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FIRMIN,
OU
HISTOIRE
01
Je deviens le secrétaire d’un nouveau riche. Je gagne sa confiance et en même-temps celle de sa maîtresse.
epuis quelque temps j’étais occupé de ce projet, lorsqu’un jour un grand flandrin de laquais vint, de la part d’un de mes voisins, m’inviter à descendre chez lui. Mon maître s’intéresse à vous, me dit ce domestique, il connaît une partie de vos malheurs, il veut les réparer ; je vous conseille de le ménager, sa bienveillance peut vous devenir utile ; il est obligeant par caractère, son intention est de vous tirer de la misère, il désire vous voir, vous parler ; si je puis vous annoncer.
Toute singulière que me parut cette manière d’obliger, je promis de descendre, et d’aller remercier M. de… de l’intérêt qu’il daignait prendre à moi. Ce monsieur de… était un de ces gens qui, à l’instar des nouveaux parvenus, veulent singer les usages des riches. Celui-ci imitait d’une manière grotesque, leurs tons, leurs airs et leur suffisance ; il copiait jusqu’à leurs ridicules ; il voulait à toute force leur ressembler en tous points, et comme eux il avait la manie de vouloir passer dans le public pour un homme bon, humain, sensible et généreux ; aussi avait-il le soin de publier par-tout qu’il employait sa fortune à secourir les malheureux. Y a-t-il long-temps que vous connaissez cet original, me demanda un ami qui se trouvait alors chez moi ? Depuis que je loge ici, lui répondis-je ; cette maison ressemble à une colonie dont chaque locataire forme une peuplade séparée, et vous savez qu’à Paris l’on connaît à peine les voisins qui demeurent sur le même quarré que le sien ; au rez-de-chaussée est un bal public, au premier un agioteur, au second une fille entretenue, au troisième une abbesse de couvent réformé, au quatrième un journaliste, au cinquième un rentier ; et moi en ma qualité d’auteur, j’occupe les mansardes ; tandis que l’on danse en bas, je réfléchis en haut sur la bisarrerie de la fortune ; tandis que l’agioteur du premier dissipe ses trésors avec la courtisane du second, l’abbesse du troisième implore l’indulgence de la divinité en faveur des coupables mortels qui la méconnaissent ; ce nouveau qui me fait demander, veut sans doute me faire servir à sa vanité, il me destine peut-être à augmenter sa suite ; n’importe, je vais le voir, je vous rendrai compte de notre entrevue.
Je descendis donc chez M. de… je le trouvai aux prises avec un domestique qui venait de casser un vase de porcelaine. Excusez, me dit-il, l’emportement où vous me voyez ; cet imbécille vient de me briser un vase précieux qui m’avait été envoyé directement du Japon ; ces gens sont si mal adroits que quand ils ont quelque chose à casser, ils choisissent de préférence les objets les plus précieux ; on est bien à plaindre de ne pouvoir se passer de cette sotte engeance. Asseyez-vous, ajouta-t-il, je veux causer avec vous ; vous savez que je m’intéresse à votre sort, je veux vous être utile. Ici M. de… me fit une longue énumération de ses biens, de ses richesses, et du grand nombre d’infortunés qu’il soutenait. Il appuya principalement sur ses vertus, sur son cœur, qu’il disait être excellent, et sur la réputation qu’il avait acquise d’être l’homme du monde le plus obligeant. Croiriez-vous, continua-t-il, que j’ai dix domestiques chez moi, sans compter mon cocher et mon maître d’hôtel, sans en avoir un besoin absolu ; et cela seulement pour avoir le plaisir de secourir des . Je n’ai pas encore de secrétaire, si vous voulez m’en servir, je vous offre cent louis et la table.
Cette proposition était trop avantageuse pour n’être pas acceptée ; d’ailleurs mon épouse portait dans son sein le gage de notre amour, sa position allait exiger de nouveaux soins ; je n’avais point à balancer, et sans hésiter je me disposai dès le jour même à prendre possession de mon emploi ; mes fonctions n’étaient pas très-étendues, il s’agissait particulièrement d’écrire des billets galans, ou de faire des couplets amoureux pour les maîtresses de M. de… Quoiqu’il soit un peu difficile d’exprimer ce qu’on ne ressent pas, je m’en acquittai toujours à son grand contentement ; mais hélas ! ce talent qui dans le principe avait été la cause de mon changement de position, finit par devenir pour moi la source de désagrémens nouveaux !
