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01
DE M. LE LIEUTENANT-GÉNÉRAL BARON AMBERT,
À l’ouverture de la session de 1847.
Votre persévérante bienveillance semble avoir fait du fauteuil de la présidence un siège inamovible. Je me glorifie de la constance de vos suffrages, et mon immuable dévoûment y puise des forces nouvelles.
Dans cette lutte inégale où nous sommes engagés, notre énergie, pour ne pas succomber aux atteintes de la lassitude et du dégoût, a besoin de se retremper souvent aux sources vives de l’amour du pays. Les violences d’une agression récente que nous n’avons plus même à compter sur la générosité de la force, cette dernière ressource de la faiblesse. Le nom de Français n’est pour nous qu’un vain titre, impuissant à nous protéger contre les haines et les colères que nous suscitent nos ennemis.
Mais, Messieurs, si nous devons courber la tête avec résignation devant les manifestations de la volonté nationale, le sentiment de notre dignité nous oblige à la relever avec fierté devant l’outrage et la calomnie. Nos vies et nos fortunes appartiennent à la patrie, notre honneur est sous la sauvegarde de Dieu et de notre conscience.
Vieux soldat de la liberté, j’ai versé mon sang pour elle sur les champs de bataille de l’ancien et du nouveau monde. Serait-il vrai qu’en acceptant, à la fin de mes jours, l’exil et les rudes labeurs du colon, j’eusse renié mes principes, déserté mon drapeau et souillé une carrière qui compte de glorieux souvenirs ? Non, Messieurs, le titre de colon, dont je m’honore, n’a pas flétri le vieux serviteur de la patrie, et ma voix ne saurait être suspecte quand, au nom de mes concitoyens indignés, je repousse l’opprobre, dont on voudrait les couvrir.
Nous voulons tous la liberté, mais nous la voulons pour tous, pour l’homme blanc comme pour l’homme noir ; nous ne voulons pas que, dans votre injuste partialité, vous puissiez transformer la tribune nationale en un siège d’accusation du haut duquel vous nous livrez sans défense à la honte et au mépris public ? Nous voulons tous la liberté, mais nous voulons en même temps l’ordre, la sécurité, le travail, et surtout le bien-être des populations qui nous sont confiées. Nous ne voulons pas que, dans votre aveugle précipitation, vous fassiez de notre malheureux pays une Saint-Domingue sanglante ou une Irlande affamée !
Jetez un regard sur ces contrées paisibles que vous calomniez sans les connaître, et accusez-nous encore de barbarie, si vous l’osez. Tandis que la vieille civilisation de l’Europe plie sous le fardeau de la misère et de la faim, nous vous offrons le spectacle d’une population heureuse et tranquille, traversant sans souffrances et sans secousses les crises d’une situation difficile, dont notre protection tutélaire lui épargne les contre-coups !
Pour répondre à ces dénonciations de quelques crimes isolés dont vous voudriez faire peser sur tous les colons la honteuse responsabilité, ne nous forcez pas à fouiller dans les sombres annales de vos greffes !,… Mais, plus équitables que vous, nous ne demandons pas compte à tout un peuple de ces horribles forfaits, triste et éternel apanage de l’humanité ! Nous laissons à vos tribunaux la représentation de ces lugubres drames. Nous abandonnons à la justice l’œuvre de la répression et de la vengeance ; et, quand elle a prononcé, nous nous taisons et respectons ses arrêts. Plus équitables que vous, nous croyons à l’honneur et à l’impartialité des magistrats ; nous croyons à la conscience des jurés. Nous pensons qu’il faut des preuves pour punir ; de tout accusé nous ne faisons pas un coupable ; de tout innocent acquitté nous ne faisons pas un criminel obtenant grâce de la faiblesse du jury !
Messieurs, vous avez assisté à ce déplorable spectacle ! Vous avez vu une assemblée française souffrir que l’on traduisit à sa barre des citoyens sans défense, et étouffer sous le bruit de ses murmures les quelques voix généreuses qui s’élevaient pour repousser, en notre nom, d’odieuses calomnies ! Vous avez frémi d’horreur à la lecture de ces accusations, puisées dans d’infâmes libelles, dénuées de preuves, et écoutées cependant avec une cruelle bienveillance. Colons, administrateurs, prêtres, magistrats, fonctionnaires, tous ont été compris dans la même haine et frappés des mêmes coups ! Il n’y a de purs, sur le sol colonial, que les hommes qui mettent leur zèle ambitieux au service des passions et de la colère d’un parti ; il n’y a de purs que ceux qui font métier de dénonciation et de calomnie.
