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Quelques mots d’actualité poétique
Le reproche plus ou moins amène m’a été souvent adressé, des regrets ont été exprimés souvent, que mon Œuvre n’ait point été conçue et écrite plus près d’un plus large Public, — quitte à délaisser un peu de mon idéal rénovateur, insinuaient ces regrets, qui osaient assurer qu’au prix de quelques concessions et de quelque renoncement, la plus grande renommée, la plus vite action, m’eussent été acquises.
Je ne me suis pas arrêté devant la tentation. J’ai osé écrire aussi, vers 1889, en pleine lutte : « J’ai le temps, et mon temps viendra ». — Je crois que le créateur doit être un avec son œuvre, car cette œuvre doit être le produit de son unité réalisée. L’apport poétique qui se trouve maintenant consacré sous le nom de « Poésie scientifique », représente, — de son principe philosophique à sa technique prosodique et rythmique, — une Doctrine continue… Je me suis simplement appliqué à moi-même la règle morale qui ressort de cette doctrine, d’avoir tendu, selon toutes les puissances accrues de culture qui étaient en moi, à l’art le plus complexe et le plus complet lié en la plus solide unité qui m’était possible : en le plus de volonté, en le plus-d’effort.
Le plus étrange est sans doute qu’il soit nécessaire de se targuer de pareille conception, qui part, comme nous le verrons, d’une loi naturelle, — mais c’est nécessaire, à l’heure présente, où une « réaction » poétique et contre le mouvement « Symboliste » et contre l’action de la « Poésie scientifique », a été organisée au nom du moindre-effort… « La mesure du vers est prescrite par la loi du moindre effort », a écrit le principal quoique souvent occulte organisateur de cette régression universitairement et mondainement patronnée, Sully-Prudhomme.
Sans craindre la contradiction d’ailleurs, il déclarait aussi que « la poétique est perfectible », — tout en assurant quelques lignes plus loin « qu’il a lieu de penser que la technique du langage poétique est achevée ».
Raisons cependant, dont la logique n’apparut pauvre aux Doumic, Faguet, Ernest-Charles, Brisson, et tant d’autres des Revues de médiocratie pensante, et aux poètes nouveaux-venus ou retardataires appâtés de louanges et de prix, par eux étiquetés, néo-romantiques, néo-Parnassiens et Bucoliques. Or, les mêmes, de qui, dédaignant sans doute d’avoir été un précurseur dans la voie philosophique comme nous l’avons dit souvent, le poète de Justice et de Bonheur souhaitait avec une étrange âpreté « régénérer l’inspiration languissante pour lutter contre les entreprises des novateurs » !…
Nous avons donc eu, nous avons une « réaction » poétique, dont les indices encore vagues purent sans doute se relever lors du Congrès des Poètes, qui ainsi demeure une date, en mai 1901. — Depuis, l’on a connu des audaces, et quelque duplicité… Longtemps en désarroi, les représentants de la Critique que nous avons désignée plus haut, et dont les raisons spontanées à l’égard de la génération précédente avaient été l’insulte, le sarcasme et la mutilation des idées, se sont ressaisis, avec quelques poètes vieillissants et peu sûrs, sans doute, de la durable nécessité de leur œuvre. Ils ont senti intelligemment que la médiocrité et le manque de volontés de maints nouveaux poètes étaient tels, qu’on les pouvait manier et récompenser.
Par des appels énergiques, par des éloges tendancieux, par des prix, une réaction a été suscitée, « renaissance romantique et parnassienne ». Mais, comme il n’était pas possible de supprimer pourtant le vivace acquis du double mouvement que nous avons rappelé : « Symboliste », d’une part, et « Scientifique », d’autre part, — d’un tacite pacte entre gardiens du dogme et divers poètes nouveaux (ou retardataires, avons-nous dit), l’on parut discuter les théories émises, surtout techniques, sans les exposer d’ailleurs, et de manière assez habile pour, du mélange, créer le plus d’incertitude dans l’esprit du lecteur non averti, et donc, les amoindrir toutes, les dénaturer, les disperser s’il eût été possible ! L’on ratiocina à côté, l’on emprunta aussi, dirons-nous par euphémisme, l’on emprunta un peu des théories et des œuvres des Devanciers. L’on s’appropria quelques idées en les présentant comme neuves, avec innocence, — l’on dénatura quelque peu, sans voir l’incohérence, sans prendre garde qu’hier gardait les Dates et les Faits… Et l’on applaudit très haut : voilà ce qui maintenant était raisonnable !
