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Dédicace
Permettez-moi de vous dédier ce travail. Il est le fruit de notre vieille liaison, à laquelle je dois mes meilleures inspirations, comme patriote et comme chrétien. Lisez cette étude ; qu’elle soit le sujet de vos mures réflexions, et qu’elle serve de base à une nouvelle résolution d’être, en même temps que des pères et des époux dévoués à leurs familles, des hommes jaloux de leurs droits naturels, des êtres dignes du signe immortel que vous portez au front, tout aussi bien que les puissants et les riches.
Quant à moi, j’ai été, je suis, je serai, toute ma vie, l’ami et le défenseur de votre cause : j’existe pour aider à son triomphe, je ne saurais l’abandonner pour aucune considération possible, et je mourrais plutôt que de la trahir.
Section I
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« Nous espérons, dit M. Greeley dans la Tribune de New York, du 22 janvier ; nous espérons que le jour n’est pas éloigné où les questions sociales prendront la préséance sur les questions politiques. La politique vient bien à son heure, et il y a des temps où elle est aussi importante que la question sociale ; mais, d’habitude, et pour la grande majorité de l’humanité, « que mangerons-nous ? que boirons-nous ? comment serons-nous vêtus ? » sont des questions qui doivent primer celle de savoir « comment et par qui serons-nous gouvernés ? »
À mon sens, la cause ouvrière prime toutes les autres. Il n’en est pas de plus actuelle, puisque la misère du peuple et le désordre social en imposent la prompte solution. Il n’en est pas de plus belle, puisqu’elle est la plus juste. Il n’en est pas de plus grande, puisqu’elle embrasse l’avenir de la société tout entière. Par conséquent, il n’en est point de plus digne du dévouement du patriote sincère et du philantrophe chrétien.
L’acte le plus noble et le plus méritoire de la vie privée est, sans contredit, de tendre la main au malheur et à la misère ; et quoi de plus méritoire dans la vie publique, que l’amélioration du sort des classes chargées d’un dur labeur, mal rétribuées et toujours à deux doigts de l’indigence ?
Suppression de l’injustice et de l’inégalité sociales, causes de la pauvreté, de l’ignorance et des convulsions révolutionnaires, ces trois grandes plaies de notre civilisation incomplète et bâtarde ; et substitution à cet état de choses, de l’aisance, de l’éducation et de la paix sociale : telle est la cause ouvrière : dois-je regretter de l’avoir adoptée et d’en faire le ministère de ma vie publique ?
Je m’orgeuillis de ce rôle ou de cette mission : ingrate et semée d’avanies aux yeux de mes amis personnels, elle est cependant pour moi une source de satisfactions et de jouissances qui ne peuvent provenir que de la conscience de faire le bien : un bien nécessaire, indispensable, immense, ordonné du maître divin !
En ce moment plus que jamais jusqu’à présent, la grande question de l’émancipation sociale des classes ouvrières occupe le monde civilisé et l’émeut même profondément. Ma sincérité et mon expérience m’éclairent sur la position que les ouvriers du Canada doivent prendre dans ce grand mouvement social. J’ose me faire fort de représenter leurs intérêts, et même leurs sentiments, d’une manière exacte ; je plaide pour le peuple ouvrier et j’ai la justice de mon côté : je me console donc d’avance des avanies et des injures de la cohue égoïste et méchante, en pensant au glorieux triomphe qui couronne toujours l’action opportune de ces deux forces : la force populaire et la force morale.
À cette double puissance, et non pas à ma trop faible personnalité, appartiennent les succès passés ; à cette double puissance et à elle seule se rapporteront de droit les succès à venir.
Il n’y a pas longtemps encore, nous réussissions au moyen de ces deux forces, à triompher, en quelques semaines, de l’injustice d’un salaire parcimonieux et misérable ; pourquoi le même succès ne couronnerait-il pas cette autre réforme ouvrière, encore plus juste et plus importante : —
L’Association des capitalistes et des travailleurs, ou la combinaison, pour l’objet commun du bien-être et du progrès, du capital et du travail ?
Exposons donc notre sujet avec courage et, aussi, avec logique, pour le discuter ensuite avec clarté et chance de succès.
Section II
Première Question. — Suffit-il à un pays d’avoir une industrie manufacturière considérable pour assurer le bien-être moral et matériel d’un peuple et son développement intellectuel ?
Réponse à cette Question. — Non, à moins que l’industrie manufacturière ne soit exploitée au moyen de l’Association du Capital et du Travail, suivie du partage, en proportions équitables, des bénéfices réalisés par les opérations de cette Association.
Seconde Question. — À quoi la vieille Europe doit-elle l’agitation sociale qui l’émeut, la trouble, la ruine et l’ensanglante même ?
Réponse à cette Question. — Au défaut d’entente et d’association entre les capitalistes et les travailleurs.
Troisième Question. — Par quels moyens peut-on arriver à cette entente ?
Réponse à cette Question. — Par une loi qui oblige tout industriel-capitaliste à partager les bénéfices de la manufacture, de l’usine, de l’atelier, avec les ouvriers qu’il emploie.
Quatrième Question. — Quels seront les résultats de cette réforme ?
Réponse à cette Question. — D’émanciper et d’enrichir le travailleur et le capitaliste également, et de produire à meilleur marché que par le Capital-monopole ou non-associé avec le Travail.
Cinquième Question. — Au Canada, les circonstances sont-elles favorables à l’introduction du système de l’Association du Travail et du Capital ?
Réponse à cette Question. — Oui, puisque du mouvement politique remarquable qui agite en ce moment les éléments du capital-argent, ou ceux qui le représentent, se dégage la nécessité d’une prompte création industrielle et de son développement rapide. C’est le moment pour le travail de faire ses conditions avec le capital, et de lui refuser son concours, s’il ne veut être juste.
Examinons d’abord la question d’opportunité, qui ne peut manquer de frapper tous les esprits ; nous nous sentirons ensuite plus libre de discuter à fond le problème social que la situation suscite à notre considération. Cette discussion, nous la ferons avec le calme qui convient à la vérité, et avec la fermeté que dicte l’impérieuse justice de notre demande. Les hommes de bonne volonté pourront alors apprécier, et la Providence de Dieu fera le reste.
Section III
Les circonstances, au Canada, sont-elles favorables à cette réforme ?
Je réponds oui, et je le prouve.
Il se fait aujourd’hui une agitation politique et nationale des plus salubres. De toutes parts, on semble acclamer un programme où sont inscrites des réformes considérables :
L’économie des fonds publics.
La simplification de la machine législative par l’abolition du Conseil Législatif Local, et l’application du principe électif au Sénat Fédéral, etc.
Le contrôle absolu de notre tarif et de notre politique commerciale, à l’extérieur comme à l’intérieur.
Une Convention Internationale avec les États-Unis pour obtenir en échange de nos voies artificielles de communication, une réciprocité et même une fédération commerciale.
La réforme du système d’éducation pour assurer à toute la jeunesse indistinctement, les connaissances nécessaires pour lutter avantageusement avec les éléments les plus éclairés de notre population, et avec nos voisins, si généralement pourvus d’une instruction commerciale et industrielle qui laisse peu à désirer.
Mes amis ouvriers seront les premiers à juger ces réformes excellentes. Trois mots symboliques, en les qualifiant, les leur rendront chères : Liberté, économie, civilisation. Une expression, presqu’oubliée, et qu’elles , peut même les résumer : c’est le progrès ! Or le progrès, le véritable progrès, ne peut s’opérer qu’à l’avantage du peuple ; puisque c’est le peuple seul qui paye, c’est lui et lui seul qui est intéressé à l’économie ; puisque c’est lui seul qui est gouverné, c’est lui et lui seul qui est intéressé à n’être gouverné que par ceux qu’il nomme ou élit à cet effet ; puisque c’est lui et lui seul qui travaille et qui produit, lui et lui surtout est intéressé à ce que les produits de son travail s’écoulent à l’étranger et s’y vendent bon prix ; puisque c’est lui qui souffre et s’afflige de l’ignorance dans laquelle il a été tenu, c’est lui, c’est lui surtout, qui doit désirer que la lumière se fasse dans son intelligence. Le peuple en général, le peuple ouvrier surtout, doit voir avec faveur ce mouvement, aujourd’hui superficiel et bientôt profond et entraînant, vers l’objet de la vie sociale : le bien-être matériel, la bonne administration civile et le progrès intellectuel ou l’éducation.
Nous applaudissons donc de tout cœur à ce mouvement. C’est le chemin de l’indépendance du pays, chemin détourné si l’on veut, mais semé de roses. Suivons-le avec joie, avec courage et persévérance, en compagnie de tous les hommes de bonne volonté, à quelque parti qu’ils appartiennent. Que le Bas-Canada ne forme qu’un seul homme pour soutenir ce programme.
Il serait sans doute plus pratique, plus rationnel, plus expéditif de convoquer une assemblée nationale composée de délégués patriotiques, choisis par le peuple dans les diverses parties du pays, non pas pour demander, mais pour accepter purement et simplement l’indépendance qu’une métropole, aujourd’hui éclairée et juste, nous offre ; que dis-je ! nous impose presque violemment ; et pour déterminer les conditions d’une nouvelle ère nationale.
Mais contentons-nous pour le moment de constater que le monde marche, puisqu’une phalange patriotique nous donne le spectacle d’un phénomène réjouissant comme celui de traîner à remorque les politiques du torisme édenté, et les tortues sociales du conservatisme, acculées depuis vingt ans au pouvoir.
Gardez-le, messieurs, ce pouvoir chéri ; gardez-le, parce qu’il faut quelqu’un au gouvernail ; oui, gardez-le cet objet de tout votre amour, ce symbole de tous vos désirs, ce secret de toute votre habilité, cette explication de vos richesses et de votre outrecuidance ; gardez-le toujours, si vous le voulez — mais à deux conditions — celles-ci : 1. l’octroi au peuple des réformes qui le conduiront à l’indépendance, remède futur et certain à tous les maux du passé ; réalisation positive de toutes les légitimes espérances de l’avenir ; 2. l’Association du Capital et du Travail pour les raisons que nous avons exposées et que nous développerons dans un instant.
Quels que soient les hommes qui prennent l’initiative ou la suivent, je puis leur assurer, moi, le concours des cœurs ouvriers et le chiffre puissant de leurs votes, s’ils veulent être à la fois et patriotes.
Voilà la situation, voilà les circonstances où je vous appelle, amis ouvriers, à arborer le drapeau de la grande réforme sociale qui préoccupe le monde civilisé. La cause première de la situation politique tendue, décisive, suprême que nous traversons en ce moment, c’est la nécessité de créer une industrie manufacturière, c’est-à-dire la réalisation de notre programme de 1867. Tout nous indique que cette réalisation est prochaine, inévitable, manifeste, irrépressible, aux conditions ci-haut. Comment nous défendre d’un certain enthousiasme pour un programme qui sort de toutes les bouches, préoccupe tous les esprits, émeut tous les cœurs, unit toutes les consciences et forme de la volonté de tous une volonté unique et, partant, toute-puissante quand l’élément social ouvrier en a été l’originateur ?
Or, étant donnée la création prochaine et le développement rapide d’une grande industrie nationale, c’est le temps ou jamais de connaître les conditions, au point de vue social, dans lesquelles cette industrie doit être établie et développée.
Nous avions donc raison de dire que les circonstances étaient favorables à l’étude du grand problème social qui embrasse les intérêts de l’ouvrier comme du capitaliste, puisqu’il doit résoudre les difficultés de leur liaison intime et inévitable. L’occasion est non-seulement favorable, mais je la considère unique ; si nous la manquons, aujourd’hui qu’elle se présente dans des conditions opportunes, elle ne reviendra plus jamais qu’accompagnée du cortège de maux qui rendent ailleurs si redoutable et si difficile à résoudre la grande question qui nous occupe.
Section IV
Suffit-il à un pays d’avoir une industrie manufacturière pour assurer le bien-être matériel et moral du peuple ouvrier et son développement intellectuel ?
L’idée de la nécessité d’une industrie manufacturière et de l’émancipation politique du Canada, a fait, cinq ans, un pas immense dans l’esprit des classes aisées ; le peuple, lui, l’a comprise et adoptée sur le champ.
Mais l’idée de l’association du capital et du travail, qui date, ici, de la même époque, a besoin d’être débattue, pour manifester sa justesse et s’imposer à la conscience publique.
Dès 1867, nous avons défini les conditions dans lesquelles devait s’établir l’industrie manufacturière pour porter de bons fruits. Il faut, disions-nous, éviter dans nos entreprises futures la rivalité entre le travail et le capital ; capitalistes et travailleurs doivent providentiellement travailler ensemble. C’est pervertir les desseins de la Providence que de faire tourner cette nécessité au profit exclusif et à la maîtrise absolue du capitaliste, et à la perte et à l’esclavage indéniable du travailleur. C’est produire l’injustice et fomenter la entre des associés naturels, entre des forces fraternelles et inséparables. Puisque les capitalistes et les travailleurs doivent nécessairement s’associer pour produire, il est juste qu’ils s’associent pour partager. Si le capital ne veut pas s’associer, c’est qu’il veut dominer. Or, toute domination sur le travailleur est injuste dans son essence et fatale dans ses conséquences. De quelque nom qu’on l’appelle c’est un esclavage, et tout esclavage est détestable, immoral et désastreux pour l’esclave, cela va s’en dire, et désavantageux, en définitive, même pour le maître.
Rien de plus juste que ce court exposé, qui résume toute la question, et prouve la nécessité de l’émancipation du travail, pour que les bénéfices qui en résultent, soient la source de grands avantages pour la masse des travailleurs, sans préjudice réel aux capitalistes.
Vérité première : — Le capital étant égoïste, parce qu’il est de source humaine, ne cherche pas le bonheur de l’ouvrier, mais son intérêt pur et simple. Laissé à lui-même, il exploite le travailleur et le laisserait même de faim, s’il n’avait pas intérêt à lui conserver la vie. On l’a même vu si peu soucieux de la vie du travailleur qu’il le livrait sciemment aux plus affreuses épidémies, engendrées par les privations et la misère. Nous en donnerons des preuves tout à l’heure. Les exceptions ne font que prouver la règle ; tous les hommes en sont là, et les capitalistes ouvriers eux-mêmes sont souvent les premiers à fouler leurs frères à leurs pieds.
Vérité seconde. — Le capital est un. Rien de plus cohésif, de plus associable que deux capitalistes, excepté trois, excepté cent, excepté tous. De cette cohésion, de cette association, naît le monopole : une puissance exagérée, un despotisme complet, absolu, inique, comme l’exemple de l’Europe manufacturière ne le prouve que trop. Les grands capitaux associés exploitent d’autant plus impunément l’ouvrier que les souffrances de celui-ci, en n’ que la pitié d’une association, n’appellent la pitié de personne. Les capitalistes n’associent pas leurs consciences, ils n’associent que leurs capitaux. Une telle association est un vaste estomac, et n’a pas plus d’entrailles qu’un coffre-fort.
Vérité troisième. — L’association des gros capitaux peut certainement produire une grande industrie, mais si elle a fait dans ces conditions la richesse et la gloire factices quelque nation, aux dépens du confort des ouvriers et de leur développement intellectuel, et au prix des souffrances, de la misère et de l’ignorance de la masse des travailleurs.
Vérité quatrième. — En résumé, l’association des capitaux produit le plus redoutable, le plus vorace, le plus insensible, le plus cruel de tous les tyrans ; le monopole ; et le travail salarié la plus misérable de toutes les existences physiques, et l’ moral le plus absolu : l’esclavage de la conscience. Le monopole est maître de l’âme et du corps du travailleur. Le travailleur subit l’action contrôlante du monopole en tout : religion, éducation, condition d’existence physique, politique, sociale, domestique. Il atteint le travailleur jusque dans ses enfants, et ce n’est pas son moindre tort que d’être le promoteur le plus déplorablement réussi de la prostitution.
Vérité cinquième. — Il est encore une autre considération : c’est que le monopole des grands capitaux ruine le petit capitaliste qui veut unir son capital et son travail. Il ne fait le bonheur et la richesse que de quelques mignons dans les arts et dans les professions. Il ne fait aucunement profiter les autres industries, puisqu’il monopolise le capital, l’argent, et qu’il en donne à peine pour vivre aux travailleurs. Tel capitaliste qui vaut un million, n’aura toujours qu’une famille à faire vivre dans l’aisance, même s’il double ce . Tandis-que ce second million, distribué entre mille indigents, en leur permettant de vivre avec confort, ferait la fortune de tous les artisans, de tous les gens de profession, de tous les marchands de l’endroit où se produirait cette distribution. Les capitaux associés entre eux, en produisant le monopole, sont donc une cause d’appauvrissement général. Tout le contraire arrive, s’ils s’associent avec le travail.
Voilà les raisons qui me détermineraient à repousser l’industrie, si on me l’offrait dans des conditions semblables. Ces raisons prouvent au delà de tout doute qu’il ne suffit pas à un pays d’avoir une grande industrie manufacturière pour donner au peuple qui l’habite le bien-être physique et moral, le développement intellectuel, enfin tout ce qui constitue la vraie civilisation, au point de vue de la raison humaine et de la conscience divine.
Les faits viennent à l’appui de ces raisons, et l’histoire du monde où l’industrie ne date pas d’hier, en est le lugubre et effrayant témoin.
Section V
À quoi l’Europe doit elle la misère qui ronge ses populations, l’agitation qui la trouble, les violences qui l’ont ensanglantée et menacent de la noyer dans le sang et de l’enterrer sous les ruines ?
À quoi l’Europe doit sa misère, son trouble et les violences qui l’ont atteinte et qui la menacent encore de plus rudes châtiments, de plus cruelles représailles ? À quoi ? Peut-on sérieusement se poser cette question ? Qui ne sait que c’est aux injustices que depuis des siècles les capitaux associés ont imposées à l’humanité, en exploitant systématiquement, froidement, honteusement, les sueurs des masses ouvrières, mal payées, tenues dans l’indigence, privées d’éducation, réduites à un long et constant désespoir ?
La France, l’Allemagne, l’Angleterre, sont coupables à des degrés différents du crime de l’exploitation de l’ouvrier par le monopole ; mais puisque c’est l’Angleterre que l’on veut imiter, que l’Angleterre nous serve d’exemple, nous fournisse nos preuves. Imitons son esprit d’entreprise et profitons de ses grandes connaissances industrielles, mais pour Dieu, puisons à la source des faits une triple haine de son grand crime social : l’exploitation du travailleur par le capital.
Il y a des choses si évidentes qu’il suffit de les énoncer. Ainsi, l’Angleterre avait une population lorsqu’elle n’avait pas encore d’industrie manufacturière. Cette population n’était pas généralement riche, mais elle n’était pas généralement pauvre non plus. Quand l’industrie commença à se développer, le peuple anglais jouissait d’une aisance générale, chacun était son maître ou à peu-près. Quand cette industrie se fût développée, les riches industriels commencèrent à la monopoliser. Ils formèrent des compagnies énormes, bâtirent d’immenses usines. Or, de ce moment datent l’asservissement du peuple ouvrier en Angleterre, l’affreux paupérisme, les grandes émigrations, les work houses, ou maisons des pauvres, la démoralisation, la profonde barbarie des classes indigentes de la société.
Il faut lire le rapport d’enquête qui fut publié dans le Morning Post de Londres, il y a quelques années, pour se faire une idée exacte de l’état social de l’Angleterre et visiter ce pays comme je l’ai fait, quoi qu’imparfaitement, pour constater les monstrueux résultats sociaux de l’association du capital pour l’exploitation égoïste et froidement rapace du travail populaire. Le rapporteur de cette enquête, tout anglais et tout aristocrate qu’il fût, n’a pu s’empêcher d’écrire ces lignes indélébiles :
« Les faits, qui vont se dérouler ici, dit l’auteur de l’enquête, sont d’une telle nature, que la plume est impuissante à peindre les terribles émotions qu’ils ont fait naître en moi. Partout, continue-t-il, c’est la faim et la prostitution, résultats inévitables de l’extrême avilissement du salaire. C’est une épouvantable lutte entre la vie et la mort. Il faudrait des volumes pour les détails de cette agonie, dont je ne pourrai donner qu’une idée bien incomplète. »
La fatalité a voulu que ce tableau soit encore fidèle vingt ans après. J’en trouve le témoignage dans le Witness même d’une date récente. Son correspondant de Londres lui écrivait au mois de Janvier dernier :
« Je desire vous donner de nouveaux exemples des contrastes que l’on voit à Londres entre les riches et les pauvres, et qui sont tels, que ceux que vous voyez au Canada ou aux États-Unis, ne peuvent vous donner aucune idée du gouffre insondable qui divise l’Est de l’Ouest de Londres. »
L’écrivain donne alors une description du quartier de la Banque d’Angleterre, du physique aristocratique, élégant de ses habitants, et du genre magnifique d’existence qu’on y mène.
« Et cependant, continue le correspondant, à cinq minutes de là nous nous trouvons dans les sales passages ou ruelles, encombrées des spécimens humains les plus bas, physiquement et moralement. Les hommes y sont pâles, maigres, faibles des genoux, bas de stature ; ils ont les yeux éteints et dégoûtés et portent souvent l’empreinte de l’ivrognerie et du crime ; les enfants, hélas, pauvres petits ! ils sont sales, sans soins, maladifs et misérables ; les femmes, elles ont l’apparance de l’immoralité, du mécontentement et de la malice. La maison du gin, à l’encoignure, est la seule qui respire l’aisance. Mais quelle dégradation et quelle misère chez ceux qui y entrent et en sortent ! La plus grande partie de ce peuple n’a pas d’ouvrage ou n’en a que très peu, pour lequel il est mal rétribué, et des milliers n’ont pas d’ouvrage du tout pendant plusieurs semaines. »
L’auteur décrit alors les taudis dans lesquels demeurent même les ouvriers les mieux placés et la cherté énorme du loyer. « Ce n’est pas une ou deux rues seulement qui nous offrent ce spectacle, mais rues après rues, en masses solides, chacune paraissant plus noire et plus affreuse que le reste. » L’écrivain suggère ensuite l’émigration comme seul remède ; mais, dit-il, une partie de cette population n’est pas même propre à l’émigration, tant sa dégradation et sa misère sont profondes et irrémédiables. »
Le correspondant nous fait ensuite part des associations louables qui, au moyen des écoles déguénillées (« ragged schools » : quel honneur pour un système social d’en être réduit à de telles expressions pour appeler les choses par leur nom !) et de maisons de refuge et d’industrie, réussissent à peine à diminuer le nombre des misérables et l’intensité de leurs souffrances morales et physiques. La plus grande partie de l’émigration qui nous vient de Londres est préalablement formée et organisée par ces associations louables. »
L’écrivain transporte ensuite le lecteur dans les quartiers aristocratiques, par le chemin de fer souterrain qui fait le tour de Londres. Ce n’est plus le même pays ; on se dirait même dans un autre monde. Les maisons sont grandes, détachées, entourées de parterres et de jardins. Chacune de ces maisons est habitée par une seule famille, et seulement pendant quelques mois de l’année. Cette page véridique et précise mérite d’être citée textuellement :
« Si nous regardons à l’espace où un paria de la partie Est de Londres est de respirer et vivre, et le comparons à l’espace dont jouit le Nabab de Park Row ou de Belgrave Square, le contraste est presque inconcevable. Celui-là a un cinquième d’une chambre de quinze pieds carrés, sans droit à aucune autre partie de la maison. Le cinquième est tout ce que la pauvre créature a pour se tenir debout, s’asseoir, manger et se coucher dans ce vaste monde. Au dehors est une cour étroite et sale, de quatre pieds de large sur environ deux cents pieds de longueur, où le soleil ne luit jamais, et remplie de pauvres misérables à moitié affamés comme lui-même — cette cour ayant une population, probablement, de cinq à six cents personnes ! Or toute cette cour avec ses foules, ne contient pas autant de terrain que la seule maison de madame This, ou de l’honorable M. That ; et encore M. et Madame ont ils droit à toute leur maison, tandis-que chaque membre de cette cohue doit se tenir dans son coin, car il n’a aucun droit au delà. »
« Mais ceci n’exprime pas encore tout, continue le correspondant. La maison de madame fait face à Hyde Park et a devant elle, près de deux milles de pays ouvert, rempli d’air frais et vif. Tandis que la cour dont j’ai parlé s’ouvre sur une rue à peine plus large que la cour même, et tout aussi sale ; et cette rue est aussi encombrée que la cour même, et donne de tous côtés sur des cours aussi encombrées et tout aussi dégoûtantes. Madame fait un tour de voiture à Hyde Park chaque après-midi, et passe les mois de l’été dans sa résidence de campagne, aux bains de mer, ou quelque part sur le continent. Le paria de la cour végète dans les régions désespérantes qui l’environnent, matin, midi et soir, et s’aventure rarement dans les parties ouvertes de la ville, ou de la campagne. Le même contraste s’applique aux vêtements, à la nourriture, aux relations et à toute autre partie de la vie sociale des deux classes, ce qui, pour un esprit réfléchi, est un sujet de profondes réflexions. Ces deux classes ne paraissent guère appartenir à la même espèce d’êtres — tant est vaste le gouffre qui les divise. Cependant, ils sont de la même race, un même sang coule dans leurs veines, le même sens humain se trouve chez tous deux. Le grand Créateur est leur Père commun. Dieu leur a envoyé son Évangile également, et l’on trouve trop rarement, parmi ces pauvres déshérités, des exceptions qui s’en prévalent. »
La traduction n’a pu qu’enlever de la force à ce qui précède.
Mais avant de demander si on veut faire un nouveau Londres de Montréal, en réduisant à l’état d’esclavage sa population ouvrière pour le profit exclusif du capital-monopole, citons la description qu’en donne l’auteur de l’enquête, qui fut faite en Angleterre il y a quelques années, sur la condition du peuple ouvrier des campagnes et des villes, à tous les points de vue, et qui peut se résumer ainsi au degré du mal : à Londres comme partout, partout comme à Londres.
Nous donnerons plus loin les conclusions remarquables du correspondant britannique.
« Ceux qui n’ont vu Londres que de jour, dit l’auteur de l’Enquête, avec ses flots vivants, s’élançant à travers d’immenses artères jusqu’à son cœur toujours agité, ceux-là ne connaissent pas Londres sous son aspect le plus saisissant. Ce n’est ni dans le bruit, ni dans les mugissements de la cataracte marchande inondant ses rues, ni dans ses forêts de navires, ni dans ses docks gigantesques, que Londres est vraiment solennel. Contemplez le de loin, du haut d’une éminence, par une soirée d’hiver. Les étoiles scintillent au ciel, au dessous, à vos pieds, resplendit un autre firmament étincelant de millions de feux. Ce sont des lignes de lumières, semblables aux traînées laissées par les météores, qui se coupent, se croisent et semblent courir, jusqu’à ce qu’elles se perdent dans les brumes de l’espace, en formant un nuage rougeâtre et embrâsé, comme si la ville-monstre était en flammes. »
« Descendez ; la nuit s’avance, les bourdonnements de la vie ont cessé ; les lodging-houses ont jeté dans la rue leurs hôtes déguenillés et squalides. Oui, c’est maintenant que Londres se livre à vous, dans toute sa solennité ! — Sur les bancs des parcs, dans les niches des ponts, sur la litière des marchés, arrive, se presse, s’entasse pêle-mêle un peuple entier de malheureux sans asile, sans pain, sans vêtements. »
« Sous le vestibule des palais, sous le péristyle des maisons, se groupent, se pelotonnent de pauvres enfants demi-nus, qui dans la journée n’ont pu obtenir le sou que coûte le lit des plus infâmes taudis. Plus loin, d’autres cherchent à réchauffer leurs membres glacés, auprès de la flamme qui éclaire les pierres empilées au milieu du chemin. Le silence des rues n’est plus troublé que par la marche d’un peuple innombrable de mendiants et de ces pâles et misérables créatures qui grelottant de froid, espèrent arracher un morceau de pain au vice attardé. »
« Pendant ce temps, des milliers de jeunes filles luttent contre le sommeil, la maladie, le froid et la faim, pour tenir leur aiguille dans leurs doigts raidis par quinze heures de travail. Pendant ce temps des vieillards frappent vainement à la porte du work-house, leur dernière ressource. Pendant ce temps, des hommes et des femmes succombent d’inanition ou s’arrachent la vie pour échapper au besoin. Pendant ce temps, des mères remercient la mort d’avoir enfin mis un terme aux privations et aux tortures de leurs enfants. Oui : l’aspect de Londres est vraiment solennel alors, quand la faim s’y promène et tue hommes, femmes et enfants à la porte des palais aristocrates. »
Un des membres du gouvernement Français sous la république de 1848, exilé en Angleterre, s’écriait dans son ouvrage sur ce pays, après avoir lu le rapport de l’Enquête, et en avoir fait l’épreuve sur les lieux mêmes, en parlant de l’exploitation par le capital-monopole du travailleur salarié et opprimé :
« D’où la conséquence que tout petit capitaliste est presqu’assuré de sa ruine ; que la société est partagée en deux camps, sans intermédiaire en quelque sorte ; les capitaux ligués d’un côté, les bras exténués, sans défense, de l’autre ; qu’il y a dans Londres, vingt-neuf banquiers faisant, dans une seule année, 24 milliards et cinquante millions d’affaires et que le niveau du salaire baissant sans cesse, il y a aussi en Angleterre, chaque année, un cinquième de la population qui languit et meurt de consomption, un nombre d’aliénations mentales deux, trois fois plus grand que dans les autres pays de l’Europe, trois cent mille affamés qui fuient le sol de la patrie, cent mille autres qui se font inscrire, en plus, au livre officiel de la misère. »
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The end
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