Read here

Au creux des sillons

Joseph Raîche · 1926 · Free in the US

30,450 words · about 2 h 8 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1926 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Au_creux_des_sillons&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Joseph Raîche
Language
French
Published
1926
Length
30,450 words · about 2 h 8 min
Sections
14 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (14)
  1. Front matter about 1 h 4 min
  2. 1 about 6 min
  3. 2 about 3 min
  4. 3 about 4 min
  5. 4 about 3 min
  6. 5 about 4 min
  7. 6 about 2 min
  8. 7 about 3 min
  9. 8 about 1 min
  10. 9 about 3 min
  11. 10 about 1 min
  12. 11 about 17 min
  13. 12 about 6 min
  14. 13 about 10 min

Continue:

Front matter

Au Creux des Sillons

par

JOSEPH RAÎCHE

1

Les Corriveau s’étaient légué leur terre de père en fils depuis plusieurs générations. Cette belle ferme qui ondulait au loin, défrichée par cette longue lignée de terriens était bien leur œuvre. Ils l’avaient foulée de leurs pieds laborieux, arrosée et fécondée de leur sueur, remuée de leurs bras robustes. Aussi la connaissaient-ils dans tous ses vallons et ses monticules, dans tous ses plis et replis. Ils connaissaient la qualité du sol de tous ses champs. Cette science, apprise par les enfants, qui suivaient leur père, était ensuite transmise à leurs descendants. C’était la plus vieille terre de la paroisse, que leur ancêtre Louis Corriveau avait en quelque sorte fondée, quand il était venu s’y établir, il y a bientôt deux siècles.

On ne pouvait pas parler des Corriveau sans penser à cette ferme, que tous enviaient. Elle vallonnait sans un plissement, sans une ride, embellie ici d’un bosquet d’arbres séculaires qu’on avait laissés pour servir d’abri aux bestiaux, là par un joli ruisseau qui arrosait ses bords fertiles. Et le soir lorsque les douze vaches rentraient en procession lente du riche pâturage, l’haleine imprégnée de trèfle et de foin où se mêlait la senteur robuste de leur corps tiède, elles embaumaient l’air. Pendant qu’on les trayait, elles rêvaient avec langueur à de belles prairies d’herbe tendre. Et tous les enfants des Corriveau, depuis l’ancêtre jusqu’au propriétaire actuel, étaient venus accomplir le même rite charmant et familial, celui de boire de leur lait chaud. Ils sortaient de ces beuveries le nez surmonté d’une petite pyramide de mousse blanche.

Il ne restait plus qu’un arpent de terre à défricher. On y avait abattu les arbres depuis deux ans. Cette dernière année on avait fait brûler les branches sèches, on n’avait plus qu’à l’essoucher. C’était un travail que Corriveau voulait faire depuis longtemps, mais il n’avait jamais un moment de répit, tantôt occupé par les semences, tantôt par la fenaison et par la récolte, et enfin empêché par la réclusion des longs hivers.

Cette année il avait décidé de finir ce morceau de terre. Il avait donc convoqué ses voisins à une grande corvée. Profitant de la morte saison, c’est-à-dire, des quelques jours qui s’écoulent entre le temps des foins et celui de la récolte du grain.

Un beau matin de la mi-juillet, une trentaine d’hommes robustes, avec leurs chevaux et leurs outils de défrichement, arrivèrent à la maison de Corriveau. C’étaient les fermiers voisins accompagnés de leurs grands fils. Ce contingent se dirigea vers le champ de souches calcinées. Les chevaux faisaient sonner leurs attelages et les hommes riaient à gorge déployée des plaisanteries faciles qu’ils échangeaient. Ce fut une ruée générale au dernier vestige de la forêt, qui cédait, vaincue devant tant de bras aux muscles saillants. Leur travail était prompt et effectif. On attachait un crochet au moyen d’une chaîne autour de la souche, et on faisait donner aux chevaux un fort coup qui arrachait l’arbre, fouillait le sol et laissait les racines à nu. Ces hommes se regardaient et riaient de se trouver si noirs du charbon de tant de branches carbonisées. Le travail progressait. Corriveau allait des uns aux autres, encourageait, félicitait et distribuait de grandes bolées de bière faite à la maison.