C’était certes, la loi préconisée du moins d’énergie. — Sans d’aucuns, elle serait presque dominante à l’heure présente où l’on ne discute même plus, où la plupart sont même trop ignorants d’hier pour s’en douter même. L’on est revenu aux thèmes du Romantisme, à l’anecdote égotiste sentimentale, exprimés par le vers le plus commodément classique dont la mélopée contente si directement l’oreille, élue comme suprême raison par Sully-Prudhomme, — qu’il n’est quasi plus nécessaire d’écouter pour entendre : dernier mot du moindre-effort…
Et M. Catulle Mendès de s’écrier : « Quelle admirable France qui ne cesse de produire des poètes, encore des poètes ! » Et qui se ressemblent tous, pourrait-il dire pour aggraver cette exaltation nationale, mais mal à propos, car si l’Étranger, partout, étudie, traduit, commente les Poètes Français et subit leur action, — ce sont ceux d’hier. Et il ignore ou méprise ceux de l’heure présente, nous le savons… Hélas ! pourtant, le contentement de M. Catulle Mendès qui s’est accru superbement, a commencé du soir (1897), où, sous le patronage de Stéphane Mallarmé, Sully-Prudhomme, François Coppée et Hérédia, présents et étrangement réconciliés, un Banquet en son honneur réunit sous son sourire parnassien, la plupart des apaisés poètes du « Symbolisme ». — Et le triomphe n’était pas pour eux, qui ainsi ont donné l’exemple de la régression, et presque sanctionné par avance la réaction…
Or, sans insister, de cette « réaction » organisée et non exempte de petitesse morale, il ressort ceci : C’est que les habiletés, les emprunts déguisés et incohérents, les demi-assertions, le tout ouvertement ou occultement patronné par des hommes d’étroite conception philosophique et artistique (qui donc, soutiennent encore dogmatiquement la persistance de l’Énergie en de mêmes modes ou son retour à d’antérieurs états), ont seulement démontré que les idées émises et les œuvres des Devanciers sont viables et nécessaires, puisqu’ainsi l’on s’en avoue maladroitement les prisonniers incapables d’apport personnel. Ou, si on ne leur prend rien, on ne peut s’évader d’eux qu’en régressant dans une imitation ressassée du passé…
Mais nous avons hâte maintenant de nommer des poètes, parmi les principaux, survenus depuis dix ans environ et quelles que soient leurs tendances, qui, de non commune valeur et aimant leur art, d’aucuns en étant les passionnés et les tourmentes, honorent cette heure ou sont de l’espoir, — ou notoires, ou encore tout nouvellement révélés :
M Delarue-Mardrus et Valentine de Saint-Point, de qui le tempérament puissant est touché de persuasion scientiste. La première est d’une inspiration troublante et comme psycho-physiologique. de Saint-Point, elle, se hausse somptueusement au penser philosophique, près d’une « Métaphysique émue » : cette expression dont nous résumions en un article notre pensée, et que deux autres poètes rappelaient en des Déclarations, à leurs premiers livres se réclamant nettement de la « Poésie scientifique » : MM. Georges Duhamel et René Arcos.
de Noailles, Mendès et C. Perrin. Encore qu’il appartienne à la génération précédente, M. Sébastien-C. Leconte, qui, dans la Préface de son volume Le Sang de Méduse, préconise l’union avec la Science, avec sa philosophie, et appuie encore mes dires en rappelant la tradition de l’Orient.
