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Gérard de Nerval, sa vie et ses œuvres

Alfred Delvau · 1865 · Free in the US

42,321 words · about 2 h 58 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Alfred Delvau
Language
French
Published
1865
Length
42,321 words · about 2 h 58 min
Sections
14 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (14)
  1. Front matter about 1 h 29 min
  2. Dédicace about 1 min
  3. 01 about 5 min
  4. 02 about 10 min
  5. 03 about 4 min
  6. 04 about 13 min
  7. 05 about 12 min
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Sa Vie et ses Œuvres

PAR

Dédicace

Les poëtes sont femmes : si l’admiration de la foule les flatte, les sympathies des esprits d’élite les charment ; ils se laissent volontiers adorer, mais ils préfèrent être compris. Les bravos tumultueux du parterre ne valent pas les applaudissements délicats des loges.

Gérard de Nerval est un de vos écrivains de prédilection, Madame ; vous en parlez comme je voudrais en savoir parler , avec un goût parfait et une émotion exquise. Vous avez trouvé chez lui la poésie que vous portez en vous. J’en suis plus fier, et je vous en suis plus reconnaissant, que s’il s’agissait de moi et de mes propres œuvres, qui font nombre, hélas ! sans faire autorité.

C’est pour vous témoigner ma reconnaissance, Madame, que j’ai pris la liberté de placer cette Étude, sincèrement écrite, sous la sauvegarde de votre nom, qui est celui d’un ami de ma jeunesse plus heureux que moi, puisqu’il vous a rencontrée — et que je cherche toujours.

Daignez me croire, Madame, votre très-respectueux et très-dévoué serviteur.

Tour-de-Crouy, avril 1865.

01

Le génie — ou seulement le talent, sa monnaie — est une faculté humaine si exceptionnelle, qu’on est tenté de la considérer comme une maladie particulière, presque monstrueuse, et qu’à cause de cela on recherche toujours avec avidité les occasions de voir de près, de connaître familièrement les illustres malheureux qui en sont atteints. D’où, pour répondre à cette curiosité légitime — mais malsaine — de la foule, les Mémoires, Confidences, de la plupart des grands hommes, dont cette curiosité caresse la vanité, en égratignant leur réputation.

Quand on a le respect de la religion, on a le respect du prêtre, et l’on ne veut pas, s’il quitte l’autel où il officie, qu’il sorte du temple où les fidèles ont l’habitude de venir l’entendre sans le voir, entouré qu’il est d’une vapeur d’encens qui lui sert de nuage. Dieu a parlé à Moïse dans le Buisson ardent, mais jamais Moïse n’a cherché à surprendre Dieu. Le mystère est l’essence naturelle des choses surnaturelles — comme le génie, qui perd de son merveilleux en s’humanisant, et de sa majesté en déchirant de ses propres mains les voiles qui lui forment un vêtement sans analogie avec ceux de la foule. Que diriez-vous d’un évêque qui bénirait son troupeau de fidèles, habillé comme vous et moi ? L’abbé Chatel lui-même, qui avait eu la prétention de supprimer les pompes grandioses de l’Église catholique, n’officiait que revêtu des habits sacerdotaux : il voulait bien dire la messe en français, — mais à la condition de la servir en latin. Pour qu’on croie au génie, il faut qu’il porte toujours son costume royal, sa pourpre et son hermine, son sceptre et sa couronne, éblouissant, aveuglant, — à ce point qu’on n’ose pas le regarder en face : le jour où il se montre en chemise, on le fouette d’épigrammes blessantes et de moqueries injurieuses. Dangeau est respectueux ; mais Saint-Simon ?

