Read here

Dialogues tristes

Octave Mirbeau · 1890 · Free in the US

38,703 words · about 2 h 43 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1890 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Dialogues_tristes&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Octave Mirbeau
Language
French
Published
1890
Length
38,703 words · about 2 h 43 min
Sections
27 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (27)
  1. Front matter under 1 min
  2. Le Pauvre pêcheur about 6 min
  3. Le Poitrinaire about 7 min
  4. Les Deux Amants about 8 min
  5. Interview about 7 min
  6. Consultation about 8 min
  7. Une lecture about 6 min
  8. Ça les embête ! about 6 min
  9. Les Scrupules de M. Hector Pessard about 5 min
  10. Sur la route about 7 min
  11. Autour de la colonne about 5 min
  12. La Nuit d’avril about 7 min
  13. « L’Intruse » à Nanterre about 6 min
  14. Chez les fous about 7 min
  15. Esthétique théâtrale about 7 min
  16. Tous patriotes about 7 min
  17. En route about 7 min
  18. Nos domestiques about 5 min
  19. Paternité about 7 min
  20. Le Mal moderne about 8 min
  21. Fructidor about 6 min
  22. Dans la luzerne about 5 min
  23. La Grande Voix de la presse about 5 min
  24. Sur la berge about 6 min
  25. Profil d’explorateur about 5 min
  26. L’Épidémie about 6 min
  27. La Guerre et l’Homme about 4 min

Continue:

Front matter

Les Dialogues tristes comportent vingt-cinq dialogues et un monologue, publiés dans L’Écho de Paris entre septembre 1890 et août 1892 :

Le Pauvre pêcheur

L’intérieur misérable d’un bateau de pêcheur amarré sur le fleuve, contre la berge. Il fait sombre ; il fait froid. Une lueur très pâle, une lueur sourde de nuit sans lune entre par deux petites lucarnes, éclaire vaguement, çà et là, la pièce basse, remplie de pesantes ténèbres. Près d’un poêle sans feu, la mère est assise sur un escabeau et allaite un nouveau né. Une grande fille de quinze ans est couchée sur un matelas fait de guenilles entassées. Six enfants grouillent dans l’ombre. Les uns pleurent et se plaignent ; les autres dorment. Au dehors, le vent siffle et secoue les plaques de zinc dont est recouvert le toit du bateau. Le fleuve clapote. De temps en temps les trains de bateaux passent, le long de l’autre berge ; leurs machines gémissent et hurlent dans la nuit.

Quelle heure est-il ?

Je ne sais pas.

Il doit être tard !…

Je ne sais pas.

Voilà si longtemps déjà qu’il fait nuit ! Il me semble qu’il y a déjà plusieurs jours qu’il fait nuit… Il doit être tard… Est-ce qu’il pleut ?

Je ne sais pas… Je n’entends pas la pluie… Je n’entends que le vent.

Mon Dieu ! comme le vent est brutal contre notre pauvre bateau… Comme il le secoue !… Est-ce qu’il va pleuvoir ?

Je ne sais pas.

Parce qu’il y a des trous, là, et que le zinc ne tient plus… et que vous serez mouillés. Il fait si froid ! J’aimerais mieux être dans une maison de pierre.

Puisque personne ne voulait plus nous loger !…

Sans doute !… Sans doute !… C’est bien triste d’être pauvre… On ne vous donne plus rien !… On fait peur au monde !… (Un silence)… Il doit être tard… Il ne passe plus personne sur le chemin… Je n’entends plus personne, nulle part… il doit être tard (Un silence)… Et puis quand on n’a pas mangé, il semble qu’il est plus tard encore !… Amélie.

Quoi ?

Regarde S’il y a encore de la lumière aux fenêtres de .

Pourquoi faire ?

Pour savoir s’il est tard.

Je suis fatiguée… Je suis couchée… Ça n’avancera à rien.

Regarde tout de même.

Quel vent !… Non, il n’y a plus de lumières aux fenêtres de .

Il n’y a plus de lumières aux fenêtres de ?… Alors, il est très tard !… Amélie !

Eh bien ?

Regarde si les réverbères du pont sont éteints ?

Oui, les réverbères du pont sont éteints.

Les réverbères du pont sont éteints !… Alors, il est très tard… Amélie !

