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DEUX NATIONALITÉS RUSSES
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Il est incontestable que la situation géographique fut la première cause des différences entre les nationalités en général. Plus un peuple occupe un degré inférieur dans la civilisation, plus les circonstances géographiques aident à lui donner un type spécial. Les peuples qui n’ont pas de principes fixes, se transportent facilement, émigrent d’un pays à un autre, car ils ont bien peu de liens qui les attachent à leurs anciennes demeures. Après avoir émigré et s’être fixés dans de nouveaux lieux, ces peuples nomades se transforment facilement et ne tardent pas à changer de mœurs, en prenant le caractère naturel du nouveau pays. La résistance sera d’autant moins importante que les moyens de support feront plus défaut.
II Revenons à nos moutons
Je disais que le nom de Rouss dès le commencement s’appliquait au peuple russe méridional, mais aucun nom n’est adopté sans cause. On ne peut tout à coup imposer à un peuple un nom quelconque. Cette idée pourrait naître dans la cervelle d’un de ces savants qui nous ont appris la nouveauté saugrenue que c’est qui a commandé au peuple de Moscou de s’appeler Russe qu’elle a défendu de se servir de l’ancien nom de Moscovite.
En même temps que le nom se répandait, l’histoire originale de notre peuple se développait. Naturellement nos anciens chroniqueurs nous laissent dans les difficultés aussitôt que nous voulons remonter jusque dans l’antiquité le cours de la vie nationale. Ils nous fatiguent par des récits de guerres entre princes, de constructions d’églises ; ils nous citent minutieusement le jour et l’année de la mort des princes et des évêques, mais si l’on frappe à la porte de la vie populaire, ils sont sourds et muets et la clef de cette porte fermée a été il y a longtemps jetée dans la mer de l’oubli ; nous avons malheureusement perdu les traces de ce passé éloigné. Il faut donc se contenter de savoir que la Rouss méridionale, de bonne heure commença à croître d’une façon originale ne ressemblant pas à celle de la Rouss septentrionale ; au midi les fondements généraux se développèrent, s’enracinèrent, changèrent d’apparence, tout autrement que dans le nord.
Le nord et encore le nord-est jusqu’à la moitié du douzième siècle sont peu connus. Les annalistes de cette époque ne parlent que du midi : dans les chroniques de Novgorod, on ne trouve que des passages si courts et si décousus, qu’après les avoir lus on se demande si ce n’était pas un résumé (l’index) de chroniques perdues.
Il faut avouer que c’est assez ridicule d’entendre de profondes dissertations sur le développement des institutions publiques de Novgorod comme si elles s’appliquaient à toute la Russie, idées prêchées couramment par des savants et enseignées même dans les écoles de Russie, tandis qu’on ne peut, en réalité, parler que des développements des chroniques de Novgorod et pas du tout de la vie publique de Novgorod.
Ainsi, les descriptions de la vie et des mœurs de la Russie nord-est, c’est-à-dire des pays de Souzdal, Rostoff, Mourom et Riasan manquent entièrement et on le regrette d’autant plus que c’est justement là et à cette époque qu’a dû se former le germe de la nationalité grande russienne et qu’elle a poussé ses premiers rejetons.
En étudiant la naissance et l’enfance de la nationalité grande russienne, on est entouré d’une obscurité presque impénétrable. Il est impossible de dissiper ces ténèbres, de là on peut être tenté de se plonger dans un dédale d’inventions et de suppositions ou bien se consoler de l’idée que Dieu a voulu, que les causes qui ont produit la nationalité grande russienne telle qu’elle est, restent cachées à nos recherches.
Une telle pensée peut calmer les inquiétudes du cœur mais ni les suppositions, ni les inventions ne peuvent satisfaire nos aspirations.
Suppositions, prévisions, ne font pas la vérité, à moins qu’elles ne soient supportées par des faits ou soutenues par une suite logique d’événements.
