Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle (part 2 of 3)
Pareillement, de făcere, fere, et de fāri, faire.
L’oreille les confondait, la plume ne tarda pas à les confondre; et les deux formes sont encore mêlées dans l’orthographe moderne: Je fAis, je fErai, fEsant ou fAisant.
--FAIRE, remplaçant dans ses temps, nombres et personnes, un verbe précédemment exprimé, et qu’il faudrait répéter:
Ah! que j’ai de dépit, que la loi n’autorise A changer de mari comme on fait de chemise!
(Sgan. 5.)
Je risque plus du mien que tu ne fais du tien.
(Ibid. 22.)
Puisque me voilà éveillé, il faut que j’éveille les autres, et que je les tourmente comme on m’a fait.
(Prol. de la Pr. d’Él. sc. 2.)
Comme on m’a tourmenté.
On vous aime autant en un quart d’heure qu’on feroit une autre en six mois.
(D. Juan. II. 2.)
Il l’appelle son frère, et l’aime, dans son âme, Cent fois plus qu’il ne fait mère, fils, fille et femme.
(Tart. I. 2.)
Le nom du grand Condé est un nom trop glorieux pour le traiter comme on fait tous les autres noms.
(Ép. dédic. d’Amphitryon.)
Il y a un certain air doucereux qui les attire, ainsi que le miel fait les mouches.
(G. D. II. 4)
Les Anglais emploient absolument au même usage leur verbe do, faire, qui n’est autre que le saxon thun. Par exemple, dans cette phrase: «He loves not plays as thou dost, Antony.» (SHAKSP. Jul. Cæs.) «Il n’aime pas la comédie comme tu fais, Antoine.» Dost remplace lovest, par une tournure toute française. J’ai montré ailleurs[55] que how do you do, est aussi une formule française traduite avec des mots saxons.
[55] Des Variat. du lang. fr., p. 375.
--FAIRE, représentant l’idée exprimée par une phrase ou une demi-phrase:
VALÈRE. Je vous proteste de ne prétendre rien à tous vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j’ai.
HARPAGON. Non ferai, de par tous les diables!
(L’Av. V. 3.)
C’est-à-dire: je ne te laisserai pas celui que tu as, à la charge par toi de ne prétendre rien aux autres.
On disait, si ferai, aussi bien que non ferai.
--FAIRE (un substantif), être la cause, l’objet, le but de....:
Non, non, vous pouvez bien, Puisque vous le faisiez, rompre notre entretien.
(Dép. am. II. 2.)
Oui, je veux bien qu’on sache, et j’en dois être crue, Que le sort offre ici deux objets à ma vue Qui, m’inspirant pour eux différents sentiments, De mon cœur agité font tous les mouvements.
(Éc. des mar. II. 14.)
Elle fait tous mes soins, tous mes désirs, toute ma joie.
(B. gent. III. 9.)
--FAIRE, suivi d’un adverbe, produire un effet:
Ces deux adverbes joints font admirablement.
(Fem. sav. III. 2.)
--FAIRE, représenter, dépeindre:
Mais, las! il le fait, lui, si rempli de plaisirs[56], Que de se marier il donne des désirs.
(Éc. des fem. V. 4.)
[56] Le mariage.
--FAIRE, simuler, feindre:
Je ferai le vengeur des intérêts du ciel.
(D. Juan. V. 2.)
Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave Qu’il a gagné votre âme en faisant votre esclave?
(Mis. II. 1.)
M’engager à faire l’amant de la maîtresse du logis, c’est.... etc.
(Comtesse d’Esc. 1.)
C’est ainsi qu’on l’emploie en parlant des rôles de théâtre: Molière faisait Sganarelle; il faisait aussi les rois et les personnages nobles; il faisait don Garcie, et il y fut sifflé à double titre, comme auteur et comme acteur.
--FAIRE A QUELQUE CHOSE, y contribuer:
Même, si cela fait à votre allégement, J’avouerai qu’à lui seul en est toute la faute.
(Dép. am. III. 4.)
--FAIRE BESOIN, être nécessaire:
Quand nous faisons besoin, nous autres misérables, Nous sommes les chéris et les incomparables.
(L’Ét. I. 2.)
S’il vous faisoit besoin, mon bras est tout à vous.
(Dép. am. V. 3.)
--FAIRE CONTRE QUELQU’UN, agir contre ses intérêts:
Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens, Et nous faisons contre eux à leur être indulgents.
(Éc. des fem. V. 7.)
(Voyez FAIRE POUR QUELQU’UN.)
--FAIRE DE (un substantif), traiter, en agir avec:
Et tout homme bien sage Doit faire des habits ainsi que du langage.
(Éc. des mar. I. 1.)
Je voudrois bien qu’on fît de la coquetterie Comme de la guipure et de la broderie.
(Ibid. II. 9.)
--FAIRE DU...., prendre le rôle de...., FAIRE DE SON DRÔLE:
J’ai bravé ses armes assez longtemps (de l’amour), et fait de mon drôle comme un autre.
(Pr. d’Él. II. 2.)
J’ai ouï dire, moi, que vous aviez été autrefois un bon compagnon parmi les femmes; que vous faisiez de votre drôle avec les plus galantes de ce temps-là....
(Scapin. I. 6.)
«Faire du roy, faire du capitaine, pro rege se gerere, imperatorias partes sumere. Faire du liperquam, se montrer le grand gouverneur.»
(NICOT.)
Faire, dans ces locutions, se rapporte au sens de feindre, simuler. (Voyez p. 174.) Le de, marque du génitif, suppose une ellipse: faire (le rôle) du roi; faire (le rôle) du liperquam.
Ce mot liperquam, qui est une corruption de luy per quem (sous-entendu omnia geruntur), ou plutôt qui est la notation fidèle de la manière dont on prononçait ces mots latins au moyen âge, paraît renfermer l’origine du mot péquin. Un péquin, ou un per quem, est un fat qui tranche de l’important, qui se monstre le grand gouverneur, qui fait du liperquan.
(Voyez des Variations du langage français, p. 414.)
--FAIRE DES DISCOURS, UN DESSEIN, DES CRIS; FAIRE PLAINTE, FAIRE ÉCLAT:
Tous ces signes sont vains: quels discours as-tu faits?
(L’Ét. III. 4.)
Je quitterois le dessein que j’ai fait!
(Mar. forc. 2.)
Tu vois, Toinette, les desseins violents que l’on fait sur lui (sur son cœur)!
(Mal. im. I. 10.)
Comment, bourreau, tu fais des cris?
(Amph. I. 2.)
J’ai peine à comprendre sur quoi Vous fondez les discours que je vous entends faire.
(Ibid. II. 2.)
Est-ce donc que par là vous voulez essayer A réparer l’accueil dont je vous ai fait plainte?
(Ibid. II. 2.)
La plus rare vertu Qui puisse faire éclat sous un sort abattu.
(L’Ét. III. 4.)
--FAIRE EN..., agir en:
Il sait faire obéir les plus grands de l’État, Et je trouve qu’il fait en digne potentat.
(Fâcheux. I. 10.)
J’avois mangé de l’ail, et fis en homme sage De détourner un peu mon haleine de toi.
(Amph. II. 3.)
--EN FAIRE A QUELQU’UN POUR....:
J’en suis pour mon honneur; mais à toi, qui me l’ôtes, Je t’en ferai du moins pour un bras ou deux côtes.
(Sgan. 6.)
Je t’en donnerai pour un bras ou deux côtes.--C’est-à-dire, il t’en coûtera un bras ou deux côtes.
Cette expression est empruntée au langage technique du commerce, où l’on dit: Faites-moi de cette marchandise pour telle somme.--On n’en fait pas pour ce prix.
«Le marchand fit son chantre mille écus, et son grammairien trois mille.»
(LA FONTAINE. Vie d’Ésope.)
--FAIRE LE FIN DE QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire relativement à quelque chose, de aliqua re:
Mais, je ne t’en fais pas le fin, Nous avions bu de je ne sais quel vin Qui m’a fait oublier tout ce que j’ai pu faire.
(Amph. II. 3.)
--IL FAIT, impersonnel, construit avec l’adjectif sûr, comme avec l’adjectif bon, beau, clair, etc.:
Il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net, D’épouser une fille en dépit qu’elle en ait.
(Fem. sav. V. 1.)
--FAIRE FAUX BOND A L’HONNEUR:
Mais il faut qu’à l’honneur elle fasse faux bond...
(Éc. des fem. III. 2.)
--FAIRE FORCE A (un substantif), forcer, contraindre:
Je veux bien néanmoins, pour te plaire une fois, Faire force à l’amour qui m’impose des lois.
(L’Ét. IV. 5.)
--FAIRE GALANTERIE DE (un infinitif). Voyez GALANTERIE.
--FAIRE LA COMÉDIE:
Ne voulez-vous point, un de ces jours, venir voir avec elle le ballet et la comédie que l’on fait chez le roi?
(B. gent. III. 5.)
--FAIRE LES HONNEURS DE QUELQUE CHOSE:
Faisons bien les honneurs au moins de notre esprit.
(Fem. sav. III. 4.)
--FAIRE MÉTIER ET MARCHANDISE DE:
Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise, Font de dévotion métier et marchandise.
(Tart. I. 6.)
--SE FAIRE LES DOUCEURS D’UNE INNOCENTE VIE:
Et, de cette union de tendresse suivie, Se faire les douceurs d’une innocente vie.
(Fem. sav. I. 1.)
--FAIRE PARAITRE (SE), se montrer:
La douceur de sa voix a voulu se faire paroître dans un air tout charmant qu’elle a daigné chanter.
(Pr. d’Él. III. 2.)
--FAIRE POUR QUELQU’UN, agir pour lui, le protéger:
Dieu fera pour les siens.
(Dép. am. III. 7.)
C’est ce qui fait pour vous; et sur ces conséquences Votre amour doit fonder de grandes espérances.
(Éc. des mar. I. 6.)
(Voyez FAIRE CONTRE QUELQU’UN.)
--FAIRE SCRUPULE, causer du scrupule:
Ce nom (de gentilhomme) ne fait aucun scrupule à prendre.
(B. gent. III. 12.)
--FAIRE SEMBLANT QUE....:
Profitons de la leçon si nous pouvons, sans faire semblant qu’on parle à nous.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
--FAIRE SON POUVOIR, faire son possible:
Faites votre pouvoir, et nous ferons le nôtre.
(Dép. am. I. 2.)
C’était l’expression du temps:
«J’ai fait mon pouvoir, sire, et n’ai rien obtenu.»
(CORNEILLE, Le Cid. I. 6.)
--FAIRE UNE BOURLE (bourle, de l’italien burla, moquerie):
.... Une certaine mascarade que je prétends faire entrer dans une bourle que je veux faire à notre ridicule.
(B. gent. III. 14.)
(Voyez BOURLE.)
--FAIRE UNE VENGEANCE DE QUELQU’UN; en tirer vengeance:
Et je prétends faire de lui une vengeance exemplaire.
(Scapin. III. 7.)
FAIT A (un infinitif), habitué à....:
Car les femmes y sont faites à coqueter.
(Éc. des fem. I. 6.)
FAIT, substantif; C’EST UN ÉTRANGE FAIT QUE....:
C’est un étrange fait que, avec tant de lumières, Vous vous effarouchiez toujours sur ces matières.
(Ibid. IV. 8.)
--LE FAIT DE QUELQU’UN; tout ce qui le concerne, sa conduite, sa fortune, etc....:
Tout son fait, croyez-moi, n’est rien qu’hypocrisie.
(Tart. I. 1.)
Je crains fort pour mon fait quelque chose approchant.
(Amph. II. 3.)
Bienheureux qui a tout son fait bien placé!
(L’Av. I. 4.)
Dans La Fontaine:
«Le malheureux, n’osant presque répondre, «Court au magot, et dit: C’est tout mon fait.»
(Le Paysan qui a offensé son seigneur.)
--DIRE SON FAIT A QUELQU’UN:
Il me donna un soufflet, mais je lui dis bien son fait!
(Pourc. I. 6.)
FALLANT, participe présent de falloir:
Mais lui fallant un pic, je sortis hors d’effroi.
(Fâcheux. II. 2.)
Comme il lui fallait un pique. Le participe abrège singulièrement, et mériterait pour cela seul d’être en usage.
FALLOT, plaisant, grotesque; TRAIT FALLOT:
Sans ce trait fallot, Un homme l’emmenoit, qui s’est trouvé fort sot.
(L’Ét. II. 14.)
«........ Hé quoi, plaisant fallot, «Vous parlerez toujours, et je ne dirai mot?»
(TH. CORNEILLE, Jodelet prince.)
«Là, par quelque chanson fallote, «Nous célébrerons la vertu «Qu’on tire de ce bois tortu.»
(ST.-AMAND.)
«Falot se prend aussi pour un muguet, compagnon de village:--Un gentil falot.»
(NICOT.)
Au sens propre, le substantif falot est très-ancien dans notre langue, où il est venu de la basse latinité. Dans les actes de Minutius Félix (ap. Baron. ad ann. 303), on trouve déjà cereofalum, un falot de cire; et dans une charte de l’évêché d’Amiens, en 1240, falæ signifie les torches employées aux enterrements.
Falæ était traduit failles en français:
«Et des murs toutes les entrailles «Portent brandons et mettent failles.»
(R. d’Athis et Prophil.)
«Failles emportent et brandons; «Tot en resplent (resplendit) la regions.»
(R. de la Guerre de Troie.)
De faille ou fale, le diminutif falot.
Falot se trouve dans Albert Mussato, de Padoue, qui écrivait, au commencement du XIVe siècle, la chronique des gestes d’Henri VI: «Soudain ils voient briller, au sommet de la Gorgone, une sorte de signal par le feu, qu’ils appellent falot: quod ipsi falo nuncupabant.»--Sur quoi Nicolas Villani fait une note pour expliquer ce que c’est qu’un falot, et il dérive ce mot du grec φαλὸς, dérivé lui-même du verbe φάλω, briller.
Il est à remarquer que ceux dont il est question, et que désigne le mot ipsi, ce sont les Padouans. Falot, ou plutôt falo, était donc, vers 1300, un terme italien. On le retrouve en effet dans la chronique de Modène: «Et ex hoc facti fuerunt magni falo mutinæ.»
(Ap. MURATORI, t. 15.)
Fallodia, fallogia, dans les chroniques italiennes du moyen âge, sont des illuminations.
J’ai insisté sur l’origine de ce mot, parce qu’il a causé beaucoup de tortures aux érudits; on peut voir dans Trévoux les peines qu’ils se sont données pour tirer falot du saxon bal, ou du chaldéen lappid, changé en peled, qui se serait à son tour transformé en falot.
Le passage du sens propre au sens métaphorique ne peut arrêter personne. Il est tout naturel de comparer un homme gai, facétieux, folâtre, à une flamme qui joue sous le vent. Les Latins disaient, par une figure pareille, igniculi ingenii (Quintilien).
(Voyez Du Cange aux mots Falo, Phalæ, Fallodia.)
FAMEUX, au sens de considérable, important:
Et me donner le temps qui sera nécessaire Pour tâcher de finir cette fameuse affaire.
(L’Ét. IV. 9.)
Oui, je suis don Alphonse; et mon sort conservé Est un fameux effet de l’amitié sincère Qui fut entre son prince et le roi notre père.
(D. Garcie. V. 5.)
Et ce fameux secret vient d’être dévoilé.
(Ibid. V. 6.)
Cet emploi de fameux, qui paraît avoir été du style noble du temps de Molière, est aujourd’hui une des formes triviales du langage du peuple.
Quoi! faut-il que pour moi vous renonciez, seigneur, A cette royale constance Dont vous avez fait voir, dans les coups du malheur, Une fameuse expérience?
(Psyché. II. 1.)
Royale constance, fameuse expérience, laissent trop voir la précipitation de l’écrivain.
FANFAN, terme de tendresse et de mignardise:
Oui, ma pauvre fanfan, pouponne de mon âme.
(Éc. des mar. II. 14.)
C’est la dernière syllabe du mot enfant, redoublée, à l’imitation des enfants eux-mêmes.
FANFARONNERIE:
C’est pure fanfaronnerie De vouloir profiter de la poltronnerie De ceux qu’attaque notre bras.
(Amph. I. 2.)
La fanfaronnade est l’expression de la fanfaronnerie.
FATRAS au pluriel:
Et se charger l’esprit d’un ténébreux butin De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres.
(Fem. sav. IV. 3.)
FAUT, de faillir:
.......... Le cœur me faut.
(Éc. des fem. II. 2.)
De même de défaillir, défaut:
«Que si la frayeur nous saisit de sorte que le sang se glace si fort que tout le corps tombe en défaillance, l’âme défaut en même temps.»
(BOSSUET. Connaissance de Dieu. p. 115.)
Dans l’édition in-12, imprimée en 1846 chez MM. Didot, l’éditeur a mis: «l’âme semble s’affaiblir.» De pareilles corrections sont de véritables sacriléges. Comment n’a-t-on pas vu l’intention de ce rapprochement entre les mots défaillance et défaillir? comment, à cette expression énergique l’âme défaut, a-t-on osé substituer cette misérable et lâche expression, semble s’affaiblir? comment enfin se trouve-t-il des mains qui osent toucher à Bossuet, et mutiler sa pensée?
FAUTE, absence, manque; IL VIENT FAUTE DE:
S’il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.
(Mal. im. I. 9.)
FAUX, dans le sens de méchant, félon, déloyal:
Mais le faux animal, sans en prendre d’alarmes, Est venu droit à moi, qui ne lui disois rien.
(Pr. d’Él. I. 2.)
FAUX BOND. Voyez FAIRE FAUX BOND.
FAUX MONNOYEURS EN DÉVOTION:
..... Toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux monnoyeurs en dévotion....
(1er Placet au Roi.)
FAVEUR, ressource, protection:
Afin que pour nier, en cas de quelque enquête, J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête.
(Tart. V. 1.)
On dit encore tous les jours à la faveur de: il a nié, à la faveur d’un faux-fuyant.
FAVEURS ÉTROITES. Voyez ÉTROIT.
FEINDRE A (un infinitif), hésiter à.....:
Tu feignois à sortir de ton déguisement.
(L’Ét. V. 8.)
Vous ne devez point feindre à me le faire voir.
(Mis. V. 2.)
Nous feignions à vous aborder, de peur de vous interrompre.
(L’Av. I. 5.)
--FEINDRE DE (un infinitif), même sens:
Ainsi, monsieur, je ne feindrai point de vous dire que l’offense que nous cherchons à venger..... etc.
(D. Juan. III. 4.)
Je ne feindrai pas de dire, de faire, c’est-à-dire, je dirai, je ferai réellement, sincèrement.
Nous ne feignons point de mettre tout en usage.
(Pourc. I. 3.)
Je ne feindrai point de vous dire que le hasard nous a fait connoître il y a six jours.
(Mal. im. I. 5.)
--FEINDRE, suivi d’un infinitif sans préposition, hésiter, comme feindre à, et feindre de:
Feindre s’ouvrir à moi, dont vous avez connu Dans tous vos intérêts l’esprit si retenu!
(Dép. am. II. 1.)
La reine de Navarre construit pareillement feindre avec un infinitif, sans préposition intermédiaire:
«Le seigneur de Bonnivet, pour luy arracher son secret, feignit luy dire le sien.»
(Heptam., nouvelle 14.)
La vieille langue employait se faindre, pour exprimer s’épargner à quelque chose, ne faire que le semblant de.....
«Ne se doit pas faindre de luy aider.....» «De luy aider ne se va pas faignant.»
(Ogier. V. 9632 et 9638.)
Nicot dit: «SE FAINDRE, parcere labori, remittere, summittere. Sans se faindre, sedulo.—SE FAINDRE, prævaricari. Tu te fains à jouer; non bona fide ludis.»
Montaigne emploie se feindre absolument, pour feindre, comme se jouer, pour jouer; se mourir, pour mourir:
«Pour revenir à sa clemence (de César), nous en avons plusieurs naïfs exemples au temps de sa domination, lorsque, toutes choses estant reduictes en sa main, il n’avoit plus à se feindre.»
(MONT. II. 33.)
FEMME DE BIEN, recevant comme un adjectif la marque du comparatif:
Croyez-moi, celles qui font tant de façons n’en sont pas estimées plus femmes de bien.
(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)
FERME, adverbialement:
Vous me parlez bien ferme! et cette suffisance...
(Mis. I. 2.)
Allons, ferme! poussez, mes bons amis de cour!
(Ibid. II. 5.)
(Voyez PREMIER QUE, FRANC, NET.)
FERMER, métaphoriquement; FERMER LES MOYENS DE:
C’est que vous voyez bien que tous les moyens vous en sont fermés.
(G. D. III. 8.)
Vous en sont interdits. (Voyez OUVRIR.)
FÉRU, blessé, de férir, archaïsme, dans le sens restreint de rendre amoureux:
Peut-être en avez-vous déjà féru quelqu’une?
(Éc. des fem. I. 6.)
FESTINER QUELQU’UN, lui offrir un festin:
C’est ainsi que vous festinez les dames en mon absence!
(B. gent. IV. 2.)
FEU, invariable:
Je tiens de feu ma femme, et je me sens comme elle Pour les désirs d’autrui beaucoup d’humanité.
(Mélicerte. I. 4.)
Et l’on dit qu’autrefois feu Bélise, sa mère...
(Ibid. II. 7.)
Furetière qualifie ce terme substantif, et il lui donne, comme à un adjectif, un féminin: le feu roi, la feue reine. Il nous apprend même que les notaires de province usent du pluriel furent, en parlant de deux personnes conjointes et décédées, ce qui, ajoute-t-il, marque que ce mot vient de fuit et de fuerunt. C’est une raison pour maintenir feu invariable. Dans le temps que la notation eu sonnait u, l’on prononçait fu mon père, fu ma mère (fut mon père, fut ma mère); l’ignorance des origines a laissé s’introduire, à la suite d’une mauvaise orthographe, une mauvaise prononciation qui a prévalu; en sorte qu’aujourd’hui cette espèce de prétérit-adverbe est transformé en un véritable adjectif.
Nicot dérive feu de defunctus, et le qualifie adjectif; puis il ajoute: «Aussi le pourrait-on extraire de cette tierce personne fuit..... comme feut signifiant en ce sens a esté ou fut, c’est-à-dire, a vescu et n’est plus.»
C’est la bonne étymologie.
FEU QUI SE RÉSOUT EN ARDEUR DE COURROUX:
Tout son feu se résout en ardeur de courroux.
(Dép. am. V. 8.)
FIEFFÉ, FOU FIEFFÉ:
Peste du fou fieffé!
(Méd. m. lui. I. 1.)
Fieffé est celui à qui l’on a donné un fief, ce qui suppose un homme en son genre excellant par-dessus ses confrères. Cette locution se rapporte aux mœurs du moyen âge. Aujourd’hui qu’il n’y a plus de fiefs, mais des brevets d’invention, on dirait, par une expression tout à fait correspondante: un fou breveté.
FIER, adjectif; ÊTRE FIER A QUELQU’UN:
Oh! qu’elles nous sont bien fières par notre faute!
(Dép. am. IV. 2.)
FIÈVRE QUARTAINE (VOTRE)......., sorte de serment elliptique:
... Si vous y manquez, votre fièvre quartaine!....
(L’Ét. IV. 8.)
Si vous y manquez, vous consentez à être pris de la fièvre quartaine; jurez sur votre fièvre quartaine.
C’est aussi une espèce d’exclamation imprécatoire: Que la fièvre quartaine te serre! ta fièvre quartaine!
Dans l’explication entre le prêtre et le pelletier, joués par Pathelin:
LE PREBSTRE.
«Je ne le congnois nullement. «Il m’a dit que presentement «Vous confesse, et que payerez «Tres-bien, et si me baillerez «Argent, pour dire une douzaine «De messes.
LE PELLETIER.
Sa fiebvre quartaine!»
(Le nouv. Pathelin.)
LE PREBSTRE.
«Vuyde dehors, fol insensé, «Car il est temps que tu t’en partes.
LE PELLETIER:
«Et je feray, tes fiebvres quartes!»
(Ibid.)
FIGURE, dans le sens restreint de forme. Molière a dit, en ce sens, la figure du visage:
Et de ces blonds cheveux, de qui la vaste enflure Des visages humains offusque la figure.
(Éc. des mar. I. 1.)
Offusque la forme des visages humains.
--TENIR LA FIGURE DE:
Je vous laisse à penser si, dans la nuit obscure, J’ai d’un vrai trépassé su tenir la figure.
(Éc. des fem. V. 2.)
Cette acception de figure se rapporte à celle de FIGURER. (Voyez ce mot.)
FIGURER, se rapportant à tout l’extérieur, à la configuration, en quelque sorte:
Voici monsieur Dubois plaisamment figuré.
(Mis. IV. 2.)
.... Une vieille tante qui.... nous figure tous les hommes comme des diables qu’il faut fuir.
(B. gent. III. 10.)
FILER DOUX:
Tu n’es pas où tu crois; en vain tu files doux.
(Amph. II. 3.)
Doux est adverbial, comme franc, ferme, net, clair, soudain, etc., dans des locutions analogues.
FILET, diminutif de fil:
Il semble, à vous entendre, que monsieur Purgon tienne dans ses mains le filet de vos jours, et que, d’autorité suprême, il vous l’allonge ou le raccourcisse comme il lui plaît.
(Mal. im. III. 7.)
Trévoux indique encore filet comme diminutif de fil, tenue filum; et Regnier décrivant le costume de son pédant:
«Les Alpes en jurant lui grimpoient au collet, «Et la Savoy, plus bas, ne pend qu’à un filet.»
(Sat. X.)
FILLE A SECRET, capable de garder un secret:
Ascagne, je suis fille à secret, Dieu merci.
(Dép. am. II. 1.)
FILLOLE, filleule, archaïsme:
Il n’a pas aperçu Jeannette ma fillole, Laquelle m’a tout dit, parole pour parole.
(L’Ét. IV. 7.)
Nicot dit: «filleul ou fillol.»
Vaugelas déclare que fillol pour filleul, c’est très-mal parler. Pourquoi, puisque la racine est filiolus? L’usage, dira-t-on? A la bonne heure, si l’on pose en principe que l’usage ne saurait avoir tort.
FIN. Voyez FAIRE LE FIN DE QUELQUE CHOSE (p. 176).
--FIN FOND:
Et nous fûmes coucher sur le pays exprès, C’est-à-dire, mon cher, en fin fond de forêts.
(Fâcheux. II. 7.)
Fin, dans l’ancienne langue, se joignait comme affixe à un substantif ou à un adjectif, pour lui donner la forme superlative.
«De lermes sont lor vis moilliez, «Sourdant de fin cueur amoureus.»
(R. de Coucy. v. 6176.)
«La dame estoit si fine bele, «Que n’avoit dame ne pucele «Ens el païs qui l’ataindist.»
(Ibid. v. 150.)
On dit, en certains pays vignobles, que du vin est fin clair. Il nous reste encore, dans l’usage commun, fin fond, et fine fleur.
«Près de Rouen, pays de sapience, «Gens pesant l’air, fine fleur de Normands.»
(LA FONT. Le Remède.)
«Nous mourons de fine famine,»
dit Guillemette à Pathelin. Et plus loin:
«Vous en estes un fin droict maistre.» (de tromperie.)
FLAIREUR DE CUISINE:
Impudent flaireur de cuisine!
(Amph. III. 7.)
FLÉCHIR AU TEMPS:
Il faut fléchir au temps sans obstination.
(Mis. I. 1.)
Molière eût mis aussi bien céder au temps; mais fléchir au temps fait une image bien plus vive et poétique.
FOIN! exclamation:
Ce mot n’a que la forme de commun avec foin, fœnum.
On rencontre fréquemment, dans Plaute et dans Térence, l’exclamation phu! (en grec φεῦ), exprimant tantôt le dégoût, tantôt l’admiration: peste, oh oh, diantre! Ce phu est devenu en français foin, par le changement de l’u en oi, comme pungere, ungere, poindre, oindre. Il s’emploie sans complément ou avec un complément:
Foin! que n’ai-je avec moi pris mon porte respect!
(L’Ét. III. 9.)
«Foin du loup et de sa race!»
(LA FONTAINE. Le Chevreau, la Chèvre et le Loup.)
Foin ou fi sur le loup--phu de lupo.
«Adieu donc. Fi du plaisir «Que la crainte peut corrompre!»
(LA FONT. Fables. I. 9.)
FOND D’AME, substantif; UN FOND D’AME:
Et n’est-ce pas sans doute un crime punissable, De gâter méchamment ce fond d’âme admirable?
(Éc. des fem. III. 4.)
FONDANTE EN LARMES:
Une jeune fille toute fondante en larmes, la plus belle et la plus touchante qu’on puisse jamais voir.
(Scapin. I. 2.)
M. Auger veut qu’ici fondant soit un participe présent, et non un adjectif verbal, attendu le complément indirect en larmes. La raison ne paraît pas convaincante. On dit bien: cette jeune fille est charmante de grâces. Le complément ne fait donc rien à l’affaire; mais le féminin toute, qui précède fondante, y fait beaucoup, et détermine au second mot le caractère d’adjectif. Cette femme est toute riante de santé, ou bien toute fondante en larmes; il est clair qu’il s’agit d’un état, d’une manière d’être, et non pas d’une action.
(Voyez PARTICIPE PRÉSENT variable.)
FONDER SUR QUELQUE CHOSE, absolument:
Tant de méchants placets, monsieur, sont présentés, Qu’ils étouffent les bons; et l’espoir où je fonde Est qu’on donne le mien quand le prince est sans monde.
(Fâcheux. III. 2.)
L’espoir où je me fonde. (Voyez ARRÊTER.)
FORCE, adverbe; FORCE GENS:
Voir cajoler sa femme, et n’en témoigner rien, Se pratique aujourd’hui par force gens de bien.
(Sgan. 17.)
Nicot: «Force, id est copia: il luy est allé force gens au devant.--Lieux où il y a force arbres.»
Cette locution est trop commune pour qu’il en faille rapporter des exemples. Je me contenterai d’observer que le mot force doit être porté sur la liste des substantifs que l’usage a transformés en adverbes dans certains cas donnés, comme pas, point, trop (qui est une ancienne forme de troupe), rien, mot ou motus.
FORCER, vaincre en luttant; FORCER UN MALHEUR:
Il m’échappe! ô malheur qui ne se peut forcer!
(L’Ét. II. 14.)
L’emploi de forcer est ici le même que dans cette locution: forcer un lièvre.
FORFANTERIE D’UN ART, vanité d’un art qui se vante:
Sans découvrir encore au peuple,...... la forfanterie de notre art.
(Am. méd. III. 2.)
Les Italiens disent un furfante; mais, au rebours de ce qu’affirme Nicot, ce n’est pas d’eux que nous avons emprunté forfant ni forfanterie, car les racines de ces mots sont exclusivement françaises. Forfanterie est pour forvanterie. For, en composition, signifie tantôt hors, comme dans forligner, forclore, forbannir, forban, etc., tantôt mal, parce que le mal résulte de l’excès qui franchit les limites. Ainsi forfaire, forsenné, forconseiller, forjuger, formarier et formariage (mariage contre la loi et la coutume), formener (malmener), etc. Se forfanter, c’est se vanter au delà de la vérité, se vanter à faux; et c’est de nous que les Italiens l’ont emprunté.
FORGER UN AMUSEMENT:
Votre feinte douceur forge un amusement, Pour divertir l’effet de mon ressentiment.
(D. Garcie. IV. 8.)
(Voyez DIVERTIR et AMUSER.)
FORLIGNER DE:
Jour de Dieu! je l’étranglerois de mes propres mains, s’il falloit qu’elle forlignât de l’honnêteté de sa mère!
(G. D. II. 14.)
Fors-ligner, c’est sortir hors de la ligne droite, se dévier, comme on parlait jadis.
(Voyez FORFANTERIE.)
FORMER DES SENTIMENTS, comme former des vœux:
Et je ne forme point d’assez beaux sentiments Pour.....
(Dép. am. I. 3.)
FORT EN GUEULE:
MADAME PERNELLE:
..... Vous êtes, m’amie, une fille suivante Un peu trop forte en gueule, et très-impertinente.
(Tart. I. 1.)
--FORTE PASSION, passion dominante:
Ta forte passion est d’être brave et leste.
(Éc. des fem. V. 4.)
FORTUNE, au sens du latin fortuna, la destinée, dans ce vers d’Horace:
Fortunam Priami cantabo, et nobile bellum.
..... Elle est de vous (cette lettre), suffit: même fortune.
(Dépit. am. II. 3.)
Le capitaine de ce vaisseau, touché de ma fortune, prit amitié pour moi.
(L’Av. V. 5.)
Voyons quelle fortune en ce jour peut m’attendre.
(Amph. III. 4.)
Comme on trouve écrit dans le ciel jusqu’aux plus petites particularités de la fortune du moindre des hommes.
(Am. magn. III. 1.)
La fortune d’un homme, pour signifier sa richesse, l’ensemble de son avoir, est une acception toute moderne, qui ne se rencontre point dans Molière.
Un homme fortuné n’est point un homme riche, mais un homme favorisé du sort. On peut être le plus fortuné des mortels, et très-pauvre en même temps.
Avoir de la fortune, ne signifie donc réellement autre chose que avoir la chance heureuse, fortune se prenant pour bonne fortune, comme heur pour bon heur; succès pour heureux succès, etc.
Arnolphe demande à Horace:
Vous est-il point encore arrivé de fortune?
(Éc. des fem. I. 6.)
C’est-à-dire, d’aventure galante.
«Tu portes César et sa fortune.» Il serait ridicule d’entendre: Tu portes César et ses trésors.
--PAR FORTUNE, par hasard:
Je l’avois sous mes pieds rencontré par fortune.
(Sgan. 22.)
La Fontaine dit de fortune:
«Comme elle disoit ces mots, «Le loup, de fortune, passe.»
(La Chèvre, le Chevreau et le Loup.)
FORTUNES, au pluriel, même sens:
..... Nous parlions des _fortunes d’_Horace.
(L’Ét. IV. 6.)
«Quant au surplus des fortunes humaines, Les biens, les maux, les plaisirs et les peines...»
(LA FONTAINE. Belphégor.)
Les Anglais ont retenu ce sens: the fortunes of Nigel, sont les aventures de Nigel.
Horace dit aussi, au pluriel:
«Si dicentis erunt fortunis absona dicta....»
Si le langage ne convient pas à la position du personnage, à sa fortune, ou à ses fortunes.
FOUDRE PUNISSEUR. Voyez PUNISSEUR.
FOURBER QUELQU’UN:
--Vous vous êtes accordés, Scapin, vous et mon fils, pour me fourber.
--Ma foi, monsieur, si Scapin vous fourbe, je m’en lave les mains.
(Scapin. III. 6.)
FOURBISSIME:
Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime.
(L’Ét. II. 5.)
La forme en issime fut naturellement la forme primitive de notre superlatif. La traduction des Rois, la chanson de Roland, saint Bernard, l’emploient constamment; d’ordinaire elle est contractée en isme: saintisme, grandisme, altisme, cherisme, etc., y sont pour saintissime, grandissime, etc. On disait même bonisme, et non optime, formé de bon, par analogie.
C’est donc à tort que le P. Bouhours (Entretiens d’Ariste et Eugène) prétend ces superlatifs contraires au génie de notre langue.
En 1607, Malherbe, dans ses lettres, se sert fréquemment de grandissime; et Perrot d’Ablancourt, dans sa traduction de César: «Il y avait un grandissime nombre de villes.» Mais on les en a repris l’un et l’autre. Par conséquent, c’est du commencement du XVIIe siècle qu’il faut dater dans notre langue la déchéance de l’ancienne forme latine, et l’emploi exclusif de très pour marquer le superlatif.
Les Latins, outre la forme en issimus, formaient aussi le superlatif par le mot ter, soit séparé, soit en composition. Ils avaient emprunté cela des Grecs, qui disaient τρισόλβιος, τρισευδαίμων, τρισκατάρατος, etc.
Plaute dit de même, trifur, triveneficus, tricerberus.
Et Virgile: «O ter quaterque beati!»
Très-docte, en français, est donc comme tridoctus, et nous avons eu, à l’instar des Latins, deux manières de former les superlatifs; seulement la forme grecque, chez les Latins la moins usitée, a fini par l’emporter chez nous, et par étouffer complétement la forme latine.
FOURNIR A, suffire à:
Ma foi, me trouvant las pour ne pouvoir _fournir Aux différents emplois_ où Jupiter m’engage......
(Amph. Prol.)
FRAIS; PRENDRE LE FRAIS, c’est-à-dire, choisir l’heure du frais, le soir ou le matin:
Pour arriver ici, mon père a pris le frais.
(Éc. des fem. V. 6.)
FRANC, adverbialement:
Je vous parle un peu franc; mais c’est là mon humeur.
(Tart. I. 1.)
Je vous dirai tout franc que c’est avec justice.
(Ibid. I. 6.)
C’est de presser tout franc, et sans nulle chicane, L’union de Valère avecque Marianne.
(Ibid. III. 3.)
Je vous dirai tout franc que cette maladie, Partout où vous allez, donne la comédie.
(Mis. I. 1.)
Tout franchement, comme tout net est pour tout nettement.
(Voyez PREMIER QUE, FERME, NET.)
FRÉQUENTER CHEZ QUELQU’UN:
Sans doute; et je le vois qui fréquente chez nous.
(Fem. sav. II. 1.)
Les Latins employaient frequentare sans apud, comme aujourd’hui nous faisons. Dans Cicéron: Qui domum meam frequentant, ceux qui fréquentent ma maison; et dans Phèdre: Aras frequentas, tu fréquentes les autels.
FRICASSER, métaphoriquement:
MARINETTE.
Moi, je te chercherois! Ma foi, l’on t’en fricasse, Des filles comme nous!.....
(Dép. am. IV. 4.)
Observez que c’est Marinette qui parle.
FRIPERIE; NOTRE FRIPERIE, notre personne:
Gare une irruption sur notre friperie!
(Dép. am. III. 1.)
C’est un valet qui parle.
FROTTER SON NEZ AUPRÈS DE LA COLÈRE DE QUELQU’UN:
GROS-RENÉ.
Viens, viens frotter ton nez auprès de ma colère!
(Dép. am. IV. 4.)
FUIR DE (un infinitif), comme éviter de....:
Si votre âme les suit, et fuit d’être coquette....
(Éc. des fem. III. 2.)
Il ne fuit rien tant tous les jours que d’exercer les merveilleux talents qu’il a eus du ciel pour la médecine.
(Méd. m. lui. I. 5.)
C’est le fuge quærere d’Horace.
De, dans l’expression française, est la marque de l’ablatif employé dans ce vers de Virgile:
Quanquam animus meminisse horret, luctuque refugit.
(Æneid. II.)
«Mon esprit recule d’horreur à ces images de deuil, et fuit de s’en souvenir.»
--«J’ay monstré, en la conduite de ma vie et de mes entreprinses, que j’ay plustost fuy qu’aultrement d’enjamber par dessus le degré de fortune auquel Dieu logea ma naissance.»
(MONT. III. 7.)
FULIGINES, terme technique:
Beaucoup de fuligines épaisses et crasses, etc.
(Pourc. I. 11.)
FURIEUX, dans le sens d’extrême:
Voilà une furieuse imprudence, que de nous envoyer querir.
(G. D. III. 12.)
FUSEAUX; FAIRE BRUIRE SES FUSEAUX. Voyez BRUIRE.
FUTURS (DEUX), commandés l’un par l’autre:
Ce ne sera pas là qu’il viendra la chercher.
(Éc. des fem. V. 4.)
Cette symétrie des temps, empruntée du latin, est aussi négligée au XIXe siècle qu’elle était soigneusement observée au XVIIe. On dirait aujourd’hui sans scrupule: Ce n’est pas là qu’il viendra.
Je reviendrai voir sur le soir en quel état elle sera.
(Méd. m. l. II. 6.)
Et non: en quel état elle est.
Lorsqu’on me trouvera morte, il n’y aura personne qui mette en doute que ce ne soit vous qui m’aurez tuée.
(G. D. III. 8.)
Et non: qui m’avez.
J’ai des raisons à faire approuver ma conduite, Et je connoîtrai bien si vous l’aurez instruite.
(Fem. sav. II. 8.)
Cette symétrie des temps s’observait aussi pour le conditionnel.
(Voyez CONDITIONNELS.) (DEUX.)
--Futur suivi d’un présent de l’indicatif:
Ce ne sera point vous que je leur sacrifie.
(Ibid. V. 5.)
L’exigence du mètre, et la nécessité de rimer à philosophie, ont apparemment ici forcé la main à Molière, dont l’usage constant est de mettre les deux futurs, même en des cas où ils sont bien moins nécessaires.
GAGE QUE...., adverbialement, ou par une sorte d’ellipse pour je gage que:
_Gage qu’_il se dédit.--Et moi, gage que non.
(L’Ét. III. 3.)
GAGER QUELQU’UN POUR (un substantif), c’est-à-dire, en qualité de:
Je suis auprès de lui gagé pour serviteur: Vous me voudriez encor payer pour précepteur.
(L’Ét. I. 9.)
(Voyez POUR, en qualité de.)
GAGNER; GAGNER AU PIED, s’enfuir:
Ah! par ma foi, je m’en défie, et je m’en vais gagner au pied.
(Préc. rid. 10.)
La Fontaine a dit, dans le même sens, gagner au haut:
«....... Le galant aussitôt «Tire ses grègues, gagne au haut.
(Le Renard et le Coq.)
Nicot et Trévoux ne donnent que gagner le haut.
(Voyez HAUT.)
--GAGNER DE (un infinitif), obtenir:
Et qu’il n’est repentir ni suprême puissance Qui gagnât sur mon cœur d’oublier cette offense.
(D. Garcie. V. 5.)
--GAGNER LE TAILLIS, fuir, s’évader:
Tant pis! J’en serai moins léger à gagner le taillis.
(Dép. am. V. 1.)
--GAGNER LES RÉSOLUTIONS de quelqu’un, les surmonter:
Pied à pied vous gagnez mes résolutions.
(B. gent. III. 18.)
GALANT, substantif, un nœud de rubans:
Voilà Ton beau galant de neige, avec ta nonpareille: Il n’aura plus l’honneur d’être sur mon oreille.
(Dép. am. IV. 4.)
GALANT, adjectif, au sens d’élégant, distingué:
Il me montra toute l’affaire, exécutée d’une manière, à la vérité, beaucoup plus galante et plus spirituelle que je ne puis faire.
(Préf. de la Crit. de l’Éc. des fem.)
GALANTERIE, FAIRE GALANTERIE DE (un infinitif):
N’a-t-il pas (Molière), ceux...... qui, le dos tourné, font galanterie de se déchirer l’un l’autre?
(Impromptu. 3.)
Rien n’a remplacé cette excellente expression; il faut, pour en rendre le sens, recourir à une longue périphrase.
GALIMATIAS au pluriel:
Mon Dieu, prince, je ne donne point dans tous ces galimatias où donnent la plupart des femmes.
(Am. magn. I. 1.)
GARANT; ÊTRE GARANT DE QUELQUE CHOSE, en fournir la garantie, la preuve:
Moi, je lui couperois sur-le-champ les oreilles, S’il n’étoit pas garant de tout ce qu’il m’a dit.
(L’Ét. III. 3.)
GARD’, en style familier, pour garde:
Dieu te gard’, Cléanthis!
(Amph. II. 3.)
GARDE; SE DONNER DE GARDE DE.... Voyez à DONNER.
GARDER DE (un infinitif), se garder de, prendre garde de:
Mon Dieu, Éraste, gardons d’être surpris.
(Pourc. I. 3.)
Rentrez donc, et surtout gardez de babiller.
(Éc. des fem. IV. 9.)
Rentrez dans la maison, et gardez de rien dire.
(Ibid. V. 1.)
Gardez de vous tromper!
(Georg. D. II. 9.)
Molière emploie indifféremment, et selon le besoin de la circonstance, garder ou se garder de:
Et surtout gardez-vous de la quitter des yeux.
(Éc. des fem. V. 5.)
--GARDER QUE (sans ne):
Gardons bien que, par nulle autre voie, elle en apprenne jamais rien.
(Am. magn. I. 1.)
(Voyez DONNER DE GARDE (SE).)
GARDIEN, en trois syllabes:
Suis-je donc gardien, pour employer ce style, De la virginité des filles de la ville?
(Dép. am. V. 3.)
Il est probable que plus tard Molière eût écrit: Suis-je donc le gardien.....
GATER QUELQU’UN DE, c’est-à-dire, à l’aide, par le moyen de....:
Je veux être pendu, si nous ne les verrions Sauter à notre cou plus que nous ne voudrions, Sans tous ces vils devoirs dont la plupart des hommes Les gâtent tous les jours, dans le siècle où nous sommes.
(Dép. am. IV. 2.)
Cette tournure se rapporte à DE, exprimant la cause, la manière.
--GATER (SE) SUR L’EXEMPLE D’AUTRUI; par l’exemple, d’après l’exemple d’autrui:
Mais ne vous gâtez pas sur l’exemple d’autrui.
(Éc. des fem. III. 2.)
GAUCHIR, aller à gauche; GAUCHIR DE QUELQUE CHOSE, s’en écarter:
Notre sort ne dépend que de sa seule tête; De ce qu’elle s’y met, rien ne la fait gauchir.
(Éc. des fem. III. 3.)
GAULIS, terme technique, branche d’arbre:
Je pousse mon cheval et par haut et par bas, Qui plioit des gaulis aussi gros que le bras.
(Fâcheux. II. 7.)
«Les gaulis, dit Trévoux, sont, en terme de vénerie, des branches d’arbre qu’il faut que les veneurs plient ou détournent pour percer dans un bois.»
Gault, en vieux français, est une forêt:
«Onc charpentier en bos ne sot si charpenter, «Ne mena telle noise en parfont gault ramé.»
(Renaut de Montauban.)
«Que florissent cil prez, e cil gault sont foilli.»
(Rom. d’Aïe d’Avig.)
«Cerchant prés et jardins et gaults.»
(Rom. de la Rose.)
«Gault paraît venir du bas latin caula, d’où s’est formé gaule, par l’adoucissement du c en g. Dans un compte de 1202: «pro perticis et caulis.... pro L caulis.» Pour des perches et des gaules..... pour 50 gaules.» (DU CANGE, au mot CAULA.)
J’avoue que j’aimerais mieux dériver gault de saltus, et gaule de caula. Le nom propre Gault de Saint-Germain signifie Bois de Saint-Germain.
GAYETÉ, en trois syllabes:
Mais je vous avouerai que cette gayeté Surprend au dépourvu toute ma fermeté.
(D. Garcie. V. 6.)
Mais que de gayeté de cœur On passe aux mouvements d’une fureur extrême....
(Amph. II. 6.)
GENDARMÉ CONTRE...:
Cet homme gendarmé d’abord contre mon feu.
(Éc. des f. III. 4.)
GÊNER (gehenner) QUELQU’UN, le torturer, lui faire violence:
Et pour tout dire enfin, jaloux ou non jaloux, Mon roi sans me gêner peut me donner à vous.
(D. Garcie. V. 6.)
Racine a dit de même:
«Et le puis-je, madame? Ah, que vous me gênez!»
(Androm. I. 4.)
Ah, que vous torturez mon cœur!
Ce mot a perdu aujourd’hui toute l’énergie de son acception primitive; c’était même déjà un archaïsme dans Racine et dans Molière. On voit par cet exemple combien les mœurs influent sur le langage: à mesure que l’usage de la torture ou de la gene s’éloignait, la valeur du mot s’affaiblissait comme le souvenir de la chose. Il est gêné dans ses habits eût été, au XIIe siècle, une hyperbole violente; aujourd’hui, cela signifie simplement, il n’y est pas à son aise; c’est l’expression la plus douce qu’on puisse employer.
GÊNES, au pluriel, dans le sens du latin gehenna, torture:
Je sens de son courroux des gênes trop cruelles.
(Dép. am. V. 2.)
GENS masculin:
Ma langue est impuissante, et je voudrois avoir Celle de tous les gens du plus exquis savoir.
(L’Ét. II. 14.)
La délicatesse est trop grande, de ne pouvoir souffrir que des gens triés.
(Crit. de l’Éc. des fem. I.)
Et qu’en n’approuvant rien des ouvrages du temps, Il se met au-dessus de tous les autres gens.
(Mis. II. 5.)
Et qu’avecque le cœur d’un perfide vaurien Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien.
(Tart. V. 1.)
Pour tous les gens de bien j’ai de grandes tendresses.
(Ibid. V. 4.)
Cependant noire âme insensée S’acharne au vain honneur de demeurer près d’eux, Et s’y veut contenter de la fausse pensée Qu’ont tous les autres gens que nous sommes heureux.
(Amph. I. 1.)
Combien de gens font-ils des récits de bataille, Dont ils se sont tenus loin!
(Ibid.)
--GENS avec un nom de nombre déterminé:
Et je connois des gens à Paris, plus de quatre, Qui, comme ils le font voir, aiment jusques à battre.
(Fâcheux. II. 4.)
Moi, je serois cocu?--Vous voilà bien malade! Mille gens le sont bien qui de rang et de nom Ne feroient avec vous nulle comparaison.
(Éc. des fem. IV. 8.)
Un de mes gens la garde au coin de ce détour.
(Ibid. V. 2.)
Il y a là vingt gens qui sont fort assurés de n’entrer point.
(Impr. 3.)
Et jamais il ne parut si sot que parmi une demi-douzaine de gens à qui elle avoit fait fête de lui.
(Critique de l’Éc. des fem. sc. 2.)
A l’origine de la langue il a été souvent employé ainsi:
«Pour ces trois gens qui ont pel de beste afublée.»
(Le dit du Buef.)
--GENS DE BIEN A OUTRANCE:
Toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance.
(1er Placet au Roi.)
--GENS DE DIFFICULTÉS:
Ce sont (les avocats) gens de difficultés.
(Mal. im. I. 9.)
--GENS DE NOM:
Toute mon ambition est de rendre service aux gens de nom et de mérite.
(Sicilien. 11.)
GENTILLESSE, dans le sens de l’italien gentilezza, noblesse:
Ce sont des brutaux, ennemis de la gentillesse et du mérite des autres villes.
(Pourc. III. 2.)
GLOIRE, considération personnelle, mérite:
Pourquoi voulez-vous croire Que de ce cas fortuit dépende notre gloire?
(Éc. des fem. IV. 8.)
C’est où je mets aussi ma gloire la plus haute.
(Tart. II. 1.)
Je mets ma gloire, je fais consister mon mérite principal à vous satisfaire.
GOBER LE MORCEAU, se laisser prendre, duper tranquillement:
Mais je ne suis pas homme à gober le morceau.
(Éc. des f. II. 1.)
Métaphore prise de la pêche à la ligne.
GOGUENARDERIE:
Oui, mais je l’enverrois promener avec ses goguenarderies.
(Méd. m. lui. II. 3.)
GRACE; DONNER GRACE, pardonner:
Et l’on donne grâce aisément A ce dont on n’est pas le maître.
(Amph. II. 6.)
GRAIS, Grec:
MARTINE.
Et, ne voulant savoir le grais ni le latin....
(Fem. sav. V. 3.)
C’est l’ancienne et légitime prononciation, comme dans échecs, legs. Ce passage nous montre que, du temps de Molière, le peuple la retenait encore.
GRAND invariable en genre:
Le bal et la grand bande, assavoir deux musettes.
(Tart. II. 3.)
Vous n’aurez pas grand peine à le suivre, je crois.
(Ibid. II. 4.)
Il porte une jaquette à grands basques plissées.
(Mis. II. 6.)
Dans l’origine de la langue, tout adjectif dérivé d’un adjectif latin en is, grandis, qualis, regalis, viridis, etc., ne changeait pas non plus en français pour le féminin.
Il nous reste encore de cet usage, grand messe, grand mère, grand route, etc., et, dans le langage du palais, lettres royaux.
C’est donc une véritable faute de mettre une apostrophe après grand, comme si l’e s’élidait.
(Voyez des Variations du langage français, p. 226.)
--GRAND LATIN, grand latiniste, comme on dit grand grec pour grand helléniste:
Je vous crois grand latin et grand docteur juré.
(Dép. am. II. 7.)
--GRAND SEIGNEUR (LE), pour l’aristocratie, la noblesse:
O l’ennuyeux conteur! Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur.
(Mis. II. 5.)
De même le marquis, pour la classe des marquis.
(Voyez MARQUIS.)
GRIMACIERS, hypocrites:
Ils donnent bonnement (les hommes sincèrement vertueux) dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions.
(D. Juan. V. 2.)
(Voyez FAÇONNIER.)
GROUILLER:
Et l’on demande l’heure, et l’on bâille vingt fois, Qu’elle grouille aussi peu qu’une pièce de bois.
(Mis. II. 5.)
Comme grouiller est devenu, l’on ne sait pourquoi, un terme bas, les éditeurs de 1682 ont jugé qu’il était mal séant dans la bouche de Célimène, et ils ont fait à Molière l’aumône d’une correction que les comédiens se sont empressés d’adopter:
Qu’elle s’émeut autant qu’une pièce de bois.
M. Auger observe qu’il fallait au moins mettre se meut ou remue, car c’est de cela qu’il s’agit, et non de s’émouvoir.
Ces corrections, faites au texte d’un écrivain comme Molière, sont autant d’impertinences.
Est-ce que madame Jourdain est décrépite? et la tête lui grouille-t-elle déjà?
(B. gent. III. 5.)
Grouiller est une forme de crouller. La prononciation les confondait. Crouller, verbe actif ou verbe neutre, trembler, agiter, ébranler; en italien, crollare: crollare il capo, secouer la tête: «Les fundemens des munz sunt emeuz et crollez, kar nostre sire est curuciez.» (Rois, p. 205.) Les fondements des monts sont émus et ébranlés, concussa et conquassata.
«Baucent l’oï, si a froncie le nez; «La teste croule si a des piez houez.»
(La bataille d’Arlescamp.)
Baucent grouille la tête, secoue la tête.
Il peut être intéressant, pour l’histoire de la langue, d’observer que nos pères avaient à la fois crouler et trembler, et qu’ils distinguaient fort bien l’un de l’autre. En voici un exemple, tiré du roman d’Alexandre; il s’agit des prodiges qui signalèrent la naissance de ce héros:
«Dieu demonstra par signe qu’il (Alexandre) se feroyt cremir[57], car l’on vit l’aer muer, le firmament croissir[58], et la terre crouler; la mer par lieus rougir, et les bestes trembler, et les hommes fremir.»
(Préf. de la Ch. des Saxons. p. 22.)
[57] Cremir, craindre, de tremere, pour tremir. Cremir est devenu craindre, le c continuant à remplacer le t; car il semble qu’on dût dire traindre.
[58] Craquer.
Ces finesses de nuances n’indiquent pas une langue barbare.
«Quand le souldich l’eut entendu, si crolla la teste et le regarda fellement, et dist: Tu has murdry!»
(FROISSART. Chron. II. ch. 30.)
GUÉRIR, au sens figuré:
NICOLE.
De quoi est-ce que tout cela guérit?
(B. gent. III. 3.)
A quoi tout cela sert-il?
GUEUSER DES ENCENS:
Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens, Qu’un auteur qui partout va gueuser des encens.
(Fem. sav. III. 5.)
GUEUX COMME DES RATS:
Tous ces blondins sont agréables.... mais la plupart sont gueux comme des rats.
(L’Av. III. 8.)
L’expression complète eût été: Comme des rats d’église, qui n’y trouvent rien à manger. Mais, du temps de Molière, on n’osait pas prononcer sur le théâtre le mot église; quand on y était réduit, on disait le temple. (Voyez TEMPLE.)
--GUEUX D’AVIS:
Non de ces gueux d’avis, dont les prétentions Ne parlent que de vingt ou trente millions.
(Fâcheux. III. 3.)
GUIDE, subst. féminin, comme sentinelle; archaïsme:
La Guide des pécheurs est encore un bon livre.
(Sgan. I.)
«Elle lit saint Bernard, la Guide des pécheurs[59].»
(RÉGNIER. Macette.)
[59] Ouvrage ascétique, composé en espagnol par le père Louis de Grenade.
Guide, terme technique, est resté féminin: CONDUIRE A GRANDES GUIDES.
GUIGNER, lorgner du coin de l’œil:
J’ai guigné ceci tout le jour.
(L’Av. IV. 6.)
De guingois, espèce d’adverbe, pour signifier de côté, de travers, paraît dérivé de guigner: de guingois, comme de guïgois. Mme de Sévigné affectionne ce terme familier: un esprit de guingois.
HABILLER; S’HABILLER D’UN NOM:
Le monde aujourd’hui n’est plein..... que de ces imposteurs qui.... s’habillent insolemment du premier nom illustre qu’ils s’avisent de prendre.
(L’Av. V. 5.)
HABITUDE DU CORPS, tenue, maintien, habitus:
Cette habitude du corps menue, grêle, noire et velue.
(Pourc. I. 11.)
HAINE POUR QUELQU’UN, au lieu de haine contre:
Ils ont en cette ville une haine effroyable pour les gens de votre pays.
(Pourc. III. 2.)
HANTER QUELQUE PART:
Oui; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps, Ne sauroit-il souffrir qu’aucun hante céans?
(Tart. I. 1.)
HANTISES, FRÉQUENTATION:
Isabelle pourroit perdre dans ces hantises Les semences d’honneur qu’avec nous elle a prises.
(Éc. des mar. I. 4.)
La forme primitive était hant, racine du verbe hanter:
«Sunt se nettement guardé tes vadlets, e meimement de hant de femme?»
(Rois. p. 83.)
HARDI, employé comme exclamation:
Là, hardi! tâche à faire un effort généreux.
(Sgan. 21.)
HATÉ, pressé, urgent:
Nous sortions.--Il s’agit d’un fait assez hâté.
(Éc. des mar. III. 5.)
HAUT, substantif; un haut, pour une hauteur:
Sur un haut, vers cet endroit, Étoit leur infanterie.
(Amph. I. 1.)
(Voyez GAGNER LE HAUT.)
--HAUT DE L’ESPRIT (DU):
Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.
(Mis. II. 5.)
--HAUT LA MAIN, sans l’ombre de résistance ou de difficulté:
Vous l’auriez guéri haut la main.
(Pourc. II. 1.)
Molière a dit aussi la main haute:
La grammaire, qui sait régenter jusqu’aux rois, Et les fait, la main haute, obéir à ses lois!
(Fem. sav. II. 6.)
Cette expression se rapporte à cette autre, avoir la haute main sur...; et cette dernière se trouve fréquemment dans les plus vieux monuments de notre langue:
«E la malvaise gent e les fils Belial.... ourent la plus halte main envers Roboam.»
(Rois. p. 298.)