Quoi ?

Regarde si tu entends du bruit vers l’auberge du pont ?

Non, je n’entends pas de bruit vers l’auberge du pont !

Tu n’entends pas de bruit ?… Alors il est très, très tard… Regarde s’il pleut ?

Il y a de gros nuages noirs dans le ciel… Mais il ne pleut pas encore… Il y a trop de vent.

Vois-tu l’eau de la rivière ?

Oui, je vois l’eau…

Tu ne vois pas de barque sur l’eau ?

Non !

Je crois qu’il est tard… Je crois qu’il est plus tard qu’hier…

Oui, je crois qu’il est plus tard.

(Un silence)

Où es-tu ?… Je ne te vois plus…

Je suis couchée… J’ai tant marché aujourd’hui !

Le père ne rentre pas… Il tarde bien à rentrer…

Il doit être saoul, encore.

Sais-tu si Hubert est rentré ?

Oui, Hubert est rentré.

Sais-tu s’il a du poisson ?

Je ne sais pas… Mais il n’y a plus de poisson… personne ne prend plus de poisson !

Ah ! le père tarde trop… Il est peut-être arrivé un malheur !

Quel malheur ?… Tu dis ça tous les jours !… Ah oui, un malheur !… Il est saoul… Et il nous battra en rentrant.

Dieu veuille qu’il vienne avec du poisson !… Parce qu’il ne nous battra pas…

Du poisson !… Il n’y a plus de poisson !… Voilà plus de quinze jours qu’il n’y a plus de poisson.

J’ai peur qu’il ne soit arrivé un malheur !

Ça vaudrait peut-être mieux qu’il soit arrivé un malheur !

Ne dis pas ça ! Ne parle pas comme ça !… Et qui donc te nourrirait, mauvais enfant ?

Nous crevons de faim.

J’ai faim.

J’ai froid !

(Onze heures sonnent à l’église proche du village.)

Écoute… Onze heures !… C’est qu’il est saoul, alors !… Il se sera encore arrêté au barrage… Et il aura bu !… Mon Dieu !

(L’enfant crie et se débat dans ses bras. Elle le berce d’une chanson plaintive que le froid rend toute grelottante.)

J’ai faim.

J’ai froid !

Allons ! Dormez ! Jules, pourquoi ne dors-tu pas ?… Marie, veux-tu bien ne plus crier !… Dormez !… Do…o…ormez !… Dodo !… Faites dodo.

(Elle chantonne ainsi d’une voix tremblée jusqu’à ce que les petits soient apaisés. — Silence.)

Moi aussi, je vais dormir… Je n’en puis plus de fatigue.

Je n’ai plus de lait… Mes seins sont vides… Amélie !

Laisse-moi, je vais dormir…

Tu es sure que nous n’avons plus de pain ?

Non, il n’y a plus de pain…

Il n’y a plus de chandelle, non plus ?

Non, il n’y a plus de chandelle… Laisse-moi, je vais dormir…

Je n’aime pas beaucoup l’obscurité, quand ton père rentre… Il me semble que ça le rend encore plus colère… Amélie ! Alors il n’y a plus rien !

Non, il n’y a plus rien… Laisse-moi dormir.

C’est de ta faute aussi… Pourquoi n’as-tu rien rapporté aujourd’hui ?

On ne m’a rien donné… Tu sais bien qu’on ne me donne plus rien… On me chasse de partout… on me dit que je suis une voleuse… Il y a trop de pauvres maintenant sur les routes…

Et puis nous sommes trop pauvres !… Quand nous n’étions pas si pauvres, on nous donnait encore quelquefois… maintenant nous sommes trop pauvres… Écoute… Il me semble que j’ai entendu un bruit d’avirons près du bateau…

Mais non ! C’est le vent qui fait clapoter l’eau du fleuve. Ne me parle plus. Je voudrais dormir.

Je te dis que j’ai entendu un bruit d’avirons près du bateau.

Mais non ! C’est l’eau qui pousse le chaland contre le bateau.

(Un train de bateau passe… Le remorqueur siffle longuement, lugubrement…)

C’est le porteur 26… Je le reconnais à sa voix… Il remonte à Paris chargé de vin. Sais-tu si le père a emporté son tonneau !

Je ne sais pas.

