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Gravure en Taille-douce de P. de FRICK
TABLE ALPHABÉTIQUE
Préface
VERS L’IDÉAL
Pour vous payer des dons si largement offerts, Il vous suffit, ami, d’un rien, de quelques larmes ; Et, s’il fallait encore embellir tant de charmes, On pouvait vous donner des fleurs : voici des vers,
Des vers écrits pour vous et par un camarade L’hommage semblera sans doute superflu ; Mais c’est là votre orgueil d’avoir ainsi voulu Que ce soit un Breton qui vous donne l’aubade.
Je reconnais bien là le barde fer et doux Dont le cœur est toujours où s’ouvrirent ses rêves : Nous autres, qui vivons maintenant loin des grèves, Nous aimons à parler avec ceux de “ chez nous ”.
Merci, car un Breton peut seul dire à voix haute Qu’on s’honore là-bas des bravos recueillis : Si nul ne fut jamais prophète en son pays, On ne chante que vous de la Lande à la Côte.
La Bretagne eut toujours ses poètes charmeurs : Par les sentiers fleuris d’ajoncs et de bruyère Ils vont très lentement, graves comme en prière, De la foule fuyant les banales clameurs.
Mais, si noble que soit le but qu’il veut poursuivre, Le poète s’attarde en rêves décevants Car, son poème écrit en des vers triomphants, La forme le retient prisonnier dans un livre.
Mais ceux pour qui le Livre est à jamais fermé, Qu’ils ne l’aient pas trouvé sur la route suivie Ou que le tourbillon des choses de la vie Les empêche d’ouvrir même l’ouvrage aimé,
Ceux qui n’ont jamais lu, n’ayant jamais su lire : Le pêcheur qu’une barque emporte tous les soirs, Le laboureur qui passe en semant les espoirs, L’artisan dont le rêve est souvent du délire ;
Ceux qui ne savent plus, ceux dont s’ouvrent les yeux Le vieillard dont la main ne peut tourner la page, L’enfant qui ne connaît encore que l’image, Ceux-là n’auront-ils pas un poète pour eux ?
Et si, dans leur regret de l’étude choisie, Si, par leur ignorance ou leur légèreté, Ils vivent sans jamais sourire à la Beauté, Seront-ils donc privés de toute poésie ?
Et c’est bien là ton rôle, ô naïve Chanson, D’aller au cœur de tous sans le secours du Livre Et de faire vibrer dans le bonheur de vivre L’âme où ton charme éveille un suave frisson.
La Chanson qui pénètre au fond de la chaumière Pour s’asseoir au foyer, courir sur les lits-clos, Suivre le pâtre aux champs, le mousse sur les flots, Apportant à chacun la joie et la lumière ;
La Chanson qu’on dirait un soupir de roseau, La Chanson qui sait prendre aussi la voix des houles Pour faire tressaillir d’émotion les foules, La Chanson qui s’élève ainsi qu’un chant d’oiseau ;
La Chanson qui va, vient, sur mer, sur la montagne, Voilà ce qu’on demande à ceux qui vont rêvant Et ce que leur fierté nous refuse souvent… Et voilà ce qu’on aime au pays de Bretagne.
Et vous êtes venu vers les déshérités, Et vous avez compris, vous dont grandit le rêve Au rythme languissant des vagues sur la grève, Que s’ils n’étaient pas lus les vers seraient chantés.
El vous avez chanté la Chanson la meilleure, Non pas celle qui passe et qu’on écoute en vain, Mais celle qui pour l’âme est un baume divin Et met comme un rayon sur le front quelle effleure.
Ainsi, vous avez dit aux Bretons de “ chez nous ” : « Frères, écoutez bien la voix de vos ancêtres, « Comme eux sachez rester fidèles à vos prêtres, « Et ne rougissez pas de tomber à genoux. »
Et vous, le barde aimé que la foule environne, Vous avez, par des vers que tous ont recueillis, Su rendre encor plus cher à tous le grand Pays Dont Anne de Bretagne a porté la couronne.
