Les compagnons de Jéhu (part 2 of 3)
-- De conscience! je comprends, maître Cadenette, mais d'état! que diable l'honorable corporation des perruquiers a-t-elle à faire à la politique?
-- Comment! monsieur le baron, dit Cadenette tout en s'apprêtant à coiffer son client, vous demandez cela? vous, un aristocrate!
-- Chut, Cadenette!
-- Monsieur le baron, entre ci-devant, on peut se dire ces choses- là.
-- Alors vous êtes un ci-devant?
-- Tout ce qu'il y a de plus ci-devant. Quelle coiffure monsieur le baron désire-t-il?
-- Les oreilles de chien, et les cheveux retroussés par derrière.
-- Avec un oeil de poudre?
-- Deux yeux si vous voulez, Cadenette.
-- Ah! monsieur, quand on pense que, pendant cinq ans, on n'a trouvé que chez moi de la poudre à la maréchale! monsieur le baron, pour une boîte de poudre, on était guillotiné.
-- J'ai connu des gens qui l’ont été pour moins que cela, Cadenette. Mais expliquez-moi comment vous vous trouvez être un ci-devant; j'aime à me rendre compte de tout.
-- C'est bien simple, monsieur le baron. Vous admettez, n'est-ce pas, que, parmi les corporations, il y en avait de plus ou moins aristocrates?
-- Sans doute, selon qu'elles se rapprochaient des hautes classes de la société.
-- C'est cela, monsieur le baron. Eh bien, les hautes classes de la société, nous les tenions par les cheveux; moi, tel que vous me voyez, j'ai coiffé un soir madame de Polignac; mon père a coiffé madame du Barry, mon grand-père madame de Pompadour; nous avions nos privilèges, monsieur: nous portions l'épée. Il est vrai que, pour éviter les accidents qui pouvaient arriver entre têtes chaudes comme les nôtres, la plupart du temps nos épées étaient en bois; mais tout au moins, si ce n'était pas la chose, c'était le simulacre. Oui, monsieur le baron, continua Cadenette avec un soupir, ce temps-là, c'était le beau temps, non seulement des perruquiers, mais aussi de la France. Nous étions de tous les secrets, de toutes les intrigues, on ne se cachait pas de nous: et il n'y a pas d'exemple, monsieur le baron, qu'un secret ait été trahi par un perruquier. Voyez notre pauvre reine, à qui a-t-elle confié ses diamants? au grand, à l’illustre Léonard, au prince de la coiffure. Eh bien, monsieur le baron, deux hommes ont suffi pour renverser l'échafaudage d'une puissance qui reposait sur les perruques de Louis XIV, sur les poufs de la Régence, sur les crêpes de Louis XV et sur les galeries de Marie-Antoinette.
-- Et ces deux hommes, ces deux niveleurs, ces deux révolutionnaires, quels sont-ils, Cadenette? que je les voue, autant qu'il sera en mon pouvoir, à l’exécration publique.
-- M. Rousseau et le citoyen Talma. M. Rousseau, qui a dit cette absurdité: «Revenez à la nature» et le citoyen Talma, qui a inventé les coiffures à la Titus.
-- C'est vrai, Cadenette, c'est vrai.
-- Enfin, avec le Directoire, on a eu un instant d'espérance. M. Barras n'a jamais abandonné la poudre, et le citoyen Moulin a conservé la queue; mais, vous comprenez, le 18 brumaire a tout anéanti: le moyen de faire friser les cheveux de M. Bonaparte!... Ah! tenez, continua Cadenette en faisant bouffer les oreilles de chien de sa pratique, à la bonne heure, voilà de véritables cheveux d'aristocrate, doux et fins comme de la soie, et qui tiennent le fer, que c'est à croire que vous portez perruque. Regardez-vous, monsieur le baron; vous vouliez être beau comme Adonis... Ah! si Vénus vous avait vu, ce n'est point d'Adonis que Mars eût été jaloux.
Et Cadenette, arrivé, au bout de son travail, et satisfait de son oeuvre, présenta un miroir à main à Morgan, qui se regarda avec complaisance.
-- Allons, allons! dit-il au perruquier, décidément, mon cher, vous êtes un artiste! Retenez bien cette coiffure-là: si jamais on me coupe le cou, comme il y aura probablement des femmes à mon exécution, c'est cette coiffure-là que je me choisis.
-- Monsieur le baron veut qu'on le regrette, dit sérieusement le perruquier.
-- Oui, et, en attendant, mon cher Cadenette, voici un écu pour la peine que vous avez prise. Ayez la bonté de dire en descendant que l'on m'appelle une voiture.
Cadenette poussa un soupir.
-- Monsieur le baron, dit-il, il y a une époque où je vous eusse répondu: Montrez-vous à la cour avec cette coiffure, et je serai payé; mais il n'y a plus de cour, monsieur le baron, et il faut vivre... Vous aurez votre voiture.
Sur quoi, Cadenette poussa un second soupir, mit l'écu de Morgan dans sa poche, fit le salut révérencieux des perruquiers et des maîtres de danse, et laissa le jeune homme parachever sa toilette.
Une fois la coiffure achevée, ce devait être chose bientôt faite; la cravate, seule, prit un peu de temps à cause des brouillards qu'elle nécessitait, mais Morgan se tira de cette tâche difficile en homme expérimenté, et, à onze heures sonnantes, il était prêt à monter en voiture.
Cadenette n'avait point oublié la commission: un fiacre attendait à la porte.
Morgan y sauta en criant:
-- Rue du Bac, n° 60.
Le fiacre prit la rue de Grenelle, remonta la rue du Bac et s'arrêta au n° 60.
-- Voilà votre course payée double, mon ami, dit Morgan, mais à la condition que vous ne stationnerez pas à la porte.
Le fiacre reçut trois francs et disparut au coin de la rue de Varennes.
Morgan jeta les yeux sur la façade de la maison; c'était à croire qu'il s'était trompé de porte, tant cette façade était sombre et silencieuse.
Cependant Morgan n'hésita point, il frappa d'une certaine façon.
La porte s'ouvrit.
Au fond de la cour s'étendait un grand bâtiment ardemment éclairé.
Le jeune homme se dirigea vers le bâtiment; à mesure qu'il approchait, le son des instruments venait à lui.
Il monta un étage et se trouva dans le vestiaire.
Il tendit son manteau au contrôleur chargé de veiller sur les pardessus.
-- Voici un numéro, lui dit le contrôleur; quant aux armes, déposez-les dans la galerie, de manière que vous puissiez les reconnaître.
Morgan mit le numéro dans la poche de son pantalon, et entra dans une grande galerie transformée en arsenal.
Il y avait là une véritable collection d'armes de toutes les espèces: pistolets, tromblons, carabines, épées, poignards. Comme le bal pouvait être tout à coup interrompu par une descente de la police, il fallait qu'à la seconde chaque danseur pût se transformer en combattant.
Débarrassé de ses armes, Morgan entra dans la salle du bal.
Nous doutons que la plume puisse donner à nos lecteurs une idée de l’aspect qu'offrait ce bal.
En général, comme l'indiquait son nom, bal des victimes, on n'était admis à ce bal qu'en vertu des droits étranges que vous y avaient donnés vos parents envoyés sur l'échafaud par la Convention ou la commune de Paris, mitraillés par Collot- d'Herbois, ou noyés par Carrier; mais comme, à tout prendre, c'étaient les guillotinés qui, pendant les trois années de terreur que l'on venait de traverser, l'avaient emporté en nombre sur les autres victimes, les costumes qui formaient la majorité étaient les costumes des victimes de l’échafaud.
Ainsi, la plus grande partie des jeunes filles, dont les mères et les soeurs aînées étaient tombées sous la main du bourreau, portaient elles-mêmes le costume que leur mère et leur soeur avaient revêtu pour la suprême et lugubre cérémonie, c'est-à-dire la robe blanche, le châle rouge et les cheveux coupés à fleur de cou.
Quelques-unes, pour ajouter à ce costume, déjà si caractéristique, un détail plus significatif encore, quelques-unes avaient noué autour de leur cou un fil de soie rouge, mince comme le tranchant d'un rasoir, lequel, comme chez la Marguerite de Faust au sabbat, indiquait le passage du fer entre les mastoïdes et les clavicules.
Quant aux hommes qui se trouvaient dans le même cas, ils avaient le collet de leur habit rabattu en arrière, celui de leur chemise flottant, le cou nu et les cheveux coupés.
Mais beaucoup avaient d'autres droits, pour entrer dans ce bal, que d'avoir eu des victimes dans leurs familles: beaucoup avaient fait eux-mêmes des victimes.
Ceux-là cumulaient.
Il y avait là des hommes de quarante à quarante-cinq ans, qui avaient été élevés dans les boudoirs des belles courtisanes du XVIIe siècle, qui avaient connu madame du Barry dans les mansardes de Versailles, la Sophie Arnoult chez M. de Lauraguais, la Duthé chez le comte d'Artois, qui avaient emprunté à la politesse du vice le vernis dont ils recouvraient leur férocité. Ils étaient encore jeunes et beaux; ils entraient dans un salon secouant leurs chevelures odorantes et leurs mouchoirs parfumés, et ce n'était point une précaution inutile, car, s'ils n'eussent senti l’ambre ou la verveine, ils eussent senti le sang.
Il y avait là des hommes de vingt-cinq à trente ans, mis avec une élégance infinie, qui faisaient partie de l’Association des Vengeurs, qui semblaient saisis de la monomanie de l'assassinat, de la folie de l'égorgement; qui avaient la frénésie du sang, et que le sang ne désaltérait pas; qui, lorsque l’ordre leur était venu de tuer, tuaient celui qui leur était désigné, ami ou ennemi; qui portaient la conscience du commerce dans la comptabilité du meurtre; qui recevaient la traite sanglante qui leur demandait la tête de tel ou tel jacobin, et qui la payaient à vue.
Il y avait là des jeunes gens de dix-huit à vingt ans, des enfants presque, mais des enfants nourris comme Achille, de la moelle des bêtes féroces, comme Pyrrhus de la chair des ours; c'étaient des élèves bandits de Schiller, des apprentis francs-juges de la sainte Vehme; c'était cette génération étrange qui arrive après les grandes convulsions politiques, comme vinrent les Titans après le chaos, les hydres après le déluge, comme viennent enfin les vautours et les corbeaux après le carnage.
C'était un spectre de bronze, impassible, implacable, inflexible qu'on appelle le talion.
Et ce spectre se mêlait aux vivants; il entrait dans les salons dorés, il faisait un signe du regard, un geste de la main, un mouvement de la tête, et on le suivait.
On faisait, dit l’auteur auquel nous empruntons ces détails si inconnus et cependant si véridiques, on faisait Charlemagne à la bouillotte pour une partie d'extermination.
La Terreur avait affecté un grand cynisme dans ses vêtements, une austérité lacédémonienne dans ses repas, le plus profond mépris enfin d'un peuple sauvage pour tous les arts et pour tous les spectacles.
La réaction thermidorienne, au contraire, était élégante, parée et opulente; elle épuisait tous les luxes et toutes les voluptés, comme sous la royauté de Louis XV; seulement, elle ajouta le luxe de la vengeance, la volupté du sang.
Fréron donna son nom à toute cette jeunesse que l’on appela la jeunesse de Fréron ou jeunesse dorée.
Pourquoi Fréron, plutôt qu'un autre, eut-il cet étrange et fatal honneur?
Je ne me chargerai pas de vous le dire: mes recherches -- et ceux qui me connaissent me rendront cette justice que, quand je veux arriver à un but, les recherches ne me coûtent pas -- mes recherches ne m'ont rien appris là-dessus.
Ce fut un caprice de la mode; la mode est la seule déesse plus capricieuse encore que la fortune.
À peine nos lecteurs savent-ils aujourd'hui ce que c'était que Fréron, et celui qui fut le patron de Voltaire est plus connu que celui qui fut le patron de ces élégants assassins.
L'un était le fils de l'autre. Louis Stanislas était le fils d'Élie-Catherine; le père était mort de colère de voir son journal supprimé par le garde des sceaux, Miromesnil.
L'autre, irrité par les injustices dont son père avait été victime, avait d'abord embrassé avec ardeur les principes révolutionnaires, et, à la place de _l'Année littéraire, _morte et étranglée en 1775, il avait, en 1789, créé _l'Orateur du peuple. _Envoyé dans le Midi, comme agent extraordinaire, Marseille et Toulon gardent encore aujourd'hui le souvenir de ses cruautés.
Mais tout fut oublié quand, au 9 thermidor, il se prononça contre Robespierre, et aida à précipiter de l'autel de l'Être suprême le colosse qui, d'apôtre, s'était fait dieu. Fréron, répudié par la Montagne, qui l’abandonna aux lourdes mâchoires de Moïse Bayle; Fréron, repoussé avec dédain par la Gironde, qui le livra aux imprécations d'Isnard; Fréron, comme le disait le terrible et pittoresque orateur du Var, Fréron tout nu et tout couvert de la lèpre du crime, fut recueilli, caressé, choyé par les thermidoriens; puis, du camp de ceux-ci, il passa dans le camp des royalistes, et, sans aucune raison d'obtenir ce fatal honneur, se trouva tout à coup à la tête d'un parti puissant de jeunesse, d'énergie et de vengeance, placé entre les passions du temps, qui menaient à tout, et l'impuissance des lois, qui souffraient tout.
Ce fut au milieu de cette jeunesse dorée, de cette jeunesse de Fréron, grasseyant, zézayant, donnant sa parole d'honneur à tout propos, que Morgan se fraya un passage.
Toute cette jeunesse, il faut le dire, malgré le costume dont elle était revêtue, malgré les souvenirs que rappelaient ces costumes, toute cette jeunesse était d'une gaieté folle.
C'est incompréhensible, mais c'était ainsi.
Expliquez si vous pouvez cette danse macabre qui, au commencement du XVe siècle, avec la furie d'un galop moderne conduit par Musard, déroulant ses anneaux dans le cimetière même des Innocents, laissa choir au milieu des tombes cinquante mille de ses funèbres danseurs.
Morgan cherchait évidemment quelqu'un.
Un jeune élégant qui plongeait, dans une bonbonnière de vermeil que lui tendait une charmante victime, un doigt rouge de sang, seule partie de sa main délicate qui eût été soustraite à la pâte d'amande, voulait l'arrêter pour lui donner des détails sur l'expédition dont il avait rapporté ce sanglant trophée; mais Morgan lui sourit, pressa celle de ses deux mains qui était gantée, et se contenta de lui répondre:
-- Je cherche quelqu'un.
-- Affaire pressée?
-- Compagnie de Jéhu.
Le jeune homme au doigt sanglant le laissa passer.
Une adorable furie, comme eût dit Corneille, qui avait ses cheveux retenus par un poignard à la lame plus pointue que celle d'une aiguille, lui barra le passage en lui disant:
-- Morgan, vous êtes le plus beau, le plus brave et le plus digne d'être aimé de tous ceux qui sont ici. Qu'avez-vous à répondre à la femme qui vous dit cela?
-- J'ai à lui répondre que j'aime, dit Morgan, et que mon coeur est trop étroit pour une haine et deux amours.
Et il continua sa recherche.
Deux jeunes gens qui discutaient, l'un disant: «C'est un Anglais» l'autre disant: «C'est un Allemand» arrêtèrent Morgan:
-- Ah! pardieu! dit l'un, voilà l'homme qui peut nous tirer d'embarras.
-- Non, répondit Morgan en essayant de rompre la barrière qu'ils lui opposaient, car je suis pressé.
-- Il n'y a qu'un mot à répondre, dit l'autre. Nous venons de parier, Saint-Amand et moi, que l'homme jugé et exécuté dans la chartreuse de Seillon était selon lui un Allemand, selon moi un Anglais.
-- Je ne sais, répondit Morgan; je n'y étais pas. Adressez-vous à Hector; c'est lui qui présidait ce soir-là.
-- Dis-nous alors où est Hector?
-- Dites-moi plutôt où est Tiffauges; je le cherche.
-- Là-bas, au fond, dit le jeune homme en indiquant un point de la salle où la contredanse bondissait plus joyeuse et plus animée. Tu le reconnaîtras à son gilet; son pantalon, non plus, n'est point à dédaigner, et je m'en ferai faire un pareil avec la peau du premier mathévon à qui j'aurai affaire.
Morgan ne prit point le temps de demander ce que le gilet de Tiffauges avait de remarquable, et par quelle coupe bizarre ou quelle étoffe précieuse son pantalon avait pu obtenir l'approbation d'un homme aussi expert en pareille matière que l'était celui qui lui adressait la parole. Il alla droit au point indiqué par le jeune homme, et vit celui qu'il cherchait dansant un pas d'été qui semblait, par son habileté et son tricotage, qu'on me pardonne ce terme technique, sorti des salons de Vestris lui-même.
Morgan fit un signe au danseur.
Tiffauges s'arrêta à l’instant même, salua sa danseuse, la reconduisit à sa place, s'excusa sur l'urgence de l’affaire qui l’appelait, et vint prendre le bras de Morgan.
-- L'avez-vous vu? demanda Tiffauges à Morgan.
-- Je le quitte, répondit celui-ci.
-- Et vous lui avez remis la lettre du roi?
-- À lui-même.
-- L'a-t-il lue?
-- À l'instant.
-- Et il a fait une réponse?
-- Il en a fait deux, une verbale et une écrite; la seconde dispense de la première.
-- Et vous l’avez?
-- La voici.
-- Et savez-vous le contenu?
-- C'est un refus.
-- Positif?
-- Tout ce qu'il y a de plus positif.
-- Sait-il que, du moment où il nous ôte tout espoir, nous le traitons en ennemi?
-- Je le lui ai dit.
-- Et il a répondu?
-- Il n'a pas répondu, il a haussé les épaules.
-- Quelle intention lui croyez-vous donc?
-- Ce n'est pas difficile à deviner.
-- Aurait-il l'idée de garder le pouvoir pour lui?
-- Cela m'en a bien l'air.
-- Le pouvoir, mais pas le trône!
-- Pourquoi pas le trône?
-- Il n'oserait se faire roi.
-- Oh! je ne puis pas vous répondre si c'est précisément roi qu'il se fera; mais je vous réponds qu'il se fera quelque chose.
-- Mais, enfin, c'est un soldat de fortune.
-- Mon cher, mieux vaut en ce moment être le fils de ses oeuvres que le petit-fils d'un roi.
Le jeune homme resta pensif.
-- Je rapporterai tout cela à Cadoudal, fit-il.
-- Et ajoutez que le premier consul a dit ces propres paroles: «Je tiens la Vendée dans ma main, et, si je veux, dans trois mois, il ne s'y brûlera plus une amorce.»
-- C'est bon à savoir.
-- Vous le savez; que Cadoudal le sache, et faites-en votre profit.
En ce moment, la musique cessa tout à coup; le bourdonnement des danseurs s'éteignit; il se fit un grand silence, et, au milieu de ce silence, quatre noms furent prononcés par une voix sonore et accentuée.
Ces quatre noms étaient ceux de Morgan, de Montbar, d'Adler et de d'Assas.
-- Pardon, dit Morgan à Tiffauges, il se prépare probablement quelque expédition dont je suis; force m'est donc, à mon grand regret, de vous dire adieu: seulement, avant de vous quitter, laissez-moi regarder de plus près votre gilet et votre pantalon, dont on m'a parlé; c'est une curiosité d'amateur, j'espère que vous l’excuserez.
-- Comment donc! fit le jeune Vendéen, bien volontiers.
XXVII -- LA PEAU DES OURS
Et, avec une rapidité et une complaisance qui faisaient honneur à sa courtoisie, il s'approcha des candélabres qui brûlaient sur la cheminée.
Le gilet et le pantalon paraissaient être de la même étoffe; mais quelle était cette étoffe? c'était là que le connaisseur le plus expérimenté se fût trouvé dans l'embarras.
Le pantalon était un pantalon collant ordinaire, de couleur tendre, flottant entre le chamois et la couleur de chair; il n'offrait rien de remarquable que d'être sans couture aucune et de coller exactement sur la chair.
Le gilet avait, au contraire, deux signes caractéristiques qui appelaient plus particulièrement l'attention sur lui: il était troué de trois balles dont on avait laissé les trous béants, en les ravivant avec du carmin qui jouait le sang à s'y méprendre.
En outre, au côté gauche était peint le coeur sanglant qui servait de point de reconnaissance aux Vendéens.
Morgan examina les deux objets avec la plus grande attention, mais l'examen fut infructueux.
