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LE BOSSU
LIVRE DEUXIÈME
IV
01
La Grange-Batelière avait commencé par s’appeler la Grange-Bataillière (Granchia-Batiliaca), en souvenir, dit le moine Abbon, du Champ-de-Mars qui, au IX, s’étendait dans tout l’espace compris entre Montmartre et Paris.
Vers l’an 1620, ce champ des joutes ayant disparu, la dénomination de Bataillère n’avait plus sa raison d’être, et peu à peu se transforma en Grange-aux-Bateaux ou Batelière. Le motif en est facile à trouver. La Grange était, en effet, située au milieu des terrains bas et marécageux où se réunissaient tous les petits ruisselets descendus des Prés-Saint-Gervais, mais surélevée elle-même, elle était entourée d’eau remplissant les anciens fossés et semblait bâtie dans une île.
La Grange-Batelière était alors le rendez-vous des Parisiens qui voulaient faire une partie de campagne. Pour y parvenir, on hélait la fille du fermier, — laquelle était fort jolie, suivant la chronique, — et celle-ci venait vous passer sur un bateau peint en vert. On trouvait chez elle du pain, du beurre, du lait, des œufs, des poulets et du jambon, en assaisonnant le tout de gaieté et d’amour, les parties à la Grange-Batelière étaient délicieuses.
Au XVI, dans ce fief important qu’était la propriété du comte Guy de Laval, on y faisait une grande consommation de pâtisseries et de vin du cru, et la Grange-Batelière devint, de ce fait, la Grange au Gastelier.
Sous , elle avait repris son nom ordinaire, mais le grand égout, qui avait remplacé le ruisseau de Montmartre, au lieu d’assainir le quartier déjà si marécageux, n’avait fait qu’y apporter des émanations fétides.
De-ci de-là se creusaient de grands trous d’eau et de boue, infects cloaques autour desquels s’ébattaient des nuées de petits mendiants, rejetons des cagoux, marcandiers, réfodés, malingreux et capons, piètres, franc-mitoux et polissons, callots, hubains, sabouleux, coquillards et courtaux de boutange, toute cette théorie des gueux qu’on avait essayé vainement de parquer jadis à l’Hôpital général, et qui préféraient à un lit d’asile la liberté dans la fange.
Le soleil ne se levait jamais sans qu’on retirât de l’égout quelques ivrognes qui y étaient tombés en descendant des Porcherons ou en sortant des cabarets de la courtille Coquenard. Ceux qui ne s’y étaient pas noyés tout net y avaient tout au moins passé la nuit dans l’ordure.
Pour toutes ces raisons, et pour d’autres encore, on se souciait peu de construire dans ce quartier fangeux qui n’offrait ni salubrité, ni sécurité et qui servait à Paris de dépotoir, tant pour y recueillir ses immondices que les rebuts de sa société.
Il est donc particulièrement dangereux de s’y attarder, surtout aux environs de la Croix-Cadet ou de la chaussée Sainte-Anne, voire même à la Nouvelle-France, qui est aujourd’hui le Faubourg Poissonnière, un des quartiers les plus vivants et les plus populeux de Paris.
Le moindre risque qu’on y courût était d’être dévalisé, quelquefois même très poliment.
Après la Fronde, M. de Turenne en avait fait l’expérience et comme la bourse qu’il portait n’était pas suffisamment garnie vu la qualité du personnage, il dut donner sa parole de remettre une somme égale à celui qui se présenterait le lendemain chez lui pour la recevoir. On le laissa donc aller sans le molester en quoi que ce fût, et le lendemain il reçut le délégué de messieurs les bandits qui venait lui rappeler sa promesse et remporta l’argent.
De telles traditions ne pouvaient se perdre, et à l’époque où se passe notre récit, il n’y avait rien de changé, sinon que les malandrins mettaient moins de courtoisie à détrousser les Parisiens et qu’il en cuisait à ceux-ci lorsqu’ils avaient la velléité de protester.