Oui, je crois qu’il l’a emporté… S’il avait pris du poisson, il pourrait l’échanger contre du barda… (Le remorqueur a cessé de siffler… On n’entend plus que le halètement sourd de sa machine qui va s’évanouissant peu à peu, dans la nuit)… On boirait du barda… ça réchauffe… Ça trompe la faim… Ça rend moins triste… On est moins pauvre !… Amélie !… (Silence !)… Amélie !… (Silence !)… Elle dort !… Ils dorment tous… Je voudrais bien dormir moi aussi… Il me semble que le vent s’apaise… Le bateau craque moins fort… (Minuit sonne à l’église du village) minuit !… Il ne rentre pas !… Où est-il ?… que fait-il ?… Mon Dieu, que j’ai mal à l’estomac !… Ça me brûle !… ça me dévore !… Et s’il n’a pas de poisson ?… Oui, le vent s’est apaisé… On ne l’entend plus… Je voudrais de la lumière… quand ils dorment tous… Ça me fait peur… Amélie !… (Silence !)… Amélie… (Elle se lève, ouvre une des lucarnes et regarde au dehors). Le ciel est tout noir… Il n’y a plus de vent… il pleut… mais il pleut ! (La pluie résonne d’abord lente, puis accélérée, sur le toit du bateau)… Oh ! comme il pleut !… (Elle se penche en dehors). Je ne vois rien sur l’eau… Il n’y a pas de barque… (La pluie redouble. Elle referme la lucarne)… Mon Dieu ! Il pleut dans la chambre. (Des gouttes de pluie tombent du plafond sur le plancher.) Il pleut sur les petits, il pleut sur Amélie, il pleut sur moi… Oh ! comme ils vont être mouillés… (Elle s’étend à côté de sa fille, sur le matelas de guenilles.)

J’ai faim.

J’ai froid.

Allons, dormez !… Dormez… Dormez !…

(La pluie continue de tomber dans la chambre)

fi:Kalastajan kajuutassa

Le Poitrinaire

Une terrasse fleurie de roses et parfumée par l’ombre adorante des mimosas. Devant la terrasse, des jardins, en pente, plantes de palmiers, d’oliviers, d’eucalyptus, descendent, doucement, semés et là, de villas claires, jusqu’à la mer, La mer est toute bleue, et sur sa surface immobile, criblée de paillettes étincelantes, au loin, passent de blancs vols de barques. Au-dessus, le ciel est pur, d’un bleu qui va se poudrant d’or et se lavant de rose à l’horizon. Sur la route qui longe le pied de la terrasse, des promeneurs, des voitures se croisent sans cesse. Une joie circule dans l’air ; le soleil met une gaîté charmante, sur toutes choses, alentour. Le poitrinaire est assis, presque couché, dans un grand fauteuil, parmi des coussins ; sa tête repose sur un oreiller où l’ombre des feuilles voisines dessine de mouvantes arabesques. Il est pâle, d’une pâleur cireuse, avec une roseur pourprée aux pommettes, et dans ses yeux humides, un presque surnaturel éclat. Il a les mains, des mains longues et décharnées, posées sur un plaid très chaud qui lui enveloppe les jambes. Près de lui, sa mère se livre, distraite et douloureuse, à un vain travail de crochet. Elle le regarde souvent, rajuste le plaid, cale les coussins, et se remet à faire aller ses aiguilles, machinalement. La brise apporte un bruit lointain de chansons.

Comment es-tu, mon enfant ?

Mais je me trouve bien..! Je me trouve vraiment bien… Oui, je crois que je suis vraiment bien.

(Il tousse).

Est-ce que cette brise ne te gêne pas ?

Oh ! non ! cette brise est bonne… Il fait si beau… Et puis, cette mer… Je me trouve bien…

(Il tousse encore).

Si nous rentrions, veux-tu ?… Je vais appeler.

Oh ! non… pas encore !… Mais je ne suis pas malade !… Je suis faible, un peu, voilà tout… je suis… je suis enrhumé… Mais je ne suis pas malade.

Sans doute, sans doute, mon enfant !

Ah ! je ne voudrais pas être malade !… C’est si triste d’être malade !… Comment va cette pauvre jeune fille, d’à côté ? Je ne l’ai pas vue aujourd’hui.

