Front matter
IDÉES
SUR
L’ORGANISATION SOCIALE
00
Le travail que nous présentons au public socialiste n’est pas le programme officiel d’un parti ! mais ce n’est pas non plus l’expression d’une simple opinion individuelle. Partant des principes généralement admis aujourd’hui dans l’Internationale, l’auteur a essayé de les montrer fonctionnant dans la pratique d’une société égalitaire et libre. Une fois son manuscrit achevé, il l’a communiqué à un certain nombre de personnes, qui toutes ont pris une part active à la propagande révolutionnaire de ces dernières années ; et, tenant compte de leurs observations, il a révisé plusieurs points de son travail conformément aux critiques qui lui avaient été adressées. Aujourd’hui, pensant que la publication de cet essai peut contribuer à jeter quelque lumière sur des questions qui sont actuellement l’objet de vives controverses, il soumet ces pages, écrites à l’origine pour un cercle restreint d’amis, à l’examen impartial de tous ceux qui s’intéressent à la question sociale.
-
01
La réalisation des idées contenues dans les pages qu’on va lire, ne peut s’obtenir qu’au moyen d’un mouvement révolutionnaire.
Il ne manque pas de gens qui se disent socialistes, et qui prétendent que la transformation sociale doit s’opérer par degrés, sans brusques secousses ; l’idée d’une révolution qui se donnerait pour programme de changer du jour au lendemain les bases de l’ordre établi, est contraire à la nature même des choses, disent-ils ; le progrès lent et continu, voilà la loi du développement humain, loi que nous enseigne l’histoire et à laquelle des impatients, avides de coups de théâtre et de changements à vue, se flatteraient en vain de soustraire la société moderne.
Ceux qui raisonnent ainsi confondent deux choses très différentes.
Certes, ce n’est pas nous, matérialistes, qui méconnaîtrons cette grande vérité, la base même de notre théorie sur le développement des êtres animés : à savoir que les changements, dans la nature, ne s’opèrent point par brusques sauts, mais par un mouvement continu et presque insensible. Nous savons que ce n’est pas en un jour que l’homme est sorti de l’animalité, et que tout changement, tout progrès demande du temps pour s’accomplir.
Cette loi s’applique aujourd’hui même sous nos yeux : la société moderne subit une transformation lente ; des idées nouvelles s’infiltrent dans les masses, des besoins nouveaux réclament satisfaction, de nouveaux et puissants moyens d’action sont mis tous les jours à la disposition de l’humanité. Cette transformation s’accomplit peu à peu, c’est une évolution insensible et graduelle, tout-à-fait conforme à la théorie scientifique ; mais, chose dont ceux à qui nous répondons ici ne tiennent pas compte, l’évolution en question n’est pas libre ; elle rencontre une opposition souvent violente ; les intérêts anciens qui se trouvent lésés, la force de résistance qu’oppose l’ordre établi, mettent obstacle à l’expansion normale des idées nouvelles ; celles-ci ne peuvent se produire à la surface, elles sont refoulées, et leur opération, au lieu d’être complète, est forcément réduite à un travail de transformation intérieure, qui peut durer de longues années avant de devenir apparent. Extérieurement, rien ne semble changé ; la forme sociale est restée la même, les vieilles institutions sont debout ; mais il s’est produit, dans les régions intimes de l’être collectif, une fermentation, une désagrégation qui a altéré profondément les conditions mêmes de l’existence sociale, en sorte que la forme extérieure n’est plus l’expression vraie de la situation. Au bout d’un certain temps, la contradiction devenant toujours plus sensible entre les institutions sociales, qui se sont maintenues, et les besoins nouveaux, un conflit est inévitable : une révolution éclate.
Ainsi, l’œuvre de transformation a été bien réellement graduelle et progressive ; mais, gênée dans ses allures, elle n’a pu s’accomplir d’une façon régulière et modifier au fur et à mesure les organes sociaux ; elle reste forcément incomplète, jusqu’au jour où les forces nouvelles se trouvant, par une accumulation successive d’accroissements constants, en état de surmonter la résistance des forces anciennes, une crise se produit, et les obstacles sont emportés.
Ce n’est pas en un jour que le flot grossit au point de rompre la digue qui le contient ; l’eau monte par degrés, lentement ; mais une fois qu’elle a atteint le niveau voulu, la débâcle est subite, et la digue s’écroule en un clin d’œil.