M. Abel Pelletier, poète évolutionniste, de notre génération aussi, qui après un long silence, recommence sa publication. Nous nommerons son superbe Drame en vers (premier d’une Trilogie), Titane, d’intensité psychique et verbale, créateur d’une sorte d’ambiance de mystère où resurgit modernement le thème de la Fatalité antique. — C. M. Savarit, d’hier aussi, qui publie maintenant une suite de livres se commandant, poèmes dont le premier, Comme la Sulamite, est un chant d’une suavité émotive pressante s’élevant sur la pensée évolutionniste à une philosophie altruiste.
M. Fernand Gregh, qui, avec un talent romantique, est de divers des Devanciers de légers reflets. Mais ses idées sur « l’Humanisme », se réduisent à l’exaltation trop simpliste de la vie, sans précision de sens philosophique, spiritualisme vague et sentimental.
M. Francis Jammes, de charme de nature, malgré la petitesse d’inspiration et l’afféterie. Léo Larguier, romantique, mais dont nous louons la répudiation à son second volume, du « recueil de vers », pour l’unité du poème, du livre.
M. John-Antoine Nau : son art verbal et rythmique, subtilement spontané et savant, sa valeur évocatrice et suggestive, en son volume les Hiers Bleus.
MM. Georges Duhamel et Arcos, se réclamant scientifiquement, avons-nous dit, ce qu’avèrent avec grandeur souvent, leurs livres : Des Légendes, des Batailles (Duhamel), et la Tragédie des Espaces (Arcos). Avec eux, M. Jules Romain. De sa Vie unanime, poème harmoniquement composé, la pensée générale et la technique, le classent, en effet, parmi les « scientifiques ». Se rattachant à eux, M. Alexandre Mercereau (Eshmer-Valdor), de verbe subtil, de très sensitive et nombreuse rythmique, et M. Charles Vildrac, d’une large et simple émotion que nous dirons à valeur morale.
Près de ce groupe, un autre où domine le nom de M. Théo Varlet, et où l’on doit distinguer MM. Paul Castiaux et Pierre J. Jouve : luxuriances de vie universellement perçue, sens orgiaque et sacré de la vie, plénitude de sensation rendue en musicalité et spontanéité de Rythme. Tendance philosophique.
M. John-L. Charpentier, toute particulière personnalité, poète scientifique, critique d’unique valeur en la génération montante. D’éducation littéraire et scientifique, son idéal s’est constitué par examen critique de l’histoire poétique. Il va à « une poésie qui ne soit plus éclairée seulement extérieurement de science par intermittences, mais qui rayonne de dedans en dehors, comme si elle était une science … Le poète doit contribuer par son œuvre à la préparation de l’avenir, avenir qu’il doit concevoir, en dégageant l’homme, de plus en plus, des entraves des vieux espoirs et des vieilles craintes que traîne l’humanité inconsciente ». Son livre prochain se titre : L’Âme délivrée.
M. Jean Ott, son premier volume l’Effort des Races, à tendance évolutionniste (et qui comprend un admirable et sobre drame en vers : la mort de Zoroastre), atteste une pensée philosophique, très haute, très sûre, en un tempérament poétique vigoureux.
M. Florian-Parmentier, de qui la Physiologie morale du poète doit être lue. Ses déductions philosophiques parties de la nécessité reconnue de la connaissance en poésie, savoir qui ne tue nullement la spontanéité, « l’impulsion » émotive première, — sont à retenir.
M. Robert Randau, poète d’Autour des Feux dans la Brousse, (auteur des Onze journées en Force, avec M. Sadia ) : tempérament d’énergies amassées et explosantes, robuste de verbe et de rythme, « où la meilleure psychologie serait des terreurs du phénomène, serait mondiale ». M. Sadia Lévy : le tourment comme sacré du Verbe et du Rythme, leur essence et leur mystère en l’entre-pénétration émotive des Formes, ce poète plein de merveilles les incarne et les exprime avec intensité. M. Ricciotto Canudo peut être dit, comme le précédent, un poète en prose : de direction évolutionniste, de grandes envolées en la philosophie et la Métaphysique, où en maints passages (Livre de la Genèse et Livre de l’Évolution) il rencontre notre pensée.