Même en France gardant les costumes si beaux Qui furent des Bretons l’orgueil et la richesse, À l’égal maintenant de la Bonne Duchesse Vous quittez vos souliers pour chausser des sabots.
Et vous allez partout, dissipant d’un sourire Le nuage qui monte à l’horizon si noir : Par vous qui le chantez va renaître l’Espoir Que d’autres ont rêvé, mais ne savaient qu’écrire.
Alors que, d’un dédain ou d’un geste moqueur, Les sceptiques penseurs semaient partout le Doute, Vous avez eu des mots pour les mettre en déroute, Qui n’ont d’autre secret que de venir du cœur.
Et nous vous disons tous : « Poursuivez votre ouvrage, C’est un apostolat que nous applaudissons ; En France, où tout finit, dit-on, par des chansons, Il suffit d’un refrain pour rendre le courage ! »
Et les bretons, conduits par un chef si loyal, Marcheront avec vous pour mener la campagne, Heureux et fiers surtout qu’il parte de Bretagne L’élan qui fait monter les cœurs vers l’Idéal.
La Sabotière
I
Amis, choquons en cadence Nos sabots, petits et gros, Car voici que je commence La chanson des vieux sabots ; Fendus comme des pois-chiches, Mes sabots ne sont point beaux :
Refrain (en chœur) :
Clic ! clac ! clic ! clo ! Mes sabots ne sont point riches… Mais je suis dans mes sabots ! Oh ! oh ! oh ! oh !
Les sabotiers de Fougères Les taillent dans la forêt ; Les paroirs et les terrières Virevoltent sans arrêt : Leur en faut gagner des miches Pour nourrir tous leurs marmots !
Clic ! clac ! clic ! clo ! Mes sabots ne sont point riches… Mais je suis dans mes sabots ! Oh ! oh ! oh ! oh !
III
On sait ce que l’on achète ; On sait où l’on met ses pieds : C’est du bon cuir de brouette, Du vrai cuir de châtaigniers, Pour aller, le long des friches, Mener paître mes troupeaux,
Clic ! clac ! clic ! clo ! Mes sabots ne sont point riches… Mais je suis dans mes sabots ! Oh ! oh ! oh ! oh !
Mon père ainsi que son père, Comme aussi tous leurs aïeux, En usaient plus d’une paire… Et ne s’en portaient que mieux : Ce sont presque des fétiches, Ces « écraseurs de crapauds ! »
Clic ! clac ! clic ! clo ! Mes sabots ne sont point riches… Mais je suis dans mes sabots ! Oh ! oh ! oh ! oh !
Ils nous font le pied rapide Pour arpenter nos vieux champs ; Ils sont une arme solide Pour assommer les méchants ; Légères comme des biches Ils font sauter nos Margots !
Clic ! clac ! clic ! clo ! Mes sabots ne sont point riches… Mais je suis dans mes sabots ! Oh ! oh ! oh ! oh !
Parfois, un de nos gâs tâche De se faire un pied pointu : Il se traîne comme un lâche, Il boîte à pied-que-veux-tu ! Serons-nous assez godiches Pour imiter ces nigauds ?
Clic ! clac ! clic ! clo ! Mes sabots ne sont point riches… Mais je suis dans mes sabots ! Oh ! oh ! oh ! oh !
Pour réussir à la Ville, Faut singer les élégants ; Il faut faire l’imbécile : Mettre des souliers, des gants ! T’as raison si tu t’en fiches, Mon gâs ; vivons en repos :
Clic ! clac ! clic ! clo ! Mes sabots ne sont point riches… Mais je suis dans mes sabots ! Oh ! oh ! oh ! oh !
Le Bûcheron
I
Un frisson court à travers les orges Et les maïs ; On entend chanter les rouge-gorges Dans les taillis. L’Ombre meurt… et c’est de la Lumière Le gai réveil : Bûcheron, ouvre donc ta chaumière Au bon soleil !
Lève-toi ! l’aube est déjà levée ! Bûcheron, prends ta grande cognée, Mon gâs ! Dans le mitan De la forêt prochaine Le vieux chêne T’attend.