Pour ma part, j’en fais l’aveu — au risque d’être seul à le faire : cette recherche des particularités triviales ou honteuses relatives aux hommes d’exception, comme les poëtes, est indiscrète, inconvenante — et maladroite. Pourquoi aller ainsi écouter aux portes ce que les domestiques des grands hommes disent de leurs maîtres, et ce que leurs maîtres laissent échapper eux-mêmes, aux heures où ils se rattachent à l’humanité par des sottises ou par des faiblesses qui paraissent alors d’autant plus choquantes

La goutte d’huile de la lampe de Psyché fait plus que de brûler le divin dormeur, elle le souille. Jamais on ne pardonnera à un grand homme de ressembler à un homme ordinaire, d’avoir comme le premier venu des laideurs corporelles ou des infirmités morales, — en un mot, de n’être pas parfait ; et non-seulement on s’empressera de lui reprendre l’admiration qu’on lui avait d’abord donnée sans marchander, et qu’on lui reprochera d’avoir volée, mais encore on poussera l’injustice jusqu’à oublier telle belle page de son livre, un chef-d’œuvre, pour ne se rappeler que le strabisme de son esprit ou la gibbosité de son caractère. C’est l’effet habituel des réactions.

De bonne foi, qu’a gagné Jean-Jacques à la publication de ses Confessions, sinon un peu de mépris de la part des lecteurs qui aiment qu’un écrivain se respecte, — et même un peu de dégoût de la part de ceux qui veulent qu’on les respecte eux-mêmes ? Le livre est beau, c’est le plus éloquent qu’ait écrit Rousseau, et cependant il tombe des mains dès la première page : si l’on pouvait haïr un homme que son malheur rend sacré, on haïrait le fils de l’horloger de Genève pour les turpitudes qu’il étale avec une naïveté qui touche de si près au cynisme ; on le haïrait de nous apprendre ce que nous ne tenions pas du tout à savoir, ses tribulations de laquais et ses indélicatesses d’amant, — qui éclaboussent son génie en tachant sa vie.

Je pousse si loin l’horreur de ces Confiteor publics, inutiles quand ils ne sont pas dangereux, que les Mémoires de Gœtlhe eux-mêmes ne trouvent pas grâce devant moi. J’avais pour le Jupiter de Weimar, si majestueux dans son impavidité de statue, un respect profond, quasi religieux ; il me plaisait de penser qu’il n’appartenait par aucun cordon ombilical à l’Humanité, qu’il contemplait du haut de son Olympe avec le sourire tranquille d’un Dieu qui se sait adoré. Le jour où j’ai lu ses Confessions, mon respect s’est lézardé et le doute est entré dans mon esprit. J’ai raisonné avec mon admiration, j’ai discuté avec ma foi, et, quoique sans cesser de croire, j’ai cessé d’adorer : la statue de bronze avait un cœur d’argile ! Ne me dites pas non, car je vous renverrais à la première page de son autobiographie, où il nous apprend, le plus sérieusement du monde, que le ciel, la terre et les étoiles s’étaient donné le mot pour le fêter l’heure de sa naissance. « La constellation était favorable, le soleil était dans le signe de la Vierge et culminait ce jour-là ; Jupiter et Vénus le regardaient d’un air amical, Mercure ne lui était pas hostile, Saturne et Mars restaient indifférents. » Et puis, ce qui est plus grave que cette expansion d’orgueil, qui est peut-être une ironie de style, c’est la façon, ou plutôt le sans façon dont il traite l’amour, ce colosse. Lucinde prophétisait quand, dans sa rage folle d’être dédaignée, mordant tout à coup de sa bouche de feu les lèvres de glace du jeune Gœthe, elle s’écriait : « Malheur, et pour toujours malheur sur la femme qui appuiera ses lèvres sur celles que je viens de frapper de cette malédiction !… » Elle prophétisait, la pauvre chère victime ; elle parlait au nom de ces pâles ombres qui, jusque dans les profondeurs de l’éternité, feront cortège à ce lumineux génie : Gretchen, Annette, Émilie, Frédérique, Charlotte, Lili, et d’autres encore, dont le souvenir ne troubla jamais sa vie, car il ne connut jamais le remords, — une faiblesse !