Il y a donc deux faits successifs, dont le second est la conséquence nécessaire du premier : d’abord, la transformation lente des idées, des besoins, des moyens d’action au sein de la société ; puis, quand le moment est venu où cette transformation est assez avancée pour passer dans les faits d’une manière complète, il y a la crise brusque et décisive, la révolution, qui n’est que le dénouement d’une longue évolution, la manifestation subite d’un changement dès longtemps préparé et devenu inévitable.
Il ne viendra à l’esprit d’aucun homme sérieux d’indiquer à l’avance les voies et moyens par lesquels doit s’accomplir la révolution, prologue indispensable de la rénovation sociale. Une révolution est un fait naturel, et non l’acte d’une ou de plusieurs volontés individuelles : elle ne s’opère pas en vertu d’un plan préconçu, elle se produit sous l’impulsion incontrôlable de nécessités auxquelles nul ne peut commander.
Qu’on n’attende donc pas de nous l’indication d’un plan de campagne révolutionnaire ; nous laissons cet enfantillage à ceux qui croient encore à la possibilité et à l’efficacité d’une dictature personnelle pour accomplir l’œuvre de l’émancipation humaine.
Nous nous bornerons à indiquer brièvement quel est le caractère que nous désirons voir prendre à la révolution, pour éviter qu’elle ne retombe dans les errements du passé.
Ce caractère doit être avant tout négatif, destructif. Il ne s’agit pas d’améliorer certaines institutions du passé pour les adapter à une société nouvelle, mais de les supprimer. Ainsi, suppression radicale du gouvernement, de l’armée, des tribunaux, de l’église, de l’école, de la banque, et de tout ce qui s’y rattache.
En même temps, la révolution a un côté positif : c’est la prise de possession des instruments de travail et de tout le capital par les travailleurs.
Nous devons expliquer comment nous entendons cette prise de possession.
Parlons d’abord de la terre et des paysans.
Dans plusieurs pays, mais particulièrement en France, les bourgeois et les prêtres ont cherché à tromper et à effrayer les paysans, en leur disant que la révolution voulait leur prendre leurs terres.
C’est là un indigne mensonge des ennemis du peuple. La Révolution veut faire tout le contraire : elle veut prendre les terres des bourgeois, des nobles et des prêtres, pour les donner à ceux des paysans qui n’en ont pas.
Si une terre appartient à un paysan, et que ce paysan la cultive lui-même, la révolution n’y touchera pas. Au contraire, elle lui en garantira la libre possession, et l’affranchira de toutes les charges qui pesaient sur elle. Cette terre qui payait l’impôt au fisc, et qui était grevée de lourdes hypothèques, la révolution l’émancipera comme elle émancipe le travailleur : plus d’impôts, plus d’hypothèques ; la terre est redevenue libre comme l’homme !
Quant aux terres des bourgeois, des nobles, du clergé, aux terres que le pauvre peuple des campagnes a cultivées jusqu’à ce jour pour ses maîtres, celles-là la révolution les reprend à ceux qui les avaient volées, et elle les rend à leurs propriétaires légitimes, à ceux qui les cultivent.
Comment la révolution fera-t-elle pour enlever la terre à la bourgeoisie, aux exploiteurs, et pour la donner aux paysans ?
Jusqu’à présent, quand les bourgeois faisaient une révolution politique, quand ils exécutaient un de ces mouvements dont le résultat était seulement un changement de maîtres pour le peuple, ils avaient l’habitude de publier des décrets annonçant au pays la volonté du nouveau gouvernement ; le décret était affiché dans les communes, et le préfet, les tribunaux, le maire, les gendarmes, le faisaient exécuter.
La révolution vraiment populaire ne suivra pas cet exemple ; elle ne rédigera pas de décrets, elle ne réclamera pas les services de la police et de l’administration gouvernementale. Ce n’est pas avec des décrets, avec les paroles écrites sur du papier, qu’elle veut émanciper le peuple, mais avec des actes.
Ainsi, paysans, si des gens viennent vous dire :
« Qui vous a permis d’agir ? qui vous a donné le droit de prendre des terres ? attendez le décret du gouvernement révolutionnaire ! »
Regardez ces gens-là comme des imbéciles ou comme des traîtres : car la Révolution n’aura point de gouvernement, la Révolution ne rédigera point de décret.