Je pense qu’elle va mieux, aussi…

Je pense qu’elle va mieux, aussi !… Pourquoi dis-tu aussi ?… Je ne suis pas malade, moi… Est-ce que je suis malade ? Est-ce que tu me crois malade ?… Elle va mieux, aussi !

Mais non ! mon enfant… tu n’as pas compris… je n’ai pas dit, aussi !…

C’est qu’elle est malade, elle, très malade !… Hier, elle avait l’air d’une morte… Pourquoi n’est-elle pas venue, aujourd’hui, sur sa terrasse ?

Je ne sais pas… Peut-être a-t-elle une visite ?… Ne pense pas à cela…

Elle doit être morte… On a beaucoup sonné à la villa, aujourd’hui… Il me semble qu’il est venu beaucoup de monde à la villa… Il me semble que j’ai entendu quelqu’un pleurer, tout à l’heure… Elle doit être morte !

Quelle idée !… Personne n’a pleuré !…

Si… je crois bien que quelqu’un a pleuré… Elle doit être morte !… Quel dommage !… Comment s’appelle-t-elle ?

Je ne sais pas…

Je voudrais savoir comment elle s’appelle… D’où est-elle ?

On dit qu’elle est Russe !…

Est-elle riche ?… C’est sans doute son fiancé, ce jeune homme qui est venu déjà plusieurs fois !… Il ne me plaît pas… Il n’a pas l’air triste… Mère !

Mon enfant !…

Elle doit être morte !… Hier je ne l’ai pas bien regardée… mais elle avait le sourire de la mort dans les yeux… Je voudrais savoir… Je voudrais que tu envoies demander…

Mais, mon enfant, nous ne la connaissons pas…

Je voudrais savoir… Et puis, nous la connaissons, puisqu’elle est si malade !

(Il tousse.)

Voyons, ne parle pas comme ça… Tu t’agites… Cela te fait mal… Si nous rentrions ?…

Non !… Non !… Je n’aime pas être dans la chambre… Cela me fait peur… Cela sent des choses fortes, des odeurs qui me rendent malheureux… Ici, je suis content… Qu’est-ce qui sent si bon, ici ?… C’est de l’héliotrope, n’est-ce pas ?

Oui, c’est de l’héliotrope… Tu t’en plaignais hier…

Je m’en plaignais hier ?… Tu crois ?… Je ne me souviens pas… Nous n’avons pas d’héliotropes, chez nous, là-bas ?

Non.

Il faudra en planter, quand nous reviendrons… Pourquoi es-tu triste ?

Mais, je ne suis pas triste, mon chéri… je ne suis pas triste… Pourquoi veux-tu que je sois triste ?

Je ne sais pas… Il me semblait… Il ne faut pas être triste !… Est-ce que nos amis vont venir aujourd’hui ?

Sans doute, ils vont venir… Ils viennent tous les jours,

Ah !…

Est-ce que cela te chagrine ?

Jenny me fatigue… Elle rit trop… oui, je crois qu’elle m’a beaucoup fatigué, hier… Je n’aime pas son rire… ; Je n’aime pas qu’on soit si gai… Il me semble que ce n’est pas bien de rire et d’être gai… quand je la vois si joyeuse, si bien portante, je ne sais pas pourquoi, j’ai souvent envie de pleurer… J’ai… j’ai… j’ai trop chaud !… Je suis tout en sueur… Cela me brûle, là, dans la poitrine… (Il est pris d’une quinte de toux. Sa poitrine râle, ses flancs halètent, sa mère se lève, se penche près de lui, lui soutient doucement la tête, lui essuie doucement le front, où roulent de grosses gouttes de sueur)… oh ! le maudit rhume !… comme il me tient !… comme il me fait mal … (La mère verse dans une tasse quelques cuillerées d’une potion calmante)… mais je ne suis pas malade, n’est-ce pas ?… Cela passera… Je ne veux pas que Jenny vienne… Je crois que c’est elle qui me fait tousser… Dis, mère, elle ne viendra pas ?…

Non, mon chéri, elle ne viendra pas… allons, bois un peu… bois doucement… tu t’agites, tu t’agites… tu parles, tu parles !… allons, bois…

(Il boit, avec un effort douloureux des lèvres… le liquide coule par chaque coin de la bouche).