Parmi les belles favorites de cet enfant chéri de Plutus, Coralie se faisait remarquer autant par son excessive coquetterie, que par le piquant de ses charmes ; elle possédait à fond le grand art de se faire valoir et désirer à propos ; elle savait réveiller à temps l’amour de ses amans, et les enchaîner à son char à l’instant même où ils étaient disposés à rompre leurs chaînes ; c’était ce raffinement qui captivait M. de… Coralie le menait comme un véritable enfant ; elle le faisait servir à ses jouets, à ses caprices ; elle lui faisait supporter ses humeurs, et se faisait un mérite de l’empire absolu qu’elle exerçait sur son cœur. Lui-même en était d’autant plus esclave, qu’il s’imaginait reconnaître en elle l’usage et le bon ton de la société, dont il n’avait qu’une idée très-imparfaite. Ses chevaux, ses domestiques n’avaient pu lui donner cette politesse et ce vernis que l’on ne doit qu’à l’éducation ; il essayait envain de copier les airs du grand monde, il n’en saisissait que les ridicules ; aussi prenait-il l’effronterie de Coralie pour de l’aisance, et son jargon pour de l’esprit. Elle était à ses yeux une femme accomplie ; il se trouvait encore trop heureux de payer des plus grands sacrifices ses moindres faveurs, et je lui devins cher par la seule raison que je lui devenais utile ; il me trouvait assez d’esprit pour nous deux, et toutes les fois qu’il voulait instruire Coralie de ses sentimens, il avait aussi-tôt recours à la plume de son interprète.
Ce M. de… était un de ces gens parvenus qui ne doivent leur avancement qu’à l’intrigue et à la cabale. Il n’avait rien négligé pour sortir de l’obscurité dans laquelle le sort semblait l’avoir condamné pour toujours. Les hasards lui avaient, comme à tant d’autres, fourni les moyens de s’enrichir ; et, à la faveur des ténèbres épaisses qui couvrirent les premières années de la révolution, il était parvenu à ce d’opulence qui surprend, mais qui n’en impose jamais. Dans les premiers temps, encore tout d’un changement qu’il n’avait point lieu d’espérer, il avait conservé ce caractère de bonhommie qui peut-être eût rendu ses ridicules plus supportables ; mais lorsque la fortune l’eut comblé de tous ses dons à la fois, alors son impudence avait augmenté en proportion de ses richesses ; il était devenu méchant, fier, arrogant, dur pour le pauvre, et insensible aux peines des autres. Égoïste à l’excès, il ne savait plus compatir aux maux qu’il n’éprouvait pas. Grossier, sot, ignorant comme la plupart de ses semblables, il osait croire que le reste des hommes était uniquement fait pour l’encenser. Son physique en outre répondait à son moral, et certainement un pareil personnage ne pouvait captiver une femme décidément coquette, et qui se faisait un mérite de son inconstance naturelle. Ce n’était qu’à force d’or qu’il la retenait, et ses trésors étaient les seuls liens qu’il employait ; plus il donnait, plus on exigeait, et l’amour-propre faisait tous les frais d’une aussi peu assortie. Tant d’opulence devait nécessairement apporter un dérangement dans sa fortune. Coralie s’en apperçut, et dès ce moment elle n’observa plus qu’avec peine les égards et les ménagemens dictés naguères par l’intérêt et la nécessité. Mon arrivée dans la maison fut le signal de la désunion, quoique bien involontairement. Cette belle s’avisa de faire une remarque particulière en ma faveur. Elle s’imagina trouver en moi certaines qualités qu’elle cherchait envain dans M. de… Cette Laïs, à force de recevoir des billets d’amour, écrits de ma main, finit par s’accoutumer insensiblement avec l’idée qu’ils lui étaient adressés par moi-même, et qu’ils étaient l’expression de mon cœur. Elle me voyait chaque jour avec une nouvelle complaisance. Chaque jour le de devenir la tourmentait avec force ; il ne lui manquait plus pour cela que l’occasion, elle se présenta bientôt. L’homme est si faible lorsqu’il a pour adversaire une jolie femme, que fort souvent avec les plus belles résolutions possibles, il devient ingrat, criminel, et même quelquefois il s’attire, par sa faute, les malheurs dont il accuse l’injustice du sort, et ce fut à mes dépens que je fis l’épreuve de cette sentimentale vérité.