Dès que le tocsin de la Révolution aura sonné, agissez, comme l’ont fait les paysans français en juillet 1789, sans attendre les ordres de personne. Prenez possession de vos terres, de ces terres que depuis tant de siècles vos ancêtres ont arrosées de leurs sueurs, et une fois que vous les tiendrez, ne les lâchez plus, et faites-vous tuer jusqu’au dernier avant de laisser reprendre par vos exploiteurs ce sol qui est à vous et que la révolution vous restitue.
Ce que nous disons aux paysans, nous le disons également aux ouvriers. La prise de possession immédiate des ateliers, des machines, des matières premières, des immeubles, de tout le capital en un mot, doit être exécutée directement par les travailleurs ; qu’ils n’attendent pas qu’un pouvoir quelconque vienne consacrer leurs droits par des décrets ; qu’ils les affirment eux-mêmes, et sur-le-champ, par des actes.
Ainsi, tandis que la Révolution jacobine tient le peuple en tutelle et substitue à sa volonté celle d’un gouvernement, la révolution telle que nous espérons la voir s’accomplir, n’est autre chose que l’exécution directe des volontés des groupes de travailleurs par les intéressés eux-mêmes.
Prenant pour point de départ le fait révolutionnaire, qui aura remis le capital entre les mains du travail qui l’a produit, nous allons maintenant exposer l’organisation qui, selon nous, doit spontanément éclore de la nécessité même des choses au sein de la société révolutionnée.
02
Nous examinerons, dans ce chapitre, la manière dont doivent s’organiser les paysans pour tirer le plus de profit possible de leur instrument de travail, la terre.
Au lendemain de la Révolution, voici dans quelle position se trouveront les paysans :
Les uns, qui étaient déjà petits propriétaires, conservent le morceau de terrain qu’ils cultivaient et qu’ils continuent à cultiver seuls avec leur famille. D’autres, et c’est le plus grand nombre, qui étaient fermiers d’un grand propriétaire, ou simples manœuvres à la solde d’un fermier, se sont emparés en commun d’une vaste étendue de terrain, et doivent la cultiver en commun.
Lequel de ces deux systèmes est le meilleur ?
Il ne s’agit pas ici de faire de la théorie, mais de prendre pour point de départ les faits, et de rechercher ce qui est immédiatement réalisable.
Nous plaçant à ce point de vue, nous disons d’abord que la chose essentielle, celle pour laquelle la Révolution a été faite, est accomplie : la terre est devenue la propriété de celui qui la cultive, le paysan ne travaille plus au profit d’un exploiteur qui vit de ses sueurs.
Cette grande conquête obtenue, le reste est d’ordre secondaire ; les paysans peuvent, si c’est leur volonté, partager le terrain en lots individuels et attribuer à chaque travailleur un lot ; ou bien au contraire mettre le terrain en commun et s’associer pour le cultiver.
Cependant, quoique secondaire par rapport au fait essentiel, à l’émancipation du paysan, cette question de la meilleure forme à adopter pour la culture et pour la possession du sol mérite aussi d’être examinée avec attention.
Dans une région qui aura été peuplée, avant la Révolution, par des paysans petits propriétaires ; où la nature du sol sera peu propice à des cultures étendues ; où l’agriculture en est encore restée aux procédés de l’âge patriarcal, où l’emploi des machines est inconnu ou peu répandu — dans une région semblable, il sera naturel que les paysans conservent la forme de propriété à laquelle ils sont habitués. Chacun d’eux continuera à cultiver son terrain comme par le passé, avec cette seule différence, que ses valets d’autrefois (s’il en avait) seront devenus ses associés et partageront avec lui les fruits que leur travail commun aura fait produire à la terre.
Toutefois il est probable qu’au bout de peu de temps, ces paysans restés propriétaires individuels trouveront avantageux pour eux de modifier leur système traditionnel de travail. Ils se seront d’abord associés pour créer une agence communale chargée de la vente ou de l’échange de leurs produits : puis cette première association les conduira à tenter d’autres pas dans cette même voie. Ils feront en commun l’acquisition de diverses machines destinées à faciliter leur travail ; ils se prêteront une aide réciproque pour l’exécution de certaines corvées qui se font mieux quand elles sont enlevées rapidement par un grand nombre de bras ; et ils finiront sans doute par imiter leurs frères les travailleurs de l’industrie et ceux des grandes cultures, en se décidant à mettre leurs terres en commun et à former une association agricole. Mais s’ils s’attardent quelques an- nées dans l’ancienne routine, si même l’espace d’une génération entière devait s’écouler, dans certaines communes, avant que les paysans y prissent le parti d’adopter la forme de la propriété collective, il n’y aurait pas à ce retard d’inconvénient grave ; le prolétariat des campagnes n’aurait-il pas disparu, et au sein même de ces communes restées en arrière, y aurait-il autre chose qu’une population de travailleurs libres, vivant dans l’abondance et la paix ?