Les voisines s’étaient également réunies pour aider à la préparation du repas de midi. Il fallait un substantiel pour ces hommes qui faisaient un si rude travail. On leur servit donc une bonne soupe grasse aux choux, de gros morceaux de lard blanc comme du lait, des tartes aux pommes enveloppées d’une croûte dorée. On réservait les plats délicats, les viandes fines pour le repas du soir, qui était le banquet du jour, suivi d’une danse.

À quatre heures de l’après-midi, on avait porté au champ la collation qui consistait en tartines de crème au sucre d’érable.

Le proche voisin de Corriveau, Jacques Lamarre, était aussi de la fête, car ces corvées sont de véritables fêtes à la campagne. Il y était venu avec ses deux chevaux, pendant que sa femme et sa fille Jeanne étaient allées aider la mère Corriveau. Jeanne était une de celles qui furent choisies pour porter le goûter au champ. Les hommes assis par terre mangeaient à grosses bouchées, taquinaient doucement ces charmantes échansonnes et ces accortes panetières qui les servaient. Elles étaient belles, ces filles du sol, robustes et fortes, dans la grande lumière de l’après-midi.

Paul Corriveau, le grand garçon du propriétaire, remarqua avec plaisir, comme il ne l’avait jamais fait auparavant, la beauté lumineuse de Jeanne. Elle lui semblait plus belle que toutes les autres, avec sa robe de lainage du pays aux carreaux bleus et rouges et son tablier de toile. Il lui disait :

— Vous avez bien fait d’être venue. Vous voir donne du courage.

Et elle riait, d’un rire aussi limpide que la cascade du ruisseau qui traversait le champ. Elle aussi voyait avec plaisir ce grand garçon tout barbouillé de suie, de poussière, dont les dents blanches mordaient avidement dans la mie brune de ce bon pain de blé.

— Je vous retiens ce soir pour le premier quadrille, dit Paul entre deux bouchées.

— Elle fit un signe de tête affirmatif et éclata d’un rire sonore et sain comme le goût de la vie qui était en elle.

Et toutes celles qui étaient venues partirent.

Paul pensa à Jeanne en continuant son travail. Il la connaissait depuis longtemps puisqu’ils étaient voisins, mais aujourd’hui il l’avait vue pour la première fois. Elle lui avait paru une nouvelle femme. Il sentait déjà qu’il aimait sa jeunesse ardente et allègre. Il n’avait jamais remarqué comme aujourd’hui que la montée d’un sang riche et vigoureux lui colorait délicieusement le visage elle riait, et ses yeux avaient brillé d’un pur et vif éclat pendant qu’il lui parlait. Il s’accusait de ne pas l’avoir connue plus tôt.

La journée allait bientôt finir. Les hommes s’en iraient, chacun chez soi, pour se laver, s’endimancher et la fête commencerait.

À la maison de Corriveau l’activité était intense. On avait tué, pour l’occasion, deux agneaux et un veau gras. Les fourneaux suffisaient à peine pour tous ses rôtis dorés qui mijotaient doucement, pour ces poules et ces oies superbes dont la peau se fendillait en cuisant. Et toutes ces femmes, jeunes ou vieilles, excitées par la chaleur du poêle, par la joie de danser bientôt, couraient, les mains enfarinées, se trompaient, gesticulaient, parlaient, riaient, se hâtaient, car il fallait aussi qu’elles fissent un peu de toilette avant de se mettre à table. Elles revêtiraient leur belle robe de flanelle la plus légère, d’un travail compliqué, où les nuances se mêlaient.

Pour la danse, elles porteraient des souliers plats achetés au village. Les hommes commençaient à arriver avec leur compagnie. Ces hommes encore tout imprégnés de la senteur agreste de la terre remuée étaient beaux dans leur complet d’étoffe du pays. Chacun s’asseyait à table avec sa compagnie. Et ce fut la joie de vivre, de communier à tous ces dons que le sol travaillé par eux, leur rendait au centuple. Ces gens aux santés superbes ne perdaient pas une bouchée. Ils causaient, riaient, se taquinaient. L’allégresse était dans tous les cœurs et dans tous les yeux.

