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Aux hommes de bonne volonté

Jean Tousseul · 1921 · Free in the US

13,320 words · about 56 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Jean Tousseul
Language
French
Published
1921
Length
13,320 words · about 56 min
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12 reader sections
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Public domain in the United States

 

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Aux Hommes de Bonne Volonté

01

Les sirènes des usines cornèrent dans le crépuscule et les cloches battirent au-dessus des campagnes et des toits. Puis il se fit un grand silence comme à l’approche d’un cataclysme. La vie s’arrêta : on entendit les oiseaux siffloter dans les arbres des boulevards et sur les murs des usines. Eux-mêmes se turent. On eût cru que la terre avait été dérangée dans sa course.

Les rues s’emplirent de monde : les lumières agonisèrent aux fenêtres des maisons, dans les poires suspendues au-dessus des ponts, dans les réverbères. Les gens marchaient sous les astres et disaient : « On a vu l’Étoile… et ils la cherchaient parmi les milliers de gouttes de lumière qui brillaient dans le ciel.

Il y avait un an que l’Homme était passé dans le pays et avait annoncé la venue de l’Étoile. « Lorsqu’elle sera là, disait-il, vous marcherez vers elle et lorsqu’elle s’arrêtera dans sa courbe, vous serez en Terre promise. » L’inconnu connaissait toutes les langues : il avait parcouru tout le continent et harangué les travailleurs des quatre coins de l’Europe. On ignorait son nom, on s’était moqué de lui, de ses images bibliques, on lui avait jeté des pierres. Les gendarmes l’avaient mis en prison. Lorsqu’il comparut devant les juges, il parla longuement et il leur laissa l’âme troublée pour le reste de leurs jours, car il leur révéla la faiblesse humaine. On finit par l’écouter. Ses gestes étaient à la fois si altiers et si miséricordieux, ses yeux étaient si lumineux, son visage si pur dans sa barbe blonde, son verbe si sonore et si caressant, qu’on le respecta. Un vieux fonds de religion traversa les foules. Elles se pressaient pour le voir, le toucher, et les femmes lui présentaient leurs petits enfants.

On disait : « C’est Christ ! », ou bien : « C’est Jaurès ! », ou bien : « C’est Liebknecht ! » Les pires ennemis de l’Homme furent les prêtres, parce que l’Homme prêchait sur les places publiques. Et ils l’excommunièrent.

L’Étoile avait surgi, un soir de premier Mai, à droite de la Polaire. Elle avait des scintillements bleuâtres, comme un métal au sortir d’un four. Elle n’était pas très vieille.

Et l’on vit un spectacle grandiose. Les mineurs remontèrent de leur fosse, les yeux éblouis par la clarté, la bouche rouge dans la face noire, la petite lampe vacillante — leur âme souterraine — au col de la chemise, le pic sur l’épaule, et ils se mirent en route. Les métallurgistes éteignirent les langues vertes, bleues et roses des fours, abandonnèrent dans les cuves les métaux liquides, et, la peau cuite et humide sous la blouse brûlée, le fer sur l’épaule, ils quittèrent leurs enfers multicolores et gazeux et rejoignirent les pèlerins. Les verriers laissèrent leurs bulles inachevées et, gardant leurs yeux hagards, se mêlèrent aux autres. Les carriers, crottés d’argile et les doigts bagués de loques, virent la procession du haut de leurs rochers et, la maquette sur l’épaule, mieux à l’aise, vivant dans l’oxygène, désertèrent les chantiers où s’abattirent les corneilles. Les chaufourniers, la face rongée par la chaux, habillés en pierrots, le long tisonnier sur l’épaule, se mirent en route : les fours eurent une brusque secousse et vomirent de la houille et des étincelles. Les hommes des fabriques quittèrent les salles surchauffées et empoisonnées, respirèrent à pleins poumons l’air tonique du dehors, s’orientèrent, et leur colonne s’ébranla. Les laboureurs, aux premières sonneries des cloches, s’étaient essuyé le front, avaient ramassé leurs outils et leur gourde, et suivi les grand’routes qui mènent à la ville.