Ce géant, c’est toi qui vas l’abattre, Toi, pauvre nain ! À son pied tu vins souvent t’ébattre, Étant gamin ; À son pied tu parlais à ta « Douce », Cœur frémissant… Aujourd’hui, la sève t’éclabousse Comme du sang :
Entends-tu, quand s’abat ta cognée, Entends-tu cette voix désolée, Mon gâs ? C’est la clameur Immense et presque humaine Du vieux chêne Qui meurt !
Bûcheron, quand sur l’arbre tu cognes, Sois sans remords ; Il sera l’ami de nos besognes Et de nos morts : Dans la Glèbe ou sur la Mer bourrue Ou sur ton seuil Il sera Berceau, Barque ou Charrue Ou bien… Cercueil !
Bûcheron, ramasse ta cognée ! En chantant rejoins ta maisonnée, Mon gâs ! Dans le soir d’or, Sans révolte et sans haine, Le grand chêne Est mort !…
Goélands et Goélettes
I
Allons voir les goëlettes Dans le bassin de Paimpol : Les goëlands, les mouettes, Les caressent dans leur vol ; Puis, quand les Vagues s’élancent À l’assaut du quai noirci, Les goëlands s’y balancent, S’y balancent… Les goélettes aussi !
Les grands oiseaux d’aventures Vont se perdre dans les cieux ; Les bateaux et leurs mâtures Tendent leurs longs bras vers eux Les jours et les mois s’envolent, L’Hiver passe sans souci Les goélands se désolent, Se désolent… Les goélettes aussi !
Lorsque Février arrive, Les goélands sont joyeux ; Des voix pleurent sur la Rive La Complainte des Adieux : — Vos Paimpolaises sont belles Islandais ! Restez ici !… » Les goëlands ont des ailes, Ont des ailes… Les goélettes aussi !
La Meunière de Pont-Aven
Au fond du Finistère. Tic, tac, lan lireli, Au bord d’une rivière, Tic, tac, lan lireli, Y a-t-un moulin joli Qui tourne, tourne, tourne, Qui tourne jour et nuit !
J’en connais la meunière, Tic, tac, lan lireli, Une fille ben fière, Tic, tac, lan lireli, Au petit cœur joli Qui tourne, tourne, tourne, Qui tourne jour et nuit !
Sous ma veste en futaine, Tic, tac, lan lireli, J’avais, l’autre semaine, Tic, tac, lan, lireli, Un cœur tout sans souci Qui chante, chante, chante, Qui chantait jour et nuit !
Prit mon cœur, la meunière, Tic, tac, lan lireli, Le mit la nuit entière Tic, tac, lan lireli, Sous la meule en granit Qui tourne, tourne, tourne, Qui tourne jour et nuit !
De la rouge farine Tic, tac, lan lireli, Fit une miche fine, Tic, tac, lan lireli,
Un pain d’amour maudit, Qu’on mange, mange, mange, Qu’on mange jour et nuit !
Le pauvre gâs qu’en mange Tic, tac, lan lireli, Possède un cœur étrange, Tic, tac, lan lireli, Un cœur endolori Qui pleure, pleure, pleure, Qui pleure jour et nuit !
Gardez-vous des meunières Tic, tac, lan lireli, Et des fillettes fières. Tic, tac, lan lireli, Cœurs et Moulins jolis Qui tournent, tournent, tournent, Qui tournent jour et nuit !
La Lettre du Gabier
I
« Hier matin, notre commandant Nous a dit que le bâtiment S’en allait partir à la guerre : Par la présente, votre fieu S’en vient vous dire son adieu, Bonne grand’mère !
J’aurais ben voulu, core un coup, Mettre mes bras à votre cou, Tout comme au temps de mon enfance ; Mais, l’un et l’autre, oublions pas Qu’à-présent votre petit gâs Est à la France !
(ad lib.)
Les camarades du pays, À leurs parents, à leurs amis, Font aussi leurs adieux, ben vite, Espérant que la lettre-ci Vous trouvera vaillants, ainsi Qu’elle nous quitte.