02
Ma vertu échoue contre la morale d’une . Je ingrat, criminel ; j’oublie jusqu’à Sophie.
n matin que M. de… se trouvait retenu chez lui par une légère indisposition, je me rendis de sa part chez Coralie pour la prévenir du motif qui l’empêchait de sortir. Elle était encore au lit lorsque je me fis annoncer. Le petit jour qui régnait dans l’alcove faisait ressortir tous les charmes dont la nature l’avait pourvue. Elle était dans un désordre vraiment piquant, et paraissait jouir des douceurs du sommeil. Dans la crainte de troubler son repos, je voulus m’éloigner ; mais alors se réveillant fort à propos, et me rappellant au moment où je voulais me retirer, elle me railla sur ma modestie et sur ma belle retenue ; ensuite elle me fit asseoir auprès de son lit, et fit mouvoir tous les ressorts de la coquetterie ; mais ses moyens de séduction eussent échoué contre ma rigidité, si elle n’en eût déployé de plus puissans ; en effet, je ne voulais point trahir les droits de la , ni ceux de l’amour. D’ailleurs j’avais des obligations à M. de… La seule idée de tromper la confiance de mon bienfaiteur m’eût fait rougir, et j’eusse regardé cela comme un crime impardonnable. Coralie, qui s’en apperçut, s’imagina lever ces scrupules en m’avouant l’impression que j’avais fait sur son cœur. Elle accompagna cet aveu de gestes expressifs ; mais semblable à un nouveau Caton je fus pendant long-temps inflexible ; j’opposai à ses moyens de séduction, mes devoirs, mes principes et les égards que je devais à M. À cette réponse Coralie partit d’un grand éclat de rire. « — Quoi ? me dit-elle, après m’avoir persiflé de nouveau sur ma fausse délicatesse, vous faites consister la vertu à balancer entre les d’une jolie femme, et les remords d’avoir fait un prétendu attentat aux loix de la reconnaissance ! vous faites consister l’honneur à respecter les droits d’un homme à qui vous croyez avoir des obligations ! en vérité cette belle retenue est digne d’un nouveau Celadon tel que vous ; et même vous ne mériteriez pas que je prisse la peine de vous ouvrir les yeux ; cependant comme j’ai résolu de me charger de votre instruction, je veux bien vous désabuser et vous tirer de votre aveuglement ; mais songez que je veux trouver en vous un élève docile, et qu’il faut choisir entre ma confiance, ou ma haine et mon indignation ; , et sur-tout pas d’observations.