Ah ! que c’est fatigant de boire ! Je ne sais pas pourquoi tu m’obliges à boire tous ces remèdes !… Je ne suis pas malade, moi !… Et ces fioles rangées, dans ma chambre, sur la nappe blanche, cela m’attriste tant… Il me semble que ce sont des cierges et qu’il y a un mort, tout près, pour qui l’on prie…

Ne parle pas, je t’en supplie. Repose-toi… veux-tu que je te lise quelque chose !

Oh ! non ! merci, petite mère… Je n’aime plus les livres… il n’y a plus rien dans les livres. Parfois, quand je pense, j’entrevois des choses qui viennent de très loin, et c’est bien plus beau que ce qu’il y a dans les livres…

Repose-toi, mon enfant, je t’en supplie… Ne dis plus rien… Tu vas tousser encore…

Mais, non, c’est fini… Je suis bien, je me trouve très bien… Je ne suis pas malade… Je ne veux plus que le médecin vienne ici… Chaque fois qu’il vient ici, je ne sais pas pourquoi, cela te rend toute triste… Et puis, ses questions me fatiguent, ses mains m’irritent… Quand il m’ausculte, je sens sa barbe sur moi, et cela m’est insupportable… Pourquoi fait-il tout cela ?… Puisque je ne suis pas malade… Je ne veux plus qu’il vienne… As-tu remarqué comme il est toujours habillé de noir… On dirait qu’il porte le deuil de tous les pauvres malades, qui lui demandent de guérir…Non, je ne veux plus qu’il vienne.

Voyons, mon cher enfant, sois calme… Reste, un peu, sans parler… Je t’assure que tu te fais du mal…

Est-ce lui qui soignait cette pauvre petite jeune fille… la Russe… celle qui est morte ?

Elle n’est pas morte, mon chéri… Pourquoi dis-tu qu’elle est morte ?

Elle est morte !… Hier, je ne l’ai pas bien vue, à cause du châle qui l’enveloppait, toute… mais j’ai vu la Mort, près d’elle…

Mon enfant !… Mon enfant !…

Est-ce lui qui la soignait ?

Tu sais bien que non… Tu sais bien que c’est un médecin allemand…

Pourquoi n’est-il pas venu, aujourd’hui ?

Il est venu, je t’assure…

Non ce n’est pas lui qui est venu !… Je voudrais la voir… Je l’aime mieux que Jenny… Elle est plus pâle qu’un dahlia blanc !… un tout petit dahlia blanc !… Mère, regarde cette petite voile, là-bas, très loin, dans le soleil… On dirait que c’est son âme qui s’en va.

Allons, mon enfant, il est temps de rentrer… Tu vois bien, il n’y a plus de soleil sur la terrasse…

Oui, tout à l’heure… Quand la voile aura disparu… Comme elle est blanche !… Peut-être que toutes ces voiles sont les âmes des pauvres morts… Elles ne sont plus tristes… Elles sont heureuses, comme des oiseaux… Où vont-elles ?…

Je vais dire qu’on vienne… Attends que j’arrange tes oreillers… Tu n’as pas froid ?

Non, je n’ai pas froid… Est-ce que je suis pâle ?…

Si… Tu vois que je suis pâle… Donne-moi ton miroir…

Je ne l’ai pas… Je l’ai laissé dans ta chambre.

Donne-moi ton miroir…

Je te le donnerai dans ta chambre…

Ah ! tu vois bien !… Tu me crois pâle… Donne-moi ton miroir…

Méchant enfant !… (avec un faux sourire). Tu es donc si coquet !…

Plus près !… plus haut !… mais je ne suis pas pâle… Mais je ne suis pas maigre… Mais je ne suis pas malade !… (La mère se détourne un peu et vivement essuie une larme)… J’aurais cru que j’étais moins bien, vraiment !… Je suis content !… Mère, il faudra envoyer des fleurs pour la pauvre petite qui est morte…

fi:Rintatautinen

Les Deux Amants

Un coin de parc, le soir. Le soir est doux, silencieux, tout plein de parfums errants ; sur le ciel, moiré de lune, les feuillages se découpent comme de la dentelle noire sur de la soie claire. Entre les masses d’ombres, entre de molles et étranges silhouettes, voilées de brumes argentées, au loin, dans le vague, brille une nappe de lumière, l’immobile et rêveuse surface d’un lac endormi, d’un étang ou d’une rivière. Le mystère est partout ; l’amour circule au long des avenues invisibles, et son souffle agite les branches, à peine. Dans une allée, sur un banc, l’amant est assis près de l’amante.