Paraît qu’on va voir les Chinois ; J’espère ben qu’avant six mois Ils seront battus par les nôtres ! Si l’on débarque, faudra voir : Je saurai faire mon devoir Comme les autres !
V
Je veux être le mieux noté Pour m’en revenir breveté, Peut-être même quartier-maître ! Avec mes galons frais cousus… Je rirais si vous n’alliez plus Me reconnaître !
Si je meurs — dam ! faut tout prévoir ! — Vous prierez pour moi, chaque soir, Madame la Vierge Marie : Dîtes-vous, dans votre chagrin, Que je suis mort, en bon marin, Pour la Patrie !
Voici qu’on sonne le départ !… Embrassez, tout doux, de ma part, Celle… à qui, chaque jour, je pense ; Qu’elle me conserve son cœur : Il sera, si je suis vainqueur, Ma récompense !
Adieu ! pour de bon cette fois… D’autant que, vraiment, je ne vois Plus rien autre chose à vous mettre… Votre Yvon, élève gabier, Qui, sans finir de vous aimer, Finit sa lettre ! »
La Réponse de la Grand’mère
I
« J’ai ben reçu, mon petit-fieu, La lettre où tu me dis adieu Avant de partir en campagne. Et je dicte la lettre-là, Que tu liras ben loin déjà De la Bretagne !
Je suis fille d’un matelot, J’ai mon homme et trois gâs dans l’eau… — La vie est quelquefois bien rude ! — J’en ai tant dit des « Au revoir ! » Que je devrais bien en avoir Pris l’habitude ;
Pourtant, j’ai le cœur plein d’émoi : C’est qu’aussi je n’ai plus que toi, Plus que toi, tout seul, en ce monde ! — Las ! que ferais-je, désormais. Si je ne voyais plus jamais Ta tête blonde ?
IV
Mais je console mes chagrins En me disant que les marins Ne meurent pas tous à la Guerre : Vas-y gaîment, mon petit gâs… Et reviens vite dans les bras De ta grand mère !
Pense à moi souvent, très souvent ; Et, chaque fois que le grand Vent Viendra de la Côte bretonne, Laisse-le te ben caresser : Il t’apportera le baiser Que je lui donne.
VI
Je prierai la Vierge d’Arvor. Ben que j’invoque, et mieux encor, Sainte-Anne, lorsque je suis seule : C’est Elle qui doit, dans les Cieux, Protéger tous les Petits-Fieux, La bonne Aïeule !
VII
Retiens ben ce que je te dis : Celle à qui tu donnas, jadis, L’anneau d’argent des accordailles Sera fidèle à votre amour, Et t’espérera jusqu’au jour Des épousailles !
Sans adieu, mon petit Yvon ! Je dicte ces mots, qui s’en vont Sonner ben doux à ton oreille, À ta cousine Lénaïk, Et je signe : Veuve Rouzik, Ta pauvre vieille ! »
La Nuit en mer
I
La brise enfle notre voile : Voici la première étoile Qui luit ; Sur le flot qui nous balance, Amis, voguons en silence Dans la nuit.
Tous bruits viennent de se taire ; On dirait que tout, sur Terre, Est mort : Les Humains comme les Choses, Les oiseaux comme les roses. Tout s’endort !…
Mais la Mer c’est la Vivante, C’est l’Immensité mouvante Toujours, Prenant d’assaut les jetées, Dédaigneuse des nuitées Et des jours !… Hormis Elle, rien n’existe Que le grand Phare et son triste Reflet ; À la place la meilleure, Mes amis, jetons, sur l’heure, Le filet !
III
Puis, enroulés dans nos voiles Le front nu sous les étoiles, Dormons ! Rêvons, en la Paix profonde. À tous ceux qu’en ce bas-monde Nous aimons ! Dormons sur nos goélettes Comme en nos bercelonnettes D’enfants… Et demain, à marée haute, Nous rallierons à la Côte, Triomphants !…
Le Vieux Jaloux
Que te voilà ben attifée, Vieille coquette en cheveux blancs ! On dirait d’une belle fée Qui s’en va quérir des galants !