Les trains s’étaient arrêtés. Les bateliers avaient amarré leurs allèges. Des fours explosaient et incendiaient les usines.

Tous ensemble, les pèlerins s’étaient mis en marche, les yeux extatiques levés vers l’Etoile. Leurs costumes étaient divers, leurs langages aussi, mais ces hommes avaient tous les mains saignantes, les reins affaissés, la marche lourde et déhanchée, le dos courbé, les souliers ferrés. Ils marchaient. Comme au temps des invasions, les femmes et les enfants suivaient.

Ils emmenaient les voitures qu’ils avaient construites de leurs mains, pleines des vivres et des matériaux qu’ils avaient fabriqués de leurs mains.

Les travailleurs laissaient le monde silencieux, paralysé et vide. Les riches, terrifiés par les explosions et les incendies qui déchiraient le silence et l’ombre, les virent s’en aller vers le Nord et l’Étoile et dirent : « C’est la fin du monde. »

Pendant quelques jours, les abandonnés essayèrent de se mettre au travail. Mais on ne comptait plus les trains culbutés dans les ravins, les charbonnages envahis par les eaux, les fours écroulés, les usines incendiées, les cadavres broyés, les mutilés, les malades. Les gens, après avoir troqué leurs vêtements contre des vivres, s’en allaient à demi nus et s’abattaient de faim dans les rues. Les vols étaient innombrables et les femmes se donnaient pour un pain.

Les pèlerins étaient loin. L’Inconnu leur était apparu un matin et, depuis lors, il les conduisait. Ils traversèrent des villes et des campagnes. Des travailleurs étrangers les rejoignaient en cours de route et ils arrivèrent ainsi dans une immense plaine du Nord. Il était venu des forçats de tous les coins du continent. Il y avait là de malheureux allumettiers édentés — des femmes surtout — rongés par la nécrose ; des hystériques sortant des fabriques de soie artificielle ; il y avait des mineurs de Wilieckza, aux vêtements imprégnés de sel ; des mineurs siciliens anémiés par le soufre ; de pâles pêcheurs d’éponges qui avaient vomi leur sang dans les mers du Sud ; des Roumains qui sentaient le pétrole ; d’autres montraient leurs membres rongés par des eczémas et ne savaient expliquer ce qu’ils faisaient dans les petites villes ignorées des montagnes.

Un soir, l’Inconnu leur dit : « Mes Frères, je ne suis ni Christ, ni Jaurès, ni Liebknecht : ils sont morts assassinés. Que vous importe mon nom ? Je ne suis qu’une Idée : la Foi. Vous avez eu foi et vous avez vaincu. La Terre promise n’existe pas ailleurs que chez vous et vous l’avez conquise en la quittant. Les riches que vous avez laissés derrière vous, agonisent et crient grâce. Vous êtes devenus les Maîtres du monde, parce que vous vous êtes unis malgré les frontières et les langues. Demain, vous partirez au lever du jour, lorsque l’Etoile rejoindra son orbite et s’effacera pour jamais. Vous referez le chemin parcouru, en toute hâte, car la terre vous attend. Désormais, vous travaillerez pour vous ; le sel et les usines vous appartiennent. Ne sont-ce pas vos mains qui ont exploité l’un et bâti les autres ? »

Il y eut une immense clameur qui se répercuta jusqu’aux étoiles. Le peuple du continent chantait l’Internationale. Et il se réjouit jusqu’à l’aube.

On se mit donc en route au point du jour. L’Inconnu souhaita bon voyage aux pèlerins et les regarda s’éloigner. La procession se désagrégeait aux carrefours des grand’routes. Les adieux et les signes, du haut des montagnes, bénissaient les derniers voyageurs.

Ils firent comme l’Homme avait dit. La Paix régna sur le Monde et l’on n’entendit plus parler de l’Annonciateur.