Ah ! qu’elle est délicieuse cette soirée !

Délicieuse !

Chaque soir, nous venons ici. Ce sont les mêmes choses autour de nous, les mêmes clartés, le même rêve nocturne, et pourtant, chaque fois, il me semble que j’éprouve des joies nouvelles, et plus fortes et plus mystérieuses, et davantage inconnues… et si douces, si douces !… (Un merle réveillé, dans l’arbre au-dessus d’eux, siffle et s’envole) et si douces !… (Silence)… tellement douces !… (Nouveau silence)… N’est-ce pas ?

Quoi ?

Qu’elles sont tellement douces !

Ah ! oui, tellement douces ! (Silence).

Ma bien aimée !… (Silence)… Ma bien aimée ? (Nouveau silence. Il se rapproche d’elle, un peu)… Ma bien aimée !… Pourquoi ne dites-vous rien ?… À quoi pensez-vous ?

Je ne pense à rien…

Vous ne pensez à rien ?… En un pareil moment !… Êtes-vous donc fâchée ?

Je ne suis pas fâchée. Pourquoi voulez-vous que je sois fâchée ?… Ai-je des raisons pour être fâchée ?

Mais pourquoi ne dites-vous rien ?… Je vous appelle… et vous ne dites rien.

Je ne suis pas fâchée.

Êtes-vous triste ?

Pourquoi serais-je triste ? (Elle soupire.) Je ne suis pas triste…

Vous avez quelque chose… Vous me cachez quelque chose…

Non, en vérité, je n’ai rien… je n’ai rien. (Elle pleure.) Je n’ai rien…

Vous pleurez ? (Il se rapproche encore plus près et cherche à lui prendre la main.) Vous pleurez ?

Mais non, je ne pleure pas… je ne pleure pas…

Si, si, vous pleurez… Je vous entends pleurer… Pourquoi pleurez-vous ?

Je ne pleure pas… Ce n’est rien… Je ne sais pas… Ça m’est venu, tout d’un coup, sans raison… je vous assure… Les nerfs, sans doute… mais je ne pleure pas. (Elle sanglote)…

Ma bien aimée !… Je ne veux pas que vous pleuriez… Je ne veux pas, vous entendez… Quand vous pleurez, cela me rend fou !… Ma bien aimée !… Voyons, répondez-moi !… Par grâce, par pitié, répondez-moi !… Oh ! il m’est tombé une larme sur la main, une chère larme… une larme de vos chers yeux !… Ma bien aimée… Vous ai-je fait de la peine ?

Non…

Quelqu’un vous a-t-il fait de la peine ?

Non… non… je vous en prie… laissez-moi… À qui bon vous dire ?… Vous ne comprendriez pas… Ce n’est pas votre faute… Il faut être une femme pour sentir cela… pour sentir… ce que je souffre.

Ah ! vous souffrez !… Vous voyez bien que vous souffrez !… Je le savais bien, moi, que vous souffriez !… Je vous en prie… je vous en supplie !… Parlez-moi… confiez-moi… dites-moi… Ne suis-je pas votre bien aimé !… votre… Je vous en prie !

À quoi bon ?… Laissez-moi… Cela ne changerait rien que je vous dise… J’ai eu tort de vous montrer ma peine… N’insistez pas… Il vaut mieux que je sois seule, toute seule à souffrir…

Toute seule à souffrir ?… C’est mal, cela ! ma bien aimée !… (Très grave). Vos douleurs, vos chères douleurs, j’en veux ma part, toute ma part !

Non… Je vous assure que cela vaut mieux.

J’en veux toute ma part… Je les veux toutes pour moi… toutes, vous entendez ! Je veux que vous soyez heureuse.

Ah ! Comment puis-je être heureuse !… puisque… puisque vous ne m’aimez plus !

Je ne vous aime plus ?… moi ? Pourquoi me dites-vous cela ?

Je vous dis cela parce que vous ne m’aimez plus.