T’as mis ta jupe la plus belle Et ton Justin le plus mignon, Ta grande coiffe de dentelle Qui, de loin, semble un papillon.
Ton cou, ton bras et ton oreille Sont ornés d’affiquets d’argent ! Mais ton vieux auprès de sa vieille Aura l’air d’un pauvre Saint-Jean !
Bah ! tant pis ! Donne-moi ma canne, Prends par la main le petit-fieu, Et partons visiter Sainte- Anne, La Mère-Grand de l’Enfant-Dieu !
Las ! ne faudrait point de la sorte Bonjourer tous les biaux passants ! C’est que t’es encor ben accorte Malgré tes soixante et deux ans !…
Ne ris point ! ne souris point, même : Si je suis jaloux, c’est tant mieux !… On n’est jaloux que tant qu’on aime, Et l’on peut aimer… quoique vieux !
Or, malgré l’âge, ton bonhomme T’estime encor par dessus tout : Dam ! quoique ridée, une pomme N’en garde pas moins son bon goût !
La Mer et la Maman
LA MER ET LA MAMAN
| À Saint-Malo dessur les quais
Chœur : | À Saint-Malo dessur les quais
|Nous voilà tout frais débarqués ;
Chœur : | Nous voilà tout frais déharqués :
Courons ben vite chez la Mère
Qui, depuis deux ans nous espère ;
Car, si l’on va gaîment sur Mer,
Chœur : | Cric ! crac ! lonlaire !
On rentre encor plus joyeusement
Chez la Maman !
Chœur : | Cousus par dessous nos tricots
Cousus par dessous nos tricots
Chœur : | Nous avons nos petits magots !
Nous avons nos petits magots !
Chœur : | Ho ! la Mère, emplissez vos poches :
Faut du pain pour les autres mioches !
Tout ce qu’on a gagné sur Mer
Cric ! crac ! lonlaire !
S’en retourne ben fidèlement
Chez la Maman !
Chœur | Depuis le temps qu’on est partis
Depuis le temps qu’on est partis
Chœur : | On a pris de fiers appétits :
On a pris de fiers appétits :
Chœur : | Ma fi ! tant pis si l’on abuse !
Nous allons sécher la cambuse…
Car si l’on a faim, sur la Mer,
Cric ! crac ! lonlaire !
On se remplit la soute, gaîment,
Chez la Maman !
Chœur : | Dans la maison, du haut en bas,
Dans la maison, du haut en bas,
Chœur : | Amis, sonnons le branle-bas !
Amis, sonnons le branle-bas !
Chœur : | Sortons du cellier les bouteilles.
En commençant par les plus vieilles !
On a bu de l’eau sur la Mer :
Cric ! crac ! lonlaire !
Buvons du cidre et du vin, gaîment,
Chez la Maman !
(plus lentement)
Chœur : | Mais l’heure s’en vient, matelots,
Mais l’heure s’en vient, matelots,
Chœur : | De rejoindre nos vieux lits-clos !
De rejoindre nos vieux lits-clos !
Chœur : | Nous retournerons en campagne :
Reverrons-nous notre Bretagne ?
Avant de dormir dans la Mer
Cric ! crac ! lonlaire !
Dormons encor ben douillettement
Chez la Maman !
Petit à petit
Lorsque j’entends les doux murmures De leurs printanières chansons, Je vas guetter, sous les ramures, Les fauvettes et les pinsons : Avec la mousse, avec la laine, Mêlant le brin d’herbe jauni,
Petit à petit Dans le cœur du chêne, Petit à petitbis L’Oiseau fait son nid ! "
Le jouvenceau, la jouvencelle, À l’aube de leurs dix-sept ans, Comme l’oiseau, comme l’oiselle, Frémissent quand vient le printemps. N’est-ce pas Dieu Lui-même, en somme, Qui les rassemble et les bénit ? Petit à petit Dans le cœur de l’homme, Petit à petitbis L’Amour fait son nid ! "
Mais la route est rude et cruelle À qui veut gravir les sommets Vers l’Idéal qui nous appelle Et que nous n’atteignons jamais ; Mille fois le sort nous assomme… On se redresse à l’infini : Petit à petit Dans le cœur de l’homme, Petit à petitbis L’Espoir fait son nid ! "
Enfin, un matin l’on s’étonne Que tout soit de neige couvert : On se croit à peine en automne Que, déjà, l’on est en hiver !