-- Si je n'étais pas si pressé, dit-il, je voudrais en avoir le coeur net et ne m'en rapporter qu'à mes propres lumières; mais, vous avez entendu, il est probablement arrivé quelques nouvelles au comité; c'est de l'argent que vous pouvez annoncer à Cadoudal: seulement, il faut l'aller prendre. Je commande d'ordinaire ces sortes d'expéditions, et, si je tardais, un autre se présenterait à ma place. Dites-moi donc quel est le tissu dont vous êtes habillé?
-- Mon cher Morgan, dit le Vendéen, vous avez peut-être entendu dire que mon frère avait été pris aux environs de Bressuire et fusillé par les bleus?
-- Oui, je sais cela.
-- Les bleus étaient en retraite; ils laissèrent le corps au coin d'une haie; nous les poursuivions l'épée dans les reins, de sorte que nous arrivâmes derrière eux. Je retrouvai le corps de mon frère encore chaud. Dans une de ses blessures était plantée une branche d'arbre avec cette étiquette: «Fusillé comme brigand, par moi, Claude Flageolet, caporal au 3e bataillon de Paris.» Je recueillis le corps de mon frère; je lui fis enlever la peau de la poitrine, cette peau qui, trouée de trois balles, devait éternellement crier vengeance devant mes yeux, et j'en fis faire mon gilet de bataille.
-- Ah! ah! fit Morgan avec un certain étonnement dans lequel, pour la première fois, se mêlait quelque chose qui ressemblait à de la terreur; ah! ce gilet est fait avec la peau de votre frère? Et le pantalon?
-- Oh! répondit le Vendéen, le pantalon, c'est autre chose: il est fait avec celle du citoyen Claude Flageolet, caporal au 3e bataillon de Paris.
En ce moment la même voix retentit, appelant pour la seconde fois, et dans le même ordre, les noms de Morgan, de Montbar, d'Adler et de d'Assas.
Morgan s'élança hors du cabinet.
Morgan traversa la salle de danse dans toute sa longueur et se dirigea vers un petit salon situé de l'autre côté du vestiaire.
Ses trois compagnons, Montbar, Adler et d'Assas l'y attendaient déjà.
Avec eux se trouvait un jeune homme portant le costume d'un courrier de cabinet à la livrée du gouvernement, c'est-à-dire l'habit vert et or.
Il avait les grosses bottes poudreuses, la casquette-visière et le sac de dépêches qui constituent le harnachement essentiel d'un courrier de cabinet.
Une carte de Cassini, sur laquelle on pouvait relever jusqu'aux moindres sinuosités de terrain, était étendue sur une table.
Avant de dire ce que faisait là ce courrier et dans quel but était étendue cette carte, jetons un coup d'oeil sur les trois nouveaux personnages dont les noms venaient de retentir dans la salle du bal, et qui sont destinés à jouer un rôle important dans la suite de cette histoire.
Le lecteur connaît déjà Morgan, l'Achille et le Pâris tout à la fois de cette étrange association. Morgan avec ses yeux bleus, ses cheveux noirs, sa taille haute et bien prise, sa tournure gracieuse, vive et svelte, son oeil qu'on n'avait jamais vu sans un regard animé; sa bouche aux lèvres fraîches et aux dents blanches, qu'on n'avait jamais vue sans un sourire; sa physionomie si remarquable, composée d'un mélange d'éléments qui semblaient étrangers les uns aux autres, et sur laquelle on retrouvait tout à la fois la force et la tendresse, la douceur et l'énergie, et tout cela mêlé à l'étourdissante expression d'une gaieté qui devenait effrayante parfois lorsqu'on songeait que cet homme côtoyait éternellement la mort, et la plus effrayante de toutes les morts, celle de l'échafaud.
Quant à d'Assas, c'était un homme de trente-cinq à trente-huit ans, aux cheveux touffus et grisonnants, mais aux sourcils et aux moustaches d'un noir d'ébène; pour ses yeux, ils étaient de cette admirable nuance des yeux indiens tirant sur le marron. C'était un ancien capitaine de dragons, admirablement bâti pour la lutte physique et morale, dont les muscles indiquaient la force, et la physionomie l'entêtement. Au reste, d'une tournure noble, d'une grande élégance de manières, parfumé comme un petit-maître, et respirant par manie ou par manière de volupté, soit un flacon de sel anglais, soit une cassolette de vermeil contenant les parfums les plus subtils.
Montbar et Adler, dont on ne connaissait pas plus les véritables noms que l'on ne connaissait ceux de d'Assas et de Morgan, étaient généralement appelés dans la compagnie les _inséparables. _Figurez-vous Damon et Pythias, Euryale et Nisus, Oreste et Pylade à vingt-deux ans; l'un joyeux, loquace, bruyant; l'autre triste, silencieux, rêveur, partageant tout, dangers, argent, maîtresses; se complétant l'un par l'autre, atteignant à eux deux les limites de tous les extrêmes; chacun dans le péril s'oubliant lui-même pour veiller sur l'autre, comme les jeunes Spartiates du bataillon sacré, et vous aurez une idée de Montbar et d'Adler.
Il va sans dire que tous trois étaient compagnons de Jéhu.
Ils étaient convoqués, comme s'en était douté Morgan, pour affaire de la compagnie.
Morgan, en entrant, alla droit au faux courrier et lui serra la main.
-- Ah! ce cher ami! dit celui-ci avec un mouvement de l'arrière- train indiquant qu'on ne fait pas impunément, si bon cavalier que l'on soit, une cinquantaine de lieues à franc étrier sur des bidets de poste; vous vous la passez douce, vous autres Parisiens, et, relativement à vous, Annibal à Capoue était sur des ronces et des épines! Je n'ai fait que jeter un coup d'oeil sur la salle de bal, en passant, comme doit faire un pauvre courrier de cabinet portant les dépêches du général Masséna au citoyen premier consul; mais vous avez là, il me semble, un choix de victimes parfaitement entendu; seulement, mes pauvres amis, il faut pour le moment dire adieu à tout cela; c'est désagréable, c'est malheureux, c'est désespérant, mais la maison de Jéhu avant tout.
-- Mon cher Hastier, dit Morgan.
-- Holà! dit Hastier, pas de noms propres, s'il vous plaît, messieurs. La famille Hastier est une honnête famille de Lyon faisant négoce, comme on dit, place des Terreaux, de père en fils, et qui serait fort humiliée d'apprendre que son héritier s'est fait courrier de cabinet, et court les grands chemins avec la besace nationale sur le dos. Lecoq, tant que vous voudrez, mais Hastier point; je ne connais pas Hastier. Et vous, messieurs, continua le jeune homme s'adressant à Montbar, à Adler et à d'Assas, le connaissez-vous?
-- Non, répondirent les trois jeunes gens, et nous demandons pardon pour Morgan, qui a fait erreur.
-- Mon cher Lecoq, fit Morgan.
-- À la bonne heure, interrompit Hastier, je réponds à ce nom-là. Eh bien, voyons, que voulais-tu me dire?
-- Je voulais te dire que, si tu n'étais pas l'antipode du dieu Harpocrate, que les Égyptiens représentaient un doigt sur la bouche, au lieu de te jeter dans une foule de divagations plus ou moins fleuries, nous saurions déjà pourquoi ce costume et pourquoi cette carte.
-- Eh! pardieu! si tu ne le sais pas encore, reprit le jeune homme, c'est ta faute et non la mienne. S'il n'avait point fallu t'appeler deux fois, perdu que tu étais probablement avec quelque belle Euménide, demandant à un beau jeune homme vivant vengeance pour de vieux parents morts, tu serais aussi avancé que ces messieurs, et je ne serais pas obligé de bisser ma cavatine. Voici ce que c'est: il s'agit tout simplement d'un reste du trésor des ours de Berne, que, par ordre du général Masséna, le général Lecourbe a expédié au citoyen premier consul. Une misère, cent mille francs, qu'on n'ose faire passer par le Jura à cause des partisans de M. Teysonnet, qui seraient, à ce que l'on prétend, gens à s'en emparer, et que l'on expédie par Genève, Bourg, Mâcon, Dijon et Troyes; route bien autrement sûre, comme on s'en apercevra au passage.
-- Très bien!
-- Nous avons été avisés de la nouvelle par Renard, qui est parti de_ _Gex à franc étrier, et qui l’a transmise à l’Hirondelle, pour le moment en station à Châlons-sur-Saône, lequel ou laquelle l’a transmise à Auxerre, à moi, Lecoq, lequel vient de faire quarante- cinq lieues pour vous la transmettre à son tour. Quant aux détails secondaires, les voici. Le trésor est parti de Berne octodi dernier, 28 nivôse an VIII de la République triple et divisible. Il doit arriver aujourd'hui duodi à Genève; il en partira, demain tridi avec la diligence de Genève à Bourg; de sorte qu'en partant cette nuit même, après-demain quintidi, vous pouvez, mes chers fils d'Israël, rencontrer le trésor de MM. les ours entre Dijon et Troyes, vers Bar-sur-Seine ou Châtillon. Qu'en dites-vous?
-- Pardieu! fit Morgan, ce que nous en disons, il me semble qu'il n'y a pas de discussions là-dessus; nous disons que jamais nous ne nous serions permis de toucher à l'argent de messeigneurs les ours de Berne tant qu'il ne serait pas sorti des coffres de Leurs Seigneuries; mais que, du moment où il a changé de destination une première fois, je ne vois aucun inconvénient à ce qu'il en change une seconde. Seulement comment allons-nous partir?
-- N'avez-vous donc pas la chaise de poste?
-- Si fait, elle est ici, sous la remise.
-- N'avez-vous pas des chevaux pour vous conduire jusqu'à la prochaine poste?
-- Ils sont à l'écurie.
-- N'avez-vous pas chacun votre passeport?
-- Nous en avons chacun quatre.
-- Eh bien?
-- Eh bien, nous ne pouvons pas arrêter la diligence en chaise de poste; nous ne nous gênons guère, mais nous ne prenons pas encore nos aises à ce point-là.
-- Bon! pourquoi pas? dit Montbar; ce serait original. Je ne vois pas pourquoi, puisqu'on prend un bâtiment à l'abordage avec une barque, on ne prendrait pas aussi une diligence à l'abordage avec une chaise de poste; cela nous manque comme fantaisie; en essayons-nous, Adler?
-- Je ne demanderais pas mieux, répondit celui-ci; mais le postillon, qu'en feras-tu?
-- C'est juste, répondit Montbar.
-- Le cas est prévu, mes enfants, dit le courrier; on a expédié une estafette à Troyes: vous laisserez votre chaise de poste chez Delbauce; vous y trouverez quatre chevaux tout sellés qui regorgeront d'avoine; vous calculerez votre temps, et, après- demain, ou plutôt demain, car minuit est sonné, demain, entre sept et huit heures du matin, l'argent de MM. Les ours passera un mauvais quart d'heure.
-- Allons-nous changer de costumes? demanda d'Assas.
-- Pour quoi faire? dit Morgan; il me semble que nous sommes fort présentables comme nous voici; jamais diligence n'aura été soulagée d'un poids incommode par des gens mieux vêtus. Jetons un dernier coup d'oeil sur la carte, faisons apporter du buffet dans les coffres de la voiture un pâté, une volaille froide et une douzaine de bouteilles de vin de Champagne, armons-nous à l'arsenal, enveloppons-nous dans de bons manteaux, et fouette cocher!
-- Tiens, dit Montbar, c'est une idée, cela.
-- Je crois bien, continua Morgan; nous crèverons les chevaux s'il le faut; nous serons de retour ici à sept heures du soir, et nous nous montrerons à l’Opéra.
-- Ce qui établira un alibi, dit d’Assas.
-- Justement, continua Morgan avec son inaltérable gaieté; le moyen d'admettre que des gens qui applaudissent mademoiselle Clotilde et M. Vestris à huit heures du soir, étaient occupés le matin, entre Bar et Châtillon, à régler leurs comptes avec le conducteur d'une diligence? Voyons, mes enfants, un coup d'oeil sur la carte, afin de choisir notre endroit.
Les quatre jeunes gens se penchèrent sur l'oeuvre de Cassini. -- Si j'avais un conseil topographique à vous donner, dit le courrier, ce serait de vous embusquer un peu en-deçà de Massu; il y a un gué en face des Riceys... tenez, là!
Et le jeune homme indiqua le point précis sur la carte.
-- Je gagnerais Chaource, que voilà; de Chaource, vous avez une route départementale, droite comme un I, qui vous conduit à Troyes; à Troyes, vous retrouvez votre voiture, vous prenez la route de Sens au lieu de celle de Coulommiers; les badauds -- il y en a en province -- qui vous ont vus passer la veille, ne s'étonnent pas de vous voir repasser le lendemain; vous êtes à l’Opéra à dix heures, au lieu d'y être à huit, ce qui est de bien meilleur ton, et ni vu ni connu, je t'embrouille.
-- Adopté pour mon compte, dit Morgan.
-- Adopté! répétèrent en choeur les trois autres jeunes gens.
Morgan tira une des deux montres dont les chaînes se balançaient à sa ceinture; c'était un chef-d'oeuvre de Petitot comme émail, et sur la double boîte qui protégeait la peinture était un chiffre en diamants. La filiation de ce merveilleux bijou était établie comme celle d'un cheval arabe: elle avait été faite pour Marie- Antoinette, qui l’avait donnée à la duchesse de Polastron, laquelle l’avait donnée à la mère de Morgan.
-- Une heure du matin, dit Morgan; allons, messieurs, il faut qu'à trois heures nous relayions à Lagny.
À partir de ce moment, l'expédition était commencée, Morgan devenait le chef; il ne consultait plus, il ordonnait.
D'Assas -- qui en son absence commandait -- lui présent, obéissait tout le premier. Une demi-heure après, une voiture enfermant quatre jeunes gens enveloppés de leurs manteaux était arrêtée à la barrière Fontainebleau par le chef de poste, qui demandait les passeports.
-- Oh! la bonne plaisanterie! fit l'un d'eux en passant sa tête par la portière et en affectant l'accent à la mode; il faut donc des passeports pour _sasser à Grosbois, chez le citoyen Baas? _Ma _paole _d'honneur _panachée, _vous êtes fou, mon ché ami! Allons, fouette cocher!
Le cocher fouetta et la voiture passa sans difficulté.
XXVIII -- EN FAMILLE
Laissons nos quatre _chasseurs _gagner Lagny, où, grâce aux passeports qu'ils doivent à la complaisance des employés du citoyen Fouché, ils troqueront leurs chevaux de maître contre des chevaux de poste, et leur cocher contre un postillon, et voyons pourquoi le premier consul avait fait demander Roland.
Roland s'était empressé, en quittant Morgan, de se rendre aux ordres de son général.
Il avait trouvé celui-ci debout et pensif devant la cheminée.
Au bruit qu'il avait fait en entrant, le général Bonaparte avait levé la tête.
-- Que vous êtes-vous dit tous les deux? demanda Bonaparte sans préambule, et se fiant à l'habitude que Roland avait de répondre à sa pensée.
-- Mais, dit Roland, nous nous sommes fait toutes sortes de compliments... et nous nous sommes quittés, les meilleurs amis du monde.
-- Quel effet te fait-il?
-- L'effet d'un homme parfaitement élevé.
-- Quel âge lui donnes-tu?
-- Mon âge, tout au plus.
-- Oui, c'est bien cela; la voix est jeune. Ah çà, Roland, est-ce que je me tromperais? est-ce qu'il y aurait une jeune génération royaliste?
-- Eh! mon général, répondit Roland avec un mouvement d'épaules, c'est un reste de la vieille.
-- Eh bien, Roland, il faut en faire une autre qui soit dévouée à mon fils, si jamais j'ai un fils.
Roland fit un geste qui pouvait se traduire par ces mots: «Je ne m'y oppose pas.»
Bonaparte comprit parfaitement le geste.
-- Ce n'est pas le tout que tu ne t'y opposes pas, dit-il, il faut y contribuer.
Un frissonnement nerveux passa sur le corps de Roland.
-- Et comment cela? demanda-t-il.
-- En te mariant.
Roland éclata de rire.
-- Bon! avec mon anévrisme! dit-il.
Bonaparte le regarda.
-- Mon cher Roland, dit-il, ton anévrisme m'a bien l'air d'un prétexte pour rester garçon.
-- Vous croyez?
-- Oui; et, comme je suis un homme moral, je veux qu'on se marie.
-- Avec cela que je suis immoral, moi, répondit Roland, et que je cause du scandale avec mes maîtresses!
-- Auguste, reprit Bonaparte, avait rendu des lois contre les célibataires; il les privait de leurs droits de citoyens romains.
-- Auguste...
-- Eh bien?
-- J'attendrai que vous soyez Auguste; vous n'êtes encore que César.
Bonaparte s'approcha du jeune homme.
-- Il y a des noms, mon cher Roland, dit-il en lui posant la main sur l'épaule, que je ne veux pas voir s'éteindre, et le nom de Montrevel est de ceux-là.
-- Eh bien! général, est-ce qu'à mon défaut, et en supposant que, par un caprice, une fantaisie, un entêtement, je me refuse à la perpétuer, est-ce qu'il n'y a pas mon frère!
-- Comment ton frère? tu as donc un frère?
-- Mais oui, j'ai un frère! pourquoi donc n'aurais-je pas un frère?
-- Quel âge a-t-il?
-- Onze à douze ans.
-- Pourquoi ne m'as-tu jamais parlé de lui?
--Parce que j'ai pensé que les faits et gestes d'un gamin de cet âge-là ne vous intéresseraient pas beaucoup.
-- Tu te trompes, Roland: je m'intéresse à tout ce qui touche mes amis; il fallait me demander quelque chose pour ce frère.
-- Quoi, général?
-- Son admission dans un collège de Paris.
-- Bah! vous avez assez de solliciteurs autour de vous sans que j'en grossisse le nombre.
-- Tu entends, il faut qu'il vienne dans un collège de Paris; quand il aura l'âge, je le ferai entrer à l'École militaire ou à quelque autre école que je fonderai d'ici là.
-- Ma foi, général, répondit Roland, à l'heure qu'il est, comme si j'eusse deviné vos bonnes intentions à son égard, il est en route ou bien près de s'y mettre.
-- Comment cela?
-- J'ai écrit, il y a trois jours, à ma mère d'amener l'enfant à Paris; je comptais lui choisir un collège sans vous en rien dire, et, quand il aurait l'âge, vous en parler... en supposant toutefois que mon anévrisme ne m'ait pas enlevé d'ici là. Mais, dans ce cas...
-- Dans ce cas?
-- Dans ce cas, je laissais un bout de testament à votre adresse, qui vous recommandait la mère, le fils et la fille, tout le bataclan.
-- Comment, la fille?
-- Oui, ma soeur.
-- Tu as donc aussi une soeur?
-- Parfaitement:
-- Quel âge?
-- Dix-sept ans.
-- Jolie?
-- Charmante!
-- Je me charge de son établissement.
Roland se mit à rire.
-- Qu'as-tu? lui demanda le premier consul.
-- Je dis, général, que je vais faire mettre un écriteau au-dessus de la grande porte du Luxembourg.
-- Et sur cet écriteau?
-- Bureau de mariages.
-- Ah çà! mais, si tu ne veux pas te marier, toi, ce n'est point une raison pour que ta soeur reste fille. Je n'aime pas plus les vieilles filles que les vieux garçons.
-- Je ne vous dis pas, mon général, que ma soeur restera vieille fille; c'est bien assez qu'un membre de la famille Montrevel encoure votre mécontentement.
-- Eh bien, alors, que me dis-tu?
-- Je vous dis que, si vous le voulez bien, comme la chose la regarde, nous la consulterons là-dessus.
-- Ah! ah! y aurait-il quelque passion de province?
-- Je ne dirais pas non! J'avais quitté la pauvre Amélie fraîche et souriante, je l’ai retrouvée pâle et triste. Je tirerai tout cela au clair avec elle; et, puisque vous voulez que je vous en reparle, eh bien, je vous en reparlerai.
-- Oui, à ton retour de la Vendée; c'est cela.
-- Ah! je vais donc en Vendée?
-- Est-ce comme pour le mariage? as-tu des répugnances?
-- Aucunement.
-- Eh bien, alors, tu vas en Vendée.
-- Quand cela?
-- Oh! rien ne presse, et, pourvu que tu partes demain matin...
-- À merveille! plus tôt si vous voulez; dites-moi ce que j'y vais faire.
