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Journal d’un exilé politique aux terres australes

Léandre Ducharme · 1845 · Free in the US

52,055 words · about 3 h 39 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Léandre Ducharme
Language
French
Published
1845
Length
52,055 words · about 3 h 39 min
Sections
5 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (5)
  1. Front matter about 1 h 49 min
  2. Préface about 1 min
  3. Journal about 52 min
  4. Mémoire about 8 min
  5. Retour de Sydney en Angleterre about 48 min

Continue:

Front matter

JOURNAL

.

PAR

Préface

Peut être le public s’est il formé d’avance une idée beaucoup trop favorable de l’ouvrage qu’on lui soumet dans ce moment ; s’il s’attend à lire un Journal palpitant d’intérêt, semé d’incidents extraordinaires narrés avec toutes les grâces du style, avec toute la facilité que peut donner une éducation soignée, l’auteur doit commencer par lui demander excuse s’il est trompé dans ses espérances. Les événements il est vrai y sont exposés avec la plus stricte exactitude, les plus petits incidents y sont fidèlement rapportés ; mais celui qui a fait un voyage de long cours sur mer peut seul comprendre l’accablante uniformité de la vie qu’on y mène ; — d’un autre côté, l’auteur n’ayant pas eu comme tant d’autres le bonheur de recevoir une éducation classique, sollicite l’indulgence pour le style de cette production. Il sent tout ce qui lui manquait sous ce rapport pour rendre son journal doublement intéressant. Cependant il a cru que le public lui saurait gré d’un récit quelconque des souffrances qu’ont éprouvées leurs malheureux compatriotes exilés — et c’est dans cette conviction qu’il a publier le fruit de ses remarques journalières, persuadé qu’on lui passerait beaucoup en faveur de la bonne volonté.

L’auteur saisit en même temps l’occasion de ses à Son Excellence et à toutes les personnes qui se sont intéressées à son sort ainsi qu’à celui de tous ses frères de malheur ; il ne croit pas trop prendre sur lui en disant qu’ils sont tous dans les mêmes sentiments, et qu’ils ont appris avec douleur qu’on ait pu les soupçonner d’ingratitude. Ce soupçon devra nécessairement s’évanouir en voyant dans le cours de cet ouvrage qu’en mettant le pied sur le continent américain leur première pensée fut pour leurs bienfaiteurs, et que c’est par une circonstance inexplicable pour eux que ce témoignage de leur reconnaissance ne fut pas publié.

Journal

En Novembre 1838, je fus arrêté avec un grand nombre d’Insurgés Canadiens, et logé dans la prison de Montréal. Je n’entreprendrai pas de vous donner les détails de l’insurrection, car les particularités vous en sont assez connues. Je me bornerai à vous faire le récit exact de nos souffrances, depuis le moment de notre incarcération jusqu’à notre retour d’exil dans notre patrie.

Le 24 Novembre, je reçus notification conjointement avec onze autres, de me préparer à subir mon procès qui devait commencer le 28 du même mois, devant une Cour Martiale.

Nous fûmes de suite séparés des autres prisonniers, et logés seuls dans l’un des quartiers (wards) de la prison ; comme nous devions comparaître devant un tribunal tout à fait extraordinaire dans le pays, nous obtînmes la permission de voir deux avocats pour les consulter sur ce que nous avions à faire, et leur confier notre défense. J’étais du nombre de ceux qui les subirent leur procès devant cette Cour Martiale.

Nos avocats firent application pour avoir une liste des Juges du tribunal qui devait nous juger, aussi bien que des témoins à charge qui devaient déposer contre nous ; tout cela fut refusé. Nous n’avions jusqu’alors pu communiquer ni avec nos parens ni avec nos amis.

Le 21 au matin nous fûmes tous enchaînés deux à deux et conduits devant la Cour, où, environs une heure après notre arrivée, l’on nous déchaîna lorsqu’on nous eut bien minutieusement visités. On nous lut notre accusation, et la procédure commença.

