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Chapitres : Appendice
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I. Le général Mercier, ministre de la Guerre, . — Son portrait, . — II. Interpellation sur l’état de la marine ; discours de Mercier, . — Rattachement des pontonniers au génie, . — III. L’affaire Turpin, . — Le « flair d’artilleur », . — IV. Interpellation sur des propos du général de Galliffet, . — V. Les hommes publics et la presse, . — VI. Élection de Casimir-Perier à la Présidence de la République, . — Circulaire de Mercier sur le renvoi anticipé de 60.000 hommes, . — VII. Irritation générale contre Mercier, . — VIII. Le bureau des renseignements, . — Le contre-espionnage, . — Lajoux et Cuers, . — La femme Bastian à l’ambassade d’Allemagne, . — Affaire Millescamp, . — Henry, . — Le marquis de Val-Carlos, . — IX. Les « fuites » à l’État-Major, . — Schwarzkoppen et les plans directeurs, . — La pièce Canaille de D…, . — L’espion « Dubois », . — Le memento de Schwarzkoppen, . — Val-Carlos et Guénée, . — X. Le bordereau, . — Irritation de Mercier ; Boisdeffre et Gonse, . — Version officielle sur l’arrivée du bordereau, . — Henry, Lauth, Matton et Gribelin, . — Le bordereau dérobé avant d’être remis à Schwarzkoppen ; l’agent Brücker, . — Le commandant Esterhazy, . — Henry lacère le bordereau et le remet à Sandherr, .
Le 3 décembre 1893, le général Mercier fut appelé au ministère de la Guerre par le nouveau président du Conseil, Casimir-Perier.
Des considérations exclusivement militaires avaient dicté ce choix. La carrière de Mercier avait été lente. Sorti le second de l’École polytechnique, il avait fait, sous Bazaine, la campagne du Mexique et celle de Metz. Général de brigade en 1884, directeur des services administratifs en 1888, divisionnaire en 1889, il venait d’être promu au commandement d’un corps d’armée. Il avait la réputation d’un officier intelligent, laborieux, réfléchi, ennemi des routines ; — peut-être, en véritable polytechnicien, trop enclin aux théories absolues, sur le papier. Les récentes manœuvres de l’Oise, où il avait eu l’avantage sur le général Billot, l’avaient désigné à l’attention. Marié à une Anglaise de religion protestante, bien qu’il fût lui-même catholique, il passait pour favorable aux idées libérales, et, sinon républicain, du moins affranchi de toute attache avec
les partis monarchiques. Il était lié d’amitié avec le général de Galliffet.
Son avènement au ministère de la Guerre fut accueilli, par le corps d’officiers, avec satisfaction. On le disait un vrai militaire, nullement politicien. À la Chambre, il était inconnu. Le premier jour où il s’assit au banc des ministres, il me confia qu’il ne connaissait pas dix députés. Ce qui le recommandait à la confiance, c’était d’avoir été choisi par Casimir-Perier dont on savait le goût pour les choses de l’armée.
C’était un grand homme maigre, de belle tenue, l’aspect froid, sévère, les traits accentués, la figure comme taillée à la serpe, le sourire des lèvres un peu forcé, qui s’est contracté plus tard en un rictus violent, les yeux presque toujours mi-clos, gênant par leur absence de regard.
Il était poli, réservé, concentré ; on le sentait énergique. Il suivait avec attention, non sans quelque étonnement d’abord, les débats de la Chambre, étudiant ce terrain nouveau pour lui.
Le jour où l’anarchiste Vaillant lança une bombe, chargée de clous, dans l’enceinte des députés, j’étais assis derrière lui. Un clou rebondit de mon pupitre sur le sien. Il le ramassa au milieu de la fumée et du bruit, me le tendit : « Cela vous revient. » Pas un muscle de sa face immobile n’avait bronché.