-- Une chose de la plus haute importance, Roland.
-- Diable! ce n'est pas une mission diplomatique, je présume?
-- Si, c'est une mission diplomatique pour laquelle j’ai besoin d’un homme qui ne soit pas diplomate.
-- Oh! général, comme je fais votre affaire! Seulement, vous comprenez, moins je suis diplomate, plus il me faut des instructions précises.
-- Aussi vais-je te les donner. Tiens, vois-tu cette carte?
Et il montra au jeune homme une grande carte du Piémont étendue à terre et éclairée par une lampe suspendue au plafond.
-- Oui, je la vois, répondit Roland, habitué à suivre son général dans tous les bonds inattendus de son génie; seulement, c’est une carte du Piémont.
-- Oui, c’est une carte du Piémont.
-- Ah! Il est donc question de l’Italie?
-- Il est toujours question de l’Italie.
-- Je croyais qu’il s’agissait de la Vendée?
-- Secondairement.
-- Ah çà, général, vous n’allez pas m’envoyer dans la Vendée et vous en aller en Italie, vous?
-- Non, sois tranquille.
-- À la bonne heure! Je vous préviens que, dans ce cas là, je déserte et vous rejoins.
-- Je te le permets; mais revenons à Mélas.
-- Pardon, général, c’est la première fois que nous en parlons.
-- Oui; mais il y a longtemps que j’y pense. Sais-tu où je bats Mélas?
-- Parbleu!
-- Où cela?
-- Où vous le rencontrerez.
Bonaparte se mit à rire.
-- Niais! dit-il avec la plus intime familiarité.
Puis se couchant sur la carte:
-- Viens ici, dit-il à Roland.
Roland se coucha à côté de lui.
-- Tiens, reprit Bonaparte, voilà où je le bats.
-- Près d’Alexandrie?
-- À deux ou trois lieues. Il a à Alexandrie ses magasins, ses hôpitaux, son artillerie, ses réserves; il ne s’en éloignera pas. Il faut que je frappe un grand coup, je n'obtiendrai la paix qu'à cette condition. Je passe les Alpes -- il montra le grand Saint- Bernard -- je tombe sur Mélas au moment où il s'y attend le moins, et je le bats à plate couture.
-- Oh! je m'en rapporte bien à vous pour cela.
-- Mais, tu comprends, pour que je m'éloigne tranquille, Roland, pas d'inflammation d'entrailles, c'est-à-dire pas de Vendée derrière moi.
-- Ah! voilà votre affaire: pas de Vendée! et vous m'envoyez en Vendée pour que je supprime la Vendée.
-- Ce jeune homme m'a dit de la Vendée des choses très graves. Ce sont de braves soldats que ces Vendéens conduits par un homme de tête; il y a Georges Cadoudal surtout... Je lui ai fait offrir un régiment, qu'il n'acceptera pas.
-- Peste! il est bien dégoûté.
-- Mais il y a une chose dont il ne se doute point.
-- Qui, Cadoudal?
-- Cadoudal. C'est que l'abbé Bernier, m’a fait des ouvertures.
-- L'abbé Bernier?
-- Oui.
-- Qu'est-ce que c'est que cela, l’abbé Bernier?
-- C'est le fils d’un paysan de l'Anjou, qui peut avoir aujourd'hui de trente-trois à trente-quatre ans, qui était curé à Saint-Laud à Angers lors de l’insurrection, qui a refusé le serment, et qui s'est jeté parmi les Vendéens. Deux ou trois fois la Vendée a été pacifiée, une ou deux fois on l’a crue morte. On se trompait: la Vendée était pacifiée; mais l’abbé Bernier n'avait pas signé la paix; la Vendée était morte, mais l’abbé Bernier était vivant. Un jour, la Vendée fut ingrate envers lui: il voulait être nommé agent général de toutes les armées royalistes de l'intérieur; Stofflet pesa sur la décision et fit nommer le comte Colbert de Maulevrier, son ancien maître. À deux heures du matin, le conseil s'était séparé, l'abbé Bernier avait disparu. Ce qu'il fit, cette nuit-là, Dieu et lui pourraient seuls le dire; mais, à quatre heures du matin, un détachement républicain entourait la métairie où dormait Stofflet désarmé et sans défense. À quatre heures et demie, Stofflet était pris; huit jours après, il était exécuté à Angers... Le lendemain, d'Autichamp prenait le commandement en chef, et, le même jour, afin de ne pas tomber dans la même faute que son prédécesseur Stofflet, il nommait l’abbé Bernier agent général... Y es-tu?
-- Parfaitement!
-- Eh bien, l'abbé Bernier, agent général des puissances belligérantes, fondé des pleins pouvoirs du comte d'Artois, l'abbé Bernier m'a fait faire des ouvertures.
-- À vous, à Bonaparte, premier consul, il daigne...? Savez-vous que c'est très bien de la part de l'abbé Bernier? Et vous acceptez les ouvertures de l'abbé Bernier?
-- Oui, Roland; que la Vendée me donne la paix, je lui rouvre ses églises, je lui rends ses prêtres.
-- Et s'ils chantent le Domine, salvum fac regem?
-- Cela vaut encore mieux que de ne rien chanter du tout. Dieu est tout puissant et décidera. La mission te convient-elle, maintenant que je te l'ai expliquée?
-- À merveille!
-- Eh bien, voilà une lettre pour le général Rédouville. Il traitera avec l'abbé Bernier, comme général en chef de l’armée de l’Ouest; mais tu assisteras à toutes les conférences: lui, ne sera que ma parole; toi, tu es ma pensée. Maintenant, pars le plus tôt possible; plus tôt tu reviendras, plus tôt Mélas sera battu.
-- Général, je vous demande le temps d'écrire à ma mère, voilà tout.
-- Où doit-elle descendre?
-- Hôtel des Ambassadeurs.
-- Quand crois-tu qu'elle arrive?
-- Nous sommes dans la nuit du 21 au 22 janvier; elle arrivera le 23 au soir ou le 24 au matin.
-- Et elle descend hôtel des Ambassadeurs?
-- Oui, général.
-- Je me charge de tout.
-- Comment! vous vous chargez de tout?
-- Certainement! ta mère ne peut pas rester à l'hôtel.
-- Où voulez-vous donc qu'elle reste?
-- Chez un ami.
-- Elle ne connaît personne à Paris.
-- Je vous demande bien pardon, monsieur Roland: elle connaît le citoyen Bonaparte, premier consul, et la citoyenne Joséphine, sa femme.
-- Vous n'allez pas loger ma mère au Luxembourg, général; je vous préviens que cela la gênerait beaucoup.
-- Non, mais je la logerai rue de la Victoire.
-- Oh! général!
-- Allons! allons! c'est décidé. Pars et reviens le plus vite possible.
Roland prit la main du premier consul pour la baiser; mais Bonaparte, l'attirant vivement à lui:
-- Embrasse-moi, mon cher Roland, lui dit-il, et bonne chance.
Deux heures après, Roland roulait en chaise de poste sur la route d'Orléans.
Le lendemain, à neuf heures du matin, il entrait à Nantes après trente-trois heures de voyage.
XXIX -- LA DILIGENCE DE GENÈVE
À l’heure à peu près où Roland entrait à Nantes, une diligence pesamment chargée s'arrêtait à l'auberge de la Croix-d'Or au milieu de la grande rue de Châtillon-sur-Seine.
Les diligences se composaient, à cette époque, de deux compartiments seulement, le coupé et l’intérieur.
La rotonde est une adjonction d’invention moderne.
La diligence à peine arrêtée, le postillon mit pied à terre et ouvrit les portières.
La voiture éventrée donna passage aux voyageurs.
Ces voyageurs, voyageuses comprises, atteignaient en tout au chiffre de sept personnes.
Dans l'intérieur, trois hommes, deux femmes et un enfant à la mamelle.
Dans le coupé, une mère et son fils.
Les trois hommes de l'intérieur étaient, l'un un médecin de Troyes, l'autre un horloger de Genève, le troisième un architecte de Bourg.
Les deux femmes étaient, l'une une femme de chambre qui allait rejoindre sa maîtresse à Paris, l’autre une nourrice. L'enfant était le nourrisson de cette dernière: elle le ramenait à ses parents.
La mère et le fils du coupé étaient, la mère une femme d'une quarantaine d'années, gardant les traces d'une grande beauté, et le fils un enfant de onze à douze ans.
La troisième place du coupé était occupée par le conducteur.
Le déjeuner était préparé, comme d'habitude, dans la grande salle de l'hôtel; un de ces déjeuners que le conducteur, d'accord sans doute avec l’hôte, ne laisse jamais aux voyageurs le temps de manger.
La femme et la nourrice descendirent pour aller chez le boulanger y prendre chacune un petit pain chaud, auquel la nourrice joignit un saucisson à l'ail, et toutes deux remontèrent dans la voiture, où elles s'établirent tranquillement pour déjeuner, s'épargnant ainsi les frais, sans doute trop considérables pour leur budget, du déjeuner de l’hôte.
Le médecin, l’architecte, l'horloger, la mère et son fils entrèrent à l'auberge, et, après s'être rapidement chauffés en passant à la grande cheminée de la cuisine, entrèrent dans la salle à manger et se mirent à table.
La mère se contenta d'une tasse de café à la crème et de quelques fruits.
L'enfant, enchanté de constater qu'il était un homme, par l’appétit du moins, attaqua bravement le déjeuner à la fourchette.
Le premier moment fut, comme toujours, donné à l'apaisement de la faim.
L'horloger de Genève prit le premier la parole:
-- Ma foi! citoyen, dit-il (dans les endroits publics on s'appelait encore citoyen), je vous avouerai franchement que je n'ai été aucunement fâché ce matin quand j'ai vu venir le jour.
-- Monsieur ne dort pas en voiture? demanda le médecin.
-- Si fait, monsieur, répondit le compatriote de Jean-Jacques; d'habitude, au contraire, je ne fais qu'un somme; mais l’inquiétude a été plus forte que la fatigue.
-- Vous craigniez de verser? demanda l’architecte.
-- Non pas, j'ai de la chance, sous ce rapport, et je crois qu'il suffit que je sois dans une voiture pour qu'elle devienne inversable; non, ce n'est point cela encore.
-- Qu'était-ce donc? demanda le médecin.
-- C'est qu'on dit là-bas, à Genève, que les routes de France ne sont pas sûres.
-- C'est selon, dit l’architecte.
-- Ah! c'est selon, fit le Genevois.
-- Oui, continua l’architecte; ainsi, par exemple, si nous transportions avec nous de l'argent du gouvernement, nous serions bien sûrs d'être arrêtés, ou plutôt nous le serions déjà.
-- Vous croyez? dit le Genevois.
-- Ça, c'est immanquable; je ne sais comment ces diables de compagnons de Jéhu s'y prennent pour être si bien renseignés; mais ils n'en manquent pas une.
Le médecin fit un signe de tête affirmatif.
-- Ah! ainsi, demanda le Genevois au médecin, vous aussi, vous êtes de l'avis de monsieur?
-- Entièrement.
-- Et, sachant qu'il y a de l’argent du gouvernement sur la diligence, auriez-vous fait l'imprudence de vous y embarquer?
-- Je vous avoue, dit le médecin, que j'y eusse regardé à deux fois.
-- Et vous, monsieur? demanda le questionneur à l'architecte.
-- Oh! moi, répondit celui-ci, étant appelé par une affaire très pressée, je fusse parti tout de même.
-- J'ai bien envie, dit le Genevois, de faire descendre ma valise et mes caisses et d'attendre la diligence de demain, parce que j'ai pour une vingtaine de mille francs de montres dans mes caisses; nous avons eu de la chance jusque aujourd'hui, mais il ne faut pas tenter Dieu.
-- N'avez-vous pas entendu, monsieur, dit la mère se mêlant à la conversation, que nous ne courions risque d'être arrêtés -- ces messieurs le disent du moins -- que dans le cas où nous porterions de l’argent du gouvernement?
-- Eh bien, c'est justement cela, reprit l’horloger en regardant avec inquiétude tout autour de lui: nous en avons là!
La mère pâlit légèrement en regardant son fils: avant de craindre pour elle, toute mère craint pour son enfant.
-- Comment! nous en transportons? reprirent en même temps, et d'une voix émue à des degrés différents, le médecin et l'architecte; êtes-vous bien sûr de ce que vous dites?
-- Parfaitement sûr, monsieur.
-- Alors, vous auriez dû nous le dire plus tôt, ou, nous le disant maintenant, vous deviez nous le dire tout bas.
-- Mais, répéta le médecin, monsieur n'est peut-être pas bien certain de ce qu'il dit?
-- Ou monsieur s'amuse peut-être? ajouta l’architecte.
-- Dieu m'en garde!
-- Les Genevois aiment fort à rire, reprit le médecin.
-- Monsieur, dit le Genevois fort blessé que l'on pût penser qu'il aimât à rire, monsieur, je l'ai vu charger devant moi.
-- Quoi?
-- L'argent.
-- Et y en a-t-il beaucoup?
-- J'ai vu passer bon nombre de sacs.
-- Mais d'où vient cet argent-là?
-- Il vient du trésor des ours de Berne. Vous n'êtes pas sans savoir, messieurs, que les ours de Berne ont eu jusqu'à cinquante et même soixante mille livres de rente.
Le médecin éclata de rire.
-- Décidément, dit-il, monsieur nous fait peur.
-- Messieurs, dit l’horloger, je vous donne ma parole d'honneur...
-- En voiture, messieurs! cria le conducteur ouvrant la porte; en voiture! nous sommes en retard de trois quarts d'heure.
-- Un instant, conducteur, un instant, dit l'architecte, nous nous consultons.
-- Sur quoi?
-- Fermez donc la porte, conducteur, et venez ici.
-- Buvez donc un verre de vin avec nous, conducteur.
-- Avec plaisir, messieurs, dit le conducteur; un verre de vin, cela ne se refuse pas.
Le conducteur tendit son verre; les trois voyageurs trinquèrent avec lui.
Au moment où il allait porter le verre à sa bouche, le médecin lui arrêta le bras.
-- Voyons, conducteur, franchement, est-ce que c'est vrai?
-- Quoi?
-- Ce que nous dit monsieur.
Et il montra le Genevois.
-- Monsieur Féraud?
-- Je ne sais pas si monsieur s'appelle M. Féraud.
-- Oui, monsieur, c'est mon nom, pour vous servir, dit le Genevois en s'inclinant, Féraud et compagnie, horlogers, rue du Rempart, n° 6, à Genève.
-- Messieurs, dit le conducteur, en voiture!
-- Mais vous ne nous répondez pas.
-- Que diable voulez-vous que je vous réponde? vous ne me demandez rien.
-- Si fait, nous vous demandons s'il est vrai que vous transportez dans votre diligence une somme considérable appartenant au gouvernement français?
-- Bavard! dit le conducteur à l'horloger; c'est vous qui avez dit cela?
-- Dame, mon cher monsieur...
-- Allons, messieurs, en voiture.
-- Mais c'est qu'avant de remonter, nous voudrions savoir...
-- Quoi? si j'ai de l’argent au gouvernement? Oui, j'en ai; maintenant, si nous sommes arrêtés, ne soufflez pas un mot, et tout se passera à merveille.
-- Vous êtes sûr?
-- Laissez-moi arranger l’affaire avec ces messieurs.
-- Que ferez-vous si l'on nous arrête? demanda le médecin à l'architecte.
-- Ma foi! je suivrai le conseil du conducteur.
-- C'est ce que vous avez de mieux à faire, reprit celui-ci.
-- Alors, je me tiendrai tranquille, dit l’architecte.
-- Et moi aussi, dit l'horloger.
-- Allons, messieurs, en voiture, dépêchons-nous.
L'enfant avait écouté toute cette conversation le sourcil contracté, les dents serrées.
-- Eh bien, moi, dit-il à sa mère, si nous sommes arrêtés, je sais bien ce que je ferai. -- Et que feras-tu? demanda celle-ci.
-- Tu verras.
-- Que dit ce jeune enfant? demanda l'horloger.
-- Je dis que vous êtes tous des poltrons, répondit l'enfant sans hésiter.
-- Eh bien, Édouard! fit la mère, qu'est-ce que cela?
-- Je voudrais qu'on arrêtât la diligence, moi, dit l’enfant, l'oeil étincelant de volonté.
-- Allons, allons, messieurs, au nom du ciel! en diligence, s'écria pour la dernière fois le conducteur.
-- Conducteur, dit le médecin, je présume que vous n'avez pas d'armes.
-- Si fait, j'ai des pistolets.
-- Malheureux!
Le conducteur se pencha à son oreille, et, tout bas:
-- Soyez tranquille, docteur; ils ne sont chargés qu'à poudre.
-- À la bonne heure.
Et il ferma la portière de l'intérieur.
-- Allons, postillon, en route!
Et tandis que le postillon fouettait ses chevaux et que la lourde machine s'ébranlait, il referma la portière du coupé.
-- Ne montez-vous pas avec nous, conducteur? demanda la mère.
-- Merci, madame de Montrevel, répondit le conducteur, j'ai affaire sur l'impériale.
Puis, en passant devant l'ouverture du carreau:
-- Prenez garde, dit-il, que M. Édouard ne touche aux pistolets qui sont dans la poche, il pourrait se blesser.
-- Bon! dit l'enfant, comme si l'on ne savait pas ce que c'est que des pistolets: j'en ai de plus beaux que les vôtres, allez, que mon ami sir John m'a fait venir d'Angleterre; n'est-ce pas, maman?
-- N'importe, dit madame de Montrevel; je t'en prie, Édouard, ne touche à rien.
-- Oh! sois tranquille, petite mère.
Seulement, il répéta à demi-voix:
-- C'est égal, si les compagnons de Jéhu nous arrêtent, je sais bien ce que je ferai, moi.
La diligence avait repris sa marche pesante et roulait vers Paris. Il faisait une de ces belles journées d’hiver qui font comprendre, à ceux qui croient la nature morte, que la nature ne meurt pas, mais dort seulement. L'homme qui vit soixante et dix ou quatre- vingts ans, dans ses longues années a des nuits de dix à douze heures, et se plaint que la longueur de ses nuits abrège encore la brièveté de ses jours; la nature, qui a une existence infinie, les arbres, qui ont une vie millénaire, ont des sommeils de cinq mois, qui sont des hivers pour nous et qui ne sont que des nuits pour eux. Les poètes chantent, dans leurs vers envieux, l’immortalité de la nature, qui meurt chaque automne et ressuscite chaque printemps; les poètes se trompent: la nature ne meurt pas chaque automne, elle s'endort; la nature ne ressuscite pas chaque printemps, elle se réveille. Le jour où notre globe mourra réellement, il sera bien mort, et alors il roulera dans l'espace ou tombera dans les abymes du chaos, inerte, muet, solitaire, sans arbres, sans fleurs, sans verdure, sans poètes.
Or, par cette belle journée du 23 février 1800, la nature endormie semblait rêver du printemps; un soleil brillant, presque joyeux, faisait étinceler, sur l'herbe du double fossé qui accompagnait la route dans toute sa longueur, ces trompeuses perles de givre qui fondent aux doigts des enfants et qui réjouissent l’oeil du laboureur lorsqu'elles tremblent à la pointe de ses blés, sortant bravement de terre. On avait ouvert les vitres de la diligence, pour donner passage à ce précoce sourire de Dieu, et l'on disait au rayon, depuis si longtemps absent: Sois le bienvenu, voyageur que nous avions cru perdu dans les profonds nuages de l'ouest ou dans les vagues tumultueuses de l'Océan.
Tout à coup, et après avoir roulé une heure à peu près depuis Châtillon, en arrivant à un coude de la rivière, la voiture s'arrêta sans obstacle apparent; seulement, quatre cavaliers s'avançaient tranquillement au pas de leurs chevaux, et l'un d'eux, qui marchait à deux ou à trois pas en avant des autres, avait fait de la main, au postillon, signe de s’arrêter.
Le postillon avait obéi. -- Oh! maman, dit le petit Édouard qui, debout malgré les recommandations de madame de Montrevel, regardait par l'ouverture de la vitre baissée; oh! maman, les beaux chevaux! Mais pourquoi donc ces cavaliers ont-ils un masque! Nous ne sommes point en carnaval.
Madame de Montrevel rêvait; une femme rêve toujours un peu: jeune, à l'avenir; vieille, au passé.
Elle sortit de sa rêverie, avança à son tour la tête hors de la diligence, et poussa un cri.
Édouard se retourna vivement.
