Read here

Appel à la justice de l’État

Pierre du Calvet · 1784 · Free in the US

67,803 words · about 4 h 45 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1784 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Appel_à_la_justice_de_l’État&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Pierre du Calvet
Language
French
Published
1784
Length
67,803 words · about 4 h 45 min
Sections
18 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (18)

Continue:

Front matter

Frontispice | Avertissement | Préface | Table des matières | Introduction | Lettre au roi | Lettre au prince de Galles | Première lettre à milord Sidney | Seconde lettre à milord Sidney | Épitre au général Haldimand | Troisième lettre à milord Sidney | Quatrième lettre à milord Sidney | Lettre aux Canadiens | Questions du baron Masères | Cinquième lettre à milord Sidney | Sixième lettre à milord Sidney | Lettre circulaire

Les erreurs typographiques signalées dans l’errata de l’édition source ont été corrigées dans la présente édition électronique.

Frontispice | Avertissement | Préface | Table des matières | Introduction | Lettre au roi | Lettre au prince de Galles | Première lettre à milord Sidney | Seconde lettre à milord Sidney | Épitre au général Haldimand | Troisième lettre à milord Sidney | Quatrième lettre à milord Sidney | Lettre aux Canadiens | Questions du baron Masères | Cinquième lettre à milord Sidney | Sixième lettre à milord Sidney | Lettre circulaire

Avertissement

Frontispice | Avertissement | Préface | Table des matières | Introduction | Lettre au roi | Lettre au prince de Galles | Première lettre à milord Sidney | Seconde lettre à milord Sidney | Épitre au général Haldimand | Troisième lettre à milord Sidney | Quatrième lettre à milord Sidney | Lettre aux Canadiens | Questions du baron Masères | Cinquième lettre à milord Sidney | Sixième lettre à milord Sidney | Lettre circulaire

AVERTISSEMENT.

Préface

Frontispice | Avertissement | Préface | Table des matières | Introduction | Lettre au roi | Lettre au prince de Galles | Première lettre à milord Sidney | Seconde lettre à milord Sidney | Épitre au général Haldimand | Troisième lettre à milord Sidney | Quatrième lettre à milord Sidney | Lettre aux Canadiens | Questions du baron Masères | Cinquième lettre à milord Sidney | Sixième lettre à milord Sidney | Lettre circulaire

Messieurs,

J’ai eu l’honneur d’envoyer dans la province, par les premiers vaisseaux, plusieurs copies de mon mémoire en anglais ; vous y avez lu l’histoire simple et fidèle des violences inouïes que le général Haldimand a eu l’audace d’exercer contre moi, dans une colonie de l’empire le plus libre de l’univers. La nation l’attend ici tous les jours, pour lui demander, au nom des lois, compte de son administration, et pour le punir de l’avoir déshonorée par l’oppression servile de tout un brave peuple qui lui appartient. Je suis sûr que la judicature lui fera payer cher, un jour, ses malversations et ses excès. Mais ce n’est pas ma vengeance personnelle qui a été l’objet unique de mon voyage et de mes démarches : non ; vous étiez tous en corps les tristes compagnons de mes infortunes ; mon cœur le savait ; le patriotisme, dont je fais gloire, s’occupait à vous relever de l’oppression. Voici un ouvrage consacré, en grande partie, à une si glo rieuse fin.

Dans la première section, vous lirez l’histoire de mes démarches auprès du roi et de ses ministres : mais vous apercevrez que, fidèle à mes engagements, en demandant justice pour moi, je n’ai jamais oublié de la demander pour vous ; mais ce n’était là qu’une défense générale de vos intérêts. Je l’ai particularisé dans une lettre, que j’ai l’honneur d’adresser à tous les Canadiens dans ce nouveau recueil. Après l’exposition de la criminalité des oppressions dont le général Haldimand s’est rendu coupable envers moi, je viens à la manifestation de la tyrannie que son génie despotique a déployé contre vous tous. Vous l’avouerai-je ? Et pourquoi non ? puisque ce n’est que de votre instruction seule que peut naître votre salut ; toute l’Angleterre a été frappée d’étonnement, qu’un gouverneur, soit-disant anglais, ait été assez audacieux, pour mettre ainsi à la chaîne un si grand corps de ses sujets. Mais sa surprise s’est accrue de plus de moitié, en apprenant que ce grand corps de sujets, instruits du prix de la liberté par leur propre cœur et par l’esprit national ait pu plier si docilement sous le joug que leur imposait un Suisse mal anglifié et peu fait pour gouverner des Anglais. C’est à vous à faire cesser cette surprise qui attaque autant votre bonheur que votre gloire et à vous montrer aussi zélés à redevenir libres qu’on se l’est montré à vous faire esclaves. C’est pour vous inviter, vous exciter à une si noble, si généreuse résolution, que je vous ai tracé, dans ma lettre, le plan détaillé de gouvernement qui seul peut vous convenir.

