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Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire (part 2 of 3)

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Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire (part 2 of 3)

À la fin, malgré les efforts de Hardenberg, qui montrait plus de fermeté et de suite dans les idées, il laissa entendre qu'il se jugeait condamné à l'alliance française[338]. Les réponses de la Russie, disait-il, n'étaient que relativement réconfortantes: cette puissance s'engageait à couvrir une moitié à peine de la monarchie. Ses troupes marcheraient sans doute sur la Vistule: marcheraient-elles avec l'activité désirable? Alexandre s'était laissé forcer la main: ne saisirait-il pas la première occasion pour se replacer sur le terrain strictement défensif qu'il avait quitté à son corps défendant? Frédéric-Guillaume faisait valoir toutes ces considérations, qui étaient assurément d'un grand poids: au fond, peut-être eût-il été fâché que les Russes se fussent montrés par trop rassurants et eussent enlevé ainsi toute excuse à sa timidité. À cet instant critique, c'est surtout dans un vice irrémédiable de son caractère qu'il faut chercher son principal mobile. Un penchant naturel porte les esprits faibles et irrésolus, en temps de crise, à préférer le parti qui leur offre un peu de sécurité immédiate: ils s'estiment heureux d'obtenir un sursis au péril, un répit dans l'angoisse, et ne regardent pas plus loin; ils se cherchent un lendemain plutôt qu'un avenir. L'alliance de Napoléon offrait au Roi cet avantage éphémère, car il était évident que l'Empereur, après avoir reçu la soumission de la Prusse, la laisserait vivre ou au moins végéter quelque temps: Frédéric-Guillaume verrait s'ouvrir devant lui une période de tranquillité relative. Par ce motif, à l'instant où les plus audacieux d'entre ses généraux et ses ministres, nantis des engagements russes, se flattaient de l'amener au but de leurs efforts, il leur glissait des mains; hissé péniblement par eux jusqu'à un parti d'énergie et de vigueur, il ne parvenait plus à s'y tenir, retombait au plus bas de la faiblesse et se laissait choir dans l'alliance française. Le parti de l'action avait à peu près gagné sa cause à Pétersbourg: il la reperdait à Berlin.

[Note 338: Id., 413-414.]

Ce parti ne se tint pas pour battu et se rattacha à un dernier espoir. En expliquant les raisons qui le faisaient incliner vers la France, le Roi avait formulé une réserve; reprenant un de ses thèmes favoris, il laissait entendre que tout changerait de face à ses yeux si l'Autriche, à l'exemple du Tsar, consentait à le protéger contre une attaque, à le soutenir sur sa gauche, et mettait un second étai à sa monarchie branlante. Hardenberg, qui se croyait des raisons pour ne point désespérer de l'Autriche, le prit au mot: il proposa d'adresser à Vienne un suprême appel, et le résultat de fiévreuses controverses fut en somme l'adoption d'un parti qui laissait tout en suspens, ne préjugeait rien et retardait encore la décision finale. Les conférences avec Saint-Marsan furent reprises le 6 novembre. Afin de pouvoir conclure avec la France, si le besoin s'en faisait absolument sentir, on entama une discussion plus sérieuse. En même temps, Scharnhorst dut se remettre en route et filer par la Silésie vers la frontière autrichienne. Voyageant avec plus de mystère encore que durant sa course précédente, évitant de s'acheminer directement à son but, déjouant l'espionnage français par des détours et des crochets, s'affublant d'un faux nom, se travestissant, se grimant de son mieux, il se glisserait subrepticement jusqu'à Vienne: là, il dévoilerait franchement aux Autrichiens l'embarras de la Prusse et l'horreur de sa position, confierait à leur discrétion les offres russes, dont il ferait sentir à la fois la valeur et l'insuffisance, et supplierait l'empereur François de consentir à un pacte de défense mutuelle entre les deux cours germaniques. La solution n'était plus à Pétersbourg, elle était à Vienne: c'est là que le chevalier errant de la bonne cause l'irait chercher[339].

[Note 339: LEHMANN, 429-435. DUNCKER, 418-423.]

Frédéric-Guillaume s'était prêté à cette démarche par acquit de conscience, afin de prouver qu'il n'avait négligé aucun moyen de se soustraire à l'odieuse alliance. Au fond de l'âme, il n'attendait plus rien de l'Autriche ni de personne. Son noir pessimisme voyait plus clair que l'ardeur et l'exaltation de ses entours: il avait trop expérimenté à ses dépens l'égoïsme des cabinets pour croire que la Prusse, dans sa profonde détresse, recueillerait autre chose à Vienne que de vaines condoléances: d'une façon générale, les cruautés du sort l'avaient déshabitué de croire au bonheur: en tout ce qu'il entreprenait, il se jugeait poursuivi par un destin contraire et présageait l'issue la moins favorable.

Si sombres que fussent ses prévisions, elles n'allaient pas jusqu'à lui faire discerner le péril suspendu depuis quelques jours sur sa tête, le plus grand, le plus terrible qui eût jamais menacé sa couronne et sa dynastie. Napoléon, ayant acquis de plus en plus la preuve que la Prusse le trompait et continuait ses préparatifs militaires, venait enfin de perdre patience: il s'occupait à réaliser ses menaces.

Les premiers rapports de M. Lefebvre ne l'avaient nullement satisfait. Arrivé à Colberg, l'inspecteur français avait remarqué chez les autorités une tendance évidente à se cacher de lui; malgré de savantes précautions, il avait aperçu des ouvriers au travail, des soldats en grand nombre, un entassement d'hommes et de matériel, des redoutes continuant à pousser du sol autour de l'enceinte[340]. Nos agents du littoral signalaient un effort ininterrompu pour approvisionner et armer les places. L'un d'eux dénonçait le passage de pesants chariots, traînés à neuf chevaux; ces véhicules, allant vers Colberg, portaient chacun une caisse énorme, soi-disant remplie de marchandises, et ces caisses--on en avait acquis la preuve--contenaient chacune un canon, soigneusement emballé et rendu invisible sous son enveloppe de bois[341]: ainsi, tout regard jeté sur la Prusse la surprenait en flagrant délit de fourberie. De plus, l'empereur Napoléon, qui avait appris la suspension des pourparlers avec Saint-Marsan et ignorait encore leur reprise, avait reçu de ces lenteurs une impression parfaitement justifiée d'irritation et de méfiance. Pour achever de l'exaspérer, la nouvelle d'un important succès des Russes sur le Danube, en avant de Rouchtchouk, lui arrivait au même moment: sa colère éclatait en exclamations furibondes contre ces «chiens, ces gredins de Turcs[342]», qui s'étaient laissé battre; mais elle tendait à se détourner contre la Prusse, sous l'empire d'un raisonnement prévoyant. Croyant les Turcs plus battus encore et plus découragés qu'ils ne l'étaient, jugeant impossible d'empêcher désormais leur paix avec le Tsar, il craignait que les Russes, débarrassés de la diversion orientale, ne s'enhardissent à se jeter en Allemagne et à commencer la guerre en soulevant la Prusse, qui leur tendait frauduleusement la main. Pour leur enlever ce point d'appui, il songeait à le supprimer radicalement, à en finir avec la Prusse, puisqu'elle voulait absolument se perdre: «Je vois, disait-il, tant de mauvaise foi et d'incertitude dans ce cabinet que je crois qu'il sera impossible d'empêcher sa ruine[343].» Et, sans s'arrêter encore à une détermination ferme, il se mettait en mesure de frapper. Comme la Prusse, mieux armée que deux mois auparavant, opposerait peut-être une résistance un peu plus sérieuse, il ne voulait plus abandonner l'entreprise aux libres inspirations de Davout: le 14 novembre, revenu de son voyage, il invitait le maréchal à préparer d'avance et à lui soumettre un projet d'opérations dont le but serait d'envahir brusquement la Prusse et de tout enlever, roi, cour, gouvernement, administration, armée, en un seul coup de filet[344].

[Note 340: «À peine nous venions de rentrer dans les dunes,--écrit Lefebvre le 27 octobre,--que nous nous trouvâmes au milieu d'une espèce de forêt de bois coupé: des ouvriers travaillaient à faire des fascines: ils étaient en assez grand nombre. Le général Tauenzien (gouverneur de la place) me parut extrêmement embarrassé de cette découverte. Nous poussâmes plus loin et nous découvrîmes bientôt d'autres travailleurs occupés, en assez grand nombre, à former une chaussée qui doit aboutir d'un côté à la grande route de Colberg, et de l'autre au fort dont j'ai parlé plus haut... Elle est visiblement destinée au service de cette redoute... M. le comte de Tauenzien, qui, si j'en ai bien jugé, ne s'attendait pas à cette découverte, en demeura fort embarrassé. Il dit quelques mots pour justifier la construction de cet ouvrage; les expressions ne vinrent pas: il paraissait être à la torture. Nous traversâmes d'un bout à l'autre cette chaussée fort silencieusement, et nous rentrâmes à la nuit tombante. J'avais vu tous les travaux extérieurs, non en détail, car je dois observer que nous n'approchions qu'à une certaine distance des redoutes. Lorsque les objets commençaient à être trop visibles et distincts, l'ordre était bien vite donné au cocher de rebrousser chemin.» Archives des affaires étrangères, Prusse, 249.]

[Note 341: Rapport du consul de Stettin, 28 octobre. Archives des affaires étrangères, volume cité. Cf. Corresp., 18241.]

[Note 342: Rapport de Tchernitchef, 18 décembre, volume cité, p. 266. Napoléon écrivait à Davout: «Les Russes ont eu de grands succès sur les Turcs, qui se sont comportés comme des bêtes brutes. Je vois la paix sur le point de se conclure.» Corresp., 18259.]

[Note 343: Corresp., 18259.]

[Note 344: Id.]

Le maréchal ne connaissait que sa consigne. Celle-ci étant actuellement d'aviser aux moyens de détruire un État, cette Prusse qu'il sentait menteuse, perfide et toujours prête à profiter du moindre insuccès de nos armes pour nous sauter à la gorge, il appliqua à la tâche prescrite toutes les forces d'un esprit familiarisé de longue date avec les violences et les ruses de la guerre. Aucun scrupule ne l'arrêta dans la poursuite du but proposé à son dévouement et à son patriotisme, et ce doit être pour nous un sujet d'affliction que l'atrocité des moyens à employer n'ait point révolté et fait hésiter sa grande âme. Il conçut, élabora minutieusement et adressa à l'Empereur, le 25 novembre, tout un plan pour la surprise et l'anéantissement de la Prusse: ce plan était effroyable.

Au jour fixé, la division Friant avec les chasseurs à cheval de Bordesoulle, la division Gudin entraînant à sa suite deux divisions de cuirassiers et plusieurs corps de réserve, les divisions Morand et Compans avec leurs annexes, entameraient circulairement le territoire prussien: la première, descendant du Mecklenbourg où elle était cantonnée, se jetterait sur Stettin et la ligne de l'Oder; la seconde déboucherait de Magdebourg, cernerait Spandau et ferait main basse sur Berlin; les deux autres agiraient dans l'espace intermédiaire, des détachements westphaliens coopérant à tous ces mouvements. Afin de ne point donner tout de suite trop d'alarme, on ferait dire à Berlin que les Russes avaient envahi la Pologne, et qu'en conséquence les troupes françaises empruntaient le sol prussien pour marcher contre eux. «On chargerait même un officier intelligent de donner verbalement ces assurances, et, pour mieux y faire croire, cet officier serait trompé lui-même[345].»

[Note 345: Le projet de Davout, dont nous donnons de larges extraits, figure aux archives nationales, AF, IV, 1656.]

Le maréchal arriverait alors de sa personne à Stettin, avec une partie de sa 5e division, celle de Desaix, et présiderait à l'oeuvre de destruction. «On empêcherait les Prussiens de se rallier. On désarmerait toutes les troupes, les détachements isolés, et on arrêterait les convois. Des ordres sévères seraient donnés aux autorités pour empêcher les congés (les hommes en congé), les recrues et les travailleurs de rejoindre.» En même temps, le jour même ou le lendemain de notre entrée, Poniatowski partirait de Thorn avec tous ses régiments, s'élèverait le long de la basse Vistule et viendrait s'y joindre à la division Grandjean sortie de Dantzick, de manière à fermer le cercle, à empêcher toute fuite, à intercepter toute communication entre le centre de la monarchie, pris et écrasé dans l'étau, et les provinces orientales.

Jusqu'au moment de l'exécution, le plus grand secret serait observé: «Il ne serait confié qu'à la dernière extrémité, poursuit le maréchal, et à ceux qui doivent le connaître. Je prendrais la précaution de tromper même les divisions Friant, Morand, Gudin, Compans, etc., sur le but de la marche. Ce ne serait que le jour où tout concourrait au plan pour désorganiser l'armée prussienne, que les troupes connaîtraient le véritable objet... Les Saxons ne recevraient l'ordre de se mettre en mouvement pour se porter sur Glogau que le jour à peu près où nous arriverions sur l'Oder. Jusque-là, tout serait dans le plus grand calme, et ce calme contribuera beaucoup à faire prendre le change aux Prussiens. Je proposerais de prendre deux ou trois régiments de cavalerie saxonne, un ou deux régiments d'infanterie et une ou deux batteries d'artillerie légère de cette nation pour garder les routes de Berlin en Saxe, et arrêter tout ce qui voudrait se sauver par là, même les individus, dont on saisirait les papiers avec le plus grand soin. On s'emparera de beaucoup de boute-feux, et on saisira des papiers qui donneront de bons renseignements sur leurs projets. Cette troupe se mettrait le plus tôt possible en communication avec la colonne du général Gudin et agirait suivant les circonstances, s'emparerait de Crossen, etc.

«Je dois poser l'hypothèse où le Roi pourrait être surpris dans Berlin: sa prise serait si importante que je suppose qu'il ne faudrait pas la manquer.

«Je demanderai aussi l'intention de Votre Majesté sur tous les ministres étrangers qui seraient à Berlin: la présence de ces gens-là y est toujours très nuisible.

«Je propose d'arrêter tous les courriers étrangers venant de ou allant à Pétersbourg et de saisir leurs dépêches, en y mettant toutes les convenances possibles.

«Par ce projet, Sire, j'évite de mettre qui que ce soit dans la confidence; ainsi le prince Poniatowski lui-même n'y serait qu'en recevant des ordres. Ce n'est pas que je me méfie de lui; je le regarde comme un homme d'honneur et dévoué à Votre Majesté, mais une lettre peut traîner, et il y a dans ce pays-là des femmes bien adroites.

«On peut espérer que le résultat sera une désorganisation parfaite, et que personne en Prusse ne saura ce qu'il a à faire ni l'état des choses, puisque les courriers seront presque tous interceptés.»

Au besoin, pour éviter de la part des garnisons toute velléité de résistance, on fabriquerait avec beaucoup de soin un faux traité, portant que le Roi, décidé à faire étroitement cause commune avec la France, consentait à nous livrer momentanément les places de sa monarchie, les ouvrages, les points fortifiés. Sur la présentation de cette pièce, toutes les portes s'ouvriraient devant nous, toutes les ressources nous seraient livrées. On ferait croire aux troupes prussiennes qu'elles allaient être conduites en Silésie et là restituées à leur maître; ce ne serait qu'après s'être remises entre nos mains qu'elles connaîtraient leur sort et se sentiraient prisonnières.

«Je sais bien, ajoute le maréchal, qu'aucun mot de ce projet n'a le cachet de la bonne foi; mais on ne ferait qu'user de représailles envers le gouvernement prussien. C'est par ce motif que je le propose, et parce qu'il remplirait les intentions de Votre Majesté, de rendre, le plus possible, l'initiative profitable. Il peut se faire que Votre Majesté rejette la plus grande partie des idées comprises dans ce projet, surtout celles relatives à un faux traité; mais cela peut se modifier. Ce qui m'a fait naître cette idée, c'est une ruse de cette nature que les Prussiens ont employée à Mayence: ils ont fabriqué un ordre du général Custine au commandant de la place de se rendre et de capituler aux meilleurs conditions, n'ayant plus de secours à attendre. Je sens que la représaille est un peu forte, mais on peut la modifier dans l'exécution.»

IV

Par bonheur pour sa gloire, Napoléon écarta ce projet. Peu de jours après avoir demandé à Davout de lui communiquer ses idées, il avait appris que le cabinet de Berlin rouvrait les conférences et paraissait accepter en principe nos conditions; c'était une meilleure note à son actif. M. Lefebvre, continuant sa tournée, visitant Pillau et Gnudentz après Colberg, constatait un ralentissement des travaux, moins d'ardeur à rassembler et à exercer des hommes; il avait même cru remarquer un affaissement de l'opinion, une disposition des esprits à ne plus s'insurger contre l'inévitable et à admettre l'idée d'un abandon total à la France[346]. Pour la première fois, Napoléon trouvait--c'était son expression même au prince de Schwartzenberg--que la Prusse «semblait vouloir se bien conduire[347]», et il écrivait à son frère Jérôme «qu'en cas de guerre elle marcherait sans doute avec nous[348]». Il se résolut donc encore une fois à ne rien brusquer en Allemagne, à épargner la Prusse, sans cesser d'avoir l'oeil sur elle; toujours prêt à l'accabler au moindre mouvement suspect, il reprit ses efforts pour se l'attirer pacifiquement et fit franchir un deuxième pas à la négociation d'alliance.

[Note 346: Rapport d'ensemble de Lefebvre, daté de Breslau le 24 novembre 1811. Archives des affaires étrangères, Prusse, 248.]

[Note 347: DUNCKER, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.]

[Note 348: Corresp., 18341.]

Le 15 décembre, dans une nouvelle série d'instructions à Saint-Marsan, le duc de Bassano précisait mieux les conditions de l'entente et la forme à leur donner. Comme l'Empereur affectait toujours de se considérer en état d'alliance avec Alexandre et se piquait de ne point déroger ostensiblement au pacte de Tilsit, les arrangements avec la Prusse seraient en apparence dirigés contre l'Angleterre. Un traité spécifierait mieux les devoirs respectifs des deux parties dans la guerre maritime: cet accord public en dissimulerait un autre, conclu secrètement, un traité d'alliance éventuelle contre les puissances limitrophes de la France et de la Prusse: enfin, ce second acte en recouvrirait un troisième, plus mystérieux encore, celui qui réglerait la coopération prussienne contre la Russie.

À cet égard, Napoléon admettait certains adoucissements: le contingent auxiliaire, au lieu d'être dispersé dans les rangs de la Grande Armée, conserverait autant que possible son individualité: une très faible garnison prussienne serait tolérée à Potsdam, où le Roi pourrait maintenir sa résidence. Saint-Marsan devait traiter avec les ministres prussiens sur ces bases, écouter leurs objections, leur céder au besoin sur quelques points de détail, et peu à peu, sans y mettre trop de précipitation, établir avec eux le texte des différents actes qui seraient soumis ensuite à l'approbation de l'Empereur. Dès à présent, l'Empereur appela Krusemarck aux Tuileries et lui tint un langage solennel, définitif, où il dévoilait les deux faces de sa pensée, son désir sincère de s'entendre avec la Prusse et sa résolution de la frapper sans pitié, s'il ne pouvait obtenir d'elle un dévouement absolu et une obéissance ponctuelle. Jamais, dit-il avec force, il n'avait songé par principe à détruire cet État, à détrôner la dynastie: «J'aime mieux voir le Roi à Berlin que d'y voir mon propre frère[349].» Les conditions transmises de sa part étaient l'expression réelle de ses voeux, mais il ne tolérerait, une fois que la Prusse se serait engagée à lui, aucune arrière-pensée, aucune défaillance, aucune infraction aux devoirs contractés. Il n'est pas de ces alliés que l'on quitte et que l'on reprend, suivant les oscillations de la fortune, et le Roi s'abuserait dangereusement s'il croyait pouvoir prendre pour modèle Frédéric II, passant et repassant d'un camp dans l'autre pendant la guerre de la Succession d'Autriche: malheur à la Prusse si elle retombait dans un jeu misérable et louche, dans ces errements funestes qui perdent les royaumes!

[Note 349: DUNCKER, 425, d'après le rapport de Krusemarck.]

Tandis que ce suprême avertissement retentissait à Berlin, où Saint-Marsan poussait les négociations, la mission de Scharnhorst à Vienne traînait sans aboutir. Metternich avait d'abord opposé quelques objections au choix de cet émissaire: Scharnhorst passait pour affilié aux sectes révolutionnaires qui dissimulaient sous le voile du patriotisme leurs tendances subversives: la pruderie autrichienne s'effarouchait de ce contact. Sharnhorst étant tombé à Vienne sur ces entrefaites, il ne dut qu'au crédit des agents britanniques de pouvoir aborder le ministre des affaires étrangères. Metternich, ayant tant fait que de le recevoir, l'accueillit bien au début et crut devoir lui fournir quelque sujet d'espérance; il avait ses raisons--on verra lesquelles--pour ne pas décourager trop tôt la Prusse et pour la tenir en suspens. Il promit d'étudier la question, amusa Scharnhorst pendant quelques semaines par de doucereuses paroles. Puis, les communications du gouvernement autrichien se ralentirent, s'espacèrent, et la dernière, portant la date du 26 décembre, fut une fin de non-recevoir qui rendit le Prussien «inexprimablement malheureux»: Sa Majesté Impériale s'excusait sur le délabrement de ses finances et ses embarras intérieurs de ne pouvoir se compromettre en aucune façon au profit de la Prusse[350].

[Note 350: DUNCKER, 427. Cf. LEHMANN, II, 434.]

La correspondance que Scharnhorst entretenait avec son gouvernement en termes convenus avait déjà fait prévoir à Berlin cette suprême déception. L'événement donnait raison au Roi contre son ministre, et Hardenberg ne se trouvait plus d'argument contre l'alliance française. Néanmoins, si grande était l'horreur des Prussiens de s'enrôler sous le drapeau détesté et de combattre pour l'oppresseur que le premier mois de 1812 s'écoula presque entièrement sans qu'ils se fussent résignés à franchir le pas. Hardenberg continuait à regarder du côté de Vienne, attendant, sollicitant un signe qui lui dirait d'espérer: il ralentissait, interrompait les conférences avec Saint-Marsan, et en même temps, craignant de lasser la patience de notre ministre, il lui écrivait des lettres tremblantes, pour l'assurer que ces retards ne tenaient à aucune mauvaise volonté.

Enfin, après le retour de Scharnhorst, quand l'insensibilité de l'Autriche se fut clairement démontrée, quand il fut de toute évidence que l'on avait en vain frappé à cette dernière porte, la Prusse se soumit, courba le front et accepta le joug. Le 29 janvier 1812, Saint-Marsan fut prévenu que le Roi et ses ministres renonçaient à discuter nos exigences: ils admettraient les conditions qu'il plairait à l'Empereur de leur imposer, espérant toutefois que le magnanime monarque, dans sa générosité, leur accorderait par mesure spontanée et gracieuse quelque soulagement. Le Roi désirait que l'effectif de ses forces militaires ne fût plus limité au chiffre de quarante-deux mille hommes; que la France, tout en mettant garnison dans Berlin, évitât d'y faire passer les corps qui marcheraient contre la Russie et épargnât à la capitale ce surcroît de charge; par-dessus tout, il tenait à obtenir certaines facilités pour le payement des contributions de guerre restant à acquitter. Toutefois, aucun de ces avantages n'était réclamé comme la condition de l'alliance, qui était accordée dans tous les cas; la Prusse ne négociait plus, elle sollicitait et implorait[351]. Dans les premiers jours de février, Napoléon la sentit s'abandonner à lui comme matière inerte et molle; il n'avait plus qu'à étendre la main pour la saisir.

[Note 351: Saint-Marsan à Maret, 29 janvier 1812.]

Il s'occupait alors à s'emparer définitivement de l'Autriche. Avec elle, les grandes lignes de l'accord avaient été esquissées depuis près d'une année, mais l'on s'était contenté jusqu'à présent de cette entente à demi-mot et par clignement d'oeil. Aujourd'hui, Napoléon jugeait l'instant venu de fixer les relations et d'assurer l'alliance, sans la signer encore. Le 17 décembre, il s'ouvrit à Schwartzenberg; on avait assez causé, dit-il à cet ambassadeur: il était temps de traiter, de formuler avec netteté les engagements respectifs, de faire succéder «au verbiage[352]» des faits et des conclusions.

[Note 352: Rapport de Metternich à son souverain, 15 janvier 1812. Mémoires de Metternich, II, 442.]

Cette invite à s'expliquer n'était point pour embarrasser Schwartzenberg, car sa cour venait de le mettre précisément en état de répondre à nos avances et au besoin de les prévenir: à l'instant où l'Empereur faisait vers elle un pas plus marqué, elle s'était déjà mise en chemin pour se rapprocher de lui, et, par un effet bien inattendu de la misérable Prusse, c'était la mission de Scharnhorst qui avait accéléré ce mouvement.

À l'invocation suprême qui lui était venue de Berlin, à ce cri de détresse, Metternich avait pu mesurer l'effroi et le péril de la Prusse: il avait compris que cette puissance touchait aux résolutions extrêmes: tiraillée entre les deux empereurs rivaux, elle allait se jeter vers l'un ou vers l'autre. Or, il importait essentiellement aux Autrichiens de ne point se laisser surprendre par cette évolution, en quelque sens qu'elle se fît. Si la Prusse consommait son accord avec la Russie et se serrait contre elle pour résister à nos exigences, Napoléon l'attaquerait infailliblement; suivant toutes probabilités, il l'écraserait du premier coup et la mettrait en pièces. En ce cas, l'Autriche éprouverait une juste commisération et se trouverait des larmes pour cette grande infortune; toutefois, après avoir payé ce tribut aux convenances, n'aurait-elle pas à exercer des reprises sur la succession de sa voisine? Depuis un siècle, la Prusse s'était formée et arrondie aux dépens de tout le monde: dans les dépouilles de cet État fait de rapines, chacun reconnaîtrait et retrouverait son bien: l'Autriche en particulier ne serait-elle pas fondée à rappeler que la Silésie lui avait été indûment soustraite par Frédéric II et revenait de droit à son ancien possesseur? Seulement, pour qu'elle élevât avec succès cette revendication, il était nécessaire qu'elle se fût placée auparavant dans les bonnes grâces du suprême distributeur des territoires et des provinces; un traité d'alliance avec l'Empereur lui serait un titre pour se présenter au partage de la Prusse. Que si la Prusse, au contraire, cherchait son salut dans la soumission et s'unissait à la France, avant que l'Autriche eût pris le même parti, l'empereur Napoléon, assuré de l'une des deux puissances germaniques, aurait moins besoin de l'autre et lui ferait des conditions moins douces: la concurrence prussienne mettrait à plus bas prix l'alliance de l'Autriche: cette cour se trouverait distancée et prévenue, et c'est pourquoi, dans la seconde hypothèse autant que dans la première, elle ne pouvait trop tôt s'accorder avec Napoléon et se mettre en règle aux Tuileries[353]. Donc, dès le 28 novembre, tandis que Metternich se préparait à nourrir quelque temps les illusions de Scharnhorst et à prolonger les incertitudes de la Prusse, il avait invité Schwartzenberg à prendre les devants auprès de l'Empereur, à entrer franchement en matière, et c'est ainsi que Napoléon, quand il aborda avec l'ambassadeur la question de l'alliance, trouva un homme qui se disposait à lui en parler.

[Note 353: Rapport de Metternich publié dans ses Mémoires, 422-435. Cette pièce a été inscrite par erreur sous la date du 28 décembre, mais Metternich lui-même, dans une allusion ultérieure à son travail, lui attribue celle du 28 novembre.]

Dans la conférence du 17 décembre, on se mit assez facilement d'accord. L'Autriche ferait cause commune avec nous contre la Russie: elle fournirait un corps auxiliaire; à ce prix, Napoléon lui garantirait l'échange facultatif de la Galicie contre les provinces illyriennes, dans le cas où la renaissance de la Pologne résulterait de la guerre. Il lui faisait espérer en outre un agrandissement sur le Danube, dans ces principautés roumaines qu'il considérait comme perdues pour la Turquie, et plus vaguement une meilleure frontière du côté de l'Allemagne. Quant à la Silésie, dont le nom avait été légèrement prononcé, elle reviendrait à l'Autriche, si la Prusse commettait le moindre écart et se précipitait ainsi dans l'abîme[354]. Informé de cette conférence et de ses résultats, Metternich laissa à Schwartzenberg toute latitude pour conclure et le munit de pouvoirs. Napoléon apprit très promptement que la cour de Vienne, comme celle de Berlin, n'attendait plus pour signer que son bon plaisir et l'heure marquée par ses convenances.

[Note 354: Rapport de Metternich d'après le compte rendu de Schwartzenberg, 15 janvier 1812; Mémoires, II, 435-440.]

Ainsi, sur ce vaste échiquier de l'Europe centrale où le jeu des différentes pièces se commandait, tout s'était opéré par réactions successives. Comme l'empereur de Russie, mû par des considérations politiques et stratégiques, n'avait osé fournir à la Prusse des assurances pleinement satisfaisantes et s'aventurer trop loin en Allemagne, la Prusse aux abois s'était portée vers l'Autriche, en lui demandant conseil et secours, en cherchant près d'elle le point d'appui de sa débilité: l'Autriche avait craint aussitôt de la part de ses voisins un coup de tête qui la mettrait elle-même en fâcheuse posture: voyant les événements se précipiter et tenant à en profiter, elle n'avait trouvé d'autre moyen que de s'entendre avec celui qui paraissait destiné à les gouverner: elle avait pressé le pas vers l'Empereur et s'offrait à lui humblement.

V

En ne voyant point revenir de Berlin la convention du 17 octobre avec la ratification royale, Alexandre avait compris que le courage manquait à Frédéric-Guillaume pour persister dans son projet de révolte et tenter la fortune des armes. Il ne fit rien pour peser sur les dernières déterminations de la Prusse. Sans croire encore à une défection complète, il prenait assez facilement son parti d'une défaillance qui lui permettait de revenir à son plan préféré, à cette défensive sur laquelle il fondait tant d'espoir. Il se replaçait à la position d'immobilité absolue, se bornant à tenir ferme contre les instances suspectes de Napoléon et à le braver par son mutisme. Cependant, tout le monde autour de lui ne se résignait pas aussi aisément à l'idée d'une lutte où la Russie jouerait ses destinées: les suprêmes angoisses de la Prusse coïncidèrent avec une tentative fort remarquable pour ménager entre les deux empereurs une reprise d'entretien et faire naître une chance d'accommodement. Ce fut l'oeuvre individuelle d'un Russe; l'honneur en revient à ce comte de Nesselrode dont les débuts fort remarqués montraient l'aurore d'une grande fortune.

Le 23 octobre, Nesselrode était arrivé de Paris à Pétersbourg. Il avait obtenu permission de quitter pour quelques semaines son poste de secrétaire et venait en congé. L'emploi occulte qu'il remplissait en France à côté de ses fonctions officielles, la correspondance qu'il entretenait avec le favori du Tsar, la nullité même de son chef lui donnaient une autorité et une importance très supérieures à son grade. L'empereur Alexandre commençait à voir en lui une réserve pour l'avenir, un ministre de demain. De son côté, Napoléon lui avait décerné pendant l'audience du 15 août de publics éloges. Ce concert des deux empereurs pour apprécier ses talents lui inspira l'ambition d'un grand rôle, le désir légitime de se placer hors de pair en épargnant à son pays l'épreuve d'une guerre terrible.

Malgré le loyalisme de ses sentiments, il ne pouvait s'empêcher de blâmer et de déplorer la conduite d'Alexandre: il sentait que ce prince, en refusant d'abord de s'expliquer autrement que par énigmes et par périphrases, en se dérobant ensuite à toute négociation, avait contribué pour une grande part à créer l'état de choses actuel et engagé gravement sa responsabilité. Persévérer dans ce système, c'était s'attirer immanquablement la guerre. Nesselrode en redoutait l'issue. Moins hardi que son maître, il estimait qu'aucune puissance n'était de force, seule et sans alliés, à se mesurer contre le colosse. Tandis qu'Alexandre, éclairé par une intuition prophétique, voyait le salut de la Russie dans son isolement même, tandis qu'il avait su discerner à merveille ses véritables et tout-puissants alliés, le temps, le climat, la nature, l'infini des steppes, Nesselrode ne croyait qu'à l'efficacité des coalitions européennes et s'en tenait à ce remède usé. Or, bien qu'à cette époque la Prusse et l'Autriche ne se fussent pas encore remises aux mains de la France, il se rendait compte qu'actuellement la Russie n'en pouvait attendre aucun secours: par conséquent, il jugeait de toute nécessité d'éviter la guerre. Selon lui, puisque Napoléon réclamait depuis huit mois et avec une persévérance infatigable l'ouverture d'une négociation, il fallait le prendre au mot, ne serait-ce que pour vérifier ses intentions et en avoir le coeur net: il fallait traiter pendant qu'il en était temps encore, traiter tout de suite, en y mettant quelque bonne grâce, et envoyer à Paris un agent chargé de terminer la querelle. Nesselrode s'offrait implicitement à remplir ce rôle, à négocier un traité de rapprochement, un acte de pacification, sur des bases que les deux empereurs pourraient honorablement accepter.

Quelles seraient ces bases? À ce sujet, Nesselrode développa ses idées de vive voix devant l'empereur Alexandre et les consigna ensuite dans un rapport fort intéressant, où l'homme d'État à vues lointaines perce déjà sous l'ambitieux secrétaire[355]. Passant en revue toutes les parties du litige, il indiquait en quoi pourraient consister, d'après lui, les sacrifices à faire et les garanties à obtenir.

[Note 355: C'est le rapport que nous publions à l'Appendice, sous le chiffre II. Toutes les citations suivantes, jusqu'à la page 293, sont tirées de cette pièce, où Nesselrode se réfère constamment à sa conversation préalable avec le Tsar.]

Sur la question des neutres, il n'admettait aucune concession: l'honneur et l'intérêt de la Russie, disait-il, l'obligeaient également à se conserver une liberté de commerce relative: cela seul la distinguerait «de cette foule de faibles alliés, aveuglément soumis aux volontés arbitraires et capricieuses de la France». Par contre, il estimait que la Russie devait passer condamnation sur l'affaire de l'Oldenbourg et abandonner formellement le principe d'une indemnité territoriale. Quant à la Pologne, on pourrait, en s'autorisant des offres de Napoléon lui-même, faire insérer dans le traité, sous une forme quelconque, la clause fameuse de non-rétablissement. Mais Nesselrode, esprit positif, n'attachait pas plus d'importance qu'il ne convenait à cette satisfaction platonique. Suivant lui, la Russie devait chercher ailleurs ses sûretés. Ce qu'il fallait demander à Napoléon, c'était de limiter matériellement ses facultés offensives: il devrait réduire à un chiffre d'hommes déterminé l'armée de Poniatowski et la garnison de Dantzick, s'interdire tout envoi de troupes françaises dans le duché de Varsovie, évacuer graduellement les places de l'Oder et libérer la Prusse, qui ferait désormais barrière entre les deux empires. En échange de ce recul de la puissance française, la Russie consentirait à quelques mesures de désarmement: point d'inconvénient pour elle à éloigner légèrement ses armées de la frontière, et Nesselrode conseillait de ne pas élever à ce sujet trop de difficultés. Mais voici où se montre sa pensée dominante: «Il y a encore, écrit-il, un point capital qui est presque à envisager comme la clef de la voûte»: c'est que d'un commun accord entre les deux souverains l'Autriche soit invitée à entrer dans leur arrangement et à en garantir les clauses.

Croyant toujours à la vertu des ligues internationales et ignorant que l'Autriche avait pris son parti de s'abandonner à l'Empereur, Nesselrode ne voyait de sécurité et d'avenir pour la Russie que dans un rapprochement avec elle. Or, l'accession de l'Autriche au compromis franco-russe produirait vraisemblablement ce résultat: elle rétablirait entre les deux cours une solidarité d'engagements, d'intérêts et de droits, d'où naîtrait à coup sûr un renouvellement de confiance: on reprendrait l'habitude de penser et d'agir en commun: au sein de l'entente à trois se formerait une liaison intime à deux, et la Russie trouverait tout à la fois, dans la combinaison proposée, l'avantage d'éviter actuellement la guerre et de préparer pour l'avenir une coalition nouvelle, qui suivant les cas resterait à l'état latent ou se manifesterait activement. Si Napoléon contrevenait à l'arrangement, l'Autriche, qui en aurait garanti le maintien, ne laisserait point sans doute protester sa signature: elle se sentirait engagée d'honneur à marcher aux côtés de la Russie: mais peut-être le seul aspect de ces deux cours fermement unies suffirait-il à faire réfléchir le conquérant et à le tenir en respect. «Le jour où ces deux puissances oseront pour la première fois avouer les mêmes principes et faire entendre le même langage au gouvernement français, sera celui où la liberté de l'Europe renaîtra de ces cendres; ce sera l'avant-coureur de la résurrection d'un équilibre politique sans lequel, quoi qu'on fasse, la dignité des souverains, l'indépendance des États et la prospérité des peuples ne seront que de tristes souvenirs. C'est ainsi que d'une mesure bien calculée résulteraient une foule d'avantages, et que Votre Majesté, en conjurant l'orage, verrait sortir des fruits de sa sagesse les germes d'un véritable état de paix, qui, s'il est compatible avec l'existence de l'empereur Napoléon, ne pourrait, dans l'état déplorable où se trouvent toutes les puissances tant sous le rapport moral que sous celui de leurs moyens physiques, être obtenu que de cette manière.»

À lire cette partie du rapport, il est impossible d'échapper à un souvenir: un rapprochement s'impose. Les idées exprimées sont exactement celles que Talleyrand développait naguère à l'empereur Alexandre pendant les soirées d'Erfurt et qu'il insinuait à Metternich au lendemain de l'entrevue. Depuis qu'il avait pris le parti de l'étranger contre l'ambition napoléonienne, Talleyrand ne voyait d'autre frein à opposer au grand destructeur qu'une ligue entre les deux empires dont la puissance avait plus ou moins survécu à l'écroulement de l'Europe. Plus son maître avait cherché à les désunir, plus il s'était efforcé de les rapprocher. Dans les rapports qui pourraient se rétablir entre Pétersbourg et Vienne, l'un et l'autre découvraient, avec une égale sagacité, le noeud de toute coalition sérieuse; Napoléon cherchait à le trancher, Talleyrand travaillait sourdement à le reformer, et Nesselrode fut sans doute l'instrument qu'il se choisit pour une suprême tentative. L'hypothèse d'une rencontre fortuite de pensée entre ces deux hommes tombe d'elle-même, si l'on se rappelle les relations étroites que Nesselrode entretenait par ordre avec le prince de Bénévent, les avis, les confidences, les enseignements qu'il en recevait: les idées exposées dans son mémoire prouvent qu'il avait su mettre à profit les leçons de ce maître et montrent Talleyrand derrière Nesselrode.

Alexandre discuta vivement ces idées et fit difficulté de les agréer. Il montrait une extrême répugnance à rentrer en négociation. Nesselrode insista: avec l'audace d'une conviction ardente, il rappela que le silence d'Alexandre le mettait en fausse et désavantageuse posture, que l'Europe en comprendrait mal les motifs, que la Russie donnait beau jeu à Napoléon pour lui faire la guerre, en s'opiniâtrant à ne point traiter: «Continuer à nous y refuser, dit-il, serait, en mettant les torts apparents de notre côté, autoriser en quelque sorte ses préparatifs contre nous.»

Alexandre ne méconnaissait point la valeur de cette argumentation, mais il énonça en dernier lieu sa grande et secrète objection, sa pensée de derrière la tête, celle qui depuis un an inspirait en partie sa conduite: «En vidant, dit-il, les différends actuels par un arrangement, le grief que la France nous a donné par la réunion de l'Oldenbourg disparaîtrait.» Or, il tenait à se garder un grief contre la France: il «voudrait s'en réserver un afin d'en profiter pour rouvrir ses ports dans telle circonstance où l'empereur Napoléon se trouverait hors d'état de nous faire la guerre pour cette seule raison».

Nesselrode lui fit cette réponse: «Je pense qu'à cet égard Votre Majesté pourrait s'en remettre au caractère connu de ce souverain, qui certainement ne tarderait pas à lui fournir de nouveaux sujets de plainte et de récrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne sont pas éternels, et si d'ici à quelque temps ils ne produisent pas sur l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre Majesté aurait toujours le droit de déclarer à la France qu'elle ne saurait sacrifier davantage les intérêts de son empire à une idée qu'une expérience de six ans a prouvé n'être qu'une chimère. Personne ne saurait voir dans cette déclaration une violation des traités, et si d'ici à cette époque nous sommes parvenus à consolider nos mesures de défense et à leur donner l'étendue et la perfection qu'elles doivent avoir tant que vivra Napoléon, je doute même qu'elle puisse amener la guerre.»

Finalement, Alexandre fut ou parut convaincu. Il avait alors un motif particulier et très sérieux pour surmonter ses répulsions, pour esquisser un geste pacifique, pour entamer ou simuler une négociation, et Nesselrode avait habilement fait valoir auprès de lui cette raison de circonstance.

La victoire remportée par les Russes sur le Danube semblait produire l'effet prévu par Napoléon: le grand vizir, échappé presque seul du désastre et réfugié à Rouchtchouk, avait fait porter aussitôt à Kutusof des paroles de paix: il avait ouvert des conférences, tandis qu'il demandait à Constantinople instructions et pouvoirs. Cette paix que les Russes avaient espéré surprendre discrètement par l'entremise de l'Angleterre, elle leur venait ainsi avec éclat: elle leur arrivait presque assurée, mais l'évidence même de cette solution n'était-elle point pour la compromettre? Alexandre savait de quel oeil vigilant et anxieux Napoléon suivait les péripéties de la campagne, quel prix il attachait à la prolongation d'une lutte qui divisait les forces de la Russie. En voyant les Turcs s'affoler sous le coup de la défaite et se jeter éperdument à une négociation, à quelles violences ne se laisserait-il point emporter pour les détourner de conclure, pour leur rendre du coeur, pour empêcher une paix éminemment préjudiciable à sa politique! Il allait peut-être pousser en Allemagne le gros de ses forces, occuper la Prusse, attaquer ou menacer ouvertement la Russie et, par ce secours indirect aux Ottomans, déranger gravement les opérations de la diplomatie moscovite sur le Danube. Ce fut vraisemblablement pour l'immobiliser, pour prévenir de sa part «des démonstrations prématurées[356]», pour le mettre dans l'impossibilité morale de marquer dès à présent un pas de plus vers le Nord, que l'empereur Alexandre se disposa à un essai de conciliation, à une réouverture des pourparlers: quel qu'en dût être le résultat, il gagnerait au moins le temps de terminer sa querelle avec les Turcs et d'assurer son flanc gauche.

[Note 356: Rapport de Tchernitchef en date du 10/22 octobre, volume cité, 260.]

Nesselrode fut averti que son maître le renverrait prochainement à Paris, en mission spéciale. Afin qu'il pût se présenter plus dignement aux Tuileries, on l'avança d'un grade: on lui mit «un galon de plus sur son habit[357]»; on le nomma secrétaire du cabinet, ce qui lui donnait rang de ministre plénipotentiaire. En même temps, Alexandre annonçait à Lauriston que, voulant en finir et mettant de côté toute fausse honte, il se décidait à parler: il s'expliquerait par la bouche de Nesselrode, clairement, franchement, articulerait ses demandes de la façon la plus nette, sans se montrer bien exigeant: «Je veux terminer et je ne serai point difficile[358]», telles étaient ses expressions. Nesselrode aurait pouvoir de traiter toutes les questions ensemble ou séparément: «Il aura toute ma pensée, disait Alexandre; ses instructions seront très détaillées; on est en train d'y travailler[359].» En effet, Nesselrode avait reçu ordre de se préparer à soi-même un commencement d'instructions, dans le sens de son mémoire[360].

[Note 357: Paroles d'Alexandre à Lauriston, d'après la lettre de ce dernier en date du 10 janvier 1812.]

[Note 358: Lauriston à Maret, 18 et 27 novembre 1811.]

[Note 359: Id., 16 et 22 novembre 1811.]

[Note 360: Archives de Saint-Pétersbourg.]

Si ingénieux que fût son plan de pacification, il n'en était pas moins chimérique. Napoléon n'aurait jamais souscrit à un accord qui n'eût pas ramené et emprisonné la Russie dans le système continental. De plus, tenant l'Autriche, il se fût estimé bien naïf de la remettre lui-même en rapport avec Alexandre. Mais il n'eut pas à décliner les propositions de Nesselrode. À supposer qu'il y ait eu un instant chez le Tsar désir réel de traiter, ce ne fut qu'une fugitive velléité. Les influences les plus opposées concoururent d'ailleurs à la dissiper. Armfeldt et son groupe la taxaient d'insigne faiblesse. Roumiantsof aspirait de tout son coeur à la paix, mais n'admettait pas que la réconciliation s'opérât par un autre intermédiaire que lui-même: jaloux de Nesselrode, en qui il flairait un aspirant ministre, un candidat à sa succession, il paraît avoir déconseillé son envoi. Alexandre se laissa facilement détourner d'une tentative à laquelle il se prêtait à contre-coeur. Très vite, il devint de toute évidence que l'annonce de la négociation n'était plus qu'un leurre, un vain simulacre, destiné à empêcher une diversion française au profit de la Turquie. En novembre et en décembre, on continua d'entretenir continuellement Lauriston de la mission projetée; on la lui présentait comme chose décidée et certaine; seulement, on la retardait sans cesse, on l'ajournait sous divers prétextes. Nesselrode semblait toujours à la veille de partir et ne partait jamais[361].

[Note 361: Correspondance de Lauriston, novembre et décembre 1811, janvier 1812, passim.]

Pendant plus de deux mois, Alexandre amusa ainsi notre ambassadeur, espérant apprendre à tout moment la conclusion de la paix sur le Danube et le succès de sa manoeuvre. Cependant la paix ne se fit point, le sultan Mahmoud et son Divan ayant montré une fermeté inattendue et s'étant refusé à céder la partie orientale des Principautés. L'affaire manquant d'elle-même, le jeu imaginé pour empêcher Napoléon de la traverser devenait sans objet: le Tsar chercha et trouva un prétexte pour retirer sa promesse de traiter.

Dans une conversation tenue aux Tuileries avec le Prussien Krusemarck et dont l'écho revint en Russie, Napoléon avait dit, le 16 décembre[362], qu'il verrait arriver Nesselrode avec plaisir: seulement, avait-il ajouté, il considérait qu'une mission d'apparat serait une faute. Ce langage répondait parfaitement à sa pensée. Il désirait que Nesselrode revînt auprès de lui en parlementaire officieux, en causeur, afin de pouvoir entamer par son intermédiaire une négociation traînante qui aiderait à passer l'hiver et faciliterait l'ajournement des hostilités jusqu'à l'époque marquée pour l'explosion: il ne voulait point qu'une ambassade solennelle vînt lui présenter une sorte d'ultimatum dont le rejet précipiterait la guerre. Sa réserve n'avait porté que sur la forme de la mission: Alexandre affecta de croire qu'elle avait porté sur le fond; s'autorisant de cette interprétation fausse, il déclara aussitôt que sa dignité lui interdisait d'envoyer un messager de paix auprès d'un souverain mal disposé à le recevoir: il ajouta avec vérité que ses agents lui signalaient le redoublement de nos préparatifs, l'ébranlement prochain de nos troupes, qu'en conséquence il ne s'abaisserait pas à demander la paix sous le coup d'une menace grossissante et qu'il renonçait à envoyer Nesselrode.

[Note 362: Voy. le rapport de Tchernitchef en date du 31 décembre/12 janvier, volume cité, p. 280-287. Cf. THIERS, XIII, 306, et ERNOUF, 307-308. Ces deux auteurs interprètent les paroles de l'Empereur chacun suivant un système préconçu.]

De son côté, Napoléon avait compris depuis longtemps qu'Alexandre n'avait plus l'intention de faire partir le jeune diplomate, qu'il ne l'avait peut-être jamais eue: une fois de plus, les deux empereurs en vinrent à se convaincre respectivement de leur mauvaise foi et s'affermirent dans la volonté de combattre. Alexandre donnait «sa parole de chevalier» au baron d'Armfeldt de ne jamais composer avec Bonaparte: il présentait le Suédois à l'Impératrice comme son futur compagnon de guerre, son frère d'armes: «J'espère, disait-il, me rendre digne de lui[363].» Napoléon disait à Schwartzenberg, en parlant des Russes: «Ces fous veulent me faire la guerre; je la leur ferai au printemps avec cinq cent mille hommes[364].» Et l'instant était venu où il lui fallait enfin, pour se mettre en état d'agir au printemps, grouper ses armées, battre le rappel de ses alliés et pousser vers le Nord la totalité de ses forces. Les voies lui sont ouvertes: l'assujettissement complet de l'Allemagne lui donne la route entre le Rhin et le Niémen, entre Mayence et Wilna: il peut accéder librement au territoire russe et s'y enfoncer. C'est en vue de ce résultat qu'il nous a fait assister pendant six mois à de savantes temporisations et à des manoeuvres profondément calculées, qu'il a tour à tour calmé et violenté la Prusse, circonvenu lentement l'Autriche, rusé partout, rusé toujours, avec une tenace opiniâtreté: étrange et douloureux spectacle que de le voir s'acharnant à la poursuite d'un avantage qui le perdra, dépensant à l'obtenir une somme incroyable d'efforts, se frayant patiemment passage jusqu'au bord de cette Russie où doit s'engloutir sa fortune et assurant avec une incomparable habileté sa marche à l'abîme.

[Note 363: TEGNER, III, 389.]

[Note 364: DUNCKER, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.]

CHAPITRE IX

MARCHE DE LA GRANDE ARMÉE.

La Grande Armée doit se composer d'une agglomération d'armées.--Position des différentes unités.--Proportions colossales.--Concentration à opérer: péril à éviter.--Plan de l'Empereur pour réunir ses forces et les pousser graduellement vers la Russie.--Ses efforts minutieux pour assurer le secret des premiers mouvements.--Marches de nuit.--Instruction caractéristique à Lauriston.--Système de dissimulation renforcée et progressive.--Accumulation de stratagèmes.--Tchernitchef devient gênant: sa mise en observation.--Conversation et message de l'Élysée.--Napoléon formule enfin ses exigences en matière de blocus.--Sincérité relative de ses propositions: leur but principal.--Départ de Tchernitchef.--Perquisition.--Le billet accusateur.--Concurrence entre le ministère de la police et celui des relations extérieures: rôle du préfet de police.--Découverte et arrestation des coupables.--Dix ans d'espionnage et de trahison.--Procès en perspective.--Napoléon refrène sa colère.--Effarement de Kourakine: comment on s'y prend pour l'empêcher de donner l'alarme.--Passage des Alpes par l'armée d'Italie.--Universel ébranlement.--Traité dicté à la Prusse.--Alarme à Berlin; arrivée des Français.--Prise de possession.--Le pays de la haine.--Marche au Nord.--Échelons successifs.--Rôle réservé au contingent prussien.--Traité avec l'Autriche.--Appel à la Turquie: Napoléon espère revivifier et soulever l'Islam.--Rôle réservé à la cavalerie ottomane.--L'Empereur se résigne à négocier avec Bernadotte.--Ouvertures à la princesse royale.--Saisie antérieure de la Poméranie suédoise: conséquences de cet acte.--Premiers mécomptes.--Arrivée et déploiement de nos armées sur la Vistule.--Départ projeté et différé.--Lutte contre la famine.--Conversation avec l'archichancelier.--Opposition de Caulaincourt à la guerre: efforts persistants et infructueux de Napoléon pour le ramener et le convaincre.--État d'esprit de l'Empereur.--Son langage à Savary et à Pasquier.--Les deux plans de campagne: Napoléon subit déjà l'attraction de Moscou.--Sa raison victime de son imagination.--Rêves vertigineux.--Au delà de Moscou.--L'Orient.--L'Égypte.--Les Indes.--Conversation avec Narbonne.--Vision d'une lointaine et suprême apothéose.

I

En février 1811, les éléments destinés à constituer la Grande Armée se trouvaient formés, sans être encore réunis. Ils s'étendaient de Dantzick à Paris, du Texel à Vienne, répartis entre l'Allemagne, le nord de la France et de l'Italie. Tandis qu'à l'angle nord-ouest de cet immense carré la garnison de Dantzick atteignait au chiffre de vingt-cinq mille hommes, tandis que le duché de Varsovie s'épuisait à mettre sur pied soixante mille combattants, l'armée de Davout, établie à la base de la péninsule danoise, comptait cent mille Français, soldats d'élite, renforcés par plusieurs groupes d'Allemands divers: elle allait devenir le premier corps de la Grande Armée. Entre l'Elbe et le Rhin, la Confédération avait levé cent vingt-deux mille hommes: avec les Saxons, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Westphaliens, avec les brigades de Berg, de Hesse et de Bade, avec les troupes fournies par le collège des rois et celui des princes, Napoléon avait matière à former trois corps entiers, les 6e, 7e et 8e, ainsi que plusieurs divisions et brigades auxiliaires. Le 2e corps se composerait avec les trois divisions d'Oudinot et ses deux brigades de cavalerie, massées à l'entrée de la Westphalie; le 3e, avec les cinquante mille hommes de Ney, groupés autour de Mayence. Au sud de l'Allemagne, derrière le rideau des Alpes, l'armée d'Italie, qui s'intitulerait le 4e corps, se tenait rangée: il y avait là, avec plusieurs divisions françaises, la garde royale italienne, les troupes de ligne et légères du royaume cisalpin, le régiment croate, le régiment espagnol Joseph-Napoléon, le régiment dalmate, des chasseurs français et italiens, en tout quatre-vingt mille hommes sous les ordres d'Eugène, à qui Junot servirait de guide et de conseiller. À l'intérieur de la France, la Garde, les grands parcs d'artillerie, les réserves de matériel et les neuf mille chariots destinés au transport des vivres, n'attendaient qu'un ordre pour partir. Dans l'intervalle des différents groupes, de grandes masses de cavalerie flottaient: elles se formeraient en unités spéciales, essentiellement mobiles et maniables.

Il s'agissait maintenant, par un mouvement de concentration qui porterait sur les forces d'un continent presque entier, de fondre et d'amalgamer en un tous ces éléments divers, d'en faire une seule et prodigieuse armée, de ranger cette armée entre le Rhin et l'Elbe, en face de la Russie, et de la pousser ensuite jusqu'au seuil de cet empire en une ligne mouvante qui roulerait transversalement sur l'Allemagne. Travail sans précédent, qui exigeait de l'Empereur un effort presque surhumain de calcul, d'ordre et de combinaison. La conjonction des différents corps devait s'opérer avec une précision infaillible, tous les moyens d'acheminement et de subsistance devaient être préparés et assurés à l'avance, car la moindre erreur, le plus petit mécompte, suffirait à créer partout l'encombrement, la confusion, le désarroi, et à remplacer cette affluence de foules disciplinées par une Babel en armes. Et ce qui mettait le comble aux difficultés de l'entreprise, c'était qu'elle devait s'accomplir à aussi petit bruit que possible et en sourdine. En effet, il dépendait encore des Russes, s'ils pénétraient à temps nos projets, de fondre avec l'avantage du nombre sur nos avant-postes de la Vistule, de dévaster le pays destiné à fournir notre approvisionnement d'entrée en campagne et de refouler l'invasion approchante.

La crainte de ce contretemps hantait Napoléon à toute heure. Pour le prévenir, il résolut d'envelopper du plus profond mystère les préparatifs et les débuts de l'opération. Quatre cent mille hommes allaient se lever et commencer leur marche en quelque sorte sur la pointe des pieds. Toutes les mesures seraient prises pour organiser le silence: on aurait soin d'assourdir et d'ouater tous les ressorts prêts à entrer en jeu. Le mouvement de concentration une fois démasqué, on le poursuivrait avec une rapidité foudroyante, afin de mettre l'ennemi le plus tôt possible en présence du fait accompli. Puis, à mesure que nos troupes avanceraient vers le Nord, l'Empereur s'efforcerait d'atténuer par son langage le caractère menaçant de cette approche. Il ferait dire à Pétersbourg que l'attitude suspecte et incompréhensible de la Russie l'obligeait à ébranler lui-même ses forces et à les porter en ligne, mais qu'il n'en restait pas moins résolu à écouter toute proposition dictée par un esprit d'apaisement: il affecterait de plus en plus un ardent désir de négocier, et ses déclarations, ses instances pacifiques suivraient la même progression que le mouvement de ses armées.

Le plan adopté pour la concentration et la marche en avant fut le suivant. L'armée d'Italie, étant la plus éloignée, partirait la première, franchirait les Alpes, et, s'élevant à travers la Bavière, pousserait droit devant elle jusqu'à Bamberg, au centre de l'Allemagne, à mi-chemin entre le Rhin et l'Elbe: là, elle obliquerait à droite pour continuer sa route vers le Nord-Est et la Russie. Les 2e et 3e corps, le 6e (Bavarois), le 7e (Saxons), le 8e (Westphaliens), réglant leur mouvement sur celui de l'armée d'Italie, arriveraient à hauteur sur sa gauche et se mettraient en ligne avec elle, tandis que le 1er corps, celui de Davout, s'élancerait rapidement jusqu'à l'Oder, afin que les Russes, s'ils prenaient l'offensive, vinssent immédiatement butter contre cet obstacle. La liaison des autres colonnes opérée, elles se dirigeraient d'ensemble vers la frontière ennemie, allant plus ou moins vite, suivant les circonstances, mais toujours graduellement et par échelons, se portant d'abord sur l'Elbe, s'avançant ensuite de l'Elbe à l'Oder, s'acheminant enfin à pas sourds vers la Vistule, faisant halte autant que possible sur chacun de ces grands fleuves pour reprendre haleine et rectifier leurs distances, se servant d'eux comme d'assises superposées pour affermir et régulariser leur marche ascensionnelle vers le Nord. Le corps de Davout continuerait à les précéder et à les couvrir: il se tiendrait toujours en avance d'un échelon, c'est-à-dire d'un fleuve, pareil à un rempart mobile à l'abri duquel s'accomplirait l'ensemble du mouvement. Notre diplomatie seconderait pendant ce temps les opérations militaires: elle terminerait nos accords avec la Prusse et l'Autriche au moment précis où l'armée traverserait la première et passerait devant la seconde, afin que les deux puissances s'incorporent à un point nommé du grand parcours. Nos forces se compléteraient ainsi tout en marchant, et, après s'être alignées enfin à la gauche de Davout sur la Vistule, elles n'auraient plus qu'à attendre l'apparition de l'Empereur et la belle saison pour franchir le dernier pas, atteindre le Niémen, toucher la Russie et dresser contre elle un amoncellement d'armées[365].

[Note 365: Voy. la Correspondance impériale, février, mars et avril 1811, et le lucide exposé de Thiers, t. XIII, liv. XLIII.]

Les premiers ordres furent expédiés du 8 au 10 février, soit par l'Empereur lui-même, soit par le prince major général. Pour assurer le secret, il n'est sorte de précautions auxquelles Napoléon n'ait recours. Les voltigeurs, tirailleurs et canonniers de la Garde, qui tiennent garnison aux environs de Paris et doivent se rendre à Bruxelles pour s'y former en division avec d'autres détachements, se mettront en route de nuit et sans traverser la ville[366]; ces braves vont partir pour la plus grande expédition du siècle comme pour une furtive équipée. Le général Colbert, qui ira prendre en Belgique le commandement de ses chevau-légers, disparaîtra sans «faire d'adieux à personne[367]». Les grenadiers de la Garde seront dirigés nuitamment de Compiègne sur Metz, sans connaître le but de leur marche. Procéder avec une muette activité, tel est le mot d'ordre qui, dépassant la France, court d'un bout de l'Allemagne à l'autre, arrive jusqu'à l'Elbe, où il avertit Davout de se mettre en garde contre toute indiscrétion[368].

[Note 366: Corresp., 18490.]

[Note 367: Id.]

[Note 368: Id., 18494.]

C'est surtout en ce qui concerne l'armée d'Italie que le système adopté se précise et se raffine. Junot, chargé d'aller prendre cette armée à Vérone pour la conduire au delà des Alpes, est invité à s'échapper de Paris «en gardant le plus profond mystère sur son départ et sur sa destination, de sorte que ses aides de camp mêmes et ses domestiques ne sachent pas où il va[369]». Le mouvement commencera le 20 au plus tard, le 18, s'il est possible: d'ici là, les troupes se tiendront cachées et blotties dans les vallées du Trentin et de la haute Lombardie; mais des détachements de sapeurs, des équipes de montagnards, iront en avant déblayer les cols encombrés de neige, tenir les voies toutes prêtes, afin que, l'armée une fois lancée, rien n'arrête son mouvement et qu'elle tombe en Allemagne en même temps que le bruit de son approche[370].

[Note 369: Id., 18489.]

[Note 370: Corresp., 18488, 18492, 18495.]

Grâce à cette célérité discrète, la concentration sera fort avancée, lorsque l'écho de nos premiers pas retentira en Russie. Il importe que pour cette époque notre ambassadeur à Pétersbourg soit en mesure de réfuter jour par jour les craintes que l'on ne manquera pas d'exprimer, qu'il ait réponse à tout et ne reste jamais à court d'explications, qu'il soit fourni en abondance d'arguments spécieux, bien imaginés, propres à faire illusion. Le 18 février, une longue instruction ministérielle lui est adressée. Cette pièce dénote chez le gouvernement français une fécondité d'artifices inépuisable; elle suggère à Lauriston des expédients divers, suivant que nos troupes parcourront tel ou tel stade de leur carrière, met une gradation dans la duplicité: c'est tout un cours de dissimulation progressive, se déroulant à travers quinze pages d'une fine écriture: jamais la diplomatie n'aurait été plus audacieusement réduite à l'art de farder la vérité, si cette fausseté n'avait trouvé à l'avance son pendant dans l'hypocrisie caressante avec laquelle Alexandre avait préparé en 1811 la surprise de Varsovie et l'envahissement de l'Allemagne[371].

[Note 371: Le système du baron Fain, dans son Manuscrit de 1812, de Bignon et d'Ernouf, attribuant jusqu'au bout à l'Empereur un désir sincère de traiter et d'éviter la guerre, est aussi insoutenable que celui de Thiers, tendant à rejeter sur Napoléon tous les torts et à dégager la responsabilité d'Alexandre.]

Au début, lorsque la nouvelle de nos marches se répandra à l'état de vague rumeur, Lauriston commencera par tout nier, par nier imperturbablement: «Vous devez, lui écrit le ministre, ignorer absolument le mouvement du Vice-Roi jusqu'à ce qu'on annonce positivement que son armée est à Ratisbonne. Vous direz alors que vous ne le croyez pas possible, que vous supposez qu'il s'agit de quelques bataillons composés des conscrits des départements romains et de la Toscane, qui traversent la Bavière et vont à Dresde. Vous pourrez ajouter que vous aviez en effet connaissance d'un mouvement de cette espèce de cinq à six mille hommes. Vous vous expliquerez de manière à ne pas vous compromettre. Il est probable que vous pourrez ainsi gagner cinq à six jours et peut-être davantage.

«Quand on parlera du mouvement des troupes qui sont à Mayence et à Münster, vous n'en conviendrez pas d'abord et vous pourrez aussi gagner plusieurs jours. Vous direz ensuite qu'il est nécessaire d'avoir une réserve dans le Nord, et que, dans un moment où le blé est cher, on a jugé utile d'éloigner un certain nombre de consommateurs des environs de Paris pour les envoyer dans des pays où les grains sont abondants. Vous pourrez après cela faire entendre que tant qu'on ne passe pas l'Oder, dont les places sont occupées par les troupes françaises, il n'y a lieu à aucune observation: que ces mouvements sont des mouvements intérieurs, et non pas des mouvements hostiles.

«Lorsqu'il ne sera plus possible de nier le mouvement du Vice-Roi, vous direz encore que Sa Majesté centralise ses forces, que la Russie a depuis longtemps centralisé les siennes, en négociant et sans vouloir la guerre; que Sa Majesté ne veut pas la guerre davantage, mais qu'elle négocie dans la même attitude que la Russie.

«Vous devez mesurer vos paroles de manière à gagner du temps, avoir chaque jour un langage différent, et n'avouer une chose que quand, par les dépêches qui vous seront communiquées, on vous prouvera qu'elle est connue.

«Sa Majesté a le droit de réunir ses troupes et son artillerie sur la ligne de l'Oder, de même que l'empereur Alexandre a eu le droit de réunir les siennes sur les bords du Niémen et du Borysthène et sur les limites du duché de Varsovie. Les armées russes sont depuis un an sur les frontières de la Confédération, c'est-à-dire sur celles de l'Empire, tandis que les armées de l'Empereur sont encore bien loin des frontières russes.»

C'est au moment où nos colonnes de tête franchiront l'Oder pour se couler dans les régions de la Vistule, que les soins devront redoubler en vue de prévenir une irruption ennemie. Après avoir bien établi que les Français ne dépassent pas leur droit en occupant des contrées soumises à leur protectorat et qu'ils restent chez eux à Varsovie, l'ambassadeur pourra dire qu'au contraire les Russes, s'ils faisaient un pas en dehors de leurs frontières, s'ils envahissaient le sol de nos alliés, commettraient un acte d'hostilité flagrante et anéantiraient tout espoir de paix: «Le jour où un seul Cosaque mettrait le pied sur le territoire de la Confédération, la guerre serait déclarée.» Mais que Lauriston soit «avare» de ces avertissements: la menace ne doit percer que très discrètement dans son langage; mieux vaut recourir encore, s'il est possible, au miel de la persuasion. Ce qu'il faut dire et répéter avec une persévérance inlassable, sur tous les tons, sous les formes les plus variées, c'est que l'Empereur veut le maintien de la paix et le raffermissement de l'alliance, c'est qu'il conservera jusqu'au bout l'intention et l'espoir de traiter.

À l'appui de ces allégations, Lauriston réclamera de nouveau l'envoi de Nesselrode, afin que dès à présent la négociation s'amorce: il promettra au besoin que nos troupes ne traverseront pas la Vistule; enfin, comme suprême expédient, il pourra parler et convenir d'une entrevue des deux souverains, en se donnant toutefois l'air d'agir par inspiration spontanée et sans ordres, en réservant ainsi à l'Empereur la faculté d'esquiver la rencontre: «Cette dernière ressource, dit l'instruction, ne doit être employée qu'à la dernière extrémité et au moment où les Russes marcheraient sur la Vistule; c'est ce mouvement qu'il faut tâcher d'empêcher ou de retarder en proposant une entrevue, sans engager l'Empereur en rien.» En un mot, pourvu que l'ambassadeur ne compromette que lui-même et ne lie pas son gouvernement, toute latitude lui est laissée dans l'accomplissement de sa tâche temporisatrice. «Gagner du temps», telle est l'expression qui revient à chaque instant sous la plume du ministre: il la répète à satiété, jusqu'à cinq fois en quelques lignes; il l'ajoute sur le texte recopié par surcharges de sa main; il croit n'avoir jamais assez fait comprendre que l'ambassadeur ne doit reculer devant aucun moyen, devant aucune supercherie, pour faciliter la marche silencieuse et rampante de nos troupes jusqu'à leur indispensable base d'offensive, jusqu'à ces pays de la Prusse orientale et de la basse Pologne dont l'Empereur veut se faire un tremplin pour s'élancer en Russie.

II

Étant donnée cette accumulation de stratagèmes, la présence à Paris d'un agent russe à l'oeil trop bien ouvert, d'un informateur trop zélé, présentait des dangers: Tchernitchef devenait gênant. L'Empereur se décida à le faire mettre en observation. Comme il craignait toujours le zèle impatient de Savary et sa lourdeur de main, il préféra confier ce soin au ministre des relations extérieures, à son fidèle Maret, familier par état avec les ménagements diplomatiques. Maret s'adressa à son ami le baron Pasquier, préfet de police; celui-ci prêta l'un de ses plus habiles découvreurs, l'officier de paix Foudras, qui organisa tout un service de surveillance, dont les rapports étaient transmis aux relations extérieures. Seulement, le duc de Rovigo, sentant que l'affaire venait à maturité et ne voulant pas qu'elle lui échappât lors de son éclosion, continua malgré tout à l'envelopper d'une ombrageuse sollicitude, à la couver; il fit passer de son côté des directions et des ordres à la préfecture de police, si bien que cette administration eut à surveiller Tchernitchef à la fois pour le compte de deux ministères. Tous les procédés d'investigation policière furent employés contre lui: on installa dans l'hôtel où il logeait un pseudo-locataire, chargé de l'épier jour et nuit; un homme expert dans l'art de débrouiller le mystère des serrures à secret eut à explorer son coffre-fort[372].

[Note 372: Mémoires de Pasquier, I, 518; Mémoires de Rovigo, V, 208-220.]

Au bout de quelques jours, on acquit la conviction qu'il venait de se procurer un tableau retraçant avec une précision effrayante toute l'organisation nouvelle de l'armée. Devant ce rapt audacieux, Napoléon se sentit indignement et impudemment trahi: on ne se trouvait plus en présence de quelques indiscrétions coupables, mais partielles; il y avait quelque part un homme, un Français, un misérable, qui instruisait de tout l'ennemi de demain et faisait marché de son pays.

Napoléon se décida à sévir, à chercher et à punir le traître. Rendant la main à Savary, il lui donna toute permission d'agir, sans retirer à Maret le droit de poursuivre son enquête, et laissa ainsi s'établir entre les deux ministres une sorte d'émulation et de concurrence. Toutefois, il n'entendait frapper les complices de Tchernitchef qu'après le départ de ce dernier, afin de n'avoir pas à le comprendre dans les poursuites, ce qui eût prématurément compliqué nos démêlés avec la Russie. Pour le faire déguerpir, il s'avisa d'un moyen destiné à renforcer encore son système de dissimulation. Il réexpédierait Tchernitchef à Pétersbourg avec un message intime et direct pour l'empereur Alexandre. Par un de ces jeux où se complaisait sa finesse madrée, il emploierait l'espion russe à mieux tromper la Russie, à porter une proposition de négocier plus précise, plus développée que les précédentes, et qui néanmoins serait surtout une ruse de guerre.

Le 25 février, il se le fit amener par le duc de Bassano au palais de l'Élysée. Là, pendant deux heures, il parla posément, modérément, comme s'il eût étudié à l'avance ses expressions[373]. Traitant bien Tchernitchef, il lui fit pourtant comprendre, par certaines allusions, qu'il n'ignorait rien de ses pratiques et qu'on n'avait pas réussi à lui en imposer. Sachant aussi que nos préparatifs d'action seraient connus à Pétersbourg lorsque le jeune officier arriverait dans cette capitale, il ne chercha pas à les nier: il les avoua très haut, mais mit un art consommé à établir que la guerre n'en résulterait pas nécessairement.

[Note 373: Le compte rendu très détaillé de la conversation, avec les paroles mêmes de l'Empereur, se trouve dans le rapport de Tchernitchef publié sans date par la Société impériale d'histoire de Russie, volume cité, 125-144.]

