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Jock et ses amis

Jules Verne · 1903 · Free in the US

24,973 words · about 1 h 45 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1903 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Jock_et_ses_amis&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Language
French
Published
1903
Length
24,973 words · about 1 h 45 min
Sections
12 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (12)
  1. I about 10 min
  2. II about 10 min
  3. III about 8 min
  4. IV about 11 min
  5. V about 9 min
  6. VI about 8 min
  7. VII about 6 min
  8. VIII about 9 min
  9. IX about 10 min
  10. X about 7 min
  11. XI about 8 min
  12. XII about 9 min

Continue:

I

« Jock, Jock, où donc es-tu ? »

C’était le cri d’une petite fille, arrêtée sur le chemin et regardant de tous côtés, inquiète, vers d’abruptes collines, où pas un être humain n’était en vue.

La fillette était jolie ; de belles boucles d’un blond d’or encadraient sa figure délicate.

Au premier moment, l’appel resta sans réponse, puis une voix faible ayant répondu : « Ici, près du ruisseau », la petite fille partit dans la direction indiquée.

Au bas de la colline, coulait, en murmurant, un ruisseau limpide. À moitié dans l’eau, un garçonnet semblait en contemplation. L’objet qui l’occupait devait être bien captivant, car il ne détourna même pas la tête à l’approche de la fillette.

Tout près de lui se tenait un chien au poil rude et jaune. Il eût été difficile de préciser la race de l’animal ; ses formes lourdes contredisaient le nom de terrier irlandais que sa tête lui eût fait donner. Sa laideur était corrigée par l’intelligence qui brillait dans ses doux yeux bruns, qu’avec tendresse il levait de temps en temps vers son jeune maître.

La petite fille n’essaya pas d’interrompre l’occupation de son frère ; se glissant doucement à côté de lui, elle s’assit sur un banc de mousse pour observer ses mouvements. À la fin, Jock se redressa, et la regardant en souriant, lui dit :

« Je regrette, Doris, de ne t’avoir pas em- menée ; mais j’avais peur que maman ne me retînt à la maison, et je veux m’amuser à ma guise, le samedi, après toute une semaine d’école.

— Tu la détestes donc toujours autant cette école ? demanda Doris.

— La classe m’intéresse, mais les élèves sont si mal élevés. Quelle différence avec ceux de mon ancienne école ! répliqua Jock d’une voix triste.

— Pauvre chéri ! murmura Doris ; puis elle ajouta en soupirant : J’ai entendu maman dire qu’il faudra te placer comme commis dès que tu seras en âge ; elle n’a pas les moyens d’achever ton instruction. Elle ne veut pas non plus que tu t’absorbes dans des inventions, alors que tu devrais penser à des choses plus sérieuses.

— Maman ne veut pas me comprendre ! s’écria Jock impatienté ; ne trouves-tu pas, Doris, que je doive me préparer à la carrière vers laquelle m’inclinent mes aptitudes ? Regarde mon jeu, comme tu l’appelles, ajouta-t-il, en montrant le ruisseau. Que penses-tu de cela ?

— C’est un pont, un pont en pierre semblable à celui qui est sur la rivière. Mais ce n’est qu’un jeu, après tout.

— Non, c’est quelque chose de plus, s’écria Jock s’animant ; c’est un essai sérieux. Hier au soir, je lisais l’histoire d’un homme devenu célèbre et riche pour avoir bâti un pont là où nul, avant lui, n’avait réussi à en construire un. Une foule de choses manquent dans le monde ; quand je serai grand, je ferai quelque travail utile à tous, et qui me survivra. »

Sa petite sœur le contemplait avec admiration.

« Oh ! j’espère que tu réussiras ; puis je voudrais te voir gagner un peu d’argent ; je suis bien fatiguée d’être pauvre. Quand papa est mort, il ne devait pas prévoir combien nous serions misérables, n’est-ce pas ?