» Pour qu’une femme à Paris soit accomplie, il faut qu’elle sache fouler aux pieds les préjugés, et secouer le joug établi par des usages aussi sots que ridicules ; sa réputation n’est qu’une vraie chimère, et heureuse celle qui a le bon esprit de s’élever au-dessus de la critique et de l’envie ; il y aurait de l’injustice à croire qu’une jolie femme, qui est le chef-d’œuvre de la divinité, doive être la propriété d’un seul ; et parce qu’un homme est riche, ou que l’ordre social lui aura donné sur elle une autorité aussi monstrueuse qu’arbitraire, faut-il pour cela qu’elle renonce pour jamais au bonheur et à tous les plaisirs ? parce qu’un homme aura su se procurer des droits sur son cœur ou sa personne, faut-il pour cela qu’il appésantisse sur elle tout le poids de son injuste autorité ? en un mot, parce qu’il lui aura plû de lui donner le titre d’époux ou d’amant, faut-il la condamner pour toujours aux regrets et à la tristesse ? l’inconstance fait le charme de la vie ; le changement est une double existence ; quiconque se pique d’une belle fidélité ne saurait connaître les véritables jouissances ; celles que l’on se procure dans l’ombre du mystère, ont un mérite de plus ; du fruit dérobé dans un jardin voisin a plus de goût, plus de saveur que celui que l’on peut cueillir librement ; il en est de même des faveurs de l’amour, lorsqu’elles sont prohibées elles en paraissent plus piquantes ; et la plupart de nos dames, pour embellir la société, ont pris le sage parti de renoncer à une austérité déplacée et mal entendue ; quand un homme s’avise de devenir épris de nos attraits, n’y pas de à l’en laisser jouir paisiblement ? n’y pas de l’amour-propre et de l’égoïsme de sa part à prétendre en être le seul et unique possesseur ? si tous les hommes s’entendaient bien, et qu’ils voulussent se contenter d’un simple caprice, ne seraient-ils pas heureux chacun leur tour ? leur bonheur, en se représentant plus souvent, n’aurait-il pas à chaque fois le mérite piquant de la nouveauté ? enfin, la société elle-même n’y gagnerait-elle pas en rendant les égards plus nécessaires et les services plus communs ? Croyez-moi, ajouta-t-elle, celui qui ne sait pas jouir de la vie, celui qui est assez borné pour être l’esclave des sots préjugés, est le seul à plaindre ; la loi naturelle n’est-elle pas cent fois plus douce, plus agréable que celle établie par des coutumes ridicules, des usages barbares ? Aussi l’amabilité n’existe-t-elle que parmi une certaine classe de nos belles ; ce n’est que dans leur cercle que l’on trouve le véritable essaim des plaisirs ; l’autre classe qui critique celle-ci, n’est-elle pas aussi blâmable aux yeux du philosophe et de l’être pensant ? les femmes mariées frondent sans ménagement les femmes entretenues ; et la différence qui les sépare, est-elle donc si grande ? Quoi ! parce que les liens qui les assujettissent sont reconnus plus solides et plus valables que ceux d’une simple convention, il faudra pour cela mépriser les engagemens qui sont libres, , et établis sur la volonté bien prononcée des deux parties ? Parmi nous la liberté fait le charme de nos liaisons, et si la nécessité nous oblige par fois d’agréer les hommages de certains individus qui n’ont que leurs richesses pour tout mérite, nous savons nous procurer quelques dédomagemens par des infidélités qui deviennent alors excusables ; vous savez que rarement on aime celui qui n’est pas aimable, et lorsque nous nous abandonnons aux recherches d’un favori de la fortune, ce sont ses biens seuls qui forment l’objet de notre culte ou de notre adoration ; et comme nos cœurs ne sont pas plus exempts que d’autres des faiblesses humaines, il est bien juste que nous cherchions à nous dédomager des sacrifices et des privations que la raison nous impose. »
Ces captieux raisonnemens n’eussent point été encore suffisans pour me convaincre entièrement, mais Coralie accompagna sa morale de moyens de séduction si puissans, qu’il fut impossible au trop faible secrétaire de se maîtriser plus long-temps ; un bras blanc comme l’ivoire, en se passant autour de mon col, précipita ma chûte… Je devins ingrat, criminel ; et dans le délire de mes sens j’oubliai les bienfaits de M. de… J’oubliai, dans mon délire, jusqu’à l’amour de Sophie… Mais il était décidé que le châtiment allait suivre de près la faute ; il était dit que je serais puni le jour même de mon ingratitude, et que l’aimable Sophie serait complettement vengée.
03
Je perds mon emploi. Coralie perd son mondor ; ce dernier est remplacé par un agioteur.