02

Un de mes amis, l’un de ces trois-là que j’appelle mes Frères, vient de m’apporter quelques pages inédites de Romain Rolland, destinées à un journal universitaire d’ici. Romain Rolland ! Un grand nom qui, il y a un an encore, faisait naître des injures (dans la forêt, l’ouragan n’atteint que les arbres géants qui sont plus près du soleil), un grand nom qui rallie dans les deux continents des cœurs jeunes et optimistes, cachés parfois dans de vieilles poitrines. Nul homme de notre temps, sauf saint Tolstoï l’Excommunié, n’a eu autant de disciples : il est évident que depuis 1914, la meute des pions de lettres et des ignares aboie en chœur lorsque nous prononçons les quatre syllabes prestigieuses de son nom. Il y a une aristocratie des Idées, il y a une myopie cérébrale, il y a des œuvres inaccessibles au premier venu, il y a des dieux humains, il y a des cuistres — et des malins ! — et il y en aura toujours dans les siècles des siècles. N’en parlons plus.

Je déchiffre avec une profonde émotion l’écriture singulière de ce grand Européen, né à Clamecy (France), je me rappelle ce qu’il a fait pour moi — je l’admirais totalement avant ce geste, je le bénis depuis lors — et je me laisse attendrir ou électriser au rythme des phrases tour à tour miséricordieuses et viriles de son appel aux jeunes gens. L’écouterez-vous, jeunes hommes ? Me permettez-vous d’insister dans l’organe de la démocratie socialiste belge ?

Jeunes gens ! l’un de vos journaux a parlé de moi récemment. Vous aviez intitulé de mon nom le long article que vous me consacriez. Vous me connaissez donc un peu : c’est pourquoi je me permets de vous écrire aujourd’hui. Je pense souvent à vous, jeunes gens, dont je pourrais être — si la vie m’avait été clémente — le condisciple, car je ne suis votre aîné que de quelques années. Ah ! j’ai tout fait pour me rapprocher de vous : je me suis attelé à des besognes de collégien — alors que j’étais déjà un homme — par amour de la science, certes ; pour vulgariser celle-ci autour de moi, car j’estime que la bonté vient de la science ; mais aussi pour partager les joies spirituelles que vous éprouviez au cours d’une leçon et dont vous m’apportiez l’essence : que de fois mon pauvre cerveau s’est-il efforcé de suivre les trajectoires de vos recherches. Je coudoie d’entre vous : ils doivent reconnaître qu’ils n’ont jamais eu d’élève plus attentif, plus curieux, plus extatique, plus discuteur parfois ! Je veux aujourd’hui vous écrire à tous ce que j’ai répété souvent à quelques-uns de vos camarades de l’Université que j’aime particulièrement.

Jeunes gens, je suis un autodidacte — on a dit que j’écrivais avec mon cœur plutôt qu’avec mon cerveau : cela est du reste rassurant, car seul le cœur est inépuisable : il s’aiguise chaque jour au contact des passants. Aux yeux des intellectuels, je porterai toute ma vie la tare de l’autodidaxie. Je suis un ignorant auquel un peu d’intuition a permis d’effleurer quelques questions de sciences. J’ai perdu beaucoup de choses en n’ayant pas eu de professeurs, j’y ai gagné une insatiabilité de savoir et j’ai gardé ainsi mon âme d’écolier : je suis resté le gamin de sept ans qui trouvait un miracle à chaque page de ses livres de classe. Aucune étude ne m’a lassé, parce que je n’ai eu ni le temps ni l’occasion d’étudier. Croyez bien que je souffre de cet exil et que certains noms sonnent à mes oreilles comme une fanfare : Poincaré, Perrier, Le Dantec, Grasset, Dastre, Bonnier, Ostwald, l’Institut, la Sorbonne, l’Université !… Ah ! les beaux livres que je n’ai pas toujours compris ! Et l’admiration que j’éprouve pour ces noms-là rejaillit sur vous, jeunes gens, qui les avez compris. L’autre jour, l’un des vôtres et moi, rencontrâmes un vieux savant de votre Université. Je me découvris respectueusement devant ce vieillard maniaque, distrait, inélégant, barbu, poudré de craie, et je le regardai s’éloigner avec l’admiration qu’on éprouve pour une femme singulièrement belle. Mon ami me raconta les extases du professeur devant ses découvertes inattendues, dans lesquelles on croirait ne trouver aucune émotion esthétique. Vous devez éprouver de grandes joies souvent, jeunes gens : les miracles de la biologie, les féeries de la chimie, les abîmes des calculs, la poésie de l’astronomie, les symphonies verbales et le coloris de la philologie, la divinité d’un philosophe, les fresques et les leçons durables de l’histoire… que sais-je encore ? Vous devez être bien heureux et, pardonnez-moi, je vous envie un peu ! Ce soir, quelqu’un a oublié chez moi son cours d’analyse, je le feuillette — je crois que je suis assez bien équilibré, que je ne manque pas tout à fait d’intelligence — et je me trouve là, devant les textes et les formules, comme un petit enfant qui ne sait rien de rien, et je suis triste à pleurer !…