Les chevaliers de la Pègre se tenaient donc cachés tout le jour dans les carrières de Montmartre ou dans les cabarets, tandis que leurs femmes et leurs enfants mendiaient ou barbotaient dans le voisinage de l’égout. Mais dès que venait le soir, ils descendaient eux-mêmes vers la Grange-Batelière et chaque voiture qui passait en trouvait une bande qui lui barrait la route, l’épée ou le poignard à la main.
S’il s’agissait d’un carrosse de grand seigneur, — ce qui arrivait fort rarement, la noblesse ne s’aventurant guère dans ces parages après le coucher du soleil, — l’aubaine n’en était que meilleure et c’était plaisir de voir avec quelle désinvolture on détroussait un duc et pair.
Quelques années plus tard, toute cette racaille devait être expulsée par une autre catégorie de voleurs encore plus redoutable pour les bourses, s’il est possible, car celle-ci, protégée et puissante, allait être armée pour dévaliser en grand, non seulement les particuliers, mais le royaume.
En effet, le domaine des spadassins de bas étage, des francs-mitoux et des courtaux était destiné à devenir celui des fermiers généraux qui y bâtirent leurs maisons de campagne.
Pour l’instant, autour de la courtille Coquenard s’élevaient quantité qui chacune avait sa clientèle particulière et où, toutefois, il eût été fort difficile de découvrir un honnête homme.
Inutile de dire que les rivalités de métier et de corporation étaient une cause perpétuelle de rixes qui souvent entraînaient mort d’homme. On ne s’en préoccupait guère, l’égout étant là pour faire disparaître les cadavres.
Or, deux surtout de ces auberges jouissaient d’une réputation exceptionnelle. Comme elles se faisaient à peu près face, elles n’en étaient que mieux rivales : la première s’appelait le Cabaret de Crèvepanse et l’autre avait pour enseigne : Au Trou-Punais.
Le bouge de Crèvepanse était le rendez-vous spécial des bretteurs et coupe-jarrets. Une vieille colichemarde rouillée pendait en grinçant au-dessus de la porte, et nul n’avait le droit de franchir le seuil s’il ne portait au côté une épée prête à toutes les besognes.
Une sorte de franc-maçonnerie de la rapière tenait là ses assises. Pour y être admis, on devait faire preuve de trois assassinats pour le moins, sans compter les vols, les rapts et tout ce qui s’ensuit.
Le chef de cette redoutable association était élu à vie. Ce qui ne signifiait pas pourtant qu’il dût garder longtemps son pouvoir ; les affaires dans lesquelles il devait donner de sa personne étaient assez nombreuses et assez périlleuses.
Le grand maître d’alors était un nommé Blancrochet, un des plus redoutables ferrailleurs de l’époque qui, avec le petit Daubri pour lieutenant, se donnait les gants de tenir académie de bottes secrètes et de coups de Jarnac.
L’hôtelier était lui-même un ancien spadassin mis à mal, qui avait laissé son poignet droit dans une bagarre. Cela, d’ailleurs, ne le gênait en rien pour boire et encore moins pour planter, de sa main gauche, une dague entre les deux épaules de ceux qu’il était chargé d’expédier dans l’autre monde.
Deux ou trois valets plus ou moins éclopés complétaient le personnel, car aucune femme n’était admise dans ce repaire où se tramaient constamment les plus audacieux attentats.
Pour ne pas avoir à couper la langue à quelque bavarde, l’hôtelier avait jugé plus simple de bannir complètement le sexe dont la discrétion ne fut jamais l’apanage, et il poussait même la précaution jusqu’à avoir le plus souvent des muets comme serviteurs.
C’était donc là une maison fort bien tenue au point de vue de ce qui s’y passait, et il était bien rare qu’une semaine s’écoulât sans que, pour justifier l’enseigne, on n’y crevât quelque panse.