Je ne vous aime plus !… Mais d’où peut venir une pareille et si criminelle idée ?

Elle me vient de tout… Vous n’êtes plus le même avec moi… Je sens que je vous ennuie… Vous vous êtes remis à fumer !

Mais j’ai toujours fumé !… Rappelez-vous… Soyez juste… N’ai-je pas toujours fumé ?

Non, pas comme maintenant… Et puis, vous êtes moins soigné qu’autrefois…

Je suis moins soigné ?

Oui, vous êtes moins soigné… vous vous laissez aller… vous vous négligez… Il y a des détails qui n’échappent pas à une femme délicate et qui aime… vous êtes moins soigné.

Oh ! je ne m’attendais pas à ce reproche… (Amer). Alors, vous me trouvez sale ?

Voilà bien vos exagérations !

Enfin qu’y a-t-il de changé dans moi ?… Je voudrais que vous précisiez…

Je n’ai pas à préciser… Ce sont des choses, des nuances qui se devinent plutôt qu’elles ne s’expliquent… D’ailleurs, vous ne protestez pas…

Comment ! je ne proteste pas ?… Mais si, je proteste, je vous assure… Je proteste énergiquement.

Non… Et voilà où je sens que vous ne m’aimez plus… C’est que vous ne protestez pas, comme autrefois… Maintenant tout vous est égal, vous auriez bondi autrefois, vous auriez… Et maintenant, tout vous est égal… Tenez, cet après-midi… j’ai souffert, cela m’a fait un mal !… j’ai cru que j’allais mourir !

Mourir ?… cet après-midi ?… Je vous ai vue si gaie, si charmante, si heureuse !… Et vous pensiez mourir ?… Et pourquoi, mon Dieu ?…

Pourquoi ?… Vous demandez pourquoi ?… Vous le savez bien.

Je vous jure…

Ne jurez pas… Ce n’est pas bien de jurer.

Mais je vous jure que je ne sais pas… que je ne sais rien… Que s’est-il passé, cet après-midi ?

Mettons qu’il ne s’est rien passé.

Dites-moi ce qui s’est passé !

Mettons qu’il ne s’est rien passé… Que vous disais-je ?… À quoi bon parler de tout cela ?… Vous ne comprenez rien… vous ne sentez rien… J’aurais dû me taire, j’aurais dû vous cacher les blessures de mon âme… Que vous importe mon âme ?

En vérité, ma chère amie, je ne comprends rien à ces reproches… Vous êtes étrange, ce soir.

Que vous importe de heurter, à toutes les minutes, mes sentiments, mes délicatesses ?… Vous m’aimez !… Hé ! mon Dieu ! le beau trait de courage !… On dirait vraiment, à vous entendre, qu’il faut de l’héroïsme pour aimer une femme jeune, belle, riche, recherchée !… Et vous vous croyez quitte envers elle qui vous a tout sacrifié… Vous m’aimez ?… Soit… mais vous êtes-vous jamais préoccupé de me rendre heureuse ?… M’avez-vous, ne fût-ce qu’une minute, donné votre vie tout entière, à moi qui vous ai donné plus que ma vie, ma réputation, mon honneur ; avez-vous pris soin de m’éviter, en homme qui sait ce que c’est que la pudeur d’une femme et le respect d’un foyer, les froissements inséparables de notre situation ? J’ai flatté votre orgueil, et vous m’avez affichée…

Oh ! oh ! oh !

Vous ne m’avez peut-être pas affichée ?

Soyez juste… Rappelez-vous… Combien de fois, au contraire, n’ai-je pas été obligé de calmer vos audaces, d’arrêter vos élans, de vous montrer les dangers de vos généreuses imprudences…

Vous croyez !… Vraiment !… Alors vous vous imaginez que j’avais le besoin de dire à tout le monde : « Voilà mon amant ! » Comme c’est naturel, n’est-ce pas ?… (Avec irritation.) Et voilà comme vous m’estimez !… Pour qui me prenez-vous donc ?… Suis-je donc une fille perdue ?… Que c’est mal !… Que c’est mal !… (Elle sanglote.) Quelle honte !