On trouve aussi, avant la main, pour haut la main:
LE PELLETIER.
«Mais pensez-y, de par le diable, «Et me payez avant la main.»
(Le nouv. Pathelin.)
--LE PORTER HAUT, être fier, orgueilleux:
Détrompez-vous de grâce, et portez-le moins haut.
(Mis. V. 6.)
Le subst. de l’ellipse paraît être chef: portez le chef moins haut.
--HAUT DU JOUR (le); midi:
Le roi vint honorer Tempé de sa présence; Il entra dans Larisse hier, sur le haut du jour.
(Mélicerte. I. 3.)
--FAIRE UNE HAUTE PROFESSION DE (un infinitif):
Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre.
(2e Placet au Roi.)
HAUTEUR; DE HAUTEUR, hautement, avec hauteur:
... Pour récompense, on s’en vient de hauteur Me traiter de faquin, de lâche, d’imposteur.
(L’Ét. I. 10.)
--HAUTEUR D’ESTIME:
Cette hauteur d’estime où vous êtes de vous.
(Mis. III. 5.)
HÉROS D’ESPRIT:
Aux encens qu’elle donne à son héros d’esprit.
(Fem. sav. I. 3.)
HEUR, bonheur; d’où vient heureux:
Expliquez-vous, Ascagne, et croyez par avance Que votre heur est certain, s’il est en ma puissance.
(Dép. am. II. 2.)
Je vous épouse, Agnès; et cent fois la journée Vous devez bénir l’heur de votre destinée.
(Éc. des fem. III. 2.)
Mais au moins dites-moi, madame, par quel sort Votre Clitandre a l’heur de vous plaire si fort.
(Mis. II. 1.)
Lorsque dans un haut rang on a l’heur de paroître, Tout ce qu’on fait est toujours bel et bon.
(Amph. prol.)
--HEURE; A L’HEURE, maintenant, à cette heure, comme dans l’italien allora:
Parbleu! si grande joie à l’heure me transporte, Que mes jambes sur l’heure en caprioleroient, Si nous n’étions point vus de gens qui s’en riroient.
(Sgan. 18.)
HIATUS.
Nos vers sont pleins d’hiatus très-réels pour l’oreille, que l’on se contente de masquer aux yeux:
C’est un miracle encor qu’il ne m’ait aujourd’hui Enfermée à la clef, ou menée avec lui.
(Éc. des mar. I. 2.)
Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise, Font de dévotion métier et marchandise.
(Tart. I. 6.)
On en citerait de pareils par centaines dans Boileau, la Fontaine, Racine et Molière. Cette remarque a surtout pour but de montrer quelle est dans les arts la puissance de l’habitude et de la convention.
Molière ne s’arrête pas à l’hiatus qui résulte de l’interjection:
Un homme à grands canons est entré brusquement, En criant: Holà, Ho! un siége promptement.
(Fâcheux. I. 1.)
Là! là! hem, hem!... écoute avec soin, je te prie.
(Ibid. I. 5.)
Eh! a-t-on jamais vu de plus farouche esprit?
(Pr. d’Él. I. 4)
HOC; ÊTRE HOC:
MARTINE.
.... Mon congé cent fois me fût-il hoc, La poule ne doit point chanter avant le coq.
(Fem. sav. V. 3.)
Le hoc est un jeu de cartes: «Et parce qu’en jouant ces sortes de cartes on a coutume de dire hoc, de là vient que, dans le discours familier, pour dire qu’une chose est assurée à quelqu’un, on dit: Cela lui est hoc.» (Dictionn. de l’Acad.)
«Bonne chasse, dit-il, qui l’auroit à son croc! «Eh! que n’es-tu mouton, car tu me serois hoc.»
(LA FONTAINE.)
Un commentateur reproduit sur ce vers l’explication ci-dessus; mais cette explication, tirée du jeu de cartes, n’est point satisfaisante; car les cartes furent inventées au XVe siècle seulement, et dès le XIe le mot hoc entrait dans une locution analogue à être hoc:
«Respundi David: Ci est la lance le rei. Vienge un vadlet, pur hoc si l’emport.»
(Rois. p. 105.)
Tous ceux qui ont tenté d’expliquer cette locution sont partis de ce point que hoc était un mot latin, le neutre du pronom hic.
Mais c’est une erreur: hoc est un mot français, un mot de la vieille langue, où il signifie un croc:
«Un hoc à tanneur, de quoy l’on trait les cuirs hors de l’eaue.»
(Lettres de rémiss. de 1369.)
(Voyez Du Cange au mot Hoccus.)
Du substantif hoc viennent les verbes hocher et ahocher (hoker, ahoker); ce dernier est le même qu’accrocher:
«Mes son soupelis ahocha «A un pel, si qu’il remest la.»
(BARBAZ. Estula.)
«Mais le surplis du prêtre s’accrocha à un pieu, en sorte qu’il y resta.»
«Aussi com un singe ahoquié «A un bloquel et ataquié.»
(Cité dans DU CANGE à Hoccus.)
«Ainsi comme un singe accroché et lié à un bloc.»
Saint-Évremond ne se doutait pas qu’il faisait rimer le mot avec lui-même, quand il écrivait:
«Le paradis vous est hoc: «Pendez le rosaire au croc.»
Cela m’est hoc est donc une locution faite, dont le sens revient à: cela ne peut me manquer, cela m’est acquis aussi infailliblement que si je le tirais de la rivière avec un croc; j’ai accroché cela. Mon congé cent fois me fût-il hoc, c’est-à-dire, eussé-je accroché cent fois mon congé.--Hoc ou croc, le nom de l’instrument mis pour celui du butin qu’il procure.
Voilà l’explication que j’offre de cette façon de parler, n’empêchant point qu’on n’en adopte une meilleure, si on la trouve telle; par exemple, celle de Trévoux:
«Ce mot vient du latin hoc, qui en gascon veut dire oui, ou ita est; de sorte qu’en disant cela est hoc, c’est-à-dire, oui j’y consens. Le Languedoc est nommé ainsi comme langue de hoc, parce qu’on y dit hoc pour oui.»
HOMMAGES; FAIRE DES HOMMAGES:
Je lui ai fait des hommages soumis de tous mes vœux.
(Am. magn. I. 2.)
HOMME; ÊTRE HOMME QUI.... être un homme qui...:
Vous êtes homme qui savez les maximes du point d’honneur.
(G. D. I. 8.)
Je suis homme qui aime à m’acquitter le plus tôt que je puis.
(Bourg. g. III. 4.)
--HOMME DE (un substantif):
Vous êtes homme d’accommodement.
(Pourc. III. 6.)
Homme de suffisance, homme de capacité.
(Mar. forc. 6.)
HONNÊTES DIABLESSES:
Ces dragons de vertu, ces honnêtes diablesses, Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses....
(Éc. des fem. IV. 8.)
HONNEUR, susceptibilité:
Quoi que sur ce sujet votre honneur vous inspire...
(Éc. des fem. IV. 8.)
Votre délicatesse ombrageuse, le soin de votre honneur.
Molière emploie aussi honneur dans le sens général et indéterminé de considération personnelle. Alors il y joint une épithète pour fixer la nature de cet honneur. Il fait dire énergiquement à Alceste, parlant du franc scélérat contre lequel il plaide:
Son misérable honneur ne voit pour lui personne.
(Mis. I. 1.)
Il est tout naturel qu’on dise, en parlant de soi: Mon honneur, le soin de mon honneur; mais appliquer ce mot à un tiers, et y joindre une épithète de mépris, c’est ce qui rend l’expression neuve et originale; et toutefois elle est si claire et si juste, qu’on n’y prend pas garde.
HONTE; AVOIR HONTE A (un infinitif):
Monsieur, vous vous moquez; j’aurois honte à la prendre.
(Dép. am. I. 2.)
HORS DE GARDE (ÊTRE), métaphore prise de l’art de l’escrime:
Léandre pour nous nuire est hors de garde enfin.
(L’Ét. III. 5.)
«Tu vas sortir de garde, et perdre tes mesures.»
(CORNEILLE, Le Menteur.)
--HORS DE PAGE, au figuré, affranchi:
Il faut se relever de ce honteux partage, Et mettre hautement notre esprit hors de page.
(Fem. sav. III. 2)
Il faut observer que cette locution affectée, parce qu’on l’applique à l’esprit, est mise dans la bouche de Bélise; ce qui équivaut à une censure.
--HORS DE SENS; IL EST HORS DE SENS QUE..., il est invraisemblable, absurde de croire que...:
Mais il est hors de sens que sous ces apparences Un homme pour époux se puisse supposer.
(Amph. III. 1.)
Cela excède les limites du bon sens.
HOURETS, mauvais chiens de chasse:
De ces gens qui, suivis de dix hourets galeux, Disent ma meute, et font les chasseurs merveilleux.
(Fâcheux. II. 7.)
HUCHET, cor de chasse; Voyez PORTEUR DE HUCHET.
HUMANISER (S’) DE....:
Que d’un peu de pitié ton âme s’humanise.
(Amph. III. 7.)
(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)
--HUMANISER SON DISCOURS; le mettre à la portée des humains:
Ne paroissez point si savant, de grâce! humanisez votre discours, et parlez pour être entendu.
(Critique de l’Éc. des fem. 7.)
HUMANITÉ (L’), le caractère d’homme, la forme humaine:
Doncques, si de parler le pouvoir m’est ôté, Pour moi, j’aime autant perdre aussi l’humanité.
(Dép. am. II. 7.)
--L’HUMANITÉ, au sens philosophique:
Va, va, je te le donne pour l’amour de l’humanité.
(D. Juan. III. 2.)
Molière a devancé le XVIIIe siècle dans cette acception du mot humanité, que la philosophie moderne a rendue depuis si commune. Au XVIIe siècle, on entendait par l’humanité une vertu analogue à la charité, mais non l’ensemble du genre humain, considéré philosophiquement comme une seule famille.
HUMEUR SOUFFRANTE, endurante:
Des hommes en amour d’une humeur si souffrante, Qu’ils vous verroient sans peine entre les bras de trente.
(Fâcheux. II. 4.)
Sur ce mot humeur, j’observerai qu’il avait encore du temps de Corneille un sens qu’on a laissé perdre depuis, et qui persiste dans l’anglais humour; si bien que beaucoup de gens, désespérant de faire sentir toute la force et la grâce du mot anglais, le transportent dans notre langue comme ils font du mot fashion, qui n’est que notre façon, et de bien d’autres.
CLITON.
«Par exemple, voyez: aux traits de ce visage, «Mille dames m’ont pris pour homme de courage; «Et sitôt que je parle, on devine à demi «Que le sexe jamais ne fut mon ennemi.
CLÉANDRE.
«Cet homme a de l’humeur.
DORANTE.
C’est un vieux domestique «Qui, comme vous voyez, n’est pas mélancolique.»
(La Suite du Menteur. III. 1.)
Cette remarque a échappé à Voltaire, qui en a fait de moins importantes.
HYMEN (L’) DE, c’est-à-dire, avec:
Comme il a volonté De me déterminer à l’hymen d’Hippolyte.
(L’Ét. II. 9.)
Chercher dans l’hymen d’une douce et sage personne la consolation de quelque nouvelle famille.
(L’Av. V. 5.)
La promesse accomplie Qui me donna l’espoir de l’hymen de Célie.
(Sgan. 23.)
Mon fils, dont votre fille acceptoit l’hyménée.
(Ibid. 24.)
Et l’hymen d’Henriette est le bien où j’aspire.
(Fem. sav. I. 4.)
ICI AUTOUR:
Depuis quelque temps il y a des voleurs ici autour.
(D. Juan. III. 2.)
--ICI DEDANS:
Vite, venez nous tendre ici dedans le conseiller des grâces.
(Préc. rid. 7.)
Pour ici dedans, on disait, au moyen âge, ci ens, et plus tard céans. Aujourd’hui on ne dit plus rien du tout, car les tyrans de la grammaire ont proscrit ici dedans.
--ICI DESSOUS:
J’ai crainte ici dessous de quelque manigance.
(L’Ét. I. 4.)
Ici dessous comme ici dedans, bonnes et utiles expressions qui ont disparu, et qu’on n’a point remplacées.
Ces anciennes façons de parler ici dedans, ici dessus, ici dessous, persistent en Picardie.
IDOLE, ironiquement, UNE IDOLE D’ÉPOUX:
Et de n’entrevoir point de plaisirs plus touchants Qu’une idole d’époux et des marmots d’enfants!
(Fem. sav. I. 1.)
IGNORANT DE QUELQUE CHOSE:
Ce sont gens de difficultés (les avocats), et qui sont ignorants des détours de la conscience.
(Mal. im. I. 9.)
C’est un latinisme: inscius rei.
Nous construisons de même avec le génitif le verbe ignorer, ce que ne faisaient pas les Latins:
«Monsieur l’abbé, vous n’ignorez de rien, «Et ne vis onc mémoire si féconde.»
(J.-B. ROUSSEAU. Épigr.)
IL COUTE, impersonnel, pour il en coûte:
Et je sais ce qu’il coûte à de certaines gens, Pour avoir pris les leurs (leurs femmes) avec trop de talents.
(Éc. des fem. I. 1.)
IL N’EST PAS QUE...:
Mais peut-être il n’est pas que vous n’ayez bien vu Ce jeune astre d’amour, de tant d’attraits pourvu.
(Éc. des fem. I. 6.)
Il n’est pas (possible) que.....
Cette manière d’employer que est toute latine. Hoc est quod ad vos venio (PLAUTE), c’est cela que je viens à vous.
IL Y VA DU MIEN, DU VÔTRE:
A déboucher la porte il iroit trop du vôtre.
(Remercîment au Roi. 1663.)
Molière a supprimé l’y pour le soin de l’euphonie, ou plutôt cet y s’absorbe dans celui de irait. C’était originairement la coutume, non-seulement pour l’i, mais pour toute voyelle:
«Seignurs baruns, ki i purruns enveier?»
(Roland. st. 18.)
«Le duc Og_er e_ l’arcevesque Turpin.»
(Ibid. st. 12.)
«La fame s’en prist _à a_percoivre.»
(La Bourse pleine de sens. v. 18.)
On ne compte dans la mesure qu’un seul i, un seul a, un seul e.
(Voyez des Variations du langage français, p. 192, 193.)
Le mien, le vôtre, dans cette locution sont au neutre, signifiant mon intérêt, votre intérêt, ou mon bien et le vôtre, comme en latin meum, tuum: «Nil addo de meo,» (CICER.) Je n’y ajoute rien du mien. «Tetigin’ tui?» (TER.) Ai-je rien pris du tien?
IL supprimé après voilà:
Eh bien! ne voilà pas mon enragé de maître?
(L’Ét. V. 7.)
Ne voilà pas de mes mouchards qui prennent garde à ce qu’on fait?
(L’Av. I. 3.)
Ne voilà pas ce que je vous ai dit?
(G. D. III. 12.)
--IL; deux il se rapportant à des sujets divers:
L’éloge de Louis XIV, dans le ve acte de Tartufe, présente un singulier exemple de mauvais style, où l’incorrection des deux il se montre plusieurs fois. Cette tirade, si souvent reprochée à Molière, vaut la peine d’être examinée. Molière commence par dire de Louis XIV:
Il donne aux gens de bien une gloire immortelle, Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle; Et l’amour pour les vrais ne ferme point son cœur A tout ce que les faux doivent donner d’horreur.....
Ce mais et cette remarque ne semblent-ils pas dire que d’ordinaire l’amour de la vertu exclut la haine du vice?
D’abord il (le roi) a percé par ses vives clartés Des replis de son cœur toutes ces lâchetés.
Son cœur est le cœur de Tartufe.
Venant vous accuser, il s’est trahi lui-même;
Le sujet change: il n’est plus le roi, c’est Tartufe.
Et, par un juste trait de l’équité suprême, S’est découvert au prince un fourbe renommé, Dont sous un autre nom il étoit informé.
Il revient au monarque; sous un autre nom s’applique à Tartufe, et non pas à Louis XIV; c’est Tartufe qui était connu sous un autre nom.
Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté Sa lâche ingratitude et sa déloyauté.
On ne s’exprimerait pas autrement si c’était Louis XIV qui se repentît d’avoir été ingrat et déloyal envers Orgon.
A ses autres horreurs il a joint cette suite,
Le roi a joint cette suite, ou ce supplément, aux autres horreurs de Tartufe.
Et ne m’a jusqu’ici soumis _à sa conduite Que_ pour voir l’impudence aller jusques au bout.
Sa conduite, pour dire que Tartufe commandait à l’exempt.
Oui, de tous vos papiers, dont il (Tartufe) se dit le maître, Il (le roi) veut qu’entre vos mains je dépouille le traître.
Tant d’impropriété de termes, d’incorrection et de négligence, feraient à bon droit soupçonner que ce morceau de placage n’est pas de Molière. Molière en aura donné l’idée et confié l’exécution à quelqu’un des versificateurs de sa troupe. C’est ce qui expliquerait l’étrange disparate de cette tirade dans une pièce qui, parmi toutes celles de Molière, peut réclamer le prix du style.
Enfin, si Molière a versifié lui-même ce passage, il fallait qu’il n’attachât guère d’importance à la matière.
L’amant n’a point de part à ce transport brutal. Il a pour vous, ce cœur, pour jamais y penser, Trop de respect, trop de tendresse: Et si de faire rien à vous pouvoir blesser Il avoit eu la coupable foiblesse, De cent coups à vos yeux il voudroit le percer.
(Amph. II. 6.)
Le premier il se rapporte au cœur; le second, à l’amant, qui est nommé dans la phrase précédente.
Peut-être faudrait-il lire se percer; mais aucune édition ne le donne.
Enfin le Malade imaginaire offre de fréquents exemples de cette incorrection:
Tout le spectacle se passe sans qu’il (le berger) y donne la moindre attention. Mais il se plaint qu’il est trop court, parce qu’en finissant il se sépare de son adorable bergère.
(Mal. im. II. 6.)
Le premier il représente le berger; le second, le spectacle; et le troisième, encore le berger. En finissant, qui grammaticalement ne peut se rapporter qu’au berger, se rapporte au spectacle.
On lit dans la même scène:
Des manières de vers libres tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver.
(Ibid.)
Il paraît qu’il faut en ou les faire trouver.
On l’avertit que le père de la belle a conclu son mariage avec un autre.
(Ibid.)
Son ne désigne pas le mariage du père, comme la phrase le ferait entendre, mais celui de la belle.
Cette pièce est de toutes celles de Molière la plus négligemment écrite. On y sent en quelque sorte la rapidité de l’auteur fuyant devant la mort, qui l’atteignit à la quatrième représentation. Au reste, cette faute d’employer dans la même phrase deux il relatifs à des sujets différents, se rencontre dans les meilleurs écrivains. En voici un exemple de Pascal:
«Les confesseurs n’auront plus le pouvoir de se rendre jugés de la disposition de leurs pénitents, puisqu’ils (les confesseurs) sont obligés de les croire sur leur parole, lors même qu’ils (les pénitents) ne donnent aucun signe suffisant de douleur.»
(10e Prov.)
Et l’on sait pourtant avec quel soin les Provinciales étaient travaillées! Mais nul n’est exempt de faillir, ni Pascal, ni Molière, ni Bossuet.
--IL surabondant:
Chacun fait ici-bas la figure qu’il peut, Ma tante; et bel esprit, il ne l’est pas qui veut!
(Fem. sav. III. 2.)
Cette tournure a une naïveté qui donne du piquant à l’adage. On se tromperait fort de prendre cet il pour une cheville commandée par la mesure.
Son cœur, pour se livrer, à peine devant moi S’est-il donné le temps d’en recevoir la loi.
(Ibid. IV. 1.)
«La source de tout le mal est que ceux qui n’ont pas craint de tenter au siècle passé la réformation par le schisme, ne trouvant point de plus fort rempart contre leurs nouveautés que la sainte autorité de l’Église, ils ont été obligés de la renverser.»
(BOSSUET. Or. fun. de la r. d’A.)
--IL, construit avec qui, dans le sens de celui qui:
Il est bien heureux qui peut avoir dix mille écus chez soi!
(L’Av. I. 5.)
Corneille a dit de même:
«Il passe pour tyran quiconque s’y fait maître.»
(Cinna. II. 1.)
Sur quoi voici la remarque de Voltaire: «Cet il était autrefois un tour très-heureux; la tyrannie de l’usage l’a aboli.»
«Qui se contraint au monde, il ne vit qu’en torture.»
(REGNIER, sat. XV.)
«Et qui jeune n’a pas grande dévotion, «Il faut que pour le monde à le feindre il s’exerce.»
(Id. sat. XIII.)
«Ha, ha! il n’a pas paire de chausses qui veult!»
(Gargantua. I. 9.)
Pathelin fait au drapier compliment sur son activité:
LE DRAPIER.
«Que voulez-vous? il faut songer «Qui veult vivre, et soustenir peine.»
(Pathelin.)
--IL N’EST QUE DE (un infinitif), il n’est rien tel que de...:
Ma foi, il n’est que de jouer d’adresse en ce monde.
(1er Interm. du Malade im. sc. 6.)
--IL M’ENNUIE. (Voyez ENNUYER) (s’):
--IL Y A, CE QU’IL Y A (s.-ent. à faire):
Or sus, mon fils, savez-vous ce qu’il y a? C’est qu’il faut songer, s’il vous plaît, à vous défaire de votre amour.
(L’Av. IV. 3.)
ILLUSTRE; UN ILLUSTRE substantivement:
Madame, voilà un illustre!
(Pourc. I. 3.)
IMBÉCILE, au sens du latin imbecillis:
Est-il rien de plus foible et de plus imbécile!
(Éc. des fem. V. 4.)
Imbécile ne fait qu’exprimer plus fortement, et avec une légère nuance de mépris, l’idée de faiblesse.
«Taisez-vous, nature imbécile!»
(PASCAL. Pensées.)
IMPÉTUOSITÉ DE PRÉVENTION. (Voyez BRUTALITÉ.)
IMPOSER, pour en imposer, mentir.
Tous les grammairiens font une loi d’exprimer en dans ce sens; Molière ne le met jamais:
Jamais l’air d’un visage, Si ce qu’il dit est vrai, n’imposa davantage.
(L’Ét. III. 2.)
C’est bien assez pour moi qu’il m’ait désabusé De voir par quels motifs tu m’avois imposé.
(Ibid. III. 4.)
Faites-moi pis encor: tuez-moi si j’impose.
(Dép. am. I. 4.)
Vous verrez si j’impose, et si leur foi donnée N’avoit pas joint leurs cœurs depuis plus d’une année.
(Éc. des mar. III. 6.)
Je ne sais pas s’il impose; Mais il parle sur la chose Comme s’il avoit raison.
(Amph. III. 5.)
Hélas! à vos paroles je puis répondre ici, moi, que vous n’imposez point.
(L’Av. V. 5.)
«On demande s’il ne lui seroit pas plus aisé d’imposer à celle dont il est aimé, qu’à celle qui ne l’aime point.»
(LA BRUYÈRE, ch. III.)
Tout le XVIIe siècle a parlé ainsi.
«Quelques écrivains, dit Bouhours, ont voulu établir imposturer. Le public s’est contenté du verbe imposer, qui signifie la même chose: vous imposez; il impose à tout l’univers.» (Rem. nouv.)
La Touche, qui écrivait en 1730, dit pareillement: «Imposer tout seul veut dire mentir.» (Art de bien parler françois. II. p. 23.)
La distinction entre imposer et en imposer, dont le premier se prendrait en bonne part, imposer du respect, et l’autre en mauvaise pour tromper, est donc une subtilité chimérique, invention des grammairiens de notre âge. M. N. Landais, par exemple, après avoir cité la phrase de la Bruyère, ajoute: «C’est une faute: il fallait d’en imposer.» M. Boniface s’y accorde. Mais d’où vient à M. Landais et à M. Boniface l’autorité sur Molière et sur la Bruyère?
Les Latins disaient imponere tout seul pour signifier mentir. Imposuit Catoni. (CICER.) Imposuit mihi caupo. (MARTIAL.) Præfectis Antigoni imposuit. (CORN. NEPOS.)--Il a trompé Caton;--le cabaretier m’a dupé;--il donna le change aux lieutenants d’Antigonus.
Quand la pythonisse d’Endor reconnut l’ombre de Samuel, elle s’écria vers Saül: Quare imposuisti mihi? Pourquoi m’avez-vous imposé par votre déguisement?» (Rois, I, cap. 28.)
--IMPOSER, verbe actif, comme IMPUTER; IMPOSER UNE TACHE A QUELQU’UN:
On ne peut imposer de tache à cette fille.
(L’Ét. III. 4.)
--IMPOSER A QUELQU’UN, dans le même sens:
«Quand Diana rapporte avec éloge les sentiments de Vasquez....... il n’est ni calomniateur ni faussaire, et vous ne vous plaignez point qu’il lui impose; au lieu que quand je représente ces mêmes sentiments de Vasquez, mais sans le traiter de phénix, je suis un imposteur, un faussaire, et un corrupteur de ses maximes.»
(PASCAL. 11e Prov.)
Dans l’affaire de Carrouge et Legris, la jeune dame de Carrouge accusait Legris de lui avoir fait violence:
«Jacques Legris s’excusoit trop fort, et disoit que rien n’en estoit, et que la dame lui imposoit induement.»
(FROISSART. Chron. III. ch. 49.)
IMPRESSIONS:
La jalousie a des impressions Dont bien souvent la force nous entraîne.
(Amph. II. 6.)
IMPRIMER; ÊTRE IMPRIMÉ DE QUELQUE CHOSE, en garder une impression profonde, en style néologique, en être impressionné:
Et pourtant Trufaldin Est si bien imprimé de ce conte badin...
(L’Ét. III. 2.)
La Bruyère, dans son discours de réception à l’Académie, dit: «La mémoire des choses dont nous nous sommes vus le plus fortement imprimés.»
(Voyez plus bas S’IMPRIMER QUELQUE CHOSE.)
On ne voit pas pourquoi M. Auger blâme cette expression dans la Bruyère et dans Molière. Il prétend que «Imprimé se dit de ce qui a fait l’impression, et non de ce qui l’a reçue.» Qu’est-ce qui autorise cette loi? Qui est-ce qui l’a portée? Où? Ce sont les questions qu’on a toujours à faire aux grammairiens.
Imprimer a fait impression; impression a produit, de notre temps, impressionner, qui ne manquera pas d’engendrer, au premier jour, impressionnement. Pourquoi d’impressionnement ne ferait-on pas impressionnementer, comme d’ornement nous avons vu sortir ornementer? C’est ainsi qu’on enrichit la langue!
--IMPRIMER DE L’AMOUR:
Sachez donc que vos vœux sont trahis Par l’amour qu’une esclave imprime à votre fils.
(L’Ét. I. 9.)
Nous disons encore bien imprimer de la crainte, de la terreur, du respect: pourquoi pas de l’amour? Ce dernier sentiment peut être aussi vif, aussi soudain et aussi profond que les autres. On ne voit pas d’où naîtrait la distinction.
--IMPRIMER (S’) QUELQUE CHOSE:
Là, regardez-moi là durant cet entretien, Et jusqu’au moindre mot imprimez-le-vous bien.
(Éc. des fem. III. 2.)
Si l’on peut dire s’imprimer quelque chose, la conséquence rigoureuse sera qu’on puisse dire être imprimé de quelque chose, contrairement à la remarque de M. Auger, qui blâme cette façon de parler.
INCLINER QUELQU’UN A ou VERS UNE PERSONNE:
Et je sais encor moins comment votre cousine Peut être la personne où son penchant l’incline.
(Mis. IV. 1.)
INCOMMODÉ; peu accommodé des biens de la fortune:
Vous êtes la grande protectrice du mérite incommodé; et tout ce qu’il y a de vertueux indigents au monde va débarquer chez vous.
(Am. mag. I. 6.)
«Revenons donc aux personnes incommodées, pour le soulagement desquelles nos pères....... assurent qu’il est permis de dérober.»
(PASCAL. 8e Provinciale.)
(Voyez ACCOMMODÉ.)
INCONGRUITÉ DE BONNE CHÈRE:
Vous y trouverez des incongruités de bonne chère et des barbarismes de bon goût.
(B. gent. IV. 1.)
INDÉFENDABLE:
CLIMÈNE (précieuse ridicule).
Cette pièce (l’École des Femmes), à le bien prendre, est tout à fait indéfendable.
(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)
Ce mot paraît un barbarisme forgé par la précieuse; Furetière ne le donne pas, non plus que Trévoux. Montaigne a dit: «La faiblesse d’une cause indéfensible.»
INDICATIF PRÉSENT après que, où nous mettrions le subjonctif:
Vous tournez les choses d’une manière qu’il semble que vous avez raison.
(D. Juan. I. 2.)
Ma foi, monsieur, voilà qui est bien fait! Il semble qu’il est en vie, et qu’il s’en va parler.
(Ibid. V. 5.)
INDIENNE, substantivement; UNE INDIENNE, robe de chambre de toile des Indes:
Je me suis fait faire cette indienne-ci.
(B. gent. I. 1.)
INFINITIF, gouverné par un autre sujet que celui de la phrase:
Il ne vous a pas faite une belle personne, Afin de mal user des choses qu’il vous donne.
(Éc. des fem. II. 6.)
Il, le ciel, ne vous a pas faite, etc..... afin d’user..... non pas afin qu’il use, mais afin que vous usiez. La familiarité du dialogue semble autoriser cette légère irrégularité, surtout quand l’équivoque n’est pas possible.
Elle (la demande) me touche assez pour m’en charger moi-même.
(B. gent. III. 12.)
Pour que je m’en charge moi-même.
--DEUX INFINITIFS de suite:
J’y ai déjà jeté des dispositions à ne pas me souffrir longtemps pousser des soupirs.
(D. Juan. II. 2.)
--INFINITIF ACTIF avec le sens passif:
Nous avons en main divers stratagèmes tout prêts à produire dans l’occasion.
(Pourc. I. 3.)
C’est-à-dire, à être produits.
INFLEXIBLE; ÊTRE INFLEXIBLE A QUELQU’UN:
Si tu m’es inflexible, Je m’en vais me tuer!
(L’Ét. II. 7.)
INGÉRER (S’) DE QUELQUE CHOSE, dans quelque chose:
Et vous êtes un impertinent, de vous ingérer des affaires d’autrui.
(Méd. m. lui. I. 2.)
INSTANCE, pour renchérir sur le mot soin; instance à faire quelque chose:
Et notre plus grand soin, notre première instance Doit être à le nourrir du suc de la science.
(Fem. sav. II. 7.)
INSTRUIT DANS, instruit de...:
Et ce que le soldat dans son devoir instruit Montre d’obéissance au chef qui le conduit...
(Éc. des fem. III. 2.)
INTERDIRE (S’), verbe réfléchi:
Achevez de lire; Votre âme, pour ce mot, ne doit point s’interdire.
(D. Garc. II. 6.)
INTÉRESSER A, ayant pour sujet un nom autre qu’un nom de personne:
Mon devoir m’intéresse, Mon père, à dégager bientôt votre promesse.
(Sgan. 23.)
Intéresser à est ici comme obliger à, engager à.
--S’INTÉRESSER DANS QUELQUE CHOSE:
De vos premiers progrès j’admire la vitesse, Et dans l’événement mon âme s’intéresse.
(Éc. des fem. III. 4.)
INTERPRÉTER A, c’est-à-dire, au sens de:
Aux faux soupçons la nature est sujette, Et c’est souvent à mal que le bien s’interprète.
(Tart. V. 3.)
Je dois interpréter à charitable soin Le désir d’embrasser ma femme?...
(Ibid.)
INTIME (UN), substantivement:
Non, non; c’est mon intime, et sa gloire est la mienne.
(Éc. des fem. V. 7.)
INTRÉPIDITÉ DE BONNE OPINION:
La constante hauteur de sa présomption, Cette intrépidité de bonne opinion....
(Fem. sav. I. 3.)
INTRIGUET; GENS DE L’INTRIGUET:
Et que toute notre famille Si proprement s’habille, Pour être placée au sommet De la salle où l’on met Les gens de l’intriguet.
(Ballet des Nations, à la suite du B. gent.)
Les gens de la basse intrigue, les chevaliers d’industrie. Les anciennes éditions ont entriguet. Les mots latins in et inter faisant en français en et entre, la véritable forme du mot serait effectivement entrigue, de intricare; et il paraît qu’on l’a d’abord dit ainsi.
Notre langue est de double formation. Dans les mots formés à une bonne époque, in, inter sont toujours traduits en, entre; dans les mots de création moderne, on a tout simplement transcrit le radical latin.
De la première formation sont: engager, enhardir, engendrer, entreprendre, entretenir, etc., etc.
De la seconde: inventer, introduire, inspirer, imprimer (jadis empreindre), s’ingénier (primitivement engigner), intermède (primitivement entremets), intention, substantif nouveau du vieux verbe entendre, etc., etc.
INVERSION.
Ah! Octave, est-il vrai ce que Silvestre vient de dire à Nérine, que votre père est de retour, et qu’il veut vous marier?
(Scapin. I. 3.)
Pour juger l’excellence et la rapidité de ce tour, il n’y a qu’à rétablir la construction et l’ordre grammatical ordinaires: «Ce que Silvestre vient de dire à Nérine, que votre père est de retour et qu’il veut vous marier, est-il vrai?»
Il y a longtemps que l’esprit a saisi cette question; aussi quand elle arrive est-elle superflue. L’art de celui qui parle est de ne point se laisser devancer par la pensée de celui qui écoute. De là les constructions renversées, pour être naturelles.
--INVERSION DU PRONOM après un subjonctif, en supprimant que:
Ah! tout cela n’est que trop véritable; Et plût au ciel le fût-il moins!
(Amph. I. 2.)
L’harmonie est bien plus douce par ce tour que par la construction ordinaire:
Et plût au ciel qu’il le fût moins!
INVITÉ DE....
Ils avoient vu une galère turque, où on les avoit invités d’entrer.
(Scapin. III. 3.)
J’AI PEUR, en phrase incidente, pour j’en ai peur, je le crains:
La défense, j’ai peur, sera trop tard venue.
(Mélicerte. I. 5.)
JALOUSIE DE QUELQU’UN au sujet de quelqu’un:
Toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de monsieur votre mari.
(B. gent. V. 7.)
Molière a construit le substantif comme son adjectif: jaloux de, jalousie de.... Ce de est le latin de, touchant, relativement à.
JAMBE; RENDRE LA JAMBE MIEUX FAITE, ironiquement, pour exprimer qu’une chose est sans application utile:
NICOLE. Oui, ma foi, cela vous rendroit la jambe bien mieux faite!
(Bourg. gent. III. 3.)
JE, pronom singulier joint à un verbe au pluriel: je sommes, j’avons, je parlons, etc:
MARTINE.
Ce n’est point à la femme à parler, et je sommes Pour céder le dessus en toute chose aux hommes.
(Fem. sav. V. 3.)
Mon Dieu, je n’avons point étuguié comme vous! Et je parlons tout droit comme on parle cheux nous.
(Ibid. II. 6.)
Pierrot, Charlotte et Mathurine, dans Don Juan, usent également de cette façon de parler, qui attire à la pauvre Martine cette réprimande de Bélise:
Ton esprit, je l’avoue, est bien matériel! Je n’est qu’un singulier, avons est un pluriel. Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire?
Mais il est bon de savoir qu’avant de se trouver dans la bouche des servantes et des paysans, cette façon de parler avait été dans celle des savants et des princes. Henri Estienne en rend témoignage dans ses Dialogues du langage françois italianisé:--«Ce sont les mieux parlants qui prononcent ainsi, «j’allons, je venons, je disnons, je soupons.»
Cette faute, dont il accuse les courtisans de Henri III, remonte beaucoup plus haut, puisqu’on lit, dans une lettre autographe de François Ier à M. de Montmorency:
«J’avons espérance qu’y fera beau tems, veu ce que disent les estoiles que j’avons eu le loysir de veoir.»
(Lett. de la Reine de Navarre. I. 467.)
Il y a plus, cette locution est consignée dans la grammaire de Palsgrave:
«I finde in comon speche suche maners of speking, je trouve dans le commun langage ces façons de parler...... Cependant que j’irons au marché, pour nous irons;--j’avons bien bu, pour nous avons;--allons m’en, de par le diable! pour allons-nous-en;--j’allons bien, pour nous allons bien.»
(Of the verbe, folio 125 au verso.)
(Voyez OUS et des Variations du lang. fr., p. 290-293).
JE SOIS, par exclamation; que je sois:
Je sois exterminé si je ne tiens parole!
(Dép. am. IV. 3.)
JETER DES MENACES, DES LARMES:
Cette doña Elvire,....... dont l’âme irritée ne jetoit que menaces et ne respiroit que vengeance...
(D. Juan. IV. 9.)
Je jette des larmes de joie.
(Ibid. V. 1.)
--JETER UN OBSTACLE à quelque chose:
Et je ne voudrois point, par des efforts trop vains, Jeter le moindre obstacle à vos justes desseins.
(D. Garcie. V. 3.)
JEU; A JEU SUR:
Battre un homme à jeu sûr n’est pas d’une belle âme.
(Amph. I. 2.)
JEU DE MOTS AFFECTÉ:
Ainsi mon cœur, Frosine, un peu trop foible, hélas! Se rendit à des soins qu’on ne lui rendoit pas.
(Dép. am. II. 1.)
Le Dépit amoureux est le second[60] ouvrage de Molière, qui était encore, en ce temps-là, l’écolier des Italiens et des Espagnols.
[60] Suivant l’opinion reçue et l’ordre adopté. Je crois, après un mûr examen, que ce fut le premier. L’Étourdi et le Dépit ayant été composés en province, on n’a pu en savoir la chronologie très-authentique. Il est certain que l’Étourdi, par rapport à la conception comme par rapport au style, montra un progrès immense sur le Dépit.
JOCRISSE; FAIRE LE JOCRISSE:
MARTINE.
Je ne l’aimerois point s’il faisoit le jocrisse.
(Fem. sav. V. 3.)
Et demeure les bras croisés comme un jocrisse.
(Sgan. 16.)
Le Dictionnaire de Trévoux donne le nom de Jocrisse et le dicton populaire où il s’encadre, mais il ne révèle rien sur l’origine de ce personnage, qui paraît nous être venu d’Italie.
JOINDRE pour rejoindre:
Allons vite joindre notre provincial.
(Pourc. I. 3.)
JOINT, adverbialement:
La mémoire du père à bon droit respectée, Joint au grand intérêt que je prends à la sœur, Veut que du moins l’on tâche à lui rendre l’honneur.
(Éc. des Mar. III. 4.)
Ce n’est pas la mémoire unie à l’intérêt; c’est la mémoire du père à bon droit respectée, cela joint à l’intérêt que..... etc. Joint embrasse d’une manière complexe l’idée du vers précédent.
On disait autrefois, joint que, invariable: cela signifie, dit Furetière, ajoutez-y que:
«_Joint encore qu’_il falloit avoir fini bientôt, et passer rapidement dans un pays!»
(BOSSUET. Hist. univ. I. 11e part. § 5.)
Le participe joint a remplacé dans ces locutions le vieil adverbe jouxte, juxta.
JOUER, actif, suivi d’un nom de chose, éluder:
Jusqu’ici vous avez joué mes accusations.
(G. D. III. 8.)
Les Latins aussi ne disaient ludere en ce sens qu’avec un nom de la personne:
«Sat me lusistis; ludite nunc alios.»
Cependant on trouve aussi, dans Pétrone, ludere vestigia, manquer sous le pied.
--JOUER AU PLUS SUR:
Pour jouer au plus sûr, Il faut me l’amener dans un lieu plus obscur.
(Éc. des fem. V. 2.)
--JOUER (SE), mis absolument comme jouer:
Que veut dire ceci? Nous, nous jouons, je croi.
(Mélicerte. I. 2.)
JOUR, au figuré, notion, connaissance:
Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu, Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu.
(Éc. des f. IV. 6.)
--JOUR A, facilité à:
Je veux vous faire un peu de jour à la pouvoir entretenir
(Sicilien. 10.)
--DONNER UN JOUR, donner une couleur, considérer sous un aspect:
Du semblables erreurs, quelque jour qu’on leur donne,...
(Amph. III. 8.)
JUDAS, adjectivement, pour traître:
COVIELLE. Que cela est Judas!
(B. gent. III. 10.)
JUDICIAIRE, jugement; AVOIR QUELQUE MORCEAU DE JUDICIAIRE:
Vous êtes-vous mis dans la tête que Léonard de Pourceaugnac...... n’ait pas là-dedans quelque morceau de judiciaire pour se conduire?
(Pourc. II. 7.)
J’observe qu’on devrait écrire morseau, car ce mot est un diminutif de mors, un mors de pain, formé du verbe mordre, qui faisait au participe passé mors, d’où morceler (qui serait mieux écrit morseller), et non mordu; comme tordre, tors, et non tordu:
«Adonc repartit l’espousée: «Je ne vous ai pas mors aussy!»
(MAROT.)
JUGEMENT A GAUCHE:
Un envers du bon sens, un jugement à gauche.
(L’Ét. II. 14.)
JURER; JURER DE QUELQUE CHOSE; latinisme, jurare de aliqua re:
Vous avez beau faire la garde: j’en ai juré, elle sera à nous.
(Sicilien. 9.)
JUSTIFIER; JUSTIFIER QUELQUE CHOSE ET SE JUSTIFIER A QUELQU’UN SUR, pour auprès de quelqu’un:
C’est aux vrais dévots que je veux partout me justifier sur la conduite de ma comédie.
(Préf. de Tartufe.)
Et pour justifier à tout le monde l’innocence de mon ouvrage.
(1er Placet au roi.)
... C’est consoler un philosophe que de lui justifier ses larmes.
(Lettre à Lamothe-Levayer)[61].
[61] En lui envoyant un sonnet sur la mort du jeune Lamothe-Levayer.
Votre père ne prend que trop le soin de vous justifier à tout le monde.
(L’Av. I. 1.)
«C’est ainsi que notre bergère se justifiait à Cérès.»
(LA FONTAINE. Psyché. II.)
LA, rapporté à un mot caché dans une ellipse:
Fût-ce mon propre frère, il me la payeroit.
(L’Ét. III. 4.)
La ne se rapporte grammaticalement à rien; le substantif sous-entendu peut être dette. L’usage est de dire aujourd’hui, au masculin ou au neutre: «Il me le payerait; tu me le payeras.»
(Voyez des exemples analogues au mot ÉCHAPPER BELLE (L’).)
--LA, construit avec le verbe être, et représentant un substantif:
Je veux être mère parce que je la suis, et ce seroit en vain que je ne la voudrois pas être.
(Am. mag. I. 2.)
La tient la place du mot mère. Madame de Sévigné prétendait mal à propos étendre ce privilége de l’article, et mettre la en remplacement d’un participe: Êtes-vous enrhumée?--Je la suis. L’article, dans ce dernier cas, représente être enrhumé, qui n’a point de genre; par conséquent: je le suis.
LA CONTRE, contre cela:
On ne peut pas aller là contre.
(D. Juan. I. 2.)
Eh bien! oui; vous dit-on quelque chose là contre?
(Fem. sav. II. 6.)
Mon frère, pouvez-vous tenir là contre?
(Mal. im. III. 21.)
LA DONNER SÈCHE A QUELQU’UN:
Et, sortis de ce lieu, me la donnant plus sèche: Marquis, allons au cours faire voir ma calèche.
(Fâcheux. I. 1.)
(Voyez ÉCHAPPER (L’) BELLE.)
LAIDIR, devenir laid:
Je crains fort de vous voir comme un géant grandir, Et tout votre visage affreusement laidir.
(L’Ét. II. 5.)
Nous n’avons plus que le composé enlaidir.
J’observe que cette terminaison ir, aux verbes neutres, marquait une action en progrès, comme en latin escere: grandir; laidir, emmaladir; assagir, rendre sage; affolir, rendre fou (affoler est autre chose; c’est fouler, blesser, etc.). En termes de marine, calmir c’est être en train de se calmer: la mer calmit, commence à calmir.
LAISSER A (le verbe à l’infinitif sans préposition):
Et laisse à mon devoir s’acquitter de ses soins.
(Amph. I. 2.)
--NE PAS LAISSER DE (un infinitif):
Ce n’est rien, ne laissons pas d’achever.
(Préc. rid. 15.)
Je lui dis que vous n’y êtes pas, madame, et il ne veut pas laisser d’entrer.
(Crit. de l’Éc. des fem. 4.)
Il y a là vingt gens qui sont fort assurés de n’entrer point, et qui ne laissent pas de se presser.
(Impromptu. 3.)
Cela choque le sens commun, Mais cela ne laisse pas d’être.
(Amph. II. 1.)
Ne laissons pas d’attendre le vieillard.
(Scapin. I. 5.)
Ils ne laisseroient pas de l’apprendre, s’ils vouloient écouter les personnes.
(Comtesse d’Escarb. 11.)
Parmi nos bons écrivains, je n’en trouve pas qui aient employé cette autre forme de la même locution, ne pas laisser que de.
«Son orgueil (de Nabuchodonosor) ne laissa pas de revivre dans ses successeurs.»
(BOSSUET. Hist. Univ. IIIe part. § 4.)
«L’eau ne laissa pas d’agir, et de mettre en évidence les figues toutes crues encore et toutes vermeilles.»
(LA FONT. Vie d’Ésope.)
«Cela n’importe, dit le père; on ne laisse pas d’obliger toujours les confesseurs à les croire (les pénitents).»
(PASCAL. 10e Provinc.)
«Je ne laissai pas de compter avec plaisir l’argent que j’avois dans mes poches, bien que ce fût le salaire de mes assassinats.»
(LE SAGE. Gil Blas. II. 6.)
Dans cette façon de parler, laisser représente omettre. On dit omettre de, et non pas omettre que de. Les Italiens disent pareillement: «Egli non lascia di dire il suo parer,» et non pas non lascia che di dire.
Si cette locution nous vient d’eux, il est clair que nous l’avons altérée; s’ils l’ont au contraire prise de nous, c’est la preuve que dans l’origine le que n’y figurait pas.
Thomas Corneille, dans ses notes sur Vaugelas, blâme l’introduction du que parasite dans cette façon de parler; un dictionnaire moderne ne laisse pas de l’autoriser, c’est celui de M. Napoléon Landais.
LANGUE; AVOIR DE LA LANGUE, être bavard:
C’est avoir bien de la langue que de ne pouvoir se taire de ses propres affaires!
(Scap. III. 4.)
--LANGUE qui FAIT UN PAS DE CLERC:
Ce mariage est vrai?--Ma langue en cet endroit A fait un pas de clerc, dont elle s’aperçoit.
(Dépit am. I. 4.)
Il faut observer que cette métaphore bouffonne est placée dans la bouche de Mascarille.
LA PESTE SOIT, telle ou telle chose. (Voyez PESTE.)
LAS! hélas:
Où voulez-vous courir?--Las! que sais-je?
(Tart. V. 1.)
Il faut observer que cet adjectif, depuis longtemps passé à l’état d’interjection, n’était pas primitivement immobile. Une femme s’écriait, hé, lasse! comme en latin me lassam! Dans hélas, l’interjection est hé, comme dans hémi: «Hémi, où arai-je recours? (R. de Coucy.)» Hei mihi,--hei lassum.
LATIN pour latiniste:
Vous êtes grand latin et grand docteur juré.
(Dépit am. II. 7.)
On dit de même familièrement un grand grec, pour helléniste.
LÉGER; DE LÉGER, légèrement:
Mon Dieu! l’on ne doit rien croire trop de léger.
(Tart. IV. 6.)
Au XIIe siècle on disait de legerie, c’est-à-dire, avec légèreté. Roland dit à Charlemagne que ses conseillers l’ont conseillé un peu de léger sur le fait des ambassadeurs de Marsile:
«Loerent vous alques de legerie.»
(Chanson de Roland, st. 14.)
De léger comme de vrai. Les Italiens disent de même di leggiero.
--LÉGER D’ÉTUDE:
Et, de nos courtisans les plus légers d’étude, Elle (la fresque) a pour quelque temps fixé l’inquiétude.
(La Gloire du Val de Grâce.)
LEQUEL:
Molière paraît avoir eu pour ce mot une antipathie si prononcée, il l’emploie si rarement, que j’ai pensé intéressant de recueillir les passages où il se trouve, et ceux ou il est visiblement évité.
Les premiers sont au nombre de huit; les autres sont à peu près innombrables: aussi je me contenterai des principaux de ces derniers.
Ma bague est la marque choisie Sur laquelle au premier il doit livrer Célie.
(L’Ét. II. 9.)
Il n’a pas aperçu Jeannette, ma fillole, Laquelle a tout ouï, parole pour parole.
(Ibid. IV. 7.)
Car goûtez bien, de grâce, Ce raisonnement-ci, lequel est des plus forts.
(Dépit am. IV. 2.)
Le malheureux tison de ta flamme secrète, Le drôle avec lequel...--Avec lequel? poursui.
(Sgan. 6.)
J’ai appris cette nouvelle d’un paysan qu’ils ont interrogé, et auquel ils vous ont dépeint.
(D. Juan. II. 8.)
En vertu d’un contrat duquel je suis porteur.
(Tart. V. 4.)
Est-ce que..... Et que du doux accueil duquel je m’acquittai Votre cœur prétend à ma flamme Ravir toute l’honnêteté?
(Amph. II. 2.)
Je viens, mon fils, avant que de sortir, vous donner avis d’une chose à laquelle il faut que vous preniez garde.
(Mal. im. II. 10.)
(Voyez LEQUEL évité, et OU.)
NOTA. On lit dans l’École des maris:
SGANARELLE (sortant de l’accablement dans lequel il étoit plongé.)
(Éc. des Mar. III. 10.)
Cette indication scénique n’est pas de Molière. On ne la trouve point dans les éditions de 1692 ni de 1710; mais elle se montre dans l’édition de 1774, chez la veuve David. P. Didot (1821) l’a reproduite. C’est style du XVIIIe siècle.
--LEQUEL évité:
En bonne foi, ce point sur quoi vous me pressez....
(Dépit am. II. 1.)
Le foudre punisseur Sous qui doit succomber un lâche ravisseur.
(D. Garcie. I. 2.)
Il eût été facile de mettre,
Sous lequel doit tomber un lâche ravisseur,
si Molière n’avait pris à tâche d’éviter lequel.
Outre que je pourrois désavouer sans blâme Ces libres vérités sur quoi s’ouvre mon âme.
(Ibid. II. 1.)
Cet hymen redoutable Pour qui j’aurois souffert une mort véritable.
(Ibid. IV. 4.)
Et ce sont particulièrement ces dernières (qualités) pour qui je suis.
(Ép. dédic. de l’Éc. des fem.)
C’est un supplice, à tous coups, Sous qui cet amant expire.
(Sicilien. 9.)
Vous avez des traits à qui fort peu d’autres ressemblent.
(Ibid. 12.)
..... De ces galanteries ingénieuses à qui le vulgaire ignorant donne le nom de fourberies.
(Scapin. I. 2.)
L’éducation des enfants est une chose à quoi il faut s’attacher fortement.
(Ibid. II. 1.)
C’est la puissance paternelle, auprès de qui tout le mérite ne sert de rien.
(Scapin. III. 1.)
Voyez aux mots QUI, DE QUI,--QUOI,--OÙ,--d’autres exemples, en grand nombre, qui ne permettent pas de douter que Molière n’évitât de propos délibéré l’emploi de lequel. Apparemment il réservait ce mot pour marquer le sens du latin uter, c’est-à-dire, l’alternative.
Au surplus, la même remarque s’applique, plus ou moins absolue, à tous les écrivains du XVIIe siècle en général. C’est du siècle suivant que date le fréquent usage de ces formes, duquel, auquel, par lequel, dans lequel, à la faveur duquel, etc., etc., dont le grand siècle exprimait ordinairement la valeur par ce simple monosyllabe où.
Les écrivains de la renaissance avaient fait abus de lequel, mais d’une autre façon, en l’employant à relier les deux parties d’une phrase.
LES UNS DES AUTRES:
Nous devons parler des ouvrages les uns des autres avec beaucoup de circonspection.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
Ici l’on voit la première partie de l’expression invariable; c’est la seconde qui subit l’influence de la construction: parler des ouvrages les uns des autres.
Bossuet maintient l’expression entière invariable, comme un seul mot qui ne se modifierait point au milieu:
«Auparavant l’on mettoit la force et la sûreté de l’empire uniquement dans les troupes, que l’on disposoit de manière qu’elles se prêtassent la main les unes les autres.»
(BOSSUET. Hist. un. IIIe p. § 6.)
Et non: les unes aux autres.
LESTE, au figuré; BRAVE ET LESTE:
Ta forte passion est d’être brave et leste.
(Éc. des fem. V. 4.)
Vous souffrez que la vôtre aille leste et pimpante!
(Éc. des mar. I. 1.)
LEVER UN HABIT, c’est-à-dire, de quoi faire un habit:
C’est que l’étoffe me sembla si belle, que j’en ai voulu lever un habit pour moi.--Oui, mais il ne falloit pas le lever avec le mien.
(B. Gent. II. 8.)
LIBERTÉS au pluriel:
Ma sœur, je vous demande un généreux pardon, Si de mes libertés j’ai taché votre nom.
(Éc. des mar. III. 10.)
LIBERTIN:
C’est être libertin que d’avoir de bons yeux.
(Tart. I. 6.)
Je le soupçonne encor d’être un peu libertin: Je ne remarque pas qu’il hante les églises.
(Ibid. II. 2.)
Laissez aux libertins ces sottes conséquences.
(Ibid. V. 1.)
Libertin, aujourd’hui restreint à la débauche des femmes, signifiait dans l’origine un esprit fort, un libre penseur, et n’emportait pas nécessairement une idée désavantageuse.
«Ce mot, dit Bouhours, signifie quelquefois une personne qui hait la contrainte, qui suit son inclination, qui vit à sa mode, sans s’écarter néanmoins des règles de l’honnêteté et de la vertu. Ainsi l’on dira d’un homme de bien qui ne sauroit se gêner, et qui est ennemi de tout ce qui s’appelle servitude: Il est libertin. Il n’y a pas au monde un homme plus libertin que lui. Une honnête femme dira même d’elle, jusqu’à s’en faire honneur: Je suis née libertine. Libertin et libertine, en ces endroits, ont un bon sens et une signification délicate.» (Remarques nouvelles sur la langue françoise, p. 395, édition de 1675.)
LIBERTINAGE, indépendance d’esprit poussée jusqu’à la témérité:
Mon frère, ce discours sent le libertinage.
(Tart. I. 6.)
«Il y en a bien qui croient, mais par superstition; il y en a bien qui ne croient pas, mais par libertinage.»
(PASCAL. Pensées. p. 227.)
Ainsi le libertinage était l’excès opposé à la superstition; ce que le néologisme dévot de la Harpe, de Mme de Genlis et autres tels apôtres, appelait, au XIXe siècle, le philosophisme.
(Voyez LIBERTIN.)
LICENCIER (SE) A (un infinitif), se donner licence jusqu’à...:
Quoi! ta bouche se licencie A te donner encore un nom que je défends?
(Amph. III. 7.)
LIEU comme endroit:
Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà, qui s’amuse à couper du bois.
(Méd. m. lui. I. 5.)
LOGIS DU ROI, c’est-à-dire, donné par le roi, la prison:
J’ai peur, si le logis du roi fait ma demeure, De m’y trouver si bien dès le premier quart d’heure, Que j’aye peine aussi d’en sortir par après.
(L’Ét. III. 5.)
LONGUEUR, pour durée de temps, lenteur, délais:
Vous pourriez éprouver, sans beaucoup de longueur, Si mon bras sait encor montrer quelque vigueur.
(Sgan. 1.)
Et la grande longueur de son éloignement Me le fait soupçonner de quelque changement.
(Ibid. 2.)
Allons donc, messieurs et mesdames, vous moquez-vous avec votre longueur?
(Impromptu. 1.)
LOUP-GAROU, employé comme une sorte d’adjectif invariable:
Il a le repart brusque et l’accueil loup-garou.
(Éc. des mar. I. 6.)
LUI, que nous employons au datif pour le masculin et le féminin, est souvent, dans Molière, remplacé par à lui, à elle, qui permettent de distinguer les genres:
Venez avec moi, je vous ferai parler à elle.
(G. D. II. 6.)
--LUI, où Molière met ordinairement soi:
Mais il (l’amour) traîne après lui des troubles effroyables.
(Mélicerte. II. 2.)
Je voudrois bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre et ce ciel que voilà là-haut; et si tout cela s’est bâti de lui-même.
(D. Juan. III. 1.)
Je pense qu’il faut dans ces deux passages après soi et de soi-même, comme on lit dans les passages suivants:
Oui, madame, on s’en charge; et la chose, de soi...
(Tart. IV. 5.)
Le choix du fils d’Oronte est glorieux, de soi.
(Éc. des fem. V. 7.)
La noblesse, de soi, est bonne.
(G. D. I. 1.)
De lui, d’elle feraient ici le même solécisme qu’en latin per illum au lieu de per se. (Voyez SOI.)
LUMIÈRE; PARLER AVEC LUMIÈRE; c’est la même métaphore que parler clairement:
Et j’en veux, dans les fers où je suis prisonnière, Hasarder un (avis) qui parle avec plus de lumière.
(Éc. des mar. II. 5.)
--DONNER DE LA LUMIÈRE DE; manifester:
Un cœur de son penchant donne assez de lumière, Sans qu’on nous fasse aller jusqu’à rompre en visière.
(Mis. V. 2.)
--OUVRIR DES LUMIÈRES:
Ouvre-nous des lumières.
(L’Av. IV. 1.)
Lumières n’est pas ici dans le sens du latin faces, mais dans celui de fenêtres, ou toute ouverture par où la lumière s’introduit et la vue peut saisir une perspective. Ouvrir des lumières signifie donc, en style moderne, ouvrir des jours.
La lumière d’un canon est une ouverture au canon.
La vieille langue disait, par une de ces apocopes si fréquentes chez elle, un lu, pour une lumière, c’est-à-dire, une fenêtre. Le paysan picard dit encore: freme ch’ lu, ferme cette lumière. De lu s’est formé lucarne, qui est un lu carré.
(Voyez au mot CARNE.)
Chez les Latins, lumina, en termes d’architecture, signifie également des fenêtres, des jours.
--PETITES LUMIÈRES, au figuré, capacité étroite:
Et comme ses lumières sont fort petites....
(Pourc. III. 1.)
LUMINAIRE (LE) les yeux:
Oui! je devois au dos avoir mon luminaire!
(L’Ét. I. 8.)
L’UN, en parlant de plus de deux:
Je m’offre à vous mener l’un de ces jours à la comédie.
(Préc. rid. 10.)