Le soir vers cinq heures la cour s’ajournait et nous étions conduits à la Pointe à Callières sous une forte escorte de Cavalerie. Là nous n’étions déchargés des fers qui nous enchaînaient qu’au milieu de la nuit. Les menotes de quelques uns d’entre nous étaient si petites que le poignet enfla de manière à cacher le fer qui l’enveloppait. Le procès fut enfin terminé le 14 Décembre. Pendant tout le temps qu’il dura, nous fûmes forcés de nous tenir toujours debout devant la Cour, car nous n’avions pas de siéges, ayant à supporter non seulement le poids de notre corps mais encore celui des dépositions des témoins de la Couronne. Alors on nous ramena dans la prison de Montréal où nous demeurâmes séquestrés des autres comme auparavant, dans l’attente du résultat de notre procès.

Enfin au bout de quelques jours vers sept heures du soir, les portes s’ouvrirent, on fit un appel nominal, et notre sentence nous fut lue. À l’exception de deux sur douze nous étions tous CONDAMNÉS À ÊTRE PENDUS. Nous fûmes immédiatement renfermés séparément dans les cachots. Nous attendions d’un instant à l’autre l’ordre de nous préparer à monter sur l’. En effet deux jours après Cardinal et Duquet deux de notre nombre reçurent l’ordre de se disposer à mourir le vendredi suivant, ce qui était de mauvais augure pour nous, car nous pensions que, pour quelque raison, il avait été décidé de nous faire mourir en petit nombre. Je laisse à Juger dans quelle situation nous nous trouvâmes : cependant le courage ne nous manqua pas. Deux jours après nous fûmes témoins de la scène déchirante à laquelle nous devions pourtant nous attendre. Nos deux malheureux compagnons Cardinal et Duquet liés en notre présence, furent hors de la prison, la corde au cou, conduits par le bourreau…

Nous demeurâmes trente trois jours dans les cachots sans sortir ni jour ni nuit ; nous couchions sur le plancher n’ayant qu’une simple couverte pour lit et couverture, dans cette saison où le frimat tapissait tout l’intérieur de nos cellules.

Au bout de trente trois jours, après beaucoup d’instance de notre part, l’on nous permit d’ouvrir les portes de nos cellules six heures par jour, c’est-à-dire de dix à quatre ; plus tard, nous quelques heures de plus. Tel est le traitement que nous éprouvâmes pendant nos dix mois de prison. Dans cet interval, l’affreuse scène de l’exécution de plusieurs d’entre nous fut répétée à diverses reprises. Ceux qui subirent leur procès après nous, furent aussi traités de la même manière.

Enfin le 25 Septembre, on nous avertit au nombre de cinquante huit, de nous tenir prêts à embarquer le lendemain à bord d’un bateau à vapeur pour descendre à Québec, et de là embarquer sur un bâtiment qui devait nous conduire à notre destination, sans nous dire pour combien de temps nous étions Exilés. Le 26 à quatre heures après-midi, nous fûmes deux à deux, au Pied du Courant, à bord du Bateau à Vapeur le British America, sous une forte escorte de cavalerie et d’infanterie. Dès que nous fûmes au large, on ôta nos chaînes. Nous arrivâmes à Québec vers onze heures du matin. L’on nous remit nos fers pour débarquer du Bateau à Vapeur, et monter sur le vaisseau de Sa Majesté le Buffalo.

Aussitôt que nous fûmes à bord, l’on nous déchaîna ; nous fûmes descendus sous le deuxième Pont du vaisseau, et là renfermés sous clef. Vers sept heures du soir les prisonniers du Haut-Canada, au nombre de quatre vingt trois, nous rejoignirent et furent logés avec nous. Nous étions alors cent quarante et un, confinés dans un appartement long de quarante cinq pieds environs, sur à peu près vingt cinq de large. Tout le centre était occupé par les Écoutilles, les mats et les chaînes ; les côtés l’étaient par nos lits qui faisaient tout le tour de l’appartement sur une double rangée, ne laissant ainsi qu’une petite allée bien étroite par laquelle nous passions pour aller sur le Pont, et dans l’Entre-Pont chercher nos rations. La lumière ne pénétrant dans ce cachot que par deux Écoutilles encore étaient elles toutes grillées.