Au dessert, il y eut des exclamations : Les tartes étaient bonnes, les croquignoles fondantes. Les hommes félicitaient les ménagères. Et tout ce monde était heureux sans feinte et sans pose.

Mais on avait hâte de danser. On eut vite fait de desservir les tables. Le violoniste était arrivé et déjà il occupait un poste élevé sur un escabeau. Aux premières mesures les pieds trépignaient d’impatience. La musique leur donnait des ailes.

Paul Corriveau ouvrit la danse avec Jeanne Lamarre. Tout le monde les admirait. Ils étaient beaux, l’un et l’autre, lui avec son teint bruni, elle avec sa robe de toile frangée de laine, son corsage enjolivé de points d’aiguille.

Tout le monde danse, jeunes et vieux. Les jeunes dansaient les quadrilles qui étaient une danse nouvelle, les vieux les cotillons, les pavanes, les bourrées. On fit même danser un vieux et une vieille de quatre-vingts ans. C’était un spectacle attendrissant et joyeux que de voir ces braves gens démener leurs vieilles jambes, toutes raides des durs travaux de la vie.

Paul dansa avec Jeanne plus souvent qu’avec aucune autre. Il en profita pour lui dire combien il regrettait de ne pas l’avoir connue plus tôt, et elle écoutait émue, touchée des avances de ce fils de riche fermier, le plus riche du village. Elle traduisait tout son bonheur par un rire argentin, qui mettait un si délicieux coloris sur ses joues. La soirée allait finir. Paul dansa avec Jeanne le dernier cotillon qui fut un branle-bas général. Il s’offrit pour la reconduire. La nuit était douce et calme. Seules quelques petites étoiles regardaient la terre.

Ils étaient arrivés chez les Lamarre. Paul demanda à Jeanne la permission de venir lui faire sa cour. Pour toute réponse elle lui dit oui, en éclatant d’un rire si bruyant qu’il éveillait les échos de cette nuit tiède.

-

2

Les jours passèrent. Ce fut bientôt le temps de la moisson. La saison avait été bonne, mêlée de pluie et de soleillées bienfaisantes. Les blés, les orges, les avoines, toutes les céréales innondaient les champs. C’était des mers bruissantes d’épis auxquelles la brise donnait un mouvement de houle. Il fallait couper cette récolte à la faucille. C’est pourquoi les familles entières étaient, dès l’aurore, dans leurs champs. C’était un spectacle magnifique de voir ces gens accroupis, faucille en main, couper les grains qui les débordaient de toutes parts. On faisait d’abord des javelles que l’on mettait ensuite en gerbes.

Cette année, disaient les hommes, on ne manquera pas de blé pour le pain et de paille pour les bestiaux. En effet, il y en avait tant que les granges ployaient sous le poids de toutes ces gerbes bien fournies.

Les Corriveau et les Lamarre s’entr’aidaient pour faire leur récolte. En travaillant plusieurs ensemble, on mettait plus de courage et plus d’émulation à la besogne. Paul et Jeanne aimaient ce travail commun où ils se retrouvaient et où ils pouvaient causer tout en activant la faucille. C’était des jours d’un labeur joyeux. Ils prenaient chacun une lisière de blé qu’ils abattaient sur une ligne parallèle, se défiant à qui finirait le premier. Dans ces tournois charmants elle tenait tête à Paul. Quelquefois il lui laissait prendre l’avantage, et c’étaient des cris de joie lorsqu’elle arrivait la première.

Lorsque les gerbes étaient suffisamment sèches on les chargeait dans une grande charrette, les épis en dedans. Bientôt les tasseries furent pleines. Les granges débordaient. On avait fini les récoltes.

Paul venait tous les dimanches faire sa cour à Jeanne. Lorsque le temps le permettait, il attelait son meilleur cheval sur sa plus belle voiture et ils allaient se promener ensemble au village voisin. Les gens qui les voyaient passer disaient :

— Nous aurons bientôt des noces.