Encore une fois et dans les termes les plus énergiques, les plus solennels, il affirma qu'il n'avait nullement le dessein préconçu de restaurer la Pologne. Ce qui l'avait mis dans la nécessité d'armer, c'étaient les justes motifs de défiance qu'on lui avait fournis, c'était surtout le silence systématique que l'on opposait à toutes ses demandes d'explications et de pourparlers. «Il y a plus de quinze mois, dit-il, que je me tue à demander que l'on envoie des instructions au prince Kourakine; mais, comme on n'en a rien fait parce qu'il paraît ne point jouir de la confiance de son gouvernement, pourquoi ne voit-on pas arriver le comte de Nesselrode? J'ai appris son envoi à Paris avec plaisir, j'espérais que nous commencerions enfin à nous occuper sérieusement à terminer nos différends; voici cependant quatre mois qu'on nous l'annonce, et il n'arrive pas. Pourquoi est-ce qu'il y a de cela un an, lorsque l'empereur Alexandre vous envoya ici pour la dernière fois, ne vous a-t-on point muni de pouvoirs? Malgré que vous ne soyez ici que pour les renseignements militaires, vous connaissez assez la marche des affaires, vous aviez montré de l'intelligence, et à cette époque les choses étaient si simples qu'elles auraient pu être arrangées sur-le-champ. Ma politique est si ronde, je mets si peu de dissimulation dans ma conduite, que dans le fond peu m'importe le choix du négociateur, et si l'on veut, on peut m'envoyer M. de Markof même (c'était le diplomate qui sous le Consulat s'était posé en ennemi personnel du général Bonaparte), pourvu qu'on veuille bien délier la langue et entamer les négociations.» Pour déterminer la Russie à parler, il a tout essayé, il n'a laissé échapper aucune occasion: sa conversation de l'an passé avec le comte Schouvalof qu'il a saisi au passage, son discours du 15 août au prince Kourakine n'avaient point d'autre but. Il espérait que tant et de si pressants efforts auraient enfin raison d'un parti pris d'inertie, d'une inconcevable réserve. Mais non: rien ne lui a réussi: on a persisté à se draper dans un dédaigneux silence; on a continué à se taire, en continuant d'armer. Alors, obligé de supposer des prétentions inavouées ou des desseins hostiles, il a dû mettre en mouvement les masses dont il dispose. Il est en train actuellement de couvrir l'Allemagne de ses troupes, de réoccuper des positions depuis longtemps dégarnies: efforts immenses, coûteux, mais non disproportionnés à ses ressources, car il possède encore dans ses caisses trois cents millions intacts. Cependant, cette surabondance de moyens, qui fait sa sécurité, ne le pousse nullement à désirer la guerre: il ne fera rien pour la précipiter. Donc, si les Russes de leur côté ne la veulent point par intention préméditée, si leurs mouvements suspects ont été uniquement inspirés par les craintes qu'ils ont conçues au sujet de la Pologne et que ses franches explications doivent dissiper, tout peut être encore réparé ou prévenu, et Napoléon, aboutissant à des conclusions fermes, propose un accord sur les trois bases suivantes:

1° Stricte observation par la Russie du blocus continental et exclusion des neutres, mitigée par un système de licences analogue à celui qui se pratique en France;

2° Traité de commerce respectant le tarif russe dans ses dispositions essentielles, mais faisant disparaître ce que cet acte «renferme de choquant et de désagréable pour le gouvernement français»;

3° Arrangement par lequel la Russie finirait l'affaire d'Oldenbourg et effacerait le fâcheux effet de sa protestation, soit en déclarant qu'elle ne veut rien pour le prince médiatisé, soit en acceptant une indemnité qui ne pourrait en aucun cas se composer de Dantzick ou d'une fraction quelconque du territoire varsovien.

Suivant Napoléon, il serait facile de s'entendre sur ces bases. La rentrée de la Russie dans le système continental ne serait qu'un retour au devoir primordial de l'alliance. Quant aux questions de l'Oldenbourg et du tarif, les griefs allégués, s'il n'existait pas derrière eux autre chose, étaient-ils de nature à motiver une guerre qui ferait couler des torrents de sang et renouvellerait le deuil de l'humanité? L'Empereur verrait avec une profonde douleur se rompre pour de telles chicanes une alliance qui lui avait été dictée par son coeur autant que par sa raison, par un penchant déterminé pour Alexandre, par une sympathie qu'il ne peut malgré tout arracher de son âme, qu'il aimait à croire partagée et qui lui semblait devoir assurer la perpétuité de l'accord. «J'avoue, disait-il, qu'il y a de cela deux ans, je n'aurais jamais cru à la possibilité d'une rupture entre la Russie et la France, du moins de notre vivant, et comme l'empereur Alexandre est jeune et moi je dois vivre longtemps, je plaçais la garantie du repos de l'Europe dans nos sentiments réciproques: ceux que je lui ai voués sont toujours restés les mêmes; vous pourrez l'en assurer de ma part et lui dire que, si la fatalité veut que les deux plus grandes puissances de la terre se battent pour des peccadilles de demoiselle, je la ferai (la guerre) en galant chevalier, sans aucune haine, sans nulle animosité, et, si les circonstances le permettent, je lui offrirai même à déjeuner ensemble aux avant-postes. La démarche à laquelle je me suis décidé aujourd'hui sera encore marquée sur mes tablettes à la décharge de ma conscience; vous ayant fait connaître mes véritables sentiments, je vous envoie vers l'empereur Alexandre comme mon plénipotentiaire et dans l'espoir que l'on pourrait encore s'entendre et se dispenser de verser le sang d'une centaine de mille braves, parce que nous ne sommes pas d'accord sur la couleur d'un ruban.»

Cette affectation de désinvolture et de légèreté lui servait à masquer la gravité des prétentions qu'il avait émises; elles étaient bien cette fois l'expression réelle de ses désirs et faisaient apparaître un éclair de sincérité à travers tous ses subterfuges. Enfin, il venait de sortir et de formuler son exigence fondamentale, celle qui portait sur l'exclusion des neutres. À supposer que la Russie y eût fait droit et eût accepté l'ensemble de ses propositions, aurait-il renoncé à son expédition et décommandé la guerre? On peut le croire, car Alexandre eût cédé alors sur tous les points essentiels, moyennant quelques satisfactions de pure forme: il eût adhéré pleinement au blocus et se fût remis au service de notre cause, sans compensation pour lui-même ni sûreté.

Napoléon aurait agréé cette soumission pure et simple, à condition qu'elle eût été entourée des plus expresses garanties; mais à son défaut il n'admettait d'autre issue au conflit que la guerre. C'est ce qu'indiquait le duc de Bassano à Lauriston, dans une nouvelle dépêche: «L'Empereur, disait-il, ne se soucie pas d'une entrevue. Il se soucie même fort peu d'une négociation qui n'aurait pas lieu à Paris. Il ne met aucune confiance dans une négociation quelconque, à moins que les quatre cent cinquante mille hommes que Sa Majesté a mis en mouvement et leur immense attirail ne fassent faire de sérieuses réflexions au cabinet de Pétersbourg, ne le ramènent sincèrement au système qui fut établi à Tilsit, et ne replacent la Russie dans l'état d'infériorité où elle était alors[374].» Cet aveu superbe et brutal ne voulait pas dire que l'Empereur tenait à éviter une négociation, puisque l'envoi de Tchernitchef avait précisément pour but d'en provoquer une: il signifiait que cette négociation ne serait jamais aux yeux de l'Empereur chose sérieuse et susceptible de résultats, à moins que la Russie ne reprît dès à présent son rôle de vaincue et ne se replaçât dans la position où elle était au lendemain de Friedland, alors qu'elle s'estimait heureuse d'acheter la paix au prix d'une alliance empressée et déférente. Napoléon n'excluait pas absolument cette hypothèse, mais ne lui laissait dans ses prévisions qu'une part minime. Jugeant Alexandre trop fier, trop révolté, pour s'humilier avant d'avoir subi de nouveaux désastres, il espérait seulement que ce prince, sans accepter toutes nos conditions, n'oserait répondre à une proposition formelle et enveloppée de moelleuses paroles, par une rupture et une agression immédiates. Sans doute allait-il par respect humain, peut-être aussi par espoir d'arriver à un compromis, rouvrir le débat, formuler des contre-propositions: ainsi s'engagerait et se prolongerait une vague controverse, «une sorte de négociation[375]», à la faveur de laquelle nos armées se glisseraient jusqu'à leurs positions d'attaque et y attendraient la saison propice à l'offensive. C'est en ce sens que les ouvertures faites à Tchernitchef, sans être par elles-mêmes mensongères et fictives, avaient moins pour objet d'éviter que d'ajourner la guerre.

[Note 374: Maret à Lauriston, 25 février.]

[Note 375: Maret à Otto, 3 avril.]

Afin de mieux accréditer le jeune homme comme son porte-parole, Napoléon lui fit remettre une lettre pour l'empereur Alexandre, lettre courte, simplement polie, mais dans laquelle il se référait expressément à ses assurances verbales: «J'ai pris le parti, disait-il, de causer avec le colonel Tchernitchef sur les affaires fâcheuses survenues depuis quinze mois. Il ne dépend que de Votre Majesté de tout terminer. Je prie Votre Majesté de ne jamais douter de mon désir de lui donner des preuves de la considération distinguée que j'ai pour sa personne[376].»

[Note 376: Corresp., 18523.]

Muni de la lettre impériale, qui équivalait à un congé, Tchernitchef fit ses préparatifs de départ et ne resta plus que quelques heures à Paris, juste le temps de se procurer l'état de situation de la Garde, acheté comptant. Le 26 février, il montait dans sa chaise de poste. Avant de s'éloigner, mis en défiance par les allusions de l'Empereur et se sentant surveillé, il avait cru devoir détruire un grand nombre de papiers. Cette précaution n'était pas superflue; en effet, à peine avait-il quitté son appartement que la police y faisait irruption, sous la conduite de l'officier de paix préposé en chef à sa surveillance, et procédait à une visite domiciliaire. En explorant, en sondant tous les recoins, on ne découvrit que des lambeaux de lettres, des chiffons lacérés; mis bout à bout, ces débris ne présentèrent aucun sens suivi ou ne révélèrent que d'insignifiantes correspondances. Dans la cheminée de la chambre à coucher, un monceau de cendres s'élevait, provenant de papiers brûlés. Pour fouiller ces cendres, on eut à déplacer un tapis de pied posé devant le foyer; sous l'étoffe, un billet apparut, s'étant glissé là au moment de l'holocauste et ayant échappé aux flammes; il portait ces lignes:

«Monsieur le comte, vous m'accablez par vos sollicitations. Puis-je faire plus que je ne fais pour vous? Que de désagréments j'éprouve pour mériter une récompense fugitive! Vous serez surpris, demain, de ce que je vous donnerai; soyez chez vous à sept heures du matin. Il est dix heures, je quitte ma plume pour avoir la situation de la grande armée d'Allemagne, en résumé, à l'époque de ce jour. Il se forme un quatrième corps qui est tout connu, mais le temps ne me permet pas de vous le donner en détail. La garde impériale fera partie intégrante de la Grande Armée. À demain, à sept heures du matin. Signé M. [377].»

[Note 377: Cette pièce, les particularités et citations suivantes sont tirées du dossier de l'affaire, conservé aux archives nationales, F7, 6575, et du compte rendu des débats devant la cour d'assises.]

Ce billet renouvelait la preuve de la trahison et mettait sur la trace du coupable: c'était le fragment accusateur avec lequel une police qui sait son métier arrive à reconstituer tout l'ensemble d'un crime.

Les agents portèrent leur capture au préfet de police. Celui-ci, se souvenant que l'affaire lui avait été originairement recommandée par le ministère des relations extérieures, crut devoir au duc de Bassano la primeur des résultats obtenus; il se disposa à lui envoyer les originaux des pièces saisies. Toutefois, par prudence et sentiment des convenances hiérarchiques, il voulut se mettre à couvert du côté de son supérieur direct, le duc de Rovigo, et se réserva de lui envoyer des copies. Le 28 février, M. Pasquier préparait cette double expédition, lorsqu'il fut surpris par le ministre de la police en personne, entrant dans son cabinet sous couleur de lui faire «une visite d'amitié». En fait, ayant eu vent des saisies opérées, Savary venait réclamer les pièces comme son bien et confisquer la découverte.

Dans cette occurrence délicate, M. Pasquier se conduisit en fonctionnaire correct et en habile homme: il remit les originaux à Savary, qui avait droit de les revendiquer, mais ne sacrifia pas tout à fait l'autre ministre et lui fit passer les copies, par une interversion des plis préparés. Et le soir, lorsque Savary se présenta d'un air triomphant à l'Élysée, où il y avait cercle de cour, pour rendre compte à l'Empereur, il trouva Sa Majesté déjà prévenue par le ministre des relations extérieures, qui lui avait transmis, sans perdre un instant, les copies reçues de la préfecture. L'Empereur présenta le paquet au duc de Rovigo: «Tenez, lui dit-il d'un ton narquois, voyez cela; vous n'eussiez pas trouvé cette cachotterie de l'officier russe; les relations extérieures ne l'ont pas manqué[378].»

[Note 378: Mémoires de Rovigo, V, 213. Cf. les _Mémoires de Pasquier_, I, 518-519, et ERNOUF, 345-347.]

Fort dépité, mais ne perdant pas contenance, Savary répliqua qu'il possédait mieux que les copies, à savoir les originaux, et qu'il les tenait à la disposition de Sa Majesté. Puis, ardent à saisir sa revanche, à rejoindre et à distancer son collègue dans la lutte de vitesse qui s'était engagée entre eux, il remit aussitôt et pour son compte les agents de la police en quête, en chasse, prit en main l'instruction et la poussa avec une extrême célérité; ayant annoncé à l'Empereur les pièces authentiques de l'affaire, il s'était juré de lui transmettre en même temps des noms et de lui désigner les coupables.

Le billet saisi ne fournissait qu'une initiale, la lettre M. Derrière cet M... mystérieux, qui lui servait de signature, quel nom, quelle personnalité se cachait? Ce ne pouvait être qu'un homme initié professionnellement aux secrets de notre situation militaire. Les premières recherches faites aux bureaux de la guerre et à l'administration de la guerre--ces services formaient sous l'Empire deux départements ministériels séparés--n'aboutirent à aucun résultat. On eut alors l'idée de recourir au prince major général, qui avait eu entre les mains les états de situation et chez lequel on avait pu les copier. L'un de ses principaux collaborateurs civils dirigea les soupçons sur un nommé Michel, qu'il avait naguère employé.

Ce Michel fut retrouvé à l'administration de la guerre, où il occupait une place de commis écrivain à la direction de l'habillement: c'était la plus belle main du ministère, mais un homme de réputation équivoque, «adonné au vin» et menant une existence au-dessus de ses ressources connues. On se procura adroitement une page de son écriture, et la comparaison de cette pièce avec le billet ne laissa plus de doute sur l'identité de l'auteur. Une heure après, Michel était amené au ministère de la police; terrassé par l'évidence, il reconnut son billet et ne nia point avoir entretenu des relations avec Tchernitchef par l'intermédiaire d'un nommé Wustinger, Viennois d'origine, suisse et concierge de profession, employé en cette qualité à l'hôtel Thélusson, où résidait l'ambassade russe.

Pour aller au fond du mystère, il restait à s'assurer de cet homme; mais on ne pouvait l'arrêter chez lui, à l'ambassade, où il était couvert par le droit des gens et participait au bénéfice de l'exterritorialité. Pour l'attirer hors de cet inviolable asile, la police lui tendit un piège. Par une ruse classique, elle obligea Michel à lui écrire de sa prison, comme s'il eût été encore en liberté, pour lui donner rendez-vous dans un café où ils avaient habitude de se rencontrer. L'Allemand obéit sans défiance à cet appel; à peine eut-il mis le pied dans le café désigné qu'il fut appréhendé au corps et conduit à la Force. En même temps, les aveux progressifs de Michel, les perquisitions opérées chez lui amenaient l'emprisonnement de plusieurs autres employés, soupçonnés de l'avoir aidé dans ses crimes. Les déclarations des individus arrêtés, se corroborant et s'éclairant l'une l'autre, mirent au jour toute la trame, découvrirent le travail de corruption organisé de longue date par les agents russes dans les principales administrations de l'État.

L'origine de ces pratiques remontait à huit ou neuf ans. Sous le Consulat, le chargé d'affaires d'Oubril, s'étant trouvé fortuitement en rapport avec Michel, qui était employé alors au bureau des mouvements, avait flairé en lui une âme vile et une conscience à vendre. Après l'avoir ébloui par un don d'argent, il l'avait circonvenu, tenté, perverti, et finalement avait tiré de lui quelques renseignements militaires. La rupture de 1804, la guerre qui s'en était suivie, avaient suspendu ces intelligences, mais les agents russes avaient mis à profit chaque paix, chaque reprise des relations, pour renouer le fil brisé, et l'alliance même de 1807 n'avait pas interrompu cette tradition. Au cours des deux missions qui s'étaient succédé depuis lors, celle du comte Tolstoï et celle du prince Kourakine, on s'était souvenu de Michel; pour le retrouver, le moyen était des plus simples: si les ambassadeurs et les secrétaires passaient, le suisse de l'ambassade restait, Wustinger demeurait à son poste, et l'une des fonctions de l'inamovible concierge était de rétablir périodiquement le contact avec Michel, qu'il ne perdait jamais de vue. Les ambassadeurs n'avaient point participé en personne à ce commerce, semblaient même l'avoir ignoré; mais toujours quelqu'un s'était trouvé auprès d'eux pour le prendre à son compte: d'abord Nesselrode, puis un autre agent du nom de Kraft. Enfin, Tchernitchef était survenu. Jaloux de se distinguer et de faire mieux que les autres, il avait cru devoir, à côté de l'espionnage en quelque sorte officiel qui fonctionnait par les soins de l'ambassade, organiser le sien, monter sa contre-police: il s'était fait mettre en relation avec Michel et, renouvelant le système suivi jusqu'alors, l'avait porté à la perfection du genre.

Michel, passé à la direction de l'habillement, ne savait plus grand'chose par lui-même, mais il avait porté la corruption dans d'autres bureaux et s'était ménagé des accès indirects à la source des renseignements. Dans l'ordre du crime, il s'était même signalé par un coup de maître. Deux fois par mois, on dressait au ministère de la guerre, à l'intention de l'Empereur seul, un livret indiquant en grand détail la force et l'emplacement de toutes les armées, de tous les corps, jusqu'au plus infime détachement et à la dernière compagnie. Ce document mystérieux et sacro-saint, qui portait la fortune de la France, Michel avait réussi à en prendre connaissance avant l'Empereur. Le livret une fois préparé, un garçon de bureau du ministère, le nommé Mosès, était chargé de le porter chez un relieur et de l'y faire cartonner, afin que Sa Majesté, à qui on le présenterait ensuite, pût le feuilleter commodément. Cette course devait s'accomplir dans un délai rigoureusement mesuré. Séduit par quelques «écus de cinq francs», Mosès pressait le pas et gagnait le temps de faire une station chez Michel, auquel il communiquait le volume.

Michel avait aussi détourné de ses devoirs le commis Saget, attaché au bureau des mouvements, et un jeune expéditionnaire du nom de Salmon. Saget fournissait la matière des documents destinés à l'officier russe, Salmon était employé à les copier, et ainsi s'était établie au profit de l'étranger, sous la direction de Michel, toute une officine de soustractions frauduleuses.

Tchernitchef payait le procureur de renseignements par sommes plus ou moins fortes, assez irrégulièrement versées: il le payait surtout d'espérances, osant lui promettre la bienveillance personnelle du Tsar et une pension qui le mettrait pour toujours à l'abri du besoin, mêlant à ces vilenies un nom auguste. Parfois, Michel se montrait assailli de remords et d'angoisses: sentant la gravité de ses forfaits et redoutant les suites, il cherchait à se dégager. L'autre renforçait alors ses moyens de séduction, ou bien, découvrant le fonds de brutalité et de violence qui se cachait en lui sous de mielleux dehors, il le prenait de très haut avec l'employé, rappelait durement que le malheureux ne s'appartenait plus et dépendait de qui pouvait le perdre; de hautaines menaces, des exigences torturantes commençaient le supplice du traître, prisonnier de son crime. Si les renseignements ne venaient pas assez vite à son gré, Tchernitchef relançait Michel jusque dans son lointain domicile, rue de la Planche; mais les rendez-vous avaient lieu d'ordinaire à l'ambassade, chez Wustinger: c'était dans une chambre de domestique que l'élégant officier se rencontrait avec le sordide plumitif et prolongeait de bas marchandages.

Au sortir de ces répugnantes conférences, il visait plus haut; après s'être attaqué aux membres subalternes de l'administration, il tâchait de savoir quels étaient, parmi les fonctionnaires d'un ordre élevé, ceux qui faisaient d'excessives dépenses et éprouvaient des besoins d'argent. Il avait offert sans succès quatre cent mille francs à un chef de division; il s'était efforcé de glisser des espions au quartier général de la Grande Armée. Au ministère de l'intérieur, au ministère des manufactures et du commerce, on releva la trace de semblables tentatives, et plus la police développait ses recherches, plus on s'apercevait que la trame s'étendait loin, qu'elle avait poussé en tous sens ses mystérieuses ramifications.

Ces faits furent consignés dans deux rapports présentés à l'Empereur par le ministre de la police, en date des 1er et 7 mars, avec pièces à l'appui[379]: Savary avait centralisé tous les documents entre ses mains et réclamé, en vertu de ses prérogatives professionnelles, jusqu'à «quelques bribes» antérieurement recueillies par le ministère des relations extérieures. Sa crainte était toujours que le chef de ce département ne s'attribuât en haut lieu le mérite de la découverte initiale et ne prétendît l'avoir opérée par des moyens spéciaux et personnels, en dehors de ceux dont disposait la police ordinaire. Pour parer à ce danger, Savary éprouva le besoin de bien établir dans l'un de ses rapports que les premiers résultats étaient exclusivement dus à la préfecture de police, c'est-à-dire à une administration dépendant de lui et placée sous son autorité. Ainsi fut-il amené à louer l'activité du préfet et son zèle méritoire, à vanter ses succès, à le couvrir de fleurs, quoiqu'il lui gardât un peu de rancune pour ses complaisances extra-hiérarchiques, et ce fut en fin de compte M. Pasquier qui recueillit le principal profit de l'affaire: il obtenait de son chef direct des éloges intéressés, sans préjudice des droits qu'il s'était ménagés à la reconnaissance d'un autre ministre, favori et confident de l'Empereur.

[Note 379: Archives nationales, F7, 6375.]

Napoléon tenait désormais de quoi prouver que la Russie, au temps même de leur apparente intimité, l'avait traité en suspect et en ennemi, qu'elle avait perpétué contre lui une sourde et injurieuse hostilité. Il s'armerait de cette découverte en temps opportun et s'en ferait un grief de plus contre Alexandre. Il voulait un scandale retentissant, dont toute l'Europe s'entretiendrait: point de procédure expéditive, point de commission militaire siégeant à huis clos; un grand appareil judiciaire, des magistrats, des jurés, des pièces à conviction largement étalées, la lumière d'un débat public et contradictoire, le grand jour des assises. Le parquet de Paris fut saisi et invité à procéder régulièrement. Pour placer Michel sous le coup d'une condamnation capitale, on le poursuivrait en vertu de l'article 76 du code pénal, prononçant la peine de mort contre «quiconque aura pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec les puissances étrangères, pour leur procurer les moyens d'entreprendre la guerre contre la France[380]». Ses complices seraient prévenus de participation au même crime et punis suivant leur degré de culpabilité.

[Note 380: L'abolition de la peine de mort en matière politique est venue en 1848 modifier cet article.]

Vu la lenteur des formalités judiciaires, la cour d'assises n'aurait à prononcer sur Michel et ses coaccusés que dans un mois ou six semaines, au milieu d'avril, et c'était bien ce que voulait l'Empereur. Désirant un éclat, il entendait le retarder jusqu'au moment où ses troupes auraient atteint la Vistule et s'y seraient fortement établies, où il aurait moins besoin de ménager la Russie. Actuellement, toute divulgation dans le public fut évitée: les journaux se turent; le bruit de l'affaire ne dépassa pas les milieux politiques et administratifs, où l'on en causa avec indignation, mais à voix basse.

Ce demi-silence fut percé tout à coup par une plainte larmoyante. L'ambassadeur Kourakine, dont la candeur avait ignoré les trames ourdies sous son toit et que nul n'avait averti des captures opérées par la police, ne comprenait rien à la disparition de son concierge; il se demandait pourquoi Wustinger, sorti de l'hôtel dans la journée du 1er mars, n'était pas rentré: il n'était point éloigné de croire à quelque crime d'ordre privé, à un enlèvement, à une séquestration, à un drame noir dont son fidèle serviteur aurait été victime. À grands cris, il réclamait cet accessoire indispensable de son hôtel, et son effarement, son agitation, mêlaient à de douloureux incidents un épisode burlesque. Dans une note éplorée, il suppliait M. de Bassano d'avertir la police et de la mettre en mouvement, afin qu'elle procédât aux recherches nécessaires; il envoyait le signalement de l'absent, pressait le duc de commencer sans retard ses démarches et dès à présent, préjugeant son concours, lui en rendait grâce[381].

[Note 381: Note du 2 mars, archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

Impatienté de ces doléances, Napoléon se sentit tenté d'abord de fermer la bouche à Kourakine en lui mettant brusquement sous les yeux toute l'affaire. En réplique à l'ambassadeur, il ordonna de préparer une note portant plainte officielle contre Tchernitchef et stigmatisant sa conduite. Il dicta lui-même cette note, la fit âpre et très belle, vibrante d'une indignation justifiée. «Sa Majesté, écrivit-il, a été péniblement affectée de la conduite de M. le comte Tchernitchef; elle a vu avec étonnement qu'un homme qu'elle a toujours bien traité, qui se trouvait à Paris, non comme un agent politique, mais comme un aide de camp de l'empereur de Russie, accrédité par une lettre auprès de l'Empereur, ayant un caractère de confiance plus intime même que celui d'un ambassadeur, ait profité de ce caractère pour abuser de ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes. Sa Majesté se flatte que l'empereur Alexandre sera aussi péniblement affecté qu'elle de reconnaître dans la conduite de M. de Tchernitchef le rôle d'un agent de corruption, également condamné par le droit des gens et par les lois de l'honneur. Sa Majesté l'Empereur se plaint que, sous un titre qui appelait la confiance, on ait placé des espions auprès de lui et en temps de paix, ce qui n'est permis qu'à l'égard d'un ennemi et en temps de guerre; il se plaint que les espions aient été choisis, non dans la dernière classe de la société, mais parmi les hommes que leur position attache aussi près du souverain[382].»

[Note 382: Corresp., 18541.]

Après avoir jeté sur le papier ces virulentes paroles, Napoléon réfléchit. Un tel langage sentait la poudre: il risquait de dénoncer l'imminence des hostilités et de contrarier l'oeuvre d'ensommeillement à laquelle l'Empereur vouait tous ses soins, et l'on sait avec quelle incroyable intensité d'attention, lorsqu'il s'était proposé un but, il lui rapportait et lui sacrifiait tout. Il se ravisa donc et se retint, suspendit l'expression de sa colère: la note ne fut pas remise et resta en portefeuille. Le duc de Bassano, assiégé par Kourakine de visites et de questions, affecta d'abord de ne rien savoir quant au sort de Wustinger. Après quelques jours, prenant un air de confidence et de gravité, posant un doigt sur ses lèvres, il dit au prince en substance: Votre concierge n'est pas perdu; on a dû l'arrêter, parce qu'il se trouve impliqué dans un complot dirigé contre la sûreté de l'État et qu'il a été pris en flagrant délit. La justice est saisie et informe; ses opérations se poursuivent méthodiquement, silencieusement, avec la discrétion convenable; respectons ce mystère: aussitôt que j'aurai des renseignements sûrs, je ne manquerai pas à vous les communiquer[383].

[Note 383: Rapport de Kourakine à Roumiantsof, 6 mars, Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

En entendant ces paroles, Kourakine faillit tomber de son haut. Épouvanté à l'idée d'avoir recélé chez lui un conspirateur, il n'osa insister et répondit par des considérations de philosophie domestique qui étaient presque des excuses[384]. Un peu plus tard, le duc de Bassano lui glissa en douceur que le nom de Tchernitchef se trouvait fâcheusement mêlé à l'affaire, que certaines charges avaient été relevées contre lui; le ministre français ajoutait qu'il n'admettait que difficilement chez un homme portant l'épaulette un tel oubli de ses devoirs: jusqu'à plus ample informé, il voulait croire à une erreur. Ainsi se gardait-on de livrer à Kourakine la vérité d'un seul coup et tout entière; on la lui versait goutte à goutte, avec d'infinis ménagements; on évitait au vieillard une émotion trop vive, un choc qui se répercuterait à Pétersbourg et pourrait avancer la rupture. Grâce à ces soins, les avertissements de l'ambassadeur ne viendraient pas troubler l'impression apaisante que devaient produire, s'ajoutant aux paroles lénitives de Lauriston, le message apporté par Tchernitchef et la lettre de l'Empereur.

[Note 384: «Je fis à ce sujet, écrivait-il dans le rapport précité, des réflexions que le ministre français trouva justes parce qu'il a aussi une maison nombreuse, c'est qu'il est bien difficile de pouvoir compter sur la fidélité de tous les gens dont on se sert et qui sont sans cesse autour de nous.»]

III

Tandis que cette suprême adjuration s'élevait vers la Russie, les mouvements militaires commençaient à s'exécuter, et de toutes parts l'impulsion donnée opérait. Le 23 février, l'armée d'Italie prend son élan et monte à l'assaut des Alpes: elle s'engage au milieu des neiges où la hache des sapeurs a fait brèche, franchit les cols, et en neuf colonnes, neuf torrents, dévale du haut des monts. Junot conduit en personne par le Brenner la colonne du centre, la brigade Delzons, et entre à Inspruck au milieu de ces régiments de choix, «magnifiques et bien disposés[385]». Il presse en même temps la marche des autres colonnes, les fait passer rapidement sur la Bavière, force les étapes, abrège les haltes, et en quelques journées pousse ses avant-gardes jusqu'auprès de Ratisbonne.

[Note 385: Le duc d'Abrantès au major général, 3 mars. Archives nationales, AF, IV, 1642.]

Cette descente en Allemagne devient le signal de l'universel ébranlement. Tout s'anime, tout se lève à la fois et marche. Au nord, l'armée de Davout, après s'être ramassée sur elle-même et pelotonnée, se jette sur l'Oder, avec le 1er corps de cavalerie; plus bas, les Wurtembergeois, commandés par leur prince royal, les Westphaliens, sous Jérôme, les Bavarois, sous Vandamme, quittent ensemble leur place et commencent à se mouvoir, en un fourmillement de peuples. Oudinot échelonne son corps sur les chemins qui de Münster conduisent à Magdebourg; Ney pousse le sien sur Erfurt et Leipsick, et dès cette mise en route, malgré l'entrain du départ, l'inégalité de valeur entre les éléments qui composent la Grande Armée se révèle, les disparates s'accusent. Ney s'enorgueillit dans un rapport de ses vieux bataillons: chez d'autres, il trouve que la présence de recrues trop nombreuses nuit à l'aspect d'ensemble. Oudinot signale des régiments alanguis et faibles, un régiment suisse qui compte trois cent quatre-vingt-trois malades, d'autres rongés de fièvre, et attribue ces maux à l'état d'atroce détresse dans lequel lui sont arrivés les conscrits réfractaires, amenés dans les rangs en prisonniers, la chaîne aux pieds. Dès qu'Oudinot et Ney ont pris leur direction, d'autres corps se mettent à leur suite et emboîtent le pas: le 2e de cavalerie, les divisions de cuirassiers faisant partie du 3e, commencent à dépasser le Rhin. Sur toute la ligne du fleuve, à Wesel, à Cologne, à Bonn, à Coblentz, à Mayence surtout, grand centre de ralliement, vaste entrepôt d'hommes et de matériel, l'affluence et la presse augmentent. Sur le pont de Castel, au devant de Mayence, c'est un défilé continuel de corps se poussant les uns les autres, un roulement ininterrompu de canons et de caissons. Après le déversement des premières masses sur la rive gauche, d'autres s'annoncent: déjà les colonnes de la Garde paraissent à l'horizon, la 1re division de la jeune Garde devant passer à Düsseldorf, la 2e à Mayence. Et soudain le grand quartier général, réuni à Mayence, s'ébranle à son tour et part; le 29 février, le prince de Neufchâtel a expédié l'ordre à tout ce qui le compose, «officiers de l'état-major général, officiers et troupes de l'artillerie et du génie, parc, train d'artillerie, train des équipages, administrations, inspecteurs et sous-inspecteurs aux revues, ordonnateurs et commissaires des guerres, payeur général, services administratifs, compagnie d'élite du quartier général, gendarmerie, compagnies d'ambulances, etc.», de se porter le 5 mars sur Fulda, en une seule colonne dont le général Guilleminot reçoit le commandement[386]. Sur d'autres points, les réserves d'artillerie, le grand parc avec ses soixante bouches à feu, entament à leur tour l'Allemagne. Derrière les différents corps en marche, ce sont des fractions de corps retardataires qui pressent le pas sur les chemins fatigués et s'efforcent de rejoindre, le 3e régiment portugais qui court après la division Legrand, un régiment illyrien et un régiment suisse errant à la recherche du duc d'Elchingen, un va-et-vient de détachements allant prendre et ramener des convois arriérés, trois cent trente voitures d'artillerie passant au grand trot, le service des estafettes qui s'organise et transmet journellement à l'Empereur les nouvelles de l'armée, des hôpitaux qui se forment et déjà regorgent de malades, des dépôts de remonte qui réquisitionnent les chevaux par milliers, des officiers courant la poste pour regagner leur troupe et faisant la nuit le coup de pistolet avec les maraudeurs et les brigands embusqués sur la route, et déjà des traînards, des isolés, par bandes grossissantes, se mêlant à la cohue des chariots et à l'enchevêtrement des convois. Autour des places, des maisons s'abattent, des faubourgs entiers s'écroulent, démolis par le génie pour démasquer les remparts et mieux assurer le tir des batteries, car Napoléon a tout prévu, même une retraite et une guerre défensive. Cependant, les corps de première ligne marchent maintenant en se serrant les coudes, et l'immense bande va son train, s'augmentant de tout ce qu'elle rencontre devant elle, englobant au passage les contingents allemands. Les Wurtembergeois se placent sous les ordres de Ney; les Westphaliens s'intercalent entre le 2e et le 3e corps; les Bavarois prennent rang à la gauche de l'armée d'Italie; les Saxons, postés autour de Dresde sous le commandement de Reynier, iront à leur tour au flot qui passe. Et ce concours d'armées s'écoule par toutes les routes, déborde sur les campagnes, envahit les villes, les villages, les foyers, effare et désole les populations, fait retentir depuis le littoral hanséatique jusqu'à la Bohême la rumeur d'une mer montante et emplit l'Allemagne antérieure tout entière[387].

[Note 386: Archives nationales, AF, IV, 1642.]

[Note 387: Rapports de Berthier à l'Empereur, correspondance de Berthier avec les chefs de corps, février et mars 1812. Archives nationales, AF, IV, 1642. Ces documents donnent tout le détail de la marche.]

La ligne de l'Elbe, largement dépassée par Davout, fut bientôt atteinte par les autres corps. Oudinot prit contact avec elle à Magdebourg, Ney à Torgau; les Westphaliens y arrivaient par Halle, l'armée d'Italie et ses annexes s'en approchaient de biais, par la basse Bavière. Pour aller plus loin, on devait désormais traverser la Prusse: il convenait que tout fût officiellement réglé avec elle.

Napoléon avait retardé jusqu'au dernier moment la conclusion de l'alliance, certain de mieux dicter la loi à la Prusse quand il la tiendrait resserrée entre toutes ses années et plus étroitement garrottée. Le 23 février, le duc de Bassano manda enfin le baron de Krusemarck et, lui présentant le traité, l'invita à signer. Krusemarck savait que sa cour accédait en principe à toutes nos exigences, mais il n'avait point reçu de pouvoirs spéciaux à l'effet de conclure: il en fit l'observation. Le duc répondit que Sa Majesté Impériale, peu formaliste de sa nature, ne saurait admettre une objection de ce genre; la situation ne souffrait aucun retard: nos troupes avaient pris leur essor, et nulle considération n'était capable de les arrêter; elles allaient entrer en Prusse de gré ou de force: mieux valait pour la Prusse se laisser occuper de bonne grâce et en vertu d'un traité que d'avoir à subir une contrainte. Torturé d'hésitations, Krusemarck se débattit faiblement, puis céda: le 24 février, après une nuit passée en conférence, le traité fut signé à cinq heures du matin[388]. Il contenait toutes les stipulations réclamées par l'Empereur, à de très légères modifications près. Les objets à réquisitionner par nos troupes, évalués de gré à gré, viendraient en déduction des sommes restant à acquitter sur l'ancienne contribution de guerre et diminueraient d'autant la dette du royaume.

[Note 388: DUNCKER, 439-440.]

Le 2 mars, avant que ce dénouement fût connu à Berlin, le roi Frédéric-Guillaume, étant en train de dîner, reçut avis que la division Gudin, formant la droite du 1er corps, envahissait le territoire prussien. En présence de cette irruption qu'aucun arrangement ne semblait autoriser encore, le Roi et son conseil crurent un instant qu'ils s'étaient humiliés en pure perte, que Napoléon n'avait pas accepté leur soumission et allait broyer la Prusse. Dans un accès de désespoir, ils songèrent à essayer un semblant de résistance, à périr avec honneur. Des mesures furent prises pour appeler aux armes la garnison de la capitale, celles de Spandau et de Potsdam: à six heures, on devait battre la générale dans les rues de Berlin; à cinq heures, la nouvelle du traité arriva[389]. Cet acte sauvait après coup et pour la forme la dignité prussienne: la cour de Berlin fut heureuse d'avoir un motif pour revenir à une humble et plate résignation. Le 5 mars, le traité fut ratifié, malgré la rigueur de ses clauses, car chacun sentait «qu'il fallait en passer par là ou par la fenêtre[390]».

[Note 389: DUNCKER, 442-443.]

[Note 390: Correspondance interceptée de Tarrach.]

Un grand bruit d'hommes en marche, un fracas d'armes et de sonneries, éclataient déjà à l'horizon: le corps d'Oudinot, débouchant de Magdebourg, s'enfonçait en plein coeur de la monarchie, et le 28 mars sa plus belle division, choisie à dessein pour en imposer, arrivait sur Berlin avec quatre mille hommes de cavalerie. Le Roi vint recevoir le maréchal à Charlottenbourg et accepta d'assister à une revue de nos troupes, commandée pour le jour même. Les régiments eurent à s'aligner sur le terrain tout en arrivant; pour beaucoup d'entre eux, l'étape avait été rude; quelques-uns avaient fait dix lieues dans la matinée: néanmoins, l'Empereur ayant recommandé au 2e corps de se faire honneur devant les Prussiens par sa belle tenue, chacun prit à coeur de se conformer à cet ordre. D'un mouvement unanime, les dos courbés par la fatigue se redressent, les poitrines se bombent, les armes rapidement astiquées reluisent; bataillons et escadrons se présentent superbes, dans une tenue irréprochable, «comme à une parade préparée depuis une semaine[391]», et donnent à la cour, à la population prussienne, l'émerveillement d'un incomparable spectacle de discipline et de force[392].

[Note 391: Saint-Marsan à Maret, 31 mars.]

[Note 392: Id. Cf. Le maréchal Oudinot, duc de Reggio, d'après les Souvenirs inédits de la maréchale, 153-154.]

L'entrée à Berlin eut lieu le soir même, tandis que le Roi, après avoir reçu à sa table le maréchal et l'état-major, retournait à Potsdam; on lui avait permis de conserver dans cette résidence quinze cents Prussiens, et, par grâce supplémentaire, quatre-vingts invalides à Spandau. À Berlin, la dépossession fut complète. Oudinot et son corps ne firent que passer, mais après eux vinrent des troupes d'occupation: elles relevèrent tous les postes, s'établirent dans tous les bâtiments publics, à l'exception du palais royal: dans les rues, on ne voyait que nos uniformes, on n'entendait que notre langue; françaises devenaient l'administration, la police, et Berlin apparut bientôt «comme une ville étrangère à la Prusse[393]».

[Note 393: Saint-Marsan à Maret, 5 mai.]

Le corps d'Oudinot poursuivait sa route vers Francfort-sur-l'Oder, sans commettre «de désordre marquant[394]», celui de Davout continuant à s'allonger sur le littoral. À droite, le 3e corps et les Westphaliens s'étaient précipités sur le Brandebourg et la Marche; l'armée d'Eugène atteignait la Silésie, à travers le royaume saxon, en sorte que la Prusse eut un instant sur le corps tout le poids de l'armée. La liste des objets à fournir par elle en nature était écrasante: aux termes d'une convention annexée au traité, elle devait «quatre cent mille quintaux de froment, deux cent mille de seigle, douze mille cinq cents de riz, dix mille de légumes secs, deux millions deux cent mille quintaux de viande, deux millions de bouteilles d'eau-de-vie, deux millions de bouteilles de bière, six cent cinquante mille quintaux de foin, trois cent cinquante mille de paille, dix mille boisseaux d'avoine, six mille chevaux de cavalerie légère, trois mille de cuirassiers, six mille d'artillerie ou d'équipages, plus trois mille six cents voitures attelées et des hôpitaux pour quinze mille malades[395]». C'était la mise en coupe réglée de toutes les ressources d'un pays, et le prélèvement de ce tribut vint augmenter l'exaspération sourde qui nous avait accueillis en Prusse.

[Note 394: Id., 31 mars.]

[Note 395: DE CLERCQ, II, 359-362.]

Là, dès ses premiers pas, l'armée avait rencontré une population plus foncièrement hostile, s'était sentie enveloppée d'une atmosphère de haine. En Westphalie et en Hanovre, l'esprit public distinguait encore entre les Français et leur gouvernement: on détestait la politique de l'Empereur et son administration, on pardonnait beaucoup à la verve joviale de nos troupiers, à l'humeur sociable de nos officiers, et souvent ceux-ci étaient reçus dans l'intérieur des familles en hôtes moins subis qu'agréés[396]. En Prusse, rien de pareil. Le nom seul de Français y était un titre à l'exécration. Dans les châteaux où les conduisait leur billet de logement, nos officiers n'arrivaient pas à dérider les visages: les propriétaires obligés de les recevoir, des nobles pour la plupart, ruinés par la guerre précédente, se refusaient à entrer en communication avec eux, et si parfois les langues se déliaient, c'était pour exprimer l'âpre espoir de revanche qui couvait au fond des coeurs. Chez le peuple, la haine perçait sous la peur. Tandis qu'à Berlin les autorités s'épuisaient en bassesses, aucun de nos soldats ne pouvait s'aventurer aux environs de la ville sans être assailli d'outrages, poursuivi d'épithètes ignobles, frappé parfois et attaqué. Les détachements qui traversaient les villages voyaient se fixer sur eux des regards lourds de haine; sur leur passage, les poings se levaient à demi, les bouches crachaient l'injure[397]. En Poméranie, les paysans remarquèrent dans les rangs du 1er corps des régiments de Hanséates, Allemands comme eux et marchant à contre-coeur: ils se mirent aussitôt à faciliter parmi ces troupes, à provoquer la désertion: tout fuyard était sûr de trouver chez eux un asile et du pain. Ainsi tenté, l'un des régiments allemands fondit à tel point qu'il fallut le placer chaque soir, au lieu d'étape, dans un cercle de patrouilles françaises et d'embuscades, le traîner dans cette geôle mouvante[398]. Davout fit des exemples terribles, força le sens et exagéra la rigueur des lois martiales. On fusillait sur un soupçon; quiconque s'écartait des rangs s'exposait à périr. Un homme fut condamné à mort et exécuté sur place pour être resté quelques heures en arrière, le maréchal ayant pensé «qu'il était très présumable» que cet homme avait «voulu déserter[399]».

[Note 396: Les Souvenirs manuscrits du général Lyautey, qu'il nous a été permis de consulter, donnent à ce sujet de curieux détails.]

[Note 397: Archives nationales, AF, IV, 1691.]

[Note 398: Davout à Berthier, 23 mars. Archives nationales, AF, IV, 1642.]

[Note 399: Lettre précitée du 23 mars.]

Ainsi passait la Grande Armée, retenant violemment à soi les éléments une fois pris dans cet engrenage de fer, mais retenant aussi la plupart d'entre eux par un lien plus puissant que la force matérielle, par l'irrésistible prestige qui se dégageait d'elle et du nom rayonnant à sa tête, par le sentiment inspiré à tant d'hommes si violemment divers de participer ensemble à quelque chose de grand et de figurer sous le plus glorieux drapeau qui eût flotté sur le monde. Et en dépit de tout ces hommes marchaient, marchaient toujours, et la montée vers le Nord continuait, s'accélérait, malgré la saison rigoureuse, malgré les chemins plus mauvais, malgré la difficulté d'avancer à travers les sables et les tourbières de la Prusse. Au commencement d'avril, tandis que Davout projetait ses avant-gardes jusqu'à mi-chemin entre l'Oder et la Vistule, le gros de l'armée se posait sur le premier de ces fleuves et venait le border depuis Stettin jusqu'à la haute Silésie.

Il fallait maintenant, pour se conformer au tracé général du mouvement, pousser Davout très doucement sur la Vistule et l'y relier aux forces d'avant-garde, en évitant autant que possible de donner l'alarme. Il n'était pas moins important que le maréchal, s'aventurant dans la zone essentiellement périlleuse, s'établît de suite et fortement sur les deux rives du fleuve, qu'il prît tous ses avantages stratégiques, qu'en même temps d'autres corps fussent mis à portée de le secourir. En conséquence, dans le courant de mars, Davout reçut l'ordre d'atteindre le cours inférieur de la Vistule à Thorn, d'appuyer sa gauche à Dantzick, de lui faire occuper solidement le delta du fleuve, l'île de Nogat et le fertile district d'Elbing, de se lier par sa droite aux Polonais de Poniatowski, concentrés eux-mêmes entre Varsovie et Plock et adossés à ces deux places: de développer du premier coup une ligne de bataille imposante. D'autre part, la masse principale, qui le suivait, fut dédoublée: les corps westphaliens, bavarois et saxons, moins fatigués que les nôtres, parce qu'ils étaient partis de moins loin, durent les devancer, presser le pas, se porter sur l'espace compris entre l'Oder et la Vistule, accompagnés par les corps de cavalerie indépendante qui de toutes parts prenaient la tête; les Bavarois s'établiraient à Posen, les Saxons et les Westphaliens à Kalisch; ces trois contingents composeraient une seconde ligne en arrière de Davout et des Polonais, ligne de soutien: quant aux corps de Ney, d'Oudinot et d'Eugène, ils resteraient actuellement en troisième ligne sur l'Oder, où ils seraient rejoints par les divisions de la Garde et les réserves[400].

[Note 400: Corresp., 18584, 18587, 18588, 18593, 18599, 18605, 18608.]

Les divers mouvements prescrits se trouveraient exécutés aux environs du 15 avril. À ce moment, si les Russes se jetaient en avant de leurs frontières, Davout serait en état de tenir tête. En même temps, au premier signal d'alarme, les trois corps allemands s'élanceraient à la rescousse sur la Vistule, où ils composeraient avec les Polonais un grand groupement, sous les ordres du roi Jérôme: Ney, Oudinot, Eugène et la Garde arriveraient de leur côté à toute vitesse, à marches forcées, et en peu de jours l'armée entière se trouverait agglomérée sur la Vistule, faisant corps et faisant front. Si les Russes n'exécutaient aucun mouvement, les différentes unités resteraient jusqu'en mai sur les positions qui leur étaient actuellement assignées; elles s'y occuperaient à se reposer et à se refaire. Dans la première quinzaine de mai, la seconde ligne, formée par les corps allemands, puis la troisième, composée des corps tirés de France et d'Italie, se serreraient insensiblement sur la première, comprenant Davout et les Polonais, viendraient la doubler, la tripler, rangeraient enfin sur la Vistule et opposeraient aux Russes, dont ils ne seraient plus séparés que par l'étroit territoire d'entre Vistule et Niémen, l'ensemble de leurs effectifs actuels: neuf corps, trois cent quatre-vingt-douze bataillons, trois cent quarante-sept escadrons, dix mille soixante-huit officiers, six mille cinq cent soixante-cinq chevaux d'officiers, soixante-cinq mille huit cent quarante-trois chevaux de troupe, vingt-cinq mille neuf cent trois chevaux du train, au total trois cent quatre-vingt-sept mille trois cent quarante-trois hommes, quatre-vingt-dix-huit mille trois cent onze chevaux, avec neuf cent vingt-quatre canons, non compris les grands parcs de l'armée et déduction faite de toutes non-valeurs[401].

[Note 401: Tableau récapitulatif présenté le 10 mars à l'Empereur par le major général. Archives nationales, AF, IV, 1642.]

À l'extrémité gauche de la ligne, le contingent prussien se tiendrait prêt à entrer dans le rang. Les troupes qui le composaient avaient été poussées jusqu'au bout de la Prusse orientale, entre Dantzick et Koenisberg; soutenues et surveillées par Davout, elles garderaient pour nous ce coin de terre si précieux par son importance stratégique, sans que Napoléon ait trop tôt à y montrer des Français[402]. Lors de l'ébranlement final, la Grande Armée prendrait les Prussiens en passant et s'agrégerait ces vingt mille hommes. Avec eux et la division Grandjean, qui formait actuellement la garnison de Dantzick, l'Empereur créerait un dixième corps, réservé au duc de Tarente.

[Note 402: Corresp., 18608.]

Pour renforcer la droite et donner plus d'ampleur au front de bataille, il venait de faire signe à l'Autriche et de l'appeler en ligne. Les arrangements définitifs furent passés à Paris avec Metternich, sans discussion sérieuse: le traité d'alliance, signé le 14 mars, mettait à notre disposition trente mille Autrichiens, conférait à leur gouvernement le droit de troquer ce qui lui restait de la Galicie contre partie égale des provinces illyriennes, lui faisait entrevoir de plus notables avantages, non spécifiés encore, et garantissait l'intégrité de l'empire ottoman: le but de cette dernière clause était surtout de révoquer formellement la donation d'Erfurt, d'interdire aux Russes toute conquête dans les Principautés et de donner cette satisfaction à l'intérêt autrichien[403]. Le traité signé, les deux cours se mirent en étroite confidence. Napoléon en profitait pour faire passer à Vienne des instructions militaires, pour surveiller l'acheminement vers Lemberg des effectifs promis. Le commandement des Autrichiens était réservé au prince de Schwartzenberg, à cet officier général qui depuis deux ans et demi faisait fonction d'ambassadeur en France. Restant actuellement près de l'Empereur, Schwartzenberg recevrait de lui en temps opportun le mot d'ordre, le signal du départ: il courrait alors rejoindre ses troupes et, bien stylé, bien averti, prendrait toutes ses mesures pour qu'au moment où la Grande Armée déboucherait en avant de la Vistule, les Autrichiens vinssent se serrer contre elle, s'opposant aux provinces ennemies de Volhynie et de Podolie. Par l'adjonction des contingents prussien et autrichien, Napoléon compléterait le corps de bataille à quatre cent cinquante mille hommes et à onze cents bouches à feu.

[Note 403: Voy. le texte du traité dans DE CLERCQ, II, 369-372.]

Élargissant encore son étreinte, déployant son action depuis l'extrême nord jusqu'à la pointe sud-orientale de l'Europe, il jugeait le moment venu de ressaisir enfin la Suède et de s'attacher étroitement la Turquie: l'une et l'autre devaient coopérer aux mouvements de la Grande Armée à la façon de deux ailes séparées, qui agiraient par diversions indépendantes et se jetteraient sur les flancs de la Russie. Dès janvier, notre diplomatie avait accentué son langage à Constantinople. À partir de février, Napoléon se démasque complètement aux yeux des Osmanlis: il leur avoue ses projets, propose des engagements respectifs et irrévocables. Le 15 février, des instructions pressantes sont adressées à Latour-Maubourg, réitérées en mars et en avril; on lui expédie des pouvoirs, un projet de traité, des articles secrets. Ce que l'Empereur attend des Turcs contre la Russie, c'est plus qu'une guerre ordinaire: c'est une guerre nationale et religieuse, une levée et une irruption en masse, un appel à toutes les forces et à toutes les réserves de l'Orient; ce qu'il veut déterminer à sa droite, c'est l'ébranlement d'un monde. Il espère qu'à sa voix la puissance ottomane va ressusciter, revenir à l'âge héroïque où les sultans conduisaient eux-mêmes leurs peuples au combat et jetaient périodiquement l'Asie sur une partie de l'Europe. Il faut que le sultan Mahmoud s'oblige formellement à sortir de Constantinople et à prendre le commandement de ses troupes; il faut que l'étendard du Prophète soit déployé, que cent mille hommes au moins soient avant le 15 mai jetés sur le Danube.

Le gros de cette masse, après avoir franchi le fleuve et réoccupé les Principautés, poussera droit devant soi en territoire ennemi, tandis qu'un corps de quarante mille hommes, composé surtout de cavalerie, se détachera vers le nord et viendra rejoindre notre armée au centre de la Russie. Et déjà l'imagination de l'Empereur lui fait apercevoir, au cours de son expédition, un nuage de cavalerie s'élevant à sa droite et rasant la steppe, le scintillement des lances illuminant l'horizon, l'éclat des cimeterres, l'envolée des burnous, et l'avant-garde de l'Islam se ralliant à lui dans une charge impétueuse. Les spahis, les Arabes, les agiles cavaliers du désert, ajouteront avantageusement à l'universalité et à la bigarrure de ses armées; il les emploiera au service d'avant-postes, à la guerre d'escarmouches. «La cavalerie ottomane, écrit-on de sa part à Constantinople, pourra utilement s'opposer aux Cosaques. Sa Majesté fait cas de sa valeur, et l'appel qu'il lui adresse est un signalé témoignage de sa confiance[404].»

[Note 404: Maret à Latour-Maubourg, 8 avril.]

Au prix d'une coopération ardente et effrénée, Napoléon promet aux Turcs de leur faire restituer, avec les Principautés, la Crimée, le littoral de la mer Noire, tout ce qu'ils ont perdu depuis un siècle. Pour les mieux animer, il écrit à leur sultan, il leur annonce l'envoi d'un ambassadeur, le général Andréossy, qui leur sera un second Sébastiani. Il reprend contact avec eux par tous les moyens possibles: dans un langage de feu, il leur montre l'occasion unique pour venger en une fois toutes les injures de leur race.

Avec la Suède, la difficulté de s'aboucher était plus grande, puisque d'âpres dissentiments n'avaient laissé subsister qu'un simulacre de relations, par l'intermédiaire de chargés d'affaires passifs et muets. Comme la Suède ne lui revenait pas d'elle-même, Napoléon sentit enfin la nécessité de provoquer chez Bernadotte un retour et un repentir; il fit tenter auprès de lui une démarche d'ordre intime. La princesse royale de Suède, après avoir passé l'été à Plombières, était venue à Paris et s'était installée au Luxembourg, chez sa soeur Julie, reine d'Espagne. À plusieurs reprises, lors de ses grandes colères contre la Suède, Napoléon avait jugé ce séjour inconvenant et fait dire à la princesse de s'en retourner[405]. Chaque fois, elle s'était obstinée à rester; chaque fois aussi, sa colère un peu calmée, l'Empereur avait fermé les yeux sur l'inexécution de ses ordres, indulgent à celle qui lui rappelait un doux roman de sa jeunesse[406]. En février 1812, la retrouvant à Paris, il songea à s'en servir. Le duc de Bassano la vit, lui confia un ensemble de demandes et d'offres: demande à la Suède d'une armée contre la Russie, offre de la Finlande et d'un subside de douze millions, sous forme d'un achat de marchandises coloniales[407]. La princesse s'engagea à transmettre ces propositions et prit à coeur de les faire agréer.

[Note 405: Corresp., 18230.]

[Note 406: Voy. Fr. MASSON, Napoléon et les femmes, 13-24.]

[Note 407: Archives des affaires étrangères, Suède, 297. Cf. ERNOUF, 337.]

Malheureusement, peu de jours avant cet essai de conciliation, Napoléon s'était résolu à l'acte le plus propre à en contrarier l'effet. Lorsqu'il avait entrepris de pousser ses troupes en Allemagne, il avait appris que les habitants, les autorités de la Poméranie suédoise pactisaient toujours avec les Anglais et favorisaient leur commerce. Au moment de nous aventurer si loin, était-il prudent de laisser derrière nous ce coin de territoire hostile, cet étroit passage, cette poterne par où nos ennemis pourraient se réintroduire en Allemagne? Cédant à ses méfiances, cédant aussi à un de ces mouvements d'exaspération qu'il ne savait plus maîtriser, Napoléon avait voulu se garantir avant tout contre le mauvais vouloir de la Suède, quitte à lui proposer ensuite amitié et pardon. Le 19 janvier, il avait donné ordre à Davout d'occuper la Poméranie aussitôt qu'on serait assuré d'y saisir «une grande quantité de marchandises coloniales[408]». Davout avait exécuté sur-le-champ cet ordre à échéance indéterminée et mis la main sur la province suspecte.

[Note 408: Corresp., 18447.]

Cette saisie n'excédait pas nos droits, rigoureusement interprétés. En 1810, la Suède n'avait obtenu la restitution de la Poméranie qu'à la condition de se fermer hermétiquement aux produits anglais; par la violation de ses promesses, elle avait aboli les obligations contractées vis-à-vis d'elle. La confiscation de la Poméranie n'en était pas moins une mesure impolitique et souverainement regrettable: elle provoqua à Stockholm un sursaut d'indignation, acheva de nous aliéner les esprits, fournit à Bernadotte l'occasion de consommer et de publier la défection déjà résolue au fond de son âme. Pour se détacher avec éclat de la France, il se fût contenté d'un prétexte; on lui fournissait un motif, et la raison à faire valoir était trop bonne, l'injure infligée à son peuple trop flagrante pour qu'il tardât à s'en armer. Avant que le message de la princesse fût parvenu à Stockholm, on apprenait à Paris que le gouvernement suédois, en réponse à l'occupation de la Poméranie, déclarait sa neutralité, ce qui impliquait reprise des rapports officiels avec l'Angleterre et abandon public du système français. Peu après, on fut informé qu'un envoyé suédois venait de partir pour Pétersbourg en mission extraordinaire; l'annonce de la neutralité n'était qu'un voile à l'abri duquel Bernadotte poussait à terme son évolution hostile et passait à l'ennemi.

Cette désertion était pour l'Empereur un premier mécompte: l'affaissement de la Turquie en faisait craindre un second. Les Ottomans montraient peu d'empressement à nous obéir: depuis qu'à Tilsit l'Empereur les avait abandonnés et reniés, ils n'avaient plus foi en lui, et les atermoiements dont sa diplomatie avait usé depuis un an vis-à-vis d'eux n'étaient pas pour relever leur confiance. D'après les dépêches de Latour-Maubourg, on craignait que la reprise signalée des pourparlers avec la Russie, la réouverture d'un congrès à Bucharest, n'aboutissent à la paix; on n'osait faire partir Andréossy, dans la crainte qu'il n'arrivât à Constantinople que pour assister à cette défaite diplomatique. Napoléon recueillait ainsi les fruits d'un système où il avait prétendu allier les contraires, ménager la Russie jusqu'au bout tout en se cherchant des points d'appui contre elle. Reconnaissant que les voies nous avaient été mal préparées à Stockholm et à Constantinople, il aimait mieux s'en prendre à son ministère qu'à lui-même: «Ma diplomatie, disait-il, eût dû faire pour moi la moitié de la campagne, et à peine y a-t-elle songé[409].» Il ne jugeait pas pourtant le mal irréparable: il espérait encore que les Suédois reviendraient de leur aveuglement, que nos appels galvaniseraient la Turquie, que cette puissance pousserait une armée au delà du Danube, enverrait sa flotte contre la Crimée, pèserait même sur la Perse, toujours en guerre avec Alexandre, pour la disposer à plus d'activité: qu'en un mot, tous les peuples qui avaient souffert de l'ambition des Tsars, sentant leur intérêt et s'armant pour la revanche, viendraient compléter, depuis le cercle polaire jusqu'à la Caspienne, l'investissement de la Russie.

[Note 409: Documents inédits.]

En attendant, penché sur ses cartes, entouré de rapports, il suivait de loin la progression de ses armées, dirigeait de Paris leur mouvement jour par jour, étape par étape: il les voyait arriver sur la Vistule par grandes ondes successives, s'étendre d'un bout à l'autre des emplacements désignés. Derrière ce déploiement, il formait une immense colonne de réserves, dont la tête touchait à l'Oder et dont la base s'appuyait au centre de la France: entre l'Oder et l'Elbe, un corps ou plutôt une armée de soixante mille hommes, confiée au duc de Bellune, un autre corps pour Augereau, un contingent danois, préposé à la garde des côtes; entre l'Elbe et le Rhin, une seconde masse, composée avec la conscription de 1812; enfin, dans l'intérieur de l'Empire, outre cent trente bataillons de dépôt, des cohortes de garde nationale militairement organisées, un arrière-ban de cent vingt mille hommes échappés à la conscription et pris à leurs foyers pour un service régional[410]. En y joignant les trois cent mille Français ou alliés que l'Empereur conservait en Espagne, les levées supplémentaires qu'il exigeait des princes allemands et de la Suisse, il arrivait à disposer de douze cent mille soldats et à mettre en armes une humanité tout entière.

[Note 410: THIERS, XIII, 433, 452-453.]

IV

Il avait songé d'abord à quitter Paris dans la première quinzaine d'avril[411]: il se ferait accompagner de l'Impératrice jusqu'à Dresde, où rendez-vous serait pris avec Leurs Majestés Autrichiennes; après une courte entrevue, qui resserrerait les liens entre les deux familles impériales, il arriverait en mai sur la Vistule et s'y tiendrait prêt à ouvrir la campagne, bien que son désir fût toujours de retarder les hostilités jusqu'en juin, jusqu'à l'époque où l'épanouissement de la végétation septentrionale assurerait la subsistance des cent mille chevaux qui marchaient avec l'armée.

[Note 411: Maret à Otto, 16 mars. Après la signature de l'alliance avec l'Autriche, la correspondance entre le ministre des relations extérieures et notre ambassadeur à Vienne prend une activité et une ampleur qui en font une importante source d'informations.]

À la fin de mars, sans recevoir encore de réponse au message de l'Élysée, il apprit par voies indirectes que l'empereur Alexandre annonçait l'intention «de ne faire aucun mouvement hostile jusqu'à ce que le premier coup de canon eût été tiré sur ses frontières[412]». L'aspect de la ligne du Niémen où rien ne bougeait, où les troupes russes restaient inertes et comme figées, confirmait cet avis. Napoléon en conclut qu'il avait plus de temps devant lui: il résolut de passer à Dresde deux ou trois semaines, au lieu de quelques jours, d'y réunir un véritable congrès de souverains où il présiderait l'Europe. En attendant, il pouvait prolonger son séjour à Paris jusqu'en mai, et cette faculté lui parut une bonne fortune: un mois lui suffisait à peine pour en finir avec certaines difficultés d'ordre intérieur qui le retenaient en arrière.

[Note 412: Maret à Otto, 1er avril.]

À Paris, l'hiver était exceptionnellement animé et brillant. L'Empereur l'ayant désiré tel, chacun s'était conformé à ce voeu interprété comme un ordre; chez les dignitaires, c'était une émulation à recevoir: les fêtes se succédaient, soirées, concerts, bals chez l'archichancelier et le prince de Neufchâtel, bals masqués chez le comte Marescalchi, bals dans les ministères et les ambassades[413]. L'imminence des hostilités ne faisait qu'accroître dans certains milieux cette animation. Chez l'aristocratie ralliée, chez la jeunesse du faubourg Saint-Germain, la guerre était populaire: cette brillante élite, entrée depuis peu au service et commençant à peupler les états-majors, voyait avec plaisir s'annoncer une campagne qui lui donnerait sa part de gloire, qui lui permettrait d'égaler les vieux soldats de la Révolution, les héros plébéiens: ce serait sa guerre à elle: s'y préparant ouvertement, elle voulait la faire commodément et avec luxe, se commandait de somptueux équipages qui encombraient les routes d'Allemagne et se figurait l'expédition de Russie «comme une grande partie de chasse de six mois[414]». Quel contraste entre cette ardeur et la désolation des autres classes! Là, c'étaient de plus pesantes angoisses, un redoublement de maux: la disette déclarée dans plusieurs provinces: à Paris, le pain rare et hors de prix; en Normandie, des séditions d'affamés, où le sang avait coulé. Les levées nouvelles suscitaient des résistances plus marquées, des mutineries, des désordres: dans chacun des cent vingt départements, des colonnes de gendarmerie mobile poursuivaient les conscrits réfractaires et faisaient la chasse aux hommes: de tous les points du territoire, à travers les adulations officielles, montaient vers l'Empereur le sourd murmure des générations exténuées et la plainte des mères.

[Note 413: Mémoires de Pasquier, I, 516.]

[Note 414: PRADT, Ambassade dans le grand-duché de Varsovie, 64.]

Parmi tant de causes de souffrance, la disette le préoccupait surtout. Il la redoutait, l'ayant vue naguère, au temps de la Révolution, pousser dans la rue et jeter à la révolte un peuple de désespérés. Pendant les mois de mars et d'avril, il batailla contre elle à coups de prescriptions et de décrets, limita enfin d'autorité le prix du blé et fit sa loi du maximum[415]. Quant aux autres maux de la France, il ne s'aveuglait pas sur leur gravité, mais comptait leur appliquer son remède habituel, la victoire. Il se disait qu'une guerre heureuse au Nord serait la fin des guerres, le terme d'un état contre nature, critique, violent, impossible à soutenir longtemps: qu'elle lui permettrait, en procurant la paix générale, de laisser respirer la France et le monde.

[Note 415: Voy. PASQUIER, I, 497-509.]

C'est ainsi qu'il la présentait aux hommes dont il aimait à prendre l'avis ou du moins à se rallier l'opinion. Devant Cambacérès, qui produisait timidement quelques objections, il développa tous ses arguments en faveur de la guerre: la Russie détachée de nous opprimait tout le système européen: tôt ou tard, elle fondrait sur l'Empire: mieux valait la prévenir que de l'attendre: mieux valait pour la France et pour l'Empereur, alors qu'il était en pleine vigueur de corps et d'âme, en plein bonheur, tenter l'effort décisif et suprême, plutôt que de s'abandonner aux lâches douceurs d'une paix précaire. Par ces raisons, il réduisit l'archichancelier au silence, sans emporter sa conviction[416].

[Note 416: THIERS, XIII, 458-461.]

Avec Caulaincourt, il s'entretenait périodiquement. Le blâme de ce galant homme qu'il aimait et estimait, cette opposition qui n'intriguait point et ne se manifestait que devant lui, mais s'exprimait alors avec une verte franchise, le gênait et le troublait. Sachant apprécier à leur valeur les forces morales, il n'aimait pas à sentir auprès de lui cette conscience en révolte: son désir eût été de la ramener non par la contrainte, mais par la discussion et le raisonnement: c'était à ses yeux «comme une puissance qu'il aurait eu grand intérêt à convaincre[417]».

[Note 417: Documents inédits.]

Il appelait Caulaincourt, l'invitait à parler, à parler librement, à produire toutes ses objections, afin de pouvoir les saisir corps à corps et les réfuter. Si l'autre lui reprochait de ne plus vouloir en Europe que des vassaux et de tout sacrifier «à sa chère passion,--la guerre», il ne se fâchait pas trop, se contentant de tirer l'oreille à l'audacieux ou de lui donner «une petite tape sur la nuque, quand les choses lui paraissaient un peu fortes[418]». Il prolongeait ensuite, nourrissait la dispute, le combat de paroles, toute lutte lui semblant une occasion de vaincre. Affirmant qu'il ne voulait pas la guerre et ne désespérait point de l'éviter, il reconnaissait toutefois que des intérêts essentiels pourraient lui en faire une nécessité. C'étaient alors de profonds aperçus sur sa politique et son système. On le méconnaissait, disait-il avec vérité, en lui supposant l'intention de conquérir pour conquérir, d'ajouter sans cesse de nouveaux territoires à son empire déjà trop étendu. Toutes les réunions qu'il avait opérées, toutes ses prises successives, toutes ses guerres n'avaient eu d'autre but que de réduire l'Angleterre. Il n'avait qu'une ambition, mais ardente, tenace, invariable, nécessaire: c'était d'obliger les Anglais à une capitulation qui rétablirait l'indépendance des mers et instituerait la paix européenne. Pour obtenir cette paix, il ne devait reculer devant aucune entreprise, si démesurée qu'elle parût: que lui parlait-on de modération, de sagesse, de «géographie raisonnable»! Était-elle faite pour lui, la sagesse du vulgaire? À l'extraordinaire situation que le passé lui avait léguée devaient s'appliquer des moyens sans analogues dans l'histoire et le régime ordinaire des peuples. Au point où en étaient les choses, il ne pouvait souffrir qu'aucune puissance favorisât nos ennemis sous le voile d'une alliance trompeuse ou d'une neutralité partiale: chacun devait marcher avec lui ou s'attendre à un traitement de rigueur: malheur à qui refusait de le comprendre et de le suivre!

[Note 418: Id.]

Il s'expliquait ainsi longuement, intarissablement, dépensant toutes les forces persuasives de son intelligence, recourant aussi aux moyens de séduction et de grâce, se faisant enjôleur, captieux, charmant, avec des ruses et des délicatesses de femme. «Jamais femme, écrivait quelqu'un qui le connaissait bien, n'eut plus d'art pour faire vouloir, pour faire consentir à ce qu'elle désirait», et nul succès ne le flattait autant que ces conquêtes d'âmes. Caulaincourt cependant le laissait dire, respectueux, mais ferme, et finalement un mot, une phrase hardie, faisait sentir à Napoléon qu'il n'avait rien gagné sur l'esprit de son interlocuteur. Celui-ci répétait toujours que «ce qui se préparait serait un malheur pour la France, un sujet de regret et d'embarras pour Sa Majesté, et qu'il ne voulait pas avoir à se reprocher d'y avoir contribué». L'Empereur alors, déçu et dépité, lui tournait le dos, lui battait froid pendant quelques jours, sans aigreur pourtant et sans colère; mais la foule servile des courtisans soulignait cette demi-disgrâce. Les pronostics de Caulaincourt étaient signalés par eux comme les rêves d'une imagination chagrine: le duc était taxé de tiédeur et de modérantisme, à la façon de Talleyrand. Dans certains salons, on représentait des tableaux vivants, où le sage avertisseur figurait sous les traits d'un automate dont les ressorts étaient mus par la main de l'«enchanteur boiteux».

Napoléon n'approuvait pas cet optimisme béat, cette confiance frivole. S'il allait délibérément à la guerre où l'entraînaient les fatalités de son caractère et de sa destinée, il ne l'envisageait pas moins comme la plus formidable partie qu'il eût encore risquée: il se montrait grave et sérieux. Il dit à Savary: «Celui qui m'aurait évité cette guerre m'aurait rendu un grand service, mais enfin la voilà; il faut s'en tirer[419].» À Pasquier, qui lui signalait les dangers de la situation intérieure, il répondit: «C'est une difficulté de plus ajoutée à toutes celles que je dois rencontrer dans l'entreprise la plus grande, la plus difficile que j'aie encore tentée: mais il faut bien achever ce qui est commencé[420].»

[Note 419: Mémoires de Rovigo, V, 226.]

[Note 420: Mémoires de Pasquier, I, 525.]