Son début à la tribune, au cours d’une interpellation de Lockroy « sur l’état de la marine », fut un succès. Le ministère de la Guerre avait été mis en cause à propos de la défense des côtes. Il expliqua la législation qui répartit cette défense entre les deux administrations de la marine et de la guerre, la difficulté d’établir les points de soudure, la nécessité d’une direction unique, d’une même volonté rassemblant dans un effort harmonieux les forces de terre et de mer, les travaux en cours dans l’île de Corse, ceux de la presqu’île du Cotentin. Il parlait avec facilité, trouvant, sans avoir l’air de les chercher, les formules nettes, un peu roide, mais sans embarras, sûr de lui, les mains derrière le dos, comme un vieil habitué de la tribune.
La forte ordonnance de son discours, l’apparente maîtrise qu’il avait de son sujet, son allure militaire, conquirent, du premier coup, la Chambre. Mais, surtout, ses affirmations optimistes enchantèrent, succédant aux prévisions sombres des interpellateurs et à un faible discours, à peine entendu, de l’amiral Lefèvre.
Les députés, qui votent sans compter milliards sur milliards pour la défense nationale, aiment à entendre dire, d’une bouche autorisée, que l’argent des contribuables a été employé utilement, que l’armée est préparée à toutes les éventualités, que la mobilisation de ses énormes forces est organisée partout. Mercier ne se fit pas faute de produire ces affirmations. Nos côtes étaient armées, la situation de la Corse formidable. « Allez ! monsieur le ministre, lui criait un député de la droite, cela fait du bien de vous entendre ! » Les applaudissements crépitaient. Mercier termina par un couplet qui souleva encore les bravos : « Si l’ennemi avait l’inspiration malheureuse de frapper du pied, n’importe où, le sol de notre patrie, il en verrait surgir des légions tout armées, toutes commandées, tout organisées, et munies de tout ce qui leur serait nécessaire pour déployer et faire valoir les admirables qualités militaires de notre race ! »
Cette phrase, d’une banalité redondante, sonna mal à quelques oreilles, inquiéta de rares esprits trop clairvoyants. Jules Guesde, député socialiste et grand-prêtre du marxisme français, traduisit cette impression d’une phrase brutale : « C’est le maréchal Lebœuf qui vient de parler ! » Les protestations éclatèrent ; le président Dupuy rappela Guesde à l’ordre.
Mercier, en fait, n’avait réfuté aucune des assertions de Lockroy. Les révélations courageuses, vraiment patriotiques, de quelques hommes de mer, sur le désordre de la défense navale, avaient produit récemment une salutaire anxiété. Ce mouvement d’opinion, le discours de Mercier l’arrêta. Il lui avait suffi de jeter à la Chambre des phrases vibrantes, la proclamation solennelle qu’aucun des instruments nécessaires de combat ne manquait, que tout était prêt. L’humiliation de Fachoda est dans ce cliquetis de mots. Le jour où surgira brusquement la possibilité d’un conflit avec l’Angleterre, apparaîtra en même temps l’impossibilité de préserver nos côtes, nos plus grands ports, Dieppe, « qu’un simple vaisseau détruirait méthodiquement comme dans un exercice de tir», Cherbourg, le Havre, Marseille et Nice sans défenses sérieuses.
Mais la Chambre, alors, était à la joie de ses alarmes dissipées.
Rien de plus dangereux que ces faciles victoires de tribune pour les militaires, incapables de résister à l’atmosphère des assemblées, vite grisés. Le soldat d’hier ne sera plus demain qu’un intrigant, expert aux roueries de la politique, sans scrupule, presque naïf en son cynisme.
Peu de jours avant la chute du ministère Casimir-Perier, le général Mercier défendit, devant la Chambre, un projet de loi relatif aux modifications de l’artillerie et du génie. Le rattachement des pontonniers au génie était raisonnable ; il permettait surtout la constitution de 28 batteries d’artillerie montées qui faisaient défaut. Mercier expliqua sa réforme dans un discours vigoureux, topique, où il s’éleva aux idées générales. Le projet fut adopté à une forte majorité.
Ce nouveau succès le consacra, l’imposa à Dupuy quand la succession de Casimir-Perier échut au président de la Chambre qui redevenait président du Conseil. D’un gouvernement présidé par un homme d’État qui avait ses faiblesses, mais était préoccupé seulement du bien public, il tombait dans un cabinet mené par un politicien retors, sans principes, Machiavel de réfectoire. S’il s’en aperçut, ce fut, gâté qu’il était déjà, pour s’en réjouir et se sentir plus à l’aise. Et, du coup, il se crut indispensable, désormais inamovible.