Vers la fin des récoltes le père de Paul vint aux champs trouver celui de Jeanne et commença à l’entretenir de choses et d’autres. Il semblait avoir une communication à lui faire qui le gênait. Enfin il lui dit :

— Mon grand-père m’a dit autrefois que le vôtre avait pris trois pieds de notre terrain pour construire sa cave de dehors.

— Je le savais, dit Lamarre, en effet mon grand-père m’a dit que ce terrain vous appartenait et qu’en tout cas le vôtre ne s’y était pas opposé en reconnaissance des services qu’on lui avait rendus lors de la grande inondation.

— Avez-vous les papiers de cette concession ?

— Vous savez bien que nos deux grands-pères étaient deux amis comme nous le sommes et ils réglaient leurs petites affaires à l’amiable ; pourquoi ne pas laisser ce qu’ils ont fait ?

— Mais je perds trois pieds de terrain, dit Corriveau, c’est quelque chose de ce temps-ci. Je vous en reparlerai.

Et ce fut la fin de la conversation. Paul et Jeanne avaient eu vaguement connaissance de cette petite altercation. Ils comptaient bien que cette futilité serait vite réglée par les deux familles. Leur amour n’en fut pas troublé un seul instant. Jeanne était bien la femme que son cœur cherchait. Il aimait sa jeunesse rieuse, sa beauté forte et saine, son bon regard qui brillait d’une vie si intense. Et elle, elle aimait Paul d’un amour non moins grand.

Les deux maisons étaient assez rapprochées pour qu’elle pût le voir vaquer à ses travaux, soit qu’il allât aux champs, soit qu’il travaillât dans le jardin. Elle suivait du regard ses souples et ses gestes diligents. Elle le trouvait beau dans la lumière dorée du jour quand il conduisait ses chevaux sur la route qui côtoyait leur ferme. Quand il les interpellait pour les stimuler, elle croyait entendre une musique forte et vibrante qui l’encerclait de ses ondes sonores. Elle aimait de toute l’ardeur de ses vingt ans, de tout l’élan de son sang vigoureux et chaud.

C’était déjà l’automne. Paul achevait de cueillir les fèves, le maïs et les autres légumes du jardin potager. Elle, elle feignait d’aller ramasser des copeaux pour son feu, afin de se donner une occasion de lui parler. Tous les deux s’arrêtaient et, accoudés sur la clôture, ils parlaient longtemps jusqu’à ce que sa mère lui criât :

— Jeanne, ton feu est éteint et le dîner n’est pas cuit.

Alors elle se sauvait en éclatant d’un rire jeune et sonore, et faisant un petit signe amical de la main. Et lui se remettait à l’ouvrage en pensant à cette femme que son cœur avait élue.

-

3

Les Corriveau et les Lamarre semaient chaque année un champ de lin. Il fallait pourvoir à la lingerie de la maison, faire des serviettes, des essuie-mains, des nappes, des couvertures, et tout ce que comporte une maison bien tenue. On le semait au pied du coteau dans un bas-fond. Le lin demande un endroit humide. C’était une belle vue que ces deux champs voisins émaillés de menues fleurs bleues. Elles étaient si frêles et si tendres qu’elles ressemblaient à de petites turquoises au bout d’une tige. Cette année, le lin avait bien poussé ; on l’avait arraché de bonne heure et étendu en couche très mince sur le sol afin qu’il séchât et se décortiquât, pour en détacher plus facilement les fibres textiles.

On profitait généralement des derniers beaux jours de l’automne pour faire le rouissage ; c’était alors une fête de jaser, de rire, de se réunir une dernière fois en plein air avant l’arrivée de l’hiver.

Les deux familles, Corriveau et Lamarre, brisaient leur lin toujours ensemble dans la sapinière des Corriveau. La veille, Paul préparait l’eau pour humecter le lin et le fagot pour le faire chauffer afin qu’il se décortiquât plus aisément ; disposait les brisoirs, les battoirs et toutes les choses qu’il fallait.