Ce n’est ici qu’un bal à la hâte; mais l’un de ces jours nous vous en donnerons un dans les formes.
(Ibid.)
Mais par ce cavalier, l’un de ses plus fidèles, Vous en pourrez sans doute apprendre des nouvelles.
(Don Garcie. V. 5.)
C’est mal à propos que les grammairiens ont voulu défendre d’employer l’un en parlant de plus de deux. Cet usage du mot l’un date de l’origine de la langue:
«E partid son pople en treis, e livrad l’une partie à Joab, e l’altre à Abisaï, e la tierce à Ethaï.»
(Rois. p. 185.)
«Sa femme commença à devenir l’une des plus belles femmes qui feust en France.»
(MARGUERITE, Heptam. nouv. 15.)
«Voilà l’un des péchés où mon âme est encline.»
(REGNIER. Sat. 12.)
«L’un des plaisirs où plus il dépensa «Fut la louange: Apollon l’encensa.»
(LA FONT. Belphégor.)
«J’ai vu les lettres que vous débitez contre celles que j’ai écrites à un de mes amis sur le sujet de votre morale, où l’un des principaux points de votre défense est que.....»
(PASCAL. 11e Prov.)
--L’UNE par ellipse, pour l’une de vous, l’une ou l’autre:
Non, je veux qu’il se donne à l’une pour époux.
(Mélicerte. I. 5.)
--L’UN NI L’AUTRE, pour ni l’un ni l’autre:
Vous n’aurez l’un ni l’autre aucun lieu de vous plaindre.
(Mélicerte. II. 6.)
«Mais, aussitôt que l’ouvrage eut paru, «Plus n’ont voulu l’avoir fait l’un ni l’autre.»
(RACINE. Épigr. sur l’Iphigénie de Leclerc.)
MACHER CE QUE L’ON A SUR LE CŒUR:
Mme PERNELLE.
Et je ne mâche point ce que j’ai sur le cœur.
(Tart. I. 1.)
Cette métaphore est empruntée des animaux ruminants: je ne rumine point les griefs dont j’ai à me plaindre.
MA COMMÈRE DOLENTE, expression proverbiale:
Et maintenant je suis ma commère dolente.
(Sgan. 2.)
MAIN; LA MAIN HAUTE. (Voyez HAUT LA MAIN.)
--A TOUTES MAINS, toujours prêt à tous les partis:
C’est un épouseur à toutes mains.
(D. Juan. I. 1.)
(Voyez DONNER LES MAINS.)
MAINTENIR QUELQU’UN, absolument, le maintenir en joie et prospérité:
Le bon Dieu vous maintienne!
(Dép. am. III. 4.)
MAL, adverbe joint à un adjectif. (Voyez MAL PROPRE.)
MAL DE MORT, VOULOIR MAL DE MORT A QUELQU’UN:
Je me veux mal de mort d’être de votre race!
(Fem. sav. II. 7.)
--MAL D’OPINION, qui gît dans l’opinion:
Un mal d’opinion ne touche que les sots.
(Amph. I. 4.)
MALEPESTE DE....:
Malepeste du sot que je suis aujourd’hui!
(L’Ét. II. 5.)
(Que la) male peste (soit) du sot...
(Voyez PESTE.)
MALFAIT, substantif; UN MALFAIT:
Peux-tu me conseiller un semblable forfait, D’abandonner Lélie et prendre ce malfait?
(Sgan. 2.)
MALGRÉ QUE J’EN AIE ou QU’ON EN AIT:
--Me voulez-vous toujours appeler de ce nom? --Ah! malgré que j’en aie, il me vient à la bouche.
(Éc. des fem. I. 1.)
Madame tourne les choses d’une manière si agréable, qu’il faut être de son sentiment malgré qu’on en ait.
(Crit. de L’Éc. des fem. 3.)
Cet exemple n’autorise point l’emploi de malgré que. Malgré que vous disiez... pour quoi que vous disiez, sera toujours un solécisme. Voici la différence: dans malgré qu’on en ait, mal gré ou mauvais gré est le complément naturel et direct d’avoir. C’est une espèce d’accusatif absolu: mauvais gré, tel mauvais gré que vous en ayez.
Mais cette explication n’est plus possible dans malgré que vous disiez, fassiez..., parce que gré ne saurait être ici le complément des verbes faire, dire: on ne dit pas, on ne fait pas un gré. Au contraire, quoi (quid) s’allie très-bien aux verbes faire et dire: quoi que vous fassiez, mot à mot quid quod agas.
La faute est venue de ce qu’on a fait de malgré une sorte d’adverbe, en perdant de vue ses racines. Cela ne fût pas arrivé si l’on avait retenu l’usage d’écrire en deux mots mal gré. Personne ne s’est jamais avisé de dire: En dépit que vous fassiez; parce que dépit est resté visiblement substantif.
(Voyez DÉPIT.)
MALHEURE (A LA):
Et bien à la malheure est-il venu d’Espagne, Ce courrier que la foudre ou la grêle accompagne!
(L’Ét. II. 13.)
A la male ou mauvaise heure: in malora; andate in malora.
«Va-t-en à la malheure, excrément de la terre!»
(LA FONTAINE. Le Lion et le Moucheron.)
MALITORNE:
Nous avons le fils du gentilhomme de notre village, qui est le plus grand malitorne et le plus sot dadais que j’aie jamais vu.
(B. gent. III. 12.)
Malitorne vient sans doute de male tornatus:
«Et male tornatos incudi reddere versus.»
(HOR. de Art. poet.)
MAL PROPRE A...:
Monsieur, je suis mal propre à décider la chose.
(Mis. I. 2.)
Les comédiens, par la crainte d’une équivoque ignoble, substituent je suis peu propre. Le sens n’est pas le même. On employait autrefois mal et peu à cet office avec des nuances différentes. Mal gracieux, mal habile, étaient des expressions moins fortes que peu gracieux, peu habile. Il est regrettable que l’on ait laissé perdre cet emploi de mal. La prononciation a soudé inséparablement l’adverbe à l’adjectif dans maussade (mal sade), c’est-à-dire qui est mal sérieux, d’un sérieux désagréable, déplaisant, et non peu sérieux[62].
[62] Sade marquait un sérieux doux, une contenance réservée avec grâce. Plusieurs écrivains du XVe siècle ont pris sade et son diminutif sadinet pour gentil, agréable. Les Anglais, entraînant l’exagération du mot dans le sens opposé, ont gardé sad pour signifier triste. Le sens primitif était intermédiaire. «Sadde, dit Palsgrave (en 1530), discrete; sadde, full of gravity.» (Fol. 94 verso.)
Sade paraît venir de sedatus, et en exprime parfaitement le sens. Borel dérive maussade de male satus; c’est une étymologie à la façon de Ménage, qui se contente de quelques lettres communes ou analogues pour conclure la filiation. Si maussade vient de satus? Borel n’y a pas réfléchi.
Je me sens mal propre à bien exécuter ce que vous souhaitez de moi.
(Am. magn. I. 2.)
«........ Le galant aussitôt «Tire ses grègues, gagne au haut, «Mal content de son stratagème.»
(LA FONT. Le Renard et le Coq.)
MALVERSATIONS, dans le sens étendu de désordres de conduite:
GEORGE DANDIN (à sa femme.)
Vous avez ébloui vos parents et plâtré vos malversations.
(G. D. III. 8.)
L’Académie n’attribue à ce mot qu’une application restreinte:--«Faute grave commise par cupidité dans l’exercice d’une charge, d’un emploi, dans l’exécution d’un mandat.»
L’explication de Trévoux s’accorde avec celle de l’Académie; ainsi Molière s’est servi d’un mot impropre, ou plutôt n’y aurait-il pas une intention comique dans cette impropriété même? Le paysan enrichi se sert du terme le plus considérable qu’il connaisse pour accuser sa femme, et c’est un terme de finances.
MANIÈRE; D’UNE MANIÈRE QUE, avec l’ellipse de TELLE:
Vous tournez les choses d’une manière qu’il semble que vous avez raison.
(Don Juan. I. 2.)
--DES MANIÈRES (des espèces) DE...:
Vous n’allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou des manières de vers libres.
(Mal. im. II. 6.)
MANQUEMENT DE FOI, DE MÉMOIRE, pour manque:
Et qu’on s’aille former un monstre plein d’effroi De l’affront que nous fait son manquement de foi?
(Éc. des fem. IV. 8.)
Et n’ai-je à craindre que le manquement de mémoire?
(Impromptu. 1.)
MARCHÉ; COURIR SUR LE MARCHÉ DES AUTRES:
MATHURINE.--Ça n’est pas biau de courir su le marché des autres!
(D. Juan. II. 5.)
De mettre l’enchère à ce qu’ils marchandent.
MARCHER SUR QUELQUE CHOSE, métaphoriquement, traiter un sujet avec circonspection:
Mon Dieu, madame, marchons là-dessus, s’il vous plaît, avec beaucoup de retenue.
(C{tesse} d’Esc. 1.)
MARQUIS; LE MARQUIS dans un sens général, et pour désigner toute une classe; DONNER DANS LE MARQUIS:
Vous donnez furieusement dans le marquis!
(L’Av. I. 5.)
Vous vous jetez dans les allures des marquis.
Molière a dit de même:
Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur.
(Mis. II. 5.)
MASQUE, adjectivement, dans le sens d’hypocrite, dissimulée:
La masque, encore après, lui fait civilité!
(Sgan. 14.)
Ah, ah, petite masque, vous ne me dites pas que vous avez vu un homme dans la chambre de votre sœur!
(Mal. im. II. 11.)
--MASQUE DE FAVEUR; faveur simulée qui n’a que l’apparence:
D’un masque de faveur vous couvrir mes dédains!
(D. Garc. II. 6.)
MATIÈRE; DES MATIÈRES DE LARMES:
Ah! Myrtil, vous avez du ciel reçu des charmes Qui nous ont préparé des matières de larmes.
(Mélicerte. II. 6.)
--D’ILLUSTRES MATIÈRES A....:
Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville.... pour chercher d’illustres matières à ma capacité.
(Mal. im. III. 14.)
MATRIMONION, mot latin, mariage:
Quelque autre, sous l’espoir du matrimonion, Aurait ouvert l’oreille à la tentation.
(Dépit am. II. 4.)
Dans l’origine, ces notations om, um, soit en latin, soit en français, soit au commencement ou à la fin des mots, se prononçaient on, et non pas, comme on fait aujourd’hui, ome. Eum se prononçait eon, comme on le voit par l’histoire de ce fanatique du moyen âge qui, entendant chanter à la messe per eum qui venturus est, s’alla persuader qu’il s’agissait de lui, parce qu’il s’appelait Eon[63]. On disait, au XVIIe siècle, de l’opion:
«Lit-on du mal, c’est jubilation; «Lit-on du bien, des mains tombe le livre, «Qui vous endort comme bel opion.»
(SENECÉ.)
[63] Il se donna pour le fils de Dieu, et gagna des partisans, à l’aide desquels il envahissait les monastères et en chassait les moines. Pour arrêter cette espèce d’hérésie ridicule, il ne fallut rien de moins qu’un concile tenu à Reims, et présidé par le pape en personne. Cela se passait en 1148. (Cf. d’Argentré.)
Voltaire a dit encore, au XVIIIe:
«L’opium peut servir un sage: «Mais, suivant mon opinion, «Il lui faut, au lieu d’opion, «Un pistolet et du courage.»
Galbanon, aliboron, rogaton, dicton, toton, sont les mots latins aliorum (barbarement aliborum), galbanum, rogatum, dictum, totum (parce que si le toton s’abat de manière à présenter la face où est inscrite la lettre T, le joueur prend la totalité des enjeux.)
On dit indifféremment factotum et factoton, mais factotum est la prononciation moderne:
«..... Je pense qu’en effet, «Reprit Nuto, cela peut être cause «Que le pater avec le factoton «N’auront de toi ni crainte ni soupçon.»
(LA FONT. Mazet.)
MAUX; DIRE TOUS LES MAUX DU MONDE:
Qu’ils disent tous les maux du monde de mes pièces, j’en suis d’accord.
(Impromptu. 3.)
ME, avec un verbe neutre, comme tomber:
A qui la bourse?--Ah dieux, elle _m’_étoit tombée!
(L’Ét. I. 7.)
Me est ici au datif: à moi. C’est le datif que les Latins employaient pour exprimer soit le profit, soit la perte: Exciderat mihi marsupium.
(Voyez DATIF.)
MÉCHANT, mauvais; en parlant du goût, d’un art:
Mais peut-être, madame, que leur danse sera méchante? --Méchante ou non, il la faut voir.
(Am. magn. I. 6.)
..... Je n’ai pas si méchant goût que vous avez pensé.
(Ibid. II. 1.)
Il ne faut point perdre de vue le sens primitif de meschant, qui n’est point celui de malus, nequam, auquel seul il est aujourd’hui réduit, mais celui de infortuné, qui a contre soi la chance. Ce radical mes agit de même dans mes-prix, mes-dire, mes-offrir, mes-aventure, mes-estime, etc. (en anglais mis: mistake, misfortune, etc.).
Meschant est le participe de meschoir, pour meschéant. Alain Chartier oppose méchant à heureux:
«Adonc y seras-tu plus meschant de ce que tu cuideras y estre plus heureux.»
(ALAIN CHARTIER. Curial. p. 394.)
Greban dit qu’à la mort de Charles VII les bergers désolés se rassemblaient:
«Car par troupeaux s’assemblèrent ez champs, «Criants: Ha Dieu, que ferons-nous, meschants?»
(Épitaphe de Charles VII.)
Charles Bouille, de Saint-Quentin (1533): «Meschant: qua voce abutentes Galli, virum interdum inopem, interdum iniquum, dolosum et infelicem effantur.» (De vitiis vulgarium Ling., p. 15.) Mais il n’est pas si exact quand il dérive méchant du grec μηχανή, parce que les artisans voués aux arts mécaniques sont d’ordinaire pauvres, et de pauvres deviennent méchants. C’est de l’étymologie à la façon de Ménage.
Meschance a été la forme primitive de méchanceté.
«Tu es le vray Dieu, qui meschance «N’aymes point, ni malignité.»
(MAROT, Psaume 5.)
Ainsi un méchant goût, une méchante danse, c’est un goût, une danse qui ne réussissent point, qui ont la chance contraire.
«Voilà, dit Xanthus, la pâtisserie la plus méchante que j’aie jamais mangée. Il faut brûler l’ouvrière, car elle ne fera de sa vie rien qui vaille.»
(LA FONTAINE. Vie d’Ésope.)
MÉDIRE SUR QUELQU’UN:
Ceux de qui la conduite offre le plus à rire Sont toujours sur autrui les premiers à médire.
(Tart. I. 1.)
«On médit de quelqu’un, et non sur quelqu’un. C’est une légère faute, que Molière eût évitée en mettant:
«Des autres sont toujours les premiers à médire.»
(M. AUGER.)
Le vers de Molière est le plus naturel du monde: celui qu’on propose pour le remplacer offre une inversion tout à fait forcée, et qui trahirait la gêne du poëte. Pourquoi ne dirait-on pas médire sur comme médire de, puisque, dans cette dernière forme, de est le latin de, qui signifie sur? On dit bien malédiction sur lui!
Molière, en construisant le verbe comme substantif, n’a point ici commis de faute, même légère; et c’en est toujours une d’être guindé, soit en vers, soit en prose.
MÊLER pour se mêler:
Faut-il le demander, et me voit-on mêler de rien dont je ne vienne à bout?
(L’Av. II. 6.)
Molière, par égard pour l’euphonie, a fait servir un seul me pour les deux verbes voir et mêler.
(Sur la suppression du pronom des verbes réfléchis, voyez au mot ARRÊTER.)
MÊME, pour le même:
Si sa bouche dit vrai, nous avons même sort.
(Amph. II. 2.)
Tout autre n’eût pas fait même chose à ma place?
(Dép. am. IV. 2.)
--MÊME, précédant son substantif comme en espagnol:
Avoir ainsi traité Et la même innocence et la même bonté!
(Sgan. 16.)
Seigneur, de vos soupçons l’injuste violence A la même vertu vient de faire une offense.
(D. Garcie. IV. 10.)
«Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu...?»
(CORN. Le Cid.)
L’italien a la même construction: l’istessa innocenza e l’istessa bonta.
--LE MÊME DE, le même que:
Je ne suis plus le même d’hier au soir.
(D. Juan. V. 1.)
Je ne suis plus le don Juan d’hier au soir.
«Le curé donc qui s’estoit logé dans la mesme hostellerie de nos comédiens...»
(SCARRON. Rom. com. 1re p. ch. 14.)
De pour que, dans cette locution, est un hispanisme.
(DE MÊME pour PAREIL, voyez de même.)
MÉNAGE; VIVRE DE MÉNAGE:
Qui me vend pièce à pièce tout ce qui est dans le logis!--C’est vivre de ménage.
(Méd. m. lui. I. 1.)
La plaisanterie repose sur la double acception du mot de: vivre avec ménage, épargne; et vivre aux dépens, au moyen de son ménage, de son mobilier.
MENER, pour amener:
Je sais ce qui vous mène.
(Éc. des fem. V. 7.)
MENTIR DE QUELQUE CHOSE:
Mais, à n’en point mentir, il seroit des moments Où je pourrois entrer en d’autres sentiments.
(D. Garcie. I. 5.)
Et, pour n’en point mentir, n’êtes-vous pas méchante De vous plaire à me dire une chose affligeante?
(Tart. II. 4.)
Selon M. Auger, on ne dit point mentir d’une chose. Pourquoi pas? on dit bien se taire de quelque chose.
(Voyez DE dans tous les sens du latin de.)
MÉPRIS avec un nom de nombre, comme d’une chose qui se compte:
J’ai souffert sous leur joug cent mépris différents.
(Fem. sav. I. 2.)
Sur le radical mes, voyez à MÉCHANT.
MERCI DE MA VIE:
Hé! merci de ma vie, il en iroit bien mieux Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux.
(Tart. I. 1.)
Trévoux dit que c’est une espèce de jurement employé par les femmes du peuple.
Merci signifie grâce, miséricorde. Merci de ma vie est l’opposé de mort de ma vie. C’est l’imprécation heureuse substituée à l’imprécation funeste, comme Dieu me sauve! au lieu de Dieu me damne!
L’espagnol et l’italien ont la même formule.
ME SEMBLE, ce me semble:
Nous ne nous sommes vus depuis quatre ans ensemble, Ni, qui plus est, écrit l’un à l’autre, me semble.
(Éc. des fem. I. 6.)
MESSIEURS VOS PARENTS, appliqué aux père et mère:
Je vous respecte trop, vous et messieurs vos parents, pour être amoureux de vous.
(G. D. I. 6.)
La bizarrerie de cette expression disparaît, si l’on réfléchit que messieurs signifie exactement mes seigneurs. Vos parents, votre père et votre mère, qui sont mes seigneurs.
MÉTAPHORES vicieuses, incohérentes, hasardées:
Les exemples n’en sont pas rares dans Molière, à cause de la rapidité avec laquelle il était souvent obligé d’écrire.
--BOUCHE:
Dans ma bouche, une nuit, cet amant trop aimable Crut rencontrer Lucile à ses vœux favorable.
(Dép. am. II. 1.)
Ascagne veut dire qu’à la faveur de la nuit, elle se fit passer, auprès de Valère, pour Lucile. Tout le respect dû à Molière ne saurait empêcher qu’on ne rie de cet amant qui croit rencontrer Lucile, la nuit, dans la bouche d’Ascagne. Molière sans doute serait le premier à s’en moquer.
--RESSORTS:
Fais-moi dans tes desseins entrer pour quelque chose: Mais que de leurs ressorts la porte me soit close, C’est ce qui fait toujours que je suis pris sans verd.
(L’Ét. III. 5.)
On concevrait les ressorts de la porte, mais la porte des ressorts est une image absolument impossible: les ressorts n’ont point de porte.
Ne vous y fiez pas! il aura des ressorts Pour donner contre vous raison à ses efforts.
(Tart. V. 3.)
On ne donne pas raison avec des ressorts. Molière veut dire: il aura des artifices, des ressources.
--POIDS:
Le poids de sa grimace, où brille l’artifice, Renverse le bon droit et tourne la justice.
(Mis. V. 1.)
Et sur moins que cela le poids d’une cabale Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
(Tart. V. 3.)
Le poids d’une cabale paraît une figure plus acceptable que le poids d’une grimace. (Voyez POIDS.)
--NŒUDS:
Je voudrois de bon cœur qu’on pût entre vous deux De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds.
(Tart. V. 3.)
Une ombre n’a point de nœuds; ainsi on ne raccommode pas les nœuds d’une ombre.
L’hymen ne peut nous joindre, et j’abhorre des nœuds Qui deviendroient sans doute un enfer pour tous deux.
(D. Garcie. I. 1.)
Comment des nœuds peuvent-ils devenir un enfer?
--AUDIENCE:
Et je vois sa raison D’une audience avide avaler ce poison.
(D. Garcie. II. 1.)
On ne peut se figurer quelqu’un avalant par l’oreille. Les Latins, plus hardis que nous dans leurs métaphores, disaient bien: densum humeris bibit aure vulgus (HORACE.) Cette image en français paraîtrait ridicule, pour être trop violente. Il faut tenir compte de l’usage.
--FACE:
Et je me vis contrainte à demeurer d’accord Que l’air dont vous viviez vous faisoit un peu tort; Qu’il prenoit dans le monde une méchante face.
(Mis. III. 5.)
La face d’un air?
--PRÊTER LES MAINS:
A vous prêter les mains ma tendresse consent.
(Mis. IV. 3.)
On ne conçoit pas bien ce que c’est que les mains d’une tendresse, ni une tendresse qui prête les mains. Mais ici l’excuse de Molière peut être que prêter les mains est une locution reçue pour dire seconder, et qu’ainsi le sens particulier de chaque mot se perd dans le sens général de l’expression.
La même observation se reproduit sur ce vers:
Pourvu que votre cœur veuille donner les mains Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains.
(Mis. V. 7.)
Les mains d’un cœur sont encore plus choquantes que les mains d’une tendresse.
--BRAS:
Un souris chargé de douceurs Qui tend les bras à tout le monde.
(Psyché. I. 1.)
--DENTS:
Tout cet embarras met mon esprit sur les dents.
(Amph. I. 2.)
Il est superflu de remarquer que les dents d’un esprit, les bras d’un souris, sont des images aussi forcées que les mains d’une tendresse ou d’un cœur.
Les vers suivants présentent une suite d’images tout à fait incohérentes. Il s’agit des ornements gothiques:
Ces monstres odieux des siècles ignorants, Que de la barbarie ont produits les torrents, Quand leur cours, inondant presque toute la terre, Fit à la politesse une mortelle guerre.
(La Gloire du Val de Grâce.)
Comment les torrents de la barbarie peuvent-ils produire des monstres odieux dont le cours inonde la terre? Il faut avouer que La Bruyère n’avait pas tort d’appliquer à ce style le nom de galimathias; mais il avait tort d’appliquer ce jugement au style de Molière en général.
Peut-être faut-il lire, au troisième vers, quand son cours; ce serait alors le cours de la barbarie, et non le cours des monstres. Le passage, après cette correction, n’en serait guère moins mauvais. Il est bien étonnant que Molière, au moment où il venait de donner Tartufe et le Misanthrope, pût écrire des vers comme ceux-là et comme les suivants:
Louis, le grand Louis, dont l’esprit souverain Ne dit rien au hasard et voit tout d’un œil sain, A versé de sa bouche, à ses grâces brillantes, De deux précieux mots les douceurs chatouillantes; Et l’on sait qu’en deux mots ce roi judicieux Fait des plus beaux travaux l’éloge glorieux.
Les précieuses et l’abbé Cotin ont dû se croire vengés.
(Voyez d’autres exemples de métaphores vicieuses aux mots AIGREUR, CHAMP, LANGUE, PEINDRE EN ENNEMIS, RESSORTS, ROIDIR, TRACER, TRAITS, VERSER, VISAGE, etc., etc.)
METTRE, absolument, mettre son chapeau, se couvrir:
Mettons donc sans façon.
(Éc. des fem. III. 4.)
Allons, mettez.--Mon Dieu, mettez.--Mettez, vous dis-je, monsieur Jourdain; vous êtes mon ami.
(Bourg. gent. III. 4.)
--METTRE DESSUS, même sens:
Mettez donc dessus, s’il vous plaît.
(Mar. for. 2.)
Mettez dessus la tête.
--SE METTRE, se vêtir:
Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter, Qu’on serait mal venu de me le disputer.
(Mis. III. 1.)
Voilà ce que c’est que de se mettre en personne de qualité!
(B. gent. II. 9.)
--METTRE A...., appliquer à:
C’est une fille de ma mère nourrice que j’ai mise à la chambre, et elle est toute neuve encore.
(Comtesse d’Esc. 4.)
--METTRE A BAS, métaphoriquement, renverser, terrasser:
C’est maintenant que je triomphe, et j’ai de quoi mettre à bas votre orgueil.
(George D. III. 8.)
--METTRE A BOUT UNE AME:
Et n’est-ce pas pour mettre à bout une âme?
(Amph. II. 6.)
--METTRE A TOUTE OCCASION; mettre une chose à toute occasion, en faire abus, la profaner:
Mais l’amitié demande un peu plus de mystère, Et c’est assurément en profaner le nom Que de vouloir le mettre à toute occasion.
(Mis. I. 2.)
--METTRE AU CABINET:
Franchement, il est bon à mettre au cabinet.
(Ibid. I. 2.)
On a beaucoup disputé sur le sens de cette expression. Les uns veulent que ce soit: bon à serrer, loin du jour, dans les tiroirs d’un cabinet (sorte de meuble alors à la mode); les autres prennent le mot dans un sens moins délicat, et qui s’est attaché à ce vers, devenu proverbe. Je crois que Molière a cherché l’équivoque. Et qu’on ne dise pas que la grossièreté du second sens est indigne d’Alceste; Alceste est poussé à bout, et lui, qui ne s’est pas refusé tout à l’heure une mauvaise pointe sur la chute du sonnet, ne paraît pas homme à refuser à sa colère un mot à la fois dur et comique, bien que d’un comique trivial. C’est justement cette trivialité qui fait rire, par le contraste avec le rang et les manières habituelles d’Alceste.
--METTRE AUX YEUX, devant les yeux:
Je lui mettois aux yeux comme dans notre temps Cette soif a gâté de fort honnêtes gens.
(Mis. I. 2.)
Me mettre aux yeux que le sort implacable Auprès d’elles me rend trop peu considérable.
(Mélicerte. II. 1.)
Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux.
(Tart. I. 1.)
--METTRE BAS, quitter, déposer:
Qui, moi, monsieur?--Oui, vous. Mettons bas toute feinte.
(Éc. des mar. II. 3.)
Allons donc, messieurs, mettez bas toute rancune.
(Am. méd. III. 1.)
--METTRE DANS UN DISCOURS, DANS UN PROPOS:
Si, pour les sots discours où l’on peut être mis, Il falloit renoncer à ses meilleurs amis.
(Tart. I. 1.)
Et pour ne vous point mettre aussi dans le propos.
(Fem. sav. IV. 3.)
--METTRE EN ARRIÈRE, déposer, quitter:
De grâce, parle, et mets ces mines en arrière.
(Mélicerte. I. 3.)
--METTRE EN COMPROMIS, compromettre:
C’est un brave homme: il sait que les cœurs généreux Ne mettent point les gens en compromis pour eux.
(Dép. am. V. 7.)
--METTRE EN MAIN, confier:
Et l’on m’a mis en main une bague à la mode Qu’après vous payerez, si cela l’accommode.
(L’Ét. I. 6.)
--METTRE EN MAIN QUELQU’UN A UN AUTRE:
Pour moi, je ne ferai que vous la mettre en main.
(Éc. des fem. V. 2.)
Je ne ferai que remettre Agnès entre vos mains.
--METTRE PAR ÉCRIT:
Une autre fois je mettrai mes raisonnements par écrit, pour disputer avec vous.
(D. Juan. I. 2.)
Brossette rapporte que Boileau, dans l’épître à son jardinier, avait mis d’abord:
«Mais non; tu te souviens qu’au village on t’a dit «Que ton maître est gagé pour mettre par écrit «Les faits d’un roi, etc.»
Il changea le second vers de cette façon:
«Que ton maître est nommé pour coucher par écrit.»
Apparemment gagé lui parut manquer de dignité, et coucher par écrit lui sembla une expression rustique d’un effet plus piquant que l’expression ordinaire, mettre par écrit.
MEUBLE, comme nous disons mobilier:
Vos livres éternels ne me contentent pas; Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats, Vous devriez brûler tout ce meuble inutile.
(Fem. sav. II. 7.)
MEUBLÉ de science:
Mais nous voulons montrer. . . . . Que de science aussi les femmes sont meublées.
(Fem. sav. III. 2.)
MIEUX, le mieux:
Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux.
(Dép. am. II. 2.)
C’est par là que son feu se peut mieux expliquer.
(D. Garcie. I. 1.)
(Voyez PLUS pour le plus.)
--DU MIEUX QUE pour le mieux que:
Voilà une personne..... qui aura soin pour moi de vous traiter _du mieux qu’_il lui sera possible.
(Pourc. I. 10.)
(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)
MIGNON DE COUCHETTE:
Le voilà le beau fils, le mignon de couchette!
(Sgan. 6.)
MIJAURÉE. (Voyez PIMPESOUÉE.)
MILLE GENS:
Moi! je serois cocu?--Vous voilà bien malade! Mille gens le sont bien....
(Éc. des fem. IV. 8.)
(Voyez GENS avec un nom de nombre déterminé.)
MINE; AVOIR DE LA MINE:
J’ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.
(L’Ét. I. 6.)
--AVOIR LA MINE DE (un infinitif):
J’ai bien la mine, pour moi, de payer plus cher vos folies.
(Scapin. I. 1.)
--FAIRE LES MINES DE SONGER A QUELQUE CHOSE:
Pour peu que d’y songer vous nous fassiez les mines.
(Mis. III. 7.)
Faire mine de, c’est faire semblant de. Faire mine de désirer, faire mine de songer à quelque chose.
Faire la mine, c’est bouder.
Faire des mines, c’est minauder.
On dirait donc aujourd’hui, et mieux, je crois: pour peu que vous nous fassiez mine d’y songer.
Il est vraisemblable même que Molière, en altérant l’expression consacrée, a cédé à la contrainte du vers.
MINUTER, projeter tacitement, sournoisement:
Je le remerciois doucement de la tête, Minutant à tous coups quelque retraite honnête.
(Fâcheux. I. 1.)
«Minuter secrètement quelque entreprise.» (VAUGELAS.)
Secrètement, dans cet exemple, fait pléonasme:
«Ce marchand minute sa fuite, s’apprête à faire banqueroute. Ce mécontent minute quelque conspiration.» (TRÉVOUX.)
MIRACLE; JEUNE MIRACLE, une jeune beauté:
Qui, dans nos soins communs pour ce jeune miracle, Aux feux de son rival portera plus d’obstacle.
(L’Ét. I. 1.)
MITONNER QUELQU’UN:
Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissants, Et cru la mitonner pour moi durant treize ans....
(Éc. des fem. IV. 1.)
Métaphore du style le plus familier. Une soupe mitonnée est une soupe que l’on a longtemps et avec patience fait bouillir à petit feu. (Racine, mitis?)
MODÉRATIONS, au pluriel:
Et vous nous faites voir Des modérations qu’on ne peut concevoir.
(Fem. sav. I. 2.)
MODESTE; ÊTRE MODESTE A QUELQUE CHOSE, relativement à quelque chose:
Jamais on ne m’a vu triompher de ces bruits; J’y suis assez modeste.
(Éc. des fem. I. 1.)
MOI, substantif:
Un moi de vos ordres jaloux, Que vous avez du port envoyé vers Alcmène, Et qui de vos secrets a connoissance pleine Comme le moi qui parle à vous.
(Amph. II. 1.)
--MOI-MÊME, où nous dirions lui-même:
Oui, je suis don Juan moi-même.
(D. Juan. III. 5.)
Cette façon de dire paraît plus raisonnable que l’autre, puisque tout y est à la première personne, au lieu d’accoupler la première à la troisième. En effet, je suis don Juan lui-même, reviendrait à: c’est moi qui est don Juan lui-même.
Au surplus, Molière s’est aussi exprimé de cette dernière façon:
N’est-ce pas vous qui se nomme Sganarelle?
--En ce cas, c’est moi qui se nomme Sganarelle.
(Méd. m. lui. I. 6.)
MOMON; JOUER UN MOMON:
Masques, où courez-vous? Le pourroit-on apprendre? Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un momon.
(L’Ét. III. 11.)
Trévoux, et d’après lui le supplément du Dictionnaire de l’Académie, définissent le momon: «Défi d’un coup de dez qu’on fait quand on est en masque.» Cette définition ne s’applique pas au passage précédent ni au suivant:
Est-ce un momon que vous allez porter?
(B. gent. V. 1.)
Le momon pouvait donc être joué et porté. L’explication de Borel paraît lever toute difficulté. Le momon, selon lui, était une sorte de pelote énorme que l’on portait dans les mascarades notables, comme si c’eût été une grosse bourse enflée contenant des enjeux.
Périzonius dérive momon du grec μομμω; Ménage, de Momus, le bouffon des dieux; Nicot, de mon mon, espèce de gromellement que font entendre les masques, dit-il; d’autres, du sicilien momar, un fou. Personne n’a songé à l’allemand mumme, un masque; mummerey, mascarade; d’où en français momerie.
MON ESTIME, au sens passif:
Et qu’il eût mieux valu pour moi, pour mon estime, Suivre les mouvements d’une peur légitime.
(Dép. am. III. 3.)
C’est-à-dire, pour l’estime qu’on fera de moi, dans l’intérêt de ma réputation. Mon estime est ici comme mon honneur.
MONSTRE PLEIN D’EFFROI. (Voyez PLEIN D’EFFROI.)
MONTRE, substantif féminin au sens d’exposition:
Conserve à nos neveux une montre fidèle Des exquises beautés que tu tiens de son zèle.
(La Gloire du Val-de-Grâce.)
Montre s’employait autrefois au sens de revue: la montre des soldats; passer à la montre, c’est passer à la revue:
«Ainsi Richard jouit de ses amours, «Vécut content, et fit force bons tours, «Dont celui-ci peut passer à la montre.»
(LA FONT. Richard Minutolo.)
MONTRER A QUELQU’UN, absolument, pour donner des leçons:
Outre le maître d’armes qui me montre, j’ai arrêté encore un maître de philosophie.
(B. gent. I. 2.)
Votre maître de musique est allé aux champs, et voilà une personne qu’il envoie à sa place pour vous montrer.
(Mal. im. II. 4.)
«Son maître tous les jours vient pourtant lui montrer.»
(REGNARD. Le Distrait.)
Bossuet emploie de la même façon enseigner, comme verbe actif; enseigner quelqu’un:
«J’ai déjà dit que ce grand Dieu les enseigne, et en leur donnant et en leur ôtant le pouvoir.»
(Or. fun. d’Henr. d’A.)
--MONTRER DE (un infinitif):
Vous buviez sur son reste, et montriez d’affecter Le côté qu’à sa bouche elle avoit su porter.
(L’Ét. IV. 5.)
MOQUER; SE MOQUER DE (un infinitif), dans le sens de ne pas vouloir, se mettre peu en peine de, non curare de:
Je me moquerois fort de prendre un tel époux!
(Tart. II. 2.)
Je veux lui donner pour époux un homme aussi riche que sage; et la coquine me dit au nez qu’elle se moque de le prendre.
(L’Av. I. 7.)
C’est-à-dire, non pas qu’elle est indifférente à le prendre ou non, mais qu’elle se moque de la volonté de son père de le lui faire prendre.
On sait leur rendre justice (à certains maris), et l’on se moque fort de les considérer au delà de ce qu’ils méritent.
(G. D. III. 5.)
Quand l’amour à vos yeux offre un choix agréable, Jeunes beautés, laissez-vous enflammer: Moquez-vous d’affecter cet orgueil indomptable Dont on vous dit qu’il est beau de s’armer.
(Prol. de la pr. d’Élide. I.)
C’est que les filles bien sages et bien honnêtes comme vous se moquent d’être obéissantes et soumises aux volontés de leur père.
(Mal. im. II. 7.)
MORCEAU DE JUDICIAIRE. (Voyez JUDICIAIRE.)
MORGUER QUELQU’UN, le braver insolemment:
Et de son large dos morguant les spectateurs.
(Fâcheux. I. 1.)
«...... tous ces vaillants, de leur valeur guerrière, «Morguent la destinée et gourmandent la mort.»
(REGNIER. Sat. VI.)
MOUCHE; LA MOUCHE MONTE A LA TÊTE:
Ah! que vous êtes prompte! La mouche tout à coup à la tête vous monte.
(L’Ét. I. 10.)
C’est une autre forme de la locution proverbiale, prendre la mouche. On dit en italien, la mosca vi salta al naso.
MOUCHER DU PIED (SE):
DORINE.
Certes, monsieur Tartufe, à bien prendre la chose, N’est pas un homme, non, qui se mouche du pied!
(Tart. II. 3.)
Se moucher avec le pied était un tour d’agilité des saltimbanques. De là cette expression ironiquement familière en parlant d’un homme grave et considérable: Il ne se mouche pas du pied! ou, comme dit Mascarille: Il tient son quant-à-moi!
MOUSTACHE; SUR LA MOUSTACHE, à la barbe:
Afin qu’un jeune fou dont elle s’amourache Me la vienne enlever jusque sur la moustache.
(Éc. des fem. IV. 1.)
MOUVEMENT; DE SON MOUVEMENT, proprio motu:
S’il s’attache à me voir, et me veut quelque bien, C’est de son mouvement; je ne l’y force en rien.
(Mélicerte. II. 4.)
MYSTÈRE; FAIRE GRAND MYSTÈRE, c’est-à-dire, grand embarras de quelque chose:
Du nom de philosophe elle fait grand mystère, Mais elle n’en est pas pour cela moins colère.
(Fem. sav. II. 8.)
NE, supprimé; dans une formule interrogative:
De quoi te peux-tu plaindre? ai-je pas réussi?
(L’Ét. IV. 5.)
Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner....
(Sgan. 1.)
Les querelles, procès, faim, soif et maladie, Troublent-ils pas assez le repos de la vie?
(Ibid. 17.)
Et tu trembles de peur qu’on t’ôte ton galant.
(Ibid. 22.)
Dis-tu pas qu’on t’a dit qu’il s’appelle Valère?
(Éc. des mar. II. 1.)
...... Valère est-il pas votre nom?
(Ibid. II. 3.)
L’amour sait-il pas l’art d’aiguiser les esprits?
(Éc. des fem. III. 4.)
Trouvez-vous pas plaisant de voir quel personnage A joué mon jaloux dans tout ce badinage?
(Ibid.)
Pour dresser un contrat m’a-t-on pas fait venir?
(Ibid. IV. 2.)
M’êtes-vous pas venu querir pour votre maître?
(Ibid. IV. 3.)
T’ai-je pas là-dessus ouvert cent fois mon cœur? Et sais-tu pas pour lui jusqu’où va mon ardeur?
(Tart. II. 3.)
Pouvez-vous pas y suppléer de votre esprit?
(Impromptu. 1.)
Il aura un pied de nez avec sa jalousie, est-ce pas?
(G. D. I. 2.)
Pourrois-je point m’éclaircir doucement s’il y est encore?
(Ibid. II. 8.)
Est-ce pas vous, Clitandre?
(Ibid. III. 2.)
--Après à moins que:
La maîtresse ne peut abuser votre foi, A moins que la maîtresse en fasse autant de moi.
(Dép. am. I. 1.)
A moins que Valère se pende, Bagatelle; son cœur ne s’assurera point.
(Dép. am. I. 2.)
A moins que le ciel fasse un grand miracle en vous.
(Ibid. II. 2.)
Et moi, je ne puis vivre à moins que vos bontés Accordent un pardon à mes témérités.
(D. Garcie. II. 6.)
On ne saurait dire que, dans ce dernier exemple, Molière ait cédé aux besoins de la mesure, car il ne lui en coûtait rien de Mettre: N’accordent un pardon.
Et moi, je ne puis vivre à moins que vous quittiez Cette colère qui m’accable.
(Amph. II. 6.)
Et l’on en est réduite à n’espérer plus rien, A moins que l’on se jette à la tête des hommes.
(Psyché. I. 1.)
Si cette suppression avait eu quelque importance dans la coutume du langage du temps, il eût été facile à Molière de mettre:
A moins qu’on ne se jette à la tête des hommes.
Je lui ai défendu de bouger, à moins que j’y fusse moi-même, de peur de quelque fourberie.
(Pourc. I. 6.)
--Après AVANT QUE:
Avant que vous parliez, je demande instamment Que vous daigniez, seigneur, m’écouter un moment.
(D. Garcie. V. 5.)
Allons, courons avant que d’avec eux il sorte.
(Amph. III. 5.)
«Avant qu’on l’ouvrît (la cédule), les amis du prince soutinrent que, etc.»
(LA FONTAINE. Vie d’Ésope.)
«Toutes vos fables pouvoient vous servir avant qu’on sût vos principes.»
(PASCAL. 15e Prov.)
--Après AVOIR PEUR QUE:
J’ai bien peur que ses yeux resserrent votre chaîne.
(Dép. am. IV. 2.)
--D’abord exprimé, puis supprimé après AVOIR PEUR QUE:
J’ai peur qu’elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là.
(D. Juan. I. 1.)
--Après CRAINDRE QUE:
Mais, hélas! je crains bien que j’y perde mes soins.
(D. Garcie. II. 6.)
Je craindrois que peut-être A quelques yeux suspects tu me fisses connoître.
(Fâcheux. III. 1.)
..... Oui, mais qui rit d’autrui Doit _craindre qu’_à son tour on rie aussi de lui.
(Éc. des fem. I. 1.)
Peut-on craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprits?
(Préf. de Tartufe.)
--Après EMPÊCHER QUE:
Si son cœur m’est volé par ce blondin funeste, J’empêcherai du moins qu’on s’empare du reste.
(Éc. des fem. IV. 7.)
Molière l’a exprimé ailleurs:
Cela n’empêchera pas que je ne conserve pour vous ces sentiments d’estime.....
(Pourc. III. 9.)
Mais il l’a encore supprimé dans ce passage:
Le choix qui m’est offert s’oppose à votre attente, Et peut seul empêcher que mon cœur vous contente.
(Mélicerte. I. 5.)
Je crois qu’ici Molière a cédé à la contrainte de la mesure. Pascal exprime ne:
«M. le premier président a apporté un ordre pour empêcher que certains greffiers ne prissent de l’argent pour cette préférence.»
(18e Prov.)
Au surplus, il est vraisemblable que Molière n’attachait aucune importance à exprimer ou retrancher le ne; son habitude paraît avoir été pour la suppression. Pascal, au contraire, est pour l’expression.
--Après DE PEUR QUE:
De peur que ma présence encor soit criminelle.
(L’Ét. I. 5.)
De peur qu’elle revînt, fermons à clef la porte.
(Éc. des mar. III. 2.)
Ailleurs Molière l’a exprimé:
Ah! Myrtil, levez-vous, de peur qu’on ne vous voie.
(Mélicerte. II. 3.)
--Après DEVANT ou AVANT QUE:
Devant que les chandelles soient allumées.
(Préc. rid. 10.)
--Après GARDER QUE:
Gardons bien que par nulle autre voie elle en apprenne jamais rien.
(Am. magn. I. 1.)
--Après MIEUX QUE, précédé d’une négation:
Je ne crois pas qu’on puisse mieux danser qu’ils dansent.
(Am. magn. II. 1.)
Chacun demeura d’accord qu’on ne pouvoit pas mieux jouer qu’il fit.
(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)
--NE, exprimé; après NE DOUTER POINT QUE:
Oui, je ne doute point que l’hymen ne vous plaise.
(Éc. des fem. II. 7.)
Je ne doute point que vos paroles ne soient sincères.
(Scapin. I. 3.)
BOSSUET a dit:
«Je ne crois pas qu’on puisse douter que Ninus ne se soit attaché à l’Orient.»
(Hist. Un. IIIe p. § 4.)
Ici pourtant l’expression est différente de celle de Molière, en ce que le premier ne s’attache, non pas au verbe douter, mais au verbe croire. Il paraît que le XVIIe siècle tenait pour règle invariable d’exprimer ne après douter que, quel que fût d’ailleurs le sens de la phrase, affirmatif ou négatif. Ninus s’était attaché à l’Orient, je ne crois pas qu’on en puisse douter; c’est ce que veut dire Bossuet, et il met deux négations. Il me semble que dans cet exemple la seconde est de trop, mais on observait encore certaines lois de symétrie, tradition de la vieille langue, qu’aujourd’hui nous qualifions pléonasmes.
(Voyez plus bas NE répété par pléonasme.)
--Après IL ME TARDE QUE:
Il me tarde que je ne goûte le plaisir de la voir.
(Sicilien. 10.)
--Après PRENDRE GARDE QUE....:
On m’a chargé de prendre garde que personne ne me vît.
(G. D. I. 2.)
--Après NE TENIR QU’A:
Il _ne tiendra qu’_à elle que nous ne soyons mariés ensemble.
(G. D. I. 2.)
--Après METTRE EN DOUTE QUE:
Il n’y aura personne qui mette en doute que ce ne soit vous qui m’aurez tuée.
(G. D. III. 8.)
--NE, répété par pléonasme:
Je ne puis pas nier qu’il _n’_y ait eu des Pères de l’Église qui ont condamné la comédie; mais on ne peut pas me nier aussi qu’il _n’_y en ait eu quelques-uns qui l’ont traitée un peu plus doucement.
(Préf. de Tartufe.)
Je ne doute point, sire, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté, et ne jettent dans leur parti....
(2me Placet au Roi.)
On pourrait supprimer chaque fois le second ne; la phrase n’en serait pas moins claire, ni l’expression moins complète; mais je crois que le génie de la langue française préfère cette répétition, qui a une foule d’analogues: c’est à vous à parler,--c’est à vous à qui je m’adresse;--c’est de vous dont je m’occupe.--C’est là où vous verrez la bénignité de nos pères.
--NE, ni:
Un mari qui n’ait pas d’autre livre que moi, Qui ne sache A ne B, n’en déplaise à madame.
(Fem. sav. V. 3.)
C’est un archaïsme. Thomas Diafoirus s’en sert également: «Ne plus ne moins que la fleur que les anciens nommoient héliotrope...» (Mal. im. II. 6.) Cette forme, jadis seule en usage, était commode pour l’élision:
«Onc n’avoit vu, ne lu, n’ouï conter....»
(LA FONT. Le Diable de Papefig.)
On disait de même se pour si: se non, sinon. Malgré des réclamations réitérées, certains éditeurs de textes du moyen âge impriment encore avec un accent aigu né, sé, qué, cé, pour ne, se, que, ce; l’élision même de cet e n’a pu leur persuader qu’il n’y faut point mettre d’accent. C’est une obstination bien étrange!
NÉCESSITANT, nécessiteux:
Aussi est-ce à vous seule qu’on voit avoir recours toutes les muses nécessitantes.
(Am. magn. I. 6.)
NÉGATION; DEUX NÉGATIONS REDOUBLÉES. (Voy. à la fin de l’article PAS.)
NEIGE; DE NEIGE, expression de mépris:
Tiens, tiens, sans y chercher tant de façons, voilà Ton beau galant de neige avec ta nonpareille.
(Dép. am. IV. 4.)
Cette expression rappelle le floccifacere et floccipendere des Latins.
«Ah le beau médecin de neige avec ses remèdes!»
(DESTOUCHES. Le Tambour nocturne.)
NE M’EN PARLEZ POINT, incidemment, dans un sens affirmatif et laudatif:
Il y a plaisir, ne m’en parlez point, à travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les délicatesses de l’art.
(B. gent. I. 1.)
N’EN EST-CE PAS FAIT?
Nous rompons?--Oui, vraiment! Quoi? n’en est-ce pas fait?
(Dép. am. IV. 3.)
En, figure ici au même titre que dans c’en est fait; c’est fait de moi, de cela.
NE PERDRE QUE L’ATTENTE DE QUELQUE CHOSE:
Tu n’en perds que l’attente, et je te le promets.
(Dép. am. III. 10.)
On dit dans le même sens, et avec des termes contraires: Tu n’y perdras rien pour attendre.
NE QUE, faisant pléonasme avec seulement. (Voy. SEUL.)
NET, adverbialement:
Madame, voulez-vous que je vous parle net? De vos façons d’agir je suis mal satisfait.
(Mis. II. 1.)
(Voyez PREMIER QUE, FERME, FRANC.)
--NET, adjectif, au sens moral: loyal, sans détour; AME FRANCHE ET NETTE:
Et j’avouerai tout haut, d’une âme franche et nette.....
(Fem. sav. I. 1.)
NEZ; DONNER PAR LE NEZ, au figuré:
Ils nous donnent encore, avec leurs lois sévères, De cent sots contes par le nez.
(Amph. II. 3.)
Par est ici abrégé de parmi; parmi le nez, au milieu du visage.
--C’EST POUR TON NEZ, ironiquement:
C’est pour ton nez, vraiment! cela ce fait ainsi.
(Amph. II. 7.)
«Mais c’est pour leur beau nez! le puits n’est pas commun; Et si j’en avois cent, ils n’en auroient pas un.»
(REGNIER. Macette.)
NI, exprimé seulement au dernier terme de l’énumération:
Dans ses meubles, dût-elle en avoir de l’ennui, Il ne faut écritoire, encre, papier, ni plumes.
(Éc. des fem. III. 2.)
--Exprimé devant chaque terme:
Elle n’a ni parents, ni support, ni richesse.
(Ibid. III. 5.)
--NI, répété après la négation:
Cela n’est pas capable, ni de convaincre mon esprit, ni d’ébranler mon âme.
(D. Juan. V. 2.)
--NI, supprimé. (Voyez L’UN NI L’AUTRE.)
NIER, dénier, refuser:
Et je n’ai pu nier au destin qui le tue Quelques moments secrets d’une si chère vue.
(D. Garcie. III. 2.)
Et tâcher, par des soins d’une très-longue suite, D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite.
(Mis. III. 1.)
Imitant en vigueur les gestes des muets, Qui veulent réparer la voix que la nature Leur a voulu nier, ainsi qu’à la peinture.
(La Gloire du Val-de-Grâce.)
Nous n’employons plus que le composé dénier, et encore il devient rare:
«Pour obtenir les vents que le ciel vous dénie, «Sacrifiez Iphigénie.»
(RACINE. Iphig. I. 1.)
NOIRCIR QUELQU’UN ENVERS UN AUTRE. (Voyez ENVERS.)
NOMBRE; QUELQUE NOMBRE DE, pour quelques:
Je veux jouir, s’il vous plaît, de quelque nombre de beaux jours que m’offre la jeunesse.
(G. D. II. 4.)
NOMPAREIL:
J’ai souhaité un fils avec des ardeurs nompareilles.
(D. Juan. IV. 6.)
«Colette entra dans des peurs nompareilles.»
(LA FONT. Le Berceau.)
Boileau s’est moqué de cette expression, déjà surannée de son temps, aujourd’hui tout à fait hors d’usage:
«Si je voulois vanter un objet nompareil, «Je mettrais à l’instant: Plus beau que le soleil.»
(Sat. II.)
NON CONTENT, employé comme adverbe:
Et, non content encor du tort que l’on me fait, Il court parmi le monde un livre abominable.
(Mis. V. 1.)
Non content ne se rapporte à personne, comme s’il y avait, par exemple, nonobstant...
Et, nonobstant encor le tort que l’on me fait, Il court.....
NOUS, indéterminé, construit avec on:
Au moins, en pareil cas, est-ce un bonheur bien doux Quand on sait qu’on n’a point d’avantage sur nous.
(Dép. am. II. 4.)
Et qu’on s’aille former un monstre plein d’effroi De l’affront que nous fait son manquement de foi?
(Éc. des fem. IV. 8.)
(Voyez VOUS.)
NOUVEAUTÉS, nouvelles:
Je demeure immobile à tant de nouveautés.
(L’Ét. V. 15.)
Seigneur, ces nouveautés ont droit de me confondre.
(D. Garcie.)
NOUVEAUX YEUX: JETER DE NOUVEAUX YEUX SUR..., de nouveaux regards:
Et mon esprit, jetant de nouveaux yeux sur elle...
(Pr. d’Él. I. 1.)
Un esprit qui jette de nouveaux yeux, est apparemment une de ces expressions qui semblaient du jargon à la Bruyère.
NUAGE DE COUPS DE BATONS:
Je vois se former de loin un nuage de coups de bâton qui crèvera sur mes épaules.
(Scapin, I. 1.)
OBJET par excellence, objet aimé:
LA MONTAGNE.
Si ce parfait amour que vous prouvez si bien Se fait vers votre objet un grand crime de rien.
(Fâcheux. I. 1.)
Mon objet, son objet, votre objet, est une expression à l’usage du peuple, comme mon époux, mon épouse, pour mon mari, ma femme. Le ridicule s’y est attaché à cause de l’emphase. Aussi est-ce un valet à qui Molière prête cette façon de parler, Éliante ne s’exprime point comme la Montagne: elle dit, l’objet aimé:
Et dans l’objet aimé tout lui paroît aimable.
(Mis. II. 5.)
Le génie observateur de Molière recueille jusqu’aux nuances de vérité les plus fines et les plus fugitives. On ne le surprend jamais en défaut.
OBLIGER, absolument, dans le sens du latin obligare, lier:
Mes plus ardents respects n’ont pu vous obliger; Vous avez voulu rompre: il n’y faut plus songer.
(Dép. am. IV. 3.)
--OBLIGER A, forcer à:
Je me retire pour ne me voir point obligée à recevoir ses compliments.
(G. D. II. 11.)
«Quoique personne n’ignore les grandes qualités d’une reine dont l’histoire a rempli l’univers, je me sens obligé d’abord à les rappeler à votre mémoire.»
(BOSSUET. Or. fun. d’Henr. d’Angl.)
«Mais je suis obligé à me contraindre.»
(PASCAL. 8e Prov.)
«C’est pourquoi on n’est pas obligé à s’en confesser.»
(Id. 10e Prov.)
Pascal, bien qu’il paraisse préférer obliger à, emploie aussi obliger de:
«Les confesseurs n’auront plus le pouvoir de se rendre juges de la disposition de leurs pénitents, puisqu’ils sont obligés de les en croire sur leur parole.»
(10e Prov.)
Au XVIIe siècle, obliger de paraît avoir été réservé pour signifier rendre le service de:
«Obligez-moi de n’en rien dire.»
(LA FONT. Fables, III. 6.)
C’est-à-dire, rendez-moi le service de n’en rien dire; faites que je vous aie cette obligation.
«Il y a des âmes basses qui se tiennent obligées de tout, et il y a des âmes vaines qui ne se tiennent obligées de rien.»
(SAINT-ÉVREMOND.)
«L’abbesse lui fit réponse qu’elle et ses filles se sentoient infiniment obligées de ses bontés.»
(PATRU.)
Obligées par ses bontés.
--S’OBLIGER DE, s’obliger à..., prendre l’engagement de...:
Un fort honnête médecin..... veut s’obliger de me faire vivre encore trente années.
(3e Placet au Roi.)
Je ne lui demandois pas tant, et je serois satisfait de lui, pourvu qu’il s’obligeât de ne me point tuer.
(Ibid.)
--S’OBLIGER QUE, pour à ce que:
Il s’obligera, si vous voulez, que son père mourra avant qu’il soit huit mois.
(L’Av. II. 2. )
Remarquez que cette locution admet le second verbe au futur de l’indicatif, tandis qu’avec la tournure ordinaire il le faudrait au présent du subjonctif: «Il s’obligera à ce que son père meure.» C’est par où l’autre façon, employée par Molière, peut être utile.
L’analyse d’ailleurs la démontre excellente. Elle revient à ceci: Son père mourra avant huit mois, et à cet égard il s’obligera, il prendra un engagement positif. Cette forme exprime bien mieux la certitude du fils de la mort de son père, que si l’on y employait le conditionnel.
OBSCÉNITÉ, néologisme en 1663:
ÉLISE.
Comment dites-vous ce mot-là, madame?
CLIMÈNE.
Obscénité, madame.
ÉLISE.
Ah! mon Dieu, obscénité! Je ne sais ce que ce mot veut dire, mais je le trouve le plus joli du monde!
(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)
OCCISEUR, meurtrier:
MASCARILLE.
Faisons l’olibrius, l’occiseur d’innocents.
(L’Ét. III. 5.)
Occiseur n’a été recueilli ni dans Trévoux ni dans le supplément au Dictionnaire de l’Académie. Aussi paraît-il forgé par Mascarille, d’après le latin.
ŒIL; CONDUIRE DE L’ŒIL:
Je conduis de l’œil toutes choses.
(Pourc. II. 11.)
--ŒIL CONSTANT (D’UN), sans se troubler, avec fermeté:
J’attendrai d’un œil constant ce qu’il plaira au ciel de résoudre de moi.
(Scapin. I. 3.)
OI rimant avec È:
Ho, ho! les grands talents que votre esprit possède! Diroit-on qu’elle y touche avec sa mine froide?
(Dép. am. I. 1.)
Oi sonnait dans l’origine oué[64]. On prononçait donc frouéde, d’où, par allégement, fréde, comme on prononce encore roide, que l’on commence à écrire raide. C’est une inconséquence de prononcer, comme nous faisons, froide et rède.
[64] J’ai développé ce point dans les Variations du lang. fr., p. 177, 301 et suivantes.
VALÈRE.
Que vient de te donner cette farouche bête?
ERGASTE.
Cette lettre, monsieur, qu’avecque cette boîte On prétend qu’ait reçue Isabelle de vous.
(Éc. des mar. II. 8.)
On prononçait bouéte. Quelques textes imprimés du XVIe siècle l’écrivent même de la sorte, ainsi que les mots vouele, mirouer, etc., pour voile, miroir.
Une tête de barbe, avec l’étoile nette; L’encolure d’un cygne, effilée et bien droite.
(Fâcheux. II. 7.)
D’abord j’appréhendai que cette ardeur secrète Ne fût du noir esprit une surprise adroite.
(Tart. III. 3.)
Qui va là?--Hé! ma peur à chaque pas s’accroist! Messieurs, ami de tout le monde. Ah! quelle audace sans seconde De marcher à l’heure qu’il est!
(Amph. I. 1.)
Toutes ces rimes eussent été exactes au moyen âge, et même encore au XVIe siècle, lorsque Marguerite d’Angoulême, Saint-Gelais et les autres faisaient rimer étoiles et demoiselles, paroisse et pécheresse. Alors on rimait encore pour l’oreille seule; c’est seulement au XVIIe siècle que s’introduisit la coutume vraiment barbare de rimer pour les yeux. La prononciation de la syllabe oi avait changé; mais les poëtes ne voulurent pas renoncer aux anciens priviléges, et ils sacrifièrent la rime véritable pour garder la facilité de rimer en apparence.