Depuis quelque temps, un changement paraissait en lui. Il tranchait de tout, sec, hautain, d’une infatuation provocante, infaillible et sûr de son étoile. Point de pire ambition que celle qui vient sur le tard, après une première carrière, lente et difficile, où les plus louables efforts ont attendu longtemps une insuffisante récompense. Maintenant, tout lui réussissait. Il avait trompé la Chambre sur l’une des questions les plus graves de la défense nationale : il en était devenu grand homme, grand patriote. Tout, jusqu’aux vulgaires jouissances du pouvoir, avait contribué à l’enivrer, à faire éclater une insolence de parvenu, à le distraire du travail. Où s’arrêterait sa fortune ? Or, comme la souplesse nécessaire à ce rôle de grand ambitieux lui manquait, comme il n’avait pas pris encore, dans l’habitude du crime, celle de l’audace et de la ruse, il descendit du faîte beaucoup plus vite qu’il n’y était monté.
Dès la première rencontre du cabinet Dupuy avec la Chambre, Mercier subit son premier échec. Dupuy avait à peine achevé de lire sa déclaration ; quelques députés, « irréguliers » de l’extrême gauche, socialistes d’occasion et anciens boulangistes, l’interpellèrent aussitôt sur « l’affaire Turpin ».
Tout ce qui avait trait à Turpin était suspect, équivoque, troublant par les brusques jets de lumière dont s’illuminaient d’obscurs recoins de l’administration de la guerre. Turpin, chimiste de profession, était le type de l’inventeur, d’une intelligence très vive, mais fumeuse, avide de renommée et d’argent, d’un amour-propre féroce, hanté du spectre de la persécution, qui, pour lui, n’avait pas été qu’un spectre, véritable Coriolan de la science.
Il se disait l’inventeur de la mélinite ; d’après le ministère de la Guerre, il n’avait découvert que l’utilisation des propriétés explosives de l’acide picrique. Invention ou découverte très importante, en tout cas, puisque le gouvernement, en 1885, la lui avait payée 250.000 francs et l’avait décoré. Cependant, Turpin se considéra bientôt comme frustré et, de là, une ténébreuse histoire, encore indéchiffrable, où il accusa le directeur de l’artillerie de l’avoir spolié, dénonça comme espion son propre associé Triponé, et fut enfin condamné lui-même, par application de la loi sur l’espionnage, à cinq années de prison.
Maintenant, libéré, gracié très vite, il poursuivait sa réhabilitation, redemandait sa croix ; il offrait au ministère de la Guerre un nouvel engin imaginé pendant son emprisonnement. Mais Mercier, d’accord avec le général Deloye, directeur de l’artillerie, avait repoussé l’inventeur, sans vouloir même examiner sa découverte, prétendue ou réelle. En vain Turpin frappa à toutes les portes, à l’Élysée, à la présidence du Conseil ; partout il fut éconduit. Il fit annoncer alors par un journal, la Patrie, qu’il allait s’expatrier, vendre son secret à l’Allemagne.
Les interpellateurs se montrèrent très pressants. Ils parlèrent de Turpin avec une sévérité sans réserve : « Cet homme-là trahit son pays et n’a droit qu’au mépris public» ; « On aurait dû fusiller Turpin et Triponé» ; « Turpin est un infâme» ; « Turpin est un traître». Mais tous, avec beaucoup de véhémence, reprochèrent à Mercier de ne pas s’être abouché avec l’inventeur, d’avoir refusé, par amour-propre ou pour toute autre cause, jusqu’au plus simple examen d’une découverte qui intéressait la défense nationale.
Ce sacrifice préalable de Turpin était gênant pour Mercier. Il avait préparé ses batteries contre la légende de Turpin patriote : personne ne s’était réclamé de la légende ; son réquisitoire tomba dans le vide. La gauche protesta contre ses digressions, les couvrit de murmures. La déclamation patriotique n’était pas encore entrée dans les habitudes de l’assemblée ; elle ne prenait pas encore des coups de clairon pour des raisons.