Notre cœur dort son dernier somme… Et puis notre esprit s’embrunit : Petit à petit Dans le corps de l’homme, Petit à petitbis La Mort fait son nid ! "
Les Oiseaux Présages
Au printemps, la blonde Yvonnette Épousa Yannik le marin : Un beau rossignol en goguette Vint roucouler dans leur jardin ;
Le rossignolet, jusqu’au jour, En chantant : « Doux, doux ! l’amourette ! » Le rossignolet, jusqu’au jour, Doucement berça leur amour !
En été, quand un gros navire Emporta Yannik… quel émoi ! Mais Yvonne, avec un sourire, Songeait : « Il est fidèle à moi ! »
Sur son épaule, un vieux coucou Qui chantait : « Coucou ! la cornette ! Sur son épaule un vieux coucou Vint se reposer tout à coup !
Puis, quand vint le sinistre Automne, Souvent Yvonne s’en allait Écouter le flot monotone Qui gémissait sur le galet :
Un jour, un triste goëland Qui chantait : « Pleurez, la pauvrette ! » Un jour, un triste goëland Dit : « Ton homme est dans l’Océan ! »
Trois mois d’Hiver, la jeune veuve Pieds nus sur la grève courut ;
Et l’année était encor neuve Quand la pauvre Yvonne mourut :
Le soir même, un affreux corbeau Qui chantait : « Dodo ! j’ai la belle ! Le soir même, un affreux corbeau Vint ricaner sur son tombeau !
Dieu, jugeant que la pauvre femme Avait souffert assez, jadis, Vite envoya quérir son âme Par un oiseau du Paradis :
Yvonne a suivi l’oiseau bleu Qui chantait la Vie éternelle ; Yvonne a suivi l’oiseau bleu Dans la volière du Bon Dieu !
Pauv’ ’tit gâs !
Nul ne connut jamais son âge ; Son nom ? ma foi, pas davantage ; Sa famille ? il n’en avait pas : On l’avait trouvé sur la plage… Pauv’ ’tit gâs !
Sans un tendre mot qui cajole, Sans jamais aller à l’école, Vêtu de trous du haut en bas, Il poussa comme une herbe folle : Pauv’ ’tit gâs !
Lorsque la mer était mauvaise Il chantait, le cœur plus à l’aise, Gîté, malgré vents et frimas, Dans un abri de la falaise : Pauv’ ’tit gâs !
Dédaignant faucille et charrue, De bonne heure il fut la recrue D’un capitaine Terneuvas Et s’en fut pêcher la morue ! Pauv’ ’tit gâs !
Or, un soir, la vague en furie Fait au vieux brick une avarie Suffisant à le couler bas… L’eau monte dans la « batterie » : Pauv’ ’tit gâs !
Et l’enfant s’offre en volontaire Pour porter un filin à terre… Mais la côte est ben loin, hélas ! Le « va et vient » va-t-il se faire ? Pauv’ ’tit gâs !
… Malgré les brisants et l’orage Atteignit la côte à la nage Et mourut, tant il était las… Mais il sauva tout l’Équipage !… Pauv’ ’tit gâs !
Plus que tous nos Héros célèbres Il fut pleuré, dans les ténèbres
Par les Marins disant tout bas En guise d’oraisons funèbres : « Pauv’ ’tit gâs ! « Pauv’ ’tit gâs !
Grand’maman Fanchon
C’est une vaillante Bretonne De près de soixante et sept ans, Dont le reverdissant Automne Nargue les Hivers attristants. Dans le pays on la vénère ; Mais, moi, je l’adore avec foi : Si vous connaissiez ma grand’mère, Vous l’adoreriez comme moi. Tout comme moi !