Le vingt huit à six heures du matin, nous l’ancre, et fûmes toués par un Bateau-à-Vapeur jusqu’à quelques lieues en bas de Québec. Le vent était favorable, on déferla les voiles, et nous descendîmes le Golfe à la faveur d’une brise Sud-Ouest. On nous avait divisés par compagnies de douze, et le règlement que nous devions observer pendant la traversée nous fut proclamé.

. Pour déjeuner l’on nous servait environ un demiard de bouillie d’avoine que l’on nous apportait dans un seau qui contenait la ration de douze ; le midi nous avions, un jour, un demiard de soupe aux pois, un quarteron de lard et environ quatre onces de biscuit ; l’autre jour la même quantité de biscuit, trois quarterons de bœuf salé, et à peu près six onces de Pouding, faite avec de la farine et un peu de suif ; le soir on nous servait un jour un demiard de thé seulement, et le lendemain un demiard de Chocolat. Telle fut notre ration tout le long du voyage ; ces rations nous étaient servies dans des seaux et nous n’avions qu’un plat de Fer Blanc, un couteau, une fourchette et une cuillère pour douze, plusieurs d’entre nous ne s’étaient pas de ces ustensiles, pensant en trouver à bord, furent alors contraints de déchirer avec leurs dents, leur viande qu’ils tenaient d’une main et leur biscuit de l’autre, ou attendre les uns après les autres, pour se servir du couteau et de la fourchette. Quant aux cuillières nous réussîmes à coller des petits bouts de bois avec lesquels nous fîmes des cuillères ou palettes qui nous servirent à manger notre soupane (bouillie d’avoine). Nous n’avions par jour qu’une pinte d’eau chacun ; ration bien insuffisante pour étancher la soif brûlante que nous causaient nos vivres salés. On ne nous accordait la jouissance de demeurer sur le pont supérieur, que deux heures par jour : nous nous y rendions par sections de trente six à la fois pour éviter la confusion ; c’était le seul temps où nous pouvions respirer l’air pur et frais. Un tiers du Pont nous était accordé pour y prendre de l’exercice.

Le 30 Septembre, le vent continuait toujours à souffler avec violence du Sud Ouest ; nous filions grand train ; nous eumes en vue le Cap Gaspé, nous nous divertîmes pendant nos deux heures de récréation à regarder une quantité innombrable de Poursils qui entouraient le bâtiment. Ce sont de gros poissons de cinq à six pieds qui sautent hors de l’eau. Nous vîmes aussi deux bâtiments, à une petite distance de nous. Nous filâmes ainsi avec la même brise jusqu’au 2 Octobre que le vent avec une impétuosité extraordinaire ; la mer était en courroux ; les flots s’élevaient à une hauteur prodigieuse. Bien que j’eusse souvent entendu parler de la mer, lu des relations de navigateurs, j’avoue que je fus étonné de voir les vagues si grosses, le vaisseau se balançait d’une manière horrible. Nous qui n’étions pas attachés, nous ne pouvions nous tenir ni debout, ni assis ; nous nous heurtions sans cesse les uns les autres ; dans notre chambre noire où nous étions ballottés de tribord à , sans pouvoir nous arrêter. Le mal de mer commença à se faire sentir. Les trois quarts d’entre nous tombèrent malades, et le nombre augmentait à chaque instant, tellement qu’il n’en resta que cinq à six qui ne furent point malades. Rien de plus pénible à voir que notre état dans cette circonstance : des viandes salées et du biscuit formèrent toutes nos douceurs : plusieurs d’entre nous furent jusqu’à quatre à cinq heures sans pouvoir souffrir sur leur estomac la plus minime quantité de cette nourriture, et tous tellement affaiblis, qu’à peine pouvions-nous nous tenir sur nos jambes. Pourtant il nous était défendu de nous coucher sous peine de sévère punition, car l’exercice est nécessaire à cette maladie ; mais comment pouvoir nous tenir debout lorsque le vaisseau était soulevé par les flots et couché sur un côté ou sur l’autre ?