M. Pierre Fons, plein de méditation, évocateur en un sens évolutioniste. — D’autres, Symbolistes, à tendances philosophiques : MM. Jean Royère, Paul Drouot, André Ibels……
…J’ai dit, quand il a été nécessaire, moi qui ai l’habitude de parler net sous les dates et le document, que nulle plus entière volonté que la mienne n’a ouvert la lutte poétique moderne, initiatrice généralement, — puis qui traversa les diverses Écoles, qu’elle répudiait alors même qu’elles s’en assimilaient des aspects, désireuse seulement d’aller à l’extrême de ses desseins. M’évertuant vers les plus hautes, et sans doute de lointaines généralisations, sommes harmonieuses des rapports liant l’intelligence humaine à l’évolution universelle, tentant ainsi une unité philosophique qui dégageât son émotion, — Métaphysique émue, — tout en exprimant sa complexité sensitive entre-pénétrée : Analyse et Synthèse.
J’ai su que cette volonté ne créerait point une Œuvre tout de suite en contact avec le grand nombre. Mais logiquement elle devait, si elle en portait les puissances, atteindre les créateurs eux-mêmes, les Poètes, et ceux-ci qui par leur acquis intellectuel, leur intuition et leur sensitivité, s’égalent quasi à eux, Lecteurs ainsi que re-créateurs des œuvres. Par là déterminerait-elle aux sources mêmes, sans intermédiaire et sans perte, la direction poétique que nous avions préconçue, la seule, prétendons-nous, qui soit en le sens général de l’évolution.
J’ai donc lutté, non en vain, pour lutter encore car le développement de mon œuvre qui est loin encore de son terme, est un développement de lutte.
Origines de la poésie moderne
À lire l’extraordinaire mélange de noms et de théories, sous prétexte de les classer, qu’osent encore de temps à autre des auteurs d’Études sur la Poésie contemporaine, — l’on se demande s’il est vraiment si malaisé de réunir le document précis sur ses origines et son évolution……
Oui, parallèlement aux nouvelles orientations poétiques, la critique qu’elles suscitèrent presque malgré elle, des Revues littérairement dogmatiques et de la presse quotidienne, de tout son pouvoir résista à leur avènement. D’une âpreté qui ne décèle que plus étonnamment son inadaptation aux idées énergiques qui travaillent le monde, ses raisons, dès la première heure, ont été le sarcasme, l’insulte, la mutilation et l’adultération des idées émises — quand ce n’était pas l’adroit silence. Nous venons de donner, en notre Avant-propos, quelques exemples des procédés courants, pris cependant à des dates plus récentes.
L’on ne peut trouver là une documentation, ni aux volumes émanés de mêmes sources.
Quant aux quelques livres de critique émanés de poètes du « Symbolisme », — recueils sans liens de composition d’Articles parus à divers moments, ils n’ont vraiment une plus grande valeur, et l’étude sérieuse, l’impartialité et la vérité historique ne sont guère leur caractéristique. À mesure que la plupart d’entre eux, — comme attraits à l’origine autour des trois hommes dont nous verrons les noms, qui, alors, incarnèrent plus ou moins du Rêve qu’ils connurent ou reconnurent en eux trois, — s’en éloignèrent en départs d’Écoles, l’âpreté des luttes entraîna des négations intéressées ! Et surtout ils usèrent du silence, mais vraiment trop naïvement gros des hommes et des œuvres qu’ils voudraient taire !…
Il n’avait évidemment eu d’autres documents en main, et c’était hier, l’intéressant et sincère critique, M. Stéphane Servant, que, après un premier article sur les origines du mouvement poétique, nous avertissions d’erreurs graves, en produisant dates et œuvres. Puisqu’alors il s’écriait : « Ce que nous appelions réforme grammaticale aurait pour point de départ Mallarmé, et la réforme scientifique, M. René Ghil. C’est, en effet, une question de dates et de documentation. Si le point de vue de M. René Ghil est exact, comme il s’agit d’un mouvement actuellement en plein triomphe, et comme j’ai pu lire des volumes entiers où son nom n’est pour ainsi dire pas cité, j’en arrive à soupçonner dans cet oubli quelque-une de ces belles injustices qui égaient ! — M. Servant avait dû lire surtout les recueils de la critique « symboliste ». « Injustice », qu’on aurait tort de prendre au sérieux. M. Servant, en poursuivant une documentation plus étendue et travaillée, a pu s’assurer que nous eûmes d’énergiques et sûres compensations, — et que la doctrine de Poésie scientifique, qui ne tient que d’elle-même, existait avant et pendant les silences, intéressés, et qu’elle existe après…
…Pour réunir, disions-nous, le document précis sur les origines et l’évolution du mouvement poétique moderne, — il est nécessaire, on le voit, d’un travail préparatoire assez long : lectures des Œuvres et des Revues, organes des diverses Écoles, prise exacte des dates, comparaison des documents, recherche des Études, des Articles, avec méthode.
Il est pourtant aisé, à mon avis, à l’aide d’une pareille documentation (mais personne ne s’en donna la peine), de déterminer nettement le principe, — qui est double et donne naissance à une double évolution.
Par Stéphane Mallarmé, se crée le mouvement de « poésie Symboliste », — qui, nous le verrons, devait s’exprimer en modes divers quand elle viendrait à être plus ou moins étendue de sens sous la poussée de nouveaux tempéraments, personnels et puissants.
L’autre détermination poétique vient de moi, et crée la « poésie Scientifique », — c’est-à-dire partant de données de la science, et pour la pensée directrice et pour la technique. Elle représente toute une doctrine, à développement philosophique, sociologique, et d’éthique, et supporte une métaphysique…
C’est en 1885, que, autour de Mallarmé, dans le petit salon de la rue de Rome où il recevait dès lors le mardi soir, le premier groupement s’opéra, avant toutes Écoles. Le charme, l’ascendant vitalement doux qui émanaient de l’homme, proche, et lointain de rêve, de sa parole harmonieuse et subtile, indiciblement nous séduisaient, matérialisaient une atmosphère de silence. Mallarmé dès lors parlait de l’essence du « Symbole », le persuadait comme expression totale, et suprême manière d’art pour susciter d’analogies en analogies l’Idée enclose en tout spectacle : ses concepts empruntaient à Platon, Fichte, Hegel… Je trouvai là parmi les premiers arrivés à la parole nouvelle, Henri de Régnier, Francis Viélé-Griffin, Barrès, Fénéon, plus tard Gustave Kahn, et d’autres, qui n’avaient encore publié qu’en de vagues revues, quelques vers ou proses, sans se préciser de direction.
Je devais l’accueil tout cordial dont m’honorait Mallarmé, à la publication, en décembre 1884, de mon premier livre de vers, livre d’essais, mais dont l’explicite Introduction contenait, avec les primes indications de plan de mon Œuvre de demain, les nettes déclarations qui, retravaillées et développées, allaient déterminer le mouvement de « Poésie scientifique ».
Mallarmé m’avait écrit : « Peu d’œuvres jeunes sont le fait d’un esprit qui ait été, autant que le vôtre, de l’avant. Ce que je loue avant tout, c’est cette tentative de poser dès le début de la vie la première assise d’un travail dont l’architecture est sue dès aujourd’hui de vous, et de ne point produire au hasard… Il y a lieu de s’intéresser énormément à votre effort d’orchestration écrite. »
Cette révolutionnaire Introduction démontrait donc la nécessité pour la poésie de partir désormais des données de la Science, et de s’émouvoir des idées modernes. La Vie que ma volonté voulait exalter, elle devait être complexe, de sens universel. J’appelai les poètes aux poèmes cosmogoniques et ethniques, — et à chanter, hors de l’égotisme, les énergies nouvelles. Je donnai entrée dès lors dans le domaine poétique « à la poésie des milieux modernes, des villes, des champs », aux activités ouvrières, les usines, les trains par les horizons, les travaux aux âmes mécaniques, l’œuvre dès champs, — et les Banques et l’Or !…
La même année 1885, la première version de mon Traité du Verbe (devenu plus tard l’En Méthode à l’Œuvre), paraît en deux revues et en volume en 1886. Il apporte la théorie de nouvelle technique poétique, « l’Instrumentation verbale », dont l’édition de 1887 précisait, de notes et d’un appendice, les données desquelles la partie intuitive s’avérait : les travaux de Helmholtz et de Kratzenstein, sur les harmoniques, dont il était ainsi parlé en Poésie, pour la première fois.