Par quelle fatalité, quand il s’agit des colonies, les règles de l’équité la plus vulgaire sont-elles méconnues et foulées aux pieds ? Vous qui présidez aux destinées de la patrie, prenez garde de prêter une oreille complaisante à ces étranges doctrines ; n’oubliez pas que tous les principes s’enchaînent et se soutiennent dans l’ordre social ; n’apprenez pas à vos adversaires qu’ils peuvent impunément porter la main sur l’arche sainte de la propriété ; craignez que ces armes que vous laissez imprudemment entre leurs mains, ils ne les retournent un jour contre vous-mêmes !
Messieurs, la loyauté de vos actes proteste contre des inculpations qui ne sauraient vous atteindre. Les colons de la Guadeloupe et leurs représentants ont fait leurs preuves. Tous, nous avons pris depuis long-temps l’initiative des améliorations qui dépendaient de nous, et nous avons donné un concours loyal et éclairé aux mesures de civilisation et de progrès compatibles avec les idées d’ordre et de travail dont nous serons les éternels défenseurs. Nous ne nous sommes pas posés en ennemis systématiques des idées nouvelles : nous comprenons les nécessités de notre époque. Enfin nous pouvons ouvrir nos fastes judiciaires : ils sont purs de ces crimes dont nous repoussons avec dégoût la hideuse solidarité, s’ils se sont produits quelque part.
Mais, Messieurs, de ces désaffections, de ces défiances, de ces colères, de ces agressions injustes, découlent de graves enseignements qui ne seront pas perdus pour nous. Ne nous dissimulons pas les périls de notre situation. Jamais les colonies n’ont été plus menacées, jamais leur sort n’a été plus compromis ; le irrésistible des idées nous déborde et nous entraîne. Notre vieille organisation sociale, condamnée par l’opinion, en désaccord avec les institutions et les progrès du siècle, chancèle sur ses bases et menace de nous ensevelir sous ses ruines. Assisterons-nous à ce grand désastre en spectateurs impuissants, ou bien chercherons-nous, par quelque résolution héroïque, à en atténuer les malheurs ? Je m’adresse à une assemblée chez laquelle les instincts généreux n’ont jamais fait défaut, et qui jamais n’a prétendu défendre l’esclavage pour lui-même, ni en perpétuer la tradition ; je m’adresse à elle avec une conviction profonde et réfléchie.
Messieurs, ne nous laissons pas entraîner par le torrent, quand nous pouvons encore le diriger. Ne laissons pas tout détruire, quand il nous reste une chance de tout sauver. Ne nous laissons pas imposer par la violence ce que nous pouvons faire librement et volontairement. N’acceptons pas le triste rôle de vaincus ! Rendons inutile, entre nous et nos esclaves, une intervention qui aurait pour effet de s’emparer du bénéfice de leur gratitude, en rejetant sur nous l’odieux de la résistance. Plaçons-nous hardiment et d’un seul pas à la tête de la civilisation coloniale, et marchons dans cette voie nouvelle avec le calme et la force que donnent toujours les situations nettes et bien tranchées.
Le gouvernement, Messieurs, ne peut vouloir la perte de ses colonies ; il saura nous préserver des dangers d’une précipitation funeste et nous garantir contre toute usurpation du droit inviolable de la propriété. Mettons-nous avec confiance sous son égide. Travaillons, de concert avec lui, à préparer les bases de notre transformation future, et à en assurer le succès par une puissante organisation du travail, ce pivot des sociétés. Partisans d’une émancipation intelligente et féconde, mettons, sans arrière-pensée, notre expérience et nos lumières au service de cette grande cause ; mais que la prudence et la sagesse soient nos seules conseillères ! Organisons avant de détruire. En appelant toute une population aux bienfaits de la liberté, qu’aucun effort ne nous coûte pour lui épargner, dans l’avenir, les luttes et les misères du prolétariat, ce fléau des sociétés modernes.