De bonne heure on était à l’œuvre. Ces femmes étaient folles de joie à la pensée d’une journée de causerie en compagnie des hommes qui ne manquaient pas de les taquiner et de leur dire cent choses amusantes. La chaleur alanguie de cette belle journée d’arrière-saison, l’odeur mâle et capiteuse du lin, le voisinage de ces hommes faisaient briller leurs yeux d’un éclat extraordinaire. Or, cette année le travail commença comme d’habitude. Le premier procédé consistait à briser l’enveloppe au moyen d’une machine activée par la main. Une bonne briseuse doit briser une certaine quantité, autrement elle déchoit. C’était donc une animation fébrile, un entrain joyeux dans la sapinière. Les hommes assistaient les femmes en donnant ce dont elles avaient besoin. Paul donnait les poignées de lin à Jeanne, qui le brisait d’un bras ferme ; ensuite on le battait pour en détacher les aiguillets et en débarrasser les fibres textiles, qui sortaient blondes et lisses.

Les deux pères étaient venus, mais s’étaient salués froidement, se sentant à la gêne. Il n’avait pas été question de leur clôture mitoyenne depuis leur dernier entretien, mais les mauvaises langues du pays avaient aigri les deux hommes. Des voisins, vaguement au courant de l’affaire, étaient allés chez Corriveau et lui avaient dit que Lamarre se vantait d’avoir trois pieds de sa bonne terre. D’autres, également venus dans le même désir de semer la brouille entre ces deux familles amies et prospères, étaient allés rapporter à Lamarre que Corriveau prétendait qu’il tenait une bande de terre frauduleusement. Ni l’un ni l’autre n’avaient tenu les propos qu’on leur prêtait. C’est pourquoi ces deux hommes étaient fort irrités. Lamarre fut le premier qui provoqua la scène quand il dit :

« Demain je dois mettre les navets dans la cave de dehors avant que les gelées arrivent ».

Corriveau avait répondu :

« Je voudrais que vous déplaciez votre clôture avant d’occuper votre cave ».

— Je croyais que nous ne devions plus parler de cette question, continua Lamarre.

— Oui, vous vous vantez que vous avez eu raison de moi, mais on verra bien qui aura raison », et Corriveau s’en alla de plus en plus mécontent.

Vous vous vantez, vous vous vantez, répéta Lamarre à Paul. Je me suis jamais vanté de détenir un pouce de votre terre.

Ne faites pas attention aux paroles de mon père, continua Paul, il ne répète que ce qui se dit.

Ces mots n’eurent pas l’effet que le jeune homme en attendait. Lamarre les interpréta tout autrement.

Ce qui se dit ? on parle donc de moi, on dit que je détiens ce qui ne m’appartient pas, fit-il très emporté. Je vais voir à cela.

Je vous en prie, ne vous fâchez pas, dit Paul, n’excitez pas mon père. De quoi s’agit-il au fond ? de quelques pouces de terre.

Mais l’autre avait l’âme trop irritée pour comprendre. La fin de cette journée si bien commencée fut donc assombrie par cette malheureuse scène. Les deux jeunes gens, qui avaient compté sur ces quelques heures pour parler de leur amour, entrevoyaient déjà un formidable obstacle qui semblait déjà les séparer.

« Jeanne, dit Paul, nos pères sont très montés l’un contre l’autre, il faut les apaiser pour qu’il n’y ait pas de suites fâcheuses. Quoi qu’il arrive, ayez confiance en moi ».

— « Ne nous effrayons pas, dit la jeune fille, nous nous aimons et nous serons forts pour les ».

— Nous réussirons, fit le jeune homme, et tout à coup pensant à la nature ombrageuse et emportée de son père, il ajouta comme se parlant à lui-même :

« Il faudra nous marier après les avents, Jeanne. Quand nos deux familles seront unies par ce lien, rien ne pourra plus les diviser ».

Elle rougit de plaisir et ne chercha pas à le dissimuler.

« J’en parlerai à mes parents ».

Et ils continuèrent à causer de leur cher projet. Les autres femmes étaient parties, les unes après les autres. Ils restèrent seuls dans la sapinière.