Pour dissiper certaines craintes, il promettait de conduire les opérations avec prudence et lenteur, de ne pas s'aventurer trop vite et trop loin. Au fond, sur la manière de conduire cette guerre, après qu'il l'aurait commencée par une soudaine irruption, il n'était pas fixé. Deux plans se disputaient sa pensée, et il les laissait alternativement paraître dans son langage. Il comptait fermement trouver la principale force militaire de la Russie en ligne derrière le Niémen, la disloquer du premier coup et la saccager. Ce résultat obtenu, que ferait-il si les Russes prolongeaient leur résistance? Après les avoir refoulés au delà de la Dwina et du Dnieper, s'arrêterait-il? Se bornerait-il à s'établir et à hiverner sur les positions conquises, à préparer méthodiquement une seconde campagne, en se couvrant de la Pologne remise sur pied? Au contraire, profiterait-il de l'élan imprimé à ses troupes pour les pousser jusqu'à Moscou, pour atteindre ce coeur de la Russie et y plonger le fer? Il l'ignorait encore, se déciderait sur les lieux, selon les circonstances, suivant les vicissitudes de la campagne[421]. Il disait quelquefois avoir adopté le premier plan et se le figurait peut-être, mais déjà une intime prédilection l'attirait vers le second, car ce parti éclatant et funeste fascinait son imagination, répondait mieux à son besoin de frapper vite, de frapper puissamment, et de hâter par une paix rapidement imposée à la Russie la soumission de l'Angleterre.

[Note 421: Voy. dans le premier sens ses conversations avec Metternich à Dresde (Mémoires de Metternich, I, 122), avec Cambacérès, d'après THIERS, XII, 459-460; dans le second sens, ses conversations avec Narbonne (Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature, par VILLEMAIN, 175-176) et avec Pradt (Histoire de l'ambassade dans le grand-duché de Varsovie, 154).]

L'Angleterre cependant, à l'aspect même de la Russie tombée, pourrait ne pas fléchir tout de suite et prolonger sa résistance. Soit: mais l'Empereur alors ne trouverait plus d'obstacle à rien; tout lui deviendrait facile; les voies se rouvriraient d'elles-mêmes aux extraordinaires projets qu'il avait conçus naguère pour assaillir et dompter sa rivale. Et parfois, plongeant par la pensée au plus profond des espaces, dépassant toutes limites, il en venait à regarder par delà la Russie, à chercher plus loin où poser ses colonnes d'Hercule. Pur délire d'imagination, rêves d'une ambition démente, dira-t-on, si l'on mesure cet homme et son temps à la taille ordinaire de l'humanité. Mais ne s'était-il pas placé lui-même et n'avait-il pas élevé ses Français au niveau d'entreprises inaccessibles au commun des mortels? Ne les avait-il pas habitués à vivre et à se mouvoir dans une atmosphère de merveilles, mis de plain-pied avec le prodigieux et le surnaturel? Et tous ne s'étonnaient pas lorsqu'il parlait de faire entrer encore une fois et plus complètement le rêve dans la réalité.

L'écroulement de la puissance russe découvrirait l'Asie et nous rendrait contact avec elle. À Moscou, Napoléon retrouverait l'Orient, ce monde qu'il avait touché naguère par un autre bout, et dont l'impression lui était restée profonde, inoubliable. En Orient, en Asie, il ne rencontrerait devant lui qu'empires branlants et sociétés en décomposition: à travers ces ruines, serait-il impossible à l'une de ses armées d'atteindre ou de menacer les Indes, par l'une ou l'autre des voies qu'il avait en d'autres temps sondées du regard et marquées? Établi en Russie, il dominerait et surplomberait la mer Noire, la région du Danube, l'empire ottoman, avec son prolongement asiatique. Si les Turcs se refusaient aujourd'hui au rôle prescrit, punirait-il cette défection en se reportant plus tard contre eux? Pour en finir avec cette barbarie, descendrait-il de Moscou sur Constantinople? Reprendrait-il librement les projets de conquête, de partage, de percée à travers l'Asie, qu'il avait dû en 1808 mesurer d'après les convenances et les ambitions d'Alexandre[422]? Il n'avait jamais perdu de vue l'Orient méditerranéen, vers lequel un invincible attrait le ramenait toujours; en 1811, alors qu'il semblait tout entier détourné vers le Nord, des voyageurs munis d'instructions lui envoyaient des renseignements topographiques sur l'Égypte et la Syrie, sur ces positions qu'il lui faudrait ressaisir s'il voulait se frayer la route directe des Indes[423]. Pour frapper ou menacer l'Inde anglaise, préférerait-il la voie que Paul Ier s'était offert jadis à lui tracer? Après avoir vaincu la Russie et l'avoir enchaînée de nouveau à sa fortune, ferait-il du Caucase la base d'une expédition extra-européenne? Il disait à Narbonne: «Aujourd'hui, c'est d'une extrémité de l'Europe qu'il faut reprendre à revers l'Asie, pour atteindre l'Angleterre. Vous savez la mission du général Gardane et celle de Jaubert en Perse: rien de considérable n'en est apparu, mais j'ai la carte et l'état des populations à traverser, pour aller d'Érivan et de Tiflis jusqu'aux possessions anglaises dans l'Inde. C'est une campagne peut-être moins rude que celle qui nous attend sous trois mois. Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le Tsar réconcilié ou mort de quelque complot de palais, peut-être un trône nouveau et dépendant (la Pologne), et dites-moi si pour une grande armée de Français et d'auxiliaires partis de Tiflis, il n'y a pas d'accès possible jusqu'au Gange, qu'il suffit de toucher d'une épée française pour faire tomber dans toute l'Inde cet échafaudage de grandeur mercantile[424].»

[Note 422: Voyez à ce sujet le curieux entretien que le prince Eugène eut pendant le congrès de Vienne avec la comtesse Edling, et que celle-ci rapporte dans ses Mémoires, 175-176.]

[Note 423: Archives nationales, AF, IV, 1687. Cf. Corresp., 17037-38, 17191.]

[Note 424: Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature, 175-176.]

Qu'aucun de ces projets ait pris en lui forme arrêtée et précise, c'est ce que l'on ne saurait admettre. Pratiquement, toutes ses volontés se tendaient et se concentraient vers un but unique: entrer en Russie et y faire la loi. Nul doute néanmoins que ces conceptions vertigineuses ne l'aient hanté: ses confidences réitérées, les échos de son entourage, son tempérament même et ses habitudes d'esprit en font foi; il était dans sa nature d'envisager toujours, à travers l'entreprise en cours, un mystérieux au delà, d'infinies perspectives; il ne se reposait de l'action que dans le rêve. Cependant, pour donner à l'expédition de Russie un couronnement digne d'elle, à défaut d'un coup de force, un coup de théâtre suffirait peut-être. Suivant quelques témoignages, Napoléon réservait à l'avenir d'extraordinaires surprises de mise en scène et, dès à présent, en disposait les accessoires. Dans la longue file de voitures qui composaient son équipage personnel et s'acheminaient vers l'Allemagne, après les deux cents chevaux de main et les quarante mulets de bât, parmi les vingt calèches ou berlines et les soixante-dix caissons attelés de huit chevaux[425], un mystérieux fourgon aurait pris rang: là, invisibles aux regards, eussent reposé les ornements impériaux, la pourpre semée d'abeilles, la couronne et le globe, le sceptre et l'épée. En quel lieu, en quelle scène de théâtral triomphe Napoléon se fût-il proposé de faire apparaître et figurer ces insignes? Voulait-il, dans une cérémonie grandiose, décerner la couronne de Pologne à l'un de ses proches, qui la tiendrait de lui en fief, et après avoir soumis le Midi et le centre du continent, recevoir solennellement l'hommage du Nord? Voulait-il prendre enfin le titre dont ses soldats l'avaient salué plusieurs fois dans l'exaltation de la victoire, chercher au seuil de l'Orient la couronne de Charlemagne et faire surgir sur le Kremlin de Moscou, dans le décor des basiliques byzantines et des fantasques architectures, sur les degrés de l'Escalier rouge d'où les Tsars se montraient au peuple, un empereur d'Occident, un empereur romain? Autant de suppositions que nul aveu de sa part ne permet de vérifier; le fait même dont on s'autorise pour lui prêter ces desseins n'est point établi[426]. C'était toutefois une croyance répandue que, dans le secret de son imagination, l'entreprise commençante devait aboutir pour lui à une consécration suprême, à un investissement nouveau qui l'élèverait sans conteste au-dessus des chefs de l'humanité et ferait apparaître à l'Europe du haut de la Russie conquise, dans le grandissement d'une lointaine et magique apothéose, l'Empereur divinisé.

[Note 425: Baron DENNIÉE, Itinéraire de l'empereur Napoléon pendant la campagne de 1812, p. 15.]

[Note 426: Sur ce point obscur et mystérieux, voy. la note portée à l'Appendice, sous le chiffre II.]

CHAPITRE X

ALEXANDRE ET BERNADOTTE.

Impassibilité d'Alexandre pendant nos premières marches.--Nos ennemis craignent de sa part une défaillance.--Ils désirent un secours.--Arrivée à Pétersbourg d'un envoyé extraordinaire de Suède.--Bernadotte veut se faire l'artisan de la rupture définitive et le promoteur d'une dernière coalition.--Son plan d'opérations diplomatiques et militaires; son arrière-pensée.--Le comte de Loewenhielm.--Demande de la Norvège.--Scrupules passagers d'Alexandre: sa conscience capitule.--Envoi de Suchtelen en Suède.--Négociation en partie double.--Défiance réciproque.--La politique de l'Empereur; la politique du chancelier.--Arrivée du message de l'Élysée.--Agitation mondaine: lutte des partis.--Alexandre demeure inébranlable, mais il se sert des propositions françaises auprès de Loewenhielm pour l'amener à réduire ses exigences.--Bernadotte joue pareillement auprès de Suchtelen des offres transmises par la princesse royale.--Bizarre incident.--Les deux traités.--Duel de générosité.--L'accord conclu.--Alexandre fait sa réponse aux propositions françaises et signifie ses exigences.--Ultimatum du 8 avril.--Sommation d'évacuer la Prusse et les pays situés au delà de l'Elbe avant tout accord sur le fond du litige: ce qu'offre la Russie en échange.--Conciliation impossible.--Efforts de nos ennemis pour se débarrasser de Spéranski.--Causes profondes et motifs déterminants de sa disgrâce.--La soirée et la nuit du 17 mars; l'exil.--Alexandre se livre complètement à l'émigration européenne.--Ardeur furieuse de nos adversaires.--Toujours Armfeldt.--Opérations de Bernadotte.--Les soirées au palais royal de Stockholm.--Bernadotte presse Alexandre d'entamer les hostilités.--Départ d'Alexandre pour Wilna; sa dernière entrevue avec Lauriston.--Il incline encore une fois à pousser ses troupes en avant; incident fortuit qui le ramène et le fixe au système de l'absolue défensive.--La fatalité pèse déjà sur l'Empereur.

I

«Il ne faut pas se tromper soi-même, disait Alexandre en apprenant la marche de nos troupes en Allemagne: je serai probablement dans un mois ou six semaines en guerre ouverte avec la France[427].» Et sans forfanterie ni violence de langage, il attendait le choc, sérieux, triste parfois, mais impassible et calme, doucement intraitable. Malgré cette attitude, nos adversaires, qui l'entouraient et le surveillaient à toute heure, redoutaient l'instant où les préparatifs militaires de la France apparaîtraient dans leur monstrueux développement; que se passerait-il alors dans l'âme d'Alexandre? À l'aspect de tant d'armées et de peuples unis contre lui, au bruit de l'Europe en marche, venant contre ses frontières, ne céderait-il pas à un accès de découragement pareil à celui qui l'avait jeté une première fois dans les bras de Bonaparte? N'allait-il pas s'humilier, capituler, renouveler le scandale de Tilsit, dont le souvenir hantait nos ennemis? Ce qui ajoutait à leurs craintes, c'était de retrouver auprès d'Alexandre un représentant autorisé des idées de paix et de conciliation. Roumiantsof était toujours là, se refusant à désespérer d'un rapprochement. Dans les milieux aristocratiques et mondains, l'opinion ne s'était pas définitivement affermie et se cherchait un guide. Chez beaucoup de Russes, la haine qu'inspirait Napoléon s'était transformée en une sorte de superstitieux effroi et d'horreur sacrée: ils se demandaient si cet être «apocalyptique» n'était point de ceux contre lesquels il est interdit à l'homme de lutter. Puis, le système inauguré en 1807, quelque opposé qu'il fût au sentiment public, n'avait pu subsister plusieurs années sans se rattacher des intérêts, des ambitions, des espérances; un groupe de ralliés, très lent à se constituer, s'était formé pourtant autour de notre ambassade et suivait ses impulsions. Les partisans de la guerre ne se jugeaient pas entièrement maîtres du terrain et désiraient un secours.

[Note 427: Dépêche du comte de Loewenhielm, 21 février 1812. Archives de Stockholm.]

Ce renfort arriva sous la forme de l'envoyé suédois dont le départ avait été signalé en France. Le 18 février, l'aide de camp général comte de Loewenhielm se présentait à Pétersbourg, apportant des lettres écrites à l'empereur par le roi Charles XIII[428] et le prince royal de Suède. Bernadotte, levant hardiment le drapeau de la révolte contre l'omnipotence napoléonienne, venait au Tsar; il voulait être sa force et son secours, son principal lieutenant, son conseiller, et lui soumettait un vaste plan d'opérations diplomatiques et guerrières.

[Note 428: Charles XIII avait repris pour la forme l'exercice de la souveraineté.]

Avant tout, il demandait qu'un envoyé russe partît sur-le-champ pour Stockholm, avec mission de signer un pacte offensif et défensif. Offrant ainsi au Tsar l'alliance de la Suède, il se faisait fort de lui en amener d'autres, de partager l'Europe, de ravir au conquérant une partie de ses auxiliaires présumés et d'égaliser tout au moins les chances de la lutte. Le traité russo-suédois servirait de point de départ à une ligue destinée à tenir en échec celle que Napoléon était en train de former, à une contre-coalition. D'abord, Bernadotte se disait prêt à servir de trait d'union entre la Russie et l'Angleterre. En même temps, sa diplomatie se mettrait en campagne à Constantinople. Depuis le siècle dernier, les Turcs reconnaissaient entre leur empire et la Suède un parallélisme d'intérêts qui les rendait spécialement accessibles aux conseils de cette puissance. Profitant de cet avantage, le représentant suédois auprès de la Porte s'emploierait à ménager la paix et même une alliance entre Ottomans et Russes. Par cet accord, on enserrerait toute la partie sud-orientale de la monarchie autrichienne, dont les liaisons avec Napoléon étaient encore inconnues: on tiendrait et on briderait l'Autriche, en la menaçant d'une diversion sur ses frontières méridionales. Tandis que le sud-est du continent se trouverait ainsi retourné contre nous ou au moins immobilisé, tandis que dans le Nord les troupes du Tsar soutiendraient l'attaque des Français et même la devanceraient, évitant toutefois une action générale et se bornant à user l'ennemi, Bernadotte se chargerait de fondre en Allemagne sur nos lignes de communication, de prendre la Grande Armée à revers et de dégager la Russie. Il lui suffirait de quatre-vingt à cent vingt mille soldats aguerris pour opérer cette descente. En Allemagne, les peuples du littoral semblaient particulièrement las de souffrir: plus loin, la Prusse n'attendait qu'une main secourable pour briser sa chaîne: à la vue de Bernadotte, tous les opprimés viendraient à lui et imiteraient sa défection: «Le Roi, disait l'instruction remise à Loewenhielm, espère que cet honorable exemple donné au monde réveillera enfin tant de courages qui sont assoupis et qui n'attendent que le moment du réveil pour développer l'énergie dont ils sont capables[429].»

[Note 429: Instruction secrète et particulière pour le comte de Loewenhielm, 4 février 1812. Archives de Stockholm.]

L'exécution de ce plan demeurait subordonnée toutefois à une condition essentielle, sur laquelle Bernadotte ne pouvait fléchir ni transiger, car elle renfermait le secret et l'espoir invariable de sa politique; il fallait que le Tsar garantît préalablement aux Suédois l'acquisition de la Norvège. Même, ce ne serait pas assez que les Suédois reçussent licence expresse de s'approprier cette province; il était indispensable qu'Alexandre les aidât matériellement à s'en emparer, qu'il leur prêtât main-forte. Bernadotte reliait habilement ce concours à la diversion projetée en Allemagne. Voici, d'après lui, comment on devait procéder. Dès que Français et Russes seraient aux prises, Alexandre détacherait de ses troupes quinze à vingt-cinq mille hommes et les ferait passer en Suède; là, ils se réuniraient à trente-cinq ou quarante mille Suédois, à un contingent britannique. Subitement, cette masse tomberait de tout son poids sur le Danemark, envahirait l'île de Seeland, bloquerait Copenhague. Par la menace et au besoin par la violence, le roi Frédéric VI serait contraint de livrer la Norvège; il serait du même coup détaché de l'alliance napoléonienne, enrôlé de force dans la ligue antifrançaise, et c'est en prenant ses États pour point de départ que Bernadotte se porterait à volonté vers l'Elbe ou l'Oder, déboucherait sur les derrières de la Grande Armée[430].

[Note 430: Instruction secrète et particulière du comte de Loewenhielm.]

Au fond, était-il intimement résolu à exécuter cette dernière partie de son plan? Nanti de la Norvège, irait-il risquer une pointe aventureuse en Allemagne, entamer contre Napoléon une lutte directe et se rendre tout retour impossible? On peut croire, d'après certains indices, qu'il entendait se servir des Russes plutôt que les servir sans réserve. Dans l'acquisition de la Norvège, il voyait moins un moyen de se mêler dès le début et matériellement à la guerre que de s'en désintéresser tout d'abord et de n'y intervenir qu'à coup sûr. Réfugiée désormais et fortement établie dans la péninsule Scandinave, sans autre point de contact avec l'Europe continentale que les déserts de Laponie, la Suède se trouverait à peu près hors d'atteinte: protégée par les flottes de l'Angleterre, elle participerait à son invulnérabilité: elle pourrait attendre commodément le résultat du duel franco-russe et se faire respecter du vainqueur, quel qu'il fût. Seulement, pour que l'empereur Alexandre se prêtât à ce dessein, il ne fallait rien moins que de lui faire espérer un ensemble de mirifiques avantages. Ces promesses auraient en outre pour effet de le disposer plus sûrement à la guerre, de le rendre sourd aux derniers appels de Napoléon; elles précipiteraient le désordre général dont Bernadotte avait besoin pour pêcher en eau trouble et saisir sa proie. La rupture définitive entre la France et la Russie était indispensable au succès de son plan, et c'est pourquoi il comptait s'en faire l'artisan le plus actif. Sur cette intention perturbatrice, certaines paroles du chancelier de cour Wetterstedt, son confident, ne laissent aucun doute: «Dans l'état actuel des choses, disait Wetterstedt au conseil des ministres, le plus grand malheur qui pût frapper la Suède ne serait pas de voir éclater la guerre, mais de trouver chez nos voisins une obéissance continue aux ordres de la France. Je répète encore une fois que, quelle que soit la résolution qu'on ait à prendre, on ne doit compter sur la coopération de la Russie qu'après que la guerre aura éclaté entre cette puissance et la France[431].» Le comte de Loewenhielm, d'après ses instructions écrites et verbales, définissait ainsi le double objet de sa mission en Russie: «l'acquisition de la Norvège et l'éloignement d'un rapprochement inattendu avec la France[432].»

[Note 431: Souvenirs du comte Gustave de Wetterstedt, publiés par M. H.-L. FORSELL, dans le Recueil des actes de l'Académie de Stockholm, 1886.]

[Note 432: Dépêche du 23 mars 1812. La Correspondance de Loewenhielm, conservée à Stockholm, est un des documents les plus curieux de cette époque: nous en avons dû la communication à M. Odhner, le savant directeur des archives du royaume, grâce à l'obligeante entremise de M. R. Millet, alors ministre de France en Suède.]

Il se mit immédiatement à l'oeuvre. C'était un habile homme, souple à la fois et résolu, sachant, suivant les cas, affecter une franchise et une rondeur toutes militaires ou aller à son but par de sinueux détours. Une absence totale de scrupules le rendait particulièrement apte à la mission de haute immoralité qu'il avait à remplir, puisqu'il devait décider Alexandre à dépouiller un État faible, inoffensif, ami et client traditionnel de sa maison. Loewenhielm se doutait bien qu'il aurait à combattre quelques résistances, à triompher de certaines pudeurs; mais sa pratique des cours lui avait appris que la conscience des souverains résiste rarement à qui sait l'acheter d'un bon prix: d'ailleurs, un maître en fait de corruption et d'intrigues, Armfeldt, lui avait préparé les voies[433].

[Note 433: Dépêche de Loewenhielm, 22 février 1812.]

Admis en présence du monarque, Loewenhielm crut devoir user d'abord de quelques formules préparatoires, de quelques circonlocutions; il expliqua comment la Suède avait besoin de se refaire une existence stable par une augmentation de forces et de territoire. Alexandre le voyait venir et voulut brusquer ses aveux: il lui dit d'un ton engageant: «Parlez-moi avec franchise. Mes sentiments doivent vous être connus.--Sire, répondit l'agent suédois, un soldat sait mal s'entendre aux détours de la diplomatie. Je n'ai que ma franchise et mon zèle pour le bien de ma patrie, qui désormais marchera de pair avec les intérêts de votre empire.--Eh bien, tranchez le mot.--Sire, c'est donc la Norvège qui fait l'objet des vues dont le Roi ne peut se départir sans oublier le premier devoir de tout gouvernement, celui d'assurer l'indépendance et la sûreté de l'État[434]...»

[Note 434: Dépêche du 21 février 1812.]

«--Je verrai toujours avec plaisir ce qui fait le bonheur de la Suède», dit l'Empereur, se bornant pour le moment à cette vague approbation. Même, lorsqu'on lui parla de porter ses armes contre le Danemark, il fit des réserves; son esprit paraissait dans le trouble, sa conscience à la torture: son agitation se trahissait par «des allées et venues[435]». Sans trop insister pour cette fois, Loewenhielm détailla tous les avantages d'une coopération de la Suède contre la France, et ce qui lui fit plaisir, ce fut de constater que l'idée de la guerre semblait ancrée à fond dans l'esprit de son interlocuteur. En cette disposition belliqueuse, Alexandre devait mieux sentir le prix de l'alliance avec Bernadotte et finirait par en subir les conditions.

[Note 435: Dépêche du 21 février 1812.]

En effet, les jours suivants, Loewenhielm reconnut, à divers indices, que ses paroles tentatrices avaient porté. Il sut que l'Empereur s'était exprimé sur son compte dans les termes les plus gracieux; les familiers du palais lui témoignaient un empressement sans bornes, et nul présage n'était plus encourageant que «la politesse et les prévenances de ces messieurs, qui sont autant de thermomètres ambulants de la faveur[436]». Le 23 février, Loewenhielm fut averti officiellement que Sa Majesté adhérait en principe aux conditions posées: l'ancien ministre de Russie en Suède, le général baron de Suchtelen, allait se rendre incessamment à Stockholm, pour négocier et signer le traité.

[Note 436: Id.]

Cette marche, quoique conforme aux désirs primitivement exprimés par la cour de Suède, ne répondait guère à ceux de Loewenhielm. Ayant si heureusement amorcé la négociation, il tenait à en accaparer l'honneur jusqu'au bout et à la terminer de sa main. Puis, il craignait la lenteur de Suchtelen, son manque d'entrain; c'était un vieillard d'allures pesantes, timide en affaires, nullement expéditif, un savant et un «antiquaire» égaré dans la politique: entre ses mains, la conclusion ne pouvait que languir[437]. Or, Loewenhielm sentait le besoin de battre le fer pendant qu'il était chaud et de ne pas laisser se refroidir les dispositions d'Alexandre. Il prit sur lui de rester à Pétersbourg, se fit envoyer des pouvoirs et offrit aux Russes d'ajuster avec eux les termes de l'arrangement, sans préjudice des efforts que se donnerait Suchtelen pour arriver aux mêmes fins. Le Tsar agréa cette négociation en partie double; ce fut alors entre les deux plénipotentiaires, dont l'un agissait à Pétersbourg, l'autre à Stockholm, une lutte de vitesse: mais Loewenhielm avait pris l'avance et entendait la garder.

[Note 437: Dépêches des 24 et 25 février.]

Il se heurtait pourtant à certaines difficultés. La plus sérieuse provenait d'une suspicion mutuelle chez les deux contractants. C'est le châtiment des complices qui s'associent pour une oeuvre douteuse que de ne pouvoir s'accorder une pleine confiance, fortifiée d'estime: s'entendant pour molester autrui, ils craignent toujours d'être eux-mêmes dupes de leur partenaire. En apparence, il n'était témoignage d'attachement et de tendre amitié que ne se rendissent Alexandre et Bernadotte. Lorsqu'ils parlaient l'un de l'autre devant leurs envoyés respectifs, les épithètes de «noble, généreux, magnanime», revenaient à tout propos dans leur bouche. Charles-Jean vantait la belle loyauté de l'empereur russe, sa franchise chevaleresque, les mâles résolutions qui allaient faire de lui le sauveur de l'Europe; que ne donnerait-il pour voir de près l'objet de sa vénération? Une entrevue comblerait ses voeux. Sans s'engager prématurément à cette rencontre, Alexandre s'attendrissait devant un portrait de Bernadotte que lui avait remis Loewenhielm et le fixait avec ravissement, en attendant qu'il pût contempler l'original[438]. Cependant, au travers de leurs effusions, tous deux s'observaient en dessous et du coin de l'oeil avec une secrète appréhension. Alexandre craignait toujours que l'ancien maréchal ne se laissât ramener à Napoléon par un rappel de patriotisme et d'honneur ou simplement par l'appât d'une surenchère. Bernadotte se souvenait qu'Alexandre avait été l'allié et l'ami de Napoléon: c'était l'homme des variations inattendues, des brusques revirements; n'allait-il point, à la veille même de la guerre, s'accommoder avec l'Empereur aux dépens de ses voisins? Et Bernadotte se voyait déjà renié, prestement sacrifié: tout autant que le Tsar, il craignait de payer les frais d'une réconciliation in extremis. Chacun d'eux cherchait donc à s'emparer de l'autre, à le tenir le plus tôt et le plus solidement possible, mais hésitait à se livrer soi-même; ce double sentiment leur inspirait à la fois l'impatience et la peur de conclure, accélérait tour à tour et ralentissait la négociation.

[Note 438: Dépêche de Loewenhielm, 25 février.]

Alexandre consentait bien à procurer aux Suédois la Norvège; il désirait toutefois que cette conquête suivît et rémunérât leur descente en Allemagne au lieu de la précéder, qu'elle fût la récompense et non la condition de leurs services. De son côté, Bernadotte tenait essentiellement à se faire payer d'avance, et Loewenhielm dût se montrer inflexible sur le principe qu'il avait posé, celui d'une coopération préalable des Russes à l'entreprise contre Copenhague. Alexandre en passa finalement par cette exigence; il promit d'agir contre le Danemark, mais encore voulait-il y mettre quelques formes. Au lieu d'entrer inopinément chez le roi Frédéric et de lui soustraire une province par brusque effraction, ne pourrait-on lui adresser un avis préalable, essayer du raisonnement et de la douceur, persuader à l'infortuné souverain de se laisser dépouiller pour le bien de la cause générale et le salut de l'Europe? On lui garantirait un dédommagement en Allemagne, dès que ce pays serait délivré du joug, et Alexandre montrait sur la carte les États qu'il destinait à la consolation du Danemark, l'Oldenbourg entre autres, «qu'il sacrifierait volontiers malgré la parenté[439]»; quelle révélation dans ce mot, et combien Napoléon avait-il raison de ne voir qu'un prétexte dans le zèle obstiné d'Alexandre pour la cause de son oncle!

[Note 439: Dépêches de Loewenhielm du 24 février et du 3 mars 1812.]

Force fut à Loewenhielm de prendre en considération les scrupules du Tsar et d'accéder à la marche proposée; il s'en excusa auprès de son gouvernement en termes d'un hautain scepticisme. Il regrettait toutes ces pruderies, disait-il, mais une sorte d'hommage platonique au droit et à la justice était une formalité dont les souverains n'avaient pas encore su s'affranchir: «Quelque peu que les principes de la justice soient en général admis dans les stipulations des puissances, les souverains ont toujours cherché à en colorer leurs vues, et il n'y a que l'empereur des Français dont la bonne foi plus audacieuse se soit mise au-dessus de cet usage[440].»

[Note 440: Dépêche du 3 mars.]

Il y avait une autre cause de lenteur: c'était l'opposition sournoise de Roumiantsof à l'accord en préparation avec la Suède, au pacte qui exclurait toute possibilité de rapprochement avec la France. Le chancelier cajolait l'envoyé suédois, se disait pleinement guéri de ses illusions, rallié de coeur au système actuel de son souverain, aussi ennemi que lui de Napoléon et de la paix; mais Loewenhielm ne se méfiait pas moins de «ce nouveau converti, à chaque pas près d'être relaps[441]». Même, il reconnut bientôt que la ferveur de fraîche date dont Roumiantsof faisait étalage n'était rien moins que sincère, et que ce ministre suivait toujours en secret son ancienne religion politique. Désigné par ses fonctions pour discuter officiellement les termes du traité, Roumiantsof soulevait des objections à chaque article et trouvait moyen de répondre à toute réquisition par quelque phrase vague et «très entortillée[442]». Heureusement pour Bernadotte, l'aide de camp diplomate avait su se ménager des accès familiers auprès de l'Empereur, le droit de s'adresser à lui directement, et chacun de ces recours aboutissait pour l'épineuse affaire à un pas de plus en avant[443]. Alexandre Ier, voyant nos armées couvrir l'Allemagne, voyant nos colonnes avancer toujours, dépasser l'Elbe, puis l'Oder, et s'allonger jusqu'à proximité de la Vistule, sentait mieux l'urgence d'un secours, le besoin de saisir la main qu'on lui tendait, de prendre Bernadotte pour guide et pour «boussole» dans la tourmente[444]. Il stimulait, aiguillonnait son vieux ministre, multipliait les ordres «précis et clairs[445]», si bien que vers le milieu de mars la négociation parvint à maturité.

[Note 441: Dépêche du 24 février.]

[Note 442: Id.]

[Note 443: Id.]

[Note 444: Dépêche de Loewenhielm du 11 mars.]

[Note 445: Dépêche de Loewenhielm du 11 mars.]

Ce fut à ce moment qu'arrivèrent les propositions formulées par Napoléon le 25 février et dont Tchernitchef était porteur. Cet envoi fit sensation et émut fortement Loewenhielm, qui y vit pour la constance d'Alexandre l'épreuve décisive. Sans doute, le versatile souverain semblait s'être fait une âme nouvelle, toute d'énergie et de fermeté. Néanmoins, le message confié à Tchernitchef pouvait faire renaître en lui la tentation de traiter: ses résolutions tiendraient-elles devant une offre positive, assez modérée dans la forme, présentée par son adversaire sur la pointe de l'épée et appuyée par la marche en Allemagne de quatre cent mille hommes?

Alexandre commença par communiquer à Loewenhielm, en témoignage de confiance, les propositions françaises; il lui fit lire, avec des annotations de sa main, le copieux rapport où Tchernitchef avait reproduit textuellement la conversation de l'Élysée; il ajouta, en matière de commentaire, une profession d'incrédulité à l'égard des sentiments exprimés par Bonaparte: «Je considère tout cela, dit-il fort justement, comme des efforts pour gagner du temps parce qu'on n'est pas encore prêt, mais je ne me laisserai pas tromper[446].»

[Note 446: Dépêche de Loewenhielm du 25 mars.]

Si précieuses qu'elles fussent, ces paroles n'eurent pas le don de rassurer entièrement Loewenhielm. Il croyait à la faiblesse des hommes en général et à celle d'Alexandre en particulier; les antécédents de ce prince lui faisaient peur. Puis il n'ignorait pas que les partisans de la paix, profitant de la circonstance, se remettaient en mouvement. Dans divers cercles, dans plusieurs salons, la fermentation était extrême: on cherchait tous les moyens d'arriver à l'Empereur et de le circonvenir; des femmes aimables se dévouaient à cette oeuvre, se mettaient en frais de séduction auprès du galant monarque et tâchaient de l'amollir. «L'Empereur, écrivait Loewenhielm avec angoisse, est assiégé de toutes parts[447].» Lauriston, souriant et calme, annonçant imperturbablement la paix, dirigeait discrètement les travaux d'approche; le comte de Bray, ministre de Bavière, s'était institué son premier auxiliaire et son aide de camp: l'appui plus ou moins déguisé de Roumiantsof leur ménageait des intelligences dans la place, et chaque jour les assaillants devenaient plus hardis, leurs efforts plus pressants.

[Note 447: Dépêche du 5 avril.]

Observant cette crise et «la position volcanique de l'empire», Loewenhielm crut devoir réveiller le zèle du parti belliqueux et soulever «toute la partie bien pensante du public[448]». Sans souci de son caractère diplomatique, il se jeta à corps perdu dans la mêlée des intrigues; il n'hésita pas à prendre pour associés Armfeldt et sa bande, les éternels fauteurs de troubles. En agissant ainsi, écrivait-il à son roi, il ne faisait que se conformer aux usages et aux moeurs politiques de la Russie: «Dans un pays livré comme celui-ci à l'intrigue et où le champ est aussi vaste que les désirs ambitieux de ceux qui sont en scène, il est difficile de remplir sa tâche sans suivre les affaires dans leur marche la plus tortueuse, et si j'osais me livrer à un proverbe populaire, je dirais qu'ici plus qu'ailleurs on est forcé de hurler avec les loups[449].» Conformément à ce principe, l'envoyé de Bernadotte se fit le moteur et le lien de toutes les menées antifrançaises, «le principal ouvrier du parti de la guerre[450]».

[Note 448: Dépêches du 20 février et du 3 mars.]

[Note 449: Dépêche du 23 mars.]

[Note 450: Id.]

Les instances de ce parti s'adressaient à un prince beaucoup moins vacillant qu'on ne le supposait; elles prêchaient un converti. Alexandre ne se bornait pas à repousser l'idée d'un acquiescement pur et simple aux volontés de l'Empereur; depuis longtemps, on l'a vu, il n'admettait plus de transaction. Si Napoléon voulait tout obtenir, Alexandre était intimement résolu--il en avait fait plusieurs fois l'aveu--à ne rien Accorder.

Seulement, avec son habituelle finesse, il comprit le parti qu'il pourrait tirer des propositions françaises pour s'assurer à meilleur compte l'alliance de la Suède. Tout en réitérant devant Loewenhielm ses protestations d'énergie, il lui glissa qu'il différerait quelques jours de répondre au message. «On veut, lui dit-il d'un ton dégagé, me hâter de répondre à la lettre de Napoléon, mais je n'en suis pas si pressé et je crois qu'il n'y a pas de mal à le faire attendre[451].» Ce retard suffisait à entretenir dans l'esprit de Loewenhielm une inquiétude utile: tant que le refus n'aurait pas été officiellement signifié, le Tsar pouvait se raviser, fléchir et succomber. La menace d'un accommodement avec la France demeurait suspendue sur la tête de Loewenhielm et le déterminerait sans doute à baisser ses prétentions.

En effet, le Suédois n'eut plus qu'une pensée: hâter la signature. Il céda sur plusieurs points assez importants, qui restaient en litige, et le 28 mars on tombait d'accord. On s'occupait à polir la rédaction des articles, lorsque Roumiantsof rentra fort inopportunément en scène, armé d'une observation imprévue. Un devoir de convenance, disait-il, exigeait que l'instrument préparé fût envoyé à Stockholm et signé dans cette ville par Suchtelen, désigné primitivement à cet effet; c'était pour le chancelier un moyen de gagner quelques jours, et ce retard pouvait tout compromettre. Quelle déception amère, quelle mésaventure pour Loewenhielm, qui avait cru tenir son traité et voyait se rouvrir devant lui d'inquiétantes perspectives[452]!

Dans cette passe dangereuse, il paya d'audace: il connaissait le chemin qui menait au cabinet de l'Empereur et le prit dès le lendemain. Aux premiers mots du prince, ses appréhensions s'évanouirent: «Du moment, lui dit Alexandre, que vous avez les pleins pouvoirs nécessaires pour conclure et signer, je signerai ici; personne n'est plus jaloux que moi de terminer notre alliance[453].» Et il laissa entendre que l'expédient dilatoire imaginé par le chancelier n'était nullement de son goût. Il affecta toutefois, avec un tact parfait, de ne pas mettre en doute le bon vouloir de son ministre. Si Roumiantsof soulevait des difficultés de protocole, c'était chez lui pur formalisme et habitude de carrière: «Que voulez-vous? Il a ses vieilles formes diplomatiques, qui m'ennuient souvent. On reste toujours ce qu'on est. Un cordonnier reste cordonnier; un diplomate, diplomate. Mais nous sommes militaires et nous aimons à aller vite et loyalement en besogne.» Loewenhielm s'en fut sur-le-champ porter à Roumiantsof, avec le plus profond respect, l'expression de la volonté souveraine. «L'Empereur est bien le maître», dit le ministre d'un ton vexé; mais il se ressaisit aussitôt, reprit son masque officiel et, faisant à mauvaise fortune bon visage, se répandit en assurances sur son «désir à lui de terminer avec toute la diligence possible». Le 5 avril, le traité était mis au point et signé.

[Note 451: Dépêche du 25 mars.]

[Note 452: Dépêche du 28 mars.]

[Note 453: Id.]

Loewenhielm s'applaudissait de ce dénouement et se croyait au bout de ses tracas: il avait compté sans un incident bizarre qui allait encore une fois tout remettre en question. Tandis qu'il se précipitait à son but, le vieux Suchtelen, arrivé à Stockholm et gracieusement accueilli par le prince royal, s'était piqué au jeu; il avait rompu avec ses habitudes de lenteur et déployé une activité inattendue. Il était parvenu de son côté à mettre rapidement sur pied un traité et l'avait signé le 9 avril, presque au moment où Loewenhielm parachevait le sien, à quatre jours d'intervalle. Dans leur ardeur à se saisir et leur crainte de se manquer, Alexandre et Bernadotte s'étaient enlacés d'un double lien. Mais cette surabondance d'engagements n'allait-elle pas nuire? Le texte des deux traités n'était pas identique, et ce qu'il y avait de plus étrange dans cette disparité, c'était que l'accord passé à Stockholm par l'envoyé russe d'après les pleins pouvoirs et les instructions de son maître, était beaucoup moins favorable à la Russie que l'acte conclu à Pétersbourg par l'envoyé extraordinaire de Suède. Tandis que le premier obligeait le Tsar à payer l'entretien et le transport des divisions russes destinées à opérer contre Copenhague, le second laissait ces débours à la charge de la Suède.

Si surprenante que paraisse au premier abord cette différence, elle s'explique aisément. Loewenhielm s'était désisté de ses exigences sous l'impression que lui avaient causée les ouvertures de Napoléon à la Russie. Suchtelen avait obéi à un sentiment analogue. Il était à Stockholm quand Bernadotte avait reçu de son côté les offres venues de Paris par l'intermédiaire de la princesse royale. Bernadotte avait joué de ces propositions vis-à-vis de Suchtelen avec autant d'habileté qu'Alexandre en avait mis à exploiter auprès de l'agent suédois le message de l'Élysée: il avait obtenu le même succès. Par crainte de voir Bernadotte retomber dans les liens de la France, Suchtelen avait fait les concessions auxquelles Loewenhielm avait souscrit par peur d'un rapprochement entre les deux empereurs, et cette piquante similitude donnait la mesure de la confiance que s'accordaient réciproquement les nouveaux alliés. Mais comment concilier désormais des prétentions qui s'appuyaient de part et d'autre d'un texte formel? Entre les deux traités, lequel choisir? Lequel devait être tenu pour bon et valable? La difficulté eût été sérieuse, si Bernadotte n'eût senti que le comble de l'adresse était de fixer la reconnaissance d'Alexandre par un trait de munificence. Il jugea à propos de se montrer grand, libéral, magnifique; il renonça spontanément aux avantages que lui conférait le traité de Stockholm pour s'en tenir au traité de Pétersbourg[454]. Touché de ce beau mouvement, Alexandre ne voulut pas demeurer en reste de bons procédés avec un allié si délicat. Il refusa le présent de Bernadotte, déclara que la Russie et la Suède subviendraient chacune à l'entretien de leur contingent, et l'issue de ce duel de générosité fut que l'on convint de spolier le Danemark à frais communs[455].

[Note 454: Communication de Loewenhielm au chancelier de l'empire, 14 mai.]

[Note 455: Communication du chancelier de l'empire à Loewenhielm, 31 mai. Archives de Stockholm.]

Alexandre ne se sentait plus seul en face de Napoléon: son traité avec la Suède l'enhardit à repousser plus fièrement nos exigences, à signifier enfin les siennes. Il fit le 8 avril sa réponse au message de l'Élysée: ce fut l'objet d'une note qui devait être expédiée à l'ambassadeur Kourakine et remise par lui au cabinet français, avec une lettre polie et brève pour l'empereur des Français[456]. La note était censée exprimer les conditions auxquelles le Tsar, après s'être dérobé si longtemps à toute explication, se prêterait aujourd'hui à traiter: elle spécifiait que l'acceptation pure et simple de ces bases pourrait seule «rendre un arrangement encore possible». Si la Russie se décidait après quinze mois à rompre le silence, il était entendu que ce premier mot serait aussi le dernier; son envoi constituait au plus haut point un ultimatum.

[Note 456: Cette pièce figure aux archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

Dans la note du 8 avril, Alexandre ne parlait point de la Pologne, tenant toujours à couvrir d'un voile les intentions qu'il avait eues sur l'État de Varsovie. Déplaçant et élargissant le débat, il substituait à un grief personnel un grief général, européen, intéressant ses voisins autant que lui-même: la réoccupation par les Français de l'Allemagne septentrionale. Comme condition nécessaire et préalable de toute entente, l'ultimatum exigeait l'évacuation intégrale de la Prusse, l'évacuation de la Poméranie suédoise, la réduction de la garnison de Dantzick, l'abandon de toutes les autres places, de tous les points stratégiques occupés par nos troupes au delà de l'Elbe; il fallait que la Grande Armée fît demi-tour, qu'elle dégageât l'Allemagne, qu'elle cessât de peser sur le Nord et de tenir la Russie sous la menace de l'invasion. Nulle prétention n'eût été plus légitime, si l'empereur Alexandre se fût offert en même temps à terminer les différends qui depuis un an avaient nécessité les armements et les mouvements respectifs. Ce que la Russie réclamait de Napoléon, en le sommant d'abandonner toutes les positions d'où il pouvait entreprendre la lutte avec avantage, c'était un véritable désarmement. Or, entre États prêts à en venir aux mains et pourtant désireux de prévenir l'effusion du sang, on ne désarme qu'après avoir déterminé les conditions de l'accord et s'être lié par des engagements formels. En échange de l'évacuation requise, la Russie nous offrait-elle de trancher dès à présent et définitivement les questions pendantes, conséquemment d'assurer la paix? En aucune façon. Qu'offrait-elle donc? Elle proposait, après que Napoléon aurait «irrévocablement et par mesure préliminaire» replié sa puissance en deçà de l'Elbe, d'entrer en négociation pour un traité de commerce, d'examiner les moyens de nuire au commerce anglais, de reconnaître la réunion de l'Oldenbourg, moyennant une indemnité territoriale pour le duc dépossédé. Mais en quoi consisterait cet équivalent? Où serait-il situé? Quelles facilités seraient accordées à notre commerce? Quelles mesures de rigueur seraient prises contre l'Angleterre? Tous ces points, qui formaient le fond même du débat, restaient en suspens; ils feraient l'objet de pourparlers ultérieurs dans lesquels le cabinet de Pétersbourg se réservait une pleine liberté d'appréciation: que la France évacuât d'abord, on verrait ensuite à s'entendre. Sur une seule question, la Russie se prononçait dès à présent et tout à notre désavantage: elle déclarait qu'elle ne pourrait en aucun cas considérer le commerce soi-disant neutre comme une dépendance du commerce anglais et l'exclure de ses ports.

Ainsi, exiger de Napoléon un engagement sans réciprocité, un recul humiliant, indépendant de toute concession à faire par l'autre partie, présenter en retour de très vagues espérances, accompagnées d'explicites réserves, voilà à quoi se réduisait l'offre conciliante d'Alexandre. Il était par trop évident que ce prince, réclamant à nouveau, et cette fois dans les termes les plus impérieux, un gage de sécurité, ne voulait rien promettre en échange. Il avait posé ces conditions en sachant qu'elles n'avaient aucune chance d'être agréées, et que Napoléon y répondrait vraisemblablement à coups de canon: mais, fatigué et énervé de l'attente, jugeant ses préparatifs parvenus à un degré infranchissable de maturité, il trouvait inutile de retarder plus longtemps l'explosion de la crise. Sortant de sa résistance inerte et passive, il en venait à une démarche d'éclat; sous couleur de formuler des contre-propositions pacifiques, il manifestait l'incompatibilité des exigences respectives et provoquait la rupture ouverte.

II

L'ultimatum russe, succédant au traité avec la Suède, était un succès capital pour nos ennemis: ils venaient d'en remporter un autre dans l'intérieur même du gouvernement. S'ils n'avaient point réussi à faire renvoyer Roumiantsof auquel l'Empereur tenait par habitude, par l'effet d'une longue accoutumance à sa personne et à ses services, ils étaient parvenus à écarter le seul homme qui maintînt encore en haut lieu, avec le chancelier, un reste de sympathies françaises et comme un souvenir du passé.

Le rôle de Michaël Mikailovitch Spéranski dans les préliminaires de la guerre n'a pas été entièrement éclairci. Maître de l'administration intérieure, il mettait aussi la main aux affaires du dehors: sa correspondance avec Nesselrode en fait foi, et il paraît bien que cet homme de paix, tout entier à sa mission civilisatrice, avait conseillé jusqu'au bout une politique de ménagements. Aujourd'hui, il ne semblait plus en son pouvoir d'empêcher la guerre: on craignait qu'il ne la fît tourner court, pour reprendre sa tâche de réorganisation intérieure[457]. Or, ce que voulait le parti dominant, c'était la lutte à outrance, sans trêve ni merci.

[Note 457: TEGNER, III, 373.]

Pour atteindre Spéranski, ce parti se trouvait les voies ouvertes. Depuis qu'Alexandre s'était détaché de l'alliance napoléonienne, il goûtait moins les idées, les imitations françaises, dont Spéranski se faisait l'ardent promoteur: il écoutait davantage ceux qui lui montraient dans toutes ces nouveautés «le poison de la Russie[458]», qui prétendaient le ramener à un étroit absolutisme; il laissait les passions rétrogrades se manifester avec plus de hardiesse, avec plus d'impétuosité, et ce torrent de réaction emporterait tôt ou tard le ministre innovateur. Puis, inflexible sur les principes, ne voyant que son but et y allant avec un aveuglement d'apôtre, Spéranski avait froissé sur son passage et ameuté contre lui une foule d'intérêts. Les membres de la hiérarchie officielle, les tchinovniks, exécraient l'homme qui avait établi des concours à l'entrée des carrières et fait une part au mérite dans la distribution des emplois. Ce même homme voulait simplifier le chaos des lois, introduire dans l'administration régularité et méthode, et le désordre, le laisser-aller étaient choses trop commodes, trop profitables, trop lucratives, pour qu'on ne s'insurgeât pas violemment contre qui portait la main sur cette institution nationale. Le mécontentement descendait jusqu'aux classes d'ordinaire résignées et muettes. L'embarras des finances ayant obligé à surélever les impôts, le peuple murmurait; sans pénétrer la cause de ses maux, il s'en prenait au parvenu, au «fils de pope», qui changeait tout et bouleversait les bases de l'État, et l'impopularité du ministre rejaillissait sur le souverain. Alexandre Ier, sentant le besoin à la veille du grand combat de rallier autour de lui toutes les forces vives de la Russie et de refaire l'unité morale d'une société profondément divisée, se demandait quelquefois si le sacrifice de Spéranski n'était pas nécessaire pour sceller entre son peuple et lui un pacte de réconciliation. Il hésitait cependant, résistait encore: à son âme ombrageuse, torturée de doutes, soupçonnant tout le monde, il était si doux d'avoir trouvé un ami en qui elle crût pouvoir se fier pleinement et se reposer.

[Note 458: Joseph DE MAISTRE.]

Le crédit de Spéranski n'était qu'ébranlé: pour l'abattre, une grande intrigue fut combinée. Armfeldt s'en fit naturellement le chef: il se ligua avec des Russes en faveur croissante auprès du maître, le ministre de la police Balachof, le violent Araktchéef. On se procura des lettres écrites par Spéranski: celui-ci avait le grand tort, dans sa correspondance intime, de s'exprimer en termes déplacés et inconvenants sur le monarque auquel il devait tout et qui l'honorait d'une affection sincère: il le dépeignait frivole et vaniteux, amoureux de sa figure, consacrant à de futiles occupations le temps qu'il devait au travail d'État: il lui donnait des sobriquets empruntés à Voltaire[459]. Spéranski avait certainement trahi l'amitié: il n'avait pas trahi la patrie. On l'en accusa pourtant: on prétendit qu'il entretenait avec Lauriston des intelligences suspectes. L'opinion, qui s'enfiévrait de plus en plus à l'approche du péril et voyait partout des traîtres, accueillit, propagea ces bruits: des avis sinistres, des billets dénonciateurs affluèrent au palais; Spéranski avait commis des fautes: on lui prêta des crimes[460].

[Note 459: SCHILDNER, 240. Cet auteur a consulté des documents de première main qui jettent une lumière nouvelle sur les causes déterminantes de la disgrâce.]

[Note 460: TEGNER, III, 376-379.]

Tandis que l'orage s'amoncelait, il poursuivait son infatigable labeur, passait dix-huit heures par jour à son bureau, fréquentait peu le monde: son délassement était de se faire lire le soir une tragédie de Corneille ou de Racine, parfois un chapitre de Don Quichotte; il y avait cependant, dans cette vie toute cérébrale, une place pour le coeur; Spéranski avait une fille et l'adorait. Par moments, il sentait vaguement le péril: pour échapper aux haines et aux jalousies qui le guettaient, il demandait que ses attributions fussent diminuées, cherchait à se faire petit, à donner moins de prise; il avait exprimé le désir de quitter volontairement le service.

On ne lui en laissa pas le temps. Quant on eut mis sous les yeux du Tsar les lettres où Spéranski s'était permis sur sa personne des propos outrageants, Alexandre crut tout, et son premier mouvement fut de frapper sans pitié. Toutefois, un scrupule qui l'honore le fit recourir à celui qu'il considérait comme son directeur spirituel, au professeur Parrot, dont il appréciait le sens droit, la belle franchise, le désintéressement. Mandé près de lui le soir du 16 mars, Parrot le trouva dans un état d'exaspération violente, pleurant de rage et de douleur, parlant de faire fusiller Spéranski[461]. Parrot demanda vingt-quatre heures pour réfléchir sur le cas et prononcer un avis. Pendant ces vingt-quatre heures, la destinée du réformateur s'accomplit: Alexandre s'était tout à la fois décidé de lui-même et repris: il avait senti que des accusations n'étaient pas des preuves, qu'il n'avait pas le droit, pour venger ses injures personnelles, de traiter Spéranski en criminel d'État: il se bornerait à le frapper de disgrâce et d'exil[462].

[Note 461: SCHILDNER, 242.]

[Note 462: Les citations et détails qui suivent sont empruntés principalement à l'ouvrage de Korf sur Spéranski et à un ensemble de textes russes qui nous ont été communiqués par M. le vicomte E.-M. de Vogüé, de l'Académie française.]

Le 17 mars au soir, Spéranski fut mandé comme à l'ordinaire au palais pour travailler avec l'Empereur. On le vit traverser le salon d'attente, où se tenait, avec l'aide de camp de service, le prince Nicolas Galitsyne, et entrer chez Sa Majesté. Trois heures se passèrent. Quand la porte du cabinet impérial se rouvrit, Spéranski reparut pâle et défait, les yeux pleins de larmes, avec des gestes précipités et incohérents qui trahissaient une sorte d'égarement: à Galitsyne qui cherchait à le retenir et à le réconforter, il dit seulement: «Adieu, prince», et sortit. Dans le même moment, l'Empereur se montrait sur le seuil de son cabinet, et profondément ému lui-même, les traits altérés, jetait ces mots: «Adieu encore une fois, Michaël Mikailovitch.»

Que s'était-il passé entre ces deux hommes? L'entretien resta longtemps mystérieux; ce fut Alexandre qui plus tard souleva le voile: il dit à Novossiltsof que Spéranski n'avait jamais été traître, mais seulement coupable d'avoir payé sa confiance et son amitié par l'ingratitude la plus noire, la plus abominable; qu'en même temps ses écarts et ses imprudences l'avaient mis en suspicion grave auprès du public: aussi, ajouta-t-il, lui ai-je dit en l'éloignant de ma personne: «En tout autre temps, j'aurais employé deux années pour vérifier avec la plus grande attention tous les renseignements qui me sont parvenus concernant votre conduite et vos actions. Mais le temps, les circonstances ne me le permettent pas en ce moment. L'ennemi frappe à la porte de l'empire, et dans la situation où vous ont placé les soupçons que vous avez attirés sur vous par votre conduite et les propos que vous vous êtes permis, il m'importe de ne pas paraître coupable aux yeux de mes sujets, en cas de malheur, en continuant de vous accorder ma confiance, en vous conservant même la place que vous occupez. Votre situation est telle que je ne vous conseillerai même pas de rester à Pétersbourg ou dans la proximité de cette ville. Je joue gros jeu, et plus il est gros, d'autant plus vous risqueriez en cas de non-réussite, vu le caractère du peuple auquel on a inspiré de la haine et de la méfiance pour vous[463].» Spéranski avait choisi pour lieu d'exil Nijni-Novgorod.

[Note 463: SCHILDNER, 243-244.]

Au sortir du palais, il passa chez l'employé Magnitzky, son ami et son collaborateur intime, et ne trouva qu'une femme en pleurs, dont le mari venait d'être enlevé par la police et expédié à Wologda. Il rentra chez lui; le ministre de la police y était déjà, avec ses hommes, se préparant à apposer les scellés: à la porte, une voiture de poste propre aux longs parcours, une kibitka, attendait le proscrit, pour l'emmener à Nijni. Spéranski obtint la permission de placer quelques papiers sous une enveloppe à l'adresse de l'Empereur, ne voulut point réveiller sa fille, fit seulement le signe de la croix sur la porte de la chambre où elle dormait, et laissa pour elle un court billet. En pleine nuit, la rapide voiture l'emporta, et le lendemain, à la première heure, Pétersbourg apprenait sa disparition.

Ce fut alors une explosion de joie furieuse et de haine: on s'abordait en se félicitant, en s'embrassant: l'homme néfaste était tombé: «c'était une première victoire sur les Français[464].»

[Note 464: Id., 244.]

Le public crut à la grande trahison de Michaël Mikailovitch et s'imagina qu'il avait voulu livrer à Napoléon les secrets de la défense: l'affaire Spéranski parut le pendant de l'affaire Michel. Cependant, comme un drame plus poignant s'annonçait à l'horizon, on oublia bientôt le disparu, les passions qui s'étaient soulevées autour de lui, la place qu'il avait tenue; l'exil est souvent un tombeau. Pendant quelques jours, Alexandre se montra triste, et comme désemparé: «Êtes-vous malade, Sire? lui demanda Galitsyne.--Non. Si on t'avait coupé ta main droite serais-tu tranquille?» On l'entendit répéter plusieurs fois, comme s'il eût voulu refouler un doute par trop pénible à son coeur: «Non, Spéranski n'est pas un traître.» Il l'avait sacrifié à des ressentiments légitimes et surtout aux exigences de l'opinion: c'était un gage qu'il avait voulu donner à sa noblesse, à son peuple; mais lui-même s'était du même coup livré plus complètement aux étrangers qui l'enfermaient désormais dans un cercle ardent de haines: à Bernadotte, à l'accusateur en chef Armfeldt, à Stein qui accourait de Prague, à Loewenhielm, aux Italiens Paulucci et Serra-Capriola, à l'émigré Vernègues, à tous ces affamés de vengeance qui venaient faire la guerre à Napoléon avec le sang de la Russie.

L'audace de ces hommes ne connut plus de bornes, dès qu'ils furent débarrassés de Spéranski, et ils se remirent à leur besogne de machinations internationales avec une ardeur furibonde. Les passions, les inimitiés qui nous divisent actuellement paraissent pâles et mesquines à côté de ces haines forcenées, à côté de ces colères grandioses qui absorbaient toute une vie. Armfeldt avait monté d'un bout à l'autre de l'Europe une diplomatie occulte. Il faisait appel aux patriotes allemands, aux Français qu'une honorable fidélité au malheur retenait loin de leur pays, aux irréconciliables de l'émigration; mais il s'adressait aussi à tous les déçus, à tous les envieux, aux aventuriers en disponibilité, aux traîtres qui avaient manqué leur coup, et, remuée par lui, cette vermine recommençait à grouiller. Il écrivait à d'Antraigues et s'efforçait de réveiller le zèle de ce conspirateur lassé[465]; il écrivait à Dumouriez, qui lui répondait en proposant pour modèle de la lutte future «la guerre des Scythes contre Darius[466]». Le vieux Serra-Capriola, ministre à Pétersbourg de l'ex-roi des Deux-Siciles, se chargeait d'agiter l'Italie. Loewenhielm obtenait à l'envoyé des Cortès insurrectionnelles un accès officiel en Russie, reliait les efforts de l'Espagne aux opérations du Nord[467]. Bernadotte était le plus enragé à nous nuire. Tout en faisant aux ouvertures de Napoléon une réponse vaguement conciliante, car il jugeait bon de lui «débiter des phrases qui le laisseraient dans le doute[468]», il entreprenait contre nous les multiples opérations dont il avait par avance tracé le programme. Il pressait le rapprochement entre la Russie et la Grande-Bretagne, tâchait de moyenner à Constantinople une paix d'où pourrait sortir une guerre des Turcs contre la France; il travaillait à Berlin, travaillait à Vienne; pour agir sur l'Autriche, il faisait écrire à l'archiduc Charles, parlant à l'amour-propre de ce prince et cherchant à tenter ses ambitions: «Si les choses vont comme il y a lieu de l'espérer, il y aura trois ou quatre trônes vacants ou à créer...; celui de l'Italie paraît fait pour fixer son attention.»--«Enfin, disait Bernadotte, j'ai tâché de le monter: je ne sais quel en sera l'effet[469].»

[Note 465: Un agent secret sous la Révolution et l'Empire, le comte d'Antraigues, par Léonce PINGAUD, p. 377.]

[Note 466: TEGNER, III, 383.]

[Note 467: Dépêches de Loewenhielm, 24 mars, 5 avril.]

[Note 468: Rapport de Suchtelen, 30 mars 1812. _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, XXI, 433.]

[Note 469: Rapport de Suchtelen du 30 mars, volume cité, 434.]

Celui qu'il s'efforçait encore plus de monter et d'exaspérer, c'était Alexandre lui-même. Il ne le trouvait jamais assez ardent contre Napoléon, cherchait à l'enflammer davantage, ne laissait s'écouler aucun jour sans attiser le feu. Suchtelen était toujours à Stockholm, parfaitement traité. Le prince se laissait voir, aborder par lui à toute heure, sauf les jours «où il faisait ses dévotions[470]». Le soir, Suchtelen était admis au cercle intime qui se tenait chez la Reine. L'aspect de la réunion était simple et presque patriarcal. Autour d'une table ronde, la Reine et quelques dames travaillaient. Le Russe avait sa place marquée entre le Roi et la Reine, qui l'entretenaient avec bonté: au bout de quelque temps, le prince arrivait, et la conversation prenait un tour plus vif. Avec sa belle faconde, Bernadotte parlait de Napoléon, arrangeant à sa façon ses souvenirs personnels et les venimeux commérages qui lui arrivaient de Paris: point de fables qu'il n'imaginât pour peindre «l'homme» dans sa perfidie, sa noirceur, son extravagance. Il en faisait un furieux, un malade, parfois un assassin. À l'entendre, des stylets s'aiguisaient dans l'ombre contre l'empereur Alexandre et contre lui-même: il prétendait savoir qu'on s'était adressé «à la secte des Illuminés à Paris pour qu'ils travaillassent leurs confrères en Russie, aussi bien qu'en Suède, afin que les deux coups fussent portés en même temps[471]»; que le projet avait été dénoncé par un membre de la secte, saisi d'horreur. Et il faisait supplier l'empereur Alexandre de veiller à la conservation de sa précieuse existence. Quant à lui, il était «bien au-dessus de la peur: il mourrait content pourvu qu'il eût payé sa dette à la Suède et contribué de sa part à sauver le Nord: il consentait à être frappé de la dernière balle qui partirait de l'armée de Napoléon dans sa retraite pour repasser le Rhin».

[Note 470: Id., 435.]

[Note 471: Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 435.]

Peu après, mêlant de colossales inventions à quelques bribes de vérité, il prêtait à Napoléon des projets dont l'insanité devait encourager ses ennemis: «L'autre jour, disait-il à Suchtelen, je vous ai parlé de ses projets sur Constantinople et l'Égypte. On m'en dit bien d'autres aujourd'hui. On m'écrit qu'il compte finir en deux mois avec la Russie, qu'ensuite il va sur Constantinople, où il parle de transférer son siège, pour de là gouverner la Russie et l'Autriche, comme tout le reste. Ensuite il veut attaquer la Perse, s'établir à Ispahan, où il n'aura pas affaire à des gens qui raisonnent, et en trois ans au plus, enfin, marcher sur Delhy et attaquer les Anglais dans l'Inde. Voilà ce qu'on m'écrit, et il n'y a aucune extravagance de sa part à laquelle je ne puisse croire[472].» Plus pratiquement, il fournissait de temps à autre sur le caractère de Napoléon, sur les particularités de son tempérament, sur les moyens de le combattre et de le déconcerter, des notions utiles, résultat d'une observation sagace[473]: il montrait aussi le fort et le faible de nos armées, signalait, avec leurs terribles élans, leur impressionnabilité, leurs découragements soudains: il suppliait de «se battre en ligne le moins possible», d'affamer et d'exténuer nos troupes, de les énerver par des surprises, des embuscades, des escarmouches, de prendre les officiers, lorsque l'on réussirait à cerner quelque détachement, et de massacrer les hommes, et par des conseils proprement infâmes ce Français d'hier recommandait de ne point faire quartier aux soldats de France[474].

[Note 472: Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 444-445.]

[Note 473: Il disait, en parlant de l'Empereur, «qu'il n'y avait qu'un seul cas où l'on pourrait le trouver en défaut, c'est quand il était bien battu; qu'alors il perdait la tête, et que, si on savait en profiter, il serait capable de tout abandonner ou de se faire tuer; mais qu'il fallait bien saisir le moment, puisqu'une fois revenu à lui, il retrouve des ressources où personne ne les soupçonnerait.» Vol. cité, 438. C'était annoncer à l'avance, avec une remarquable perspicacité, les défaillances de Napoléon en 1812 et 1813, les abattements subits de ce grand nerveux et ses dépressions d'âme: c'était aussi prophétiser la merveilleuse campagne de 1814.]

[Note 474: SOLOVIEF, 227.]

Malgré tant d'efforts pour porter Alexandre au paroxysme de l'exaltation, pour fortifier sa confiance, nos ennemis ne s'estimeraient absolument sûrs de lui qu'après le premier coup de canon, lorsque le carnage aurait repris. Loewenhielm exprimait cette idée avec un cynisme féroce: «On ne peut être sûr, disait-il, de la marche non interrompue des choses que du jour où le sang aura derechef commencé à couler[475].» C'est pourquoi, d'accord avec Bernadotte et d'après ses instructions, il poussait Alexandre à brusquer les hostilités, à ne pas attendre que les Français eussent touché la frontière russe, à les devancer dans la Prusse orientale et la Pologne.

[Note 475: Dépêche du 23 mars.]

Ce point était le seul sur lequel Alexandre se montrât encore indécis et perplexe. Il mettait en balance les avantages présumés de l'initiative avec le préjudice moral qui pourrait en résulter pour lui. Sa phrase favorite était toujours: Je ne veux pas être l'agresseur. Il se préparait seulement à quitter Pétersbourg pour se rendre à Wilna, où il formerait son quartier général et prendrait le commandement de ses troupes. Bientôt, il considéra que son départ ne pouvait plus être différé. Le 21 avril, après avoir assisté à un service solennel dans l'église de Notre-Dame de Kazan, il traversa la ville à la tête d'un état-major cosmopolite et prit le chemin de Wilna, escorté par les voeux et les hommages de la population. Peu de jours auparavant, il avait réuni à sa table un grand nombre d'officiers et leur avait dit: «Nous avons pris part à des guerres contre les Français comme alliés d'autres puissances, et il me semble que nous avons fait notre devoir. Le moment est venu de défendre nos propres droits, et non plus ceux d'autrui. Voilà pourquoi, croyant en Dieu, j'espère que chacun de vous accomplira son devoir, et que nous ne diminuerons pas la gloire que nous avons acquise[476].»

[Note 476: SCHILDNER, 245.]

Ce langage était simple et grand. Dans ses adieux à l'ambassadeur de France, Alexandre montra moins de franchise. Le 10 avril, il avait invité Lauriston à dîner; il lui annonça qu'il allait faire simplement «une tournée», éprouvant «le besoin de voir ses troupes[477]»: il espérait revenir bientôt: d'ailleurs, en quelque lieu qu'il fût, «à Pétersbourg, sur la frontière ou bien à Tobolsk», on le trouverait toujours prêt à restaurer l'alliance, pourvu qu'on n'exigeât de lui aucun sacrifice incompatible avec l'honneur. Mais son émotion en disait plus que ses paroles: elle dénonçait l'idée d'une séparation définitive et trahissait en lui, malgré l'immutabilité de sa résolution, l'angoisse du redoutable avenir: sa voix était entrecoupée et sourde: «des larmes lui roulaient dans les yeux[478].» Au moment de se mettre en route, il fit annoncer officiellement à Lauriston «qu'à Wilna comme à Pétersbourg, il serait toujours l'ami et l'allié le plus fidèle de l'empereur Napoléon, qu'il partait avec la ferme intention et le désir le plus sincère de ne pas faire la guerre, et que si elle avait malheureusement lieu, on ne pourrait lui en attribuer la faute[479]». Ces protestations ne l'empêchaient pas, à peu d'heures d'intervalle, de déclarer à ses confidents étrangers qu'elle s'engagerait certainement, cette lutte nécessaire, car il n'était pas homme à reculer au dernier moment et à faire des excuses sur le terrain. Même, cédant aux impatiences belliqueuses qui bouillonnaient autour de lui, il parut enfin disposé à mettre en mouvement ses troupes, dès que les nôtres auraient moralement fait acte de guerre contre lui en franchissant la Vistule: «Si les Français, dit-il à Loewenhielm, passent un certain point (ce point est la Vistule), je marche en avant de mon côté[480].» Écrivant à Czartoryski, il n'excluait pas la possibilité d'une pointe au delà même de la Vistule et d'une entrée à Varsovie[481].

[Note 477: Lauriston à Maret, 11 avril.]

[Note 478: Id.]

[Note 479: Lauriston à Maret, 11 avril.]

[Note 480: Dépêche de Loewenhielm, 18 avril.]

[Note 481: Mémoires de Czartoryski, II, 281.]

Cette suprême velléité d'offensive stratégique ne tint guère: ce qui la fit tomber, ce fut l'annonce de l'alliance franco-autrichienne. En signant le traité du 12 mars, Napoléon et François Ier s'étaient promis que cet acte demeurerait secret aussi longtemps que possible: une fausse manoeuvre d'un agent autrichien en décida autrement. L'empereur François avait alors pour représentant à Stockholm le comte de Neipperg, celui-là même qui devait faire oublier Napoléon à Marie-Louise et se glisser ainsi dans l'histoire. Instruit du traité, Neipperg crut en devoir communication officielle au gouvernement suédois: de Stockholm, la nouvelle retentit en Russie, où elle produisit la plus douloureuse impression. Il y avait longtemps qu'autour du Tsar on avait cessé de faire fonds sur la Prusse: on savait que cette monarchie en servage ne s'appartenait plus: son assujettissement définitif à la France avait causé moins de surprise et de colère que de pitié. Au contraire, on avait espéré jusqu'au bout que l'Autriche, plus libre de ses mouvements, n'irait pas s'enchaîner d'elle-même: le langage mielleux de Metternich et de ses agents avait entretenu cette illusion. On avait tout prévu, sauf la défection de l'Autriche: le coup n'en fut que plus sensible. Sans provoquer chez Alexandre aucune défaillance, aucune idée de capitulation et de paix, l'amère nouvelle lui fit craindre que ses troupes, s'aventurant dans la Pologne varsovienne, ne fussent prises en flanc par les Autrichiens, et elle le fixa au système de l'absolue défensive: arrivé à Wilna, il décida de demeurer sur place et d'attendre l'attaque que hâterait vraisemblablement son ultimatum[482]. La résolution qui devait sauver la Russie--car une prise de contact sur la Vistule avec des forces supérieures l'eût jetée à un désastre--fut arrêtée définitivement par Alexandre à la dernière heure, à raison d'une circonstance indépendante de sa volonté et que Napoléon avait ménagée: tout ce qui devait, dans la pensée du conquérant, rendre infaillible le succès de sa grande entreprise, concourut à le perdre.

[Note 482: BOGDANOVITCH, I, 60; SCHILDNER, 246.]

CHAPITRE XI

L'ULTIMATUM RUSSE.

Bonne foi et candeur de Kourakine.--Il blâme son gouvernement.--Il continue à désirer la paix et à célébrer l'alliance.--Procès de haute trahison.--Discours du procureur général.--Interrogatoire des prévenus; responsabilités inégales.--Le verdict.--Condamnation de Michel et de Saget.--Protestation de Kourakine contre les termes de l'accusation.--Arrivée de l'ultimatum.--Kourakine à Saint-Cloud.--Colère et inquiétude de l'Empereur.--Alerte passagère.--Napoléon veut à tout prix détourner les Russes de l'offensive pour la prendre lui-même à son heure.--Proposition d'armistice éventuel.--Envoi de Narbonne à Wilna; caractère et but de cette mission.--Démarche à effet auprès de l'Angleterre.--Le gouvernement français se donne l'air d'accepter une négociation avec Kourakine sur la base de l'ultimatum; l'ambassadeur est ensuite remis de jour en jour, dupé et mystifié de toutes manières.--Ses yeux commencent à s'ouvrir.--Réquisitions pressantes.--Symptômes alarmants.--Exécution de Michel.--Nouvel enlèvement de Wustinger.--Départ de Schwartzenberg.--Kourakine s'aperçoit qu'on l'abuse et qu'on le joue; un subit accès d'exaspération le jette hors de son caractère.--Il réclame ses passeports; cette démarche équivaut à une déclaration de guerre.--Contre-temps également fâcheux pour les deux empereurs.--Départ de Napoléon et de Marie-Louise pour Dresde.--Note du Moniteur.--Napoléon confie au duc de Bassano le soin d'apaiser Kourakine et de lui faire retirer sa demande de passeports.--Nouvelle conférence.--Crise de larmes.--Le duc feint d'entrer en matière; il soulève une difficulté de procédure: question des pouvoirs.--Le ministre échappe à l'ambassadeur et part pour l'Allemagne.--Kourakine retenu à son poste.--Napoléon est parvenu à éloigner momentanément la rupture.