Nous ne murmurons pas contre la Providence. Nous croyons que tout ce qui arrive de connu ou d’inconnu au monde est dirigé par la Providence mais si, dans ces jugements on ne se base que sur la Providence, il ne restera pas grand’chose pour en tirer un jugement original.
L’histoire doit étudier et juger, non la cause première, qui est hors de la portée de l’esprit humain, mais les causes des événements particuliers.
La seule chose que nous sachions sur le nord-est, c’est que là, des Slaves étaient mêlés aux Finnois, qu’ils ont pris le dessus sur ceux-ci et que dans cette province les institutions générales étaient les mêmes que dans les autres pays du monde russe. À cette époque, c’est-à-dire au commencement du onzième siècle, le peuple ukranien ou yougo-russe se distinguait par son unité malgré les barrières entre princes. Pendant toute son histoire, il ne s’attribue que le nom de Rouss, nom générique et les branches tendent toujours à se rapprocher des autres, tandis que les branches du slavisme russe, par exemple les Krivitch, se distinguent par leur particularisme dans la fédération.
Novgorod, séparée dans son territoire septentrional, tendit constamment vers le sud, elle était plus rapprochée en parenté de Kief, que de Polotsk ou de Smolensk ses voisines. Il est clair que cela venait de sa communauté ethnographique avec la Russie méridionale.
À partir de la moitié du douzième siècle, le caractère de la Russie orientale, c’est-à-dire les pays de Souzdal, Rostoff, Mourom, Riasan, s’affirment. Son existence indépendante selon le chroniqueur commence en 1157 par l’élection d’André Youriévitch comme prince particulier de tout le pays de Rostoff-Souzdal. Alors se montra clairement l’esprit particulier qui dominait dans l’organisation sociale de ce pays, les idées sociales sur la vie commune de ce pays ; ses idées générales sur la vie commune se distinguaient de celles qu’on trouvait dans la Russie méridionale et à Novgorod. Cette époque est très importante, elle est précieuse pour celui qui étudie l’adolescence du peuple grand russien. On y voit un tableau, un peu flou, il est vrai, de l’enfance de ce peuple. On peut y observer la première manifestation des qualités qui furent la source de sa force, de ses vertus et de ses faiblesses. C’est comme si on lisait le récit de l’enfance d’un grand homme, et qu’on y cherchât à saisir les prodromes de ses hauts faits.
Qu’est-ce qui différencie le peuple grand russien dans son enfance du peuple ukranien et d’autres peuples de Russie ? C’est la volonté de donner à son pays l’unité et la puissance.
André fut élu seul prince de tout le territoire, de toutes les villes. Il avait plusieurs frères et deux neveux. Ils furent exilés, deux seuls furent autorisés à rester, l’un parce qu’il était malade et n’était pas dangereux, l’autre parce qu’il n’était pas ambitieux. Ce n’est pas André qui avait banni ses frères, mais tout le pays. Le chroniqueur raconte que ceux qui avaient choisi André avaient eux-mêmes chassé ses frères cadets. Pourtant l’unité vers laquelle tendaient évidemment les idées ne put tout d’un coup s’effectuer et se développer dans un milieu défavorable qui n’y était pas accoutumé.
Plus tard le pays eut de nouveau plusieurs princes, mais l’un d’eux était devenu le grand-duc, le chef de tout le pays. En même temps une nouvelle tendance se faisait jour, celle de soumettre toutes les autres parties de la Russie à la domination de la Grande Russie. Les peuples de Mourom et de Riasan et leur prince étaient déjà soumis au prince de Souzdal-Rostoff. Ce n’était pas par la volonté particulière des princes seuls.