Nous rencontrâmes un Brick Anglais appelé Queen Victoria sur lequel notre pilote embarqua pour remonter à Québec. Le vent continua à souffler avec la même impétuosité jusqu’au neuf Octobre : durant ce nous fûmes tous bien malades. Le vent commença donc à diminuer et nous dirigeâmes notre route Sud-Est. Nous étions alors sous les 15′ latitude nord. Nous vîmes en ce jour pour la première fois beaucoup de poissons volants s’envoler d’auprès du vaisseau. Ce fait attira l’attention de plusieurs d’entre nous qui, jusqu’alors, avaient été incrédules sur l’existence de ces poissons. Ils ont de huit à douze pouces de long, et ne s’envolent que lorsqu’il vente, dirigeant toujours leur vol sur le vent ; leur nombre augmentait à mesure que nous approchions de l’équateur car ils n’habitent que les régions tropicales. Depuis que nous étions embarqués, l’on nous faisait laver le pont de notre tous les jours et aussi blanchir pendant tout le temps que nous mîmes à passer d’un tropique à l’autre. C’était pour conserver la salubrité de l’air parmi nous. Le 11 il fit beau temps. La chaleur des tropiques commençait à se faire sentir et nous incommodait déjà. Nous courrions toujours au Sud-Est. Nous aperçûmes un vaisseau Espagnol à l’Est, faisant route de ce côté.

Le 12 nous ne montâmes pas sur le pont. On nous occupa tout le jour à nous faire blanchir et laver notre appartement. Sur les cinq heures de l’après midi nous fûmes étonnés d’un bruit d’armes qui se faisait sur le pont et le va-et-vient des soldats et de l’équipage qui en un instant furent armés de fusils, de sabres et de pistolets. Nous ne pouvions nous expliquer cette manœuvre. Ensuite quelques officiers descendant avec des soldats armés nous font monter dans l’entrepont dans un espace d’environ vingt-cinq pieds , au nombre de cent quarante-un que nous étions. Là sans nous donner un mot d’explication, ils nous renfermèrent sous clef, et se faisant donner les clefs de nos coffres et valises, ils allèrent dans notre appartement, ouvrirent nos coffres en partie avec nos clefs, en partie avec des instruments de fer qui en forçaient le couvercle ; ils fouillèrent toutes nos hardes, enlevèrent nos rasoirs, nos couteaux de poches, nos ciseaux et notre argent, chose dont nous nous étions un peu munis en partant : ils visitèrent nos lits, tous les coins et recoins qui pouvaient renfermer quelques instruments meurtriers. Enfin après des recherches aussi minutieuses qu’inutiles ils remontèrent vers nous ; et l’un des officiers, appelé Niblett, secondé par plusieurs autres s’adressa à nous de la manière la plus grossière, et nous dit qu’ils avaient découvert le noir projet que nous avions formé de nous rendre maîtres de l’équipage et de nous diriger vers les côtes de l’Amérique : qu’ils avaient étouffé la conspiration à sa naissance et pris les mesures suffisantes pour prévenir nos mauvais desseins. Nous voulûmes nous justifier : nous voulûmes dire que jamais l’idée d’une révolte contre l’équipage n’avait occupé notre pensée ; que leurs sentiments ne pouvaient être fondés que sur de faux rapports : qu’ils en devaient êtres convaincus par leurs recherches dans notre appartement : on nous imposa silence en nous traitant de chiens, etc., ils nous firent descendre en bas et nous prescrivirent de nouveaux règlemens qui étaient sévères et . De ce jour il fallut se mettre au lit à huit heures précises et ne pas se lever avant six heures du matin : excepté en cas de besoin urgent ; et encore fallait il donner son nom à la sentinelle qui était à nos pieds de distance en distance. — nous était tellement défendu de causer entre nous que la sentinelle avait ordre de tuer celui qui aurait dit une parole. Dès ce moment les officiers descendaient tous les soirs à huit heures et quart avec des lanternes pour voir si nous étions bien tous à nos places et couchés. Tous les officiers me parurent extrêmement prévenus contre nous et manifestèrent beaucoup de crainte. L’on nous rétrécit beaucoup l’espace dont nous avions jusqu’alors joui sur le pont supérieur durant nos deux heures de récréation. On nous défendit d’aller sur le tillac à l’avenir, nous laissant à peu près vingt cinq pieds de long sur la moitié de la largeur du vaisseau pour nous délasser les jambes. Ils n’avaient pourtant aucun sujet de craindre puisqu’ils étaient aussi nombreux que nous tant soldats que matelots, et tous armés jusqu’au cuisinier qui portait sabre et pistolet, et nous étions toujours sous clef. Par la suite nous apprîmes qu’un Tywell l’un des prisonniers du Haut-Canada avait répandu cette calomnie contre ses compagnons d’infortune, dans l’espoir d’en être récompensé par quelque faveur, ou le recouvrement même de sa liberté. Mais lorsqu’il vint à être connu de l’équipage comme un vil imposteur et un fourbe il n’en fut que plus détesté et maltraité par lui et par nous. Cependant on continua à user de la même sévérité envers nous jusqu’à ce que nous fussions débarqués.