I

Entre les deux gouvernements qui voulaient la guerre sans se l'avouer l'un à l'autre et rivalisaient de duplicité, un homme restait de bonne foi: c'était l'ambassadeur russe en France, celui-là même auquel allait incomber la charge de produire l'ultimatum et de le maintenir dans toute sa rigueur. Le prince Kourakine n'avait jamais cessé de désirer avec ardeur la fin des différends. Souffrant de se voir privé «d'ordres, d'instructions, de lumières[483]», il blâmait, en son for intérieur, le silence évasif dans lequel la chancellerie russe persistait depuis tant de mois et rejetait sur elle une partie des torts. Depuis le début de l'année, il passait par des découragements profonds et de subits réconforts. En février, voyant s'ébranler nos armées, il en avait conclu que Napoléon avait irrévocablement décidé la guerre. Un peu plus tard, il s'était repris à l'espérance; apprenant le discours tenu par l'Empereur à Tchernitchef et l'envoi de ce messager, il avait cru à la sincérité de cette démarche: il était, qu'on nous passe l'expression, tombé dans le panneau, et avait supplié son maître de ne point négliger cette suprême chance de paix, d'entamer «la négociation qui lui avait été si souvent proposée[484]». En attendant, il continuait à recevoir la société parisienne, à donner de beaux bals, de grands dîners où il buvait solennellement «à l'alliance».

[Note 483: Rapport du 5 janvier 1812. Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, XXI, 354.]

[Note 484: Lettre particulière du 25 avril, volume cité, 360.]

Au milieu d'avril, un incident pénible vint le rejeter dans ses angoisses et le blesser cruellement. Il présumait, d'après ce qui lui avait été dit, que l'affaire d'espionnage dans laquelle Tchernitchef se trouvait impliqué n'aboutirait point à un éclat, que le gouvernement français prendrait à coeur de l'étouffer. Quelles ne furent pas sa surprise, sa douloureuse stupeur, en apprenant un soir par la Gazette de France, sans que personne eût daigné l'avertir au préalable, l'ouverture d'un procès où la Russie était en quelque sorte jugée par contumace!

La cour d'assises de la Seine s'était assemblée le 13 avril pour statuer dans l'affaire de haute trahison: elle lui consacra trois audiences. Quatre inculpés seulement comparurent devant elle: Michel, Saget, Salmon et Mosès, dit Mirabeau: les autres employés arrêtés avaient bénéficié d'une ordonnance de non-lieu, faute de charges suffisantes. Quant à Wustinger, bien qu'il eût été le lien de toute l'intrigue, on avait pensé que sa qualité d'étranger et ses attaches avec l'ambassade russe ne permettaient point de le faire passer en jugement; toutefois, comme ses déclarations étaient indispensables pour éclairer la justice et qu'il n'offrait point des garanties suffisantes de comparution, on l'avait retenu en prison jusqu'au jour de l'audience; c'est en état d'arrestation qu'il allait déposer à titre de «témoin nécessaire». Au banc de la défense figuraient diverses illustrations du barreau. Le procureur général Legoux occupait en personne le siège du ministère public, assisté de deux avocats généraux.

Après lecture de l'acte d'accusation, le procureur général prit le premier la parole: la procédure des assises l'y autorisait alors. Dans un exposé préliminaire, il mit en relief les principaux faits de la cause. Son discours offre un exemple du genre emphatique et redondant qui fleurissait en ces années; l'époque des grandes actions était aussi celle des grandes phrases. M. Legoux rendit hommage au libéralisme de l'Empereur, qui eût pu soustraire les accusés à leurs juges naturels, en invoquant l'intérêt supérieur de la défense nationale, et qui n'avait point usé de cette faculté. Faisant l'historique de la trahison, il ne manqua pas d'en dramatiser les débuts. Le premier corrupteur d'employés, le chargé d'affaires d'Oubril, fut représenté sous les traits d'un démon tentateur, errant à travers Paris et cherchant sur qui exercer son activité malfaisante. Un hasard met Michel en sa présence: «Un jour, ils se rencontrent sur le boulevard, et M. d'Oubril remarque un papier que Michel tenait à la main. L'agent de la Russie paraît frappé de la beauté de l'écriture; lui-même avait quelque chose à faire copier; il en charge Michel, et, quoique ce travail soit peu considérable et son objet insignifiant, le copiste en est récompensé magnifiquement et au delà de toute attente--par un billet de mille francs[485]! «Alléché par cette générosité qui eût dû lui sembler suspecte, Michel prête l'oreille à des suggestions captieuses et se laisse dire qu'il est en position de rendre quelques services: premier crime, impardonnable crime chez un fonctionnaire que d'écouter ce langage! Michel met ainsi le pied dans la voie scélérate et se condamne désormais à y persévérer, à y marcher sans relâche, à la parcourir jusqu'au bout. Ces services qu'on lui demande, il ne tarde pas à les rendre; il les renouvelle, il les multiplie, il les accumule, et voici les divers agents de la Russie se repassant l'un à l'autre ce vil instrument, l'employant tour à tour, et chacun d'eux, avant de quitter Paris, léguant Michel à son successeur comme un précieux dépôt.

[Note 485: Les extraits cités du discours sont empruntés au compte rendu officiel du procès, publié dans les journaux et ensuite sous forme d'opuscule séparé.]

Moins fort en histoire qu'en jurisprudence, le procureur s'embrouille dans ce va-et-vient compliqué d'ambassadeurs et de chargés d'affaires, confond les noms et les dates, mais recouvre quelques inexactitudes matérielles sous des flots d'éloquence. Il a des métaphores audacieuses et des indignations fleuries, des antithèses et des cliquetis de mots à la Fontanes. À travers le déroulement de ses périodes, on voit «le corrompu se faisant corrupteur», Michel débauchant ses collègues et organisant le trafic des consciences; on le voit s'élevant peu à peu jusqu'au comble de l'impudence, osant porter un regard sacrilège sur le livret mystérieux et magique qui donne à l'Empereur le don d'ubiquité et «le transporte, pour ainsi dire, au milieu de ses camps». Derrière l'employé séduit, Tchernitchef apparaît constamment; c'est lui qui a inspiré et commandé cette longue série d'infidélités; le solennel magistrat se plaît à lancer de mordantes épigrammes contre «l'homme de cour», qui n'a pas craint de se souiller à d'ignobles contacts; il l'appelle «le plus indiscret comme le plus entreprenant des diplomates», et toujours, par habitude de métier, en même temps qu'il désigne Michel et ses coaccusés à la vindicte des lois, il met aussi la Russie en cause et semble requérir contre elle.

Il fait allusion aux «puissances jalouses», qui s'efforcent d'entraver dans l'ombre l'essor du génie et «d'intercepter les destinées du monde». Vaines tentatives, machinations impuissantes! La Providence veille visiblement sur l'Empereur et ses braves soldats: c'est elle qui a permis que «la trahison finît par se trahir elle-même», par se livrer avec une inconcevable témérité, et le billet de Michel étourdiment oublié par Tchernitchef est communiqué soudain à l'auditoire, lu dans son entier, et fait surgir aux yeux l'infamie toute nue. Enfin, dans une péroraison chaleureuse, l'organe du ministère public exhorte les jurés, si la suite du procès les met en présence de faits indubitables et prouvés, à faire leur devoir, tout leur devoir, car leur verdict retentira à travers l'Europe et vengera la France d'indignes manoeuvres.

Foudroyés par cette éloquence, les prévenus répondirent d'une voix accablée à l'interrogatoire du président. Les témoins défilèrent ensuite; Wustinger vint le premier, et, comme il gardait rancune à Michel pour l'avoir attiré dans un guet-apens, il le chargea de son mieux. Au reste, le misérable commis était abandonné de tout le monde; son sort ne semblait pas faire question. Lorsque le procureur général eut à requérir l'application des lois, lorsqu'il répondit aux plaidoiries des avocats, il prit tout au plus la peine de réclamer contre Michel le châtiment suprême; préjugeant son supplice, il n'offrait à son repentir que des consolations d'outre-tombe.

Au contraire, le sort des autres accusés fut vivement disputé à la prévention par la défense. Les débats n'établirent pas péremptoirement qu'il y eût eu chez Saget, Salmon et Mosès trahison consciente, qu'ils eussent connu l'usage parricide que Michel faisait des documents remis par eux entre ses mains. En conséquence, à la suite d'un verdict pleinement affirmatif contre Michel, affirmatif contre Saget seulement sur le fait d'avoir, à prix d'argent, accompli «des actes de son emploi non licites et non sujets à salaire[486]», Michel fut condamné à mort, avec confiscation de ses biens: la peine encore subsistante de l'exposition et du carcan fut prononcée contre Saget, avec adjonction d'une amende: Salmon et Mosès furent acquittés.

[Note 486: Art. 177 du code pénal.]

L'issue de ce triste procès, qui fit sensation dans tous les milieux parisiens, acheva d'irriter le prince Kourakine, déjà profondément offusqué par les termes de l'accusation et la tournure donnée aux débats. À mesure qu'il avait lu dans les journaux le compte rendu des audiences, la colère et l'indignation s'étaient peintes sur ses traits, habituellement débonnaires et placides. À la fin, après avoir pris connaissance du verdict et de l'arrêt, récapitulant toutes les particularités de «l'odieuse affaire[487]», il arriva à une conclusion propre à le révolter. Le parquet avait poursuivi Michel et la cour l'avait condamné pour avoir procuré à un État étranger, l'empire de Russie, «les moyens d'entreprendre la guerre contre la France»: c'était reconnaître et proclamer implicitement que la Russie avait cherché ses moyens, qu'elle avait nourri des plans d'agression; l'ambassadeur de cette puissance, commis au soin de veiller sur l'honneur et la réputation de son pays, laisserait-il passer de telles assertions? Kourakine estima qu'«un devoir sacré» l'obligeait à soulever un incident diplomatique et à lancer une note de protestation; il la fit autant qu'il put solide et véhémente[488]. L'imputation calomnieuse ayant été publique, il jugeait que le démenti devait l'être et demandait à faire passer dans les journaux une note rectificative. Naturellement, cette satisfaction lui fut refusée, et le prince demeura fort embarrassé de sa personne et de son rôle, partagé entre le désir de soutenir sa dignité et la crainte de provoquer une irréparable scission, se demandant s'il n'aurait point prochainement à quitter Paris, s'effrayant fort à l'idée d'un voyage pénible et d'un rapatriement difficile, réunissant néanmoins des moyens de transport, songeant déjà à faire filer en Allemagne une partie de son personnel, préparant le déménagement de sa maison, en attendant qu'il opérât celui de sa volumineuse personne.

[Note 487: Lettre particulière du 23 avril, volume cité, 362.]

[Note 488: La note, qui porte la date du 14 avril, est conservée aux archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

Il vaquait tristement à ces soins lorsque arriva le 24 avril à Paris un jeune homme du nom de Serdobine, qu'on lui expédiait de Pétersbourg en courrier et qui lui tenait de très près, étant l'un des enfants naturels que le prolifique ambassadeur avait semés partout sur son passage. Celui qu'il appelait paternellement «son Serdobine[489]» lui apportait le texte de l'ultimatum à présenter. Cette communication lui causa un vif émoi, mêlé de satisfaction et d'orgueil. Enfin, après l'avoir tenu si longtemps dans une humiliante inertie, sa cour lui confiait une affaire capitale à traiter: cette manière de le remettre en activité consolait son amour-propre. De plus, sans réfléchir à l'énormité des prétentions russes, il ne jugeait pas impossible de les faire accepter par la France, qui s'était toujours déclarée prête à écouter toute explication catégorique. Prenant au sérieux son rôle de conciliateur, il résolut d'y consacrer ce qui lui restait de forces. Toutefois, puisque son gouvernement lui enjoignait de parler haut et ferme, il se conformerait ponctuellement à cet ordre. S'étant rendu chez le duc de Bassano, après avoir fait provision d'énergie, il présenta l'évacuation de la Prusse comme une condition primordiale et essentielle, sur laquelle il n'y avait même point à discuter: «C'était seulement après que cette demande aurait été accordée qu'il serait permis à l'ambassadeur de promettre que l'arrangement pourrait contenir certaines concessions, dont était formellement excepté le commerce des neutres, auquel la Russie ne pourrait jamais renoncer.» Dans une note remise quelques jours après, Kourakine répéta par écrit ces expressions[490], mais déjà Napoléon, instruit de ses communications verbales, l'avait appelé en audience particulière au château de Saint-Cloud, le 27 avril.

[Note 489: Lettre particulière du 23 avril, volume cité, 362.]

[Note 490: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

Dans cet entretien, Napoléon suivit d'abord son premier mouvement, tout d'indignation. Ainsi, c'est une retraite humiliante qu'on prétend lui imposer d'emblée et avant tout accord: la Russie l'a-t-elle déjà battu pour le traiter de la sorte? Lorsqu'elle daigne enfin parler, son premier mot est une insulte. Il s'exprimait par phrases hachées, saccadées, haletantes: «Quelle est donc la manière dont vous voulez vous arranger avec moi? Le duc de Bassano m'a déjà dit que vous voulez me faire avant tout évacuer la Prusse. Cela m'est impossible. Cette demande est un outrage. C'est me mettre le couteau sur la gorge. Mon honneur ne me permet pas de m'y prêter. Vous êtes gentilhomme, comment pouvez-vous me faire une proposition pareille? Où a-t-on eu la tête à Pétersbourg?... J'ai autrement ménagé l'empereur Alexandre, quand il est venu me trouver à Tilsit, après ma victoire de Friedland... Vous agissez comme la Prusse avant la bataille d'Iéna: elle exigeait l'évacuation du nord de l'Allemagne. Je ne puis aujourd'hui consentir davantage à celle de la Prusse: il y va de mon honneur[491].»

[Note 491: Toutes les citations jusqu'à la page 393, à l'exception de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont tirée» des rapports de Kourakine en date des 27 et 28 avril, 2 et 9 mai 1812, t. XXI du Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, 362-410.]

Ce courroux se mêlait d'une vive contrariété et d'une inquiétude réelle. L'âpreté de l'ultimatum semblait en effet dénoncer chez les Russes l'intention de brusquer la rupture. Un instant même, d'après certains avis, Napoléon crut que l'empereur Alexandre, comme il en avait eu effectivement la pensée, avait donné ordre à ses troupes de passer le Niémen et de marcher à la rencontre des nôtres; que les hostilités s'engageaient, que l'on se fusillait déjà sur la Vistule et la Passarge. Et il voyait avec dépit son plan d'offensive subitement traversé, ses combinaisons échouant au moment d'aboutir, l'ennemi ravissant à la Grande Armée sa base d'opérations.

Il était tellement ému de cet accident possible qu'il songea, pour enrayer à tout prix le mouvement des Russes, à un moyen d'un empirisme désespéré. Changeant de ton avec Kourakine et mettant une sourdine à sa colère, il prononça devant lui le mot d'armistice. On signerait à Paris une trêve éventuelle, pour le cas où les hostilités auraient commencé; elle séparerait les armées aux prises et neutraliserait le territoire entre le Niémen et la Passarge, laissant aux gouvernements le temps de se reconnaître et de négocier encore. Kourakine, beaucoup moins intrépide qu'il n'en avait l'air, accueillit avec joie cette ouverture. Napoléon n'en prenait pas moins à toute occurrence ses dispositions de départ et de combat: il n'attendait qu'un avis de Davout, un signe du télégraphe aérien pour quitter immédiatement Paris; il traverserait l'Allemagne d'un trait, ne s'arrêterait nulle part, brûlerait la politesse aux souverains assemblés sur son passage et, allant «presque aussi rapidement qu'un courrier[492]», arriverait sur la Vistule pour recevoir et rendre le choc.

[Note 492: Maret à Otto, 3 avril.]

Cette alerte ne dura guère: au bout de quelques jours, des nouvelles plus rassurantes arrivèrent du Nord. Nos agents, nos observateurs ne pouvaient répondre que les Russes n'attaqueraient point: ce qui était certain, c'était qu'ils n'étaient pas encore sortis de leur territoire et s'y tenaient l'arme au pied: la Russie ne soutenait pas jusqu'à présent par ses actes l'arrogance de ses discours.

Dans cette attitude, Napoléon croit découvrir chez Alexandre un signe d'hésitation et de trouble. Il continue à se méprendre sur les intentions de son rival: tandis qu'Alexandre est inébranlablement résolu à la guerre, mais non moins résolu désormais à ne la faire que chez lui, en deçà de ses frontières, Napoléon le croit toujours partagé entre des velléités d'attaque et une secrète appréhension du combat. Et tout de suite il se reprend à l'espoir de mettre à profit ces dispositions, de ruser, d'atermoyer encore, de détourner jusqu'au bout les Russes de l'offensive, afin de la prendre lui-même en temps voulu et de tomber sur l'ennemi avec toutes ses forces. Après avoir été jusqu'à proposer un armistice pour suspendre les premières hostilités, il juge possible maintenant de les retarder par une nouvelle et fausse négociation.

Mais sur quelle base et par quel intermédiaire négocier? La base proposée par la Russie, à savoir l'ultimatum, est inadmissible, et d'ailleurs cette sommation catégorique ne laisse aucune prise à la controverse. D'autre part, avec Kourakine, chargé par sa cour d'une commission positive et tout plein de son sujet, on ne peut parler que de l'ultimatum et subsidiairement de l'armistice. Qu'à cela ne tienne: l'Empereur déplacera le lieu des pourparlers, afin d'en changer l'objet. Il dirigera à toute vitesse sur Wilna, où il suppose que l'empereur Alexandre va se placer, un envoyé extraordinaire, un porteur de paroles pacifiques, qui sera censé avoir reçu son message avant l'arrivée à Paris de l'ultimatum. L'envoyé pourra donc ignorer cette pièce et écarter du vague débat qu'il a mission de rouvrir, cet élément de discorde. Napoléon s'évite ainsi d'opposer aux paroles impérieuses de la Russie une réponse nécessairement négative et qui accélérerait la guerre; pour n'avoir pas à se fâcher, il feint de n'avoir rien entendu.

Par une faveur du hasard, l'agent le plus propre à faire agréablement figure auprès d'Alexandre se trouvait déjà porté à mi-chemin de la Russie. Napoléon avait envoyé à Berlin le plus brillant de ses aides de camp, le comte de Narbonne, pour surveiller l'exécution du traité avec la Prusse. Parmi les recrues qu'il avait récemment opérées dans le personnel de l'ancienne cour, il n'était point d'acquisition plus précieuse que cet ancien ministre de Louis XVI, entré en 1810 dans la maison de l'Empereur avec le grade de général. Ayant vécu en pleine société du dix-huitième siècle, M. de Narbonne en conservait, malgré ses cinquante ans et son front chauve, les vives allures et la grâce cavalière; son esprit était fin, agile, tout en traits et en saillies; son rapide passage au pouvoir l'avait initié à la pratique des grandes affaires, qu'il traitait élégamment, avec aisance et avec tact. Officier par devoir de naissance et vocation première, ministre par occasion, il avait été et restait surtout homme du monde, le type de l'homme du monde intelligent et cultivé, ayant sur tout des vues et des ouvertures, excellant à effleurer brillamment les questions plutôt qu'à les approfondir et à les maîtriser; nul n'était plus propre que ce courtisan expérimenté, que ce parfait et spirituel gentilhomme, à remplir une mission où il y aurait moins à négocier qu'à causer et surtout à plaire.

Il reçut immédiatement l'ordre de quitter Berlin pour se rendre à Wilna. Sans lui avouer en toutes lettres que sa mission n'était qu'une feinte, ses instructions le lui laissaient très suffisamment entrevoir. Arrivé à Wilna, il aurait à s'y faire garder le plus longtemps possible, en ayant l'oeil ouvert sur les mouvements des armées russes et en se procurant avec discrétion des renseignements militaires. Dans ses entretiens avec l'empereur Alexandre, il dirait, répéterait que l'empereur Napoléon conservait le désir et l'espoir d'un arrangement à l'amiable, et il s'en tiendrait à ces généralités; c'était surtout l'ensemble de son attitude, le tour et le ton de son langage qui devaient persuader, ramener un peu de confiance, provoquer une détente. Sans se hasarder sur le terrain des discussions pratiques et serrer de trop près les questions, il prodiguerait les assurances propres à tenir la Russie inerte et engourdie pendant nos derniers mouvements, calmerait au besoin l'ardeur guerrière d'Alexandre par des propos charmeurs, par des paroles assoupissantes, et doucement, insensiblement, lui verserait ce narcotique.

Toutefois, afin de donner à sa mission plus d'apparence, le duc de Bassano lui expédia un mémoire à l'adresse du chancelier Roumiantsof, une note officielle[493]. Comme entrée en matière, le ministre français faisait savoir que l'Empereur s'était décidé à une suprême tentative auprès de l'Angleterre et l'avait encore une fois mise en demeure de traiter. En effet, à la veille d'une nouvelle guerre sur le continent, Napoléon avait jugé que cette sorte d'invocation platonique à la paix générale serait d'un effet utile et grandiose. En notifiant sa démarche à la Russie, ne donnait-il pas la preuve qu'il s'estimait toujours en état d'alliance avec elle, qu'il ne considérait nullement comme périmé l'article du traité de Tilsit interdisant aux deux puissances de négocier séparément avec l'Angleterre? Le reste de l'exposé ministériel reprenait nos griefs avec force, mais affirmait qu'il ne tenait qu'à la Russie de donner aux différends une terminaison pacifique: toute la pensée apparente du mémoire se résume en cette phrase: «Quelle que soit la situation des choses, au moment où cette lettre parviendra à sa destination, la paix dépendra encore des résolutions du cabinet russe.»

[Note 493: Cette pièce, ainsi que l'instruction envoyée à Narbonne, figure aux archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

Comme suprême sanction à ces paroles, Napoléon écrivit au Tsar une lettre à la fois ferme et courtoise, sans négliger d'y mettre une pointe de sentiment. Il ne méconnaissait pas la gravité de la situation, mais affirmait son obstiné désir de paix, sa fidélité aux souvenirs du passé et son intention de rester l'ami d'Alexandre, alors même que le malheur des temps l'obligerait à traiter en ennemi l'empereur de Russie: «Votre Majesté, disait-il, me permettra de l'assurer que, si la fatalité devait rendre une guerre inévitable entre nous, elle ne changerait en rien les sentiments que Votre Majesté m'a inspirés et qui sont à l'abri de toute vicissitude et de toute altération[494].»

[Note 494: Corresp., 18669.]

La lettre pour Alexandre et la note pour Roumiantsof, écrites à Paris le 3 mai, transmises aussitôt à Narbonne, furent antidatées avec intention du 25 avril; à cette époque, il était parfaitement admissible que le texte portant expression des volontés russes ne fût pas encore parvenu à Saint-Cloud: ainsi devenait plus vraisemblable cette ignorance voulue de l'ultimatum sur laquelle l'Empereur fondait toute sa manoeuvre.

II

L'envoi de Narbonne ne faisait pas cesser tous les embarras que nous avait causés la Russie en se déclarant à l'improviste. Aussi bien, tandis que le général volerait à Wilna, que dire à Kourakine, qui restait en face de nous, son ultimatum à la main, et réclamait à tout instant une réponse? Assurément, si la mission de Narbonne réussissait, il était à présumer que le gouvernement russe tempérerait le zèle de son représentant et lui recommanderait moins d'insistance; mais, jusqu'à l'arrivée de ces instructions modératrices, comment faire prendre patience à l'obstiné questionneur? L'Empereur et son ministre se résolurent à un système d'ajournements et de faux-fuyants: faisant fond sur la faiblesse de Kourakine, sur le caractère de cet inoffensif personnage, ils jugèrent possible d'abuser impunément de sa candeur, de le traîner de jour en jour, d'heure en heure, sous les plus invraisemblables prétextes, et aussitôt allait commencer pour l'infortuné vieillard une longue série de mystifications.

Dans ses entretiens avec lui, le duc de Bassano ne se plaçait plus sur le terrain d'une résistance absolue à l'article premier de l'ultimatum. L'Empereur lui-même avait déclaré qu'il ne se refusait pas en principe à évacuer la Prusse, pourvu que la demande lui en fût faite sous une forme compatible avec sa dignité, respectueuse de son honneur, pourvu que le retrait de ses troupes lui fût présenté comme l'un des termes et non comme la condition préalable de l'arrangement. Kourakine, toujours intraitable sur le fond, se prêta à chercher un tempérament dans la rédaction. Voici ce qu'il imagina: on signerait tout de suite une convention préliminaire, qui servirait de base à une entente ultérieure et définitive. Par le premier article de cette convention, l'empereur des Français s'engagerait dès à présent et de la façon la plus formelle à évacuer la Prusse, à réduire la garnison de Dantzick; par les articles subséquents, la Russie s'obligerait à négocier ultérieurement sur les autres objets en litige. Ainsi, dans le dispositif matériel de l'arrangement, se trouverait établie, entre les concessions faites de part et d'autre, une sorte de corrélation apparente et de balancement, propre à en atténuer la disparité réelle. Le duc de Bassano parut agréer cette idée et pria Kourakine de préparer à tête reposée une série d'articles.

Croyant tenir la solution pacifique à laquelle il aspirait de toute son âme, Kourakine se mit aussitôt à l'oeuvre, prit la plume et rédigea de son plus beau style un projet de convention. À son grand étonnement, un jour, puis deux, puis trois s'écoulèrent, sans qu'il eût à faire usage de son chef-d'oeuvre. Lorsqu'il se rendait chez le ministre, celui-ci était invariablement absent: on eût dit qu'il avait oublié la grande affaire et l'existence de l'ambassadeur. Kourakine se préparait à lui rafraîchir la mémoire par une communication pressante, quand le 2 mai au matin, se promenant dans son jardin et humant l'air frais des premières heures, il vit se présenter à lui un employé du ministère, venu pour lui exprimer tout le plaisir que Son Excellence éprouverait à le voir. Réconforté par cet appel, le prince s'y rendit sur-le-champ: il accourut tel qu'il était, «en bottes et en surtout, sans être coiffé», sans prendre le temps de passer son uniforme constellé d'ordres et d'insignes, ce qui dénotait chez lui une précipitation tout à fait contraire à ses habitudes et une curiosité haletante.

Le duc l'accueillit de la manière la plus affable. Il avait désiré le voir, disait-il, afin de lui communiquer d'excellentes nouvelles, reçues la veille de Pétersbourg, et il commença à lui lire la dépêche par laquelle Lauriston rendait compte de ses entretiens avec le Tsar, avant le départ pour Wilna. Afin de mieux prouver que rien ne pressait et que l'on était encore fort loin d'une rupture, M. de Bassano citait les paroles du monarque russe, toutes de douceur et de conciliation, et il se servait de cette monnaie libéralement dispensée par Alexandre à nos agents pour payer lui-même l'ambassadeur de ce prince: ce qui est particulièrement digne d'attention,--fit-il observer,--c'est que l'Empereur n'a pas dit à notre représentant un seul mot concernant l'évacuation de la Prusse.--Quoi d'étonnant à cela, reprit Kourakine, puisque mon maître a fait de moi l'intermédiaire unique et le canal de cette négociation décisive? Et il attendait avec impatience l'instant où le débat allait se rouvrir, où son projet de traité, qu'il portait toujours dans sa poche, pourrait paraître au jour et s'exhiber. À son vif déplaisir, le duc termina l'entretien sans avoir fait aucune allusion à cette pièce.

Trois jours passèrent encore; il n'était plus question du traité, et Kourakine, ébranlé dans son optimisme, moins crédule qu'on ne l'avait supposé, se sentait envahi d'un trouble croissant: il en venait à concevoir les doutes les plus forts sur la sincérité du gouvernement français, d'autant plus qu'il craignait maintenant que l'Empereur, en partant pour l'armée, ne se dérobât à toute reprise de discussion.

Renonçant à la course précipitée que ne lui semblaient plus commander les dispositions de la Russie, Napoléon avait repris son projet d'acheminement graduel vers le Nord, par l'Allemagne, par Dresde, où il conduirait Marie-Louise à ses parents et convoquerait l'assemblée des souverains. Le temps que lui prendraient ces opérations, sa volonté d'arriver sur la Vistule et d'ouvrir la campagne en juin, ne lui permettaient guère de prolonger son séjour à Paris au delà du commencement de mai. Une seule considération le retenait encore: il ne voulait pas sortir de sa capitale le premier et attendait, pour partir, d'avoir appris que l'empereur Alexandre s'était rendu à Wilna et avait pris position à proximité de la frontière. En prévision de cette nouvelle, on procédait, au château de Saint-Cloud, aux préparatifs du grand déplacement, et ces dispositions, malgré le secret ordonné, commençaient à retentir au dehors.

À mesure que le bruit du départ prend plus de consistance, Kourakine s'émeut davantage, sent mieux le besoin d'arracher une réponse. Le 6 mai au matin, n'y pouvant plus tenir, il se rend à l'hôtel des relations extérieures, rue du Bac, et n'est point reçu: il revient à quatre heures et demie, promène péniblement à travers les escaliers et les antichambres sa lourde impotence, force enfin la porte du ministre et le saisit.

De nouveau, il se vit opposer une bonne grâce évasive: le duc lui avoua qu'il était encore sans ordres de l'Empereur, sans pouvoirs pour achever la négociation: mais, disait-il, pourquoi s'affecter si fort de ce retard, pourquoi tant d'alarmes?

«Rien ne presse, ajoutait-il sur un ton de nonchalance, nous avons le temps et tous les moyens de nous entendre.» Doucement, il plaisantait l'ambassadeur sur son manque de sang-froid et tâchait de le tranquilliser. Embarrassé par ce flux de molles et caressantes paroles, Kourakine éprouvait de grandes difficultés à placer les véhémentes objurgations qu'il avait préparées: comment se fâcher avec un homme aussi poli? Il finit pourtant par exprimer, avec toute la force dont il était capable, l'étonnement profond où le jetait la quiétude du ministre: celui-ci ignorait-il l'extrême péril de la situation? Les troupes françaises continuaient d'avancer, les armées allaient se trouver en présence, et de ce contact naîtrait indubitablement la guerre, à moins qu'on n'y mît obstacle par un accord urgent. Erreur que tout cela, reprenait le duc avec une inaltérable sérénité: «nos troupes sont encore sur la Vistule, les vôtres n'ont pas dépassé leurs frontières.--Mais l'Empereur va partir.--Il est possible que le départ de l'Empereur ait lieu bientôt: mais l'époque n'en est pas encore fixée.»

Kourakine releva avec terreur l'aveu du ministre: «Quand l'Empereur sera parti et que vous aurez également quitté Paris à sa suite, que les communications seront interrompues entre vous et moi, quel sera donc mon destin à Paris, et à quel avenir dois-je m'attendre?» Et l'angoisse se peignait sur ses traits.--«Vous êtes toujours dans vos inquiétudes, reprit le duc de Bassano. Rien n'est encore décidé. L'Empereur votre maître est à Pétersbourg, et ses troupes sont derrière les frontières. L'Empereur Napoléon est à Paris, et ses armées n'ont pas passé la Vistule. Il y a du temps et l'on pourra s'arranger.--Mais voilà plus d'une semaine que vous attendez les ordres de l'Empereur. Je ne puis rester dans une pareille incertitude sur vos réponses. Mettez-vous à ma place. Considérez les responsabilités majeures où je me trouve envers l'Empereur mon maître, envers ma patrie, envers le public éclairé et impartial de tous les pays, qui juge les événements politiques et la conduite de ceux qui y contribuent. Je ne puis me contenter de semblables délais, et surtout lorsque nous avons à prévenir une guerre tellement imminente. Quand verrez-vous donc l'Empereur?

«--Demain, j'aurai avec lui un travail extraordinaire, avant et après le conseil des ministres.

«--À quelle heure serez-vous de retour chez vous?

«--Pas avant huit heures du soir.

«--En ce cas, je ne pourrai vous voir demain, mais au moins ce sera, j'espère, après-demain jeudi.

«--Non, ne venez pas jeudi. J'aurai ce jour-là mon travail ordinaire avec l'Empereur, et il y aura spectacle à Saint-Cloud, où le corps diplomatique sera invité.

«--Ce sera donc vendredi, mais j'espère au moins que pour ce jour-là vous aurez vos ordres et que je pourrai enfin de mon côté vous produire mes deux projets de convention et d'armistice, que chaque jour je prends avec moi et qui sont déjà usés et troués dans ma poche... Donnez-moi des réponses sur les articles que je vous ai proposés, quelles qu'elles soient; mais que je puisse donner à ma cour un résultat quelconque de la communication que j'ai faite de ces articles.»

Tout ce que put obtenir Kourakine, ce fut la promesse d'un nouvel entretien pour le vendredi 9 mai, sans l'annonce positive d'une réponse.

Rentré chez lui, au sortir de cette décevante conférence, l'ambassadeur tomba dans un abîme de réflexions amères. Quand il se fut remémoré toutes les épreuves par lesquelles il avait passé depuis quinze jours, ses dernières illusions tombèrent. La lumière se fit pleinement dans son esprit: la mauvaise foi du cabinet français lui apparut insigne, évidente, palpable: il se sentit outrageusement joué, en présence de gens bien décidés à ne pas traiter, à cacher sous une ombre de négociation des projets d'attaque et de surprise.

À cette constation désolante, d'autres causes s'ajoutèrent pour le pousser à bout. Depuis quelque temps, son séjour à Paris ne lui valait que mortifications. Il n'en avait pas fini avec les tracas que lui avaient causés l'intrigue de Tchernitchef et le procès de ses complices. Cette déplorable affaire avait une suite inattendue, indépendamment de son épilogue naturel. Le 1er mai, l'échafaud s'était dressé en place de Grève; Michel avait été conduit au supplice, et sa tête était tombée sous le couperet de la guillotine[495]. Saget avait subi en même temps sa peine infamante, mais cette double expiation n'avait point épuisé la colère du gouvernement impérial et suspendu ses rigueurs. Non seulement les deux acquittés, Salmon et Mosès, après un simulacre de mise en liberté, avaient été arrêtés à nouveau par mesure de haute police et réincarcérés comme prisonniers d'État, mais Wustinger avait éprouvé le même sort, malgré sa qualité d'employé à l'ambassade russe. Au sortir de l'audience où il avait figuré comme simple témoin, on l'avait relaxé d'abord et rendu à son maître; celui-ci s'était applaudi de cette réparation tardive, tout en s'étonnant un peu que Wustinger lui eût été renvoyé sans un mot d'excuse et que ce concierge intermittent eût reparu à l'hôtel Thélusson «comme tombé des nues[496]»; il s'apprêtait à le congédier par égard pour la France, lorsque la police lui avait épargné cette peine. Au bout de quelques jours, l'élargissement de Wustinger ne semblant pas compatible avec l'ordre public, il avait été ressaisi, enlevé par les agents en pleine rue de Bourgogne, remis en lieu sûr, et depuis lors Kourakine protestait en vain contre cette récidive dans l'arbitraire.

[Note 495: Journal de l'Empire, n° du 2 mai 1812.]

[Note 496: Note du 6 mai, archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

De plus, par la faute du gouvernement français, il éprouvait maintenant des difficultés à remplir les devoirs les plus positifs de sa charge. On retardait ses courriers, c'est-à-dire l'expédition de ses rapports: il y avait, à n'en pas douter, un parti pris de l'isoler, de le mettre en état de blocus, afin qu'il ne pût signaler à son gouvernement la situation réelle et le manège perfide de la France. Enfin, chez toutes les personnes tenant à la cour, chez les ministres des puissances alliées à l'Empereur, il remarquait des allures plus qu'équivoques, une disposition à se cacher de lui, à lui faire mystère de tout. Le 30 avril, à Saint-Cloud, il s'était rencontré à la table du duc de Frioul avec le prince de Schwartzenberg: en cette occasion, l'ambassadeur d'Autriche avait paru lui témoigner une ouverture de coeur qu'expliquait leur longue intimité; il n'avait jamais été plus prévenant, plus affectueux, et voici qu'au lendemain de ces effusions Kourakine apprenait le subit départ de Schwartzenberg, allant prendre le commandement du corps destiné à opérer contre la Russie. Tout le monde s'accordait donc à le duper, à le berner: c'était un mot d'ordre donné que de se faire un jouet de lui et de le tromper indignement. Alors, sous l'impression de ces trop légitimes griefs, sous le coup de multiples et cuisantes blessures, l'amour-propre exaspéré du pauvre homme se révolta, en même temps qu'un sentiment plus haut, la passion de venger son maître outragé en sa personne, envahissait son âme. La colère des faibles est souvent aveugle en ses mouvements et déconcertante par ses effets: celle de Kourakine le porta à un belliqueux coup de tête. Brusquement, le pusillanime vieillard se transforme en un foudre de guerre. Jusqu'alors, l'idée seule d'une rupture avec Napoléon le faisait trembler de tous ses membres: maintenant, c'est lui qui va la précipiter et pousser les choses à l'extrême.

Le 7 mai, avant d'avoir revu le duc de Bassano, à la veille de la conférence promise, il lance une note enflammée: il y fait connaître que tout ajournement nouveau le mettra dans l'obligation de quitter Paris: en vue de cette éventualité, il réclame dès à présent ses passeports[497]. De sa propre initiative, il se résout à la démarche la plus grave dont un ambassadeur puisse assumer la responsabilité, à celle qui précède immédiatement et annonce le recours aux armes. Par un affolement subit et trop explicable, l'adversaire convaincu de la guerre se trouvait amené à la déclarer.

[Note 497: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

Cette bombe éclatant à l'improviste avait de quoi troubler à l'égal les gouvernements français et russe dans leurs secrets calculs. La tactique d'Alexandre tendait à provoquer la guerre, sans la déclarer, et à faire prononcer par son adversaire l'irréparable signal. La démarche inopinée de Kourakine, dont le public comprendrait mal les motifs, risquait d'intervertir les rôles: elle ne pouvait que compromettre et mécontenter le Tsar. D'autre part, elle attaquait et mettait en péril tout le système de temporisation imaginé par l'empereur des Français. Si Napoléon avait rusé avec Kourakine au lieu de repousser franchement son ultimatum, c'était à seule fin de retarder l'instant où les prétentions apparaîtraient inconciliables et le conflit patent. Par malheur, en ménageant trop peu la dignité et la patience de Kourakine, en le soumettant à un régime vraiment intolérable, on s'était précipité dans l'inconvénient que l'on voulait éviter; tendue à l'excès, la corde avait cassé: on s'était attiré un acte qui consommait et signalait la rupture. Si Kourakine quittait Paris, l'empereur Alexandre aurait toutes raisons pour éconduire lui-même Narbonne, s'estimer en état de guerre, pousser ses troupes en avant et les jeter sur le pays compris entre le Niémen et la Vistule.

Le seul moyen pour Napoléon d'obvier à ce danger était d'apaiser Kourakine, de l'amadouer, de lui faire rétracter sa demande de passeports. Quelque indispensable que fût ce travail, l'Empereur n'y pouvait procéder en personne. Il venait enfin d'apprendre qu'Alexandre avait quitté Pétersbourg pour Wilna, et cette résolution commandait la sienne. Il se décida à partir, en laissant derrière lui son ministre des relations extérieures pour faire entendre raison à Kourakine et l'amener à résipiscence.

Le 5 mai, il s'était montré à l'Opéra, avec l'Impératrice; c'étaient ses adieux aux Parisiens, qui ne devaient plus le revoir triomphant et heureux. Le 9, de grand matin, le départ se fit de Saint-Cloud: dans la journée, des centaines, des milliers d'équipages sortirent bruyamment de Paris, s'empressant à la suite de Leurs Majestés et couvrant les routes. Pendant plusieurs jours, entre Paris et la frontière, la circulation est interrompue; tous les moyens ordinaires de transport sont monopolisés, tous les chevaux de poste réquisitionnés, un grand fracas met les populations en émoi: c'est l'Empereur qui passe, magnifiquement escorté. Mais il tient encore à faire croire qu'il entreprend un voyage de pur apparat et de convenance, doublé d'une tournée militaire. Le 10 mai, le Moniteur publiait la note suivante, sous la date de la veille: «L'Empereur est parti aujourd'hui pour aller faire l'inspection de la Grande Armée, réunie sur la Vistule. Sa Majesté l'Impératrice accompagnera Sa Majesté jusqu'à Dresde, où elle espère jouir du bonheur de voir son auguste famille.» Napoléon partait officiellement pour Dresde, pour Varsovie, et subrepticement pour Moscou.

L'entretien convenu entre Maret et Kourakine eut lieu peu d'heures après ce départ, dans la journée du 9. L'ambassadeur se présenta au rendez-vous affermi dans ses résolutions, fort de sa conscience en repos, mais le coeur navré de ce que le soin de sa dignité l'avait obligé à faire. En apercevant le duc: «Vous voyez, dit-il, à quoi vous m'avez réduit.» Et il rappela sa demande de passeports.--«Mais comment, interrompit le ministre, avez-vous pu prendre une résolution aussi précipitée, une résolution qui entraîne sur vous la responsabilité de la guerre? Avez-vous eu pour cela des ordres de l'Empereur votre maître?--Non, je n'ai pu les avoir. L'Empereur mon maître ne pouvait prévoir ni supposer tout ce qui m'est arrivé et ces retards de plus de quinze jours que vous avez laissés s'écouler sans répondre aux communications dont j'étais chargé.» Alors, en termes tour à tour affectueux et sévères, le duc essaya de le raisonner, de le sermonner, de lui faire comprendre la redoutable portée de son acte. La guerre était possible, disait-il, mais non certaine; il le savait mieux que personne, comme ministre et confident de l'Empereur, et c'était au moment où l'on pouvait conserver les plus sérieuses espérances de paix que l'ambassadeur de Russie prenait sur lui de les anéantir d'un trait de plume. Avait-il donc songé, cet ambassadeur si bien intentionné jusqu'alors, au poids dont il allait charger sa conscience, aux reproches que seraient en droit de lui adresser son souverain, son pays, l'Europe, l'humanité? Ces réflexions, Kourakine se les était faites et avait passé outre; néanmoins, à l'aspect des effrayantes perspectives que son interlocuteur déployait à ses yeux, le sentiment de sa responsabilité l'étreignit davantage et l'accabla. Ce surcroît d'épreuve excédait ses forces: sa face s'empourpra, des sanglots lui montèrent à la gorge, et il fondit en larmes[498].

[Note 498: Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, en date du 10 mai. Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

Le duc, témoin impassible de cette explosion, se préparait à en profiter, lorsque Kourakine, par un suprême effort de volonté, se roidit contre son émotion et se ressaisit. Il refusa de retirer sa demande de passeports à moins que la France ne rompît un injurieux silence. Récapitulant ses griefs, énumérant ses sujets de plainte, il serrait le duc entre les deux termes de cette alternative: répondre à ses notes ou le laisser partir.

Si infranchissable que parût le cercle où le ministre français se voyait enfermé, il trouva moyen d'en sortir, découvrit une échappatoire. Il se montra prêt à discuter enfin l'arrangement. Seulement, avant de répondre sur le fond, il souleva une difficulté de forme, posa une question préalable: Vous offrez, dit-il à Kourakine, de signer un accord sur les bases proposées par la Russie? Soit; l'Empereur ne s'y refuse point. Mettons-nous donc à l'oeuvre, entrons en matière, et avant tout, pour faire bonne et valable besogne, remplissons les formalités qu'exige en pareil cas la procédure diplomatique. La première et la plus essentielle, entre négociateurs prêts à s'aboucher, est de se communiquer respectivement leurs pouvoirs. Êtes-vous muni d'un acte authentique et spécial qui vous autorise à conclure et signer un arrangement? En ce cas, veuillez exhiber et me communiquer ces pouvoirs.

Kourakine dut confesser qu'il ne les possédait point: le duc s'en doutait et prenait sciemment son adversaire au dépourvu. La cour de Russie avait si peu la pensée de traiter sérieusement, elle avait si peu prévu l'acceptation de ses exigences qu'elle avait négligé de conférer à son représentant les pouvoirs nécessaires pour passer un acte qui constaterait l'entente: elle s'était bornée à lui en annoncer l'expédition ultérieure et éventuelle. La manoeuvre du gouvernement français était donc habilement conçue et dégageait sa position. On lui reprochait un défaut de sincérité; il ripostait en obligeant Kourakine à découvrir chez son propre cabinet un manque de bonne foi ou tout au moins d'empressement.

À la vérité, Kourakine pouvait répondre--et il ne s'en fit pas faute dès qu'il fut revenu de la stupéfaction où l'avait jeté cette diversion inopinée--que son caractère d'ambassadeur lui donnait essentiellement qualité pour recevoir et constater l'adhésion de la France aux bases proposées. S'il n'était point investi des pouvoirs nécessaires pour signer un contrat en forme, il s'offrait quand même à le passer. Supposant malgré tout la bonne foi de son gouvernement, jugeant les autres d'après lui-même, il ne mettait pas en doute et garantissait l'approbation de son maître. Toujours sincère, émouvant à force d'honnêteté, il supplia, il adjura le duc, avec l'accent d'une conviction profonde, de ne plus s'arrêter à de misérables arguties, à de dangereuses chicanes: «Puisqu'il en est temps encore, disait-il, ne perdons pas un instant; négocions à fond et franchement; arrêtons un projet d'arrangement, et je signerai sous réserve d'une ratification qui viendra sûrement: en agissant ainsi, nous aurons bien servi nos maîtres et nos pays.--Non pas, reprenait le duc, nous ne serions pas à deux de jeu. J'ai mes pleins pouvoirs, vous n'avez pas les vôtres. Plus d'une année nous avons demandé que vous en fussiez revêtu. Avant que vous le soyez, comment voulez-vous que je puisse négocier avec vous? Je ne puis nullement accéder à ce mode de procéder.» Et tenant tout en suspens, il rejetait sur la Russie la responsabilité des retards dont se plaignait l'ambassadeur, déniait à celui-ci le droit de s'en offusquer et de réclamer ses passeports.

Cette controverse occupa la journée du 10 mai. Le soir, désespérant de vaincre un parti pris de déloyauté, revenant à l'idée de trancher dans le vif, Kourakine se jura de retourner le lendemain chez le ministre, à seule fin de rompre définitivement et d'exiger ses passeports. La nuit passa sur cette résolution sans la changer. Au matin, Kourakine se préparait à prendre pour la dernière fois le chemin de l'hôtel de la rue du Bac, lorsqu'il apprit par un billet assez embarrassé du ministre que celui-ci avait quitté Paris dans la nuit pour rejoindre l'Empereur. Après avoir opposé une fin de non-recevoir qui lui avait permis d'éluder à la fois une réponse à l'ultimatum et la remise des passeports, le duc avait jugé opportun de se soustraire par un départ à de nouvelles réquisitions: entre l'ambassadeur et lui, il était en train de mettre deux cents lieues de pays. Et Kourakine restait en face du vide, désorienté, accablé, une fois de plus mystifié, mais placé dans l'impossibilité de se venger par le coup d'éclat qu'il méditait, car l'éloignement allait permettre à l'Empereur de lui faire attendre indéfiniment son congé et les moyens matériels de partir. Pour le moment, il se voyait condamné à rester, rivé à son poste, ambassadeur malgré lui. Il prit la résolution d'abriter son chagrin et ses humiliations dans une maison de plaisance qu'il avait louée pour la belle saison: au lieu de partir pour la Russie, il partit pour la campagne. Établi au pavillon de Coislin, près de Saint-Cloud, il apercevait de ses fenêtres l'impériale résidence où il avait été comblé naguère de distinctions et d'honneurs, et une profonde mélancolie s'emparait de lui lorsqu'il comparait à ce triomphant passé sa détresse actuelle[499].

[Note 499: Voy. aux archives des affaires étrangères ses lettres particulières au duc de Bassano.]

À travers de multiples péripéties, Napoléon était parvenu à ses fins. Il retardait le dénouement de la crise, sans chercher à le modifier: il comprimait le cours des événements, se réservant de le déchaîner à son heure. En retenant Kourakine, il sauvait l'apparence de la paix: il rendait possible l'accalmie momentanée qu'il espérait créer par l'envoi de Narbonne: tandis qu'il s'essayait à renouer en Russie le fil de la négociation, il l'empêchait de se briser à Paris: il évitait que le fait brutal et matériel de la rupture n'éclatât derrière lui, dans son dos, tandis qu'il irait tenir à Dresde de solennelles assises, recevoir l'hommage et le serment des rois, et gagnerait à pas comptés les frontières de la Russie. Pour obtenir ce résultat, aucun scrupule ne l'avait arrêté: artifices, caresses, violences, procédés despotiques et raffinements de duplicité, tous les moyens lui avaient été bons: jamais le jeu compliqué de la diplomatie, ses roueries et ses petites habiletés ne s'étaient plus bizarrement enchevêtrés aux conceptions d'une politique effrénée qui avait entrepris encore une fois de bouleverser l'Europe et de la remanier à jour fixe.

CHAPITRE XII

DRESDE.

À travers l'Allemagne.--Arrivée à Dresde.--Installation de l'Empereur.--Tableau de la cour saxonne.--Affluence de souverains.--La reine de Westphalie.--Arrivée de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche.--Belle-mère et belle-fille.--Fête du 19 avril.--Aspect de Dresde pendant le congrès.--Vie de famille.--L'Empereur se remet au travail.--Lettre de Kourakine réclamant à nouveau ses passeports.--Manoeuvre de la dernière heure.--Ordre expédié à Lauriston de se rendre à Wilna et d'y entretenir un fallacieux espoir de paix.--La journée des souverains à Dresde.--Le lever de l'Empereur.--La toilette de l'Impératrice.--L'après-midi.--Goûts et occupations de l'empereur François.--Le dîner.--Cérémonial napoléonien.--Napoléon et Louis XVI.--La soirée.--Le jeu des souverains et le cercle de cour.--Jalousie des dames autrichiennes.--Mme de Senft.--Le duc de Bassano.--Caulaincourt.--Mots de l'Empereur.--Ses conversations avec l'empereur François.--Il se met en frais de galanterie auprès de l'impératrice d'Autriche et ne réussit pas à la gagner.--Intimité apparente.--Les cours au spectacle.--Parterre de rois.--Napoléon comparé au soleil.--Le roi de Prusse.--Le Kronprinz.--Hiérarchie établie entre les souverains.--Concours de bassesses.--Apogée de la puissance impériale.--Spectacle sans pareil dans l'histoire.--Napoléon se montre davantage en public; promenade à cheval autour de Dresde.--Visite à l'église Notre-Dame.--L'empereur Alexandre dans une église catholique de Lithuanie.--La veillée des armes.--Retour de Narbonne; il rend compte de sa mission.--Explosion printanière; approche de la saison favorable aux hostilités.--Dernier appel à la Suède et à la Turquie.--Napoléon décide de soulever la Pologne.--Il songe à Talleyrand pour l'ambassade de Varsovie; raisons qui le portent à ce choix, incidents qui l'y font renoncer.--Nouvelle disgrâce de Talleyrand.--L'abbé de Pradt.--Choix funeste.--Objets proposés au zèle de l'ambassadeur.--Napoléon cherche à gagner encore quelques jours.--Son départ de Dresde.--L'assemblée des souverains se disperse.--Propositions inattendues de Bernadotte: motif et caractère de ce revirement.--Mauvaise foi du prince royal.--Il s'efforce de ménager un accord entre la Russie et la Porte.--Congrès et traité de Bucharest.--La paix sans l'alliance.--L'amiral Tchitchagof.--Projet d'une grande diversion orientale.--Alexandre espère ébranler le monde slave et le précipiter sur l'Illyrie et l'Italie françaises.--L'idée des nationalités se retourne contre la France.--Demi-trahison de l'Autriche.--Duplicité de la Prusse et des cours secondaires de l'Allemagne.--Universel mensonge.--Avertissements de Jérôme-Napoléon, de Davout et de Rapp.--Pronostic de Sémonville.--Parmi les Français, les grands se lassent et s'inquiètent: la confiance des humbles reste absolue et ardente.--Lettre d'un soldat.--L'armée croit aller aux Indes.

I

Pour aller à Dresde, l'Empereur et l'Impératrice prirent par Châlons et Metz, franchirent le Rhin à Mayence, puis, se détournant légèrement vers le sud, passèrent à proximité du Wurtemberg et de la Bavière. Sur tout leur parcours, l'Allemagne avait échelonné des princes, courbés dans une attitude d'adoration. On trouva à Mayence ceux d'Anhalt et de Hesse-Darmstadt; à Wurtzbourg, le roi de Wurtemberg et le grand-duc de Bade obtinrent quelques instants d'entretien; à Bamberg, pendant qu'on relayait, les ducs Guillaume et Pie de Bavière présentèrent leurs hommages. Napoléon voyageait avec le faste et l'appareil d'un potentat d'Asie; des populations entières avaient été réquisitionnées pour aplanir devant lui et réparer la route; pendant la nuit, de grands bûchers, dressés de place en place, s'allumaient à mesure qu'avançaient les voitures impériales et répandaient sur leur passage une clarté d'incendie.

Comme la longueur des étapes se réglait d'après les convenances et la santé de l'Impératrice, le jour de l'arrivée à Dresde n'avait pu être rigoureusement fixé. Cette incertitude troublait fort le roi et la reine de Saxe, qui craignaient d'être surpris par leur visiteur et de ne pouvoir à temps se porter à sa rencontre. Le 15 mai, ils prirent le parti de s'établir dans la petite ville de Freyberg, située à huit lieues en avant de Dresde[500]. Le soir venu, le Roi ne voulait point se coucher; pour le décider à prendre un peu de repos, il fallut que son ministre des affaires étrangères, le baron de Senft, passât la nuit sur une haise à l'entrée de son appartement, prêt à l'avertir au premier signal[501]. Pourtant, la nuit, puis la matinée du lendemain, s'écoulèrent sans alerte; dans l'après-midi seulement, les équipages impériaux furent annoncés et presque aussitôt arrivèrent. Après de rapides effusions, les deux cours se confondirent; Français et Saxons se répartirent côte à côte dans les mêmes voitures, la course fut reprise, et l'entrée à Dresde se fit le soir même, aux flambeaux, au son de toutes les cloches, au bruit des salves d'artillerie dont les montagnes d'alentour se renvoyaient les échos en interminables roulements.

[Note 500: Serra, ministre de France à Dresde, à Maret, 15 mai 1812.]

[Note 501: Mémoires du comte de Senft-Pilsach, ministre des affaires étrangères de Saxe, p. 106.]

L'Empereur fut conduit au château royal, à la Résidence, comme disent les Allemands: là, tous les princes de la famille de Saxe se trouvèrent réunis pour lui souhaiter la bienvenue. Sur l'escalier d'honneur, des gardes suisses faisaient la haie, armés de hallebardes, portant le tricorne à plume blanche et la perruque à trois marteaux, tout habillés de taffetas jaune et violet. Cette tenue plus galante que martiale fit sourire nos jeunes officiers, qui trouvèrent aux gardes de Sa Majesté Saxonne un air de «scaramouches[502]». À travers ce décor, l'Empereur fut conduit aux appartements qui lui avaient été réservés, les plus beaux, les plus vastes du palais, ceux qu'avait naguère habités et embellis Auguste II, l'électeur-roi de fastueuse mémoire.

[Note 502: Journal du maréchal de Castellane, I, 92.]

Le lendemain, on chanta un Te Deum solennel pour remercier le ciel de sa venue: il y eut présentation de la cour et du corps diplomatique. Le ministre de Russie, M. de Kanikof, parut avec ses collègues: comme l'Empereur l'accueillit bien et affecta même de le distinguer, quelques assistants y virent un symptôme de paix; d'autres, plus avisés, dirent que le conquérant, tout en se préparant à l'attaque, rentrait encore ses griffes et «faisait patte de velours[503]».

[Note 503: Sur le détail des journées à Dresde, nous avons pu consulter le Journal inédit du grand maître de la cour de Saxe, que M. Frédéric Masson a bien voulu nous communiquer.]

Dans la même journée, l'Empereur revit ses hôtes saxons et put les observer de plus près. Il retrouva le Roi tel qu'il l'avait connu à Dresde en 1807, à Paris en 1809, c'est-à-dire parfaitement docile, plein de prévenances, et leur intimité sembla tout de suite reprendre et se fortifier. À vrai dire, il eût été difficile de découvrir la moindre affinité de caractère entre le violent empereur et le monarque pacifique qui le recevait à Dresde. Paternel et digne, bienveillant sans familiarité, Frédéric-Auguste s'était concilié à la fois le respect et l'affection de ses peuples; n'ambitionnant point d'autre gloire, il se fût contenté de régner en paix sur des sujets faciles à gouverner. Il se déchargeait volontiers du poids des affaires sur un favori doux et âgé comme lui, le comte Marcolini; son bonheur eût été de se livrer sans contrainte aux exercices d'une dévotion minutieuse, entremêlés de quelques distractions idylliques et champêtres[504]. Mais il avait compris que la sécurité et l'avenir de son État étaient au prix d'un accord étroit avec le dominateur de l'Allemagne; il l'avait donc choisi pour inspirateur et pour guide, et, sans l'interroger, sans chercher à pénétrer ses projets, suivait en tout ses impulsions avec une déférence discrète.

[Note 504: Il écrivait à Marcolini, au cours d'un voyage: «J'ai été régalé du matin au soir par le chant des rossignols. Ils abondent, même dans les plus misérables villages. Ils seraient bien mieux placés dans mon jardin de Pillnitz, où vous savez que nous n'avons jamais pu en établir.» Bourgoing, ministre de France en Saxe, à Maret, 8 mai 1811.]

La Reine, d'un physique disgracieux et de réputation équivoque, aidait son mari à organiser les réceptions, les fêtes, et n'y apportait par elle-même aucun agrément. Les princes frères du Roi, tout entiers à leur famille, à leurs pratiques de piété, à leurs jardins, offraient le modèle des vertus privées, sans aucune des qualités qu'eût exigées leur rang; Napoléon les jugea du premier coup indignes de l'occuper: il se borna à leur faire passer la parade, pour ainsi dire, et à leur adresser quelques questions sur le degré d'avancement de leur instruction militaire[505]. Quant aux autres membres de la cour, il les trouva pleins d'une admiration craintive, empressés à lui faire fête autant que le leur permettaient des ressources assez bornées.

[Note 505: Mémoires de Senft, 172.]

Foncièrement attachés au passé, dont ils gardaient l'esprit, les usages et la politesse, les Saxons cédaient néanmoins aux circonstances, se livraient au glorieux parvenu sans l'aimer et se laissaient entraîner par lui, avec quelque effarement, dans un tourbillon d'occupations et de plaisirs qui dérangeait leurs habitudes tranquilles. Dans ce monde d'un autre âge, aux tons effacés, aux nuances discrètes et fanées, Napoléon allait trancher plus que partout ailleurs par l'exubérance de son génie, l'éclat cru de son esprit et de son langage, son luxe flambant et neuf.

Il avait accepté l'hospitalité des souverains saxons, mais il voulait être chez lui dans leur palais, y tenir maison et table ouverte. C'était une cour entière qu'il avait emmenée, les principaux dignitaires de son état-major, sa maison militaire, un service complet de chambellans, d'écuyers et de pages, un préfet du palais, et de plus l'accompagnement ordinaire de l'Impératrice aux jours de solennité, grande maîtresse et grand chambellan, premier écuyer, chevalier d'honneur, trois chambellans, trois écuyers, trois dames du palais. Les noms les plus illustres de l'ancienne et de la nouvelle France figuraient ensemble dans ce cortège, un Turenne, un Noailles, un Montesquiou, à côté d'une Montebello. En même temps, se faisant suivre d'un personnel démesurément nombreux, de tout un service d'appartement et de bouche, l'Empereur avait ordonné de transporter à Dresde son argenterie, le splendide écrin de l'Impératrice, les joyaux de la couronne, tout ce qui pouvait rehausser matériellement et parer le rang suprême. Dans son nouveau séjour, il voulait devenir le centre rayonnant vers lequel se tourneraient tous les regards, toutes les curiosités, et faire lui-même les honneurs de Dresde aux princes étrangers qu'il y avait conviés en foule.

Les princes de la Confédération du Rhin commençaient à se présenter, à se succéder dans un interminable défilé. Dès le matin du 17, on avait vu arriver ceux de Weymar, de Cobourg, de Mecklembourg, et le grand-duc de Wurtzbourg, primat de la Confédération. Dans la soirée, la cour de Saxe eut à recevoir la reine Catherine de Westphalie, appelée par invitation spéciale de l'Empereur. Napoléon avait pris en affection cette princesse si charmante, si vivante, qui aimait si franchement son mari et faisait une heureuse exception par ses allures prime-sautières, par la sincérité de ses sentiments, dans le milieu compassé des cours: l'attention qu'il avait eue de la mander frappait d'autant plus qu'il avait écarté de la réunion, avec un soin rigoureux, les autres membres de sa famille.

Eugène avait traversé Dresde peu de jours auparavant, mais n'avait fait qu'y paraître et y plaire: il avait reçu ordre de rejoindre ses troupes au plus vite. Jérôme n'avait pas eu permission de quitter son quartier général. Pour Murat, la prohibition avait été plus nette encore et plus sensible. Bien que le roi de Naples, arrivant d'Italie, semblât naturellement appelé à passer par la Saxe pour se rendre en Pologne, l'Empereur lui avait imposé un itinéraire dont le tracé aboutissait directement à Dantzick et s'éloignait de la capitale saxonne. À l'entendre, s'il avait agi de la sorte, c'était par égard pour son beau-père: l'empereur d'Autriche regrettait toujours ses possessions d'Italie: la vue d'un prince établi en ce pays par nos armes pourrait affliger ses yeux: pourquoi lui gâter la joie qu'il éprouverait à revoir sa fille? Dans la réalité, le motif de l'exclusion était tout autre, et Napoléon ne se privait pas de l'indiquer à ses familiers, lorsqu'il voulait être franc. Tel qu'il connaissait Murat, il jugeait dangereux pour ce roi de promotion récente tout contact avec des souverains d'ancienne souche et particulièrement avec la maison d'Autriche: «Sa tête va tourner, disait-il, si l'empereur François lui adresse quelques paroles aimables[506].» Ravi de ces avances, flatté dans sa vanité de se voir recherché par le descendant de quarante-deux empereurs, Murat se laisserait aller sans doute, avec l'intempérance habituelle de sa langue, à des confidences compromettantes, à des propos qui l'engageraient: ainsi se créerait entre l'Autriche, aspirant au fond à rentrer en Italie, et Murat, aspirant à s'y faire une position indépendante, une intelligence suspecte, que Napoléon tenait essentiellement à empêcher. Se défiant à l'égal des souverains qu'il avait placés sur le trône et de ceux qu'il y avait laissés, il n'admettait pas que trop d'intimité s'établît entre les uns et les autres.

[Note 506: Documents inédits.]

L'empereur et l'impératrice d'Autriche arrivèrent dans l'après-midi du 19 et reçurent les mêmes honneurs que Napoléon lui-même, avec cette différence que le couple saxon ne se porta point au-devant d'eux. Établis au palais, ils se préparaient à visiter l'empereur des Français, quand celui-ci, les prévenant, se fit annoncer. Quelques instants après, il arrivait avec Marie-Louise, avec toute sa suite, et les deux cours se trouvèrent en présence.

Cette première entrevue fut cérémonieuse et guindée. Embarrassé et gauche, conscient de son infériorité, François Ier restait sur la réserve et ne s'attendrit qu'en recevant dans ses bras celle qu'il nommait «sa chère Louise». L'air de santé et de bonheur qui brillait sur les traits de Marie-Louise parut causer à l'impératrice autrichienne plus de surprise que de satisfaction. Cette princesse s'était préparée à s'apitoyer sur le sort de sa belle-fille, mariée au despote exécré, et éprouvait une déception à ne pouvoir la plaindre. Quant à Napoléon, il constata avec désappointement que les souverains autrichiens ne s'étaient fait accompagner d'aucun de leurs proches. Il eût aimé, durant son séjour en Saxe, à marcher environné d'un cortège d'archiducs; il avait fait exprimer à Vienne le plaisir qu'aurait Marie-Louise à se retrouver avec ses frères et regretta qu'on eût négligé d'obtempérer à ce voeu. Il marqua surtout quelque étonnement de ne pas voir l'héritier présomptif de la couronne, l'archiduc Ferdinand, et comme sa belle-mère s'excusait de ne l'avoir point amené en alléguant les seize ans du jeune prince, sa timidité d'adolescent craintif et un peu sauvage, son éloignement pour le monde: «Vous n'avez qu'à me le donner pendant un an, dit vivement l'Empereur, et vous verrez comme je vous le dégourdirai[507].»

[Note 507: Bulletin transmis de Vienne le 3 juillet par le secrétaire d'ambassade La Blanche. Tous les échos de l'entrevue retentissaient à Vienne.]

Le soir, il y eut par extraordinaire grand couvert chez le roi de Saxe: pour cette fois, Napoléon avait voulu laisser à ses hôtes le plaisir de recevoir à leur table et de fêter les souverains. Après le repas, servi par les grands officiers de la couronne de Saxe, l'illustre assemblée se rendit dans les appartements de la Reine, et là, se groupant autour des fenêtres ouvertes, qui donnaient sur l'Elbe, put contempler le spectacle de Dresde illuminée. Formée de pylônes et d'arcs resplendissants, l'illumination couvrait l'esplanade située au devant du château et prolongeait sur le beau pont qui vient y aboutir une flamboyante allée. Un peu plus loin, un pont de radeaux, établi pour la circonstance, offrait une décoration non moins brillante, qui se reflétait sur le fleuve et semblait poser à la surface des eaux une autre ligne de feux, d'un éclat discret et pâli. Sur les quais, sur les terrasses, la foule se pressait pour jouir du spectacle, et de la ville entière, où les rues illuminées traçaient de clairs sillons, montait un bruit de peuple en fête[508].

[Note 508: Gazette universelle d'Augsbourg, 29 mai. Journal de l'Empire, 2 juin.]

Depuis l'arrivée des souverains, la charmante capitale de la Saxe ne se reconnaissait plus. D'ordinaire, l'aspect en était calme et reposant; dans les rues s'ouvrant sur de fraîches perspectives de verdure et de montagnes, peu de monde, point de voitures: des chaises à porteurs, doucement balancées, où se laissaient entrevoir les dames de la ville, poudrées et attifées à la mode d'autrefois: le dimanche, pour égayer ces solitudes, des choeurs d'écoliers en manteau court, chantant des cantiques[509]. En ce lieu privilégié de la nature, embelli par l'art, à peu près épargné par la guerre, la vie était oisive et molle, les moeurs retardaient sur le siècle, Dresde avait eu pourtant cette année même sa révolution: dans la toilette d'apparat des femmes, le manteau de cour avait remplacé les paniers[510]: à cela près, on se serait cru de cinquante ans en arrière, et le style ancien des monuments, leur grâce vieillie, les courbes onduleuses de leurs lignes, la profusion d'ornements en rocaille qui s'enroulaient sur leurs façades, complétaient l'illusion. Et voici que Napoléon avait choisi cette ville pour y donner l'une de ces pompeuses représentations qu'il excellait à monter, pour y jeter une invasion de magnificences, un monde d'étrangers de tout ordre, de tout rang et de tout pays.

[Note 509: Journal de Castellane, I, 95.]

[Note 510: Id.]

Peu de troupes, à la vérité: nos colonnes côtoyaient Dresde sans y entrer: l'Empereur lui avait épargné le fardeau de trop nombreux passages: seuls, quelques détachements de la Garde promenaient par les rues leur air vainqueur et leur splendide tenue, fraternisant avec les beaux grenadiers de Saxe, en habit rouge à revers jaunes. Mais le fracas des entrées, les chaises de poste roulant sur le pavé et amenant d'insignes personnages, les carrosses dorés sortant pour les visites de cérémonie, l'affluence et le luxe des équipages, des costumes, des livrées, mettaient partout un tumulte et un éblouissement: c'étaient des arrivées à sensation se succédant à toute heure, le comte de Metternich prenant les devants sur ses maîtres, le prince de Hatzfeldt se présentant comme envoyé extraordinaire de Prusse et sollicitant pour le Roi la permission de venir, le duc de Bassano prenant possession de l'hôtel Salmour avec sa chancellerie, le prince de Neufchâtel établissant au palais Brühl les bureaux de la Grande Armée: sur les pas de ces puissants, une irruption de suivants, de commis, de solliciteurs, encombrant les antichambres, campant sur les escaliers: Dresde en proie à une cohue affairée et brillante: un grand gouvernement et trois ou quatre cours s'installant, s'entassant dans la calme cité.

Que de bruit, d'agitation, de mouvement! Partout des apprêts de fête: dans les rues, sur les places, des décorations s'élevant à la hâte: six cents ouvriers appropriant la salle de l'Opéra italien à une représentation de gala; et dominant le bruit de ces préparatifs, dominant le bourdonnement des foules, retentissant à toute heure, la voix du canon; cent coups pour l'arrivée de Leurs Majestés Autrichiennes, cent coups au commencement du Te Deum et encore trois salves de douze coups pour marquer les différentes phases de la cérémonie, pendant que les gardes saxonnes, rangées autour de l'église, exécutaient des feux de mousqueterie. Enfiévré par ce fracas, par l'éclat et la diversité des spectacles, le peuple emplissait les rues, se déplaçait par brusques oscillations, suivant qu'un objet nouveau attirait ou détournait son attention. Il s'amassait aux abords des palais, dès qu'un mouvement dans les cours, un signe quelconque semblait annoncer la sortie ou la rentrée d'un cortège et promettre la vue des grands de ce monde. Parfois cette attente n'était pas déçue: par les grilles ouvertes de la Résidence, une élégante calèche sortait, précédée de piqueurs, enveloppée de gardes; elle menait à la promenade les deux impératrices, les deux Marie-Louise, la belle-fille et la belle-mère, affectant un touchant accord: la première épanouie et radieuse, la seconde gracieuse et frêle, dissimulant sous un costume hongrois, à plis bouffants et épais brandebourgs, la maigreur de sa taille et son buste émacié. La foule regardait passer avec ravissement ces souriantes visions, sans que sa curiosité en fût pleinement satisfaite. On cherchait des yeux, on désirait voir l'être extraordinaire qui était l'âme de tous ces mouvements. Mais l'Empereur jusqu'à présent ne se montrait guère en public; comme s'il eût voulu laisser à la réunion un caractère d'intimité presque familiale, il vivait avec ses hôtes ou se tenait enfermé dans ses appartements: on le disait absorbé par un labeur incessant, en train de préparer avec ses ministres et ses alliés les destinées de l'Europe: «Sa Majesté, écrivait une correspondance de Dresde, paraît extrêmement occupée[511].»

[Note 511: Passage cité par le Journal de l'Empire, n° du 31 mai.]

En effet, Napoléon s'était remis tout de suite à sa besogne de souverain et de généralissime. Affermissant la Grande Armée sur la Vistule, pressant l'arrivée des effectifs retardataires, il travaillait surtout à organiser l'armée de seconde ligne, celle qui devait garder l'Allemagne et fournir des renforts à l'invasion; il déterminait le nombre, la composition, l'emplacement des corps. En même temps, il stimulait son ministre des relations extérieures à surveiller le fonctionnement de nos alliances, à conclure celles qui n'étaient pas encore formées, à regagner le temps perdu auprès de la Suède et de la Turquie. Dès que Berthier l'avait quitté, après lui avoir demandé des centaines de signatures, le duc de Bassano se présentait et lui apportait des lettres d'ambassadeurs, des rapports diplomatiques, des bulletins de renseignements arrivés de toutes les parties de l'Europe.