Cependant il arrive quelquefois qu’au lieu de se repentir de sa curiosité, on s’en applaudisse, qu’on gagne au lieu de perdre à connaître tel grand artiste ou tel grand poëte dans le déshabillé de son existence, qui le complète au lieu de l’amoindrir. eux-là sont rares parmi les rares, — essences précieuses dans des flacons de pur cristal, subtiles et transparentes !

Gérard de Nerval fut un de ces rares. Tout le monde l’a lu et tout le monde l’a connu : j’ai cherché vainement contre lui, dans le fumier des médisances contemporaines, une seule anecdote qui le déshonorât comme homme en le rapetissant comme écrivain. Jamais, il est vrai, Gérard n’avait su haïr rien ni personne — pas même la sottise, si exaspérante pourtant. Son ironie — quand il en eut — fut toujours douce et pour ainsi dire bienveillante : s’il eût cassé les vitres, il eût voulu qu’on fût tenté de les lui payer, comme Joubert, un écrivain de sa famille. Cela m’a rendu sa mémoire plus chère, et c’est en frère attendri — frère beaucoup plus jeune et beaucoup plus obscur — que j’écris, au hasard de mes souvenirs et de mes impressions de lecture, ces pages rapides qui parlent de lui, de ses œuvres et de sa vie, de son cœur et de son cerveau, de son talent et de son caractère. Cette biographie est un hommage pieux.

02

Gérard va m’aider lui-même dans cette tâche délicate et faire à lui seul la de ma besogne : l’humble monument que je veux lui élever n’en sera que mieux construit.

« Le hasard a joué un si grand rôle dans ma vie, — dit-il en ce chapitre de la Bohème galante qui porte pour titre Juvenilia, — que je ne m’étonne pas en songeant à la façon singulière dont il a présidé à ma . Un jour, un cheval s’échappa d’une pelouse verte qui bordait l’Aisne, et disparut bientôt entre les halliers ; il gagna la région sombre des arbres et se perdit dans la forêt de Compiègne. Cela se passait vers 1770.

« Ce n’est pas un accident rare qu’un cheval échappé à travers une forêt. Et cependant je n’ai pas d’autre titre à l’existence. Cela est probable du moins, si l’on en croit ce que Hoffman appelait l’enchaînement des choses.

« Mon grand-père était jeune alors. Il avait pris le cheval dans l’écurie de son père, puis il s’était assis sur le bord de la rivière, rêvant à je ne sais quoi, pendant que le soleil se couchait dans les nuages empourprés du Valois et du Beauvoisis.

« L’eau verdissait et chatoyait de reflets sombres, des bandes violettes striaient les rougeurs du couchant. Mon grand-père, en se retournant pour partir, ne trouva plus le cheval qui l’avait amené. En vain il le chercha, l’appela jusqu’à la nuit. Il lui fallut revenir à la ferme.

« Il était d’un naturel silencieux ; il évita les rencontres, monta à sa chambre et s’endormit, comptant sur la Providence et sur l’instinct de l’animal, qui pouvait bien lui faire retrouver la maison.

« C’est ce qui n’arriva pas. Le lendemain matin, mon grand-père descendit de sa chambre et rencontra dans la cour son père, qui se promenait à grands pas. Il s’était aperçu déjà qu’il manquait un cheval à l’écurie. Silencieux comme son fils, il n’avait pas demandé quel était le coupable : il le reconnut en le voyant devant lui.

« Je ne sais ce qui se passa. Un reproche trop vif fut cause sans doute de la résolution que prit mon grand-père. Il monta à sa chambre, fit un paquet de quelques habits, et, à travers la forêt de Compiègne, il gagna un petit pays situé entre Ermenonville et Senlis, près des étangs de Châalis, vieille résidence carovingienne. Là, vivait un de ses oncles, qui descendait, dit-on, d’un peintre flamand du xvii. Il habitait un ancien pavillon de chasse aujourd’hui ruiné, qui avait fait partie des apanages de Marguerite de Valois. Le champ voisin, entouré de halliers qu’on appelle les Bosquets, était situé sur l’emplacement d’un ancien camp romain et a conservé le nom du dixième des Césars. On y récolte du seigle dans les parties qui ne sont pas couvertes de granits et de bruyères. Quelquefois on y a rencontré, en traçant, des pots étrusques, des médailles, des épées rouillées ou des images informes de dieux celtiques.