Le Trou-Punais devait son nom à un cloaque qui, d’un côté, en baignait les murs et dont se dégageait, pendant l’été, une odeur de pourriture très accentuée. Quand plus tard on le dessécha, on y trouva certains ossements qui avaient bien pu appartenir à des chrétiens, mais ce furent les clients du cabaret de Crèvepanse qui furent accusés de les avoir mis là.
Était-ce vrai ? Était-ce faux ? Il n’importe ! « Bonne réputation vaut richesse », dit un vieux proverbe ; or, les habitués du tapis franc pouvaient endosser cette accusation sans que leur réputation eût à en souffrir.
À l’encontre de sa rivale, l’auberge du Trou-Punais n’était tenu que par des femmes, ce qui ne prouvait pas qu’elles eussent quelque chose à redouter de leurs voisins d’en face. Il y avait toujours dans la maison des pistolets bourrés jusqu’à la gueule et sous les corsages des poignards dont on savait se servir à l’occasion.
La patronne était une plantureuse Picarde, de stature gigantesque. Les moindres défauts de la dame étaient de loucher affreusement et de boiter de façon tout aussi disgracieuse. Cette dernière particularité lui venait d’avoir été, une belle nuit, jetée en bas d’un escalier par un adorateur qui n’avait pas le vin tendre.
N’eût été sa trogne rougie par de trop copieuses libations, elle eût pu passer encore pour une fort jolie femme, cela malgré ses quarante ans sonnés et les excès de tendresse auxquels elle s’était livrée et se livrait encore.
Elle était grande et bien faite ; vue de profil, elle pouvait faire envie à d’autres qu’à des coupeurs de bourses. C’était presque une insulte à la nature que dans ce beau corps de femme se fussent logées des passions qui lui avaient valu le sobriquet de la Paillarde.
Une demi-douzaine de filles, taillées sur le même modèle et possédant les mêmes vertus, rôdaient autour des tables, s’empêtraient les jupes aux fourreaux des rapières, accrochaient leurs savates aux éperons.
Elles étaient là pour achever de vider la poche à ceux dont la patronne ne voulait plus, ou même à ceux dont elle ne voulait pas, parce que le profit eût été trop mince ou que le jeu n’en valait pas la chandelle.
À part que pour avoir accès dans le cabaret d’en face, il fallait avoir fait ses preuves et posséder ses lettres de noblesse criminelle, la clientèle des deux bouges était à peu près la même. Là, les professionnels, les maîtres ès assassinat ; ici, le menu fretin, les débutants qui, pour ainsi parler, n’en étaient encore qu’à leur stage dans le vice et qui, avec quelques années de plus, quelques coups heureux, seraient dignes de passer sous la colichemarde rouillée.
La police n’avait jamais mis les pieds dans ces deux bouges. Du temps de M. d’Argenson, elle avait assez à faire dans l’intérieur de la ville pour ne pas se mêler de ce qui se passait au dehors et, quant au lieutenant général de police lui même, il était trop occupé de l’abbesse et des nonnes de la Madeleine de Trainel pour se soucier de celles du Trou-Punais, bien que, dans les deux endroits, on se livrât à peu près aux mêmes occupations.
Le lieutenant de police de Machault, venu ensuite, avait assez de besogne défaire fermer les tripots tenus par M. de Tresmes et par la princesse de Carignan que d’aller voir ce qui se passait à la courtille Coquenard.
Gauthier Gendry et la Baleine faisaient partie de l’honorable franc-maçonnerie de Crèvepanse.
Tous deux avaient été accueillis à bras ouverts par Blancrochet, qui les connaissait de longue date. Ils avaient, d’ailleurs, assez de canailleries sur la conscience pour qu’on ne pût refuser de les admettre dans une si honorable société.
Toutefois, Gendry s’était fait un scrupule de présenter ses jeunes acolytes, qui n’avaient pas encore gagné leurs éperons et n’eussent pu qu’invoquer les mérites de leurs pères. Or, il ne suffisait pas qu’ils fussent les fils à papa pour avoir leurs grandes et petites entrées au cabaret de Crèvepanse.