Ah ! vous pleurez encore… vous pleurez encore !… Ma bien aimée !… Mais qu’avez-vous ce soir ?… Qu’avez-vous ! mon Dieu, je ne sais que vous dire, que vous répondre… vous dénaturez toutes mes paroles…

Ai-je mérité de me voir traitée ainsi, par vous… par vous ?… C’est trop cruel ! Et je suis bien punie !

Écoutez-moi… mais écoutez-moi… (Il la prend dans ses bras, la berce) Ma bien-aimée… voyons, ne pleurez pas… Cela me torture.

Il vaudrait mieux que je meure…

Ne parle pas ainsi… Ne parle pas ainsi… Je te le défends !

Si… si… il vaudrait mieux que je meure…

Je t’en prie… Ne dis pas cela… Chasse toutes ces vilaines idées… Pourquoi te faire mal avec ces fantômes ?

Ce ne sont pas des fantômes… Vous ne m’aimez plus… Je ne suis rien pour toi… Un amour-propre, un plaisir, oui… mais je ne suis rien pour toi… Je le sens bien…

Tu es tout pour moi… tu es toute ma vie, toute ma joie… tu es tout !

Non !… Non !… Cela se sent, ces choses-là… Tu ne penses pas assez que je suis une femme… comprends… une femme, c’est un enfant quelquefois… qui a besoin qu’on la berce, qu’on la console, qu’on chante à son âme des choses douces et jolies… Toi, tu me dis toujours des choses profondes… tu me parles de philosophie, de littérature… C’est très beau… mais ça ne remplit pas mon cœur… Je ne suis plus une femme pour toi… Je suis comme un ami… Tu comprends ?… Est-ce que tu n’as pas le temps d’être avec tes amis ?… Et de vous raconter ces histoires qui plaisent aux hommes ?… Ce que je voudrais, moi, quand tu es avec moi, ce que je voudrais, c’est entendre ton âme, c’est me sentir caressée par des mots tendres et charmants, qui me réchauffent et m’endorment, comme on endort les babys, avec des airs d’autrefois… Comprends-tu !

Ma bien aimée !… Oui ! tu as raison… (Baisers)… Je t’aimerai, va !… je t’aimerai comme tu veux être aimée… Je…

Bien souvent, quand tu parles d’un poète et que tes yeux s’allument… et ton enthousiasme ! alors je suis jalouse… jalouse de n’être pas tout pour toi… Comprends-tu

Ma bien aimée… oui… oui… je comprends… (Silence, baisers).

Et puis, je suis sûre que tu me crois inintelligente, que tu me crois bête.

Oh ! Oh ! Comment peux-tu… toi !…

Si… Si… tu me crois bête… Je le vois bien… Avec tes amis, tu parles, tu parles… Avec moi, tu ne dis jamais rien… Tu t’imagines que je ne suis pas capable de comprendre les grandes choses… C’est à peine si tu me réponds, lorsque je t’interroge sur des grandes choses… Cela m’humilie, comprends-tu ?

Ma bien aimée !…

Est-ce que tu me crois bête ?

Tiens !… (Il l’embrasse longuement)… Et puis ne pleure plus, Je t’en supplie !…

Oh ! laisse-moi pleurer encore… Cela me fait du bien… Mais tu ne me crois pas bête, dis ?

Chère… chère… chère aimée !… mais tu es mon soleil, tu es mon intelligence… tu es… tu es mon tout !…

Parce que si tu me croyais bête…

Tu es ma force, toute ma force… Je ne vis qu’en toi… je n’existe qu’en toi… Sans toi, que serais-je ?

Dis encore ! Cela me fait du bien.

Il n’y a pas un jour, pas une heure, pas une seconde où tu ne me sois présente… Tu es mon dieu, mon cher dieu, mon unique dieu…

C’est bien vrai, cela ?… Jure.

Je te le jure !… (À part.) Mais de quoi pleure-t-elle ?

fi:Rakastavaiset

Interview

Une chambre à coucher, très riche et de très mauvais goût. Partout des peluches hurlantes, des écrasements d’or. Au fond, une porte s’ouvre sur un cabinet de toilette, très luxueux, tout en glaces qui reflètent de nombreux bibelots d’argent… Des parfums violents rôdent et vous prennent à la gorge.

L’illustre écrivain est couché mollement dans un lit monumental élevé sur une estrade gothique, surmonté d’un dais flamboyant ! Il parcourt avidement les journaux du matin.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…