Ne me tenez donc pas en défiance, jeunes gens, je vous en supplie. C’est un frère qui vous écrit et ce frère sait ce que vous valez et il vous aime. Pour ces joies que vous vous procurez ou qu’un professeur vous donne, soyez reconnaissants envers la vie et la société. Savez-vous que tout un peuple a les yeux sur vous ? Savez-vous tout le prestige que vous exercez sur lui ? Savez-vous que ce peuple souffre et que vous pouvez le sauver ? Car vous serez les cerveaux de demain : des juges, des avocats, des industriels, des ingénieurs, des médecins, des professeurs.

Voici quelques mois déjà que j’écris dans ce journal des articles de bonne volonté. Je n’ai jamais eu une parole de haine — car je n’ai jamais su haïr, en dépit de la prison — et si j’ai lâché parfois un mot un peu dur dans un moment de défaillance, j’en suis bien contrit, croyez-moi, parce que la haine n’a jamais servi de rien. Je le répète, il m’est permis de vous écrire comme je vais le faire.

Vos opinions religieuses ne me regardent point : vos livres de sciences et votre raison sont là. Vos opinions politiques ? Il n’y a qu’une bonne « politique » à mon sens : le bien-être du plus grand nombre. Je l’ai appelée socialisme, vieux verbe créé par des apôtres qui sont morts en exil, sur l’échafaud, dans les bagnes ou sur les barricades — je songe, ce soir où je suis bon, à Jean Grave qu’on mettait en prison pour un livre et qui en écrivait un autre dans sa cellule ! Vous mettrez à cette politique l’étiquette qui vous plaira.

Jeunes gens, je vous supplie d’être forts, de regarder au long et au large, de vous dépouiller un instant de votre atavisme moral et de faire votre examen de conscience. Je ne veux vous causer aucun dépit, je ne veux pas amoindrir le respect que vous devez à vos parents et à vos professeurs qui peuvent être les uns et les autres déformés par l’âge et une vieille éducation. Mais j’estime que lorsqu’on est devenu un homme, il faut avoir le courage de se guérir de certaines admirations, de briser certaines idoles et de continuer son chemin sans elles. Vous êtes-vous dit parfois que l’argent qui vous paie vos études est le fruit d’un quart de siècle de platitudes ou d’un vol autorisé par la société et par le code ? Vous voilà des hommes d’une autre génération : âmes neuves, esprits neufs du moins. Soyez fiers, soyez dignes : je vous ai dit tout à l’heure qu’un peuple avait les yeux sur vous.

Juges de demain, soyez dignes, par la probité de votre jeunesse, d’occuper les fauteuils de la Cour. Soyez assez hommes pour révéler vous-mêmes les illégalités du code archaïque et assez braves pour exiger des réformes. Fermez de temps en temps ce code pour regarder vivre dans leur milieu, ceux qui comparaîtront devant vous et songez souvent à votre passé. Dites-vous bien que vos textes n’ont rien de surhumain et qu’il y a des délits contre lesquels seuls de volumineux traités de morale seraient efficaces. — Avocats de demain, soyez de sincères défenseurs de ceux qui vous confient la défense de leur faiblesse — de leur existence parfois — et non des rhétoriciens stipendiés qui se laissent féliciter par ceux qui leur arrachent leurs pauvres bougres de clients. Industriels, soyez des pères et non des ergastulaires : ne dépensez plus en une journée le salaire annuel d’un des innombrables êtres auxquels vous devez votre fortune. Ingénieurs, ne soyez plus les complices de vos patrons : cherchez surtout à adoucir le travail de ceux que vous dirigez. Médecins, ne soyez plus les prébendiers du malheur. Professeurs, soyez des apôtres et non des programmes fossilisés.