Ce fut bien pis quand Mercier aborda la vraie question, celle de l’incurie des bureaux, de l’attitude étrange du général Deloye. Il était seul en cause, il avança qu’on incriminait « la République elle-même et son gouvernement » ; cela parut excessif. « La République, dit-il, ne peut pas admettre que ses ministres entrent dans des négociations interlopes et véreuses ; » cela aussi parut exagéré, car il n’y a personne avec qui il ne soit possible de causer honnêtement. « Il n’est pas permis à un pays qui est dans la situation du nôtre, qui, du jour au lendemain, peut être appelé, sur plusieurs de ses frontières, à faire face à une agression, il n’est pas permis à ce pays de laisser déconsidérer ses généraux, ceux qui…, etc. ; » la Chambre n’était pas façonnée à applaudir, sous peine d’être taxée de défaillance, pareille rhétorique. Alors il chercha à diminuer le mérite professionnel de Turpin, contesta qu’il fût l’inventeur de la mélinite, mais s’embarrassa dans l’extraordinaire aveu que le ministère de la Guerre, après l’avoir décoré et largement payé pour cette découverte, « avait été disposé à admettre encore jusqu’à un certain point ses revendications ». Enfin, en ce qui concerne la nouvelle invention de Turpin, il est manifeste, a priori, qu’elle est indigne de tout examen sérieux : son expérience des choses de l’armée, « son flair d’artilleur », lui permettent de l’affirmer.
Il arrive parfois aux orateurs les plus maîtres de leur parole de sombrer dans une expression malheureuse ; le « cœur léger » d’Ollivier en est un illustre exemple. Le « flair d’artilleur » de Mercier était une formule de la même espèce. La Chambre partit d’un violent accès de rire. Le mot resta, s’attacha à Mercier, sobriquet désormais inséparable du ministre de la Guerre, dans les propos de couloirs et dans les polémiques de la presse.
Plus tard, à une heure où, pour tout autre, l’aveu d’une erreur à peine ébauchée eût été un facile et joyeux devoir, l’agaçant surnom pèsera sur l’âme déjà assombrie de Mercier. Quoi ! son « flair d’artilleur » se serait encore une fois trompé ? Il aurait soupçonné à tort un innocent ! Que l’innocent périsse plutôt ! Prenez le juif et qu’il ne soit plus question du « flair d’artilleur » !
Dupuy ne sauva Mercier qu’en le lâchant. Il promit « qu’il ne serait plus possible » d’écarter, sans examen, les inventions susceptibles de concourir à la défense nationale, accepta un ordre du jour qui l’affirmait.
Comme cet ordre du jour impliquait la confiance dans le gouvernement, l’extrême gauche, socialiste ou boulangiste, vota contre.
Mercier sortit très diminué de cette séance. Il chercha une revanche. Il la trouva, cinq jours après, dans une interpellation de Paschal Grousset.
Le Figaro, poursuivant une enquête sur le désarmement, avait publié des propos d’un général d’armée qui avaient excité une vive émotion. Le ton en était amer, les pronostics inquiétants : l’armée n’était plus qu’une gendarmerie, impropre à la guerre, bonne seulement pour la police intérieure. Grousset affirma que ce grand chef découragé, c’était Galliffet ; il réclama une instruction judiciaire.
Mercier apporta à la tribune une dénégation formelle. Aux exclamations d’une partie de l’extrême gauche, il réplique par une apologie vibrante de l’officier dénoncé, rappelle la charge héroïque de Sedan, en lit le récit d’après le rapport de l’État-major général allemand : « Ses cheveux ont blanchi, mais son cœur et son tempérament sont restés les mêmes ; c’est le cœur et le tempérament du plus crâne batailleur que j’aie jamais rencontré dans ma vie ; accuser Galliffet de défaillance, c’est associer des mots qui hurlent de se voir accouplés ! »
La Chambre, moins l’extrême gauche, acclame le ministre de la Guerre, vote un ordre du jour qui flétrit « les accusations odieuses si légèrement produites », exprime sa confiance « dans l’armée de la République, dans l’honneur et le patriotisme de ses chefs ».