« Mon grand-père aida ce vieillard à cultiver ce champ, et fut récompensé patriarcalement en épousant sa cousine. Je ne sais pas au juste l’époque de leur mariage ; mais, comme il se maria avec l’épée, comme aussi ma mère reçut le nom de Marie-Antoinette avec celui de Laurence, il est probable qu’ils furent mariés un peu avant la Révolntion. Aujourd’hui, mon grand-père repose avec sa femme et sa plus jeune fille au milieu de ce champ qu’il cultivait jadis. Sa fille aînée est ensevelie bien loin de là, dans la froide Silésie, au cimetière catholique polonais de Cross-Glogaw. Elle est morte à vingt-cinq ans des fatigues de la guerre, d’une fièvre qu’elle gagna en traversant un pont chargé de cadavres, où sa voiture manqua d’être renversée. Mon père, forcé de rejoindre l’armée à Moscou, perdit plus tard ses lettres et ses bijoux dans les flots de la Bérésina.

« Je n’ai jamais vu ma mère, ses portraits ont été perdus ou volés ; je sais seulement qu’elle ressemblait à une gravure du temps, d’après Prudhon ou Fragonard, qu’on appelait la Modestie. La fièvre dont elle est morte m’a saisi trois fois, à des époques qui forment dans ma vie des divisions ré- gulières, périodiques. Toujours, à des époques, je me suis senti l’esprit frappé des images de deuil et de désolation qui ont entouré mon berceau. Les lettres qu’écrivait ma mère, des bords de la Baltique, ou des rives de la Sprée ou du Danube, m’avaient été lues tant de fois ! Le sentiment du merveilleux, le goût des voyages lointains, ont été sans doute pour moi le résultat de ces impressions premières, ainsi que du séjour que j’ai fait longtemps dans une campagne isolée au milieu des bois. Livré souvent aux soins des domestiques et des paysans, j’avais nourri mon esprit de croyances bizarres, de légendes et de vieilles chansons. Il y avait là de quoi faire un poëte, et je ne suis qu’un rêveur en prose.

« J’avais sept ans, et je jouais, insoucieux, sur la porte de mon oncle, quand trois officiers parurent devant la maison ; l’or noirci de leurs uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldat. Le premier m’embrassa avec une telle effusion que je m’écriai : « Mon père, tu me fais mal ! » De ce jour, mon destin changea.

« Tous trois revenaient du siège de Strasbourg. Le plus âgé, sauvé des flots de la Bérésina glacée, me prit avec lui pour m’apprendre ce qu’on appelait mes devoirs. J’étais faible encore, et la gaieté de son plus jeune frère me charmait pendant mon travail. Un soldat qui les servait eut l’idée de me consacrer une partie de ses nuits. Il me réveillait le matin avant l’aube, et me promenait sur les collines voisines de Paris, me faisant déjeuner de pain et de crème dans les fermes ou dans les laiteries.

« Une heure fatale sonna pour la France. Son héros, captif lui-même au sein d’un vaste empire, voulut réunir dans le Champ de Mai l’élite de ses héros fidèles. Je vis ce spectacle sublime dans la loge des généraux. On distribuait aux régiments des étendards ornés d’aigles d’or, confiés désormais à la fidélité de tous. Un soir, je vis se dérouler sur la grande place de la ville une immense décoration qui représentait un vaisseau en mer. La nef se mouvait sur une onde agitée et semblait voguer vers une tour qui marquait le rivage. Une rafale violente détruisit l’effet de cette représentation. Sinistre augure qui prédisait à la patrie le retour des étrangers.

« Nous revîmes les fils du Nord, et les cavales de l’Ukraine rongèrent encore une fois l’écorce des arbres de nos jardins. Mes sœurs du hameau revinrent à tire-d’ailes, comme des colombes plaintives, et m’apportèrent dans leurs bras une tourterelle aux pieds roses, que j’aimais comme une sœur.