Par contre, là où de grands domaines, de vastes cultures occupent un nombre considérable de travailleurs, dont les efforts réunis et combinés sont nécessaires à la mise en œuvre du sol, la propriété collective s’impose d’elle-même. On verra le territoire de toute une commune, quelquefois même celui de plusieurs communes, ne former qu’une exploitation agricole, où seront appliqués les procédés de la grande culture. Dans ces vastes communautés de travailleurs des champs, on ne s’efforcera pas, comme le fait aujourd’hui le petit paysan sur son lopin de terre, d’obtenir du même terrain une foule de produits différents : on ne verra pas, côte à côte dans un enclos d’un hectare de superficie, un petit carré de blé, un petit carré de pommes-de-terre, un autre de vigne, un autre de fourrage, un autre d’arbres fruitiers, etc. Chaque sol est, par sa configuration extérieure, par son exposition, par sa composition chimique, approprié plus spécialement à une espèce de produits : on ne sèmera donc pas du blé sur le terrain propre à la vigne, on ne cherchera pas à obtenir des pommes-de-terre sur un sol qui serait mieux utilisé comme pâturage. La communauté agricole, si elle ne dispose que d’une seule nature de terrain, ne se livrera qu’a la culture d’une seule espèce de produits, sachant que la culture en grand donne, avec moins de travail, des résultats beaucoup plus considérables, et préférant se procurer par l’échange les produits qui lui manquent, plutôt que de ne les obtenir qu’en petite quantité et en mauvaise qualité sur un terrain qui ne leur serait pas propice.
Il est inutile d’insister sur les avantages de la grande culture et d’en exposer en détail les procédés. Nous nous bornerons à donner une idée de ce que sera l’agriculture de l’avenir, en citant ici une page remarquable d’un rapport présenté dans un des congrès de l’Internationale :
« Voyez-vous, sous ce sol fraîchement défriché, chaulé, nivelé, ces milliers de canaux, véritable système circulatoire d’un nouvel et grand organisme ? De ces canaux souterrains, les uns transportent au loin dans les campagnes le liquide nourricier de la terre, fourni par les égouts des villes, et restituant intégralement au sol ce que les populations urbaines ont reçu du sol ; les autres éloignent des champs la trop grande abondance d’eau. Voyez-vous cette traînée de wagons chargés de chaux ou d’autres sels nécessaires au sol, conformément à la grande loi de la restitution ? la vapeur les entraîne au loin dans les champs pour répandre ces sels précieux dans les terrains où ils font défaut. Voyez-vous cette chaîne de socs parallèles qu’une gigantesque machine à vapeur promène à travers des campagnes immenses ? le même mécanisme emporte en même temps et les hommes, et les instruments aratoires, et les semences ; et plus tard, quand la moisson sera mûre, il repassera pour la faucher, la recueillir et la transporter dans la grange, ou d’autres machines, mues également par la vapeur, remplacent l’antique fléau et le van à jamais oubliés. Et tout cela se fait avec ensemble, avec ordre, au moment précis indiqué par les observatoires météorologiques. Dans une agriculture pareille, que devient non-seulement le petit paysan qui cultive à la bêche, mais même le laboureur avec sa charrue traditionnelle, avec tout le vieil outillage et les vieux procédés en usage déjà dans l’antiquité gréco-romaine et même dans l’Égypte des Pharaons ? Ils sont allés rejoindre le roulier remplacé par le chemin de fer, le courrier supprimé par l’électricité, le bûcheron peu à peu disparu devant le charbonnage, le lampiste refoulé par l’usine à gaz, le porteur d’eau aboli par ces systèmes de puits artésiens, d’aqueducs, de tuyaux et de robinets, qui se chargent aujourd’hui déjà de distribuer l’eau aux habitants des grandes cités. »
L’organisation intérieure d’une communauté agricole ne sera nécessairement pas partout la même : une assez grande variété pourra se produire suivant les préférences des travailleurs associés : ils n’auront, pourvu qu’ils se conforment aux principes d’égalité et de justice, à consulter sur ce point que leurs convenances et leur utilité. Nous nous bornerons à donner quelques indications très sommaires.