OMBRAGE; UN OMBRAGE, un soupçon, ou plutôt la disposition à soupçonner:
Quand d’un injuste ombrage Votre raison saura me réparer l’outrage.
(D. Garcie. I. 3.)
--OMBRAGES, au pluriel, dans le même sens:
Et que de votre esprit les ombrages puissants Forcent mon innocence à convaincre vos sens...
(D. Garc. IV. 8.)
Qu’injustement de lui vous prenez de l’ombrage.
(Mis. II. 1.)
OMBRE; A L’OMBRE DE, figurément, sous la protection de...:
Je souhaiterois que notre mariage se pût faire à l’ombre du leur.
(B. gent. III. 7.)
--OMBRES, apparences:
Mais aux ombres du crime on prête aisément foi.
(Mis. III. 5.)
Vos mines et vos cris aux ombres d’indécence Que d’un mot ambigu peut avoir l’innocence.
(Ibid.)
ON; deux ON se rapportant à deux sujets différents:
Cette faute est très-fréquente dans Molière:
Au moins en pareil cas est-ce un bonheur bien doux Quand on sait qu’on n’a pas d’avantage sur nous.
(Dép. am. II. 4.)
Moins on mérite un bien qu’on nous fait espérer, Plus notre âme a de peine à pouvoir s’assurer.
(D. Garcie. II. 6.)
Je ne sais point par où l’on a pu soupçonner Cette assignation qu’on m’avoit su donner.
(Éc. des fem. V. 2.)
Et l’ennui qu’on auroit que ce nœud qu’on résout Vînt partager du moins un cœur que l’on veut tout.
(Tart. IV. 5.)
Le premier et le dernier on désignent Elmire elle-même; l’intermédiaire se rapporte à Orgon, et au mariage qu’il a résolu de Marianne avec Tartufe.
Mais puisque l’on (Orgon) s’obstine à m’y vouloir réduire, Puisqu’on ne veut point croire à tout ce qu’on (Elmire) peut dire, Et qu’on (Orgon) veut des témoins qui soient plus convaincants, Il faut bien s’y résoudre et contenter les gens.
(Ibid. IV. 5.)
L’embarras d’Elmire, obligée de parler à double sens, peut servir peut-être d’excuse à cet endroit, et donner du moins à cette ambiguïté un air très-naturel.
Que chez vous on vit d’étrange sorte, Et qu’on ne sait que trop la haine qu’on lui porte.
(Ibid. V. 3.)
On vit chez vous d’étrange sorte, et je ne sais que trop la haine que vous lui portez.
On n’attend pas même qu’on en demande (du tabac).
(D. Juan. I. 1.)
Veut-on qu’on rabatte, Par des moyens doux, Les vapeurs de rate Qui nous minent tous? Qu’on laisse Hippocrate, Et qu’on vienne à nous.
(Am. méd. III. 8.)
Le premier on désigne le malade, le second, le médecin qui rabat les vapeurs. Ou bien les deux on se rapportent tous deux au malade, et la phrase revient à celle-ci: veut-on rabattre? Dans ce dernier cas, la tournure est entortillée, inusitée. Molière ne donnait pas beaucoup d’attention au style de ces divertissements.
Et la plus glorieuse (estime) a des régals peu chers, Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers.
(Mis. I. 1.)
Celui qui se voit mêlé n’est pas celui qui mêle.
Et qu’eût-on d’autre part cent belles qualités, On regarde les gens par leurs méchants côtés.
(Ibid. I. 2.)
La personne qui a cent belles qualités n’est pas celle qui regarde les gens par leurs méchants côtés. Molière a parlé plus correctement dans cet autre passage:
Et l’on a tort ici de nourrir dans votre âme Ce grand attachement aux défauts qu’on y blâme.
(Ibid. II. 5.)
Parce qu’il est possible que Célimène soit blâmée par ceux même qui en sa présence ont le tort de nourrir son penchant à la raillerie.
Les exemples suivants sont irréprochables:
En vain de tous côtés on l’a voulu tourner; Hors de son sentiment on n’a pu l’entraîner.
(Ibid. IV. 1.)
Et lorsque d’en mieux faire (des vers) on n’a pas le bonheur, On ne doit de rimer avoir aucune envie, Qu’on n’y soit condamné sur peine de la vie.
(Ibid.)
La faute reparaît dans:
Mais croyez-vous qu’on l’aime, aux choses qu’on peut voir?
(Ibid.)
On lève les cachets, qu’on ne l’aperçoit pas.
(Amph. III. 1.)
Ces grands hauts-de-chausses sont propres à devenir les receleurs des choses qu’on dérobe, et je voudrois qu’on en eût fait pendre quelqu’un.
(L’Av. I. 3.)
On ne peut servir à désigner tout à la fois le voleur et le juge qui le fait pendre.
Molière, parlant en prose, et pour son propre compte, commet cette faute; ce qui achève de montrer combien elle lui était familière, ou que ce n’était point alors une faute reconnue:
On n’ignore pas que souvent on l’a détournée de son emploi (la philosophie) ............... Mais on ne laisse pas pour cela de faire les distinctions qu’il est besoin de faire: on n’enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses que l’on corrompt, avec la malice des corrupteurs................... Et puisque l’on ne garde point cette rigueur à tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même grâce à la comédie.
(Préf. de Tartufe.)
Est-on d’une figure à faire qu’on se raille?
(Psyché. I. 1.)
Aglaure veut dire: Suis-je d’une figure à faire qu’on se raille?
Et, pour donner toute son âme, Regarde-t-on quel droit on a de nous charmer?
(Ibid. I. 2.)
Cette négligence est très-commune dans les premiers écrivains du XVIIe siècle; c’est un des progrès incontestables de l’époque suivante de l’avoir proscrite.
«On amorce le monde avec de tels portraits; «Pour les faire surprendre on les apporte exprès: «On s’en fâche, on fait bruit, on vous les redemande; «Mais on tremble toujours de crainte qu’on les rende.»
(CORN. La Suite du Menteur. II. 7.)
«Si ces personnes étoient en danger d’être assassinées, s’offenseroient-elles de ce que on les avertiroit de l’embûche qu’on leur dresse?... S’amuseroient-elles à se plaindre du peu de charité qu’on auroit eu de découvrir le dessein criminel de ces assassins?»
(PASCAL. 11e Prov.)
«En vérité, mes pères, voilà le moyen de vous faire croire jusqu’à ce qu’on vous réponde; mais c’est aussi le moyen de faire qu’on ne vous croie jamais plus après qu’on vous aura répondu.»
(15e Prov.)
Celui qui répond aux jésuites, et celui qui leur ajoutait foi jusqu’au moment de cette réponse, sont évidemment deux personnes différentes.
ON DIRAIT DE..., cela ressemble à:
Et _l’on diroit d’_un tas de mouches reluisantes Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel.
(Mélicerte. I. 3.)
Ce n’est pas que le verbe dire s’emploie jamais pour ressembler. Cette formule on dirait de, correspondant au présent cela ressemble à, suppose une ellipse: On dirait (la même chose) de... donc, cela ressemble à...
OPÉRA, en langage de gastronome:
... Et pour son opéra, d’une soupe à bouillon perlé, etc.
(B. gent. IV. 1.)
Son opéra signifie ici son chef-d’œuvre. «Opéra, dit Bouhours, se prend encore pour une chose excellente et pour un chef-d’œuvre.» Scarron écrit: «Toutes vos lettres sont admirables! ce sont ce qu’on appelle des opéra.»
Capi d’opera, des chefs-d’œuvre.
OPÉRER, amener un résultat:
Vous avez bien opéré avec ce beau monsieur le comte, dont vous êtes embéguiné!
(Bourg. gent. III. 3.)
--OPÉRER DANS QUELQUE CHOSE:
AGNÈS.
Vous avez là-dedans bien opéré, vraiment!
(Éc. des fem. V. 4.)
OPINIATRETÉ CIVILE:
Vous avez une civile opiniâtreté qui, etc.
(B. gent. III. 18.)
ORDRE; PAR ORDRE, comme en latin ex ordine:
Eh bien! qu’est-ce? M’as-tu tout parcouru par ordre?
(Amph. III. 2.)
Des pieds à la tête, en détail.
ORDURES, au figuré:
Chaque instant de ma vie est chargé de souillures; Elle n’est qu’un amas de crimes et d’ordures.
(Tart. III. 6.)
Pascal a employé ordure au singulier, dans le même sens:
«Que le cœur de l’homme est creux et plein d’ordure!»
(Pensées. p. 175.)
Ordure est formé de l’ancien adjectif ord, qui vient lui-même de sordidus, en lui ôtant la première lettre et les deux dernières syllabes. Nicot donne les verbes ordir et ordoyer, qui signifient salir, souiller. Ordir est le latin sordere, devenu de verbe neutre verbe actif:
«Trop grande privauté et accointance d’hommes derechef engendre diffame, et ordoye la renommée des femmes très-honnestes.»
(Anc. trad. de BOCCACE, Des Nobles malheureux. liv. 9.)
OU, ubi:
Molière paraît avoir eu une aversion décidée pour lequel, comme relatif. (Voyez LEQUEL.) On ne rencontre presque jamais chez lui ces façons de parler, auquel, par lequel, dans lequel, vers lequel, à l’aide duquel, au sujet desquels, etc.; au lieu de ces détours et de ces syllabes vides, Molière emploie brusquement où.
Où se place chez lui toutes les fois qu’il s’agit d’exprimer la relation du datif ou de l’ablatif.
A, Y, où, sont pour Molière trois termes corrélatifs. Toute phrase qui admettrait l’un, admettra les deux autres.
Comme cet emploi de où est très-commode, très-vif, et tout à fait condamné ou perdu de nos jours, j’ai cru devoir en rassembler tous les exemples fournis par Molière, pour bien faire apprécier ce parti pris du grand écrivain, et les avantages qu’il en tire. La série sera un peu longue: je la divise en exemples dans les vers, et exemples dans la prose.
Exemples dans les vers:
Nous avons eu querelle Sur l’hymen d’Hippolyte, où je le vois rebelle.
(L’Ét. I. 9.)
Je sais un sûr moyen Pour rompre cet achat, où tu pousses si bien.
(Ibid. 10.)
Mais cessez, croyez-moi, de craindre pour un bien Où je serois fâché de vous disputer rien.
(Ibid. III. 3.)
Vous avez vu ce fils où mon espoir se fonde?
(Ibid. IV. 3.)
Mon âme embarrassée Ne voit que Mascarille où jeter sa pensée.
(Dép. am. III. 6.)
Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner Où, de droit absolu, j’ai pouvoir d’ordonner?
(Sgan. 1.)
... Un cœur qui jamais n’a fait la moindre chose A mériter l’affront où ton mépris l’expose.
(Ibid. 16.)
Rien ne me reprochoit Le tendre mouvement où mon âme penchoit.
(D. Garcie. I. 1.)
Puisque chez notre sexe, où l’honneur est puissant...
(Ibid.)
Ah! souffrez, dans les maux où mon destin m’expose.
(Ibid. III. 2.)
Oui, le trépas cent fois me semble moins à craindre Que cet hymen fatal où l’on me veut contraindre.
(D. Garc. III. 1.)
Entretenir ce soir cet amant sous mon nom, Par la petite rue où ma chambre répond.
(Ibid. III. 2.)
Et pour justifier cette intrigue de nuit Où me faisoit du sang relâcher la tendresse.....
(Ibid.)
Elle pourroit se plaindre Du peu de retenue où j’ai su me contraindre.
(Ibid.)
Les noces où j’ai dit qu’il vous faut préparer.
(Éc. des fem. III. 1.)
Considérez un peu, par ce trait d’innocence, Où l’expose d’un fou la haute impertinence.
(Ibid. V. 2.)
Elle a de certains mots où mon dépit redouble.
(Ibid. V. 4.)
Et qu’un premier coup d’œil allume en nous les flammes Où le ciel en naissant a destiné nos âmes.
(Pr. d’Él. I. 1.)
L’estime où je vous tiens ne doit pas vous surprendre.
(Mis. I. 2.)
J’estime plus cela que la pompe fleurie De tous ces faux brillants où chacun se récrie.
(Ibid.)
Des vices où l’on voit les humains se répandre.
(Ibid. II. 5.)
Enfin, toute la grâce et l’accommodement Où s’est avec effort plié son sentiment, C’est de dire, etc.
(Ibid. IV. 1.)
Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m’étonne De cette passion où son cœur s’abandonne.
(Ibid.)
Et je sais encor moins comment votre cousine Peut être la personne où son penchant l’incline.
(Ibid.)
Je vous promets ici d’éviter sa présence, De faire place au choix où vous vous résoudrez.
(Mélicerte. II. 4.)
Vous devez n’avoir soin que de me contenter. --C’est où je mets aussi ma gloire la plus haute.
(Tart. II. 1.)
Fort bien! c’est un recours où je ne songeois pas.
(Ibid. II. 3.)
Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint.
(Ibid. III. 3.)
De vos regards divins l’ineffable douceur Força la résistance où s’obstinoit mon cœur.
(Ibid.)
Il suffit qu’il se rende plus sage, Et tâche à mériter la grâce où je m’engage.
(Ibid. III. 4.)
Et ce sont des papiers, à ce qu’il m’a pu dire, Où sa vie et ses biens se trouvent attachés.
(Ibid. V. 1.)
Aux différents emplois où Jupiter m’engage.
(Amph. Prol.)
Si votre cœur, charmante Alcmène, Me refuse la grâce où j’ose recourir...
(Amph. II. 6.)
Non, il faut qu’il ait le salaire Des mots où tout à l’heure il s’est émancipé.
(Ibid. III. 4.)
Ayez, je vous prie, agréable De venir honorer la table Où vous a Sosie invités.
(Ibid. III. 5.)
J’aurois mauvaise grâce De maltraiter l’asile et blesser les bontés Où je me suis sauvé de toutes vos fiertés.
(Fem. sav. IV. 2.)
Et les soins où je vois tant de femmes sensibles Me paroissent aux yeux des pauvretés horribles.
(Ibid. I. 1.)
Mais vous qui m’en parlez, où la pratiquez-vous?
(Ibid. I. 2.)
Et l’hymen d’Henriette est le bien où j’aspire.
(Ibid.. I. 4.)
Et la pensée enfin où mes vœux ont souscrit....
(Ibid. III. 6.)
Cette pureté Où du parfait amour consiste la beauté.
(Ibid. IV. 2.)
Et madame doit être instruite par sa sœur De l’hymen où l’on veut qu’elle apprête son cœur.
(Ibid. IV. 7.)
Il est une retraite où notre âme se donne.
(Ibid. IV. 8.)
C’est sur le mariage où ma mère s’apprête Que j’ai voulu, monsieur, vous parler tête à tête.
(Ibid. V. 1.)
Le don de votre main où l’on me fait prétendre.
(Ibid.)
Deux époux! C’est trop pour la coutume.--Où vous arrêtez-vous?
(Ibid. V. 3.)
Suivez, suivez, monsieur, le choix où je m’arrête.
(Ibid.)
Molière a même employé où, rapporté à un nom de personne, pour à qui:
Et ne permettez pas....... Que votre amour, qui sait quel intérêt m’anime, S’obstine à triompher d’un refus légitime, Et veuille que ce frère où l’on va m’exposer Commence d’être roi pour me tyranniser.
(D. Garcie. V. 5.)
Et je n’en veux l’éclat que pour avoir la joie D’en couronner l’objet où le ciel me renvoie.
(Ibid.)
Le véritable Amphitryon Est l’Amphitryon où l’on dîne.
(Amph. III. 5.)
Où, dans ce dernier exemple, est adverbe de lieu: dans la maison de qui.
Les Latins de même ont quelquefois employé ubi en relation avec un nom de personne: «Neque nobis præter te quisquam fuit ubi.....» (CICÉRON), pour apud quem.
Exemples dans la prose:
C’est elle (la contrainte) qui me fait passer sur des formalités où la bienséance du sexe oblige.
(Éc. des mar. II. 8.)
Est-il rien de si bas que quelques mots où tout le monde rit?
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
Eh! sans sortir de la cour, n’a-t-il pas (Molière) vingt caractères de gens où il n’a point touché?
(Impromptu. 3.)
Vous ne sauriez m’ordonner rien où je ne réponde aussitôt par une obéissance aveugle.
(Pr. d’Él. II. 4.)
Et rends à chacune les tributs où la nature nous oblige.
(D. Juan. I. 2.)
Laissons là la médecine, où vous ne croyez point.
(Ibid. III. 1.)
Une grimace nécessaire où je veux me contraindre.
(Ibid. V. 2.)
Tous les dérèglements criminels où m’a porté le feu d’une aveugle jeunesse.
(Ibid. V. 3.)
Serait-ce quelque chose où je vous puisse aider?
(Méd. m. lui. I. 5.)
Je viens tout à l’heure de recevoir des lettres par où j’apprends que mon oncle est mort.
(Ibid. III. 11.)
Je te pardonne ces coups de bâton, en faveur de la dignité où tu m’as élevé.
(Ibid. III. 11.)
Vous repentez-vous de cet engagement où mes feux ont su vous contraindre?
(L’Av. I. 1.)
C’en est assez à mes yeux pour me justifier l’engagement où j’ai pu consentir.
(Ibid.)
C’est une chose où vous ne me réduirez point.
(Ibid. I. 6.)
C’est un parti où il n’y a point à redire.
(Ibid.)
C’est une chose où l’on doit avoir de l’égard.
(Ibid. I. 7.)
Elle n’aime ni les superbes habits, ni les riches bijoux, ni les meubles somptueux, où donnent ses pareilles avec tant de chaleur.
(Ibid. II. 6.)
Les alarmes d’une personne toute prête à voir le supplice où l’on veut l’attacher.
(Ibid. III. 8.)
C’est ici une aventure où sans doute je ne m’attendais pas.
(Ibid. III. 11.)
C’est un mariage où vous imaginez bien que je dois avoir de la répugnance.
(Ibid.)
Quand je pourrois passer sur la quantité d’égards où notre sexe est obligé...
(Ibid. IV. 1.)
Ce sont des suites fâcheuses où je n’ai garde de me commettre.
(L’Av. IV. 31)
Ce ne sont point ici des choses où les enfants soient obligés de déférer aux pères.
(Ibid.)
C’est une chose où tu m’obliges par la soumission et le respect où tu te ranges.
(Ibid. IV. 5.)
Je ne vois pas.... le supplice où vous croyez que je puisse être condamné pour notre engagement.
(Ibid. V. 5.)
Une journée de travail où je ne gagne que dix sols.
(G. D. I. 2.)
Si j’avois étudié, j’aurois été songer à des choses où on n’a jamais songé.
(Ibid. III. 1.)
Voilà un coup sans doute où vous ne vous attendiez pas!
(Ibid. III. 8.)
C’est une chose où je ne puis consentir.
(Ibid. III. 12.)
Voilà une connoissance où je ne m’attendois point.
(Pourc. I. 7.)
C’est une chose où il y va de l’intérêt du prochain.
(Ibid. II. 4.)
Les sentiments d’estime et de vénération où votre personne m’oblige.
(Ibid. III. 9.)
Je renonce à la gloire où elles veulent m’élever.
(Am. magn. III. 1.)
Le ciel ne sauroit rien faire où je ne souscrive sans répugnance.
(Ibid.)
Un mariage où je ne me sens pas encore bien résolue.
(Ibid. IV. 1.)
Une aventure merveilleuse où personne ne s’attendoit.
(Ibid. V. 1.)
Que vous arrive-t-il à tous deux où vous ne soyez préparés?
(Ibid. V. 4.)
Je ne veux pas me donner un nom où d’autres en ma place croiroient prétendre.
(B. gent. III. 12.)
C’est une chose où je ne consentirai point.
(Ibid.)
Cette feinte où je me force n’étant que pour vous plaire.....
(Comtesse d’Esc. 1.)
Or çà, ma fille, je vais vous dire une nouvelle où peut-être ne vous attendez-vous pas.
(Mal. im. I. 5.)
Elle m’a expliqué vos intentions, et le dessein où vous êtes pour elle.
(Ibid. I. 9.)
Ces divers emplois de où, y compris la relation à un nom de personne, sont autorisés par l’usage constant des plus anciens monuments de notre langue:
«Où aurai-je fiance?» (R. de Coucy), pour à qui me fierai-je?
--«Karlon, le roi où France apent.» (Les quatre fils Aymon); à qui appartient la France.
«Les fils Garin, où tant a de fierté.»
(Gérars de Viane.)
«Trestous li Deu où croient les François.»
(Ogier le Danois.)
«Où pensez-vous, frère Symon? «Je pens, fait-il, à un sermon «Le meilleur où je pensasse oncques.»
(RUTEBEUF.)
«Et les gens au monde pour la santé où plus il avoit de fiance (Charles V), c’estoit en bons maistres medecins.»
(FROISSART. Chron. II. ch. 70.)
On en citerait des exemples innombrables de Montaigne, de Regnier, de Rabelais, etc.; il n’y a qu’à ouvrir le volume.
En voici de Bossuet et de Pascal:
«Les Égyptiens sont les premiers où l’on ait su les règles du gouvernement.»
(BOSSUET. Hist Un.)
«Ils (les rois) assistoient à une prière pleine d’instruction, où le pontife prioit les dieux, etc.....»
(Ibid.)
«Ils ont pris un si grand soin de les rétablir parmi les peuples où la barbarie les avoit fait oublier... etc.»
(Ibid.)
«Le premier de tous les peuples où l’on voie des bibliothèques est celui d’Égypte.»
(Ibid.)
«Si un animal faisoit par esprit ce qu’il fait par instinct, et s’il parloit par esprit ce qu’il parle par instinct....... il parleroit aussi bien pour dire des choses où il a plus d’affection, comme pour dire: Rongez cette corde qui me blesse, et où je ne puis atteindre.»
(PASCAL. Pensées.)
«Mais pensez un peu où vous vous engagez.»
(PASCAL. 12e Prov.)
«Mais parce qu’il faut que le nom de simonie demeure, et qu’il y ait un sujet où il soit attaché...»
(Ibid.)
«Voilà la doctrine de Vasquez, où vous renvoyez vos lecteurs pour leur édification.»
(Ibid.)
«Je ne vous dirai rien cependant sur les avertissements pleins de faussetés scandaleuses par où vous finissez chaque imposture.»
(Ibid.)
«Les méchants desseins des molinistes, que je ne veux pas croire sur sa parole, et où je n’ai point d’intérêt.»
(1re Prov.)
«Une action si grande, où ils tiennent la place de Dieu.»
(14e Prov.)
Enfin tout le XVIIe siècle a ainsi parlé, et une partie du XVIIIe. C’est de nos jours seulement qu’on a prétendu restreindre où à marquer l’alternative ou le lieu, et qu’on a imposé ces affreuses locutions traînantes par laquelle, dans lesquels, à l’aide desquels, chez lesquels, par rapport auxquelles, etc., etc.
Sur ces deux vers de Corneille,
«Et c’est je ne sais quoi d’abaissement secret «Où quiconque a du cœur ne descend qu’à regret,»
(Ép. à Ariste.)
Voltaire a eu le tort d’écrire lestement: «Cela n’est pas français.» Racine n’a donc pas non plus parlé français lorsqu’il a dit:
«Et voilà donc l’hymen où j’étois destinée?»
(Iphigénie. III. 5.)
et Voltaire lui-même:
«Pardonne à cet hymen où j’ai pu consentir.»
(Alzire. III. 1.)
«La honte où je descends de me justifier.»
(Zaïre. IV. 6.)
«Sais-tu l’excès d’horreur où je me vois livrée?»
(Mérope. IV. 4.)
Alléguer les priviléges de la poésie est une défaite ridicule, qui n’a pu naître que dans un temps où l’on avait perdu le sentiment vrai des choses, et où le raisonnement bannissait la raison. Est-ce qu’un solécisme en prose peut devenir légitime au moyen d’une rime? Il serait absurde de le penser. On me permettra de répéter ici ce que j’ai déjà dit ailleurs: «Ouvrez la Grammaire des grammaires; vous allez être bien édifié! elle distingue où adverbe, où pronom absolu, et où pronom relatif (le pronom relatif ubi!). Elle permet ce dernier où, avec un verbe qui marque une sorte de localité physique ou morale. Mais elle avoue que la poésie s’en sert quelquefois en des cas où il n’y a pas localité physique ou morale.
«C’est à ces faiseurs de galimatias double qu’est abandonnée la police de notre langue! Ce sont là nos instructeurs, et les juges en dernier ressort de Molière, de Pascal, de Bossuet, de tous nos grands écrivains! Il fallait effectivement moins de génie pour composer Tartufe ou les Provinciales, que pour surprendre le pronom où dans une localité morale.»
Reprenons donc, il en est temps, une façon de parler vive, commode, excellente, que nous sommes en train de remplacer par la plus lourde et la plus insipide.
--où, pour jusqu’où:
Je ne sais qui me tient, infâme, Que je ne t’arrache les yeux, Et ne t’apprenne où va le courroux d’une femme.
(Amph. II. 3.)
--où, faisant pléonasme où nous mettrions que:
Et c’est dans cette allée où devroit être Orphise.
(Fâcheux. I. 1.)
«C’est ici où je veux vous faire sentir la nécessité de nos casuistes.»
(PASCAL. 7e Prov.)
«C’est là où vous verrez la dernière bénignité de la conduite de nos pères.»
(Id. 9e Prov.)
--OU (ou bien), pour ni:
Monsieur, j’ai grande honte et demande pardon D’être sans vous connoître ou savoir votre nom.
(Tart. V. 4.)
--OU NON, transporté devant le verbe sur lequel porte l’alternative:
Je ne vais point chercher, pour m’estimer heureux, Si Mascarille ou non s’arrache les cheveux.
(Dép. am. I. 1.)
Ce n’est point Mascarille ou non, c’est s’arrache ou non. En prose, ou bien n’étant pas contraint par le besoin de la mesure, Molière eût suivi la construction ordinaire.
--OU SI, complément d’une interrogation par il, après une troisième personne:
Mon cœur court-il au change? ou si vous l’y poussez?
(Fem. sav. IV. 2.)
OUS, pour vous, dans le langage des paysans:
PIERROT. Je vous dis qu’ous vous teigniois, et qu’ous ne caressiez point nos accordées.... Testiguenne, parce qu’ous êtes monsieur!....
(D. Juan. II. 3.)
Cette suppression du v, suggérée en certains cas par l’instinct de l’euphonie, était régulière et du bon langage dans le vieux français.
Dans la Bourse pleine de sens, de Jean le Gallois d’Aubepierre (XIIIe siècle):
«N’avous honte?--Dame, de quoi?»
Dans la farce de Pathelin, qui est du XVe siècle:
LE DRAPIER.
«Et qu’est cecy? n’avous pas honte? «Par mon serment c’est trop desvé.»
LE JUGE.
«Comment, vous avez la main haute! «A’vous mal aux dens, maistre Pierre?»
MAISTRE JEHAN (à Pathelin malade):
Or, dictes Benedicite.
PATHELIN.
Benedicite, monseigneur.
MAISTRE JEHAN.
Et voicy une grant hydeur! Sça’vous réspondre Dominus?
(Le testament de Pathelin.)
Et encore, au XVIe siècle, cette syncope était maintenue à la cour de François Ier. La reine de Navarre l’emploie dans ses poésies, écrites dans le style le plus élevé du temps:
«Pourquoi a’vous espousé l’estrangière?.... «Mais qu’a’vous faict, voyant ma repentance?...»
(Le Miroir de l’Ame pescheresse.)
Théodore de Bèze consacre cette apocope par une règle formelle. (De linguæ fran. recta pronuntiatione, p. 84.)
(Voyez JE.)
OUTRÉS DE; CONTES OUTRÉS D’EXTRAVAGANCE:
Quoi! tu me veux donner pour des vérités, traître, Des contes que je vois d’extravagance outrés?
(Amph. II. 2.)
OUVERTURE; FAIRE UNE OUVERTURE:
S’il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture.
(Mis. I. 2.)
Bossuet dit: donner ouverture à...
«Le roi n’avoit point donné d’ouverture ni de prétexte aux excès sacriléges.....»
(Or. fun. de la R. d’A.)
(Voyez OUVRIR.)
OUVRIER DE, comme ouvrier en:
On n’a guère vu d’homme qui fût plus habile ouvrier de ressorts et d’intrigues.
(Scapin. I. 2.)
On dit de même, un artisan de troubles.
--OUVRIERS en deux syllabes:
On est venu lui dire, et par mon artifice, Que les ouvriers qui sont après son édifice....
(L’Ét. II. 1.)
Primitivement l’i, dans toutes ces finales en ier, ne sonnait pas; il ne servait qu’à marquer l’accent fermé de l’é. Ainsi l’on prononçait un sangler, un boucler, un rocher, un verger, se coucher. Peu à peu l’on en est venu à faire entendre l’i dans quelques-uns de ces mots, sans pour cela modifier la règle de versification qui les concernait, et l’on s’est récrié sur la barbarie d’oreille de nos pères, quand il n’y avait lieu que d’admirer le peu de mémoire de leurs enfants. En effet, pourquoi dites-vous un sanglier, et ne dites-vous pas un rochier? Pourquoi avez-vous altéré l’orthographe de l’un, et point celle de l’autre? Pourquoi avez-vous introduit la disparité d’écriture et de prononciation entre des mots qui s’écrivaient et se prononçaient jadis de même?
OUVRIR; OUVRIR DES IDÉES:
Je le dois, sire (le succès), à l’ordre qu’elle (Votre Majesté) me donna d’y ajouter un caractère de fâcheux, dont elle eut la bonté de m’ouvrir les idées elle-même...
(Ép. dédic. des Fâcheux.)
«La vérité qui ouvre ce mystère.»
(PASCAL. Pensées.)
--OUVRIR DU SECOURS:
Et contre cet hymen ouvre-moi du secours.
(Tart. II. 3.)
--OUVRIR LES PREMIÈRES PAROLES, comme ouvrir un avis:
Au moins appuyez-moi, Pour en avoir ouvert les premières paroles.
(Fâcheux. III. 3.)
--OUVRIR L’OCCASION DE:
D’autant mieux qu’ayant entrepris de vous peindre, ils vous ouvroient l’occasion de la peindre aussi.
(Impromptu. 1.)
--OUVRIR SES SENTIMENTS, SON INTENTION, comme ouvrir son cœur:
Non, non, ma fille; vous pouvez sans scrupule m’ouvrir vos sentiments.
(Am. magn. IV. 1.)
C’est à quoi j’ai songé, Et je vous veux ouvrir l’intention que j’ai.
(Fem. sav. II. 8.)
--OUVRIR UN MOYEN:
Ne me pourriez-vous point ouvrir quelque moyen?
(Éc. des fem. III. 4.)
(Voyez OUVERTURE.)
PAIN BÉNIT; C’EST PAIN BÉNIT:
C’est conscience à ceux qui s’assurent en nous, Mais c’est pain bénit, certe, à des gens comme vous.
(Éc. des mar. I. 3.)
C’est-à-dire: aux gens de votre sorte, cela vient aussi naturellement que le pain bénit à la messe.
--PAIN DE RIVE, terme technique de gastronomie:
Il ne manqueroit pas de vous parler d’un pain de rive à biseau doré....
(B. gent. IV. 1.)
Pain qui, ayant été placé sur la rive, c’est-à-dire, sur le bord du four, n’a point touché les autres pains, et se trouve cuit et doré tout alentour.
PAMER, verbe neutre, pour se pâmer:
Madame, D’où vous pourroit venir... Ah bons dieux! elle pâme!
(Sgan. 2.)
Dans ses simplicités à tous coups je l’admire, Et parfois elle en dit dont je pâme de rire.
(Éc. des fem. I. 1.)
On n’en peut plus.--On pâme.--On se meurt de plaisir.
(Fem. sav. III. 2.)
«Sire, on pâme de joie ainsi que de tristesse.»
(CORN. Le Cid.)
(Voyez ARRÊTER.)
PAQUET, métaphoriquement au figuré, accident, surprise:
Ah! le fâcheux paquet que nous venons d’avoir!
(L’Ét. II. 13.)
PAR; CONDAMNER PAR, à cause de:
J’ai ouï condamner cette comédie à de certaines gens, par les mêmes choses que j’ai vu d’autres estimer le plus.
(Crit. de l’École des fem. 6.)
--PAR, par rapport à, du côté de:
Les hommages ne sont jamais considérés par les choses qu’ils portent.
(Ép. dédic. de l’École des maris.)
C’est-à-dire qu’en un présent l’intention est plus considérable que la valeur de l’objet offert.
L’expression de Molière paraît obscure en cet endroit; elle est très-claire dans ce vers:
On regarde les gens par leurs méchants côtés.
(Mis. I. 2.)
--PAR, parmi:
D’abord leurs escoffions ont volé par la place.
(L’Ét. V. 14.)
Parmi la place, dans le milieu de la place.
Suivez-moi, que j’aille un peu montrer mon habit par la ville.
(B. gent. III. 1.)
(Voyez PARMI.)
--PAR UN MALHEUR, par malheur;
Et moi, par un malheur, je m’aperçois, madame, Que j’ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme.
(Fem. sav. IV. 2.)
--DE PAR:
Eh! de par Belzébut, qui vous puisse emporter!
(Sgan. 6.)
L’exactitude voudrait qu’on écrivît de part avec un t: ex parte Beelzebut, de la part de Belzébut. Le rapport du génitif, aujourd’hui marqué par de, l’était primitivement par la simple juxtaposition. Les plus anciens textes écrivent de part:--«De part nostre Seigneur» (Rois, 144, 289, 292.)--«Samuel li prophetes vint à Saül de part Deu.» (Rois, 53.)
De part Dieu, aujourd’hui pardieu, opposé à de part le diable ou de part Béelzebut.
(Voyez PAR SOI, et des Variations du langage français, p. 410.)
PARAGUANTE, de l’espagnol para guantes, pour (acheter) des gants; ce qu’on appelle en allemand Trinkgeld, en français pour boire:
Dessus l’avide espoir de quelque paraguante, Il n’est rien que leur art aveuglément ne tente.
(L’Ét. IV. 9.)
PARAITRE AUX YEUX pour paraître simplement:
La géante paroît une déesse aux yeux.
(Mis. II. 5.)
Et les soins où je vois tant de femmes sensibles Me paroissent aux yeux des pauvretés horribles.
(Fem. sav. I. 1.)
--FAIRE PARAÎTRE, montrer, manifester:
Nous allons tous le remercier des extrêmes bontés qu’il nous fait paroître.
(Impromptu. 10.)
Quels sentiments aurai-je à lui faire paroître?
(Tart. V. 4.)
Mais ma discrétion se veut faire paroître.
(Tart. III. 3.)
Mais si son amitié pour vous se fait paroître...
(Mis. I. 1.)
«Une amitié paraît, et ne se fait point paraître. On fait paraître ses sentiments, et les sentiments se font connaître.»
(VOLTAIRE. Mél. t. XXXIX, p. 226.)
Cette critique de Voltaire ne constate que l’usage du XVIIIe siècle; mais est-ce à dire que tout ce qui s’écarte de l’usage du XVIIIe siècle soit mauvais par cela seul? Le XVIIIe siècle, malheureusement, fut trop persuadé de la vérité de ce principe.
Pour en juger ainsi vous avez vos raisons; Mais vous trouverez bon qu’on en puisse avoir d’autres, Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres.
Voltaire croyait sans doute que cette expression, se faire paraître, était créée par Molière pour le besoin de sa rime; il se trompait:
«Il y a si peu de personnes à qui Dieu se fasse paroître par ces coups extraordinaires, qu’on doit profiter de ces occasions.»
(PASCAL. Pensées. p. 338.)
PAR APRÈS, pour après simplement:
Que j’aye peine aussi d’en sortir par après.
(L’Ét. III. 5.)
Par après est la contre-partie de par avant, qui ne s’emploie plus que sous cette forme, auparavant.
Par ainsi est complétement hors d’usage.
--PAR DEVANT, pour devant:
En passant par devant la chambre d’Angélique, j’ai vu un jeune homme.....
(Mal. im. II. 10.)
PARER QUELQUE CHOSE, s’en garantir:
Et quand par les plus grandes précautions du monde vous aurez paré tout cela... vous serez ébahi, etc...
(Scapin. II. 8.)
--PARER (SE) D’UN COUP, d’un malheur:
Pour se parer du coup, en vain on se fatigue.
(Éc. des fem. III. 3.)
... Toutes les mesures qu’il prend pour se parer du malheur qu’il craint.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
Quoi! de votre poursuite on ne peut se parer?
(Tart. IV. 5.)
On dit encore se remparer.
PARLER, verbe actif; PARLER QUELQUE CHOSE:
Je vous demande, ce que je parle avec vous, qu’est-ce que c’est?
(B. gent. III. 3.)
«Si un animal faisoit par esprit ce qu’il fait par instinct, et s’il parloit par esprit ce qu’il parle par instinct...»
(PASCAL. Pensées.)
--PARLER CERCLE ET RUELLE:
Moi, j’irois me charger d’une spirituelle Qui ne parleroit rien que cercle et que ruelle!...
(Éc. des fem. I. 1.)
«Et, sans parler curé, doyen, chantre ou Sorbonne...»
(REGNIER. Sat. XV.)
«Ore ils parloient soldat, et ore citoyen.»
(Id. Sat. II.)
C’est une expression tout à fait analogue à celle du vers célèbre de Juvénal:
Qui Curios simulant et bacchanalia vivunt.
(Voyez ci-dessous PARLER VAUGELAS.)
--PARLER suivi de que, comme dire:
Vous avez ouï parler que ce monsieur Oronte a une fille?
(Pourc. II. 4.)
--PARLER SUR-LE-CHAMP, improviser:
Vous n’allez entendre chanter que de la prose cadencée ou des manières de vers libres, tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d’eux-mêmes, et parlent sur-le-champ.
(Mal. im. II. 6.)
--PARLER TERRE A TERRE:
Expression ridiculisée par Molière:
Il prétend que nous parlions toujours terre à terre,
(Impromptu. 3.)
dit Mlle du Parc, qui représente une précieuse.
--PARLER VAUGELAS:
Et voilà qu’on la chasse avec un grand fracas, A cause qu’elle manque à parler Vaugelas.
(Fem. sav. II. 7.)
C’est-à-dire, à la mode de Vaugelas, le français de Vaugelas. Le mot Vaugelas fait ici le rôle d’un adjectif pris adverbialement, comme grec, latin, dans parler grec, parler latin: c’est loqui græce, latine.
(Voyez PARLER CERCLE.)
PARMI, au milieu, par le milieu de:
On est venu lui dire, et par mon artifice, Que les ouvriers qui sont après son édifice, Parmi les fondements qu’ils en jettent encor, Avoient fait par hasard rencontre d’un trésor.
(L’Ét. II. 1.)
Un trésor supposé, Dont parmi les chemins on m’a désabusé.
(Ibid. II. 5.)
Ce m’est quelque plaisir, parmi tant de tristesse, Que l’on me donne avis du piége qu’on me dresse.
(Éc. des fem. IV. 7.)
Et jamais il ne parut si sot que parmi une demi-douzaine de gens à qui elle avoit fait fête de lui.
(Crit. de L’Éc. des fem. 2.)
Vous devez vous remplir de ce personnage, marquer cet air pédant qui se conserve parmi le commerce du beau monde.
(Impr. I.)
MORON.
Et sa gueule faisoit une laide grimace, Qui parmi de l’écume, à qui l’osoit presser, Montroit de certains crocs.
(Pr. d’Él. I. 2.)
Quelle est ton occupation parmi ces arbres?
(D. Juan. III. 2.)
Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de querelles nous font parmi le monde?
(Amour méd. III. 1.)
Il faut parmi le monde une vertu traitable.
(Mis. I. 1.)
Il court parmi le monde un livre abominable.
(Ibid. V. 1.)
Et parmi leurs contentions Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies.
(Amph. III. 7.)
On ne demeure point tout seul, pendant une fête, à rêver parmi des arbres.
(Am. magn. I. 1.)
Et, parmi cette grande gloire et ces longues prospérités que le ciel promet à votre union.....
(Ibid. IV. 7.)
Parmi l’éclat du sang vos yeux n’ont-ils vu qu’elle?
(Psyché. I. 2.)
Mais c’est, parmi tant de mérite, Trop que deux cœurs pour moi, trop peu qu’un cœur pour vous.
(Ibid. I. 3.)
Parmi a pour racines par et mi, apocope de milieu. Mi, au moyen âge, s’employait comme substantif, pour moitié:
«Et le bacon faisoit par mi tranchier.»
(R. d’Ogier le Danois.)
«Il faisait couper le porc par la moitié.»
Ainsi, sans s’arrêter aux distinctions chimériques ni aux subtilités des grammairiens, parmi s’emploie légitimement où il s’agit d’exprimer, au milieu de.
(Voyez PAR.)
PAROLE, ÊTRE EN PAROLE QUE...: être en pour-parler (pour convenir) que...:
Il est avec Anselme en parole pour vous Que de son Hippolyte on vous fera l’époux!
(L’Ét. I. 2.)
--ÊTRE EN PAROLE, absolument, converser ensemble:
Juste ciel, qu’ils sont prompts! je les vois en parole.
(L’Ét. II. 2.)
--AVOIR DE LA PAROLE POUR TOUT LE MONDE, être affable:
Qu’on dise que je suis une bonne princesse, que j’ai de la parole pour tout le monde, de la chaleur pour mes amis.....
(Am. magn. I. 2.)
PAR OU, pour comment ou de quoi:
Voit-on, dans les horreurs d’une telle pensée, Par où jamais se consoler Du coup dont on est menacée?
(Amph. I. 3.)
PAR SOI, tout seul, per se:
E par soi, é.
(Am. magn. I. 1.)
C’est-à-dire e tout seul, pris à par soi (et non à part soi), é.
Cette valeur de par est un débris de notre langue primitive. Les Latins disaient per me, per te, dans le sens de moi seul, toi seul:
«Quamvis, Scæva, satis per te tibi consulis, et scis...»
(HOR. Ep. 17, lib. 1)
Et nos pères disaient, à l’imitation des Latins, tout par moi, par lui, par eux, par elles:
«Et Felix li sains homs tout par li demoura.»
(Des Trois Chanoines.)
Demeura tout seul.
«Les cloches de l’eglise, de ce soyez certains, «Sonnerent tout par elles, sans mettre piez ne mains.»
(Le Dit du Buef.)
On écrit mal à propos, avec un t, à part, à part soi. Par, ici, vient de per, et non de pars, partis.
Au contraire, il faut mettre un t dans cette autre formule où l’usage moderne l’a supprimé: De part le roi; de part Dieu.
(Voyez DE PAR, à l’article PAR, et des Variations du langage français, p. 407 à 411.)
PARTAGER UN SORT A QUELQU’UN, le lui donner en partage:
Ne faites point languir deux amants davantage, Et nous dites quel sort votre cœur nous partage.
(Mélicerte. II. 6.)
Partager est construit ici comme le latin impertire, dispertire et dispertiri.
PARTI; FAIRE PARTI, monter un coup:
Léandre fait parti Pour enlever Célie.
(L’Ét. III. 6.)
PARTICIPE PRÉSENT mis au lieu de si, suivi d’un conditionnel:
Et trouvant son argent, qu’ils lui font trop attendre, Je sais bien qu’il seroit très-ravi de la vendre.
(L’Ét. I. 2.)
Si Trufaldin trouvait son argent.
Le plus parfait objet dont je serois charmé N’auroit pas mes tributs, n’en étant point aimé.
(Dép. am. I. 3.)
Si je n’en étais pas aimé.
Pascal se sert aussi de cette espèce de participe absolu:
«Quand on auroit décidé qu’il faut prononcer les syllabes pro chain, qui ne voit que, n’ayant point été expliquées, chacun de vous voudra jouir de la victoire?»
(PASCAL. 1re Prov.)
Ces syllabes n’ayant point été expliquées; si elles n’ont pas été expliquées.
--PARTICIPE PRÉSENT qui s’accorde:
De ces petits pourpoints sous les bras se perdants, Et de ces grands collets jusqu’au nombril pendants.
(Éc. des mar. I. 1.)
On veut que pendant s’accorde, parce qu’il est, dit-on, adjectif verbal: une manche pendante; mais on commande de laisser se perdant invariable, parce qu’il est participe. Cette distinction toute moderne a bien l’air d’une chimère et d’un raffinement sophistique; le XVIIe siècle n’en avait nulle idée, et moins encore les siècles précédents:
Si quatre mille écus de rente bien venants, Une grande tendresse et des soins complaisants...
(Éc. des mar. I. 2.)
De ces brutaux fieffés, qui sans raison ni suite De leurs femmes en tout contrôlent la conduite, Et, du nom de maris fièrement se parants, Leur rompent en visière aux yeux des soupirants.
(Ibid. I. 6.)
1er MÉDECIN. Cette maladie procédante du vice des hypocondres.
(Pourc. I. 11.)
Pour remédier à cette pléthore obturante, et à cette cacochymie luxuriante par tout le corps...
(Ibid.)
Une jeune fille toute fondante en larmes.
(Scapin. I. 2.)
Boileau, tout sévère grammairien qu’il était, a dit:
«Et plus loin des laquais, l’un l’autre s’agaçants, «Font aboyer les chiens et jurer les passants.»
(Sat. VI.)
«Entendra les discours sur l’amour seul roulants, «Ces doucereux Renauds, ces insensés Rolands.»
(Sat. X.)
«Cent mille faux zélés, le fer en main courants, «Allèrent attaquer leurs amis, leurs parents.»
(Sat. XII.)
«Infâmes scélérats à sa gloire aspirants, «Et voleurs revêtus du nom de conquérants.»
(Ibid.)
Et Racine:
«Les ennemis, offensés de la gloire, «Vaincus cent fois et cent fois suppliants, «En leur fureur de nouveau s’oubliants[65].»
(Idylle sur la Paix.)
[65] Cette pièce est de 1685, Phèdre est de 1677; ainsi Racine avait composé tous ses ouvrages, hormis Esther et Athalie.
Et Voltaire:
«De deux alexandrins côte à côte marchants, «Que l’un est pour la rime et l’autre pour le sens.»
(Ép. au roi de la Chine.)
Ce sont vestiges de l’ancienne langue. Dans l’origine, le participe présent, placé après son substantif, s’y accordait, comme fait encore le participe passé:
«Les femmes et les meschines vindrent encuntre le rei Saul... charolantes, e juantes, e chantantes que Saul out ocis mille David dis mille.»
(Rois. p. 70.)
«Et ele descirad sa gunelle... si s’en alad criante e plurante.»
(Ibid. p. 164.)
«Li fiz le rei entrerent, et vindrent devant le rei crianz e pluranz.»
(Ibid. p. 167.)
Je trouve, à la vérité, un exemple du participe présent invariable dans le Merlin de Robert de Bouron, écrit au XVe siècle:
«Il voit issir fors bien cent damoiselles et plus, qui viennent carolant et dansant et chantant.»
(DU CANGE, in Charolare.)
Peut-être est-ce à cause de l’intermédiaire qui viennent; et puis sur quel manuscrit Du Cange ou ses continuateurs ont-ils pris ce texte?
Ce qui est certain, c’est que Montaigne fait accorder le participe présent, même des auxiliaires être et avoir:
«Aulcuns choisissants plustost de se laisser desfaillir par faim et par jeusne, estants prins... Combien il eust esté aysé de faire son proufit d’ames si neufves, si affamées d’apprentissage, ayants pour la pluspart de si beaux commencements naturels!»
(Essais. III. 6.)
Mais, comme dans le passage de Robert de Bouron, il tient le participe invariable construit avec un autre verbe:
«Ceulx qui, pour le miracle de la lueur d’ung mirouer ou d’un coulteau, alloient eschangeant une grande richesse en or et en perles.»
(Ibid.)
Cette méthode de l’accord n’était pas sans avantages; par exemple, Montaigne dit des Espagnols qui torturèrent Guatimozin:
«Ils le pendirent depuis, ayant courageusement entreprins de se deslivrer par armes d’une si longue captivité et subjection.»
(Essais, III. 6.)
Ayant, au singulier, fait voir que la phrase se rapporte au cacique, et non à ses bourreaux, qui sont le sujet de la phrase. Si c’étaient les Espagnols qui eussent entrepris, Montaigne eût écrit ayants, avec une s. C’est au reste l’usage latin; voilà pourquoi il a passé dans notre langue: Occiderunt eum luctantem et conantem plurima frustra.
La grammaire de Sylvius, ou Jacques Dubois, rédigée en latin en 1531, ne pose point de règles particulières pour le participe présent; mais, en conjuguant le verbe avoir, elle dit, p. 132:--«habens, habentis; haiant, haiante;» et dans la conjugaison du verbe aimer: «amans, aimant, aimante.»
Jehan Masset, dont l’Acheminement à la langue françoyse est imprimé à la suite du dictionnaire de Nicot (1606), ne dit rien non plus du participe; mais, dans les modèles de conjugaison, il le met aussi variable. Page 15: «habens; masculin ayant, féminin ayante.»
Le langage du palais, qui est un témoin si fidèle, fait le participe présent variable. Regnard, dans le Joueur, a reproduit la formule exacte:
«. . . . . . A Margot de la Plante, «Majeure, et de ses droits usante et jouissante.»
En somme, on trouve que l’invariabilité absolue du participe présent ne s’est guère établie que dans le courant du XVIIIe siècle, et que la distinction entre ce participe et l’adjectif verbal est du XIXe. Jusque-là, on ne savait ce que c’était que l’adjectif verbal.
Ce sont les grammairiens très-modernes qui ont enrichi notre langue de ces distinctions souvent insaisissables, et de ces difficultés de participes parfois insolubles.
--PARTICIPE PRÉSENT rapporté par syllepse à un sujet autre que le sujet de la phrase:
Je prétends, s’il vous plaît, Dût le mettre au tombeau le mal dont il vous berce, Qu’avec lui désormais vous rompiez tout commerce; Que, venant au logis, pour votre compliment, Vous lui fermiez au nez la porte honnêtement.
(Éc. des fem. II. 6.)
Venant au logis, lorsqu’il viendra au logis, vous lui fermiez, etc...
Et lui jetant, s’il heurte, un grès par la fenêtre, L’obligiez tout de bon à ne plus y paroître.
(Ibid. II. 6.)
Et lui jetant: ce second participe se rapporte régulièrement à Agnès, et rend plus sensible l’incorrection du premier.
N’ayant ni beauté ni naissance A pouvoir mériter leur amour et leurs soins, Ils nous favorisent au moins De l’honneur de la confidence.
(Psyché. I. 3.)
Aglaure veut dire à sa sœur: Comme nous n’avons ni beauté ni naissance, ils, les princes, nous favorisent...
On peut hardiment proscrire cette tournure, parce qu’elle prête à l’équivoque; il semble ici que ce soient les deux princes qui, sans avoir ni beauté ni naissance, favorisent Aglaure et Cydippe...
PARTICIPE ABSOLU, comme en latin:
Le bon Dieu fasse paix à mon pauvre Martin! Mais j’avois, lui vivant, le teint d’un chérubin.
(Sgan. 2.)
La plupart des exemples de l’article précédent, où l’on voit le participe présent employé d’une manière sujette à l’équivoque, peuvent se rapporter au participe absolu, que les Latins mettaient à l’ablatif.
On connoîtra sans doute que, n’étant autre chose qu’un poëme ingénieux,... on ne sauroit la censurer sans injustice.
(Préf. de Tartufe.)
N’étant autre chose, se rapporte à la comédie dont le nom ne se trouve pas dans cette phrase, mais seulement dans la précédente.
Mais je l’ai vue ailleurs, où m’ayant fait connoître Les grands talents qu’elle a pour savoir l’avenir, Je voulois sur un point un peu l’entretenir.
(L’Ét. I. 4.)
Je l’ai vue..., je voulois, se rapportent à Mascarille, et m’ayant fait connaître, à elle, à Célie, qui n’est désignée qu’après. En sorte que le nominatif est changé, avant que l’auditeur ou le lecteur en puisse être prévenu.
Mais savez-vous aussi, lui trouvant des appas, Qu’autrement qu’en tuteur sa personne me touche...
(Éc. des mar. II. 3.)
Savez-vous, Valère, que moi, Sganarelle, lui trouvant des appas, sa personne me touche autrement qu’en tuteur?
Ces tournures sont fréquentes dans Molière.
J’ai voulu l’acheter, l’édit, expressément, Afin que d’Isabelle il soit lu hautement; Et ce sera tantôt, n’étant plus occupée, Le divertissement de notre après-soupée.
(Ibid. II. 9.)
Isabelle n’étant plus occupée, quand Isabelle ne sera plus occupée.
PARTICIPE PASSÉ invariable en genre:
HIPPOLYTE.
Si, lorsque mes amants sont devenus les vôtres, Un seul m’eût consolé de la perte des autres.
(L’Ét. V. 13.)
ARNOLPHE (à Agnès):
L’air dont je vous ai vu lui jeter cette pierre...
(Éc. des fem. III. 1.)
ELMIRE.
Aurois-je pris la chose ainsi qu’on m’a vu faire?
(Tart. IV. 5.)
Il ne faut pas douter que ce ne soient là des fautes de français. Si Corneille a fait rimer, dans le Menteur, ceux que le ciel a joint avec point, Corneille a eu tort; et tort qui voudrait s’autoriser là-dessus des exemples de Corneille et de Molière.
PARTICULIER (LE), substantif:
Dans le particulier elle oblige sans peine.
(L’Ét. III. 2.)
PAR TROP; par donne à trop la force du superlatif:
Tu m’obliges par trop avec cette nouvelle.
(L’Étourdi. III. 8.)
On trouve dans Térence et dans Priscien, pernimium.
Par, dans la vieille langue, se composait avec les noms, les verbes, les adjectifs et les adverbes, pour leur communiquer la valeur superlative. Pardon (summum donum); paramer (peramare);--parhardi (peraudax);--partrop (pernimium.)
Trop est le substantif trope (troupe), pris adverbialement (turba, truba, trupa); comme mie, pas, point, peu, prou.
(Voyez des Variations du langage français, p. 235.)
PAS, surabondant, pour nier, avec aucun, ni, ne:
Autrefois j’ai connu cet honnête garçon, Et vous _n’_avez pas lieu d’en prendre aucun soupçon.
(L’Étourdi. I. 4.)
Les bruits que j’ai faits Des visites qu’ici reçoivent vos attraits, Ne sont pas envers vous l’effet d’aucune haine.
(Tart. III. 3.)
Molière a traité aucun absolument comme quelque:
Ne sont pas envers vous l’effet de quelque haine.
Et véritablement c’est la valeur de aucun, dérivé de aliquis: alque, auque, auque un (aliquis unus.) Ainsi le mot aucun est par lui-même affirmatif.
Est-il possible que ce même Sostrate, qui n’a pas craint ni Brennus, ni tous les Gaulois....
(Am. magn. I. 1.)
Ah! vous avez plus faim que vous ne pensez pas!
(L’Ét. IV. 3.)
Ne est l’unique négation que possède la langue française.
Pour l’aider en quelque sorte dans son office, on a déterminé un certain nombre de substantifs monosyllabes, exprimant des objets minimes, des quantités réduites, qui servent de terme de comparaison, et, construits avec ne, semblent prendre à son contact la qualité d’adverbes et de négations; mais il ne faut pas s’y tromper. Ces mots sont: pas, point, rien, mie; ce sont de vrais substantifs à l’accusatif, complément d’un verbe qui se place entre ne et son adjoint. Je ne dis rien; il ne vient pas; ne mentez point[66].
[66] Si mentir n’est plus en français un verbe actif, il l’était en latin, et cela revient au même. Mentior at si quid.... (HOR. sat.)
Maintenant il faut savoir que l’on ne donne à ne qu’un seul de ces adjoints, de ces adverbes artificiels: ne pas;--ne point;--ne mie;--ne... rien. La faute de Martine, dans les Femmes savantes, est de joindre à la négation deux de ces suppléments:
«Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien.» Le vice d’oraison ne consiste donc pas à joindre pas avec rien, comme le prétend Philaminte, mais à joindre pas et rien avec ne.
Cela est si vrai, que Molière a très-souvent fait cette réunion de ne... pas... rien. Mais alors il y a toujours deux verbes, l’un qui supporte l’action négative de ne pas; l’autre qui commande rien.
Les exemples suivants, qui semblent au premier coup d’œil choquer la règle posée par Molière lui-même, analysés d’après ce principe, n’ont plus rien que de très-régulier. On y trouvera partout deux verbes pour les trois mots ne, pas, rien, que la bonne Martine accumulait tous trois sur l’unique verbe servir.
. . . . . Il la gardera bien, Et je ne vois pas lieu d’y prétendre plus rien.
(L’Ét. III. 2.)
Et tu n’as pas sujet de rien appréhender.
(Ibid. V. 7.)
Albert n’est pas un homme à vous refuser rien.
(Dép. am. I. 2.)
Et mon dessein n’est pas de leur rien opposer.
(D. Garcie. V. 6.)
Ce n’est pas ma coutume que de rien blâmer.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
Nous n’avons pas envie aussi de rien savoir.
(Mélicerte. I. 3.)
Auprès de cet objet mon sort est assez doux, Pour ne pas consentir à rien prendre de vous.
(Ibid. II. 6.)
Ce n’est pas mon dessein de me faire épouser par force, et de rien prétendre à un cœur qui se seroit donné.
(L’Av. V. 5.)
Je ne suis point un homme à rien craindre.
(Ibid.)
Il ne faut pas qu’il sache rien de tout ceci.
(G. D. I. 2.)
Mon intention n’est pas de vous rien déguiser.
(Ibid. III. 8.)
Je ne veux point qu’il me dise rien.
(Ibid.)
Ne faites point semblant de rien.
(G. D. I. 2. et B. gent. V. 7.)
Dans ce dernier exemple, rien est visiblement un substantif au génitif, gouverné par un substantif qui le précède, semblant. Ne faites pas semblant de quelque chose, ou qu’il y ait quelque chose.
--PAS, supprimé:
Non, je ne veux du tout vous voir ni vous entendre.
(Amph. II. 6.)
A l’occasion de ce vers, j’observe que du tout, au sens de absolument, complétement, ne sert plus que dans les formules négatives; mais que, dans l’origine, on l’employait également pour affirmer:
--Servite Domino in omni corde vestro. «Nostre Seigneur Deu del tut (du tout) siwez, e de tut vostre quer servez.»
(Rois. p. 41.)
PAS, substantif; PAS A PAS, posément:
Vous achèverez seule; et, pas à pas, tantôt Je vous expliquerai ces choses comme il faut.