« Un jour, une des belles dames qui visitaient mon père me demanda un léger service : j’eus le malheur de lui répondre avec impatience. Quand je retournai sur la terrasse, la tourterelle s’était envolée. J’en conçus un tel chagrin, que je faillis mourir d’une fièvre purpurine qui fit porter a l’épi- derme tout le sang de mon cœur. On crut me consoler en me donnant pour compagnon un jeune sapajou rapporté d’Amérique par un capitaine, ami de mon père. Cette jolie bête devint la compagne de mes jeux et de mes travaux.

« J’étudiais à la fois l’italien, le grec et le latin, l’allemand, l’arabe et le persan. Le Pastor fido, Faust, Ovide et Anacréon, étaient mes poèmes et mes poëtes favoris. Mon écriture, cultivée avec soin, rivalisait parfois de grâce et de correction avec les manuscrits les plus célèbres de l’Iram. Il fallait encore que le trait de l’amour perçât mon cœur d’une de ses flèches les plus brûlantes ! Celle-ci partit de l’arc délié du sourcil noir d’une vierge à l’œil d’ébène, qui s’appelait Héloïse. — J’y reviendrai plus tard.

« J’étais toujours entouré de jeunes filles ; — l’une d’elles était ma tante ; deux femmes de la maison, Jeannette et Fanchette, me comblaient aussi de leurs soins. Mon sourire enfantin rappelait celui de ma mère, et mes cheveux blonds mollement ondulés, couvraient avec caprice la grandeur précoce de mon front. Je devins épris de Fanchette, et je conçus l’idée singulière de la prendre pour épouse selon les rites des aïeux. Je célébrai moi-même le mariage, en figurant la cérémonie au moyen d’une vieille robe de ma grand’mère que j’avais jetée sur mes épaules. Un ruban pailleté d’argent ceignait mon front, et j’avais relevé la pâleur ordinaire de mes joues d’une couche de fard. Je pris à témoin le Dieu de nos pères et la Vierge sainte, dont je possédais une image, et chacun se prêta avec complaisance à ce jeu naïf d’un enfant.

« Cependant j’avais grandi ; un sang vermeil colorait mes joues ; j’aimais à respirer l’air des forêts profondes ; les ombrages d’Ermenonville, les solitudes de Morfontaine, n’avaient plus de secrets pour moi. Deux de mes cousines habitaient par là. J’étais fier de les accompagner dans ces vieilles forêts, qui semblaient leur domaine. Le soir, pour divertir mes vieux parents, nous représentions les chefs-d’œuvre des poëtes, et un public bienveillant nous comblait d’éloges et de couronnes. Une jeune fille vive et spirituelle, nommée Louise, partageait nos triomphes ; on l’aimait dans cette famille, où elle représentait la gloire des arts.

« Je m’étais rendu très-fort sur la danse. Un mulâtre, nommé Major, m’enseignait à la fois les premiers éléments de cet art et ceux de la musique, pendant qu’un peintre de portraits, nommé Mignard, me donnait des leçons de dessin. Mademoiselle Nouvelle était l’étoile de notre salle de danse. Je rencontrai un rival dans un joli garçon nommé Provost. Ce fut lui qui m’enseigna l’art dramatique : nous représentions ensemble de petites comédies qu’il improvisait avec esprit. Mademoiselle Nouvelle était naturellement notre actrice principale, et tenait une balance si exacte entre nous deux, que nous soupirions sans espoir…

« La pension que j’habitais avait un voisinage de jeunes brodeuses. L’une d’elles, qu’on appelait la Créole, fut l’objet de mes premiers vers d’amour ; son œil sévère, la sereine placidité de son profil grec, me réconciliaient avec la froide dignité des études ; c’est pour elle que je composai des traductions versifiées de l’ode d’Horace À Tyndaris, et d’une mélodie de Byron, dont je traduisais ainsi le refrain :

Dis-moi, jeune fille d’Athènes, Pourquoi m’as-tu ravi mon cœur ?