Quand je n’étais qu’un petit être, Frêle bambin grand comme ça, Dans mon petit berceau de hêtre C’est grand’maman qui me berça. Bien souvent, la soirée entière, Elle chantait pour m’endonnir : Ce sont les chansons de grand’mère Qui chantent dans mon souvenir, Mon souvenir !
Ses bons yeux, couleur de pervenche, Ont un clair regard si profond Que lorsque vers eux l’on se penche On croit voir son cœur… tout au fond. Jamais un éclair de colère N’en troubla la sérénité : Ce sont les bons yeux de grand’mère Qui m’ont appris la Charité, La Charité !
À la grand’messe, le Dimanche, Oh ! qu’elle était jolie encor Avec sa grande coiffe blanche, Son justin noir et sa croix d’or ! Elle aimait dire sa prière À côté de son petit-fieu : J’ai tant vu prier ma grand’mère Que, depuis lors, je crois en Dieu, Je crois en Dieu !
Mais, l’Heure ingrate étant venue, Un soir d’Avril, je la quittai ; Depuis, je ne l’ai pas revue… Oh ! j’irai la voir… cet Été ! Mais, en entrant dans sa chaumière, Quels remords pour moi, quels sanglots, Si je ne trouvais plus grand’mère M’espérant près de son lit-clos, Son vieux lit-clos !
Mais, son cœur me restant fidèle Dans la Mort comme au temps jadis, Je suis bien certain que, près d’elle, J’aurai ma place au Paradis Où, l’Éternité tout entière, Contre son vieux cœur, dans ses bras, Ma très sainte et douce grand’mère Pourra bercer son petit-gâs, Son petit-gâs !
Qué qu’t’as, mon gâs ?
— Qué qu’ t’as, mon gâs ? t’as l’air tout chose : T’es point à flot ? Toi, qu’as toujours la goule rose, T’es tout pâlot ! Toi, le plus rude et le plus brave Des matelots. Tu pleures la nuit, — c’est donc grave ? — Dans ton lit clos ! Qué qu’ t’as, mon gâs ? Dis voir qué qu’ t'as !
Voyons, raconte à ton grand-père : T’as ben confiance en lui, j’espère ! Quéqu’t'as, mon gâs ? Dis voir, quéqu’t'as ! Quéqu’t'as, mon gâs ?
— Mon secret, tu veux le connaître : Espère un brin ! Pour la première fois, peut-être, J’ons du chagrin ! Tu sais, Jeanne, la fille aînée Au vieux Robin : Depuis déjà plus d’une année Je l’aimions ben !
— C’n'est qu’ça, mon gâs ! C’est tout c’que t as ? T’es amoureux, la belle affaire ! Viens t’en trouver Jeanne et son père ! Et lon lon la ! Tu l’épouseras : T’es un biau gâs !
— Que nenni ! la chose est point faite : Ignorez-vous Que les parents à la Jeannette Sont des grigous ? Tandis qu’ils ont chez leur notaire Des tas d’argent. Je suis le plus gueux de la terre : Un vrai Saint-Jean !
— Eh ben ! mon gâs. T’as tes deux bras ; T’as cœur vaillant et corps valide ;
T’as, de plus, un batiau solide : Tu trimeras ! On n’en meurt pas, Mon pauv’ ’tit gâs !
— Un batiau ? Le Robin s’en fiche : Pour lui, c’est rien ! Il veut un gendre qui soit riche… Et soit… terrien ; Comme il a moulin, champs et ferme, Bœufs et chevaux. Lui faut un gendre l’aidant ferme Dans ses travaux !
— Terrien !… mon gâs Parle plus bas, Car tu ferais pleurer ton père S’il t’entendait de sous la terres Ah ! nom de d’là ! Si tu fais ça… T’es plus not’ gâs !!!
— Allons, grand-père, sois tranquille, Va, j’oublierai ! Mon cœur geint d’amour, l’imbécile ! Non de regret… Mais j’ons encor l’humeur jalouse Quand j’aperçois La coiffe à Jeanne auprès la blouse Du grand François !…
— Eh ben ! mon gâs, La Mer est là ! Il faut l’aimer… et n’aimer qu’Elle À ses galants elle est fidèle : Ell’ t’ consol’ra ! Tiens… tope là : T’es un vrai gâs !!!