La partie philosophique, concurremment avec le plan complet de l’Œuvre, se développa ensuite sous le titre qui la plaçait en tête de l’Œuvre : En Méthode à l’Œuvre, en les éditions de 88 et 91. — En 1904 est parue une dernière édition entièrement revue, augmentée, et arrêtée.
Je puis dire, après d’autres d’ailleurs, que la théorie de l’Instrumentation verbale, la première en date, orienta alors la généralité des poètes nouveaux vers leurs recherches de musique verbale et d’expressives Rythmiques, et sur les diverses théories postérieures eut initialement action.
Et voilà les deux premières inspirations, très précisées, selon lesquelles deux mouvements de plus en plus divergents, pendant plus de quinze années se développeront, l’un et l’autre respectivement, s’affirmeront.
C’est là ce que, près des sources encore (en novembre 1886, rappelle M. G. Walch, en son Anthologie des poètes de 1866 à 1906), distinguait un article du « Figaro », — où Auguste Marcade portait très exactement à la connaissance du grand public un premier historique des naissantes Écoles : « Les trois chefs de ce mouvement sont : MM. Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé et René Ghil. » L’extraordinaire émoi, colères, ironies, enthousiasmes, suscité par le Traité du Verbe « dont toute la presse européenne s’occupa », rapportent, entre autres, M. Walch et, dans leurs Poètes d’Aujourd’hui, MM. Van Bever et Léautaud, — cet émoi permettait ce rapprochement de mon nom de ceux de Verlaine et Mallarmé, mes aînés de vingt années…
Judicieusement, le signataire de l’article signalait au nombre des promoteurs nouveaux, et en tête, Paul Verlaine.
Verlaine a pris place parmi les poètes « Symbolistes ». — S’il l’est par certaines qualités, quoique trop d’instinct pour concevoir une manière d’art générale, il sied plutôt de le regarder, en dehors de toute École, comme exerçant presque inconsciemment, mais nécessairement, à la prime aurore de ces temps nouveaux, une action imprécise, diffuse, — et qu’on peut dire naturellement persuasive sur plusieurs des poètes nouveaux venus.
Un vers de son petit poème, « Art poétique », donné en une revue de 1882, un vers presque négligemment et gaminement lancé en conclusion, me semble avoir été la parole de délivrance qu’attendaient de chaotiques inquiétudes :
« Et tout le reste est littérature !… »
Littérature : c’est-à-dire, si l’on veut, le moment où la phrase seulement grandiloquente ou liquidement dénuée de nervosité, se croit le Verbe, où la cadence traditionnelle tient lieu de Rythme, et où l’on ne pense plus qu’à travers la pensée du passé. Par ce vers qui pourrait tenir toute sa théorie simpliste, Verlaine, spontanément, a été l’avertisseur du retour à l’exacte notion : qu’il n’est rien en l’esprit qui ne soit d’abord en les sens. Cette notion de contrôler la vieille pensée ataviquement littéraire par une neuve sincérité de sensation (c’était cela), toute l’œuvre de Verlaine la proclame, elle s’en caractérise.