(Éc. des fem. III. 2.)
--PAS DEVANT (LE), substantif composé, PRENDRE LE PAS DEVANT:
Du pas devant sur moi tu prendras l’avantage.
(Amph. III. 7.)
L’esprit doit sur le corps prendre le pas devant.
(Fem. sav. II. 7.)
Devant n’est pas ici une préposition qui ferait double emploi avec sur; pas-devant est un mot composé, comme qui dirait le pas antérieur. N’a-t-on pas eu tort de laisser perdre cette expression qui n’a aucun équivalent, et dont l’absence oblige à une périphrase?
(Voyez PERDRE LES PAS DE QUELQU’UN.)
--PASSE; ÊTRE EN PASSE DE:
Nous ne sommes pas encore connues, mais nous sommes en passe de l’être.
(Préc. rid. 10.)
J’ai servi quatorze ans, et je crois _être en passe De pouvoir_ d’un tel pas me tirer avec grâce.
(Fâcheux. I. 10.)
Et je crois, par le rang que me donne ma race, Qu’il est fort peu d’emplois dont je ne sois en passe.
(Mis. III. 1.)
Passe s’appelait autrefois, au jeu de mail et de billard, une porte ou arc de fer, par où la boule ou la bille devait passer. Le joueur assez adroit pour s’être placé le plus près de cet arc était en passe, c’est-à-dire, sur le point de passer. De là l’expression figurée en parlant d’un homme en mesure de réussir. C’est l’explication de Trévoux, qui cite à l’appui les vers du Misanthrope.
PASSER; FAIRE PASSER A QUELQU’UN LA PLUME PAR LE BEC, l’attraper, le duper, sans qu’il puisse se plaindre:
Nous verrons cette affaire, pendard, nous verrons cette affaire. Je ne prétends pas qu’on me fasse passer la plume par le bec.
(Scapin. III. 6.)
«Pour empêcher les oisons de traverser les haies et d’entrer dans les jardins qu’elles entourent, on passe une plume par les deux ouvertures qui sont à la partie supérieure de leur bec. De là le proverbe passer la plume par le bec; de là vient aussi l’expression proverbiale d’oison bridé.» (Note de M. AUGER.)
Ainsi, passer à quelqu’un la plume par le bec, signifie le traiter comme un oison.
--PASSER, se passer:
Vous savez que dans celle[67] où passa mon bas âge...
(Dép. am. II. 1.)
[67] Dans la maison.
--PASSER DE, pour sortir de:
Il y a cent choses comme cela qui passent de la tête.
(Pourc. I. 6.)
--PASSER (SE) DE, se contenter de, et non se priver:
Ce que je trouve admirable, c’est qu’un homme qui s’est passé durant sa vie d’une assez simple demeure en veuille avoir une si magnifique pour quand il n’en a plus que faire.
(D. Juan. III. 6.)
PATINEURS:
CLAUDINE.--Ah! doucement. Je n’aime pas les patineurs.
(G. D. II. 1.)
La racine de ce mot est patte, pour main.
«Les patineurs sont gens insupportables, «Même aux beautés qui sont très-patinables.»
(SCARRON.)
«Patiner, manier malproprement.»
(TRÉVOUX.)
PATROCINER, du latin patrocinari, faire l’avocat:
Prêchez, patrocinez jusqu’à la Pentecôte.
(Éc. des fem. I. 1.)
PAYER; PAYER UN PRIX DE QUELQUE CHOSE:
Non, en conscience, vous en payerez cela.
(Méd. m. lui. I. 6.)
--PAYER DE, alléguer pour excuse:
Tantôt vous payerez de quelque maladie Qui viendra tout à coup, et voudra des délais; Tantôt vous payerez de présages mauvais.
(Tart. II. 4.)
Vous nous payez ici d’excuses colorées.
(Ibid. IV. 1.)
«Je le croiray volontiers, pourveu qu’il ne me donne pas en payement une doctrine beaucoup plus difficile et fantastique que n’est la chose mesme.»
(MONTAIGNE. II. 37.)
--PAYER POUR (un substantif), payer en qualité de. (Voyez GAGER POUR.)
--PAYEROIT, PAYEREZ, de trois syllabes:
Fût-ce mon propre frère, il me la payeroit.
(L’Ét. III. 4.)
Tantôt vous payerez de quelque maladie.
(Tart. II. 4.)
Et l’on m’a mis en main une bague à la mode, Qu’après vous payerez, si cela l’accommode.
(L’Ét. I. 6.)
Molière, s’il eût été d’usage alors de syncoper les mots, eût mis facilement que vous paîrez après.
PAYSANNE, de trois syllabes:
Et la bonne paysanne, apprenant mon désir....
(Éc. des fem. I. 1.)
--de quatre syllabes:
Et cette paysanne a dit, avec franchise, Qu’en vos mains à quatre ans elle l’avoit remise.
(Éc. des f. V. 9.)
--PAYSAN, de trois syllabes:
Je sais un paysan qu’on appeloit Gros-Pierre....
(Ibid. I. 1.)
--de deux:
«Que le paysan recueille, emplissant à milliers «Greniers, granges, chartis, et caves, et celiers.»
(REGNIER. Sat. XV.)
PAYSANNERIE comme bourgeoisie:
J’aurois bien mieux fait...... de m’allier en bonne et franche paysannerie.
(G. D. I. 1.)
L’Académie dit qu’il est peu usité.
PECQUES:
A-t-on jamais vu, dis-moi, deux pecques provinciales faire plus les renchéries que celles-là?
(Préc. rid. 1.)
Molière avait rapporté cette expression du Midi, où l’on dit d’un fâcheux dont on ne peut se débarrasser, que c’est un morceau de poix: es una pegue.
A moins que pecque ne soit une abréviation de pécore, ce qui conviendrait mieux au sens de ce passage.
Trévoux dit que pecq, en vieux français, signifiait un mauvais cheval. Il aurait bien dû en citer des exemples, s’il en connaissait: pour moi, je ne l’ai jamais vu.
PEINDRE EN ENNEMIS, c’est-à-dire, sous les traits d’ennemis:
Et me jeter au rang de ces princes soumis, Que le titre d’amants lui peint en ennemis.
(Pr. d’Él. I. 1.)
Un titre qui peint ne paraît pas une métaphore heureuse.
PEINE; ÊTRE EN PEINE OÙ...:
Ne soyez point en peine où je vous mènerai.
(Éc. des fem. II. 6.)
De savoir où je vous mènerai.
--AVOIR PEINE A, pour avoir de la peine à...:
Comment! il semble que vous ayez peine à me reconnoître!
(Pourc. I. 6.)
«J’ai peine à contempler son grand cœur dans ces dernières épreuves.»
(BOSSUET. Or. fun. de la R. d’A.)
Pascal dit pareillement faire peine, pour faire de la peine:
«La seule comparaison que nous faisons de nous au fini fait peine.»
(Pensées. p. 122, 298.)
PEINTURE, au lieu de portrait:
Je n’ai pas reconnu les traits de sa peinture.
(Sgan. 22.)
Sa peinture ne peut signifier que la peinture dont il est l’auteur, et non la peinture où il a servi de modèle.
(Voyez PORTRAIT, pour peinture, tableau.)
PÈLERIN, CONNAÎTRE LE PÈLERIN:
Si tu connoissois le pèlerin, tu trouverois la chose assez facile pour lui.
(Don Juan. I. 1.)
PENSER, substantif masculin:
Le seul penser de cette ingratitude Fait souffrir à mon âme un supplice si rude....
(Tart. III. 7.)
Ah! fasse le ciel équitable Que ce penser soit véritable!
(Amph. III. 1.)
Dans l’origine, tous les infinitifs pouvaient jouer le rôle de substantifs, moyennant l’addition de l’article, comme tout adjectif pouvait faire l’office d’adverbe:
«Tous les marchers, toussers, mouchers, éternuers, sont différents.»
(PASCAL. Pensées. p. 213.)
Il est évidemment impossible de substituer ici démarche, toux, éternument; et nous n’avons aucun substantif, même approximatif, pour dire le moucher.
--PENSER (verbe) suivi d’un infinitif, pour être près de:
Nous avons aussi mon neveu le chanoine, qui a pensé mourir de la petite vérole.
(Pourc. I. 6.)
PENTE, penchant; AVOIR PENTE A...:
La pente qu’a le prince à de jaloux soupçons.
(Don Garcie. II. 1.)
Un sort trop plein de gloire à nos yeux est fragile, Et nous laisse aux soupçons une pente facile.
(Ibid. II. 6.)
PERDRE FORTUNE:
Et les premières flammes S’établissent des droits si sacrés sur les âmes, Qu’il faut perdre fortune, et renoncer au jour, Plutôt que de brûler des feux d’un autre amour.
(Fem. sav. IV. 2.)
Perdre toute fortune. Fortune est ici pris au sens le plus large du latin fortuna; il ne s’agit pas seulement des biens de la fortune, mais de tout ce qui constitue ici-bas la félicité. C’est en quoi l’expression perdre fortune diffère de perdre sa fortune.
--PERDRE L’ATTENTE de quelque chose. (Voyez NE PERDRE QUE L’ATTENTE.)
--PERDRE LES PAS DE QUELQU’UN, perdre sa trace:
Il m’est, lorsque j’y pense, avantageux sans doute D’avoir perdu ses pas et pu manquer sa route.
(Éc. des f. II. 1.)
--PERDRE TEMPS:
Monsieur, j’ai perdu temps, votre homme se dédit.
(L’Ét. III. 2.)
«Je vais, sans perdre temps, y disposer Oronte.»
(CORNEILLE. La Galerie du Palais.)
M. Auger blâme cette locution comme équivoque: est-ce perdre du temps, ou perdre son temps? La critique est bien vétilleuse, et l’équivoque du sens, argument spécieux auquel on recourt beaucoup trop souvent, n’est presque jamais à craindre.
PÉRICLITER, absolument, courir un danger, risquer:
Mais croyez-vous, maître Simon, qu’il n’y ait rien à péricliter?
(L’Av. II. 1.)
Rien à risquer en faisant cette affaire? croyez-vous que je n’expose rien?
PERSONNE, suivi d’un adjectif, d’un pronom ou d’un participe au masculin:
Personne ne t’est venu rendre visite?
(Crit. de l’Éc. des fem. 1.)
La complaisance est trop grande, de souffrir indifféremment toutes sortes de personnes.--Je goûte ceux qui sont raisonnables, et me divertis des extravagants.
(Ibidem.)
Jamais je n’ai vu deux personnes être si contents l’un de l’autre.
(Don Juan. I. 2.)
Il s’agit d’un amant et de sa fiancée.
Des vers tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d’eux-mêmes et parlent sur-le-champ.
(Mal. im. II. 6.)
--PERSONNE DU MONDE, personne absolument:
Quoi, cousine, personne ne t’est venu rendre visite?--Personne du monde.
(Crit. de l’Éc. des femmes. 1.)
On observera que le mot personne est affirmatif de soi; il sert ici à nier, parce que la pensée le rattache à la négation renfermée dans l’ellipse: personne n’est venu me rendre visite.
PERSONNE. Verbe à une autre personne que son sujet:
VALÈRE. Je vous demande si ce n’est pas vous qui se nomme Sganarelle.
SGAN. En ce cas, c’est moi qui se nomme Sganarelle.
(Méd. m. lui. I. 6.)
Plus loin, Molière a mis, en observant le rapport des personnes:
Ouais! seroit-ce bien moi qui me tromperois?
(Ibid.)
Et que me diriez-vous, monsieur, si c’était moi Qui vous eût procuré cette bonne fortune?
(Dépit am. III. 7.)
Ce ne seroit pas moi qui se feroit prier.
(Sgan. 2.)
Racine a dit pareillement:
«Il ne voit dans son sort que moi qui s’intéresse.»
(Britannicus.)
Les grammairiens, depuis Vaugelas, ont décidé qu’il faut toujours le verbe à la première personne, parce que le pronom y est. La raison paraît douteuse, car il y a aussi un autre verbe qui est placé le premier, et qui est à la troisième personne. Pourquoi l’accord ne se ferait-il pas aussi bien avec ce premier verbe qu’avec le pronom qui le suit?
Celui qui se nomme Sganarelle, c’est moi;--celui qui vous a procuré cette bonne fortune, c’est moi;--celle qui se ferait prier, ce ne serait pas moi:--voilà comme on serait obligé de parler pour satisfaire la logique. Et parce que l’ordre des mots est renversé, le rapport des termes de l’idée change-t-il aussi? Non sans doute. La facilité que laissait l’usage du XVIIe siècle me semble donc, en principe, plus raisonnable que la loi étroite du XIXe. Il est certain d’ailleurs que cette rigueur ne produirait pas toujours un bon effet dans l’application. Par exemple, il n’en coûtait pas davantage, à Racine de mettre:
Il ne voit dans ses pleurs que moi qui m’intéresse.
Mais la pensée ne se présente plus du tout de même. Junie ne veut pas dire: Moi seule je m’intéresse dans ses pleurs; mais: Qui est-ce qui s’intéresse dans ses pleurs?--Moi seule. Dans la première tournure, l’idée qui frappe d’abord, c’est la personne de Junie; dans la seconde, c’est l’isolement et l’abandon de Britannicus. L’une est propre à irriter Néron, l’autre à le désarmer.
Ces délicatesses font le caractère des grands écrivains; et les despotes de la grammaire, avec leur précision géométrique, tendent à les rendre impossibles: ils matérialisent la langue.
PESTE; LA PESTE SOIT, LA PESTE SOIT FAIT; exclamation, suivie du nominatif; LA PESTE DE:
La peste le coquin! La peste le benêt!
(Don Juan. III. 6. et V. 2.)
Peste soit le coquin, de battre ainsi sa femme!
(Méd. m. l. I. 2.)
C’est une inversion: que le coquin soit la peste, c’est-à-dire, soit empesté, devienne la peste elle-même.
La peste soit fait l’homme et sa chienne de face!
(Éc. des f. IV. 2.)
La peste de ta chute, empoisonneur au diable!
(Mis. I. 2.)
Peste du fou fieffé!--Peste de la carogne!
(Méd. m. lui. I. 1.)
PÉTAUD; LA COUR DU ROI PÉTAUD:
Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud.
(Tart. I. 1.)
Les commentateurs, avec assez d’apparence, veulent que ce soit la cour du roi Peto, du roi des mendiants, où règnent le désordre et la confusion. Le mot pétaudière confirme l’autre orthographe.
PETITE OIE, terme de toilette:
MASCARILLE. Que vous semble de ma petite oie? la trouvez-vous congruante à l’habit?
(Préc. rid. 10.)
«Petite oye est ce qu’on retranche d’une oye quand on l’habille pour la faire rostir, comme les pieds, les bouts d’aile, le cou, le foye, le gesier.» (TRÉVOUX.) C’est ce qu’on appelle aujourd’hui un abatis.
Par une métaphore facile à comprendre, petite oie a désigné les accessoires de la toilette, plumes, rubans, dentelles, dont à cette époque le costume masculin était fort chargé:
«Ne vous vendrai-je rien, monsieur? des bas de soie, «Des gants en broderie, ou quelque petite oie?»
(CORNEILLE. La Galerie du Palais.)
La petite oie signifiait aussi, par une métaphore analogue, les plus légères faveurs de l’amour.
PETONS, diminutif de pieds:
Ah! que j’en sais, belle nourrice,.... qui se tiendroient heureux de baiser seulement les petits bouts de vos petons!
(Méd. m. l. III. 3.)
(Voyez BOUCHON.)
PEU pour un peu:
Vous le voyez: sans moi vous y seriez encore, Et vous aviez besoin de mon peu d’ellébore.
(Sgan. 22.)
La suivante veut dire: Vous aviez besoin de ce peu de jugement que m’a départi le ciel. Mais, à prendre sa phrase dans le sens ordinaire de cette tournure, elle dirait: Vous aviez besoin que j’eusse peu de jugement.
Votre peu de foi vous a perdu.--Vous êtes perdu pour avoir eu trop peu de foi. C’est le sens régulier.
Votre peu de foi vous a sauvé. C’est-à-dire, il vous a suffi d’un peu de foi pour être sauvé. C’est le sens exceptionnel que donne ici Molière à cette façon de parler. L’équivoque, sans compter l’usage, ne permet pas de l’admettre.
Voltaire parle plus correctement que Molière, quand il fait dire à Omar:
«Je voulus le punir, quand mon peu de lumière «Méconnut ce grand homme entré dans la carrière.»
(Mahomet. I. 4.)
--QUELQUE PEU:
J’en avois fait à sa mère quelque peu d’ouverture.
(L’Av. II. 3.)
PEUR DE, adverbialement, de peur de:
ALAIN.
J’empêche, peur du chat, que mon moineau ne sorte.
(Éc. des fem. I. 2.)
On dit de même, mais légitimement, faute de, crainte de.--Manque de, souvent employé par Pascal, est aujourd’hui hors d’usage. Toutes ces locutions sont autant d’accusatifs ou d’ablatifs absolus. Si l’on admet les unes, il paraît inconséquent de rejeter les autres, d’approuver faute de, et de blâmer peur de. On allègue l’usage; mais, en bonne grammaire, l’usage nouveau ne devrait point établir de prescription définitive, surtout contre la logique appuyant l’ancien usage.
PEUT-ÊTRE... ET QUE:
Peut-être a-t-il dans l’âme autant que moi de crainte, Et que le drôle parle ainsi, Pour me cacher sa peur sous une audace feinte.
(Amph. I. 2.)
PHILOSOPHE, adjectif comme philosophique:
Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage.
(Mis. I. 1.)
Et je crois qu’à la cour, aussi bien qu’à la ville, Mon flegme est philosophe autant que votre bile.
(Ibid.)
Qu’il a bien découvert ici son caractère, Et que peu philosophe est ce qu’il vient de faire.
(Fem. sav. V. 5.)
«C’étoit la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie.»
(PASCAL. Pensées.)
«Le plus philosophe étoit de vivre simplement.»
(Id. Ibid.)
--PHILOSOPHE, substantif féminin:
C’est une philosophe enfin; je n’en dis rien.
(Fem. sav. II. 8.)
PHLÉBOTOMISER, archaïsme, pour saigner:
1er MÉDECIN. Je suis d’avis qu’il soit phlébotomisé libéralement.
(Pourc. I. 11.)
PIC ou PIQUE, aux cartes:
Molière écrit les deux:
O la fine pratique! Un mari confident!--Taisez-vous, as de pique!
(Dép. am. V. 9.)
Dame et roi de carreau, dix et dame de pique.
(Fâcheux. II. 2.)
Mais lui fallant un pic, je sortis hors d’effroi.
(Ibid.)
Il ne m’en faut que deux, l’autre a besoin d’un pic.
(Ibid.)
Molière altère ici l’orthographe pour le besoin de la rime. Pic, ainsi figuré, signifie autre chose que pique: c’est un terme du jeu de piquet: pic, repic et capot:
Vous allez faire pic, repic et capot tout ce qu’il y a de galant dans Paris.
(Préc. rid. 10.)
«Philis, contre la mort vainement on réclame: «Tôt ou tard qui s’y joue est fait pic et capot.»
(BENSERADE.)
PIÈCE; BONNE PIÈCE, ironiquement:
Taisez-vous, bonne pièce!
(G. D. I. 6.)
(Voyez BON.)
--FAIRE UNE PIÈCE, jouer un tour:
Cet homme-là est un fourbe qui m’a mis dans une maison pour se moquer de moi, et me faire une pièce.
(Pourc. II. 4.)
C’est une pièce que l’on m’a faite, et je n’ai aucun mal.
(Ibid. I. 7.)
Ce sont des pièces qu’on lui fait.
(Ibid. III. 9.)
«Ce ne fut pas sans la garder bonne à Ésope, qui tous les jours faisoit de nouvelles pièces à son maître.»
(LA FONT. Vie d’Ésope.)
PIED; METTRE SOUS LES PIEDS, pour mépriser, négliger:
Moquons-nous de cela, méprisons les alarmes, Et mettons sous nos pieds les soupirs et les larmes.
(Sgan. 18.)
--PIED A PIED, pas à pas, petit à petit:
Pied à pied vous gagnez mes résolutions.
(B. Gent. III. 18.)
PILULE; DORER LA PILULE:
Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule.
(Amph. III. 11.)
PIMPESOUÉE:
Voilà une belle mijaurée, une pimpesouée bien bâtie, pour vous donner tant d’amour!
(B. gent. III. 9.)
«Pimpesouée, femme qui montre des prétentions, avec de petites manières affectées et ridicules. Pimpesouée vient probablement du vieux verbe pimper, qui signifie parer, attifer, dont il nous reste pimpant, et du vieil adjectif souef, souefve, qui voulait dire doux, agréable. (M. AUGER.)
Cette étymologie ne manque pas de vraisemblance; il ne reste plus qu’à trouver quelque part le vieux verbe pimper. J’avoue que, pour moi, je ne l’ai jamais rencontré; mais c’est un mot vraisemblable.
Ménage veut que pimpant soit dit pour pompant. Il est certain qu’on disait, dans le latin du moyen âge, pompare, pour superbire, gloriari:
«Grandisonis pompare modis tragicoque boatu.»
(SEDULIUS.)
(Voyez Du Cange au mot POMPARE.)
Sur l’étymologie de mijaurée, je ne trouve rien de satisfaisant.
PIQUÉ, au figuré; AVOIR L’AME PIQUÉE DE QUELQUE CHOSE:
Pour mettre en mon pouvoir certaine Égyptienne Dont j’ai l’âme piquée, et qu’il faut que j’obtienne.
(L’Ét. V. 6.)
PIS, au neutre, quelque chose de pis:
La prose est pis que les vers.
(Impromptu de Versailles. 1.)
Il s’agit de savoir, de la prose ou des vers, quel est le plus difficile à retenir par cœur; Molière décide que la prose est, à cet égard, pis que les vers.
Pire que les vers, marquerait la prééminence relative de la prose, ce dont il n’est pas question. Pire s’accorderait avec prose; pis, au neutre, se rapporte, à l’idée de retenir par cœur.
C’est l’observation encore plus instinctive que raisonnée de ces nuances délicates qui fait l’habile écrivain.
PLAIDERIE:
Je verrai dans cette plaiderie Si les hommes auront assez d’effronterie...
(Mis. I. 1.)
La racine est plaid:
«Tous les jours le premier aux plaids, et le dernier!»
(RACINE. Les Plaideurs.)
On ne dit plus que plaidoirie.
PLAINTE; MURMURER A PLAINTE COMMUNE, murmurer ensemble, pour le même sujet:
Nous nous voyons sœurs d’infortune; Et la vôtre et la mienne ont un si grand rapport, Que nous pouvons mêler toutes les deux en une, Et dans notre juste transport Murmurer à plainte commune.
(Psyché. I. 1.)
A plainte commune est dit comme à frais communs.
PLAISANT, qui plaît, agréable. Archaïsme:
AGNÈS.
C’est une chose, hélas! si plaisante et si douce!
(Éc. des fem. II. 6.)
«Le plaisant dialogue du legislateur de Platon, avecques ses concitoyens, fera honneur à ce passage.»
(MONTAIGNE. II. 7.)
«Entre les livres simplement plaisants, je treuve des modernes le Decameron de Boccace, etc...»
(Id. Ibid. 10.)
Livres plaisants, c’est-à-dire qui n’apportent que du plaisir, de l’agrément, qu’on lit uniquement pour s’amuser.
«...... Une perception soudaine et vive qui se fait d’abord en nous, à la présence des objets plaisants et fâcheux.»
(BOSSUET. Connaissance de Dieu.)
On s’est permis, dans l’édition in-12 de 1846, de substituer «objets agréables ou déplaisants.» On ne saurait trop vivement blâmer ces témérités, qui n’iraient pas à moins qu’à transformer tous les dix ans les textes les plus précieux et vénérables.
PLANTUREUX, archaïsme, abondant:
Que les saignées soient fréquentes et plantureuses.
(Pourc. I. 11.)
On devrait écrire plentureuses par un e, la racine de ce mot étant, non pas plante, mais plenté, syncopé de plenitatem:
«Vous aurez du foin assez, «Et de l’avoine à plenté.»
(Prose de l’Asne.)
Et non à planter, comme je l’ai vu imprimé. Les ânes mangent de l’avoine, mais ils n’en plantent point; au rebours des hommes.
PLATRER, métaphoriquement, dans le sens où nous disons aujourd’hui replâtrer, dissimuler:
Jusqu’ici vous avez joué mes accusations, ébloui vos parents, et plâtré vos malversations.
(G. D. III. 8.)
Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux Que le dehors plâtré d’un zèle spécieux.
(Tart. I. 6.)
Boileau se sert pareillement du substantif plâtre, au figuré:
«Ses bons mots ont besoin de farine et de plâtre.»
PLEIN, complet:
Il est bien des endroits où la pleine franchise Deviendroit ridicule, et seroit peu permise.
(Mis. I. 1.)
Cette pleine droiture où vous vous renfermez.
(Ibid.)
C’est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme.
(Préf. de Tartufe.)
«Que l’homme contemple donc la nature dans sa haute et pleine majesté!»
(PASCAL. Pensées.)
«La promesse que J. C. nous a faite de rendre sa joie pleine en nous.»
(Id. Ibid.)
(Voyez A PLEIN.)
--PLEIN D’EFFROI, au sens actif, c’est-à-dire qui remplit d’effroi:
Et qu’on s’aille former un monstre plein d’effroi De l’affront que nous fait son manquement de foi?
(Éc. des fem. IV. 8.)
PLUS pour le plus, au superlatif:
Mais je vais employer mes efforts plus puissants, Remuer terre et ciel, m’y prendre de tous sens...
(L’Ét. V. 12.)
Si vous leur dérobez leurs conquêtes plus belles, Et de tous leurs amants faites des infidèles.
(Ibid. V. 13.)
Le remède plus prompt où j’ai su recourir.
(Dép. am. III. 1.)
Mais ce qui plus me plaît d’une attente si chère...
(D. Garcie. I. 3.)
C’est lors que plus il m’aime.
(Ibid. II. 1.)
Qui est plus criminel à votre avis, ou celui qui achète un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n’a que faire?
(L’Avare. II. 3.)
«Quatre cent mille soldats qu’elle entretenoit étoient ceux de ses citoyens qu’elle (l’Égypte) exerçoit avec plus de soin.»
(BOSSUET, Hist. un. IIIe partie.)
«Chargeant de mon débris les reliques plus chères.»
(RACINE. Bajazet.)
Cette façon de parler commençait dès lors à vieillir, et l’on ne tarda pas à la proscrire; mais au XVIe siècle, et surtout au moyen âge, on ne s’en faisait aucun scrupule:
«L’honneur, qui sous faux titre habite avecque nous, Qui nous ôte la vie et les plaisirs plus doux.»
(REGNIER. Sat. VI.)
«Estant là, je furète aux recoins plus cachés.»
(Ibid.)
«Les gens du monde pour la santé où il avoit plus de fiance (Charles V), c’estoit en bons maistres medecins.»
(FROISSART. Chron. II. 70.)
«Gentis rois, dit la dame, par Deu qui maint la sus, Je vos commant la rien el monde que j’aim plus.»
(Chans. des Saxons. I. 85.)
Je vous recommande la chose que j’aime le plus au monde.
«Donez l’or et l’argent, et le vair et le gris; Car doner est la rien qui plus monte à haut pris.»
(Ibid. I. 85.)
«Vous estes, fais-je, du lignage «D’icy entour plus à louer.»
(Pathelin.)
Du lignage des environs le plus à louer.
PLUT A DIEU, suivi de l’infinitif:
Plût à Dieu l’avoir tout à l’heure, devant tout le monde (le fouet), et savoir ce qu’on apprend au collége!
(B. gent. III. 3.)
POIDS; LE POIDS D’UNE GRIMACE:
Le poids de sa grimace, où brille l’artifice, Renverse le bon droit et tourne la justice.
(Mis. V. 1.)
(Voyez TOURNER LA JUSTICE, et MÉTAPHORES VICIEUSES.)
--LE POIDS D’UNE CABALE:
Et, pour moins que cela, le poids d’une cabale Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
(Tart. V. 3.)
Pascal a dit, le poids de la vérité:
«Il est sans doute que le poids de la vérité les déterminera incontinent à ne plus croire à vos impostures.»
(15e Prov.)
La métaphore d’un poids qui détermine la balance à pencher à droite ou à gauche, est juste; celle d’un poids qui embarrasse dans un dédale, ne l’est pas.
--METTRE DU POIDS A QUELQUE CHOSE, y attacher de l’importance:
Mon père est d’une humeur à consentir à tout; Mais il met peu de poids aux choses qu’il résout.
(Fem. sav. I. 3.)
POINT, surabondant avec aucun:
On ne doit point songer à garder aucunes mesures.
(D. Juan. III. 5.)
Aucun étant exactement synonyme de quelque, il n’y a pas ici de faute contre le génie de la langue; mais j’avoue qu’il y en a une contre l’usage, qui est vicieux, de considérer aucun comme renfermant une négation.
(Voyez PAS.)
--POINT D’AFFAIRES, exclamation elliptique dont le sens est sans doute celui-ci: Point d’affaires entre nous! je ne vous écoute pas:
Point d’affaires! je suis inexorable.
(G. D. III. 8.)
De la louange, de l’estime, de la bienveillance en paroles, et de l’amitié, tant qu’il vous plaira; mais de l’argent, point d’affaires.
(L’Av. II. 5.)
POMMADER, faire de la pommade:
Que font-elles?--De la pommade pour leurs lèvres.--C’est trop pommadé. Dites-leur qu’elles descendent.
(Préc. rid. 3.)
Cet emploi du participe passé, avec trop et assez, est remarquable, encore que très-usuel: c’est assez bu; c’est assez causé; c’est trop pommadé.
PORTE; ENTRER DANS UNE PORTE:
Entrez dans cette porte, et laissez-vous conduire.
(Éc. des fem. V. 3.)
Il est incommode et fâcheux que nous soyons réduits à un seul mot pour exprimer l’ouverture pratiquée dans la muraille et la pièce de menuiserie destinée à la fermer. Les Latins avaient janua, auxquels correspondaient, dans notre vieille langue, porte et huis[68]. Mais depuis qu’on a banni le second, il faut bien que l’autre fasse un double service, et désigne à la fois les deux choses contraires.
[68] On les confondait souvent dans l’usage; mais enfin huis, d’après sa racine uscire, sortir, marquait l’ouverture qu’on fermait avec la porte.
--LA PORTE DES RESSORTS. (Voyez RESSORTS à l’article MÉTAPHORES VICIEUSES.)
PORTE-RESPECT:
Foin! que n’ai-je avec moi pris mon porte-respect!
(L’Ét. III. 9.)
Je ne sais trop ce qu’entend Lélie par ce terme, si ce n’est un bâton; mais comment la défense d’un bâton est-elle regrettable à qui porte deux pistolets et une épée?
Mais vienne qui voudra contre notre personne: J’ai deux bons pistolets, et mon épée est bonne.
(Ibid.)
PORTER, pour porter en soi, avec soi:
Un dieu qui porte les excuses de tout ce qu’il fait: l’Amour.
(L’Av. V. 3.)
--PORTER DU CRIME DANS..., en mettre où il n’y en a pas:
Il n’y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime.
(Préf. de Tartufe.)
--PORTER DU SCANDALE, causer, entraîner du scandale:
Après son action, qui n’eut jamais d’égale, Le commerce entre nous porteroit du scandale.
(Tart. IV. 1.)
--PORTER UN AIR:
Et partout porte un air qui saute aux yeux d’abord.
(Mis. I. 1.)
Ce monsieur Loyal porte un air bien déloyal!
(Tart. V. 4.)
PORTEUR DE HUCHET:
Dieu préserve, en chassant, toute sage personne D’un porteur de huchet qui mal à propos sonne!
(Fâcheux. II. 7.)
Le huchet est un petit cor de chasseur ou de postillon, qui sert à hucher (appeler) les chiens.
PORTRAIT, pour peinture, tableau, LE PORTRAIT D’UN COMBAT:
Je dois aux yeux d’Alcmène un portrait militaire Du grand combat qui met nos ennemis à bas.
(Amph. I. 1.)
(Voyez PEINTURE pour portrait.)
--PORTRAIT D’UN CŒUR:
Nous allons en tous lieux Montrer de votre cœur le portrait glorieux.
(Mis. V. 4.)
POSSIBLE, adverbe, peut-être:
Son heure doit venir, et c’est à vous, possible, Qu’est réservé l’honneur de la rendre sensible.
(Pr. d’Él. I. 4.)
Primitivement tous les adjectifs s’employaient aussi comme adverbes; notre langue en a conservé de nombreux exemples: voir clair; frapper fort; tenir ferme; partir soudain, etc. Il n’y a aucune raison pour que possible soit exclu de ce privilége. La Fontaine l’y maintenait:
«Ils ne cédoient à pas une nonnain «Dans le désir de faire que madame «Ne fût honteuse, ou bien n’eût dans son âme «Tel récipé, possible, à contre-cœur.»
(L’Abbesse malade.)
«Deux ou trois de ses officiers et autant de femmes se promenoient à cinq cents pas d’elle, et s’entretenoient possible de leur amour.»
(LA FONT. Amours de Psyché. liv. II.)
«Possible personne qu’elle n’étoit descendue sous cette voûte depuis qu’on l’avoit bâtie.»
(Id. Ibid.)
--POSSIBLE QUE, peut-être que...:
Possible que, malgré la cure qu’elle essaie, Mon âme saignera longtemps de cette plaie.
(Dép. am. IV. 3.)
POSTE:
«Poste aussi, avec une diction possessive (un pronom possessif), signifie façon, manière, volonté, guise, comme: Il est fait à ma poste; il luy a aposté ou baillé des tesmoins faits à sa poste.
«Et quand il n’est joinct à telles particules possessives, il signifie pourpensé, attiltré, comme: cela est faict à poste.»
(NICOT.)
TOINETTE. J’avois songé en moi-même que ç’auroit été une bonne affaire de pouvoir introduire ici un médecin à notre poste, pour le dégoûter de son monsieur Purgon.
(Mal. im. III. 2.)
«Que Martial retrousse Venus à sa poste, il n’arrive pas à la faire paroistre si entiere.»
(MONTAIGNE. III. 5.)
«Un valet qui les escrivit soubs moy pensa faire un grand butin de m’en desrober plusieurs pieces choisies à sa poste.»
(Id. II. 37.)
«Dieu fasse paix au gentil Arioste, «Et daigne aussi mettre en lieu de repos «Jean la Fontaine, auteur fait à la poste «Du Ferrarois, adoptant ses bons mots.»
(SENECÉ. Camille.)
A la guise, sur le modèle, dans le goût de l’Arioste.
Les Italiens disent aussi a mia posta, et, sans pronom possessif, alla posta, apposta:
«Ha la bocca fatta apposta «Pel servizio della posta.»
(Duo de Guglielmi.)
Il a la bouche faite à poste pour le service de la poste.
On pourrait croire que nous leur avons emprunté cette expression; mais elle existait dans notre langue depuis un temps bien reculé, avec des acceptions diverses. Posta, dans les actes du moyen âge, signifie une station, un lieu désigné, un poste, et volonté, gré, convenance.
Dans les ordonnances du roi Jean (1355), on trouve faire fausse poste, pour aposter, qui alors n’était pas encore créé. Il s’agit des revues de troupes, où l’on faisait figurer de faux soldats, des hommes apostés, des soldats postiches:
«Nous avons ordené et ordenons que nul ne face fausse poste, sur peine de perdre chevaux et hernois..... avons ordené et ordenons, pour eschiver les fausses postes.....»
(Ap. CANG. in Posta.)
Postiquer, postiqueur, c’était, au sens propre, courir la poste, postillon; au figuré, fourber, intriguer; un intrigant.
Le poste d’un couvent, d’un collége, était le coureur, le messager de la maison.
De cette famille il nous reste la poste; poster, aposter; et postiche.
POSTURE (position), soit en bonne, soit en mauvaise part:
C’est un placet, monsieur, que je voudrois vous lire, Et que, dans la posture où vous met votre emploi, J’ose vous conjurer de présenter au roi.
(Fâcheux. II. 2.)
Un duel met les gens en mauvaise posture.
(Ibid. II. 10.)
Mes affaires y sont en fort bonne posture.
(Éc. des fem. I. 6.)
POT; TOURNER AUTOUR DU POT:
A quoi bon tant barguigner, et tant tourner autour du pot?
(Pourc. I. 7.)
Cette métaphore est du style de Pourceaugnac et de Petit-Jean:
«... Eh! faut-il tant tourner autour du pot?»
(Les Plaideurs. III. 3.)
--POTS CASSÉS; PAYER LES POTS CASSÉS DE QUELQUE CHOSE:
Un cordonnier, en faisant les souliers, ne sauroit gâter un morceau de cuir qu’il n’en paye les pots cassés.
(Méd. m. lui. II. 1.)
Cette expression proverbiale fait allusion à un jeu usité au moyen âge parmi les enfants. Ce jeu consistait à faire circuler rapidement, de proche en proche, un pot qu’il fallait élever en l’air avant de le transmettre à son voisin. Il se trouvait quelque maladroit qui le laissait tomber, et celui-là payait les pots cassés.
Menot parle de ce jeu:
«Le diable et le monde font comme les enfants qui jouent à la balle ou au pot cassé: ils se le passent de main en main; un des joueurs le lève bien haut et le laisse tomber, et le pot vole en éclats[69].»
[69] «Diabolus et mundus faciunt sicut faciunt pueri ludentes ad pilam vel ad potum fractum: dant illum de manu in manum; elevabit quis potum alte, et cadere dimittet, et sic frangetur.»
(Sermones, fol. 15.)
POTAGE; POUR TOUT POTAGE, au sens figuré, uniquement:
Vous n’êtes, pour tout potage, qu’un faquin de cuisinier.
(L’Av. III. 6.)
La Fontaine s’est servi, dans cette locution, du mot besogne au lieu de potage. Le renard invite à dîner madame la cigogne:
«Le galant, pour toute besogne, Avoit un brouet clair; il vivoit chichement.»
(Le Renard et la Cigogne.)
Ailleurs il dit, pour tout mets:
«Le renard dit au loup: Notre cher, pour tout mets J’ai souvent un vieux coq ou de maigres poulets.»
(Le Loup et le Renard.)
POULE LAITÉE:
Avec leur ton de poule laitée, et leurs trois petits brins de barbe relevés en barbe de chat!
(L’Av. II. 7.)
«On dit, pour se moquer d’un lâche, d’un sot qui se mêle du ménage des femmes; que c’est une poule mouillée, une poule laitée, un tâte-poules.» (TRÉVOUX.)
POUR, faisant l’office de seulement:
On nous fait voir que Jupiter n’a pas aimé pour une fois.
(Pr. d’Él. II. 1.)
On est faite d’un air, je pense, à pouvoir dire Qu’on n’a pas pour un cœur soumis à son empire.
(Fem. sav. II. 3.)
Pourquoi ces façons de parler sont-elles tout à fait hors d’usage, et cependant maintient-on encore pour dans cette locution: Cela peut passer pour une fois, c’est-à-dire, une fois seulement? Ce sont là des inconséquences que les écrivains devraient tâcher d’empêcher, ou de corriger.
--POUR, au point de, jusqu’à:
Ma foi, me trouvant las pour ne pouvoir fournir Aux différents emplois où Jupiter m’engage....
(Amph. prol.)
--POUR, en qualité de:
Je suis auprès de lui gagé pour serviteur; Me voudriez-vous encor gager pour précepteur?
(L’Ét. I. 9.)
Et vous l’avez connu pour gentilhomme.
(B. gent. IV. 5.)
Cet emploi de pour est encore usuel dans cette phrase, par exemple: Prendre pour domestique. Connaître pour gentilhomme, gager pour précepteur, ne sont guère que des applications du même principe. Ce qui appauvrit les langues, c’est justement de restreindre la valeur générale d’un mot à quelques formules particulières. Molière, non plus que Bossuet, ne se laisse jamais garrotter dans ces entraves, et c’est là peut-être le caractère essentiel de leur langue, et ce qui lui donne tant d’ampleur.
Les Espagnols emploient de même por devant un adjectif. Tirso de Molina intitule une de ses pièces: «El condemnado por desconfiado.» Le damné pour déconfès, pour être mort sans confession, en qualité de déconfès.
--POUR (un infinitif) marquant, non le but, mais la cause, comme parce que:
Moi... Trahir mes sentiments, et, pour être en vos mains, D’un masque de faveur vous couvrir mes dédains!
(D. Garcie. II. 6.)
Parce que je suis en vos mains, et non afin d’être en vos mains.
Je hais ces cœurs pusillanimes, qui, pour trop prévoir les suites des choses, n’osent rien entreprendre.
(Scapin. III. 1.)
Parce qu’ils prévoient trop.
Tous les désordres, toutes les guerres n’arrivent que pour n’apprendre pas la musique.
(B. gent.)
Parce qu’on n’apprend pas, et non, afin de ne pas apprendre.
C’est pour nous attacher à trop de bienséance Qu’aucun amant, ma sœur, à nous ne veut venir.
(Psyché. I. 1.)
Parce que nous nous attachons, et non, afin de nous attacher.
Et je ne fuis sa main que pour le trop chérir.
(Fem. sav. V. 5.)
On ne s’avise point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la philosophie pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes.
(Préf. de Tartufe.)
Parce qu’elle a été bannie, parce qu’elle a été condamnée.
Pascal dit de même:
«La durée de notre vie n’est-elle pas également et infiniment éloignée de l’éternité pour durer dix ans davantage?»
(Pensées. p. 298.)
C’est-à-dire: Notre vie, parce qu’elle aura duré dix ans de plus ou de moins, ne sera-t-elle pas toujours aussi éloignée de l’éternité? Ce tour, dans Pascal, me paraît un peu obscur, peut-être à cause de la désuétude.
«Et comment est-il possible, reprit Ésope, que vos juments entendent de si loin nos chevaux hennir, et conçoivent pour les entendre?»
(LA FONT. Vie d’Ésope.)
--POUR, uni à l’auxiliaire être. (Voyez ÊTRE POUR.)
--POUR L’AMOUR DE, en mauvaise part:
Que tous ces jeunes fous me paroissent fâcheux! Je me suis dérobée au bal pour l’amour d’eux.
(Éc. des mar. III. 9.)
--POUR CERTAIN:
Tous les bruits de Léon annoncent pour certain Qu’à la comtesse Ignès il va donner la main.
(D. Garcie. I. 2.)
--POUR CE QUI EST DE CELA, sans relation à rien, et en forme d’exclamation, comme en vérité:
Pour ce qui est de cela, la jalousie est une étrange chose!
(G. D. I. 6.)
POURQUOI..., ET QUE...:
GEORGETTE.
Oui; mais pourquoi chacun n’en fait-il pas de même, Et que nous en voyons qui paroissent joyeux Lorsque leurs femmes sont avec les beaux monsieux?
(Éc. des fem. II. 3.)
Le second vers répond à cette tournure: et comment se fait-il que... Rien n’est plus naturel que ce changement subit de construction au milieu d’une phrase, comme rien n’est plus fréquent dans le discours familier.
Néanmoins, ce qui peut passer dans la bouche de Georgette n’est-il pas trop abandonné sous la plume de Voltaire commentant Corneille?
--«Pourquoi dit-on prêter l’oreille, ET QUE prêter les yeux n’est pas français?»
(Sur le vers 27, sc. V, act. 3, de Rodogune.)
POURSUIVRE A, continuer à:
Il ne faut que poursuivre à garder le silence.
(Mis. V. 3.)
POUR UN PEU, pour un moment:
Souffrez que j’interrompe pour un peu la répétition.
(Impromptu. 3.)
POUR VOIR, adverbialement:
Ayez recours, pour voir, à tous les détours des amants.
(G. D. I. 6.)
POUSSER, absolument, insister:
Pousse, mon cher marquis, pousse.
(Critique de l’École des fem. 7.)
Poussez, c’est moi qui vous le dis.
(G. D. I. 7.)
--POUSSER LES CHOSES:
N’allez point pousser les choses dans les dernières violences du pouvoir paternel.
(L’Av. V. 4.)
Voilà, mon gendre, comme il faut pousser les choses.
(G. D. I. 8.)
«Mais, mon père, qui voudroit pousser cela vous embarrasseroit.»
(PASCAL. 9e Prov.)
--POUSSER QUELQU’UN, au sens moral; le pousser à bout:
Vraiment vous me poussez; et, contre mon envie, Votre présomption veut que je l’humilie.
(Dép. am. I. 3.)
«Vous me poussez!--Bonhomme, allez garder vos foins.»
(Les Plaideurs. I. 7.)
--POUSSER DES CONCERTS:
Poussons à sa mémoire Des concerts si touchants, Que du haut de sa gloire Il[70] écoute nos chants.
(Am. magn. 6e intermède.)
[70] Le soleil, c’est-à-dire Louis XIV.
Corneille a dit pousser des harmonies:
«Des flûtes au troisième[71], au dernier des hautbois, «Qui tour à tour en l’air poussoient des harmonies «Dont on pouvoit nommer les douceurs infinies.»
(Le Ment. I. 5.)
[71] Bateau.
Et Pascal, pousser des imprécations:
«D’où vient, disent-ils, qu’on pousse tant d’imprécations...»
(3e Prov.)
--POUSSER LA SATIRE:
Les rieurs sont pour vous, madame, c’est tout dire; Et vous pouvez pousser contre moi la satire.
(Mis. II. 5.)
--POUSSER les tendres sentiments,--l’amusement:
Il nous feroit beau voir, attachés face à face, Pousser les tendres sentiments!
(Amph. I. 4.)
Amphitryon, c’est trop pousser l’amusement.
(Ibid. II. 2.)
--POUSSER SA CHANCE, SA FORTUNE, SON BIDET:
J’avois beau m’en défendre, il a poussé sa chance.
(Fâcheux. I. 1.)
Elle se rend à sa poursuite: il pousse sa fortune; le voilà surpris avec elle par ses parents.
(Scapin. I. 6.)
Moquez-vous des sermons d’un vieux barbon de père; Poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire.
(L’Ét. I. 2.)
--POUSSER UNE MATIÈRE, creuser un sujet:
Nous sommes ici sur une matière que je serai bien aise que nous poussions.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
POUSSEUSES DE TENDRESSE:
Héroïnes du temps, mesdames les savantes, Pousseuses de tendresse et de beaux sentiments...
(Éc. des fem. I. 5.)
(Voyez POUSSER.)
POUVOIR, verbe; IL NE SE PEUT QUE NE...:
Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise?
(D. Juan. III. 2.)
Pacuvius et Lucrèce ont dit potestur, au passif. Non potestur quin traduirait exactement il ne se peut que ne.
(Voyez QUE dans cette formule IL N’EST PAS QUE, p. 333.)
--POUVOIR MAIS, sans exprimer en:
Sur la tentation ai-je quelque crédit, Et puis-je mais, chétif, si le cœur leur en dit?
(Dép. am. V. 3.)
Mais conserve dans cette locution le sens du latin magis. Je n’en puis mais, je ne puis davantage de cela, c’est-à-dire, touchant cela, de hoc.
--POUVOIR; substantif. (Voyez FAIRE SON POUVOIR.)
PRATIQUE, manière de se conduire, intrigue, sourdes menées:
O la fine pratique! Un mari confident!--Taisez-vous, as de pique.
(Dép. am. V. 9.)
Rentrez, pour n’ouïr point cette pratique infâme.
(Éc. des mar. I. 2.)
Dans un petit couvent, loin de toute pratique, Je la fis élever selon ma politique.
(Éc. des fem. I. 1.)
Ses pratiques, je crois, ne vous sont pas nouvelles.
(Amph. prol.)
PRATIQUER DES AMES, les travailler par des intrigues:
Il a tenté Léon, et ses fidèles trames Des grands comme du peuple ont pratiqué les âmes.
(Don Garcie. I. 2.)
PRÉALABLE; AU PRÉALABLE:
Je ne prétends point qu’il se marie, qu’au préalable il n’ait satisfait à la médecine.
(Pourc. II. 2.)
PRÉCIEUSE, substantif. Molière prend toujours ce mot en mauvaise part:
Voyez comme raisonne et répond la vilaine! Peste! une précieuse en diroit-elle plus?
(Éc. des fem. V. 4.)
On voit que Molière avait déterminé de ruiner ce titre; mais il n’y va point brusquement; il garde quelque ménagement pour l’opinion publique, au moyen d’une distinction que tantôt il rappelle, tantôt il a soin d’oublier:
Est-ce qu’il y a une personne qui soit plus véritablement ce qu’on appelle précieuse, à prendre le mot dans sa plus mauvaise signification?
(Crit. de l’Éc. des fem. 2.)
Le bel assemblage que ce seroit d’une précieuse et d’un turlupin!
(Ibid.)
Et cette dernière précieuse se trouve être «la plus grande façonnière du monde,» une femme d’un ridicule accompli dans ses manières comme dans son langage.
Molière avait porté le premier coup aux précieuses en 1659; il revient à la charge quatre ans après: la Critique de l’École des femmes est de 1663.
PRÉCIPITÉ D’UN ESPOIR:
Ah! madame, faut-il me voir _précipité De l’espoir glorieux_ dont je m’étois flatté?
(D. Garcie. III. 2.)
PREMIER; QUI PREMIER, qui le premier:
Maudit soit qui premier trouva l’invention De s’affliger l’esprit de cette vision!
(Sgan. 17.)
Latinisme: qui primus.
«Nous verrons, volage bergere, «Qui premier s’en repentira!»
(DESPORTES.)
Premier s’employait aussi adverbialement:
«Tout ce en Bretagne apparut Quand premier la guerre y esmeut, L’an 300 quarante et un mil, Le derrain jour du mois d’apvril.»
(Chron. de Guill. de Saint-André. v. 104.)
Quand premièrement, pour la première fois.
«Dieu tout premier, puis père et mère, honore.»
(PYBRAC.)
(Voyez plus bas PREMIER QUE.)
--LE PREMIER, le premier venu:
Ma bague est la marque choisie Sur laquelle au premier il doit livrer Célie.
(L’Ét. II. 9.)
Il semblerait qu’il s’agit de deux personnages, le premier et le second. La gêne de l’expression est trop visible.
--PREMIER QUE, avant, ou avant que:
Et là, premier que lui si nous faisons la prise, Il aura fait pour nous les frais de l’entreprise.
(L’Ét. III. 7.)
«Premier que d’avoir mal, ils trouvent le remède.»
(MALHERBE.)
Trévoux cite ce dernier exemple et les suivants: «Il étoit au monde premier que vous fussiez né.--Un moine n’oseroit sortir que premier il n’en ait demandé la permission.--En ce sens il vieillit.» (1740.)
Dans l’origine, tous les adjectifs s’employaient adverbialement sans changer de forme: partir soudain; voir clair; tenir ferme; courir vite; parler net, haut, fort. Dans toutes ces locutions et les semblables, l’adjectif joue le rôle de l’adverbe. Ce privilége de l’adjectif subsiste encore en allemand et en anglais.
Premier pour premièrement était donc une locution très-régulière et très-correcte. Quant à l’adjonction du que, premier que, pour premièrement que, elle est justifiée par cette réflexion fort simple, que premier marque une comparaison, est un véritable comparatif; il est donc naturel qu’il en ait la construction et l’attribut.
(Voyez aux mots FERME, FRANC, NET, POSSIBLE.)
PRENDRE, choisir, préférer:
Ai-je l’éclat ou le secret à prendre?
(Amph. III. 3.)
--LE PRENDRE A (un substantif), s’en rapporter à...:
Si vous le voulez prendre aux usages du mot, L’alliance est plus grande entre pédant et sot.
(Fem. sav. IV. 3.)
--SE PRENDRE A (un infinitif), s’y prendre pour:
Voyons d’un esprit adouci Comment vous vous prendrez à soutenir ceci.
(Mis. V. 4.)
--PRENDRE A TÉMOIN SI...:
Je prends à témoin le prince votre père si ce n’est pas vous que j’ai demandée.
(Pr. d’Él. V. 3.)
(Afin qu’il dise) si ce n’est pas vous... etc.
--PRENDRE CRÉANCE EN QUELQU’UN:
Et tâchez, comme il prend en vous grande créance, De le dissuader de cette autre alliance.
(Éc. des fem. V. 6.)
--PRENDRE DROIT:
Et je serois encore à nommer le vainqueur, Si le mérite seul prenoit droit sur un cœur.
(D. Garcie. I. 1.)
Cependant apprenez, prince, à vous mieux armer Contre ce qui prend droit de vous trop alarmer.
(Ibid. I. 5.)
Et c’est ce qui chez vous prend droit de m’amener.
(Éc. des mar. II. 3.)
Ah! qu’il est bien peu vrai que ce qu’on doit aimer, Aussitôt qu’on le voit, prend droit de nous charmer!
(Pr. d’Él. I. 1.)
Il est très-assuré, sire, qu’il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les tartufes ont l’avantage; qu’ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais.....
(2e Placet au Roi.)
--PRENDRE EN MAIN:
Tous les magistrats sont intéressés à prendre cette affaire en main.
(L’Av. V. 1.)
--PRENDRE FOI SUR...:
Mais je n’ai point pris foi sur ces méchantes langues.
(Éc. des fem. II. 6.)
--PRENDRE GARDE A (un infinitif):
C’est donner toute son attention à faire l’action marquée par cet infinitif:
Prenez bien garde, vous, à vous déhancher comme il faut, et à faire bien des façons.
(Impromptu. 3.)
Prenez garde de marquerait le contraire, et le soin d’éviter.
Les Latins avaient de même vereor ut et vereor ne.
Pascal dit prendre garde que, comme observer, remarquer que:
«Les valets peuvent faire en conscience de certains messages fâcheux; n’avez-vous pas pris garde que c’étoit seulement en détournant leur intention du mal, etc.....»
(7e Prov.)
--PRENDRE INTÉRÊT EN QUELQU’UN:
Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre, Que l’intérêt qu’en vous l’on s’avise de prendre?
(Tart. IV. 5.)
Un ami qui m’est joint d’une amitié fort tendre, Et qui sait l’intérêt qu’en vous j’ai lieu de prendre.
(Ibid. V. 6.)
--PRENDRE LA VENGEANCE DE:
Pour m’ouvrir une voie à prendre la vengeance De son hypocrisie et de son insolence.
(Ibid. III. 4.)
--absolument pour épouser la querelle:
Loin d’être les premiers à prendre ma vengeance, Eux-mêmes font obstacle à mon ressentiment.
(Amph. III. 5.)
Et vous devez, en raisonnable époux, Être pour moi contre elle, et prendre mon courroux.
(Fem. sav. II. 6.)
--PRENDRE LE FRAIS, choisir l’heure du frais:
Pour arriver ici, mon père a pris le frais.
(Éc. des fem. V. 6.)
--PRENDRE LE PIED DE (un infinitif):
De peur que, sur votre foiblesse, il ne prenne le pied de vous mener comme un enfant.
(Scapin. I. 3.)
--PRENDRE LOI DE QUELQU’UN:
Il seroit beau vraiment qu’on le vît aujourd’hui Prendre loi de qui doit la recevoir de lui!
(Éc. des fem. V. 7.)
--PRENDRE PAR LES ENTRAILLES, au figuré, parlant de l’effet des ouvrages de l’esprit:
Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point des raisonnements pour nous empêcher d’avoir du plaisir.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
--PRENDRE PEINE A (un infinitif):
Tant pis encore de prendre peine à dire des sottises.
(Ibid. 1.)
--PRENDRE PLAISIR DE (un infinitif):
Car le ciel a trop pris plaisir de m’affliger.
(Dép. am. II. 4.)
Je prends plaisir d’être seule.
(Crit. de l’Éc. des fem. 1.)
Je pense qu’il ne prend pas plaisir de nous voir.
(D. Juan. III. 6.)
--PRENDRE SOIN A (un infinitif):
C’est un étrange fait du soin que vous prenez, A me venir toujours jeter mon âge au nez.
(Éc. des mar. I. 1.)
--PRENDRE VISÉE QUELQUE PART, diriger là son attention et ses efforts:
Elle est sage, elle m’aime, et votre amour l’outrage. Prenez visée ailleurs, et troussez-moi bagage.
(Ibid. II. 9.)
--SE PRENDRE A QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire, s’y prendre pour la faire:
Elle se prend d’un air le plus charmant du monde aux choses qu’elle fait.
(L’Av. I. 2.)
--SE PRENDRE A QUELQU’UN DE, s’en prendre à lui, l’en accuser:
C’est ainsi qu’aux flatteurs on doit partout se prendre Des vices où l’on voit les humains se répandre.
(Mis. II. 5.)
PRÉPOSITION supprimée, où l’usage moderne est de la répéter, soit devant un nom, soit devant un infinitif:
. . . . . . On sait bien que Célie A causé des désirs à Léandre et Lélie.
(L’Ét. V. 13.)
Nous dirions: à Léandre et à Lélie.
Il n’y a dans Molière qu’un second exemple pareil à celui-ci, c’est-à-dire, où la préposition soit supprimée devant un substantif:
La peste soit de l’homme et sa chienne de face!
(Éc. des fem. IV. 2.)
Et de sa chienne de face.
Pour de l’esprit, j’en ai sans doute, et du bon goût A juger sans étude et raisonner de tout; A faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre, Figure de savant sur les bancs d’un théâtre; Y décider en chef, et faire du fracas A tous les beaux endroits qui méritent des ah!
(Mis. III. 1.)
A y décider.
C’est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires, A brûler constamment pour des beautés sévères; A languir à leurs pieds et souffrir leurs rigueurs; A chercher le secours des soupirs et des pleurs, Et tâcher, par des soins d’une très-longue suite, D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite.
(Ibid.)
Et à souffrir, et à tâcher.
On n’a point à louer les vers de messieurs tels, A donner de l’encens à madame une telle, Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.
(Ibid. III. 7.)
A essuyer la cervelle de nos marquis.
Vous apprendrez, maroufle, à rire à nos dépens, Et sans aucun respect faire cocus les gens!
(Sgan. 8.)
A faire cocus les gens.
Comme si j’étois femme à violer la foi que j’ai donnée à un mari, et m’éloigner jamais de la vertu que mes parents m’ont enseignée!
(G. D. II. 10.)
Le remède plus prompt où j’ai su recourir, C’est de pousser ma pointe et dire en diligence A notre vieux patron toute la manigance.
(Dép. am. III. 1.)
Trouves-tu beau, dis-moi, de diffamer ma fille, Et faire un tel scandale à toute une famille?
(Ibid. III. 8.)
Loin _d’_assurer une âme, et lui fournir des armes....
(Ibid. IV. 2.)
Peux-tu me conseiller un semblable forfait, _D’_abandonner Lélie et prendre ce malfait?