« Quelquefois je me levais dès le point du jour et je prenais la route de ***, courant et déclamant mes vers un milieu d’une pluie battante. La cruelle se riait de mes amours errantes et de mes soupirs ! C’est pour elle que je composai la pièce suivante, imitée d’une mélodie de Thomas Moore :

Quand le plaisir brille en tes yeux Pleins de douceur et d’espérance ;

Quand le charme de l’existence Embellit tes traits gracieux, — Bien souvent alors je soupire En songeant que l’amer chagrin, Aujourd’hui loin de toi, peut t’atteindre demain, Et de la bouche aimable effacer le sourire ; Car le Temps, tu le sais, entraîne sur ses pas Les illusions dissipées. Et les feux refroidis, et les amis ingrats, Et les espérances trompées

Mais crois-moi, mon amour ! tous ces charmes naissants Que je contemple avec ivresse, S’ils s’évanouissaient sous mes bras caressants, Tu conserverais ma tendresse ! — Si tes attraits étaient flétris, Si tu perdais ton doux sourire, La grâce de tes traits chéris Et tout ce qu’en toi l’on admire, Va, mon cœur n’est pas incertain : De sa sincérité tu pourrais tout attendre, Et mon amour, vainqueur du Temps et du Destin, S’enlacerait à toi, plus ardent et plus tendre !

Oui, si tous tes attraits le quittaient aujourd’hui, J’en gémirais pour loi ; mais en ce eccur fidèle Je trouverais peut-êre une douceur nouvelle, Et, lorsque loin de loi les amants auraient fui. Chassant la jalousie en tourments si féconde,

Une plus vive ardeur me viendrait animer. Elle est donc à moi seul, dirais-je, puisqu’au monde Il ne reste que moi qui puisse encor l’aimer !

Mais qu’osé-je prévoir ? tandis que la jeunesse T’entoure d’un éclat, hélas ! bien passager, Tu ne peux te fier à toute la tendresse D’un cœur en qui le temps ne pourra rien changer. Tu le connaîtras mieux : s’accroissant d’âge en âge, L’amour constant ressemble à la fleur du Soleil Qui rend à son déclin, le soir, le même hommage Dont elle a, le matin, salué son réveil !…

« J’échappe à ces amours volages pour raconter mes premières peines. Jamais un mot blessant, un soupir impur, n’avaient souillé l’hommage que je rendais à mes cousines. Héloïse, la première, me fit connaître la douleur. Elle avait pour gouvernante une bonne vieille italienne qui fut instruite de mon amour. Celle-ci s’entendit avec la servante de mon père pour nous procurer une entrevue. On me fit descendre dans une chambre où la figure d’Héloïse était représentée par un vaste tableau. Une épingle d’argent perçait le nœud touffu de ses cheveux d’ébène, et son buste étincelait comme celui d’une reine, pailleté de trèfles d’or sur un fond de soie et de velours. Éperdu, fou d’ivresse, je m’étais jeté à genoux devant l’image ; une porte s’ouvrit. Héloïse vint à ma rencontre et me regarda d’un œil souriant : « Pardon, reine, m’écriai-je, je me croyais le Tasse aux pieds d’Éléonore, ou le tendre Ovide aux pieds de Julie !… »

« Elle ne put rien me répondre, et nous restâmes tous deux muets dans une demi-obscurité. Je n’osai lui baiser la main, car mon cœur se serait brisé. Ô douleurs et regrets de mes jeunes amours perdues ! que vos souvenirs sont cruels !… »