Tandis qu’au point de vue prosodique, son enseignement de « préférer l’Impair », c’est-à-dire d’user, à son exemple, de mètres impairs, d’une trouvaille spontanée et instinctive déséquilibrait l’illogisme de l’ancienne métrique d’où il délivrait sa mélodie inentendue encore, souple, pittoresque et émue…
Mallarmé et Verlaine : l’impatience de nouveaux venus avait spontanément retrouvés, eux, les presque dédaignés de Parnasse ! Ils leur apportaient l’émotion tumultueuse de la gloire soudaine… Et il sied de rapporter ici une remarque précieuse de MM. Gaston et Jules Couturat (Gaston Moreilhon et Georges Bonnamour). En pleine lutte, m’apportant l’aide de leur talent et de leur âme ardente, ils répondaient aux attaques : « Sait-on si l’école poétique qui tuera la bêtise idéaliste et sa reviviscence symbolique ne sortira pas de M. René Ghil. À toutes époques, depuis un siècle surtout, auprès des triomphateurs du moment, il s’est toujours trouvé un amoindri, un dédaigné, un moqué même, dont la génération suivante a procédé. C’est Diderot sous le roi Voltaire et le néo-chrétien Jean-Jacques. C’est Balzac dans le fracas romantique. C’est Verlaine et Mallarmé parmi les Parnassiens. C’est Villiers chez les naturalistes. »
Le Symbolisme et ses Écoles
Les luttes devaient commencer en l’année 1888, s’accentuer, suscitées par l’acte de personnalités plus ou moins puissantes, surgies successivement au cours de cette chaude et nombreuse aventure d’âpres esprits vers tous les points de la sensibilité, de l’intuition et de la connaissance. Les Écoles Symbolistes allaient lutter entre elles, non pour des idées, car ce ne sont guère que subtilités du Verbe voilant du concept assez simpliste, mais sur des apports prosodiques et rythmiques, — tandis que la « Poésie scientifique » s’opposait à toutes, qui, si sa doctrine avons-nous vu, les pénètre et les impressionne souvent, devait les traverser sans contact pour elle-même.
M. Jean Moréas apporta à l’idée du « Symbole » une première variante. Mais qu’était donc, de Mallarmé, cette idée première ?
Il la résume lui-même en quelques lignes de la retentissante « Enquête » de M. Jules Huret sur l’évolution littéraire, en 1891. « Nommer un objet, dit Stéphane Mallarmé, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème, qui est faite du bonheur de deviner peu à peu : le suggérer, voilà le rêve. C’est le parfait usage de ce mystère qui constitue le Symbole : évoquer petit à petit un objet pour montrer un état d’âme, ou, inversement, choisir un objet et en dégager un état d’âme par une série de déchiffrements. »
C’est-à-dire que Mallarmé, interdisant avec raison à l’art descriptif et purement extérieur l’accès du poème, hiératise exclusivement un art qui évoque, qui suggère d’images de plus en plus spiritualisées et de valeurs analogiques très proches, telles pensées choisies d’après de premiers rapports d’émotivité. C’est là, mais rendu conscient et logique, l’habituel procédé d’images et de comparaisons, — et l’on put dire que le Symbolisme exista de tout temps en toute vraie poésie.
Mais la nouveauté caractéristique est que la succession d’images, selon Mallarmé, n’est plus hétéroclite et hasardeuse, et qu’en valeurs analogiques très proches, répétons-le, les images de très près associées s’élèvent logiquement de la sensation cause d’émotivité, pour concourir à suggérer (non à décrire) les idées qui étaient en vue.
Les idées élues par le « Symbolisme » dériveront du thème général de la poésie au hasard de l’émotion individuelle : c’est là encore, en suprême épanouissement, il est vrai, une poésie égotiste. Le « Symbolisme » se présente donc, non pas le créateur d’une pensée poétique nouvelle, mais comme la victorieuse reconnaissance d’une nécessaire manière d’art pour comprendre et œuvrer poétiquement, en dehors de quoi le vrai sens poétique ne s’exprime plus… se rend compte alors, que, dénué d’idée directrice le concrétant en concepts philosophiques et sociaux, le « Symbolisme », de par son essence toute émotive, se soit scindé en autant de modes, mais tous également inaptes aux généralisations, que lui imposaient de vibrants tempéraments. Et est-ce généralement par des apports de technique que ces poètes surgirent, de valeur capitale.
Or, la première interprétation dissidente vint, disons-nous, de M. Jean Moréas et dès 1886. En l’art de Moréas, à cette heure, venaient valeureusement s’unir, et la manière prosodique de Verlaine, devenue en lui plus complexe et mieux déterminée, et la pensée de Mallarmé, avec souvenir de Baudelaire de qui d’ailleurs Mallarmé avait procédé aussi, initialement. Moréas paraphrasait ainsi : « L’idée ne doit point se laisser voir privée des analogies extérieures : car le caractère essentiel de l’art Symbolique consiste à ne jamais aller jusqu’à la conception de l’idée en soi. » C’était redire que l’idée devait demeurer en valeur d’image.