a jalousie est un sentiment naturel à l’homme, et l’œil d’un jaloux est plus clairvoyant que tout autre. M. de… s’était apperçu depuis quelque temps de la préférence marquée que me donnait Coralie ; comme il ne m’avait absolument chargé que de sa correspondance, et rien de plus, il n’envisagea l’avenir que d’un très-mauvais œil. D’ailleurs, tout individu renonce difficilement à sa propriété, et l’homme le moins policé ne souffre qu’avec peine que l’on anticipe sur ses droits. Son indisposition n’était qu’une feinte dont il s’était servi pour s’assurer de la vérité. C’était lui-même qui m’avait envoyé annoncer sa maladie ; mais suivant presque mes pas, il était arrivé au moment où la vertu expirante combattait encore contre le repentir et les remords. Cette arrivée subite, au lieu de déconcerter Coralie, n’avait servi au contraire qu’à fournir une nouvelle matière à sa gaieté. Elle avoua franchement son infidélité à M. de… tout en se plaignant de la conduite d’un jaloux qui s’avise de pénétrer dans l’appartement de sa maîtresse sans se faire annoncer. En vérité, lui dit-elle, on n’a jamais vu des procédés aussi gauches ni aussi mal-adroits. Un homme qui n’a rien, absolument rien pour plaire, que l’on veut bien supporter par fois, en faveur de ses manières généreuses, qui doit s’estimer encore très-heureux d’obtenir, de temps à autres, des faveurs auxquelles il n’a point droit de prétendre ; un tel homme enfin doit-il s’étonner de subir le sort qui souvent est réservé à des gens qui, en conscience, le méritent moins que lui ? Aussi quelle étrange folie de vouloir être à l’abri du sort commun, au moment où la des humains s’amuse aux dépens de l’autre moitié ! Allez, mon cher, continua-t-elle, sachez qu’en pareil cas un homme prudent ne dit mot, et qu’il doit bien se garder de murmurer contre l’ordre des destins. »
On doit bien présumer que M. de… indigné de la conduite d’une femme qui avait dissipé les trois-quarts de sa fortune, se retira furieux, et en jurant bien d’oublier pour jamais celle qui si mal son amour, ainsi que l’ingrat secrétaire qui avait outre-passé ses fonctions. Lorsqu’il fut parti, je blâmai Coralie de sa sortie inconsidérée, et je lui témoignai mes regrets sur la perte qu’elle venait de faire. « Rassurez-vous, me dit-elle en riant, elle est déjà réparée ; cet original est déjà remplacé : si même vous voulez voir son successeur, je puis vous procurer ce plaisir. Depuis deux mois il attend mes ordres, et je vois qu’il est temps de le faire venir. Il m’a déjà fait offrir sa personne et sa fortune, qui certes en vaut la peine. Il m’a fait dire en outre qu’il mourait d’amour pour moi ; voici l’occasion de finir son douloureux martyr. C’est un homme dont les ressources sont immenses, et qui a plus de peine à les dissiper qu’il n’en a eu à les gagner. La chronique l’accuse même d’avoir jadis été simple coëffeur, et de n’avoir acquis depuis ses grands biens que par des voies peu délicates ; mais comme les moyens dont il s’est servi pour enchaîner la fortune, m’importent fort peu, je trouve qu’un pareil amant me convient sous tous les rapports. Il m’offre pour hôtel celui d’un ci-devant prince, dont il vient de faire l’acquisition, et je sens la nécessité de fixer sur lui mon choix ; car la perspective qui me flatte aujourd’hui pourrait n’être pas de longue durée : vous savez que les fortunes actuelles ne sont pas des plus solides, et le gouvernement pourrait fort bien s’aviser de reprendre un bien sur il a quelques droits ; , voici le cas de se décider. Je vais faire prier mon nouveau mondor de rendre à l’instant chez moi, je veux que vous soyez témoin de notre entrevue ; restez ici, vous passerez pour mon frère. »
Quoique je fusse bien décidé à ne pas jouer, auprès de cette Laïs, un rôle dont j’eusse rougir, je consentis, par curiosité, à attendre la visite du personnage dont j’étais flatté de contempler les ridicules. En effet, on annonça bientôt M. B… et je vis paraître un jeune fat, tout bouffi d’impudence et couvert de bijoux. « Belle dame, dit-il, en entrant, à Coralie, vous voyez en moi l’homme le plus amoureux que la France ait produit depuis un siècle ; vos charmes fait sur mon cœur une blessure si profonde, que les temps ne pourront jamais la guérir. » À ce compliment flatteur, il s’empara d’une main plus blanche que la neige, et que l’on abandonna sans difficulté. Le marché fut bientôt conclu, et malgré ma présence on convint des conditions pour les sceller ; M. B… débuta par faire cadeau de la voiture qui l’avait amené ; c’était un phaéton à quatre roues, en forme de conque marine, traîné par deux superbes chevaux gris , qui, à eux seuls, avaient coûté trois fois plus qu’il n’eût fallu pour soutenir, pendant un an, l’existence de dix familles. Ce premier présent fut accompagné d’un écrin de diamans magnifiques, et depuis cette première entrevue, chaque jour fut marqué par autant de cadeaux, qui tous avaient autant de prix les uns que les autres. Pour satisfaire son amour-propre, elle avait exigé de plus une maison montée, un domestique nombreux et des équipages brillans ; la parure la plus riche et la plus recherchée était celle que cette superbe Éphyrée adoptait de préférence. M. B… sacrifiait des sommes immenses pour satisfaire ses moindres caprices, et cependant il n’eût pas donné un seul écu pour se procurer le plaisir de faire une bonne action ; égoïste au suprême degré, et dur comme la plupart de ses semblables, il eût regardé comme au-dessous de lui de soulager l’humanité souffrante.
Tel était l’homme qui succéda à M. de… auprès de Coralie. Cette femme me parut si méprisable, que je pris congé d’elle en me promettant bien d’éviter désormais le pouvoir de ses charmes ; d’ailleurs je n’eusse pas tardé à éprouver le même sort. Effectivement il est rare que ces sortes de femmes conservent long-temps le même objet de leurs affections. Le changement a un prix trop grand à leurs yeux, pour donner à leurs caprices une durée trop longue, et j’en ai connu qui faisaient consister leur gloire à ranger, sur leurs tablettes, autant d’amans qu’elles pouvaient compter de jours dans l’année. D’ailleurs je n’avais plus le mérite de la nouveauté, et certes je n’aurais pu me flatter de conserver long-temps les bonnes grâces d’une pareille femme. Ce fut un de ses jockeis qui me remplaça auprès d’elle. M. B… s’apperçut de leur intelligence, mais il eut soin de fermer les yeux. Il était trop philosophe pour s’en plaindre. D’ailleurs il n’avait une que pour servir son orgueil et sa vanité, et pourvu qu’elle étalât aux yeux de la multitude un luxe insolent, ses étaient satisfaits. On la voyait journellement parcourir les bals et les spectacles, vêtue en Diane, et couverte de diamans depuis les pieds jusqu’à la tête ; elle affichait hautement le scandale avec d’autres femmes de sa suite, et insultait à la misère publique par son opulence effrénée. De son côté, son digne amant versait l’or à grands flots pour satisfaire ses goûts et ses caprices. Il avait toujours table ouverte pour les lâches parasites dont il était entouré, et qui, chaque jour, venaient encenser son ridicule amour-propre. Cette classe de gens qu’il appellait ses amis, était nécessaire à son bonheur. Il avait en outre, à l’exemple des anciens riches, une salle de spectacle, une autre de concert, un cabinet d’histoire naturelle, et sur-tout une bibliothèque bien choisie. Dieu sait l’emploi qu’il en faisait ! il avait le soin de l’augmenter tous les jours de livres nouveaux, sans pouvoir se décider à en retrancher celui dans lequel il avait appris à lire ; celui qui avait fait sa fortune, l’admirable Barême fut le seul extrait, chassé et jetté impitoyablement dans un coin poudreux. Quelle ingratitude !
04
Je fais la d’un journaliste. Il veut m’associer à ses nobles travaux. Je le refuse. On verra pourquoi.
e fis à ma chère Sophie l’aveu de tous ces détails, avec une franchise qui lui fit plaisir. Elle me pardonna ma liaison avec Coralie, d’autant plus volontiers qu’elle savait bien que le cœur n’y avait eu aucune part. Cependant ce revers de fortune me replongea de nouveau dans la détresse. Toutes mes sources étaient épuisées. Je de mon grenier sur les moyens de réparer cette disgrâce ; envain je me creusais la tête pour me frayer un chemin à la fortune, cette fortune fugitive s’échappait toujours, et s’évanouissait au moment où je croyais la saisir.
Au-dessous de nous demeurait un journaliste, dont l’existence n’était point très-heureuse, mais qui pourtant vivait avec le produit de son travail. Les malheureux s’entendent, se rapprochent, se lient plus facilement que les gens riches ; la détresse resserre les nœuds de l’amitié, et je fis connaissance facilement avec mon voisin ; ce jeune homme avait, comme moi, passé par toutes les étamines de la fortune ; il savait supporter ses rigueurs avec résignation ; et même au milieu de la misère, il conservait ce caractère de gaieté vraiment digne d’un philosophe ; il savait se conformer aux circonstances et voir tout du bon côté, et c’était sans plainte comme sans aigreur, qu’il supportait tous les maux attachés à la pauvre humanité.
Vous me ressemblez, me dit-il un jour, vous n’êtes point heureux, je n’en suis point surpris, c’est en général le sort des gens de lettres ; ils végètent presque tous, à moins que leurs talens éminens, ou leur supériorité bien reconnue, ne fixent l’attention du gouvernement. Si vous voulez risquer les avantages comme les désagrémens de mon état, je vous offre de le partager avec vous ; sans être lucratif, du moins il peut faire vivre ; les fonctions d’un rédacteur de journal ne sont point très-difficultueuses ; l’esprit qu’il déploye est souvent un esprit d’emprunt ; les trois-quarts du temps sa feuille n’est remplie que de productions étrangères ; une foule de gens se disputent le plaisir de lui préparer sa besogne ; et comme on l’a fort bien dit, un journaliste ressemble à l’homme aux petits crochets qui ramasse de tous les côtés ce qu’il peut attraper ; un journal est le dépôt des idées bonnes ou mauvaises des beaux esprits du jour, et de tous ceux qui ont la manie de vouloir émettre leur opinion ; pourvu que le rédacteur suive, de point en point, le chemin qui lui est frayé par ordre supérieur, ou par une politique émanée de l’autorité suprême, alors ses fonctions sont faciles à remplir ; qu’il ne s’avise pas de vouloir fronder ouvertement les abus, ou sortir des bornes qui lui sont prescrites, il peut couler une existence assez tranquille ; sans les limites étroites qui lui sont imposées, il pourrait même jouer un rôle important ; car c’est à lui qu’appartient le droit de réfléchir le mérite, ainsi que les erreurs des gouvernans : c’est lui qui révèle les secrets de toutes les cours, qui rend compte des ressorts politiques qui les font agir, qui transporte sur les aîles de la renommée les nouvelles les plus intéressantes ; en un mot, c’est lui qui est l’écho de tous les grands évènemens ; il voit à ses pieds les héros et les souverains ; il fait pencher à son gré l’opinion publique en faveur de tel ou tel. L’auteur qui débute, le comédien qui le fait valoir, jusqu’au parterre qui le siffle, tous sont sous sa verge de fer ; le journaliste enfin étend ses droits sur toutes les classes de la société, et sans certain voyage qu’il est journellement exposé à faire, son état serait, sans contredit, un des plus beaux et des plus honorables.
Sans ce petit inconvénient j’eusse peut-être accepté cette proposition, mais l’idée du voyage de long cours n’était nullement de mon goût. Je préférai mon grenier à la perspective brillante qui m’était offerte. Je remerciai mon charitable voisin, et je me disposai à reprendre l’ingrat métier d’auteur jusqu’à ce que le ciel nous fournit d’autres ressources. Sophie travaillait toujours à sa broderie, et moi je continuais de faire des romans. Quand j’avais trouvé un dénouement heureux, aussi-tôt je
de le lire à ma compagne, qui ne cessait de m’encourager par ses tendres caresses. Je travaillais jour et nuit, et lorsque j’avais achevé un ouvrage, je courais le vendre, et aussi-tôt je m’empressais de rapporter à ma chère Sophie le produit de mon travail. Elle était sur le point d’accoucher, et quoique notre position ne fût pas très-heureuse, j’attendais avec joie le moment qui devait me rendre père. J’avais le soin de l’étourdir sur sa situation, et je lui procurais le plus d’agrémens que je pouvais.
05
Je me lie avec un rentier qui voulait faire un voyage dans l’autre monde ; je lui porte des secours et j’obtiens sa confiance.
our nous délasser de nos travaux nous allions tous les soirs nous promener dans les jardins les plus éloignés. Celui des Plantes était celui où Sophie se plaisait davantage ; étant le plus isolé, il était aussi celui qui avait le plus de rapport avec nos goûts. Un jour entr’autres nous consacrâmes toute notre soirée à contempler les curiosités de ce jardin qui, à juste titre, passe pour un des plus beaux de l’Europe ; nous admirâmes le soin avec lequel il était entretenu, et nous rendîmes justice aux précautions prises par le gouvernement pour le préserver des outrages qu’une certaine classe du peuple avait faits depuis la révolution aux arts, aux chefs-d’œuvres, et aux divers monumens publics. Les instants que nous employâmes à parcourir ces beaux lieux, nous parurent si courts, que la brune nous surprit avant d’avoir eu le temps de satisfaire notre curiosité. La nuit seule parvint à nous distraire de l’espèce d’admiration dans laquelle nous étions plongés ; et déjà nous nous à la retraite, lorsqu’un bruit sourd, semblable à un coup de feu, vint frapper nos oreilles. Nous crûmes même avoir apperçu à travers l’obscurité, la clarté de la flamme. , nous vîmes courir au moment même quelques personnes qui se trouvaient par hasard dans la partie la plus reculée du jardin. Nous courûmes comme les autres pour nous instruire de la cause du bruit que nous avions entendu. En arrivant, nous vîmes un homme couché par terre et baigné dans son sang. On essayait de le relever en attendant le secours qu’on avait envoyé chercher. À ses côtés était un pistolet d’arçon, dont le canon était crevé, et cette arme ne laissait point de doute sur l’intention du blessé ; il était facile de voir que ce malheureux, poussé par quelqu’acte de désespoir, avait pris le parti de se donner la mort. Heureusement il avait manqué son coup, la blessure n’était point mortelle, le pistolet, chargé jusqu’à la bouche, avait crevé dans sa main, et les éclats du canon lui avaient fracassé le visage, sans cependant lui faire de plaies dangereuses. Son costume était celui de l’indigence, et ses traits, quoique défigurés, n’annonçaient point un homme ordinaire. Au nom de dieu, s’écria-t-il en rouvrant les yeux, cachez-lui, cachez-lui, elle en mourrait de chagrins… Cette exclamation à laquelle les spectateurs ne pouvaient rien comprendre, nous parut être l’effet d’une imagination exaltée. En effet, ce misérable prononça quelques phrases sans ordre et sans suite, auxquelles il fut impossible de rien comprendre, sinon qu’il laissait une femme et des enfans dans la plus affreuse détresse. La force armée arriva plutôt que le chirurgien, et si le blessé eût eu un prompt besoin de lui, nous eussions eu le desagrément de le voir expirer dans nos bras avant même qu’on eût songé à lui porter des secours. La garde en arrivant s’obstina à trouver un coupable. On eut beau assurer au commandant du poste qu’il n’en existait point d’autres que la victime, cet homme qui était un sergent de grenadiers, persista à vouloir arrêter parmi nous un assassin ; j’ai vu même le moment où il allait s’emporter et se répandre en injures contre le blessé pour le forcer de dénoncer le criminel. Ce ne fut qu’après bien des débats qu’il se décida à le faire conduire chez le commissaire de police de la section. Je fus forcé de m’y rendre comme témoin, et quoique mon rapport fût parfaitement inutile, je déposai comme les autres le peu que je savais d’un évènement aussi malheureux. Le commissaire peu satisfait de notre témoignage, se disposait à nous arrêter provisoirement, lorsque l’on trouva dans la poche du blessé, une lettre qui détruisit tous les soupçons. Dans cet écrit, ce malheureux invitait la justice à ne faire aucunes recherches ni poursuites, en assurant qu’il était le seul auteur de sa mort, que cet acte de désespoir provenait de sa misère et de ses longs chagrins ; il terminait sa lettre par recommander sa femme et ses enfans à la pitié des ames humaines et charitables qui seraient à portée de leur être utiles.
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