Le 13 et 14, le vent soufflant avec violence nous faisait filer neuf nœux à l’heure et en bonne direction, car nous gouvernions pour doubler le Cap de Bonne-Espérance.

Le 15 la brise était un peu diminuée et soufflait du Sud-Est contraire à notre direction. Le soleil était brillant, et nous souffrions beaucoup de la chaleur dans l’entrepont où nous étions confinés.

Du 16 au 20, nous éprouvâmes un calme presque continuel. Dans cet interval un de nos compagnons prisonniers du Haut-Canada, appelé Priest, qui s’était embarqué malade mourut en partie du mauvais traitement qu’il avait reçu à bord et par le manque de douceurs si nécessaires à un malade. Il fut, comme d’usage, enveloppé dans un drap de toile auquel on attacha quatre boulets de canon, et jeté à la mer, en présence de trente six d’entre nous : durant cette opération tout l’équipage fut tenu sous les armes.

Du 21 au 23, nous passâmes le Tropique. Dans le cours de ces jours, j’eus la douleur de voir quelques uns de mes compagnons maltraité par un nommé Black qui, pour quelques méfaits avait été contraint de fuir du Canada et de prendre du service à bord pour ses frais de passage. On en avait fait notre surveillant et comme c’est l’ordinaire, il abusait de son autorité pour nous tourmenter, aussi bien que celui que j’ai eu occasion de mentionner plus haut — Niblett. Bien que nous nous plaignîmes souvent, au Capitaine Wood qui commandait le vaisseau, des mauvais traitements que les subalternes, sans son ordre peut-être, nous faisaient éprouver, il fut toujours sourd nos plaintes : Jamais même il ne venait nous voir, comme tout capitaine aurait dû faire, afin de voir à ce qu’on nous rendit justice autant que des prisonniers ont droit d’en avoir : jugez maintenant quelle devait être notre position. Malgré tant de privations, j’eus le plaisir de voir tous mes compagnons se montrer supérieurs à tout cela, se conformer à toutes les circonstances avec courage en espérant des jours plus heureux.