« Jeanne, j’ai peur de ce que j’entrevois ».

— « Paul, ayez confiance en moi ».

Elle avait dit le mot qu’il attendait d’elle ; il se pencha et l’embrassa avec ferveur pour la première fois. Ce fut le sceau de leurs promesses.

-

4

Les deux hommes ne s’étaient pas rencontrés depuis la dernière scène. Leurs ressentiments semblaient être un peu calmés, mais les mauvaises langues continuaient. Elles s’étaient emparées des altercations, en multipliaient les rapports contradictoires, aggravaient la situation, attribuaient à Corriveau et à Lamarre toutes sortes de propos souvent mensongers, toujours considérablement exagérés. C’était bien l’hydre aux cent têtes, présente partout, semant la haine, engendrant la chicane, créant les malentendus.

La rancune, un moment apaisée, renaissait dans le cœur de ces deux hommes et menaçait d’étouffer leurs meilleurs instincts. Bientôt ce fut intolérable. L’un et l’autre se promettaient d’en appeler à la loi pour faire taire l’autre. Il n’y avait pas d’avocat dans le village. Il fallait aller au chef-lieu du comté, situé à une trentaine de milles.

Les mauvais chemins de l’automne ne permettaient pas d’entreprendre le voyage et c’était aussi le temps du battage. C’était toute une entreprise que battre une grange. On commençait par étendre les gerbes dans l’aire et à coups répétés de fléaux dans le sens des épis, on en faisait sortir tous les grains. Ensuite on le mettait dans le van qu’on agitait pour en séparer la paille et la baie.

Tous les animaux étaient maintenant dans l’étable. On les entendait secouer leurs chaines comme des captifs qui regrettent leurs jours de liberté, où ils marchaient dans l’herbe odorante.

C’est qu’il faisait bien froid dehors maintenant. La terre était gelée et saupoudrée d’une mince couche de neige qui ne permettait guère aux voitures de rouler et encore moins aux traîneaux de glisser.

Toutes ces circonstances avaient empêché Corriveau et Lamarre d’aller consulter un homme de loi. Les deux hommes s’épiaient comme des ennemis. L’un d’eux entendait-il le bruit d’une voiture dans la nuit, il croyait que c’était l’autre qui partait secrètement ; il se préparait à aller lui aussi, à la pointe du jour, exposer son cas.

Enfin au commencement de décembre il tomba assez de neige pour faire de beaux chemins. Un beau matin Corriveau partit en traîneau. Le lendemain Lamarre prenait la même direction. Les deux avocats qu’on avait consultés avaient donné une réponse semblable.

On avait dit à Corriveau :

— Si la clôture de Lamarre est sur votre terre, vos revendications sont légitimes et vous gagnerez votre cause.

On avait dit à Lamarre :

— Si votre clôture n’est pas sur la terre de votre voisin, vos droits sont clairs et vous gagnerez votre procès.

Mais il s’agissait de savoir où était la clôture. On les conseillait d’avoir recours à une expertise en arpentage et de faire relever la ligne de bornes. Corriveau et Lamarre revinrent, forts de leurs droits, passés avocats eux-mêmes pour avoir entendu les hommes de loi discourir pendant quelques minutes. Chacun exposait son cas sous le jour le plus favorable et jouissait d’avance de la déconfiture de son adversaire, qui aurait tout à payer.

Paul et Jeanne avaient bien tenté une réconciliation, mais ils furent secrètement tancés pour se mêler de ce qui ne les regardait pas, et accusés d’être pour l’ennemi. Corriveau défendit à son fils de mettre les pieds chez Lamarre, celui-ci défendit à Jeanne de recevoir Paul.

Leur amour, si beau, si grand, qui remplissait leur vie, les enveloppait et leur était défendu. Enfin les experts arrivèrent un beau matin. Ils mirent dans leur tâche tout un déploiement de formalités, de précautions et de minuties. Il s’agissait de faire durer l’aubaine.

Après avoir arpenté, mesuré, calculé, supputé, ils arrivèrent à la conclusion que la clôture était bien où elle devait être. Ils s’en allèrent, largement payés.