— Non, tous nos malheurs sont arrivés depuis qu’il nous a quittés. En me disant adieu, il m’a fait promettre de prendre toujours soin de toi et de maman. Certes, il ne se doutait pas alors combien dure serait ma tâche. Mais je serai fidèle à mes engagements, je travaillerai pour vous donner à toutes deux un peu de bien-être. »

Doris approuva d’un signe de tête.

« Ce sera charmant », dit-elle ; puis, après quelques instants de réflexion, elle ajouta :

« Quoi qu’il en soit, il est heureux que nous soyons réduits à habiter la ferme. En ville, tu n’aurais pas même pu loger Tramp. »

À son nom, le chien bondit, remuant la queue et aboyant joyeusement.

Jock tendit la main à sa petite sœur :

« Rentrons, Doris ; il est l’heure du thé. »

Après quelques pas, Doris s’arrêta.

« Regarde donc, Jock, ce singulier personnage. Il se dirige vers la maison.

— Tiens, s’écria Jock, le voilà qui ouvre la porte du jardin. Ah ! un visiteur enfin !… Dépêchons-nous pour voir qui c’est. »

Les enfants partirent en courant, ne s’arrêtant que lorsqu’ils eurent atteint la porte de leur jardin.

Là, Jock appela son chien ; puis il dit d’un ton d’autorité : « Entre, Doris ; moi, je vais mettre Tramp à l’attache ; maman ne peut le souffrir dans la maison. »

Et l’obéissante Doris descendit l’allée du jardin. Après avoir traversé le vestibule, elle entrebâilla la porte du salon, d’où sortait un vague murmure de voix.

« Voici Doris, monsieur Harrison, dit sa mère en la voyant. Salue monsieur, Doris ; il est venu du Derbyshire pour nous rendre visite. »

Doris s’avança et, à sa grande surprise, le vieux monsieur se pencha pour lui donner un baiser. Levant les yeux vers lui, elle aperçut une figure ronde, vermeille, encadrée de cheveux blancs, et des yeux bleus lui souriant si aimablement qu’elle sourit à son tour.

« Ne soyez pas étonnée que je vous embrasse, ma chérie, dit l’étranger ; j’ai une petite-fille tout à fait de votre âge, et j’aime beaucoup les enfants.

— Je suis très contente de vous rencontrer, répliqua Doris, et je suis sûre que maman est enchantée d’avoir quelqu’un à qui causer. »

Le vieux monsieur paraissait radieux.

« Quelle charmante enfant ! » murmura-t-il. Puis, se tournant vers la mère, il reprit la conversation que l’entrée de la fillette avait interrompue :

« Oui, madame Pôle, mon client est un original, mais il est bon, et j’espère que vous accéderez à sa demande.

— Vraiment, monsieur Harrison, je n’ai aucune raison pour le faire. Mon petit garçon est en classe toute la journée et il travaille bien. Pourquoi interrompre ses études au milieu de l’année ? Pour plaire à un vieux monsieur qui se met dans la tête d’avoir chez lui un jeune compagnon ?

— C’est qu’il avait une grande affection pour son cousin, votre défunt mari. J’ai appris avec regret que vous aviez subi des pertes d’argent, aussi ai-je pensé… ai-je osé espérer… balbutia le vieux monsieur en devenant très rouge.

— Si vous croyez que connaît ma pauvreté et qu’il veuille faire quelque chose pour Jock, n’hésitez pas à me le dire. Son concours procurera à mes enfants des avantages que ma situation me contraint à leur refuser.

— Puisque vous acceptez mon avis, eh bien, confiez-moi votre garçon, répliqua ; mon client désire vivement le voir. Voici ses dernières recommandations : « Ramenez avec vous le fils de Dick Pôle et ne tardez pas ! » Il était bouleversé en apprenant que le fils de son cousin, après avoir quitté le collège, était placé dans une petite école. S’il le prend en affection, je suis convaincu qu’il se chargera de son éducation.

— Je crains fort que Jock ne soit pas ce que l’on appelle un enfant attrayant, soupira . Mieux eût valu que ce fût ma petite Doris qui eût excité l’intérêt du cousin.

