit, braise enflammée ; Il bout, puis s’attiédit et se condense, et l’eau Tombe au centre du large et ténébreux halo ;

Puis la terre, encor fange, au fond de l’eau s’amasse ; Sur cette vase on voit ramper une limace, C’est l’hydre, c’est la vie ; et la mer s’arrondit Autour d’un point qui sort des eaux et qui verdit ; C’est l’île surgissant des profondeurs béantes ; Des vers titans parmi des fougères géantes Fourmillent ; et du bord des boueux archipels Des colosses se font de monstrueux appels ; L’hippopotame sort de l’immense onde obscure, Le serpent cherche un flanc où plonger sa piqûre, De vaste millepieds se traînent, le kraken Semble un rocher vivant sous l’algue et le lichen, Et le poulpe, agitant sa touffe contractile, Tâche d’étreindre au vol l’affreux ptérodactyle ; Puis des millions d’ans se passent ; du roseau Sort l’arbre, et l’air devient respirable à l’oiseau, Et la chauve-souris décroît, et voici l’aigle, Le vent fraîchit, le flot baisse, la mer se règle, L’île soudée à l’île ébauche un continent, Et l’homme apparaît nu, pensif et rayonnant ; C’est fini ; l’aube émerge, et le recul immense Des monstres, du chaos, des ténèbres, commence ; La tempête de l’être a cessé de souffle ; Et l’on entend des voix sur la terre parler ; Le typhon s’amoindrit et devient l’infusoire ; Et l’antique bataille, inextinguible et noire, Du dragon et de l’hydre, avec son fauve bruit, Fuit dans le microscope et se perd dans la nuit ; L’effrayant désormais plonge dans l’invisible ; L’infiniment petit s’ouvre, gouffre terrible ; L’épouvante s’éclipse après avoir régné ; L’horreur, devant Adam qui doit être épargné, Pas à pas rétrograde et rentre inassouvie Dans cet enfoncement sinistre de la vie ; L’azur prodigieux s’épanouit au ciel.

Et maintenant, savant, penseur officiel,

Rat du budget, souris d’une bibliothèque, Académicien bon voisin de l’évêque, Quel compte te rends-tu de tout cela, réponds ? Comment rattaches-tu les arches de ces ponts Au grand centre de l’ombre ? avec quelles besicles, Docteur, regardes-tu les formidables cycles ? Tu t’enfermes, craintif, dans le roman sacré ; Mieux vaut mutiler Dieu que fâcher son curé ; Et Cuvier, traître au vrai, pour être pair de France, Trouble des temps profonds la sombre transparence.

Pour augmenter la brume, hélas ! les professeurs Ajoutent doctement de l’encre aux épaisseurs, Et l’institut nous montre avec un air de gloire L’énigme plus opaque et la source plus noire. Ô le bon vieux palais gardé par deux lions ! La science met là tous ses tabellions, Et l’on se complimente et l’on se félicite ; Et moi l’âne, qui suis parmi vous en visite, Je n’aurais jamais cru que l’homme triomphât À ce point de son vide, et, si nul, fût si fat ! Avec Diafoirus Bridoison fraternise ; Le dindon introduit l’oie et la divinise ; Vrai ! quand la comète entre au sanhédrin des cieux Et des astres fixant sur sa splendeur leurs yeux, Le grand soleil, auquel tout l’empyrée adhère, Ne fait pas plus de fête à ce récipiendaire.

Pleure, homme ! — Et que sais-tu de ton propre destin ? Dis ? quoi de ton cerveau ? quoi de ton intestin ? Quoi d’en haut ? quoi d’en bas ? depuis ton vieux déluge, Dis, ce que c’est qu’un prêtre et ce que c’est qu’un juge, Le sais-tu ? te vois-tu serpenter, dévier, Crouler ? as-tu sondé la mort, trou de l’évier ? Même en considérant Dieu comme hors de cause, Comme clair dans l’esprit et prouvé dans la chose, Même en nous laissant, nous les brutes, de côté,

Comprendre ces mots, Sort, Sépulcre, Humanité ; Savoir la profondeur de ce puits où tu tombes, Quelle espèce de jour passe aux fentes des tombes, À quel commencement cette fin aboutit ; Savoir si l’homme, en qui l’éternel retentit, Est ou n’est pas trompé par ses sombres envies D’autres ascensions, d’autres sorts, d’autres vies ; Savoir s’il est épi dans le céleste blé ; Savoir si l’alchimiste inconnu, le Voilé, Soude en ce creuset morne appelé sépulture Le monde antérieur à sa sphère future ; Si vous fûtes jadis, si vous fûtes ailleurs Plus beaux ou plus hideux, plus méchants ou meilleurs ; Si l’épreuve refait à l’âme une innocence ; Si l’homme sur la terre est en convalescence ; Si vous redeviendrez divins au jour marqué ; Si cette chair, limon sur votre être appliqué, Argile à qui le temps avare se mesure, N’est que le pansement d’une ancienne blessure ; Si quelqu’un finira par lever l’appareil ; Savoir si chaque étoile et si chaque soleil Est une roue en flamme aux lumières changeantes Dont les créations diverses sont les jantes Et dont la vie immense et sainte est le moyeu ; Voir le fond du ciel noir et le fond du ciel bleu, Homme, cela n’est pas possible, et j’en défie, Christ, ta religion ! Kant, ta philosophie !

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…