C’est de l’héroïsme que je vous demande, jeunes gens : j’en attends de vous tous. Ces gestes ne seront possibles que dans une société nouvelle où l’on tiendra compte du coût de vos études, de la fatigue de vos veilles, de l’angoisse de vos examens, car je sais que vous n’avez pas la vie facile. Eh bien ! cette société nouvelle vous la tenez entre vos mains, créez-la ! Nous vous offrons nos bras et notre bonne volonté : vous serez notre cerveau. Êtes-vous prêts à faire, avec nous tous, un peu de véritable sociologie ?

« La sagesse » vous crie Romain Rolland, « n’est pas de partir avec la sagesse toute faite pour toujours, mais de savoir la cueillir sincèrement le long de sa route… Marchez ! marchez toujours ! Chaque pas en avant est du terrain conquis. C’est le nouveau monde qui s’ouvre. Mes jeunes frères, soyez fiers d’y entrer les premiers !… »

Êtes-vous prêts, jeunes gens ?

03

Il faut être soi-même avant tout, vaincre sa peur, sa lassitude, sa maladie, dompter le danger, tâcher de saisir, ironiquement, l’éclair tout-puissant des orages, être un Homme, une Conscience parmi les bouches bêlantes, et bâtir son propre piédestal, sans permettre aux autres d’y mettre la main. Qu’importent les sourds conciliabules, les anathèmes au nom d’un mensonge, les pièges, le bannissement, la prison, le gibet ? Qu’importent l’encensoir, les couronnes, si l’on ne se sent plus grand encore ? Il faut être orgueilleux pour être fort. Il faut se vaincre, se griser aux alcools de sa pensée, s’admirer, hisser son front très haut jusqu’au vertige et en faire rayonner, comme les faisceaux d’un phare, ses Idées, forces impalpables, mais éternelles.

Il faut être surhumain, multiplier ses appétits, aiguiser ses sens, tout dévorer, dresser en exemple son existence et qu’elle soit le reflet total de la vie qui bouillonne et brille en son cerveau.

Voici les conquérants entraînant leurs armées à travers les funèbres déserts pour s’emparer d’une terre promise, dont ils ont vu les villes d’or et les mers d’épis, un merveilleux matin de mirage. Voici les moines défricheurs dont les doigts ont saigné sur les manches d’outils et dans les buissons hostiles, pour conquérir un peu de terre et y semer le blé divin. Voici les fous qui ont jeté les ponts audacieux sur les fleuves. Voici les fous qui sont montés vers le soleil un matin clair, et qu’on retrouva désarticulés, hachés, pantelants, sous le cercueil qu’ils avaient construit de leurs mains et dont les ailes étaient déchirées. Voici les marins vagabonds, accrochés aux mâtures des galères, sentant, dans la tempête, les parfums d’une terre fabuleuse. Voici le chercheur des pôles, aveuglé par le rouge des météores et la blancheur des glaces, piquant son bâton dans l’axe du globe : demain, la débâcle l’emportera avec sa cabane, bien loin de sa conquête, ou la neige l’ensevelira. Voici les poètes, arrachant des mornes cuisines de la syntaxe les phrases vertigineuses, qui seront les fanfares des hommes. Voici les penseurs, hissés sur les tours d’où l’on voit grouiller les masses aveugles et lâches, ignorantes des laboratoires sociaux que sont devenues les tours. Voici les tribuns — hier encore silencieux — qui surgissent, un soir d’orage, de la foule anonyme, trouvent des mots sonores comme des coups de clairon et changent la face du monde. Voici les lents apôtres aux yeux lumineux, au corps insensible, aux mains bénissantes, qui montent jusqu’aux golgothas où l’on dresse leur apothéose rouge. Voici les savants sourds, dardant leur cerveau et leurs yeux en des trajectoires démesurées ; transfigurés parmi les feux qui leur rongent les os ; sentant la folie qui, à coups durs de chiffres ou de synthèses verbales, bat leur crâne pressé : ils laissent ainsi leur corps, phalange à phalange, vertèbre à vertèbre, au métal miraculeux qu’ils domptent, ou leur dernière pensée au fil d’un rêve obstiné. Voici les chercheurs d’étoiles nouvelles, plongeant leurs immenses compas dans le vide infini, dont ils voient les tempêtes de feu et perçoivent les collisions. Voici le mineur des vieux âges, sortant du trou ténébreux, habité par les monstres inconnus, apportant au jour, dans ses mains religieuses, un morceau noir de soleil. Voici les artistes dont les doigts s’enfièvrent au rythme de leur cerveau et qui créent, en une heure généreuse, les images ou les harmonies impérissables. Voici les Fous dont les siècles ont gardé les Noms !