-- Qu'as-tu donc, mère! lui demanda-t-il.
Madame de Montrevel, pâlissant, le prit dans ses bras sans lui répondre.
On entendait des cris de terreur dans l’intérieur de la diligence.
-- Mais qu'y a-t-il donc? demandait le petit Édouard en se débattant dans la chaîne passée à son cou par le bras de sa mère.
-- Il y a, mon petit ami, dit d'une voix pleine de douceur un des hommes masqués en passant sa tête dans le coupé, que nous avons un compte à régler avec le conducteur, un compte qui ne regarde en rien MM. les voyageurs; dites donc à madame votre mère de vouloir bien agréer l’hommage de nos respects, et de ne pas faire plus d'attention à nous que si nous n'étions pas là.
Puis, passant à l’intérieur:
-- Messieurs, votre serviteur, dit-il, ne craignez rien pour votre bourse ou pour vos bijoux, et rassurez la nourrice; nous ne sommes pas venus pour faire tourner son lait.
Puis au conducteur:
-- Allons! père Jérôme, nous avons une centaine de mille francs sur l’impériale et dans les coffres, n'est-ce pas?
-- Messieurs, je vous assure...
-- L'argent est au gouvernement, il appartient au trésor des ours de Berne; soixante et dix mille francs sont en or, le reste en argent; l'argent est sur la voiture, l’or dans le coffre du coupé; est-ce cela, et sommes-nous bien renseignés?
À ces mots dans le coffre du coupé, madame de Montrevel poussa un second cri de terreur; elle allait se trouver en contact immédiat avec ces hommes qui, malgré leur politesse, lui inspiraient une profonde terreur.
-- Mais qu'as-tu donc, mère? qu'as-tu donc? demandait l’enfant avec impatience.
-- Tais-toi, Édouard, tais-toi.
-- Pourquoi me taire?
-- Ne comprends-tu pas?
-- Non.
-- La diligence est arrêtée. -- Pourquoi? mais dis donc pourquoi?... Ah! mère, je comprends.
-- Non, non, dit madame de Montrevel, tu ne comprends pas.
-- Ces messieurs, ce sont des voleurs.
-- Garde-toi bien de dire cela.
-- Comment! ce ne sont pas des voleurs? les voilà qui prennent l'argent du conducteur.
En effet, l'un d'eux chargeait, sur la croupe de son cheval, les sacs d'argent que le conducteur lui jetait de dessus l’impériale.
-- Non, dit madame de Montrevel, non, ce ne sont pas des voleurs.
Puis, baissant la voix:
-- Ce sont des compagnons de Jéhu.
-- Ah! dit l’enfant, ce sont donc ceux-là qui ont assassiné mon ami sir John?
Et l’enfant devint très pâle à son tour, et sa respiration commença de siffler entre ses dents serrées.
En ce moment, un des hommes masqués ouvrit la portière du coupé, et, avec la plus exquise politesse:
-- Madame la comtesse, dit-il, à notre grand regret, nous sommes forcés de vous déranger; mais nous avons, ou plutôt le conducteur a affaire dans le coffre de son coupé; soyez donc assez bonne pour mettre un instant pied à terre; Jérôme fera la chose aussi vite que possible.
Puis, avec un accent de gaieté qui n'était jamais complètement absent de cette voix rieuse:
-- N'est-ce pas, Jérôme? dit-il.
Jérôme répondit du haut de sa diligence, confirmant les paroles de son interlocuteur.
Par un mouvement instinctif, et pour se mettre entre le danger et son fils, s'il y avait danger, madame de Montrevel, tout en obéissant à l’invitation, avait fait passer Édouard derrière elle.
Cet instant avait suffi à l’enfant pour s'emparer des pistolets du conducteur.
Le jeune homme à la voix rieuse aida, avec les plus grands égards, madame de Montrevel à descendre, fit signe à un de ses compagnons de lui offrir le bras, et se retourna vers la voiture.
Mais, en ce moment, une double détonation se fit entendre; Édouard venait de faire feu de ses deux mains sur le compagnon de Jéhu, qui disparut dans un nuage de fumée.
Madame de Montrevel jeta un cri et s'évanouit.
Plusieurs cris, expressions de sentiments divers, répondirent au cri maternel.
Dans l’intérieur, ce fut un cri d'angoisse; on était bien convenu de n'opposer aucune résistance, et voilà que quelqu'un résistait.
Chez les trois autres jeunes gens, ce fut un cri de surprise; c'était la première fois qu'arrivait pareille chose.
Ils se précipitèrent vers leur camarade, qu'ils croyaient pulvérisé.
Ils le trouvèrent debout, sain et sauf, et riant aux éclats, tandis que le conducteur, les mains jointes, s'écriait:
-- Monsieur, je vous jure qu'il n'y avait pas de balles; monsieur, je vous proteste qu'ils étaient chargés à poudre seulement.
-- Pardieu! fit le jeune homme, je le vois bien qu'ils étaient chargés à poudre seulement: mais la bonne intention y était... n'est-ce pas, mon petit Édouard?
Puis, se retournant vers ses compagnons:
-- Avouez, messieurs, dit-il, que voilà un charmant enfant, qui est bien le fils de son père, et le frère de son frère; bravo, Édouard, tu seras un homme un jour!
Et, prenant l'enfant dans ses deux bras, il le baisa malgré lui sur les deux joues.
Édouard se débattait comme un démon, trouvant sans doute qu'il était humiliant d'être embrassé par un homme sur lequel il venait de tirer deux coups de pistolet.
Pendant ce temps, un des trois autres compagnons avait emporté la mère d'Édouard à quelques pas de la diligence, et l’avait couchée sur un manteau au bord d'un fossé.
Celui qui venait d'embrasser Édouard avec tant d'affection et de persistance la chercha un instant des yeux, et l’apercevant:
-- Avec tout cela, dit-il, madame de Montrevel ne revient pas à elle; nous ne pouvons abandonner une femme dans cet état, messieurs; conducteur, chargez-vous de M. Édouard.
Il remit l'enfant entre ses bras, et s'adressant à l'un de ses compagnons:
-- Voyons, toi, l’homme aux précautions, dit-il, est-ce que tu n'as pas sur toi quelque flacon de sels ou quelque bouteille d'eau de mélisse?
-- Tiens, répondit celui auquel il s'adressait.
Et il tira de sa poche un flacon de vinaigre anglais.
-- Là! maintenant, dit le jeune homme, qui paraissait le chef de la bande, termine sans moi avec maître Jérôme; moi, je me charge de porter secours à madame de Montrevel.
Il était temps, en effet; l'évanouissement de madame de Montrevel prenait peu à peu le caractère d'une attaque de nerfs: des mouvements saccadés agitaient tout son corps, et des cris sourds s'échappaient de sa poitrine.
Le jeune homme s'inclina vers elle et lui fit respirer les sels.
Madame de Montrevel rouvrit des yeux effarés, et tout en appelant: «Édouard! Édouard!» d'un geste involontaire, elle fit tomber le masque de celui qui lui portait secours.
Le visage du jeune homme se trouva à découvert.
Le jeune homme, courtois et rieur -- nos lecteurs l’ont déjà reconnu --, c'était Morgan.
Madame de Montrevel demeura stupéfaite à l’aspect de ces beaux yeux bleus, de ce front élevé, de ces lèvres gracieuses, de ces dents blanches entrouvertes par un sourire.
Elle comprit qu'elle ne courait aucun danger aux mains d'un pareil homme et que rien de mal n'avait pu arriver à Édouard.
Et, traitant Morgan non pas comme le bandit qui est la cause de l’évanouissement, mais comme l'homme du monde qui porte secours à une femme évanouie:
-- Oh! monsieur, dit-elle, que vous êtes bon!
Et il y avait, dans ces paroles et dans l’intonation avec laquelle elles avaient été prononcées, tout un monde de remerciements, non seulement pour elle, mais pour son enfant.
Avec une coquetterie étrange et qui était tout entière dans son caractère chevaleresque, Morgan, au lieu de ramasser vivement son masque et de le ramener assez rapidement sur son visage pour que madame de Montrevel n'en gardât qu'un souvenir passager et confus, Morgan répondit par une salutation au compliment, laissa à sa physionomie tout le temps de produire son effet, et, passant le flacon de d'Assas aux mains de madame de Montrevel, renoua seulement alors les cordons de son masque.
Madame de Montrevel comprit cette délicatesse du jeune homme.
-- Oh! monsieur, dit-elle, soyez tranquille, en quelque lieu et dans quelque situation que je vous retrouve, vous m'êtes inconnu.
-- Alors, madame, dit Morgan, c'est à moi de vous remercier et de vous dire, à mon tour, que vous êtes bonne!
-- Allons, messieurs les voyageurs, en voiture! dit le conducteur avec son intonation habituelle et comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé.
-- Êtes-vous tout à fait remise, madame, et avez-vous besoin encore de quelques instants? demanda Morgan; la diligence attendrait.
-- Non, messieurs, c'est inutile; je vous en rends grâces et me sens parfaitement bien.
Morgan présenta son bras à madame de Montrevel, qui s'y appuya pour traverser tout le revers du chemin et pour remonter dans la diligence.
Le conducteur y avait déjà introduit le petit Édouard.
Lorsque madame de Montrevel eut repris sa place, Morgan, qui avait déjà fait la paix avec la mère, voulut la faire avec le fils.
-- Sans rancune, mon jeune héros, dit-il en lui tendant la main.
Mais l’enfant reculait.
-- Je ne donne pas la main à un voleur de grande route, dit-il.
Madame de Montrevel fit un mouvement d’effroi.
-- Vous avez un charmant enfant, madame, dit Morgan; seulement, il a des préjugés.
Et, saluant avec la plus grande courtoisie:
-- Bon voyage, madame! ajouta t-il en fermant, la portière.
-- En route! cria le conducteur.
La voiture s'ébranla.
-- Oh! pardon, monsieur, s'écria madame de Montrevel, votre flacon! votre flacon!
-- Gardez-le, madame, dit Morgan, quoique j'espère que vous soyez assez bien remise pour n'en avoir plus besoin.
Mais l’enfant, l’arrachant des mains de sa mère:
-- Maman ne reçoit pas de cadeau d'un voleur, dit-il.
Et il jeta le flacon par la portière.
-- Diable! murmura Morgan avec le premier soupir que ses compagnons lui eussent entendu pousser, je crois que je fais bien de ne pas demander ma pauvre Amélie en mariage.
Puis, à ses camarade:
-- Allons! messieurs, dit-il, est-ce fini?
-- Oui! répondirent ceux-ci d'une seule voix.
-- Alors, à cheval et en route! N’oublions pas que nous devons être ce soir à neuf heures à l'opéra.
Et, sautant en selle, il s'élança le premier par-dessus le fossé, gagna le bord de la rivière, et, sans hésiter, s'engagea dans le gué indiqué sur la carte de Cassini par le faux courrier.
Arrivé sur l’autre bord et tandis que les jeunes gens se ralliaient:
-- Dis donc, demanda d'Assas à Morgan, est-ce que ton masque n'est pas tombé?
-- Oui; mais madame de Montrevel seule a vu mon visage.
-- Hum! fit d’Assas, mieux vaudrait que personne ne l’eût vu.
Et tous quatre, mettant leurs chevaux au galop, disparurent à travers champs du côté de Chaource.
XXX -- LE RAPPORT DU CITOYEN FOUCHÉ
En arrivant le lendemain, vers onze heures du matin, à l'hôtel des Ambassadeurs, madame de Montrevel fut tout étonnée de trouver, au lieu de Roland, un étranger qui l’attendait.
Cet étranger s'approcha d'elle.
-- Vous êtes la veuve du général de Montrevel, madame? lui demanda-t-il
-- Oui, monsieur, répondit madame de Montrevel assez étonnée.
-- Et vous cherchez votre fils?
-- En effet, et je ne comprends pas, après la lettre qu’il m'a écrite...
-- L'homme propose et le premier consul dispose, répondit en riant l'étranger; le premier consul a disposé de votre fils pour quelques jours et m'a envoyé pour vous recevoir à sa place.
Madame de Montrevel s'inclina.
-- Et j'ai l'honneur de parler...? demanda-t-elle.
-- Au citoyen Fauvelet de Bourrienne, son premier secrétaire, répondit l'étranger.
-- Vous remercierez pour moi le premier consul, répliqua madame de Montrevel, et vous aurez la bonté de lui exprimer, je l'espère, le profond regret que j'éprouve de ne pouvoir le remercier moi-même.
-- Mais rien ne vous sera plus facile, madame.
-- Comment cela?
-- Le premier consul m'a ordonné de vous conduire au Luxembourg.
-- Moi?
-- Vous et monsieur votre fils.
-- Oh! je vais voir le général Bonaparte, je vais voir le général Bonaparte, s'écria l'enfant, quel bonheur!
Et il sauta de joie en battant des mains.
-- Eh bien, eh bien, Édouard! fit Madame de Montrevel.
Puis, se retournant vers Bourrienne:
-- Excusez-le, monsieur, dit-elle, c'est un sauvage des montagnes du Jura.
Bourrienne tendit la main à l'enfant.
-- Je suis un ami de votre frère, lui dit-il; voulez-vous m'embrasser?
-- Oh! bien volontiers, monsieur, répondit Édouard, vous n'êtes pas un voleur, vous.
-- Mais non, je l’espère, repartit en riant le secrétaire.
-- Encore une fois, excusez-le, monsieur, mais nous avons été arrêtés en route.
-- Comment, arrêtés?
-- Oui.
-- Par des voleurs?
--Pas précisément.
-- Monsieur, demanda Édouard, est-ce que les gens qui prennent l'argent des autres ne sont pas des voleurs?
-- En général, mon cher enfant, on les nomme ainsi.
-- Là! tu vois, maman.
--Voyons, Édouard, tais-toi, je t'en prie.
Bourrienne jeta un regard sur madame de Montrevel et vit clairement, à l'expression de son visage, que le sujet de la conversation lui était désagréable; il n'insista point.
-- Madame, dit-il, oserai-je vous rappeler que j'ai reçu l’ordre de vous conduire au Luxembourg, comme j'ai déjà eu l’honneur de vous le dire, et d'ajouter que madame Bonaparte vous y attend!
-- Monsieur, le temps de changer de robe et d'habiller Édouard.
-- Et ce temps-là, madame, combien durera-t-il?
-- Est-ce trop de vous demander une demi-heure?
-- Oh! non, et, si une demi-heure vous suffisait, je trouverais la demande fort raisonnable.
-- Soyez tranquille, monsieur, elle me suffira.
-- Eh bien, madame, dit le secrétaire en s'inclinant, je fais une course, et, dans une demi-heure, je viens me mettre à vos ordres.
-- Je vous remercie, monsieur.
-- Ne m'en veuillez pas si je suis ponctuel.
-- Je ne vous ferai pas attendre.
Bourrienne partit.
Madame de Montrevel habilla d'abord Édouard puis s'habilla elle- même, et, quand Bourrienne reparut, depuis cinq minutes elle était prête.
-- Prenez garde, madame, dit Bourrienne en riant, que je ne fasse part au premier consul de votre ponctualité.
-- Et qu'aurais-je à craindre dans ce cas?
-- Qu'il ne vous retînt près de lui pour donner des leçons d'exactitude à madame Bonaparte.
-- Oh! fit madame de Montrevel, il faut bien passer quelque chose aux créoles.
-- Mais vous êtes créole aussi, madame, à ce que je crois.
-- Madame Bonaparte, dit en riant madame de Montrevel, voit son mari tous les jours, tandis que, moi, je vais voir le premier consul pour la première fois.
-- Partons! partons, mère! dit Édouard.
Le secrétaire s'effaça pour laisser passer madame de Montrevel.
Un quart d'heure après, on était au Luxembourg.
Bonaparte occupait, au petit Luxembourg, l’appartement du rez-de- chaussée à droite; Joséphine avait sa chambre et son boudoir au premier étage; un couloir conduisait du cabinet du premier consul chez elle.
Elle était prévenue, car, en apercevant madame de Montrevel, elle lui ouvrit ses bras comme à une amie.
Madame de Montrevel s'était arrêtée respectueusement à la porte.
-- Oh! venez donc! venez, madame dit Joséphine; je ne vous connais pas d'aujourd'hui, mais du jour où j'ai connu votre digne et excellent Roland. Savez-vous une chose qui me rassure quand Bonaparte me quitte? C'est que Roland le suit, et que, quand je sais Roland près de lui, je crois qu'il ne peut plus lui arriver malheur... Eh bien, vous ne voulez pas m'embrasser?
Madame de Montrevel était confuse de tant de bonté.
-- Nous sommes compatriotes, n'est-ce pas? continua-t-elle. Oh! je me rappelle parfaitement M. de la Clémencière, qui avait un si beau jardin et des fruits si magnifiques! Je me rappelle avoir entrevu une belle jeune fille qui en paraissait la reine. Vous vous êtes mariée bien jeune, madame?
-- À quatorze ans.
-- Il faut cela pour que vous ayez un fils de l’âge de Roland; mais asseyez-vous donc!
Elle donna l'exemple en faisant signe à madame de Montrevel de s'asseoir à ses côtés.
-- Et ce charmant enfant, continua-t-elle en montrant Édouard, c'est aussi votre fils?...
Elle poussa un soupir.
-- Dieu a été prodigue envers vous, madame, reprit-elle, et puisqu'il fait tout ce que vous pouvez désirer, vous devriez bien le prier de m'en envoyer un.
Elle appuya envieusement ses lèvres, sur le front d'Édouard.
-- Mon mari sera bien heureux de vous voir, madame. Il aime tant votre fils! Aussi ne serait-ce pas chez moi que l'on vous eût conduite d'abord, s'il n'était pas avec le ministre de la police... Au reste, ajouta-t-elle en riant, vous arrivez dans un assez mauvais moment; il est furieux!
-- Oh! s'écria madame de Montrevel presque effrayée, s'il en était ainsi, j'aimerais mieux attendre.
-- Non pas! non pas! au contraire, votre vue le calmera; je ne sais ce qui est arrivé: on arrête, à ce qu'il paraît, les diligences comme dans la forêt Noire, au grand jour, en pleine route. Fouché n'a qu'à bien se tenir, si la chose se renouvelle.
Madame de Montrevel allait répondre; mais, en ce moment, la porte s'ouvrit, et un huissier paraissant:
-- Le premier consul attend madame de Montrevel, dit-il.
-- Allez, allez, dit Joséphine; le temps est si précieux pour Bonaparte, qu'il est presque aussi impatient que Louis XIV, qui n'avait rien à faire. Il n'aime pas à attendre.
Madame de Montrevel se leva vivement et voulut emmener son fils.
-- Non, dit Joséphine, laissez-moi ce bel enfant-là; nous vous gardons à dîner: Bonaparte le verra à six heures; d'ailleurs, s'il a envie de le voir, il le fera demander; pour l'instant, je suis sa seconde maman. Voyons, qu'allons-nous faire pour vous amuser?
-- Le premier consul doit avoir de bien belles armes, madame? dit l'enfant.
-- Oui, très belles. Eh bien, on va vous montrer les armes du premier consul.
Joséphine sortit par une porte, emmenant l’enfant, et madame de Montrevel par l’autre, suivant l'huissier.
Sur le chemin, la comtesse rencontra un homme blond, au visage pâle et à l'oeil terne, qui la regarda avec une inquiétude qui semblait lui être habituelle.
Elle se rangea vivement pour le laisser passer.
L'huissier vit le mouvement.
-- C'est le préfet de police, lui dit-il tout bas.
Madame de Montrevel le regarda s'éloigner avec une certaine curiosité; Fouché, à cette époque, était déjà fatalement célèbre.
En ce moment, la porte du cabinet de Bonaparte s'ouvrit, et l'on vit se dessiner sa tête dans l'entrebâillement.
Il aperçut madame de Montrevel.
-- Madame de Montrevel, dit-il, venez, venez!
Madame de Montrevel pressa le pas et entra dans le cabinet.
-- Venez, dit Bonaparte en refermant la porte sur lui-même. Je vous ai fait attendre, c'est bien contre mon désir; j'étais en train de laver la tête à Fouché. Vous savez que je suis très content de Roland, et que je compte en faire un général au premier jour. À quelle heure êtes-vous arrivée?
-- À l'instant même, général.
-- D'où venez-vous? Roland me l'a dit, mais je l'ai oublié.
-- De Bourg.
-- Par quelle route?
-- Par la route de Champagne!
-- Alors vous étiez à Châtillon quand...?