(Sgan. 2.)
Et les plus prompts moyens de gagner leur faveur, C’est de flatter toujours le foible de leur cœur, _D’_applaudir en aveugle à ce qu’ils veulent faire, Et n’appuyer jamais ce qui peut leur déplaire.
(D. Garcie. II. 1.)
Et voulez-vous, charmé de ses rares mérites, M’obliger à l’aimer, et souffrir ses visites?
(Éc. des mar. II. 14.)
En quelle impatience Suis-je de voir mon frère et lui conter sa chance!
(Ibid. III. 2.)
Mais je ne suis pas homme à gober le morceau, Et laisser le champ libre aux yeux d’un damoiseau.
(Éc. des fem. II. 1.)
Il ne veut obtenir Que le bien de vous voir et vous entretenir.
(Ibid. II. 6.)
Employons ce temps à répéter notre affaire, et voir la manière dont il faut jouer les choses.
(Impromptu. 1.)
C’est de ne plus souffrir qu’Alceste vous prétende; De le sacrifier, madame, à mon amour; Et de chez vous enfin le bannir sans retour.
(Mis. V. 2.)
Je vous promets ici d’éviter sa présence, De faire place au choix où vous vous résoudrez, Et ne souffrir ses vœux que quand vous le voudrez.
(Mélicerte. II. 4.)
Mais mon secours pourra lui donner les moyens De sortir d’embarras et rentrer dans ses biens.
(Tart. II. 2.)
Pour m’ouvrir une voie à prendre la vengeance De son hypocrisie et de son insolence, A détromper un père, et lui mettre en plein jour L’âme d’un scélérat qui vous parle d’amour.
(Ibid. III. 4.)
Ce seroit mériter qu’il me la vînt ravir (l’occasion), Que de l’avoir en main, et ne m’en pas servir.
(Ibid.)
Un ordre de vider d’ici, vous et les vôtres, Mettre vos meubles hors, et faire place à d’autres.
(Ibid. V. 4.)
On sait qu’une épître dédicatoire dit tout ce qu’il lui plaît, et qu’un auteur est en pouvoir d’aller saisir les personnes les plus augustes, et de parer de leurs grands noms les premiers feuillets de son livre; qu’il a la liberté de s’y donner autant qu’il veut l’honneur de leur estime, et se faire des protecteurs qui n’ont jamais songé à l’être.
(Ép. déd. d’Amphitryon.)
Cette tournure est ici d’autant plus remarquable, que l’épître est écrite avec un soin particulier, comme adressée au prince de Condé, aussi fin connaisseur dans les choses d’esprit que grand capitaine.
Qui donc est ce coquin qui prend tant de licence Que de chanter et m’étourdir ainsi?
(Amph. I. 2.)
Il me prend des tentations _d’_accommoder son visage à la compote, et le mettre en état de ne plaire de sa vie aux diseurs de fleurettes.
(G. D. II. 4.)
J’aime bien mieux, pour moi, qu’en épluchant ses herbes Elle accommode mal les noms avec les verbes, Et redise cent fois un bas ou méchant mot, Que de brûler ma viande, ou saler trop mon pot.
(Fem. sav. II. 7.)
Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes, De cette indigne classe où nous rangent les hommes, De borner nos talents à des futilités, Et nous fermer la porte aux sublimes clartés.
(Ibid. III. 2.)
Appelez-vous, monsieur, être à vos vœux contraire, Que de leur arracher ce qu’ils ont de vulgaire, Et vouloir les réduire à cette pureté.....
(Ibid. IV. 2.)
La multiplicité de ces exemples, tant en vers qu’en prose, fait assez voir que Molière, en supprimant en poésie la préposition une fois exprimée, ne cédait pas à la contrainte de la mesure; il suit la coutume de tous les écrivains du XVIIe siècle. Je n’en apporterai qu’un exemple; il est de la Fontaine, et curieux à cause de la longueur de la période, et du nombre de verbes devant lesquels il faut suppléer le de mis au commencement.
«Ésope, pour toute punition, lui recommanda _d’_honorer les dieux et son prince; se rendre terrible à ses ennemis, facile et commode aux autres; bien traiter sa femme, sans pourtant lui confier son secret; parler peu, et chasser de chez soi les babillards; ne se point laisser abattre au malheur; avoir soin du lendemain....... surtout n’être point envieux du bonheur ni de la vertu d’autrui.......»
(LA FONTAINE. Vie d’Ésope.)
PRESCRIT, fixé, déterminé d’avance, et non pas ordonné:
Pensez-vous qu’à choisir de deux choses prescrites, Je n’aimasse pas mieux être ce que vous dites.....
(Éc. des fem. IV. 8.)
C’est le sens du latin præscriptus, écrit d’avance.
PRÉSENT DU SUBJONCTIF, en relation avec l’imparfait:
Seroit-ce quelque chose où je vous puisse aider?
(Méd. m. l. I. 5.)
Ici l’imparfait serait-ce est une forme convenue pour représenter le présent est-ce: Est-ce quelque chose où je vous puisse aider? Ainsi, la correspondance des temps n’est réellement pas troublée.
PRESSER QUELQU’UN D’UNE COURTOISIE:
Toute la courtoisie enfin dont je vous presse.
(Éc. des fem. IV. 4.)
PRÊT A, près de, sur le point de:
Je vous vois prêt, monsieur, à tomber en foiblesse.
(Sgan. 11.)
Si c’est vous offenser, Mon offense envers vous n’est pas prête à cesser.
(Fem. sav. V. 1.)
--PRÊT DE, disposé à, sur le point de:
Ajoute que ma mort Est prête d’expier l’erreur de ce transport.
(Dép. am. I. 2.)
Molière, en ce sens, a dit deux fois prêt à:
Le voilà prêt à faire en tout vos volontés.
(Ibid. III. 8.)
Et que me sert d’aimer comme je fais, hélas! Si vous êtes si prête à ne le croire pas?
(Mélicerte. II. 3.)
Mais son habitude est prêt de:
Que si cette feinte, madame, a quelque chose qui vous offense, je suis tout prêt de mourir pour vous en venger.
(Pr. d’Él. V. 2.)
Vous n’avez qu’à parler, je suis prêt d’obéir.
(Mélicerte. II. 5.)
Et il n’y a pas quatre mois encore, qu’étant toute prête d’être mariée, elle rompit tout net le mariage....
(L’Av. II. 7.)
Je suis prêt de soutenir cette vérité contre qui que ce soit.
(Ibid. V. 5.)
Est-il l’heure de revenir chez soi quand le jour est prêt de paroître?
(G. D. III. 11.)
Quelques éditions modernes ont imprimé ici près de; cette correction, ou plutôt cette infidélité, est impossible dans les exemples qui précèdent.
Tous les grands écrivains du XVIIe siècle ont employé prêt de pour disposé à:
«Qu’on rappelle mon fils, qu’il vienne se défendre; «Qu’il vienne me parler, je suis prêt de l’entendre.»
(RACINE. Phèdre. V. 5.)
Le bon usage donnait même la préférence à prêt de: «Lorsque prêt signifie sur le point, prêt de est beaucoup meilleur.» (BOUHOURS, Rem. nouv.)
«Elle estoit preste d’accoucher.»
(SCARRON. Rom. com. I. 13.)
«Je le vis tout prest d’abandonner son bucéphale, pour marcher à pied à la teste des fantassins.»
(ST.-ÉVREMOND. Conv. du P. Canaye. éd. de Barbin, 1697.)
LA SERRE.
«Es-tu si prêt d’écrire?
CASSAIGNE.
Es-tu las d’imprimer?»
(BOILEAU.)
«Dites un mot, seigneur, soldats et matelots «Seront prêts avec vous de traverser les flots.»
(CRÉBILLON. Electre.)
«Ce peuple, qui tant de fois a répandu son sang pour la patrie, est encore prêt de suivre les consuls.»
(VERTOY.)
«Ils coururent chez un de ses oncles où il s’étoit retiré, et d’où il étoit prêt de sortir pour aller se battre.»
(FLÉCHIER. Les Grands Jours, p. 194.)
«Elle (Psyché) étoit honteuse de son peu d’amour, toute prête de réparer cette faute si son mari le souhaitoit, et quand même il ne le souhaiteroit pas.»
(LA FONT. Psyché. l. 1.)
C’est paratus de au lieu de paratus ad. La première forme était celle qu’avait choisie le moyen âge:
«S’il y est, il sera tout _prest «De vous payer_ à la raison.»
(Le Nouv. Pathelin.)
«Ouy, mon amy, je suis prest «De vous despescher vistement.»
(Ibid.)
«Je suis tout prest de recevoir.»
(Ibid.)
Les grammairiens modernes reconnaissent l’emploi de prêt de dans tous les écrivains du XVIIe siècle, et, en le tolérant comme un archaïsme, ils s’avisent d’une distinction subtile autant qu’elle est chimérique: Prêt de, disent-ils, s’employait pour disposé à, mais non jamais pour signifier sur le point de, car il fallait toujours alors mettre l’adverbe près de.
On voit par les exemples de Molière la vanité de cette règle. Ma mort est prête d’expier ce transport;--étant toute prête d’être mariée....;--le jour est prêt de paroître; ne sont pas des phrases où l’on puisse substituer disposé à.
La distinction rigoureuse et constante entre l’adverbe près (presso) et l’adjectif prêt (paratus) paraît être venue tard: c’est un des résultats heureux, je crois, de l’analyse moderne. Auparavant on ne distinguait pas entre deux mots que l’oreille identifie; et quant aux compléments à ou de, comme ils s’employaient sans cesse et correctement l’un pour l’autre, ils ne pouvaient qu’entretenir la confusion, loin de l’empêcher.
PRÊTE-JEAN:
C’est ainsi que Molière écrit, et non prêtre Jean, personnage qui est appelé, dans les chroniques latines, presbyter Joannes, et pretiosus Joannes. J. Scaliger était pour le dernier.
Ce qui s’agite dans les conseils du prête-Jean ou du Grand Mogol.
(Comtesse d’Escarb. 1.)
«On appela d’abord prêtre Jean un prince tartare qui combattit Gengis. Des religieux envoyés auprès de lui prétendirent qu’ils l’avaient converti, l’avaient nommé Jean au baptême, et même lui avaient conféré le sacerdoce: de là cette qualification de prêtre Jean, qui est devenue depuis, on ne sait pourquoi, celle d’un prince nègre, moitié chrétien schismatique et moitié juif. C’est de ce dernier qu’il est question ici.» (M. AUGER.)
Voici à présent l’explication de Trévoux:
«Prestre Jean. On appelle ainsi l’empereur des Abyssins, parce que autrefois les princes de ce pays étoient réellement prestres, et que le mot Jean, en leur langue, veut dire Roi.
«..... Le nom de prestre Jean est tout à fait inconnu en Éthiopie; et cette erreur vient de ce que ceux d’une province où ce prince réside souvent, quand ils lui veulent demander quelque chose, crient Jean coi, c’est-à-dire, mon roi.»
C’est le cas de s’écrier aussi, avec le bonhomme Trufaldin:
Oh! oh! qui des deux croire? Ce discours au premier est fort contradictoire.
Ceux qui voudront en lire davantage sur le prêtre ou prête Jean, peuvent consulter Du Cange au mot Presbyter Joannes.
PRÉTENDRE QUELQU’UN, QUELQUE CHOSE:
C’est inutilement qu’il prétend done Elvire.
(D. Garcie. I. 1.)
Donnez-en à mon cœur les preuves qu’il prétend.
(Ibid. I. 5.)
Quoi! si vous l’épousez, elle pourra _prétendre Les mêmes libertés_ que fille on lui voit prendre?
(Éc. des mar. I. 2.)
Et par de prompts transports donne un signe éclatant De l’estime qu’il fait de celle qu’il prétend.
(Fâcheux. II. 4.)
Et la preuve après tout que je vous en demande, C’est de ne plus souffrir qu’Alceste vous prétende.
(Mis. V. 2.)
Ces deux nymphes, Myrtil, à la fois te prétendent.
(Mélicerte. I. 5.)
Toutes vos poursuites auprès d’une personne que je prétends pour moi.
(L’Av. IV. 3.)
Molière a dit aussi PRÉTENDRE A QUELQU’UN:
Il ne prétend à vous qu’en tout bien et en tout honneur.
(Scapin. III. 1.)
Et PRÉTENDRE SUR QUELQUE CHOSE:
Moi, madame? Et sur quoi pourrois-je en rien prétendre?
(Mis. III. 7.)
--A CE QUE JE PRÉTENDS, j’espère:
Et vous n’y montez pas[72], à ce que je prétends, Pour être libertine et prendre du bon temps.
(Éc. des fem. III. 2.)
[72] Au rang de femme.
PRÊTER LA MAIN A...:
Cela est fort vilain à vous, pour un grand seigneur, de prêter la main, comme vous faites, aux sottises de mon mari.
(B. gent. IV. 2.)
(Voyez au mot DONNER, DONNER LA MAIN ou LES MAINS.)
--PRÊTER LE COLLET, soutenir une lutte:
Je vous prêterai le collet en tout genre d’érudition.
(Am. méd. II. 4.)
PRÉTEXTE A (un infinitif):
Henriette, entre nous, est un amusement, Un voile ingénieux, un prétexte, mon frère, A couvrir d’autres feux dont je sais le mystère.
(Fem. sav. II. 3.)
PRIER D’UNE FÊTE, y inviter:
Pressez vite le jour de la cérémonie; J’y prends part, et déjà moi-même je m’en prie.
(Éc. des f. V. 8.)
PRINCIPAUTÉ; SA PRINCIPAUTÉ, comme sa majesté, son altesse, ou bien sa qualité de prince:
MORON. Je l’ai trouvé un peu impertinent, n’en déplaise à sa principauté.
(Princ. d’Él. III. 3.)
PRISES; EN ÊTRE AUX PRISES, être près d’en venir aux prises:
Souvent nous en étions aux prises; Et vous ne croiriez point de combien de sottises....
(Fem. sav. IV. 2.)
PRODUIRE A QUELQU’UN, lui montrer, lui présenter:
Quoi! deux Amphitryons ici nous sont produits!
(Amph. III. 5.)
Voici l’homme qui meurt du désir de vous voir. En vous le produisant, je ne crains point le blâme D’avoir admis chez vous un profane, madame.
(Fem. sav. III. 5.)
--SE PRODUIRE, se montrer:
Ah, ah! cette impudente ose encor se produire?
(Ibid. V. 3.)
PROMENER, verbe neutre, sans le pronom réfléchi:
Qu’on me laisse ici promener toute seule.
(Am. magn. I. 6.)
Sur la suppression du pronom, voyez ARRÊTER.
--PROMENER QUELQU’UN SUR.... au figuré:
Ma jalousie à tout propos Me promène sur ma disgrâce.
(Amph. III. 1.)
Ramène ma pensée sur ma disgrâce.
PROMETTRE, assurer:
Je vous promets que je ne saurois les donner à moins.
(Méd. m. l. I. 6.)
PRONOM DE LA PREMIÈRE PERSONNE, construit avec un verbe à la troisième:
Et que me diriez-vous, monsieur, si c’étoit moi Qui vous eût procuré cette bonne fortune?
(Dép. am. III. 7.)
Cette tournure ne choque pas, parce que eût figure avec c’était, et non pas avec moi. Au reste, Molière a donné cela au besoin de la mesure, car, deux vers plus loin, il rentre dans la forme ordinaire:
C’est moi, vous dis-je, moi, dont le patron le sait, Et qui vous ai produit ce favorable effet.
(Ibid. III. 7.)
Molière a employé encore ailleurs cette discordance de personnes:
Ce ne seroit pas moi qui se feroit prier.
(Sgan. 2.)
En ce cas, c’est moi qui se nomme Sganarelle.
(Méd. m. lui. I. 6.)
Nous chercherons partout à trouver à redire, Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.
(Fem. sav. III. 2.)
Molière mettait ici le verbe en accord avec le pronom relatif, qui désigne en effet la 3e personne. L’usage prescrit absolument aujourd’hui le verbe à la 1re personne, qui sachions. Au surplus, comme la mesure eût été la même, on est induit à penser que du temps de Molière la règle n’était pas encore fixée sur ce point.
PRONOM RÉFLÉCHI, supprimé:
Les mauvais traitements qu’il me faut endurer Pour jamais de la cour me feroient retirer.
(Fâcheux. III. 2.)
Je ne feindrai point de vous dire que le hasard nous a fait connoître il y a six jours.
(Mal. im. I. 5.)
Molière a voulu fuir le mauvais effet de la répétition nous a fait nous connoître; me feroient me retirer. Il pouvait dire, nous a fait connoître l’un à l’autre; mais il a pensé que la rapidité de l’expression ne faisait ici rien perdre à la clarté, et pour un dialogue était assez correcte.
J’observe que les bons écrivains du XVIIe siècle n’expriment jamais qu’une fois le pronom personnel, quand la tournure de la phrase et l’emploi d’un verbe réfléchi sembleraient, comme ici, exiger qu’il fût exprimé deux fois.
PRONOM RELATIF, séparé de son substantif:
Et j’ai des gens en main que j’emploierai pour vous.
(Mis. III. 5.)
Tandis que Célimène en ses liens s’amuse, De qui l’humeur coquette et l’esprit médisant Semblent donner si fort dans les mœurs d’à présent.
(Ibid. I. 1.)
Ce tour est si fréquent dans Molière et dans tous les écrivains du XVIIe siècle, qu’il a paru superflu d’en rassembler ici d’autres exemples.
PROPOS; METTRE DANS LE PROPOS:
Et, pour ne vous point mettre aussi dans le propos...
(Fem. sav. IV. 3.)
PROPRE, au sens d’élégant, paré:
DORANTE. Comment, monsieur Jourdain, vous voilà le plus propre du monde!
(B. gent. III. 4.)
PROU, adverbe, beaucoup; archaïsme:
J’ai prou de ma frayeur en cette conjecture.
(L’Ét. II. 5.)
Prou, par apocope de proufit (profit). En italien, pro n’est que substantif: Buon pro vi faccia.--Bon prou vous fasse.
La Civilité puérile et honnête apprenait aux enfants à dire à leurs père et mère, après les grâces, prouface, c’est-à-dire, bon prou vous fasse; que ce repas vous profite.
En français, prou fait aussi l’office d’adverbe, comme ces autres substantifs monosyllabes, pas, point, mie, trop, rien.
(Voyez PAS; RIEN.)
«L’un jura foi de roi, l’autre foi de hibou, «Qu’ils ne se goberoient leurs petits peu ni prou.»
(LA FONT. L’Aigle et le Hibou.)
PRUNES; POUR DES PRUNES, pour rien:
CLIMÈNE. Ce le, où elle s’arrête, n’est pas mis pour des prunes.
(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)
Molière prête à Climène cette trivialité, pour faire un contraste plaisant avec le superbe néologisme de cette précieuse, et l’importance qu’elle attache à ce le.
La même intention paraît dans Sganarelle, qui, interrogé au plus fort de son chagrin, répond:
Si je suis affligé, ce n’est pas pour des prunes.
(Sgan. 16.)
ARNOLPHE.
Diantre, ce ne sont pas des prunes que cela!
(Éc. des fem. III. 4.)
PUBLIER POUR (un adjectif), faire passer publiquement pour...:
Et que direz-vous de la marquise Araminte, qui la publie partout pour épouvantable? (la comédie de l’École des femmes).
(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)
PUER SON ANCIENNETÉ:
... Ah! sollicitude à mon oreille est rude; Il put étrangement son ancienneté.
(Fem. sav. II. 7.)
Ce présent se dérive de la forme puir, qui est la primitive; puer est moderne. «C’est puir que sentir bon.» (MONTAIGNE.)
«PUER ou PUÏR, verbe neutre. L’Académie ne parle que de puer, et point du tout de puir. Danet en parle comme l’Académie; mais Richelet, aussi bien que Furetière, les admet tous deux, en disant que ce sont deux verbes défectueux; que puïr ne se dit point à l’infinitif, mais seulement puer, et qu’ils empruntent l’un de l’autre quelques temps. Quoi qu’il en soit, on ne conjugue point je pue, ni je puïs, comme il semble qu’on devroit conjuguer; mais je pus, tu pus, il put.» (TRÉVOUX.)
L’exemple tiré de Montaigne, auquel on en pourrait ajouter mille autres, prouve l’erreur de Richelet et de Furetière quant à l’infinitif puïr: ils ont pris pour défectueux deux verbes très-complets chacun de sa part, mais différents d’âge. Les dernières lignes de Trévoux prouvent qu’en 1740 la forme moderne n’avait pas encore supplanté l’ancienne complétement, et que puïr subsistait toujours dans le présent de l’indicatif. A plus forte raison, en 1672 Molière ne pouvait-il écrire, comme le mettent certaines éditions: «Il pue étrangement.....» (Voyez SENTIR.)
PUNISSEUR; FOUDRE PUNISSEUR:
Il ne veut le montrer qu’en tête d’une armée, Et tout prêt à lancer le foudre punisseur.
(D. Garcie. I. 2.)
PUNITION; FAIRE LA PUNITION DE... SUR...:
Ils en feront sur votre personne toute la punition que leur pourront offrir et les poursuites de la justice, et la chaleur de leur ressentiment.
(G. D. III. 8.)
Molière dit de même, faire la justice d’un crime.
PURGER (SE) DE SA MAGNIFICENCE, l’expliquer, la justifier:
L’autre, pour se purger de sa magnificence, Dit qu’elle gagne au jeu l’argent qu’elle dépense.
(Éc. des fem. I. 1.)
--SE PURGER D’UNE IMPOSTURE, en démontrer la fausseté:
Votre Majesté juge bien elle-même...... quel intérêt j’ai enfin à me purger de leur imposture.
(1er Placet au roi.)
QUAND... ET QUE...:
Enfin, quand il (le ciel) exposeroit à mes yeux un miracle d’esprit, d’adresse et de beauté, et que cette personne m’aimeroit avec toutes les tendresses imaginables; je vous l’avoue franchement, je ne l’aimerois pas.
(Pr. d’Él. III. 4.)
Oui, quand Alexandre seroit ici, et que ce seroit votre amant......
(Sicilien. 12.)
«Quand un homme nous auroit ruinés, estropiés, brûlé nos maisons, tué notre père, _et qu’_il se disposeroit encore à nous assassiner...»
(PASCAL. 14e Prov.)
Cette tournure paraît lâche et incorrecte. On observera dans la phrase de Pascal une autre négligence, c’est le même nous servant à la fois comme accusatif et comme datif: nous aurait ruinés, nous aurait tué notre père.
QUANT-A-MOI, substantif. (Voyez TENIR SON QUANT-A-MOI).
QUASI, presque:
Figurez-vous donc que Télèbe, Madame, est de ce côté. C’est une ville, en vérité, Aussi grande quasi que Thèbe.
(Amph. I. 1.)
Ce mot a joui d’une grande faveur jusqu’à la fin du XVIIe siècle:
«Nous sommes quasi en tout iniques juges de leurs actions (des femmes).»
(MONTAIGNE. III. 5.)
«....... Notre grande méthode (de diriger l’intention), dont l’importance est telle, que j’oserois quasi la comparer à la doctrine de la probabilité.»
(PASCAL, 7e Prov.)
«Je ne me laisse pas emporter aux haines publiques, que je sais estre quasi toujours injustes.»
(VOITURE.)
«L’amour n’a quasi jamais bien establi son pouvoir qu’après avoir ruiné celui de nostre raison.»
(ST.-ÉVREMOND.)
«Le mot quasi n’est pas mauvais, et il ne faut faire nul scrupule de s’en servir, surtout dans les discours de longue haleine.»
(PATRU.)
Là commencent les retours: Vaugelas, Ménage, Bouhours, Thomas Corneille, ont condamné quasi, les uns plus sévèrement, les autres moins; les plus indulgents ne l’ont toléré que par pitié.
Le temps a donné gain de cause à Vaugelas, qui le proscrivait net, et le chassait du beau langage.
QUE.
Ce mot est entré dans la langue française pour y représenter 1° l’adverbe latin quòd;
2° Les accusatifs du pronom relatif qui, quæ, quod, et le neutre quid;
3° L’adverbe quàm dans les formules de comparaison: plus pieux que vous, magis pius quàm tu.
Enfin, il figure dans quelques autres locutions qui ne sont point prises du latin, et sont des idiotismes de notre langue.
Molière nous fournit des exemples de ces divers emplois de QUE; nous allons les rapporter dans l’ordre où ils viennent d’être mentionnés.
--QUE (quòd), entre deux verbes, tous deux à l’indicatif:
Ah! madame, il suffit, pour me rendre croyable, Que ce qu’on vous promet doit être inviolable.
(D. Garcie. I. 3.)
Est-il possible que toujours j’aurai du dessous avec elle?
(G. D. II. 13.)
Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins?
(Mal. im. III. 3.)
L’idée du second verbe énonce un fait certain, c’est pourquoi on met l’indicatif. Le doute, ou plutôt l’exclamation, s’exprime dans l’autre partie de la phrase. Vous serez toujours embéguiné des médecins;--j’aurai toujours du dessous avec elle;--cela est-il possible?
«_Croyez-vous qu’_il suffit d’être sorti de moi?»
(CORN. Le Menteur.)
Il suffit d’être sorti de moi.--Le croyez-vous? La première proposition paraît incontestable à Dorante.
Montaigne, parlant du nouveau monde, se sert de la même tournure:
«Bien crains-je que nous luy aurons très fort hasté sa ruine par nostre contagion, et que nous luy aurons bien cher vendu nos opinions et nos arts!»
(MONTAIGNE. III. 6.)
Observez que dans tous ces exemples le premier verbe est au présent de l’indicatif, et le second au futur.
--QUE pour de ce que, répondant au latin quòd, adverbe; S’OFFENSER QUE (suivi d’un autre verbe):
Et cet arrêt suprême Doit m’être assez touchant pour ne pas _s’offenser Que_ mon cœur par deux fois le fasse répéter.
(Éc. des mar. II. 14.)
Vous aurez la consolation qu’elle sera morte dans les formes.
(Am. méd. II. 5.)
Hoc erit tibi solamen quòd..... Cette consolation (savoir) que elle sera morte... etc.
Voilà qui m’étonne, qu’en ce pays-ci les formes de la justice ne soient point observées.
(Pourc. III. 2.)
La Fontaine a dit, par la même tournure, prier que et menacer que.
«Quelques voyageurs le prièrent, au nom de Jupiter hospitalier, qu’il leur enseignât le chemin qui conduisoit à la ville....... Ésope le menaça que ses mauvais traitements seroient sus.»
(Vie d’Ésope.)
Cette construction est très-commode, et abrége un long détour; mais elle ne paraît pas admissible hors du dialogue ou du style familier.
--QUE dans cette formule, IL N’EST PAS QUE; c’est-à-dire, pas possible que:
Il n’est pas que vous ne sachiez quelques nouvelles de cette affaire.
(L’Av. V. 2.)
Le comte de Foix, dit Froissart, fit mourir dans des supplices horribles quinze de ses serviteurs:
«Et la raison que il y mist et mettoit estoit telle: que il ne pouvoit estre que ils ne sceussent de ses secrets.»
(FROISSART, liv. III.)
Les Latins ont de même employé quòd et quin. «Hoc est quòd ad vos venio.» (PLAUTE.) C’est cela que je viens à vous.--«Non possum quin exclamem.» (CICÉRON.) Je ne peux que je ne m’écrie.
(Voy. POUVOIR.)
--QUE, ouvrant une formule de souhait (en latin QUOD UTINAM, Salluste.)
Que puissiez vous avoir toutes choses prospères!
(Dép. am. III. 4.)
Que maudit soit l’amour, et les filles maudites Qui veulent en tâter, puis font les chatemites!
(Dép. am. V. 4)
Le pauvre homme! Allons vite en dresser un écrit, Et que puisse l’envie en crever de dépit!
(Tart. III. 7.)
Cette locution s’explique par l’ellipse: Je souhaite, je prie Dieu que.... etc.
--QU’AINSI NE SOIT, espèce de formule oratoire au commencement d’une phrase, comme le verum enimvero de Cicéron (déjà surannée du temps de Molière):
1er MÉDECIN.
Qu’ainsi ne soit: pour diagnostique incontestable de ce que je dis.....
(Pourc. I. 11.)
--QUE pour à ce que, dans ces formules, QUE JE CROIS, QUE JE PENSE:
Vous n’avez pas été sans doute la première, Et vous ne serez pas, que je crois, la dernière.
(Dép. am. III. 9.)
Vous devez, que je croi, En savoir un peu plus de nouvelles que moi.
(Ibid.)
On aura, que je pense, Grande joie à me voir après dix jours d’absence.
(Éc. des fem. I. 2.)
Parbleu! vous êtes fou, mon frère, que je croi.
(Tart. I. 6.)
Vous n’aurez, que je crois, rien à me repartir.
(Ibid. IV. 4.)
Vous n’êtes pas d’ici, que je crois?
(G. D. I. 2.)
Je n’ai pas besoin, que je pense, de lui recommander de la faire agréable.
(Ibid. II. 5.)
Je m’y suis pris, que je crois, de toutes les tendres manières dont un amant se peut servir.
(Am. magn. I. 2.)
L’usage a prévalu de supprimer dans ces formules le que comme surabondant.
--QUE JE SACHE:
Il n’est point de destin plus cruel, que je sache.
(Amph. III. 1.)
Traduction rigoureuse de la formule latine quod sciam.
--QUE répondant au neutre quod, dans N’AVOIR QUE FAIRE:
Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n’avez que faire.
(Méd. m. lui. I. 2.)
Je n’ai que faire de votre aide.
(Méd. m. lui. I. 2.)
Je n’ai que faire de vos dons.
(L’Av. IV. 5.)
--QUE répondant à l’ablatif du qui relatif latin, où, auquel, dans lequel, par où:
L’argent dans notre bourse entre agréablement; Mais le terme venu que nous devons le rendre, C’est lors que les douleurs commencent à nous prendre.
(L’Ét. I. 6.)
Las! _en l’état qu’_il est, comment vous contenter?
(Ibid. II. 4.)
A l’heure que je parle, un jeune Égyptien, Qui n’est pas noir pourtant.......
(Ibid. IV. 9.)
D’abord il a si bien chargé sur les recors, Qui sont gens d’ordinaire à craindre pour leur corps, Qu’à l’heure que je parle ils sont encore en fuite.
(Ibid. V. 1.)
Je la regarde en femme, _aux termes qu’_elle en est.
(Éc. des fem. I. 1.)
Je regarde les choses _du côté qu’_on me les montre.
(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)
_De la façon qu’_elle a parlé, tout ce qu’elle en a fait a été sans dessein.
(Sicilien. 16.)
On se défend d’abord; mais, de l’air qu’on s’y prend, On fait entendre assez que notre cœur se rend.
(Tart. IV. 5.)
Est-il possible, notre gendre, qu’il n’y ait pas moyen de vous instruire _de la manière qu’_il faut vivre parmi les personnes de qualité?
(G. D. I. 4.)
Quo modo vivendum sit.
Nous voilà au temps, m’a-t-il dit, que je dois partir pour l’armée.
(Scapin. II. 8.)
Et l’on vous a su prendre par l’endroit seul que vous êtes prenable.
(1er Placet au roi.)
M. Auger fait ici la remarque suivante:
«Prendre et prenable, appartenant à deux propositions distinctes, devraient avoir chacun leur complément indirect, et ils n’en ont qu’un à eux deux. C’est là qu’est la faute. Il faudrait: On a su vous prendre par l’endroit seul par lequel....»
Je sais bien que M. Auger est avec l’usage, au moins l’usage moderne, et Molière hors de cet usage; mais je ne crains pas de dire: Tant pis pour l’usage moderne! Qui ne voit l’immense avantage de ce rapide monosyllabe que sur cette lourde et pesante tournure, par l’endroit par lequel?
La raison alléguée par M. Auger en faveur de l’usage ne vaut rien. Qu’importe en effet que prendre et prenable n’aient pour eux deux qu’un seul complément, s’ils le gouvernent tous deux de même? Prendre par un endroit; prenable par un endroit. Et où prend-il lui-même cette loi, qu’il faut deux compléments lorsqu’il y a deux propositions distinctes? Enfin, peut-on dire qu’il y ait ici deux propositions distinctes? Ce sont là toutes arguties de grammairien. Pour faire voir la légitimité de la construction de Molière au point de vue de la logique, il n’y a qu’à traduire sa phrase en latin:--Captus es quo loco capi poteras.--Le que n’est aussi exprimé qu’une fois.
Voici un tableau qui fera comprendre, mieux que tous les raisonnements subtils, le jeu de ces relatifs QUI, QUE, QUOI. J’en puise les éléments dans la grammaire de Jehan Masset, imprimée à la suite du dictionnaire de Nicot (1606.)
QUI, nominatif de tout genre et de tout nombre:
{ Le père } Exemples: { La mère } QUI vous aiment. { Les pères } { Les mères }
QUE, accusatif de tout genre et de tout nombre:
Exemples: { Le père, la mère } QUE vous aimez. { Les pères, les mères }
QUE sert aussi pour les neutres quid et quod. Que dites-vous? (quid dicis?) Ce que je sais (quod scio).
QUOI, accusatif neutre.--Quoi voyant, ou ce que voyant..... quod cum videret.--Quoi que vous disiez, littéralement en latin du moyen âge, quid quod dicas.
«_De la façon enfin qu’_avec toi j’ai vécu, «Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.»
(CORN. Cinna.)
«Au temps que les bêtes parloient.....»
(LA FONTAINE.)
«Le jour suivant, que les vapeurs de Bacchus furent dissipées, Xantus fut extrêmement surpris de ne plus trouver son anneau.»
(Id. Vie d’Ésope.)
«Un jour viendra que votre méchanceté ne trouvera point de retraite sûre, non pas même dans les temples.»
(LA FONT. Vie d’Ésope.)
Un jour viendra dans lequel.
--QUE, suivi de ne, répondant au latin quin ou quin ou quominus:
Et ce bien, par la fraude entré dans ma maison, N’en sera point tiré que dans cette sortie Il _n’_entraîne du mien la meilleure partie.
(Dép. am. III. 3.)
Entrez dans cette porte, Et sans bruit ayez l’œil que personne _n’_en sorte.
(Éc. des mar. III. 5.)
Afin que personne, pour empêcher que personne n’en sorte.
Il n’avouera jamais qu’il est médecin,..... que vous ne preniez chacun un bâton.....
(Méd. m. lui. I. 5.)
Quin baculum sumas: A moins que vous ne preniez un bâton.
Je ne sais qui me tient, infâme, Que je ne t’arrache les yeux.
(Amph. II. 3.)
Quin oculos tibi eripiam.
Passe, mon pauvre ami, crois-moi, Que quelqu’un ici ne t’écoute.
(Ibid. III. 2.)
Sors vite, que je ne t’assomme.
(L’Av. I. 3.)
Allez vite, _qu’_il ne nous voie ensemble.
(Pourc. III. 1.) --NE POUVOIR QUE... NE:
Dans le fond, je suis de votre sentiment, et vous ne pouvez pas que vous _n’_ayez raison.
(L’Av. I. 7.)
«Non possum quin exclamem.» (CICER.) Je ne puis que je ne m’écrie; je ne puis m’empêcher de m’écrier.
--QUE, répondant au latin quàm, præterquàm, nisi, excepté, sinon:
Mais quoi! que feras-tu que de l’eau toute claire?
(L’Ét. III. 1.)
Ont-elles répondu que oui et non à tout ce que nous avons pu leur dire?
(Préc. rid. 1.)
Où trouver, sire, une protection _qu’_au lieu où je la viens chercher? et qui puis-je solliciter..... que la source de la puissance et de l’autorité?
(2e Placet au roi.)
Je vous crois trop raisonnable pour vouloir exiger de moi que ce qui peut être permis par l’honneur et la bienséance.
(L’Av. IV. 1.)
Descendons-nous tous deux que de bonne bourgeoisie?
(B. gent. III. 12.)
«Je l’ai suivi (Planude), sans retrancher de ce qu’il a dit d’Ésope que ce qui m’a semblé trop puéril.»
(LA FONT. Vie d’Ésope.)
--QUE répondant au latin cum, lorsque, tandis que:
Il aime quelquefois sans qu’il le sache bien, Et croit aimer aussi, parfois _qu’_il n’en est rien.
(Mis. IV. 1.)
Tandis qu’il n’en est rien.
Comment voudriez-vous qu’ils traînassent un carrosse, _qu’_ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes?
(L’Av. III. 5.)
Lorsqu’ils ne peuvent pas.
Où me réduisez-vous, que de me renvoyer à ce que voudront permettre, etc....
(Ibid. IV. 1.)
Lorsque vous me renvoyez.
Et la raison bien souvent les pardonne, Que l’honneur et l’amour ne les pardonnent pas.
(Amph. III. 8.)
--QUE elliptique; tel que, ou, adverbialement, tellement que, de telle sorte que:
Je suis dans une colère, que je ne me sens pas!
(Mar. for. 6.)
Telle, que je ne me sens pas.
J’ai une tendresse pour mes chevaux, _qu’_il me semble que c’est moi-même.
(L’Av. III. 5.)
Telle, qu’il me semble....
Suis-je faite d’un air, à votre jugement, Que mon mérite au sien doive céder la place?
(Psyché. I. 1.)
D’un tel air que mon mérite, etc.
Et vous me le parez[73] tous deux _d’une manière, Qu’_on ne peut rien offrir qui soit plus précieux.
(Ibid. I. 3.)
[73] Le choix qu’ils font d’elle.
«Nous ne laissâmes pas toutefois de délier l’homme et la femme, que la crainte tenoit saisis _à un point qu’_ils n’avoient pas la force de nous remercier.»
(Gil Blas. liv. V. ch. 2.)
On lève des cachets, _qu’_on ne l’aperçoit pas.
(Amph. III. 1.)
De telle sorte que l’on ne l’aperçoit pas.
Souvent on se marie, _Qu’_on s’en repent après tout le temps de sa vie.
(Fem. sav. V. 5.)
Tellement, de telle façon que l’on s’en repent.
--QUE, relatif après ce que:
Bon! voilà _ce qu’_il nous faut _qu’_un compliment de créancier.
(Don Juan. IV. 2.)
--ET QUE... en relation avec en:
J’en suis persuadé, Et que de votre appui je serai secondé.
(Fem. sav. IV. 6.)
--QUE DIABLE:
Que diable est-ce là? Les gens de ce pays-ci sont-ils insensés?
(Pourc. I. 12.)
Il faut écrire quel diable, qu’on prononçait queu diable, et qu’on a fini par écrire que diable.
(Voyez DIABLE.)
Si vous n’êtes pas malade, que diable ne le dites-vous donc!
(Méd. m. lui. II. 9.)
Dans cette construction, que répond au latin cur. Pourquoi (diable!) ne le dites-vous donc? La véritable ponctuation serait d’isoler le mot diable: Que, diable! ne le dites-vous? Quin, ædepol, illud, aperis? (Voyez, p. 337, QUE suivi de ne.)
On pourrait encore expliquer que diable ne le dites-vous, quel diable ne le dites-vous? c’est-à-dire, quel diable vous empêche de le dire? Ce serait une de ces constructions interrompues dont il y a des exemples dans toutes les langues, et surtout dans la nôtre.
--QUE NE, après tarder:
Adieu; il me tarde déjà _que je n’_aie des habits raisonnables, pour quitter vite ces guenilles.
(Mar. for. 4.)
--QUE NON PAS, après aimer mieux:
Et tout ce que vous m’avez dit, je l’aime bien mieux une feinte que non pas une vérité.
(Pr. d’Él. V. 2.)
--QUE... QUI:
C’est vous, si quelque erreur n’abuse ici mes yeux, _Qu’_on m’a dit qui vivez inconnu dans ces lieux.
(L’Ét. V. 14.)
Mais, pour guérir le mal _qu’_il dit qui le possède, N’a-t-il pas exigé de vous d’autre remède?
(Éc. des fem. II. 6.)
Nous verrons si c’est moi que vous voudrez qui sorte.
(Mis. II. 5.)
Et c’est toi que l’on veut qui choisisses des deux.
(Mélicerte. I. 5.)
Je la recevrai comme un essai de l’amitié que je veux qui soit entre nous.
(Sicilien. 16.)
Mon Dieu, Scapin, fais-nous un peu ce récit _qu’_on m’a dit qui est si plaisant.....
(Scapin. III. 1.)
Ce gallicisme n’est pas élégant, mais il peut souvent être commode; c’est pourquoi il a été employé par de bons écrivains dans le style familier:
«Et que pourra faire un époux «Que vous voulez qui soit nuit et jour avec vous?»
(LA FONT. Le Mal marié.)
Ce tour, proscrit par la délicatesse raffinée des modernes, était encore d’usage au XVIIIe siècle; Voltaire lui-même ne fait point difficulté de s’en servir:
«Voici cette épître de Corneille, _qu’_on prétend qui lui attira tant d’ennemis.»
(Comment. sur l’Ép. à Ariste.)
Si l’on essaye d’exprimer la même idée en termes différents, on verra ce que la tournure de Molière et de Voltaire offre d’avantageux.
--QUE construit avec un adjectif, dans le sens où les Espagnols disent por; por grandes que sean los reyes... c’est-à-dire, encore que les rois soient grands, ou quels grands que soient les rois:
Ma crainte toutefois n’est pas trop dissipée; Et, doux que soit le mal, je crains d’être trompée.
(Sgan. 22.)
Cette locution est elliptique; c’est comme s’il y avait, et, quel doux que soit le mal[74]. Pour l’euphonie et la rapidité, on avait fini par omettre quel; mais dans l’origine il était exprimé.
(Voyez QUEL pour tel.... que, p. 341.)
[74] Sur cette tmèse de quel... que, seule forme usitée au moyen âge, et corrompue par l’ignorance de l’âge suivant, voyez des Var. du lang. fr., p. 419, 420, 421.
On doit regretter que ce tour élégant et concis n’ait pas été conservé, au lieu de ce pénible et raboteux quelque... que.
--QUE pour ce que, archaïsme:
Voilà, voilà que c’est de ne pas voir Jeannette, Et d’avoir en tout temps une langue indiscrète.
(L’Ét. IV. 8.)
(Voyez ÊTRE QUE DE, SI (un adjectif) QUE DE, SI PEU... QUE DE... etc., et ENRAGER QUE,--ÉTONNÉ QUE,--FAIRE SEMBLANT QUE,--GARDER QUE, etc.)
QUEL, pour tel... que:
Allez, allez, vous pourrez avoir avec eux (les médecins) quel mal il vous plaira.
(L’Av. I. 8.)
Les grammairiens sont unanimes à déclarer que c’est là une faute grave. Ils veulent: tel mal _qu’_il vous plaira.
Chez les Latins, talis et qualis étaient corrélatifs, ou se substituaient l’un à l’autre. Par exemple: talis pater, qualis filius; ou bien: qualis pater, talis filius.
Le peuple s’obstine à dire: Prenez lequel que vous voudrez; venez à quelle heure _qu’_il vous plaira. C’est la tradition de l’ancienne langue:
«Parole a David, si lui dis que il elise de treis choses quele que il volt mielz que je li face.
«E li prophetes vint al rei, si li dist issi de part nostre seignur, e ruvad (rogavit) que il eleist (qu’il choisît, élisît) quel membre que il volsist.»
(Rois. p. 217.)
Supprimez par euphonie le que relatif, vous avez la locution de Molière: Le prophète pria David de choisir quel membre il voudrait que Dieu frappât.
Mais au lieu de supprimer ce que relatif, qui déjà n’était pas indispensable, l’usage moderne le redouble, et dit, avec une harmonie réellement barbare, quelque... que.
(Voyez l’article suivant.)
--QUEL (un adj. ou un subst.) QUE, pour quelque... que:
En quel lieu que ce soit, je veux suivre tes pas.
(Fâcheux. III. 4.)
C’est la véritable locution française, la seule qui ait du sens, et qu’autorisent les origines de la langue.
«E Deu guardad David, quel part _qu’_il alast.»
(Rois. p. 148.)
«E quel part _qu’_il (Saül) se turnout, ses adversaires surmontout.»
(Ibid. p. 52.)
«De quel forfait que home out fait en cel tens.....»
(Loix de Guillaume le Conquer.)
Quelque forfait que l’on ait commis en ce temps, l’église y est un asile.
«Quel deul que j’en doie soufrir.»
(R. de Coucy. v. 6151.)
«Je m’en vois, dame! a Dieu le creatour, Comant vo cors, en quel lieu ke je soie.»
(Chanson du sire de Coucy, dans le roman, vers 7413.)
Les Anglais égorgent par surprise les Danois établis à Londres; des jeunes gens nobles, montés sur une nacelle, échappent à cette boucherie:
«Emmi se colent par Tamise, «Ne lor nut tant nord est ne bise, «Qu’en Danemarche n’arrivassent, «Queu mer orrible _qu’_il trovassent.»
(Benoist de S.-More. Chronique, v. 27550.)
Le vent ne leur nuisit pas tellement qu’ils n’arrivassent en Danemark, quelle horrible mer _qu’_ils trouvassent.
«En quel oncques liu que je soie.»
(La Violette, p. 44.)
«Avis li fu qu .I. angle de par Dieu li disoit «Qu’aler lessast Flourence quel part que ele voudroit.»
(Le dit de Flourence de Rome.)
Froissart parlant de la cour du comte de Foix:
«Nouvelles de quel royaume ni (et) de quel pays que ce feust là dedans on y apprenoit.»
(Chron. liv. III.)
Quelque... que est une locution dont il est impossible de rendre compte; elle échappe à toute analyse par son absurdité. Pourquoi ces deux que l’un sur l’autre, et quel invariable? Il appartenait à Molière de maintenir au milieu du XVIIe siècle la forme primitive.
Il serait bien à souhaiter qu’on reprît l’ancien usage, et qu’on purgeât notre langue de cet affreux quelque... que.
Nous avons vu Froissart, à la fin du XVe siècle, employer encore la vraie locution. A la même époque, je trouve déjà la mauvaise forme installée dans un chef-d’œuvre, dans la farce de Pathelin:
A moy mesme pour quelque chose Que je te die ne propose........ Dictes hardiment que j’affole Se je dis huy aultre parole A vous n’a quelque aultre personne, Pour quelque mot que l’en me sonne, Fors Bée que vous m’avez aprins.
(Pathelin.)
Ainsi, dès la fin du XVe siècle, les deux locutions étaient en présence, et luttaient. Selon la marche des choses d’ici-bas, la pire devait l’emporter, et son triomphe ne se fit pas attendre. Le XVIe siècle, tant ses ardeurs de grec, de latin, d’italien et d’espagnol lui brouillaient la cervelle, n’entendait plus rien du tout à la première langue française; je ne suis donc pas surpris de voir la forme quelque que mentionnée seule, et consacrée comme une règle dans la grammaire de Palsgrave (1530); c’est au folio 114 (recto), où l’auteur expose que l’on emploie indifféremment quelque et quelconque. Voici ses exemples:
«Quelconque ou quelque excusation que vous alleguez, elle ne vous servira de rien.»
«Quelques dieux, ou quelconques dieux que ils soient.»
«O deesse specieuse, quelque tu soies, si m’engarderay à faire à aultruy mencion quel conques.»
Ces exemples sont pris dans quelque traduction du latin, faite par un célèbre écrivain de l’époque.
Vous observerez que Palsgrave recommande bien surtout de ne jamais faire accorder quel dans quelque ni quelconque. Si l’on trouve parfois dans les livres quelle que, quelsconques ou quellesconques, c’est, dit-il, par une grosse méprise des imprimeurs: «that was done by the errour of the printers.» Il fait de cette invariabilité une règle formelle, que l’âge suivant, avec son inconséquence ordinaire, a gardée pour quelconque, et violée pour quelque. Nous écrivons: une femme quelconque, sans faire accorder quel, et en le faisant accorder: quelle que soit cette femme. Notre grammaire moderne ressemble à un écheveau mêlé.
--QUELQUE SOT, locution elliptique:
LÉLIE.
Tu te vas emporter d’un courroux sans égal.
MASCARILLE.
Moi, monsieur? quelque sot! la colère fait mal.
(L’Ét. II. 7.)
C’est-à-dire, quelque sot s’emporterait; mais moi, non!
Certes je t’y guettois!--Quelque sotte, ma foi!
(Tart. II. 2.)
Quelque sotte y serait prise; mais non pas moi!
Hé, quelque sot! je vous vois venir.
(G. D. II. 7.)
QUÊTE, recherche; LA QUÊTE DE QUELQU’UN:
Si bien qu’à votre quête ayant perdu mes peines...
(L’Ét. V. 14.)
A votre recherche.
C’est le sens primitif du mot: la quête du S. Graal.
QUI, se rapportant à un nom de chose, au lieu de lequel, que Molière et ses contemporains paraissent avoir évité autant que possible:
J’ai conçu, digéré, produit un stratagème Devant qui tous les tiens, dont tu fais tant de cas, Doivent sans contredit mettre pavillon bas.
(L’Ét. II. 14.)
Et pourvu que tes soins, en qui je me repose...
(Ibid. III. 5.)
Et contre cet assaut je sais un coup fourré, Par qui je veux qu’il soit de lui-même enferré.
(Ibid. III. 6.)
Et de ces blonds cheveux, de qui la vaste enflure Des visages humains offusque la figure.
(Éc. des mar. I. 1.)
Je veux une coiffure, en dépit de la mode, Sous qui toute ma tête ait un abri commode.
(Ibid.)
O trois ou quatre fois béni soit cet édit Par qui des vêtements le luxe est interdit!
(Ibid. 9.)
Ce n’est pas que Molière ait sacrifié au besoin de la mesure:
Oui, oui, votre mérite, à qui chacun se rend....
(Ibid.)
Il ne lui en eût pas coûté davantage de mettre auquel, si ce terme eût été alors plus juste et plus conforme à l’usage.
Vous donner une main contre qui l’on enrage.
(Fâcheux. I. 5.)
Cette liberté pour qui j’avois des tendresses si grandes...
(Princ. d’Él. IV. 1.)
Une de ces injures pour qui un honnête homme doit périr.
(D. Juan. III. 4.)
C’est un art (l’hypocrisie) de qui l’imposture est toujours respectée.
(Ibid. V. 2.)
L’honneur vous apprend-il ces mignardes douceurs Par qui vous débauchez ainsi les jeunes cœurs?
(Mélicerte. II. 4.)
Mais les gens comme nous brûlent d’un feu discret, Avec qui pour toujours on est sûr du secret.
(Tart. III. 3.)
Qui se rapporte à feu, et non pas à gens: avec lequel feu.
N’oublie rien..... de ces caresses touchantes à qui je suis persuadé qu’on ne sauroit rien refuser.
(L’Av. IV. 1.)
De grâce, souffrez-moi, par un peu de bonté, Des bassesses à qui vous devez la clarté.
(Fem. sav. I. 1.)
--QUI relatif, séparé de son sujet:
Sans ce trait falot, Un homme l’emmenoit, qui s’est trouvé fort sot.
(L’Ét. II. 14.)
Ah! sans doute, un amour a peu de violence, _Qu’_est capable d’éteindre une si foible offense.
(Dép. am. IV. 2.)
La tête d’une femme est comme une girouette Au haut d’une maison, qui tourne au premier vent.
(Ib. IV. 2.)
N’allez point présenter un espoir à mon cœur, _Qu’_il recevroit peut-être avec trop de douceur.
(Mélicerte. II. 3.)
Nous perdons des moments en bagatelles pures, _Qu’_il faudroit employer à prendre des mesures.
(Tart. V. 3.)
Il me faut aussi un cheval pour monter mon valet, qui me coûtera bien trente pistoles.
(Scapin. II. 8.)
C’est le cheval qui coûtera trente pistoles, et non le valet.
Vous avez notre mère en exemple à vos yeux, Que du nom de savante on honore en tous lieux.
(Fem. sav. I. 1.)
Nos pères sur ce point étoient gens bien sensés, Qui disoient qu’une femme en sait toujours assez...
(Ibid. II. 7.)
Cette construction était une des plus usitées:
«On ne parloit qu’avec transport de la bonté de cette princesse, qui, malgré les divisions trop ordinaires dans les cours, lui gagna d’abord tous les esprits.»
(BOSSUET. Or. fun. de la duch. d’Orl.)
Qui ne se rapporte pas à la princesse, mais à sa bonté, qui lui gagnait tous les esprits.
«Il a eu raison d’interdire un prêtre pour toute sa vie, qui, pour se défendre, avoit tué un voleur d’un coup de pierre.»
(PASCAL, 14e Prov.)
«Votre père Alby fit un livre sanglant contre lui (le curé de St.-Nizier de Lyon), que vous vendites vous-même, dans votre propre église, le jour de l’Assomption.»
(Id. 15e Prov.)
--QUI, répété disjonctivement pour celui-ci, celui-là:
Ils n’ont pas manqué de dire que cela procédoit qui du cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie.
(Méd. m. lui. II. 9.)
«Qui lance un pain, un plat, une assiette, un couteau; «Qui pour une rondache empoigne un escabeau.»
(REGNIER. Le Festin.)
QUITTER SA PART A (un infinitif):
La mienne (ma main), quoiqu’aux yeux elle semble moins forte, N’en quitte pas sa part à le bien étriller.
(Éc. des fem. IV. 9.)
--JE LE QUITTE:
Ho! poussez. Je le quitte, et ne raisonne plus.
(Dép. am. II. 1.)
Oh! je le quitte.
(B. gent. IV. 5.)
Ah! je le quitte maintenant, et je n’y vois plus de remède.
(G. D. III. 13.)
C’est-à-dire, je donne quittance du surplus; j’en ai assez, j’y renonce. Le est ici au neutre, sans relation grammaticale.
«La police feminine a un train mystérieux; il fault le leur quitter.»
(MONTAIGNE. III. 5.)
Le leur abandonner, ne s’en point mêler.
«Mon père, lui dis-je, je le quitte, si cela est.»
(PASCAL. 7e Prov.)
--QUITTER A QUELQU’UN LA PLACE, LA PARTIE, la lui abandonner:
Ma présence le chasse, Et je ferai bien mieux de lui quitter la place.
(Tart. II. 4.)
Mettez dans vos discours un peu de modestie, Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie.
(Ibid. III. 2.)
--«Adrian l’empereur, débattant avecques le philosophe Favorinus de l’interpretation de quelque mot, Favorinus luy en quitta bientost la victoire.»
(MONT. III. 7.)
On disait aussi quitter quelqu’un de quelque chose.
Le baron de la Crasse, de Raymond Poisson, se vante de son talent à jouer la comédie; et pour en donner sur-le-champ un échantillon:
«Autrefois j’ai joué dans les fureurs d’Oreste: «Tiens, tiens, voilà le coup...--Nous vous quittons du reste.»
Et le pelletier vantant ses fourrures à Patelin:
«N’en payez ne denier ne maille, «Se vous en trouvez qui les vaille; «Je vous en quitte.»
(Le Nouv. Pathelin.)
QUOI, adjectif neutre, pour lequel:
Le grand secret pour quoi je vous ai tant cherché.
(Dép. am. I. 2.)
Ce n’est pas le bonheur après quoi je soupire.
(Tart. III. 3.)
Ces disputes d’âges, sur quoi nous voyons tant de folles.
(Am. magn. I. 2.)
Voici de petits vers pour de jeunes amants, Sur quoi je voudrois bien avoir vos sentiments.
(Fem. sav. III. 5.)
.... La dissection d’une femme, sur quoi je dois raisonner.
(Mal. im. II. 6.)
Il est remarquable avec quel soin Molière fuit ce mot lequel.
(Voyez LEQUEL évité.)
«Selon Vaugelas, quoi, pronom relatif, est d’un usage fort élégant et fort commode pour suppléer au pronom lequel en tout genre et en tout nombre. Et de ces deux locutions: le plus grand vice à quoi il est sujet, ou bien auquel il est sujet, il préférait la première.» (M. AUGER.)
Vaugelas ne faisait ici que réduire en maxime l’usage de son temps. Pascal aime beaucoup à se servir de quoi:
«C’est donc la pensée qui fait l’être de l’homme, et sans quoi on ne le peut concevoir.»
(Pensées. p. 43.)
«Elles tiennent de la tige sauvage sur quoi elles sont entées.»
(Ibid. p. 153.)
«Une base constante sur quoi nous puissions édifier.»
(Ibid. p. 296.)
«Je manque à faire plusieurs choses à quoi je suis obligé.»
(Ibid. p. 355.)
RACCROCHER (SE), absolument:
Cet homme me rompt tout!--Oui, mais cela n’est rien; Et de vous raccrocher vous trouverez moyen.
(Éc. des fem. III. 4.)
RAGE; FAIRE RAGE, faire l’impossible:
Notre maître Simon.... dit qu’il a fait rage pour vous.
(L’Av. II. 1.)
Ou au pluriel:
C’est un drôle qui fait des rages!
(Amph. II. 1.)
RAGOUT, figurément:
Je voudrois bien savoir quel ragoût il y a à eux?
(L’Av. II. 7.)
Un amant aiguilleté sera pour elle un ragoût merveilleux.
(Ibid.)
Cette métaphore est mise dans la bouche de Frosine.
RAISON; LA RAISON, pour la justice, ce qui est raisonnable:
Je pense, Dieu merci, qu’on vaut son prix comme elles; Que, pour se faire honneur d’un cœur comme le mien, Ce n’est pas la raison qu’il ne leur coûte rien.
(Mis. III. 1.)
Nous en usons honnêtement, et nous nous contentons de la raison.
(G. D. II. 1.)
--RAISON EN DÉBAUCHE, c’est-à-dire, égarée comme on l’est par la débauche:
Une raison malade, et toujours en débauche.
(L’Ét. II. 14.)
--FAIRE RAISON, venger équitablement:
Une bonne potence me fera raison de ton audace.
(L’Av. V. 4.)
Faire raison, dans le langage bachique, tenir tête à un buveur qui vous provoque:
«Tous trois burent d’autant: l’ânier et le grison Firent à l’éponge raison.
(LA FONT. L’Ane chargé d’éponges.)
RAISONNANT, adjectif, raisonneur:
Je vous trouve aujourd’hui bien raisonnante!
(Mal. im. II. 7.)
RAJUSTER (SE), se raccommoder:
Ils goûtent le plaisir de s’être rajustés.
(Amph. III. 2.)
RAMASSER (SE) EN SOI-MÊME, au sens moral:
Lorsque, me ramassant tout entier en moi-même, J’ai conçu, digéré, produit un stratagème...
(L’Ét. II. 14.)
«Je prie Dieu, lorsque je sens que je m’engage dans ces prévoyances, de me renfermer dans mes limites; je me ramasse dans moi-même, et je trouve que je manque à faire plusieurs choses..... etc.»
(PASCAL. Pensées. p. 67.)