— espère trouver en votre fils quelque ressemblance avec votre mari, dit .

— Malheureusement pour nous, je n’en vois aucune. Il se moque de tout ; la mort de son père ne semble pas l’avoir attristé, tandis que Doris en a eu le cœur brisé. »

À ce moment, la porte s’ouvrit et Jock parut. Il ne ressemblait nullement à sa sœur. Maigre et grand pour son âge, il laissait deviner un tempérament robuste. Sa figure, à l’air déterminé, révélait un caractère résolu. En entrant, il avait entendu prononcer son nom, et son expression restait défiante.

— Avance, Jock, lui dit sa mère. est venu nous faire une commission de la part de , le cousin de ton père dont je t’ai souvent parlé, tu te souviens ? »

Jock fit de la tête un signe affirmatif, en fixant sur le nouveau venu un regard d’une assurance gênante.

« Je suis l’homme d’affaires de , reprit le visiteur ; je suis chargé de vous inviter à venir passer quelque temps chez lui. Cela vous plairait-il ?

— Je n’y veux pas aller…, répondit Jock d’une voix déterminée.

— Jock, tais-toi ; tu n’es qu’un enfant impoli et un ingrat ! s’écria . Mais je vous ai prévenu », ajouta-t-elle, en se tournant vers son visiteur.

ne semblait nullement offensé. Il avait remarqué la rougeur subite et l’expression de joie qui avaient envahi le visage de l’enfant à la nouvelle de la visite projetée ; puis, la pâleur qui y avait succédé lorsque Jock s’était retourné vers sa mère et Doris. C’était un observateur, grand ami des enfants ; de ses impressions fugitives il tira des conclusions.

« Votre mère m’a promis de vous laisser venir demain à Gray Tors, dit-il, et j’en suis heureux, car votre père aurait désiré ce voyage. Il était très lié avec son cousin et lui faisait de fréquentes visites.

— Je ne trouve pas raisonnable que Jock parte demain et manque ses classes ; il vaudrait mieux attendre les vacances.

— Mon client n’est plus jeune, allégua le notaire, et je vous ai dit pourquoi j’espérais que l’enfant m’accompagnerait tout de suite. Nous discutions à ce sujet quand cette jeune demoiselle est entrée, ajouta-t-il en regardant Doris, comme s’il désirait n’en pas dire plus long devant les enfants.

— Eh bien ! emmenez-le, puisque tel est votre avis. Vous êtes vraiment trop bon de vous charger d’un enfant aussi turbulent, et pendant un pareil voyage. »

À ce moment, la conversation fut interrompue : le thé était servi, et il n’en fut pas dit davantage sur la visite projetée. Tout en passant le pain, le beurre, les biscuits à leur aimable visiteur, les deux enfants attendaient avec curiosité, espérant avoir plus de détails sur et sa maison.

À la fin, se leva pour sortir.

« Je prendrai le premier train demain matin, dit-il ; le trajet est long et nous avons Londres à traverser. Donc, que ce jeune homme soit exact, s’il veut me trouver à la gare.

— Je préparerai ce soir tout ce qui lui est nécessaire, répondit la mère. Je regrette de ne pouvoir vous offrir l’hospitalité pour cette nuit, nous sommes si petitement logés !

— Merci bien ; j’ai laissé ma valise à l’auberge, répondit le vieux notaire ; je serai près de la gare et dispensé de me lever de très bonne heure. Maintenant, il faut que je me retire ; peut-être m’accompagnerez-vous un peu sur la route, ajouta-t-il en s’adressant à Jock ; car j’ai eu grand’peine à trouver mon chemin et je ne sais si je me le rappellerai. »

Jock ne se fit pas prier. Il se sentait attiré vers le vieux monsieur et se plaisait à contempler cette bonne figure, toujours souriante. Il désirait aussi obtenir plus de détails sur le voyage qu’il devait faire.