Les 24, 25 et 26 nous eûmes un temps calme, sauf quelques légères brises qui venaient de temps en temps de l’Est. Nous longions alors les côtes de l’Afrique ; la mer était couverte de sauterelles et l’air en était rempli. La présence de ces insectes dont nous saisîmes un grand nombre à bord nous indiquait que nous n’étions pas bien éloignés de terre. Le soleil était brûlant : aucun air ne pénétrait dans l’entrepont où nous étions ; la chaleur y était étouffante, et devorés de soif, nous n’avions qu’une pinte d’eau chacun pour l’éteindre. Que pouvait faire ce faible remède contre un feu qu’alimentait sans cesse nos vivres salées ? On nous distribua ces jours-ci des chemises de coton et des pantalons de toile que le gouvernement nous donnait. Mais comme nous n’étions pas forcés d’accepter ces habits, nous les rejetâmes en parti lorsque nous nous aperçûmes qu’ils étaient étampés ; c’était un mauvais augure pour nous. Il n’y eut que ceux qui étaient le moins fourni d’entre nous qui en conservèrent.

Nous étions sous les 18°15, latitude Nord. Du 27 au 30 le vent souffla avec violence. Nous vîmes des légions de poissons volants. Durant les jours du 30 et du 31 nous éprouvâmes plusieurs ouragans accompagnés de pluie d’éclairs et de tonnerre, choses forts fréquentes sous les tropiques et aussi très dangereuses. Il arrive souvent dans ces parages que des vaisseaux sont démâtés. Car les tempêtes y sont si subites et si violentes que quelquefois ils n’ont pas le temps de les prévenir. Les mâts sont alors emportés ou les voîles mises en lambeaux, et en dépit de toutes vos précautions, le vaisseau ne laisse pas d’être jeté sur le côté par la violence du vent. Mais heureusement que ces mauvais temps ne sont que de très courte durée.

La chaleur augmentait à mesure que nous approchions de l’Équateur et avec elle nos souffrances ; tellement qu’au matin, nos matelas qui étaient de l’épaisseur de trois doigts à peu près, étaient entièrement imbibés de notre sueur. Il nous fallait, pour comble de souffrances, nous mettre au lit à huit heures, et ne pas nous lever avant six heures du matin. Pendant le jour, la plupart de nous ne pouvait pas garder leur chemise, et nos pantalons étaient tout mouillés. Nous ne pouvions nous arrêter à aucune chose tant nous étions incommodés — car à la chaleur extrême de l’air de notre appartement, augmentée, encore par celle de nos corps et de notre haleine, se joignait la soif la plus ardente.

Du 31 Octobre au 5 Novembre nous éprouvâmes des calmes et des tempêtes passagères. Trois de mes compagnons furent bien malades pendant ces jours derniers au point que nous pensions qu’ils allaient mourir. Mais ils furent rétablis par du riz bouilli et du thé que leur procura le médecin du vaisseau. Nous une couple de vaisseaux qui faisaient route vers l’Angleterre. — Notre capitaine confia des lettres à l’un d’eux. Dans la nuit du 4 courant, il y eut une alarme à bord, causée par l’une des sentinelles qui prétendait avoir vu de la lumière dans le fond de notre chambre. Alors ils descendirent tout de suite, armés : et en visitant, ils s’ que c’était la lumière d’une lampe d’une des écoutilles qui répandait cette lueur. Ils remontèrent honteux.

Le 5 Novembre, que le vent d’Est, Sud-Est continuait toujours à souffler contraire à notre direction, le Capitaine résolut de repasser l’Atlantique, et de longer les côtes de l’Amérique du Sud jusqu’à Rio Janeiro. Là il devait reprendre les vents Ouest et Sud-Ouest appelés vulgairement vents de commerce et en terme de science, vents alizés ou moussons — Ce sont des vents qui soufflent régulièrement entre les tropiques et à quelques au delà durant six mois d’un côté, et six mois de l’autre : c’est à dire de l’Ouest depuis Novembre jusqu’en Avril : et de l’Est depuis Avril jusqu’en Novembre. Nous eûmes deux vaisseaux en vue, un Portugais qui cinglait vers le , et auquel notre Capitaine parla, et l’autre Anglais. Nous nous trouvions sous le 2° latitude Nord.