Ceux-ci sortaient d’une famille dont l’importance dépendait de l’union de toute la Russie en fédération et ils avaient emprunté cette tendance locale à la partie orientale. La chronique est avare de renseignements sur les aspirations populaires, pourtant on y voit des faits qui montrent que dans les affaires où on les accuse d’arbitraire, les princes agissaient sous l’influence de la volonté populaire et que ce qu’on attribue à l’autocratie devrait l’être aux aspirations de l’entourage des princes. Quand Vsévolod voulut relâcher les princes prisonniers, son neveu Gleb de Riasan, les Vladimiriens ne le permirent pas et leur firent percer les yeux. Plus tard, ce même Vsévolod marche contre Novgorod et assiège Torjok. Il est plutôt partisan de la paix et ne veut pas ravager le district, mais son armée insiste pour que le pillage ait lieu. Elle regardait toute offense faite aux princes comme une offense à elle-même. « Nous ne sommes pas venus pour les embrasser, disaient ironiquement les Vladimiriens. » Ainsi le désir de subjuguer Novgorod et la haine des Novgorodiens ne venaient pas des sentiments du prince mais de la volonté populaire du peuple. C’est pourquoi les Novgorodiens, ayant repoussé de leurs murs les Souzdaliens, firent bientôt la paix avec le prince de Souzdal, mais par contre ils se vengèrent cruellement des Souzdaliens en les vendant tous pour deux nogat (environ un sou). C’est pourquoi les Souzdaliens combattirent avec tant d’acharnement contre les Novgorodiens sous l’étendard de Mstislav-le-Brave. Plusieurs fois on a pu remarquer qu’au temps des attaques des princes de la Russie orientale contre Novgorod se faisait voir la fierté nationale de ce pays qui avait réussi à répandre la fausse idée de la supériorité de son peuple sur les Novgorodiens, et sur son droit de primauté. Les éléments d’instruction formés à Kief dans les idées de l’Église orthodoxe, passèrent dans la Russie orientale, y prirent une nouvelle extension sous une autre forme. Au lieu de l’antique Kief, parut à l’Est une nouvelle Kief—Vladimir ; tout prouve qu’on avait l’intention de créer une nouvelle Kief, de transporter la vieille Kief ailleurs. On y construisit aussi l’église patronale de la Mère de Dieu, au dôme d’or (Bogorodytsy zlatoverkhoi), et la Porte d’or ; on y adopta aussi les noms des sanctuaires de Kief ; le couvent de Petchersk, la rivière Libed. Mais on ne pouvait enlever Kief à ses collines du Dnieper, et ces rejetons transplantés sous le ciel du Nord-Est, dans un sol étranger, poussèrent différemment et portèrent d’autres temps.
III
Les vieilles idées slavonnes sur l’organisation sociale reconnaissaient, comme source du droit public : la volonté des peuples, le verdict du Vetché (ou États généraux). Quel que fût ce peuple et de quelque façon que se réunît le Vetché selon les circonstances, ces circonstances élargissaient ou rétrécissaient le cercle de ceux qui y prenaient part, lui donnaient la signification d’assemblée générale du peuple (landsgemeinde) ou bien la limitaient à une foule de favorisés du sort. En même temps, depuis longtemps était née et s’était enracinée l’idée d’un prince gouverneur, arbitre et restaurateur de l’ordre, défenseur contre les troubles intérieurs et extérieurs. Naturellement les principes du Vetché et l’idée du prince étaient contradictoires, mais cette contradiction était écartée par la reconnaissance de la volonté du peuple dans le Vetché présidé par le prince.
Un prince était indispensable, mais il était électif et pouvait être exilé s’il ne satisfaisait pas aux exigences du peuple.
Au XI, XII et XIII, ce principe régnait partout, à Kief et Novgorod, à Polotsk, à Rostoff et à Halitch. Son apparition correspondait avec diverses circonstances historiques et avec des conditions intérieures auxquelles était soumis le sort de la Russie.
Ce principe prenait tantôt un esprit gouvernemental, tantôt un esprit plus populaire. Dans certains pays, le prince était toujours choisi dans une certaine famille et cela finissait par être une sorte d’hérédité ; si ce droit ne devint pas absolument héréditaire, c’est qu’il ne réussit pas entièrement à supprimer l’élection qui, par son existence, modérait la coutume infaillible ; dans d’autres — à Novgorod — à l’élection du prince, on n’observait aucune règle de succession, excepté la nécessité du moment. À Kief il serait vain de chercher aucun droit fixe, aucune règle pour la succession du prince.
Il existait, il est vrai, une idée confuse du droit d’aînesse, mais le droit populaire d’élection était au-dessus de cette idée. Iziaslaf-Yaroslavitch fut banni par les Kievains, ceux-ci élurent un prince de Polotsk qui était par hasard enfermé dans les prisons de Kief et qui ne pouvait à aucun point de vue avoir de prétentions à cet honneur.
Iziaslaf revint, il est vrai, à Novgorod, mais avec l’aide des étrangers. Ce fut une espèce de conquête étrangère, et c’est pour cela que les historiens polonais depuis lors regardèrent Kief comme un fief de la Pologne. Quelque temps après, à peine le prince fut-il débarrassé, ainsi que les Kievains, de ses complices, qu’il fut de nouveau banni. Le prince de Tchernigof monta sur le trône de Kief et Iziaslaf dut s’enfuir. Quoique dans ces changements on ne parle pas de la participation des Kievains, il est évident qu’ils avaient pris part à cette action ; d’un autre côté les Kievains ne pouvaient aimer un prince qui avait appelé les étrangers contre eux et qui avait fait mettre à mort ceux qu’il regardait comme ses ennemis et qui avaient dû avoir de l’influence sur le peuple au moment de son bannissement, et Sviatoslaf n’aurait pu entrer à Kief et régner tranquillement pendant quatre ans s’il avait rencontré de l’opposition de la part du peuple.
Dans l’histoire subséquente, les chroniqueurs répètent plusieurs fois que les princes étaient soumis à l’élection et étaient exilés, que le Vetché considérait qu’il avait droit de les juger, de les chasser et de les exécuter.
Les autorités subalternes établies par les princes et quelquefois les princes eux-mêmes étaient exécutés. Monomach fut élu et fit mettre en jugement populaire les partisans du dernier prince. Vsévolod, voulant transmettre à son frère Igor sa dignité de prince, ne put le faire qu’en demandant l’autorisation du Vetché ; ce même Vetché renversa Igor, appela Iziaslav Mstislavitch et ensuite fit tuer Igor. Iziaslav Davidovitch, Rostislav Mstislavitch, Mstislav Iziaslavitch, Roman Rostislavitch, Sviatoslav Vsevolodovitch, Roman Mstislavitch, tous ont été élus par la volonté du peuple kievain.
Peu à peu le droit exercé par le prince de nommer les puissances souveraines tomba entre les mains des prétoriens, des chefs militaires de bandes composées de bravi, ce sont eux qui nommaient et renversaient les princes ; les princes étaient devenus comme leurs instruments et, comme il arrive toujours dans les États militaires, ils ne pouvaient se soutenir que par la force de la volonté, l’habileté, mais non par l’importance qu’ils avaient dans leur terre. Des étrangers de race turque — Klobouks noirs, Torki, Bérendyéi — jouaient ici le même rôle que les indigènes, de sorte que la masse de ceux qui dirigeaient le pays représentait une agglomération de peuples variés. Tel était le tableau du pays de Kief.
L’organisation des Cosaques a pris naissance au ou au siècle.
Dans la Russie Rouge on élisait et on bannissait les princes. Le prince dépendait tellement du Vetché que sa vie de famille même était soumise au contrôle des Halitchiens. En Galicie la force populaire, l’influence politique étaient entre les mains des boïards — personnages qui, par la force des circonstances, sortaient de la masse et s’emparaient des affaires du pays. Ici se montrent déjà les commencements de ce panstvo (noblesse) qui, sous la domination polonaise, s’empara de tout le pays et, s’opposant à la masse du peuple, le souleva enfin contre lui en la personne des Cosaques.
En lisant l’histoire de la Russie ukranienne au et au siècle, on peut voir l’enfance de cette organisation qui quelques siècles après se révèle dans sa virilité. Une grande liberté personnelle, la liberté politique, une forme indécise, c’étaient les traits caractéristiques de la société de la Russie méridionale à l’époque la plus ancienne et même par la suite. Il faut y ajouter le manque de persévérance et de but bien clair, l’impulsivité des mouvements, un désir d’action, de création et pourtant l’abandon et la décadence de ce qui n’avait pas été achevé, tout ce qui infailliblement dérivait de la suprématie de l’individu sur la communauté. Néanmoins la Russie ukranienne ne perdait pas le sentiment de son unité nationale, mais ne pensait pas à la maintenir. Au contraire, le peuple lui-même allait au devant de la disparition sans pouvoir pourtant tomber en pièces lui-même. Dans la Russie ukranienne on ne remarquait pas la moindre envie de subjuguer les autres, d’assimiler les étrangers qui s’étaient établis au milieu des indigènes ; parmi ceux-ci s’élevaient des querelles, surtout pour des questions d’honneur ou de butin, mais non pour affermir un pouvoir, une domination séculaire.
Lorsque les immigrés variagues eurent donné l’impulsion aux Polonais, ceux-ci devinrent des conquérants, mais pendant fort peu de temps ; les étrangers leur avaient inspiré l’idée de s’adjoindre des pays, le besoin d’un centre autour duquel ces terres se seraient étendues, mais alors même on ne vit aucun essai sérieux de s’assurer, d’attacher ces pays. Kief ne valait rien comme capitale d’un État centralisé, elle ne cherchait pas à l’être ; elle ne pouvait pas même garder la priorité dans la fédération, parce qu’elle n’avait pas su l’organiser.
Dans la nature ukranienne il n’y avait rien de violent, de niveleur, il n’y avait pas de politique, il n’y avait pas de calcul froid, ni de fermeté dans l’exécution du but choisi. On remarque les mêmes défauts ou qualités au loin, dans le nord, à Novgorod ; le ciel froid avait peu influencé les principaux fondements du caractère méridional, seulement la nature ingrate avait développé un esprit plus commercial, mais elle n’avait pas créé un caractère calculateur et une politique de boutiquier. L’activité commerciale s’y unissait avec l’héroïsme, avec l’incertitude du but à atteindre et le manque de fermeté dans l’exécution, comme on les voyait dans les bandes militaires du Midi. Novgorod fut toujours un vrai frère du sud. On ne voyait pas de politique chez elle, son peuple ne pensait pas à s’assurer la possession d’un vaste territoire et à réunir, à lier fermement ensemble les peuples de diverses races qui habitaient ce territoire, à introduire une organisation solide de ses sujets, à édicter des règlements sur les rapports mutuels entre les couches du peuple ; sa manière de gouverner dépendait toujours d’une impulsion soudaine de liberté individuelle. Les circonstances lui donnaient une immense importance commerciale, mais elle ne chercha jamais à tourner ces conditions à son profit et à se servir de ses gains pour affermir l’autonomie de son corps politique, c’est pourquoi dans le commerce elle tomba entièrement entre les mains des étrangers.
À Novgorod, comme au Midi, il y avait beaucoup de bravoure impulsive, de courage, d’entraînement poétique, mais peu d’entreprise politique et encore moins de retenue. Souvent le peuple de Novgorod se préparait à défendre chaudement ses droits, sa liberté, mais il ne savait pas réunir tous les moyens, tous les efforts nécessaires, toutes les bonnes volontés tendant visiblement au même but, mais bientôt la divergence éclatait dans l’exécution, c’est pourquoi il était toujours inférieur en politique, se débarrassait des attaques des princes moscovites en payant une rançon avec des produits de son industrie et de ses possessions, alors même que l’État aurait très bien pu se mesurer avec ces princes, il ne prenait pas de mesures utiles pour défendre son existence qui lui était chère, ne marchait pas en avant, il me restait pourtant pas comme une mare stagnante mais il se secouait, tournait, s’agitait sur place. Il y avait bien un but devant ses yeux, mais indistinct, et il ne cherchait pas la voie directe pour l’atteindre. Il reconnaissait sa parenté, sa consanguinité avec le peuple russe, mais ne pouvait se faire l’instrument de l’union générale, il voulait en même temps conserver dans cette unité son régionalisme, mais il ne le put. Novgorod, ainsi que la Russie méridionale, s’en tenait au fédéralisme, même quand la tempête eut emporté la structure non achevée de ses institutions.
De même l’Ukraine conserva pendant des siècles ses anciennes idées ; elles avaient passé dans le sang du peuple, sans que celui-ci en fût conscient, et l’Ukraine ayant adopté la forme de l’organisation cosaque — née chez elle anciennement — chercha à affermir ce fédéralisme par une union avec la Moscovie où depuis bien longtemps il avait disparu.
Plus haut j’ai fait remarquer que le Kozatchestvo (organisation des Cosaques) avait commencé aux -XIII siècles. Malheureusement l’histoire de Kief, de l’Ukraine russe semble disparaître après l’invasion tartare. Nous connaissons fort mal la vie populaire au et au siècle. Mais les principes de ce qui se montra si énergique au siècle ne s’étaient pas éteints, mais s’étaient fortifiés. La domination lithuanienne rajeunit et raviva l’ordre des choses devenu caduc, de même qu’une fois l’arrivée de la Rouss lithuanienne sur les bords du Dnieper avait renouvelé les forces du peuple épuisées par la pression des peuples étrangers. Mais la vie suivit son cours. Les petits princes, non plus de la maison de Rurik mais d’une autre maison, celle de Ghedimine, s’étant bientôt russifiés comme les précédents, comme eux aussi jouèrent leur sort. Faute de documents, on ne peut dire jusqu’à quel point le peuple y avait participé ; mais il est certain que tout continuait comme par le passé ; qu’il y avait les mêmes milices, que des foules belliqueuses aidaient les princes, les menaient, les armaient les uns contre les autres. La réunion avec la Pologne rassembla les forces les plus vives de la Rouss et leur donna une autre direction ; au lieu de chefs, de conducteurs de bandes nomades, elle en fit des propriétaires
on voit apparaître le désir de remplacer par le droit les impulsions personnelles, tout en gardant l’antique liberté ; la volonté d’y ajouter une organisation légale en diminuant l’arbitraire individuel. Le peuple, qui jusqu’alors se mouvait dans un gouffre d’arbitraire universel, tantôt asservi par les plus forts, tantôt à son tour renversant ces puissants pour en élever d’autres, est à présent soumis et se laisse asservir régulièrement, c’est-à-dire qu’il reconnaît en quelque sorte la légalité de cet asservissement.
Mais les éléments de l’antique Rouss, développés jusqu’à un certain point déjà au siècle et qui étaient restés cachés longtemps parmi le peuple, apparaît comme un brillant météore sous la forme du Kozatchestvo. Mais ce Kozatchestvo, en tant qu’il était une renaissance des antiques usages, portait en soi des ferments de décomposition. Il s’adresse aux idées qui n’avaient plus d’aliments dans l’histoire contemporaine. Le Kozatchestvo des et XVII siècles et le fractionnement des et siècles étaient beaucoup plus rapprochés qu’on ne se le figure. Si les traits de ressemblance extérieure sont faibles en comparaison de la différence, la ressemblance intime est réelle. Le Kozatchestvo était d’origine variée, comme les Droujines de l’ancienne Kief, on y trouve aussi des éléments turcs, il y règne aussi l’anarchie personnelle, la même tendance vers un but quelconque, laquelle se paralyse et se détruit elle-même, le même défaut d’exactitude, de clarté, de persévérance, la même habitude d’élever des chefs et de les renverser, et les mêmes querelles en leur nom. Peut-être on pourra juger important le fait qu’anciennement on faisait attention à la descendance des chefs, il y avait comme un droit de famille, tandis que dans le Kozatchestvo les chefs étaient choisis au hasard. Mais bientôt les Cosaques tendirent au même fractionnement et certainement y seraient arrivés sans les événements imprévus qui l’empêchèrent. Lorsque Khmelnitzki eut mérité gloire et honneur dans la fraternité cosaque, celle-ci élut son fils qui ne méritait cet honneur par aucune qualité spéciale. Les hetmans furent souvent élus parce qu’ils descendaient de Khmelnitzki, et c’est seulement l’extinction de cette famille qui empêcha le rétablissement des apanages de princes et du fractionnement.
IV
Dans la Russie orientale, au contraire, la liberté individuelle diminuait graduellement et finit par disparaître. L’organisation du Vetché ne s’y était jamais . Là aussi l’élection des princes était la règle, mais les pouvoirs publics y étaient fermement constitués, aidés par la religion orthodoxe. En ceci on voit bien la différence de peuples. La religion orthodoxe était une, elle avait été introduite par les mêmes personnes ; la classe sacerdotale formait une corporation indépendante des circonstances locales de l’organisation politique. L’Église égalisait les différences et ce qui venait de l’Église aurait dû être admis également dans toute la Russie, mais ce n’est pas ce qui arriva. L’orthodoxie nous apporta l’idée de monarchisme, la consécration divine des autorités les entourait d’un rayonnement d’inspiration divine, l’orthodoxie enseignait que sur la terre la Providence règle toutes nos actions, nous parlait de la vie future, au delà de la tombe, répandait l’idée que les événements qui se passaient autour de nous nous attiraient tantôt la bénédiction, tantôt le courroux de Dieu ; l’orthodoxie invoquait la divinité au commencement de toute entreprise et en rapportait le succès à Dieu. Ainsi non seulement dans les événements incompréhensibles, extraordinaires, mais même dans les ordinaires qui arrivaient au milieu de l’activité publique, on pouvait voir des miracles. Tout cela était porté partout, était accepté jusqu’à un certain point, s’insinuait dans la vie historique, mais nulle part ces dogmes ne vainquirent si complètement les anciens principes, ne furent si effectivement appliqués à la vie pratique que dans la Russie orientale. Malgré son universalité, l’orthodoxie donnait pourtant quelque coudée franche aux intérêts locaux ; elle permettait les saints locaux qui, tout en appartenant à l’Église générale, restaient des patrons de certaines localités. Ainsi dans toute la Russie s’élevèrent des églises patronales ; à Kief la Déciatinnaya Bogoroditsa et Sainte-Sophie ; à Novgorod et à Polotsk, Sainte-Sophie ; à Tchernigof et à Tver, Saint-Sauveur ; et ainsi de suite ; partout on croyait que la bénédiction pour la province entière venait de cette cathédrale. André construisit à Vladimir l’église de la Mère de Dieu, à coupole d’or, y déposant l’ miraculeuse qu’il avait volée à Vyshgorod. Nulle part il ne s’éleva tant de temples patronaux, avec une importance miraculeuse et profitable que là. Dans les chroniques de Souzdal, toute victoire, tout succès, presque tout événement un peu remarquable qui arrivait dans le pays devenait un miracle de cette Mère de Dieu. (Ex. Fais un miracle, sainte Mère de Dieu de Vladimir.)
L’idée de la direction divine des événements faisait attribuer à Dieu le succès lui-même. Une entreprise réussit, donc elle est bénie de Dieu, donc elle est bonne.
Un différend s’élève entre les anciennes villes de Rostof-Souzdal et la nouvelle Vladimir. Vladimir a le dessus : c’est un miracle de la Très Sainte Mère de Dieu. Un passage de la chronique est curieux, c’est celui où après avoir avoué que les Rostof-Souzdaliens étant les plus anciens avaient le droit de défendre leurs droits, elle ajoute : qu’en résistant à Vladimir ils ne voulaient pas reconnaître la vérité de Dieu et avaient résisté à la Mère de Dieu. Ces villes voulaient avoir leurs princes choisis par leurs pays, mais Vladimir leur opposa Michel, et le chroniqueur ajoute : « La Mère de Dieu avait choisi Michel ».
Ainsi Vladimir réclame la suprématie sous le prétexte qu’elle contenait le sanctuaire qui avait miraculeusement procuré le succès. « Les Vladimiriens, s’écrie le chroniqueur, bénis par Dieu sur toute la terre à cause de leur droit, Dieu les aide ». Ils sont si fortunés, ajoute-t-il, parce que ce que l’homme demande à Dieu de tout son cœur Dieu ne le lui refuse pas ; on voit la prière remplaçant dans les entreprises le droit civil et le droit coutumier, et Dieu accordant le succès.
À première vue, il semble qu’il y ait ici un extrême mysticisme et un éloignement de l’activité pratique, mais en réalité c’est parfaitement pratique ; ici on montre le moyen d’écarter toute peur de ce qui ébranle la volonté, la volonté a les coudées franches ; ici il y a la confiance en sa propre force, l’habileté à profiter des circonstances. Vladimir, contrairement aux vieilles habitudes et à l’antique ordre de choses, devient ville principale, parce que la Mère de Dieu la protège et cette protection se voit dans le succès des armes. Elle profite des circonstances ; tandis que ses adversaires se maintiennent au moyen des classes supérieures choisies, Vladimir lève le drapeau de la masse du peuple, des faibles contre les forts ; les princes choisis par elle se montrent les de la justice au profit des faibles. Au sujet de Vsévolod-Youriévitch, le chroniqueur dit : « C’était un juge équitable et impartial, n’obéissant pas aux intérêts de ces boiars puissants qui offensaient les faibles, dépouillaient les orphelins et employaient la violence ».
En même temps que le droit d’élection, le principe du Vetché prend la plus large extension et par cela même se sape et se détruit lui-même.
Les Vladimiriens n’élisent pas seulement Vsévolod-Youriévitch comme prince dans le Vetché, devant leur Porte d’or, mais aussi ses enfants. Ainsi le Vetché assume le droit d’étendre ses décisions non seulement sur les vivants mais sur la postérité, d’établir un ordre solide pour longtemps, sinon pour toujours, jusqu’à ce qu’un génie trouve une autre direction, une autre voie et conduise ainsi à son nouveau but, proclamant comme auparavant dans son apothéose le succès de l’entreprise sanctifiée par la bénédiction de Dieu.
Enfin la construction même de la ville de Vladimir a un sens particulier portant un caractère nettement grand russien. On sait que nos savants ont donné une nouvelle signification à nos villes nouvelles, justement parce qu’elles étaient neuves. Quant à nous, la nouveauté des villes en elle-même ne signifie pas grand’chose. La fondation de nouvelles villes ne pouvait créer de nouvelles idées, établir un nouvel ordre de choses plus vite que cela n’aurait pu se faire dans les anciennes villes. Les habitants des nouvelles villes étaient des émigrés des anciennes villes, qui inconsciemment apportaient les idées, les points de vue qu’ils avaient dans leur ancienne résidence. Ceci surtout devait arriver en Russie où les nouvelles villes ne perdaient jamais leurs relations avec les anciennes. Si une nouvelle ville veut se rendre indépendante et s’affranchir de l’autorité de la vieille ville, elle devra par ce seul fait essayer de devenir ce qu’était l’ancienne et rien de plus. Pour qu’une nouvelle ville produise et cultive chez elle un nouvel ordre de choses, il faut, ou bien que les émigrés de la vieille, en posant les fondations de la nouvelle, soient sortis de la vieille ville par suite de mouvements auxquels la masse était opposée ou que les nouveaux habitants aient été coupés, privés de tout rapport avec le vieil ordre de choses et qu’ils aient été placés dans des conditions favorables au nouvel ordre. Les émigrés, qu’ils soient de leurs demeures, gardent autant que faire se peut leurs anciennes manières d’être, leurs anciennes idées innées, tant que les conditions nouvelles ne les émeuvent pas ; ils ne les transforment que lorsqu’elles ne conviennent pas aux nouveaux établissements et encore ils ne changent que très lentement, toujours en s’efforçant de garder quelque chose de l’ancien ordre de choses.
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The end
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