Une de ces pièces attira l'attention de l'Empereur et le contraria. Par lettre en date du 11 mai, Kourakine renouvelait en termes pressants sa demande de passeports et n'admettait point que le gouvernement français se fût soustrait, par un départ impromptu, au devoir de lui répondre[512]. Napoléon ne jugeait nullement le moment venu d'acquiescer à sa requête. Afin de tromper l'impatience du vieux prince, il se borne à lui faire expédier des passeports pour quelques membres de sa maison et «pour ses enfants naturels», non pour lui-même. Puis, un peu ému de ces instances persécutrices, il se retourne vers Alexandre et essaye encore une fois de parlementer, dans sa préoccupation constante d'endormir et d'immobiliser la Russie. Tel avait été, on ne l'a pas oublié, l'objet de la mission confiée à Narbonne. À l'heure qu'il est, cet aide de camp doit être arrivé à Wilna, mais il n'a pas encore donné de ses nouvelles. On ignore s'il a été reçu par l'empereur Alexandre, s'il a réussi à faire renaître dans l'esprit de ce prince un fallacieux espoir de paix. Pour le cas où cette démarche ne suffirait point, Napoléon se décide à la doubler par une autre: c'est la quatrième qu'il tente dans le même but depuis le commencement de l'année. Après avoir employé d'abord Lauriston, c'est-à-dire son ambassadeur en titre, après avoir eu recours ensuite à Tchernitchef, en troisième lieu à Narbonne, il revient à Lauriston, à la voie ordinaire et officielle.

[Note 512: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

Le 20 mai, un courrier part de Dresde à destination de Pétersbourg, avec une longue dépêche pour l'ambassadeur. Au reçu de ce message, M. de Lauriston demandera à l'office russe des affaires étrangères les moyens de se rendre au quartier général du Tsar, pour lequel il se dira porteur de communications graves et urgentes. Si ce recours direct au souverain, qui est presque de droit pour un ambassadeur, ne lui est pas accordé, il prendra acte du refus et attendra de nouvelles directions. Si sa demande est accueillie, il partira sur-le-champ pour Wilna et y entamera un dernier semblant de négociation. Le terrain sur lequel il doit se placer lui est soigneusement indiqué. À cet instant, Napoléon ne peut plus feindre d'ignorer l'ultimatum blessant d'Alexandre, vu le temps écoulé depuis l'envoi de cette pièce. Il affecte seulement de croire que les prétentions de la Russie lui ont été inexactement transmises, que Kourakine a dénaturé la pensée de sa cour en lui donnant une forme comminatoire, qu'il a été au delà de ses instructions en demandant ses passeports; ce sont les bévues de cet ambassadeur «honnête homme, mais trop borné[513]», qui ont créé un dangereux malentendu. Lauriston devra demander des explications, sans insister pour qu'elles soient trop nettes: il dira surtout qu'un accommodement reste possible, que tout peut s'arranger encore, pourvu qu'on y mette un peu de bonne volonté; en conséquence, la Russie doit s'abstenir de tout acte irrévocable et précipité. Par cette manoeuvre de la dernière heure, Napoléon gagnerait plus sûrement quelques semaines, le temps d'atteindre l'époque où les progrès de la végétation dans le Nord lui donneraient licence d'entrer en campagne, le temps aussi d'organiser et de présider sa cour de souverains.

[Note 513: Paroles de Napoléon dans ses entretiens ultérieurs avec Balachof, citées par Tatistchef, 595.]

II

Il avait réglé sa vie à Dresde suivant un mode pompeux et strict. Le matin, à neuf heures, il tenait d'ordinaire un lever; les princes allemands y faisaient assidûment acte de présence et venaient à l'ordre. L'Empereur passait ensuite chez l'Impératrice et assistait à la Toilette. On sait quelle place occupait dans les usages des cours cette représentation fastueuse, où la souveraine, entourée de ses femmes qui achevaient de la parer, admettait en sa présence quelques privilégiés. Après le lever de l'Empereur, la toilette de Marie-Louise offrait l'occasion d'une seconde assemblée. L'impératrice d'Autriche y venait souvent, et la vue des merveilleux atours préparés pour sa belle-fille, des écrins ouverts, des coffrets débordant de diamants et de perles, excitait sa jalousie. Admirant ces trésors, elle souffrait de n'en pas avoir de pareils, réduite qu'elle était par le malheur des temps à une pénible économie. Marie-Louise, dès qu'un objet paraissait plaire particulièrement à sa belle-mère, se hâtait de le lui offrir, et l'autre impératrice acceptait ces cadeaux avec un mélange de satisfaction et de dépit, ravie de les posséder, humiliée de les recevoir[514]. À deux pas de là, Napoléon causait avec la reine de Westphalie, avec les princes; c'était l'un des moments de la journée où il parlait et laissait parler avec le plus d'abandon. Dans le fond de la salle, les courtisans commentaient à voix basse ses moindres propos et en tiraient de grandes conséquences: ils se livraient à de discrets pronostics sur les événements à venir et signalaient les fortunes naissantes.

[Note 514: Mémoires de Mme Durand, 140. Cf. la lettre du duc de Bassano à Otto en date du 27 mai 1812.]

Dans l'après-midi, Napoléon rendait visite tous les deux ou trois jours à son beau-père et lui consacrait quelques instants. Lui parti, tandis que les impératrices visitaient ensemble les musées de Dresde et les sites ravissants du voisinage, l'empereur François, dépaysé et désoeuvré, atteignait difficilement la fin de la journée. Les occupations d'État le tentaient peu: la politique lui avait semblé de tout temps une source de dégoûts; c'était lui qui disait naguère à son ministre Cobenzl: «Lorsque je vous vois entrer dans mon cabinet, la pensée des affaires dont vous allez m'entretenir me serre le coeur.» D'autre part, il n'avait pas à Dresde ses familiers ordinaires, les favoris de bas étage dont les plaisanteries épaisses le réjouissaient et qui s'ingéniaient à lui trouver des distractions, des passe-temps, à flatter les caprices de son imagination puérile. Il ne pouvait, comme à Vienne, employer de longues heures à imprimer soigneusement des cachets sur une cire de choix ou à faire la cuisine[515]. Cherchant des objets de curiosité et d'intérêt à sa portée, il sortait à pied, flânait par les rues, paterne et bienveillant avec la foule qui le saluait dévotement: on le voyait tromper son ennui par de longues stations dans les boutiques, faire bourgeoisement des emplettes[516].

[Note 515: Feuille de renseignements transmise par Otto le 22 décembre 1811: «On raconte qu'à Schlosshof (résidence impériale en Hongrie) l'Empereur costumé en cuisinier était occupé avec Stift (son médecin) à faire du sucre d'érable, quand la députation officielle de la Diète vint engager Sa Majesté à se rendre à Presbourg.»]

[Note 516: Mémoires de Mme Durand, 140.]

Le soir, les souverains se retrouvaient pour le dîner, qui avait lieu de fondation chez l'empereur des Français. On se réunissait à l'avance dans ses appartements. Là, s'il faut en croire une tradition, dans sa manière d'opérer son entrée et de se faire annoncer, Napoléon affectait une simplicité grandiose qui l'isolait de toutes les puissances accourues à sa voix et l'élevait au-dessus d'elles. Ses invités étaient annoncés par leurs titres et qualités: c'étaient d'abord des Excellences et des Altesses sans nombre, Altesses de tout parage et de toute provenance, anciennes ou récentes, Royales ou Sérénissimes,--puis les Majestés: Leurs Majestés le roi et la reine de Saxe, Leurs Majestés Impériales et Royales Apostoliques, Sa Majesté l'impératrice des Français, reine d'Italie. Lorsque toutes ces appellations sonores avaient retenti à travers les salons, l'auguste assemblée se trouvait au complet et le maître pouvait venir. Alors, après un léger intervalle de temps, la porte s'ouvrait de nouveau à deux battants, et l'huissier disait simplement: L'Empereur.

Il entrait gravement, le front épanoui ou soucieux suivant les jours, saluait à la ronde, distribuait quelques paroles, et l'on se formait en cortège pour aller à table. Un officier de sa maison, dont l'appartement donnait sur la galerie où passaient les souverains, vit plusieurs fois le défilé et le décrit ainsi: «Napoléon, son chapeau sur la tête, marchait le premier; à quelques pas derrière lui s'avançait l'empereur d'Autriche, donnant le bras à sa fille, l'impératrice Marie-Louise, ce qui pourrait expliquer pourquoi ce monarque avait la tête nue; les autres rois et princes qui faisaient partie de ce cortège, au milieu duquel se trouvaient aussi la reine et les princesses de Saxe, suivaient les deux empereurs chapeau bas[517].» Seule, l'impératrice d'Autriche manquait à cette figuration; alléguant sa faible santé, elle se faisait d'ordinaire conduire directement à la salle du repas dans un fauteuil roulant, et cette manière d'échapper au cérémonial napoléonien semblait une protestation.

[Note 517: Lieutenant-colonel BAUDUS, Études sur Napoléon, 338.]

À table, les convives étaient peu nombreux: en dehors des souverains, quelques princes de la Confédération, quelques grands dignitaires français, invités à tour de rôle. Le service était magnifiquement réglé, correct et rapide, «la chère exquise[518]»; sur la table, une efflorescence de cristaux, de hautes pièces d'orfèvrerie d'un travail rare, une architecture d'argent et de vermeil, le merveilleux service dont la ville de Paris avait fait cadeau à Marie-Louise lors de ses noces. L'empereur Napoléon, servi par ses pages, présidait au repas avec aménité. À cette heure, ses traits se déridaient toujours: il devenait expansif et causeur, se trouvant bien avec ses hôtes et savourant le bonheur de vivre en famille avec la maison d'Autriche. Par ce contact, il pensait se rattacher plus étroitement aux dynasties légitimes et s'assimiler aux Bourbons, à la lignée de rois avec laquelle il se découvrait maintenant des liens inattendus. C'est à Dresde, dit-on, qu'évoquant un jour les souvenirs de la Révolution, il déclara que les choses eussent pris un autre cours si son pauvre oncle avait montré plus de fermeté. Le pauvre oncle, c'était Louis XVI: Napoléon était devenu son petit-neveu par alliance en épousant Marie-Louise et s'honorait volontiers de cette parenté rétrospective.

[Note 518: Bulletin de Vienne transmis le 3 juillet par La Blanche.]

Après le dîner, il y avait d'ordinaire grande réception. Les portes de la Résidence s'ouvraient aux personnes présentées à la cour, à celles qui composaient le service des souverains; elles arrivaient à la file, emplissaient les appartements d'honneur, et là, dans les hautes salles d'une ornementation massive, sous les plafonds aux peintures allégoriques, sous les ors brunis par le temps, sous les constellations de lustres, c'était un rassemblement de toutes les grandeurs actuelles, une étincelante diversité de costumes et d'uniformes, un luxe inouï de bijoux et de parures. Dans la galerie principale, des tables de jeu étaient dressées pour les souverains: ils s'y asseyaient tour à tour et jouaient avec gravité, procédant à cet amusement d'apparat comme à une fonction de leur rang. Autour d'eux, le cercle se formait: les assistants se tenaient en attitude respectueuse, droits sur leurs pieds, harassés bientôt par la longueur de ces solennelles parades[519].

[Note 519: Mémoires de Senft, 169. Cf. BAUSSET, II, 60.]

On causait peu: on s'observait beaucoup. Les dames qui avaient accompagné l'impératrice d'Autriche contemplaient avec curiosité nos Françaises, examinaient leur maintien, notaient les détails de leur toilette, jalousaient l'élégance et la somptuosité de leur mise, car Napoléon voulait que les femmes de sa cour portassent sur elles en robes de brocart lamé d'or et d'argent, en corsages cuirassés de pierreries, en multiples rangs de perles, en diadèmes aux feux scintillants, les richesses dont il comblait leurs maris: auprès d'elles, les nobles Viennoises se jugeaient pauvrement vêtues et se comparaient à des «Cendrillons[520]». Parfois, un mot murmuré à mi-voix, une réflexion aigre marquait leur dépit. Ce n'était pourtant pas que les Françaises fissent sentir leur avantage par aucune arrogance. Le personnel de cour amené par Napoléon se montrait d'une politesse grave, correct dans sa tenue, mesuré dans son langage; on le sentait stylé et dressé de main de maître. Ce n'était plus la grâce pimpante de l'ancien régime, cette légèreté aimable où se mêlait souvent un peu de fatuité et de suffisance. Napoléon n'admettait pas qu'aucune vivacité d'allures dérangeât l'uniformité majestueuse de ses entours et rompît l'alignement.

[Note 520: Bulletin transmis le 6 juillet, de Vienne.]

Les seigneurs allemands imitaient cette réserve: les princes eux-mêmes cherchaient à se confondre dans la foule, à n'être plus que courtisans. Quelques personnages pourtant attiraient l'attention. Le grand-duc de Wurtzbourg, honoré par l'Empereur d'une amitié particulière, se faisait remarquer par ses assiduités auprès de la duchesse de Montebello; le bruit avait couru qu'il ne croirait pas déroger en épousant cette charmante Française. Le baron de Senft affichait bruyamment son zèle napoléonien, et sa femme forçait encore la note, avec un délirant enthousiasme. Cette dame s'était rendue célèbre par ses manques de tact. Ayant habité Paris, où son mari avait été longtemps ministre de Saxe, elle s'y était prise d'un goût exclusif pour nos moeurs, notre esprit, nos modes, et depuis son retour exaspérait les Allemands en établissant à tout propos des comparaisons à leur désavantage. En acceptant le portefeuille des affaires étrangères, le baron avait mis pour condition que le Roi «pardonnerait à son épouse les propos souvent très peu mesurés qu'elle était en possession de se permettre[521]». Mme de Senft abusait largement de «cette espèce d'absolution anticipée[522]». Aujourd'hui, d'ailleurs, mari et femme semblaient d'accord pour multiplier les formes de l'adulation et les varier à l'infini: ils en inventaient de puériles. On racontait qu'ils avaient dressé leur petite fille, une enfant de huit ans, à embrasser «avec rage» le portrait de l'Empereur, en s'écriant: «Je l'aime tant[523]!» C'était ce que Napoléon, écoeuré par tant de platitude, appelait depuis longtemps «la nigauderie allemande».

[Note 521: Bourgoing à Champagny, 11 août 1810.]

[Note 522: Bourgoing à Champagny, 11 août 1810.]

[Note 523: Journal de Castellane, I, 94.]

Ses ministres, ses grands officiers étaient eux-mêmes accablés d'hommages, proportionnés au degré de faveur où on les supposait auprès du maître. Le duc de Bassano avait autour de lui une véritable cour: c'était à qui vanterait sa supériorité d'esprit, son inaltérable bonne grâce, et de fait ce ministre, naturellement aimable, s'attachait à plaire quand il n'eût eu qu'à paraître pour obtenir tous les suffrages. Caulaincourt, duc de Vicence, fixait les regards par sa haute taille, sa belle prestance, son extérieur sympathique et ouvert: on lui témoignait toutefois plus de considération que d'empressement. Son opposition à la guerre était connue, et cet homme intrépide, qui ne craignait pas de contredire le maître du monde, était considéré comme un phénomène rare, curieux, un peu inquiétant, à regarder de loin. Cependant, comme il causait un soir dans l'embrasure d'une fenêtre avec le duc d'Istrie, l'empereur d'Autriche s'approcha de lui et, sur un ton d'amicale remontrance, se prit à lui expliquer que l'empereur Alexandre voulait certainement la guerre, puisqu'il avait décliné la médiation autrichienne[524].

[Note 524: Documents inédits.]

Mais soudain le murmure discret des conversations se taisait: Napoléon s'était levé et commençait sa tournée. À son approche, une attente anxieuse, un mélange indéfinissable de curiosité et de terreur faisait battre précipitamment les coeurs et s'emparait surtout des femmes. Leurs nerfs vibraient affolés: leur émotion se traduisait par des signes physiques. Les hommes placés derrière elles voyaient leurs épaules nues s'empourprer toutes à la fois et cette ligne de blancheurs subitement rougir.

Avec ce dandinement voulu qui lui servait à modérer l'impétuosité de sa démarche, Napoléon passait devant les groupes, s'arrêtant çà et là, distribuant le blâme ou l'éloge, traitant chacun suivant ses mérites. Un soir, après une conversation qu'il eut avec Catherine de Westphalie, on vit la pauvre reine s'éloigner les yeux rougis de larmes: l'Empereur lui avait dit à l'adresse de Jérôme des paroles dures, reprochant à ce roi commandant de corps des négligences dans le service[525]. Aux personnages autrichiens dont les passions antifrançaises semblaient irréductibles, il ne ménagea point les traits acérés, les reparties cinglantes. Mais qu'il excellait à séduire et à enchanter ceux dont les tendances amies ou les hésitations lui avaient été signalées et dont il voulait achever la conquête! Comme le feu de son regard s'éteignait soudain! Comme sa voix caressait et prenait un charme enjôleur! Avec quel art il savait trouver le mot juste, pénétrant, flatteur, qui lui attachait une âme par les liens de la vanité comblée! Quand on lui présenta la comtesse Lazanska, qui avait dirigé l'éducation de Marie-Louise, il la remercia de lui avoir formé une épouse aussi accomplie. Avec les militaires autrichiens, il eut des façons de camaraderie, des gestes d'une brusquerie amicale qui les ravirent: «Il m'a frappé sur l'épaule», disait le général Klenau, éperdu de joie et de reconnaissance[526].

[Note 525: Voy. la conversation dans le _Journal de la reine Catherine_, publié par DU CASSE, Revue historique, XXXVI, 330-332.]

[Note 526: Bulletin transmis le 3 juillet, de Vienne.]

Après avoir fait le tour du cercle, Napoléon s'emparait de son beau-père et l'emmenait au fond de la galerie. Là, tandis que l'assemblée se tenait à distance, tandis que la réception se prolongeait en sa splendeur morne, aux sons d'une musique grêle que dirigeait le maestro Paër, lui, parleur infatigable, arpentait en causant la largeur de la pièce, recommençait vingt fois le même tour, entraînant dans sa marche, dominant et écrasant de sa supériorité celui qu'il avait appelé jadis, dans un jour de colère, «le chétif François[527]».

[Note 527: Correspond., 15500.]

D'abord, sa verve, sa fougue, ses brusques et triviales saillies, avaient étourdi et glacé François. Peu à peu, à force de soins et d'apparente rondeur, Napoléon arrivait à dissiper ce malaise. Abordant dans la conversation tous les sujets, traitant de politique extérieure et intérieure, il affectait de conseiller tout à la fois et de consulter son beau-père, de l'initier à ses plus intimes desseins, de tomber d'accord avec lui sur des points importants, mystérieux, et de mettre entre eux un secret. Et le monarque autrichien savait quelque gré au grand homme de confidences qui le relevaient à ses propres yeux et l'amenaient à moins douter de lui-même: «Nous sommes convenus, disait-il tout fier après ces causeries, de plusieurs choses dont Metternich lui-même n'a aucune connaissance[528].» Sans renoncer à ses doutes, à ses arrière-pensées, il répondait à son terrible gendre sur un ton moins gêné, avec une sorte d'expansion qui créait entre eux l'apparence d'une intimité vraie.

[Note 528: Bulletin transmis le 18 juillet, de Vienne.]

L'impératrice d'Autriche se roidirait-elle davantage contre la séduction? Depuis son arrivée, elle n'avait pas démenti sa réputation de princesse intelligente et ambitieuse, de goûts plus relevés que son mari et d'esprit plus affiné. Passionnée d'art et de littérature, elle en parlait avec agrément, plaçait volontiers son mot sur les gros ouvrages de métaphysique qui se publiaient en Allemagne, sans négliger la politique. Petite, assez jolie, constamment malade, mais soutenue par ses nerfs, elle s'intéressait à tout, se mêlait à tout, avec une activité dont on ne l'eût pas crue capable. À la voir, il semblait que la moindre occupation dût l'épuiser: dès qu'un objet excitait sa passion ou seulement sa curiosité, elle devenait infatigable[529]. L'an passé, elle avait déjà visité Dresde, en se rendant aux eaux de Carlsbad, et s'y était attiré de nombreuses sympathies. Dans la brillante assemblée d'aujourd'hui, elle faisait renaître les mêmes sentiments de respectueux intérêt. On admirait ses connaissances variées, son enjouement; on lui savait gré de se montrer aimable malgré ses maux: on la plaignait de toujours souffrir, et lorsqu'au cours d'une conversation où elle discutait avec feu ou s'abandonnait à une fébrile gaieté, une toux sèche brisait subitement sa voix, chacun s'attendrissait sur son sort et craignait de la perdre[530]. L'empereur François l'aimait beaucoup et l'écoutait parfois, tout en la craignant un peu, car il trouvait «que sa femme avait trop d'esprit pour lui[531]». En somme, c'était une puissance que cette mignonne impératrice, une puissance qu'il importait à Napoléon de se concilier ou au moins de désarmer. D'ailleurs, les résistances et les préventions qu'il sentait de ce côté le piquaient au jeu: il s'était juré de les vaincre: c'était pour lui affaire de politique et surtout d'amour-propre.

[Note 529: Notre représentant à Dresde citait d'elle le trait suivant, à propos d'une visite qu'elle avait faite au musée dans son fauteuil roulant: «Au bout de quelque temps, elle s'est levée avec une sorte de vivacité et a parcouru à pied près des deux côtés de la galerie, examinant avec soin les principaux chefs-d'oeuvre qu'elle renferme, sans paraître fatiguée ni d'être debout, ni d'entendre les longues explications que lui donnait le verbeux vieillard qui préside à la galerie.» Bourgoing à Maret, 12 juillet 1811.]

[Note 530: Voy. la correspondance d'Otto et de Bourgoing, 1810 et 1811.]

[Note 531: Otto à Maret, 20 octobre 1811.]

Il eut pour Marie-Louise d'Este des attentions en dehors de son caractère, des soins obstinés, une recherche de prévenances. Lorsqu'elle consentait à accepter sa main pour aller à table, il s'effaçait devant elle et donnait quelquefois en ces circonstances le pas à l'empereur François. Assis à ses côtés, on le voyait rapprocher son fauteuil pour l'entretenir de plus près. Il semblait prendre plaisir à sa présence et à sa conversation, cherchait les occasions de la rencontrer, se plaçait sur son passage, et parfois le château de Dresde offrait ce curieux spectacle: la chaise à porteurs dans laquelle l'Impératrice se faisait voiturer à travers l'interminable palais, arrêtée au détour d'une galerie; elle-même accoudée au rebord de la portière, et devant elle l'Empereur, s'appuyant sur une canne à la manière de l'autre siècle, arrondissant ses gestes et s'ingéniant à trouver des mots aimables, imitant les façons des hommes de Versailles qu'il avait appelés à sa cour, et faisant, selon sa propre expression, «le petit Narbonne[532]».

[Note 532: Abbé DE PRADT, Histoire de l'ambassade dans le grand-duché de Varsovie, p. 57.]

Il en fut pour ses frais d'amabilité auprès de l'Impératrice et manqua cette conquête. Trop d'amers souvenirs écartaient de lui Marie-Louise-Béatrice pour qu'elle renonçât de coeur aux hostilités et se rendît. Fille de la maison d'Este, pouvait-elle oublier sa parenté détrônée et son pays natal, cette douce Italie où il lui prenait envie parfois de retourner et de chercher la santé, passée aux mains de l'usurpateur? En Autriche, elle avait connu pendant la campagne de 1809 toutes les misères et toutes les humiliations de la défaite, la fuite précipitée, l'exil dans une ville de province, et ces disgrâces avaient ajouté aux blessures de son âme vindicative et ardente. Puis, s'étant entourée à Vienne de nos ennemis notoires, elle tenait à honneur de ne point renier ses affections. À Dresde, se pliant aux nécessités et aux convenances de la situation, elle ne dépassa jamais cette limite. Aux avances de l'Empereur, elle répondit quelquefois par des mots d'une dignité un peu haute, par des mouvements d'impatience à peine perceptibles qui passèrent pour des traits d'héroïsme. Après l'entrevue, il fut impossible de lui surprendre une parole impliquant adhésion au système français: quand on lui parlait politique, elle répondait littérature[533].

[Note 533: Otto à Maret, 5 juin 1812.]

Cette sourde révolte n'apparaissait qu'aux yeux exercés à démêler, sous le masque impassible que la vie de cour impose aux visages, les moindres nuances du sentiment. Aux autres, l'intimité entre les deux familles souveraines paraissait parfaitement établie. Les ministres respectifs ne manquaient d'ailleurs aucune occasion de la proclamer. Le duc de Bassano et le comte de Metternich faisaient savoir simultanément à Vienne que leurs maîtres avaient appris à se connaître, par conséquent à s'estimer et à s'apprécier; que leur confiance réciproque ne laissait rien à désirer[534]. Les journaux enregistraient cet accord et en relevaient avec attendrissement les symptômes. Lorsque les deux cours réunies se montrèrent enfin au public et parurent au théâtre, une feuille fort répandue célébra le spectacle «auguste et touchant» qu'offrait «la réunion de tant de têtes couronnées ne formant qu'une seule famille[535]».

[Note 534: Maret à Otto, 27 mai; Metternich au même, 23 mai. Archives des affaires étrangères.]

[Note 535: Journal de l'Empire, n° du 7 juin.]

En cette occasion, le parterre de rois se retrouva au complet, tel qu'il avait figuré à Erfurt, avec cette différence que le couple autrichien se partageait la place d'Alexandre. Derrière l'orchestre, une rangée de fauteuils avait été disposée pour les souverains. Les deux impératrices étaient placées au centre, l'empereur Napoléon à la droite de Marie-Louise d'Este, François Ier à la gauche de sa fille: sur les côtés, les rois et les princes, échelonnés d'après l'ordre des préséances: derrière eux, sur des banquettes, les dames du palais. Les autres dames de la cour et de la ville, accompagnées des dignitaires, chambellans et officiers, occupaient les premières loges, et leurs claires toilettes, se détachant sur un fond brillant d'uniformes, ajoutaient à l'élégance et à la splendeur du tableau. Le 20, il y eut représentation de gala, où six mille personnes avaient été conviées. On donna quelques scènes de l'opéra à la mode, le Sargines de Paër, dont la vogue survivrait à la fortune du conquérant. La représentation, qui devait s'achever par une cantate en l'honneur de Napoléon, débuta par une sorte d'apothéose: la pièce principale figurait le soleil, un soleil d'opéra, qui se mit à fulgurer et à tournoyer au fond du théâtre, accompagné de cette inscription: Moins grand et moins beau que lui.--«Il faut que ces gens-là me croient bien bête», dit Napoléon en haussant les épaules, cependant que l'empereur d'Autriche, d'un hochement de tête bénin, approuvait l'allégorie et s'associait à l'intention[536].

[Note 536: Documents inédits. Cf. le Journal de Castellane, I, 94-95.]

III

Un dernier visiteur venait de s'annoncer: le roi de Prusse, informé que l'Empereur le verrait volontiers, approchait de Dresde. Il arrivait en médiocre appareil, suivi de gens tristes, graves, compassés, d'autant plus formalistes qu'ils sentaient l'infériorité de leur position, «extrêmement ennuyeux, écrivait la reine de Westphalie, et fous d'étiquette[537]». À la frontière, on avertit officieusement Frédéric-Guillaume de renoncer, pour son entrée, à un traitement d'égalité avec Leurs Majestés Françaises et Autrichiennes: une hiérarchie s'établissait entre les souverains, et Frédéric-Guillaume n'était que roi[538]. L'accueil qu'il reçut de la population lui adoucit cette amertume; elle lui fit une ovation discrète[539]. Dans cette lamentable Prusse, tombée si bas, mais où couvait une flamme ardente de patriotisme et de haine, beaucoup d'Allemands commençaient à distinguer l'espoir et l'avenir de leur patrie.

[Note 537: Journal de la Reine, Revue historique, XXXVI, 334.]

[Note 538: Mémoires de Senft, 170.]

[Note 539: Serra, ministre de France en Saxe, à Maret, 8 juin 1812. Serra avait remplacé Bourgoing, mort en 1811.]

Depuis longtemps, Napoléon n'avait pas d'expressions assez méprisantes pour caractériser la cour de Prusse. Il la citait comme un type de duplicité et d'ineptie. Quant au Roi, il le comparait à un sous-officier ponctuel et borné: le grand guerrier reprochait à Frédéric-Guillaume sa manie militaire, son goût pour les minuties du métier, cette passion du détail aux dépens de l'ensemble qui est un signe d'inintelligence: il l'appelait, lorsqu'il parlait de lui, «un sergent instructeur, une bête[540]». Toutefois, ayant intérêt à consoler un peu la Prusse et à obtenir d'elle plus qu'un concours uniquement dicté par la peur, il se violenta pour bien recevoir le Roi, lui fit visite le premier, lui accorda une demi-heure, et l'entrevue se passa convenablement.

[Note 540: Documents inédits.]

Le prince royal étant arrivé le lendemain, Napoléon sut gré à son père de le lui présenter et y vit une marque de déférence. Le jeune prince passait pour ennemi du Tugendbund et hostile à toute agitation révolutionnaire: c'était une note favorable à son actif. Napoléon l'accueillit avec affabilité, parut satisfait de lui, et le duc de Bassano, dans une dépêche officielle, décerna au Kronprinz un brevet de bonne tenue: «Ce prince, dit-il, qui pour la première fois est entré dans le monde, s'y conduit avec prudence et avec grâce[541].»

[Note 541: Otto à Maret, 27 mai.]

La présence des Prussiens ne changea rien à la vie que l'on menait à Dresde: c'étaient toujours mêmes occupations, mêmes plaisirs à heure fixe. Le 24, comme distraction extraordinaire, il y avait eu concert au théâtre du palais, avec nouvelle cantate. À Erfurt, où Napoléon était chez lui et avait tout réglé suivant ses goûts, il avait donné le pas à la tragédie et l'avait imposée quinze soirs de suite à ses hôtes. À Dresde, conformément aux préférences et aux habitudes de la cour saxonne, la musique tenait le premier rang: la chapelle du Roi figurait aux réceptions et aux spectacles profanes comme à la Messe solennelle du dimanche[542]: une musique grave, presque religieuse, accompagnait en sourdine tous les mouvements des cours et le déroulement des cérémonies.

[Note 542: Journal de Castellane, fragments inédits.]

Sous ces apparences décentes et dignes, sous les politesses d'apparat qui s'échangeaient entre les souverains, sous les témoignages de courtoisie que se rendaient leurs ministres, un fait brutal et saisissant perçait de plus en plus: c'était un progrès continu dans la servilité, un concours de bassesses, un empressement plus marqué à s'incliner devant celui en qui les rois sentaient leur maître. On cherche maintenant à lire dans ses yeux un désir, une volonté, pour s'y conformer aussitôt: chaque voeu qu'il exprime fait loi. Il n'a qu'à parler pour que la Prusse ouvre à nos troupes ses dernières places, Pillau et Spandau, pour que l'Autriche promette l'abandon plus complet de ses ressources. Les ministres auxquels ces exigences sont poliment signifiées négocient pour la forme, résolus d'avance à obéir: il semble que d'un tacite accord les souverains reconnaissent désormais au-dessus d'eux une autorité suprême, une dignité légalement reconstituée, et Napoléon est vraiment en ces jours empereur d'Europe. C'est lui l'héritier de Rome et de Charlemagne, l'empereur romain «de nation française», pour faire suite aux Césars de race germanique; mais la prééminence souvent honorifique de l'ancien empire s'est transformée dans ses mains en une écrasante réalité. Et plus l'entrevue se prolonge, plus cette réalité ressort, se dégage, apparaît et resplendit. Certes, nous savons que cette magique résurrection n'est qu'un miracle passager du génie, faisant violence aux lois de l'humanité et de l'histoire. Déjà, l'excès de la grandeur impériale en a préparé la chute. Les désastres sont proches; ils pèsent sur l'avenir. Néanmoins, qu'il nous soit permis un instant de borner nos regards au présent. Avant d'aller plus loin, arrêtons-nous sur cette cime et jouissons du spectacle. Car c'est un âpre et merveilleux plaisir que de voir ces empereurs et ces rois élevés à détester la France, ces représentants des dynasties qui l'ont à travers les siècles jalousée et haïe, ces monarques fils et petit-fils d'ennemis, ces descendants de Frédéric et ces successeurs des Ferdinand et des Léopold, s'abattant devant l'homme qui portait si haut la gloire et les destins de notre race, et lui les tenant sous son pied, humiliés, prosternés, anéantis, le front dans la poussière.

À terre, ils se disputaient encore les lambeaux d'un pouvoir qu'il leur laissait par grâce: ils prolongeaient leurs rivalités, leurs compétitions, se dénonçaient mutuellement, et chacun s'efforçait de tirer à soi quelque avantage aux dépens des autres. L'Autriche et la Saxe prirent Napoléon pour arbitre dans une querelle de frontières: il prononça sur le litige et se fit juge des rois. Puis, c'étaient d'humbles suppliques, des recours à sa munificence, des demandes d'argent. En cette matière, Napoléon eut la main facile; il avança un million de plus à la Saxe, accorda à la Prusse quelques licences commerciales pour qu'elle se fît un peu d'argent, prit provisoirement à son compte la solde du contingent autrichien: aux rois qu'il avait ruinés, il ne refusa pas ces aumônes. À leurs ministres, à leur suite, il distribua des diamants, des portraits enrichis de pierreries, des boîtes d'or et d'émail que la plupart des destinataires se hâtèrent de convertir en espèces sonnantes: trois semaines durant, sur la foule agenouillée des courtisans, sur la plèbe des princes, il laissa tomber ses largesses.

Dans les derniers temps de son séjour, il s'offrit plus complaisamment à la curiosité publique. Il traversa Dresde pour visiter l'un des musées qui font l'ornement de cette capitale. Le 25, une battue de sangliers ayant été organisée dans le domaine royal de Moritzbourg, les souverains s'y rendirent en voiture découverte, et Napoléon attira seul l'attention, bien qu'il fût «en habit de chasse très simple[543]»--il avait décidé que ses habits de chasse dureraient deux ans.--Un autre jour, il sortit du palais à cheval, avec une suite brillante, passa sur la rive droite de l'Elbe et fit le tour de Dresde par le dehors, par les hauteurs qui ceignent et dominent la ville.

[Note 543: Journal de l'Empire, 7 juin.]

Il allait au pas, précédant son état-major aux resplendissantes broderies, seul et bien en vue, sur son cheval blanc à housse écarlate chargée d'or, et sa silhouette caractéristique se détachait du groupe. Des cavaliers saxons, des cuirassiers blancs à cuirasse noire formaient son escorte: une foule immense l'accompagnait, composée d'Allemands qui sentaient l'avilissement de leur patrie, et tous cependant, quelque haine qu'ils eussent cent fois jurée à l'oppresseur, se laissaient prendre et courber par ce qu'il y avait de grand, de magnifique et de dominateur en cet homme. Lentement, il parcourut les crêtes, contemplant le spectacle qui s'offrait à ses regards, ces vallonnements gracieux et ces souriantes campagnes, ces coteaux striés de vignobles, ces maisons de plaisance parées de printanière verdure, ces domaines aux treilles opulentes et aux terrasses fleuries, plus loin les sommets boisés des Alpes saxonnes et leurs lignes dentelant l'horizon, tout ce cadre harmonieux et pittoresque où repose Dresde, enlacée de son fleuve, épandue sur les deux rives, environnée de jardins, de forêts et de montagnes. Il s'arrêtait aux points de vue célèbres, se laissant approcher et contempler, prolongeant à loisir sa triomphale promenade. À la fin, rencontrant un sanctuaire fort vénéré, l'église Notre-Dame, il y entra et y demeura quelques instants, ce qui émut fortement le pieux peuple de Saxe[544]. Était-ce là l'unique but de l'Empereur? Une inspiration plus haute avait-elle guidé ses pas? En ces heures qui étaient pour lui la veillée des armes, sentait-il un instinctif besoin de se recueillir et d'aller où l'on prie? Qui sondera jamais les profondeurs de cette âme?

[Note 544: Extrait d'un rapport communiqué à Serra par le général chef de la police militaire à Dresde. Archives des affaires étrangères, Saxe, 82. Cf. le Journal de l'Empire, n° du 8 juin.]

À la même époque, dans l'église catholique d'un village de Lithuanie, un prêtre célébrait la Messe de grand matin. En descendant de l'autel, il vit au fond de l'église un officier portant l'uniforme russe, qui demeurait agenouillé, appuyait son visage sur ses mains et semblait s'absorber dans une méditation profonde. Le prêtre s'approcha; l'officier, relevant alors la tête, montra les traits d'Alexandre[545]. Établi depuis quelques semaines à Wilna, le Tsar parcourait fréquemment les campagnes environnantes et entrait parfois dans les églises, seul et sans escorte. Que venait-il faire dans ces lieux de prière étrangers à son culte? Flatter les Polonais de Lithuanie qu'il s'efforçait toujours de regagner à sa cause? Témoigner pour leur foi et leurs traditions une déférence qui leur plairait? Sans doute, mais pourquoi ne pas croire aussi qu'il venait affermir et réconforter son âme, à la veille des suprêmes épreuves? Élevé à l'école des philosophes, attaché jusqu'alors à un idéal purement terrestre, il éprouvait depuis quelque temps des aspirations nouvelles, le besoin de porter plus haut ses regards, et pensait peut-être que les différences de culte sont des murailles élevées de main d'homme et qui ne montent pas jusqu'au ciel. Quoi qu'il en fût, avant de risquer leur destinée dans le jeu terrible des combats, l'un et l'autre empereur cherchaient à mettre Dieu dans leur parti ou du moins à se fortifier aux yeux des peuples d'un concours surhumain.

[Note 545: Comtesse DE CHOISEUL-GOUFFIER, Réminiscences, 27-28.]

IV

Le 26 mai, on vit arriver diligemment de Wilna à Dresde l'aide de camp Narbonne, accourant pour rendre compte de sa mission. Il reprit son service le soir même et parut au cercle de cour: son grand air, l'agrément de sa personne y firent sensation: son nom circula de bouche en bouche, et les détails de son voyage, dont il ne lui avait pas été recommandé de faire mystère, furent promptement connus.

Il n'était resté à Wilna que deux jours. Arrivé le 18 mai, il avait trouvé une ville regorgeant de troupes, entourée de camps; chez les Russes, un ton réservé, mais parfaitement poli, «de la dignité sans jactance[546]». L'empereur Alexandre l'avait reçu le jour même et patiemment écouté. Aux vagues assurances que l'aide de camp avait à lui donner, il avait répondu par des affirmations également générales, par ses éternelles protestations. Il avait dit textuellement: «Je ne tirerai pas l'épée le premier, je ne veux pas avoir aux yeux de l'Europe la responsabilité du sang que fera verser cette guerre.» Il avait ajouté que les plus justes sujets de plainte n'avaient pu le décider encore à rompre ses engagements et à écouter les Anglais: «J'aurais dix agents anglais pour un chez moi, si je l'avais voulu, et je n'ai encore rien voulu entendre[547]. Quand je changerai de système, je le ferai ouvertement. Demandez à Caulaincourt. Trois cent mille Français sont sur ma frontière; l'Empereur vient d'appeler l'Autriche, la Prusse, toute l'Europe aux armes contre la Russie, et je suis encore dans l'alliance, j'y reste obstinément, tant ma raison se refuse à croire qu'il veuille en sacrifier les avantages réels aux chances de cette guerre. Mais je ne ferai rien de contraire à l'honneur de la nation que je gouverne. La nation russe n'est pas de celles qui reculent devant le danger. Toutes les baïonnettes de l'Europe sur mes frontières ne me feront pas changer de langage. Si j'ai été patient et modéré, ce n'est point par faiblesse, c'est parce que le devoir d'un souverain est de n'écouter aucun ressentiment, de ne voir que le repos et l'intérêt de ses peuples.» À la fin, déployant une carte de la Russie et indiquant du doigt l'extrémité la plus reculée de son empire, celle qui se confond avec la pointe orientale de l'Asie et confine au détroit de Behring, il avait ajouté: «Si l'empereur Napoléon est décidé à la guerre et que la fortune ne favorise point la cause juste, il lui faudra aller jusque-là pour chercher la paix[548].»

[Note 546: Documents inédits.]

[Note 547: Trente-six jours avant, le 12 avril, il avait fait faire à l'Angleterre, par l'intermédiaire de Suchtelen, de formelles propositions de paix et d'alliance. Voy. ie t. XI de MARTENS, récemment paru, n° 412.]

[Note 548: Documents inédits. Tous les ouvrages et Mémoires contemporains rapportent les paroles d'Alexandre en termes approchants.]

Tout cela avait été exprimé gravement, posément, avec une douceur fière qui avait vivement impressionné Narbonne. Quant à indiquer un moyen quelconque d'éviter cette guerre dont il se proclamait innocent, quant à reprendre la négociation sur de nouveaux frais, Alexandre s'y était formellement refusé. D'après lui, la Russie avait parlé; ses griefs étaient patents, publics, connus de toute l'Europe: «C'était se moquer du monde que de prétendre qu'il y en avait de secrets: aujourd'hui, les conversations ne menaient plus à rien: si l'on voulait réellement négocier, il fallait le faire par écrit et dans les formes officielles.» C'était une allusion à l'ultimatum, une façon discrète et détournée de maintenir cet acte impérieux.

Le même jour, Narbonne se vit confier une lettre de Roumiantsof en réponse à celle du secrétaire d'État français: le chancelier se référait aux instructions données à Kourakine, sans s'expliquer sur leur teneur. Le soir, Narbonne dîna à la table du Tsar, qui lui fit remettre ensuite son portrait, formalité en usage pour clôturer une mission. Le lendemain, sans qu'il eût le moins du monde témoigné l'intention de partir, «un maître d'hôtel lui apporta, de la part de l'Empereur, les provisions de voyage les plus recherchées: les comtes Kotschoubey et Nesselrode lui firent des visites d'adieu: enfin un courrier impérial vint obligeamment lui annoncer que ses chevaux de poste étaient commandés pour six heures du soir[549]». Il était impossible de lui signifier plus poliment et plus expressément son congé. En somme, on lui avait laissé tout juste le temps de remplir son message et de réciter sa leçon: après quoi, avec une exquise douceur de formes, on l'avait remis d'autorité en voiture et prestement éconduit.

[Note 549: ERNOUF, 362, d'après les Mémoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier.]

Ainsi, Napoléon n'avait point réussi par l'intermédiaire de Narbonne à entamer une négociation uniquement destinée à retarder les hostilités; il n'était guère à prévoir que Lauriston réussirait mieux dans sa tentative. Mais le résultat espéré par l'Empereur se produisait spontanément, malgré l'insuccès de ses stratagèmes, puisque les armées russes se tenaient immobiles sur la frontière et attendaient l'invasion. Pendant ce délai suprême, le printemps du Nord, tardif et brusque, faisait explosion: sur le sol encore détrempé par le dégel, la verdure croissait rapidement. Encore deux ou trois semaines, et «les seigles commençant à monter en épis fourniront à la nourriture des chevaux[550]», et la nature nous donnera le signal d'agir. Napoléon se sent tout près du but, et son impatience de le saisir augmente. Il a hâte maintenant de quitter Dresde, d'échapper à l'atmosphère artificielle des cours, de respirer au milieu de ses troupes un air plus pur, de donner l'essor à ses projets. Fixant son départ au 28, il se rapproche déjà en esprit de la Grande Armée par un ensemble de prescriptions minutieuses: il fait diriger sur Elbing, un peu au delà de la Vistule, l'équipage de pont qui lui servira à passer le Niémen: «Tout mon plan de campagne, écrit-il le 26 mai à Davout, est fondé sur l'existence de cet équipage de pont aussi bien attelé et mobile qu'une pièce de canon[551].» Il prend ses mesures pour que les forces déployées sur la Vistule puissent, au moment de son apparition, passer instantanément de l'ordre en bataille à l'ordre en colonne, se concentrer pour l'attaque et lui mettre dans la main quatre cent mille hommes, formés en un seul groupe où tous les corps se serreront coude à coude. En même temps, toujours mécontent et plus préoccupé de ce qui se passe à droite et à gauche de sa ligne d'opérations, en Turquie et en Suède, il mande à Latour-Maubourg d'empêcher à tout prix la paix d'Orient et permet, malgré ses répugnances, que Maret active les pourparlers auxquels Bernadotte à l'air de se prêter: à ses deux ailes qui restent en arrière, il fait encore une fois signe de rallier. En dernier lieu, il songe à organiser la tumultueuse levée qui doit former son avant-garde, à se servir de l'État varsovien pour insurger la Pologne russe. C'est l'opération qu'il a réservée pour la fin, sachant qu'elle ferait éclater ses desseins et ne lui permettrait plus de dissimuler. Après avoir jusqu'à présent retenu de toutes ses forces l'ardente Pologne, il va lui lâcher la bride.

[Note 550: Maret à Latour-Maubourg, 25 mai 1812.]

[Note 551: Corresp., 18725.]

Sur sa demande, le roi de Saxe avait signé un décret qui consacrait l'autonomie du duché en déléguant les pouvoirs souverains au conseil des ministres. Cette autorité dont le roi allemand se démettait, il importait qu'un représentant français, un ambassadeur extraordinaire, un légat de l'Empire s'en saisît, afin d'imprimer un grand mouvement à toutes les parties de la population. La tâche était ardue, car Napoléon ne voulait pas encore prononcer les paroles fatidiques qui lui eussent rallié toutes les énergies: La Pologne est rétablie dans l'intégrité de ses droits et de ses limites. Se défiant un peu des Polonais et de leurs tendances anarchiques, désirant ménager les Autrichiens qui n'avaient pas formellement renoncé à la Galicie, tenant même à ne point rendre trop difficile sa paix future avec la Russie, il ne savait pas jusqu'où il pousserait l'oeuvre d'émancipation et n'entendait à cet égard rien préjuger. Il s'agissait donc d'exciter chez les Polonais de belliqueux transports au nom d'un idéal mal défini, d'introduire en même temps parmi eux un peu d'ordre, d'union et de discipline, de faire marcher pour la première fois d'ensemble et d'accord cette incohérente nation.

Où trouver l'homme propre à cette oeuvre? Un général ne conviendrait pas: il aurait la vigueur et l'entrain: l'adresse, le tour de main lui feraient défaut. Un simple diplomate de carrière ne posséderait pas l'envergure et l'ampleur nécessaires. Il fallait un personnage qui s'imposât par son rang, son caractère, son prestige, qui sût dominer les factions de son autorité et aussi mettre le doigt avec dextérité sur les ressorts les plus délicats, jouer des femmes, flatter la vanité des hommes de guerre, modérer leurs jalousies, donner partout l'impulsion sans afficher son pouvoir: un homme possédant la pratique des grandes affaires et rompu en même temps à toutes les roueries du métier politique, un manipulateur habile de passions et de consciences, pour tout dire en un mot, un intrigant de haute allure. Napoléon avait pensé à Talleyrand. Confier au prince de Bénévent l'ambassade de Varsovie, ce serait à la fois employer utilement une grande intelligence et éloigner de Paris une remuante ambition. Depuis 1808 et 1809, où Talleyrand avait spéculé d'accord avec Fouché sur la mort possible du maître au delà des Pyrénées, sur la balle espagnole, et préparé dans la coulisse un gouvernement de rechange, Napoléon n'aimait pas à laisser derrière lui, durant ses absences, ce personnage trop prévoyant. Mieux vaudrait cette fois le sauver autant que possible de lui-même: une haute charge à l'étranger, en satisfaisant le besoin d'activité et les appétits matériels de ce grand besogneux, le mettrait peut-être à l'abri de dangereuses tentations. «Il regrette de n'être plus ministre, disait de lui Napoléon, et intrigue pour avoir de l'argent. Ses entours, comme lui, en ont toujours besoin et sont capables de tout pour en avoir[552].» Il préférait en somme replacer Talleyrand dans le gouvernement et l'y emprisonner, plutôt que de le laisser en dehors, inoccupé, désoeuvré, côtoyant et convoitant le pouvoir. Avant de quitter Paris, il avait annoncé au prince ses intentions sur lui, mais lui avait fait un devoir de la plus stricte discrétion.

[Note 552: Documents inédits.]

Talleyrand ne parla point: seulement, escomptant aussitôt sa charge future et les maniements de fonds qu'elle occasionnerait, sachant qu'il n'y avait point de change direct entre Paris et Varsovie, il n'eut rien de plus pressé que de se faire ouvrir de larges crédits sur certaine banque de Vienne[553]. Le bruit s'en répandit dans cette ville, où il fit soupçonner le projet d'ambassade: il revint à Paris, arriva aux oreilles de Napoléon et le mit en fureur. Dans la précaution prise par le prince et exploitée par ses ennemis, Napoléon vit un manquement au secret ordonné, une désobéissance indirecte, une infraction coupable, peut-être pis encore; il jugea que Talleyrand s'était rendu définitivement impossible. Renonçant à l'emmener dans le Nord et craignant de le laisser à Paris, il songea d'abord à trancher la difficulté en l'exilant: des influences s'entremirent et le firent renoncer à ce dessein, mais ne l'empêchèrent point de frapper le prince d'une nouvelle et plus complète disgrâce.

[Note 553: Id. Cf. ERNOUF, 378.]

À défaut de Talleyrand, il prit sa caricature. L'abbé de Pradt, archevêque de Malines, avait accompagné Leurs Majestés à Dresde, en qualité de grand aumônier: on l'y voyait chaque dimanche officier pontificalement dans l'église catholique, tandis que l'Empereur, ayant à ses côtés la reine de Westphalie, assistait à la cérémonie en correcte attitude, sans songer que la présence à l'autel de ce prélat indigne outrageait la sainteté du lieu. Il connaissait pourtant l'abbé de Pradt, en qui il n'avait jamais eu à récompenser qu'une obséquiosité turbulente, servie par un esprit brillant et un style à facettes. Il l'avait vu perpétuellement occupé à chercher le vent, tournant avec la fortune et se faisant gloire ensuite d'avoir prémédité ses traîtrises: plusieurs fois, il l'avait surpris la main dans de ténébreuses machinations et lui avait prédit un jour que sa manie d'intriguer le conduirait sur l'échafaud. Mais l'un de ses principes était que les défauts d'un homme, aussi bien que ses qualités, peuvent être utilement employés. À Varsovie, l'abbé trouverait occasion de déployer pour le bon motif ses talents d'agitateur et d'intriguer en grand. De plus, hanté à cette époque par le souvenir des Bourbons, l'Empereur se rappelait que naguère, sous la monarchie, des ambassadeurs d'Église avaient réussi à gouverner l'anarchie polonaise: en l'abbé de Pradt, il voulut avoir et crut trouver son abbé de Polignac. Fort recommandé par Duroc son parent, l'archevêque de Malines fut officiellement déclaré ambassadeur à Varsovie. Il eut à se composer précipitamment une suite, à s'entourer d'un personnel brillant, à se monter un train de maison fastueux et à partir d'urgence. En fait, nul n'était moins propre à remplir une mission de haute confiance que ce prêtre sans conscience, sachant observer, décrire et critiquer, mais totalement dépourvu de sens pratique et d'esprit de conduite; agent infidèle, brouillon, maladroit et poltron, l'une des pires erreurs que Napoléon ait commises dans le choix et le discernement des hommes.

À titre d'instruction, on lui remit un long mémoire que l'Empereur avait inspiré et qu'il compléta par de vives explications[554]. Divers objets étaient assignés à l'activité de l'ambassadeur: il aurait à employer en partie les ressources du duché au ravitaillement de la Grande Armée, à créer un service et une agence de renseignements militaires, mais surtout à faire de Varsovie un point de ralliement pour les Polonais de tout pays, un centre d'action et de propagande, un foyer d'incandescentes passions dont la flamme porterait au loin et déterminerait l'embrasement.

[Note 554: Cette pièce figure sous le n° 18734 de la Correspondance.]

D'abord, il conviendrait qu'une proclamation à effet, suggérée par l'ambassadeur aux ministres, convoquât la représentation nationale, la Diète, et donnât l'éveil. Dès sa réunion, la Diète mettra bruyamment à l'ordre du jour la grande question, se fera adresser un rapport tendant au rétablissement de l'ancien royaume. Sans s'approprier par un vote les conclusions de ce rapport, elle s'y conformera en fait et, tenant la réunion des frères séparés pour virtuellement accomplie, se constituera en confédération générale de la Pologne, c'est-à-dire en association pour le mouvement et la lutte, en grand conseil de la nation armée. À son image, des sous-comités d'action, des foyers d'agitation locale, se formeront de toutes parts: chaque palatinat aura le sien. On enverra une députation à l'Empereur: «L'Empereur répondra aux députés en louant les sentiments qui animent les Polonais. Elle (Sa Majesté) leur dira que ce n'est qu'à leur zèle, à leurs efforts, à leur patriotisme, qu'ils peuvent devoir la renaissance de la patrie. Cette mesure, que l'Empereur se propose de garder, indique assez à son ambassadeur l'attitude qu'il doit avoir et la conduite qu'il doit tenir.»

Mais l'ambassadeur, sans s'expliquer officiellement sur l'avenir, aura à inspirer toutes les paroles, tous les actes destinés à susciter une immense espérance, à enfiévrer l'opinion. C'est ici que l'instruction, suivant un mot de l'abbé, se transforme en «cours de clubisme[555]»; avec détails, elle explique comment on s'y prend pour remuer un peuple jusqu'en ses profondeurs, pour créer, entretenir et renouveler sans cesse l'agitation, pour chauffer à blanc les esprits. «Il faut des actes multipliés. Il faut tout à la fois des proclamations, des rapports à la Diète, des motions des députés, et, s'il est possible, autant de discours, de déclarations et manifestes particuliers qu'il y aura d'adhésions individuelles à la Confédération. Il faut enfin qu'on ait à publier chaque jour des pièces de tous les caractères, de tous les styles, tendant au même but, mais s'adressant aux divers sentiments et aux divers esprits. C'est ainsi qu'on parviendra à mettre la nation tout entière dans une sorte d'ivresse.»

[Note 555: Ambassade dans le grand-duché de Varsovie, p. 69.]

Ce patriotique délire aura pour effet de faire courir aux armes tous les habitants du duché, mais le but principal serait manqué si cette effervescence s'arrêtait aux frontières. Il importe essentiellement qu'elle les dépasse, que les pays voisins prennent feu à son contact, que la levée en masse se prolonge dans les provinces russes. Aussi l'ambassadeur est-il invité à faire répandre à profusion et colporter en Lithuanie, en Podolie, en Volhynie, dans toutes les parties de l'ancienne Pologne, la Galicie autrichienne exceptée, les écrits, les proclamations, les libelles, toutes les pièces incendiaires. Entraînée par ces appels, la noblesse polonaise de Russie se formera en bandes guerroyantes, en une vaillante et agile cavalerie, en une sorte de chouannerie à cheval, destinée à opérer sur les flancs et les derrières de l'ennemi, à le harceler sans cesse, à le «placer dans une situation semblable à celle où s'est trouvée l'armée française en Espagne et l'armée républicaine dans le temps de la Vendée». Cette guerre de partisans partout provoquée, la tâche de l'ambassadeur ne sera qu'à moitié remplie; il lui faut à la fois faire oeuvre de révolutionnaire et d'organisateur: après avoir déterminé l'universel soulèvement, régler ce tumulte, discipliner, coordonner, administrer l'insurrection, faire concorder ses rapides chevauchées avec les mouvements de la Grande Armée, assurer enfin l'unité d'impulsion et de manoeuvres sans laquelle il n'est point d'effort fructueux et de coopération efficace.

Dans cette multiple besogne, tout devait s'entamer à la fois et se poursuivre sans interruption, mais il importait que l'explosion n'eût pas lieu prématurément et que la Pologne ne partît pas trop tôt. Tant qu'il resterait un espoir d'inspirer aux Russes un doute sur l'imminence des hostilités, Napoléon n'entendait point le négliger. En conséquence, l'ambassadeur se bornerait d'abord à établir fortement son crédit et son influence, à s'attirer les hommes importants, à faire de sa maison «un centre où toutes les classes, tous les intérêts viendraient aboutir»; il se mettrait ainsi en main tous les ressorts de la grande entreprise, mais attendrait pour presser la détente un signal ultérieur. Par surcroît de précaution, il fut convenu que le décret royal, qui instituait le conseil des ministres en comité exécutif et annonçait par là de grandes nouveautés, ne serait point publié avant le 15 juin. À cette date, l'Empereur serait sur la Vistule: alors, tandis qu'il prendrait le commandement de ses troupes et les pousserait en avant, les événements préparés à Varsovie s'accompliraient et suivraient leur cours: la mise en branle de la Pologne coïnciderait exactement avec les premiers pas de la Grande Armée, sans les devancer d'un jour.

Dans l'après-midi du 28 mai, Napoléon fit solennellement ses adieux aux cours réunies à Dresde. Pendant la nuit suivante, un grand bruit retentit dans le palais; les membres de la maison militaire, aides de camp, officiers d'ordonnance, écuyers, aides de camp des aides de camp, débouchaient de toutes parts dans le vestibule d'honneur et descendaient les escaliers en hâte. Napoléon sortit de ses appartements, s'arrêta un instant dans la salle des gardes pour recevoir une dernière fois les souhaits et les hommages de Frédéric-Auguste, puis, après avoir embrassé tendrement Marie-Louise, brusqua sa mise en route. Avant cinq heures du matin, sa berline de poste roulait sur le pavé et une escorte toute militaire s'élançait à sa suite, avec un fracas de chevaux et d'armes[556].

[Note 556: Journal du grand maître de la cour.]

Le roi de Prusse partit le 30 pour retourner à Potsdam, infiniment satisfait--fit-il dire à toute l'Europe par circulaire diplomatique--«des journées précieuses[557]» qu'il avait passées à Dresde. Marie-Louise resta jusqu'au 4 juillet, puis se rendit à Prague, où l'Empereur lui avait permis de séjourner quelques semaines auprès de ses parents. Là, pour la consoler et la distraire, on donnerait en son honneur des bals, des fêtes, des réceptions brillantes: on la mènerait en excursion à Carlsbad, on lui ferait visiter les mines de Frankenthal, les galeries illuminées pour la circonstance, les grottes endiamantées de scintillements métalliques[558]. L'Empereur son père allait la combler de bénédictions, l'Impératrice lui prodiguerait des caresses un peu forcées, et finalement, après beaucoup d'effusions, on se séparerait, entre belle-mère et belle-fille, plus fraîchement que l'on ne s'était retrouvé. La reine de Westphalie avait quitté Dresde une heure après l'Impératrice, pour retourner à Cassel; le grand-duc de Wurtzbourg prit la route de Toeplitz, et la compagnie des souverains se dispersa en peu de jours. À Dresde, le silence et l'apaisement se firent, mais les yeux gardaient encore l'éblouissement de ce qu'ils avaient vu. Il semblait qu'un météore eût subitement traversé l'espace, laissant derrière lui une ardente traînée de pourpre et de lumière. Cependant, cet éclat pâlissait peu à peu, s'éteignait: la réflexion succédait à l'extase, et quelques-uns en venaient à se demander si le prodige entrevu était autre chose qu'un fulgurant mirage: «un beau rêve», soupirait le bon roi de Saxe, qui tremblait parfois pour la fortune surhumaine à laquelle il avait attaché la sienne, «un beau rêve, mais trop court[559]».

[Note 557: Archives des affaires étrangères, Prusse, 250.]

[Note 558: Voy. sur ces fêtes BAUSSET, II, 60 et suiv.]

[Note 559: Serra à Maret, 5 juin 1812.]

V

Le duc de Bassano resta à Dresde jusqu'au 30 mai. À la veille de rejoindre l'Empereur sur la route du Nord, il reçut une visite qui ne laissa pas de lui être agréable. C'était celle du consul Signeul, choisi pour intermédiaire des négociations traînantes qui se poursuivaient avec Bernadotte. Depuis près de deux mois, Signeul faisait la navette entre la Suède et le siège du gouvernement français; reparaissant aujourd'hui après une dernière course, il se disait en état de nous satisfaire pleinement. Comme si la fortune, avant d'abandonner Napoléon, eût tenu à le combler de ses plus décevantes faveurs, la seule résistance qui se fût levée contre lui, en dehors de la Russie, semblait plier et s'anéantir: Bernadotte venait à résipiscence et demandait à rentrer dans le rang. Signeul, s'autorisant d'une note autographe du prince, indiquait des bases positives de réconciliation et d'entente. Fidèle à sa pensée persistante, Bernadotte ne parlait pas de la Finlande et désirait seulement qu'on lui octroyât la Norvège, offrant de céder en compensation aux Danois la Poméranie suédoise et de leur payer douze millions. Si l'on accédait à ses voeux, il se déclarerait pour nous, faisant bon marché de tout engagement antérieur; il signerait un traité d'alliance, pousserait contre la Russie cinquante mille hommes, se mettrait aux ordres de Napoléon et prendrait en tout ses directions: il s'obligerait au besoin à ne jamais marier son fils sans la permission de l'Empereur[560].

[Note 560: Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, 30 mai 1812. Archives des affaires étrangères, Suède, 297.]

Chez tout autre que Bernadotte, cette évolution inattendue aurait eu de quoi surprendre. Elle a d'ailleurs intrigué les historiens: son véritable caractère et ses motifs ont donné lieu à des appréciations diverses. Était-elle sincère? Bernadotte revenait-il à nous de bonne foi? Doit-on supposer, au contraire, qu'en rouvrant une négociation avec la France au lieu de tenir ses engagements avec la Russie, il voulait simplement gagner du temps et se mettre en mesure d'attendre, pour prendre effectivement parti, l'issue de la guerre ou au moins des premières rencontres? Bien que cette explication soit beaucoup plus vraisemblable que la première, la vérité, telle qu'elle se dégage des documents suédois, est un peu différente. Si Bernadotte se ménageait de notre côté une porte de rentrée, ce n'était pas uniquement par suite des appréhensions que lui inspiraient nos forces. Ces raisons ne l'avaient pas empêché, deux mois plus tôt, de braver l'Empereur et de conclure avec ses ennemis. Ce qu'il redoutait aujourd'hui, c'était que la Russie n'osât affronter la lutte et ne lui faussât compagnie, et cette terreur venait de lui être communiquée par son envoyé à Pétersbourg, le comte de Loewenhielm, d'après certaines présomptions que l'événement devait démentir, mais qui avaient jeté dans l'esprit de cet envoyé un trouble subit: une dépêche affolée de Loewenhielm, en date du 17 avril, donne la clef du mystère.

On a déjà signalé l'émoi qu'avait causé au Tsar l'avis de l'alliance franco-autrichienne. L'épreuve lui avait été sensible, et Loewenhielm, qui s'en aperçut aussitôt, crut devoir avertir son gouvernement; il écrivit d'urgence à son roi: «L'Empereur est excessivement affecté de la nouvelle de l'alliance de l'Autriche. On s'attendait bien à lui voir jouer un rôle, mais on ne croyait point à une alliance offensive et défensive. L'Empereur paraît plus résigné que jamais et plus décidé à suivre le parti que lui dictent à la fois l'honneur et la sûreté; mais il est intérieurement abattu de la ligue générale qu'il voit s'établir autour de lui et dont il commence à craindre les effets.» Sous le coup de ces inquiétudes, la constance actuelle d'Alexandre ne finirait-elle point par céder à l'influence dissolvante de Roumiantsof et à ses conseils pusillanimes? Cette défaillance, qui ne devait point se produire, Loewenhielm avait l'air de l'admettre et semblait presque la prédire: «Il est hors de doute, continuait-il, que le chancelier va reprendre le dessus en se voyant soutenu dans ses idées favorites de négociation avec la France, et il ne manquera pas de prévaloir sur la marche infiniment plus noble et mâle de l'Empereur[561].»

[Note 561: Archives du royaume de Suède.]

D'ailleurs, dans certains cercles de Pétersbourg, la perturbation était grande: on se demandait si l'Empereur, en persistant dans une politique guerrière, ne conduisait pas la Russie aux abîmes, et si la noblesse ne devait pas sauver l'État par un recours aux moyens extrêmes: «Dans ce moment encore,--reprenait Loewenhielm,--Votre Majesté ne saurait qu'avec peine s'imaginer jusqu'à quel point va la liberté du langage dans un pays aussi despotique que celui-ci. Plus l'orage devient menaçant, plus on doute de l'habileté de celui qui tient le gouvernail... L'Empereur, instruit de tout, ne peut manquer de savoir combien il a cessé d'avoir la confiance de sa nation. Il doit même exister un parti en faveur de la grande-duchesse Catherine, épouse du prince d'Oldenbourg, à la tête duquel se trouve, dit-on, le comte Rostopschine. Voilà, Sire, ce qu'on croit être le motif du chagrin de l'Empereur, d'autant plus que Sa Majesté aime cette princesse de préférence. Avec la facilité qu'a eue cette nation à se prêter aux révolutions, son penchant à être gouvernée par des femmes, il ne serait pas étonnant qu'on profitât de la crise actuelle de l'empire pour se porter à un changement.»

Les bruits dont Loewenhielm se faisait l'écho arrivèrent même à Stockholm par d'autres voies[562]: pendant quelques jours, dans la capitale suédoise, on craignit à tout instant d'apprendre que l'empereur Alexandre avait fait sa soumission ou qu'une crise intérieure avait plongé la Russie dans le chaos et la jetait sans défense aux pieds de son adversaire.

[Note 562: Tarrach à Goltz, Sabatier de Cabre à Maret, 21 avril 1812.]

Ces perspectives firent frémir Bernadotte et son conseil. Si la Russie s'effondrait subitement et se rendait avant le combat, la Suède restait en l'air, exposée au pire destin: nul doute que Napoléon ne se retournât furieusement contre elle et ne lui fît payer cher sa défection, obligeant peut-être les Russes à l'écraser de leurs forces. Ajoutons que l'Angleterre n'avait pas encore accédé au traité russo-suédois et élevait des difficultés[563]. Dans cette passe critique, où il en venait à douter de tous ses alliés, Bernadotte sentit le besoin de se ménager un recours en grâce auprès de Napoléon, un préservatif contre sa colère, et c'est ainsi que Signeul eut ordre de courir à Dresde avec des propositions en apparence formelles.

[Note 563: Voy. ERNOUF, 338.]

Dans la réalité, cet empressement était fictif; Bernadotte ne voulait en aucune façon se rattacher à nous par des engagements immédiats et irrévocables: son seul but était de réserver l'avenir et de parer à toutes les éventualités, jusqu'à ce que l'horizon se fût éclairci à Pétersbourg. Ce qui le prouve, c'est que Signeul--il dut en faire l'aveu au duc de Bassano--ne possédait pas de pouvoirs en règle. Cet agent aventureux et peu considéré, interlope comme la négociation dont il était chargé, s'offrait bien à signer tout de suite un papier quelconque, se disant sûr d'obtenir la ratification du prince; mais celui-ci avait évité de le munir d'une procuration formelle. Bernadotte se ménageait ainsi la faculté, suivant les cas, de désavouer l'acte conclu par Signeul ou de le faire valoir auprès de Napoléon comme preuve de son repentir. Il ne se détachait pas effectivement de la Russie, mais se donnait l'air devant nous de la renier et de la trahir, en prévision du cas où cette puissance s'abandonnerait elle-même.

Ce qui achève de montrer sa duplicité, c'est que le cours de ses intrigues hostiles n'était nullement suspendu; protestant de ses bonnes intentions, il continuait à nous faire tout le mal possible. En Allemagne, ses agents secondaient toujours les tentatives de la Russie pour paralyser l'effet de nos alliances. Ayant promis au Tsar un plus grand service et s'étant fait fort de disposer les Turcs à la paix, il s'y employait avec un surcroît d'activité. L'un de ses aides de camp, le général baron de Tavast, traversait la Baltique pour se rendre d'abord à Wilna; après s'y être concerté avec l'empereur Alexandre, il devait se diriger en toute hâte vers l'Orient, courir à Bucharest, lieu des négociations, et leur donner l'impulsion décisive qui aboutirait à un accord[564].

[Note 564: Sabatier de Cabre à Maret, 21 avril. Suchtelen à l'empereur Alexandre, 30 mars et 10 avril.]

Tavast arriva trop tard pour se faire honneur de ce résultat; en Orient, le dénouement était proche. Pour annuler autant que possible les conséquences du traité franco-autrichien, Alexandre avait senti la nécessité de s'accommoder coûte que coûte avec la Turquie et de désarmer cet ennemi, au moment où Napoléon lui en suscitait un autre. Par courrier précipitamment expédié, Kutusof avait été invité à ne rien négliger pour conclure; il était autorisé à réduire encore ses prétentions, à ne plus réclamer que la ligne du Pruth, c'est-à-dire la Bessarabie, sans aucune parcelle de la Moldavie. Alexandre, il est vrai, ne faisait pas gratuitement cette dernière concession; conformément au voeu exprimé par Bernadotte, par Armfeldt, par tous nos ennemis, il désirait que la paix fût doublée et fortifiée d'une alliance, que la Turquie s'unît à lui politiquement et militairement. Cet auxiliaire que Napoléon s'appropriait toujours en espérance, on espérait le retourner contre lui et le rabattre sur le flanc droit de l'Empire[565].

[Note 565: SOLOVIEF, Alexandre Ier, 222, d'après la correspondance entre l'Empereur et Kutusof.]

Le grand vizir suivait de près les négociations, établi sur le Danube à proximité de Bucharest et investi de pleins pouvoirs. Il n'avait plus avec lui qu'un débris d'armée; suivant quelques témoignages, la misère, les maladies, les désertions avaient réduit ses troupes à quinze mille hommes: la Turquie était réellement à bout de forces. À ces justes raisons de traiter s'en ajoutaient d'inavouables: la Russie et l'Angleterre semaient l'or à pleines mains; le drogman de la Porte, Moruzzi, s'était mis à leur solde et exploitait habilement contre nous les défiances de la Turquie. Pour nous discréditer tout à fait auprès d'elle, la chancellerie russe usa, dit-on, d'un dernier moyen: on assure qu'elle tira de ses archives et fit produire au congrès, comme argument final, la lettre du 2 février 1808 par laquelle Napoléon avait appelé le Tsar au partage de l'Orient[566]. La mission de Narbonne à Wilna achevait d'ailleurs de déconcerter les ministres de la Porte. Vainement notre diplomatie les avertissait-elle que cette démarche était de pure forme; Napoléon fut pris en cette occasion à son propre piège. Les Turcs s'imaginèrent qu'il n'était pas décidé à rompre avec la Russie, puisqu'il négociait encore avec elle: craignant une brusque réconciliation entre les deux empereurs, un second Tilsit dont ils payeraient les frais, ils ne songèrent plus qu'à se mettre à couvert de cette terrifiante éventualité en terminant leur querelle avec la Russie[567].

[Note 566: ERNOUF, 323, d'après une note de Maret.]

[Note 567: Correspondance de Latour-Maubourg, mai 1812, passim.]