Au reste, avant de vous le mettre sous les yeux, j’ai eu soin de placer à la tête des droits nationaux, en vertu de qui vous pouvez le réclamer et de prouver à toute l’Angleterre, jusqu’ici dans l’erreur, que toutes les prérogatives constitutionnelles des Anglais naturels vous étaient dues par le contrat national et social. À la conclusion de ma lettre, je me fais un plaisir de vous communiquer les circonstances qui s’offrent aujourd’hui pour vous faire espérer un heureux changement ; mais cette salutaire résolution dépend de vous. Si vous restez dans une ignoble inaction, sera-t-il surprenant que, tandis que vous ne voulez rien faire pour vous-mêmes, le gouvernement copie cette léthargique apathie pour vos intérêts ? Il est aujourd’hui occupé des affaires de votre province ; mais je ne balance pas de vous avertir d’avance, que, dans le comité établi, il n’est question que du change de l’esclavage qui vous est destiné par le changement du despote et non par la réforme de votre horrible gouvernement. Et comment s’occuperait-on de cette dernière, la seule qui intéresse votre bonheur ? Les despotes, qui semblent ici parler pour vous, ne parlent au fond que pour leur despotisme, qui leur est bien plus cher que votre liberté. Tandis que vous vous tairez, leurs témoignages resteront sans contrepoids en votre faveur et vous n’aurez qu’à attendre un nouveau genre d’esclavage qui ne vous accablera que pour être légué, par succession, à vos enfants et qui ne pourra plus finir que par une révolution qui vous coûtera bien du sang et des larmes avant que le succès ne la justifie.

En effet, quel heureux changement pourriez-vous vous promettre des délibérations du comité aujourd’hui proposé pour arranger le gouvernement de votre province ? La capitulation de Montréal, le traité définitif de Fontainebleau, la proclamation du roi en 1763, le bill passé en 1774, enfin les nouvelles instructions délivrées au général Haldimand en 1778, pour l’installation de lhabeas corpus, tous ces actes solennels et authentiques vous annonçaient, avec toute la pompe nationale, la jouissance de prérogatives de citoyens libres et vraiment anglais : mais ce gouverneur a foulé au pied, sans pudeur, tous monuments promissoires de votre liberté. Qui le liera, lui et ses successeurs, à payer plus de respect à des statuts particuliers d’un comité, bien moins auguste, bien moins respectable, que les autorités royales et sacrées qui avaient déjà parlé et prononcé en votre faveur ? Et d’ailleurs ce comité n’est composé que des agents du pouvoir exécutif ; c’est-à-dire qu’on sera toujours autorisé à révoquer à plaisir ce qui ne vous aura été concédé que par commisération et par grâce. Le roi, Messieurs, le roi siégeant dans son parlement, voilà la seule autorité irréfragable qui puisse vous adjuger un gouvernement combiné pour le faire à jamais respecter de vos gouverneurs, à moins qu’ils ne veulent déclarer la guerre au souverain et à la nation ; et alors se serait à vos maîtres à se venger en vous vengeant.

Le moment de l’action est donc arrivé pour vous. Quand vous recevrez cette lettre, le général Haldimand aura vraisemblablement évacué la province ; mais quand il y figurerait encore, ne le craignez pas ; il a aujourd’hui plus à appréhender de vous que vous de lui : c’est donc à vous à agir aujourd’hui en liberté pour vous-mêmes. Mais ne vous égarez pas encore ici : vous n’avez procédé jusqu’ici que divisés, les nouveaux sujets d’un côté et les anciens de l’autre : voilà la partition qui a tout fait manquer et fera toujours échouer tous vos efforts ; tant qu’elle subsistera, vous n’obtiendrez rien, ni les uns, ni les autres ; et pour ne pas faire de jaloux, on vous laissera tous dans la nasse des malheureux. Eh mais ! il n’y a plus aujourd’hui en Canada, par le droit et pas les intérêts, qu’un seul genre d’habitants, c’est-à-dire des sujets de la Grande-Bretagne ; réunissez-vous, tout vous en dicte la loi ; et parlez comme doivent le faire des Anglais ; il faudra bien de façon ou d’autre que vous réussissiez : c’est aujourd’hui le moment ; de toutes parts, les sujets de la Grande-Bretagne réclament leurs droits nationaux et ils demandent hautement d’être constitutionnellement affranchis : ne laissez pas échapper l’occasion ; il faudrait des siècle pour la voir renaître. Je ne puis vous en dire d’avantage.

Voici le parti qu’il y aurait à prendre. Il faudrait transmettre ma grande lettre à toutes les paroisses de la colonie ; les curés devraient en faire la lecture à leurs paroissiens : mais le clergé est trop politique chez nous ; c’est beaucoup qu’il ait osé parler une fois pour lui-même dans le mémorable mois d’avril dernier ; les capitaines de milice sont vendus, par leurs places, au gouverneur : il n’y a point de service patriotique à espérer de ces créatures à gages. Eh bien, Messieurs, que les plus zélés patriotes d’entre vous envoient une analyse des matières principales de ma lettre dans les paroisses ; rien de plus aisé ; il n’y a qu’à faire ouvrir les yeux sur le bien général à des Canadiens : ils concourront tous à cet objet une fois connu. Vous êtes sur les lieux, vous pouvez mieux juger que moi des voies de moment les mieux ajustées au succès : mais défiez-vous toujours des flatteurs, des mignons en place, des despotes subalternes, vendus chez vous, par l’intérêt, au despote régnant. C’est là la peste et la perte de la colonie. C’est pour les faire connaître à plein que j’ai cru devoir à toute la province de faire imprimer les dernières délibérations du conseil. Juste ciel ! des Canadiens proposant en chef l’humiliation et la servitude de leur clergé et la confirmation totale du bill qu’ils savent, dans leur conscience, avoir asservi leur patrie. Belle leçon, qu’il n’y a rien de sacré à l’intérêt, pas même le culte de l’Être suprême !

Ah ! je suis protestant ; mais au moins dans ma publication, j’ai suivi des principes d’équité bien différents et qui sont de toutes les religions : lisez les termes honorables sur lesquels je cite la vôtre ; avec quel respect je fais mention de votre clergé et de vos communautés ; avec quelle droiture je rends justice à leurs vertus ; et avec quelle chaleur, enfin, je soutiens et je défends leurs droits nationaux et même religieux : c’est à vous maintenant à vous défendre vous-mêmes. Si, imitant le passé, vous êtes les spectateurs oisifs et insensibles des événements, eh bien ! votre province va être pour longtemps confirmée dans son esclavage, jusqu’à ce que le désespoir au moins lui suscite des vengeurs : mais en attendant, les loyalistes, réfugiés chez vous, chercheront bientôt leur liberté et leur salut dans la fuite ; avec le temps, tous les gens d’honneur et de sentiment imiteront leur exemple : quant à moi, à Dieu ne plaise que je reparaisse dans une province, tandis qu’on y sera exposé à être impunément assassiné chez soi, comme vous avez été plus d’une fois les témoins, que j’ai été sur le point de l’être chez moi. Je finis à ce trait ; c’est à vous à voir, s’il vous convient de vivre dans un vrai coupe-gorge, où personne ne peut être un seul moment assuré de sa fortune, de sa liberté, de son honneur et de sa vie. J’ai des idées trop nobles de vos sentiments, pour imaginer qu’une si terrible destinée puisse jamais être de votre goût. En attendant que je reçoive de vos nouvelles, soyez assurés que je prendrai toujours la voie de la publicité pour vous faire parvenir les événements relatifs à vous qui vont se passer dans cette capitale, persuadé que vous saurez les faire valoir, pour votre bonheur et celui de toute votre postérité.

J’ai l’honneur d’être, avec la plus parfaite considération, Messieurs, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Pierre du Calvet

À Londres, No 9, Cannon Street, ce 19 juillet 1784.

Table des matières

Frontispice | Avertissement | Préface | Table des matières | Introduction | Lettre au roi | Lettre au prince de Galles | Première lettre à milord Sidney | Seconde lettre à milord Sidney | Épitre au général Haldimand | Troisième lettre à milord Sidney | Quatrième lettre à milord Sidney | Lettre aux Canadiens | Questions du baron Masères | Cinquième lettre à milord Sidney | Sixième lettre à milord Sidney | Lettre circulaire

(Ces citations devroient être en lettres italiques.)

Introduction

Frontispice | Avertissement | Préface | Table des matières | Introduction | Lettre au roi | Lettre au prince de Galles | Première lettre à milord Sidney | Seconde lettre à milord Sidney | Épitre au général Haldimand | Troisième lettre à milord Sidney | Quatrième lettre à milord Sidney | Lettre aux Canadiens | Questions du baron Masères | Cinquième lettre à milord Sidney | Sixième lettre à milord Sidney | Lettre circulaire

Voici l’histoire succincte des événements antérieurs qui font naître l’occasion de la publication de ces lettres.

M. du Calvet tient un rang de considération dans la classe des principaux de Montréal. Après la conquête du Canada, il fut chargé par le général Murray d’une importante négociation pour ramener dans le sein de leur terre natale, les Acadiens fugitifs et dispersés. Le succès ayant pleinement justifié cette confiance publique, il fut élevé à la dignité de juge de paix, magistrature qu’il exerça pendant un long cours d’années sans jamais accepter d’autre salaire que la gloire de juger ses concitoyens, ou plutôt de les réconcilier l’un à l’autre ; il ne crut pas acheter trop cher cet honneur que de le payer au prix d’un clerc d’office à ses gages. Sous quelque appareil que l’indigence s’offrit à lui, jamais elle n’éprouva de sa part ni des oreilles sourdes ni un cœur rétréci dans ses dons, que la générosité et l’humanité dispensèrent de ses mains. Une bienveillance si publique compta peu d’imitateurs ; mais en revanche, elle fit bien des jaloux. L’envie, irritée d’une vertu qui l’offusquait en la condamnant, déchargea son venin contre la personne de M. du Calvet ; de prédilection exclusive, on le surchargea de logements de gens de guerre, souvent par bandes, sans jamais lui assigner d’indemnité pour ses frais. On porta l’audace jusqu’à l’assaillir chez lui ; on fit feu dans l’intérieur de sa maison ; un homme d’épée travesti en magistrat, actuellement en office, était l’objet vrai ou faux des soupçons généraux : par égard pour l’honneur des armes, mariées ici si originalement à la magistrature, toute enquête juridique pour la manifestation du coupable fut prohibée et interdite dans les papiers publics de Québec. Aussi en vint-on à briser la galerie et à forcer les portes et les contrevents, quoiqu’en fers ; et l’offensé resta encore sans ressource, en proie à la violence et à l’oppression. Telles furent les premières scènes de la persécution qui éclata contre la personne de M. du Calvet.

Le feu des discordes civiles, qui, en 1775, commença à embraser toutes les colonies anglaises, étendit bientôt ses fureurs jusques dans la province de Québec. M. du Calvet y tenait du gouvernement une place de distinction : il avait hérité de ses ancêtres d’une assez riche fortune qui s’était bien amplifiée dans ses mains par les soins et les succès de son industrie. La reconnaissance, l’intérêt, ses inclinations, les passions les plus chères et les plus victorieuses du cœur humain, tout en un mot le liait de fidélité à son souverain ; personne ne s’avise d’être traître à son honneur, à sa félicité, à son existence et à soi-même à moins qu’une espérance fondée d’amélioration d’état, ne vienne justifier l’essai de cette trahison ; or quel sort tous les États américains ensemble pouvaient- ils faire à M. du Calvet, en compensation de la prospérité domestique dont il jouissait chez lui ? Aussi tint-il, durant tous les troubles de la guerre, cette ligne de conduite loyale qui sieait bien à un homme dont la destinée était attachée à la destinée de la cause de son roi et qui ne pouvait que perdre de la voir échouer. Une fidélité si décidée n’annonçait pas la catastrophe destructive qui l’attendait.

Le règne de la paix était presque rétabli dans le Canada : M. du Calvet y goûtait dans le sein de sa famille les fruits de la tranquillité publique, lorsque, le 27 de septembre de l’année 1780, il se vit tout à coup arrêté par le capitaine Laws, du 84 régiment, dépouillé pendant le jour de ses papiers et la nuit de son argent, qui par parenthèse a toujours été retenu comme de bonne prise, traduit sous une escorte à Québec et de là traîné de violence à bord du Canceaux, vaisseau armé en guerre alors à l’ancre dans la rade : on commença dans cette prison marine par arracher de la cabane qui lui était destinée tout l’appareil qui y formait auparavant un lit raisonnable pour un humain ; et on lui assigna d’autre couche pour reposer que le plancher nu du navire même, sous un climat où l’automne égale, surpasse même quelquefois, la rigueur de nos plus sévères hivers d’Europe. M. du Calvet prit d’abord cette soustraction subite pour un acte d’économie matelote qui voulait faire grâce à ses effets : il offrit donc à se pourvoir, de ses deniers, d’un équipage complet de nuit ; mais le peu indulgent maître du vaisseau, M. Atkinson, alors en fonction de commandant, lui appris que tant de condescendance ne s’ajustait point à la nature de ses ordres, ajoutant avec une politesse tout-à-fait marine que « la dure était encore trop douce pour un prisonnier de son estoc » : M. du Calvet fut constamment condamné, à bord du bâtiment, à une nourriture salée et moisie qui appauvrit bientôt sa constitution au point de cracher du sang et de n’étaler plus dans sa personne que le spectacle pitoyable d’un fantôme émacié et d’un squelette vivant, méconnaissable à sa garde même ; car ses amis n’eurent jamais accès jusqu’à lui que tard, rarement, à la volée et toujours sous l’œil de témoins. Et son fils, âgé alors de six à sept ans ! ah ! jamais il ne fut admis une seule fois à aller par sa présence consoler son malheureux père dans ses fers.

Enfin le 14 de novembre, on crut devoir céder pour la montre aux représentations de M. du Calvet et faire mine au moins de se prêter à adoucir son sort. Il fut donc charrié en cérémonie soldatesque dans une prison militaire de Québec. C’était une barbarie raffinée qui avait ordonné ce changement de théâtre contre l’infortuné prisonnier. Son nouvel appartement représentait l’image d’un vrai tombeau, inabordable aux rayons du soleil et empreint d’une humidité si infecte qu’il semblait n’être pas fait pour être le domicile d’une créature raisonnable ; aussi le gouvernement français l’avait-il destiné à être une écurie à chevaux. C’était en effet une voûte spacieuse, à rez-de-chaussée, pavée de grosses pierres brutes, parée ou plutôt déparée par une longue enfilade d’une douzaine de grands vilains lits à la dragonne, flanquée de cinq à six larges auges, pleines jusqu’à la gorge de balayeures, de graillons ou guenillons moisis et pourris, de cendres et autres immondices de tout espèce. Quelques-unes de ces cuves avaient même, de longue main, servi de chaise d’affaires à cette file de goujats prisonniers, devanciers de M. du Calvet dans cet abominable lieu et recelaient encore les ordures humaines dont on les avait comblées.

Quel séjour pour une homme d’un famille respectable en France, honoré par le gouvernement d’Angleterre d’une place de dignité dans la magistrature et d’une fortune de distinction, même parmi la noblesse canadienne ! M. du Calvet n’eut pas plutôt respiré l’air de ce cloaque infect, qu’il fût presque renversé par le fumet saisissant et empoisonné des premières vapeurs. Au nom de la faiblesse qui le saisit et de l’humanité en pleurs qui sous tout gouvernement civilisé devait protéger la personne jusque dans les fers, il sollicita, la larme à l’œil, la liberté de faire à ses dépens purger ces divers retraits, au moins, de leurs tristes reliques des indécences ou plutôt des indignités soldatesques : cette lessive, qu’on croit devoir à la sûreté des animaux immondes eux-mêmes, fut, haut la main, reniée au suppliant. On fit, de ces ordures, les compagnes inséparables de sa captivité, tant on semblait l’avoir condamné à pourrir tout vivant dans le sein des horreurs de la pourriture même. Cette visible condamnation fit frémir le chirurgien même, député de la garnison, à la première inspection de santé qu’il fit à cette prison du roi. Il s’éleva hautement contre une si monstrueuse abomination. Il s’écoula cependant quelques semaines avant que ces remontrances, appuyées de celle du patient, pussent prévaloir sur celle de la barbarie à se relâcher de ses excès.

Enfin le 13 décembre, pour dernière transmigration, M. du Calvet fut transféré au couvent des Récollets, dont l’aile du bâtiment destinée auparavant aux chaînes et aux fustigations des moines réfractaires, avait été convertie en prison militaire d’État. La garde en était confiée à son premier geôlier monacal, le père Berry, homme qui, sous le froc et la cucule, cache, non seulement le cœur brutal d’un dragon, mais l’âme féroce d’un bourreau. La peinture n’est pas outrée : ses amis mêmes et ses partisans reconnaîtront l’original au tableau.

Voilà le digne ministre sur qui le général Haldimand se reposa pour décharger le fiel de ses vengeances sur M. du Calvet. Le moine se chargea de grand cœur d’un office qui cadrait si bien avec ses inclinaisons et son premier apprentissage ; et il s’en acquitta en homme qui s’entendait, de longue pratique, dans le cruel métier de tourmenter les humains. Le détail de ses ingénieuses cruautés est tracé sous ses couleurs naturelles dans le mémoire du prisonnier, imprimé depuis peu en un volume de 284 pages. L’échantillon suivant suffira pour donner ici une esquisse de l’ensemble.

Le père Berry décréta d’abord que M. du Calvet serait claquemuré dans l’infirmerie, c’est à dire dans le cloaque général où les moines, périodiquement, et quelques fois par bandes, venaient, dans les jours fréquents de leurs infirmités et de leurs purgations, se décharger de l’amas de leurs ordures : mais, comme si ce n’était pas assez de l’infection de ces Récollets à la lessive, on plaça successivement dans l’appartement supérieur à celui de M. du Calvet, deux fous, qui, depuis les premiers jours d’avril jusqu’à la fin d’août, dans les accès de leur frénésie, ne lui laissaient, nuit et jour, pas un seul moment de tranquillité et de repos. Ce vacarme assommant et éternel était ce que le père Berry, dans ces humeurs outrageusement enjouées, appelait le bal, dont le gouvernement, par voie de passe-temps, régalait par députés les oreilles du prisonnier.

C’est ainsi que ce moine endurci se faisait un jeu barbare des douleurs d’un malheureux : mais voici le comble de l’abomination : les excréments dont ces deux furieux inondaient leur plancher se dissolvaient en une pluie empoisonnante, qui, par les crevasses, découlait quelquefois à torrent dans la chambre de M. du Calvet, sans que le père Berry voulut jamais condescendre, que, durant l’espace de plus de deux années révolues, elle fût lavée et écurée une seule fois, aux frais mêmes du prisonnier ; tant ce moine, jaloux de la crasse et de ses ordures, avait peur que la propreté ne vint à régner dans le plus petit retrait de son couvent. Il n’est qu’un homme de sa profession qui pût ne pas rougir d’une si fière indécence et de tant d’audace d’incivilité sociale : qu’on pardonne ici à M. du Calvet, de rappeler la caricature sous laquelle le fameux Voltaire peignait, dans leur vrai coloris, tous ces torchons monacaux dans La Pucelle,

— cochon de Saint-Antoine, ce sacré porc, emblème de tout moine.

Le dépérissement de la santé de M. du Calvet, qu’un dégoût général précipitait vers la phtisie, lui fit juger que quelques bassins de bouillon devenaient le seul restaurant nécessaire et propre à suspendre l’activité du mal ; mais le Cerbère des Récollets, qui, assis autour d’une table friande servie en grande partie aux frais du gouvernement, appelait tout les jours de sa règle pénitente, crut devoir faire une amende honorable à sa règle violée en chargeant un étranger de la pénitence de tout son couvent. Il renia donc, sur un ton rébarbatif, cette légère douceur, quoique le prisonnier s’offrit à la payer journellement au prix de six livres tournois. Ce n’est qu’avec le dernier regret que ces traits infamants échappent à la plume de M. du Calvet : il est protestant de naissance, d’éducation et de principes ; mais le fanatisme n’entre pour rien dans sa créance religieuse ; et il goûterait un plaisir bien plus sensible et plus délicat de pouvoir peindre tous ses moines ce qu’ils devraient être que ce qu’ils ont indignement été.

Mais, tandis que tant d’étude et tant d’art monacal était déployé pour aggraver sa captivité au dedans, les injustices les plus atroces se mettaient de la partie et se liguait de complot pour ruiner de fond en comble sa fortune au dehors. Ses magasins, sa belle maison de Montréal, ses domaines seigneuriaux étaient livrés à un pillage général. Il s’était élevé un litige entre lui et son commissionnaire à Londres : la contestation avait été déférée à un tribunal de judicature : on attendit un jour de dimanche, veille du jugement, pour lui intimer une assignation à comparaître en personne le lendemain matin à la cour, quoiqu’une baïonnette, en faction nuit et jour devant la porte de sa chambre, fut pointée pour y en disputer la sortie à la dragonne. À peine lui resta-t-il le temps de faire parvenir à un avocat la commission de répondre par substitut à la semonce. L’homme de loi n’ouvrit la bouche que pour requérir de la cour un répit pour prendre, à loisir, connaissance d’une cause qu’il n’avait en mains que depuis quelques moments : la justice de la demande frappait les yeux. N’importe ; le chirurgien major de la garnison, juge tout à la fois de la province par le contraste le plus inouï, décida, la lancette à la main, que tant de condescendance, ou plutôt d’équité, n’était pas faite pour un prisonnier d’État. En France, on aurait cru insulter tout un peuple que de faire asseoir sur les fleurs de lys, pour le juger, un charcutier de profession : mais tout est bon pour des Canadiens. Au moins à un jugement si inique, après une dégradation infamante, on se serait fait un devoir d’État de le renvoyer à ses premiers bistouris et à ses seringues : mais à Québec, sa tranchante et sanglante décision fit loi, dont le gouverneur Haldimand lui-même ne rougit pas d’être l’écho.

Ce général ne siégeait jamais et il ne siégea même jamais plus depuis sur les tribunaux : aucune autre cause ne l’appelait alors à la cour ; mais il s’offrait, dans M. du Calvet, ainsi indéfendu, une victime du choix de sa vengeance : il ne put se refuser au plaisir délicat de le frapper lui-même et de l’accabler. Ce Suisse, qui avait fait son apprentissage de jurisprudence française autour d’une ferme de son pays et y avait cultivé ses premiers essais civils au milieu des camps et des armées de l’Angleterre en Amérique, prononça, lui-même, une sentence complète de condamnation immédiate contre M. du Calvet, qui l’exécution immédiate et arbitraire qui s’en fit, toute voie d’appel au Conseil du roi ayant été rejetée, essuya une perte d’environ 5000 livres sterling. En Cafrerie, si cependant il y existe des cours de judicature, peut-être rougiraient-elles de déshonorer le nom sacré de la Justice par des injustices si décidées ; mais si, au lieu de magistrats cafres, il n’y règne que des brigands, au moins leurs brigandages ne pourraient se signaler par des extorsions et des violences plus notoires et plus atroces. Enfin, voici une trait unique qui caractérise pleinement une persécution décidée, qui a levé le masque et qui, pourvu qu’elle frappe et qu’elle écrase, ne s’inquiète pas de l’injustice la plus manifeste des coups. On avait sursis toutes les causes où M. du Calvet pouvait se porter pour demandeur ; mais dans celles où il ne jouait que le personnage de défendant, on était très bien venu de le poursuivre à toute outrance et sans laisser une seule fois à son choix la voie d’appel pour recours. On laisse au public à pénétrer jusqu’à quel degré d’acharnement cette dernière liberté doit avoir portée contre un prisonnier d’État, qu’un succès infaillible invitait d’attaquer, et à prononcer sur la violence et la tyrannie de tous ces procédés.

Durant le cours de tant d’injustices, les respectables amis de M. du Calvet ne l’abandonnèrent pas dans ses infortunes : ils s’offrirent au général Haldimand pour garants et cautions du prisonnier ; mais néant fut fait à toutes leurs offres. M. du Calvet lui-même ne s’oublia pas : il proposa d’abord de mettre en séquestre, dans les mains d’un délégué par le gouvernement, la masse totale de sa fortune pour gage de sa fidélité passée et future ; néant fut fait à sa requête. Il somma juridiquement le général Haldimand de le livrer à la sévérité et à la vengeance des lois s’il les avait violées ; néant encore à cette nouvelle requête de sa part. Il ne tarda pas d’en appeler hautement au Conseil du roi et de requérir judiciellement d’être transporté comme prisonnier d’État en Angleterre, pour y être jugé d’après les lois et la constitution du Royaume ; néant enfin à cette dernière requête : le sanctuaire des lois n’en autorisait aucune autre.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…