Mais ce qui devait être la fin de cette malheureuse affaire ne fut que le commencement d’une nouvelle discorde.

Les deux hommes, confus de voir l’échafaudage qu’ils avaient élevé pour s’écraser l’un et l’autre, s’écrouler par terre dans la risée générale, cherchaient de nouveaux motifs de grief et de vengeance.

Lamarre se rappelait qu’on avait dit, au vif de la mêlée, que Corriveau l’avait appelé voleur, et Corriveau que Lamarre avait déclaré qu’il était malhonnête. On se chercha des témoins et on en trouva sans peine. Toute la paroisse voulu témoigner, tant les choses avaient pris des proportions fantastiques. Les langues se mirent de nouveau de la partie et l’hydre multiplia ses têtes odieuses.

-

5

Sur ces entrefaites, la femme de Lamarre mourut après deux jours de maladie, laissant neuf enfants dont Jeanne était l’aînée. Ce triste événement qui aurait dû rapprocher les deux familles les sépara davantage. Pour la première fois, un membre d’une famille mourrait sans que l’autre se portât à son secours et lui prodiguât ses sympathies. Si Corriveau était venu, il se serait certainement réconcilié à l’ombre de la morte, mais il s’en garda bien et empêcha même Paul d’aller à l’église pour assister aux funérailles. Le ressentiment n’eut plus de borne. De part et d’autre, ce fut un océan de haine qui les submergeait.

Aussitôt après les funérailles de sa femme, Lamarre alla à son tour consulter son avocat. Il reçut la réponse qu’on avait faite à Corriveau quelques jours auparavant.

S’il vous a diffamé, vous avez des droits certains contre lui.

Chacun se croyant diffamé, reprit ses anciennes rengaines de preuves, d’arguments, de témoignages qui devaient foudroyer l’autre. Les racontars et les cancans allaient leur train.

Tous avaient entendu l’un des deux hommes déblatérer contre l’autre. Tous eussent voulu témoigner.

C’est dans ces dispositions d’esprit que Corriveau et Lamarre passèrent la Fête de Noël, sans se laisser toucher de ce magnifique exemple de pardon. On arriva au Jour de l’An sans que rien n’eût changé leur haine et leur entêtement.

Le Jour de l’An, fête des bons souhaits, des repas, des réunions qui cimentent les amitiés, aplanissent les heurts et préparent une nouvelle année de relations amicales. Depuis plusieurs générations, les deux familles s’étaient toujours visitées en ce jour ; avaient trinqué entre elles, mangé chez l’un et chez l’autre.

Paul et Jeanne voyaient venir ce jour avec une profonde tristesse sans savoir s’ils pourraient se voir, se donner le baiser d’usage. Ils ne pouvaient plus se parler sans recourir à toutes sortes de subterfuges et de mensonges. Et ces entrevues étaient toujours brèves, à la dérobée, effrayés qu’ils étaient que leur père respectif ne les vît. Leur amour grandissait pourtant en cette épreuve. Ils gardaient l’espérance. Certains de leur fidélité mutuelle, ils se sentaient forts, bien que l’avenir fût sombre.

Jeanne, depuis la mort de sa mère, avait pris la direction de la maison. Or, c’était une vieille tradition que les Corriveau chez les Lamarre le premier de l’an. Cette année, qu’elle eût aimé que Paul fût venu partager le repas qu’elle avait préparé elle-même ! Elle ne pouvait pas y songer. Selon la vieille coutume, elle se leva sur les coups de minuit pour être la première à solliciter la bénédiction paternelle. En cette occasion, il y avait un vœu qu’elle eût voulu former, celui de demander à son père de ne pas la séparer davantage de son fiancé. Après avoir reçu la bénédiction, embrassé son père, échangé leurs souhaits, celui-ci devançant sa pensée lui dit brusquement :

Penses-tu, Jeanne, que les Corriveau viendront déjeuner ?

On ne les a pas invités.

On ne le pouvait pas, c’est à eux de venir selon leur habitude. S’ils viennent tout sera oublié.