Car les conquérants affamés et râlants se sont abattus un jour aux frontières de la terre promise : ce n’était pas le paradis du mirage, mais celle-là était bonne et belle quand même après le pèlerinage meurtrier du désert. Les jardins des moines restèrent longtemps caillouteux et arides, mais d’autres vinrent pour qui les jardins furent généreux. Les ponts primitifs furent emportés par les crues, mais on multiplia leurs arches et ils subsistèrent à travers les siècles. Lambeau à lambeau, on détacha les icares de leur cercueil, on lui rendit des ailes et l’on conquit le ciel. Les navigateurs trouvèrent une île au lieu d’un continent et ils firent un feu de joie dans la solitude marine. Là-bas, aux pôles, on recueillit des feuillets griffonnés dans les poches d’un cadavre inconnu et l’on alla plus loin que lui. Les poètes, les penseurs, les tribuns, les apôtres n’étaient pas morts puisqu’on les lisait dans les écoles, dans les églises et sur les places publiques. On poussa plus loin les recherches à travers les calculs et les lentilles et l’on fit de nouveaux miracles. On traça des routes souterraines et l’on vola à la terre ce que les enfers de la genèse y avaient enfoui. Les images des artistes décorèrent les églises, les musées et les places publiques et leurs harmonies réunirent les hommes silencieux et pieux. C’est ainsi que les siècles ont gardé les noms des Fous.

Ils étaient forts, ces Fous ! Ils furent sans indulgence pour eux et pour les autres. Leur vie tout entière fut un voyage ascensionnel et dramatique. Ils laissaient derrière eux des images bienveillantes, des chairs caressées, des mains toutes chaudes d’amitié, des baisers d’enfants rieurs. Parfois, la lassitude ou les regrets les ont abattus à mi-chemin. Puis ils se sont redressés, ont écarté de leur mémoire le passé humain, tranquille et tentateur. Au cours de leurs haltes, dans les maisons rencontrées le long de la route, ils ont prêché, ils ont crié : on les a chassés et, en passant le seuil un instant hospitalier, ils ont goûté l’orgueil d’avoir vaincu l’amour-propre, qui n’est qu’une vertu des demi-hommes. Ils ont monté, ils se sont grandis un peu, chaque jour, pour eux-mêmes — eux seuls le savaient : les autres l’ont ignoré longtemps, — ils ont éprouvé enfin, un soir, l’immense et cataclysmique joie d’avoir atteint la plénitude du rêve qui fut toute leur vie, ils se sont sentis divins, et, là-haut, — sinaï, golgotha, panthéon : inspiration, crucifiement, gloire — seuls, ils ont passé leurs mains sur leur visage et, sous les crachats et le sang, ils se sont sentis transfigurés !

04

Pendant que l’Europe enragée râlait sous la patte de quelques vieillards tout-puissants, un grand poète hindou, Rabindranath Tagore, clamait à l’Université de Tokio la folie de notre continent et prophétisait sa mort. Il avait vu clair, cet Oriental, enfant d’une civilisation passée, qui reverdit aujourd’hui dans ses temples écroulés qu’avaient envahis des fleurs géantes.