Kutusof profita de ces dispositions: pour aller plus vite, il n'insista point sur l'alliance, disjoignit les deux questions et se borna à conclure la paix; elle fut signée à Bucharest le 28 mai, sous réserve de la ratification des souverains. Le traité rendait à la Turquie les deux principautés, après en avoir détaché la Bessarabie, qu'il incorporait à l'empire russe, auquel il accordait de plus quelques avantages territoriaux en Asie; il consacrait vaguement l'autonomie des Serbes sous la suzeraineté du Sultan, renouvelait implicitement le protectorat mal défini du Tsar sur les principautés roumaines et même sur l'ensemble de la chrétienté orthodoxe du Levant. En général, les articles portaient la trace de la précipitation avec laquelle ils avaient été dressés: ambigus et mal rédigés, ils ouvraient une source de contestations pour l'avenir; les plénipotentiaires russes s'étaient moins préoccupés d'établir avec précision les droits de leur maître que d'assurer l'entière disponibilité de ses forces.

Cette paix bâclée était pour Napoléon un échec grave, contre-balançant ses triomphes diplomatiques. Toutefois, la paix sans l'alliance ne satisfaisait qu'à demi Alexandre et Bernadotte: «Kutusof, écrivait le premier, a négligé un objet bien important[568].» Mais serait-il impossible de reprendre en sous-oeuvre et par une autre main la tâche inachevée? Avant même la signature du traité, Alexandre avait désigné l'amiral Tchitchagof pour remplacer Kutusof à la tête de l'armée du Danube. Tchitchagof était un homme d'imagination et d'entreprise; admirant Napoléon, ayant étudié ses procédés, allant jusqu'à singer sa tenue et ses gestes, il croyait à la nécessité de le combattre avec ses propres armes, à coups de bouleversements. Avant de rejoindre le quartier général de Jassy, il fit agréer au Tsar et au chancelier un projet colossal et singulier, qui tendait à organiser contre nous, par le moyen de l'Orient turc et surtout chrétien, une grande diversion.

[Note 568: SOLOVIEF, 223.]

Les pourparlers avec la Porte continuaient, à l'effet d'obtenir la ratification du traité: ils s'étaient transportés de Bucharest à Constantinople. Pourquoi n'en pas profiter et remettre sur le tapis la question de l'alliance, en faisant luire aux yeux du Sultan l'espoir d'acquérir la Dalmatie et les îles Ioniennes? À défaut d'une coopération active, ne pourrait-on tout au moins obtenir des Turcs un concours passif, une connivence inerte, un droit de passage sur leur territoire, et se faire prêter leurs sujets chrétiens pour les lancer sur nos provinces d'Illyrie? Les chrétiens du Danube et des Balkans, Moldaves, Valaques, Serbes, Bosniaques, Monténégrins, surexcités par la lutte de huit ans à laquelle ils venaient d'assister, restaient debout, en proie à une fermentation belliqueuse. Tchitchagof demanderait au Sultan la permission de recruter parmi eux des bandes d'auxiliaires, d'appeler à lui ces tumultueuses levées, de les enrégimenter, de s'en faire une armée de peuples à la tête de laquelle il franchirait le Danube comme allié de la Porte, traverserait obliquement la Péninsule, tomberait du haut des Alpes illyriennes sur la Dalmatie française et percerait jusqu'à l'Adriatique. Après avoir occupé le littoral et surpris Trieste, il contournerait par le nord le golfe de Venise, s'engagerait dans le massif des Alpes, tendrait la main aux Tyroliens révoltés, aux Suisses opprimés, pendant qu'une flotte anglo-russe attaquerait l'Italie par le sud et soulèverait le royaume de Naples. En un mot, il s'agissait de rejeter dans les États du conquérant la guerre qu'il transportait à huit cents lieues de ses frontières, et tandis que cet autre Annibal s'élançait à de lointaines entreprises, d'exécuter contre lui une manoeuvre à la Scipion. L'amiral reçut ordre positif d'agir d'après ces données, de faire sentir et goûter aux Turcs les beautés de son plan[569]. Ce qu'il éviterait de leur dire, c'était qu'il était autorisé, pour mieux animer les races chrétiennes et surtout les peuplades slaves, à leur parler d'émancipation, à exalter les aspirations qui commençaient à sourdre confusément en elles, à leur faire entrevoir la création d'un empire slave, sous la protection et l'égide de la Russie. L'idée des grandes agglomérations nationales, née des événements déchaînés sur le monde par la Révolution française et issue d'une transformation de ses propres principes, devenait ainsi, en Orient comme en Allemagne, une arme aux mains de nos adversaires; lorsque le panslavisme apparaît pour la première fois dans les conceptions de la politique russe, c'est comme moyen de contre-battre la puissance de Napoléon et de détourner le choc de ses armées.

[Note 569: Mémoires de Tchitchagof, publiés dans la Revue contemporaine du 15 mars 1855. SOLOVIEF, 223. Dans une lettre autographe du 12 avril, destinée à l'agent anglais Thornton, qui se trouvait en Suède, Alexandre développait tout le plan de diversion, en réclamant le concours des escadres et de l'argent britanniques. MARTENS, XI, n° 412.]

Il est douteux qu'Alexandre et Roumiantsof se soient fait totalement illusion sur le côté chimérique et romanesque de l'entreprise, sur ses chances de succès, sur la possibilité notamment d'organiser chez les Turcs, avec leur adhésion et sous leurs yeux, une insurrection de leurs sujets chrétiens. Mais la menace seule d'un tel soulèvement ne saurait-elle conduire à un résultat pratique et fort désirable, signalé plusieurs fois par Bernadotte? Les rayas de la région danubienne avaient en Autriche des frères par le sang; aux diverses races chrétiennes de la Turquie septentrionale répondaient, de l'autre côté de la frontière, des groupes congénères; l'impulsion donnée aux premières se communiquerait aux seconds. Par les Moldo-Valaques, il serait facile d'émouvoir les Roumains de Transylvanie; par les Slaves de Turquie, les Slaves d'Autriche. En créant sur les flancs de l'Autriche de multiples foyers d'agitation, en faisant courir sur le pourtour extérieur de ses possessions orientales une traînée de poudre, on se mettrait en mesure de porter l'incendie dans l'intérieur de ses États et de la faire trembler pour son existence: on l'empêcherait de prêter à Napoléon un secours effectif.

Pendant la fin de mai et le courant de juin, les négociations pour une alliance russo-turque se poursuivirent à Constantinople, vivement secondées par les agents suédois et anglais. Tchitchagof affermissait sa position sur le Danube, base de ses opérations futures: tenant en haleine les Serbes et les Monténégrins, se ménageant des intelligences avec les mécontents de Dalmatie en vue de la grande attaque contre les possessions françaises, il armait en même temps les Valaques, se disposait à les jeter sur la Transylvanie avec une partie de ses Russes, préparait contre l'Autriche un mouvement tournant[570].

[Note 570: Correspondance d'Otto, d'Andréossy et de Latour-Maubourg, juin et juillet 1812, passim.]

Mais déjà le besoin de cette diversion se faisait moins sentir. Dès la fin d'avril, une communication de bon augure était arrivée à Wilna. Metternich, avant même de conduire ses souverains au rendez-vous de Napoléon, avant les serments et les effusions de Dresde, avait pris soin d'attester clandestinement le mensonge de ces scènes. S'étant décidé à notifier au cabinet russe l'alliance franco-autrichienne, il avait accompagné cet avis des commentaires les plus propres à en atténuer la portée. Il laissait entendre que sa cour ne prendrait pas trop au sérieux les engagements contractés avec la France, que le corps auxiliaire agirait le moins possible et ne dépasserait pas sensiblement la frontière; si la Russie voulait comprendre la position de l'Autriche et ne pas lui tenir rigueur, les deux puissances pourraient rester secrètement amies, tout en ayant l'air de se combattre[571].

[Note 571: MARTENS, Traités de la Russie avec l'Autriche, III, 87.]

La chancellerie russe prit acte de ses paroles, mais demanda que l'Autriche fournît un gage de ses intentions, une garantie, et s'engageât expressément à limiter son action. Des pourparlers s'entamèrent très mystérieusement dans ce but. Pendant leur durée, pour peser sur les déterminations de l'Autriche, Alexandre laissa Tchitchagof continuer dans le Sud sa campagne d'agitation et de propagande; il fit savoir à Vienne qu'il possédait les moyens d'insurger les Magyars et n'hésiterait pas à s'en servir, si on lui en faisait une nécessité. Ces menaces, exploitées par les salons et les coteries russes de Vienne, agirent sur la société et par elle sur le gouvernement; ce fut la raison majeure qui décida l'Autriche à entrer plus avant dans la voie des compromissions occultes.

Par plusieurs communications successives, Metternich donna l'assurance formelle que le corps auxiliaire ne serait renforcé en aucun cas et ne serait pas même complété, qu'on trouverait moyen de ne fournir à Napoléon que vingt-six mille hommes au lieu de trente mille, que l'Autriche ne s'engagerait jamais à fond dans la querelle et tiendrait au repos le gros de ses forces, se réservant de l'employer à de meilleurs usages. Pour prix de cette demi-trahison, l'Autriche exigeait que la guerre fût strictement localisée et qu'en dehors du point où les troupes autrichiennes auraient malheureusement à entamer le territoire russe, à la droite de la Grande Armée, il ne fût commis aucun acte d'hostilité sur toute l'étendue des frontières respectives: c'était demander aux Russes de s'interdire toute contre-attaque du côté de la Hongrie et de la Transylvanie. Alexandre admit ce second terme de l'entente et renonça à la diversion orientale, que d'ailleurs l'impétuosité de l'attaque française eût rendue impraticable. Entre Vienne et Pétersbourg, un accord purement verbal, mais formel, fut conclu sur ces bases; il y eut échange de promesses, parole donnée de part et d'autre. Par un pacte semblable à celui qu'elles avaient passé à demi-mot en 1809, les deux cours s'obligèrent à se ménager mutuellement, à mesurer leurs coups et à se tenir, au cours d'une guerre illusoire, en secrète connivence[572].

[Note 572: MARTENS, III, 87, 89. SOLOVIEF, 223-224.]

Cette défaillance de l'Autriche n'était pas un fait isolé: chez la plupart de nos alliés, la défection couvait, attendant son heure. Le roi de Prusse, après avoir signé l'alliance, avait écrit au Tsar une lettre d'excuses. Malgré la guerre, les rapports vont continuer, par l'intermédiaire de représentants occultes, régulièrement accrédités: «C'est ainsi, dit la Prusse, que l'on doit procéder entre États longtemps amis et destinés à le redevenir[573].» Dans les royaumes de la Confédération, créés et agrandis par Napoléon, la duplicité est égale. En Bavière, l'envoyé russe Bariatinski constate que «depuis le Roi jusqu'au bourgeois, excepté quelques jeunes officiers qui croient être ou devenir des héros, toutes les classes répugnent également à une guerre probable avec la Russie[574]». Le Roi se dit «dans une position atroce»; le prince royal se fait honneur d'avoir décliné le commandement des troupes; cette guerre, ajoute-t-il, «est contre mes principes; voilà pourquoi je ne veux pas la faire, quoique j'aime avec passion mon métier[575]». Quand le Tsar rappellera ses agents de toutes les cours en apparence «francisées[576]», le ministre bavarois Montgelas refusera à Bariatinski des passeports pour la Russie; si Bariatinski en veut pour aller aux eaux et faire une cure, on va les lui donner; mais qu'il reste à proximité, à Carlsbad par exemple, car on ne se sépare que transitoirement, avec l'espoir de se retrouver[577]. De tous les points de l'Allemagne, à de rares exceptions près, Alexandre reçoit les mêmes assurances de secrète sympathie; on le blâme pourtant, on juge qu'il s'expose témérairement et sans motifs, mais on ne peut s'empêcher de faire des voeux pour son succès.

[Note 573: SOLOVIEF, 215.]

[Note 574: MARTENS, VII, 112.]

[Note 575: Id.]

[Note 576: Joseph DE MAISTRE, Correspondance.]

[Note 577: En Wurtemberg, le ministre Zeppelin déclare à M. d'Alopéus que «Sa Majesté ne se regarderait jamais comme étant en guerre avec la Russie». MARTENS, VII, 124.]

Ainsi, dans le vaste circuit que nous venons d'opérer, en partant de Stockholm, en suivant les intrigues suédoises à Constantinople, en revenant par Vienne et Munich jusqu'au coeur de l'Europe, nous avons vu se former autour de la Grande Armée un réseau d'hostilités latentes, prêtes à se manifester dès qu'éclateront les traîtrises du sort et les rébellions de la fortune. C'est la contre-partie des adulations prodiguées au triomphateur de Dresde; c'est l'envers de ce rayonnant tableau. Les rois ne prêtent à Napoléon qu'un concours forcé: ils renient tout bas des engagements arrachés par la violence; l'amour et le dévouement s'affichent dans leur bouche, la trahison est dans leur coeur; ils jurent d'être amis et ne sont qu'esclaves; vienne l'occasion de briser leurs chaînes, ils la saisiront sans scrupules, certains de se trouver avec leurs peuples en communauté de passions et de haines.

Les lieutenants de l'Empereur, les maréchaux et chefs de corps, les administrateurs et fonctionnaires qui suivaient l'armée, sentaient vaguement le péril: en traversant l'Allemagne, ils s'étaient aperçus qu'ils marchaient sur un sol miné, où la moindre secousse déterminerait l'explosion. Les commandants de place, les gouverneurs, jusqu'aux rois français que Napoléon avait préposés à la garde de l'Allemagne, ne cessaient depuis un an de l'avertir. Jérôme lui avait écrit pendant l'automne de 1811 une lettre admirable de clairvoyance[578]. La correspondance de Rapp, gouverneur de Dantzick, est pleine d'aveux significatifs. Rapp s'inquiète des haines qu'il sent s'amasser autour de lui, bien qu'il ne fasse aux habitants «que le mal nécessaire». Au bout de quelque temps, il n'y tient plus et, dépassant ses attributions militaires, envoie un rapport politique dont voici les conclusions: «Partout les esprits paraissent montés, et l'exaspération est générale: c'est au point que si nous faisions une campagne malheureuse (ce qui ne sera jamais à présumer), depuis le Rhin jusqu'en Sibérie tout s'armerait contre nous. Je ne suis pas alarmiste et je n'aime pas à passer pour voir en noir, mais ce que j'avance est positif[579].» Davout lui-même, le stoïque Davout, ne peut se défendre de certaines appréhensions: il se souvient qu'en 1809 tout a chancelé et voudrait que l'on méditât cette leçon.

[Note 578: Correspondance du roi Jérôme, V, 247-249.]

[Note 579: 18 novembre 1811. Archives nationales, AF, IV, 1656.]

Napoléon s'impatiente et s'irrite de ces avis: il adresse à Rapp une mercuriale sévère et le renvoie à son rôle de soldat. Il voit lui-même le danger, mais n'admet pas que les autres l'aperçoivent et le signalent, car il se juge certain de le surmonter, grâce à son invincible fortune, grâce surtout aux mesures qu'il a si soigneusement accumulées pour assurer le succès de la campagne. Cependant, si dans ses préparations tout a été merveilleusement combiné et conçu, l'exécution laisse à désirer. Vu le nombre et l'extrême complication des moyens qu'il met en oeuvre, il ne peut plus tenir la main en personne à l'accomplissement de ses ordres: tant d'objets à embrasser dépassent son étreinte, toute prodigieuse qu'elle soit. Les intermédiaires qu'il emploie ne possèdent ni son autorité ni sa vigilance: l'inattention des subalternes, l'insouciance des soldats, le désordre et parfois l'infidélité d'une administration qui échappe à la surveillance par son immensité même, occasionnent des mécomptes; sur certains points, c'est déjà l'encombrement, la cohue: la discipline se relâche, les moyens de transport et de ravitaillement se font attendre: l'armée dédaigne d'entretenir en bon état ceux qu'elle possède, les hommes négligent leur équipement et laissent dépérir leur monture, et beaucoup de corps arriveront devant l'ennemi avec des chevaux hors d'usage, des approvisionnements incomplets, des services mal organisés, des effectifs insuffisamment exercés[580].

[Note 580: Les Mémoires inédits de M. de Saint-Chamans, qui doivent prochainement paraître, contiennent à ce sujet des détails caractéristiques.]

Dans le commandement, de fâcheux tiraillements se produisent. Davout et Berthier sont en querelle ouverte; Davout est aigri, Murat mécontent, Junot exténué de corps et d'esprit. Combien d'autres, parmi les chefs, marchent désormais d'un pas alourdi et traînant, sans l'entrain et la vigueur d'autrefois! Devenus trop riches et trop grands, ils ne ressentent plus l'attrait des dévouements aveugles: ils réfléchissent et jugent. L'écho des sourdes oppositions de l'intérieur leur arrive, altérant leur confiance. Ils savent que des hommes tels que Cambacérès, Mollien, Decrès, Lavalette, blâment l'entreprise: ils ont entendu dire que non seulement Caulaincourt, mais d'autres officiers connaissant bien la Russie, ont fait part à l'Empereur de leurs craintes, et que l'un d'eux, le colonel de Ponthon, l'a supplié à genoux de s'arrêter: ces récits courent les quartiers généraux, confirment des doutes que le simple bon sens suffit à faire naître. Jusque dans l'état-major impérial, des propos inquiétants circulent: on se répète bien bas un mot de Sémonville, de cet ex-conventionnel devenu sénateur et si connu pour son flair de l'avenir qu'un gouvernement paraît condamné dès que Sémonville s'en détache. Se trouvant à Genève, chez le préfet Capelle, il avait dit, en voyant passer les soldats qui s'en allaient à l'armée: «Pas un n'en reviendra: ils vont à la boucherie[581].» Et calculant qu'un seul désastre serait l'écroulement de tout et mettrait fin à la grande aventure, il avait osé ajouter que l'expédition de Russie rendait des chances aux Bourbons.

[Note 581: Documents inédits.]

Ces pressentiments et ces arrière-pensées ne pénètrent pas encore dans la masse de nos troupes. À mesure qu'on descend des sommets, la confiance, l'ardeur, l'inlassable dévouement reparaissent. D'un bout à l'autre de l'innombrable armée que les ordres de l'Empereur retiennent encore sur la Vistule, court dans les rangs inférieurs un frémissement continu, une impatience d'agir. Officiers de fortune qui ont leur chemin à faire, jeunes nobles qui ont leur réputation à établir, tous souhaitent également que la campagne s'ouvre. Ils ont l'ambition des grades, des distinctions, des exploits fructueux: ils ont soif d'honneurs et de profits.

Puis, la prise de Napoléon sur ces âmes neuves est si forte qu'elle ne laisse place à aucune réflexion, et c'est lui malgré tout, c'est son prestige qui tient ensemble toutes les parties de cet assemblage disparate, qui fait taire les dissidences et imprime par moments aux coeurs un élan unanime. Même les contingents les plus hostiles, ces Prussiens, ces Espagnols, ces Slaves de l'Adriatique violemment incorporés, subissent maintenant son ascendant; ils le haïssent et pourtant le suivent, car ils éprouvent comme une fierté de combattre sous un tel chef et savent qu'un mot approbatif de lui les marquera pour jamais d'un signe d'honneur. Quant aux soldats de France, troupiers chevronnés ou conscrits d'hier, sortis du peuple, ils restent comme lui inébranlablement fidèles à l'homme qui a ensorcelé leur imagination: en échange de leur sang, ils attendent tout de lui, récompenses inouïes, avenir de triomphes et de félicités. C'est une croyance répandue parmi eux que la Russie n'est qu'un passage vers d'autres régions, qu'on ira plus loin, que Napoléon va les mener jusqu'au fond de la fabuleuse Asie, dans un monde féerique où ils n'auront qu'à se baisser pour faire provision de trésors et ramasser des couronnes. Et leur foi en ces lendemains reste absolue, indestructible; elle s'exprime par de naïfs témoignages. Après les réticences perfides des rois alliés, après les observations des ministres et des généraux, après les rapports sombres de certains chefs, après les pronostics des mécontents de haute marque, voici la lettre d'un soldat: c'est un fusilier au 6e régiment de la Garde, premier bataillon, quatrième compagnie: il écrit à ses parents:

«Nous entrerons d'abord en Russie où nous devons nous taper un peu pour avoir le passage pour aller plus avant. L'Empereur doit y être arrivé en Russie pour lui déclarer la guerre, à ce petit empereur: oh! nous l'aurons bientôt arrangé à la blanche sauce! Quand il n'y aurait que nous, c'est assez. Ah! mon père, il y a une fameuse préparation de guerre: nos anciens soldats disent qu'ils n'en ont jamais vu une pareille: c'est bien la vérité, car on y conduit des vives et grandes forces, mais nous ne savons pas si c'est pour la Russie. L'un dit que c'est pour aller aux Grandes Indes, l'autre dit que c'est pour aller en Égippe, on ne sait pas lequel croire. Pour moi, cela m'est bien égal: je voudrais que nous irions à la fin du monde.» Le même soldat écrivait dans une autre lettre: «Nous allons aux Grandes Indes: il y a treize cents lieues de Paris[582].»

[Note 582: Ces lettres nous ont été communiquées par M. Maurice Levert, qui les a publiées en partie dans la Revue de la France moderne.]

L'Inde, cet aimant magique qui jadis entraînait à la conquête des mers les grands chercheurs d'aventures, brille vaguement aujourd'hui aux yeux de nos soldats et leur fait entrevoir, par delà l'obscure et mystérieuse Russie, un pays de lumière et d'or, des perspectives ensoleillées et de lointains Édens. Telles sont les visions qui les bercent dans leurs campements de la Vistule, quand ils reposent sur la terre humide, sous la bise d'un printemps triste comme nos hivers. Et le matin, quand le réveil en musique éclate sur le front de bandière des régiments, avec son fracas d'instruments et de sonneries, tous ces grands enfants gaulois se relèvent joyeux, avec une gaieté d'alouette. Vivement, ils se mettent à la besogne du jour, aux occupations qui préparent et précèdent le grand départ annoncé: ils vont à l'avenir pleins d'espérance, insouciants du péril, persuadés qu'un guide infaillible les mène à la victoire et qu'un dieu les conduit.

CHAPITRE XIII

LE PASSAGE DU NIÉMEN.

PREMIÈRE PARTIE

L'IRRUPTION[583].

Napoléon à Posen.--Enthousiasme de la population.--Réponse à Bernadotte.--Séjour à Thorn.--Derniers préparatifs.--Préoccupation dominante de l'Empereur: la question du pain.--Dispositif d'attaque.--Napoléon met ses armées en campagne avant de déclarer la guerre.--Son exaltation belliqueuse.--Le Chant du départ.--Rencontre avec Murat; comédie sentimentale.--Marche dévastatrice à travers la Prusse orientale et la basse Pologne; encombrement des routes; premiers désordres.--Manifeste guerrier.--Supercherie de la dernière minute.--Nouvelles de Pétersbourg.--L'empereur de Russie a refusé de recevoir l'ambassadeur de France.--Napoléon rejoint la colonne de tête.--Sa proclamation aux troupes.--Il s'élance aux avant-postes et atteint le Niémen.--Il voit la Russie.--Déguisement.--Reconnaissance à cheval.--Accident.--Sombres pressentiments.--Arrivée des troupes.--La journée du 23 juin.--La nuit.--Atterrissage silencieux.--Les premiers coup de feu.--Lever du soleil.--Féerique spectacle.--Enthousiasme des troupes; gaieté et activité de l'Empereur.--Incident de la Wilya.--Établissement à Kowno.--Quarante-huit heures de défilé.--L'invasion commence.

[Note 583: Les éléments de notre récit ont été puisés à des sources inédites, que nous indiquerons au fur et à mesure, ainsi que dans l'innombrable quantité d'ouvrages et de Mémoires laissés par les contemporains: les principaux, après l'ouvrage célèbre de Ségur, sont ceux de Baudus, Berthezène, Boulard, Bourgoing, Castellane, Chambray, Denniée, Dupuy, Fezensac, Grouchy, Gourgaud, Labaume, Marbot, Roguet et Soltyk.]

I

De Dresde, Napoléon courut d'un trait à Posen. Dès qu'il eut apparu sur le sol polonais, l'enthousiasme naquit à sa vue et se propagea, comme si l'image de la patrie ressuscitée eût marché à ses côtés. À Posen, ce fut un délire, une tempête de cris et de hourras, une population entière acclamant son entrée et célébrant par anticipation ses triomphes. Le soir, une immense couronne de laurier, tout en feu, s'alluma sur la flèche de la principale église et apparut comme un phare rayonnant, qui portait au loin l'espérance et la lumière. Les soldats, les bourgeois, les autorités, la noblesse, les femmes vinrent tour à tour complimenter le libérateur. Il accueillit ces hommages avec plus ou moins d'affabilité, doux aux humbles, sévère aux grands, qu'il menait d'une main rude: «Il n'a pas fait de progrès depuis 1806», dit une femme du monde[584]. Ce fut à ce moment qu'il reçut les dernières propositions de Bernadotte. Le duc de Bassano s'était hâté de les lui transmettre et semblait d'avis de ne les point dédaigner. Mais Napoléon, qui observait depuis un an les évolutions de Bernadotte et le vagabondage de sa politique, comprit une fois de plus que cet ambitieux voulait moins se livrer que se réserver: «Qu'il marche, dit-il, lorsque ses deux patries le lui ordonnent; sinon, qu'on ne me parle plus de cet homme[585]!» Rencontrant une dernière fois sur son chemin l'ex-maréchal d'Empire, qui le sollicitait sans bonne foi et lui offrait un marché équivoque, il laissa tomber cette réponse et passa.

[Note 584: Souvenirs d'un officier polonais (Brandt), publiés par le baron ERNOUF, p. 230.]

[Note 585: ERNOUF, 341, d'après les souvenirs personnels du duc de Bassano.]

Il s'était fait annoncer à Varsovie, sans avoir réellement l'intention de visiter cette capitale. En y répandant le bruit de sa venue, en l'accréditant dans tout le Nord, il comptait électriser de plus en plus les Polonais, tenir en haleine et sur le qui-vive les corps français et alliés placés dans le grand-duché. Surtout, il avait pour but de faire croire aux Russes que la principale attaque s'opérerait en avant de Varsovie, vers leurs provinces de Grodno et de Volhynie, afin d'attirer de ce côté leur attention et leurs forces[586]. Tandis que ses ennemis, prenant le change sur ses véritables desseins, accumuleraient fa plus grande partie de leurs troupes en face de Varsovie et de notre droite, il prononcerait son mouvement plus au nord, par sa gauche. Faisant longer le littoral de la Baltique à la masse principale de l'armée, il la porterait de la basse Vistule sur Koenigsberg, la pousserait ensuite sur le Niémen, franchirait ce fleuve aux environs de Kowno, et déboucherait subitement en Lithuanie. Wilna était son premier objectif; c'était en ce point qu'il comptait opérer sa brèche, percer la ligne russe, la diviser en plusieurs tronçons qu'il écraserait les uns après les autres, décidant ou au moins préjugeant par ces coups de foudre le sort de la campagne.

[Note 586: Id., 385. Corresp., 18769, 18780, 18800.]

Il incline donc à sa gauche, au sortir de Posen, et, quittant le chemin de Varsovie, atteint la Vistule à Thorn. Déjà son grand et son petit quartier général, formant à eux seuls presque une armée, l'ont précédé dans cette ville, qu'ils emplissent d'animation, de bruit et de mouvement. À Thorn, Napoléon est en un point stratégique important et au centre de ses troupes; il les retrouve enfin et les voit, réparties autour de lui dans d'innombrables cantonnements; tout près de Thorn et un peu en arrière est sa Garde; en avant de lui, à ses côtés, sur sa droite et sur sa gauche, partout, la Grande Armée. À gauche, les corps de Ney, d'Oudinot, de Davout, le corps en formation de Macdonald, occupent les deux rives de la basse Vistule et s'échelonnent jusqu'à la mer; à droite de Thorn, à sept heures de marche, Eugène est établi avec l'armée d'Italie et les Bavarois; il se relie aux Polonais de Poniatowski, qui s'appuient eux-mêmes aux trois corps placés sous le commandement du roi Jérôme et groupés autour de Varsovie. Renforcée par quatre corps exclusivement composés de cavalerie, cette chaîne d'armées se complète à ses deux extrémités par les contingents de Prusse et d'Autriche, arrivés à leur poste; elle se prolonge sans interruption sur deux cents lieues de terrain et oppose à l'ennemi un demi-million d'hommes.

Sans mettre encore en mouvement aucune partie de ces masses, Napoléon avise aux mesures qui précèdent immédiatement l'entrée en campagne, aux précautions dernières. Il rapproche ses réserves, porte au grand complet ses effectifs et ses munitions. Il fait verser dans les caissons, puis des caissons dans les gibernes, les millions de cartouches qu'il a entassés dans les magasins de la Vistule. La question des subsistances est toujours ce qui le préoccupe le plus; il sent là l'extrême difficulté et le grand danger. Aussi décide-t-il que toutes les troupes, au moment de prendre contact avec l'ennemi, devront être pourvues de vivres pour vingt à vingt-cinq jours. Afin d'atteindre le chiffre réglementaire, les chefs de corps sont invités à saisir dans le pays occupé tous les blés qu'il contient, à les convertir aussitôt en farines. Avec une activité méthodique, l'Empereur surveille lui-même et hâte ce travail. Sur vingt points différents, à Plock, à Modlin, à Varsovie, sur toute la ligne de la Vistule, il fait moudre, «moudre à force[587]», et répartit entre les corps les amas de farine ainsi obtenus, sans préjudice des innombrables réserves de vivres que des myriades de voitures traîneront à la suite de l'armée.

[Note 587: Corresp., 18765.]

Quand commence la première semaine de juin, ces suprêmes préparatifs s'achèvent ou paraissent s'achever. D'autre part, dans les pays que nos troupes auront à parcourir avant d'atteindre le Niémen, le printemps a fait son oeuvre; l'herbe déjà haute, épaisse et drue, nous promet un abondant approvisionnement de fourrages, et la Prusse orientale étend au devant de nous une immense nappe de verdure. Ainsi, les temps sont venus: voici l'heure propice pour agir, cette heure que Napoléon s'est fixée depuis dix mois et qu'il s'est ménagée par un long effort de patience, de ruse et d'activité discrète. Il a enfin atteint le but si opiniâtrement poursuivi: il est parvenu, sans que les Russes aient interrompu et dérangé son travail par une attaque intempestive, à dresser contre eux, à porter sur place, à monter de toutes pièces, à pousser jusqu'au dernier degré de perfection un appareil guerrier qu'il juge suffisant à briser tous les obstacles. Au point où il en est, il a barres sur l'ennemi; il le domine partout de ses forces avantageusement postées, successivement accrues; il peut fondre sur lui avec tous ses moyens. Que les destins s'accomplissent donc! Que la Grande Armée s'ébranle et prenne l'offensive! Après avoir longtemps contenu et bridé l'élan de ses troupes, l'Empereur leur rend la main; il a tout ralenti jusqu'à présent: il précipite tout désormais.

Il arrête les dispositions suivantes: les corps de gauche, celui de Davout en tête, vont se porter rapidement et se concentrer sur l'espace compris entre le delta de la Vistule et le pays de Koenigsberg, marcher ensuite au Niémen et le passer. Le centre, c'est-à-dire l'armée d'Eugène, se joindra au mouvement de ces corps, suivra la même direction et fera masse avec eux. Projetant ainsi en avant sa gauche et son centre, l'Empereur «refusera» sa droite et la tiendra momentanément immobile. Poniatowski avec les Polonais, le roi de Westphalie avec ses trois corps, donnant lui-même la main aux Autrichiens de Schwartzenberg, resteront aux environs de Varsovie, dans une position d'observation et d'attente. Si l'armée de Bagration qui leur fait face, en voyant se prononcer l'irruption de notre gauche, essaye de l'interrompre par une diversion et opère une contre-attaque, si elle fonce sur Varsovie, les troupes de Jérôme seront là pour la recevoir et la contenir, tandis que l'Empereur, la laissant «s'enfourner[588]», franchira le Niémen et repoussera les autres forces russes, pour se rabattre ensuite sur elle, tomber sur ses derrières, la prendre ou l'exterminer. Si l'armée de Bagration, obéissant à une autre inspiration, se met à remonter le fleuve-frontière pour se joindre aux troupes qui nous en disputeront le passage et couvriront Wilna, Jérôme prendra lui-même l'offensive dès que cette évolution se sera nettement dessinée. Il franchira le Niémen près de Grodno, se jettera à la poursuite de Bagration, se mettra sur ses talons, le prendra en queue ou en flanc, essayera de fermer le cercle où l'Empereur veut envelopper la gauche des Russes, et, se liant au mouvement d'ensemble avec la totalité de ses forces, viendra coopérer à l'invasion.

[Note 588: Corresp., 18785.]

Les ordres de marche furent expédiés aux chefs de corps par le prince major général; l'Empereur y ajouta pour Davout, pour Eugène, pour Jérôme, des instructions qui dévoilaient pleinement sa pensée[589]. À cet instant où il tire irrévocablement l'épée, aucun incident nouveau n'a surgi entre lui et la Russie; diplomatiquement, la situation n'a pas changé depuis le retour de Narbonne. L'empereur Alexandre n'a pas fait savoir s'il ratifiait on non le coup de tête du prince Kourakine, s'il s'appropriait la déclaration de rupture émanée de cet ambassadeur. Napoléon ignore encore comment a été accueilli à Wilna le comte de Lauriston, si ce représentant a été reçu et écouté, si le Tsar a prêté l'oreille à ses insinuations pacifiques: preuve ultime et évidente que cette démarche avait pour but d'ajourner et non d'éviter la guerre. Napoléon marche à l'ennemi parce qu'il est prêt, parce qu'il se juge en possession de tous ses avantages, en mesure de trancher victorieusement le différend que lui et son adversaire ont de longue date renoncé à dénouer. Toutefois, ordonnant la guerre, il ne la déclare pas encore; afin d'entretenir plus longtemps les Russes, s'il est possible, dans une trompeuse sécurité, afin de rendre plus accablante la surprise qu'il leur ménage, il évitera jusqu'au moment final de s'avouer officiellement en état de rupture avec eux; avant de publier ses griefs et de lancer son manifeste, il attendra que ses troupes aient gagné plusieurs marches, qu'elles soient sur l'ennemi en quelque sorte et touchent la frontière.

[Note 589: Corresp., 18768 à 18772.]

Il resta encore quelques jours à Thorn, inspectant les troupes en partance, visitant les magasins, les hôpitaux, améliorant l'organisation des services, donnant partout le dernier coup d'oeil. Avant que la Garde quittât ses cantonnements, il voulut en voir les différents corps et les passa minutieusement en revue. Il aimait à retrouver ces mâles figures de soldats, ces poitrines de fer, ces braves qui brûlaient devant lui d'une ardeur contenue, immobiles à la parade, irrésistibles dans l'assaut. Leur tenue et leur air lui firent plaisir: malgré les fatigues et les misères de la route, l'enthousiasme éclatait sur les visages; il y avait un éclair dans tous les yeux. Un commandant d'artillerie s'approcha de Sa Majesté et lui dit: «Avec de pareilles troupes, Sire, vous pouvez entreprendre la conquête des Indes[590].» L'Empereur parut satisfait du compliment. Sobre de phrases, il fut en ces jours prodigue de grâces.

[Note 590: Mémoires militaires du général baron Boulart, 241.]

Il voulut donner de sa bouche aux régiments de la Garde l'ordre de marche, les mit en route et les vit partir[591]. Et cet incessant défilé, ces fiers uniformes, ces roulements ininterrompus du tambour, ces appels de fanfares, ces belles troupes qui l'acclamaient, ces départs d'officiers dont chacun portait un ordre destiné à remuer et à soulever des masses humaines, tout cet immense mouvement qui s'opérait autour de lui, par lui, l'animaient et l'enfiévraient. À présent que le sort en est irrévocablement jeté, il se livre tout entier à ses instincts guerriers; il se retrouve uniquement soldat, le plus grand et le plus ardent soldat qui ait existé; il ne rêve plus que victoires et conquêtes. Le soir, après avoir expédié des ordres tout le jour et s'être à peine reposé, il ne dormait que par intervalles, passait une partie de son temps à se promener dans les salles voûtées de l'ancien couvent où il avait pris résidence, activant par la marche le mouvement et l'élan de sa pensée, s'exaltant à l'idée de conduire tant d'hommes au combat et de déterminer ce branle-bas des nations. Une nuit, les officiers de service qui couchaient auprès de son appartement furent stupéfaits de l'entendre entonner à pleine voix un air approprié aux circonstances, un de ces refrains révolutionnaires qui avaient mis si souvent les Français dans le chemin de la victoire, la strophe fameuse du Chant du départ:

Et du Nord au Midi la trompette guerrière A sonné l'heure des combats. Tremblez, ennemis de la France...[592].

[Note 591: Id., 240-241.]

[Note 592: Souvenirs d'un officier polonais, 232.]

Il quitta Thorn le 6 juin, tandis que de toutes parts les corps de gauche se levaient et commençaient leur marche. Son impatience était telle qu'il anticipa sur l'heure fixée par lui-même pour se mettre en route; ses voitures n'étant pas prêtes, il monta à cheval et fit à franc étrier une partie de l'étape, laissant sa maison militaire le suivre comme elle pourrait, dans l'effarement d'un départ précipité. Les jours d'après, comme il allait plus vite, en son rapide équipage de poste, que ses lourdes colonnes, il jugea qu'il aurait le temps, sans se mettre en retard sur elles, de visiter Dantzick, situé désormais en arrière de notre ligne d'opérations, et d'inspecter cette grande place d'armes; ce crochet lui prendrait tout au plus la moitié d'une semaine. Avec les autorités de Dantzick, avec les membres de l'état-major, fidèle à son système de dissimulation, il parla encore de négociations, de paix possible; plus franc avec Rapp, gouverneur de la ville, il lui avoua que la guerre commençait et stimula son activité[593].

[Note 593: Documents inédits. Cf. les Mémoires de Rapp, 169-173.]

À Dantzick, il retrouva Davout et ne rendit pas suffisamment justice à cet admirable organisateur. Il se rencontra aussi avec Murat, et l'entrevue des deux beaux-frères fut à ses débuts froide et pénible. Chacun d'eux avait contre l'autre des griefs justifiés et ne se privait point depuis quelque temps de les énoncer. Mécontent de n'avoir pas été appelé au rendez-vous des souverains, Murat répétait qu'on se plaisait à l'amoindrir et à l'humilier, qu'au reste on ne voulait en lui qu'un vice-roi de Naples, un instrument de domination et de tyrannie, mais qu'il saurait se soustraire à d'intolérables exigences. Napoléon lui reprochait un penchant de plus en plus marqué à désobéir, des écarts de conduite et de langage, des velléités et des accointances suspectes. Il l'accueillit avec un visage sévère, avec des paroles acerbes, et lui tint tout d'abord rigueur; puis, changeant subitement de ton, il prit à la fin le langage de l'amitié blessée et méconnue; il s'émut, se plaignit, fit à l'ingrat une scène d'attendrissement, invoqua les souvenirs de leur longue affection et de leur confraternité militaire. Le Roi, qui avait le coeur sur la main, qui était prompt à toutes les générosités, ne sut point résister à cet appel; il s'émut à son tour, pleura presque, oublia tout pour quelque temps et fut reconquis. Et le soir, devant ses intimes, l'Empereur s'applaudissait d'avoir supérieurement joué la comédie: pour ressaisir Murat, il avait fait tour à tour et fort à propos,--disait-il,--«de la fâcherie et du sentiment, car il faut de tout cela avec ce Pantaleone italien». «Au fond,--continuait-il,--c'est un bon coeur; il m'aime encore plus que ses lazaroni: quand il me voit, il m'appartient; mais loin de moi, comme les gens sans caractère, il est à qui le flatte et l'approche. Il subit l'ascendant de sa femme, une ambitieuse; c'est elle qui lui met en tête mille projets, mille sottises; il en est à rêver la souveraineté de l'Italie entière, et c'est ce qui l'empêche de vouloir être roi de Pologne. N'importe au reste! J'y mettrai Jérôme, je lui ferai là un beau royaume; mais il faudrait pour cela qu'il fît quelque chose, car les Polonais aiment la gloire.»

Donnant ensuite à la conversation un tour plus général, il se plaignit de tous les rois qu'il avait faits, des faibles, disait-il, des vaniteux, qui comprenaient mal leur rôle. Ils ne recherchaient que les agréments du rang suprême et en méconnaissaient les devoirs; ils imitaient les princes légitimes au lieu de les faire oublier. Pourquoi ce besoin de briller, cette manie de viser au grand, cette passion de luxe, d'ostentation et de dépense? «Mes frères ne me secondent pas», répétait l'Empereur avec amertume. Il leur donnait pourtant le bon exemple. Son incessant labeur, sa stricte économie devraient leur servir de modèle: l'avait-on jamais vu détourner au profit de ses plaisirs une seule parcelle des sommes que réclamaient les besoins de l'État et l'utilité générale? Il s'étendit beaucoup sur ce sujet et termina par ces mots admirablement justes: «Je suis le roi du peuple. Je ne dépense que pour encourager les arts, pour laisser des souvenirs glorieux et utiles à la nation. On ne dira pas que je dote des favoris et des maîtresses: je récompense les services rendus à la patrie, rien de plus[594].»

[Note 594: Documents inédits.]

II

En avant de l'Empereur, entre Dantzick et Koenigsberg, à travers la Prusse orientale et les districts septentrionaux de la Pologne, les sept corps d'armée en marche cheminaient à longues étapes. À leur gauche, la vaste lagune que forme à cet endroit la Baltique, le Frische Haff, était encombrée de flottilles, car les plus pesants convois, les équipages de pont, l'artillerie de siège, faisaient le trajet par eau. Le pays à parcourir par nos troupes était fertile et gras, mais fastidieux et monotone; à perte de vue des landes vertes, coupées de bois et de marécages, des prairies immenses, des forêts de sapins et de bouleaux, déroulant indéfiniment à l'horizon leurs lignes sombres; des rivières aux bords incertains; des villages de bois, partout semblables. Malgré la célérité ordonnée, il y avait dans la marche des temps d'arrêt, des flottements et des reculs, car l'énorme amas de bagages que l'armée tirait après elle embarrassait ses mouvements. Les convois de vivres et de munitions s'enchevêtraient à chaque instant les uns dans les autres, commençaient à mettre en arrière de nos colonnes un chaos roulant. Pour compléter l'approvisionnement d'entrée en campagne, les troupes fouillaient et épuisaient la contrée. L'Empereur avait voulu que tout se fît régulièrement et par voie d'achats; les soldats n'y regardaient pas de si près et prenaient; ils vidaient les greniers, enlevaient le chaume des toitures pour en faire la litière de leurs chevaux, traitant le pays allié en pays conquis. Les fourrages étaient saisis sans ménagement ni méthode. La cavalerie, qui passait la première, s'emparait de tous les foins récoltés ou sur pied; l'artillerie et le train se voyaient réduits à couper les blés, les orges et les avoines en herbe, ruinant la population et fournissant aux animaux une nourriture détestable. Obligés une partie du jour à se disperser en fourrageurs, les hommes prenaient des habitudes de débandade et d'indiscipline, et du premier coup se manifestait l'impossibilité de tenir en ordre et dans le rang cette multitude de toutes races et de toutes langues, où chaque régiment menait avec soi un troupeau et traînait une queue interminable de charrois, cette armée qui ressemblait à une migration.

Nos alliés allemands s'écartaient des chemins et pillaient outrageusement. En beaucoup d'endroits, c'étaient déjà des excès, des viols d'habitations, des cultures détruites, des villages mis à sac, des familles jetées à la misère, sans abri et sans pain; avant la guerre, toutes les abominations de la guerre. Le contingent wurtembergeois se signalait entre tous par ses méfaits; il avait perdu sa direction, se jetait de droite et de gauche, vagabondait entre les autres corps, portant partout le ravage, le désordre et l'obstruction, «interrompant tous les systèmes de l'armée[595]». Il fallut faire un exemple, infliger à cette troupe la flétrissure d'une citation sévère à l'ordre du jour. Nos Français se montraient plus forts contre les épreuves et les tentations de la guerre, mais déjà perçaient chez les jeunes soldats des symptômes de lassitude et d'ennui. Ils ne comprenaient pas pourquoi on leur imposait l'obligation de porter sur eux tant de vivres et murmuraient contre ce surcroît de charge. Ils s'irritaient aussi contre un pays où tout fuyait et se cachait devant eux; ils trouvaient la Prusse et surtout la Pologne laides, sales, misérables; ils supportaient mal l'incommodité des gîtes, la fraîcheur des nuits succédant à la lourde chaleur des jours, l'humide brouillard des matins. Toutefois, prompts à s'illusionner, ils se consolaient du présent en se peignant l'avenir sous de plus riantes couleurs; ils espéraient encore trouver au delà du Niémen un sol meilleur, un monde différent, plus clément au soldat, et ils souhaitaient la Russie comme une terre promise[596].

[Note 595: Corresp., 18809.]

[Note 596: Mémoires de Boulart, 240-241; Souvenirs d'un officier polonais, 231-234; Mes campagnes, par PION DES LOCHES, 279-280; PEYRUSSE, Mémorial et Archives, 77; Souvenirs manuscrits du général Lyautey; Mémoires inédits de Saint-Chamans; ces derniers sont caractéristiques pour cette partie de la marche.]

Le 13 juin, la tête de colonne, sous la conduite de Davout, dépassait Koenigsberg et atteignait Insterbourg, situé à mi-chemin entre la capitale de la Prusse orientale et le Niémen. Les autres corps suivaient, retardés par l'encombrement des routes. Le même jour, l'Empereur accourt de Dantzick à Koenigsberg, pour activer et régulariser le mouvement. En même temps qu'il cherche à s'éclairer sur la position de l'ennemi, il ralentit un peu la marche de l'avant-garde et presse celle des autres colonnes; il resserre et condense son armée, afin de la mieux tenir en main et de rendre irrésistible le choc de cette masse qu'il va précipiter d'un seul coup sur les frontières de la Russie. Enfin, sur le point de donner à ses troupes l'impulsion suprême, celle qui les portera au delà du Niémen, il fait rédiger les actes par lesquels il va décréter solennellement et promulguer la guerre.

La hautaine sommation d'évacuer la Prusse avant tout accord sur le fond du litige, la demande de passeports présentée par Kourakine, lui fournissaient des motifs très suffisants. Après avoir volontairement laissé dormir ses griefs, il les relève aujourd'hui, s'en empare, s'en arme; il ramasse le gant et répond au défi. Mais sous quel prétexte, après avoir considéré à dessein les démarches qu'il incrimine comme le fait personnel d'un ambassadeur malavisé, va-t-il les attribuer au gouvernement russe lui-même, sans que ce gouvernement se soit expliqué, et les prendre pour l'expression préméditée d'une volonté hostile? La Russie venait de lui faciliter indirectement cette interprétation nouvelle. Elle n'avait point fait mystère des conditions posées dans son ultimatum; ses agents à l'étranger en avaient été instruits; ils en avaient parlé, sur un ton d'ostentation et de jactance; ils en avaient précisé le sens et souligné la portée. La presse s'emparait de ces dires; les journaux anglais reproduisaient, commentaient, approuvaient les exigences d'Alexandre, et toute l'Europe savait que le Tsar prétendait nous imposer, comme préliminaire indispensable d'une négociation, l'affranchissement de l'Allemagne et le retrait de nos troupes. Cette publicité donnée à l'injure la constate et l'aggrave, la rend insupportable, et c'est ce que le duc de Bassano, qui a rejoint le quartier général, doit faire ressortir dans une note de rupture, adressée à la Russie et communiquée à tous les cabinets de l'Europe[597].

[Note 597: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

En même temps que ce manifeste de guerre, le duc signait un rapport, mélange de sophismes et de vérités, qui résumait nos dernières relations avec la Russie et constituait contre elle un fulminant réquisitoire. Ce rapport sera adressé au Sénat, lu en séance solennelle, inséré au Moniteur avec pièces justificatives, commenté dans les journaux: Napoléon dénonce avec fracas ses raisons de combattre et fait la France, comme l'Europe, juge de son droit. Dans des lettres destinées également à la publicité, M. de Bassano écrivait le même jour à Kourakine que l'Empereur accédait enfin à sa demande et permettait l'envoi de ses passeports; il écrivait à Lauriston de réclamer les siens et de quitter le territoire russe.

Ces pièces et ces lettres, signées à Koenigsberg le 16 juin, reçurent une date antérieure et fausse, celle du 12, et Thorn fut indiqué comme le lieu de leur expédition. Cette supercherie de la dernière minute avait pour but de faire croire que l'Empereur n'avait prononcé son mouvement au delà de la Vistule qu'après avoir appris l'outrageant éclat donné par les Russes à leurs sommations, qu'il avait fallu ce surcroît d'insulte pour le déterminer à la guerre et triompher de son obstination pacifique. De plus, cette manière d'antidater les pièces avait l'avantage d'augmenter l'intervalle apparent entre l'annonce et le fait même de la guerre; elle masquerait aux yeux du public la fougueuse précipitation de notre offensive. En réalité, les Russes ne recevraient nos communications qu'à l'instant même où l'Empereur paraîtrait en armes sur leur territoire pour se faire justice; ils seraient frappés en même temps qu'avertis.

Quittant Koenigsberg, l'Empereur se jette alors au milieu de ses colonnes, qui de toutes parts reprennent ou continuent leur marche. Il les passe en revue au fur et à mesure qu'il les rencontre. Par son ordre, les régiments s'alignent devant lui dans les rues des villages, les tambours battent aux champs, les musiques jouent, et ces scènes toujours émouvantes ragaillardissent les coeurs[598]. L'Empereur arrive ainsi jusqu'à l'avant-garde, jusqu'au corps de Davout, que la Garde vient de rejoindre et suit de près. Là, il se trouve avec la partie la plus belle, la plus saine, la plus robuste de son armée, au milieu d'incomparables troupes que l'indiscipline naissante des autres corps n'a pas effleurées. Mais le service des subsistances laisse encore à désirer, et ses défectuosités causent quelques désordres. Napoléon s'applique à l'améliorer, à le rendre parfait, et ce soin lui devient une obsession: «Dans ce pays-ci, écrit-il à ses lieutenants, le pain est la principale chose[599].» Pour assurer dès à présent la régularité des distributions et se faire pour l'avenir une abondante provision de pain, il multiplie les manutentions; par ses ordres, des fours de campagne se construisent et s'allument de tous côtés, servis par des légions de soldats-ouvriers; ils se déplacent avec les corps, les précèdent aux lieux de bivouac, fonctionnent tout le jour et pendant la nuit incendient l'horizon. L'Empereur dirige lui-même l'établissement de ces ateliers mobiles, les visite, les inspecte, veille à ce qu'ils soient constamment alimentés. En même temps, marchant désormais avec les corps d'avant-garde, prenant la tête du mouvement, il règle et accélère l'allure, force le pas. Il couche le 17 à Insterbourg, le 19 à Gumbinnen, raccourcissant chaque jour de moitié la distance qui le sépare du Niémen.

[Note 598: Notice sur la vie militaire et privée du général marquis de Caraman, contenant ses lettres à sa femme, p. 114.]

[Note 599: Corresp., 18818.]

À Gumbinnen, un courrier de notre ambassade en Russie se présenta au quartier général. Il venait en droite ligne de Pétersbourg et apportait la nouvelle que l'empereur Alexandre, non content d'éconduire Narbonne, avait refusé de recevoir Lauriston et lui avait interdit de venir à Wilna; le Tsar avait ainsi violé les règles de la politesse internationale et le droit reconnu des ambassadeurs, en même temps qu'il attestait encore une fois sa volonté d'échapper à toute reprise de discussion. Napoléon nota ce suprême grief et le mit en réserve, résolu de s'en servir à l'occasion, si les Russes, après le début des hostilités, rouvraient la controverse et venaient à lui contester son droit d'offensé.

Il arriva le 21 de grand matin à Wilkowisky. Là, il n'avait plus à parcourir que sept lieues environ, à travers un pays de bois, de sables et de collines, pour arriver au Niémen. Il fit halte quelques heures à Wilkowisky, tandis qu'autour de lui les soixante-quinze mille hommes de Davout couvraient le sol, et ce fut dans cette humble bourgade, misérable amas de chaumières, qu'il dicta l'ardente proclamation par laquelle il appelait ses soldats à la «seconde guerre de Pologne[600]».

[Note 600: Corresp., 1885, d'après l'original conservé au dépôt de la guerre.]

Cette proclamation fut envoyée à tous les chefs de corps, avec ordre de la faire lire sur le front des régiments lorsque ceux-ci auraient atteint le Niémen et s'ébranleraient pour le franchir: en cet instant solennel, elle parlerait mieux aux imaginations et ferait passer dans les rangs une flamme d'enthousiasme. Napoléon employa le reste de la journée à prendre les mesures nécessaires pour que le lendemain 23 son armée fût tout entière établie et massée derrière les ondulations boisées qui bordent la rive gauche. Il régla minutieusement cette suprême étape; il indiqua à Davout, à Oudinot, à Ney, au duc de Trévise, qui commandait l'infanterie de la Garde, leur direction et leur destination; le mouvement devait commencer au petit jour, à la première heure, et s'exécuter rondement, afin que chacun arrivât successivement au point indiqué et que tout le monde fût exact au grand rendez-vous. Mais lui-même, emporté par son ardeur, n'attend pas pour partir que la nuit se soit écoulée et que les troupes aient rompu leurs bivouacs. Il ne marchera plus cette fois avec elles; il prend les devants et se détache.

Avant le soir, il s'engageait dans la vaste forêt de pins qui couvre les approches du cours d'eau. Il soupa au presbytère d'un petit village perdu et interrogea le curé: «Pour qui priez-vous, lui demanda-t-il, pour moi ou pour les Russes?--Pour Votre Majesté.--Vous le devez, reprit-il, comme Polonais et comme catholique.» Et il fit remettre au prêtre deux cents napoléons[601]. À onze heures, il remontait en voiture, suivi de près par ses compagnons habituels de voyage et de guerre, Duroc, Caulaincourt, Bessières, mais laissant derrière lui le reste de sa maison, son quartier général, ses équipages. Un seul officier d'état-major, le futur maréchal de Castellane, aide de camp du comte de Lobau, put accompagner cette course, en faisant vingt-huit lieues sur le même cheval. Entouré d'une faible escorte, mais protégé par les divisions de cavalerie qui de toutes parts battent et explorent le pays, l'Empereur dépasse les masses d'infanterie échelonnées sur la route, dépasse les colonnes de tête, dépasse les grand'gardes, se porte et se jette en avant, poussant droit au Niémen, impatient de voir le fleuve et de marquer le point de passage.

[Note 601: Journal de Castellane, I, 104.]

Par son ordre exprès, aucun parti de cavalerie française, aucun détachement de nos troupes ne s'était encore montré sur la rive même. Plusieurs officiers, entre autres le général Haxo, y avaient été envoyés pour en relever les contours, mais ils avaient dû remplir cette mission dans le plus grand secret et en se cachant. L'Empereur, espérant que les Russes ne nous savaient pas si près, se flattant toujours de tromper leur vigilance jusqu'au moment du passage et d'exécuter par surprise cette gigantesque opération, ne voulait point que la vue de l'uniforme français leur révélât intempestivement l'approche et l'imminence du péril: «Il faut, avait-il dit, que le premier homme d'infanterie que verra l'ennemi soit un pontonnier[602].» Seuls, quelques escadrons de lanciers et de chevau-légers varsoviens se tenaient en vedettes sur la rive gauche et la gardaient; leur présence ne décelait rien de suspect, car ils se trouvaient sur leur propre territoire, ils occupaient ces positions depuis plusieurs mois, et les officiers russes de Kowno, qui inspectaient l'horizon du bout de leurs lorgnettes, s'étaient de longue date habitués à les voir.

[Note 602: Corresp., 18839.]

Dans la nuit du 22 au 23 juin, un de ces régiments, le 3e de chevau-légers, bivouaquait à une lieue et demie en arrière du Niémen, hors de vue, sur le bord de la route qui de Wilkowisky vient aboutir à la rivière, en face même de Kowno. À cette époque de l'année et particulièrement sous cette latitude, la nuit est courte: c'est une obscurité passagère entre deux longs crépuscules, qui voilent à peine la nature d'une ombre transparente. À deux heures du matin, le jour paraissait déjà, indécis et blême, sans tirer de leur sommeil les cavaliers qui dormaient pesamment à terre, auprès de leurs lances en faisceaux. Soudain, un grand bruit de grelots et de roues se fait entendre. Une berline de poste, attelée de six chevaux fumants et trempés de sueur, environnée de quelques cavaliers, s'arrête sur la route. Un voyageur en descend vivement, suivi d'un autre; c'est l'Empereur avec Berthier, l'Empereur tout poudreux, le visage jauni et les traits tirés par la fatigue du voyage. On le reconnaît, on l'entoure; les officiers polonais s'empressent, honteux d'avoir été surpris dans leur sommeil. Lui met pied à terre, regarde, s'enquiert. À quelques centaines de mètres en avant, on apercevait les premières maisons d'un village polonais, celui d'Alexota, où s'arrêtait la route; derrière, c'étaient le fleuve et l'ennemi. Situé sur une éminence, le village domine le Niémen et permet à la vue de plonger sur Kowno; c'est là que l'Empereur ira tout d'abord en reconnaissance[603].

[Note 603: SOLTYK, Napoléon en 1812_, Mémoires historiques sur la campagne de Russie_, 8-10. Soltyk était officier dans la cavalerie polonaise et fut détaché à partir de cette journée à l'état-major impérial.]

Mais son uniforme et ses épaulettes, son chapeau à cocarde tricolore, ne vont-ils pas attirer l'attention de l'ennemi et donner l'éveil? Va-t-il, en montrant prématurément un Français, enfreindre sa propre consigne? Qu'à cela ne tienne! Il ira incognito[604], comme il dit, et sous un déguisement. Le voici qui ôte en plein champ son habit d'officier aux chasseurs de la Garde et qui emprunte la redingote d'un colonel polonais. Il demande ensuite une coiffure appropriée à son nouveau costume; on lui présente un schapska de lancier; il l'examine, l'essaye, le trouve trop lourd, prend simplement un bonnet de police, oblige Berthier au même travestissement, et ainsi affublés, tous deux se dirigent vers le village avec le groupe des officiers. L'Empereur se fit ouvrir la maison principale, dont les fenêtres donnaient sur le fleuve; de cet observatoire, il put enfin contempler la masse lourde des eaux qui roulait à ses pieds; il découvrit en même temps la rive droite et vit la Russie.

[Note 604: Corresp., 18755.]

La ville de Kowno, insignifiante et morne, flanquée par les bâtiments blancs d'un monastère catholique, n'offrait aucune apparence d'animation et de vie; tout y semblait désert, abandonné; aucun indice ne signalait la présence d'une troupe nombreuse, les préparatifs d'une défense. À droite et à gauche, la rive s'étendait, tour à tour verdoyante et sablonneuse, et plus loin de molles ondulations, tachetées de bois et semées de quelques bâtisses, fuyaient à l'horizon. Dans ce tableau déployé sous ses yeux à travers la lueur de l'aube, Napoléon lut comme sur une carte; il releva les principaux reliefs du sol, le sens et l'orientation de ses lignes.

Lorsqu'il se fut bien pénétré de cet aspect et qu'il l'eut gravé dans sa mémoire, il revint à pied au campement des chevau-légers, plus alerte, plus frais et comme reposé par l'action. Il demanda gaiement si le costume polonais lui allait bien: «À présent, ajouta-t-il, il faut rendre ce qui n'est pas à nous», et il ôta son déguisement. Il mangea un peu sur la route. Ses équipages, ses chevaux de selle, une partie de sa maison commençaient à rejoindre. Le prince d'Eckmühl était arrivé; le général Haxo, établi sur les lieux depuis plusieurs jours, avait été prévenu et se présentait. Napoléon monta alors à cheval et, accompagné par les principaux membres de son état-major, se mit à opérer une seconde reconnaissance. Quittant la route, il prit à droite, tâchant de rejoindre le Niémen à travers champs et tenant à le voir en amont de Kowno. Son intention n'était pas de forcer le passage devant cette ville et d'aborder de front la position russe; il la tournerait et la prendrait en flanc. Il passerait donc un peu au-dessus, à quelques lieues plus haut: c'était de ce côté qu'il allait chercher une disposition de lieux favorable à la jetée des ponts.

Ayant atteint le rideau de collines qui s'étend le long du fleuve et le masque à la vue, il mit pied à terre, laissa derrière lui tout son monde, à l'exception d'Haxo, et seul avec cet officier général du génie se mit à parcourir les crêtes, cheminant autant que possible sous bois, se dissimulant avec soin, protégé d'ailleurs contre les regards de l'ennemi par le jour encore incertain. Il put ainsi examiner à peu de distance et suivre le fleuve, mesurer de l'oeil sa largeur, étudier les sinuosités et les particularités de son cours. Près du village de Poniémon, le fleuve forme une courbe très prononcée, une véritable boucle dont la convexité est tournée vers l'ouest et qui s'enfonçait ainsi en terre polonaise. En ce point, la rive gauche enserre la rive droite; elle la domine en même temps d'un amphithéâtre de collines qui se creuse et se développe autour de la courbe. Postées sur ces hauteurs, nos batteries couvriraient au besoin de leurs feux le bord opposé et le rendraient intenable pour l'ennemi, assurant ainsi la sécurité de l'atterrissement. De plus, en prenant pied dans la boucle, nos colonnes pourraient se déployer sans craindre une attaque sur leurs flancs, appuyant leur droite et leur gauche au fleuve replié sur lui-même, et déboucheraient plus aisément. Napoléon décida que le passage s'effectuerait le lendemain 24 en cet endroit, où le territoire russe venait à sa rencontre et lui donnait prise.

Après sa mystérieuse exploration, il revint au lieu où il avait laissé son état-major. Les chevaux furent repris, et, tandis que le ciel s'éclairait lentement, on se mit à parcourir et à reconnaître le pays en arrière des hauteurs. Maintenant, Napoléon traversait des plateaux cultivés, des champs de blé et de seigle, des espaces tour à tour unis et accidentés; il marquait par la pensée les positions où il établirait ses troupes au fur et à mesure de leur arrivée, les vallons où il les tiendrait serrées et tassées pendant la nuit, invisibles à l'ennemi, tandis que les équipages de pont se mettraient à l'oeuvre et prépareraient la grande opération du lendemain. Il allait toujours, lancé comme d'habitude à toute bride, infatigable de corps et d'esprit, arrêtant son plan, songeant à ses dispositions; Duroc, Berthier, Caulaincourt, Bessières, Davout, Haxo le suivaient et galopaient à peu de distance. Ils virent tout à coup son cheval faire un brusque écart, lui-même tourner sur sa selle, tomber et disparaître.

On s'élança à l'endroit où il était tombé. Il était déjà debout et s'était relevé de lui-même, sans autre mal qu'une contusion à la hanche; il se tenait droit et immobile, près de son cheval frémissant. Un lièvre parti entre les jambes de l'animal avait occasionné le bond qui avait désarçonné le cavalier, toujours négligent à cheval et distrait. Ces accidents arrivaient assez fréquemment à l'Empereur au cours de ses campagnes. En pareil cas, il se courrouçait d'ordinaire, s'emportait rageusement contre sa monture, contre ceux qui la lui avaient préparée, contre son grand écuyer, s'en prenait à tout le monde de sa maladresse. Cette fois, il ne proféra pas une parole. Subitement assombri et comme frappé, il se remit silencieusement en selle, et le petit groupe de cavaliers reprit sa course à grande allure, dans la tristesse grise du matin. Une subite appréhension avait saisi les coeurs, et chacun se défendait mal contre de lugubres pressentiments, «car on est superstitieux malgré soi, dans de si grandes circonstances et à la veille de si grands événements», a dit l'un des compagnons de l'Empereur. Au bout de quelques instants, Caulaincourt se sentit prendre la main par Berthier, qui galopait près de lui et qui lui dit: «Nous ferions bien mieux de ne pas passer le Niémen; cette chute est d'un mauvais augure[605].»

[Note 605: Documents inédits, émanant de l'un des principaux membres de l'état-major. Ce sont ces documents, contrôlés à l'aide de l'ouvrage très minutieux de Soltyk et des autres Mémoires, qui nous ont permis de reconstituer la vie de Napoléon pendant les heures qui précédèrent le passage.]

L'Empereur finit par s'arrêter en un lieu où il avait résolu de passer la journée, où il serait au milieu de ses troupes qui allaient venir. Déjà ses tentes s'élevaient, deux tentes bien connues des soldats, en coutil à raies bleues et blanches, l'une pour lui, l'autre pour le prince major général; devant la première, un grenadier montait la garde et se promenait de long en large. Ainsi installé, l'Empereur fit apporter ses cartes, ses états de situation, ses instruments de travail, et tandis que les jeunes officiers de sa suite s'établissaient dans une grange voisine, où l'esprit endiablé du comte de Narbonne les tenait en verve, il se mit à dicter des ordres. Il décida comment s'effectueraient l'établissement des ponts pendant la nuit et le passage aux premières heures du lendemain. Il composa une longue instruction, admirable d'ordre et de clarté; tout y était prévu, calculé, prescrit, et les troupes n'auraient qu'à exécuter un mouvement réglé d'avance jusqu'en ses moindres détails[606].

[Note 606: Ordre pour le passage du Niémen, Corresp., 18857.]

Elles commençaient à arriver, à surgir de tous les points de l'horizon. C'étaient d'abord les avant-gardes, les états-majors, les batteries légères accourant au grand trot pour couronner les hauteurs; puis les masses profondes, infanterie, cavalerie, artillerie. Elles débouchaient par tous les chemins, s'élevaient sur les pentes, emplissaient les vallons, et rapidement montait cette inondation d'hommes. L'Empereur considérait ce spectacle et donnait les ordres nécessaires pour le placement des corps, mais sans entrain, sans animation, sans ce feu dans le regard qui lui était habituel. Lui, «si gai d'ordinaire, si plein d'ardeur dans les moments où ses troupes exécutaient quelque grande opération, fut pendant toute la journée très sérieux et très préoccupé[607]»; il restait sous l'empire d'un malaise visible et d'une impression fâcheuse. Un peu courbaturé, depuis sa chute de cheval, et surtout attristé, il se retirait de temps à autre sous sa tente, pour y trouver la fraîcheur et l'ombre, car l'air était étouffant, la chaleur énervante, le ciel tour à tour ardent et lourd, avec des éclaircies resplendissantes et de subits obscurcissements. Au bout de quelques instants, il ressortait, s'asseyait sur un pliant placé devant sa tente, feuilletait un gros registre rouge qui le renseignait sur les effectifs russes, puis s'interrompait et songeait. Superstitieux comme César, il pensait à son accident; il en parlait quelquefois, affectait d'en plaisanter, mais son rire sonnait faux et s'arrêtait court; il s'irritait de lire sur plusieurs visages une inquiétude qui correspondait à la sienne, et malgré tous ses efforts pour paraître imperturbablement confiant et gai, il sentait sourdre en lui une secrète anxiété.

[Note 607: Documents inédits.]

Ce qui ajoutait à sa mauvaise humeur, c'était de n'avoir aucune nouvelle de la rive ennemie. Nul bruit ne venait de cette terre morte; nul mouvement n'y paraissait. On voyait bien, sur la grève, rôder quelques Cosaques, passer quelques patrouilles de cavalerie, se glissant entre les bouquets d'arbres; mais c'étaient de furtives apparitions, disparues aussitôt qu'entrevues. Où donc était l'ennemi? Que faisait-il? Sans doute, établi à quelque distance du fleuve, commençant à soupçonner notre arrivée, il se préparait à tenir contre cette attaque: il allait, en acceptant le combat, nous livrer la victoire, cette première victoire que Napoléon voulait à tout prix et tout de suite.

Quant aux Polonais de la rive droite, aux habitants de la Lithuanie, ils nous attendaient sans doute comme des libérateurs. On les verrait se lever à notre approche, venir à nous et nous frayer la voie. Napoléon attendait d'eux un signe d'intelligence et cherchait à le provoquer. Il témoignait d'une prédilection marquée pour tout ce qui était polonais; dès le matin, il avait attaché à sa personne plusieurs officiers de cette nation, comptant s'en servir comme d'intermédiaires avec leurs compatriotes de la rive droite, et s'étonnant qu'aucun de ces derniers ne se fût encore présenté. On finit par lui amener trois Lithuaniens, ramassés par hasard sur la rive gauche. C'étaient de pauvres gens, des serfs, d'aspect sordide et de visage obtus. Napoléon les fit interroger: savaient-ils que la liberté avait été accordée aux paysans du grand-duché? Espéraient-ils pareil bienfait? Souffraient-ils du régime russe? Aspiraient-ils à s'en affranchir? Comme les réponses tardaient, l'Empereur reprit vivement, en s'adressant aux interprètes: «Demandez-leur s'ils ont le coeur polonais[608].» Et pour se faire mieux comprendre, il joignait le geste à la parole, mettait la main sur son coeur. Interloqués et comme pétrifiés, les paysans restaient à le regarder, l'air hébété, sans mot dire. N'en pouvant rien tirer, il les congédia avec de douces paroles.

[Note 608: SOLTYK, 16.]

Pour savoir ce qui se passait en face de nous, on avait employé toutes les précautions d'usage; une nuée d'espions avait été lancée. Pas un de ces émissaires ne revenait, ne reparaissait au quartier général. Davout se plaignait en grommelant de ne rien savoir. Interrogés successivement, les autres chefs de corps répondaient qu'ils n'avaient aucun renseignement, qu'aucun espion ne rentrait. On vit arriver seulement un Juif de Marienpol, qui venait des provinces lithuaniennes et s'était faufilé à travers les lignes ennemies. Il raconta que les Russes repliaient partout leurs avant-postes, qu'ils évacuaient le pays, qu'un grand mouvement de retraite se dessinait. À cette nouvelle, l'Empereur fronça le sourcil, mais il se hâta de dire que l'ennemi se concentrait sûrement autour de Wilna, pour livrer bataille en avant de cette ville. Il n'admettait pas que les choses se passassent autrement; il écartait violemment la possibilité d'un recul indéfini et ne souffrait pas qu'il en fût question, quoique cette hypothèse commençât à le préoccuper.

Vers la fin de la journée, il manda Caulaincourt et le fit venir dans sa tente, voulant causer. D'abord, ce furent des allusions à l'accident du matin. L'Empereur demanda si l'on s'en était ému au quartier général, si l'on en parlait encore. Puis, il questionna longuement l'ancien ambassadeur en Russie sur le pays, l'état des routes, les moyens de communication, les habitants: «Les paysans ont-ils de l'énergie? dit-il. Sont-ce gens à s'armer comme les Espagnols et à faire la guerre de partisans? Pensez-vous que les Russes me livrent Wilna sans risquer une bataille?» Il paraissait désirer extrêmement cette bataille et pria le duc de lui dire franchement son avis sur le projet de retraite que l'on prêtait aux ennemis. Caulaincourt répliqua qu'il ne croyait point, pour sa part, à des batailles rangées: «Le terrain n'était pas assez rare en Russie pour qu'on ne nous en cédât pas beaucoup»; on chercherait à nous attirer dans l'intérieur, à diviser nos forces, à nous éloigner de nos ressources.--«Alors j'ai la Pologne! reprit l'Empereur avec un éclat de voix. Quelle honte pour Alexandre, quelle honte ineffaçable que de la perdre sans combat! C'est se couvrir d'opprobre aux yeux des Polonais.» Il parlait avec une animation croissante, avec des paroles cinglantes, comme s'il se fût adressé à l'empereur Alexandre lui-même, comme s'il eût voulu, en le piquant au vif par des outrages, le tirer de son inertie, l'appeler, le défier, le forcer au combat.