« Comment est ? Sera-t-il bon pour moi ? demanda-t-il aussitôt qu’ils furent en route.

— Il est original, et il faudra vous attendre à des vivacités ; mais votre père et lui étaient deux amis.

— Oui, je me rappelle que papa avait l’habitude d’aller le voir ; quelquefois, il me parlait de son cousin Pierre… Mais, si aimait vraiment mon père, pourquoi n’invite-t-il jamais maman à venir passer quelque temps chez lui ? »

hésitait.

« Je vous ai dit que le cousin était vif ; eh bien ! la vérité est que votre mère l’a froissé un jour, et jamais il ne lui a pardonné.

— Alors, je ne veux pas aller le voir ; je n’irai pas, s’écria Jock, la tête rejetée en arrière d’un air de défi et les yeux pleins de colère.

— Mon enfant, soyez sûr que personne, autant que votre père, n’a été à même de juger l’affaire ; or, il est venu chez son cousin après la querelle (mais ce mot est bien trop fort). Et puis, il y a longtemps que tout cela s’est passé ; vos parents n’étaient pas encore mariés. Voici d’ailleurs le fait : avait envoyé à votre mère un cadeau de noces qu’elle trouva sans valeur : elle eut l’imprudence de le dire à des amies ; ses paroles arrivèrent aux oreilles de . Votre père fut très contrarié, car il avait reçu de son cousin un magnifique présent qu’il devait tenir secret. Sans doute, votre parent a eu tort de se fâcher pour si peu ; mais, comme vous le savez déjà, il s’emporte facilement et, depuis ce jour, il n’a jamais revu votre mère, pas plus qu’il ne lui a écrit. »

Jock avait écouté en silence et semblait réfléchir. Puis, comme pleinement éclairé :

« Je comprends. Merci de m’avoir fait connaître cet incident dont je ne parlerai pas. J’espère que m’aimera un peu ; j’essayerai de me contenir, sachant qu’il ne peut souffrir les enfants turbulents. Ici tout le monde dit que je le suis ; papa ne m’a jamais adressé ce reproche. »

toussa légèrement, puis abaissa les yeux sur son petit compagnon avec une expression de réelle sympathie.

« Eh bien ! rappelez-vous une chose, mon enfant : le jour, où vous chercherez un ami, vous n’avez qu’à vous adresser à moi. J’ai connu et aimé votre père quand il avait votre âge ; si jamais vous vous trouviez engagé dans quelque ennui, ou que vous eussiez besoin des conseils et du secours d’un vieillard, souvenez-vous de compter sur mon dévouement. »

Jock le regarda avec un sourire qui exprimait la surprise et le plaisir, puis lui tendit gravement la main.

« Merci, dit-il ; vous êtes mon premier ami. »

Monsieur Harrison serra chaleureusement cette petite main, puis il ajouta :

« C’est bien, mon enfant, vous pouvez rentrer. Demain, soyez à la gare à l’heure convenue. »

Après un chaleureux « au revoir », Jock reprit le chemin de la ferme ; son cœur battait bien fort en pensant au monde inconnu où il allait entrer.

II

Qui m’aime, aime mon chien.

Le lendemain matin, Jock fut exact. Il rencontra à la gare.

Doris ni sa mère ne l’avaient accompagné. lui avait préparé un léger déjeuner qu’il avait pris lestement ; puis, confié au conducteur du courrier, il était parti tout seul, le cœur bien gros.

Longtemps avant l’aurore, pendant que tout le monde sommeillait, doucement il s’était glissé jusqu’au hangar pour dire un dernier adieu à Tramp. Et maintenant il était triste en faisant les cent pas sur le quai pendant que prenait les billets. Il se rappelait la douleur muette peinte dans les yeux bruns de son chien quand il l’avait regardé pour la dernière fois à la lueur vacillante d’une chandelle.

« Voici le train ; à l’heure juste ! Quelle merveille ! » s’écria le notaire, interrompant les méditations de Jock.