Gendry avait peut-être encore d’autres raisons de ne pas parler d’eux. Il n’aimait pas à raconter ses petites affaires à ceux qu’elles ne concernaient pas et se promettait bien de ne dire à personne pour le compte de qui il agis- sait. Il eût trouvé trop de lames inactives prêtes à se mettre à sa dévotion, pour réclamer ensuite leur part de récompense.
Tout au contraire, il clama contre le malheur des temps, où les bonnes aubaines se faisaient rares ; et, sous le prétexte d’en découvrir au moins une, la Baleine et lui s’absentaient souvent pour aller battre la ville.
De leur côté, Yves de Jugan et le jeune Pinto s’étaient introduits au Trou-Punais et avaient élu domicile chez la Paillarde, qui s’était empressée de les accueillir avec beaucoup de sollicitude.
Outre le charme de leur jeunesse, qui ne la laissait pas indifférente, elle prévoyait que ces deux jeunes coqs seraient faciles à plumer et elle s’y était aussitôt employée.
Toutefois, Gendry, ayant prévu avant elle ce détail, avait mis les économies des jouvenceaux en lieu sûr, c’est-à-dire au plus profond de sa poche.
— Ce sera tout bénéfice pour moi, s’était-il dit, soit qu’ils viennent à disparaître d’un coup d’épée, soit qu’on les envoie prendre de l’âge sur les galères du roi.
Si les quatre hommes paraissaient ne pas se connaître quand ils sortaient, par couples, des deux cabarets rivaux, ils ne tardaient cependant pas à se rejoindre aux alentours du Pré-aux-Clercs pour se concerter ou agir en commun, et eussent-ils même été rencontrés de compagnie par l’illustre Blancrochet que celui-ci n’en eût conçu aucun soupçon.
Lagardère était toujours absent de Paris.
Suivant sa recommandation, Aurore et doña Cruz se confinaient dans leur hôtel, où Chaverny et Navailles s’efforçaient de les égayer autant qu’il était en leur pouvoir.
Ils suffisaient tout au moins à les protéger contre n’importe quelle tentative, d’autant plus qu’Antoine Laho, ne sortant jamais des appartements, faisait bonne garde autour d’elles.
Mais cette inaction pesait singulièrement à Cocardasse et à Passepoil. Le premier n’osait pas boire à sa soif, de peur de se trouver ivre devant les dames, et les maritornes de la princesse se montraient plus qu’insensibles aux amabilités du second.
— Eh ! pitchoun !… dit un jour le Gascon, ne trouves-tu pas qu’on se rouille un peu le bras et le gosier ?…
— Tu dis vrai, mon noble ami, répondit frère Passepoil. On voit toujours ici les mêmes figures, tandis qu’il y a par la ville tant de minois fripons…
— Eh ! pardieu… va les voir, s’écria en riant Chaverny que ni l’un ni l’autre n’avaient entendu venir. Nous n’avons pas besoin de vous ici et je vous donne campo pour tout l’après-midi ; toutefois, j’entends qu’à la nuit vous soyez de retour.
Le visage des deux prévôts s’éclaira :
— On y sera, foi de Cocardasse, eh donc ! déclara celui-ci, nous allons voir si ce couquin de soleil il est toujours aussi haut perché et nous ferons notre retraite avec lui.
Une fois dans la rue, ils prirent le vent, ne sachant trop de quel côté diriger leurs pas. Le Gascon opinait pour aller humer l’air et le vin de la campagne ; le Normand se tâtait devant un problème fort ardu : les Parisiennes étaient certainement plus accortes, mais seraient-elles aussi faciles que les robustes filles des faubourgs ?
La solution ne lui parut pas douteuse, car il emboîta bientôt le pas à son compagnon, lequel venait d’avoir la malencontreuse idée de s’en aller rôder vers la Butte-Montmartre, précisément du côté de la courtille Coquenard.
Les gens les plus avisés ont de ces inspirations terribles qui les poussent à se diriger précisément vers l’endroit auquel il eût mieux valu tourner le dos.