RAMENTEVOIR, archaïsme, remettre en l’esprit, rappeler:
Ne ramentevons rien, et réparons l’offense.
(Dép. am. III. 4.)
Le présent de l’indicatif est je ramentois, tu ramentois, etc.
«Ceste opinion me ramentoit l’experience que nous avons.»
(MONTAIGNE. II. 12.)
Les racines sont ad mentem habere, précédées du re itératif.
«Ménage le tire de ramentaire.» (TRÉVOUX.) Mais d’où tire-t-on ramentaire, et où le trouve-t-on?
RANGER QUELQU’UN, avec ou sans complément indirect:
Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens.
(Éc. des fem. V. 7.)
Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir?
(Méd. m. lui. I. 1.)
Ne vous mettez pas en peine: je la rangerai bien.
(Mal. im. II. 8.)
--RANGER AU DESTIN, réduire au destin:
Et ne me rangez pas à l’indigne destin De me voir le rival de monsieur Trissotin.
(Fem. sav. IV. 2.)
RAPATRIAGE et RAPATRIER:
Veux-tu qu’à leur exemple ici Nous fassions entre nous un peu de paix aussi, Quelque petit rapatriage?
(Amph. II. 7.)
Pour couper tout chemin à nous rapatrier, Il faut rompre la paille.
(Dép. am. IV. 4.)
RAPPORTER; SE RAPPORTER, pour s’en rapporter:
Je veux bien aussi me rapporter à toi, maître Jacques, de notre différend.
(L’Av. IV. 4.)
RATE; DÉCHARGER SA RATE:
Il faut qu’enfin j’éclate, Que je lève le masque et décharge ma rate.
(Fem. sav. II. 7.)
REBOURS; CHAUSSÉ A REBOURS, métaphoriquement:
Tout ce que vous avez été durant vos jours, C’est-à-dire, un esprit chaussé tout à rebours.
(L’Ét. II. 14.)
Rebours est un substantif comme revers; aussi dit-on, au rebours de... A rebours est une sorte d’adverbe composé, et, en cette qualité, ne reçoit point de complément.
Rebours était aussi un adjectif, faisant au féminin rebourse:
«Madame, je vous remercie «De m’avoir esté si rebourse.»
(MAROT.)
De m’avoir été si farouche, si intraitable.
Enfin il y avait le verbe rebourser, qui existe encore sous la forme rebrousser; et je ne doute même pas qu’on ne l’ait toujours prononcé de la sorte, comme on a toujours dit du fromage et des brebis, lorsqu’on écrivait du formage et des berbis, à cause de forma et verveces. On a fini par transposer sur le papier l’r qu’on transposait dans la prononciation, pour éviter la double consonne. Ce point est développé dans les Variations du langage français, p. 30.
Mais rebourser ou rebrousser, d’où vient-il?
Je conjecture que l’r y est parasite, comme on en a des exemples dans plusieurs mots[75]; et que rebrousser est le même que reboucher, qui signifie, dans la vieille langue, émousser, au propre et au figuré:
«Puisse être à ta grandeur le destin si propice, «Que ton cœur de leurs traits rebouche la malice!»
(REGNIER.)
Que ton cœur émousse leurs traits; que leurs traits rebroussent sur ton cœur.
[75] Chartre, registre, esclandre, chaufferette (chauffrette), de charta, regestum, scandalum, chaufeta, qui est dans Du Cange.
«Rechignée estoit, et froncé «Avoit le nez et rebourcé.»
(Roman de la Rose.)
Elle avait le nez rebroussé et comme émoussé.
Il peut être curieux d’observer que cette métaphore de la bouche, appliquée au tranchant de l’acier ou à la pointe d’une flèche, nous vient des Grecs:
Στόμα, bouche et tranchant du fer; στομόω, ouvrir la bouche et tremper le fer; στόμωμα et στόμωσις, ouverture de bouche, trempe de fer, le fil d’une lame tranchante.
Le sens propre et le figuré se trouvent réunis dans ces vers d’Œdipe à Créon:
Τὸ σὸν δ’ ἀφῖκται δεῦρ’ ὑπόβλητον στόμα, πολλὴν ἔχον στόμωσιν.
(Οἰδ. ἐπὶ Κολ. v. 828.)
«Et tu viens ici avec ta langue bien affilée.....»
Les outils qui n’avaient plus de taillant étaient autrefois des outils sans bouche, des outils rebouchés:
«Kar rebuchie furent lur hustils de fer.»
(Rois. p. 44.)
Un outil rebouché rebrousse, et en rebroussant il va à rebours.
RECEVOIR, pour souffrir:
Cela ne reçoit point de contradiction.
(L’Av. I. 7.)
Ne voulant point céder, ni recevoir l’ennui Qu’il me pût estimer moins civile que lui.
(Éc. des fem. II. 6.)
Quoi donc! recevrai-je la confusion....
(Impromptu. 9.)
RECONNU DE (ÊTRE)..... pour récompensé:
Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins.
(D. Juan. III. 2.)
RECULER A QUELQUE CHOSE:
Dès demain?--Par pudeur tu feins d’y reculer.
(Éc. des mar. II. 15.)
Hé bien, oui, puisqu’il veut te choisir pour juge, je n’y recule point.
(L’Av. IV. 4.)
RÉDUIT; AME RÉDUITE, soumise, résignée à son sort, comme on dit réduire un cheval:
Il faut jouer d’adresse, et, d’une âme réduite, Corriger le hasard par la bonne conduite.
(Éc. des fem. IV. 8.)
--RÉDUIT EN UN SORT:
Que vous fussiez réduite en un sort misérable.
(Mis. IV. 3.)
RÉGAL, au sens propre, fête, plaisir:
D’où vient qu’il n’est pas venu à la promenade?--Il a quelque chose dans la tête qui l’empêche de prendre plaisir à tous ces beaux régals.
(Am. magn. II. 3.)
--DONNER UN RÉGAL:
Il m’a demandé si vous aviez témoigné grande joie au magnifique régal que l’on vous a donné.
(Am. magn. II. 3.)
--RÉGALS, au sens figuré:
Et la plus glorieuse (estime) a des régals peu chers, Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers.
(Mis. I. 1.)
(Voyez CHER.)
Il faut avouer que cette expression, a des régals peu chers, manque de naturel, et laisse trop voir le besoin de préparer une rime à univers; nouvelle preuve que Molière commençait par faire son second vers. (Voyez CHEVILLES.)
«Une estime glorieuse est chère, mais elle n’a point des régals chers. Il fallait dire des plaisirs peu chers, ou plutôt tourner autrement la phrase. On dit, dans le style bas: cela est un régal pour moi; mais non pas il a des régals pour moi.» (VOLTAIRE.)
RÉGALE, substantif féminin:
Mais quoi! partir ainsi d’une façon brutale, Sans me dire un seul mot de douceur pour régale!
(Amph. I. 4.)
La racine est gale, en italien gala. (Voyez p. 352, RÉGALER D’UNE PEINE.)
RÉGALER QUELQU’UN D’UN BON VISAGE:
Je vous recommande surtout de régaler d’un bon visage cette personne-là.....
(L’Av. III. 4.)
--RÉGALER D’UNE PEINE, indemniser de cette peine:
Mais, pour vous régaler Du souci qui pour elle ici vous inquiète, Elle vous fait présent de cette cassolette.
(L’Ét. III. 13.)
Régaler est la forme itérative de galer, qui signifiait se réjouir, prendre du bon temps; ce qu’on dit en italien far gala. Nous avions aussi en français le substantif gale, racine de régal. Mener gale, ou galer:
«Lesquieulx respondirent qu’ils danceroient et meneroient grant gale.»
(Lettres de rémission de 1380.)
«Icelle femme dit à son mary: Vous ne faites que aler par pays, et galer par les tavernes..... Le suppliant s’en ala jouer et esbattre à la taverne, où il demoura buvant, mengeant et menant gale avec les aultres.»
(Lettres de rém. de 1409.)
(Voyez Du Cange, au mot Galare.)
Galer était aussi un verbe actif; galer quelqu’un, le faire danser, le réjouir.
«Çà, là, galons-le en enfant de bon lieu.»
(LA FONTAINE. Le Diable de Papefig.)
REGARDER; NE REGARDER RIEN, ne regarder à rien:
Pour moi, je ne regarde rien quand il faut servir un ami.
(B. gent. III. 6.)
REGARDS CHARGÉS DE LANGUEUR:
Ces longs soupirs que laisse échapper votre cœur, Et ces fixes regards, si chargés de langueur, Disent beaucoup sans doute à des gens de mon âge.
(Pr. d’Él. I. 1.)
RÉGLER A... régler sur, d’après:
Que sur cette conduite à son aise l’on glose; Chacun règle la sienne au but qu’il se propose.
(D. Garcie. II. 1.)
Le douaire se règle au bien qu’on nous apporte.
(Éc. des fem. IV. 2.)
Vous savez mieux que moi qu’aux volontés des cieux, Seigneur, il faut régler les nôtres.
(Psyché. II. 1.)
REGRETS; FAIRE DES REGRETS, comme faire des cris:
Nous voyons une vieille femme mourante, assistée d’une servante qui faisoit des regrets....
(Scapin. I. 2.)
RÉGULARITÉS, comme règles:
Je traiterai, monsieur, méthodiquement, et dans toutes les régularités de notre art.
(Pourc. I. 10.)
RELATION au sens particulier d’un mot employé dans une locution faite:
Ayons un cœur dont nous soyons les maîtres.
(D. Juan. III. 5.)
Qu’avez-vous fait pour être gentilhomme? Croyez-vous qu’il suffise d’en porter le nom et les armes?
(Ibid. IV. 6.)
Corneille, à qui Molière a emprunté la pensée et presque l’expression de ce passage, a mis le verbe à l’indicatif après que:
«Croyez-vous qu’il suffit d’être sorti de moi?»
(Le Ment. V. 3.)
RELEVÉ; de fortune relevée:
Elle n’a pas toujours été si relevée que la voilà!
(B. gent. III. 12.)
REMENER:
Remenez-moi chez nous.
(Dép. am. IV. 3.)
Et non pas ramenez-moi, comme on parle aujourd’hui. Le simple est menez-moi, et non amenez-moi.
Raconter, rapporter, et plusieurs autres, sont dans le même cas que ramener; c’était autrefois reconter, reporter, etc.
«Si i alad, e remenad ses serfs.»
(Rois. p. 232.)
«Et li poples recontad que li reis ço e ço durreit a celi ki l’ociereit.»
(Ibid. p. 64.)
REMERCIER L’AVANTAGE, rendre grâce à l’avantage:
Certes, il peut remercier l’avantage qu’il a de vous appartenir.
(G. D. I. 5.)
REMETTRE (SE), verbe actif, pour reconnaître, se rappeler:
Vous ne vous remettez point mon visage?
(Pourc. I. 6.)
Vous ne vous remettez pas tout cela?--Excusez-moi, je me le remets.
(Ibid.)
REMONTRER A QUELQU’UN, lui en remontrer:
Que les jeunes enfants remontrent aux vieillards.
(Dép. am. II. 7.)
REMPLACER DE QUELQUE CHOSE, avec quelque chose, par quelque chose:
Elle a suivi le mauvais exemple de celles qui, étant sur le retour de l’âge, veulent remplacer de quelque chose ce qu’elles voient qu’elles perdent.
(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)
RENCHÉRI, adjectif, prude, austère:
Vous avez dans le monde un bruit De n’être pas si renchérie.
(Amph. prol.)
RENDRE (SE) construit avec un adjectif, se montrer, devenir:
Bon! voyons si son feu se rend opiniâtre.
(L’Ét. III. 1.)
Je les dauberai tant en toutes rencontres, qu’à la fin ils se rendront sages.
(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)
Il se rend complaisant à tout ce qu’elle dit.
(Tart. III. 1.)
Non, Damis, il suffit qu’il se rende plus sage.
(Ibid. III. 4.)
Elle se rendra sage; allons, laissons-la faire.
(Fem. sav. III. 6.)
--RENDRE DES CIVILITÉS:
Mais du moins sois complaisante aux civilités qu’on te rend.
(Pr. d’Él. II. 4.)
--RENDRE DES DEHORS, observer les bienséances:
Mais quand on est du monde, il faut bien que l’on rende Quelques dehors civils que l’usage demande.
(Mis. I. 1.)
--RENDRE GRACE SUR QUELQUE CHOSE:
Et le mari benêt, sans songer à quel jeu, Sur les gains qu’elle fait rend des grâces à Dieu.
(Éc. des fem. I. 1.)
--RENDRE INSTRUIT, instruire:
Vous me direz: Pourquoi cette narration? C’est pour vous rendre instruit de ma précaution.
(Éc. des fem. I. 1.)
L’emploi de ce tour est fréquent dans Bossuet: «Plusieurs, dans la crainte d’être trop faciles, se rendent inflexibles à la raison.» (Oraison fun. de la duchesse d’Orléans.)
--RENDRE OBÉISSANCE A QUELQU’UN, lui obéir:
Nous vous avons rendu, monsieur, obéissance.
(Ibid. V. 1.)
RENFORT DE POTAGE:
NICOLE. J’ai encore ouï dire, madame, qu’il a pris aujourd’hui, pour renfort de potage, un maître de philosophie.
(B. gent. III. 3.)
«Le peuple dit d’un écornifleur, que c’est un renfort-potage.» (TRÉVOUX.)
Cette figure est naturellement de la rhétorique de Nicole, qui est cuisinière.
RENGAINER UN COMPLIMENT:
Hé! monsieur, rengaînez ce compliment.
(Mar. for. 16.)
Cette expression existait avant Molière:
«Le compliment fut court, le maire le rengaîne.»
(SENECÉ.)
Pascal a dit RENGAîNER absolument, pour cesser d’attaquer, abandonner une manœuvre, une intrigue commencée:
«On rengaîna, et promptement.»
(Pensées.)[76]
[76] M. Cousin a omis d’indiquer la page où se trouve cette phrase, citée dans son vocabulaire de Pascal, au mot Rengaîner.
--RENGAÎNER UNE NOUVELLE:
CLITIDAS (bouffon.)
Puisque cela vous incommode, je rengaîne ma nouvelle, et m’en retourne droit comme je suis venu.
(Am. magn. V. 1.)
RENGRÉGEMENT, archaïsme:
Rengrégement de mal, surcroît de désespoir!
(L’Av. V. 3.)
La racine de ce mot est l’ancien comparatif de grand, greignour. Il y avait aussi le verbe rengréger (re-en-greger.)
«Chacun rendit par là sa douleur rengrégée.»
(LA FONT. La Matrone d’Éphèse.)
Rengrégement, rengréger, n’ont point d’équivalents dans la langue moderne. Accroître, empirer, remplacent mal le verbe; accroissement est plus faible et moins harmonieux que rengrégement; empirement, bien qu’il se trouve dans Montaigne, n’est pas français, et agrandissement blesserait l’usage dans cette acception, un agrandissement de chagrin.
RENTRER AU DEVOIR, dans le devoir:
Pour rentrer au devoir je change de langage.
(Mélicerte. II. 5.)
--RENTRER DANS SON AME:
Rappelle tous tes sens, rentre bien dans ton âme.
(Amph. II. 1.)
REPAITRE, verbe neutre, manger:
--Mais, seigneur Trufaldin, songez-vous que peut-être Ce monsieur l’étranger a besoin de repaître?
(L’Ét. IV. 3.)
--REPAÎTRE, verbe actif, pris au sens figuré:
Pour souffrir qu’un valet de chansons me repaisse.
(Amph. II. 1.)
RÉPANDRE, distribuer:
Aux pauvres, à mes yeux, il alloit le répandre.
(Tart. I. 6.)
--RÉPANDRE (SE) DANS LES VICES:
C’est ainsi qu’aux flatteurs on doit partout se prendre Des vices où l’on voit les humains se répandre.
(Mis. II. 5.)
RÉPARER, restituer, rendre, et construit de même avec le datif:
Je veux jusqu’au trépas incessamment pleurer Ce que tout l’univers ne peut me réparer.
(Psyché. II. 1.)
REPART, substantif masculin, repartie:
Il a le repart brusque et l’accueil loup-garou.
(Éc. des mar. I. 6.)
RÉPONSE DE... réponse à...:
J’attends avec un peu d’espérance respectueuse la réponse de mon placet.
(3e Placet au roi.)
REPROCHE, tache, sujet de reproche:
Si je ne suis pas né noble, au moins suis-je d’une race où il n’y a point de reproche.
(G. D. II. 3.)
RÉPRÉHENSION, dans le sens de réprimande, mais d’une nuance moins forte:
On souffre aisément des répréhensions, mais on ne souffre pas la raillerie.
(Préf. de Tartufe.)
On dit reprendre et répréhensible; pourquoi ne dirait-on pas répréhension, comme l’on dit comprendre, compréhensible, compréhension?
RÉPUGNANCE AVEC (AVOIR), se mal accorder avec, répugner à:
Une passion...... dont tous les désordres ont tant de répugnance avec la gloire de votre sexe.
(Pr. d’Él. II. 1.)
RÉPUGNER; LE TEMPS RÉPUGNE A...:
M. CARITIDÈS.
Monsieur, le temps répugne à l’honneur de vous voir.
(Fâcheux. III. 2.)
Bien que M. Caritidès s’exprime en général correctement, il est probable que Molière a l’intention de lui prêter ici une expression ridicule par le pédantisme.
REQUÉRIR, querir de nouveau:
Va, va vite requérir mon fils.
(Scapin. II. 11.)
RÉSOUDRE; SE RÉSOUDRE DE (un infinitif), se résoudre à:
Sus, sans plus de discours, résous-toi de me suivre.
(Dép. am. V. 4.)
Il faut attendre Quel parti de lui-même il résoudra de prendre.
(Ibid.)
La haine que pour vous il se résout d’avoir.
(D. Garcie. II. 6.)
Je serois fâché d’être ingrat, mais je me résoudrois plutôt de l’être que d’aimer.
(Pr. d’Él. III. 4.)
RESPIRER LE JOUR, latinisme, vivre:
Je n’entreprendrai point de dire à votre amour Si done Ignès est morte, ou respire le jour.
(D. Garcie. V. 5.)
RESSENTIMENT, en bonne part, sentiment profond, reconnaissance:
Mais apprenez......
Que je garde aux ardeurs, aux soins qu’il me fait voir, Tout le ressentiment qu’une âme puisse avoir.
(D. Garcie. III. 3.)
Madame, je viens... vous témoigner avec transport le ressentiment où je suis des bontés surprenantes dont vous daignez favoriser le plus soumis de vos captifs.
(Pr. d’Él. IV. 4.)
Je n’ai point connu qu’elle ait dans l’âme aucun ressentiment de mon ardeur.
(Am. magn. I. 2.)
ARISTIONE. En vérité, ma fille, vous êtes bien obligée à ces princes, et vous ne sauriez assez reconnoître tous les soins qu’ils prennent pour vous.
ÉRIPHILE. J’en ai, madame, tout le ressentiment qu’il est possible.
(Ibid. III. 1.)
Souffrez, mon père, que je vous en donne ici ma parole, et que je vous embrasse pour vous témoigner mon ressentiment.
(Mal. im. III. 21.)
Ce mot, dont l’usage a déterminé l’acception en mauvaise part, ne signifiait jadis que sentiment avec plus de force, comme le ressouvenir exprime un souvenir qui date de plus loin.
RESSENTIR (SE) D’UNE OFFENSE, la sentir vivement:
Une offense dont nous devons toutes nous ressentir.
(Pr. d’Él. III. 4.)
RESSORT qu’on ne comprend pas, et qui sème un embarras:
Oui, c’est elle, en un mot, dont l’adresse subtile, La nuit, reçut ta foi sous le nom de Lucile, Et qui, par ce _ressort qu’on ne comprenoit pas, A semé_ parmi vous un si grand embarras.
(Dép. am. V. 9.)
Il faut avouer que ce passage, et quelques autres pareils, justifieraient l’accusation de jargon et de galimatias portée par la Bruyère contre Molière, s’il était loyal ou seulement permis de caractériser le style d’un écrivain d’après quelques taches perdues au milieu de beautés excellentes.
(Voyez MÉTAPHORES VICIEUSES.)
RESSOUVENIR; SE RESSOUVENIR, pour se souvenir:
De cet exemple-ci ressouvenez-vous bien; Et quand vous verriez tout, ne croyez jamais rien.
(Sgan. 24.)
Ressouvenez-vous que, hors d’ici, je ne dois plus qu’à mon honneur.
(D. Juan. III. 5.)
Ah! je suis médecin sans contredit. Je l’avois oublié, mais je m’en ressouviens.
(Méd. m. lui. I. 6.)
Attendez qu’on vous en demande plus d’une fois, et vous ressouvenez de porter toujours beaucoup d’eau.
(L’Av. III. 2.)
Laissez-moi faire: je viens de me ressouvenir d’une de mes amies qui sera notre fait.
(Ibid. IV. 1.)
Vous ne vous ressouvenez pas que j’ai eu le bonheur de boire avec vous, je ne sais combien de fois?
(Pourc. I. 6.)
Molière emploie partout se ressouvenir, au lieu de se souvenir. C’est la même prédilection que pour s’en aller au lieu d’aller; par exemple: il s’en va faire jour.
(Voyez EN construit avec ALLER.)
RESTE; DONNER SON RESTE A QUELQU’UN:
Monsieur est frais émoulu du collége: il vous donnera toujours votre reste.
(Mal. im. II. 7.)
Métaphore empruntée au jeu, où le plus fort, sûr de triompher, est toujours en mesure d’offrir à l’autre de jouer son reste.
RETATER QUELQU’UN SUR.... figurément comme sonder:
Je veux la retâter sur ce fâcheux mystère.
(Amph. III. 1.)
RETENIR EN BALANCE, comme tenir en balance:
Oui, rien n’a retenu son esprit en balance.
(Fem. sav. IV. 1.)
RÉTIF A (un substantif):
Vous êtes rétive aux remèdes, mais nous saurons vous soumettre à la raison.
(Méd. m. lui. II. 7.)
RETIRER, se retirer:
Les mauvais traitements qu’il me faut endurer Pour jamais de la cour me feroient retirer.
(Fâcheux. III. 2.)
Retirez-vous d’ici, ou je vous en ferai retirer d’une autre manière.
(Pr. d’Él. IV. 6.)
Molière a supprimé la seconde fois le pronom réfléchi, pour n’avoir pas à mettre deux me ou deux vous, dont le rapprochement eût alourdi sa phrase: me feraient me retirer; je vous ferai vous retirer. (Voyez PRONOM RÉFLÉCHI supprimé.)
RETRANCHER (un substantif) A, pour borner, réduire à:
Je retranche mon chagrin aux appréhensions du blâme qu’on pourra me donner.
(L’Av. I. 1.)
RÉUSSIR, sans impliquer l’idée de bon ou de mauvais succès:
Et comme ton ami, quoi qu’il en réussisse, Je te viens contre tous faire offre de service.
(Fâcheux. III. 4.)
Voyons ce qui pourra de ceci réussir.
(Tart. II. 4.)
M. Auger blâme cet emploi de réussir pour résulter, en se fondant sur l’usage. Il paraît se tromper. On dit: une réussite bonne ou mauvaise; pourquoi le verbe n’aurait-il pas la même ampleur de sens que son substantif? Il a bien réussi, il a mal réussi, personne ne songeait à blâmer cette manière de s’exprimer; preuve que réussir n’emporte pas nécessairement l’idée d’heureux succès. Il reçoit souvent et très-bien cette dernière valeur, mais c’est par extension de sens. Il en est de même des mots heur, succès, fortune, ressentiment, qui sont indifférents par eux-mêmes et indéterminés.
REVENIR AU CŒUR, au sens figuré:
Ces coups de bâton me reviennent au cœur; je ne les saurois digérer.
(Méd. m. lui. I. 5.)
RÉVÉRENCE; PARLANT PAR RÉVÉRENCE pris adverbialement:
Ce damoiseau, parlant par révérence, Me fait cocu, madame, avec toute licence.
(Sgan. 16.)
--RÉVÉRENCE PARLER, comme parlant par révérence:
.... Que j’ai mon haut-de-chausses tout troué par derrière, et qu’on me voit, révérence parler....
(L’Av. III. 2.)
REVERS DE SATIRE, un revirement, un retour de satire:
Pourtant je n’ai jamais affecté de le dire; Car enfin il faut craindre un revers de satire.
(Éc. des fem. I. 1.)
REVOULOIR:
Mais si mon cœur encor revouloit sa prison?
(Dép. am. IV. 3.)
RHABILLER, figurément rajuster, couvrir, déguiser:
Combien crois-tu que j’en connoisse qui, par ce stratagème (l’hypocrisie), ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse.....?
(D. Juan. V. 2.)
RIDICULE, substantif; UN RIDICULE:
Et l’on m’en a parlé comme d’un ridicule.
(Éc. des fem. I. 6.)
Ne voyez-vous pas bien que c’est un ridicule qu’il fait parler?
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
La constance n’est bonne que pour des ridicules.
(D. Juan. I. 2.)
Parbleu, je viens du Louvre, où Cléonte, au levé, Madame, a bien paru ridicule achevé.
(Mis. II. 5.)
Dans une bourde que je veux faire à notre ridicule.
(B. gent. III. 14.)
RIEN, mot positif; quelque chose:
..... Contre la coutume de France, qui ne veut pas qu’un gentilhomme sache rien faire.
(Sicilien. 10.)
C’est-à-dire, qui ne veut pas qu’un gentilhomme sache faire quelque chose.
Il ne sera pas dit que je ne serve de rien dans cette affaire-là.
(Ibid.)
Que je n’y serve de quelque chose.
Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui?
(Tart. V. 7.)
A prendre quelque chose.
Allons, vous dis-je, il n’y a rien à balancer.
(G. D. I. 8.)
Il n’y a chose à balancer, il n’y a pas à balancer.
C’est le sens conforme à l’étymologie rem. (Voy. des Var. du lang. fr., p. 500.)
--RIEN, négatif:
Et sa morale, faite à mépriser le bien, Sur l’aigreur de sa bile opère comme rien.
(Fem. sav. II. 8.)
C’est que la négation est ici renfermée dans l’ellipse: sa morale opère comme rien (_n’_opère), comme chose qui n’opère pas.
--RIEN, surabondant, NE FAIRE RIEN QUE:
Et plusieurs qui tantôt ont appris mon martyre, Bien loin d’y prendre part, n’en ont rien fait que rire.
(Sgan. 16.)
N’en ont fait chose ou autre chose que rire.
--RIEN MOINS:
Ma comédie n’est rien moins que ce qu’on veut qu’elle soit.
(1er Placet au roi.)
Elle est tout, plutôt que ce qu’on veut qu’elle soit. Et les ennemis de Molière soutenaient qu’elle n’était rien de moins que ce qu’ils disaient.
Un pédant qu’à tout coup votre femme apostrophe Du nom de bel esprit et de grand philosophe, D’homme qu’en vers galants jamais on n’égala, Et qui n’est, comme on sait, rien moins que tout cela?
(Fem. sav. II. 9.)
Il n’est rien moins qu’homme d’esprit, c’est-à-dire qu’il ne l’est pas du tout.--Homme d’esprit? il n’est rien moins que cela; il est tout, plus que cela. S’il l’était, il faudrait dire: Il n’est rien de moins qu’homme d’esprit.
--RIEN QU’A; N’AVOIR RIEN QU’A DIRE:
Monsieur, vous n’avez rien qu’à dire: Je mentirai, si vous voulez.
(Amph. II. 1.)
Expression elliptique: vous n’avez rien (à faire) qu’à dire, qu’à parler; il suffira d’un mot de vous.
RIRE A QUELQU’UN:
On l’accueille, on lui rit, partout il s’insinue.
(Mis. I. 1.)
--RIRE A SON MÉRITE:
Cet indolent état de confiance extrême, Qui le rend en tout temps si content de soi-même, Qui fait qu’à son mérite incessamment il rit.
(Fem. sav. I. 3.)
RISÉE, rire. (Voyez ÉCLAT DE RISÉE.)
ROBINS, gens en robe, terme de mépris:
O les plaisants robins, qui pensent me surprendre!
(L’Ét. III. 11.)
Trufaldin s’adresse à une troupe de masques en dominos.
ROIDEUR DE CONFIANCE. (Voyez BRUTALITÉ.)
ROIDIR; SE ROIDIR CONTRE UN CHEMIN:
Des naturels rétifs, que la vérité fait cabrer, qui toujours se roidissent contre le droit chemin de la raison.
(L’Av. I. 8.)
Cette métaphore représente le chemin de la raison comme escarpé et difficile à gravir.
ROMPRE, interrompre, empêcher; ROMPRE UN ACHAT, DES ATTENTES:
Je sais un sûr moyen Pour rompre cet achat où tu pousses si bien.
(L’Ét. I. 10.)
Je ne m’étonne pas si je romps tes attentes.
(Ibid. III. 5.)
--ROMPRE L’ORDRE COMMUN:
Il rompt l’ordre commun, et devance le temps.
(Mélicerte. I. 4.)
--ROMPRE TOUT A QUELQU’UN, traverser toutes ses entreprises:
Cet homme me rompt tout!
(Éc. des f. III. 4.)
--ROMPRE UN DÉPART, UN DESSEIN, UNE PENSÉE:
Elle vint me prier de souffrir que sa flamme Puisse rompre un départ qui lui perceroit l’âme.
(Éc. des mar. III. 2.)
Et vous avez bien vu que j’ai fait mes efforts Pour rompre son dessein et calmer ses transports.
(Tart. IV. 5.)
J’en suis fâché, car cela rompt une pensée qui m’étoit venue dans l’esprit.
(L’Av. IV. 3.)
--ROMPRE LA PAILLE:
Pour couper tout chemin à nous rapatrier, Il faut rompre la paille. Une paille rompue Rend entre gens d’honneur une affaire conclue.
(Dép. am. IV. 4.)
Sur l’emploi d’un fétu de paille comme symbole, voyez Du Cange, aux mots festuca, infestucare, exfestucare.
ROUGE; UN ROUGE, substantif, une rougeur:
Au visage sur l’heure un rouge m’est monté.
(Fâch. I. 1.)
RUDANIER:
LUBIN. Adieu, beauté rudanière.
(G. D. II. 1.)
La première édition écrit en deux mots rude asnière.
«Terme populaire qui se dit des gens grossiers, qui rabrouent fortement les autres. Il est composé de rude et ânier, comme qui dirait un ânier qui est trop rude à ses ânes.» (TRÉVOUX.)
RUER, verbe actif, prenant un régime:
Ah! je devois du moins lui jeter son chapeau, Lui ruer quelque pierre, ou crotter son manteau.
(Sgan. 16.)
On dirait ces vers composés tout exprès pour nous faire comprendre la différence entre jeter et ruer, et notre misère d’être aujourd’hui réduits exclusivement au premier. On jetait à quelqu’un son chapeau à bas, mais on lui ruait une pierre.
Cette nuance existait dès l’origine de la langue. Absalon percé par Joab, les soldats du parti de David décrochent son cadavre de l’arbre:
«Pois ruerent Absalon en une grant fosse de cele lande, e jeterent pierres sur lui.»
(Rois. p. 187.)
Ils ruèrent le cadavre du fils rebelle avec passion, et jetèrent avec indifférence des pierres dessus pour le couvrir.
Plus loin, Joab assiége Abelmacha. Une sage dame vient parlementer aux créneaux, et, voyant qu’il ne s’agit que de livrer le révolté Siba, dit au capitaine:
«Nus vus frum ruer son chief aval del mur.»
(Rois. p. 200.)
Nous dirions sans énergie: jeter sa tête du haut des murailles.
SABOULER:
Comme vous me saboulez la tête avec vos mains pesantes!
(Comtesse d’Esc. 3.)
SAGES PROUESSES, prouesses de vertu:
Ces honnêtes diablesses Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses.
(Éc. des fem. IV. 8.)
SAISIR LES GENS PAR LEURS PAROLES, les prendre au mot:
Je suis homme à saisir les gens par leurs paroles.
(Éc. des f. I. 6.)
SAISON; temps, moment:
En une autre saison, cette naïveté Dont vous accompagnez votre crédulité, Anselme, me seroit un charmant badinage.
(L’Ét. II. 5.)
... Ce n’est pas la saison De m’expliquer, vous dis-je.
(Dép. am. II. 2.)
La lettre que je dis a donc été remise; Mais sais-tu bien comment? En saison si bien prise, Que le porteur m’a dit que, sans ce trait falot, Un homme l’emmenoit, qui s’est trouvé fort sot.
(L’Ét. II. 14.)
Remettons ce discours pour une autre saison; Monsieur n’y trouveroit ni rime ni raison.
(Fem. sav. IV. 3.)
Saison pour temps était fort usité au XVIIe siècle.
«Soit; mais il est saison que nous allions au temple.»
(CORN. Le Menteur.)
«Un homme entre les deux âges, «Et tirant sur le grison, «Jugea qu’il étoit saison «De songer au mariage.»
(LA FONTAINE. L’Homme entre deux âges.)
L’usage a maintenu hors de saison pour déplacé, mal à propos.
SALIR L’IMAGINATION, expression nouvelle en 1663, et raillée par Molière:
CLIMÈNE (précieuse ridicule). Peut-on, ayant de la vertu, trouver de l’agrément dans une pièce qui tient sans cesse la pudeur en alarme, et salit à tout moment l’imagination?
ÉLISE. Les jolies façons de parler que voilà!
(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)
SANGLIER, dissyllabe:
Partout, dans la Princesse d’Élide:
Où pourrai-je éviter ce sanglier redoutable?
(I. 2.)
J’ai donc vu ce sanglier, qui par nos gens chassé.....
(Ibid.)
Fuir devant un sanglier, ayant de quoi l’abattre!
(Ibid.)
(Voyez la remarque sur le mot OUVRIER, p. 276.)
SANS QUE (l’indicatif), archaïsme, pour si (un substantif) ne, suivi du conditionnel:
Sans que mon bon génie au-devant m’a poussé, Déjà tout mon bonheur eût été renversé.
(L’Ét. I. 11.)
Si mon bon génie ne m’eût poussé au-devant...
«Sans que je crains de commettre Géronte, «Je poserois tantôt un si bon guet, «Qu’il seroit pris ainsi qu’au trébuchet.»
(LA FONTAINE. La Confidente sans le savoir.)
Sans cette circonstance, savoir, que je crains, etc. Sans cette circonstance, que mon bon génie m’a poussé au-devant.... On doit regretter la perte de cette ellipse, pleine de naturel et de vivacité. Aujourd’hui l’on serait obligé de dire: Si je ne craignois de commettre Géronte, si mon bon génie ne m’eût poussé au-devant. Quand il n’existe qu’une seule tournure pour exprimer les choses, la prose encore s’en accommode, étant tout à fait libre de ses allures; mais, par la suppression des doubles formes et de certains idiotismes, c’est la poésie qu’on ruine, ou, si l’on veut, l’art de la versification.
SATISFAIRE A:
Je ne prétends point qu’il se marie, qu’au préalable il n’ait satisfait à la médecine.
(Pourc. II. 2.)
«Notre grand Hurtado de Mendoza, dit le père, vous y satisfera sur l’heure.»
(PASCAL, 7e Prov.)
SAVANTAS:
Et des gens comme vous devroient fuir l’entretien De tous ces savantas qui ne sont bons à rien.
(Fâcheux. III. 3.)
«Injure gasconne. Le baron de Fæneste se moquoit de tous les savantas.» (FURETIÈRE.)
SAVOIR ENROUILLÉ:
On s’y fait (à la cour) une manière d’esprit qui, sans comparaison, juge plus finement des choses que tout le savoir enrouillé des pédants.
(Crit. de l’Éc. des f. 7.)
--NOUS SAVONS CE QUE NOUS SAVONS:
SGANARELLE. Il suffit que nous savons ce que nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.
(Méd. m. lui. I. 1.)
Formule de réticence du style familier; espèce de dicton populaire. (Voyez SUFFIT QUE.)
--SAVOIR QUELQU’UN, connaître quelqu’un:
Je sais un paysan qu’on appeloit Gros-Pierre.
(Éc. des fem. I. 1.)
--SAVOIR SA COUR:
Laissez-moi faire: je suis homme qui sais ma cour.
(Am. magn. II. 2.)
SCANDALE, au sens d’affront, esclandre; FAIRE UN SCANDALE A QUELQU’UN, lui faire un esclandre:
Trouves-tu beau, dis-moi, de diffamer ma fille, Et faire un tel scandale à toute une famille?
(Dép. am. II. 8.)
Scandale, outre le sens qu’il porte aujourd’hui, avait encore celui d’outrage. Nicot cite, au mot Scandaliser, cette explication de Budée: «Le peuple exprime quelquefois, par scandaliser quelqu’un, ce que les gens bien élevés rendent par reprocher à quelqu’un une faute.» Le Dictionnaire de l’Académie de 1694 consacre les deux acceptions de scandale et scandaliser; Trévoux les maintient encore en 1740.
Scandale est de formation moderne, c’est-à-dire, du XVIe siècle, lorsque l’oreille ne craignait plus les doubles consonnes. Le moyen âge avait tiré de scandalum, esclande, qu’on prononçait éclande, et qui persiste sous cette forme esclandre. L’usage s’est chargé d’attribuer à chacun de ces deux mots une nuance de signification qui rend l’un et l’autre utile; mais c’est une occasion de remarquer: 1° qu’en augmentant le nombre des mots, il a fallu restreindre leur signification, et faire aux nouveaux un apanage aux dépens des anciens; 2° que, selon les époques où ils ont passé dans notre langue, les mots latins ont subi l’empire d’une loi différente. De spatium, spongium, spiritus, le moyen âge avait fait les substantifs espace, esponge, esprit (l’s ne sonnant point); plus tard, après la perte de la tradition primitive, et sous l’influence du pédantisme de la renaissance, on créa les adjectifs spacieux, spongieux, spirituel, qui serrent de plus près la forme latine. Au lieu de spirituel, le moyen âge disait espiritable.
On peut à ce signe reconnaître tout d’abord si tel mot français est antérieur ou postérieur à la renaissance, car le moyen âge n’en avait pas un seul qui commençât par deux consonnes consécutives[77].
[77] Les liquides ne comptent que pour demi-consonnes, comme, plein, prendre, etc.
SE JOUER, sans complément, pour jouer:
On n’est point capable de se jouer longtemps, lorsqu’on a dans l’esprit une passion aussi sérieuse.....
(Comtesse d’Esc. 1.)
On disait, avec ou sans la forme réfléchie, jouer, ou se jouer, comme combattre, ou se combattre; fuir, dormir, dîner, mourir, ou se fuir, se dormir, se dîner, se mourir.
(Voyez ARRÊTER.)
SE METTRE SUR L’HOMME D’IMPORTANCE, sur le ton ou sur le pied d’homme d’importance:
Je veux me mettre un peu sur l’homme d’importance, Et jouir quelque temps de votre impatience.
(Mélicerte. I. 3.)
SE... NOUS, corrélatifs:
Se dépouiller entre les mains d’un homme qui ne nous touche de rien.
(Am. méd. I. 5.)
SECOURS, au singulier, les auxiliaires:
Ah, tête! ah, ventre! que ne le trouvé-je tout à l’heure avec tout son secours! que ne paroît-il à mes yeux au milieu de trente personnes!
(Scapin. II. 9.)
SEMBLANT DE RIEN (FAIRE, NE PAS FAIRE). Voyez à la fin de l’article PAS.
SEMBLER DE (un infinitif):
Quand il m’a dit ces mots, il m’a semblé d’entendre: Va-t’en vite chercher un licou pour te pendre.
(Dép. am. V. 1.)
Pourquoi cette préposition? Commencer de est, par euphonie, pour commencer à, afin d’éviter quelque hiatus; mais sembler se construit avec un second verbe, sans préposition intermédiaire.
Cependant c’est encore la raison d’euphonie qui lui a donné celle-ci; ou, pour mieux dire, il n’y a pas réellement de préposition: il n’y a qu’un d euphonique, vestige de la prononciation primitive. Ce d ou t final armait autrefois toutes les terminaisons en é, soit des substantifs, soit du participe, comme on peut s’en convaincre en jetant les yeux sur les plus anciens monuments de notre langue. «J’ai peche_d_ à lui seul,» qu’on lit dans saint Bernard, est comme «il m’a semble_d_ entendre.»
Que l’oreille ait ensuite causé l’erreur de la main, et qu’on ait écrit: il me semble de voir, _d’_entendre, c’est ce qui est arrivé mainte autre fois. Par exemple, lorsqu’on a mis: Il y en a d’aucuns, pour il y en a_d_ aucuns;--Ma tante pour ma_t_ ante; Ante, d’amita, conservé dans l’anglais_aunt_.
(Voyez D euphonique.)
SEMENCES, figurément, principes; SEMENCES D’HONNEUR:
Isabelle pourroit perdre dans ces hantises Les semences d’honneur qu’avec nous elle a prises.
(Éc. des mar. I. 4.)
SEMONDRE, exhorter par un sermon, un avis:
De peur que cet objet qui le rend hypocondre A faire un vilain coup ne me l’allât semondre.
(L’Ét. II. 3.)
M. Auger dérive semondre de submonere, à tort, selon moi. Il a pris cette étymologie dans Nicot, où il aurait fallu la laisser cachée.
La racine de semondre me paraît être sermo; semondre serait alors une forme primitive de sermonner. L’r s’éteignait dans la prononciation, pour éviter deux consonnes consécutives: sermonner, semoner, semonre, enfin semondre, avec un d euphonique, comme dans pondre tiré de ponere, dans moudre, de molere (moul(d)re). Si l’on veut que semondre vienne de monere, il faudra expliquer d’où vient la syllabe initiale se. On ne peut admettre qu’elle représente le latin sub; il n’y en aurait pas d’autre exemple.
On trouve dans Nicot SEMONNEUR, vocator, monitor; n’est-ce pas le même mot que SERMONNEUR? Celui qui fait des sermons et celui qui donne des semonces, n’est-ce pas tout un?
Nous doutons, et nous soumettons nos doutes aux doctes capables de les dissiper.
S’EN RETOURNER, avec la tmèse de en:
Et, dès devant l’aurore, Vous vous en êtes retourné.
(Amph. II. 2.)
(Voyez EN construit avec un verbe, p. 150.)
SENS, au pluriel; le sens, la signification:
Et les sens imparfaits de cet écrit funeste Pour s’expliquer à moi n’ont pas besoin du reste.
(D. Garcie. II. 4.)
Les sens imparfaits d’un écrit funeste qui n’ont pas besoin du reste pour s’expliquer, c’est là sans doute ce que la Bruyère appelait du jargon, et il n’y a pas moyen d’y contredire. Hormis quelques fragments, comme la scène de jalousie du IVe acte, cette malheureuse pièce de Don Garcie est entièrement de ce style. Molière, pour cette fois, était sorti de son domaine habituel, la vérité, et il ne pouvait pas mettre un style vrai sur un sujet faux et romanesque.
SENSIBLE, clair, intelligible, qui tombe sous le sens:
Mon malheur m’est visible, Et mon amour en vain voudroit me l’obscurcir; Mais le détail encor ne m’en est pas sensible.
(Amph. II. 2.)
SENTIMENTS OUVERTS; PARLER A SENTIMENTS OUVERTS:
Et je crois, à parler à sentiments ouverts, Que nous ne nous en devons guères.
(Amph. prol.)
SENTIR, construit avec un pronom possessif, suivi d’un substantif; SENTIR SON BIEN:
A l’heure que je parle, un jeune Égyptien, Qui n’est pas noir pourtant et sent assez son bien, Arrive, accompagné d’une vieille fort hâve.
(L’Ét. IV. 9.)
Bien, dans cette locution, signifie bonne extraction; sentir son bien né, son homme bien né:
--SENTIR SON VIEILLARD, SON HOMME QUI...:
Cela sent son vieillard qui, pour en faire accroire, Cache ses cheveux blancs d’une perruque noire.
(Éc. des mar. I. 1.)
Votre conseil sent son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise.
(Am. méd. I. 1.)
«Mon languaige françois est altéré, et en la prononciation et ailleurs, par la barbarie de mon creu. Je ne veis jamais homme des contrées de deçà qui ne sentist bien evidemment son ramage, et qui ne bleceast les aureilles pures françoises.»
(MONTAIGNE. II. 17.)
«Il y a trop de somptuosité à votre habit: cela ne sent pas sa criminelle assez repentante.»
(LA FONTAINE. Psyché. II.)
«Cybèle est vieille, Junon de mauvaise humeur; Cérès sent sa divinité de province, et n’a nullement l’air de cour.»
(Id. Ibid.)
--SENTIR LE BATON, impersonnel:
C’est qu’il sent le bâton du côté que voilà.
(Dép. am. V. 4.)
--SENTIR (SE), avoir la conscience de son être:
Petit serpent que j’ai réchauffé dans mon sein, Et qui dès qu’il se sent, par une humeur ingrate, Cherche à faire du mal à celui qui le flatte!
(Éc. des fem. V. 4.)
SERRER, verbe actif, en parlant d’une maladie, peste, fièvre, etc:
Que la fièvre quartaine puisse serrer bien fort le bourreau de tailleur!
(B. gent. II. 7.)
(Voyez FIÈVRE.)
SERVIR SUR TABLE:
GALOPIN. Madame, on a servi sur table.
(Crit. de l’Éc. des fem. 8.)
C’était l’expression consacrée:
«Ainsi dit Gilotin, et ce ministre sage «Sur table au même instant fait servir le potage.»
(BOILEAU. Le Lutrin.)
--SERVIR DE QUELQUE CHOSE:
Et voilà de quoi sert un sage directeur.
(Éc. des fem. III. 1.)
L’un fait beaucoup de bruit qui ne lui sert de guères.
(Ibid. I. 1.)
--Dans cette façon de parler, NE SERVIR DE RIEN, on usait d’une inversion au participe passé:
Tout cela n’a de rien servi.
(Préf. de Tartufe et 2e Placet au roi.)
SES, pluriel, précédant deux substantifs au singulier:
Chacun, à ses péril et fortune, peut croire tout ce qu’il lui plaît.
(Mal. im. III. 3.)
Cette façon de parler est tout à fait conforme à l’ancienne langue. Aussi je ne crois pas que la vraie locution soit: à ses risques et périls, mais à ses risque et péril, au singulier.
SEUL, faisant pléonasme avec ne que:
Notre sort ne dépend que de sa seule tête.
(Éc. des fem. III. 1.)
Mais j’entends que la mienne Vive à ma fantaisie, et non pas à la sienne; Que d’une serge honnête elle ait son vêtement, Et ne porte le noir _qu’_aux bons jours seulement.
(Éc. des mar. I. 2.)
Ce _n’est qu’_après moi seul que son âme respire.
(Ibid. II. 14.)
Et je _n’ai seulement qu’_à vous dire deux mots.
(Tart. III. 2.)
Ce n’est que la seule considération que j’ai pour monsieur votre père.
(Pourc. III. 9.)
Ce n’est qu’à l’esprit seul que vont tous les transports.
(Fem. sav. IV. 2.)
Ce tour, qu’on appellerait aujourd’hui un pléonasme, est très-familier aux écrivains du XVIIe siècle:
«Le roi son mari lui a donné jusqu’à la mort ce bel éloge, qu’il _n’_y avoit que le seul point de la religion où leurs cœurs fussent désunis.»
(BOSSUET. Or. f. de la r. d’A.)
SI, pris substantivement; UN SI, une condition:
Ces protestations ne coûtent pas grand’chose, Alors qu’à leur effet un pareil si s’oppose.
(Dép. am. II. 2.)
«Je te la rends dans peu, dit Satan, favorable; Mais par tel si, qu’au lieu qu’on obéit au diable Quand il a fait ce plaisir-là, A tes commandements le diable obéira.»
(LA FONTAINE. La Chose impossible.)
Cette locution est très-fréquente dans les poëtes du XIIIe siècle: Le comte de Forest, le fanfaron Lisiard, se vante de faire en moins de huit jours la conquête de la belle Euriant, à condition qu’elle ne sera de rien prévenue:
«Et par si qu’on ne li voist dire.»
(GIBERT DE MONTREUIL. La Violette. p. 17.)
Par tel si qu’on n’aille le lui dire, la mettre sur ses gardes.
Il est très-important d’observer que nos pères avaient se et si; se exprimait seul un sens dubitatif, et venait du latin si; au contraire, si n’était jamais dubitatif, aussi venait-il de sic. Cette distinction est essentielle pour l’intelligence de certains archaïsmes.
Plus loin, Lisiard propose à Gérard un défi; Gérard l’accepte, mais en dicte les conditions, et les soumet à la demoiselle affligée qu’il s’agit de venger:
«Et par si soit fait li recors, S’il me puet ocire et conquerre, Que vous et toute vostre terre Serez à son comandement; Et se je le conquiers, ensement.»
(La Violette. p. 84.)
«Et soit fait notre accord par tel si, que s’il me peut tuer et conquérir, vous lui appartiendrez avec toute votre terre; et de même, si c’est moi qui le conquiers.»
--SI (sic), toutefois; ET SI, et pourtant, et encore:
J’ai la tête plus grosse que le poing, et si elle n’est pas enflée.
(B. gent. III. 5.)
--SI FAUT-IL, encore faut-il:
MORON. Si faut-il tenter toute chose, et éprouver si son âme est entièrement insensible.
(Pr. d’Él. III. 5.)
Si faut-il bien pourtant trouver quelque moyen.... pour attraper notre brutal.
(Sicilien. 5.)
«On m’a pourvu d’un cœur peu content de soi-même, «Inquiet, et fécond en nouvelles amours: «Il aime à s’engager, mais non pas pour toujours; «Si faut-il une fois brûler d’un feu durable.»
(LA FONT. Elég. III.)
--SI... COMME (sic ut):
Je vous félicite, vous, d’avoir une femme si belle, si sage, si bien faite, comme elle est.
(Méd. m. lui. II. 4.)
Sic pulchra ut est.
Comme, dans l’origine, était le complément naturel de si, aussi, tant.
«Li reis jurad: Si veirement cume Deus vit, David ne murrad.»
(Rois. p. 74.)
«Ki, entre tute ta gent, est si fidel cume David vostre gendre est?»
(Ibid. p. 87.)
Ou sans séparation, sicume (italien, siccome):
«E fud a curt sicume il out ested devant.»
(Rois. p. 74.)
Comme se construisait de même avec tel:
«Deus te face tel merci cume tu m’as mustred ici.»
(Ibid. p. 95.)
«Vous voulez vous guérir de l’infidélité, et vous en demandez les remèdes? Apprenez-les de ceux qui ont été tels comme vous.»
(PASCAL. Pensées. p. 272.)
Comme suppléait que, au grand avantage de l’euphonie:
«Peut-être que tu mens aussi bien comme lui.»
(CORNEILLE. Le Menteur. IV. 7.)
«Qu’il fasse autant pour soi comme je fais pour lui.»
(Id. Polyeucte. III. 3.)
Sur quoi Voltaire dit: «Ce vers est un solécisme; on dit autant que, et non pas autant comme.» Mais pourquoi pas? L’usage? Il était du temps de Corneille en faveur d’autant comme. La logique? C’est un pur latinisme. Les Latins faisaient donc aussi un solécisme, de dire:
Haud ita vitam agerent ut nunc plerumque videmus?
(LUCRÈCE. III.)
Il est fâcheux que Voltaire ait appuyé une réforme sans motif, qui appauvrit la langue, surtout celle des poëtes, et envieillit les écrivains faits pour rester modèles. J’ai dit que l’emploi de comme relatif avait jadis pour soi l’autorité de l’usage; voici en preuve quelques exemples:
Marot demandant une haquenée à François Ier:
«Savez comment Marot l’acceptera? «D’aussi bon cueur comme la sienne il donne «Au fin premier qui la demandera.»
«Ma foi seule, aussi pure et belle «Comme le sujet en est beau.....»
«Il n’est rien de si beau comme Calixte est belle.»
(MALHERBE.)
«Tant qu’a duré la guerre, on m’a vu constamment «Aussi bon citoyen comme parfait amant.»
(CORNEILLE. Horace.)
Mais tout à coup cette façon de parler a déplu aux grammairiens-jurés de la fin du XVIIe siècle: ils l’ont réprouvée d’un commun accord. Ménage donne pour raison qu’«elle n’est pas naturelle.» (Obs. p. 348.) La nature est ici invoquée bien à propos! Mais est-il prouvé que ce mot que soit plus rapproché de la nature que le mot comme? Est-il sûr que l’usage consacré par une longue suite de siècles, appuyé sur la logique, sur l’étymologie, et fortifié par l’exemple des meilleurs écrivains, doive céder au caprice de trois ou quatre pédants sans autorité que celle qu’ils s’arrogent avec insolence? Cela n’est pas naturel non plus, et pourtant, hélas! cela se voit tous les jours.
Comme, à la place de que, est un archaïsme qui a de la grâce et de la naïveté:
«Catin veut espouser Martin; «C’est une très-fine femelle! «Martin ne veut pas de Catin: «Je le trouve aussi fin comme elle.»
(MAROT.)
--SI dubitatif (si),... ET QUE...:
S’il ne vous suffit pas de toute l’assurance Que vous peuvent donner mon cœur et ma puissance, Et que de votre esprit les ombrages puissants Forcent mon innocence à convaincre vos sens...
(D. Garcie. IV. 8.)
Ce seroit une chose plaisante si les malades guérissoient, _et qu’_on m’en vînt remercier!
(D. Juan. III. 1.)
«Si Babylone eût pu croire qu’elle eût été périssable comme toutes les choses humaines, et que une confiance insensée ne l’eût pas jetée dans l’aveuglement.....»
(BOSSUET. Hist. un. IIIe p.)
--SI, répondant au latin an, utrum:
Et je suis en suspens si, pour me l’acquérir, Aux extrêmes moyens je ne dois point courir.
(L’Ét. III. 2.)
Je suis dans l’incertitude si je dois me battre avec mon homme, ou bien le faire assassiner.
(Sicilien. 13.)
--SI C’ÉTAIT QUE:
Et _si c’étoit qu’_à moi la chose pût tenir...
(Mis. IV. 1.)
--SI (un adjectif) QUE DE (adeò... ut...); tant ou tellement... que de...:
Et j’ai eu un aïeul, Bertrand de Sotenville, qui fut si considéré en son temps _que d’_avoir permission de vendre tout son bien pour le voyage d’outre-mer.
(G. D. I. 5.)
S’il étoit si hardi que de me déclarer son amour, il perdroit pour jamais ma présence et mon estime.
(Am. magn. II. 3.)
Ouais! je ne croyois pas que ma fille fût si habile que de chanter ainsi à livre ouvert.
(Mal. im. II. 6.)
«Celui-ci le paya d’ingratitude, et fut si méchant que d’oser souiller le lit de son bienfaiteur.»
(LA FONT. Vie d’Ésope.)
SIÈCLE D’AUJOURD’HUI (AU):
C’est une chose rare au siècle d’aujourd’hui.
(Mis. IV. 1.)
SINGULIER; SINGULIER A, particulier à:
Cette fermeté d’âme, à vous si singulière.
(Fem. sav. V. 1.)
«On dit d’une chose qu’elle est particulière à quelqu’un, mais non pas qu’elle lui est singulière.» (M. AUGER.)
Et pourquoi ne le dirait-on pas? On dit bien singulier, sans complément, pour particulier. M. Auger n’a rien repris à ces vers:
Et je ne veux aussi, pour grâce singulière, Que montrer à vos yeux mon âme tout entière.
(Tart. III. 3.)
Grâce singulière est pourtant bien là pour grâce particulière. Si on laisse au mot singulier le sens de singularis dans un cas, pourquoi ne pas le lui laisser dans l’autre? Pourquoi le permettre sans complément et le défendre, avec un complément?
En général, on critique beaucoup trop par cette formule: cela ne se dit pas. Ce qu’il faut montrer, c’est que cela ne doit pas, ne peut pas se dire, surtout quand cela a été dit par des gens comme Molière, Pascal ou Bossuet.
SINGULIER (verbe au) après un nombre pluriel:
Quatre ou cinq mille écus est un denier considérable.
(Pourc. III. 9.)
Et deux ans, dans le sexe, est une grande avance.
(Mélicerte. I. 4.)
(Voyez C’EST ou EST en accord avec un pluriel, et CE SONT.)
SI PEU QUE DE (un infinitif):
Vous êtes-vous mis dans la tête qu’un homme de soixante-trois ans.... considère si peu sa fille que de la marier avec un homme qui a ce que vous savez?
(Pourc. II. 7.)
(Voyez SI (un adjectif) QUE DE, p. 375.)
SIQUENILLES (sic dans l’édition originale; Ribou, 1669), souquenilles:
Quitterons-nous nos siquenilles, monsieur?
(L’Av. III. 2.)
SITUÉ; AME BIEN SITUÉE:
Non, non, il n’est point d’âme un peu bien située Qui veuille d’une estime ainsi prostituée.
(Mis. I. 1.)
L’expression est insolite; cependant nous disons chaque jour, avec l’autorité de l’usage: Avoir le cœur bien placé. C’est la même figure.
SŒURS D’INFORTUNE, comme frères d’armes:
Nous nous voyons sœurs d’infortune.
(Psyché. I. 1.)
SOI, où l’usage moderne emploie lui, elle, eux:
Bien que de vous mon cœur ne prenne point de loi, Et ne doive en ces lieux aucun compte qu’à soi...
(D. Garcie. II. 5.)
C’est une fille à nous, que, sous un don de foi, Un Valère a séduite et fait entrer chez soi.
(Éc. des mar. III. 5.)
Apud se, et non apud illum.
Agnès, dit Horace,
N’a plus voulu songer à retourner chez soi, Et de tout son destin s’est commise à ma foi.
(Éc. des fem. V. 2.)
Je vous dis que mon fils n’a rien fait de plus sage Qu’en recueillant chez soi ce dévot personnage.
(Tart. I. 1.)
Toi, Sosie?--Oui, Sosie; et si quelqu’un s’y joue, Il peut bien prendre garde à soi.
(Amph. I. 2.)
Ne voyez-vous pas qu’il tire à soi toute la nourriture, et qu’il empêche ce côté-là de profiter?
(Mal. im. III. 14.)
Cet indolent état de confiance extrême, Qui le rend en tout temps si content de soi-même.
(Fem. sav. I. 3.)
Ce sont choses, de soi, qui sont belles et bonnes.
(Ibid. IV. 3.)
Le savoir garde en soi son mérite éminent.
(Ibid.)
Il n’est pour le vrai sage aucun revers funeste; Et, perdant toute chose, à soi-même il se reste.
(Ibid. V. 4.)