Le 6 à neuf heures du matin le ciel se couvre de gros nuages. Un instant après une tempête affreuse éclate tout à coup qui dura environ deux heures. Nos matelots avaient eu le temps d’abattre les voiles ; mais cela n’empêcha pas le vaisseau d’être tourmenté. Quelques uns des officiers nous demandèrent si nous craignions ; nous répondîmes que non : quoique plusieurs de nous tremblassent d’effroi. La tempête cessa bientôt.

Le 7 il fit une chaleur excessive. Durant la nuit dernière il soufflait une légère brise. La mer était calme, vers huit heures du matin ; nous passâmes sous la ligne Équinoxiale ; et nous nous trouvâmes dans l’autre hémisphère. Ce jour fut un jour de fête pour notre équipage comme c’est l’ordinaire sur tous les vaisseaux lorsqu’ils font ce passage. Nous cotoyions ainsi les côtes de l’Amérique du Sud. La chaleur était toujours grande. — Nous ne pûmes nous tenir sur le pont pendant nos deux heures de délassement ; car nous n’avions aucune ombre pour nous garantir d’un soleil brûlant. Le brai coulait de tout côté. Nous eûmes de forts orages accompagnés de tonnerre et d’éclairs. La brise n’était que momentanée et le calme plat succédait. Sur le pont du vaisseau se trouvaient des chaloupes où étaient renfermés des porcs et des moutons tout couverts de fumier. — Après les orages où la pluie tombait ordinairement par torrents, il s’amassait souvent jusqu’à huit à dix pouces d’eau dans ces chaloupes. Eh bien, les matelots s’empressaient de remplir des bouteilles de cette eau si imprégnée du fumier qu’elle en était rousse, et nous les vendaient, quelques fois nous donnions une chemise ou un pantalon pour une de ces bouteilles ; et telle était la violence de notre soif que l’eau nous en paraissait comme du miel. — Dans l’entrepont nous nous collions le long des grilles des écoutilles pour pouvoir respirer un peu de bon air.

Le 15 pendant que j’étais sur le pont passa près de nous, une mâture de bâtiment, qui nous annonçait probablement le malheur de quelques naufragés dans les environs. Mais comme la brise était bonne, l’on ne crut pas devoir faire aucune recherche.

Le 16 la brise était forte. Nous apperçumes, à une moyenne distance, l’Isle Fernandez. Elle est d’un singulier aspect, De hauts pics s’élèvent jusqu’aux nues en forme de colonnes. Ce fut un objet frappant pour nous qui n’avions pas vu la terre depuis notre sortie du Golfe St. Laurent : au reste il en est ainsi pour tous ceux qui sont sur mer. Nous ne pûmes nous empêcher de faire quelques réflexions sur notre sort. Nous nous éloignions avec rapidité de notre pays natal, sans espoir de le revoir jamais, et sur le vaste océan nous subissions les décrêts de la Providence. Des milliers de milles nous séparaient de notre beau Canada, de nos familles, de nos amis, de tout ce qui nous était cher.

Du 17 au 20 le vent fut modéré, nous dirigions toujours notre course sur les côtes du Brézil. Nous faisions trois milles à l’heure.

Le 22 la nuit fut orageuse. La brise passablement forte et favorable. Les matelots prirent un requin de 8 p. de long. Ces poissons voraces sont souvent vus en mer auprès des vaisseaux pour se saisir de tous les objets qui sont jetés à la mer. Ils lui trouvèrent dans le ventre jusqu’à des bouts de fer, un soulier et un os d’épaule de bœuf.

Le 23 nous eûmes une forte brise Nord-Ouest qui dura jusqu’au vingt-six. Le ciel était couvert de gros nuages. Nous étions sous les 20° latitude Sud.