03

C’est à dessein que j’ai cité tout au long ce fragment des Confessions de Gérard de Nerval. Il dit plus éloquemment que je n’eusse pu le faire quelle a été l’enfance de ce mélancolique poëte et de quelles molles clartés a été pénétrée sa jeunesse. Heureux les hommes qui ont eu l’inappréciable avantage de vivre leurs premières années dans la familiarité des femmes, — mères, sœurs, ou cousines ! Il leur reste au cœur et à l’esprit, de ce contact permanent et prolongé avec les Muses du foyer, un ineffaçable parfum qui les délicatise et leur donne le charme, soit qu’ils parlent, soit qu’ils écrivent : ils ont pour toute leur vie des paroles lumineuses ou des phrases ailées qui ne ressemblent pas aux paroles des autres orateurs ni aux phrases des autres écrivains, plus virilement élevés. C’est la différence du brutal Ajax et du doux Troïlus, — l’un grandi dans les camps, au milieu des soudards, — l’autre, grandi à la cour du vieux Priam, au milieu des belles suivantes de la belle Hélène.

Hélas ! Gérard, lui aussi, allait bientôt avoir sa Cressida et être « rationné à quelques baisers faméliques qui devaient avoir le goût des larmes ! »

Mais avant d’en arriver à cette page douloureuse de sa vie, il nous faut en raconter d’autres, aussi intéressantes, — quoique moins trisles. Pour cela, nous nous exilerons, s’il vous plaît, de la patrie d’adoption de Gérard, de ce Valois pittoresque où il nous ramènera tout à l’heure avec lui. Assurément, s’il n’eût écouté que la voix de la sagesse, il n’eût jamais quitté ces solitu- des enchantées, où il eût rêvé à son aise durant toute une longue existence, en compagnie de Sylvie, une petite paysanne qui ne demandait pas mieux que de l’aimer ; jamais il n’eût écrit, étant heureux, — et nous y aurions perdu un remarquable écrivain. Mais les poêtes n’écouteront jamais la voix de la Sagesse — qui parle peut-être trop mal pour eux.

Gérard de Nerval vint donc à Paris où, après avoir fait ses études au collège de Charlemagne, il débuta dans la littérature par des Élégies nationales, — c’est-à-dire bonapartistes. Gérard était le fils d’un soldat de Napoléon : il payait à sa façon sa dette au « grand homme. »

Il avait dix-huit ans alors. Je n’accuse pas les Élégies d’être des chefs-d’œuvre ; mais elles valent certes quelque chose, et un peu plus, en tous cas, que la foule d’Odes, d’Élégies, de Poëmes qui surgissaient alors de tous côtés pour pleurer sur le sort de Missolonghi, que les Turs venaient de prendre d’assaut pour la seconde fois malgré l’héroïque défense de Nothos-Botzaris. Je leur préfère de beaucoup sa comédie satirique en vers intitulée : L’Académie ou les Membres introuvables, publiée la même année (1826) par le libraire Touquet. La docte assemblée y est naturellement malmenée, et les académiciens y sont traités avec l’irrévérence que les jeunes gens mettent trop souvent à parler des vieillards. Vous en devinez le sujet : , un immortel, est mort, il s’agit de le remplacer ; , autre immortel, cherche partout un homme de bonne volonté qui consente à s’asseoir sur ce fauteuil où, paraît-il, on dort si bien, et, malgré l’appât des quinze cents francs annuels et des jetons de présence, il n’est pas plus heureux dans les rues de Paris que Diogène dans les rues de Corinthe.

Que dira notre siècle et… la Postérité ?

s’écrie-t-il, désespéré.

Raynouard, secrétaire perpétuel, lui répond ironiquement :

Ah ! la Postérité, personne fort honnête. Aura, j’en suis garant, bien autre chose en tête ; De pareils immortels y feront peu de bruit…

reprend :

L’Histoire nous attend…

Raynouard lui réplique :

…Et l’oubli vous poursuit !…

, malgré l’insuccès de ses premières recherches, persiste à ne pas éteindre sa lanterne. Il va jusqu’à offrir le fauteuil de Lemontey au Pauvre du Pont des Arts — qui le refuse en disant :

Je suis pauvre, il est vrai, mais j’ai des sentiments.