On n’est pas maître de son destin ; et les deux prévôts, qui ne doutaient de rien depuis qu’ils étaient au service de Lagardère et qu’ils se sentaient de l’argent dans leurs poches, fussent allés au diable si l’idée leur eût pris qu’ils y trouveraient quelque agrément.
Pour le moment, ils se contentèrent d’escalader le sommet de la Butte, d’où Cocardasse s’avisa de trouver Paris beaucoup plus petit qu’il ne le pensait.
— Capédédiou ! s’écria-t-il, si jamais il venait à quelqu’un l’envie de fermer au pitchoun et à nous autres les portes de la ville… eh, sandiéou !… nous mettrions la ville dans nos poches !…
Ce beau discours, peut-être un peu écourté, mais éminemment expressif, eut pour conséquence immédiate de donner une soif d’enfer au Gascon, qui apercevait à quelque distance les guinguettes de la Grange-Batelière.
— Oïmé, ma caillou !… nous sommes ici un peu trop près du soleil et ma langue déjà elle se recroqueville ; cela me paraît par là légèrement plus frais. Or, vois-tu, mon petit prévôt, un peu de fraîcheur au dehors et beaucoup en dedans, c’est la santé de l’homme.
Par contrecoup digne de remarque, il arrivait souvent que, là où se rafraîchissait la langue de Cocardasse, c’était le cœur du tendre Amable qui se mettait à flamber.
Cela ne les empêcha pas de dévaler tous deux côte à côte et très joyeusement vers la courtille Coquenard.
02
Cocardasse et Passepoil, toujours si bien d’accord dans les circonstances les plus graves de leur vie, et alors que leur existence était en danger, ne l’étaient généralement pas quand il s’agissait de futilités.
Si l’un voulait aller à droite, l’autre préférait tirer à gauche. Ce n’était nullement avec l’intention de se contredire, ni de se chamailler, mais simplement parce que l’un cherchait avant tout le bon vin, l’autre le beau sexe. Quand ils trouvaient les deux réunis, aucune contestation ne s’élevait entre eux.
Ce ne fut pas le cas à la courtille Coquenard où leur étoile venait de les faire arrêter.
Ayant d’un côté le cabaret de Crèvepanse, de l’autre celui du Trou-Punais, ils se trouvaient, suivant l’expression consacrée : entre deux-selles, assis par terre.
— Vivadiou ! prétendait le Gascon, cette colichemarde est de bon augure, mon mignon, et le vin, ici, doit-être agréable. Je présume que c’est le rendez-vous des gens d’épée qui se veulent payer l’air de la campagne et nous n’y rencontrerons pas, comme chez Gradot, au quai de l’École, de ces bélîtres de gens de plume, qui se viennent sottement mêler aux maîtres ès armes et estoc.
Par contre, Passepoil, qui regardait de l’autre côté, avait entrevu des jupes et leur compagnie lui semblait beaucoup plus agréable que celle de tous les spadassins de France et de Navarre.
— Halte-là, dit-il, viens plutôt par ici. Si nous avons un écu blanc à dépenser, mieux vaut qu’il tombe dans la main d’une jolie fille que dans l’escarcelle d’un bandit.
Oh ! certes, ce doux Normand était de tout cœur pour la vertu.
— Toujours le sexe, mon pauvre Amable.
— Que t’importe ? pourvu qu’on te serve à boire.
— Pécaïre, tu as raison ; et pour si peu que je sois inflammable, je suis d’avis qu’il y a des jours où la société des dames ne saurait me déplaire. Boutons donc là-dedans, ma caillou, et voyons si Bacchus et Vénus ils sont toujours amis.
Il n’était guère que quatre heures de relevée et, pour le moment, le nid était à peu près vide, les commensaux habituels étant à leurs affaires, ou plutôt aux affaires des autres.
La Paillarde accueillit les nouveaux venus avec son plus alléchant sourire. Elle les traita d’emblée de gentilshommes. Il en fallait moins que cela pour que Passepoil lui accordât le plus haut mérite, et il avait parfaitement raison, si tant est que le mérite réside dans l’abondance des appas et dans les œillades encourageantes.