Il ajouta qu'une retraite ne sauverait pas les Russes: il allait tomber sur eux comme la foudre, prendre à coup sûr leur artillerie et leurs équipages, probablement des corps entiers. De Wilna, où il couperait leur ligne et diviserait leurs forces, il pourrait tourner et envelopper au moins l'une de leurs armées. Il avait hâte d'être à Wilna pour commencer ces mouvements destructeurs; il calculait le nombre d'heures que mettraient ses troupes pour atteindre cette ville, «comme s'il se fût agi d'y aller en poste».--«Avant deux mois, reprit-il en manière de conclusion, Alexandre me demandera la paix: les grands propriétaires l'y forceront.»

Il développa cet espoir avec volubilité, procédant toujours par questions, mais commençant lui-même les réponses, comptant que son interlocuteur allait continuer et abonder dans son sens, cherchant à arracher, à surprendre une phrase approbative, un mot d'assentiment qui raffermirait sa confiance, qui lui permettrait de s'illusionner encore et donnerait raison à ses rêves contre la réalité entrevue. Mais le duc de Vicence se taisait, roidi dans sa loyauté chagrine, dans son obstination honnête à ne point parler contre sa conscience. Irrité de cette contradiction muette, l'Empereur le pressa à la fin de parler, de s'expliquer; il s'entendit répéter alors qu'Alexandre avait lui-même dévoilé et exposé le plan de la défense: ce prince éviterait de se mesurer en ligne contre un adversaire dont il connaissait le génie; il ferait une guerre de longueur et de persévérance, imiterait l'exemple des Espagnols, souvent battus, jamais soumis; «il se retirerait au Kamtchatka plutôt que de céder des provinces et de signer une paix précaire». Ces paroles de mauvais augure que Napoléon avait déjà entendues, il les écouta cette fois avec une attention plus marquée, avec une grande patience, comme si elles eussent plus profondément frappé son esprit; il rompit ensuite l'entretien sans répondre.

III

Le jour baissait, et chaque heure rapprochait l'instant fixé pour les préparatifs du passage. Avant la tombée de la nuit, l'Empereur monta encore une fois à cheval, visita les campements; il retrouva noirs de troupes, fourmillants d'hommes, les espaces qu'il avait vus le matin inanimés et déserts. Il fit rapprocher ses tentes du Niémen, afin de mieux surveiller l'opération, et prit enfin quelque repos, tandis que ses premiers ordres s'exécutaient ponctuellement.

Dès huit heures du soir, après avoir mangé la soupe, les troupes de Davout prenaient les armes et venaient occuper les hauteurs; elles s'y établirent sur seize lignes formées par autant de régiments, chaque colonel placé devant le 1er bataillon, devant l'aigle, les généraux au centre de leur brigade ou de leur division. Cette armée d'avant-garde, qui précédait les autres, prit ainsi position pour la nuit, sans faire aucun bruit, sans allumer de feux, se tenant immobile et comme rasée sur le sol, en attendant qu'elle se dressât d'un seul élan pour aller au Niémen et faire irruption. À sa gauche, les divisions à cheval de Murat s'alignaient sur les deux côtés d'Alexota. Au-dessous du 1er corps, les équipages de pont descendaient vers la rive, dirigés par le général Éblé, accompagnés par des sapeurs du génie et des marins de la Garde: l'obscurité croissante les dérobait aux yeux. Quant la nuit fut à peu près complète, trois cents voltigeurs du 13e régiment de ligne passèrent sur des batelets et gagnèrent la rive opposée, qu'ils trouvèrent inoccupée; derrière eux, les pontons furent mis à l'eau, dans le plus grand silence.

À minuit, le passage était praticable. Au delà du fleuve, les voltigeurs continuaient d'avancer, bientôt rejoints par quelques détachements d'infanterie légère et de Polonais. Un bois s'étendait devant eux; ils en reconnurent les abords, s'y engagèrent. Ils entendirent alors dans les fourrés des bruits de chevaux et d'armes; ils se sentirent surveillés et frôlés par d'invisibles ennemis; çà et là, quelques lances pointèrent, des Cosaques furent aperçus, passant d'un trot rapide, et même des hussards russes, reconnaissables dans la nuit à leurs grands plumets blancs. Soudain, un «Qui-vive!» lancé à nos hommes...--«France!» répondent-ils. La voix qui leur avait parlé, celle d'un officier russe, reprit en français: «Que venez-vous faire ici?--F..., vous allez le voir[609]!» répliquèrent les nôtres, et les carabines s'abattirent, jetant leur éclair à un ennemi déjà évanoui, tirant sur une ombre. À la sortie du bois, on atteignit un village situé dans la boucle du fleuve et que l'Empereur avait prescrit d'occuper, de fortifier par des coupures et des barricades, de convertir en réduit; en y pénétrant, nos soldats entendirent un galop précipité; ils aperçurent des Cosaques qui détalaient au plus vite et dont quelques-uns, se retournant sur leur selle, déchargèrent leurs armes. Sur plusieurs points à la fois, des détonations isolées retentirent profondément dans le silence de la nuit, faisant tressaillir l'Empereur sous sa tente et l'irritant, car il avait désiré qu'aucun bruit ne trahît jusqu'au matin le mystère de ses opérations: les premiers coups de feu de la grande guerre étaient tirés.

[Note 609: SOLTYK, 21.]

La nuit passa, nuit de deux heures. Les ponts étaient achevés, et déjà la division Morand, du 1er corps, s'était glissée au delà du fleuve, pour appuyer et fortifier les avant-postes. À une heure et quart, le ciel blanchit de nouveau. L'obscurité se retira peu à peu des sommets de la rive gauche, où se distinguaient confusément et se remuaient des masses; le voile d'ombre tendu sur la vallée se levait lentement. Soudain, le soleil brille, apparu sur l'horizon, et monte dans un ciel pur; rasant le sol de sa rayonnante clarté, il fait courir sur le front de nos lignes un éclair qui se répète et se prolonge à l'infini, un interminable scintillement de baïonnettes, de lances, de sabres, de casques et de cuirasses. Tout s'illumine, tout se discerne, et le spectacle se découvre dans la magnificence de son ensemble et la précision de ses détails; sur la large nappe des eaux, trouée d'îles, trois ponts établis; au delà, la division Morand déployée en bataille, barrant de ses lignes noires l'entrée de la boucle; sur un escarpement situé près des ponts, l'artillerie de réserve du 1er corps en position, les pièces dressées vers le nord; sur la berge, d'autres batteries qui s'alignent, des officiers qui passent au galop, des escadrons de cavalerie polonaise au-dessus desquels voltigent et palpitent les flammes multicolores des lances; enfin, sur l'amphithéâtre des collines, un immense déploiement de troupes en marche, deux cent mille hommes qui s'ébranlent et s'avancent à la fois, régulièrement, posément, d'un pas égal et vaillant; partout l'aspect de l'action et de la force disciplinées, l'invasion coordonnée et méthodique, dans son formidable élan. L'armée de première ligne est là tout entière, en grande tenue de combat, avec ses innombrables états-majors, ses uniformes de toutes nuances, ses longues files de plumets rouges, ses aigles brillant au soleil, ses drapeaux illustrés d'inscriptions glorieuses, l'armée débarrassée pour un jour de son lourd attirail de convois, allégée et libre, superbe d'entrain et d'animation, aspirant à se dévouer. Les tristesses de la veille, l'ennui et la souffrance des longues marches ne sont plus qu'un rêve oublié; l'allégresse du matin a dissipé cette brume, elle dilate les coeurs et les rouvre aux magiques espoirs. Et les colonnes débordent des sommets, s'engagent sur les pentes où se creusent trois sillons principaux, descendent par ces ravins en étincelantes coulées d'acier, se rapprochent, se côtoient sans se mêler, convergent toutes au point de passage, s'allongent et s'amincissent pour traverser les ponts, puis reprennent leur ampleur, leurs distances,--et lentement s'épandent sur la terre russe.

Les troupes de Davout passèrent de grand matin: les divisions d'infanterie d'abord, avec leurs batteries montées, avec les brigades de cavalerie légère, sans équipages, sans voitures; rien que du fer, des chevaux et des hommes: l'Empereur avait permis le passage d'une seule voiture, celle qui contenait les bagages du prince d'Eckmühl. Mais bientôt les ponts tremblent et retentissent sous des masses pesantes; les divisions de grosse cavalerie, les cuirassiers, passent à leur tour, avec un bruit d'orage: voici les guerriers géants, les ondoyantes crinières et les cimiers romains. Après le 1er corps, la Garde, ses régiments jeunes et vieux, resplendissants d'or, chamarrés d'aiguillettes et de brandebourgs, élite et parure de l'armée. Là surtout l'enthousiasme est au comble. Dans les rangs, dans les états-majors qui causent en chevauchant, de gaies réflexions s'échangent, des propos conquérants. Un major de la Garde dit que l'on fêtera le 15 août à Saint-Pétersbourg, et ce mot fait fortune. Si l'accord n'est pas unanime, si quelques mécontents, quelques officiers d'armes spéciales objectent les difficultés de l'entreprise et discutent les chances de la campagne, ces notes chagrines se perdent dans une expression générale de contentement et de joie. Ce qui achève d'électriser tous ces hommes, c'est de se sentir sous l'oeil et dans la main du chef habitué à vaincre; c'est de le sentir près d'eux, avec eux, les enveloppant de sa présence; c'est d'entendre successivement de tous côtés, en haut sur les collines, en bas près du fleuve, les vivats qui signalent son arrivée; c'est de reconnaître à chaque instant, sur des points divers, dominant et dirigeant l'opération, sa silhouette familière.

À cheval dès trois heures du matin, il était venu tout surveiller, tout animer. Afin qu'il pût commodément assister au défilé, les artilleurs de la Garde lui avaient préparé, sur le chemin qui menait aux ponts, un trône rustique, fait de branches et de gazon, avec un dais de feuillage. Il ne resta qu'un moment à ce poste d'apparat, repris d'un besoin d'activité, ne tenant pas en place. Il fut de bonne heure sur la rive ennemie. Lorsque le 9e lanciers et le 7e hussards passèrent, officiers et soldats le reconnurent à l'extrémité du pont, debout sur le terre-plein. Enivré par l'appareil qui se déployait à ses yeux, ressaisi par le sentiment de sa toute-puissance, certain de son bonheur, il avait retrouvé son assurance, sa belle humeur, une jovialité expansive; il jouait avec sa cravache et fredonnait l'air de Marlborough s'en va-t-en guerre: «Cet à-propos, qui nous égaya quelques instants, ne se justifia que trop bien», écrit le commandant Dupuy[610].

[Note 610: Souvenirs militaires, 166.]

L'Empereur se porta bientôt en avant du fleuve et rejoignit les divisions déjà passées. Prompt et affairé, il galopait autour d'elles, indiquait à chacune la route à suivre et les mettait dans leur chemin. Il accompagna jusqu'à distance de deux lieues et demie le mouvement de l'avant-garde, s'arrêtant parfois pour interroger les rares habitants du pays et n'obtenant que des renseignements vagues. Il acquit pourtant la certitude, par le retour de quelques espions, que les ennemis ne lui opposaient qu'un simple rideau de cavalerie, qu'il n'aurait affaire dans la journée à aucune résistance sérieuse. En effet, nos troupes avançaient sans difficulté, poussant devant elles quelques bandes de Cosaques qui se dispersaient à leur approche et s'enfuyaient d'un vol effarouché. Kowno fut occupé sans coup férir, et l'armée put s'épanouir à l'aise autour de cette ville, se déployant sur les deux côtés de la route qui conduit à Wilna, s'éclairant dans toutes les directions par de fortes reconnaissances.

Sur la gauche, on rencontra tout de suite un second cours d'eau, la Wilya, qui baigne Wilna et vient ensuite, par un long circuit, rejoindre le Niémen, où elle se jette immédiatement au-dessous de Kowno. Il était indispensable de franchir cet affluent et de savoir ce qui se passait au delà, car une attaque des ennemis pourrait se prononcer de ce côté et venir sur notre flanc, tandis que le gros de l'armée marcherait sur Wilna. Le 13e d'infanterie de ligne fut chargé de trouver un gué sous les yeux mêmes de l'Empereur. Comme la recherche se prolongeait, le colonel de Guéhéneuc, qui commandait le régiment, fatigué d'attendre, demanda des hommes de bonne volonté pour passer à la nage et reconnaître la rive opposée. À cet appel, trois cents soldats sortent des rangs et s'acquittent au mieux de leur dangereuse besogne. Aussitôt leur succès fait des jaloux, la témérité devient contagieuse. Un certain nombre de cavaliers français et polonais se tenaient au bord de la Wilya; la présence de l'Empereur les excite à se distinguer, les exalte, les rend fous d'intrépidité; et voici tous ces hommes à l'eau, avec leur monture, leurs armes, leur équipement, s'efforçant ainsi empêtrés de gagner la rive droite. Mais le courant était rapide, impétueux; il les entraîne et les roule; on voit plusieurs de ces malheureux lutter péniblement contre la violence du torrent, puis faiblir, s'épuiser, s'abandonner, et enfin, calmes et désespérés, s'enfoncer dans l'abîme en poussant un dernier «Vive l'Empereur!» Au spectacle de cette détresse, le colonel de Guéhéneuc n'écoute que son courage: sans ôter son brillant uniforme, il éperonne lui-même son cheval et le pousse dans les flots; il s'élance au secours des cavaliers, et il est assez heureux pour ressaisir l'un d'eux, qu'il ramène triomphalement sur la berge. L'Empereur l'accueillit froidement après cet exploit; il trouva que son action, fort louable chez un particulier, l'était moins chez un chef de corps placé en face de l'ennemi et ne devant plus qu'à la patrie seule le sacrifice de son existence. Tout en organisant lui-même avec grand soin le sauvetage des cavaliers, dont un seul fut perdu, il reprocha au colonel, comme un gaspillage d'héroïsme, son élan de bravoure et d'humanité[611].

[Note 611: On voit à quoi se réduit cet incident, amplifié et travesti par Tolstoï.]

Après avoir donné l'ordre de jeter un pont sur la Wilya et de faire passer la division Legrand, avec quelques régiments de cavalerie, pour observer et tâter certains détachements ennemis, signalés dans cette direction, il finit la journée à Kowno, où il s'établit dans le couvent et se fit l'hôte des moines. Là, il prit encore diverses mesures, appelant en toute hâte les convois de vivres, organisant le service des reconnaissances, multipliant les précautions pour assurer sa gauche, activant le mouvement d'ensemble, pressant l'arrivée des troupes qui débouchaient toujours au delà du Niémen par le triple passage.

Là, l'envahissement continuait, incessant, interminable, les corps succédant aux corps. Après les soixante-quinze mille hommes de Davout, après les vingt mille cavaliers de Murat, après la Garde, c'étaient les vingt mille soldats d'Oudinot, le troisième corps au grand complet. Ces masses écoulées, d'autres surviennent; les trois divisions de Ney, venues de plus loin, rejoignent à marches forcées. Après elles, encore des troupes, de nouvelles avant-gardes, de nouveaux états-majors, de nouvelles colonnes compactes et serrées; et toujours une bigarrure d'uniformes, une extraordinaire diversité de races: des chevau-légers bavarois et saxons mêlés à nos cuirassiers, des Polonais répartis dans tous les corps de cavalerie, les brigades de Hesse et de Bade représentant l'Allemagne dans la garde impériale, un régiment hollandais formant brigade avec des conscrits corses, florentins et romains, l'infanterie des Wurtembergeois encadrée par deux divisions françaises. Malgré cette affluence de nations et l'encombrement du pays, l'opération se poursuivait avec le même ordre, avec la même ardeur. Pourtant, à la splendeur du matin, à la fraîcheur propice des premières heures, avait succédé une température accablante. Le ciel s'assombrissait; sur l'horizon troublé couraient des lueurs livides et des frémissements d'éclairs. Bientôt l'orage éclata, et une trombe d'eau s'abattit sur nos bataillons. Ceux-ci la reçurent sans sourciller, et c'était merveille que de voir--écrit dans ses souvenirs un officier de la Garde, un fanatique de l'Empereur--«ce déchaînement inutile du ciel contre la terre[612]». Au reste, l'orage ne tarda pas à se dissiper; cette première épreuve fut de courte durée; le passage n'en fut pas un instant interrompu, et sur les ponts solidement amarrés, des troupes de toutes armes prolongèrent le défilé. Il en passa pendant quarante-huit heures, le 24 et le 25, jour et nuit. Le 26, on voyait encore arriver au fleuve les cuirassiers et les dragons de Grouchy, complétant l'ensemble des effectifs déversés sur la rive droite par l'Empereur lui-même[613].

[Note 612: BOULART, 242.]

[Note 613: Corresp., 18863.]

Parvenus en terre ennemie, les corps recevaient chacun leur direction et se portaient au poste plus ou moins lointain qui leur avait été assigné. L'étape reprenait, forte, pénible, impérieusement réglée, par une moite chaleur qui faisait regretter à nos vétérans l'Espagne torride. Parfois, pour tromper leur fatigue, les troupes se mettaient à chanter. Un virtuose de régiment entonnait quelque air du pays, quelque couplet populaire, et les fantassins en choeur reprenaient le refrain, qui les soutenait de sa cadence et les aidait à marcher. Les vieux airs de nos provinces, les chansons bretonnes, provençales, picardes, normandes, mélancoliques ou gaies, enlevantes ou plaintives, apportant à nos soldats exilés un écho de la patrie, un ressouvenir du foyer, arrivaient avec eux sur ces bords lointains, qui n'avaient jamais vu les hommes d'Occident. Eux s'en allaient dociles; ils allaient vers le nord, vers l'inconnu, toujours confiants, mais observant avec surprise ce sol si différent de nos vivantes campagnes, ce pays vide et muet, accidenté et pourtant monotone, où les reliefs du terrain se répètent et se reproduisent exactement pareils, où les mêmes aspects se succèdent avec une invariable uniformité, cette terre où tout se ressemble et où rien ne finit; et devant nos colonnes s'avançant par les chemins tour à tour détrempés et poudreux, traversant les mornes forêts de sapins et de hêtres, gravissant les collines sablonneuses, commençant la longue marche dont nul ne savait mesurer la durée, la Russie déployait ses horizons béants.

DEUXIÈME PARTIE

ARRIVÉE À WILNA.--DERNIÈRE NÉGOCIATION.

Conseil militaire d'Alexandre.--Cacophonie.--Excursions aux environs de Wilna.--Ascendant d'Alexandre sur les femmes.--Fête du 24 juin; accident de mauvais augure.--La nouvelle de l'invasion arrive au Tsar pendant le bal; son impassibilité.--La Fatalité et la Providence.--Recul instinctif.--Mission de Balachof.--Offre d'une réconciliation in extremis; causes et but réel de cette démarche.--Balachof aux avant-postes.--Rencontre avec le roi de Naples.--Accueil de Davout.--Napoléon ne veut recevoir l'envoyé russe qu'au lendemain d'une victoire.--Il apprend la retraite des Russes.--Son désappointement.--Il précipite son armée sur Wilna.--Premiers symptômes de désagrégation.--Entrée de Napoléon à Wilna; accueil de glace: incendie des magasins.--Ovations provoquées et tardives.--L'Empereur s'acharne à l'espoir de couper et de prendre une partie des armées russes.--Succession d'orages: les éléments se déchaînent contre nous.--Hécatombe de chevaux.--L'ennemi se dérobe et s'évanouit.--Fausse joie.--La colonne de Dorockhof en grand danger; son évasion.--Les débuts de la campagne manqués.--Froideur des Lithuaniens.--Napoléon décide de recevoir Balachof.--Longue et remarquable conversation avec cet envoyé.--Paroles violentes.--Le but de l'Empereur est de faire trembler Alexandre pour sa sécurité personnelle et de l'amener à une prompte capitulation.--Balachof à la table impériale.--Réponses célèbres.--Mot blessant de Napoléon à Caulaincourt; ferme réplique.--Départ de Balachof.--Protestation indignée de Caulaincourt; il demande son congé.--Patience de l'Empereur; comment il met fin à la scène.--Rupture irrévocable de toutes relations entre les deux empereurs.--La guerre succède sans transition au déchirement de l'alliance.

I

Le jour où Napoléon franchissait le Niémen à la tête de deux cent mille hommes, le comte Rostoptchine, nommé gouverneur de Moscou, écrivait au Tsar: «Votre empire a deux défenseurs puissants, son étendue et son climat: l'empereur de Russie sera formidable à Moscou, terrible à Kazan, invincible à Tobolsk[614].»

[Note 614: SCHILDNER, 245.]

Tel n'était pas l'avis de tous les hommes qui composaient le conseil militaire d'Alexandre. Dans les semaines qui avaient précédé l'invasion, de vives discussions avaient eu lieu. Les partisans de l'offensive soutenaient leurs idées avec acharnement, avec rage. D'autres donneurs d'avis voulaient au moins qu'on livrât bataille devant Wilna, qu'on ne cédât pas sans lutte la Pologne. Tout le monde à peu près s'accordait pour blâmer le plan officiellement adopté, celui de Pfuhl, mais personne ne savait au juste par quoi le remplacer. Les conseils se succédaient fiévreusement, sans aboutir à rien, les intrigues s'entre-croisaient; Armfeldt se démenait et «faisait le diable à quatre[615]»; il traitait Pfuhl d'homme néfaste, vomi par l'enfer; à l'entendre, le maudit Allemand, qui se faisait le singe de Wellington, était surtout un composé «de l'écrevisse et du lièvre[616]». Wolzogen, ombre et reflet de Pfuhl, répondait en traitant Armfeldt d'«intrigant mal famé[617]»; Paulucci critiquait à tort et à travers; Bennigsen changeait à chaque instant d'avis et se contredisait; l'intendant général Cancrine passait pour un type d'incapacité; Barclay, qui se battait bien et parlait mal, avait d'excellentes choses à dire et n'arrivait point à les exprimer, et le vieux Roumiantsof, à peine remis d'une attaque d'apoplexie, la bouche tordue par l'hémiplégie, assistait désolé et grimaçant à la déroute de ses espérances pacifiques, à la ruine de son système[618].

[Note 615: TEGNER, III, 397.]

[Note 616: Id., 396.]

[Note 617: Id., 394.]

[Note 618: TEGNER, III, 390-397; SCHILDNER, 246-247. Bulletins transmis par Lauriston avec ses dernières dépêches, mai 1812.]

Un afflux continuel d'étrangers, qui accouraient de tous côtés au quartier général, ajoutait au désordre et à la confusion de cette Babel; Stein, l'ex-ministre prussien, le Suédois Tavast, l'agent anglais Bentinck paraissaient tour à tour, mettaient leur mot dans le débat, augmentaient la cacophonie. L'armée était belle et bien disposée, l'administration corrompue, le commandement incertain, divisé, dépourvu de données précises sur les projets et les forces de l'adversaire; il semblait que cette guerre prévue et méditée depuis dix-huit mois prenait tout l'état-major au dépourvu. Quant à l'Empereur, sans considérer le plan de Pfuhl comme la merveille du genre, il s'y tenait parce qu'il fallait bien en avoir un et qu'on n'en avait pas trouvé de meilleur à lui substituer; au fond, il espérait vaincre malgré ses généraux et quoi qu'ils fissent; sa confiance se fondait sur sa volonté de résister jusqu'au bout, obstinément, éternellement, dans un pays que la nature semble avoir créé et disposé pour l'infinie résistance.

Passant ses journées au milieu d'un tumulte d'intrigues et de discordants conseils, il s'en allait le soir visiter les châteaux du voisinage. Là, il ravissait ses hôtes par son aménité célèbre, par une simplicité charmante, par des conversations pleines d'enjouement, où son esprit vif et fin brillait d'un éclat doux. On le voyait poli avec tout le monde, déférent envers les vieillards et les femmes. Après dîner, il priait les dames de se mettre au piano, écoutait avec intérêt leur romance favorite et galamment leur tournait les pages. Il aimait aussi à parcourir incognito les campagnes, à s'asseoir au foyer des humbles, à les faire causer, à ne se révéler qu'en partant, par quelque munificence qui laissait derrière lui la fortune, et ces attentions pour ses sujets de Lithuanie, cette sollicitude paternelle, lui paraissaient un moyen de les rendre sourds aux appels du ravisseur[619].

[Note 619: Mémoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier, 55-77.]

À Wilna, il convoquait fréquemment la noblesse, attirait à lui les femmes qu'il comblait de soins délicats, les prenant par la vanité, distinguant tour à tour les plus séduisantes, entretenant parmi elles une concurrence et une émulation à lui plaire. L'imminence des hostilités n'avait point interrompu autour de lui la vie de représentation et de plaisirs, qui semblait alors l'accompagnement nécessaire d'une cour, en quelque position qu'elle fût. Les assemblées brillantes, les réceptions se succédaient. Pour le 24 juin, les officiers de la garnison et de l'état-major avaient obtenu permission d'organiser en l'honneur de Sa Majesté un bal champêtre, avec fête de jour et de nuit, où toute la société de la ville et des environs serait conviée. Le lieu choisi fut le domaine de Zakrety, prêté pour la circonstance par la comtesse Bennigsen. Zakrety était une résidence d'été à la mode polonaise, c'est-à-dire, autour d'une maison d'habitation assez simple, un parc magnifique. Rien n'y avait été omis pour enjoliver la nature: il y avait des terrasses fleuries, des pelouses d'un vert d'émeraude, des eaux vives, une île et une cascade artificielles, des échappées ménagées avec art sur les campagnes et les fraîches collines d'alentour. Quel cadre à souhait pour une élégante réunion d'été! On éleva sur les gazons, en face de la villa, une salle de bal environnée de portiques. L'avant-veille de la fête, la toiture s'écroula, et chacun frémit à la pensée que cet accident, survenant deux jours plus tard, eût dégénéré en catastrophe. Quelques-uns y virent un sinistre présage: «Nous serons quittes, dit Alexandre avec calme, pour danser à ciel ouvert[620].»

[Note 620: SCHILDNER, 247.]

En effet, le bal commença sur la pelouse, entre les bosquets où se dissimulaient des orchestres et des choeurs; puis, le jour baissant, on se transporta à l'intérieur des appartements, et la longue file de couples qui formait la polonaise, la danse nationale, après avoir parcouru les jardins, gravit en cadence les escaliers et se mit à serpenter au travers des galeries. L'empereur Alexandre, arrivé de bonne heure, animait et embellissait tout de sa présence, lorsque au cours de la soirée le général Balachof, ministre de la police, s'approcha de lui et murmura à son oreille quelques paroles, avec l'accent d'une émotion poignante: un message, expédié de Kowno, annonçait que les Français franchissaient le fleuve en masses énormes et que l'invasion commençait[621].

[Note 621: BOGDANOVITCH, I, 113.]

Sous ce coup, Alexandre ne faiblit point et conserva la pleine maîtrise de soi-même; pas un muscle de sa physionomie ne bougea; il recommanda à Balachof de tenir la nouvelle secrète, pour ne point troubler la réunion, et se remit à parcourir les groupes, toujours aimable et galant. Il admira fort la fête de nuit, l'embrasement des bosquets, les jeux de la lumière sur la cascade, et faisant remarquer la lune qui brillait au ciel, mariant sa rayonnante pâleur aux feux répandus sur la terre, il l'appela «la plus belle pièce de l'illumination[622]». Au bout d'une heure environ il se retira; à peine était-il parti que la terrifiante nouvelle se répandit; un vent d'effroi souffla sur la fête et dispersa l'assistance.

[Note 622: Mémoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier, 90.]

Rentré à Wilna, Alexandre passa au travail le reste de la nuit. Après avoir expédié à Pétersbourg les éléments d'une note diplomatique destinée à servir de réponse au manifeste français, à le réfuter point par point, il fit rédiger un ordre du jour aux armées, en termes élevés et dignes. Napoléon avait dit dans sa harangue à ses troupes: «La Russie est entraînée par la fatalité, ses destins doivent s'accomplir.» Contre la divinité aveugle qu'invoquait son rival, Alexandre se réclamait de la Providence: «Dieu, dit-il, est contre l'agresseur[623].»

[Note 623: BOGDANOVITCH, I, 113.]

Autour de lui, l'état-major général prenait les mesures nécessaires pour commencer l'exécution du fameux plan; la principale armée, celle de Barclay, se retirerait de Wilna sur Swentsiany, sur Drissa ensuite, tandis que Bagration, à la tête de la seconde armée, se jetterait sur le flanc des Français, en ayant soin de ne jamais s'aventurer contre des forces supérieures. Un peu plus tard, quand l'avantage numérique des Français fut mieux connu, ordre fut donné à Bagration de se mettre également en retraite et de rallier comme il pourrait le gros de l'armée[624]. Les règles que l'on s'était tracées sur le papier cédèrent tout de suite à une inspiration spontanée, qui montrait le salut et la victoire derrière soi, dans l'immensité des espaces, et qui portait les différents corps à reculer en se concentrant. Le bonheur des Russes, en cette campagne, fut d'obéir moins à un plan qu'à un instinct.

[Note 624: BOGDANOVITCH, I, 113 et suiv.]

Alexandre se disposa lui-même à quitter Wilna le 17 juin. Auparavant, il procéda à une suprême formalité, propre à le mettre en règle, sinon avec sa conscience, au moins avec l'opinion des hommes. Le 26, il fit appeler Balachof, qui était un de ses aides de camp en même temps que son ministre de la police, et il lui dit, avec le tutoiement en usage fréquent chez les souverains de Russie lorsqu'ils s'adressent à leurs sujets: «Tu ne sais sans doute pas pourquoi je t'ai fait venir; c'est pour t'envoyer auprès de l'empereur Napoléon[625].» Il expliqua alors que cette mission devait consister à porter une offre dernière de négociation et de paix.

[Note 625: Ces paroles sont rappelées dans le rapport autographe et très circonstancié que Balachof a rédigé sur sa mission. Thiers a eu connaissance de cette pièce; Bogdanovitch s'en est servi; elle a été publiée presque intégralement dans le Recueil de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, 1882. M. de Tatistchef en a inséré de très importants extraits dans son volume sur Alexandre Ier et Napoléon, 590-609.]

Certes, Alexandre n'avait ni l'espoir ni le désir d'arrêter la lutte; il la savait aussi irrévocablement résolue par son adversaire qu'elle l'était par lui-même. Dans les propositions d'accommodement que Napoléon lui avait prodiguées, il n'avait pas eu de peine à démêler de simples ruses, destinées à leurrer et à engourdir la Russie, tandis que l'envahisseur préparerait ses moyens. Il n'en était pas moins vrai qu'à considérer les apparences, Napoléon avait réitéré des instances pacifiques, demeurées sans réponse; ces efforts avaient été portés par le public européen à l'actif et à la décharge de l'empereur français; on en avait conclu que la Russie voulait la guerre, puisqu'elle laissait systématiquement échapper les dernières chances de paix. Pour dissiper cette impression, il importait qu'Alexandre ne demeurât pas en reste de spécieuses tentatives, qu'il rétablît sous ce rapport l'équilibre, et fît même pencher de son côté la balance. Napoléon lui avait dépêché l'aide de camp Narbonne; il enverrait pareillement un aide de camp. Napoléon lui avait écrit en exprimant le voeu d'épuiser les voies de conciliation, avant de recourir aux armes; après avoir suspendu sa réponse, Alexandre la ferait dans le même sens. Déjà, pendant les jours qui avaient précédé le passage du Niémen, il avait préparé un projet de lettre pour Napoléon; il y réitérait l'offre de traiter sur la base de l'ultimatum et ajoutait, manifestant enfin son arrière-pensée, «qu'il ouvrirait ses ports aux navires de toutes les nations, si Napoléon prolongeait l'incertitude actuelle[626]»; c'était rendre la paix plus impossible que jamais en paraissant la vouloir. Cette lettre ne pouvant plus servir aujourd'hui, Alexandre la remplaça par une autre, qu'il confierait à Balachof. Il y désavouait la demande de passeports formée par Kourakine et qui avait servi de prétexte à l'attaque: «Si Votre Majesté, disait-il, n'est pas intentionnée de verser le sang de ses peuples pour un mésentendu de ce genre et qu'elle consente à retirer ses forces du territoire russe, je regarderai ce qui s'est passé comme non avenu, et un accommodement entre nous reste toujours possible[627].»

[Note 626: SCHILDNER, 247.]

[Note 627: TATISTCHEF, 588.]

De la part d'Alexandre, une telle démarche, destinée à retentir au loin, apparaîtrait d'autant plus méritoire qu'elle se produirait à l'instant où son territoire était violé, où un flot d'assaillants se précipitait sur ses frontières. Pouvait-il mieux manifester la candeur de ses intentions, son désir de ménager l'humanité et d'épargner le sang qu'en parlant encore de paix au lendemain d'une brutale injure? Connaissant trop son rival pour craindre que celui-ci le prît au mot, il espérait, en se décorant de modération et de patience, ramener à lui les esprits hésitants et mettre définitivement de son côté la conscience européenne.

Dans la nuit du 27 au 28, il fit encore appeler Balachof, lui remit la lettre, en l'accompagnant d'une paraphrase solennelle. Balachof devait dire que les négociations pourraient s'ouvrir sur-le-champ, si Napoléon le désirait, mais sous la condition absolue, essentielle, «immuable», que l'armée française repasserait préalablement le Niémen: «Tant qu'un soldat resterait en armes sur le territoire russe, l'empereur Alexandre--il en prenait l'engagement d'honneur--ne prononcerait ni n'écouterait une parole de paix[628].»

[Note 628: Cette citation et les suivantes, jusqu'à la page 498, sont empruntées au rapport de Balachof.]

Balachof partit sur l'heure. Quand le soleil se leva, il était déjà à quelques lieues de Wilna, au village de Rykonty, encore occupé par les Russes, mais près duquel on lui signala la présence de nos avant-postes. Il prit alors avec lui un sous-officier aux Cosaques de la garde, un Cosaque, un trompette, et continua d'avancer. Au bout d'une heure, on vit se profiler sur l'horizon la silhouette de deux hussards français, postés en vedette, le pistolet haut. En apercevant le petit groupe russe, les hussards le visèrent avec leur arme et firent mine de tirer; un appel de trompette les arrêta; ils reconnurent la sonnerie en usage pour annoncer les parlementaires. L'un des deux, en un temps de galop, rejoignit aussitôt Balachof et, lui appuyant son pistolet contre la poitrine, le somma de faire halte; l'autre était allé prévenir le colonel du régiment, qui fit son rapport au roi de Naples, toujours à proximité des avant-postes. Au bout de quelques instants, un aide de camp du Roi se présenta, avec mission de conduire Balachof au quartier général du prince d'Eckmühl, situé un peu en arrière et plus près de l'Empereur.

Reprenant sa route avec une escorte d'officiers français, Balachof croisa bientôt un brillant état-major, à la tête duquel il n'eut pas de peine à reconnaître Murat en personne, à son costume «quelque peu théâtral». Voici de quoi se composait cette tenue d'une superlative fantaisie: au-dessus d'un grand chapeau en forme de demi-cercle, une envolée de plumes roulant au vent, parmi lesquelles jaillissait et montait très haut une triomphante aigrette; un dolman à la hussarde en velours vert, plastronné de tresses d'or; une pelisse jetée en sautoir; un pantalon cramoisi, brodé et soutaché d'or; des bottes en cuir jaune; une profusion de bijoux, et, pour compléter l'effet, des boucles d'oreilles mettant aux deux côtés du visage un scintillement de pierreries. Lorsque Murat ainsi paré passait devant nos campements, les troupiers souriaient et le trouvaient habillé «en tambour-major». Au feu, quand la poudre avait noirci ses dorures, quand le vent de la bataille avait échevelé ses panaches, quand la mousqueterie et le canon l'environnaient d'éclairs, il apparaissait comme le dieu même des combats, rutilant et invulnérable. Il mit pied à terre en apercevant Balachof, qui en fit autant de son côté, et, ôtant son chapeau d'un geste large, il vint à l'envoyé des ennemis le sourire aux lèvres, en paladin gracieux: «Je suis heureux de vous voir, général, lui dit-il; mais commençons par nous couvrir.»

La conversation s'engagea. On disputa quelque temps, avec une grande courtoisie, sur la question de savoir qui avait voulu la rupture, qui avait eu les premiers torts, qui avait commencé. Au fond, Murat n'aimait pas cette guerre au bout du monde, qui l'arrachait au doux pays où il avait pris goût à vivre et à régner; il souffrait de se voir éloigné de ses États, privé de sa famille; il déplorait la difficulté des communications, la rareté des nouvelles, car ce héros de cent batailles était tendre et craintif pour les siens. Ce fut en toute sincérité qu'il finit par dire: «Je désire beaucoup que les deux empereurs puissent s'entendre et ne point prolonger la guerre qui vient d'être commencée bien contre mon gré.» Sur ce, retournant aux grands devoirs qui l'appelaient, il prit congé avec une désinvolture aimable, se remit en selle, et l'on put voir quelque temps, sur le chemin de Wilna, onduler la croupe de sa monture et s'éloigner son panache.

Tout autre fut l'accueil dans la maison de pauvre mine où s'était installé le prince d'Eckmühl. En campagne, l'illustre et rigide soldat, tout entier à sa besogne, absorbé et comme torturé par le sentiment de sa responsabilité, montrait un visage sévère, préoccupé, morose, avec des éclats de mauvaise humeur, et faisait amèrement de grandes choses. En ce moment, occupé à expédier des ordres, à organiser méthodiquement la marche en avant, à mouvoir ses 75,000 hommes, il se montra fort contrarié qu'on le dérangeât dans ce travail. Balachof s'étant dit chargé d'un message pour l'Empereur et ayant demandé où se trouvait Sa Majesté: «Je n'en sais rien», répondit le maréchal d'un ton rogue. Il ajouta: «Donnez-moi votre lettre, je la lui ferai parvenir.» Balachof fit observer que son maître lui avait expressément recommandé de remettre le message en mains propres. Devant ce formalisme, Davout perdit tout à fait patience: «C'est égal, dit-il en colère, ici vous êtes chez nous, il faut faire ce qu'on exige de vous.» Balachof remit la lettre, mais sut exprimer combien sa dignité se sentait froissée de cette violence: «Voici la lettre, monsieur le maréchal, répliqua-t-il en élevant lui-même la voix; de plus, je vous supplierai d'oublier et ma personne et ma figure, et de ne songer qu'au titre d'aide de camp général de Sa Majesté l'empereur Alexandre que j'ai l'honneur de porter.» Ces mots ramenèrent Davout à un ton plus mesuré. «Monsieur, reprit-il, on aura tous les égards qui vous sont dus.»

En effet, tandis qu'il envoyait un officier porter la lettre à l'Empereur, il retint auprès de lui, dans la même pièce, l'ennemi que les usages de la guerre lui donnaient pour hôte. Tous deux restèrent quelque temps à se regarder silencieusement, embarrassés de leur contenance, cherchant un sujet d'entretien sans le trouver. Davout demeurait sombre et distrait; Balachof, après ce qui s'était passé, ne pensait pas que ce fût à lui de faire les premiers frais. Le maréchal rompit enfin ce muet tête-à-tête, en appelant un aide de camp: «Qu'on nous serve», dit-il, et tout l'état-major se mit à table. Pendant le déjeuner, Davout fit effort pour causer avec Balachof, pour entretenir un semblant de conversation; mais toutes ces paroles trahissaient d'âpres défiances; dans la tentative de négociation, il ne voyait qu'un stratagème imaginé par les Russes pour gagner du temps et opérer commodément leur retraite; il le dit crûment à Balachof. Puis il n'aimait pas que les regards de cet ennemi se promenassent sur nos troupes, sur nos positions, sur nos ressources; flairant un espion dans le parlementaire, il avait hâte qu'on l'en débarrassât et attendait avec impatience les ordres de l'Empereur.

II

L'arrivée d'un négociateur russe fut promptement connue dans toutes les parties de l'armée française; le bruit s'en répandit comme l'éclair et fit sensation au quartier général, où il réveilla chez quelques membres du haut état-major, qui voyaient avec regret l'ouverture des hostilités, un vague espoir de paix. Quant à l'Empereur, il triompha de cet envoi; il y vit chez les Russes un premier signe de désarroi et l'attribua à l'épouvante qu'aurait causée au Tsar et à son conseil la rapidité de notre invasion. Il dit à Berthier: «Mon frère Alexandre, qui faisait tant le fier avec Narbonne, voudrait déjà s'arranger; il a peur. Mes manoeuvres ont dérouté les Russes: avant deux mois, ils seront à mes genoux[629].»

[Note 629: Documents inédits.]

En attendant, il ne se pressait point d'accueillir Balachof, invitant Davout à le garder jusqu'à nouvel ordre, résolu à ne l'admettre en sa présence qu'après un premier succès et la prise de Wilna. Il ferait alors ramener Balachof dans la ville même où cet envoyé avait reçu les instructions de son maître, et dont un éclatant fait d'armes nous aurait ouvert les portes. Constamment attentif à ménager ses effets, toujours soigneux du décor et de la mise en scène, il comptait frapper davantage le Russe s'il se montrait à lui installé dans le propre palais, dans le cabinet même de l'empereur Alexandre, où il apparaîtrait comme l'image et l'incarnation de la conquête. À peine entré en guerre et déjà victorieux, il pourrait alors parler plus haut, prononcer plus âprement ses exigences, et peut-être, par l'intermédiaire de Balachof, jeter les premières bases de cette capitulation qu'il prétendait imposer à ses ennemis et par laquelle il comptait clore rapidement la campagne.

Toutefois, avant de porter le coup qu'il médite, avant de marcher sur Wilna, il prend toutes les précautions nécessaires pour assurer le succès de cette entreprise. Sachant mettre une prudence raffinée au service de ses audaces, il passe deux jours encore à Kowno, le 25 et le 26, occupé à se préparer, à se reconnaître, à se munir, à faire explorer le pays. Il sait qu'il a devant lui la première armée russe, commandée par Barclay de Tolly; il veut savoir comment les différents corps de cette armée sont constitués et répartis, se renseigner sur leur nombre, leur force, leur emplacement, et avant tout, comme il dit, «débrouiller l'échiquier». Davout et Murat sont chargés de s'éclairer au loin; que ces deux chefs de corps procèdent par reconnaissances lestement poussées, en évitant de compromettre de trop forts détachements, en tenant le gros de leurs troupes soigneusement rassemblé, en ne donnant sur eux aucune prise. Napoléon modère l'ardeur de Murat, qui s'est jeté impétueusement en avant, et lui reproche d'aller un peu vite. Sa gauche le préoccupe toujours; c'est à ses yeux le point faible et exposé. Il a jeté au delà de la Wilya une partie des corps d'Oudinot et de Ney; il leur recommande de démêler à tout prix ce qui se passe en face d'eux, établit aussi des communications avec les divisions de Macdonald, qui viennent de franchir le Niémen entre Tilsit et Georgenbourg et doivent opérer parallèlement à l'armée principale. Sur la rive gauche du Niémen, il presse les corps d'Eugène qui doivent passer à Preny et n'ont pas encore atteint le fleuve[630]. C'est seulement lorsqu'il aura bien assuré ses flancs et complètement rallié ses troupes qu'il prononcera son mouvement; alors, se mettant lui-même à la tête des colonnes destinées à l'attaque principale, il les poussera vivement sur Wilna, où il compte trouver l'ennemi en position, en ligne, offert à ses coups, et où il a donné rendez-vous à la victoire.

[Note 630: Corresp., 18858-18873.]

Cet espoir de combattre et de vaincre sous Wilna fut promptement déçu. Dès le 26, l'Empereur apprit que nos grand'gardes étaient arrivées jusqu'à cinq lieues de la capitale lithuanienne sans rencontrer de résistance. La ligne des avant-postes russes se retirait devant nous, souple et flottante, ne tenant nulle part, cédant sous la moindre pression. Le gros des forces ennemies quittait la belle position de Troki, rempart de Wilna, pour traverser cette ville et s'éloigner vers le nord-est. Les corps de Wittgenstein et de Baggovouth, avec lesquels Oudinot et Ney cherchaient à prendre contact, évoluaient dans la même direction. Tout dénotait chez la première armée russe un plan prémédité de recul et d'abandon.

L'Empereur fut vivement contrarié de ces nouvelles, auxquelles il refusa d'abord d'ajouter foi, ne se rendant à l'évidence que sur le vu de témoignages réitérés et probants[631]. Mais son dépit se tourna aussitôt en un sursaut d'activité et d'énergie. Voyant les ennemis lui refuser le combat, il se rattache violemment au projet de les surprendre dans le désordre d'une retraite précipitée, de couper et d'enlever plusieurs corps.

[Note 631: Documents inédits.]

Une partie des forces commandées par Barclay de Tolly, l'aile gauche, sous Touchkof et Doctorof, se trouvait encore au sud de Wilna; pour gagner le point général de ralliement, qui semblait indiqué à une assez grande distance au nord-est, vers Dunabourg et le camp retranché de Drissa, ces troupes auraient à côtoyer Wilna et à opérer un long circuit: en se portant précipitamment sur la ville et en la dépassant, notre armée n'aurait-elle point chance de les devancer à leur point de passage, de les intercepter, de leur couper la retraite, de leur infliger un irrémédiable désastre? Puis, la seconde armée russe, celle de Bagration, rangée jusqu'alors sur les confins du duché de Varsovie, devait certainement remonter elle-même au nord, afin de rejoindre la première et de concourir à l'ensemble de la défense. Ignorant notre arrivée à Wilna, les colonnes de Bagration viendraient donner dans nos masses profondes, brusquement établies en ce lieu; abordées de front par l'Empereur, saisies en flanc par Eugène, prises en queue par les Polonais de Poniatowski, par les Saxons et les Westphaliens de Jérôme, qui recevaient l'ordre de s'ébranler et d'entrer en Russie, elles échapperaient difficilement à cette multiple étreinte. Donc l'Empereur peut encore obtenir de magnifiques résultats, avant même d'ouvrir le message d'Alexandre et de répondre à ses suprêmes paroles. «Si les Russes ne se battent pas devant Wilna, dit-il, j'en prendrai une partie[632].» Pour arriver à ce but, tout se réduit à une question de temps et de vitesse; il ne faut qu'un ensemble de manoeuvres rapides, précises et concordantes. Dans la journée du 26, l'Empereur ordonne et accélère le mouvement sur Wilna; il invite tous les corps à reprendre leur élan, à marcher franchement, rondement, sans halte ni repos; il stimule le zèle et l'ardeur de chacun: «Il eût voulu, dit un témoin, donner des ailes à tout le monde[633].»

[Note 632: Documents inédits.]

[Note 633: Id.]

Soulevée par cette impulsion vigoureuse, l'armée franchit d'une seule haleine les dix lieues environ qui la séparaient de Wilna, mais elle résista mal à l'épreuve de cette marche précipitée. Beaucoup de nos soldats, recrutés trop jeunes, n'avaient pas acquis l'endurance nécessaire; ils perdaient l'allure, s'attardaient, s'égrenaient en traînards le long des chemins; on en vit mourir sur la route de fatigue et d'épuisement, d'inanition aussi et de besoin. En effet, malgré l'impérieuse sollicitude de l'Empereur, l'armée était insuffisamment pourvue de vivres: avant le passage, les hommes n'en avaient dans leur sac que pour quelques jours, et ils se trouvaient maintenant «au bout de leurs consommations». Les convois qui amenaient le surplus de l'approvisionnement, ralentis par leur nombre, par leur pesanteur, par l'horrible encombrement qu'ils créaient partout sur leur passage, éprouvaient d'extrêmes difficultés à rejoindre. La plupart des voitures apportant le pain, la viande, le bois, restaient en arrière: les rares caissons qui parvenaient à rallier les colonnes étaient aussitôt pris d'assaut, défoncés, vidés, malgré les efforts de l'intendance, et c'étaient sur la route des scènes de confusion et de violence, des tempêtes de jurons et de cris, des rassemblements tumultueux, qui faisaient obstruction et retardaient indéfiniment l'arrivée des autres convois.

Dénuée et mourant de faim, la plus grande partie de l'armée dut vivre aux dépens du pays, aux dépens de cette Pologne russe que Napoléon tenait essentiellement à ménager et à se concilier. Pauvre et mal cultivé, le pays suffisait avec peine à ses propres besoins; les habitations étaient rares et clairsemées, les villages éloignés de la route et perdus dans les bois. Pour les atteindre, nos soldats devaient s'écarter des rangs, se disséminer, se perdre dans les profondeurs de la région. Beaucoup d'entre eux, dès qu'ils apercevaient un groupe de maisons ou une demeure isolée, se formaient en bandes pour fondre sur cette proie, arrachaient aux paysans leurs maigres ressources à force de menaces et de coups; ils saccageaient les chaumières, emportaient les meubles pour se faire du bois, ne laissant derrière eux que des débris, promenant partout la dévastation, se faisant exécrer de ceux qu'ils venaient affranchir. Le nombre de ces pillards, des isolés, des dispersés, grossissait d'heure en heure; la maraude, cette plaie de nos armées, prenait des proportions inconnues; des détachements, des régiments entiers perdaient leur cohésion, s'effritaient, se dissolvaient en une poussière humaine qui s'abattait sur le pays et le ravageait. Et ces désordres, ces signes d'indiscipline et de désagrégation, funeste présage pour l'avenir, naissaient spontanément, par la force même des choses; trompant tous les calculs de la prévoyance, déjouant l'effort du génie, ils accusaient le vice essentiel de l'entreprise et le défi porté par Napoléon aux possibilités humaines. L'appareil de guerre à proportions inconnues dont il était l'auteur, gêné par l'enchevêtrement et l'incroyable multiplicité des ressorts, fonctionnait mal; ses rouages compliqués se faussaient du premier coup ou se refusaient à entrer en jeu; à peine mise en mouvement, l'énorme machine craquait et se démontait.

Nos avant-gardes de cavalerie atteignirent Wilna dans la nuit du 27 au 28 juin; elles venaient d'occuper sans combat des positions défensives par excellence, un triple étage de hauteurs escarpées, formant camp retranché, «le pays le plus stratégique que l'on pût rencontrer», disait Jomini en connaisseur[634]. Sans se laisser tenter par ce terrain si bien approprié à la résistance, la cavalerie et les troupes légères de l'ennemi continuaient à se replier, observées et serrées de près. Parfois, quand la poursuite devenait trop pressante, elles faisaient front et risquaient un court engagement, pour reprendre ensuite leur marche rétrograde: il y eut aux abords de Wilna une escarmouche assez vive qui ne tourna pas à notre avantage et où le frère du général de Ségur fut fait prisonnier.

[Note 634: Lettre du duc de Bassano au ministre de la police, 21 juillet 1812. Archives nationales, AF, IV, 1648.]

Néanmoins, le 28 au matin, nos chasseurs et nos dragons pénétraient dans la ville. La population nous attendait et se préparait à nous faire fête; sans qu'il y eût chez les habitants unanimité d'opinion, la ferveur patriotique était très prononcée chez le plus grand nombre, la haine du Russe exubérante, l'exaltation vive. Heureux de notre approche, ils s'attendaient à voir paraître des émancipateurs qui les traiteraient en alliés et leur apporteraient l'ordre avec l'indépendance; ils virent arriver une nuée d'affamés qui se précipitèrent sur les faubourgs, forçant les boutiques, pillant les auberges et les dépôts de vivres, faisant main basse sur tous les objets placés à leur portée. À cet aspect, la terreur se répandit; chacun ne songea plus qu'à se renfermer et à se barricader chez soi, à mettre en sûreté son avoir, à se cacher et à se terrer. Le désordre de notre entrée arrêta net l'élan national, figea l'enthousiasme.

L'Empereur cependant arrivait au grand trot, suivant de près l'avant-garde, avec son escorte et une partie de son état-major. Se rappelant Posen, il se croyait sûr de trouver à Wilna le même accueil; il s'attendait à des transports d'allégresse, à des arcs de triomphe, à une pluie de fleurs jetées sur son passage par ces gracieuses Polonaises qu'il avait vues, en d'autres lieux, aviver le feu des esprits et se passionner pour l'oeuvre de la régénération nationale. Il avait escompté cette explosion du sentiment polonais et l'avait fait entrer dans ses calculs; il espérait que la capitale de la Lithuanie, en se déclarant pour lui, en se levant dès qu'elle l'apercevrait, allait donner l'impulsion aux autres parties de la province; que la Pologne moscovite tout entière, animée par cet exemple, viendrait se ranger sous ses drapeaux et faciliter sa tâche, en opposant à la Russie, aux côtés de notre armée, une nation ressuscitée et vivante. Il entra dans Wilna à neuf heures du matin. Au lieu de la cité en fête qu'il avait rêvée, folle d'enthousiasme et d'amour, il trouva une ville morte: de longs faubourgs d'abord, laids et déserts, portant des traces de dévastation; dans les quartiers du centre, aux rues sombres et tortueuses, le silence et la solitude; point de femmes aux fenêtres, peu d'habitants groupés: seuls, quelques hommes de la lie du peuple, surtout des Juifs, à l'aspect sordide et craintif, se glissant le long des murs.

Cet accueil de glace n'affecta pas trop l'Empereur dans le premier moment. À la rigueur, tout pouvait s'expliquer par la rapidité de son apparition; suivant son habitude, il avait pris son monde à l'improviste, sans se faire annoncer; ne devait-il point laisser aux habitants le temps de se reconnaître, de venir à lui, de manifester leur zèle et d'organiser leur réception? Il parcourut la ville dans toute sa longueur et parvint à l'autre extrémité, au pont de bois qui traverse la Wilya et que les Russes avaient dû franchir pour se retirer. Là, une nouvelle déception l'attendait. Le pont n'était qu'une ruine fumante, achevant de se consumer; l'armée ennemie l'avait incendié derrière elle pour ralentir la poursuite. Sur les bords de la rivière, d'épaisses colonnes de fumée montaient vers le ciel; à leur base, plusieurs lignes de bâtiments s'écroulaient dans un brasier: c'était tout ce qui restait des nombreux magasins où les Russes avaient entassé pendant dix-huit mois des approvisionnements de tout genre. Obligés d'abandonner ce riche dépôt, inestimable trésor pour notre armée déjà dépourvue, ils nous l'avaient soustrait en le livrant aux flammes.

Cette scène de destruction fit songer l'Empereur; il resta quelque temps à la contempler. Des hommes du peuple s'étaient amassés autour de lui; il leur demanda un verre de bière et les remercia en leur disant: Dobre piwa, bonne bière: il avait appris quelques mots de polonais et les plaçait à tout propos[635]. Il prit des mesures pour limiter l'incendie, passa en revue une division, puis rentra dans l'intérieur de la ville et se dirigea vers le palais, où il allait prendre logement.

[Note 635: Réminiscences de la comtesse de Choiseul-Gouffier, p. 63.]

À cette heure, il était impossible que le bruit de son arrivée ne se fût point répandu. On avait vu passer et entrer au palais le reste de son état-major, ses gens, ses équipages, sa maison, tout son accompagnement habituel. Malgré tant de signes indicatifs de sa présence, l'aspect de la ville n'avait guère changé; les fenêtres ne s'étaient point garnies ni décorées; les rues demeuraient désertes; nulle trace d'enthousiasme ou même de curiosité. Cette fois, l'Empereur ne sut point maîtriser son émotion, et son désappointement perça. Lorsqu'il fut entré dans la cour du palais et eut mis pied à terre, lorsqu'il s'installa dans les appartements de l'empereur Alexandre, lorsqu'il prit possession des pièces où son rival en fuite avait vécu et habité, l'orgueil de cette victorieuse substitution ne s'épanouit point sur son visage. Par un retour amer sur le passé, il comparait la froideur de Wilna aux acclamations passionnées qui l'avaient accueilli dans les villes du grand-duché et ne put s'empêcher de dire: «Ces Polonais-ci sont bien différents de ceux de Posen[636].»

[Note 636: Documents inédits.]

Il réprima durement les désordres qui lui avaient valu cette déconvenue, porta des peines terribles contre l'indiscipline et la maraude, fit parquer dans un enclos près de la ville tous les traînards que l'on put ramasser, n'épargna aucun moyen pour rassurer la population et ressusciter la confiance[637]. Par les soins du major général, les principaux habitants furent recherchés et prévenus; ils reçurent des appels plus ou moins discrets, s'entendirent inviter à sortir de leur retraite, à paraître, à faire montre de leurs sentiments. On arriva ainsi à provoquer quelques manifestations tardives de sympathie et de joie; on parvint à créer une apparence d'enthousiasme, à susciter un simulacre d'ovation, avec ses accessoires habituels, fleurs, couronnes, décors, sur le passage des corps qui continuaient à traverser la ville et à se répandre autour d'elle.

[Note 637: Cahiers du capitaine de Coignet, 192.]

Davout était déjà présent, avec ses cinq divisions; Murat amenait son flot de cavalerie, Ney et Oudinot arrivaient à hauteur sur la gauche, et le reste de l'immense colonne, composé de la Garde et des réserves, rejoignait un peu moins vite, encore échelonné sur la route qui conduit de Kowno à Wilna. Du 28 au 30, Napoléon prépara les mouvements enveloppants qui avaient pour but de déborder les masses russes en retraite et de lui en livrer une partie. Tandis que le roi de Naples, appuyé par quelques divisions d'infanterie, poussera droit devant lui et s'enfoncera comme un coin entre les deux armées ennemies, Oudinot, Ney et Macdonald continueront à s'élever vers le nord-est, suivant et talonnant Barclay de Tolly; il est probable que l'armée de ce général, ainsi harcelée, ne saura s'esquiver sans dommage: «J'en aurai pied ou aile[638]», dit l'Empereur. En même temps, il prescrit à Davout de prendre avec lui une partie de son infanterie, le plus de cavalerie possible, et de se rabattre sur la droite, vers le sud; c'est de ce côté principalement que l'occasion s'offre propice à de fructueux coups de main.

[Note 638: Documents inédits.]

À très petite distance au sud-est de Wilna, vers Ochmiana, des forces russes sont signalées. Quels sont ces corps, aventurés si près de nous et qui semblent inconscients du péril? Sont-ce ceux de Doctorof et de Touchkof, s'efforçant éperdument de rejoindre Barclay par le chemin le plus court? Napoléon incline à y voir plutôt l'avant-garde de Bagration[639]. Il croit toujours que l'armée commandée par ce prince remonte vers Wilna; il a appris d'autre part, par des estafettes interceptées, que le bruit de notre rapide irruption à Wilna n'a pas encore pénétré dans l'intérieur de la Russie. En conséquence, on peut espérer que Bagration ne sera pas averti à temps; tout donne à penser que son armée, ignorant le péril où elle court, va se jeter tête baissée dans le filet tendu sous ses pas, qu'elle n'échappera point à un anéantissement total ou partiel. Pour la mettre entre deux feux, Napoléon fait inviter Eugène et Poniatowski à presser leur marche de flanc; il les aiguillonne par d'impérieux messages. Lui-même renforce continuellement, en cavalerie surtout, les troupes sous les ordres de Davout et destinées à courir sus aux colonnes de tête. Successivement, il fait partir de Wilna la division Dessaix, la division Saint-Germain, les cuirassiers de Valence, les lanciers de la Garde; il charge Nansouty et Grouchy, avec leurs corps entièrement composés de divisions à cheval, de coopérer aux mouvements du prince d'Eckmühl, afin que celui-ci puisse «faire de bonnes et belles choses[640]». S'entêtant à l'espoir d'une capture immédiate, mettant tous ses soins à la préparer, se levant chaque jour à deux heures du matin pour expédier des ordres, se livrant entièrement à ses combinaisons de guerre, il néglige encore de recevoir Balachof, semble oublier le messager de paix, toujours confié à Davout et gardé à vue.

[Note 639: Corresp., 18875, 18877.]

[Note 640: Id., 18880.]

III

L'Empereur avait compté sans un ennemi plus redoutable que les forces russes, inférieures en nombre et disséminées; le climat du Nord lui ménageait un premier et rude avertissement. Depuis quelques jours, le temps était variable, avec des alternatives de soleil et de pluie, avec une tendance à se gâter définitivement. Pendant l'après-midi du 29, un amas d'orages s'amoncela au-dessus de la Grande Armée et fit explosion sur tout l'espace occupé par nos troupes. La Garde fut surprise en marche sur Wilna, les autres corps de la droite pendant leur séjour et leurs évolutions autour de la ville, l'armée du prince Eugène encore sur les rives du Niémen. Le déchaînement des éléments fut épouvantable; la foudre sillonnait le ciel en tous sens, tombait à chaque instant, frappant et labourant nos colonnes, tuant des soldats sur la route. Après l'orage, la pluie s'établit, une pluie du Nord, ininterrompue, diluvienne, glaciale, accompagnée par un subit refroidissement de l'atmosphère; c'était un bouleversement complet dans l'ordre et l'aspect de la nature, un rappel de l'hiver au milieu des ardeurs de l'été.

Les troupes passèrent la nuit dans leurs bivouacs inondés, sans feu, sans abri contre le vent qui soufflait en bourrasques, enveloppées dans leurs manteaux ruisselants. Au jour, un spectacle désolant s'offrit à leur vue: les campements étaient transformés en lacs de boue, tous les objets nécessaires à la vie du soldat brisés ou dispersés, les voitures jetées sur le flanc, tristement échouées. Enfin, fait plus grave, dommage irréparable, des chevaux gisaient à terre par centaines, par milliers, les membres raidis, morts ou mourants. Nourris depuis plusieurs semaines d'herbes vertes, privés d'avoine, exténués de fatigue, ces animaux se trouvaient dans les pires conditions hygiéniques; ils n'avaient pu résister à la chute soudaine de la température, au froid qui les avait saisis, transis, abattus sur le sol: par un phénomène sans exemple dans l'histoire des guerres, une nuit avait fait l'oeuvre d'une épidémie, et nos soldats s'arrêtaient consternés devant cette hécatombe.

Chacun songeait avec désespoir au surcroît de peine et d'embarras qui en résulterait pour lui; parmi les officiers, l'un pensait à son escadron appauvri, l'autre à sa batterie démontée, le troisième à ses équipages en détresse; plusieurs s'emportaient avec violence contre une guerre qui débutait si mal et contre celui qui les avait conduits en ce pays; le général Sorbier, commandant l'artillerie de la Garde, criait «qu'il fallait être fou pour tenter de pareilles entreprises[641]». Lorsqu'on eut à peu près supputé le mal et chiffré les pertes, il fut reconnu que le nombre des chevaux frappés s'élevait à plusieurs milliers,--à dix mille suivant quelques-uns--et ce désastre affaiblissait irrémédiablement la cavalerie et l'artillerie, retardait de nouveau l'arrivage des vivres, désorganisait en partie les transports, faisait craindre à l'armée un long avenir de pénurie et de souffrances[642].

[Note 641: PION DES LOCHES, 282.]

[Note 642: Correspondances conservées aux archives nationales, AF, IV, 1644. Cf. Boulart, Brandt, Chambray, Cogniet, Gourgaud, Labaume, Ségur.]

Dès à présent, la persistance du mauvais temps entravait tout, contrariait les opérations. L'armée s'épuisait en efforts inutiles pour se remettre en route, pour se tirer du bourbier où elle était prise et engluée. Tous les rapports arrivant au quartier général signalaient les difficultés de la marche; tous les chefs de corps se plaignaient à la fois, en termes plus ou moins vifs, suivant leur tempérament et leur humeur. Le bouillant général Roguet, qui éclairait avec sa division l'armée d'Italie, maugréait et sacrait. Ney continuait d'avancer, mais par quels miracles d'énergie! Encore ne pouvait-il cheminer qu'à très petits pas et sans se déployer. Il écrivait le 30 à l'Empereur: «La pluie qui ne cesse de tomber depuis hier trois heures de l'après-midi, met le corps d'armée dans la presque impossibilité de marcher autrement que par la grande route, les chemins de traverse étant inondés et présentant des fondrières d'où l'infanterie ne peut se tirer et que la cavalerie même passe avec beaucoup de peine[643].» Murat évoquait les plus fâcheux souvenirs de sa carrière militaire, ceux que lui avait laissés la campagne d'hiver entreprise à la fin de 1806 dans les boues de la Pologne: «Les routes sont devenues bien mauvaises, disait-il; à certains endroits, j'ai cru me retrouver à Pultusk.» Eugène était le plus découragé; sa correspondance dénotait plus d'appréhensions pour l'avenir que d'espérances. Il écrivait au prince major général: «Plus nous avançons, plus nous perdons de chevaux... Je ne puis pas dire à Votre Altesse le nombre des chevaux de transport que nous avons perdus, mais il est très considérable. Je suis désolé d'avoir toujours à entretenir Votre Altesse de notre fâcheuse position de vivres et de chevaux, mais il est pourtant de mon devoir de ne la lui cacher. Je n'ai plus à espérer que dans les ressources que nous pourrons trouver devant nous, car si le pays que nous allons parcourir est aussi dénué de ressources que celui que nous venons de traverser, je ne sais réellement pas à quel point nous serions réduits sous peu de temps.»

[Note 643: Cet extrait de lettre et les suivants sont tirés des archives nationales, AF, IV, 1644.]

Malgré cette misère et ces prévisions fâcheuses, on cherchait l'ennemi, on s'efforçait de le rejoindre, car chacun le sentait près de soi et à portée. Dans la matinée du 1er juillet, pendant une éclaircie, une alerte eut lieu aux environs de Wilna. La veille, le général Pajol, parvenu jusqu'à Ochmiana, y avait rencontré des dragons de Sibérie, des hussards bleus, des Cosaques; on s'était vivement chargé et sabré; la ville avait été prise, perdue, reprise; non loin de là, Bordesoulle annonçait de son côté l'ennemi en forces. L'Empereur et tout le monde au quartier général crurent que Bagration débouchait sur Wilna, qu'il allait tomber dans le réseau de troupes déployé autour de la ville et se faire prendre au piège. Dans nos campements, le cri: Aux armes! retentissait, et les soldats espéraient le combat. Mais la pluie recommença presque aussitôt à tomber, brouillant l'horizon, recouvrant tout de son voile gris, ramenant l'obscurité et l'incertitude. Au plus fort de l'averse, les soldats reconnurent au milieu d'eux l'Empereur, sur son cheval blanc; accompagné de Berthier, il était venu étudier les lieux dont il comptait faire la base d'une belle opération; il cherchait à discerner les reliefs du sol, les approches de la position; on le voyait braquer sa lorgnette sur les bois et les coteaux embrumés de pluie. Autour de lui, la rafale faisait rage; son uniforme ruisselait, l'eau dégouttait par les bords avachis de son chapeau sur sa redingote grise. Au bout de quelque temps, on l'entendit dire: «Mais c'est une pluie terrible[644]»; et il tourna bride, revenant vers la ville.

[Note 644: Souvenirs d'un officier polonais, 229]

Les corps de cavalerie jetés au sud de Wilna continuaient à apercevoir l'ennemi par intervalles, puis le perdaient de vue, n'arrivaient pas à se renseigner exactement sur la nature et la direction de ses forces, ne savaient plus s'ils avaient affaire à Bagration ou à d'autres. En réalité, Bagration ne s'était jamais approché de Wilna. Quittant le haut Niémen à la première nouvelle du passage, au lieu de remonter vers le nord, il s'était jeté délibérément dans l'est, vers Minsk, vers l'intérieur de l'empire; renonçant momentanément à rejoindre la première armée, il n'espérait plus s'y réunir qu'à la faveur d'un immense détour. Il était actuellement hors d'atteinte; pour essayer contre lui d'une marche enveloppante, il faudrait élargir le cercle de nos évolutions, pousser Davout sur Minsk, attendre que Poniatowski et Jérôme fussent complètement entrés en ligne: ce ne pouvait plus être qu'une opération de longue haleine et de chances problématiques. Les Russes auxquels Pajol s'était heurté à Ochmiana appartenaient au corps de Doctorof, mais ce général, évitant de s'exposer sous Wilna, contournait cette ville à assez grande distance et prenait de l'espace. Nos dragons et nos chasseurs n'avaient fait que tâter et effleurer une colonne de cavalerie qui flanquait et protégeait son aile gauche, tandis que le reste du corps, ainsi couvert, filait à toute vitesse et dépassait la zone dangereuse. On pouvait encore s'élancer à sa suite, l'atteindre et le maltraiter dans sa retraite, non l'entourer et le prendre.

Une seule fraction des armées ennemies restait aventurée, compromise, en extrême péril; c'étaient quelques régiments d'infanterie et de cavalerie appartenant au 6e corps de Barclay et commandés par le général major Dorockhof. N'ayant point reçu en temps utile l'ordre de se joindre au mouvement général de retraite, cette arrière-garde s'était attardée au sud de Wilna; elle s'y était vue tout à coup environnée de nos postes; maintenant, elle errait affolée, se heurtant à nous de tous côtés, changeant à chaque instant de direction, cherchant désespérément une issue; les hommes marchaient nuit et jour, affamés, exténués, les pieds meurtris, en sueur et en sang; quelques soldats portaient jusqu'à trois ou quatre fusils, échappés aux mains de leurs camarades défaillants, et cependant ils allaient toujours, fouettés par la voix impérieuse du chef qui leur montrait les Français accourant pour les prendre et qui leur faisait peur de la captivité.

Heureusement pour eux, la nature du terrain facilitait leur évasion. Ceux de nos corps qui suivaient Doctorof et Dorockhof avaient peine à se reconnaître au milieu d'un pays boisé, couvert, accidenté, coupé de ravins et de défilés; ils s'embrouillaient dans les renseignements fournis par les habitants du pays, confondaient les localités et les noms, prenaient Doctorof pour Dorockhof et réciproquement. Davout, Pajol, Nansouty, Morand, Bordesoulle, touchaient à chaque instant l'ennemi sans le saisir et le sentaient glisser entre leurs doigts. La cavalerie légère entrait dans les villages sur les pas des Cosaques; elle trouvait des cantonnements encore chauds de leur présence, empestés de leur odeur, infectés de leur vermine; mais l'insaisissable ennemi avait fui. Parfois, il semblait que cet ennemi voulût tenir. Son infanterie se montrait à la lisière des bois, ses tirailleurs ouvraient le feu, nos grand'gardes étaient ramenées; puis, lorsque nos commandants avaient rassemblé leurs troupes et reçu des renforts, lorsqu'ils poussaient contre l'adversaire, celui-ci avait décampé; les masses entrevues la veille n'étaient plus que des formes indécises, se perdant peu à peu dans le brouillard et l'éloignement. Cette armée fantôme, vaguement surgie, s'évanouissait à notre approche, fondait sous notre main, se dérobait au contact[645].

[Note 645: Lettres de Davout, Pajol, Morand, Bordesoulle. Archives nationales, AF, 1643 et 1644. Lettres de Berthier au roi Jérôme citées par DU CASSE, Mémoires pour servir à l'histoire de la campagne de 1812, p. 137 et suiv. BOGDANOVITCH, I, 132 et suiv., d'après les rapports des généraux russes.]