Comme l’art de Verlaine, celui de M. Jean Moréas, tout en la brisant, ne concevait point pour le Rythme d’autre mesure que « l’ancienne métrique, avivée, disait-il : un désordre savamment ordonné, la rime illuescente et martelée auprès de la rime aux fluidités abscondes, l’alexandrin à arrêts multiples et mobiles, l’emploi de certains nombres impairs. » Ainsi, à travers Mallarmé et Verlaine, et Ronsard, Moréas me semble avoir préparé les voies au « Vers libre » dont M. Gustave Kahn allait être le théoricien.
Or, deux nouveaux poètes étaient apparus, aux côtés de Mallarmé. Nous parlerons plus tard de l’un d’eux, M. Francis Viélé-Griffin, en même temps que de M. Émile
les deux plus puissants poètes du « Symbolisme », —
Viélé-Griffin, lui, très personnel.
M. Henri de Régnier débutait, en 1885, par un recueil de poèmes de sensibilité et d’élégance. Il acquiert ensuite, de Mallarmé, certainement, cette sûre science du Symbole, en grâces et en somptuosités mélancoliques contenues en la plus pure des métriques. S’il use du « Vers libre », à la manière de Kahn et de Viélé-Griffin, il semble plutôt se résigner à une licence, car son art, malgré tout, est près du Parnasse. Et loin, avec une peur de ses heurts, de la vie moderne, il se complaît aux poèmes « anciens et romanesques. »
En 1887, M. Gustave Kahn publiait un premier recueil de poèmes remarqués où s’appliquait sa théorie prosodique, qui, sous l’appellation de « Vers-Libre », est demeuré le plus sûr et le plus général acquis prosodique du Symbolisme, encore qu’elle ne soit point spontanément personnelle. Cette théorie, que M. Kahn esquissa ensuite, en 1888, en des articles de la Revue Indépendante, — MM. Van Bever et Léautaud, en leur Anthologie, la disent suggérée, au principe, par Jules Laforgue, ce poète inquiet qui lui-même paraît avoir été touché de la sensibilité de cet autre grand et inégal poète du désenchantement qui se veut ironique, Tristan Corbière. En 1897, M. Gustave Kahn précisait ses vues, en l’Avant-propos à la réédition de ses premiers Poèmes.
Il est vrai qu’aux derniers mois de 1885, quand M. Kahn revint d’Algérie à Paris, d’où il était parti pour quatre années, il ne rapportait que quelques vers alexandrins, très classiques et de cette monotonie qu’il garda malgré tout, et il possédait plusieurs poèmes inédits de son ami Jules Laforgue.
Il était aussi très attiré vers le poème en prose…
Mais ainsi qu’en son Enquête de 1891, le remarque immédiatement M. Jules Huret, la théorie de M. Kahn dénonça, dans un air général, des rapports évidents en plusieurs points, avec ma théorie de « l’Instrumentation verbale » qui occupait, depuis 1885, tous les esprits poétiques.
En écho en sourdine à certaines propositions de « l’Instrumentation », par exemple, M. Kahn énonçait que le Vers-Libre « doit exister en lui-même par des allitérations de voyelles et de consonnes parentes » : ce qui dérive de mes valeurs de timbres-vocaux. « L’évolution de l’idée génératrice de la strophe crée le poème particulier ou chapitre en vers d’un poème en vers », disait-il encore. J’avais exprimé de plus, que l’idée doit parcourir son évolution en tout le livre, et, de livre en livre, en toute œuvre… Il partait, sans nul doute, de « l’Instrumentation verbale », l’exagérant en voulant aller impossiblement à des valeurs prévues de demi-tons et de quart de tons et à la gamme ! Mais il en divergeait en supprimant la mesure de l’alexandrin que, tout en créant une évoluante Rythmique, nous gardions comme mesure d’unité.
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The end
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