— Messieurs les gentilshommes, leur dit donc l’hôtelière, qu’allons-nous vous servir ? Vous trouverez ici tout ce qui fait le plaisir des lèvres, et bien d’autres choses encore… Vous faut-il de la bière ou du vin, des œufs mollets, du pâté de venaison ou bien un chapon cuit à point ?
— Cornebiou ! nous voulons d’abord du jus de la treille, s’écria Cocardasse. De ce pas, mon petit prévôt et moi, nous venons de Montmartre en Parisis et c’est si haut perché que j’en ai le gosier plus sec qu’une peau de bouc.
— Cela se trouve à merveille, messeigneurs ; voici justement du vin d’une vigne des Chartreux de Vauvert que nous tenons en bail et cens ; peut-être n’en est-il pas d’aussi bon et chaud dans Paris. Goûtez-y et, sitôt ces deux brocs vidés, on vous en montera d’autres.
Le fameux vin de Vauvert râpait fortement le palais ; c’était tout juste si, pour l’avaler, il ne fallait pas se tenir à la table. Mais le gosier de Cocardasse ne s’arrêtait pas à ce détail, et quant à Passepoil, il s’occupait de tout autre chose que du cru qu’on lui servait.
Les bras nus, les hanches rebondies et les grasses poitrines qui circulaient autour de lui, le frôlant sans cesse, mettaient sa tête à mal bien autrement que la bouteille. Si quelque chose l’offusquait, c’était de ne pouvoir, — et pour cause, — rencontrer les yeux de la Paillarde, qui ne le regardait pas sans regarder en même temps Cocardasse.
Toute femme est déjà un être énigmatique. Quand elle louche, il n’est plus possible de savoir ce qu’elle veut ni ce qu’elle pense.
Certes, elle était bien séduisante quand elle vint s’asseoir entre les deux pré- vôts ; mais le Normand constata avec stupéfaction qu’elle déployait toutes ses grâces pour son noble ami, ne le considérant lui, que comme un gringalet bon tout au plus pour un jour de disette.
Le Gascon protesta :
— Capédédiou, dit-il, je ne voudrais pas empiéter sur les terres de ma caillou. Si nous avions eu tous les deux les mêmes goûts, il y a longtemps que nous nous serions ouvert le ventre. Mais moi je n’aime que le vin, Amable n’aime que les femmes ; de cette façon, oïmé ! nous ne nous contrarions jamais.
La Paillarde n’était pas embarrassée pour si peu. Elle fit volte-face et son genou prit contact avec celui de Passepoil : c’était plus à l’argent qu’à l’homme qu’elle en voulait.
Or, le Normand perdait toute prudence devant une vertu peu farouche, et le Gascon, de son côté, s’humectait si bien la langue qu’elle tournait à tort et à travers. À eux deux, c’était la plus belle paire d’étourneaux qu’on pût rêver. Souvent même, pour un mot en l’air ou une œillade, ils se mettaient dans des situations dont il ne leur était possible de sortir qu’en risquant leur vie.
Déjà les brocs succédaient aux brocs et Cocardasse, pris lui aussi de tendresse, laissait les filles boire dans son verre, tandis qu’Amable ne sentait plus seulement un genou, mais tout le poids d’un corps appuyé au sien. Il frottait ses épaules en porte-manteau contre des rondeurs affriolantes et trouvait tout pour le mieux dans le meilleur des mondes.
On ne sait trop où cela se fût arrêté sans l’intervention de deux jeunes gens dont l’arrivée fut assez mal accueillie, non point que la Paillarde dût se gêner avec eux, mais plutôt parce qu’ils gênaient les combinaisons qu’elle n’avait pas eu le temps de mettre à exécution.