Messieurs, la marche que je vous indique est désormais la seule qui soit digne de nous et du pays que nous représentons, la seule qui puisse conjurer les malheurs qui nous menacent. Ne nous en laissons pas écarter par un sentiment de découragement stérile ou par de vaines frayeurs ; soyons à la hauteur de notre mandat ; prenons en main avec courage l’arme puissante de l’initiative ; levons l’étendard de la régénération, et inscrivons sur notre drapeau : Liberté, ordre, travail, bien-être ! Que la mère-patrie apprenne enfin que ces colons tant calomniés sont des enfants dignes d’elle !
02
PROPOSITION AYANT POUR OBJET UNE ADRESSE AU ROI
(, rapporteur. — Séance du 8 juillet 1847.)
Nous ne sommes plus au temps où nous pouvions, d’après nos propres inspirations, juger des affaires coloniales. L’esclavage, qui avait fondé la prospérité des colonies, qui sous un régime doux et humain la conservait encore, il n’y a que quelques années, et dont nous avions conçu la pensée de prolonger l’existence, parce qu’il suffisait au bien-être de la population qui y était assujettie, est devenu l’objet des attaques les plus vives de quelques humanitaires. Peu soucieux de la véritable situation des colonies, dont ils n’avaient jamais vu le tableau fidèle, à peine réunis par la même pensée, ces novateurs sacrifiaient tout à la théorie dont ils s’étaient faits les apôtres, et le nombre cependant en augmentait tous les jours.
L’Angleterre, la première, céda à l’impulsion qu’ils donnaient à l’abolition de l’esclavage ; mais la France devait bientôt la suivre dans cette voie nouvelle. Seulement, les tristes résultat produits par l’émancipation des esclaves dans les colonies anglaises l’avaient mise en garde contre le mode que l’Angleterre avait adopté, sans toutefois ralentir ni le zèle des français, ni le progrès de leurs idées.
La France, il faut le dire, ne s’est pas témérairement engagée dans la voie où quelques esprits trop avancés voulaient la précipiter. Une commission formée d’hommes éclairés, sous la présidence de l’une de nos illustrations, avait étudié la question d’émancipation ; elle s’était entourée de tous les documents qu’elle avait pu réunir, et, tout en proclamant le principe de l’abolition de l’esclavage, elle consacrait notre droit à une indemnité pour la perte que nous devions en éprouver.
Depuis lors la France a fait l’essai d’une loi nouvelle ; cette loi, créée en vue de l’abolition dans laquelle on voulait nous faire entrer, se ressent de l’inconvénient qui s’attache à toutes les mesures mixtes, ordinairement impuissantes à faire le bien. À côté de l’esclavage, qu’elle laisse debout, elle renverse les principes qui en faisaient la base et l’appui ; elle ébranle notre état social, compromet notre avenir et porte atteinte à nos propriétés.
Cependant, quelque difficile et dangereux que soit pour les maîtres les mesures sous lequel elle les place, résignés et confiants dans le régime que le gouvernement aurait senti la nécessité de prendre pour conserver l’ordre et le travail, nous nous serions soumis à l’exécution de cette loi ; mais elle ne répond plus aujourd’hui à l’impatience des abolitionistes, qui, sans doute dans la crainte de ne pouvoir s’appuyer sur les colons pour l’exécution d’une mesure radicale et complète, songent à des mesures partielles qui ne nous laisseraient entrevoir que ruine de tous côtés.
Dans une circonstance aussi grave, il n’est plus permis aux représentants des colonies de rester impassibles et muets ; éveillés par la crainte d’un danger imminent, ils doivent porter jusqu’au pied du trône l’expression de leurs vœux…
L’esclavage dans les colonies forme un tout homogène, dans lequel il n’est pas possible d’infiltrer la liberté sans en affaiblir les ressorts. Nous concevions l’affranchissement partiel, nous le favorisions ; le temps qui a suivi la faculté que nous avons de lui donner un libre cours, dégagé des entraves que le gouvernement y avait lui-même apportées, a prouvé que nous savions récompenser du prix de la liberté ceux qui s’en étaient montrés dignes, et les statistiques de cette époque donnent la mesure de notre prodigalité à cet égard ; mais l’affranchissement faisait tout aussitôt entrer celui qui en avait reçu le bienfait dans une classe à part, complètement séparée de l’esclavage. Nous savons par expérience tout le mal qu’il y avait à mettre en contact ceux deux éléments de la société coloniale.
Des mesures partielles qui, par exemple, placeraient de la mère esclave, et dans un corps d’atelier, ses enfants affranchis de toute servitude, combleraient la distance qu’il nous était commandé de maintenir, seraient, nous n’hésitons pas à le dire, de l’effet le plus désastreux, et si, comme nous aimons à le penser, la France ne veut pas faire le sacrifice de ses colonies, si elle est obligée de reconnaître qu’elles ne peuvent vivre que par le travail, elle doit s’abstenir de toute mesure qui aurait pour effet de rapprocher ce qui ne peut être réuni sans amener le désordre et, comme conséquence, l’absence de tout travail.
Mais les craintes n’arrêteraient pas les abolitionistes sur la pente où ils sont engagés, et, ne serait-ce que pour prévenir des mesures aussi redoutables, nous ne devons plus hésiter, nous devons céder au torrent qui nous entraîne. Nous sentons le besoin de diriger le mouvement qui nous est imprimé, nous voulons, en le dirigeant, nous éloigner de l’abîme que des mesures précipitées et trop peu réfléchies, dont notre expérience seule peut signaler le danger, ouvriraient sous nos pas. Nous voulons mettre notre concours à la disposition de la France : elle s’empressera, nous n’en doutons pas, de l’accepter, si notre sincérité lui apparaît dans tout son éclat.
C’est, Messieurs, parce qu’à cet égard je comptais sur vous comme je compte sur moi-même, que j’ai eu l’honneur de vous proposer d’offrir au roi, au nom du pays, d’entrer immédiatement dans la voie de l’émancipation.
L’abolition de l’esclavage est aujourd’hui un principe proclamé ; son application seule est subordonnée à une question de temps. Il ne nous appartient pas d’en précipiter la solution ; mais en France l’opinion publique s’est hautement prononcée, le gouvernement lui-même est débordé. Saisissons, pendant qu’il en est temps encore, la direction qu’il convient de donner à la transformation de notre pays emparons-nous de l’initiative des mesures à prendre ; sachons faire apprécier l’utilité de notre concours, et, je le répète, il sera accueilli, parce qu’il est utile, indispensable, non pas seulement aux intérêts des propriétaires, mais à celui des esclaves, dont l’avenir et le bien-être se trouvent entre nos mains.
Offrons notre concours et faisons plus encore, mettons-nous à l’œuvre ; donnons pour gage de notre sincérité ces documents si précieux qui peuvent sortir de nos mains et aider si puissamment au succès de l’émancipation ; n’attendons même pas qu’on nous le demande : c’est avec une égale sollicitude que nous voulons faire la part de tous.
Pour prix de notre coopération nous ne voulons que la continuation de l’ordre et du travail ; nous ne demandons à la France que de repousser toute mesure précipitée et sur laquelle les conseils coloniaux n’auraient pas été appelés à donner leurs avis.
Qu’elle ne s’effraie pas du temps qui devra s’écouler ; nous chercherons à en abréger la durée, et il faut bien d’ailleurs qu’elle se soumette à des nécessités qui ne sont pas moins impérieuses pour elle, à raison du bien qu’elle veut faire.
Votre concours, Messieurs, est d’une haute importance, et, je le dis encore, la France ne peut pas le dédaigner. Qui mieux que nous peut indiquer les moyens d’arriver sans secousse à l’abolition de l’esclavage ? L’association, ce moyen si puissant de venir en aide aux classes pauvres, d’une exécution si difficile en France, mais déjà préparée ici par la formation des groupes, présente encore dans son application des difficultés que nous prendrons soin d’aplanir avec l’intérêt que nous ne pouvons pas manquer de porter à ceux que nous avons l’habitude de comprendre dans notre famille. La France ne peut pas nous repousser quand nous ne lui demandons que de seconder ses vues, de souffrir que nous lui donnions notre avis, et qu’elle nous admette à discuter dans la chambre élective les lois qui seront désormais soumises à ses délibérations.
Le droit à la représentation nationale, réservé aux seuls Français de la métropole, ne devait pas s’étendre aux colons lorsque les besoins de leur société, si différents de ceux de la mère-patrie, demandaient des lois particulières. Mais quand il s’agit d’abolir l’esclavage, quand les intérêts des colons se confondront avec ceux de la France, pourquoi les colons resteraient-ils étrangers aux débats qui s’agiteront au sein des chambres ? Français comme les Français de la métropole, pourquoi ne jouiraient-ils pas des mêmes priviléges ? Pourquoi leur refuserait-on de concourir aux lois de leur pays, et surtout de faire entendre leur voix à la tribune nationale quand on y portera les questions qui intéressent plus particulièrement les colonies ?
Je ne vous ai pas encore parlé de l’indemnité, et cependant, vous le comprenez comme moi, abolition et indemnité sont deux choses inséparables. Je ne vous en ai rien dit, parce que pour moi c’est un point sur lequel il n’y a pas de doute possible. Consacrée par la Charte, reconnue par les hommes les plus influents de la France, nous n’avons qu’à demander qu’elle soit comprise dans le projet de loi qui décidera du sort des colonies. Mais il faut que l’on sache que ce n’est pas seulement au point de vue du droit de propriété que l’indemnité est respectable et sacrée ; c’est encore au point de vue de l’intérêt des nouveaux affranchis. Ils ne peuvent attendre leur bien-être que de celui de leurs anciens maîtres, et, en l’état de la fortune des colons, ils seraient aux prises avec la misère, s’il fallait que ceux-ci prissent sur leurs revenus, déjà si réduits, les avantages que l’association ou tout autre mode de rémunération doit assurer aux affranchis. Mais ce n’est pas d’une indemnité qui puisse nous mettre à l’abri du besoin que la France doit seulement se préoccuper : elle doit vouloir que tous ses enfants retirent de leur industrie des bénéfices justes et raisonnables, et elle comprendra que, tant que les colonies gémiront sous le poids de la législation des sucres qui les régit, il n’y aura pour elles que gêne et malaise.
C’est pourquoi j’ai l’honneur de vous proposer de faire rédiger, pour le Roi, une adresse dont je produis ici la substance en ces termes :
» Le conseil colonial de la Guadeloupe veut se placer à la hauteur des idées qui dominent la France ; il veut s’associer aux vues bienveillantes de la France en faveur de la population soumise à l’esclavage ; il vous offre, au nom de la Guadeloupe, d’entrer immédiatement dans la voie de l’émancipation.
» En prenant cette initiative, il est de son devoir d’appeler l’attention de Votre Majesté sur l’utilité de son concours dans les mesures à prendre pour arriver, sans compromettre le bonheur et la sûreté de tous, à la transformation qu’il accepte ; il croit devoir protester de son dévoûment à la cause qu’il embrasse, et, pour gage de sa sincérité, il veut, sans retard, se mettre en devoir d’accomplir la tâche qui lui est réservée.
» Daignerez-vous, Sire, faire préparer, sur le travail qui sortira de ses mains, un projet de loi qui embrasse à la fois les conditions de l’émancipation et la fixation de l’indemnité qui sera due aux propriétaires d’esclaves ?
» Daignerez-vous aussi y comprendre les modifications que les besoins des colonies demandent à la loi des sucres ?
» Il croit pouvoir s’en flatter, pénétré qu’il est de la sollicitude paternelle que vous répandez indistinctement sur tous vos sujets, et il se flatte encore de l’espoir que Votre Majesté voudra bien lui demander son avis sur les projets de loi qui auront été préparés, et qu’elle n’en ouvrira la discussion qu’après avoir fait proposer aux chambres d’étendre en faveur des colonies le droit à la représentation nationale. »
Cette proposition acceptée, la commission dont j’ai l’honneur d’être l’organe vous demande de décider qu’une commission de cinq membres, prise dans votre sein, s’occupera, pendant la durée de la présente session, de réunir les documents qu’elle croira les plus propres à la conservation de l’ordre et du travail, en s’attachant particulièrement au principe de l’association et au moyen de le mettre en pratique.
03
SÉANCE DU 10 JUILLET 1847.
» La loi du 18 juillet 1845 semblait devoir, pendant quelques années encore, prémunir les colonies contre de dangereuses innovations ; mais elle n’a pas répondu aux exigences toujours croissantes des idées nouvelles.
» Le Conseil colonial de la Guadeloupe veut s’associer à la pensée de la France. Il vient offrir à Votre Majesté, au nom du pays, de marcher avec elle dans la voie de l’émancipation.
» En entrant franchement dans cette voie, le Conseil doit appeler l’attention de Votre Majesté sur l’utilité de son concours dans les mesures à prendre pour arriver, sans compromettre le bonheur et la sûreté de tous, à la transformation qu’il accepte. Il proteste de son dévoûment à la cause qu’il embrasse, et, pour gage de sa sincérité, il veut sans retard se mettre en devoir d’accomplir la tâche qu’il s’est imposée.
» Déjà une commission a été nommée par le Conseil ; elle a pour mission de préparer un plan qui, dans la vue de la transformation sociale des colonies, aurait pour objet le maintien du travail, et pour base le principe de l’association, principe d’une application peut-être impossible en Europe, mais qui peut se réaliser dans des pays où se trouvent déjà tout formés des groupes de famille et de société.
» Si les vœux du Conseil sont écoutés, Votre Majesté daignera consulter le travail qu’il aura préparé, comme l’un des éléments de la loi qui réglera les conditions de l’émancipation, en fixant l’indemnité dont votre gouvernement a maintes lois proclamé la justice.
» La situation exceptionnelle des colonies pourrait expliquer jusqu’ici l’exclusion des colons de la chambre élective ; mais l’initiative que le Conseil prend en ce moment fait disparaître des distinctions que repousse la qualité de Français. Ils demandent à Votre Majesté de participer à la représentation nationale.
» Sire, toute émancipation partielle, en introduisant des causes de dissolution dans les groupes dont se compose la société coloniale, serait fatale au succès de l’œuvre que nous voulons accomplir avec la France. Le Conseil supplie Votre Majesté de préserver les colonies des malheurs qu’entraîneraient inévitablement pour elles de semblables mesures.
» Nous sommes avec un profond respect,
Les Secrétaires : | Le Président du Conseil colonial :
» Signé A. Léger et Ledentu. » | » Signé Ambert.
« Messieurs, la discussion de la dernière séance
n’aura pas été perdue, et l’adresse qu’on vous présente aujourd’hui y a puisé, sans aucun doute, cette allure plus résolue que je suis heureux d’y remarquer. Je désire qu’il soit bien constaté que la minorité dont je faisais partie contre la proposition de n’a voté contre cette proposition que parce qu’elle ne lui semblait pas formuler assez nettement la demande de l’émancipation simultanée. Aujourd’hui les dissidences doivent cesser, la minorité doit s’incliner et se rallier sincèrement aux vœux exprimés dans l’adresse dont on vient de vous donner lecture, et que nous adopterons, je l’espère, par acclamation. Aucun de nous, Messieurs, ne se dissimule l’importance de la résolution solennelle que nous allons prendre. Notre vote proclame l’abolition de l’esclavage ; il élève une muraille entre le passé et l’avenir. Oublions donc le passé ; étouffons de stériles regrets, s’il en est encore au fond de nos cœurs, et tournons avec courage nos regards vers cet avenir de régénération qui s’ouvre devant nous ; que le concours de toutes les intelligences et de toutes les volontés soit désormais acquis à l’œuvre de notre transformation sociale ! »
M. Payen : « Je suis heureux de cette adhésion de la minorité ; notre résolution y puisera une nouvelle force, et ce concert unanime des opinions sera le gage le plus solennel de la sincérité de notre concours à l’œuvre de l’émancipation. Je remercie donc la minorité des dispositions qu’elle vient de manifester par l’organe de l’un de ses membres. Cependant je dois dire au Conseil que l’adresse dont il vient d’entendre lecture n’est que l’expression fidèle de la proposition adoptée dans la séance d’hier. La commission, esclave du vote du Conseil, s’est scrupuleusement maintenue dans les limites qui lui étaient tracées. »
Personne ne demandant la parole, le président met l’adresse aux voix par assis et levé.
Tous les membres du conseil, à l’exception d’un seul, se lèvent en faveur de l’adoption.
L’adresse au roi est adoptée, sans modifications, à l’unanimité, moins une voix.
04
AUX DÉLÉGUÉS DE LA GUADELOUPE,
ACCOMPAGNANT l’ENVOI DES ADHÉSIONS DES COMMUNES DE LA COLONIE À LA RÉSOLUTION DU CONSEIL COLONIAL.
Je suis heureux de pouvoir vous transmettre la manifestation éclatante des colons de la Guadeloupe en faveur de l’acte par lequel le conseil Colonial, partageant l’opinion de ses délégués, a pris l’initiative des graves mesures qui seules peuvent sauver les colonies d’une perte imminente.
Vous trouverez sous ce pli une copie authentique des actes d’adhésion qui me sont déjà parvenus, au nombre de 19. À la Grande-Terre, les communes de Sainte-Anne et du Petit-Canal sont les seules qui n’aient pas encore exprimé leur sentiment ; mais, à l’exception d’un très petit nombre de personnes, l’opinion y est la même que dans les autres communes. À la Guadeloupe, il manque la Goyave, le Petit-Bourg et la Baie-Mahault. Les adhésions des deux premières me sont annoncées. Ainsi, si l’on considère que les autres communes de la colonie, telles que les Saintes, la Pointe-Noire, Deshayes, sont de peu d’importance, parce qu’elles ne possèdent que peu d’esclaves, et si l’on met de côté Saint-Martin, dont l’opinion est déjà connue depuis longtemps, on peut dire que le pays est unanime dans l’expression de la pensée qui a dicté les déterminations du conseil colonial, et que son concours est irrévocablement acquis aux mesures qui auront pour objet la représentation directe et l’émancipation simultanée, précédée de l’indemnité et de l’organisation du travail libre sur le principe de l’association.
En provoquant ces adhésions j’ai eu pour but de lier les principaux propriétaires d’esclaves dans la colonie au vote du conseil et à l’opinion des délégués exprimée dans leur lettre du 30 mai.
J’ai voulu aussi vous donner les moyens de répondre victorieusement aux personnes qui pensaient que les colons de la Guadeloupe n’adopteraient pas franchement la nouvelle situation, et qu’ils en laisseraient la responsabilité à ceux qui étaient entrés les premiers dans cette voie.
J’ai voulu enfin mettre un terme à des doutes injurieux sur la sincérité des colons, et donner un démenti à ceux qui nous accusent de n’avoir d’autre but que d’éluder par tous les moyens les mesures qui doivent conduire à l’émancipation.
Vous voyez que mon attente n’a pas été trompée. Les manifestations authentiques des grands propriétaires sont un éclatant démenti donné aux insinuations de l’auteur de l’article qui cherche à représenter les habitants de la campagne comme animés de peu de sympathie pour les actes du conseil. Tout est rompu maintenant avec le passé, et les regrets ou les effets tardifs de quelques hommes isolés dont l’intelligence et la résolution n’ont pu s’élever à la hauteur de la nouvelle situation demeureront impuissants en présence de la conviction ferme et éclairée du pays.
Ayons donc confiance en l’avenir et cherchons-y des garanties d’ordre et de sécurité que le présent nous refuse. Les tristes effets de la loi désorganisatrice du 18 juillet, dans son exécution incomplète, ne se sont déjà que trop fait sentir. L’esprit de désaffection se propage avec rapidité : les plaintes, accueillies avec une nouvelle faveur, se multiplient chaque jour ; une injuste partialité préside aux actes d’une magistrature placée dans cette cruelle alternative, de faillir à ses devoirs ou de perdre ses fonctions.
Espérons que l’opinion, si longtemps abusée sur le compte des colons, reviendra à de plus justes appréciations devant leurs loyales et courageuses manifestations. Peut-être qu’à la haine succédera la sympathie ; peut être que les calomnies et les persécutions dont ils sont depuis longtemps l’objet disparaîtront, quand on ne verra plus en eux les défenseurs systématiques de l’esclavage.
Votre tâche sera plus facile maintenant, messieurs les délégués, sur le terrain où vous vous trouvez placés ; votre influence doit grandir de toute celle des hommes élevés auxquels vous avez maintenant le droit et le pouvoir de faire appel. Nous espérons tous que les heureux résultats de cette situation ne tarderont pas à se produire.
Agréez, messieurs les délégués, la nouvelle assurance de ma considération distinguée.
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The end
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