La gérance de la communauté, élue par tous les associés, pourra être confiée soit à un seul individu, soit à une commission de plusieurs membres ; il sera même possible de séparer les diverses fonctions administratives, et de remettre chacune d’elle à une commission spéciale. La durée de la journée de travail sera fixée, non par une loi générale appliquée à tout le pays, mais par une décision de la communauté elle-même ; seulement, comme la communauté sera en relations avec tous les travailleurs agricoles de la région, il faut admettre comme probable qu’une entente se sera effectuée entre tous les travailleurs pour l’adoption d’une base uniforme sur ce point. Les produits du travail appartiennent à la communauté ; et chaque associé reçoit d’elle, soit en nature (subsistances, vêtements, etc.), soit en monnaie d’échange, la rémunération du travail accompli par lui. Dans quelques associations, cette rémunération sera proportionnelle à la durée du travail et de la nature des fonctions remplies ; d’autres systèmes encore pourront être essayés et pratiqués.
Cette question de la répartition devient tout à fait secondaire, dès que celle de la propriété a été résolue et qu’il n’existe plus de capitalistes opérant un prélèvement sur le travail des masses. Toutefois nous pensons que le principe dont il faut chercher à se rapprocher autant que possible est celui-ci : De chacun suivant ses forces, à chacun suivant ses besoins. Une fois que, grâce aux procédés mécaniques et aux progrès de la science industrielle et agricole, la production se sera accrue de telle sorte qu’elle dépassera de beaucoup les besoins de la société — et ce résultat sera obtenu dans un espace de quelques années après la Révolution — une fois qu’on en sera là, disons-nous, on ne mesurera plus d’une main scrupuleuse la part qui revient à chaque travailleur : chacun pourra puiser dans l’abondante réserve sociale, selon toute l’étendue de ses besoins, sans craindre de jamais l’épuiser ; et le sentiment mo- ral qui se sera développé chez des travailleurs libres et égaux préviendra l’abus et le gaspillage. En attendant, c’est à chaque communauté à déterminer elle-même, pendant la période de transition, la méthode qu’elle croit la plus convenable pour répartir le produit du travail entre ses associés.
03
Chez les travailleurs de l’industrie, il faut, comme chez les paysans, distinguer plusieurs catégories.
Il y a d’abord les métiers dans lesquels l’outillage est presque insignifiant, où la division du travail n’existe pas ou n’existe qu’à peine, et où par conséquent le travailleur isolé peut produire aussi bien que s’il travaillait en association. Telles sont, par exemple, les professions de tailleur, de cordonnier etc.
Puis viennent les métiers qui nécessitent la coopération de plusieurs travailleurs, l’emploi de ce qu’on appelle la force collective, et qui s’exercent généralement dans un atelier ; exemple : les typographes, les menuisiers, les maçons.
Enfin il est une troisième catégorie d’industrie, où la division du travail est poussée beaucoup plus loin, où la production se fait sur une échelle gigantesque et exige l’emploi de puissantes machines et la possession d’un capital considérable. Telles sont les filatures, les usines métallurgiques, les houillères, etc.
Pour les travailleurs appartenant aux industries de la première catégorie, le travail collectif n’est pas une nécessité ; et il arrivera sans doute que dans un grand nombre de cas, le tailleur ou le savetier préférera continuer à travailler seul dans sa petite échoppe. C’est là une chose toute naturelle, d’autant plus que dans les petites communes, il n’y aura peut-être qu’un seul travailleur appartenant à chacun de ces métiers. Toutefois et sans vouloir gêner en rien l’indépendance individuelle, nous pensons que, là où la chose est praticable, le travail en commun est le meilleur : dans la société de ses égaux, l’émulation stimule le travailleur ; il produit davantage, et fait son ouvrage de meilleur cœur ; en outre, le travail en commun permet un contrôle plus utile de chacun sur tous et de tous sur chacun.
Quant aux travailleurs des deux autres catégories, il est évident que l’association leur est imposée par la nature même de leur travail ; et que leurs instruments de travail n’étant plus de simples outils d’un usage exclusivement personnel, mais des machines ou des outils dont l’emploi exige le concours de plusieurs ouvriers, la propriété de cet outillage ne peut être que collective.