Cocardasse les dévisagea lui-même d’un air assez malveillant et ils ne s’étaient pas plus tôt assis à une table pour jouer aux dés qu’il les interpella :
— Cornebiou ! mes mignons, il me semble avoir déjà vu vos museaux roses quelque part. N’auriez-vous pas été en nourrice du côté de Bayonne ?
Les joueurs continuèrent leur partie sans répondre, avec cette belle insouciance de la jeunesse que les radotages ne sauraient atteindre.
Cela ne faisait pas l’affaire du Gascon : il asséna sur la table un coup de poing formidable qui fit s’entre-choquer les brocs et les verres.
— Quand Cocardasse Junior vous fait l’honneur de vous parler, hurla-t-il en se dressant devant eux, il faudrait lui répondre, beaux blancs-becs !
C’était une provocation.
— Nous répondons quand il nous plaît et quand on nous interroge avec d’autres formes, répondirent-ils en se levant tous deux, que voulez-vous savoir ?
— Où vous étiez avant de venir à Paris et si, il y a quelque temps, vous ne rôdiez pas sur les frontières d’Espagne ?
— Nous n’avons de comptes à rendre à personne et surtout à vous que nous ne connaissons pas.
— Cornebiou ! mes poulets, vous en rendrez quand même, gronda le prévôt en mettant l’épée à la main. Il me semble avoir déjà fait jaser devant vous un Espagnol qui ne voulait rien dire…
Les jeunes gens échangèrent un regard rapide et se mirent en défense sans prononcer une parole.
— C’était un Castillan qui s’appelait Morda, continua le Gascon ; je lui fis danser la danse de l’ours un beau soir dont vous devez vous souvenir… Regarde-moi un peu ces têtes, ma caillou, nous avons vu cela à Bayonne.
L’un des deux jeunes gens éclata de rire :
— Pardieu, cet homme est ivre, dit-il ; je jurerais qu’il voit trouble. Allez chercher vos ressemblances ailleurs, l’ami, et laissez-nous continuer notre jeu, si vous ne voulez pas en jouer un autre qui serait dangereux pour vous.
C’était mettre le feu aux poudres. Passepoil se leva et dégaina lui-même ; les adversaires, l’épée haute, se placèrent à chaque bout de la salle, Yves de Jugan en face de Cocardasse, le fils de Pinto vis-à-vis de Passepoil.
Les fers allaient se croiser, le combat commencer quand se produisit l’intervention la plus inattendue.
La Paillarde, un pistolet dans chaque main, se planta résolument entre les adversaires.
— On ne se bat pas chez moi sans que je le permette, dit-elle, et les gentilshommes qui entrent ici ne doivent pas en sortir les pieds en avant. Il y a malentendu entre vous ; qu’on remette les épées au fourreau et qu’on s’explique.
Passepoil obéit le premier ; son admiration pour l’hôtelière venait de se décupler en une seconde.
— Bas les armes, dit-il à son tour, et remettons-nous-en au jugement de la Beauté.
Or, celle-ci se souciait fort peu de la vie de ses clients. Bien d’autres chez elle avaient mordu le sol, qu’elle n’avait jamais songé à défendre. Peut-être eût-elle agi de même à l’égard de ceux-ci s’ils eussent été plumés ? Elle n’en avait pas eu le temps et l’intérêt qu’elle leur témoignait n’avait pas d’autre cause.
Selon toutes probabilités, les jeunes gens auraient eu le dessous, mais les hasards sont si grands que le contraire eût pu arriver, et mieux valait empêcher tout le monde de se battre.
Pour calmer la colère de Cocardasse, la Paillarde le fit boire ; bien mieux, elle invita ses adversaires. C’était là un argument sans réplique et quand les verres furent vidés en commun, l’entretien prit une autre tournure.
— J’aurais juré pourtant, commença le Gascon qui tenait à son idée, vous avoir vus à Bayonne.
— Nous arrivons de Marseille il y a six jours, répondit l’un des jeunes gens.