Au Parson
J’ai voulu revoir le logis Que j’habitais avec Grand’Mère, J’ai voulu revoir le logis Que j’habitais au temps jadis ; J’ai voulu revoir la maison, La rustique et pauvre chaumière, J’ai voulu revoir la maison Que nous habitions au Parson.
C’est à la gauche du chemin Qui traverse l’Ille-et-Vilaine. C’est à la gauche du chemin Qui mène au Pays de Saint-Méen :
Je l’ai quitté voilà longtemps. Mais je l’ai reconnu sans peine, Je l’ai quitté voilà longtemps, Ce doux pays de mon printemps !
J’ai sauté, tout comme autrefois, Sauté pour enjamber la douve, J’ai sauté, tout comme autrefois, Par dessus l’échalier de bois ; J’ai reconnu le vieux courtil Comme un vieil ami qu’on retrouve, J’ai reconnu le vieux courtil Tout baigné des rayons d’avril ;
Et j’ai bonjouré le jardin Et la maison couverte en chaume, Et j’ai bonjouré le jardin Dont vous ririez avec dédain… Et j’ai fait lentement le tour De mon ancien petit royaume, Et j’ai fait lentement le tour… Pleurant sur mon tardif retour ;
Car, hélas ! je n’ai plus trouvé, Dans le coin de sa cheminée. Car, hélas ! je n ai plus trouvé Celle qui m’avait élevé : Elle avait fermé ses bons yeux Deux jours avant mon arrivée, Elle avait fermé ses bons yeux Pour ne plus les rouvrir qu’aux Cieux !
Et, tout secoué de sanglots, J’ai tiré doucement la porte ; Et, tout secoué de sanglots, Sur le seuil j’ai gravé ces mots : « C’est ici que gît le meilleur De ma Jeunesse à jamais morte, C’est ici que gît le meilleur, Le plus pur lambeau de mon cœur. »
Adieu donc, cher petit Parson ! Adieu, pays de mon Enfance ! Adieu donc, cher petit Parson, Vieux amis et vieille maison ! Votre gâs, demain, s’en ira En exil, au pays de France, Votre gâs, demain, s’en ira : Seul, Dieu sait quand il reviendra !…
Les deux Gabiers
Il était un gabier de Misaine, Il était un gabier d’Artimon : L’un, né natif de Paris-sur-Seine, L’autre, natif du pays Breton.
Chœur
Cric ! crac ! Tiens bon, gabier de Misaine ! Tiens bon, gabier d’Artimon !
Ils sont partis sur la « Melpomène », Voulant gagner un petit galon, Sont allés voir la côte africaine, Sont allés voir les « noirs » du Gabon…
Mais, à Dakar, mis en quarantaine, Gâs de Misaine et gâs d’Artimon, Sans en rien dire à leur Capitaine, Se sont glissés hors de l’entrepont !
Et les voilà chantant à voix pleine. En sirotant du « raide et du bon » ; À la santé des gâs de Misaine, À la santé des gâs d’Artimon !
Mais dix Anglais à mine hautaine. Mais dix marins du pays Saxon, À cinq contre un, eurent le sans-gêne De leur crier de baisser le ton !
Et l’on mit bas les tricots de laine, Et l’on boxa les gâs de London À coups de poings de par la bedaine, À coups de pieds de par le bedon !
Chaque gabier, hardi ! se démène. Tournant, cognant comme un vrai démon, Si bien qu’enfin la bande, hors d’haleine, Comme au Transvaal tourna les talons !
Et l’on rentra sur la « Melpomène », Et l’on conta l’histoire au second : On mit aux fers le gâs de Misaine, On mit aux fers le gâs d’Artimon !
Huit jours après, leur veston de laine Était orné d’un double galon… Voilà comment, sur la « Melpomène » On se battait pour son pavillon !!!
Et si jamais l’Angliche s’amène Hardi ! les gâs ! Hardi ! Y a du bon ! Le même cri de mortelle haine S’élèvera de Brest à Toulon :
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