Chaque atelier, chaque fabrique formera donc une association de travailleurs, qui restera libre de s’administrer de la façon qu’il lui plaira, pourvu que les droits de chacun soient sauvegardés et que les principes d’égalité et de justice soient mis en pratique. Au chapitre précédent, en parlant des associations ou communautés de travailleurs agricoles, nous avons présenté, à propos de la gérance, de la durée de la journée de travail, et de la répartition des produits, des observations qui naturellement s’appliquent aussi aux travailleurs de l’industrie et, que par conséquent nous n’avons pas besoin de répéter.
Nous venons de dire que, partout où il s’agit d’une industrie exigeant un outillage un peu compliqué et le travail en commun, la propriété des instruments de travail devait être commune. Mais un point reste à déterminer : cette propriété commune appartiendra-t-elle exclusivement à l’atelier dans lequel elle fonctionne, ou bien sera-t-elle la propriété de toute la corporation des travailleurs de telle ou telle industrie ?
Notre opinion est que c’est la seconde de ces solutions qui est la bonne. Lorsque, par exemple, le jour de la Révolution, les ouvriers typographes de la ville de Rome auront pris possession de toutes les imprimeries de cette cité, ils devront immédiatement se réunir en assemblée générale, pour y déclarer que l’ensemble des imprimeries de Rome constitue la propriété commune de tous les typographes romains. Puis, dès que la chose sera possible, ils devront faire un pas de plus, et se solidariser avec les typographes des autres villes d’Italie : le résultat de ce pacte de solidarité sera la constitution de tous les établissements typographiques d’Italie comme propriété collective de la fédération des typographes italiens. Au moyen de cette mise en commun, les typographes de toute l’Italie pourront aller travailler dans l’une ou l’autre des villes de leur pays, et y trouver partout des instruments de travail dont ils auront le droit de se servir.
Mais si la propriété des instruments de travail doit, selon nous, être remise à la corporation, nous ne voulons pas dire par là qu’il y aura, au-dessus des groupes de travailleurs formant les ateliers, une sorte de gouvernement industriel qui ait le pouvoir de disposer à son gré des instruments de travail. Non : les travailleurs des divers ateliers ne font pas le moins du monde l’abandon de l’instrument de travail qu’ils ont conquis entre les mains d’une puissance supérieure qui s’appellerait la corporation. Ce qu’ils font, c’est ceci : ils se garantissent réciproquement, sous certaines conditions, la jouissance de l’instrument de travail dont ils ont acquis la possession, et, en accordant à leurs collègues des autres ateliers la co-participation à cette puissance, ils obtiennent en échange d’être à leur tour co-participants à la propriété des instruments de travail détenus par ces collègues avec lesquels ils ont conclu le pacte de solidarité.
Quant aux rapports des diverses corporations entre elles, aux procédés par lesquels sera déterminée la quantité normale de produits qui doit être livrée à la consommation par chaque branche de l’industrie, et à la manière dont pourra s’organiser l’échange, nous en parlerons dans les chapitres suivants, qui seront consacrés à étudier l’organisation de la commune et des divers services publics, communaux et régionaux.
04
La Commune est formée de l’ensemble des travailleurs habitant une même localité.
Quelquefois les travailleurs d’une Commune peuvent être tous occupés au même genre de travail : on trouvera quelques communes habitées exclusivement par des agriculteurs, sans aucun mélange d’industriels, ou bien par des industriels appartenant tous à la même branche. Mais ce sont là des exceptions, et en général la Commune comprend une population de travailleurs appartenant à un nombre plus ou moins considérable de branches diverses. Prenant pour type la Commune telle qu’elle se présente dans la très-grande majorité des cas, et négligeant les exceptions, nous définirons la Commune : la fédération locale des groupes de producteurs.
Cette fédération locale ou Commune est constituée dans le but de pourvoir à certains services qui ne sont pas du domaine exclusif de telle ou telle corporation, mais qui les intéressent toutes, et que pour cette raison on appelle services publics.
Nous devons ajouter dés à présent que, parmi les services publics, il en est qui, par leur nature même, ne sont pas du domaine de la Commune prise isolément, et qui réclament, pour leur réalisation, le concours de plusieurs communes ou même de toutes les communes d’une région. Nous traiterons dans un chapitre spécial de ces services publics généraux dans ce chapitre-ci, nous nous bornerons à l’examen des services publics communaux, c’est-à-dire n’intéressant qu’une seule Commune.