Le 27 fut calme toute la journée. Comme il était décidé que nous devions arrêter à , nous fîmes demander au Capitaine la permission d’acheter du sucre et des fruits à même l’argent qu’on nous avait enlevé par son ordre. — Car dans la situation où nous étions nous soupirions beaucoup après des fruits ainsi qu’après toute chose raffraichissante. Le capitaine nous fit annoncer que nous pouvions acheter ces choses ; que nous n’avions qu’à faire un mémoire de tout ce que nous voulions et qu’il nous le procurerait ; cette nouvelle nous causa une grande joie.

Le 28 à dix heures du matin on aperçut les côtes du Brézil qui sont fort élevées. La vue de la terre nous fit éprouver une vive sensation de plaisir ; bien que nous ne pussions rien espérer pour notre liberté. Mais ce mot de Terre changé depuis si longtemps en celui de mer, nous rappela de doux souvenirs du pays. La joie que l’on ressent dans ces circonstances est inexprimable. Le lendemain six heures du soir nous arrivâmes à l’entrée de la Baie de Rio mais comme le vent était contraire, nous fûmes obligés de tenir le large jusqu’au lendemain ; et le 30 à dix heures du matin, à l’aide d’une faible brise, nous entrâmes et mouillâmes devant la ville auprès de quelques frégates Anglaises qui se trouvaient dans le Port. Plusieurs officiers anglais vinrent à notre bord faire visite au Capitaine, ils vinrent aussi nous voir. Un grand nombre de chaloupes chargées de fruits de toute espèce, se rendirent le long du bord. Nous en achetâmes nous mêmes à grand marché. Tout le temps que nous fûmes dans le Port, on nous servit au lieu de viande salée, des viandes fraîches et des végétaux, cette nourriture nous parut excellente, mais elle eut encore été meilleure si la quantité en eut été plus grande. Durant le temps que nous fûmes à Rio, nous pûmes, de dessus le pont du vaisseau, contempler la ville et les environs ainsi que la vaste Baie au fond de laquelle est bâtie la ville. Deux superbes forteresses commandent l’entrée de cette Baie qui est à perte de vue et presque toujours remplie de vaisseaux.

La ville est bâtie au pied de hautes montagnes qui l’environnent. Elle porte un caractère d’antiquité. Nous pûmes découvrir de superbes Édifices, entr’autres des Églises Catholiques car le Catholicisme domine dans cet Empire, où la population est Portugaise.

Les maisons n’ont point de cheminées, car le climat sous les tropiques dispense d’entretenir du feu dans les maisons. La cuisine se fait en plein air dans les fourneaux.

Durant le temps que nous fûmes à Rio il fit une chaleur excessive, mais le plaisir de voir tant d’objets nouveaux nous fit trouver nos peines supportables.

Le 2 Décembre, fut célébré l’anniversaire du Couronnement de l’Empereur de Brézil : il était âgé de quatorze ans. Le Canon des forteresses et de tous les vaisseaux de Guerre, qui se trouvaient dans le Port, ne cessa de retentir tout le jour. Les vaisseaux étaient tout pavoisés. Le soir il eut illumination dans la ville et grand nombre de Feux d’Artifice.

Enfin le 5 Décembre à six heures du matin nous levâmes l’ancre et mîmes en mer dans la direction du Cap de Bonne Espérance. Nous étions favorisés par une bonne brise de l’Ouest qui nous faisait faire sept à huit milles à l’heure la chaleur qui était si grande à Rio commençait à diminuer à mesure que nous nous éloignions de l’Équateur. Cette même brise nous conduisit jusqu’au 16 ; pendant ce temps on nous servit le sucre et les fruits qu’on nous avait achetés à Rio, ce qui servit beaucoup rétablir notre santé qui était considérablement altérée tant par le mal de mer que par la mauvaise nourriture que nous recevions.

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