-- Hier matin, à neuf heures.
-- En ce cas, vous avez dû entendre parler de l'arrestation d'une diligence?
-- Général...
-- Oui, une diligence a été arrêtée à dix heures du matin, entre Châtillon et Bar-sur-Seine.
-- Général, c'était la nôtre.
-- Comment, la vôtre?
-- Oui.
-- Vous étiez dans la diligence qui a été arrêtée?
-- J'y étais.
-- Ah! je vais donc avoir des détails précis! Excusez-moi, vous comprenez mon désir d'être renseigné, n'est-ce pas? Dans un pays civilisé, qui a le général Bonaparte pour premier magistrat, on n'arrête pas impunément une diligence sur une grande route, en plein jour, ou alors...
-- Général, je ne puis rien vous dire, sinon que ceux qui ont arrêté la diligence étaient à cheval et masqués.
-- Combien étaient-ils?
-- Quatre.
-- Combien y avait-il d'hommes dans la diligence?
-- Quatre, y compris le conducteur.
-- Et l'on ne s'est pas défendu?
-- Non, général.
-- Le rapport de la police porte cependant que deux coups de pistolet ont été tirés.
-- Oui, général; mais ces deux coups de pistolet...
-- Eh bien?
-- Ont été tirés par mon fils.
-- Votre fils! mais votre fils est en Vendée.
-- Roland, oui; mais Édouard était avec moi.
-- Édouard! qu'est-ce qu'Édouard?
-- Le frère de Roland.
-- Il m'en a parlé; mais c'est un enfant!
-- Il n'a pas encore douze ans, général.
-- Et c'est lui qui a tiré les deux coups de pistolet?
-- Oui, général.
-- Pourquoi ne me l'avez-vous pas amené?
-- Il est avec moi.
-- Où cela?
-- Je l'ai laissé chez madame Bonaparte.
Bonaparte sonna, un huissier parut.
-- Dites à Joséphine de venir avec l'enfant.
Puis, se promenant dans son cabinet:
-- Quatre hommes, murmura-t-il; et c'est un enfant qui leur donne l'exemple du courage! Et pas un de ces bandits n'a été blessé?
-- Il n'y avait pas de balles dans les pistolets.
-- Comment, il n'y avait pas de balles?
-- Non: c'étaient ceux du conducteur, et le conducteur avait eu la précaution de ne les charger qu'à poudre.
-- C'est bien, on saura son nom.
En ce moment, la porte s'ouvrit, et madame Bonaparte parut, tenant l’enfant par la main.
-- Viens ici, dit Bonaparte à l'enfant.
Édouard s'approcha sans hésitation et fit le salut militaire.
-- C'est donc toi qui tires des coups de pistolet aux voleurs?
-- Vois-tu, maman, que ce sont des voleurs? interrompit l'enfant.
-- Certainement que ce sont des voleurs; je voudrais bien qu'on me dit le contraire! Enfin, c'est donc toi qui tires des coups de pistolet aux voleurs, quand les hommes ont peur?
-- Oui, c'est moi, général; mais, par malheur, ce poltron de conducteur n'avait chargé ses pistolets qu'à poudre; sans cela, je tuais leur chef.
-- Tu n'as donc pas eu peur, toi?
-- Moi? non, dit l'enfant; je n'ai jamais peur.
-- Vous devriez vous appeler Cornélie, madame, fit Bonaparte en se retournant vers madame de Montrevel, appuyée au bras de Joséphine.
Puis, à l'enfant:
-- C'est bien, dit-il en l'embrassant, on aura soin de toi; que veux-tu être?
-- Soldat d'abord.
-- Comment, d'abord?
-- Oui; et puis plus tard colonel comme mon frère et général comme mon père.
-- Ce ne sera pas de ma faute, si tu ne l'es pas, dit le premier consul.
-- Ni la mienne, répliqua l'enfant.
--Édouard! fit madame de Montrevel craintive.
-- N'allez-vous pas le gronder pour avoir bien répondu?
Il prit l'enfant, l'amena à la hauteur de son visage et l'embrassa.
-- Vous dînez avec nous, dit-il, et, ce soir, Bourrienne, qui a été vous chercher à l'hôtel, vous installera rue de la Victoire; vous resterez là jusqu'au retour de Roland, qui vous cherchera un logement à sa guise. Édouard entrera au Prytanée, et je marie votre fille.
-- Général!
-- C'est convenu avec Roland.
Puis, se tournant vers Joséphine:
-- Emmène madame de Montrevel, et tâche qu'elle ne s'ennuie pas trop. Madame de Montrevel, si _votre amie -- _Bonaparte appuya sur ce mot -- veut entrer chez une marchande de modes, empêchez-la; elle ne doit pas manquer de chapeaux: elle en a acheté trente-huit le mois dernier.
Et, donnant un petit soufflet d'amitié à Édouard, il congédia les deux femmes du geste.
XXXI -- LE FILS DU MEUNIER DE LEGUERNO
Nous avons dit qu'au moment même où Morgan et ses trois compagnons arrêtaient la diligence de Genève, entre Bar-sur-Seine et Châtillon, Roland entrait à Nantes.
Si nous voulons savoir le résultat de sa mission, nous devons, non pas le suivre pas à pas, au milieu des tâtonnements dont l'abbé Bernier enveloppait ses désirs ambitieux, mais le prendre au bourg de Muzillac, situé entre Ambon et le Guernic, à deux lieues au- dessus du petit golfe dans lequel se jette la Vilaine.
Là, nous sommes en plein Morbihan, c'est-à-dire à l’endroit où la Chouannerie a pris naissance; c'est près de Laval, sur la closerie des Poiriers, que sont nés de Pierre Cottereau et de Jeanne Moyné, les quatre frères Chouans. Un de leurs aïeux, bûcheron misanthrope, paysan morose, se tenait éloigné des autres paysans comme le chat-huant se tient éloigné des autres oiseaux: de là, par corruption, le nom de Chouan.
Ce nom devint celui de tout un parti; sur la rive droite de la Loire, on disait les _Chouans _pour dire les Bretons, comme, sur la rive gauche, on disait les brigands pour dire les Vendéens.
Ce n'est pas à nous de raconter la mort, la destruction de cette héroïque famille, de suivre sur l’échafaud les deux soeurs et un frère, sur les champs de bataille, où ils se couchent blessés ou morts, Jean et René, martyrs de leur foi. Depuis les exécutions de Perrine, de René et de Pierre, depuis la mort de Jean, bien des années se sont écoulées, et le supplice des soeurs et les exploits des frères sont passés à l'état de légende.
C'est à leurs successeurs que nous avons affaire.
Il est vrai que ces gars sont fidèles aux traditions: tels on les a vus combattre aux côtés de la Rouërie, de Bois-Hardy et de Bernard de Villeneuve, tels ils combattent aux côtés de Bourmont, de Frotté et de Georges Cadoudal; c'est toujours le même courage et le même dévouement; ce sont toujours les soldats chrétiens et les royalistes exaltés; leur aspect est toujours le même, rude et sauvage; leurs armes sont toujours les mêmes, le fusil ou le simple bâton que, dans le pays, on appelle une ferte; c'est toujours le même costume, c'est-à-dire le bonnet de laine brune ou le chapeau à larges bords, ayant peine à couvrir les longs cheveux plats qui coulent en désordre sur leurs épaules; ce sont encore les vieux _Aulerci Cenomani, _comme au temps de César, _promisso capilto; _ce sont encore les Bretons aux larges braies, dont Martial a dit:
«Tam taxa est...
«Quam veteres braccae Britonis pauperis.»
Pour se protéger contre la pluie et le froid, ils portent la casaque de peau de chèvre garnie de longs poils; et, pour signe de ralliement, sur la poitrine ceux-ci un scapulaire et un chapelet, ceux-là un tueur, le tueur de Jésus, marque distincte d'une confrérie qui s'astreignait chaque jour à une prière commune.
Tels sont les hommes qui, à l’heure où nous traversons la limite qui sépare la Loire-Inférieure du Morbihan, sont éparpillés de la Roche-Bernard à Vannes, et de Quertemberg à Billers, enveloppant, par conséquent, le bourg de Muzillac.
Seulement, il faut l'oeil de l’aigle qui plane du haut des airs, ou du chat-huant qui voit dans les ténèbres, pour les distinguer au milieu des genêts, des bruyères et des buissons où ils sont tapis.
Passons au milieu de ce réseau de sentinelles invisibles, et, après avoir traversé à gué deux ruisseaux affluents du fleuve sans nom qui vient se jeter à la mer près de Billiers, entre Arzal et Damgan, entrons hardiment dans le village de Muzillac. Tout y est sombre et calme; une seule lumière brille à travers les fentes des volets d'une maison ou plutôt d'une chaumière que rien, d'ailleurs, ne distingue des autres.
C'est la quatrième à droite, en entrant.
Approchons notre oeil d'une des fenêtres de ce volet, et regardons.
Nous voyons un homme vêtu du costume des riches paysans du Morbihan; seulement, un galon d'or, large d'un doigt, borde le collet et les boutonnières de son habit et les extrémités de son chapeau.
Le reste de son costume se complète d'un pantalon de peau et de bottes à retroussis.
Sur une chaise son sabre est jeté.
Une paire de pistolets est à la portée de sa main.
Dans la cheminée, les canons de deux ou trois carabines reflètent un feu ardent.
Il est assis devant une table; une lampe éclaire des papiers qu'il lit avec la plus grande attention, et éclaire en même temps son visage.
Ce visage est celui d'un homme de trente ans; quand les soucis d'une guerre de partisans ne l'assombrissent pas, on voit que son expression doit être franche et joyeuse: de beaux cheveux blonds l'encadrent, de grands yeux bleus l’animent; la tête a cette forme particulière aux têtes bretonnes, et qu'ils doivent, si l'on en croit le système de Gall, au développement exagéré des organes de l'entêtement.
Aussi, cet homme a-t-il deux noms:
Son nom familier, le nom sous lequel le désignent ses soldats: la tête ronde.
Puis son nom véritable, celui qu'il a reçu de ses dignes et braves parents, Georges Cadudal, ou plutôt Georges Cadoudal, la tradition ayant changé l'orthographe de ce nom devenu historique.
Georges était le fils d'un cultivateur de la paroisse de Kerléano, dans la paroisse de Brech. La légende veut que ce cultivateur ait été en même temps meunier. Il venait, au collège de Vannes -- dont Brech n'est distant que de quelques lieues --, de recevoir une bonne et solide éducation, lorsque les premiers appels de l'insurrection royaliste éclatèrent dans la Vendée: Cadoudal les entendit, réunit quelques-uns de ses compagnons de chasse et de plaisir, traversa la Loire à leur tête, et vint offrir ses services à Stofflet; mais Stofflet exigea de le voir à l'oeuvre avant de l'attacher à lui: c'est ce que demandait Georges. On n'attendait pas longtemps ces sortes d'occasions dans l'armée vendéenne; dès le lendemain, il y eut combat; Georges se mit à la besogne, et s'y acharna si bien, qu'en le voyant charger les bleus, l'ancien garde-chasse de M. de Maulevrier ne put s'empêcher de dire tout haut à Bonchamp, qui était près de lui:
-- Si un boulet de canon n'emporte pas cette _grosse tête ronde, _elle ira loin, je vous le prédis.
Le nom en resta à Cadoudal.
C'était ainsi que, cinq siècles auparavant, les sires de Malestroit, de Penhoët, de Beaumanoir et de Rochefort désignaient le grand connétable dont les femmes de la Bretagne filèrent la rançon.
«Voilà la grosse tête ronde, disaient-ils: nous allons échanger de bons coups d'épée avec les Anglais.»
Par malheur, ce n'était plus Bretons contre Anglais que l'on échangeait les coups d'épée; à cette heure: c'était Français contre Français.
Georges resta en Vendée jusqu'à la déroute de Savenay.
L'armée vendéenne tout entière demeura sur le champ de bataille, ou s'évanouit comme une fumée.
Georges avait, pendant près de trois ans, fait des prodiges de courage, d'adresse et de force; il repassa la Loire et rentra dans le Morbihan avec un seul de ceux qui l'avaient suivi.
Celui-là sera à son tour aide de camp, ou plutôt son compagnon de guerre; il ne le quittera plus, et, en échange de la rude campagne qu'ils ont faite ensemble, il changera son nom de Lemercier contre celui de Tiffauges. Nous l’avons vu, au bal des victimes, chargé d'une mission pour Morgan.
Rentré sur sa terre natale, c'est pour son compte que Cadoudal y fomente dès lors l’insurrection; les boulets ont respecté la grosse tête ronde, et la grosse tête ronde, justifiant la prophétie de Stofflet, succédant aux La Rochejacquelein, aux d'Elbée, aux Bonchamp, aux Lescure, à Stofflet lui-même, est devenu leur rival en gloire et leur supérieur en puissance; car il en était arrivé -- chose qui donnera la mesure de sa force -- à lutter à peu près seul contre le gouvernement de Bonaparte, nommé premier consul depuis trois mois.
Les deux chefs restés fidèles, avec lui, à la dynastie bourbonienne étaient Frotté et Bourmont.
À l’heure où nous sommes arrivés, c'est-à-dire au 26 janvier 1800, Cadoudal commande à trois ou quatre mille hommes avec lesquels il s'apprête à bloquer dans Vannes le général Hatry.
Tout le temps qu'il a attendu la réponse du premier consul à la lettre de Louis XVIII, il a suspendu les hostilités; mais, depuis deux jours, Tiffauges est arrivé et la lui a remise.
Elle est déjà expédiée pour l'Angleterre, d'où elle passera à Mittau; et, puisque le premier consul ne veut point la paix aux conditions dictées par Louis XVIII, Cadoudal, général en chef de Louis XVIII, dans l'Ouest, continuera la guerre contre Bonaparte, dût-il la faire seul avec son ami Tiffauges, en ce moment, au reste, à Pouancé, où se tiennent les conférences entre Châtillon, d'Autichamp, l'abbé Bernier et le général Hédouville.
Il réfléchit, à cette heure, ce dernier survivant des grands lutteurs de la guerre civile, et les nouvelles qu'il vient d'apprendre sont, en effet, matière à réflexion.
Le général Brune, le vainqueur d'Alkmaar et de Castricum, le sauveur de la Hollande, vient d'être nommé général en chef des armées républicaines de l'Ouest, et, depuis trois jours, est arrivé à Nantes; il doit, à tout prix, écraser Cadoudal et ses Chouans.
À tout prix, il faut que les Chouans et Cadoudal prouvent au nouveau général en chef que l'on n'a pas peur et qu'il n'a rien à attendre de l'intimidation.
Dans ce moment, le galop d'un cheval retentit; sans doute, le cavalier a le mot d'ordre, car il passe sans difficulté au milieu des patrouilles échelonnées sur la route de la Roche-Bernard, et, sans difficulté, il est entré dans le bourg de Muzillac.
Il s'arrête devant la porte de la chaumière où est Georges. Celui- ci lève la tête, écoute, et, à tout hasard, met la main sur ses pistolets, quoiqu'il soit probable qu'il va avoir affaire à un ami.
Le cavalier met pied à terre, s'engage dans l’allée, et ouvre la porte de la chambre où se trouve Georges.
-- Ah! c'est toi, Coeur-de-Roi! dit Cadoudal; d'où viens-tu?
-- De Pouancé, général!
-- Quelles nouvelles?
-- Une lettre de Tiffauges.
-- Donne.
Georges prit vivement la lettre des mains de Coeur-de-Roi, et la lut.
-- Ah! fit-il.
Et il la relut une seconde fois.
-- As-tu vu celui dont il m'annonce l’arrivée? demanda Cadoudal.
-- Oui, général, répondit le courrier. -- Quel homme est-ce?
-- Un beau jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans.
-- Son air?
-- Déterminé!
-- C'est bien cela; quand arrive-t-il?
-- Probablement cette nuit.
-- L'as-tu recommandé tout le long de la route?
-- Oui; il passera librement.
-- Recommande-le de nouveau; il ne doit rien lui arriver de mal: il est sauvegardé par Morgan.
-- C'est convenu, général.
-- As-tu autre chose à me dire?
-- L’avant-garde des républicains est à la Roche-Bernard.
-- Combien d'hommes?
-- Un millier d'hommes à peu près; ils ont avec eux une guillotine et le commissaire du pouvoir exécutif Milliére.
-- Tu en es sûr?
-- Je les ai rencontrés en route; le commissaire était à cheval près du colonel, je l’ai parfaitement reconnu. Il a fait exécuter mon frère, et j'ai juré qu'il ne mourrait que de ma main.
-- Et tu risqueras ta vie pour tenir ton serment?
-- À la première occasion.
-- Peut-être ne se fera-t-elle point attendre.
En ce moment, le galop d'un cheval retentit dans la rue.
-- Ah! dit Coeur-de-Roi, voilà probablement celui que vous attendez.
-- Non, dit Georges; le cavalier qui nous arrive vient du côté de Vannes.
En effet, le bruit étant devenu plus distinct, on put reconnaître que Cadoudal avait raison.
Comme le premier, le second cavalier s'arrêta devant la porte; comme le premier, il mit pied à terre; comme le premier il entra.
Le chef royaliste le reconnut tout de suite, malgré le large manteau dont il était enveloppé.
-- C'est toi, Bénédicité, dit-il.
-- Oui, mon général.
-- D'où viens-tu? -- De Vapues, où vous m'aviez envoyé pour surveiller les bleus.
-- Eh bien que font-ils les bleus?
-- Ils craignent de mourir de faim, si vous bloquez la ville, et, pour se procurer des vivres, le général Harty a le projet d'enlever cette nuit les magasins de Grandchamp; le général commandera en personne l’expédition, et pour qu'elle se fasse plus lestement, la colonne sera de cent hommes seulement.
-- Es-tu fatigué, Bénédicité?
-- Jamais, général.
-- Et ton cheval?
-- Il est venu bien vite, mais il peut faire encore quatre ou cinq lieues du même train sans crever.
-- Donne-lui deux heures de repos, double ration d’avoine, et qu’il en fasse dix.
-- À ces conditions, il les fera.
-- Dans deux heures, tu partiras; tu seras à Grandchamp au point du jour; tu donneras en mon nom l’ordre d'évacuer le village: je me charge du général Hatry et de sa colonne. Est-ce tout ce que tu as à me dire?
-- Non, j'ai à vous apprendre une nouvelle.
-- Laquelle? -- C'est que Vannes a un nouvel évêque.
-- Ah! l’on nous rend donc nos évêques?
-- Il paraît; mais, s'ils sont tous comme celui-là, ils peuvent bien les garder.
-- Et quel est celui-là?
-- Audrein!
-- Le régicide?
-- Audrein le renégat.
-- Et quand arrive-t-il?
-- Cette nuit ou demain.
-- Je n'irai pas au-devant de lui, mais qu'il ne tombe pas entre les mains de mes hommes!
Bénédicité et Coeur-de-Roi firent entendre un éclat de rire qui complétait la pensée de Georges.
-- Chut! fit Cadoudal.
Les trois hommes écoutèrent.
-- Cette fois, c'est probablement lui, dit Georges.
On entendait le galop d'un cheval venant du côté de la Roche- Bernard.
-- C'est lui, bien certainement, répéta Coeur-de-Roi.
-- Alors, mes amis, laissez-moi seul... Toi, Bénédicité, à Grandchamp le plus tôt possible; toi, Coeur-de-Roi, dans la cour avec une trentaine d'hommes: je puis avoir des messagers à expédier sur différentes routes. À propos, arrange-toi pour que l'on m'apporte ce que l'on aura de mieux à souper dans le village.
-- Pour combien de personnes, général?
-- Oh! pour deux personnes.
-- Vous sortez?
-- Non, je vais au-devant de celui qui arrive.
Deux ou trois gars avaient déjà fait passer dans la cour les chevaux des deux messagers.
Les messagers s'esquivèrent à leur tour.
Georges arrivait à la porte de la rue, juste au moment où un cavalier, arrêtant son cheval et regardant de tous côtés, paraissait hésiter.
-- C'est ici, monsieur, dit Georges.
-- Qui est ici? demanda le cavalier.
-- Celui que vous cherchez.
-- Comment savez-vous quel est celui que je cherche?
-- Je présume que c'est Georges Cadoudal, autrement dit la grosse tête ronde.
-- Justement.
-- Soyez le bienvenu alors, monsieur Roland de Montrevel, car je suis celui que vous cherchez.
-- Ah! ah! fit le jeune homme étonné.