L’Académie, malade de cet abandon, et aussi probablement du régime auquel l’a soumise son médecin, , est sur le point d’expirer. Les billets de faire part sont prêts :

à monsieur

Comme à l’existence éternelle Rien ici-bas ne doit viser. Vous êtes prié d’excuser La triste mort d’une immortelle : À Montrouge, lieu de son choix. Repose notre Académie, Si l’on repose, toutefois. Quand on n’a rien fait de sa vie.

De Profundis.

Cependant elle se ranime peu à peu en apprenant qu’on vient de trouver un remplaçant à Lemontey, et que ce remplaçant est l’abbé Féletz ; et, pour l’achever de guérir, le docteur Pariset la fait conduire — aux Incurables.

Ce n’est pas là une comédie proprement dite ; ce n’est pas là non plus une satire : Gérard de Nerval n’avait en lui ni le tempérament d’Archiloque, ni celui de Molière. Sa voie était ailleurs. Toutefois, un mot restera de cette tentative, le verbe s’enducailler, et je connais beaucoup de comédies qui n’en pourraient pas dire autant, parce que, au lieu d’enrichir la langue, elles l’ont appauvrie — en la déshonorant.

À peu près à la même époque, Gérard faisait paraître sa belle traduction du Faust que Goethe proclamait « un prodige de style. »

Avec un pareil brevet, signé d’une pareille main, on sort aisément de la foule. Gérard Labrunie venait de faire consacrer son nom de Gérard de Nerval, non pour le gros du public, mais pour cette fraction choisie qui accueille avec tant de joie et d’empressement les gloires nouvelles, — au risque de s’en repentir plus tard, quand, l’une de ces gloires ne tient pas les promesses de son début.

04

Vers 1835, nous retrouvons Gérard de Nerval dans une vieille maison de la vieille rue du Doyenné, tout au fond de la vieille place du Louvre, à l’endroit où est aujourd’hui le pavillon Mollien. — Il avait traduit Faust, il avait été appelé à collaborer au Mercure du bibliophile Jacob, en compagnie d’Alexandre Dumas, de Jules Janin, de Théophile Gautier : c’est dire qu’il vivait en plein romantisme et en pleine bohème littéraire, — une bohème dorée, s’il vous plaît, avec laquelle celle de Schaunard n’a que des rapports très-éloignés.

Cette vieille maison de la rue du Doyenné, voisine de l’hôtel célèbre où madame de Vivonne avait réuni tous les artistes et tous les beaux esprits de son temps, ils l’habitaient à neuf ou dix, peintres ou poètes : Célestin Nanteuil et Théophile Gautier, Lorentz et Arsène Houssaye, Édouard Ourliac et Camille Rogier, Alphonse Karr et Philippe Rousseau, Théodore Chassériau et Gérard de Nerval, Corot et Eugène de Stadler : des inconnus alors, des célébrités aujourd’hui, des oubliés peut-être demain. « Quels temps heureux ! On donnait des bals, des soupers, des fêtes costumées ; on jouait de vieilles comédies, où mademoiselle Plessy, étant encore débutante, ne dédaignait pas d’accepter un rôle, — celui de Béatrice dans Jodelet. »

C’est dans ce vieux salon du Doyenné, « restauré par les soins de tant de peintres, » et qui retentissait souvent des rimes galantes de tant de poëtes, des rires joyeux ou des folles chansons de tant de Cydalises, que Théophile Gautier composa ses Jeune France, et que Gérard de Nerval improvisa la Reine de Saba pour Jenny Colon, une étoile de l’Opéra-Comique à laquelle il avait trouvé une ressemblance étrange avec une jeune fille du Valois qu’il avait aimée quelques années auparavant.

Un soir, il était entré au théâtre où rayonnait son « étoile ; » il avait été frappé de cette ressemblance extraordinaire, et, le lendemain et les jours suivants, il était revenu se repaître de cette chimère ; c’était pour s’en rapprocher davantage qu’il avait songé à écrire, en collaboration avec Dumas, un opéra, la Reine de Suba, dont Meyerbeer avait promis d’écrire la musique.

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