Mercier avait eu le démenti hardi. Des boutades inconsidérées, puis exagérées et grossies, de Galliffet avaient servi de texte au discours qui avait paru dans le Figaro. Il avait eu, de tout temps, le verbe abondant, emporté, sans mesure ; il parlait, comme il chargeait, à coups de sabre. Ignorant des mœurs nouvelles de la presse, il s’était laissé aller, devant des journalistes, comme dans un salon, à sa verve frondeuse. Le directeur du journal, Magnard, aurait dû refuser l’article. Quoi ! un article retentissant, qui fera du bruit ! Il le publia. La haine aussitôt s’en empara, celle des vaincus de la Commune qui ne pardonnaient pas à Galliffet son rôle, d’ailleurs dénaturé, dans la semaine de mai.
Mercier savait l’impopularité de ce rude soldat. Il n’aurait pu sans honte le sacrifier ; il n’en eut pas moins du mérite à le défendre.
C’est un des préjugés les plus anciens et les plus répandus que de croire un homme tout d’une pièce, bon ou méchant, courageux ou lâche, intelligent ou sot. « Les hommes, a dit Tolstoï, sont pareils aux rivières qui, toutes, sont faites de la même eau, mais dont chacune est tantôt large, tantôt resserrée, tantôt lente et tantôt rapide, tantôt tiède et tantôt glacée. Ainsi ils portent en eux le germe de toutes les qualités ; tantôt ils en manifestent une, tantôt une autre, et se montrent souvent différents d’eux-mêmes, c’est-à-dire de ce qu’ils ont l’habitude de paraître. »
Son discours du 5 juin valut à Mercier la reconnaissance de Galliffet ; il en connaîtra, un jour, tout le prix.
Cette séance eut une autre conséquence. La discussion de l’affaire Turpin fit voir l’extrême susceptibilité de la Chambre dans les questions qui tiennent à la défense nationale, l’ardeur ombrageuse d’un patriotisme facile à inquiéter, l’audacieux profit qu’en savent tirer les patriotes de profession, presque tous anciens tenants du boulangisme. La révolte de l’assemblée contre les accusateurs du général de Galliffet était plus significative encore. Elle n’était pas seulement démonstrative de l’amour passionné des députés pour une armée d’autant plus chère qu’elle avait été jadis plus malheureuse, traînait le boulet de ses défaites, criait vers la gloire. Elle révélait aussi cette tendance instinctive chez beaucoup à confondre avec l’honneur d’un seul chef, — à bon droit ou injustement mis en cause, — l’honneur du haut commandement, du corps d’officiers, de toute l’armée. Confusion déraisonnable, qui ne résiste pas à , mais explicable. Une solidarité est inhérente, surtout dans une nation simpliste et généralisatrice, à tout grand corps constitué ; un sentiment naturel veut que tout de l’objet aimé soit digne d’affection et de respect.
Dans cette séance, cette erreur fut la mienne. Quand je me levai de mon banc pour opposer mon démenti à certaines assertions de Grousset, je qualifiai l’article de journal dont il s’était servi contre Galliffet « d’insulte à l’armée ». Un fou, qui avait souvent du bon sens, le comte de Douville-Maillefeu, m’interrompit : « Non, une accusation contre un général. »
Ce fol était dans le vrai.
Quelque applaudie qu’eût été sa dernière intervention à la tribune, Mercier ne pouvait se consoler de l’hostilité déclarée des partis violents. Rochefort, surtout, et Drumont ne se lassaient pas de le cribler de sarcasmes. Ils s’étaient constitués les défenseurs de Turpin. Tous deux poursuivaient Galliffet de leur haine. Mercier, pour avoir glorifié Galliffet et méconnu Turpin, était devenu leur bête noire.
Point de vague sans écume ; la licence est l’écume de la liberté. Le vrai danger, c’est que trop d’hommes politiques s’émeuvent des attaques de cette presse, en souffrent quand ils devraient en être fiers, et descendent aux pires bassesses pour la désarmer, ne fût-ce qu’un jour. Cette race d’aboyeurs et de sycophantes est vieille comme l’histoire : leurs calomnies, quand elles s’obstinent, sont la consécration certaine des services rendus. Aussi, les serviteurs des nobles causes ne leur opposent-ils qu’un impassible dédain ; s’ils pouvaient avoir la faiblesse de s’en attrister, le mépris aurait vite fait de les consoler. Au contraire, les médiocrités ambitieuses, que le hasard a portées aux postes les plus élevés et qui tiennent d’autant plus à y rester, tremblent devant ces condottieri de la presse. Ceux-ci appellent leurs quelques milliers de lecteurs : « l’opinion, le pays », ameutent la foule, lancent la canaille à l’assaut des renommées. Leur perpétuel chantage ne tombe que par accident sous le coup des lois. Il suffirait de passer, sans regarder et sans entendre. Mais ces petits ministres ont la peur des coups, la crainte de nouvelles meurtrissures. Ces hommes publics entrent en pourparlers avec leurs insulteurs. Et qu’ils leur jettent en pâture des institutions ou des hommes, des justes ou les garanties de la justice, aussitôt outrages et calomnies cessent de grêler sur eux. Des injures honorables aux déshonorants, il n’y a qu’un pas. Hier, de glorieuses gémonies ; aujourd’hui, d’infâmes statues.
Ainsi se corrompt l’esprit public ; ainsi se multiplient chez le peuple les germes d’une démoralisation meurtrière.
L’élection de Casimir-Perier à la Présidence de la République, au lendemain de l’assassinat de Carnot, parut l’aube d’une ère nouvelle. L’Assemblée nationale n’avait pas acclamé qu’un grand nom ; le caractère de l’élu semblait la promesse d’un long avenir de sécurité et d’honneur. Tout de suite, les partis révolutionnaires et césariens s’unirent pour salir le nom, et les ambitions déçues ou jalouses pour briser l’homme ou le décourager.
Parce que le Roi de France avait oublié les injures du duc d’Orléans, Casimir-Perier commit la faute de maintenir aux affaires l’âpre politicien qui avait été son concurrent. Le faux paysan du Danube, à peine investi, s’appliqua à rendre son vainqueur impopulaire et à ne lui rien laisser ignorer de son impopularité.
La répétition des attentats anarchistes, le crime de Lyon appelaient des lois de répression, plus énergiques et surtout plus promptes, contre une secte en révolte ouverte et qui prêchait le meurtre. Dupuy fit ces lois plus dures et plus brutales qu’il n’eût été nécessaire. Le parti socialiste les baptisa « lois scélérates », les attribua à Casimir-Perier, déchaîna contre lui, sous l’œil bienveillant des radicaux, la tempête.
Il est peu probable que Dupuy ait calculé cette conséquence de la loi sur les menées anarchistes ; il se d’en tirer profit. Ce qui fut son œuvre, ce fut la conspiration ourdie avec quelques-uns de ses collègues pour soustraire au nouveau chef de l’État la connaissance des affaires. Il chercha à le reléguer dans une sinécure dorée, à la façon des rois fainéants, où, sans initiative et même sans contrôle, la responsabilité morale de tout l’accablerait.
Dès les premiers jours de la nouvelle Présidence, Hanotaux, ministre des Affaires étrangères, refusa au Président la communication régulière des dépêches diplomatiques. Aucun souverain héréditaire, aucun chef élu n’aurait admis une pareille prétention ; Casimir-Perier se résigna.
L’exemple de l’infatué diplomate ne fut pas perdu pour Mercier. Le Président de la République apprit par le Journal Officiel que le ministre de la Guerre avait décidé de licencier, soixante mille hommes des deux classes de 1891 et 1892.
Mercier avait attendu le départ des Chambres pour lancer sa circulaire. Ni la commission de l’armée, ni celle du budget ne furent consultées ou seulement prévenues. La mesure ayant été délibérée, en conseil des ministres, sous la présidence de Carnot, Mercier aurait supposé que Dupuy en avait avisé le nouveau Président de la République. Dupuy n’en avait rien fait.
Mesure illégale, puisque la loi n’autorise le renvoi anticipé que dans des conditions déterminées. Mesure destructive aussi de l’ossature de l’armée qu’elle affaiblit de ses soldats les plus exercés. Au surplus, contradictoire aux déclarations précédentes de Mercier lui-même sur la nécessité de relever les effectifs était allé jusqu’à demander aux conseils de revision de ne point exempter du service les moins valides qu’il avait été de règle, jusqu’alors, d’écarter. La commission de l’armée avait protesté contre cette « incorporation d’une Cour des Miracles ».
Lorsque Casimir-Perier connut la circulaire du août, il s’indigna. S’il avait aussitôt exigé la démission du ministre qui s’était rendu coupable, à son égard, d’une si laide dissimulation et, à l’égard de l’armée, d’une faute aussi lourde, quels malheurs il eût évités ! Devant sa résolution d’affirmer son autorité de chef d’État, de chef suprême des armées, le ministère tout entier se serait-il rendu solidaire de Mercier ? Crise improbable, mais combien heureuse, où les rancunes des intérêts particuliers déçus auraient été emportées dans un irrésistible courant d’estime pour le haut magistrat soucieux exclusivement de l’intérêt général ! Grande et féconde leçon ! Casimir-Perier y songea, puis se borna à réunir le conseil, à s’y plaindre en termes irrités, à arracher à Mercier une modification insuffisante de sa circulaire, le maintien sous les drapeaux du tiers des hommes dont le licenciement avait été annoncé.
Cela ajouta seulement au désarroi de l’armée et de l’opinion. L’appauvrissement des effectifs resta un danger grave, à peine atténué ; ces soldats, qui s’apprêtaient à partir, brusquement retenus, devinrent autant de mécontents ; les esprits attentifs s’inquiétèrent de l’incohérence du haut commandement ; le pouvoir présidentiel sortait affaibli de cette inconvenance impunie ; enfin, Mercier, blessé dans son orgueil, humilié, mais point frappé, c’est l’ennemi dans la place, un ennemi plus aigri, guettant l’occasion de reprendre la popularité qu’il a cru ressaisir et qui lui échappe.
Ainsi, en ce mois de septembre 1894, il n’y avait pas encore un an que Mercier était ministre et son étoile s’éteignait si vite qu’on avait oublié qu’elle eût jamais brillé. Une défiance, presque générale, l’entourait, mêlée de déception. Casimir-Perier, qui avait fait sa fortune, se la reprochait comme une erreur. Dupuy regrettait d’avoir embarqué ce maladroit. Ses principaux collègues étudiaient avec inquiétude ce masque énigmatique. Il avait indisposé, l’une après l’autre, les diverses fractions de la Chambre, était devenu suspect à quiconque avait quelque connaissance des choses de l’armée. Maintenant, la presse démagogique ou révolutionnaire n’était plus seule à l’attaquer, mais toute la presse politique, sans distinction de partis, et, sauf les journaux officieux, la presse militaire. L’opinion, ahurie et lassée par son manque de méthode, sa légèreté insolente et ses allures de comédien en quête d’applaudissements, se demandait s’il n’était pas un danger public. Enfin, dans l’armée, depuis le simple soldat, ballotté entre des ordres contradictoires, jusqu’aux grands chefs, irrités de sa vanité et de ses dédains, qui sentaient les rouages de la grande machine se fausser entre ses mains imprudentes, un cri s’élevait contre lui, contre le ministre le plus fâcheux qui eût été appelé depuis de longues années au département de la guerre ; on l’y traitait de politicien sans conscience et d’organisateur du désordre.