Chez Corriveau une scène semblable se passait. Paul, qui était l’aîné avait demandé la bénédiction pour ses frères et sœurs. Son père n’avait rien dit du déjeuner traditionnel, mais il pensait tristement : Autrefois nous étions les premiers à visiter nos voisins. Cette année, l’orgueil l’emportant, il brisait leur ancienne et charmante coutume.

Dans le chemin on entendait déjà des voix bruyantes et joyeuses. C’était les gens qui commençaient à se faire visite. On entrait dans une maison, on se saluait, on se serrait la main, se souhaitait la bonne année avec la vieille formule : Bonjour Bon An, le paradis à la fin de vos jours. Ensuite on buvait à la santé de la nouvelle année et l’on repartait, la troupe augmentée des gens de la maison, pour aller chez les autres voisins. C’étaient, dans la neige du chemin, des cris de joie, des plaisanteries, des exclamations, des bousculades. Les femmes avaient les joues avivées par le froid, les hommes étaient légèrement gris par le vin qu’on venait de prendre ; tous étaient joyeux d’un bonheur enfantin.

Les Corriveau et les Lamarre s’étaient évités. Pendant la journée, Jeanne était allée offrir ses souhaits à une voisine. Paul s’y trouvait. C’était le rendez-vous qu’on s’était donné. Les gens de la maison, en voyant Jeanne arriver épièrent curieusement les deux jeunes gens pour voir comment se passerait l’entretien. Avec la grâce la plus naturelle du monde, Jeanne, après avoir salué le maître et la maîtresse de la maison, s’était approchée de Paul, la main tendue. Celui-ci s’était levé, avait pris la main de la jeune fille, l’avait attirée vers lui et embrassée religieusement.

« Jeanne, dit-il tout bas, avec émotion, je souhaite en ce jour que nos deux familles s’aiment comme nous nous aimons. »

— Et moi Paul, je vous souhaite tout le bonheur que vous méritez.

— « Je le trouve en vous ».

Ce qui devait être dit avait été dit. Leurs âmes leur avaient été révélées et leur confiance avait pris son essor. Jusqu’aux Rois, ce fut une série de fêtes, de repas et d’amusements. C’étaient des jours donnés à l’amitié et à la joie.

Ce temps passa et peu à peu les hommes reprirent leur besogne d’hiver. Il fallait soigner les bêtes, finir de battre le grain et couper le bois pour la prochaine saison.

-

6

Pendant toutes ces soirées de fêtes, les rapports avaient circulé, plus fantaisistes les uns que les autres. Ils commençaient tous invariablement par : Corriveau a dit, Lamarre a dit. Que de propos leur furent imputés, qu’ils n’avaient jamais tenus. Le tort de ces deux hommes était d’écouter trop volontiers les racontars contradictoires, mensongers, confus, invraisemblables.

Bientôt Corriveau n’y tint plus. Il fit servir à son ennemi une lettre de son avocat pour diffamation de caractère. Lamarre laissa la loi suivre son cours. Le procès devait avoir lieu à la fin de mars. De part et d’autre on recruta des témoins. Ce ne fut pas tâche facile. Il y en avait tant, leurs témoignages étaient si enchevêtrés, si opposés, si touffus. Les avocats étaient ravis que les choses fussent si embrouillées.

Cependant la paroisse était en feu. On prenait part pour l’un et pour l’autre. Partout, dans les familles, sur la route, à la porte de l’église, on ne parlait que du procès Corriveau-Lamarre. Les enfants eux-mêmes avaient une opinion. Il n’était pas rare qu’ils en vinssent aux mains pendant les récréations à l’école.

Paul et Jeanne étaient restés calmes au milieu de cette marée montante d’insultes et de haine. Leur beau rêve se mourait parmi tant d’infamies. On les éclaboussait, on voulait les impliquer dans les rancunes paternelles. Ils ne pouvaient plus se parler, sans cesse espionnés par leur famille et leurs voisins, mais ils lisaient dans leurs regards quand ils se rencontraient, la foi intacte qu’ils s’étaient jurée.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…