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Histoire générale de l'influence française en Allemagne

Louis Reynaud · 1914 · Scanned text · Free in the US

232,568 words · about 16 h 17 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Louis Reynaud
Language
French
Published
1914
Length
232,568 words · about 16 h 17 min
Sections
27 reader sections
Text
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Rights
Public domain in the United States · PD-US by publication date

 

Contents (27)
  1. Front matter about 1 min
  2. Avant-propos about 2 min
  3. Introduction about 17 min
  4. Chapitre I about 7 min
  5. II about 7 min
  6. III about 30 min
  7. Chapitre II about 32 min
  8. IV about 15 min
  9. VI about 20 min
  10. VIII about 13 min
  11. IX about 36 min
  12. XI about 17 min
  13. 1 about 2 min
  14. XII about 7 min
  15. Chapitre IV about 1 h
  16. Chapitre V about 2 h 37 min
  17. XIII about 23 min
  18. XIV about 1 h 7 min
  19. XV about 8 min
  20. XVI about 7 min
  21. Chapitre VI about 5 h 26 min
  22. Conclusion about 1 h 58 min
  23. Table Des Matières under 1 min
  24. Chapitre I ‘ about 1 min
  25. Chapitre III about 2 min
  26. Chapitre V about 1 min
  27. Chapitre VI about 2 min

Continue:

Front matter

THE UNIVERSITY

OF ILLINOIS

LIBRARY

Avant-propos

La substance de cette étude devait d’abord servir d’introduction à l'ouvrage sur les Origines de l'influence francaise en Allemagne dont nous venons de publier le tome premier. Nous avions pensé qu'il ne serait pas inutile, avant d'aborder une période particulièrement importante dans l’histoire des rapports de notre civilisation avec celle de l'Allemagne, d'orienter sommairement le lecteur sur l’ensemble de cette histoire, pour lui permettre de situer et d'apprécier exactement le problème particulier que nous allions traiter devant lui, n'ignorant pas à quel point les idées de notre public même cultivé sont vagues ou erronées en cette matière. Car il n’est peut-être pas de sujet qui ait été plus complètement négligé en France que l'expansion de notre civilisation en Allemagne, ou qui ait eu plus à souffrir des fantaisistes opinions que les Romantiques, des deux côtés du Rhin, avaient mises en circulation, sous l'empire d'idées préconçues. Le but de ces explications préliminaires était donc de présenter rapidement les résultats principaux auxquels avaient abouti, sur la question qui nous occupe, les recherches des celtisants, des romanistes, des germanistes, des historiens de l’art dans la seconde moitié du xix° siècle et au début du xx°. Mais, au dernier moment, nous avons reculé devant les inconvénients de toute nature, intérieurs et extérieurs, qu'aurait entraînés la soudure de deux travaux d’une nature aussi différente que possible, l’un très général et d’allure philosophique, l’autre d'une portée restreinte et du domaine de l’érudition pure : Il vin AVANT-PROPOS.

était d'ailleurs très difficile de donner au lecteur, en quelques pages, un aperçu général de l’action exercée par la France sur les destinées de l'Allemagne au cours des siècles. Des phrases ici n'étaient pas suffisantes, il fallait citer les faits les plus instructifs. Du jour où nous avons voulu tenir compte de cette dernière exigence, les limites que nous nous étions fixées ont été rapidement franchies. L'Introduction s’est transformée en un véritable ouvrage. C'est cet ouvrage que le lecteur a maintenant sous les yeux. Nous espérons qu'il aura conservé ce qui faisait son caractère initial et sa raison d'être : l'aspect d'un tableau largement brossé, fait pour être embrassé d’un seul regard et sans fatigue. Il ne faut pas lui demander ce qu'il n'a pas voulu apporter, un minutieux examen de tous les problèmes de détail qui se posent à propos de l'histoire de l'influence française en Allemagne. Une pareille entreprise eût exigé cinq ou six volumes de la taille de celui-ci. Nous avons été les premiers à nous faire violence pour franchir en hâte des périodes sur lesquelles nous eüssions aimé à nous arrêter. Ces lacunes seront peut-être comblées par nous quelque jour. En attendant il importait de signaler aux gens cultivés, — nous n osons dire aux gens du monde, — et aux jeunes étudiants, l'intérêt capital qui s'attache à tout un ordre de faits historiques sur lesquels, à l'heure actuelle, il est malaisé, sinon impossible, de se renseigner chez nous, et qui, ailleurs, ne sont pas toujours envisagés avec'la sérénité nécessaire. Ce que nous ignorons le plus solidement en France, c'est le sens véritable de notre civilisation et son rôle dans l'univers. Nulle part ce sens et ce rôle n'apparaissent aussi distinctement que dans ses relations avec l'Allemagne. Ce petit livre pourrait donc, de par son objet même, offrir un intérêt plus sénéral que ne semble l'indiquer son titre.

Soyons (Ardèche), Août 1913.

à L'INFLUENCE FRANCAISE

EN ALLEMAGNE

Introduction

La France et l'Allemagne sont trop voisines pour n’avoir pas influé sur les destinées l’une de l’autre. Mais bien différente est l’action qu'elles ont exercée à cet égard. Tandis que l’Alle-

. magne nest intervenue d’une façon décisive dans l’évolution de la France qu'à l’époque des Invasions et au début du xix° siècle, et plutôt pour réveiller dans le tempérament de notre peuple des instincts que les exagérations d’une culture raffinée menaçaient d'en éliminer complètement, que pour lui révéler des progrès proprement dits, c’est au contraire le rôle d'initiatrice, d'éducatrice, que la France a sans cesse joué auprès de la nation germanique. Longtemps cette vérité, qui se dégage lumineuse de l'étude des faits, a été méconnue. Pour des raisons que nous aurons à envisager à la fin de cet ouvrage, les rénovateurs de la littérature allemande au xvi° siècle, puis les Romantiques d’outre-Rhin, avaient pris à tâche d'expliquer toute la civilisation du monde moderne par l'entrée en scène de la race tudesque, Cette doctrine, qui point dès l’époque du Sturm und Drang, — elle a peut-être elle-même été suggérée aux Allemands par des théoriciens français

> comme le comte de Buat! — a revêtu, on le sait, sa forme

4. Louis-Gabriel de Buat-Nancay, le Gobineau du xvin° siècle, fut ministre de France à Ratisbonne et à Dresde et épousa une Allemande. C'était un esprit curieux mais confus. Ses ouvrages furent classiques en Allemagne, un

- . peu pour les mêmes raisons que plus tard ceux de Gobineau. Dans son Ancien _ gouvernement de la France, de l'Italie, de l'Allemagne, paru en 1757, traduit en

L'INFLUENCE FRANÇAISE EN ALLEMAGNE.

définitive dans le Cours de littérature dramatique d'Auguste- Guillaume Schlegel, qui fut le manifeste du Romantisme alle-. mand et dont l'influence a été prodigieuse. On connaît la thèse développée par l'illustre écrivain. Sur les ruines de la civilisation gréco-latine, les Germains christianisés avaient établi un . nouvel ordre de choses entièrement opposé à l’ancien: Cette organisation originale avait porté ses fruits les plus savoureux au moyen âge. Là tout montrait l'empreinte du génie des peuples du nord; la féodalité, la chevalerie, la vie de château, la morale de l'honneur, la conception exaltée de l’amour, la poésie lyrique des troubadours et des trouvères, la chanson de geste et le roman courtois, le style gothique, la philosophie scholastique étaient autant de manifestations de l'idéalisme germanique régénérateur de l'humanité abêtie et corrompue par le matérialisme des races du sud. Malheureusement, après un épanouissement magnifique, la civilisation germano-chrétienne avait eu à subir les attaques du vieil esprit antique incomplètement étouffé par elle. La période faussement qualifiée de Renaissance s'était ouverte. Après l'Espagne et l'Italie, . la France avait acquis une situation prépondérante en Europe. Grâce à sa puissance politique, elle était parvenue à imposer son goût national aux autres peuples. Mais ce goût national, qui s’incarnait dans l’art de Versailles et de Trianon, le théâtre d'un Corneille et d’un Racine, la philosophie d'un Voltaire, n'était rien qu'un mauvais pastiche de l’antiquité. Entre les deux civilisations indépendantes et fécondes des Hellènes et des Germains le « pseudo-classicisme » français ne représentait qu'un essai de résurrection factice, la vaine entreprise d’écoliers habiles et ingénieux, mais dépourvus de toute invention. De ces considérations générales, Schlegel déduisait la nécessité pour les Allemands et tous les peuples modernes en général, de se détourner des enseignements de nos deux grands siècles pour revenir aux formes de pensée et de vie du moyen âge. Supprimer de l'histoire de l'humanité les ânnées gaspillées par les puérils maniaques de la Renaissance et de l'époque de Louis XIV : tel était le but qu'il assignait à ses Romantiques. De là la prédilection de tous ces gens pour le allemand en 1764, il faisait ressortir les misères de la domination romaine finissante et exaltait les Germains dans lesquels il voyait les régénérateurs de l'Europe. C'était la première fois que cette thèse élait soutenue avec un aussi formidable appareil d’érudition.

INTRODUCTION. | 3

_ moyen âge. Schlegel ne fut pas écouté seulement dans son pays. Madame de Staël, son amie, qui lui doit certainement les idées directrices de son livre de l'Allemagne, se chargea d'étendre sa propagande en France. Mais jamais, chez nous, _ l'adhésion du public cultivé ne fut aussi complète qu'en pays _ tudesque. Là-bas le système historique du grand Romantique _ offrait le'sérieux avantage de flatter l’amour-propre national, ‘humilié par les succès de la France républicaine et impériale, et de venger enfin l'Allemagne des longs dédains dont l'avait _accablée la France reine de la civilisation européenne au xvrr° et au xvuI° siècle. : C'est dans cette atmosphère romantique et nationaliste que naquit et se développa la « science » allemande. Certes, les _ préoccupations patriotiques ne lui sont pas restées étrangères. On peut même dire que le désir de rendre à la race germanique ses « anciens titres de noblesse » fut, au début, son principal souci. Dans le passé on chercha surtout à mettre en valeur ses initiatives. Jacob Grimm avouait un jour en sanglotant, dans un congrès de philologues, que l'amour de la patrie avait été la plus forte de ses passions. Et 1l y a, sans aucun doute, au fond de ses œuvres en apparence les plus « objectives », comme dans celles de tous ses contemporains, un besoin perpétuel d'exalter les vertus spécifiques de son peuple. Parfois même on faisait servir de longues et patientes investigations _ dans les domaines les plus lointains, à la démonstration d’une _ idée politique actuelle. Gervinus a composé son Histoire de la littérature nationale pour signifier à ses compatriotes, qu'ayant ; derrière eux déjà l'apogée de leur production littéraire, ils - eussent à se tourner désormais du côté de l’action. Mommsen _ préchait la restauration de l'Empire dans son Histoire romaine. Ranke, Sybel, Treitschke préparaient les voies à la Prusse. Mais … ce n'étaient pas là tout de même les dispositions les plus dan- _ gereuses que l'esprit du temps inoculât à ces historiens et à _ ces philologues. Là où les préventions nationales s’étalent, où _ la thèse s'affirme par trop brutalement, le lecteur sé met en garde, il rectifie aisément les jugements de l'auteur. Plus _ funeste était l'illusion fondamentale à laquelle naïvement et 4 inconsciemment s'abandonnaient beaucoup de ces érudits si É consciencieux : à savoir que, dans n'importe quel ordre de faits _ appartenant aux siècles écoulés, il convenait de définir d’abord PE le rôle de l'Allemagne, les événements les plus importants de

À SU”

et

L'INFLUENCE FRANÇAISE EN ALLEMAGNE.

Æ la civilisation moderne ne pouvant avoir leur origine que dans un effort spontané du monde germanique. Une fois pour toutes il était admis que les Germains étaient le sel de la terre. La mythologie des races nouvelles, leur morale, leur philosophie, leur littérature, leur art, leurs institutions avaient des racines germaniques. Il était donc tout indiqué de se placer d’abord sur le sol tudesque pour en observer les premières apparitions, et d'en étudier seulement ensuite les transformations dans les pays voisins. L'imposant labeur fourni par les savants d'outre- Rhin, l'abondance de leur documentation, la rigueur de leur de dans le détail, le ton assuré de leurs conclusions ne tardèrent pas à entraîner sur leurs traces les érudits étrangers. Leur postulat, affirmé ou secret, devint un axiome qu'on ne discutait plus. Découvrait-on quelque part, en Irlande, en France, en Espagne, en Italie, une coutume, une légende, un thème lyrique ou épique, vite on lui trouvait des origines germaniques. Et lorsque, par hasard, certains phénomènes paraissaient, malgré tout, s'être produits bien plus tôt et bien plus complètement en France ou ailleurs qu’en Allemagne; on se tirait d'affaire en déclarant, comme Renan, que mainte idée germanique avait rencontré chez nous un terrain plus favorable pour germer et s'épanouir que dans sa patrie primitive, et c'était là un grand honneur pour la Gaule‘. Il n’y a pas un poème épique allemand du moyen âge, de provenance tudesque assurée, qui ne soit postérieur de beaucoup à nos chansons de geste, dont on sait pertinemment qu'elles furent très lues et

1. Il est à remarquer qu’à l’époque où Renan raisonnait ainsi (réponse à Strauss, /Indépend. belge, 20 sept. 1870) on savait depuis longtemps que le gothique et la scholastique entre autres étaient des créations purement . francaises qui ne s'étaient imposées que tard et difficilement aux Allemands. Mais le préjugé était tenace. Renan passant pour un connaisseur du moyen âge, on juge de ce que devaient dire les amateurs. Seul, ou à peu près, V. Duruy résista à cet engouement. « Le livre de Tacite, écrivait-il dans son Histoire des Romains (IE, 646), est l’évangile historique de nos voisins et ils en ont fait sortir quantité d’admirables choses pour l’honneur de leur race. Avec une imprudente générosité, nos savants les ont longtemps soutenus dans leurs prétentions à ne voir dans la civilisation/moderne d’autres facteurs que le Germanisme, das Germanentum, comme si le reste des nations étaient demeurées inactives et silencieuses devant la révélation nouvelle descendue du Sinaï germanique. » Et il ajoutait, exagérant à son tour dans le sens contraire : « La vérité est que, durant quatre siècles, cette race de proie fut le fléau du monde, et Grégoire de Tours répond à Tacite quand il montre les instincts malfaisants et grossiers de ces hommes sans respect pour la parole jurée, sans pitié pour le vaincu, sans foi envers la femme, l'enfant et le faible.»

D

INTRODUCTION. H très admirées au delà du Rhin. Quand il s’est agi de scruter les origines de l'épopée française, on a dressé une liste de toutes les concordances qu’elle offrait avec l'épopée germanique. Il semble qu'on eût dû en conclure — et c'est là ce qu'on fait de plus en plus aujourd’hui — que nos grands et beaux poèmes avaient exercé une action profonde sur les Nibelungen, Gudrun et les œuvres du cycle dit de Dietrich de Berne. Point, ces ressemblances ont servi à prouver que la chanson de geste française avait une provenance tudesque. Et, pour étayer ce singulier raisonnement, on invoquait le témoignage du Beowulf ou de l'Edda, ou encore celui du Walthari, dont la germanicité foncière vaut celle du Parzival de Wolfram d'Eschenbach ou du Tristan et Yseultde Gottfried de Strasbourg.

On reste stupéfait, quand on relit aujourd'hui les ouvrages des philologues et historiens allemands du xix° siècle, du manque de sens critique supérieur de ces hommes qui savaient si bien restituer des textes en collationnant des manuscrits, déterrer des sources, suivre les variations d'un suffixe obscur au cours de trois ou quatre siècles. Jacob Grimm a étayé toute sa Mythologie allemande sur des bases dont il n’a jamais songé à examiner la solidité. Les analogies frappantes de la plupart des récits eddiques avec les motifs les plus caractéristiques de l'épopée irlandaise ne l'ont point inquiété. Sans la moindre hésitation il a baptisé allemands les contes qu'il a recueillis _ dans son pays alors que, même de son temps, l'origine étrangère de certains d'entre eux était patente. De vagues et imprécises considérations rassuraient ce terrible chercheur sur les problèmes fondamentaux de sa science, et il réservait à des minuties ses formidables facultés de discrimination. _Lachmann, cet autre géant de la philologie germanique, a _ consacré toute sa vie à reconstituer les « éléments primitifs » _ de poèmes qui sont sortis entièrement prêts de l'atelier de _ quelques rhapsodes ou clercs du xur° siècle, lesquels utilisaient sciemment des modèles français. Mais, les Nibelungen étant _ l'Iliade de l'Allemagne, et l’Zliade, selon les idées d'alors, S'étant formée lentement d'un agrégat de chants populaires indépendants les uns des autres, il fallait que les choses se fussent passées pour le poème germanique comme pour le poème grec. On vous montrait à travers la brume des âges le

I

« peuple » allemand occupé à élaborer inconsciemment de magnifiques légendes. Et, dans ces légendes comme dans les contes, on percevait les échos affaiblis de la mythologie des ancêtres. Odin, Freya, Loki, et, plus loin encore derrière eux, le soleil, la lune, l'hiver, l'été, le feu et l’eau, revivaient dans les héros des couplets héroïques. De superficielles analogies, des rapports fortuits engendraient de fantastiques combinaisons. Et les volumes se succédaient, bourrés de notes et de citations, hérissés d’abscons termes scandinaves, « scientifiques » et « critiques » dans tout leur rébarbatif appareil. Des générations de maîtres et d'étudiants ont pâli sur ces doctes rêveries. Aujourd'hui encore on en parle gravement dans les écoles allemandes, cependant que les officines des érudits sont déjà visitées par le doute. Tout ce travail, il est vrai, n'a peut-être pas été vain. L'image rayonnante de l'Allemagne que les philologues et les historiens d’outre-Rhin ont présentée à leurs compatriotes, a guidé ceux-ci dans la voie du relèvement. Il n’a pas été indifférent que les Allemands se soient crus, vers 1773, les inventeurs du style gothique. L’orgueil qu'ils tiraient de cet exploit leur a servi à rejeter le joug littéraire et artistique de la France’. Mais la « science »? Ne serait-elle, en dernière analyse, que l'expression pédantesque des aspirations et des besoins de chaque époque? Déterminée par des circonstances extérieures, n’aurait-elle d'autre but que de favoriser l’éclosion d'événements nécessaires? Ou encore faudrait-il voir en elle, avec tout ‘son cortège de fiches, sa « méthode », son « objectivité », une simple courtisane des forts? Il y a deux ou trois cents ans les humanistes, à grand renfort de citations, démontraient que les Germains n'avaient fait qu'anéantir la plus belle des civilisations qui ait jamais existé pour replonger le monde dans la barbarie la plus grossière. On eût traité de fou quiconque eût pensé autrement. À ce moment-là, l’Allemagne était divisée, ruinée, intellectuellement stérile. À Paris, à Madrid, à Florence, on regardait le Teuton comme le contrefacteur maladroit de tout ce que les nations policées produisaient de remarquable. Mais voici que, vers le milieu du xvir° siècle, ces « Goths » si méprisés se mettent à créer une littérature, une philosophie, une « science » de premier ordre. Un roi 1 vénie, Frédéric Il, apparaît parmi eux. Il leur confère la gloire des armes. Peu à peu ce malheureux peuple

1. Nous y reviendrons plus loin à propos du Sturm und Drang.

INTRODUCTION. | î s'unit, s'organise, se fait craindre et écouter. Une époque vient où il est le maître de l'Europe. Désormais les livres proclament que c’est lui qui a fondé la civilisation moderne. L'Allemagne est la mère vénérable des nations. Les savants, aussi empressés que les poètes, retrouvent partout dans le passé les traces bienfaisantes de son activité, et malheur à.qui ne partage point leur avis! À Paris, à Madrid, à Florence, on attend, pour se prononcer sur n'importe quelle question, d’avoir lu le « dernier ouyrage » publié à Cottbus ou à Langensalza. Et, de même qu'elles avaient autrefois marché en rangs serrés contre l'Allemagne, les fiches, références, notes et variantes se laissent maintenant enrégimenter par elle ou pour elle.

Il faut se défier de ces « vérités » que les savants patentés d'une époque proclament à l'unisson, en foudroyaut les gens « mal renseignés » ou « mal outillés » qui osent les contredire. La « science » sous toutes ses formes obéit aux suggestions obscures des temps qu'elle traverse. Les Schlegel, les Grimm, les Lachmann se trompaient aussi complètement que les . contemporains de Laurent le Magnifique ou de Louis XIV dans leurs appréciations sur le rôle civilisateur de l'Allemagne. Ce rôle, pour quiconque se contente d'examiner froidement les faits, est bien tel que nous l'avons défini plus haut. Dans l’histoire de l’Europe le Germain n’a jamais été un novateur. Bien au contraire, il n’est intervenu dans l’évolution des nations voisines que comme un élément modérateur. Les Allemands sont les «conservateurs » de l'humanité si les Français en sont les « révolutionnaires ». Mais qui dit conservatisme ou régression ne dit pas forcément attachement ou retour à un état inférieur. [] arrive un moment dans la vie des peuples où la marche trop rapide de la civilisation produit une sorte d'usure des forces profondes de vie qui est un signe avant-coureur de la dissolution finale. Autant que nous pouvons en juger, la mission des Germains a consisté, à deux reprises, à rajeunir les peuples vieillis prématurément du sud et de l'ouest, à leur infuser une sève nouvelle, à les ramener à l’ « instinctivité » robuste. C'est on ne peut plus évident pour la période des Invasions. Les mots dont les Barbares ont enrichi alors le vocabu- _laire gallo-romain se rapportent à la guerre, à la chasse, à la vie de famille; ils nous font assister au réveil de sensations visuelles, auditives, d'émotions simples, de besoins, que nos ancêtres ne connaissaient plus.

À la fin du xvinr° siècle, au moment où la société française etromane en général se mourait d'un excès de rationalisme, les Allemands et les Anglais ont rouvert en elle, par l'influence de leurs mœurs et de leurs écrits, les sources que l’on croyait desséchées de la sensibilité et de l'imagination. Et, de peur que la postérité ne s'y trompe, deux contemporains de génie, placés l’un et l’autre au début de ces grandes périodes germaniques de l’histoire, Tacite et Mme de Staël, nous ont éloquemment exprimé ce que les nations fatiguées du midi attendaient de ces hommes du nord plus lents à se mouvoir, demeurés par conséquent plus près de l « instinctivité », ou, si l'on veut, de la « nature ». Mais il faudrait se garder de faire sortir par des artifices d'érudition les Germaius de la destinée qui fut la leur. Novateurs ils ne l'ont été que rarement, et c'est bien plus par la plénitude de leur vie intérieure que par les initiatives de leur intelligence / qu'ils ont enrichi la civilisation. De germes positifs de progrès | ils en ont fort peu déposé dans les sillons de l’histoire univer-| selle. Toutes ces institutions que les savants allemands du xix° siècle qualifiaient de spécifiquement germaniques, et dont ils dégageaient la civilisation du moyen âge, sont des institutions qui se rencontrent chez la plupart des peuples, à un certain degré de leur développement, que les Celtes ont possédées, par exemple, aussi bien que les Germains et avant eux, qu'ils leur ont probablement même révélées. Aussi la civilisation tout entière du moyen âge, y compris la féodalité, s’est-elle constituée en France d’abord, ensuite en Allemagne où elle a été transmise par des agents français. De même, l’action exercée incontestablement par l'Allemagne sur la France au xix° siècle n’a pas empêché cette dernière de conserver par la suite toute son avance sur sa voisine de l’est, et de la guider, comme précédemment, dans les voies de la civilisation ‘. Car la France a toujours été dans le monde — le sentiment spontané des peuples le proclame encore avec

1. Les idées elles-mêmes qui ont amené la renaissance morale et intellectuelle de l’Allemagne à la fin du xvrmi° siècle ont été — nous le verrons — formulées en France plus tôt que dans ce pays, où elles ont cependant trouvé plus de faveur que chez nous parce qu’elles y rendaient conscients des besoins plus impérieux. C’est la force avec laquelle l'Allemagne s’est portée du côté de ces idées qui leur a permis de révolutionner la société européenne. « [Il est incontestable, écrivait Ranke, que depuis longtemps toute fermentation générale des esprits a commencé principalement sur le sol de la France. » Les recherches effectuées depuis son époque ont donné à celte phrase une portée qu’il ne soupçonnait pas. j

(l

INTRODUCTION. 9 beaucoup de raison — l'initiatrice par excellence de l’évolution. « Parmi les peuples nouveaux, disait le grand Ranke, aucun n a exercé sur les autres une action plus variée et plus durable que le peuple français. » Vis-à-vis des races germaniques, et tout particulièrement de l'Allemagne, elle a constamment rempli les fonctions de tutrice ou de guide. C’est les yeux fixés - sur elle que les nations du centre et du nord de l'Europe ont _ progressé, et l'appui désintéressé qu'elle leur a prêté est inappréciable. Dans l’histoire de l'Angleterre, des Pays-Bas, des États scandinaves, de l'Allemagne, de la Suisse, de l'Autriche, l'image rayonnante de la France se dresse à l'entrée de toutes les périodes de fine culture, d'idéalisme, d'humanité. C'est sa langue qui a servi de véhicule aux idées supérieures, ce sont ses œuvres littéraires que l’on a d’abord traduites et imitées, ce sont ses arts que l’on a empruntés, et cela dès l’aurore du moyen âge. Que dis-je, la première « civilisation » que l’on observe dans toutes ces régions y a été importée, bien avant l'ère chrétienne, par les Celtes. Mais il n’est aucun peuple qui doive autant au génie cello-français que l'Allemagne. Sa « Kultur » presque tout entière, des origines jusqu’à nos jours, est un présent de notre peuple. Déjà les rudiments de civilisation que Tacite découvre chez les farouches Germains, sont en grande partie un effet de leur contact prolongé avec les Celtes. Au v° et au vi° siècle avant Jésus-Christ se place la première apogée de l'influence de notre race sur la race germanique.

Vers le 1°" et le ° siècle après Jésus-Christ on en rencontre une autre. Les Gallo-Romains introduisent alors au delà du Rhin toutes sortes de progrès, d'origine italienne 1l est vrai, mais déjà pleinement assimilés par eux, et, en quelque sorte, celtisés. La masse considérable de mots latins qui a pénétré dans le vocabulaire allemand, et qui s'applique à l’art de bâtir, à l’agriculture, aux métiers les plus divers, à l'administration, conserve le souvenir de cette influence. Au vrr' et au vu siècle les Gallo-Francs, à leur tour, christianisent et organisent l'Allemagne; ils y déversent une immense quantité de progrès de toute nature. Une nouvelle couche de termes latins — le latin est encore la langue des classes cultivées — témoigne de l'importance de cette troisième apogée. Derechef, au xr° et au xu° siècle, la civilisation française envahit victorieusement les contrées germaniques. Cette fois 1l s’agit d’une conquête absolue. L'organisation sociale, les mœurs, les idées et les sentiments, la poésie, l’art, sont, en Allemagne, un simple décalque de ce que l’on peut observer chez nous. La féodalité, la chevalerie, la croisade, la morale courtoise, les distractions militaires et mondaines, l'épopée, le lyrisme, le style monumental, la sculpture, l’orfèvrerie, la peinture : tout est, au delà du Rhin, de provenance et d'inspiration française. Au xvir° et au xviu° siècle%e même spectacle se reproduit. C’est l’époque où l'Allemagne pense, vit et écrit sur le modèle de notre brillante société aristocratique de Versailles. Tels sont les sommets de ce qu'on pourrait appeler la courbe de l'influence française en Allemagne. Tous les cinq cents ans environ notre civilisation a possédé, on peut le dire, entièrement, et refondu la civilisation germanique. Mais, entre ces points culminants, son action féconde ne s’est pas interrompue, bien loin de là. Seulement elle est moins dominatrice, moins apparente. À toutes les époques, c'est de chez nous principalement que viennent à l'Allemagne les idées nouvelles, les initiatives importantes. Il est absolument impossible de rien comprendre à l’évolution de sa civilisation s1 l’on n’a sans cesse les regards tournés vers la nôtre. Les raisons profondes de son évolution, c'est à l’étude de ses relations diverses avec la France qu'il faut les demander. C'est là un phénomène singulier qui a déjà attiré l'attention des historiens, et pour lequel on a proposé en général des explications tirées de l’ordre géographique. À notre avis, cependant, l'habitat des deux peuples, c'est-à-dire leur proximité plus ou moins grande des centres primitifs de la civilisation, ne rend pas compte à lui seul de l'attitude surtout passive et réceptive de l’un, active et communicative de l’autre. La cause véritable de cette divergence doit être cherchée en dernière analyse dans leur organisation morale, qui est on ne peut plus dissemblable. La suite de cet exposé, en convaincra, nous l’espérons, le lecteur.

à on #

Chapitre I

Les Celtes ne sont pasles seuls ancêtres des Français, mais, à l’époque où César conquit notre pays, la Gaule n’en était pas moins habitée en grande majorité par des tribus de race celtique, et les invasions postérieures n’ont altéré que dans une très faible mesure la composition ethnique du peuple établi entre le Rhin, la Manche, l'Océan, les Pyrénées, la Méditerranée et les Alpes !. Aujourd'hui encore, du nord au sud, de l’est à l’ouest de ce vaste pays, le type de nos paysans rappelle assez fidèlement la description que tous les historiens de l'antiquité se sont accordés à donner du Gaulois?. Quant aux dispositions morales manifestées par les Français à travers les âges, il faudrait beaucoup de mauvaise volonté pour ne pas les reconnaître déjà dans le magistral portrait que l’auteur des Commen-

1. On trouvera dans l’Introduction du tome I de nos Origines de l'influence française en Allemagne, indication complète des travaux que nous avons utilisés pour ce chapitre et le suivant. Les plus importants sont mentionnés dans notre Appendice bibliographique. Les références qui figurent ici se rapportent à des ouvrages tout nouveaux ou justifient des dét re complémentaires.

21 La désignation de « Latins » appliquée aux Français n’a de sens qu’au point de vue linguistique. Par la race et le tempérament, les Français ne sont pas plus des Latins que les Arabes et Kabyles d'Algérie ne seront des Francais le jour où ils auront adopté notre langue. Dans l'image que les écrivains grecs et romains ont laissée des Celtes, il faut faire Ta part de imagination. Petits et bruns, les hommes du sud ont été frappés surtout

. chez nos ancêtres par la hauteur de la taille et les tons clairs des cheveux et de la moustache. C’est ainsi que les Annamites ont pu voir dans les Français des « diables rouges », bien que tous les Français ne soient pas roux.

taires a tracé, d'un burin peut-être un peu maussade, des Celtes contre lesquels il a guerroyé pendant dix années consécutives. Dans l'alliage que nous dénommons français, le métal gaulois entre pour la plus grosse part. De même, si les Allemands ont absorbé, au cours des siècles, beaucoup de Slaves à l’est et un grand nombre de Celto-romans à l’ouest et au sud, il est indiscutable qu'ils sont essentiellement les fils de ces Germains que Rome a observés sur ses frontières septentrionales et essayé vainement d’'assimiler, de Marius à Théodose.

Avec l'installation des Celtes et des Germains s'ébauche déjà la physionomie des deux nationalités dont nous allons avoir à nous occuper, et nous serions d'autant plus inexcusables de laisser de côté ces prédécesseurs directs des Français et des Allemands que leurs rapports nous sont aujourd’hui assez bien connus et qu'ils offrent déjà tous les caractères essentiels de ce que seront par la suite les rapports de leurs descendants. Le labeur des celtisants et des germanistes de la seconde moitié du xix° siècle a jeté, en effet, de précieuses clartés sur tout un ensemble de faits qui n'avaient été étudiés, jusque-là, qu'avec des moyens insuffisants et sans méthode. C’est ainsi qu'on nous a appris que la Gaule ne devait pas être considérée comme la patrie primitive des Celtes. Venus de l’est, d’une région encore mal déterminée, on les rencontre d’abord dans le milieu de l'Europe. Leur fortune, qui semble avoir commencé sept ou huit cents ans avant Jésus-Christ, atteignit son point culminant au v° et au 1v° siècle. À ce moment-là l'empire des Celtes, qui avait pour centre la vallée supérieure du Danube,.s’étendait sur les Iles Britanniques, la Gaule, la plus grande partie de l'Allemagne, la Pologne, l’Autriche-Hongrie, la Roumanie, le nord de la Péninsule des Balkans, de l'Italie et de l'Espagne. Vers l’an 400 ils auraient obéi à un roi puissant nommé Ambigatus ou Ambigatos, que Tite-Live connaissait encore. Aucun peuple de notre continent n'était capable de se mesurer avec eux. Nuln'ignore qu'ils prirent etsaccagèrent Rome en 390, et ne se laissèrent point éblouir par le prestige d'Alexandre lui-même. On admet généralement que les Germains, dont on doit chercher la patrie européenne primitive surles bords dela Baltique, vers l'embouchure de la Vistule, et qui se sont ensuite répandus peu à peu, de là, dans les vastes plaines de l'Allemagne du nord, en remontant le cours des fleuves, ont été, pendant un siècle au moins, soumis à la domination des Celtes. Sans doute

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