D’autres ministres de la Guerre ont été précédemment attaqués, souvent avec violence, mais pour leurs tendances et leurs ambitions politiques ; il est le premier qui soit dénoncé pour son incapacité. Cette brouillonne et présomptueuse devient légende. Les hommes du métier sont seuls à connaître la gravité de certaines de ses fautes. Il y en a une qui a éclaté à tous les yeux ; c’est ce renvoi anticipé des vieilles troupes. Les plus instruits des questions militaires ne voyaient pas sans angoisse éloigner, à l’heure même de l’incorporation de la nouvelle classe, les soldats les meilleurs, exercés, rompus au service, encadrement nécessaire des recrues. Les autres, dans ce pays hypnotisé par la folie du nombre, voyaient les régiments vidés du soir au matin, l’armée réduite à une ossature sans chair, la frontière sans défense, abandonnée à des soldats de quelques mois. Comme il semblait impossible d’expliquer une mesure aussi déplorable par la seule nécessité de réaliser dix à douze millions d’économies, on l’attribuait à une recherche malsaine de popularité ; Mercier incarnait, dans ce qu’elle a de pire, la démagogie militaire.
Le bruit courut que l’Allemagne ou l’Italie profiteraient de cette désorganisation de nos forces pour tenter un coup. Rumeur absurde ; mais les campagnes des départements frontières s’émurent, et, même, certaines garnisons.
On sut que les principaux membres de la commission de l’armée exprimaient très haut leur irritation, que la commission n’attendrait pas le retour des Chambres pour se réunir, qu’elle interpellerait le ministre dès la rentrée. On raconta publiquement que les inspecteurs d’armée, les chefs de corps avaient trouvé des interprètes auprès du chef de l’État ; on annonça que le renvoi du ministre était décidé.
L’armée n’est plus assez séparée de la nation, la vie de l’une étant trop intimement mêlée à celle de l’autre, pour que le pays n’entendît pas l’écho des propos qui s’échangeaient dans les casernes et dans les réunions d’officiers. Le jour viendra où un publiciste, connu pour sa passion militaire, écrira dans un article retentissant : « J’en appelle à tous les hommes de bonne foi ; quand l’infortuné maréchal Lebœuf était au pouvoir, jamais au monde généraux et colonels ont-ils dit sur son compte ce qui se dit aujourd’hui du général Mercier? »
Mercier comprit que ses jours étaient comptés, qu’il serait sacrifié à la première occasion.
C’est alors qu’arriva au ministère de la Guerre une lettre anonyme, mais qui ne pouvait émaner que d’un officier français, et qui avait été dérobée à l’ambassade d’Allemagne.
Ce morceau de papier, ce sera le salut. Mais Mercier ne vit d’abord dans cette preuve indéniable d’une trahison mystérieuse qu’une cause nouvelle d’embarras et d’ennuis.
Dès son arrivée au ministère, il avait été prévenu par le colonel Sandherr, chef du bureau des renseignements, que le colonel de Schwarzkoppen avait pris lui-même, à l’ambassade d’Allemagne, la direction du service d’espionnage. Panizzardi, l’attaché militaire italien, travaillait avec son collègue allemand. Deux autres bureaux fonctionnaient à Strasbourg et à Bruxelles.
La misère du service d’espionnage avait été violemment reprochée aux états-majors de l’Empire, après la défaite ; une légende ridicule attribuait les victoires de la Prusse à ses espions. Les nouveaux états-majors voulurent suivre l’exemple de l’Allemagne. Le général de Miribel, notamment, avait développé l’organisme ébauché par ses prédécesseurs.
Le contre-espionnage était le principal rouage de son système. Ses collaborateurs dans ce service, dit officiellement « de statistique », le colonel Sandherr et le lieutenant-colonel Cordier, en attendaient, en cas de guerre, de grands résultats.
Ils avaient installé, à Bruxelles, un agent du nom de Lajoux, qui, s’étant lié d’amitié avec un agent allemand, Richard Cuers, avait feint de se laisser embaucher par lui et lui livrait toutes sortes de documents frelatés. Un autre agent, Corninge, avait été engagé pour jouer, auprès de l’attaché militaire d’Italie à Paris, le rôle de « pseudo-courtier en espionnage». Une véritable usine de faux fonctionnait en conséquence à l’État-major. Des officiers fabriquaient, avec le plus grand soin, de faux états militaires, de faux horaires, de faux plans de mobilisation. Une armoire en était pleine. La comptabilité en était tenue exactement, vu la nécessité de faire concorder le faux renseignement d’hier avec le faux d’aujourd’hui ou de demain. On fabriqua aussi des cartouches et des armes de fantaisie.
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The end
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