Les services publics communaux peuvent être résumés dans l’énumération suivante :
1 Travaux publics : construction et entretien des maisons et de tous les édifices ; construction des chemins, entretien des rues, éclairage des rues et des maisons.
2 Échange. Institution d’un comptoir d’échange, chargé de recevoir les produits du travail des divers groupes producteurs de la Commune, et de les écouler au dehors ; et de recevoir du dehors d’autres produits destinés à être distribués aux consommateurs de la Commune.
3 Alimentation. Organisation en service public de la fabrication et de la distribution des objets d’alimentation de première nécessité, c’est-à-dire de la boulangerie, de la boucherie et de quelques autres branches du travail alimentaire.
4 Statistique. Bureau chargé de la statistique de la production et le la consommation locale, de celle des habitants, de la tenue du registre des naissances et des décès, etc.
5 Hygiène. Ce service comprendrait l’approvisionnement d’eau ; les égouts, le balayage des rues ; les abattoirs, les lavoirs publics, les bains publics ; le service médical ; la sépulture.
6 Sécurité. Sécurité des personnes, sécurité des édifices (organisation contre les incendies, les inondations, etc.)
7 Éducation. Entretien, éducation et instruction intégrale de la jeunesse des deux sexes.
8° Assistance. Entretien des invalides, des infirmes, des vieillards, des malades.
Nous allons examiner avec quelque détail ce qui se rapporte à chacune des rubriques ci-dessus.
Toutes les maisons sont la propriété de la commune.
La Révolution faite, chacun continue à habiter provisoirement le logement qu’il occupait, à l’exception des familles qui étaient réduites à des habitations malsaines ou trop insuffisantes, et qui seront immédiatement logées, par les soins de la commune, dans les appartements vacants des maisons appartenant précédemment aux riches.
La construction des maisons nouvelles, contenant des logements sains, spacieux et commodes, pour remplacer les misérables taudis des anciens quartiers populaires, sera un des premiers besoins de la société affranchie. La Commune s’en occupera immédiatement ; et de la sorte elle pourra non seulement fournir du travail aux corporations des maçons, charpentiers, serruriers, couvreurs, etc., mais encore il lui sera facile d’occuper d’une manière utile cette foule de gens qui, vivant dans l’oisiveté avant la Révolution, ne savent aucun métier ; ils pourront être employés comme manœuvres dans les immenses travaux de construction et de terrassement qui seront alors entrepris sur tous les points de la région affranchie, et spécialement dans les villes.
Les logements nouveaux seront construits aux frais de tous — ce qui signifie qu’en échange du travail fourni par les diverses corporations du bâtiment, recevront de la commune les bons d’échange nécessaires pour qu’elles puissent subvenir largement à l’entretien de tous leurs membres. Et puisque les logements auront été construits aux frais de tous, ils devront être à la disposition de tous — c’est-à-dire que la jouissance en sera gratuite, et que personne n’aura à payer à la Commune une redevance, un loyer, en échange de l’appartement qu’il occupera.
Les logements étant gratuits, il semble qu’il en pourra résulter de graves discordes, parce que personne ne voudra garder un mauvais logement, et que chacun se disputera les meilleurs. Mais nous pensons qu’on aurait tort de craindre qu’il se produise, de ce chef des inconvénients graves, et voici nos raisons. D’abord, nous devons dire que ne pas vouloir habiter un mauvais logement et en désirer un meilleur est un désir assurément fort légitime ; et c’est justement ce désir, qu’on verra se produire avec beaucoup de force, qui nous donne l’assurance que partout on travaillera avec énergie et activité à le satisfaire, en bâtissant des maisons nouvelles. Mais en attendant qu’elles soient bâties, il faudra bien prendre patience et se contenter de ce qui existe ; la Commune aura eu soin, comme nous l’avons dit, de remédier aux besoins les plus pressants en logeant les familles les plus pauvres dans les vastes palais des riches ; et quant au reste de la population, nous croyons qu’il se sera développé en elle, par l’enthousiasme révolutionnaire, un sentiment de générosité et d’abnégation, qui fera que chacun sera heureux de supporter, pendant quelque temps encore, les inconvénients d’une habitation incommode, et qu’il viendra à l’idée de personne de chercher querelle à un voisin qui, plus favorisé, aura provisoirement un appartement plus agréable.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Idées sur l’organisation sociale.