La petite gare était déserte. L’homme d’équipe, portant les bagages des voyageurs, les suivit jusqu’à un wagon de première classe.

Jock monta après le vieux monsieur, et, la portière fermée, se pencha au dehors pour donner un dernier coup d’œil au paysage, avant que le train ne se mît en marche. Soudain, interrogeant l’horizon, il poussa une exclamation qui attira près de lui.

Là-bas courait à travers champs, dans la direction de la gare, quelque chose de brun qui, bientôt, put être reconnu pour un chien. L’animal arrivait épuisé, haletant, la langue pendante.

Le train s’ébranlait, mais Tramp (car c’était lui) ne s’arrêta pas dans sa course folle. Déjà, il avait gagné la gare, et s’élançait vers le wagon à la portière duquel Jock se penchait dans une angoisse mortelle. Pendant ce temps, , ne comprenant rien à ce qui se passait, tirait l’enfant, d’une main ferme, par le bas de sa veste.

« Il va se tuer ! cria le petit garçon ; aidez-moi à ouvrir la portière.

— Un chien enragé ! » hurla l’homme d’équipe en se sauvant.

Le train gagnait en vitesse ; il était sorti de la gare. Jock, ayant enfin ouvert la portière, réussit à saisir le chien qui bondissait. Il l’attira dans le compartiment et se rejeta en arrière avec une telle violence que M. Harrison, cramponné à la veste, perdit l’équilibre et roula sur la banquette.

« Vous l’avez échappé belle, dit le vieux monsieur en s’efforçant de reprendre haleine, laissez-moi fermer la portière. »

Jock, assis par terre, serrait dans ses bras son favori qu’il venait de sauver. Quant à Tramp, il était tout haletant ; à son cou pendait encore un morceau de la corde qui l’avait attaché.

« Vous allez peut-être me dire à présent pourquoi vous vous êtes exposé à tomber du train et, ma foi, au risque de me donner une attaque d’apoplexie. Tout cela pour un chien si peu attrayant ! s’écria regardant sévèrement le couple qu’il avait devant lui, et s’épongeant la figure avec son grand mouchoir aux multiples couleurs.

— C’est mon chien, et il a couru après moi, parce qu’il m’aime. Regardez comme il a rongé la corde qui le retenait, répliqua Jock, serrant Tramp plus fortement encore. J’ai cru qu’il allait se tuer, ajouta-t-il d’une voix tremblante d’émotion.

— Bon, bon, cher petit, le voilà sauvé et sans blessure. Allons, il ne faut pas vous chagriner, s’écria son compagnon en adoucissant la voix. Il s’agit de décider ce que nous en ferons.

— Je l’emmènerai certainement. Je ne peux le renvoyer ; nous devenons compagnons inséparables.

— C’est convenu ! Je suis curieux de voir la figure de quand il verra arriver un pareil animal à ma remorque ; ou plutôt, réflexion faite, j’aimerais mieux ne pas la voir, soupira le vieux monsieur.

— Il n’aime donc pas les chiens ? demanda Jock.

— Je ne me rappelle pas en avoir jamais vu chez lui, pas plus qu’aucun enfant, d’ail- leurs. Vous serez tous les deux une nouveauté à Gray-Tors.

— Ce doit être bien triste de demeurer ainsi tout seul. Mon oncle n’a-t-il aucun parent ?

— Oh ! a son neveu propre qui sera son héritier. Ce neveu ne va chez son oncle qu’au moment de la chasse, et alors ils ne se voient guère. Mais, n’ayez pas peur de mon client, mon enfant ; je suis sûr que vous vous entendrez très bien. Au cas contraire, vous aurez toujours la ressource de votre vieil ami. »

Jock adressa à son interlocuteur un sourire reconnaissant et répondit :

« Je suis content que vous habitiez près de Gray-Tors ; il m’est si doux de savoir que je possède un ami.

— À la bonne heure ! mon enfant. Si vous me promettez d’être raisonnable et de ne pas commettre d’imprudence pendant que je demeure responsable de vous, vous pouvez compter sur une récompense. Nous sommes obligés d’attendre quelques heures à Londres ; réglez vous-même l’emploi de notre temps. Voulez-vous visiter le Jardin des Plantes ?… le Musée de ?… l’Aquarium ?… »

Le visage du vieux monsieur rayonnait de plaisir à la pensée de l’amusement qu’il allait procurer à son protégé.

« Oh, merci beaucoup ! s’écria Jock ; vous êtes trop bon. Ce que je désire le plus voir à Londres, c’est Tower-Bridge (Pont de la Tour). »

La figure de exprima le désappointement.

« Vraiment !… Quelle drôle d’idée !… Mais c’est entendu, si vous le désirez, rien ne nous empêchera de réaliser votre souhait.

— C’est cela ; nous descendrons dans un bateau pour aller examiner le dessous. Je sais, d’après les livres que j’ai lus, tout ce que ce pont offre de remarquable. Si le bateau ne vous tente pas, vous pourrez nous attendre. Tramp et moi irons seuls. C’est un pont magnifique. Il fut bâti… »

Mais l’interrompit :

« Inutile de continuer ; ces questions ne m’intéressent nullement. Laissez-moi lire mon journal… Vous êtes vraiment un enfant curieux pour votre âge », ajouta-t-il d’un air de réflexion.

Jock se retira dans son coin, un peu déconcerté.

« Je me demande pourquoi tout le monde me trouve étrange quand je me mets à parler des choses qui m’intéressent », pensa-t-il.

À Londres, tint sa promesse. Tout d’abord, ils allèrent dîner à l’hôtel, où Tramp se régala comme il ne l’avait jamais fait de sa vie. Puis, se fit conduire à Tower-Bridge dans un cab, sorte de voiture qu’il n’aimait guère. Il était d’une humeur charmante : par mégarde, Jock lui avait marché sur les pieds, qu’il avait très sensibles ; il n’avait fait aucune remontrance à l’enfant ; pas plus qu’il ne s’était plaint de Tramp qui lui avait planté ses pattes sales sur son gilet.

Cependant, ce fut avec un soupir de soulagement que le vieux notaire vit revenir Jock après l’examen que celui-ci avait voulu faire. Il se fit conduire à la gare et s’installa à son aise dans le train pour le long trajet qui restait à parcourir.

« Nous n’arriverons que tard ce soir, dit-il à son jeune compagnon ; aussi ferez-vous bien de rester tranquille, de lire ou de dormir un peu, sans quoi, vous n’en pourrez plus en débarquant à Gray-Tors. »

Malgré ces précautions, quand ils furent à destination le petit garçon était très fatigué.

Une voiture les attendait ; y monta le premier et, regardant l’enfant à la lueur des lanternes de la voiture, il lui dit avec désappointement :

« aurait bien dû vous laisser chez moi pendant cette première nuit. C’eût été préférable, car votre visage et vos vêtements portent les traces de la route. Cependant, puisque la voiture est là, nous devons aller jusqu’à Gray-Tors. »

Les plaintes de son ami n’émotionnèrent pas Jock ; il était occupé à deviner les sites qui se déroulaient devant lui. Les pentes rapides qui se succédaient lui révélaient des collines et des vallons ; des masses sombres revêtues, au milieu des ténèbres, de formes bizarres, donnaient des frissons à l’enfant, qui, pour se rassurer, se rapprochait de son compagnon.

Bientôt la voiture s’arrêta devant une maison carrée, dont l’aspect n’avait rien d’attrayant. Tout était triste ; pas une lumière aux fenêtres. La grande porte s’ouvrit brusquement et un sommelier à cheveux blancs parut sur le seuil.

« Nous guettions votre arrivée, dit-il, au moment où s’avançait dans le vestibule, suivi de près par l’enfant et le chien ; demande que vous alliez immédiatement à la bibliothèque avec ce jeune homme. Mais, il ne m’a pas parlé de chien, ajouta-t-il soudain, en apercevant Tramp.

— Très bien. Je vais rejoindre votre maître, et je me charge du chien, répondit .

« Jock, ajouta-t-il, vous ferez mieux d’attendre ici. »

Il s’éloigna à la suite du sommelier.

Dans un grand fauteuil, au coin du feu, était assis un vieux monsieur qui, au bruit de la porte, se retourna et salua avec un mouvement d’impatience.

« Pourquoi me faire attendre ainsi ? s’écria-t-il. Et où est l’enfant ? M’avez-vous amené le fils de Dick Pole ?

— Oui, oui, je l’ai amené, répliqua doucement . Mais j’ai eu plus de mal à persuader de me le confier que vous ne l’aviez cru.

— Quelle bizarre créature ! J’espère que Jock ne lui ressemble pas, sans quoi, il eût mieux valu le laisser chez lui. A-t-il quelque ressemblance avec sa mère ?

— Non, je ne lui en vois aucune, pas plus qu’avec son père d’ailleurs. À vrai dire, il n’est pas, à première vue, ce qu’on appelle un en- faut attrayant, mais, quand vous le connaîtrez, je suis sûr que…

— Je n’ai que faire de votre opinion ; je veux le voir. Pourquoi ne me l’avez-vous pas déjà conduit ?

— Il est très fatigué de son long voyage ; je pensais que vous remettriez à demain cette première entrevue, répondit le vieux monsieur, désirant présenter son petit ami sous un meilleur jour.

— Et pourquoi ? A-t-il peur de moi ? Regrette-t-il déjà d’être venu ici ? demanda . Puis, comme s’il avait honte de sa brusquerie, il ajouta plus doucement :

« Merci de la peine que vous avez prise, Harrison ; vous devez être exténué. Envoyez-moi l’enfant, puis, rentrez chez vous et reposez-vous. »

Il fallut s’exécuter ; le notaire souhaita le bonsoir et partit à la recherche de Jock.

Bientôt la porte s’ouvrit pour laisser passer l’enfant. De ses yeux perçants, dévisagea son neveu. Celui-ci prit l’air défiant et gauche qui lui était habituel lorsqu’il était déconcerté.

« Alors vous êtes le fils de Dick Pole ? Vous ne lui ressemblez aucunement », dit après un examen minutieux.

— Non, mon oncle, je ne lui ressemble pas. Lui, était beau et attrayant ; moi, je suis laid et repoussé de tout le monde, répliqua Jock très calme. Mais, ajouta-t-il, m’avez-vous fait chercher parce que vous pensiez que je ressemblais à papa, ou parce que vous vouliez connaître le fils de votre cousin ? »

le regarda ; un rayon de plaisir brillait dans les yeux du vieillard.

« Je n’ai personne avec qui causer ici ; je croyais pouvoir vous aimer ; voilà pourquoi je vous ai fait venir. »

Jock secoua la tête tristement.

« J’ai peur que vous ne m’aimiez pas, dit-il. À l’exception de Tramp, personne ne m’aime guère ; je ne suis pas du tout attrayant : une fois, j’ai entendu maman le dire.

— Quant à cela, j’en ferai moi-même l’expérience. Mais qu’est-ce que cette bête ? Qui a laissé un pareil chien entrer dans ma chambre ? ajouta en apercevant Tramp, et se tournant vers son neveu.

— C’est mon chien, et je l’ai amené jusqu’ici. Personne ne m’en a donné la permission ; n’est pas responsable de ce fait, répliqua Jock à la hâte. C’est un très bon chien, je vous assure ; son nom est Tramp. Il vous donnera la patte, si vous le voulez. »

Le visage du vieux monsieur devint écarlate. Il fronça les sourcils, sous lesquels ses yeux lançaient des éclairs de rage. Quand le petit garçon eut fini de parler, il s’abandonna à un accès de fureur.

« Tramp ! Vraiment, vous lui avez choisi un joli nom. Et vous voudriez encore que je caresse cette affreuse bête ! Comment avez-vous osé l’amener dans ma chambre ! Sonnez immédiatement et mettez ce chien à la porte ! Qu’on en fasse ce qu’on voudra ; je n’en veux pas chez moi. »

Jock, stupéfait, avait écouté en silence. Il pâlit, mais ne se retira pas. Il prit Tramp dans ses bras et dit au vieillard :

« Si mon chien doit partir, je m’en irai aussi. Nous retournerons tout droit à la maison. Je n’avais pas l’intention de l’emmener, c’est lui qui m’a suivi ; puisqu’il est ici, je ne l’abandonnerai pas. Il peut n’être pas beau, mais c’est une bonne bête. Si vous m’aviez laissé le temps de vous expliquer comment il m’a accompagné, vous ne le jugeriez pas si mal. »

n’était pas habitué à se voir braver de la sorte ; cependant, en écoutant son étrange visiteur, la colère disparut de son visage pour faire place à une expression presque sympathique.

« Parlez alors et dites ce qu’il en est », répondit-il. Jock déposa Tramp sur une chaise, et, le bras autour du cou de l’animal, fit le récit des aventures du matin.

« Votre chien doit vous aimer follement ? dit le vieux monsieur, quand Jock eut terminé.

— Il m’aime plus que personne en ce monde.

— Et vous, c’est à lui sans doute que vous donnez la préférence ?

— Oh non ! s’écria le petit garçon. Je dois préférer maman et Doris ; mais quand je leur aurai, selon mon espérance, assuré un avenir tranquille, j’habiterai seul avec Tramp. Alors je ne supporterai pas qu’on appelle mon chien une vilaine bête, car il m’aime. Je sais que je ne suis pas joli, moi non plus, mais lui ne pense jamais à cela. »

lui tendit la main gravement : Jock en fut ravi.

« Mon enfant, je crois, après tout, que nous serons bons amis. Quant à Tramp, je lui demande pardon de mes injures. Je serai heureux de le caresser ; car, s’il n’est pas beau, il faut admettre qu’il est un fidèle serviteur ; je n’essayerai plus de vous en séparer. »

Ce soir-là, quand Jock monta se coucher, Tramp le suivit ; puis, sur le pied du lit de son maître, passa une nuit de parfait bonheur.

III

Il était tard, le lendemain, quand Jock s’éveilla. Le soleil brillait de tout son éclat. L’enfant regarda par la fenêtre ; un ciel sans nuages faisait espérer une belle journée de printemps. Bientôt le vieux sommelier, aperçu la veille, apparut au seuil de la porte, demandant à Jock quand il serait prêt pour le déjeuner. Il l’avertissait aussi que M. Grimshaw ne descendait jamais avant l’heure du dîner et lais- serait son jeune parent disposer à sa guise de toute la matinée.

Jock, ravi de sa liberté, prit le temps de faire sa toilette, puis descendit dans la vaste salle à manger, où il déjeuna dans un solennel apparat, assisté de deux valets, pendant que Tramp se tenait tranquillement sur une chaise à côté de lui.

Ensuite, maître et chien partirent pour explorer les alentours. Jock s’arrêta un instant pour donner un coup d’œil à l’extérieur de la maison, que baignait la brillante clarté du matin.

C’était un bâtiment de pierre grise, surmonté d’un toit d’ardoise. Pas un décor n’adoucissait la sévérité de ses lignes, à part le lierre qui, çà et là, avait garni les vieux murs battus par le vent. Cette maison avait un aspect presque farouche, mais elle ne manquait pas d’un air de dignité. Elle était construite sur une hauteur ; les pelouses et les jardins qui lui faisaient suite étaient seuls cultivés. Au delà, de grandes landes, des collines, des vallons verts et pourpres s’étendaient à perte de vue, coupés par des monticules aux formes bizarres qui avaient intrigué Jock, la nuit précédente et qui, à cette heure, n’apparaissaient plus que comme d’immenses blocs de rochers dispersés sur la lande.

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