— Dites-moi, l’ami, n’avez-vous jamais connu Gauthier Gendry ?…
— Gauthier Gendry ?… Ce nom-là n’a pas encore été prononcé devant nous…
— Et la Baleine ?…
Ils se mirent à rire :
— Il n’y a pas de baleines d’où nous venons…
— Eh bien, sandiéou !… topez là et toutes mes excuses… Apportez-nous deux brocs, la belle, et tenez-nous tête. Cocardasse junior il doit honorer le courage dans le beau sexe et dans la jeunesse, vivadiou !
Or, si l’on jouait ferme, si l’on trichait, si l’on se tuait dans les tripots de M. de Tresmes, gouverneur de Paris, et dans ceux de la princesse de Carignan, on laisse à penser ce qui pouvait se passer dans les endroits où la police ne venait jamais mettre le holà et où le jeu, l’amour et le crime étaient libres de toute entrave.
Au Trou-Punais, les enjeux étaient moins forts, mais une bonne partie passait dans les poches de l’hôtelière qui s’imposait toujours comme partenaire et avait organisé à sa façon la cagnotte. Les joueurs l’accusaient bien d’avoir le mauvais œil et de porter la guigne à ses adversaires ; ils n’en devaient pas moins la subir. Quand elle avait gagné, elle avait une façon si agréable de remercier les vaincus par une caresse que c’étaient eux encore qui lui étaient redevables.
Cocardasse à moitié ivre de vin de Vauvert, et Passepoil d’amour pour la patronne, étaient gens faciles à gruger.
Toutefois, la Paillarde était d’avis qu’il ne faut pas manger son bien en herbe et que, si elle les dévalisait, ils ne reviendraient plus.
Yves de Jugan et Raphaël Pinto, pour leur compte, prétendaient amadouer assez les prévôts pour les faire rester là jusqu’à la nuit ou les décider à revenir le lendemain.
De concert avec Gauthier Gendry et la Baleine, qui se tiendraient à distance, on reconduirait ces bons amis Cocardasse et Passepoil sur le chemin de Paris, pour qu’ils ne fissent pas de mauvaise rencontre. Ce serait d’ailleurs tout un plan à combiner avec l’ancien caporal aux gardes pour le soir où l’occasion serait propice.
Tout le monde ayant donc intérêt à ménager ce jour-là les deux compagnons, le jeu fut à peu près ce qu’il devait être. Ils n’eurent donc à débourser que quelques écus, tant pour leur perte que pour ce qu’ils avaient bu.
Chaque fois que la Paillarde se levait de table, Yves de Jugan poussait Passepoil du genou et lui glissait quelques mots à l’oreille :
— On ne sait pas ce que les femmes ont dans la tête, monsieur Passepoil ; en voilà une qui a résisté à toutes nos avances, à mon camarade et à moi…
— Et pourtant vous êtes jeunes, répondit le Normand non sans une certaine fatuité.
— C’est vrai ; jeunes et pas trop mal tournés. Cependant, elle n’a d’yeux que pour vous.
Cocardasse approuvait, disant :
— L’amour, il a le bandeau.
Pinto reprenait à son tour :
— Oui, mais il n’y a rien à faire de jour, monsieur Passepoil. Venez ce soir ou demain, un peu avant qu’on mette les barres, et le diable m’emporte si vous n’êtes pas le plus heureux des mortels.
Cependant, si féru que fût le Normand de cette passion nouvelle, il n’oubliait pas la promesse faite à Chaverny de rentrer au coucher du soleil. Il se leva don et fit signe à Cocardasse de le suivre.
— Holà, mes gentilshommes, vous voilà bien pressés, s’écria la Paillarde. Je viens justement de mettre à la broche un chapon à votre intention et j’entends que vous ne nous quittiez pas avant minuit.
— Vivadiou ! s’écria le Gascon, l’invitation elle est aimable, la compagnie aussi ; mais nous soupons ce soir chez une princesse et nous avons donné notre parole de n’y pas manquer.
En disant ces mots, il arrondit le bras et salua d’un geste théâtral en balayant le sol des plumes neuves de son feutre.
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The end
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