Ce n’est pas impunément que l’Occident a fauché les jeunes vies — bras et cerveaux, — qu’il a détruit le pain et arrêté les machines qui le donnaient. L’Europe agonise.

Lorsque les littérateurs ou les philosophes s’occupent d’internationalisme — de morale universelle, — les monarques et les hommes politiques — qui monopolisent le droit de vie ou de mort sur des millions d’individus — traitent ces écrivains d’idéologues et de prophètes de malheur. Les chrétiens d’Europe se seraient disputé Jésus — si Jésus avait vécu de nos jours — pour le clouer au gibet sur une montagne très élevée, d’où il aurait pu contempler, entre ses paupières cireuses, l’agonie des peuples affolés.

Eh bien, oui ! le vieux monde occidental dépérit comme l’avait prédit Rabindranath Tagore. Des luttes fratricides ensanglantent encore la Russie et la Hongrie, ce pendant que le reste du continent invalide s’est ressaisi, panse ses plaies et dresse le bilan de ses deuils. Vide de jeune sang, de jeunes cerveaux, il constate avec horreur qu’il est voué à l’anémie et à la mort.

L’Europe n’a plus d’argent — il est allé ailleurs — et voit cet argent fructifier, à ses dépens, dans les mains des Américains et des Japonais, les maîtres du monde de demain. Pendant qu’on se battait ici, les deux puissances lointaines ont accru leur production agricole et industrielle pour faire face à leurs propres besoins et aux besoins de l’Europe exportatrice de 1914. Devenues nos créditrices, elles sollicitent notre main-d’œuvre ou nos ingénieurs ; elles nous exploitent dans la vente des machines et des matières premières que nous leur livrions hier et qui nous aideront à leur payer nos dettes. Il est possible que ce soit là leur seul souci. Elles font de cette exploitation « une croisade nationale. »

Le Japon, pays de fleurs, de bois odorant, de porcelaine et de soie, voit s’allumer le soir les gueules rouges des usines. Il pénètre dans tout l’Extrême-Orient. L’Europe avait bâti sa fortune par le glaive — la colonisation sanguinaire au nom du Christ. Elle périra demain par le glaive et ce sont ses victimes d’hier qui se chargeront de son châtiment. La Hollande n’a qu’à se bien tenir, si elle veut garder ses colonies. Durant la guerre, les Japonais étudiaient paisiblement le malais et publiaient en cette langue un journal qu’ils envoyaient à Java ! La Chine, mastodonte branlant, est devenue une usine, un champ, un marché nippon.

Les Yankees convoitent nos colonies qui seraient, disent-ils, un excellent remboursement. Les grand’routes marines sont déplacées, le centre commercial a fait un bond vers les côtes américaines, les mers du Nouveau-Monde sont devenues des lacs, sillonnés, encerclés, gardés par les navires des États-Unis.

L’Amérique du Nord a envahi l’Amérique du Sud et l’Europe : le Danemark, l’Espagne, l’Autriche, l’Allemagne, la Suisse, la Russie, la Norwège. Elle recrée l’internationalisme commercial. Des pays sud-américains qui mendiaient leur vie à l’Europe la lui donnent aujourd’hui. La lutte économique des États-Unis a duré pendant la guerre avec leurs alliés. Leurs mesures étaient prises bien avant leur entrée dans la lutte !

Aujourd’hui, on dit là-bas : l’Amérique aux Américains, l’Asie aux Asiatiques. Demain, les uns et les autres seront chez nous : nous connaîtrons le panaméricanisme et le péril jaune. Vous l’avez voulu, George Dandin !

La révolte gronde dans les pays lointains que l’Europe avait « civilisés. » Les massacres — au nom du Christ encore, sans doute — ne servent à rien. Dans l’Afrique du Nord, dans l’Inde britannique, dans les îles océaniennes, en Égypte, les peuples soumis, ignorants, indolents, auxquels on a appris l’égoïsme occidental, le maniement d’armes savantes, à qui l’on a livré des femmes blanches, sont devenus le danger du continent. Des congrès d’indigènes ont arraché leurs droits, en dépit des massacres de Pendjab, d’Amaritsar, de Lahore, aux Européens occupés ici à raser leur propre sol.

Le panaméricanisme sera simplement commercial, sans doute. Et le péril jaune ?… Ces mots nous évoquent chaque fois un satanique visage de buis qui, des sommets neigeux d’Asie, contemple en ricanant l’Europe en délire.

Les remèdes ? Faire des enfants. Monstrueuse ironie ! Pourquoi les a-t-on laissé assassiner ?

La surproduction. Pour qui ? Pour la vieille société pourrie et malfaisante ?

À quoi bon, du reste ? C’est le châtiment inévitable d’un continent coupable. Il est bien cruel pour des soldats, comme les Belges et les Français, qui se sont battus pour un Idéal, de constater aujourd’hui qu’ils ont aidé à l’agonie de leur classe et de leur race.

Vieillards maudits, qui avez présidé à ce massacre obstiné, vous ne connaîtrez pas le châtiment, parce que vous mourrez avant sa venue.

Vous avez voulu entrer dans l’Histoire, vous avez ouvert les portes aux envahisseurs, qui demain seront nos maîtres, vous avez hâté la réalisation des sombres de Flammarion — nos Babylones modernes devenues des jardins sauvages. Vous êtes entrés dans l’Histoire et vous y resterez, soyez sans crainte : vos noms seront exécrés dans les siècles des siècles, bien qu’un matin d’orage on décapitera vos statues à coups de marteaux et de rivelaines.

05

J’ai souffert ce soir l’heure du Mont des Oliviers, comme disait Michaël Schacherl, l’heure noire du découragement où l’apôtre socialiste, désespérant de lui et du peuple des travailleurs, sent son âme triste jusqu’à la mort. J’avais lu de mauvaises nouvelles, venues de partout : la noire réaction met ses griffes sur le prolétariat mondial. Est-ce la bête qui se démène avant de mourir ?

On a beau dire : « il ne faut pas s’en faire ». On n’a pas présidé soi-même à sa naissance et il y a des gens qui ne peuvent se taire. Ils sont ainsi bâtis : ils se consolent en songeant qu’on courait plus de risques il y a trois siècles, où l’on coupait les langues qui criaient la Vérité, où l’on rouait, brûlait, pendait, noyait les hommes auxquels manquait une âme de valet. Pour être gens de bien ne faut-il pas faire comme ses voisins ?

Chose singulière ! les intellectuels sont entrés dans la mêlée depuis six ans. Seuls les grands poètes s’étaient occupés de politique autrefois. Aujourd’hui les meilleurs écrivains de tous les pays clament leur réprobation du grand Crime qu’on ne peut plus arrêter. C’est un signe des temps.

Le prolétariat mondial continue son douloureux chemin de croix. La période que nous traversons est vraiment intéressante : nos petits-fils regretteront peut-être de n’avoir pas vécu de nos jours. Grand merci ! Ils se rendront compte que la chute des cités orientales, que les grandes invasions romaines et barbares, que le déluge d’Asie lui-même n’est rien à côté de ce bouleversement spirituel et sanglant du début du XX siècle.

Que d’horreurs et d’injustices encore à l’heure où j’écris ces lignes. L’attentat mondial contre la Russie continue. En France, une bonne cinquantaine de militants de tout premier ordre sont poursuivis ou arrêtés ; on y époussette de vieilles lois oubliées : c’est là, après la mort de douze cent mille généreux Français, le couronnement de l’assassinat de Jaurès. La graisseuse Hollande fait la traque aux Idées. Savons-nous au juste ce qui s’est passé en Allemagne ? Le prolétariat anglais lutte, en vain, dirait-on, pour de grandes réformes ouvrières. L’Irlande dégoutte de sang. La libre Amérique est devenue un bagne : Debs — qui après-demain peut-être aurait été président des États : signe des temps encore ! — Debs est en prison et y va mourir. On assassine les grévistes en Espagne (Rebera Rovira est incarcéré) et en Italie. L’Orient bouge, par places… Seuls quelques pays du Nord, pays de rêve et d’évangile, et notre petit pays — si mal situé cependant ! — jouissent d’un calme relatif.

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