Il y eut pourtant au nord de Wilna, dans la région où Ney et Oudinot opéraient contre Baggovouth et Wittgenstein, où les corps opposés les uns aux autres se frôlaient sans se bien distinguer, quelques rencontres partielles, d'assez rudes froissements. Les deux partis se battaient alors avec vaillance, quoique sans acharnement. Français et Russes, que ne séparaient aucune inimitié traditionnelle, aucune injure de peuple à peuple, ne s'étaient pas encore animés mutuellement à la lutte et n'avaient pas eu le temps de se haïr[646]. Dès le 28 juin, le maréchal duc de Reggio s'était heurté au corps de Wittgenstein, arrêté et établi aux environs de Wilkomir. Bien que le maréchal n'eût avec lui qu'une division de fantassins et sa cavalerie, il avait abordé l'ennemi avec entrain; il lui avait tué ou pris quelques centaines d'hommes et l'avait refoulé assez loin, sans l'entamer sérieusement. L'Empereur félicita le commandant et les troupes du 2e corps; mais qu'était cette brillante affaire d'avant-garde pour lui qui avait rêvé de recommencer Austerlitz ou Friedland, au moins Abensberg et Eckmühl? À tous les officiers qui lui apportaient des nouvelles, sa première question était: «Combien de prisonniers[647]?» Les réponses ne le satisfaisaient guère. On recueillait des traînards, des déserteurs, quelques détachements et quelques convois égarés: là se bornaient nos prises, et l'Empereur attendait en vain ces colonnes d'ennemis désarmés, ces interminables trains d'artillerie, ces brassées d'étendards captifs que lui présentaient jadis ses soldats au retour du champ le bataille.

[Note 646: Le général Lyautey, dans ses Souvenirs inédits, raconte à ce sujet une scène qui rappelle certains épisodes de la guerre de Crimée: «Le combat qui avait commencé pour nous dès le point du jour eut, vers le milieu de la journée, une heure ou deux de repos. Un ravin avec un cours d'eau noire nous séparait des Russes. Le besoin de faire boire les chevaux était commun aux deux partis, et de chaque côté on descendit dans le ravin. Les Russes buvaient d'un côté, nous de l'autre; on se parlait sans trop se comprendre que par gestes; on se donnait la goutte, du tabac; nous étions les plus riches et les plus généreux. Bientôt après, ces si bons amis se tiraient des coups de canon. Je trouvai un jeune officier parlant français; nous échangeâmes courtoisement quelques paroles, en attendant mieux.»]

[Note 647: Documents inédits.]

Il eût eu besoin pourtant de trophées, de bulletins triomphants, pour retremper pleinement le moral de son armée, pour exciter surtout et soulever les Polonais de Lithuanie. En effet, bien que l'on essayât de toutes manières pour son compte à déterminer l'insurrection, à chauffer l'enthousiasme, l'attitude de la population trompait toujours son attente. Pour décider les notables de Wilna à se mettre en avant, à payer de leur nom et de leur personne, il avait fallu les relancer chez eux, les entreprendre un à un, quêter leur adhésion, forcer presque leur concours. Dans les campagnes, chaque classe d'habitants avait ses motifs de défiance. Les excès de nos soldats, les brigandages de nos alliés allemands continuaient à désoler les paysans, qui se sauvaient à notre approche et se réfugiaient dans les bois. Pour les ramener et se les concilier, Napoléon leur annonçait la liberté, l'abolition du servage; mais ces promesses indisposaient les seigneurs, les grands propriétaires ruraux, possesseurs d'esclaves. Si la majeure partie de la noblesse restait malgré tout favorablement disposée, un doute persistant sur les intentions réelles de Napoléon à l'égard de la Pologne, un doute naissant sur le succès de ses armes, la crainte de représailles russes, retardaient l'élan des coeurs[648]. Tout ce qui se faisait en Lithuanie,--ébauche d'une organisation nationale, formation d'un gouvernement provisoire, levée de milices locales,--était exclusivement l'oeuvre de quelques seigneurs dévoués de longue date à notre cause, déjà compromis aux yeux de l'ennemi; la masse suivait mollement l'impulsion et ne la devançait jamais. L'Empereur voyait venir à lui des empressements isolés, point de mouvement collectif, des individus plutôt qu'une nation. Ses calculs se trouvaient doublement en défaut; les armées du Tsar avaient déjoué ses premiers plans et échappé à ses atteintes; la Pologne russe ne se levait qu'à demi et ne lui prêtait qu'un concours hésitant; après la déception militaire, la déception politique.

[Note 648: Voy. spécialement à ce sujet CHAMBRAY, Histoire de l'expédition de Russie, 45.]

IV

Napoléon décida alors de recevoir Balachof et le fit mander à son quartier général; c'était un trophée qu'il présenterait aux Polonais, à défaut d'autres; l'armée et la population pourraient croire que l'envoyé du Tsar venait en suppliant, attestant par sa présence que la Russie s'avouait vaincue avant d'avoir tenté la lutte. Le 30 juin, Balachof avait été ramené à Wilna; on l'y logea dans la maison du prince de Neufchâtel, où celui-ci le fit prier «de se considérer comme chez lui[649]», et il fut prévenu que l'Empereur allait incessamment lui donner audience.

[Note 649: Rapport de Balachof.]

L'apparente négociation dont Alexandre avait pris l'initiative ne pouvait aboutir qu'à une controverse rétrospective, à une altercation vaine. En souscrivant à la condition posée par son rival en termes absolus, en ramenant ses troupes en deçà du Niémen, Napoléon n'eût pas seulement meurtri et supplicié son orgueil; reconnaissant aux yeux de tous son impuissance, signalant son erreur, il eût détruit son prestige, rompu l'enchantement qui liait tant de peuples à sa fortune, encouragé les Russes à l'offensive et l'Europe à la révolte. Il est hors de toute vraisemblance que l'idée d'un recul l'ait même effleuré. Les débuts manqués de la campagne l'avaient incontestablement affecté: on le voyait parfois «sérieux, préoccupé, sombre[650]»; mais les difficultés animaient son coeur de lion, loin de l'abattre, et la persistance avec laquelle les Russes se dérobaient l'excitait à continuer plus âprement la poursuite, à convoiter davantage cette proie. À supposer même qu'Alexandre, se désistant de son exigence préalable, se fût résigné à négocier en présence et sous la pression de nos troupes, à respecter désormais les lois du blocus continental et à s'employer contre les Anglais, cet arrangement, que l'Empereur aurait accepté en d'autres temps, ne l'eût plus satisfait. Il dit crûment devant Berthier, Caulaincourt et Bessières: «Alexandre se f... de moi; croit-il que je suis venu à Wilna pour négocier des traités de commerce? Il faut en finir avec le colosse du Nord, le refouler, mettre la Pologne entre la civilisation et lui. Que les Russes reçoivent les Anglais à Arkhangel, j'y consens, mais la Baltique doit leur être fermée... Le temps est passé où Catherine faisait trembler Louis XV et se faisait prôner en même temps par tous les échos de Paris. Depuis Erfurt, Alexandre a trop fait le fier; l'acquisition de la Finlande lui a tourné la tête. S'il lui faut des victoires, qu'il batte les Persans, mais qu'il ne se mêle plus de l'Europe; la civilisation repousse ces habitants du Nord[651].

[Note 650: Documents inédits.]

[Note 651: Id.]

Résolu d'arracher aux Russes l'abandon total ou partiel de leurs conquêtes, il comptait toujours l'obtenir d'eux à bref délai, par quelques coups retentissants et hardis, dont il saurait retrouver l'occasion. Son espoir était encore qu'Alexandre, aussi prompt à désespérer qu'accessible à d'orgueilleuses illusions, s'humilierait et viendrait à résipiscence dès qu'il aurait réellement senti le fer. Pour surprendre plus rapidement au Tsar cette soumission, il importait de ne pas la lui rendre par trop pénible dans la forme, de laisser à cet ancien allié le chemin du retour ouvert et même facile. Napoléon s'était donc résolu, sans vouloir écouter sérieusement Balachof, à l'accueillir avec politesse, afin d'encourager pour l'avenir de nouveaux envois; il chercherait à maintenir entre les souverains, malgré la guerre, des communications suivies, afin qu'Alexandre, au premier trouble qui s'emparerait de son âme, après une ou deux batailles perdues, sût où s'adresser pour capituler et faire parvenir des paroles de paix et de repentir. Toutefois, désireux de hâter par d'autres moyens ce moment d'abandon, il affecterait devant Balachof une assurance sans bornes, une confiance imperturbable; se proposant d'épouvanter le Russe par l'étalage de ses forces et de ses ressources, il donnerait à sa courtoisie un ton d'écrasante supériorité.

Le 1er juillet, à dix heures du matin, il envoya chercher Balachof par un chambellan. Amené au palais, l'aide de camp fut introduit dans la salle où il avait vu Alexandre pour la dernière fois et qui servait maintenant de cabinet à l'empereur des Français; rien n'y était changé, sauf le maître. Dans la pièce d'à côté, Napoléon finissait de déjeuner; après quelques minutes, Balachof entendit distinctement le bruit d'une chaise que l'on repoussait; la porte s'ouvrit, et tranquillement, posément, en conquérant qui se sent bien établi en pays ennemi et y prend ses aises, l'Empereur passa dans le cabinet, où il se fit «servir son café».

Au salut de Balachof, il répondit d'un ton aimable: «Je suis bien aise, général, de faire votre connaissance. J'ai entendu du bien de vous. Je sais que vous êtes attaché sérieusement à l'empereur Alexandre, que vous êtes un de ses amis dévoués. Je veux vous parler avec franchise, et je vous charge de rendre fidèlement mes paroles à votre souverain[652].»

[Note 652: Cette citation et toutes les suivantes jusqu'à la page 527 sont empruntées au rapport de Balachof.]

Après cette déclaration, son premier mot fut: «J'en suis bien fâché, mais l'empereur Alexandre est mal conseillé»; il aimait mieux s'en prendre à l'entourage du souverain qu'au souverain lui-même. Et pourquoi cette guerre? Deux grands monarques poussaient leurs peuples au carnage sans que l'objet de leur querelle eût été nettement précisé. Balachof répliqua que son maître ne voulait pas la guerre, qu'il avait tout fait pour l'éviter; en témoignage suprême, il invoqua la proposition de paix dont il était porteur. Napoléon revint alors sur le passé, et l'on discuta, on ergota sur les incidents qui avaient été la cause occasionnelle de la rupture. Chacun des deux interlocuteurs répéta à satiété ses griefs, sans vouloir reconnaître et prendre en considération ceux de l'adversaire. À mesure que l'Empereur rappelait les actes par lesquels la Russie avait manifesté l'intention de tenir contre la puissance française et de la braver, de ne pas même entrer en composition avec elle, il parlait avec plus de chaleur, avec une acrimonie croissante, s'animant au feu de ses propres discours. Sa colère, feinte peut-être au début, devenait réelle, et il prenait au sérieux son rôle d'offensé.

Il marchait à grands pas dans la chambre, et l'on pouvait reconnaître, à certains signes d'impatience qui éclataient en lui, le frémissement de tout son être. À un moment, le vasistas d'une fenêtre, imparfaitement fermé, s'ouvrit et laissa pénétrer, par bouffées fraîches, l'air du dehors. L'Empereur le repoussa avec violence. Mais les bois joignaient mal; au bout d'un instant, la mince clôture, remise en branle par le vent, se souleva de nouveau et recommença à battre. Dans l'état de ses nerfs, l'Empereur ne put supporter ce bruit agaçant. D'un geste rageur, il arracha le vasistas et le lança en dehors; on l'entendit s'abattre sur le sol, avec un fracas de verre brisé.

Napoléon revint à son interlocuteur, se plaignant amèrement de ce que la Russie, en l'obligeant à se détourner contre elle, l'eût empêché de finir la guerre d'Espagne et de pacifier l'Europe. Puis, arrachant les voiles, dédaignant les subtilités et les controverses diplomatiques où il s'était attardé jusqu'alors, il alla au fond des choses. Supérieurement, il mit en relief ce qu'avait eu depuis longtemps de louche et de suspect la conduite d'Alexandre. Il fit sentir que ce prince s'était acheminé irrésistiblement à la guerre du jour où il avait laissé des personnages équivoques, notoirement connus pour nos adversaires, se rapprocher de sa personne et surprendre sa confiance. Autour de lui, dans sa société intime, qui voyait-on? Étaient-ce des Russes, possédant le sens et la tradition de la politique nationale? Point; on ne voyait qu'un groupe d'étrangers, un conseil cosmopolite, un comité d'émigrés et de proscrits, Stein le Prussien, Armfeldt le Suédois, Wintzingerode, déserteur de nos armées, d'autres encore, éternels artisans d'intrigue et de discorde. Avec raison, Napoléon montrait, abrités et embusqués derrière le prince qui lui avait juré fidélité, ses ennemis personnels et acharnés, ceux qu'il avait retrouvés de tout temps en son chemin, ameutant les rois, fomentant la conspiration européenne. Chassés par lui de tous les pays où s'exerçait son pouvoir, ces hommes étaient allés en Russie lui ravir l'allié qu'il croyait avoir subjugué par l'ascendant de son génie, et sa colère éclatait contre ces séducteurs, contre le monarque faible qui s'était laissé reprendre et suborner.

En vain s'était-il promis d'être calme, de montrer plus de pitié que de courroux, de gronder amicalement et de haut. Emporté par ses haines, il manquait à l'engagement pris envers lui-même, ne se contenait plus, frappait et blessait. Sa voix devenait brève et stridente; ses phrases étaient autant de traits chargés de passion ou de venin; chaque mot portait sa griffe.

L'empereur Alexandre, disait-il, se pique de sentiments élevés; il veut être un chevalier sur le trône. Est-ce se conformer à cette règle que de s'entourer d'hommes vils, honte et rebut de l'Europe? Parmi les Russes eux-mêmes, quels sont ceux qu'il choisit pour leur confier le commandement de ses armées et le sort du pays? «Je ne connais pas le Barclay de Tolly, mais Bennigsen!»--Bennigsen, qui doit à ses crimes une célébrité affreuse: en cherchant sur les mains de cet homme, on y trouverait une tache de sang, et de quel sang! L'allusion à l'assassinat de Paul Ier, au forfait où Bennigsen avait trempé et qui avait avancé le règne d'Alexandre, était sur les lèvres de l'Empereur; il la laissa plus d'une fois percer dans son langage.

Si ardentes que fussent ses colères, il savait toujours les gouverner et s'en servir pour atteindre son but. Ce qu'il veut aujourd'hui, c'est moins offenser Alexandre que de le terrifier; il veut lui faire honte, mais surtout lui faire peur. Son but est de prouver que le Tsar, en se livrant à des étrangers, en épousant leurs rancunes, s'aliène le sentiment national, qui s'insurgera contre lui à la première occasion et dont l'explosion peut mettre en péril sa couronne et sa vie. Depuis un siècle, le mécontentement des hautes classes en Russie s'était manifesté à plusieurs reprises par des complots, par des attentats, par des révolutions de palais ou de caserne. En soixante ans, ces crises intérieures avaient abouti à quatre changements de règne, à l'assassinat de trois empereurs. Fondée sur ces précédents, la croyance à l'instabilité du pouvoir à Pétersbourg était générale en Europe; c'était l'une des raisons qui donnaient toute confiance à Napoléon dans le succès de son entreprise et qui l'avaient engagé à la risquer: il tenait pour presque assuré que, dans l'état critique et violent où il allait placer la Russie, une révolte de nobles viendrait favoriser indirectement l'invasion et couper court à la résistance. Dans tous les cas, il voulait consterner Alexandre par la crainte de cette diversion, afin de l'avoir plus facilement à merci, et toutes ses paroles, toutes ses insinuations tendaient à faire redouter au fils de Paul Ier le sort de son père, à évoquer de lugubres visions, des spectres avertisseurs.

En Russie--laissait-il entendre--les souverains sont-ils si solidement assis sur le trône qu'ils puissent impunément plonger leurs peuples dans les calamités d'une guerre malheureuse et les réduire au désespoir? Les hommes auxquels Alexandre prostitue sa confiance seront les premiers à se retourner contre lui, dès qu'ils y verront leur intérêt, à le trahir et à le vendre, «à tirer la corde qui peut trancher sa vie». Ces mots étaient-ils une allusion à l'écharpe qui avait serré le cou de Paul Ier et étouffé ses cris, tandis qu'on lui défonçait le crâne avec un pommeau d'épée? Pour renouveler de pareilles horreurs, que fallait-il? Un grand coup porté du dehors qui ébranlerait l'opinion, l'annonce d'une bataille perdue, d'un désastre militaire! Or, ce désastre était imminent. Ici, par une suite d'affirmations superbes et tranchantes, Napoléon pose en fait que la guerre doit nécessairement tourner au détriment et à la confusion des Russes. Il soutient qu'elle commence mal pour eux et que la manière dont elle s'engage permet d'en préjuger l'issue; il s'acharne à le prouver. Toutes les circonstances qui ont marqué le début des hostilités et qui ont été pour lui autant de déceptions, il les tourne en sa faveur, il s'en fait des avantages. Quant à la disproportion des forces en hommes, en argent, en ressources de tout genre, n'est-elle pas évidente, écrasante? Napoléon se targue de tout connaître des armées russes, la composition de chacune d'elles, sa valeur, le nombre de ses divisions, l'effectif moyen des bataillons; il cite des chiffres, accumule des détails, se livre à un retour complaisant sur sa propre puissance, fait des calculs et des comparaisons, oppose avec habileté les groupements respectifs de manière à se montrer partout le plus fort, et excellant à donner aux assertions les plus hasardées l'aspect de vérités rigoureusement déduites, il démontre que le succès de la campagne est pour lui un problème résolu, qu'il est sûr, absolument sûr de son fait, qu'il a la certitude mathématique de vaincre.

Qui d'ailleurs en Europe, d'après lui, doute de ce résultat? Les Anglais eux-mêmes regrettent cette guerre, car ils prévoient «des malheurs pour la Russie et peut-être le comble des malheurs», c'est-à-dire une révolution. Quant à l'Europe continentale, elle marche avec nous et suit notre étoile. Les Russes se vantent, à la vérité, de nous avoir soustrait certains de nos auxiliaires traditionnels: on parle d'une paix qu'ils auraient conclue avec le Turc, et Napoléon, fort mécontent au fond et fort intrigué de ce traité, voudrait en savoir les conditions; il soumet Balachof à un interrogatoire en règle, auquel l'autre se dérobe. Il fait fi alors des Turcs et des Suédois, pauvres alliés, appoint insignifiant; on les verra d'ailleurs, dès que la fortune se sera prononcée en sa faveur, revenir à lui et se rattacher au vainqueur. Il sait bien qu'on cherche à lui débaucher, à lui voler ses alliés allemands; ses troupes ont intercepté une lettre écrite par un prince apparenté à la famille impériale de Russie pour exciter les Prussiens à la désertion. Tristes moyens! Sont-ce là jeux d'empereur? Que les potentats se fassent la guerre, c'est leur droit, mais au moins devraient-ils mettre dans leurs luttes la courtoisie et la hauteur d'âme qui conviennent à ces grands tournois. Au reste, en quoi espère-t-on lui nuire par de semblables manoeuvres? On débarrassera ses armées de «quelques coquins», on arrivera à lui ravir quelques centaines de soldats: il en a 550,000,--oui, 550,000 bien comptés,--contre 200,000 Russes: «Dites à l'empereur Alexandre que je l'assure par ma parole d'honneur que j'ai 550,000 hommes en deçà de la Vistule.»

Après avoir asséné ce dernier coup, il se radoucit, change de ton, et légèrement, presque négligemment, arrive au point où il veut en venir. La conclusion qu'il laisse se dégager de tous ses discours, celle qu'il sous-entend, celle qu'il exprime à demi-mot, c'est que l'empereur Alexandre, certain d'être battu, environné de périls, n'a qu'un parti à prendre: interrompre promptement la lutte et subir la loi. Quant à lui, il va faire la guerre, puisqu'on l'y oblige, mais il n'en est pas plus belliqueux pour cela ni plus acharné: «Il n'est ni contre les négociations ni contre la paix.» Qu'on ne lui parle pas sans doute d'évacuer Wilna et de faire reculer son armée; de semblables conditions ne sauraient être prises au sérieux. Mais l'empereur Alexandre veut-il se rendre compte de la situation et se résoudre aux sacrifices convenables, quiconque se présentera de sa part sera le bienvenu. Veut-il rappeler le comte de Lauriston, afin d'avoir toujours sous la main un négociateur? Il n'a qu'à faire un signe, et l'ancien ambassadeur reprendra le chemin de Pétersbourg. Veut-il dès à présent régler les conditions du combat de manière à sauvegarder les droits de l'humanité et de la civilisation, conclure un cartel sur les bases les plus libérales, assurer le sort des blessés et des prisonniers? Napoléon est prêt à mener cette négociation parallèlement aux hostilités, et de plus en plus sa pensée intime se révèle: ce qu'il désire, c'est de garder le contact avec Alexandre, c'est de conserver sur lui une prise par laquelle il puisse le ressaisir en temps opportun et le ramener à lui, résigné et contrit. Il s'exprime maintenant sur le compte du Tsar avec une commisération sympathique, comme on parle d'un ami égaré, pour lequel on conserve malgré tout un fonds d'indulgence et que l'on voudrait voir revenir. Puis, quand il a jeté dans le débat toutes ces idées sans y trop insister, laissant aux adversaires le soin de les relever et d'en faire leur profit, il se met, avec une suprême désinvolture, à parler de choses indifférentes.

Il interroge Balachof sur la cour de Russie, demande des nouvelles du chancelier: «Le comte Roumiantsof est malade? Il a eu un coup d'apoplexie?... Dites-moi, je vous prie, pourquoi a-t-on éloigné... celui que vous aviez à votre conseil d'État... comment l'appelez-vous? Spie... Sper...» Il faisait allusion à Spéranski, mais il n'avait pas la mémoire des noms et s'amusait d'ailleurs à les défigurer. Il veut néanmoins savoir pourquoi on a disgracié l'homme qu'il a vu à Erfurt, se complaît à ces questions, à ces curiosités, comme si l'excellence de sa position et une parfaite tranquillité d'esprit lui laissaient pleinement le loisir de causer, jusqu'à ce qu'enfin, tout à fait rasséréné et gracieux, il s'y prenne pour rompre l'entretien avec une politesse presque excessive: «Je ne veux plus vous dérober votre temps, général. Dans le cours de la journée, je vous préparerai une lettre pour l'empereur Alexandre.»

V

Le soir, à sept heures, Balachof fut invité à dîner chez Sa Majesté. Les autres convives étaient Berthier, Duroc, Bessières et Caulaincourt; ce dernier avait été spécialement mandé et s'étonna un peu de cet appel, car son maître ne l'habituait plus depuis quelque temps à de pareilles faveurs. Pendant tout le repas, l'Empereur entretint et domina naturellement la conversation, mais il était redevenu haut, entier, agressif; s'adressant à un auditoire au lieu de parler à un seul interlocuteur, il mesurait ses effets au nombre de personnes à frapper et à convaincre. Son but évident était d'embarrasser Balachof devant témoins, de le décontenancer par des questions imprévues; on eût dit qu'il voulait confondre et humilier la Russie entière en sa personne. Malheureusement pour lui, il avait affaire à un adversaire difficile à démonter, servi par un patriotisme avisé et une rare présence d'esprit; l'avantage lui fut vivement disputé dans ce combat de paroles.

Il affecta d'abord un ton de rondeur familière et de bonhomie narquoise, abordant les sujets les plus frivoles, comme si son esprit eût eu besoin de se détendre et de se reposer après les préoccupations de la journée. Il fit allusion à la vie privée de l'empereur Alexandre, à ses succès féminins, aux occupations galantes qui semblaient l'absorber à l'heure même où nos troupes franchissaient la frontière:

--«Est-ce vrai, dit-il, que l'empereur Alexandre allait tous les jours à Wilna prendre le thé chez une beauté d'ici?» Et se tournant vers le chambellan de service, M. de Turenne, qui se tenait debout derrière sa chaise:--«Comment l'appelez-vous, Turenne?»

--«Soulistrowska, Sire», répondit le chambellan, dont le devoir était d'être parfaitement informé en ces matières.

--«Oui, Soulistrowska.» Et Napoléon adressait à Balachof un coup d'oeil interrogateur.

--«Sire, répondit le Russe, l'empereur Alexandre est ordinairement galant avec toutes les femmes, mais à Wilna je l'ai vu occupé de tout autre chose.

--«Pourquoi pas? reprit l'Empereur. Au quartier général, c'est encore permis.»

Mais il reprochait à Alexandre des fréquentations plus compromettantes. Était-il donc vrai que ce monarque, non content d'accueillir à son service des Stein et des Armfeldt, permît à de tels hommes de s'asseoir à sa table et de manger son pain?

--«Dites-moi, Stein a-t-il dîné avec l'empereur de Russie?»

--«Sire, toutes les personnes de distinction sont admises à la grande table de Sa Majesté.»

--«Comment peut-on mettre un Stein à la table de l'empereur de Russie? Si même l'empereur Alexandre s'est décidé à l'écouter, toujours ne devait-il pas le mettre à sa table. Est-ce qu'il a pu s'imaginer que Stein pouvait lui être attaché? L'ange et le diable ne doivent jamais se trouver ensemble.»

Il parla alors de la Russie avec une curiosité pleine d'assurance, comme d'un pays qu'il allait visiter prochainement et parcourir en tous sens. Le nom de Moscou était déjà venu sur ses lèvres:

--«Général, demanda-t-il, combien comptez-vous d'habitants à Moscou?

--«Trois cent mille, Sire.

--«Et de maisons?

--«Dix mille, Sire.

--«Et d'églises?

--«Plus de trois cent quarante.

--«Pourquoi tant?

--«Notre peuple les fréquente beaucoup.

--«D'où vient cela?

--«C'est que notre peuple est dévot.

--«Bah! on n'est plus dévot de nos jours.

--«Je vous demande pardon, Sire, cela n'est pas partout de même. On n'est peut-être plus dévot en Allemagne et en Italie, mais on est encore dévot en Espagne et en Russie.»

L'allusion était mordante et méritée; on ne pouvait dire plus spirituellement à l'Empereur qu'un peuple croyant avait seul réussi jusqu'à présent à le tenir en échec, qu'une autre nation également inébranlable dans sa foi, confiante en Dieu, saurait imiter cet exemple, et que la Russie lui serait une Espagne. Sous cette repartie, il se tut un instant; puis, reprenant l'attaque, tendant le fer, il dit à Balachof, en le regardant fixement:

--«Quel est le chemin de Moscou?»

À ce coup droit, la riposte se fit un instant attendre. Balachof prit son temps, parut réfléchir, puis:

--«Sire, répondit-il, cette question est faite pour m'embarrasser un peu. Les Russes disent comme les Français que tout chemin mène à Rome. On prend le chemin de Moscou à volonté; Charles XII l'avait pris par Pultava.»

En évoquant subitement le nom et l'infortune du conquérant suédois, en avertissant l'Empereur qu'au lieu d'aller à Moscou il risquait d'aller à Pultava, Balachof répondait à une bravade par une menace prophétique et prenait finement sa revanche. Il ne parut pas toutefois que l'à-propos de ses paroles ait vivement impressionné les assistants; ses réponses acquirent leur célébrité après coup, lorsque l'événement fut venu les mettre en relief et les souligner.

On sortit de table et l'on passa dans un salon voisin. Là, l'Empereur se mit à philosopher, déplorant l'aveuglement des princes et la folie des hommes: «Mon Dieu! que veulent donc les hommes?» L'empereur Alexandre avait obtenu de lui tout ce qu'il pouvait désirer, tout ce que ses prédécesseurs osaient à peine rêver: la Finlande, la Moldavie, la Valachie, un morceau de la Pologne: s'il eût persévéré dans l'alliance, son règne se fût inscrit en lettres d'or dans les fastes de son peuple: «Il a gâté le plus beau règne qui a jamais été en Russie... Il s'est jeté dans cette guerre pour son malheur, ou par de mauvais conseils, ou par la fatalité de son sort.» Et par quels moyens faisait-il cette guerre? À ce sujet, s'échauffant de nouveau et tempêtant, Napoléon reprit toutes ses plaintes, tous ses motifs d'indignation, et toujours l'argument direct et personnel, celui qui cherchait l'homme sous le souverain, qui devait alarmer Alexandre pour sa sécurité et le faire trembler dans sa chair. L'empereur Alexandre, disait-il, en se plaçant lui-même à la tête de ses armées, s'est découvert devant ses peuples; il s'est offert en première ligne, il s'est désigné à leur fureur, en cas de revers: «Il s'est réservé la responsabilité de la défaite. La guerre est mon milieu. J'y suis accoutumé. Ce n'est pas la même chose avec lui; il est empereur par sa naissance. Il doit régner et nommer un général pour commander: s'il fait bien, le récompenser; s'il fait mal, le punir. Que le général ait une responsabilité devant lui plutôt que lui-même devant la nation, car les souverains ont aussi une responsabilité; il ne faut pas oublier cela.»

Il continua ainsi longuement, prodiguant les avertissements sinistres, les paroles acerbes, se promenant avec animation au milieu de ses convives debout. À un moment, il avisa Caulaincourt, qui restait silencieux et grave, sans donner aucun signe d'acquiescement, et lui frappant légèrement la joue, il l'interpella en ces termes: «Eh bien! que ne dites-vous rien, vieux courtisan de la cour de Saint-Pétersbourg?» Très haut, il ajouta: «Ah! l'empereur Alexandre traite bien les ambassadeurs: il croit faire de la politique avec des cajoleries. Il a fait de vous un Russe[653].»

[Note 653: Documents inédits.]

À ces mots, Caulaincourt pâlit, ses traits se contractèrent. Il s'était entendu infliger maintes fois et même publiquement, à la suite des objections qu'il avait vaillamment produites contre la guerre, cette épithète de Russe que désavouait son patriotisme. Il en avait souffert, mais il avait supporté jusque-là le jeu déplaisant où s'obstinait son maître. Cette fois, c'en était trop: répéter devant un étranger, un ennemi, le reproche contre lequel protestait toute sa vie, c'était mettre en doute ses sentiments français et sa loyauté; l'injustice passait les bornes, la taquinerie tournait en insulte. Caulaincourt ne put se contenir et répliqua sur un ton que l'Empereur n'était pas habitué à entendre: «C'est sans doute parce que ma franchise a trop prouvé à Votre Majesté que je suis un très bon Français qu'elle veut avoir l'air d'en douter. Les marques de bonté de l'empereur Alexandre étaient à l'adresse de Votre Majesté; comme votre fidèle sujet, Sire, je ne les oublierai jamais[654].»

[Note 654: Documents inédits.]

À l'expression de visage qui accompagna ces paroles, chacun sentit que le duc était blessé au coeur; un froid s'ensuivit; l'Empereur lui-même parut gêné et presque déconcerté. Il changea de conversation, s'entretint encore avec Balachof, et finit par le congédier avec aménité. Il lui fit pourtant remettre, comme adieu, avec la lettre préparée pour l'empereur Alexandre et résumant la querelle, un exemplaire de la belliqueuse allocution qu'il avait adressée à ses troupes en leur ordonnant de franchir le Niémen; c'était sa réponse à la demande de repasser le fleuve. S'adressant à Berthier et l'appelant familièrement par son prénom: «Alexandre, lui dit-il, vous pouvez donner la proclamation au général, ce n'est pas un secret[655].»

[Note 655: Rapport de Balachof.]

Tandis que Balachof quittait le palais et se préparait à monter en voiture, pour rejoindre son empereur, un vif incident se passait chez Napoléon et formait l'épilogue de ces scènes[656]. Se retrouvant avec les siens, l'Empereur s'était rapproché de Caulaincourt, qui demeurait à l'écart, le visage douloureux et amer. Fâché et presque honteux d'avoir affligé ce serviteur fidèle, cet ami, il voulut finir leur brouille et essaya de guérir la blessure qu'il avait faite. Il dit au duc, sur un ton de bienveillante gronderie: «Vous avez eu tort de vous courroucer», et pour prouver qu'il n'avait fait qu'une plaisanterie, il affecta de la continuer. «Vous vous attristez sans doute, dit-il, du mal que je vais faire à votre ami.» Il répéta ensuite son éternelle phrase: «Avant deux mois, les seigneurs russes forceront Alexandre à me demander la paix.» Il prit aussi la peine d'expliquer une dernière fois au duc et aux personnages présents pourquoi il faisait cette guerre, mêlant toujours le vrai et le faux, rappelant avec raison que l'alliance de la Russie n'avait été qu'un leurre, une ombre mensongère, et concluant à tort de ce fait qu'une guerre d'invasion dans le Nord s'imposait, qu'elle était la plus utile et la plus politique de ses entreprises, qu'elle conduirait nécessairement à la paix générale.

[Note 656: Le récit de l'incident, dont Ségur paraît avoir eu connaissance, est entièrement tiré des Documents inédits que nous citons constamment au cours de ce chapitre.]

Mais Caulaincourt ne l'écoutait plus; tout entier à son outrage, au soin de défendre son honneur, il se mit avec une extrême vivacité à relever le propos qui l'avait meurtri. Il dit, il cria presque qu'il s'estimait meilleur Français que les fauteurs de cette guerre: «Il se faisait gloire, puisque Sa Majesté le publiait, de la désapprouver: au reste, puisqu'on suspectait son patriotisme et sa fidélité, il demandait à se retirer du quartier général, à s'en aller tout de suite, le lendemain même; il sollicitait de Sa Majesté un commandement en Espagne et la permission de la servir loin de sa personne.» En vain l'Empereur s'efforçait-il de le consoler par des paroles de bonté, il allait toujours, cédant à son indignation, perdant toute mesure; il ne semblait plus maître de sa parole et de ses gestes. Les autres grands officiers l'entouraient et tâchaient de l'apaiser, consternés de cet éclat, épouvantés de cette hardiesse, craignant pour leur ami une irréparable disgrâce. Mais l'Empereur restait très calme, très doux, se laissant tout dire, et le colérique souverain était redevenu le plus patient des maîtres. C'est que cet admirable connaisseur d'hommes mesurait en dernier lieu ses procédés à son estime: sincèrement attaché à ceux qui l'avaient conquise, s'il les faisait souffrir trop souvent par ses emportements et ses défauts de caractère, il leur revenait toujours et leur rendait finalement justice; il savait à merveille discerner les dévouements vrais et leur passait beaucoup. Au lieu d'imposer silence à Caulaincourt, il se bornait à lui dire: «Mais qu'est-ce qui vous prend? Et qui met votre fidélité en doute? Je sais bien que vous êtes un brave homme. Je n'ai fait qu'une plaisanterie. Vous êtes par trop susceptible. Vous savez bien que je vous estime. Dans ce moment vous déraisonnez: je ne répondrai plus à ce que vous dites.» La scène se prolongeant, il prit le parti d'y couper court en se retirant, passa et s'enferma dans son cabinet. Caulaincourt voulait l'y rejoindre et exiger son congé: il fallut que Duroc et Berthier le retinssent de force; il fallut ensuite de nombreux efforts pour que cet honnête homme exaspéré fît taire ses griefs et reprît ses fonctions, pour qu'il consentît à partager jusqu'au bout avec l'Empereur les épreuves et les dangers de la campagne, après avoir eu le courage plus rare de l'avertir loyalement et de lui montrer l'abîme.

Le message apporté par Balachof et la réponse de Napoléon furent les dernières communications échangées entre les alliés de Tilsit et d'Erfurt, divisés irrémédiablement. Aux avances comme aux menaces de Napoléon, Alexandre opposera désormais un mur de glace. Cette guerre à mort que son rival s'abstient de lui déclarer, c'est lui qui la veut; il s'est juré de la soutenir et d'y persévérer, quelles qu'en soient les péripéties. Pour se prémunir contre toute velléité décéder, il a prévu la défaite, l'occupation de ses villes, la dévastation de ses provinces; il s'est habitué à l'idée de sacrifier momentanément une moitié de son empire, pour sauver l'autre; il s'est soustrait à cette seconde guerre de Pologne que Napoléon lui proposait comme une courte passe d'armes, et voici la guerre de Russie qui commence, la guerre sans batailles, contre la nature et les espaces. Le 16 juillet, Napoléon dépassait Wilna; après avoir dépensé des trésors d'énergie à ravitailler et à réorganiser ses troupes, il les poussait maintenant vers la Dwina et le Dniéper, cherchant toujours à isoler et à envelopper l'une ou l'autre des armées russes, inventant des combinaisons multiples, ingénieuses, grandioses, dignes de lui en tout point et qui eussent assuré son triomphe, si l'extrême développement du théâtre des opérations n'eût permis à l'ennemi de se dégager sans cesse et de déconcerter la poursuite. Et Napoléon, devant cette résistance fuyante, irait plus loin, toujours plus loin, s'enfonçant dans l'infini, s'aventurant à travers le sombre et mystérieux empire, se dirigeant instinctivement vers le point de lumière qui brillait à l'horizon, au milieu d'universelles ténèbres, et qu'il fixait d'un regard halluciné. Ce qui l'entraîne à Moscou, sans qu'il ait décidé encore et irrévocablement de marcher sur cette capitale, c'est la fatalité à laquelle il obéit depuis le début de sa carrière, cette fatalité qu'il subit et qu'il crée en même temps, qui l'oblige à se surpasser constamment lui-même et qui ne lui permet de tenir les peuples dans l'obéissance qu'en les consternant par des prodiges sans cesse renouvelés et d'une splendeur croissante. Il subit aussi l'attirance de Moscou, la cité étrange et féerique, la cité de rêve, parce que cette conquête presque asiatique promet à son orgueil des jouissances inconnues et le tente comme le viol d'un monde nouveau. Enfin, il espère déterminer chez les Russes, par la prise de leur sanctuaire national, un ébranlement d'âme qui les jettera à ses pieds; plus la guerre avec eux lui apparaît difficile, pénible, hérissée d'épreuves et de dangers, plus il s'obstine à l'espoir de la terminer rapidement en la poussant à fond; il a dit à Caulaincourt: «Je signerai la paix dans Moscou.»

CONCLUSION

Soixante jours après, Napoléon était à Moscou. L'armée avait fourni sa carrière et tracé sur le sol russe un sanglant sillon. Les étapes de sa route avaient été marquées par des épreuves, des souffrances, des succès qui ne finissaient rien et de glorieuses déconvenues: les combats d'Ostrowno d'abord et de Witepsk, contre Barclay qui reculait à pas comptés, sans se laisser entamer; Mohilef, où Bagration n'avait pas été assez battu pour qu'il ne pût continuer sa marche circulaire et rejoindre la première armée; Smolensk, où l'infanterie russe s'était laissé hacher sur place et avait gardé ses rangs dans la mort; à Smolensk, une halte anxieuse, la constatation de pertes immenses, cent mille hommes manquant à l'appel, pris à l'armée par la maladie et la désertion; plus loin, l'affreuse mêlée de Valoutina; plus loin encore, la poursuite fiévreuse et décevante de la bataille décisive: le combat toujours offert, longtemps refusé, imposé enfin à Kutusof par le cri de ses troupes; Borodino alors, l'infernale bataille, dont la canonnade faisait trembler le sol à dix-huit verstes de distance[657] et qui avait couché sur le sol un nombre d'hommes égal à la population adulte d'une très grande ville. Au bout de ce carnage, Moscou nous était apparu, avec l'enchevêtrement de ses murailles blanches, avec ses dômes d'or, de vermillon ou d'azur et ses constellations de coupoles, avec ses palais, ses verdures, ses jardins, comme une grande oasis dans le désert des plaines vides. L'armée s'y était jetée, et aussitôt la proie s'était dérobée, s'était évanouie dans un nuage de feu. Maintenant, installé au Kremlin, Napoléon régnait sur des ruines: autour de lui, onze mille maisons brûlées: l'incendie continuant sourdement son oeuvre et rongeant ces restes; seules, les trois cent quarante églises debout, émergeant d'une mer de décombres; l'armée repue de pillage, gorgée d'inutiles richesses qu'elle avait disputées aux flammes, s'affaissant lourdement dans une pesanteur d'ivresse, sans oser regarder l'avenir; dans les campagnes environnantes, quatre mille châteaux ou villages saccagés; dans les bois, une population de deux cent mille âmes chassée de ses foyers et jetée à la vie sauvage; aux extrémités de l'horizon, des bandes de moujiks se levant furieuses, attaquant nos convois, égorgeant les soldats isolés ou les enterrant vifs, commençant la guerre à l'espagnole.

[Note 657: Joseph DE MAISTRE, Correspondance, IV, 219.]

Au milieu de cette désolation, Napoléon n'agissait plus et attendait. Il avait fait porter au Tsar quelques paroles de paix et attendait de jour en jour qu'Alexandre, par l'envoi d'un négociateur, s'avouât vaincu et rendît son épée. Il viendrait sans doute, ce parlementaire impatiemment désiré. Pourquoi ne viendrait-il pas? La chose était dans l'ordre, puisque les Russes avaient été vaincus partout, vaincus toujours; il en serait d'eux à la fin comme des Autrichiens, comme des Prussiens et de tant d'autres, avec lesquels tout s'était réglé par une bataille et la prise de leur capitale. La paix cependant tardait à venir, et Napoléon, étonné de l'incendie et des destructions systématiques, se demandait à quel peuple il avait affaire, quelle était cette race qui croyait accomplir oeuvre sainte en mettant elle-même le feu à ses villes. Par moments, il imaginait de très belles combinaisons de guerre, auxquelles la lassitude de ses lieutenants et de ses soldats l'obligeait de renoncer. Il songeait aussi à user d'expédients gigantesques et étranges, à se proclamer lui-même roi de Pologne, à ressusciter la principauté de Smolensk ou les républiques tatares, à tenter la noblesse russe par l'appât d'une constitution et le peuple par l'abolition du servage, à lancer la parole révolutionnaire qui appellerait à son secours une guerre sociale; n'arriverait-il pas à se donner prise morale sur la Russie, à découvrir la fissure de ce bloc et à le désagréger? Finalement, il ne s'arrêtait à rien, reconnaissait la chimère et le néant de ses conceptions diverses, se sentait réellement à bout d'inventions, à bout de facultés, à bout de génie, tombait alors à un désoeuvrement morne, cherchait à ne plus penser ou s'échappait de lui-même dans la fiction et lisait des romans. La nuit, il faisait poser près de sa fenêtre deux bougies allumées, afin que les soldats qui passeraient devant le palais, en voyant luire cette étoile, crussent qu'il prolongeait une ardente veillée et que sa pensée toujours active, toujours féconde, enfantait le salut[658].

[Note 658: Journal de Castellane, I, 161.]

Alexandre s'était retiré à Pétersbourg, reconnaissant que sa présence à l'armée gênait la liberté des mouvements et ajoutait à la confusion. Il était revenu plein d'admiration pour ses soldats et mécontent de ses généraux, dégoûté de leurs rivalités, assourdi de leurs querelles, sentant que tout allait mal et pourtant résolu à ne pas se rendre, mais navré de l'infortune publique. Il vivait maintenant aux portes de sa capitale, à Kamennoï-Ostrof, dans sa modeste résidence d'été; on le rencontrait parfois dans les bois d'alentour, rêveur solitaire; il cherchait une source de force et d'espérance où rafraîchir sa fièvre; un jour, il demanda une Bible, ouvrit pour la première fois le livre de consolation, trouva des passages qui s'appliquaient à sa destinée et y puisa des secours[659]; son âme s'épurait au contact de l'adversité, grandissait avec son malheur.

[Note 659: Mémoires de la comtesse Edling, 77-78.]

Jusqu'au bout, Kutusof avait continué à lui mentir, à mentir imperturbablement; après Borodino, le vieux généralissime avait lancé des bulletins de victoire, et voici qu'au lendemain de ce prétendu triomphe la nouvelle s'était répandue que Moscou était pris et brûlé.

De cette grande profanation, Alexandre avait ressenti encore plus de courroux que de chagrin, une colère violente et froide, un désir obstiné et une volonté de vengeance; il avait le sentiment d'une injure indélébile faite à lui-même, à son peuple, et que la destruction totale de l'ennemi suffirait seule à expier; aux yeux des Russes, avoir porté sur Moscou une main sacrilège, c'était avoir frappé leur mère. D'un bout à l'autre du pays, la secousse avait été profonde; mais que produirait cette commotion? Se tournerait-elle en sursaut d'énergie, en fureur de guerre? Déterminerait-elle, au contraire, la défaillance finale, l'effondrement des courages, qui ôterait au pouvoir tout moyen de continuer la lutte? C'était ce que nul ne savait dire. La société de Pétersbourg tenait un mauvais langage, récapitulait aigrement les fautes commises, accusait l'impéritie des généraux et faisait remonter plus haut les responsabilités. Le peuple restait muet, sombre, farouche, et la consternation des coeurs se lisait sur les visages. Puisqu'elle était tombée, la cité aimée de la Vierge et gardée des Anges, puisqu'«un homme était entré au Kremlin sans la permission de l'Empereur», était-ce donc que Dieu avait délaissé la Russie et maudit ses chefs? Pour la première fois, le peuple semblait douter du Tsar et douter de Dieu. Auprès d'Alexandre, on vivait dans la crainte et presque dans l'attente d'une catastrophe. On redoutait un complot de palais, un mouvement de la noblesse, une sédition populaire. Arrivait-il enfin l'événement que Napoléon avait prévu et annoncé, sur lequel il fondait tant d'espoir? Une révolution devant l'ennemi allait-elle désorganiser la résistance? La Russie allait-elle se livrer en se divisant?

La vie de cour continuait néanmoins, régulière et comme machinale: le cérémonial et l'étiquette n'abdiquaient pas leurs droits. Le 18 septembre, il fallut célébrer l'anniversaire du couronnement; l'usage voulait qu'à cette date l'Empereur et sa famille se montrassent en public et se rendissent solennellement à l'église métropolitaine, pour assister à un service d'action de grâces. Dans l'entourage du Tsar, on craignait beaucoup cette épreuve. À force d'instances, on obtint qu'il ne traverserait pas la ville à cheval, selon sa coutume, et qu'il irait à l'église dans la voiture des impératrices. La foule laissa passer le cortège sans le saluer de ses acclamations ordinaires; elle vit passer les chevaliers-gardes dans leurs beaux uniformes, les équipages de gala, les grands carrosses dorés aux panneaux de glace; elle put distinguer les décorations et les insignes, la parure des princesses et de leurs dames, les épaules nues, les coiffures à la grecque, les diadèmes de pierreries, tout cet appareil de luxe et d'élégance qui contrastait avec l'horreur des temps. Quand on fut près de l'église, les augustes personnages mirent pied à terre, avec leur suite, et gravirent le perron entre deux haies de peuple qui les touchait presque et les frôlait. Pas un cri, pas un murmure ne sortit de ces masses: le silence était si profond que l'on entendait distinctement sonner les éperons, que l'on percevait le bruissement des longues jupes de soie traînant sur les degrés de marbre. La cérémonie religieuse s'accomplit; le cortège retourna au palais dans le même ordre, au milieu toujours d'un tragique silence, et chacun se félicita que cette journée fût passée[660].

[Note 660: Mémoires de la comtesse Edling, 79-80.]

Près d'un mois s'écoula ensuite; l'Empereur avait reçu de meilleures nouvelles, des avis réconfortants sur le moral de ses troupes, sur leur obstination à se défendre, sur le dénuement des Français, et il s'affermissait encore plus dans la résolution de ne prêter l'oreille à aucune proposition de paix. Mais l'attitude de la population restait troublante, énigmatique, insondable: personne n'arrivait à lire dans ces âmes obscures; chacun ignorait ce qui se passait dans ces profondeurs. Et les jours d'attente, en s'accumulant, ajoutaient l'un après l'autre à l'angoisse immense qui pesait sur la ville. Soudain, au milieu d'un de ces jours, dans cette atmosphère de plomb, un coup de canon partit de la forteresse de Saint-Pierre et de Saint-Paul, de la forteresse qui lève à l'extrémité de Pétersbourg sa masse lourde et lance vers le ciel, comme un mince jet de lumière, sa longue aiguille d'or; un coup, puis deux, puis trois, des détonations se succédant à intervalles réguliers, une salve enfin, salve d'allégresse, orgueilleuse et triomphale, soulageant les coeurs; Moscou était libre, et l'armée française battait en retraite.

En ces jours, la Russie avait vaincu Napoléon. Victoire sans combat! Autour de Moscou, les hostilités étaient suspendues; il y avait trêve convenue sur certains points, armistice tacite sur d'autres. Les avant-postes se rapprochaient et causaient: Murat, toujours empanaché, paradait tranquillement en face des Russes, et lorsqu'un Cosaque le visait sournoisement et s'apprêtait à faire feu, un sous-officier relevait l'arme et défendait de tuer le héros. La lutte était entre deux forces morales: le prestige de Napoléon, qui pouvait lui livrer la Russie matériellement vaincue, et d'autre part la foi des Russes en la justice de leur cause, en l'immensité de leurs ressources, en l'assistance providentielle, cette religion de la patrie qui se confondait en eux avec le sentiment chrétien et leur interdisait malgré tout de désespérer. De ces deux forces, la plus noble, la plus sainte, avait fini par l'emporter sur l'autre. Un moment ébranlée et vacillante, l'âme de la Russie s'était pourtant ressaisie et surmontée: la grande épreuve l'avait fait chanceler sans l'abattre. Atteinte dans ses biens, dans ses terres, dans ses châteaux, la noblesse n'avait pas bougé; aucune voix ne s'était élevée de ses rangs pour exiger, pour imposer la paix. Le peuple avait refoulé ses doutes et refréné sa douleur; il avait compris la pensée de résistance et de salut dont s'inspirait l'Empereur, et s'y était instinctivement associé: avec une résignation morne, il s'était serré autour du maître, autour du père; entre eux, il y avait eu communion d'âme en ces heures solennelles, communion dans le deuil et la prière, renouvellement tacite du pacte qui les liait l'un à l'autre. Et chacun, tristement, stoïquement, avait gardé son poste et fait son devoir; frappée et meurtrie, la Russie était restée debout, compacte, indivisible, inébranlablement forte de foi et d'obéissance. Et comme notre armée était au bout de son élan, comme elle ne pouvait aller plus loin, comme l'hiver accourait au secours de l'ennemi, il avait fallu rétrograder. Napoléon s'y était décidé trop tard; il essayait maintenant de ruser avec la fortune, se flattait de maintenir une garnison au Kremlin et d'hiverner sur des positions qui le laisseraient en contact avec sa conquête, d'opérer moins une retraite qu'une manoeuvre. Il cherchait à se tromper lui-même et à tromper les autres, écrivait galamment à Marie-Louise qu'il quittait Moscou à seule fin de se rapprocher d'elle[661], mettait dans ses bulletins que Moscou ne valait pas la peine d'être conservé, n'étant qu'un cadavre. Pour affirmer une victoire qui n'existait plus, il ramassa hâtivement des trophées, spolia les églises, dévasta le Kremlin, et l'armée lourde de rapines, traînant à sa suite quinze mille voitures, traînant dans ses rangs une tourbe de malheureux et de vagabonds, charriant toutes ces scories, s'écoula par les portes de Moscou comme un fleuve impur.

[Note 661: Lettre interceptée par les Russes; archives de Saint-Pétersbourg.]

L'hiver transforma ce revers en désastre. Napoléon allait d'instinct vers le sud, vers les provinces méridionales, vers les pays de chaleur et d'abondance; près de Malo-Jaroslawetz, Kutusof lui barra la route; il y eut une bataille meurtrière, et l'armée épuisée ne se crut plus la force d'emporter l'obstacle. Elle retomba sur elle-même, pivota lourdement et, entraînant désormais l'Empereur plutôt qu'elle ne lui obéissait, s'en revint droit devant elle, par la route déjà parcourue et dévastée, par le chemin de misère, où l'on ne retrouverait que des ruines et les morts des combats précédents. On repassa près de la Moskowa, on revit les morts de la grande bataille, dépouillés et nus, couvrant les collines à perte de vue et moutonnant au loin comme d'immenses troupeaux blancs[662]. Les jours d'après, les blessés, les éclopés, qui ne peuvent plus suivre, s'égrènent sur la route par milliers, expirent à côté des prisonniers russes que le contingent portugais assassine, pour n'avoir pas à les garder et à les nourrir: des cadavres partout, de toute race et de toute provenance, «frais ou vieux[663]», une mer de cadavres montant autour de l'armée, et celle-ci, quelque habituée qu'elle soit au spectacle de la mort, s'impressionne pourtant et s'émeut. Soudain, l'hiver arrive, la gelée survient; le ciel s'abaisse, s'écroule en torrents de neige, et la grande débâcle commence. Les chevaux s'abattent sur le sol glissant: il faut les sacrifier, faire sauter les caissons, abandonner les voitures, abandonner les pièces; plus de cavalerie, à peine d'artillerie, les vivres rares, la faim s'ajoutant au froid, et la souffrance physique, horrible et lancinante, fondant les coeurs et dissolvant les énergies, suspendant le sentiment du devoir, rejetant l'homme à la barbarie primitive, à l'instinct animal, à l'appel de la nature, à l'unique préoccupation de manger et de moins souffrir. L'indiscipline, le désordre progressent rapidement; les corps s'effritent, les divisions se disloquent, les régiments s'émiettent; aucune heure ne s'écoule sans qu'un bataillon, une compagnie, une batterie, perde sa cohésion et tombe au chaos, à l'affreux chaos de traînards et d'isolés qui remplace peu à peu l'armée. L'ennemi reparaît et nous presse; en tête, en queue, de tous les côtés à la fois, des hourras de Cosaques; leur cri d'abord, si lugubre et si sourd qu'il se distingue à peine du sifflement de la brise à travers les sapins[664], et tout de suite le galop enragé de leurs bêtes, l'assaut des lances; des adversaires se jetant sur nous en furieux, sentant que la fortune leur revient et hurlant la revanche, et déjà l'espoir de la revanche totale, de la poursuite à fond et jusqu'au bout, s'allumant dans les coeurs russes, et des officiers venant caracoler autour de nos bandes et décharger sur elles leurs pistolets, en criant: Paris, Paris[665]! L'armée de Kutusof s'allonge sur le flanc de la colonne, l'effleure continuellement, la frappe, la brise en tronçons qui se rejoignent tour à tour et se séparent. Chaque jour est marqué par un malheur: c'est le corps d'Eugène assailli sur le Vop et mis en pièces, Davout coupé d'abord à Viasma, coupé ensuite à Krasnoé, l'Empereur et la Garde obligés de rebrousser chemin pour le dégager, Ney enveloppé d'ennemis, cerné, sommé, perdu, et tout à coup s'échappant par un prodige d'énergie plus qu'humaine. Puis, tous les mécomptes, toutes les malechances: les magasins de Smolensk moins pourvus qu'on l'avait cru, ceux de Minsk surpris par l'ennemi, la ligne de la Dwina perdue par Saint-Cyr, Oudinot et Victor tardant à rejoindre, la circonspection des Autrichiens faisant pressentir les trahisons prochaines; et toujours croissent, à chaque reprise de marche, à chaque pas, à chaque minute, les hideurs de la retraite. Au sortir de Smolensk, on n'est plus que trente-sept mille combattants à peine: la fière colonne de quatre cent cinquante mille soldats qui s'est enfoncée en Russie n'est plus qu'un mince filet d'hommes coulant sur la neige, marquant sa route par une longue traînée de sang, par des débris sans nom, tandis qu'autour d'elle des multitudes désarmées vont mourir dans les bois, mourir sous les lances, ou peupler les espaces lointains de colonies d'esclaves.

[Note 662: Souvenirs d'un officier polonais, 306.]

[Note 663: Journal de Castellane, I, 180.]

[Note 664: Souvenirs manuscrits du général Lyautey.]

[Note 665: Id.]

Sur ce qui reste de nous, le cercle de fer se rétrécit enfin et se ferme. Devant nous, la Bérésina charrie des glaçons qui la rendent à peu près infranchissable; par derrière, Kutusof nous talonne; sur la droite, Wittgenstein se rapproche; à gauche surgissent Tchitchagof et ses divisions, l'armée de Moldavie, rendue à la Russie par la paix de Bucharest. Est-ce la fin de tout, le désastre irrémédiable et complet? Les Russes se croient sûrs de tout prendre; les généraux ont donné à leurs troupes le signalement de l'Empereur, afin que les Cosaques ne le tuent point, s'ils le capturent, et que la Russie puisse s'enorgueillir de cette proie[666]. Cependant, une inspiration de l'Empereur prépare le salut; un sublime effort de courage l'accomplit; soixante-douze heures de travail à travers les glaces mouvantes assurent et maintiennent une communication entre les deux rives; l'armée passe au prix d'une double bataille contre Tchitchagof et Wittgenstein, au prix d'une lutte plus atroce contre les parties détachées d'elle-même, contre l'amas des traînards, et s'ouvre un chemin à travers une boue faite de membres humains.

[Note 666: Voici ce signalement: «La taille épaisse et ramassée, les cheveux noirs, plats et courts, la barbe noire et forte, rasée jusqu'au-dessus de l'oreille, les sourcils bien arqués, mais froncés sur le nez, le regard atrabilaire ou fougueux, le nez aquilin avec des traces continuelles de tabac, le menton très saillant; toujours en petit uniforme sans appareil et le plus souvent enveloppé d'un petit surtout gris pour n'être point remarqué, et sans cesse accompagné d'un mamelouk.» Ordre du jour du 12 octobre 1812; archives des affaires étrangères, Russie, 154. Archives nationales, AF, IV, 1643. TATISTCHEF, 612. Henry HOUSSAYE, 1814, 86-110. Id., 88. Sur le caractère d'absolue authenticité des copies à nous remises, voy. l'étude que nous avons publiée dans la Revue bleue, 30 mars 1895. Pour tous les événements ou incidents auxquels il est fait allusion dans les lettres, voy. le t. Ier et les trois premiers chapitres du t. II. Ce paragraphe et le suivant, communiqués par ordre en copie au cabinet de Saint-Pétersbourg et conservés dans ses archives, ont été publiés par M. TATISTCHEF, Alexandre Ier et Napoléon, 309-311. Sur cette velléité de négociation avec l'Angleterre, voy. le récent volume de MARTENS, Traités de la Russie, XI, 150-51. Il s'agit d'un ouvrage paru en Russie et que Caulaincourt s'était procuré.]

À Smorgoni, l'Empereur désespère d'elle et la quitte, craignant que l'Allemagne ne lui barre la route et que la France ne lui échappe. Après son départ, le Nord frappe les derniers coups, les grands coups; la température tombe à vingt-quatre degrés Réaumur, à vingt-cinq, à vingt-sept; la souffrance atteint ses dernières limites, une intensité telle que l'impression en est venue directement jusqu'à nous, aiguë et perçante, à travers trois générations, et retentit encore au plus intime de notre être. Les mains brûlées par le froid ne peuvent plus tenir les fusils, les doigts se détachent, les membres tombent en pourriture, l'armée n'est plus qu'une plaie, affreuse à voir. Les troupes de renfort envoyées pour la recueillir subissent tout de suite la contagion du désordre; la défaite les aspire et le chaos les absorbe. Wilna nous ouvre enfin un refuge, et l'informe cohue s'y engouffre; elle n'y trouve que dénuement, incurie, hostilité, des toits pourtant, des abris où les soldats se précipitent comme un bétail pourchassé et s'endorment d'un sommeil de brutes. Le lendemain, l'ennemi survient; ses masses se montrent; ses boulets pleuvent, il faut partir ou mourir. Les moins invalides partent, les autres restent, voués au massacre; les Juifs de Wilna, qui nous détestent par crainte de la conscription, sont là pour devancer l'oeuvre des Cosaques, et cette engeance achève à coups de botte les vainqueurs de l'Europe. Après l'entrée des Russes, il faudra brûler vingt-cinq mille cadavres entassés dans ce lieu d'horreur et de pestilence, pire que l'enfer de la Bérésina. Au delà de Wilna, une muraille de verglas arrête les débris de la colonne française, une montée aux rampes glissantes que l'artillerie n'arrive pas à gravir; elle s'élève un peu, retombe, s'efforce en vain et finalement renonce; les dernières pièces sont abandonnées, les dernières voitures livrées et brisées; les fourgons éventrés répandent leur contenu; fuyards et Cosaques pillent pêle-mêle le trésor de l'armée. Un peu d'infanterie pourtant a passé et se traîne encore. Devant Kowno, les maréchaux reviennent à leur métier d'origine: Ney se refait troupier, prend un fusil et brûle les dernières cartouches, sans empêcher la dissolution finale. C'en est fait: trois cent trente mille hommes sont morts ou prisonniers, quelques milliers repassent le Niémen sur la glace, isolément ou par bandes, sans armes, sans uniformes, couverts de loques étranges, lamentables tout à la fois et grotesques. Et tout s'est consommé en six semaines, si longues, si cruelles à passer, qu'elles semblent enfermer en l'espace de cinquante jours une éternité de douleurs. Berthier écrit à l'Empereur: «Il n'y a plus d'armée.» Il se trompait pourtant et se contredisait dans une autre lettre: il écrivait en effet qu'autour des aigles toujours debout et dressées, de très petits groupes d'officiers et de sous-officiers, égalisés par le malheur, se serraient encore: ils allèrent ainsi jusqu'au bout de la retraite, invincibles à la souffrance, plus forts que la nature, mettant dans le désert de neige un rayonnement d'héroïsme et faisant survivre, au milieu de la décomposition totale de ce qui avait été notre force matérielle, l'âme de la Grande Armée.

Autour de ces glorieux restes, Napoléon refit une armée, marcha à sa tête contre l'ennemi qui avait envahi l'Allemagne et soulevé la Prusse, vainquit à Lutzen, vainquit à Bautzen. Après ces épuisants succès, il y eut à Dresde et à Prague un combat de diplomatie, où les alliés parlèrent de paix sans intention de la conclure, où Metternich s'engagea pour dissiper les scrupules de son maître et prouver l'intransigeance de l'Empereur, où celui-ci donna raison à ses ennemis en refusant de faire à temps des concessions qui n'eussent coûté qu'à son orgueil. Entre Alexandre et lui, il reconnaissait que la fortune avait jugé; il consentait à payer au Tsar l'enjeu de la lutte et lui offrit des concessions; il n'en voulut pas accordera la Prusse, qui l'avait trahi; à l'Autriche, qui spéculait sur ses malheurs. Il s'obstina aveuglément dans l'espoir de diviser ses ennemis, d'apaiser, de ressaisir peut-être Alexandre et d'épouvanter l'Autriche. Lorsque les événements l'eurent désabusé de son erreur et plié à un ensemble de sacrifices, il était trop tard: l'Europe tout entière s'était coalisée pour l'abattre et se levait furieuse; elle fut vaincue par lui d'abord et battit ses lieutenants, le resserra peu à peu, l'étreignit et finalement l'accabla sous le nombre.

Alexandre poussa jusqu'au bout sa vengeance; il s'acharna sur le colosse élevé naguère au plus haut des nues et subitement précipité. Après la prise de Moscou, on lui avait prêté ces mots: «Plus de paix avec Napoléon: nous ne pouvons plus régner ensemble; lui ou moi; moi ou lui.» Il se tint parole. Se proclamant à tout propos ami de l'humanité et de la civilisation, il crut servir l'une et l'autre en assouvissant ses rancunes; jamais monarque ne fit avec plus de sensibilité une guerre plus haineuse. Après les conférences de Prague, c'est lui qui vient en Bohême trouver l'empereur d'Autriche, qui le conjure de repousser les concessions tardives de Napoléon et de rompre, qui lui arrache l'irrévocable signature et l'entraîne dans la mêlée. Après Leipzick, quand l'Europe victorieuse reflue sur la France et entame nos frontières, il personnifie contre Napoléon la politique de guerre à outrance, l'esprit d'extermination. Au congrès de Châtillon, le recul de la France dans ses anciennes limites, l'humiliation de l'Empereur ne lui suffisent pas: il fait rompre les pourparlers au bout de six jours; s'il consent à reprendre un débat illusoire, c'est que Champaubert et Montmirail ont jeté le trouble parmi ses alliés et les font douter de leur fortune. Dès qu'il le peut, il ranime leur confiance; il se fait l'âme, l'énergie, l'audace de la coalition; ses actes, son langage laissent à tout instant percer le désir de ne plus traiter avec Napoléon et de le détrôner, de lui ravir la France, après lui avoir enlevé l'Europe. Ce qu'il veut surtout, c'est de venger Moscou dans Paris; il veut à son tour entrer dans la capitale ennemie, s'y montrer dans sa gloire et sa magnanimité; sa vengeance sera de conquérir Paris et de lui pardonner. Au moment le plus critique de la campagne, il fait décider le coup droit, la marche sur l'insolente et merveilleuse cité, détestée de l'Europe presque autant que Napoléon, maudite tout à la fois et désirée.

Paris occupé, l'Empereur abattu, Alexandre se retrouva des sentiments de modération et de clémence; son instinct politique, que ses passions n'obscurcissaient plus, lui fit comprendre qu'il fallait une France à l'Europe et surtout à la Russie. Il prit à tâche de l'apaiser et de la consoler; en 1815, il lui épargna de trop cruelles mutilations, des démembrements trop profonds, et mit à nous rendre cet éminent service un tact discret qui en augmentait le prix. Sachons-lui gré de n'avoir pas fait supporter à la France les conséquences ultimes de sa lutte contre Napoléon, de ce duel à mort issu de l'alliance.

Quatre-vingts ans ont passé sur ces scènes; il est possible, croyons-nous, d'en dégager impartialement la leçon. Celle que nous avons inscrite au frontispice de notre oeuvre nous paraît ressortir avec éclat des événements, tels que nous les avons longuement observés et scrutés. L'alliance, avons-nous dit, portait en soi un germe de mort, le principe de sa destruction, parce que c'était une alliance pour la guerre et la conquête, une association spoliatrice et dévorante, et que ces pactes ne se concluent jamais sans arrière-pensées respectives, sans méfiances réciproques, d'où renaissent à coup sûr les rivalités et les haines. En effet, à Tilsit, nous avons vu Napoléon réveiller et stimuler les ambitions territoriales d'Alexandre, en se promettant de ne les satisfaire qu'à doses strictement mesurées. Lui-même, assuré de la Russie, se crut libre désormais de tout entreprendre, de bouleverser le monde, de saisir, de courber violemment et d'assujettir les États réfractaires à son système. Il ne paraît pas que le nom de l'Espagne ait été prononcé dans l'entrevue du Niémen; il n'en est pas moins vrai que l'entreprise d'Espagne, cause première et génératrice de tous nos malheurs, se trouvait en puissance dans le pacte de Tilsit. À mesure que Napoléon multiplia et étendit ses prises, il sentit la nécessité d'accorder aux cupidités de son allié, au lieu d'espérances illimitées et vagues, de plus substantiels aliments. Il vendit aux Russes la Finlande contre l'Espagne; plus tard, pour se prémunir contre les conséquences de la guerre d'Espagne, il livra au Tsar les Principautés; il acheta, avec un morceau de l'Orient, une promesse de concours contre les révoltes de l'Autriche. Mais déjà la confiance d'Alexandre s'était retirée de lui; à son tour, le Tsar voulait recevoir sans s'acquitter: il accepta le marché d'Erfurt et n'en remplit pas les conditions. Continuant à prendre aux dépens de la Turquie, il ne nous prêta contre l'Autriche qu'une aide mensongère, et cette campagne de 1809, survenue malgré l'Empereur et pourtant par sa faute, aboutit à de nouveaux partages, à de nouveaux démembrements, d'où les défiances sortirent exaspérées et inapaisables. Mal secouru par Alexandre, Napoléon dut se réserver contre lui des sûretés, disproportionner les lots, récompenser le dévouement des Polonais au détriment de la Russie; dès ce jour, l'alliance fut blessée à mort. Napoléon tenta quelques efforts pour lui rendre la vie; Alexandre en fit pour éviter la guerre; l'un et l'autre ne pouvaient qu'échouer dans cette tâche. Leur tort ne fut pas de se déclarer la guerre; ce fut de s'être mis dans une situation où elle devait inévitablement éclater entre eux. Ils s'étaient condamnés à se disputer l'empire du jour où ils avaient essayé de se le partager, et les résultats de leur lutte, fatale à Napoléon et à la France, furent de sauver et de grandir l'Angleterre, de relever la Prusse, c'est-à-dire de préparer à la Russie de redoutables adversaires, sans la faire avancer d'un pas vers les fins normales de sa politique.

Dans le demi-siècle qui suivit, il y eut entre la France et la Russie des tentatives de rapprochement, entrecoupées d'arrêts et de reculs; à plusieurs reprises, on s'aima et l'on crut s'entendre; les déceptions éprouvées, en ne lassant pas les bonnes volontés, ne firent que mieux prouver la force de l'impulsion qui ramenait les deux États l'un vers l'autre. Cependant, il a fallu que la Révolution française produisît en Europe ses suprêmes effets, il a fallu que la France et la Russie subissent jusqu'au bout l'une et l'autre, quoique à des degrés bien inégaux, les conséquences de leurs fautes, pour que le parallélisme des intérêts apparût évident, manifeste, indéniable, pour que le sentiment de cette solidarité s'imprimât des deux parts au plus profond de la conscience nationale, se traduisit en un élan d'amour et fît succéder à l'accord éphémère des souverains, tel qu'il avait existé en 1807 et 1808, le pacte des peuples. En même temps, les conditions rationnelles de l'entente se dégageaient pour la première fois aux yeux des gouvernants. Ils ont compris sans doute qu'en dehors d'une parfaite réciprocité d'engagements modérateurs, tout serait illusion et péril. Dans l'accord ainsi constitué, l'observateur qui ne cède pas aux entraînements de son coeur et garde son sang-froid au milieu des cris de la multitude, reconnaît à la fois un bonheur immense pour les deux patries et un sacrifice; pour l'une et pour l'autre, une garantie bienheureuse de sécurité et de dignité; l'ajournement aussi d'ambitions traditionnelles et d'indestructibles espérances; un sacrifice fait en commun à la paix et à l'humanité. Fondée et affermie sur ces bases, l'alliance pourrait s'approprier pour devise ces mots fiers: «Je maintiendrai.» Après avoir restauré l'équilibre de l'Europe, renouvelé désormais et simplifié, elle est là pour le maintenir; elle maintient le régime existant sans en méconnaître les imperfections et les dangers; elle maintient les situations gardées ou prises; elle maintient jusqu'aux injustices du passé pour en prévenir de plus grandes. Conservatrice et défensive, elle n'agira et ne peut agir que pour refréner les ambitions perturbatrices, assurer la pondération des forces et substituer à toute visée conquérante d'équitables partages d'influence; c'est sa raison d'être, sa grandeur et sa limite.

APPENDICE

I

CORRESPONDANCE INÉDITE DE NAPOLÉON IER AVEC LE GÉNÉRAL DE CAULAINCOURT, DUC DE VICENCE (1808-1809).

Dans le premier volume, nous avons constaté que les nombreuses lettres écrites par Napoléon au général de Caulaincourt, duc de Vicence, pendant l'ambassade de ce dernier en Russie, manquent dans la Correspondance imprimée et dans les manuscrits conservés aux archives nationales. Nous avons ajouté que les très volumineuses réponses de l'ambassadeur nous avaient permis de reconstituer, non le texte, mais le sens de ces instructions. Depuis lors, les lettres elles-mêmes, sous forme de copies pleinement authentiques, ont été retrouvées dans les papiers laissés par le comte de La Ferronnays, ambassadeur de France en Russie sous la Restauration. M. le marquis de Chabrillan, possesseur de ces papiers, et M. le marquis Costa de Beauregard, qui en a opéré le dépouillement, nous ont gracieusement autorisé à publier cette précieuse série de lettres: elles forment le complément naturel de notre ouvrage et comblent la plus importante des lacunes signalées dans la Correspondance de Napoléon Ier, telle qu'elle a été publiée sous le second empire.

Paris, le 2 février 1808».

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