Tout le XVIIe siècle a ainsi parlé. Les grammairiens se sont perdus en distinctions et en subtilités pour régler quand il fallait soi, et quand lui. Tout cela est chimérique. Les grands écrivains du temps de Louis XIV se sont guidés bien plus sûrement sur un seul point: partout où le latin mettrait se, ils ont mis soi,
«Qu’il fasse autant pour soi comme je fais pour lui.»
(CORNEILLE. Polyeucte. III. 8.)
Pro se ipso, et non pro illo.
«Mais il se craint, dit-il, soi-même plus que tous.»
(RACINE. Androm. V. 2.)
Timet se ipsum.
«Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi.»
(Id. Phèdre.)
Post se, et non post illum.
«Mais souvent un auteur, qui se flatte et qui s’aime, «Méconnoît ses défauts et s’ignore soi-même.»
(BOILEAU.)
«Il n’ouvre la bouche que pour répondre...... Il crache presque sur soi.»
(LA BRUYÈRE.)
«Idoménée, revenant à soi, remercia ses amis.»
(FÉNELON.)
«Tant de profanations que les armes traînent après soi!»
(MASSILLON.)
«Dieux immortels, dit-elle en soi-même, est-ce donc ainsi que sont faits les monstres?»
(LA FONTAINE. Psyché. I.)
On voit qu’il n’est pas besoin de tant raffiner, à la suite de Vaugelas, d’Olivet et les modernes.
SOIENT, monosyllabe:
Et votre front, je crois, veut que du mariage Les cornes soient chez vous l’infaillible apanage.
(Éc. des fem. I. 1.)
«Qu’ils soient comme la poudre et la paille légère «Que le vent chasse devant lui.»
(RACINE. Esther. I. 5.)
SOIS-JE, dans une formule de souhait:
Sois-je du ciel écrasé si je mens!
(Mis. I. 2.)
Forme excellente, au lieu de puissé-je être.
SOLÉCISMES EN CONDUITE:
Le moindre solécisme, en parlant, vous irrite; Mais vous en faites, vous, d’étranges en conduite.
(Fem. sav. II. 7.)
SOLLICITER DE QUELQUE CHOSE:
J’ai cru faire assez de fuir l’engagement dont j’étois sollicitée.
(Am. magn. IV. 7.)
Ne me refusez point la grâce dont je vous sollicite.
(L’Av. II. 7.)
SON, SA, SES, se rapportant à un autre mot que le sujet de la phrase:
Je ne puis vous celer que ma fille Célie Dès longtemps par moi-même est promise à Lélie, Et que, riche en vertus, son retour aujourd’hui M’empêche d’agréer un autre époux que lui.
(Sgan. 24.)
Son retour, c’est le retour de Lélie; riche en vertus se rapporte aussi à Lélie, quoique la construction de la phrase semble appliquer ces mots au retour. Il n’y a pas moyen d’excuser cette faute, source d’équivoques.
Jusqu’ici don Louis, qui vit à sa prudence
(La prudence de don Louis.)
Par le feu roi mourant commettre son enfance,
(L’enfance de don Alphonse.)
A caché ses destins aux yeux de tout l’État...
(Les destins d’Alphonse.)
Et bien que le tyran, depuis sa lâche audace,
(L’audace du tyran.)
L’ait souvent demandé pour lui rendre sa place,
(La place d’Alphonse.)
Jamais son zèle ardent n’a pris de sûreté
(Le zèle d’Alphonse.)
A l’appât dangereux de sa fausse équité.
(D. Garcie. I. 2.)
(La fausse équité du tyran.)
Il est difficile d’écrire avec plus de négligence.
On dit bien la surveillance de l’État, mais non les yeux de l’État. L’État est une abstraction, une idée complexe, qui ne saurait être personnifiée jusqu’à prendre des yeux ni des oreilles.
--SON, SA, rapportés à un nom de chose:
LYSIDAS (parlant de sa pièce). Tous ceux qui étoient là doivent venir à sa première représentation.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
--SON avec sentir. (Voyez SENTIR, p. 370.)
SONGER, actif, pour imaginer, méditer:
C’est une foible ruse; J’en songeois une...--Et quelle?--Elle n’iroit pas bien.
(L’Ét. I. 2.)
J’avois songé une comédie où il y auroit eu un poëte, etc...
(Impromptu. 1.)
--SONGER DE (un infinitif); songer à:
Et qu’ils s’étoient promis une foi mutuelle, Avant qu’il eût songé de poursuivre Isabelle.
(Éc. des mar. III. 6.)
(Voyez p. 99, DE remplaçant A.)
SONT pour font, en style d’arithmétique:
Je crois que deux et deux sont quatre.
(D. Juan. III. 1.)
L’édition d’Amsterdam a corrigé, selon sa coutume, et mis font.
--SONT-CE:
Sont-ce encore des bergers?--C’est ce qu’il vous plaira.
(B. gent. I. 2.)
Sont-ce des vers que vous lui voulez écrire?
(Ibid. II. 6.)
Sont-ce des visions que je me mets en tête?
(Psyché. I. 1.)
(Voyez CE SONT.)
SORTILÉGE; DONNER UN SORTILÉGE A QUELQU’UN, lui jeter un sort:
C’est un sortilége qu’il lui a donné.
(Pourc. III. 9.)
SORTIR HORS:
Tenez, voyez ce mot, et sortez hors de doute.
(Dép. am. I. 2.)
Mais lui fallant un pic, je sortis hors d’effroi.
(Fâcheux. II. 2.)
SOT, terme adouci pour exprimer ce qu’ailleurs Molière appelle crûment un cocu:
Elles font la sottise, et nous sommes les sots.
(Sgan. 17.)
Elle? Elle n’en fera qu’un sot, je vous l’assure.
(Tart. II. 2.)
Épouser une sotte est pour n’être point sot.
(Éc. des mar. I. 1.)
«Il veut à toute force être au nombre des sots.»
(LA FONT. La Coupe enchantée.)
--SOT, passionné au point d’en perdre le sens:
Si bien donc?--Si bien donc qu’elle est sotte de vous.
(L’Ét. I. 6.)
--ÊTRE SOT APRÈS QUELQU’UN, en être assotté:
MARINETTE.
Que Marinette est sotte après son Gros-René!
(Dép. am. IV. 4.)
SOUCIER, verbe actif, comme affliger, chagriner:
Hé! je crois que cela foiblement vous soucie.
(Dép. am. IV. 3.)
«Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi «Me fasse peur, ni me soucie?»
(LA FONTAINE. Le Lion et le Moucheron.)
SOUFFRIR, absolument; SOUFFRIR DE QUELQU’UN:
Ciel! faut-il que le rang, dont on veut tout couvrir, De cent sortes de sots nous oblige à souffrir!
(Fâcheux. I. 6.)
--SOUFFRIR QUELQUE CHOSE A QUELQU’UN:
De grâce, souffrez-moi, par un peu de bonté, Des bassesses à qui vous devez la clarté.
(Fem. sav. I. 1.)
«Mais le père Lemoine a apporté une modération à cette permission générale; car il ne le veut point du tout souffrir aux vieilles.»
(PASCAL. 9e Prov.)
SOUFFRIR A QUELQU’UN DE (un infinitif), lui permettre:
. . . . . . . _Souffrez à mon amour De_ vous revoir, madame, avant la fin du jour.
(Mis. IV. 4.)
Si votre cœur me considère Assez pour me souffrir de disposer de vous....
(Psyché. I. 3.)
Me est ici au datif, et non à l’accusatif.
SOUPÇON; HORS DE SOUPÇON:
On ne reçoit plus rien qui soit hors de soupçon.
(L’Ét. II. 6.)
Qui soit à l’abri du soupçon, qui ne soit suspect.
--SOUPÇONS DE QUELQU’UN:
Ce n’est pas d’aujourd’hui, Nicole, que j’ai conçu des soupçons de mon mari.
(B. gent. III. 7.)
Molière dit soupçons de quelqu’un, comme l’hymen, la vengeance, la jalousie de quelqu’un, c’est-à-dire, relativement à quelqu’un.
--SOUPÇON ENTRE DEUX PERSONNES, qui porte sur deux personnes:
Cela ne vous offense point: il ne tombe entre lui et vous aucun soupçon de ressemblance.
(Scapin. II. 7.)
SOUPÇONNER, suspecter:
On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire; Et l’on veut en jouir avant que de le croire.
(Tart. IV. 5.)
SOUS, au lieu de par ou avec:
Enfin je l’ai fait fuir, et, sous ce traitement, De beaucoup d’actions il a reçu la peine.
(Amph. I. 2.)
Ne prétendez pas vous sauver sous cette imposture.
(L’Av. V. 5.)
--SOUS COULEUR, sous prétexte:
Anselme, instruit de l’artifice, M’a repris maintenant tout ce qu’il nous prêtoit, Sous couleur de changer de l’or que l’on doutoit.
(L’Ét. II. 7.)
(Voyez COULEUR et COLORÉ.)
--SOUS DES LIENS:
La fille qu’autrefois de l’aimable Angélique, Sous des liens secrets, eut le seigneur Enrique.
(Éc. des fem. V. 9.)
Ce n’est pas à mon cœur qu’il faut que je défère, Pour entrer sous de tels liens.
(Psyché. I. 3.)
--SOUS DES SOINS:
Je ris des noirs accès où je vous envisage, Et crois voir en nous deux, sous mêmes soins nourris, Ces deux frères que peint l’École des maris.
(Mis. I. 1.)
L’idée de protection, enfermée dans le verbe nourrir, sauve cette métaphore:
«Parva sub ingenti matris se subjicit umbra.»
(VIRG.)
--SOUS L’APPAT DE..., sous le prétexte de:
Ce marchand déguisé, Introduit sous l’appât d’un conte supposé:
(L’Ét. IV. 7.)
--SOUS SA MOUSTACHE:
On n’est point bien aise de voir, sous sa moustache, cajoler hardiment sa femme ou sa maîtresse.
(Sicilien. 14.)
--SOUS TANT DE VRAISEMBLANCE:
Quoi! le premier transport d’un amour qu’on abuse Sous tant de vraisemblance est indigne d’excuse!
(Dép. am. IV. 2.)
--SOUS UN DON DE FOI:
C’est une fille à nous, que, sous un don de foi, Un Valère a séduite et fait entrer chez soi.
(Éc. des mar. III. 5.)
Dans toutes ces locutions, sur serait aussi bien venu que sous. Molière, pour l’emploi de l’un et de l’autre, paraît n’avoir suivi que le hasard, et l’usage l’y autorisait. (Voyez au mot SUR, où l’origine de cette confusion est exposée.)
SOUTENIR LE COURROUX, y persévérer:
Pour vouloir soutenir le courroux qu’on me donne, Mon cœur a trop su me trahir.
(Amph. II. 6.)
SPIRITUELLE, substantif; UNE SPIRITUELLE:
Moi, j’irois me charger d’une spirituelle Qui ne parleroit rien que cercle et que ruelle?
(Éc. des fem. I. 1.)
(Voyez RIDICULE, substantif.)
SUBJONCTIF qui en commande un autre, dans une place où nous mettrions aujourd’hui l’indicatif:
J’aurois assez d’adresse pour faire accroire à votre père que ce seroit une personne riche, outre ses maisons, de cent mille écus en argent comptant; qu’elle seroit éperdument amoureuse de lui, et souhaiteroit de se voir sa femme.
(L’Av. IV. 11)
Il est clair qu’en effet la forme conditionnelle est la meilleure dans tout ce passage, qui n’expose qu’une hypothèse.
--Construit avec un présent de l’indicatif:
Que vient de te donner cette farouche bête? --Cette lettre, monsieur, qu’avecque cette boète On prétend qu’ait reçue Isabelle de vous.
(Éc. des mar. II. 8.)
On dirait en style moderne: on prétend qu’a reçue. Il est manifeste que le conditionnel est plus juste, puisqu’il s’agit encore ici d’une hypothèse.
(Voyez CONDITIONNELS, FUTURS.)
SUCCÉDER, arriver, réussir, contingere:
Quelque chose de bon nous pourra succéder.
(Dép. am. III. 1.)
Ces maximes, un temps, leur peuvent succéder.
(D. Garcie. II. 1.)
SUCCÈS, issue d’une affaire, dans le sens du latin exitus, sans impliquer l’idée de bien ni de mal:
Ce qu’on voit de succès peut bien persuader Qu’ils ne sont pas encor fort près de s’accorder.
(L’Ét. V. 12.)
J’en viens d’entendre ici le succès merveilleux.
(Ibid. V. 15.)
Adieu; nous en saurons le succès dans ce jour.
(Dép. am. I. 2.)
Daignez, je vous conjure, Attendre le succès qu’aura cette aventure.
(Ibid. III. 7.)
Hé bien! ce beau succès que tu devois produire?
(Ibid. III. 9.)
Vous vous tromperez.--Soit. J’en veux voir le succès. --Mais...--J’aurai le plaisir de perdre mon procès.
(Mis. I. 1.)
SUCRÉE (FAIRE LA), faire la prude, la renchérie:
Elle fait la sucrée, et veut passer pour prude.
(L’Ét. III. 2.)
--Qui, moi?--Oui; vous ne faites point tant la sucrée.
(G. D. I. 6.)
SUFFISANCE, en bonne part; HOMME DE SUFFISANCE:
Homme de suffisance, homme de capacité.
(Mar. for. 6.)
Dans le XVIIe siècle, suffisant et suffisance se prenaient en bonne part, au sens de qui suffit à quelque chose. Voici les exemples que donne Furetière: «Le roi a des ministres qui sont d’une grande suffisance, d’une grande capacité, d’une grande pénétration.» Et au mot SUFFISANT: «Se dit d’un grand mérite et de la sotte présomption. Le roi cherche des gens qui soient suffisants, et capables de remplir les prélatures et les grandes charges.»
--SUFFISANT DE (un infinitif), qui suffit; qui suffit à, capable de:
Bon Dieu! que de discours! Rien n’est-il suffisant d’en arrêter le cours?
(Dép. am. II. 7.)
«Je me déchargerai d’un faix que je dédaigne, «Suffisant de crever un mulet de Sardaigne.»
(REGNIER. Sat. VI.)
SUFFIT QUE, suivi d’un verbe à l’indicatif:
Il suffit que nous savons ce que nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.
(Méd. m. lui. I. 1.)
Nous savons ce que nous savons, cela suffit, c’est en dire assez. Il suffit que nous sachions présenterait un sens tout autre.
SUITE; EN SUITE DE. (Voyez ENSUITE DE.)
--SUITE, développement:
Don Alphonse dit à dona Elvire, qui vient de réciter trente-cinq vers sans interruption:
J’ai de votre discours assez souffert la suite.
(D. Garcie. V. 5.)
--D’UNE LONGUE SUITE, très-suivi:
Et tâcher, par des soins d’une très-longue suite, D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite.
(Mis. III. 1.)
--SUITE, conséquence:
Un avis dont la suite Vous réduit au parti d’une soudaine fuite.
(Tart. V. 6.)
Les suites de ce mot, quand je les envisage, Me font voir un mari, des enfants, un ménage.
(Fem. sav. I. 1.)
SUIVRE LE COURROUX DE QUELQU’UN, s’y associer:
Assembler des amis qui suivent mon courroux.
(Amph. III. 5.)
--SUIVRE QUELQU’UN AU DESSEIN DE (un infinitif):
Bon.--Et moi, pour vous suivre au dessein de tout rendre....
(Dép. am. IV. 3.)
Pour vous imiter dans ce dessein.
--SUIVRE SA POINTE:
Quel diable d’étourdi, qui suit toujours sa pointe!
(Scapin. III. 11.)
SUJET à la première personne, et le verbe à la troisième. (Voyez PRONOM.)
SUJET SOUS-ENTENDU autre que le sujet exprimé:
Elle vous diroit bien qu’elle vous trouve bon, Et qu’elle n’est point d’âge à lui donner ce nom.
(Tart. I. 2.)
Elle n’est point d’âge à ce qu’on puisse lui donner.
Le besoin de brièveté, joint à la clarté de l’expression, paraît plus que suffisant à excuser cette légère inexactitude.
SUPERFLU DE LA BOISSON (LE), périphrase qui s’entend de reste:
Je m’étois amusé dans votre cour à expulser le superflu de la boisson.
(Méd. m. lui. III. 5.)
SUPPORT, dans le sens moral; appui:
Elle n’a ni parent, ni support, ni richesse.
(Éc. des fem. III. 5.)
L’éclat d’une fortune en mille biens féconde Fera connoître à tous que je suis ton support.
(Amph. III. 11.)
SUPPORTER QUELQU’UN DANS, comme nous disons soutenir dans:
Nous ne sommes point gens à la supporter dans de mauvaises actions.
(G. D. I. 4.)
SUPPRESSION; A MA SUPPRESSION, en me supprimant, m’excluant:
A ma suppression il s’est ancré chez elle.
(Éc. des fem. III. 5.)
Comme on dit à mon profit, à mon dam.
Bossuet a dit: «Au grand malheur des hommes ingrats.» (Or. fun. de la R. d’A.)
SUR LE FIER; SE TENIR SUR LE FIER:
Mais puisque sur le fier vous vous tenez si bien.....
(Mélicerte. I. 3.)
SUR PEINE DE, sous peine de:
On ne doit de rimer avoir aucune envie, Qu’on n’y soit condamné sur peine de la vie.
(Mis. IV. 1.)
Mais à condition......... que vous n’en ouvrirez la bouche à personne du monde, sur peine de la vie.
(Am. magn. II. 3.)
«Madame, qui de tous poins veoit le seigneur de Saintré à combattre meu et desliberé, feloneusement luy dist: Sire de Saintré, nous voulons et vous commandons, sur peine d’encourir nostre indignacion, que incontinent tous deux vous desarmez.»
(Le Petit Jehan de Saintré.)
«Les seigneurs du Carthage, voyants que leur pays se despeuploit peu à peu, feirent desfense expresse, sur peine de mort, que nul n’eust plus à aller par là.»
(MONTAIGNE. I. 30.)
«Si mon fils a jamais des enfants, je veux qu’ils étudient au collége de Clermont, sur peine d’être déshérités.»
(ST.-ÉVREMOND. Convers. du P. Canaye.)
«Est-ce un article de foi qu’il faille croire, sur peine de damnation?»
(PASCAL. 18e Prov.)
On écrivait originairement sor et soz; quand la consonne finale était muette, comme l’o sonnait le plus souvent ou, la prononciation confondait pour l’oreille sour et souz; de là l’emploi indifférent de l’un ou de l’autre dans certaines locutions consacrées, comme sur peine et sous peine.
(Voyez des Var. du lang. fr., p. 430.)
--SUR LE PIED DE (un infinitif):
Et veulent, sur le pied de nous être fidèles, Que nous soyons tenus à tout endurer d’elles.
(Éc. des fem. IV. 8.)
Sous prétexte qu’elles nous sont fidèles; s’appuyant sur ce qu’elles nous sont fidèles.
--SUR UN SEMBLANT:
Quoi! sur un beau semblant de ferveur si touchante...
(Tart. V. 1.)
Mauvaise leçon. L’édition originale de 1669 porte: sous un beau semblant. (voy. la Préface.)
SURPRENDRE AU DÉPOURVU:
Mais je vous avouerai que cette gayeté Surprend au dépourvu toute ma fermeté.
(D. Garcie. V. 6.)
SURSÉANCE; FAIRE SURSÉANCE A... surseoir:
Et jusques à demain _je ferai surséance A l’exécution_, monsieur, de l’ordonnance.
(Tart. V. 4.)
SUS; SUS DONC:
Oui? Sus donc, préparez vos jambes à bien faire.
(L’Ét. II. 14.)
Sus n’est autre chose que sur. La consonne finale étant inarticulée dans l’origine, il arrivait souvent que l’écriture notât une consonne pour une autre. Courir sus à quelqu’un, c’est courir sur quelqu’un; mais sur, dans la première de ces locutions, est aujourd’hui employé comme adverbe; il est préposition dans la seconde. Sus, sus, c’est-à-dire, Allons, debout!
Mais pourquoi n’a-t-on pas dit courir sus à quelqu’un? l’euphonie y trouvait aussi bien son compte. Voyez, à l’article CHAISE, ce qui est dit du zézayement parisien.
NICOT: «SUS ou SUR, super.»
Le langage de la jurisprudence a conservé susanner, qui est une autre prononciation de suranner, réduit lui-même aujourd’hui à son participe passé.
«Une prise de corps ne se susanne jamais.»
(DE LAURIÈRE.)
C’est-à-dire, ne perd pas sa vertu, faute d’avoir été exécutée dans l’année; ne se suranne pas, non antiquatur.
Vous observerez que les Latins employaient déjà sus pour super en composition. Suspendere est pour superpendere.
SUSPENS SI (ÊTRE EN)...: (Voyez SI répondant au latin an, utrùm.)
SYLLEPSE qui suppose un nominatif non exprimé:
Cet arrêt suprême, Qui décide du sort de mon amour extrême, Doit m’être assez touchant pour ne pas s’offenser Que mon cœur par deux fois le fasse répéter.
(Éc. des mar. II. 14.)
Pour ne pas s’offenser, c’est-à-dire _pour qu’_ON ne s’offense pas. Le sujet de la phrase est l’arrêt; ce n’est point l’arrêt qui s’offensera, c’est Sganarelle.
Il semble que, quand le sens est aussi évident, on peut dans un dialogue familier, et pour l’amour de la concision, tolérer ces inexactitudes, et laisser dormir la rigueur de certaines lois grammaticales.
D. PÈDRE. Et, cette nuit encore, on est venu chanter sous nos fenêtres.
ISIDORE. Il est vrai. La musique en étoit admirable!
(Sicilien. 7.)
En se rapporte à l’idée de concert, sérénade, éveillée par la phrase précédente, où pourtant ce mot ne se trouve pas, ni aucun semblable.
Ah! les menuets sont ma danse, et je veux que vous me le voyiez danser.
(B. gent. II. 1.)
Que vous me voyiez danser le menuet.
Racine a dit, par un tour semblable:
«Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge; «Vous souvenant, mon fils, que, caché sons ce lin, «Comme eux vous fûtes pauvre, et comme eux orphelin.»
(Athalie. IV. 4.)
(Voyez, p. 147, EN par syllepse.)
SYMÉTRIE DES TEMPS. (Voyez aux mots CONDITIONNELS, SUBJONCTIF, et FUTURS.)
T EUPHONIQUE:
Voilà-t-il pas monsieur qui ricane déjà?
(Tart. I. 1.)
Nos anciens eussent écrit voilat il pas, ou bien voila il pas, laissant à l’usage le soin d’indiquer la consonne euphonique.
La seconde manière était celle du XVIe siècle; mais Théodore de Bèze nous avertit de prononcer un t intercalaire:--«Cette lettre offre une particularité curieuse, c’est qu’on la prononce là où elle n’est pas écrite. Vous voyez écrit parle il, et vous prononcez, en intercalant le t, parle til. On écrira va il, ira il, parlera il, et l’on prononcera va til, ira til, parlera til.» (De fr. ling. rect. pron. p. 36.)
Ainsi, n’ayant au cœur nul dessein pour Clitandre, Que vous importe-t-il qu’on y puisse prétendre?
(Fem. sav. I. 1.)
Va, va-_t’_en faire amende honorable au Parnasse.
(Ibid. III. 5.)
TABLER, tenir table:
Et, pleins de joie, allez tabler jusqu’à demain.
(Amph. III. 6.)
TACHER A (un infinitif), tâcher de:
La mémoire du père, à bon droit respectée, Joint au grand intérêt que je prends à la sœur, Veut que du moins l’on tâche à lui rendre l’honneur.
(Éc. des mar. III. 4.)
Tâchons à modérer notre ressentiment.
(Éc. des fem. II. 2.)
Que votre esprit un peu tâche à se rappeler.
(Mis. IV. 2.)
Il suffit qu’il se rende plus sage, Et tâche à mériter la grâce où je m’engage.
(Tart. III. 4.)
Je vois qu’envers mon frère on tâche à me noircir.
(Ibid. III. 7.)
TAIRE (SE) DE QUELQUE CHOSE:
C’est bien la moindre chose que je vous doive..., que de me taire devant vous d’une personne que vous connoissez.
(D. Juan. III. 4.)
C’est avoir bien de la langue, que de ne pouvoir se taire de ses propres affaires.
(Scapin. III. 4.)
«Je m’en tais, et ne veux leur causer nul ennui.»
(LA FONT. Le Geai paré des plumes du Paon.)
«Dame, si vous faictes nulle mention de celle avenue, vous serez deshonorée. Taisez-vous-en, et je m’en tairai aussi pour vostre honneur.»
(FROISSART. Chron. III. ch. 49.)
(Voyez DE répondant au latin de, touchant; et MENTIR.)
TANT devant un adjectif, pour si, tellement:
Voilà une malade qui n’est pas tant dégoûtante.
(Méd. m. lui. II. 6.)
Elle n’est point tant sotte, ma foi, et je la trouve assez passable.
(Scapin. I. 3.)
--TANT DE (un substantif), QUE DE (un infinitif):
Qui donc est le coquin qui prend _tant de licence Que de chanter_ et m’étourdir ainsi?
(Amph. I. 2.)
TARARE!
GEORGE DANDIN. Je te donnerai....
LUBIN. Tarare!...
(G. D. II. 7.)
L’emploi de ce mot paraît remonter très-haut dans les origines de notre langue. Tarare serait une tradition de taratara, parole dépourvue de sens, espèce d’onomatopée pour exprimer le son émis d’une bouche qui ne peut articuler. «La peste lui avait ôté la parole; au lieu de parler il sifflait, et, voulant crier, ne faisait entendre que taratara» (ou tarare). (Vie de St. Augustin. DU CANGE, in Taratara.)
TARTUFIER:
Non, vous serez, ma foi, tartufiée.
(Tart. II. 3.)
Ce verbe, de la création de Molière, n’a point passé dans la langue commune, comme tartufe et tartuferie.
Molière a composé de même désosier et désamphitryonner.
TATÉ, tâtonné, cherché; DES TRAITS NON TATÉS:
Une main prompte à suivre un beau feu qui la guide, Et dont, comme un éclair, la justesse rapide Répande dans ses fonds, à grands traits non tâtés, De ses expressions les touchantes beautés.
(La Gloire du Val-de-Grâce.)
--EN TATER, mis absolument, avec un sens elliptique, mais sans relation grammaticale:
Voilà ce que c’est d’avoir causé. Vous n’en tâterez plus, et je vous laisse sur la bonne bouche.
(G. D. II. 7.)
TAXER DE (un infinitif), comme accuser de:
Je m’offre à vous y servir, puisqu’il m’en a déjà taxée.
(G. D. I. 7.)
TEMPÉRAMENT, dans le sens du latin temperare, modérer, ménager, régler:
Vous ne gardez en rien les doux tempéraments.
(Tart. V. 1.)
Dans la vieille langue, on disait tremper une harpe; c’était, avec l’r transposée, temprer, tempérer cette harpe, l’accorder, temperare. Dans Ovide: «_Temperare citharam nervis.» On accorde les pianos par tempérament, c’est-à-dire, en tempérant les quintes, qui, dans les instruments à clavier, ne peuvent s’accorder avec une rigueur mathématique, puisque le bémol s’y confond avec le dièze.
Tempérament, dans le vers de Molière, exprime la même idée.
TEMPLE.
On n’osait pas, au XVIIe siècle, faire prononcer sur le théâtre le mot église: c’eût été regardé comme une profanation. On se servait du mot païen:
Et vous promets ma foi ...--Quoi?--Que vous n’êtes pas Au temple, au cours, chez vous, ni dans la grande place.
(Dép. am. I. 2.)
«Soit; mais il est saison que nous allions au temple.»
(CORNEILLE. Le Menteur.)
TEMPS; LE BON TEMPS; ironiquement, l’âge d’or:
Pour une jeune déesse, Vous êtes bien du bon temps!
(Amph. prol.)
Dit Mercure à la Nuit.
--UN TEMPS, adverbe; quelque temps:
Je souffrirai un temps, mais j’en viendrai à bout.
(B. gent. III. 10.)
TENDRE, verbe neutre; TENDRE A, tendere ad, se diriger vers...:
Où tend Mascarille à cette heure?
(Dép. am. I. 4.)
Molière emploie ici au sens propre une expression qui se dit tous les jours au sens figuré: Où tend cette conduite? où tend ce discours? Si on le dit bien au figuré, à plus forte raison est-il permis de le dire au propre, puisque l’image suppose toujours la réalité, et le sens étendu le sens restreint.
--TENDRE, adjectif; substantivement, LE TENDRE DE L’AME:
C’est me faire une plaie au plus tendre de l’âme.
(L’Ét. III. 4.)
--TENDRE A (un substantif):
Vous pensiez bien trouver quelque jeune coquette Friande de l’intrigue, et tendre à la fleurette.
(Éc. des mar. II. 9.)
Vous êtes donc bien tendre à la tentation?
(Tart. III. 2.)
TENIR; EN TENIR, être pris, être attrapé:
Quoi, peste? le baiser! Ah! j’en tiens!
(Sgan. 6.)
Il en tient, le bonhomme, avec tout son phébus, Et je n’en voudrois pas tenir cent bons écus.
(Éc. des mar. III. 2.)
Il en tient signifie il est attrapé. Je ne voudrais pas en tenir cent écus, c’est-à-dire, je ne voudrais pas, au lieu de cette aventure, tenir cent écus; je ne la donnerais pas pour cent écus. En joue ici le même rôle que dans cette locution: Combien en voulez-vous?--Je n’en voudrais pas tenir ou recevoir cent écus. Dans l’une et l’autre formule, en marque l’échange.
Sganarelle, plus loin, exprime la même idée en d’autres termes:
Allez, mon frère aîné, cela vous sied fort bien! Et je ne voudrois pas, pour vingt bonnes pistoles, Que vous n’eussiez ce fruit de vos maximes folles.
(Éc. des mar. III. 6.)
SGANARELLE. Je ne voudrois pas en tenir dix pistoles! Hé bien, monsieur?
(D. Juan. III. 6.)
Hé bien, monsieur, votre incrédulité est-elle assez confondue? Je ne voudrais pas, pour dix pistoles, que la statue n’eût baissé la tête.
--TENIR, retenir:
Je ne sais qui me tient, infâme, Que je ne t’arrache les yeux!
(Amph. II. 3.)
--TENIR, verbe actif, estimer, juger:
On la tenoit morte il y avoit déjà six heures.
(Méd. m. lui. I. 5.)
On la tenait pour morte.
Fort bien.--Et je vous tiens mon véritable père.
(Éc. des fem. V. 6.)
Je le tiendrois fort misérable, S’il ne quittoit jamais sa mine redoutable.
(Amph. prol.)
Je n’ignore pas qu’à cause de votre noblesse vous me tenez fort au-dessous de vous.
(G. D. II. 3.)
«Je tiens impossible de connoître les parties sans connoître le tout.»
(PASCAL. Pensées. p. 300.)
«On a véritablement recueilli les vies de ces deux grands hommes (Homère et Ésope), mais la plupart des savants les tiennent toutes deux fabuleuses.»
(LA FONT. Vie d’Ésope.)
--TENIR A (un substantif), même sens:
Il n’y a personne sans doute qui ne tint à beaucoup de gloire de toucher à un tel ouvrage.
(Sicilien. 12.)
«Le magistrat, tenant à mépris et irrévérence cette réponse, le fit mener en prison.»
(LA FONT. Vie d’Ésope.)
Molière a dit, par la même tournure, être à mépris:
Et toi, pour te montrer que tu m’es à mépris, Voilà ton demi-cent d’épingles de Paris.
(Dép. am. IV. 4.)
--TENIR (SE) A QUELQUE CHOSE, pour s’en tenir:
Je puis fermer les yeux sur vos flammes secrètes, Tant que vous vous tiendrez aux muets interprètes.
(Fem. sav. I. 4.)
--TENIR AU CUL ET AUX CHAUSSES, c’est empoigner solidement; métaphore triviale que Molière met dans la bouche de maître Jacques:
On n’est pas plus ravi que de vous tenir au cul et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine.
(L’Av. III. 5.)
--TENIR DES CHARGES, les occuper:
Je suis né de parents sans doute qui ont tenu des charges honorables.
(B. gent. III. 12.)
--TENIR DES PAROLES, comme tenir un discours, un propos:
Je vous trouve fort bon de tenir ces paroles!
(Fâcheux. I. 8.)
Qui ose tenir ces paroles? Je crois connoître cette voix.
(D. Juan. V. 5.)
--TENIR LA CAMPAGNE:
Nous nous voyons obligés, mon frère et moi, à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires qui..., etc.
(D. Juan. III. 4.)
«Lui (Napoléon), bravant tous les dangers, «Semblait tenir seul la campagne.»
(BÉRANGER.)
--TENIR SA FOI, comme on dit tenir sa parole:
Valère a votre foi: la tiendrez-vous, ou non?
(Tart. I. 6.)
--TENIR SON QUANT-A-MOI:
Elle m’a répondu, tenant son quant-à-moi: Va, va, je fais état de lui comme de toi.
(Dép. am. IV. 2.)
«Quand nous avons quelque différend, ma sœur et moi, si je fais la froide et l’indifférente, elle me recherche; si elle se tient sur son quant-à-moi, je vas au-devant.»
(LA FONTAINE. Psyché. II.)
«Dans les phrases à la troisième personne, comme celle-ci, on dit aussi, et avec plus de raison peut-être, quant-à-soi: il a tenu son quant-à-soi.» M. AUGER.
Du moment que ce groupe de mots ne forme plus qu’un substantif composé, les éléments doivent en être fixes et invariables. Il semble qu’on doit adopter quant-à-moi, comme ont fait Molière et la Fontaine; car on ne pourrait pas dire: je garde mon quant-à-soi, tandis qu’on dira bien: il garde son quant-à-moi.
A propos de cette locution quant à moi, signifiant quant à ce qui me regarde, Ménage déclare qu’elle n’est plus du bel usage. «M. de Vaugelas, dit-il, permet quant à nous, quant à vous, et condamne seulement quant à moi. Je suis plus sévère: toutes ces façons de parler ont vieilli, et ne sont plus du bel usage.»
Rien n’est plus propre que cette observation de Ménage à faire voir combien, dans les études grammaticales de ce temps-là, le caprice tenait lieu de raison. En effet, quelle raison pouvait avoir Vaugelas de permettre quant à nous et d’interdire quant à moi? Où prenait-il le prétexte de cette distinction? Il fallait qu’il fût bien sûr de l’autorité de son nom pour oser rendre de semblables arrêts! Au reste, la docilité du public se chargeait de justifier la tyrannie de Vaugelas. Ménage du moins était plus conséquent, qui supprimait tout.
--TENIR UN EMPIRE, le posséder, en être investi:
Cet empire que tient la raison sur nos sens Ne ferme point notre âme aux douceurs des encens.
(Fem. sav. III. 5.)
TERMES; EN ÊTRE AUX TERMES DE:
La chose en est aux termes de n’en plus faire de secret.
(D. Juan. III. 4.)
TIRÉ, forcé:
Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop tirées.
(Tart. IV. 1.)
Par abréviation, pour tiré par les cheveux.
«Il y a (dans l’Ancien Testament) des figures qui ont pu tromper les Juifs, et qui semblent un peu tirées par les cheveux.»
(PASCAL. Pensées. p. 177.)
Port-Royal, par révérence du beau langage, a substitué: peu naturelles.
TIRER, attirer:
Sa grâce et sa vertu sont de douces amorces Qui pour tirer les cœurs ont d’incroyables forces.
(L’Ét. III. 2.)
--TIRER, prendre son chemin; métaphore prise du cheval, qui tire à droite ou à gauche:
Tirez de cette part; et vous, tirez de l’autre.
(Tart. II. 4.)
--TIRER SA POUDRE AUX MOINEAUX, perdre sa peine:
Croyez-moi, c’est tirer votre poudre aux moineaux.
(Éc. des mar. II. 9.)
--TIRER SES CHAUSSES, s’enfuir:
Donnez-moi vitement quelques coups de bâton, Et me laissez tirer mes chausses sans murmure.
(Dép. am. I. 4.)
MORON.
Il m’a fallu tirer mes chausses au plus vite.
(Pr. d’Él. V. 1.)
La Fontaine dit, d’une manière moins triviale, tirer ses grègues:
«Le galant aussitôt «Tire ses grègues, gagne au haut, «Mal content de son stratagème.»
(Le Coq et le Renard.)
Les grègues étaient une espèce particulière de chausses à la mode grecque. Le moyen âge écrivait et prononçait segretaire; nous prononçons segond tout en écrivant second, par égard pour l’étymologie secundus; nous écrivons et prononçons cigogne, qui vient de ciconia; et nous articulons aussi durement que possible le féminin de grec, grecque. Ce sont les effets du temps et du progrès.
--TIRER UNE AFFAIRE DE LA BOUCHE DE QUELQU’UN:
Je pense qu’il vaut mieux que _de sa propre bouche Je tire_ avec douceur l’affaire qui me touche.
(Éc. des fem. II. 2.)
Je tire le détail de l’affaire. La pensée va toujours à l’économie des paroles, surtout la pensée d’un homme agité par la passion, comme est Arnolphe.
TOMBER DANS L’EXEMPLE, en venir aux exemples:
Et, pour tomber dans l’exemple, il y avoit l’autre jour des femmes....
(Critique de l’Éc. des fem. 3.)
--TOMBER DANS UNE MALADIE:
Monsieur, j’ai une fille qui est tombée dans une étrange maladie.
(Méd. m. lui. II. 3.)
TON, métaphoriquement, joint à frapper, pris au propre:
Il frappe un ton plus fort!
(Amph. I. 2.)
Comme on dirait: il chante un ton plus haut.
TORRENT EFFRÉNÉ:
C’est battre l’eau, de prétendre arrêter Ce torrent effréné, qui de tes artifices Renverse en un moment les plus beaux édifices.
(L’Ét. III. 1.)
Peut-on dire un torrent effréné? Le frein se met à la bouche; un torrent peut-il recevoir un frein? Racine a bien dit:
«Celui qui met un frein à la fureur des flots...;»
mais il y a le mot fureur qui sauve l’excès de la métaphore en la préparant, puisque la fureur est le propre des êtres animés.
TOUCHANT A..., important pour...:
Et cet arrêt suprême, Qui décide du sort de mon amour extrême, Doit m’être assez touchant pour ne pas s’offenser Que mon cœur par deux fois le fasse répéter.
(Éc. des mar. II. 14.)
TOUCHER, métaphoriquement, parlant des ouvrages d’esprit:
La tragédie sans doute est quelque chose de beau quand elle est bien touchée.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
--TOUCHER DE RIEN (NE):
Se dépouiller..... entre les mains d’un homme qui ne nous touche de rien.
(Am. méd. I. 5.)
TOUR DE BABYLONE. (Voyez BABYLONE.)
TOURNER, pour se tourner:
Aussi mon cœur d’ores en avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables.
(Mal. im. II. 6.)
--TOURNER LA JUSTICE:
Le poids de sa grimace, où brille l’artifice, Renverse le bon droit et tourne la justice.
(Mis. V. 1.)
«L’expression tourne la justice n’est pas juste. On tourne la roue de fortune, on tourne une chose, un esprit même, à un sens; mais tourner la justice ne peut signifier séduire, corrompre la justice.» (VOLTAIRE.)
Cette remarque paraît sévère. Pourquoi ne dirait-on pas tourner pour retourner, détourner? Tourner le visage, tourner la tête, tourner le dos, c’est retourner ou détourner le dos, la tête, le visage. De même tourner la justice, c’est la détourner de son cours naturel.
--TOURNER UNE AME:
Ainsi que je voudrai, je tournerai cette âme.
(Éc. des fem. III. 3.)
TOUT, invariable devant un adjectif:
Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable, Que cette passion peut n’être point coupable.
(Tart. III. 3.)
Et, traitant de mépris les sens et la matière, A l’esprit, comme nous, donnez-vous tout entière.
(Fem. sav. I. 1.)
«Je crains que cette censure... ne donne, à ceux qui en sauront l’histoire, une impression tout opposée à la conclusion.»
(PASCAL. 1re Prov.)
Tout signifie ici tout à fait. Il est donc adverbe. Molière cependant l’a fait quelquefois adjectif, s’ajustant en cela aux inconséquences de l’usage.
On remarquera que, dans tous ces exemples, l’adjectif uni à tout commence par une voyelle, en sorte que si l’on écrivait toute, il y aurait élision. Il a dépendu de l’imprimeur de supprimer l’e de toute, et ces textes ne sont pas des preuves irrécusables pour l’invariabilité; au lieu que pour le cas contraire ils ne peuvent avoir été falsifiés.
(Voyez TOUT, variable.)
--TOUT, variable devant un adjectif:
La fourbe a de l’esprit, la sotte est toute bonne.
(Mis. III. 5.)
Oui, toute mon amie, elle est, et je la nomme, Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme.
(Ibid. III. 7.)
«Ils y en ont trouvé de toutes contraires.»
(PASCAL. 1re Prov.)
Des propositions tout à fait contraires aux cinq attribuées à Jansénius.
«La Grèce, toute polie et toute sage qu’elle étoit...»
(BOSSUET. Hist. univ.)
Il est manifeste que dans ces exemples tout représente tout à fait; il devrait donc être invariable comme l’adverbe dont il tient la place. Cependant il ne l’est pas, soit à cause de l’euphonie à qui tout cède, soit par un autre motif, ou peut-être par une pure inconséquence. Quoi qu’il en soit, les grammairiens, bien empêchés par l’usage, ont posé à cet égard une plaisante règle: Tout, disent-ils, mis pour tout à fait, est adverbe devant les adjectifs féminins commençant par une voyelle, et, au contraire, il devient adjectif devant les adjectifs commençant par une consonne.
C’est-à-dire, pour parler vrai, que dans le premier cas on profite de l’élision pour escamoter sur le papier l’e final de toute, par exemple, tout aimable, tout entière, tout opposée. Cela passe, parce que l’oreille n’a rien à y réclamer; mais réellement il y a toujours accord.
--TOUT, invariable devant un nom de ville:
C’est moi qui suit Sosie, et tout Thèbes l’avoue.
(Amph. I. 2.)
Vous parlez devant un homme à qui tout Naples est connu.
(L’Av. V. 5.)
«Tout Smyrne ne parloit que d’elle.»
(LA BRUYÈRE.)
Les Italiens observent la même règle: tutto Napoli, tutto Siviglia:
«Tutto Siviglia «Conosce Bartolo.»
(Le Nozze di Figaro.)
--TOUT, TOUTE, adjectif, avec le sens de l’adverbe latin totidem:
Ce sont toutes façons dont je n’ai pas besoin.
(Tart. I. 1.)
Ces visites, ces bals, ces conversations, Sont du malin esprit toutes inventions.
(Ibid.)
--TOUTE-BONTÉ, comme toute-puissance:
Que le ciel à jamais, par sa toute-bonté, Et de l’âme et du corps vous donne la santé!
(Tart. III. 3.)
--TOUT CE QUE... SONT:
On m’a montré la pièce; et comme tout ce qu’il y a d’agréable sont effectivement des idées qui ont été prises de Molière.....
(Impromptu. 3.)
(Voyez CE QUE... SONT.)
--TOUT DE BON, pour tout de bon, sérieusement:
Mais j’aime tout de bon l’adorable Henriette.
(Fem. sav. V. 1.)
«Je ne le disois pas tout de bon, repartit le père; mais parlons plus sérieusement.»
(PASCAL. 8e Prov.)
«Tout de bon, mes pères, il seroit aisé de vous tourner là-dessus en ridicule.»
(Id. 12e Prov.)
--TOUT DOUX, adverbe, comme tout doucement:
Je crains fort pour mon fait quelque chose approchant, Et je m’en veux tout doux éclaircir avec elle.
(Amph. II. 3.)
--TOUT D’UN TEMPS, en même temps:
Bonsoir; car tout d’un temps je vais me renfermer.
(Éc. des mar. III. 2.)
--TOUT MAINTENANT, subitement, à l’instant même:
Il m’est dans la pensée Venu tout maintenant une affaire pressée.
(Éc. des fem. III. 4.)
--TOUT VIEUX, sans ajouter qu’il est:
Le bonhomme, tout vieux, chérit fort la lumière.
(L’Ét. III. 5.)
De même, dans le Misanthrope:
Oui, toute mon amie, elle est, et je la nomme, Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme.
(Mis. III. 7.)
Sur ce passage, voici la remarque de Voltaire:
«Il faut dire toute mon amie qu’elle est, et non pas toute mon amie elle est.»
«Et je la nomme; cet et est de trop. Je la nomme est vicieux; le terme propre est je la déclare; on ne peut nommer qu’un nom: je le nomme grand, vertueux, barbare; je le déclare indigne de mon amitié.» (Mélanges. T. III. p. 228.)
Il est manifeste que Voltaire n’a pas saisi le sens de ce passage. Il a supposé une inversion très-dure, et compris: Elle est toute, c’est-à-dire, tout à fait, mon amie, et je la nomme indigne d’asservir, etc.; tandis que le sens véritable est celui-ci: Toute mon amie qu’elle est, elle est (et je ne crains pas de la nommer, et je le dis tout haut), elle est indigne, etc.
Il est probable que Voltaire avait sous les yeux un texte mal ponctué:
Oui, toute mon amie elle est; et je la nomme Indigne d’asservir, etc....[78].
[78] C’est effectivement ainsi que le vers est ponctué dans la citation.
C’est ce qui a causé son erreur, qu’un peu de réflexion eût promptement dissipée. Il est bien fâcheux que Voltaire eût si peu de patience, et qu’il ait mis tant de précipitation à condamner des hommes comme Corneille et Molière. On l’accuse de perfidie calculée envers le premier; je suis persuadé qu’il n’est coupable que de légèreté et d’impétuosité dans sa critique: mais c’est déjà beaucoup trop quand on est Voltaire, et qu’on juge Corneille devant l’Europe attentive.
TRACER L’IMAGE DES CHANSONS, danser aux chansons:
Et tracez sur les herbettes L’image de vos chansons.
(Am. magn. 3e intermède.)
Métaphore outrée. On sait comment la parodie de Benserade en faisait ressortir le ridicule:
«Et tracez sur les herbettes L’image de vos chaussons.»
(Voyez MÉTAPHORES VICIEUSES.)
TRADUIRE EN RIDICULE (SE):
J’enrage de voir de ces gens qui se traduisent en ridicule malgré leur qualité.
(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)
TRAHIR SON AME:
Non pas dans le sens où l’on dit trahir sa pensée, c’est-à-dire la révéler involontairement; mais, au contraire, dans le sens de la contraindre, la contenir, lorsqu’elle voudrait s’échapper; véritable trahison contre la nature et la vérité:
Morbleu! c’est une chose indigne, lâche, infâme, De s’abaisser ainsi jusqu’à trahir son âme! Et si, par un malheur, j’en avais fait autant, Je m’irois de regret pendre tout à l’instant.
(Mis. I. 1.)
TRAINER, entraîner:
Don Juan, l’endurcissement au péché traîne une mort funeste!
(D. Juan. V. 6.)
TRAIT, atteinte; DONNER LE PREMIER TRAIT, figurément:
Je m’en vais là-dedans donner le premier trait.
(L’Ét. IV. 1.)
C’est-à-dire, entamer l’affaire.
--TRAIT, épigramme, parole mordante. Orgon dit à Dorine:
Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés...
(Tart. II. 2.)
Premièrement, un serpent ne lance point de traits; ensuite des traits n’ont point de front, par conséquent ne peuvent être effrontés. C’est Dorine qui est un serpent et une effrontée, et dont les mots sont autant de traits. Ces trois expressions, qui sont justes prises séparément, fondues en une seule métaphore sont fausses, à cause de l’incohérence des images, qui devraient former un ensemble.
--JOUER UN TRAIT:
Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu.
(Éc. des fem. IV. 6.)
Et vous avez eu peur de le désavouer Du trait qu’à ce pauvre homme il a voulu jouer.
(Tart. IV. 3.)
--TRAIT D’AVENTURE:
Ah! fortune, ce trait d’aventure propice Répare tous les maux que m’a faits ton caprice.
(Éc. des fem. V. 2.)
«Molière dit souvent jouer un trait et faire un tour. L’usage actuel est inverse; on dit communément faire un trait et jouer un tour.» (M. AUGER.)
--TRAITS, traits de plume, l’écriture:
Jetez ici les yeux et connoissez vos traits: Ce billet découvert suffit pour vous confondre.
(Mis. IV. 3.)
Et reconnaissez votre écriture.
TRAITER, mis absolument comme agir, se conduire:
On détruiroit par là, traitant de bonne foi, Ce grand aveuglement où chacun est de soi.
(Mis. III. 5.)
Bossuet dit fréquemment traiter avec quelqu’un, pour avoir des relations avec quelqu’un:
«Sous un visage riant........... elle cachoit un sérieux dont ceux qui traitoient avec elle étoient surpris.»
(Or. f. de la duch. d’Orl.)
«Quand quelqu’un traitoit avec elle, il sembloit qu’elle eût oublié son rang.....»
(Ibid.)
--TRAITER DE MÉPRIS, D’ÉGALITÉ, avec mépris, avec égalité:
Et, traitant de mépris les sens et la matière, A l’esprit, comme nous, donnez-vous tout entière.
(Fem. sav. I. 1.)
Ils sont insupportables avec les impertinentes égalités dont ils traitent les gens.
(Comtesse d’Esc. 11.)
Cette façon de parler me paraît de celles qu’il n’est pas bon de prendre à Molière.
(Voyez DE exprimant la cause, la manière.)
--TRAITER DU HAUT EN BAS:
Ces honnêtes diablesses, Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses, Qui, pour un petit tort qu’elles ne nous font pas, Prennent droit de traiter les gens du haut en bas.
(Éc. des fem. IV. 8.)
(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)
--TRAITER LES CHOSES DANS LA DOUCEUR:
Mais nous sommes personnes à traiter les choses dans la douceur.
(Mar. forc. 16.)
TRANCHER AVEC QUELQU’UN, en finir tout net avec lui:
Car, tranchant avec moi par ces termes exprès.....
(Éc. des fem. III. 4.)
--TRANCHER SON DISCOURS D’UN APOPHTHEGME:
PANCRACE. Tranchez-moi votre discours d’un apophthegme à la laconienne.
(Mar. for. 6.)
Soyez bref, supprimez les longs discours au moyen d’un apophthegme laconique.
TRAVAILLÉ DE:
De quel démon est donc leur âme travaillée?
(Dép. am. I. 6.)
«Êtes-vous travaillé de la lycanthropie?»
(REGNIER.)
TRAVAUX D’UN VOYAGE, pour les fatigues:
Ce sensible outrage, Se mêlant aux travaux d’un assez long voyage...
(Sgan. 10.)
TREDAME! par apocope, Notre-Dame!
Tredame, monsieur, est-ce que madame Jourdain est décrépite?...
(B. gent. III. 5.)
TREUVE, archaïsme, pour trouve:
Mais, encore une fois, la joie où je vous treuve M’expose à la rigueur d’une trop rude épreuve.
(D. Garcie. V. 6.)
Non, l’ardeur que je sens pour cette jeune veuve Ne ferme point mon âme aux défauts qu’on lui treuve.
(Mis. I. 1.)
Il était de règle, dans l’origine de la langue, que tout verbe ayant à l’infinitif la diphthongue ou, la changeait en eu à l’indicatif.--Mouvoir, mourir, pouvoir, couvrir, secourir, se douloir, etc., faisaient à l’indicatif je meus, je meurs, je peux, je cueuvre, je sequeurs, je me deuls, etc.
Je n’ai jamais vu, dans les monuments primitifs de notre langue, d’exemple de l’infinitif treuver; c’est toujours trover, trouver. (Voy. des Var. du lang. fr., p. 179.)
Au XVIe siècle, que déjà les traditions originelles commençaient à se perdre, on rencontre quelquefois treuver. Olivier de Serres, par exemple, n’emploie pas d’autre forme; mais elle est évidemment déduite, par erreur, de celle du présent. C’est ainsi que, de la forme contractée ci-gît, certains lexicographes modernes ont conclu l’infinitif GIR, au lieu de GÉSIR.
(Voyez le Dict. de M. N. Landais.)
TRIBOUILLER, patois, agiter, secouer violemment:
LUBIN.--Je me sens tout tribouiller le cœur quand je te regarde.
(G. D. II. 1.)
Racines, brouiller et tri, pour tres, communiquant la force du superlatif au verbe ou au nom avec lequel il se compose.
Tribouiller, tribouilleur, ont été jadis des mots d’un français très-correct:
«Tapez, trompez, tourmentez, trondelez, «Brisez, riflez, tempestez, triboulez.»
(Cités dans BOREL.)
TRIBUTS, tribut d’hommages:
Le plus parfait objet dont je serois charmé N’auroit pas mes tributs, n’en étant point aimé.
(Dép. am. I. 3.)
TRIOMPHER DE QUELQUE CHOSE, à l’occasion de quelque chose:
Jamais on ne m’a vu triompher de ces bruits.
(Éc. des fem. I. 1.)
«Et, d’autre part aussi, sa charmante moitié «Triomphoit d’être inconsolable.»
(LA FONTAINE. Joconde.)
(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)
Vous ne triompherez pas, comme vous le pensez, de votre infidélité.
(B. gent. III. 10.)
C’est-à-dire, votre indifférence ne vous procurera pas le triomphe que vous espérez. Mais cette phrase, dans les usages de la langue moderne, signifierait: vous ne surmonterez pas votre infidélité, vous ne pourrez la vaincre, en triompher.
Probablement l’équivoque de cette locution est ce qui a déterminé à l’abandonner.
On disait aussi triompher sur, c’est-à-dire au sujet de:
«Ils triomphoient encor sur cette maladie.»
(LA FONT. Les Médecins.)
«Mais, poursuivit-il, notre père Antoine Sirmond, qui triomphe sur cette matière...»
(PASCAL. 10e Prov.)
TRIQUETRAC, onomatopée; UN TRIQUETRAC DE PIEDS:
Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table Un bruit, un triquetrac de pieds insupportable.
(L’Ét. IV. 5.)
Le nom du jeu de trictrac n’a pas d’autre origine.
TROP DE (LE), substantivement:
Il s’en est peu fallu que durant mon absence On ne m’ait attrapé par son trop d’innocence.
(Éc. des fem. III. 3.)
«Dorante, arrêtons-nous; le trop de promenade «Me mettroit hors d’haleine et me feroit malade.»
(CORN. Le Menteur. II. 5.)
Ce n’est que restituer à trop sa qualité originelle: turba, truba, ou trupa; troupe ou trop; puis on l’a employé adverbialement comme mie, pas, point, goutte, etc.
TROUBLÉ D’ESPRIT, expression moins forte que aliéné:
C’est moi, monsieur, qui vous ai envoyé parler les jours passés pour un parent un peu troublé d’esprit...
(Pourc. I. 9.)
TROUSSER BAGAGE:
Prenez visée ailleurs, et troussez-moi bagage.
(Éc. des mar. II. 9.)
Trousser, dans sa primitive acception, signifie charger.
«D’or e d’argent quatre cens muls trussez.»
(Roland. st. 9.)
Quatre cents mulets troussés d’or et d’argent.
«De sul le fer fust un mulet trusset.»
(Ibid. st. 227.)
Du seul fer de cette lance on eût troussé un mulet.
Trousser en malle, c’est charger à la façon d’une malle, en guise de malle.
Trousser bagage, c’est charger son bagage pour déménager, décamper.
Bagage est la réunion, l’ensemble des bagues. Bagues sont les meubles, vêtements, ustensiles, etc.
BAGA, dans le latin du moyen âge, un coffre, un sac. Les Anglais appellent encore bag-pipe (tuyau à sac), une musette, à cause de son sac plein de vent. On disait baguer et débaguer, pour garnir et dévaliser. (Voyez DU CANGE, au mot Baga.)
TROUVER QUELQU’UN A DIRE. (Voyez DIRE.)
TURQUERIE:
Il est turc là-dessus, mais d’une turquerie à désespérer tout le monde.
(L’Av. II. 5.)
UN CHACUN, archaïsme, chacun:
Un chacun est chaussé de son opinion.
(Éc. des fem. I. 1.)
D. LOUIS. Leur gloire est un flambeau qui éclaire, aux yeux d’un chacun, la honte de vos actions.
(D. Juan. IV. 6.)
Voilà par sa mort un chacun satisfait.
(Ibid. V. 7.)
Hautement d’un chacun elles blâment la vie.
(Tart. I. 1.)
UN PETIT, pour un peu, archaïsme:
Qu’avez-vous? Vous grondez, ce me semble, un petit?
(Éc. des fem. II. 6.)
J’ai, devant notre porte, En moi-même voulu répéter un petit, Sur quel ton et de quelle sorte Je ferois du combat un glorieux récit.
(Amph. II. 1.)
Peu, qu’on dérive habituellement de parum, me semble n’être que la première syllabe de petit, comme mi de milieu, prou de profit, etc., etc. Un petit ne serait alors que l’expression complète, au lieu de l’expression abrégée.
UN PEU construit avec BEAUCOUP, BIEN, DOUCEMENT:
Mais, mon oncle, il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon père?
(Mal. im. III. 22.)
Je trouve un peu bien prompt le dessein où vous êtes.
(Mis. V. 1.)
La déclaration est tout à fait galante; Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
(Tart. III. 3.)
Voilà une petite menotte qui est un peu bien rude.
(G. D. III. 3.)
Cela m’est sorti un peu bien vite de la bouche.
(D. Juan. I. 1.)
Hé! là, là, madame la Nuit, Un peu doucement, je vous prie.
(Amph. prol.)
«Depuis qu’elles (les femmes) sont du tout rendues à la mercy de nostre foy et constance, elles sont un peu bien hazardées.»
(MONTAIGNE. III. 5.)
--UN PEU PLUS FORT QUE JEU:
Je crains que le pendard, dans ses vœux téméraires, Un peu plus fort que jeu n’ait poussé les affaires.
(Éc. des fem. II. 6.)
Un peu plus fort que les règles du jeu ne le permettaient.
UN TEMPS. (Voyez TEMPS.)
UN, UNE, supprimé:
O ciel! c’est miniature; Et voilà d’un bel homme une vive peinture!
(Sgan. 6.)
Tu vois si c’est mensonge, et j’en suis fort ravie.
(Ibid. 22.)
--UN, répété surabondamment:
Une action d’un homme à fort petit cerveau.
(Dép. am. V. 1.)
Et l’on sait ce que c’est qu’un courroux d’un amant.
(Mis. IV. 2.)
Ceux qui me connoîtront n’auront pas la pensée Que ce soit un effet d’une âme intéressée.
(Tart. IV. 1.)
Plus, une peau d’un lézard de trois pieds et demi, remplie de foin.
(L’Av. II. 1.)
On dirait aujourd’hui une action d’homme;--un courroux d’amant;--l’effet d’une âme:--une peau de lézard.
--UN, surabondant devant le plus: