Adieu Paris
Adieu, Paris, ville de fer, Ville de vent, ville de rêve, Cher Paris où l’amour se lève, Doux Paris où j’ai tant souffert !
Et le train file, file, file, Comme un éclair en pleine nuit… Mon cœur fait encor plus de bruit, Mon cœur qui n’est jamais tranquille.
Voici, sous la lune de mai, La plaine qu’on dit pittoresque, La verte combe où j’ai ri presque, La colline où j’ai presque aimé.
L’histoire est-elle vraie ou fausse ? Suis-je un bon, un mauvais témoin ? Qu’importe ? — Voici déjà loin Les mornes plaines de la Beauce.
Puis rien. — Du noir, du noir partout, Noir dans le ciel et sur la terre, Noir surtout au cœur solitaire, Gonflé de rage et de dégoût.
Et le train file et le train vole Avec ses gros yeux qui font peur, Le train file à toute vapeur Comme une bête à moitié folle.
Un vent mauvais semble frémir Dans les verdures qu’on effleure ; J’entends comme une âme qui pleure… Mon Dieu ! si je pouvais dormir !
Toujours, toujours, toujours la bête Aux crocs baveux, aux flancs repus ! Toujours ces mots interrompus Qui s’entrechoquent dans ma tête !
Les lourds pays indifférents Montrent un coin de leur visage ;
La tristesse du paysage Répond à mes rêves errants.
— Mais qu’est-ce ? — On dirait de la joie. Tout n’était donc pas mort encor. Un trait rose, une barre d’or, Et l’infini rit et flamboie.
Ce bleu tendre, ce bleu divin ! Qu’ai-je vu ? C’est la mer immense Où tout finit et recommence, Que nul jamais n’invoque en vain.
Ô consolatrice du monde ! Puissante mer, ô grande mer ! Si j’ai quelque chose d’amer, Qu’il se noie en ton eau profonde !
Dame de songe et de langueur, Ensorceleuse de la brume, Ce n’est que dans ton amertume Que je pourrai laver mon cœur !
La Vague
Est-ce la nuit ? Non, c’est le jour, un jour livide, Un jour qui désespère, empli d’un morne effroi. Tout est noir. Au lointain s’enfle la mer avide, Et comme un mur d’horreur, apparu dans le vide, La vague gigantesque a surgi devant moi.
Elle agite, en hurlant, ses longs cheveux d’écume, Indomptable cavale au poil toujours fumant ; Au-dessus de l’eau noire elle oscille un moment ; Puis, dans le vent terrible et la pluie et la brume, Sur les sombres récifs s’écrase lourdement.
Une autre la remplace, elle crie, elle approche ; Fille du même père, elle aura même sort.
Un oiseau se lamente au sommet d’une roche ; D’un village voisin arrive un son de cloche ; Et c’est à la fois triste et doux comme la mort.
Mais un souffle a frémi sur l’océan sublime, Un prompt rais de soleil l’illumine en passant, Le visage de l’eau devient presque innocent, Et je crois voir monter du profond de l’abîme Ta face radieuse et calme, ô Tout-Puissant.
En Bretagne
C’est vrai, j’ai filé comme Hercule Aux pieds d’Omphale, la jolie ; Je fus servant de sa folie ; On m’a trouvé bien ridicule.
Mon cœur au hasard s’envola, Sanglant, sur l’abîme fleuri. J’ai reposé mon front meurtri Sur les seins durs de Dalila.
Mais la Bretagne, rude et franche, M’accueille au bord de sa feuillée. Mon enfance s’est réveillée An son des cloches du dimanche.
En ce doux et charmant décor On peut aimer sans en mourir, Les ajoncs viennent de fleurir ; Toutes les routes sont en or.
Et l’oiseau chante, chante, chante Son chant breton qui s’évertue. En ce grand calme, elle s’est tue, La vie imbécile et méchante.
Adieu, mon immense rancœur ! Plus rien de laid, plus rien d’amer. Le bleu céleste de la mer, Tout le bleu tendre est dans mon cœur.
Kéris
Comme, sur un rocher de l’île, loin des grèves, Les yeux demi-perdus dans le soleil levant, J’abandonnais ma loque aux tourbillons du vent Et laissais choir mon cœur dans l’infini des rêves,
Je vis surgir du fond, du profond de la mer, Un porche en fleurs, des bois, une ombre de prairie, Et je pensai : « C’est quelque idéale féerie, Fille de l’eau menteuse et des esprits de l’air. »
Mais le bois s’allongea, puis une étroite allée Se mit à serpenter au milieu des ajoncs. Avec ses hautes tours et ses mille donjons M’apparut une ville noble et désolée.
Tremblante, elle baignait son front dans la clarté, Comme une veuve en deuil, encore désirable. On eût dit que je ne sais quoi d’irréparable S’était, un jour, appesanti sur la cité.
Une herbe d’un vert pâle envahissait les rues. Les fontaines coulaient à peine, indolemment. La vie était muette en ce château dormant, Et la campagne, au loin, n’avait pas de charrues.
Tant de logis d’amour, et pas un damoiseau ! Tant de clochers bien ajourés, et pas un prêtre ! Nul sourire de blonde à l’étroite fenêtre, Pas même, sur la lande, un petit chant d’oiseau.
Et tout ce formidable et morne paysage Oscillait doucement au remous du matin, Et j’aurais bien voulu cueillir un brin de thym Sur cette terre à moitié morte et sans visage.
Je disais : « Qu’est-ce là ? Quels goujats sont venus Saccager le jardin avec ses roses blanches ?
Quel enfant de tristesse est resté sous les branches ? Qu’a-t-on fait de la belle Émeraude aux seins nus ? »
Kéris, Kéris ! — Eh ! c’est l’impudique endormie, La Ville aux yeux mauvais, dont on m’a tant parlé, La Ville de Gralon et de saint Guennolé, Toute suante encor de sa vieille infamie !
C’est là qu’on a craché sur le Dieu mort en croix, Que le vin ruisselait sur les nappes rougies ; C’est là qu’Ahès la folle a mené ses orgies Qui faisaient frissonner jusqu’aux bêtes des bois.
Tandis que le vieux roi, dans sa cellule close, Épelle lentement l’Évangile du jour, Sa fille incomparable est au château d’amour, Entre le serpent jaune et la mauvaise rose.
Les sept péchés mortels sont sortis de l’enfer Afin d’auréoler sa merveilleuse tête, Et sa luxure fait comme un bruit de tempête, Par une nuit épouvantable, sur la mer.
Partout rires et cris, tonnerres de bombardes, Ruffians sans pudeur, affreux musiciens.
Qu’un pauvre se présente, on lui lâche les chiens ; C’est l’or pris au bon Dieu qui fait chanter les bardes.
La ronce croit au seuil des autels profanés. Les vieux saints désertés sanglotent en silence. Tandis que recommence encore et recommence La ronde fourmillante et folle des damnés.
Et le prince est venu qu’on attendait, tout rouge, Avec la barbe étincelante et l’œil méchant. Comme dans une auberge il entre, trébuchant, En ce palais, jadis royal, qui n’est qu’un bouge.
— Salut, garçons légers, fille du vieux Gralon ! Vous croyez rire et votre ivresse est lamentable. Laissez-moi seulement m’asseoir à votre table, Avant qu’il soit longtemps, vous en apprendrez long.
— Connais-tu, par hasard, quelque nouveau blasphème ? Suis moi, bel étranger, et sois le bienvenu. — Tout le mal, je le sais. Rien ne m’est inconnu. Je suis pire que Dieu lui-même. — Alors, je t’aime.
Ahès se pend au cou du sombre visiteur, Et le bal de nouveau court, pétille, flamboie. Les danseurs saut hideux, plus hideuse est leur joie. C’est à qui jettera sa bave au Créateur.
— Fille du flot pervers, dit le prince, ô ma douce ! Je veux céans t’offrir un divertissement, Il te plaira. Qu’on aille à Kéris seulement Me quérir crucifix et croix, tant qu’il en pousse.
Trois ribauds sont partis saccager les moutiers ; Trois autres sont allés piller les sanctuaires, Ils volent tout, flambeaux, coffrets et reliquaires, Ils brisent tout, autels, tombes et bénitiers.
La canaille à ce jeu s’est assez divertie. Chacun rentre suant, les bras lourds de butin, Et voici qu’au milieu des hontes du festin, En son ciboire d’or brille la Sainte Hostie.
Dès que le prince rouge a vu le corps de Dieu : — Joie à vous tous, dit-il encor, gloire au plus digne ! Il rit, grince des dents, bave, écume, trépigne, Et dans ses yeux maudits tourbillonne du feu.
Il crache sur le pain consacré par le prêtre, L’écrase sous sa botte à grands coups de talons. Ceux de Kéris, pareils à de noirs étalons, Bondissent, dans l’orgie infâme, autour du Maître.
— Maudite soit la croix ! maudit le Dieu vivant ! — Et tous de se ruer sur la vaisselle sainte.
Le calice adorable, ils y boivent sans crainte ; La cendre des vieux saints, ils la jettent au vent.
Et la danse reprend, nue, horrible, saurage, Les anneaux repliés comme un serpent qui fuit. Ce qu’a vu son œil triste a fait pleurer la nuit, Et l’ange de Bretagne a voilé son visage.
Soudain, dans le ciel calme un éclair a couru, Tout le palais chancelle et le tonnerre éclate. Il passe des feux verts, une flamme écarlate : Danseurs, danseuses, baladins ont disparu.
Près d’Ahès qui sourit et que la foudre éclaire, Le prince est resté seul, diaboliquement beau. — Dieu, dit-il, nous devait ce merveilleux flambeau. Ne m’entends-je pas bien à le mettre en colère ?
Ô douce de mon âme, ô toi qui me rends fou, J’ai grand désir de voir la clef de vos écluses ! Tu l’as sûrement. — Las ! mon amour, tu t’abuses. C’est le vieillard Gralon qui le porte à son cou.
En sa chambre de moine, à cette heure, il repose. Comment faire ? — Vraiment, trembles-tu pour si peu ? Et dans les yeux d’Ahès il met ses yeux de feu ; Il baise sa main blanche et ses lèvres de rose.
Gracieux comme un ange au clair du firmament, Tant la vieillesse avec l’innocence a de charmes, Le roi dormait, le cœur dolent et tout en larmes. Quelqu’un dans la cellule est entré doucement.
C’est la princesse de tout mal, que rien ne touche. Elle rit de celui qui peut l’aimer encor. Quand au cou de son père elle a pris la clef d’or, Un éclair de triomphe illumine sa bouche…
La mer, la mer, la grande mer, la mer qui bout ! Comme un dogue en fureur, elle a brisé sa chaîne. Plus hurlante toujours sous le vent qui l’entraîne, De son suaire immense elle recouvre tout.
Déjà plus de rivage, et le flot roule, roule. Cri morne et long troupeau de cadavres le suit. On entend dans la nuit, l’interminable nuit, Le bruit terrifiant de Kéris qui s’écroule.
Alors saint Guennolé s’en va trouver le roi, — Roi, lève-toi, car la grande écluse est ouverte. Lève-toi, si tu veux échapper à ta perte. La mort est à deux pas, qui n’attend plus que toi.
Je t’avais dit que Dieu vengerait son offense. À cheval, sauve-toi ! Le moment est venu. —
Et Gralon, hors de lui, grelottant, presque nu, Pleure et crie : — Oh ! ma pauvre ville sans défense !
Tous deux partent sous les éclairs, au son des glas. Ils vont, ils vont vers le salut, vers la campagne. La voix terrible de la mer les accompagne ; Il leur faut enjamber des morts à chaque pas.
Et juste à la même heure, au milieu des décombres De ces mille palais qui n’ont plus de vivants, Ahès errait à droite, à gauche, à tous les vents, Belle en son désespoir, comme l’esprit des ombres.
Plus léger qu’un blasphème, a fui l’amant félon. Elle erre dans la mort, sans même une suivante. Deux chevaux ont passé devant son épouvante, Vite, elle a reconnu le saint avec Gralon.
Sauve-moi, père, père ! — Et sa voix ensorcelle, Et son visage éclate en ses cheveux d’argent. — Fuyons, dit Guennolé. Mais le père indulgent Prend sa fille et l’assoit doucement sur la selle.
Aussitôt la mer gronde et bondit sur leurs pas. Elle envoie en avant son haleine effroyable. — Gralon, dit Guennolé, rejette à l’eau ce diable ! Mais le père ne voit que l’enfant dans ses bras.
Il réchauffe son corps glacé, sans un reproche. Puisque ses vieilles mains ont pu la soulever, Il n’a plus qu’un désir et c’est de la sauver. La mer surgit, la mer grandit, la mer approche.
Elle baigne déjà le pied blanc des chevaux, Elle hurle à la mort et réclame sa proie. Et le père, plein d’une amère et triste joie, Berce l’enfant aux yeux de pervenche, au cœur faux.
Les chevaux sont dans l’eau, la crinière éperdue. Ils sentent sur leur cou glisser un souffle froid Qui hérisse leurs poils et les glace d’effroi. Ils hennissent lugubrement dans l’étendue.
Et la mer monte encor d’un furieux galop. Elle vient de toucher les fuyards à l’épaule. C’est la fin. Guennolé prend son bâton de saule Se signe, et frappe Ahès qui roule au premier flot.
D’un brusque mouvement toute la mer recule. Elle écrase Kéris de son linceul croulant. À l’horizon des bois se lève un jour sanglant, Et cette aurore a des reflets de crépuscule.
Gralon chevauche près du saint, l’œil égaré. Ses mains tremblent de peur et sa vieille âme souffre.
Il a vu son enfant s’abîmer dans le gouffre ; Il entendra toujours son cri désespéré.
Mais voici qu’au sommet de la plus haute vague S’allume on ne sait quoi qui scintille en dansant. Au ras des flots s’égrène un rire éblouissant. Une forme surgit, délicieuse et vague.
Désormais elle est fée, Ahès au cœur de fer, Elle a changé de nom en changeant de fortune, Et c’est Mary-Morgan qui chante au clair de lune. En peignant ses cheveux de blonde, sur la mer.
Je méditais, pensif, cette lugubre histoire, Plaignant Kéris la grande en son lourd châtiment, se fit dans l’abîme un léger tournoiement : Je vis au fond de l’eau s’ouvrir un oratoire.
Sur le seuil apparut un prêtre en cheveux blancs. Les traits durs, droit encore en sa chape râpée, Il portait le Saint-Sacrement comme une épée. Et dans la cité morte il s’en fut à pas lents.
Un pâle enfant de chœur, en noire soutanelle, Agitait devant lui la crécelle de bois.
Sur cette terre ingrate, en ce pays sans voix, C’était comme un écho de la vie éternelle,
Et tout, portes et murs, parut se balancer. Les palais oscillaient et soulevaient leurs dômes ; Il en sortait, sans bruit, un peuple de fantômes Qui sur le velours de la mer semblait glisser ;
Dragueurs, marins, pêcheurs, ouvriers de la terre, Nobles et gens de rien, tous étaient confondus. Tous au même récif honteux s’étaient perdus, Avaient du même coup sombré dans le mystère.
Et la vague passa vingt fois et repassa ; Une lueur brilla, qui ne fit qu’apparaître En un frisson d’angoisse ; à la suite du prêtre, Une procession sinistre s’avança.
Au premier rang flottaient d’innombrables bannières Où de très vieux martyrs montraient leurs poings sanglants. Les vierges qui suivaient avaient les yeux dolents, De ces yeux sans espoir qu’on voit aux prisonnières.
Cent kloareks, le front rasé, venaient après, Chacun jetant sa plainte, égrenant son rosaire, Puis quatre matelots, vrais piliers de misère, Qui portaient un navire avec tous ses agrès.
Ce qui venait ensuite effrayait comme un rêve. Tant de Saints convulsés, de Christs noyés de pleurs, Tant d’images de la Vierge des Sept Douleurs, Le cœur agonisant sous le tranchant du glaive !
Et derrière, une foule étrange, aux cheveux longs, Qui toujours grossissait dans un bruit d’avalanche, Hommes en bragou-braz, femmes en coiffe blanche, Avec leurs châles noirs traînant sur les talons.
Et les vagues grondaient, et des larmes amères Ruisselaient à longs flots de tous ces pauvres yeux : Les jeunes gens pleuraient sur l’épaule des vieux, Les enfants sanglotaient aux jupes de leurs mères.
Du plus haut des beffrois tout à coup s’envola Une mélancolique et claire sonnerie. Comme au jour de Noël ou de Pâques fleurie Toutes les cloches d’Ys chantèrent à la fois.
Mais ce chant qui mourait en tintements funèbres N’était pas l’hymne heureux d’un monde jeune et beau. On eût dit que ces voix qui sortaient du tombeau Célébraient tour à tour l’office de Ténèbres.
La triste foule était tombée à deux genoux. Quelques-uns défaillaient sous la houle marine.
D’autres en furieux se frappaient la poitrine, Et tous criaient : « Seigneur, ayez pitié de nous !
Ô Dieu, mon Dieu ! maître du ciel et de la terre, Qui soulevez la mer immense et la calmez, Jésus mort sur la croix pour nous avoir aimés, Quand visiterez-vous la maison solitaire ?
Nous avons tout jeté dans le gouffre écumant, La fleur de notre corps et la foi de notre âme. Nous avons jusqu’au bout suivi la route infâme ; Seigneur, vous le savez, nous souffrons justement.
La luxure nous a noyés dans son abîme, L’orgueil a pris nos cœurs et les a desséchés ; Nous ne pouvons porter le poids de nos péchés, Et toujours devant nous resplendit l’ancien crime.
Oh ! l’affreux souvenir qui hurle et nous poursuit ! Ahès, le prince avec son rouge sortilège, Les blasphèmes sans nom, l’inouï sacrilège Par qui flamboie encor l’épouvantable nuit !…
Misérable vermine, insensés que nous sommes ! Si nous souffrons, mon Dieu, nous l’avons mérité, Mais vous êtes aussi l’éternelle bonté Et vous avez pleuré sur le malheur des hommes.
Ô source de miséricorde ! Ô Dieu clément ! Avons-nous donc commis le mal irréparable ? Ne verrons-nous jamais votre face adorable ? Languirons-nous toujours, privés du sacrement ? »
Et cette humble prière et ce cri d’agonie Vers le ciel implacable essayaient de monter, Un invisible vent semblait les ballotter ; Ils roulaient, au hasard, dans la vague infinie.
Sur les eaux se levait un parterre enchanté Où des lys de lumière étoilaient chaque branche. L’étincelant miroir de la mer toute blanche Réfléchissait, tranquille et pur, l’immensité.
À la pointe des flots, au loin, se fit entendre Une musique étrange et qui serrait le cœur. C’était comme un long rire au caprice moqueur, Comme un appel d’amour, idéalement tendre.
L’impassible horizon s’illumina soudain, Le soleil balaya ce qui restait de brume. Je vis un corps suave et ruisselant d’écume Grandir parmi les fleurs du féerique jardin.
Oh ! ce torse éclatant d’immortelle statue, Ce visage adorable et pétri de clarté,
Ces jeunes seins, plus frais que la rose d’été ! Je reconnus Mary-Morgan, celle qui tue.
Distraite, elle peignait ses cheveux merveilleux Qui, légers, s’envolaient sur l’Océan farouche. Toute la volupté frétillait sur sa bouche, Tout l’infini du mal éclatait dans ses yeux.
Elle chantait, la fée implacablement blonde, La perte inévitable et l’impossible amour, Et sa voix douloureuse et folle tour à tour, Sa voix d’argent semblait venir d’un autre monde.
Parfois elle priait délicieusement : On eût dit une lente et subtile caresse. Puis elle commandait durement, en maîtresse, Et bientôt s’éplorait comme une âme en tourment.
Mais diabolique ou tendre, amoureux ou terrible, Ce chant, comme une vague immense, emportait tout. Il vous aspirait l’âme et le cœur d’un seul coup. Son appel vers la mort était irrésistible.
Les damnés de là-bas l’avaient-ils entendu ? Sans doute. Car leur cri m’arrivait plus sauvage. Une clameur montait de la mer sans rivage : — Ahès, Ahès, l’horrible Ahès qui m’a perdu !
Elle revient, l’infâme, avec son maléfice. Le venin fume encore aux longs crocs du serpent. Va-t-il donc retomber, le cœur qui se repent ? Seigneur, épargnez-nous l’horreur de ce calice !
L’ostensoir un instant s’éleva dans la nuit. J’entendis l’oraison qui préserve des charmes. Il passa, frénétique, un ouragan de larmes ; Le vent souffla du large et tout s’évanouit.
Ô joie ! Ils avaient fui, les yeux de la Sirène ! L’infini de l’azur scintillait au lointain. Les flots cabrés, pareils aux chevaux du matin, Disaient le noble orgueil de la mer souveraine.
Mais dans cet or du jour et cet enchantement, Quelque chose pleurait encor sur l’eau tremblante. C’était le morne adieu de la cité dolente, Les cloches de Kéris qui sonnaient tristement.
Sonnez, cloches de deuil, dans l’eau mélancolique Entre l’algue marine et le noir goémon ! Ô pauvres voix qu’avait fait taire le démon, Élevez jusqu’à Dieu votre ardente supplique !
Et toi, ville engloutie aux lueurs de l’éclair, Réjouis-toi, Kéris, et fais ta pénitence. Espère. Le Seigneur bénira ta constance. Et tu refleuriras, ô rose de la mer !
Ah ! je suis comme toi, la ville abandonnée, Où l’herbe pousse autour des croix, qui meurt sans bruit ; Celle qui de l’abîme où nul astre ne luit, Crie en pleurant : Quand donc serai-je pardonnée ?
À l’heure où le soleil s’abaisse à l’horizon, Elle a senti passer l’aile du mauvais ange. Quel souffle d’au-delà balaiera cette fange ? Qui saura retrouver les clefs de la prison ?
La chapelle en plein bois, l’église de l’aurore Qui vit mon innocence et reçut mes aveux, L’église de mon âme a-t-elle éteint ses feux ? L’Angelus du printemps chantera-t-il encore ?
Hélas ! tant de faiblesse lâche et de rancœur ! Ils sont loin, les matins dorés de la colombe. Et j’entends, plein d’effroi quand la lourde nuit tombe, Mary-Morgan chanter sur la mer de mon cœur !
Le Lit clos
D’abord cet humble lit ne me dit pas grand’chose, À parler franchement, il n’était pas trop beau Avec son coffre usé qui servait d’escabeau Et ses rideaux fanés de percaline rose.
Mais il avait un air d’extrême honnêteté ! Puis, tout paraît charmant à celui qui navigue… En dépit de son âge, il tenta ma fatigue, Et je m’applaudis fort lorsque j’y fus monté.
Ah ! le cher lit, cassé comme un bon patriarche, Confortable pourtant, moelleux, presque douillet ! Les rudes draps, fleurant la lavande et l’œillet ! L’oreiller du repos, si doux après la marche !
On est là comme un moine en son petit couvent ; Rien ne vous pèse plus des choses de ce monde ; Et, le cœur endormi dans une paix profonde, On écoute au dehors tourbillonner le vent.
La mer, à quelques pas, déferle sur la grève, Et son chant monotone et large vous poursuit. Elle parle plus franc au tomber de la nuit ; En cet abri rustique on comprend mieux son rêve.
Tant d’êtres primitifs ont dormi dans ces draps, Tant de marins partis pour la grande aventure, Tant de durs laboureurs, tant d’hommes de nature, Gagnant leur pauvre vie à la force des bras !
Simples, ils n’étaient pas de ceux-là qu’on acclame. Leurs dévouements obscurs, on les a méprisés. Mais ce lit, confident de tant d’espoirs brisés, A gardé, j’en suis sûr, une part de leur âme.
C’est lui qui, par un soir trop vite évanoui, Accueillit le hardi jeune homme avec sa douce. Il leur a fait un nid plus tendre que la mousse ; Leurs honnêtes baisers l’ont souvent réjoui.
Il a connu le trouble et l’abandon des vierges. Il fut l’ami des vieux et leur dernier soutien.
Il a vu la naissance et la mort du chrétien. Il finira lui-même à la lueur des cierges.
Et comme je partais pour l’éternel azur Avec ces braves gens et leurs vertus cachées, Les images de Saints, près de l’âtre accrochées, Parurent tout à coup se détacher du mur.
Je vis venir à moi des bonshommes de plâtre, Peinturlurés de vert, de jaune et de carmin, Et tous me saluaient, tous avaient à la main La crosse de l’évêque et le bâton du pâtre.
L’un surtout souriait avec aménité ! C’était un beau vieillard à la barbe fleurie. Je reconnus le clerc de la Vierge Marie, Le pasteur et le juge, Yves de Vérité !
Il regarda mon lit avec des yeux d’ancêtre, Son regard sans malice avait mille douceurs ; Et celui devant qui tremblent les oppresseurs Parla divinement en ce cadre champêtre.
— « Que tu viennes de France ou d’un monde inconnu, Que tes pieds aient foulé la plaine ou la montagne, Mon fils, je te salue au nom de la Bretagne Entre sur mon domaine, et sois le bienvenu !
Nos genêts d’or, nos clairs ajoncs, nos blanches roses, Si tu comprends leur âme, enchanteront tes yeux ; Notre mer te dira le secret des aïeux ; Écoute-la parler ! Elle sait bien des choses…
En ces bois d’où le siècle est à jamais banni, Tu pourras entrevoir un coin du grand mystère ; Un charme d’innocence est resté sur ma terre, Elle peut sans effroi contempler l’infini.
Peut-être apportes-tu quelque penser frivole : Laisse échapper, mon fils, cet oiselet doré, Souviens-toi que ce sol est un lieu consacré D’où, comme un pur encens, la prière s’envole.
Pense à ceux que la vague a naguère engloutis Et qui t’ont précédé dans cette humble demeure. Eux aussi souriaient aux délices de l’heure, C’est l’espérance aux yeux que tous étaient partis.
Mais quand un vent de mort a secoué leurs voiles, Leur cœur au sacrifice était déjà tout prêt ; Ils ont baissé la tête, et, sans même un regret, Se sont évanouis dans la paix des étoiles.
Songe à ces laboureurs qui creusent leur sillon, Sans se lasser jamais, dans la pierre ou le sable ;
À tous ces travailleurs que la fatigue accable, À ces bœufs, patients et doux sous l’aiguillon.
Ils ne se plaignent pas. Rien ne les décourage. Leur âme a la candeur et la foi du ciel bleu. Pour oublier leur peine et monter jusqu’à Dieu, Il leur suffit d’entendre un oiseau dans l’orage.
Toi que hante, à cette heure, un souvenir mortel, Regarde ces vaillants et prends-les pour exemple. Dépouille ton orgueil à la porte du temple ; Agenouille ton cœur devant le pur autel.
Le chagrin qui t’oppresse est pareil aux mouettes Qu’emporte sur la mer le vent qui rajeunit, Puisses-tu, délivré des pièges du Maudit, Redevenir enfant avec les alouettes !
Vois ! La sainte Bretagne a pour toi revêtu Sa parure d’ajoncs, son manteau de bruyères. Un esprit bienfaisant respire dans ces pierres ; De ces mille fleurs d’or s’exhale une vertu.
C’est un rêve d’argent qui bat le pied des roches ; D’angéliques parfums s’élèvent du ravin ; Et, comme un frais écho du royaume divin, Dans l’azur infini passe le chant des cloches.
Ô mon fils, c’est ici la terre de beauté, C’est le pays d’amour où le soleil se couche. Si quelque chant léger s’envole de ta bouche, Qu’il soit fait d’innocence et de simplicité ! » —
— « Ainsi-soit-il ! » pensai-je, et soudain je m’éveille. Qu’est-ce donc ? À ma porte apparaît un jour cru. Avec sa barbe d’or l’évêque a disparu Mais son accent breton m’est resté dans l’oreille.
Ô bonhomme Héloury, vous enseignez l’amour. La vertu du lit clos opère à sa manière. Me voici désormais une âme printanière, Une âme de granit… avec des fleurs autour.
C’est un cœur trégorrois qui bat dans ma poitrine, Un large cœur, sincère et droit, qui ne ment pas. J’emplirai mes poumons du bon air de là-bas Et je me fleurirai les yeux d’algue marine.
J’étais l’indifférent qui ne s’attache à rien, Le mauvais ouvrier qui meurt de sa paresse ; Les cloches de la mer comprendront ma détresse Et m’apprendront peut-être à faire un peu de bien.
La fraîcheur de la lande a passé dans mon être. J’ai franchi la rivière et sauté l’échalier.
Les calvaires m’ont fait un salut familier. Tout le charme d’Arvor m’entoure et me pénètre.
Je ne demande plus que la douceur du chant. Si j’ai des ennemis, je n’en veux à personne. Je suis l’oiseau qui vole et l’Angelus qui sonne Pour le sage et le fou, même pour le méchant.
Et voici, grâce à Dieu, ma plantureuse hôtesse Qui m’apporte la goutte et le cidre mousseux. — « Encore au lit, dit-elle, êtes-vous paresseux ! » Comment ne pas répondre à tant de politesse ?
Bretagne hospitalière et franche, à ta santé ! Aux filles de Trégor, à tous ses rudes hommes ! Comme eux, je rends hommage au noble jus des pommes. J’étais déjà Breton sans m’en être douté.
Notre Dame de la Clarté
Avec ses tendres yeux que dorent Les rayons du soleil d’été, Notre Dame de la Clarté Est douce à tous ceux qui l’implorent.
On m’a conté qu’au temps lointain, Au temps fleurissant de l’hermine, Un chevalier de haute mine Se lamentait soir et matin.
Ses compagnons tenaient campagne ; Plus d’un pour la terre de Dieu, Avait quitté son pays bleu, Ses blanches landes de Bretagne.
Lui restait seul en son manoir, Pauvre aveugle noyé dans l’ombre, Et son âme était toujours sombre, Et son ciel était toujours noir.
Il invoquait, en sa souffrance, Tous les saints dont on a parlé, Guirec, Efflam et Guennolé ; Saint Yve avait sa préférence.
Mais il aimait encor bien mieux Évoquer Madame Marie, Toute verdoyante et fleurie, Sur le balcon doré des cieux.
« Dame de joie enveloppée, Très Sainte Vierge, disait-il, Voici venir le mois d’avril Que fleurissent les coups d’épée.
Moi, je languis en ma maison Sans une âme qui me soutienne, Tendez-moi votre main chrétienne Et je sortirai de prison.
J’entends les oiseaux sur la lande. Ah ! si je voyais leurs couleurs !
Dame, ayez pitié de mes pleurs, Écoutez ma peine si grande ! »
Or, la Vierge un jour l’entendit, Comme elle regardait la terre. Elle s’en fut en grand mystère, Vers son serviteur descendit.
Sur les ajoncs, à la rosée, Elle flottait si doucement ! Son visage était si charmant Sous la coiffe de l’épousée !
Lui, morne, toujours anxieux, Se lamentait encore, encore. D’un doigt plus léger que l’aurore Elle effleura ses pauvres yeux.
Ô joie, ô féerie, ô merveille ! Le jour se lève sur les bois, Et, sauvage et douce à la fois, La Bretagne au large s’éveille.
Il voit le guetteur à sa tour, Il voit les campagnes tranquilles, Et Ploumanac’h et les Sept Îles La grande mer tout à l’entour !
Plein de larmes comme une femme, Il laisse déborder son cœur ; Il voudrait dire son bonheur À la très chère et bonne dame.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Au pays des ajoncs.