Et, mettant pied à terre, il sembla chercher des yeux quelqu'un à qui confier sa monture.
-- Jetez la bride sur le cou de votre cheval, et ne vous inquiétez point de lui; vous le retrouverez quand vous en aurez besoin: rien ne se perd en Bretagne, vous êtes sur la terre de la loyauté.
Le jeune homme ne fit aucune observation, jeta la bride sur le cou de son cheval, comme il en avait reçu l'invitation, et suivit Cadoudal, qui marcha devant lui.
-- C'est pour vous montrer le chemin, colonel, dit le chef des Chouans.
Et tous deux entrèrent dans la chaumière dont une main invisible venait de ranimer le feu.
XXXII -- BLANC ET BLEU
Roland entra, comme nous l'avons dit, derrière Georges, et, en entrant, jeta autour de lui un regard d'insouciante curiosité.
Ce regard lui suffit pour voir qu'ils étaient parfaitement seuls.
-- C'est ici votre quartier général? demanda Roland avec un sourire et en approchant de la flamme le dessous de ses bottes.
-- Oui, colonel.
-- Il est singulièrement gardé.
Georges sourit à son tour.
-- Vous me demandez cela, dit-il, parce que, de la Roche-Bernard à ici, vous avez trouvé la route libre?
-- C'est-à-dire que je n'ai point rencontré une âme.
-- Cela ne prouve aucunement que la route n'était point gardée.
-- À moins qu'elle ne l'ait été par les chouettes et les chats- huants qui semblaient voler d'arbre en arbre pour m'accompagner, général... en ce cas-là, je retire ma proposition.
-- Justement, répondit Cadoudal, ce sont ces chats-huants et ces chouettes qui sont mes sentinelles, sentinelles qui ont de bons yeux, puisque ces yeux ont sur ceux des hommes l’avantage d'y voir la nuit. -- Il n'en est pas moins vrai que, par bonheur, je m'étais fait renseigner à la Roche-Bernard; sans quoi, je n'eusse pas trouvé un chat pour me dire où je pourrais vous rencontrer.
-- À quelque endroit de la route que vous eussiez demandé à haute voix: «Où trouverai-je Georges Cadoudal?» une voix vous eût répondu: «Au bourg de Muzillac, la quatrième maison à droite.» Vous n'avez vu personne, colonel; seulement, à l’heure qu'il est, il y a quinze cents hommes, à peu près, qui savent que le colonel Roland, aide de camp du premier consul, est en conférence avec le fils du meunier de Leguerno.
-- Mais, s'ils savent que je suis colonel au service de la République et aide de camp du premier consul, comment m'ont-ils laissé passer?
-- Parce qu'ils en avaient reçu l’ordre.
-- Vous saviez donc que je venais?
-- Je savais non seulement que vous veniez, mais encore pourquoi vous veniez.
Roland regarda fixement son interlocuteur.
-- Alors, il est inutile que je vous le dise! et vous me répondriez quand même je garderais le silence?
-- Mais à peu près.
-- Ah! pardieu! je serais curieux d'avoir la preuve de cette supériorité de votre police sur la nôtre.
-- Je m'offre de vous la donner, colonel. -- J'écoute, et cela avec d'autant plus de satisfaction, que je serai tout entier à cet excellent feu, qui, lui aussi, semblait m'attendre.
-- Vous ne croyez pas si bien dire, colonel, il n'y a pas jusqu'au feu qui ne fasse de son mieux pour vous souhaiter la bienvenue.
-- Oui, mais, pas plus que vous, il ne me dit l'objet de ma mission.
-- Votre mission, que vous me faites l'honneur d'étendre jusqu'à moi, colonel, était primitivement pour l'abbé Bernier tout seul. Par malheur, l'abbé Bernier, dans la lettre qu'il a fait passer à son ami Martin Duboys, a un peu trop présumé de ses forces; il offrait sa médiation au premier consul.
-- Pardon, interrompit Roland, mais vous m'apprenez là une chose que j'ignorais: c'est que l'abbé Bernier eût écrit au général Bonaparte.
-- Je dis qu'il a écrit à son ami Martin Duboys, ce qui est bien différent... Mes gens ont intercepté sa lettre et me l'ont apportée: je l'ai fait copier, et j'ai envoyé la lettre qui, j'en suis certain, est parvenue à bon port; votre visite au général Hédouville en fait foi.
-- Vous savez que ce n'est plus le général qui commande à Nantes, mais le général Brune.
-- Vous pouvez même dire qui commande à la Roche-Bernard; car un millier de soldats républicains ont fait leur entrée dans cette ville ce soir vers six heures, accompagnés de la guillotine et du citoyen commissaire général Thomas Millière. Ayant l'instrument, il fallait le bourreau.
-- Vous dites donc, général, que j'étais venu pour l’abbé Bernier?
-- Oui: l’abbé Bernier avait offert sa médiation; mais il a oublié qu'aujourd'hui il y a deux Vendées, la Vendée de la rive gauche et la Vendée de la rive droite; que, si l'on peut traiter avec d'Autichamp, Châtillon et Suzannet à Pouancé, reste à traiter avec Frotté, Bourmont et Cadoudal... mais où cela? voilà ce que personne ne peut dire...
-- Que vous, général.
-- Alors, avec la chevalerie qui fait le fond de votre caractère, vous vous êtes chargé de venir m'apporter le traité signé le 25. L'abbé Bernier, d'Autichamp, Châtillon et Suzannet vous ont signé un laissez-passer, et vous voilà.
-- Ma foi! général, je dois dire que vous êtes parfaitement renseigné: le premier consul désire la paix de tout coeur; il sait qu'il a affaire en vous à un brave et loyal adversaire, et, ne pouvant vous voir, attendu que vous ne viendrez probablement point à Paris, il m'a dépêché vers vous.
-- C'est-à-dire vers l'abbé Bernier.
-- Général, peu vous importe, si je m'engage à faire ratifier par le premier consul ce que nous aurons arrêté entre nous. Quelles sont vos conditions pour la paix?
-- Oh! elles sont bien simples, colonel: que le premier consul rende le trône à Sa Majesté Louis XVIII; qu'il devienne son connétable, son lieutenant général, le chef de ses armées de terre et de mer, et je deviens, moi, son premier soldat.
-- Le premier consul a déjà répondu à cette demande.
-- Et voilà pourquoi je suis décidé à répondre moi-même à cette réponse.
-- Quand?
-- Cette nuit même, si l'occasion s'en présente.
-- De quelle façon?
-- En reprenant les hostilités.
-- Mais vous savez que Châtillon, d'Autichamp et Suzannet ont déposé les armes?
--Ils sont chefs des Vendéens, et, au nom des Vendéens, ils peuvent faire tout ce qu'ils veulent; je suis chef des Chouans, et, au nom des Chouans, je ferai ce qui me conviendra.
-- Alors, c'est une guerre d'extermination à laquelle vous condamnez ce malheureux pays, général?
-- C'est un martyre auquel je convoque des chrétiens et des royalistes.
-- Le général Brune est à Nantes avec les huit mille prisonniers que les Anglais viennent de nous rendre, après leurs défaites d'Alkmaar et de Castricum.
-- C'est la dernière fois qu'ils auront eu cette chance; les bleus nous ont donné cette mauvaise habitude de ne point faire de prisonniers; quant au nombre de nos ennemis, nous ne nous en soucions pas, c'est une affaire de détail.
-- Si le général Brune et ses huit mille prisonniers, joints aux vingt mille soldats qu'il reprend des mains du général Hédouville, ne suffisent point, le premier consul est décidé à marcher contre vous en personne, et avec cent mille hommes.
Cadoudal sourit.
-- Nous tâcherons, dit-il, de lui prouver que nous sommes dignes de le combattre.
-- Il incendiera vos villes.
-- Nous nous retirerons dans nos chaumières.
-- Il brûlera vos chaumières.
-- Nous vivrons dans nos bois.
-- Vous réfléchirez, général.
-- Faites-moi l'honneur de rester avec moi quarante-huit heures, colonel, et vous verrez que mes réflexions sont faites.
-- J'ai bien envie d'accepter.
-- Seulement, colonel, ne me demandez pas plus que je ne puis vous donner: le sommeil sous un toit de chaume ou dans un manteau, sous les branches d'un chêne; un de mes chevaux pour me suivre, un sauf-conduit pour me quitter.
-- J'accepte.
-- Votre parole, colonel, de ne vous opposer en rien aux ordres que je donnerai, de ne faire échouer en rien les surprises que je tenterai.
-- Je suis trop curieux de vous voir faire pour cela; vous avez ma parole, général.
-- Quelque chose qui se passe sous vos yeux.
-- Quelque chose qui se passe sous mes yeux; je renonce au rôle d'acteur pour m'enfermer dans celui de spectateur; je veux pouvoir dire au premier consul
«J'ai vu.»
Cadoudal sourit.
-- Eh bien, vous verrez, dit-il.
En ce moment, la porte s'ouvrit, et deux paysans apportèrent une table toute servie, où fumaient une soupe aux choux et un morceau de lard; un énorme pot de cidre qui venait d'être tiré à la pièce, débordait et moussait entre deux verres.
Quelques galettes de sarrasin étaient destinées à faire le dessert de ce modeste repas.
La table portait deux couverts.
-- Vous le voyez, monsieur de Montrevel, dit Cadoudal, mes gars espèrent que vous me ferez l'honneur de souper avec moi.
-- Et, sur ma foi, ils n'ont pas tort; je vous le demanderais si vous ne m'invitiez pas, et je tâcherais de vous en prendre de force ma part, si vous me la refusiez.
-- Alors à table!
Le jeune colonel s'assit gaiement.
-- Pardon pour le repas que je vous offre, dit Cadoudal; je n'ai point comme vos généraux des indemnités de campagne, et ce sont mes soldats qui me nourrissent. Qu'as-tu à nous donner avec cela, Brise-Bleu?
-- Une fricassée de poulet, général.
-- Voilà le menu de votre dîner monsieur de Montrevel.
-- C'est un festin! Maintenant, je n'ai qu'une crainte, général.
-- Laquelle?
-- Cela ira très bien, tant que nous mangerons; mais quand il s'agira de boire?...
-- Vous n'aimez pas le cidre? Ah! diable, vous m'embarrassez. Du cidre ou de l'eau, voilà ma cave.
-- Ce n'est point cela: à la santé de qui boirons-nous?
-- N'est-ce que cela, monsieur? dit Cadoudal avec une suprême dignité. Nous boirons à la santé de notre mère commune, la France; nous la servons chacun avec un esprit différent, mais, je l'espère, avec un même coeur. À la France! monsieur, dit Cadoudal en remplissant les deux verres.
-- À la France! général, répondit Roland en choquant son verre contre celui de Georges.
Et toux deux se rassirent gaiement, et, la conscience en repos, attaquèrent la soupe, avec des appétits dont le plus âgé n'avait pas trente ans.
XXXIII -- LA PEINE DU TALION
-- Maintenant, général, dit Roland lorsque le souper fut fini, et que les deux jeunes gens, les coudes sur la table, allongés devant un grand feu; commencèrent d'éprouver ce bien-être, suite ordinaire d'un repas dont l'appétit et la jeunesse ont été l'assaisonnement; maintenant, vous m'avez promis de me faire voir des choses que je puisse reporter au premier consul.
-- Et vous avez promis, vous, de ne pas vous y opposer?
-- Oui; mais je me réserve, si ce que vous me ferez voir heurtait trop ma conscience, de me retirer.
-- On n'aura que la selle à jeter sur le dos de votre cheval, colonel, ou, sur le dos du mien dans le cas où le vôtre serait trop fatigué, et vous êtes libre.
-- Très bien.
-- Justement, dit Cadoudal, les événements vous servent; je suis ici non seulement général, mais encore haut justicier, et il y a longtemps que j'ai une justice à faire. Vous m'avez dit, colonel, que le général Brune était à Nantes: je le savais; vous m'avez dit que son avant-garde était à quatre lieues d'ici, à la Roche- Bernard, je le savais encore; mais une chose que vous ne savez peut-être pas, c'est que cette avant-garde n'est pas commandée par un soldat comme vous et moi: elle est commandée par le citoyen Millière, commissaire du pouvoir exécutif. Une autre chose, que vous ignorez peut-être, c'est que le citoyen Thomas Millière ne se bat point comme nous, avec des canons, des fusils, des baïonnettes, des pistolets et des sabres, mais avec un instrument inventé par un de vos philanthropes républicains et qu'on appelle la guillotine. -- Il est impossible, monsieur, s'écria Roland, que, sous le premier consul, on fasse cette sorte de guerre.
-- Ah! entendons-nous bien, colonel; je ne vous dis pas que c'est le premier consul qui la fait, je vous dis qu'elle se fait en son nom.
-- Et quel est le misérable qui abuse ainsi de l'autorité qui lui est confiée pour faire la guerre avec un état-major de bourreaux?
-- Je vous l'ai dit, il s'appelle le citoyen Thomas Millière; informez-vous, colonel, et, dans toute la Vendée et dans toute la Bretagne, il n'y aura qu'une seule voix sur cet homme. Depuis le jour du premier soulèvement vendéen et breton, c'est-à-dire depuis six ans, ce Millière a été toujours et partout un des agents les plus actifs de la Terreur; pour lui, la Terreur n'a point fini avec Robespierre. Dénonçant aux autorités supérieures ou se faisant dénoncer à lui-même les soldats bretons ou vendéens, leurs parents, leurs amis, leurs frères, leurs soeurs, leurs femmes, leurs filles, jusqu'aux blessés, jusqu'aux mourants, il ordonnait de tout fusiller, de tout guillotiner sans jugement. À Daumeray, par exemple, il a laissé une trace de sang, qui n'est point encore effacée, qui ne s'effacera jamais; plus de quatre-vingts habitants ont été égorgés sous ses yeux; des fils ont été frappés dans les bras de leurs mères, qui jusqu'ici ont vainement, pour demander vengeance, levé leurs bras sanglants au ciel. Les pacifications successives de la Vendée ou de la Bretagne n'ont point calmé cette soif de meurtre qui brûle ses entrailles. En 1800, il est le même qu'en 1793. Eh bien, cet homme...
Roland regarda le général.
-- Cet homme, continua Georges avec le plus grand calme, voyant que la société ne le condamnait pas, je l'ai condamné, moi; cet homme va mourir.
-- Comment! il va mourir, à la Roche-Bernard, au milieu des républicains, malgré sa garde d'assassins, malgré son escorte de bourreaux?
-- Son heure a sonné, il va mourir.
Cadoudal prononça ces paroles avec une telle solennité, que pas un doute ne demeura dans l’esprit de Roland, non seulement sur l’arrêt prononcé, mais encore sur l'exécution de cet arrêt.
Il demeura pensif un instant.
-- Et vous vous croyez le droit de juger et de condamner cet homme, tout coupable qu'il est?
-- Oui; car cet homme a jugé et condamné, non pas des coupables, mais des innocents.
-- Si je vous disais: À mon retour à Paris, je demanderai la mise en accusation et le jugement de cet homme, n'auriez-vous pas foi en ma parole?
-- J'aurais foi en votre parole; mais je vous dirais: une bête enragée se sauve de sa cage, un meurtrier se sauve de sa prison; les hommes sont des hommes sujets à l’erreur. Ils ont parfois condamné des innocents, ils peuvent épargner un coupable. Ma justice est plus sûre que la vôtre, colonel, car c’est la justice de Dieu. Cet homme mourra.
-- Et de quel droit dites-vous que votre justice, à vous, homme soumis à l'erreur comme les autres hommes, est la justice de Dieu?
-- Parce que j'ai mis Dieu de moitié dans mon jugement. Oh! ce n'est pas d'hier qu'il est jugé.
-- Comment cela?
-- Au milieu d'un orage où la foudre grondait sans interruption, où l'éclair brillait de minute en minute, j'ai levé les bras au ciel et j'ai dit à Dieu: «Mon Dieu! toi dont cet éclair est le regard, toi dont ce tonnerre est la voix, si cet homme doit mourir, éteins pendant dix minutes ton tonnerre et tes éclairs; le silence des airs et l’obscurité du ciel seront ta réponse!» et, ma montre à la main, j'ai compté onze minutes sans éclairs et sans tonnerre... J'ai vu à la pointe du grand mont, par une tempête terrible, une barque montée par un seul homme et qui menaçait à chaque instant d'être submergée; une lame l’enleva comme le souffle d'un enfant enlève une plume, et la laissa retomber sur un rocher. La barque vola en morceaux, l’homme se cramponna au rocher; tout le monde s'écria: «Cet homme est perdu!» Son père était là, ses deux frères étaient là et ni frères ni père n'osaient lui porter secours. Je levai les bras au Seigneur et je dis: «Si Millière est condamné, mon Dieu, par vous comme par moi, je sauverai cet homme, et sans autre secours que vous, je me sauverai moi-même.» Je me déshabillai, je nouai le bout d'une corde autour de mon bras, et je nageai jusqu'au rocher. On eût dit que la mer s'aplanissait sous ma poitrine; j'atteignis l’homme. Son père et ses frères tenaient l'autre bout de la corde. Il gagna le rivage. Je pouvais y revenir comme lui, en fixant ma corde au rocher. Je la jetai loin de moi, et me confiai à Dieu et aux flots; les flots me portèrent au rivage aussi doucement et aussi sûrement que les eaux du Nil portèrent le berceau de Moïse vers la fille de Pharaon. Une sentinelle ennemie était placée en avant du village de Saint-Nolf; j'étais caché dans le bois de Grandchamp avec cinquante hommes. Je sortis seul du bois en recommandant mon âme à Dieu et en disant: «Seigneur, si vous avez décidé la mort de Millière, cette sentinelle tirera sur moi et me manquera, et, moi, je reviendrai vers les miens sans faire de mal à cette sentinelle, car vous aurez été avec elle un instant.» Je marchai au républicain; à vingt pas, il fit feu sur moi et me manqua. Voici le trou de la balle dans mon chapeau, à un pouce de ma tête; la main de Dieu elle-même a levé l’arme. C'est hier que la chose est arrivée. Je croyais Millière à Nantes. Ce soir, on est venu m'annoncer que Millière et sa guillotine étaient à la Roche- Bernard. Alors j'ai dit: «Dieu me l'amène, il va mourir!»
Roland avait écouté avec un certain respect la superstitieuse narration du chef breton. Il ne s'étonnait point de trouver cette croyance et cette poésie dans l'homme habitué à vivre en face de la mer sauvage, au milieu des dolmens de Karnac. Il comprit que Millière était véritablement condamné, et que Dieu, qui semblait trois fois avoir approuvé son jugement, pouvait seul le sauver.
Seulement, une dernière question lui restait à faire.
-- Comment le frapperez-vous? demanda-t-il.
-- Oh! dit Georges, je ne m'inquiète point de cela; il sera frappé.
Un des deux hommes qui avaient apporté la table du souper entrait en ce moment.
-- Brise-Bleu, lui dit Cadoudal, préviens Coeur-de-Roi que j'ai un mot à lui dire.
Deux minutes après, le Breton était en face de son général.
-- Coeur-de-Roi, lui demanda Cadoudal, n'est-ce pas toi qui m'as dit que l'assassin Thomas Millière était à la Roche-Bernard?
-- Je l'y ai vu entrer côte à côte avec le colonel républicain, qui paraissait même peu flatté du voisinage.
-- N'as-tu pas ajouté qu'il était suivi de sa guillotine?
-- Je vous ai dit que sa guillotine suivait entre deux canons, et je crois que, si les canons avaient pu s'écarter d'elle, ils l'eussent laissée rouler toute seule.
-- Quelles sont les précautions que prend Millière dans les villes qu'il habite?
-- Il a autour de lui une garde spéciale; il fait barricader les rues qui conduisent à sa maison; il a toujours une paire de pistolets à portée de sa main.
-- Malgré cette garde, malgré cette barricade, malgré ces pistolets, te charges-tu d'arriver jusqu'à lui?
-- Je m'en charge, général!
-- J'ai, à cause de ses crimes, condamné cet homme; il faut qu'il meure!
-- Ah! s'écria Coeur-de-Roi, le jour de la justice est donc venu!
-- Te charges-tu d'exécuter mon jugement, Coeur-de-Roi?
-- Je m'en charge, général.
-- Va, Coeur-de-Roi, prends le nombre d'hommes que tu voudras... imagine le stratagème que tu voudras... mais parviens jusqu'à lui et frappe.
-- Si je meurs, général...
-- Sois tranquille, le curé de Leguerno dira assez de messes à ton intention pour que ta pauvre âme ne demeure pas en peine; mais tu ne mourras pas, Coeur-de-Roi.
-- C'est bien, c'est bien, général! du moment où il y aura des messes, on ne vous en demande pas davantage; j'ai mon plan.
-- Quand pars-tu?
-- Cette nuit.
-- Quand sera-t-il mort?
-- Demain.
-- Va, et que trois cents hommes soient prêts à me suivre dans une demi-heure.
Coeur-de-Roi sortit aussi simplement qu'il était entré.
-- Vous voyez, dit Cadoudal, voilà les hommes auxquels je commande; votre premier consul est-il aussi bien servi que moi, monsieur de Montrevel?
-- Par quelques-uns, oui.
-- Eh bien, moi, ce n'est point par quelques-uns, c'est par tous.
Bénédicité entra et interrogea Georges du regard.
-- Oui, répondit Georges, tout à la fois de la voix et de la tête.
Bénédicité sortit.
-- Vous n'avez pas vu un homme en venant ici? dit Georges.
-- Pas un.
-- J'ai demandé trois cents hommes dans une demi-heure, et, dans une demi-heure, ils seront là; j'en eusse demandé cinq cents, mille, deux mille, qu'ils eussent été prêts aussi promptement.
-- Mais, dit Roland, vous avez, comme nombre du moins, des limites que vous ne pouvez franchir.
-- Voulez-vous connaître l'effectif de mes forces, c'est bien simple: je ne vous le dirai pas moi-même, vous ne me croiriez pas; mais attendez, je vais vous le faire dire.
Il ouvrit la porte et appela:
-- Branche-d'or?
Deux secondes après, Branche-d'or parut.
-- C'est mon major général, dit en riant Cadoudal; il remplit près de moi les fonctions que le général Berthier remplit près du premier consul. Branche-d'or?
-- Mon général!
-- Combien d'hommes échelonnés depuis la Roche-Bernard jusqu'ici, c'est-à-dire sur la route suivie par monsieur pour me venir trouver?
-- Six cents dans les landes d'Arzal, six cents dans les bruyères de Marzan, trois cents à Péaule, trois cents à Billiers.
-- Total dix-huit cents; combien entre Noyal et Muzillac?
-- Quatre cents.
-- Deux mille deux cents; combien d'ici à Vannes?
-- Cinquante à Theig, trois cents à la Trinité, six cents entre la Trinité et Muzillac.
-- Trois mille deux cents; et d'Ambon à Leguerno?
-- Douze cents.
-- Quatre mille quatre cents; et dans le bourg même, autour de moi, dans les maisons, dans les jardins, dans les caves?
-- Cinq à six cents, général.
-- Merci, Bénédicité.
Il fit un signe de tête, Bénédicité sortit.
-- Vous le voyez, dit simplement Cadoudal, cinq mille hommes à peu près. Eh bien, avec ces cinq mille hommes, tous du pays, qui connaissent chaque arbre, chaque pierre, chaque buisson, je puis faire la guerre aux cent mille hommes que le premier consul menace d'envoyer contre moi.
Roland sourit.
-- Oui, c'est fort, n'est-ce pas?
-- Je crois que vous vous vantez un peu, général, ou plutôt que vous vantez vos hommes.
-- Non; car j'ai pour auxiliaire toute la population; un de vos généraux ne peut pas faire un mouvement que je ne le sache; il ne peut pas envoyer une ordonnance, que je ne la surprenne; il ne peut pas trouver un refuge, que je ne l'y poursuive; la terre même est royaliste et chrétienne! elle parlerait à défaut d'habitants pour me dire: «Les bleus sont passés ici; les égorgeurs sont cachés là!» Au reste vous allez en juger.
-- Comment?
-- Nous allons faire une expédition à six lieues d'ici. Quelle heure est-il?
Les jeunes gens tirèrent leurs montres tous deux à la fois.
-- Minuit moins un quart, dirent-ils.
-- Bon! fit Georges, nos montres marquent la même heure, c'est bon signe; peut-être, un jour, nos coeurs seront-ils d'accord comme nos montres.
-- Vous disiez, général?
-- Je disais qu'il était minuit moins un quart, colonel, qu'à six heures, avant le jour, nous devions être à sept lieues d'ici; avez-vous besoin de repos?
-- Moi!
-- Oui, vous pouvez dormir une heure.
-- Merci; c'est inutile.
-- Alors, nous partirons quand vous voudrez.
-- Et vos hommes?
-- Oh! mes hommes sont prêts.
-- Où cela?
-- Partout.
-- Je voudrais les voir.
-- Vous les verrez.
-- Quand?
-- Quand cela vous sera agréable; oh! mes hommes sont des hommes fort discrets, et ils ne se montrent que si je leur fais signe de se montrer.
-- De sorte que, quand je désirerai les voir...
-- Vous me le direz, je ferai un signe, et ils se montreront.
-- Partons, général!
-- Partons.
Les deux jeunes gens s'enveloppèrent de leurs manteaux et sortirent.
À la porte, Roland se heurta à un petit groupe de cinq hommes.
Ces cinq hommes portaient l’uniforme républicain; l’un deux avait sur ses manches des galons de sergent.
-- Qu'est-ce que cela? demanda Roland.
-- Rien, répondit Cadoudal en riant.
-- Mais, enfin, ces hommes, quels sont-ils?
-- Coeur-de-Roi et les siens, qui partent pour l’expédition que vous savez.
-- Alors, ils comptent à l’aide de cet uniforme?...
-- Oh! vous allez tout savoir, colonel, je n'ai point de secret pour vous.
Et, se tournant du côté du groupe:
-- Coeur-de-Roi! dit Cadoudal.
L'homme dont les manches étaient ornées de deux galons se détacha du groupe et vint à Cadoudal.
-- Vous m'avez appelé, général? demanda le faux sergent.
-- Je veux savoir ton plan.
-- Oh! général, il est bien simple.
-- Voyons, j'en jugerai.
-- Je passe ce papier dans la baguette de mon fusil...
Coeur-de-Roi montra une large enveloppe scellée d'un cachet rouge qui, sans doute, avait renfermé quelque ordre républicain surpris par les Chouans.
-- Je me présente aux factionnaires en disant: «Ordonnance du général de division!» J'entre au premier poste, je demande qu'on m'indique la maison du citoyen commissaire; on me l’indique, je remercie: il faut toujours être poli; j'arrive à la maison, j'y trouve un second factionnaire, je lui fais le même conte qu'au premier, je monte ou je descends chez le citoyen Millière, selon qu'il demeure au grenier ou à la cave, j'entre sans difficulté aucune; vous comprenez: Ordre du général de division! je le trouve dans son cabinet ou ailleurs, je lui présente mon papier, et, tandis qu'il le décachette, je le tue avec ce poignard caché dans ma manche.
-- Oui, mais toi et tes hommes?
-- Ah! ma foi, à la garde de Dieu! nous défendons sa cause, c'est à lui de s'inquiéter de nous.
-- Eh bien, vous le voyez, colonel, dit Cadoudal, ce n'est pas plus difficile que cela. À cheval, colonel! Bonne chance, Coeur- de-Roi!
-- Lequel des deux chevaux dois-je prendre? demanda Roland.
-- Prenez au hasard: ils sont aussi bons l’un que l’autre, et chacun a dans ses fontes une excellente paire de pistolets de fabrique anglaise.
-- Tout chargés?
-- Et bien chargés, colonel; c'est une besogne pour laquelle je ne me fie à personne.
-- Alors à cheval.
Les deux jeunes gens se mirent en selle, et prirent la route qui conduisait à Vannes, Cadoudal servant de guide à Roland, et Branche-d'or, le major général de l’armée, comme l’avait appelé Georges, marchant une vingtaine de pas en arrière.
Arrivé à l'extrémité du village, Roland plongea son regard sur la route qui s'étend sur une ligne presque tirée au cordeau de Muzillac à la Trinité.
La route, entièrement découverte, paraissait parfaitement solitaire.
On fit ainsi une demi-lieue à peu près.
Au bout de cette demi-lieue:
-- Mais où diable sont donc vos hommes? demanda Roland.
-- À notre droite, à notre gauche, devant nous, derrière nous.
-- Ah la bonne plaisanterie! fit Roland.
-- Ce n'est point une plaisanterie, colonel; croyez-vous que je suis assez imprudent pour me hasarder ainsi sans éclaireurs?
-- Vous m'avez dit, je crois, que, si je désirais voir vos hommes, je n'avais qu'à vous le dire.
-- Je vous l'ai dit.
-- Eh bien, je désire les voir.
-- En totalité ou en partie?
-- Combien avez-vous dit que vous en emmeniez avec vous?
-- Trois cents.
-- Eh bien, je désire en voir cent cinquante.
-- Halte! fit Cadoudal.
Et, rapprochant ses deux mains de sa bouche, il fit entendre un houhoulement de chat-huant, suivi d'un cri de chouette; seulement, il jeta le houhoulement à droite, et le cri de chouette à gauche.
Presque instantanément, aux deux côtés de la route, on vit s'agiter des formes humaines, lesquelles, franchissant le fossé qui séparait le chemin du taillis, vinrent se ranger aux deux côtés des chevaux.
-- Qui commande à droite? demanda Cadoudal.
-- Moi, Moustache, répondit un paysan s'approchant.
-- Qui commande, à gauche? répéta le général.
-- Moi, Chante-en-hiver, répondit un paysan s'approchant.
-- Combien d'hommes avec toi, Moustache?
-- Cent.
-- Combien d'hommes avec toi, Chante-en-hiver?
-- Cinquante.
-- En tout cent cinquante, alors? demanda Georges.
-- Oui, répondirent les deux chefs bretons.
-- Est-ce votre compte, colonel? demanda Cadoudal en riant.
-- Vous êtes un magicien, général.
-- Eh! non, je suis un pauvre paysan comme eux; seulement, je commande une troupe où chaque cerveau se rend compte de ce qu'il fait, où chaque coeur bat pour les deux grands principes de ce monde: la religion et la royauté.
Puis, se retournant vers ses hommes:
-- Qui commande l'avant-garde? demanda Cadoudal.
-- Fend-l'air, répondirent les deux Chouans.
-- Et l'arrière-garde?
-- La Giberne.
La seconde réponse fut faite avec le même ensemble que la première.
-- Alors, nous pouvons continuer tranquillement notre route?
-- Ah! général, comme si vous alliez à la messe à l'église de votre village.
-- Continuons donc notre route, colonel, dit Cadoudal à Roland.
Puis, se retournant vers ses hommes:
-- Égayez-vous, mes gars, leur dit-il.
Au même instant chaque homme sauta le fossé et disparut.
On entendit, pendant quelques secondes, le froissement des branches dans le taillis, et le bruit des pas dans les broussailles.
Puis on n'entendit plus rien.
-- Eh bien, demanda Cadoudal, croyez-vous qu'avec de pareils hommes j'aie quelque chose à craindre de vos bleus, si braves qu'ils soient?
Roland poussa un soupir; il était parfaitement de l'avis de Cadoudal.
On continua de marcher.
À une lieue à peu près de la Trinité, on vit sur la route apparaître un point noir qui allait grossissant avec rapidité.
Devenu plus distinct, ce point sembla tout à coup rester fixe.
-- Qu'est-ce que cela? demanda Roland.
-- Vous le voyez bien, répondit Cadoudal, c'est un homme.
-- Sans doute, mais cet homme, qui est-il?
-- Vous avez pu deviner, à la rapidité de sa course, que c'est un messager.
-- Pourquoi s'arrête-t-il?
-- Parce qu'il nous a aperçus de son côté, et qu'il ne sait s'il doit avancer ou reculer.
-- Que va-t-il faire?
-- Il attend pour se décider.
-- Quoi?
-- Un signal.
-- Et à ce signal, il répondra?
-- Non seulement il répondra, mais il obéira. Voulez-vous qu'il avance? Voulez-vous qu'il recule? voulez-vous qu'il se jette de côté?
-- Je désire qu'il s'avance: c'est un moyen que nous sachions la nouvelle qu'il porte.
Cadoudal fit entendre le chant du coucou avec une telle perfection, que Roland regarda tout autour de lui.
-- C'est moi, dit Cadoudal, ne cherchez pas.
-- Alors, le messager va venir?
-- Il ne va pas venir, il vient.
En effet, le messager avait repris sa course, et s'avançait rapidement: en quelques secondes il fut près de son général.
-- Ah! dit celui-ci, c'est toi, Monte-à-l'assaut!
Le général se pencha; Monte-à-l'assaut lui dit quelques mots à l'oreille.
-- J'étais déjà prévenu par Bénédicité, dit Georges.
Puis, se retournant vers Roland:
-- Il va, dit-il, se passer, dans un quart d'heure, au village de la Trinité, une chose grave et que vous devez voir; au galop!
Et, donnant l'exemple, il mit son cheval au galop.
Roland le suivit.
En arrivant au village, on put distinguer de loin une multitude s'agitant sur la place, à la lueur des torches résineuses.
Les cris et les mouvements de cette multitude annonçaient, en effet, un grave événement.
-- Piquons! piquons! dit Cadoudal.
Roland ne demandait pas mieux: il mit les éperons au ventre de sa monture.
Au bruit du galop des chevaux, les paysans s'écartèrent; ils étaient cinq ou six cents au moins, tous armés.
Cadoudal et Roland se trouvèrent dans le cercle de lumière, au milieu de l’agitation et des rumeurs.
Le tumulte se pressait, surtout à l'entrée de la rue conduisant au village de Tridon.
Une diligence venait par cette rue, escortée de douze Chouans: deux se tenaient à chaque côté du postillon, les dix autres gardaient les portières.
Au milieu de la place, la voiture s'arrêta.
Tout le monde était si préoccupé de la diligence, qu'à peine si l'on avait fait attention à Cadoudal.
-- Holà! cria Georges, que se passe-t-il donc?
À cette voix bien connue, chacun se retourna, et les fronts se découvrirent.
-- La grosse tête ronde! murmura chaque voix.
-- Oui, dit Cadoudal.
Un homme s'approcha de Georges.
-- N'étiez-vous pas prévenu, et par Bénédicité et par Monte-à- l’assaut? demanda-t-il.
-- Si fait; est-ce donc la diligence de Ploërmel à Vannes que vous ramenez là?
-- Oui, mon général; elle a été arrêtée entre Tréfléon et Saint- Nolf.
-- Est-il dedans?
-- On le croit.
-- Faites selon votre conscience; s'il y a crime vis-à-vis de Dieu, prenez-le sur vous; je ne me charge que de la responsabilité vis-à-vis des hommes; j'assisterai à ce qui va se passer, mais sans y prendre part, ni pour l’empêcher, ni pour y aider.
-- Eh bien, demandèrent cent voix, qu'a-t-il dit, Sabre-tout?
-- Il a dit que nous pouvions faire selon notre conscience, et qu'il s'en lavait les mains.
-- Vive la grosse tête ronde! s'écrièrent tous les assistants en se précipitant vers la diligence.
Cadoudal resta immobile au milieu de ce torrent.
Roland était debout près de lui, immobile comme lui, plein de curiosité; car il ignorait complètement de qui et de quoi il était question.
Celui qui était venu parler à Cadoudal, et que ses compagnons avaient désigné sous le nom de Sabre-tout, ouvrit la portière.
On vit alors les voyageurs se presser, tremblants, dans les profondeurs de la diligence.
-- Si vous n'avez rien à vous reprocher contre le roi et la religion, dit Sabre-tout d'une voix pleine et sonore, descendez sans crainte; nous ne sommes pas des brigands, nous sommes des chrétiens et des royalistes.
Sans doute cette déclaration rassura les voyageurs, car un homme se présenta à la portière et descendit, puis deux femmes, puis une mère serrant son enfant entre ses bras, puis un homme encore.
Les Chouans les recevaient au bas du marchepied, les regardaient avec attention, puis, ne reconnaissant pas celui qu'ils cherchaient: «Passez!»
Un seul homme resta dans la voiture.
Un Chouan y introduisit la flamme d'une torche, et l'on vit que cet homme était un prêtre.
-- Ministre du Seigneur, dit Sabre-tout, pourquoi ne descends-tu pas avec les autres? n'as-tu pas entendu que j'ai dit que nous étions des royalistes et des chrétiens?
Le prêtre ne bougea pas; seulement ses dents claquèrent.
-- Pourquoi cette terreur? continua Sabre-tout; ton habit ne plaide-t-il pas pour toi?... L'homme qui porte une soutane ne peut avoir rien fait contre la royauté ni contre la religion.
Le prêtre se ramassa sur lui-même en murmurant:
-- Grâce! grâce!
-- Pourquoi grâce? demanda Sabre-tout; tu te sens donc coupable, misérable!
-- Oh! oh! fit Roland; messieurs les royalistes et chrétiens, voilà comme vous parlez aux hommes de Dieu!
-- Cet homme, répondit Cadoudal, n'est pas l'homme de Dieu, mais l'homme du démon!
-- Qui est-ce donc?
-- C'est à la fois un athée et un régicide; il a renié son Dieu et voté la mort de son roi: c'est le conventionnel Audrein.
Roland frissonna.
-- Que vont-ils lui faire? demanda-t-il.
-- Il a donné la mort, il recevra la mort, répondit Cadoudal.
Pendant ce temps, les Chouans avaient tiré Audrein de la diligence.
-- Ah! c'est donc bien toi, évêque de Vannes! dit Sabre-tout.
-- Grâce! s'écria l’évêque.
-- Nous étions prévenus de ton passage, et c'est toi que nous attendions.
-- Grâce! répéta l’évêque pour la troisième fois.
-- As-tu avec toi tes habits pontificaux?
-- Oui, mes amis, je les ai.
-- Eh bien, habille-toi en prélat; il y a longtemps que nous n'en avons vu.
On descendit de la diligence une malle au nom du prélat; on l’ouvrit, on en tira un costume complet d'évêque, et on le présenta à Audrein, qui le revêtit.
Puis, lorsque le costume fut entièrement revêtu, les paysans se rangèrent en cercle, chacun tenant son fusil à la main.
La lueur des torches se reflétait sur les canons, qui lançaient de sinistres éclairs.
Deux hommes prirent l'évêque et l’amenèrent dans ce cercle, en le soutenant par-dessous les bras.
Il était pâle comme un mort.
Il se fit un instant de lugubre silence.
Une voix le rompit; c'était celle de Sabre-tout.
-- Nous allons, dit le Chouan, procéder à ton jugement; prêtre de Dieu, tu as trahi l’Église; enfant de la France, tu as condamné ton roi.
-- Hélas! hélas! balbutia le prêtre.
-- Est-ce vrai?
-- Je ne le nie pas.
-- Parce que c'est impossible à nier. Qu'as-tu à répondre pour ta justification?
-- Citoyens...
-- Nous ne sommes pas des citoyens, dit Sabre-tout d'une voix de tonnerre, nous sommes des royalistes.
-- Messieurs...
-- Nous ne sommes pas des messieurs, nous sommes des Chouans.
-- Mes amis...
-- Nous ne sommes pas tes amis, nous sommes tes juges; tes juges t'interrogent, réponds.
-- Je me repens de ce que j'ai fait, et j'en demande pardon à Dieu et aux hommes.
-- Les hommes ne peuvent te pardonner, répondit là même voix implacable, car, pardonné aujourd'hui, tu recommencerais demain; tu peux changer de peau, jamais de coeur. Tu n'as plus que la mort à attendre des hommes; quant à Dieu, implore sa miséricorde.
Le régicide courba la tête, le renégat fléchit le genou.
Mais, tout à coup, se redressant:
-- J'ai voté la mort du roi, dit-il, c'est vrai, mais avec la réserve...
-- Quelle réserve?
-- La réserve du temps où l’exécution devait avoir lieu.
-- Proche ou éloignée, c'était toujours la mort que tu votais, et le roi était innocent.
-- C'est vrai, c'est vrai, dit le prêtre, mais j'avais peur.
-- Alors; tu es non seulement un régicide, non seulement un apostat; mais encore, un lâche! Nous ne sommes pas des prêtres, nous; mais nous serons plus justes que toi: tu as voté la mort d'un innocent; nous votons la mort d'un coupable. Tu as dix minutes pour te préparer à paraître devant Dieu.
L'évêque jeta un cri d'épouvante et tomba sur ses deux genoux; les cloches de l’église sonnèrent comme si elles s'ébranlaient toutes seules, et deux de ces hommes, habitués aux chants d'église, commencèrent à répéter les prières des agonisants.
L'évêque fut quelque temps sans trouver les paroles par lesquelles il devait répondre.
Il tournait sur ses juges des regards effarés qui allaient suppliants des uns aux autres; mais sur aucun visage il n'eut la consolation de rencontrer la douce expression de la pitié.
Les torches qui tremblaient au vent donnaient, au contraire, à tous ces visages une expression sauvage et terrible.
Alors, il se décida à mêler sa voix aux voix qui priaient pour lui.
Les juges laissèrent s'épuiser jusqu'au dernier mot de la prière funèbre.
Pendant ce temps, des hommes préparaient un bûcher.
-- Oh! s'écria le prêtre, qui voyait ces apprêts avec une terreur croissante, auriez-vous la cruauté de me réserver une pareille mort?
-- Non, répondit l’inflexible accusateur, le feu est la mort des martyrs, et tu n'es pas digne d'une pareille mort. Allons, apostat, ton heure est venue.
-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria le prêtre en levant les bras au ciel.
-- Debout! dit le Chouan.
L'évêque essaya d'obéir, mais les forces lui manquèrent et il retomba sur ses genoux.
-- Allez-vous donc laisser s'accomplir cet assassinat sous vos yeux? demanda Roland à Cadoudal.
-- J'ai dit que je m'en lavais les mains, répondit celui-ci.
-- C'est le mot de Pilate et les mains de Pilate sont restées rouges du sang de Jésus-Christ.
-- Parce que Jésus-Christ était un juste; mais cet homme, ce n'est pas Jésus-Christ, c'est Barrabas.
-- Baise ta croix, baise ta croix! s'écria Sabre-tout.
Le prélat le regarda d'un air effaré, mais sans obéir! il était évident qu'il ne voyait déjà plus, qu'il n'entendait déjà plus.
-- Oh! s'écria Roland en faisant un mouvement pour descendre de cheval, il ne sera pas dit que l'on aura assassiné un homme devant moi et que je ne lui aurai pas porté secours.
Un murmure de menaces gronda tout autour de Roland; les paroles qu'il venait de prononcer avaient été entendues.
C'était juste ce qu'il fallait pour exciter l'impétueux jeune homme.
-- Ah! c'est ainsi? dit-il.
Et il porta la main droite à une de ses fontes.
Mais, d'un mouvement rapide comme la pensée, Cadoudal lui saisit la main, et, tandis que Roland essayait vainement de la dégager de l'étreinte de fer:
-- Feu! dit Cadoudal.
Vingt coups de fusil retentirent à la fois, et, pareil à une masse inerte, l'évêque tomba foudroyé.
-- Ah! s'écria Roland, que venez-vous de faire?
-- Je vous ai forcé de tenir votre serment, répondit Cadoudal; vous aviez juré de tout voir et de tout entendre sans vous opposer à rien...
-- Ainsi périra tout ennemi de Dieu et du roi, dit Sabre-tout d'une voix solennelle. _ _ -- _Amen! _répondirent tous les assistants d'une seule voix et avec un sinistre ensemble.
Puis ils dépouillèrent le cadavre de ses ornements sacerdotaux, qu'ils jetèrent dans la flamme du bûcher, firent remonter les autres voyageurs dans la diligence, remirent le postillon en selle, et s'ouvrant pour les laisser passer:
-- Allez avec Dieu! dirent-ils.
La diligence s'éloigna rapidement.
-- Allons, allons, en route! dit Cadoudal; nous avons encore quatre lieues à faire, et nous avons perdu une heure ici.
Puis, s'adressant aux exécuteurs:
-- Cet homme était coupable, cet homme a été puni; la justice humaine et la justice divine sont satisfaites. Que les prières des morts soient dites sur son cadavre, et qu'il ait une sépulture chrétienne, vous entendez?
Et, sûr d'être obéi, Cadoudal mit son cheval au galop.
Roland sembla hésiter un instant s'il le suivrait, puis, comme s'il se décidait à accomplir un devoir:
-- Allons jusqu'au bout, dit-il.
Et, lançant à son tour son cheval dans la direction qu'avait prise Cadoudal, il le rejoignit en quelques élans.
Tous deux disparurent bientôt dans l'obscurité, qui allait s'épaississant au fur et à mesure que l'on s'éloignait de la place où les torches éclairaient le prélat mort, où le feu dévorait ses vêtements.
XXXIV -- LA DIPLOMATIE DE GEORGES CADOUDAL
Le sentiment qu'éprouvait Roland en suivant Georges Cadoudal ressemblait à celui d'un homme à moitié éveillé qui se sent sous l'empire d'un rêve, et qui se rapproche peu à peu des limites qui séparent pour lui la nuit du jour: il cherche à se rendre compte s'il marche sur le terrain de la fiction ou sur celui de la réalité, et plus il creuse les ténèbres de son cerveau, plus il s'enfonce dans le doute.
Un homme existait pour lequel Roland avait un culte presque divin; accoutumé à vivre dans l'atmosphère glorieuse qui enveloppait cet homme, habitué à voir les autres obéir à ses commandements et à y obéir lui-même avec une promptitude et une abnégation presque orientales, il lui semblait étonnant de rencontrer aux deux extrémités de la France deux pouvoirs organisés, ennemis du pouvoir de cet homme, et prêts à lutter contre ce pouvoir. Supposez un de ces Juifs de Judas Macchabée, adorateur de Jéhovah, l'ayant, depuis son enfance, entendu appeler le Roi des rois, le Dieu fort, le Dieu vengeur, le Dieu des armées, l'Éternel, enfin, et se heurtant tout à coup au mystérieux Osiris des Égyptiens ou au foudroyant Jupiter des Grecs.
Ses aventures à Avignon et à Bourg, avec Morgan et les compagnons de Jéhu, ses aventures au bourg de Muzillac et au village de la Trinité, avec Cadoudal et les Chouans, lui semblaient une initiation étrange à quelque religion inconnue; mais, comme ces néophytes courageux qui risquent la mort pour connaître le secret de l'initiation, il était résolu d'aller jusqu'au bout.
D'ailleurs, il n'était pas sans une certaine admiration pour ces caractères exceptionnels; ce n'était pas sans étonnement qu'il mesurait ces Titans révoltés, qui luttaient contre son Dieu, et il sentait bien que ce n'étaient point des hommes vulgaires, ceux-là qui poignardaient sir John à la Chartreuse de Seillon, et qui fusillaient l'évêque de Vannes au village de la Trinité.
Maintenant, qu'allait-il voir encore? C'est ce qu'il ne tarderait pas à savoir; on était en marche depuis cinq heures et demie, et le jour approchait.
Au-dessus du village de Tridon, on avait pris à travers champs; puis, laissant Vannes à gauche, on avait gagné Tréfléon. À Tréfléon, Cadoudal, toujours suivi de son major général Branche- d'or, avait retrouvé Monte-à-l'assaut et Chante-en-hiver, leur avait donné des ordres, et avait continué sa route en appuyant à gauche et en gagnant la lisière du petit bois qui s'étend de Grandchamp à Larré.
Là, Cadoudal fit halte, imita trois fois de suite le houhoulement du hibou, et au bout d'un instant, se trouva entouré de ses trois cents hommes.
Une lueur grisâtre apparaissait du côté de Tréfléon et de Saint- Nolf; c'étaient, non pas les premiers rayons du soleil, mais les premières lueurs du jour.
Une épaisse vapeur sortait de terre, et empêchait que l'on ne vît à cinquante pas devant soi.
Avant de se hasarder plus loin, Cadoudal semblait attendre des nouvelles.
Tout à coup, on entendit, à cinq cents pas à peu près, éclater le chant du coq.
Cadoudal dressa l’oreille; ses hommes se regardèrent en riant.
Le chant retentit une seconde fois, mais plus rapproché.
-- C'est lui, dit Cadoudal: répondez.
Le hurlement d'un chien se fit entendre à trois pas de Roland, imité avec une telle perfection, que le jeune homme, quoique prévenu, chercha des yeux l’animal qui poussait la plainte lugubre.
Presque au même instant, on vit se mouvoir au milieu du brouillard un homme qui s'avançait rapidement, et dont la forme se dessinait au fur et à mesure qu'il avançait.
Le survenant aperçut les deux cavaliers et se dirigea vers eux.
Cadoudal fit quelques pas en avant, tout en mettant un doigt sur sa bouche, pour inviter l’homme qui accourait à parler bas.
Celui-ci, en conséquence, ne s'arrêta que lorsqu'il fut près du général.
-- Eh bien, Fleur-d'épine, demanda Georges, les tenons-nous?
-- Comme la souris dans la souricière, et pas un ne rentrera à Vannes, si vous le voulez.
-- Je ne demande pas mieux. Combien sont-ils?
-- Cent hommes, commandés par le général en personne.
-- Combien de chariots?
-- Dix-sept.
-- Quant se mettent-ils en marche?
-- Ils doivent être à trois quarts de lieue d'ici.
-- Quelle route suivent-ils?
-- Celle de Grandchamp à Vannes.
-- De sorte qu'en m'étendant de Meucon à Plescop...
-- Vous leur barrez le chemin.
-- C'est tout ce qu'il faut.
Cadoudal appela à lui ses quatre lieutenants: Chante-en-hiver, Monte-à-l'assaut, Fend-l’air et la Giberne.
Puis, quand ils furent près de lui, il donna à chacun ses hommes.
Chacun fit entendre à son tour le cri de la chouette et disparut avec cinquante hommes.
Le brouillard continuait d'être si épais, que les cinquante hommes formant chacun de ces groupes, en s'éloignant de cent pas, disparaissaient comme des ombres.
Cadoudal restait avec une centaine d'hommes, Branche-d'or et Fleur-d'épine.
Il revint près de Roland.
-- Eh bien, général, lui demanda celui-ci, tout va-t-il selon vos désirs?
-- Mais, oui, à peu près, colonel, répondit le Chouan; et, dans une demi-heure, vous allez en juger par vous-même.
-- Il sera difficile de juger quelque chose avec ce brouillard-là.
Cadoudal jeta les yeux autour de lui.
-- Dans une demi-heure, dit-il, il sera dissipé. Voulez-vous utiliser cette demi-heure en mangeant un morceau et en buvant un coup?
-- Ma foi, dit le jeune homme, j'avoue que la marche m'a creusé.
-- Et moi, dit Georges, j'ai l’habitude, avant de me battre, de déjeuner du mieux que je puis.
-- Vous allez donc vous battre?
-- Je le crois.
-- Contre qui?
-- Mais contre les républicains, et, comme nous avons affaire au général Natry en personne, je doute qu'il se rende sans faire résistance.
-- Et les républicains savent-ils qu'ils vont se battre contre vous?
-- Ils ne s'en doutent pas.
-- De sorte que c'est une surprise?
-- Pas tout à fait, attendu que le brouillard se lèvera et qu'ils nous verront à ce moment comme nous les verrons eux-mêmes.
Alors, se retournant vers celui qui paraissait chargé du département des vivres:
-- Brise-Bleu, demanda Cadoudal, as-tu de quoi nous donner, à déjeuner?
Brise-Bleu fit un signe affirmatif, entra dans le bois et en sortit traînant un âne chargé de deux paniers.
En un instant un manteau fut étendu sur une butte de terre, et, sur le manteau, un poulet rôti, un morceau de petit salé froid, du pain et des galettes de sarrasin furent étalés.
Cette fois, Brise-Bleu y avait mis du luxe: il s'était procuré une bouteille de vin et un verre.
Cadoudal montra à Roland la table mise et le repas improvisé.
Roland sauta à bas de son cheval et remit la bride à un Chouan.
Cadoudal l'imita.
-- Maintenant, dit celui-ci en se tournant vers ses hommes, vous avez une demi-heure pour en faire autant que nous; ceux qui n'auront pas déjeuné dans une demi-heure, sont prévenus qu'ils se battront le ventre vide.
L'invitation semblait équivaloir à un ordre, tant elle fut exécutée avec promptitude et précision. Chacun tira un morceau de pain ou une galette de sarrasin de son sac ou de sa poche, et imita l'exemple de son général, qui avait déjà écartelé le poulet à son profit et à celui de Roland.
Comme il n’avait qu'un verre, tout deux burent dans le même.
Pendant qu'ils déjeunaient côte à côte, pareils à deux amis qui font une halte de chasse, le jour se levait, et, comme l'avait prédit Cadoudal, le brouillard devenait de moins en moins intense.
Bientôt on commença à apercevoir les arbres les plus proches, puis on distingua la ligne du bois s'étendant à droite de Meucon à Grandchamp, tandis qu'à gauche, la plaine de Plescop, coupée par un ruisseau, allait en s'abaissant jusqu'à Vannes.
On y sentait cette déclivité naturelle à la terre au fur et à mesure qu'elle approche de l'Océan.
Sur la route de Grandchamp à Plescop, on distingua bientôt une ligne de chariots dont la queue se perdait dans le bois.
Cette ligne de chariots était immobile; il était facile de comprendre qu'un obstacle imprévu l'arrêtait dans sa course.
En effet, à un demi-quart de lieue en avant du premier chariot, on pouvait distinguer les deux cents hommes de Monte-à-l'assaut, de Chante-en-hiver, de Fend-l'air et de la Giberne qui barraient le chemin.
Les républicains, inférieurs en nombre -- nous avons dit qu'ils n'étaient que cent -- avaient fait halte, et attendaient l'évaporation entière du brouillard pour s'assurer du nombre de leurs ennemis et des gens à qui ils avaient affaire.
Hommes et chariots étaient dans un triangle dont Cadoudal et ses cent hommes formaient une des extrémités.
À la vue de ce petit nombre d'hommes enveloppés par des forces triples, à l’aspect de cet uniforme dont la couleur avait fait donner le nom de bleus aux républicains, Roland se leva vivement.
Quant à Cadoudal, il resta nonchalamment étendu, achevant son repas.
Des cent hommes qui entouraient le général, pas un ne semblait préoccupé du spectacle qu'il avait sous les yeux; on eût dit qu'ils attendaient l'ordre de Cadoudal pour y faire attention.
Roland n'eut besoin de jeter qu'un seul coup d'oeil sur les républicains pour voir qu'ils étaient perdus.
Cadoudal suivait sur le visage du jeune homme les divers sentiments qui s'y succédaient.
-- Eh bien, lui demanda le Chouan après un moment de silence, trouvez-vous mes dispositions bien prises, colonel?
-- Vous pourriez même dire vos précautions, général, répondit Roland avec un sourire railleur.
-- N'est-ce point l'habitude du premier consul, demanda Cadoudal, de prendre ses avantages quand il les trouve?
Roland se mordit les lèvres, et, au lieu de répondre à la question du chef royaliste:
-- Général, dit-il, j'ai à vous demander une faveur que vous ne me refuserez pas, je l'espère.
-- Laquelle?
-- C'est la permission d'aller me faire tuer avec mes compagnons.
Cadoudal se leva.
-- Je m'attendais à cette demande, dit-il.
-- Alors, vous me l'accordez, dit Roland, dont les yeux étincelaient de joie.
-- Oui; mais j'ai auparavant un service à réclamer de vous, dit le chef royaliste avec une suprême dignité.
-- Dites, monsieur.
-- C'est d'être mon parlementaire près du général Hatry.
-- Dans quel but?
-- J'ai plusieurs propositions à lui faire avant de commencer le combat.
-- Je présume que, parmi ces propositions dont vous voulez me faire l'honneur de me charger, vous ne comptez pas celle de mettre bas les armes?
-- Vous comprenez, au contraire, colonel, que celle-là vient en tête des autres.
-- Le général Hatry refusera.
-- C'est probable.
-- Et alors?
-- Alors, je lui laisserai le choix entre deux autres propositions qu'il pourra accepter, je crois, sans forfaire à l'honneur.
-- Lesquelles?
-- Je vous les dirai en temps et lieu; commencez par la première.
-- Formulez-la.
-- Voici. Le général Hatry et ses cent hommes sont entourés par des forces triples: je leur offre la vie sauve; mais ils déposeront leurs armes, et feront serment de ne pas servir à nouveau, de cinq ans, dans la Vendée.
Roland secoua la tête.
-- Cela vaudrait mieux cependant que de faire écraser ses hommes?
-- Soit; mais il aimera mieux les faire écraser et se faire écraser avec eux.
-- Ne croyez-vous point, en tout cas, dit en riant Cadoudal, qu'il serait bon, avant tout, de le lui demander?
-- C'est juste, dit Roland.
-- Eh bien, colonel, ayez la bonté de monter à cheval, de vous faire reconnaître par le général et de lui transmettre ma proposition.
-- Soit, dit Roland.
-- Le cheval du colonel, dit Cadoudal en faisant signe au Chouan qui le gardait.
Un amena le cheval à Roland.
Le jeune homme sauta dessus, et on le vit traverser rapidement l'espace qui le séparait du convoi arrêté.
Un groupe s'était formé sur les flancs de ce convoi: il était évident qu'il se composait du général Hatry et de ses officiers.
Roland se dirigea vers ce groupe, éloigné des Chouans de trois portées de fusil à peine.
L'étonnement fut grand, de la part du général Hatry, quand il vit venir à lui un officier portant l’uniforme de colonel républicain.
Il sortit du groupe, et fit trois pas au-devant du messager.
Roland se fit reconnaître, raconta comment il se trouvait parmi les blancs, et transmit la proposition de Cadoudal au général Hatry.
Comme l’avait prévu le jeune homme, celui-ci refusa.
Roland revint vers Cadoudal, le coeur joyeux et fier.
-- Il refuse! cria-t-il d'aussi loin que sa voix put se faire entendre.
Cadoudal fit un signe de tête annonçant qu'il n'était aucunement étonné de ce refus.
-- Eh bien, dans ce cas, dit-il, portez-lui ma seconde proposition; je ne veux avoir rien à me reprocher, ayant à répondre à un juge d'honneur comme vous.
Roland s'inclina.
-- Voyons la seconde proposition? dit-il
-- La voici: le général Hatry viendra au-devant de moi, dans l'espace qui est libre entre nos deux troupes; il aura les mêmes armes que moi: c'est-à-dire son sabre et deux pistolets, et la question se décidera entre nous deux; si je le tue, ses hommes se soumettront aux conditions que j'ai dites, car, des prisonniers, nous n'en pouvons pas faire; s'il me tue, ses hommes passeront librement et gagneront Vannes sans être inquiétés. Ah! j'espère que voilà une proposition que vous accepteriez, colonel!
-- Aussi, je l'accepte pour moi, dit Roland.
-- Oui, fit Cadoudal; mais vous n'êtes pas le général Hatry; contentez-vous donc, pour le moment, d'être son parlementaire, et, si cette proposition, qu'à sa place je ne laisserais pas échapper, ne lui agrée pas encore, eh bien, je suis bon prince! vous reviendrez, et je lui en ferai une troisième.
Roland s'éloigna une seconde fois; il était attendu du côté des républicains avec une visible impatience.
Il transmit son message au général Hatry.
-- Citoyen, répondit le général, je dois compte de ma conduite au premier consul, vous êtes son aide de camp, et c'est vous que je charge, à votre retour à Paris, de témoigner pour moi auprès de lui. Que feriez-vous à ma place? Ce que vous feriez, je le ferai.
Roland tressaillit; sa figure prit l'expression grave de l'homme qui discute avec lui-même une question d'honneur.
Puis, au bout de quelques secondes:
-- Général, dit-il, je refuserais.
-- Vos raisons, citoyen? demanda le général.
-- C'est que les chances d'un duel sont aléatoires: c'est que vous ne pouvez soumettre la destinée de cent braves à ces chances; c'est que, dans une affaire comme celle-ci, où chacun est engagé pour son compte, c'est à chacun à défendre sa peau de son mieux.
-- C'est votre avis, colonel?
-- Sur mon honneur!
-- C'est aussi le mien; portez ma réponse au général royaliste.
Roland revint au galop vers Cadoudal, et lui transmit la réponse du général Hatry.
Cadoudal sourit.
-- Je m'en doutais, dit-il.
-- Vous ne pouviez pas vous en douter, puisque ce conseil, c'est moi qui le lui ai donné.
-- Vous étiez cependant d'un avis contraire; tout à l'heure?
-- Oui; mais vous-même m'avez fait observer que je n'étais pas le général Hatry... Voyons donc votre troisième proposition? demanda Roland avec impatience; car il commençait à s'apercevoir, ou plutôt il s'apercevait depuis le commencement, que le général royaliste avait le beau rôle.
-- Ma troisième proposition, dit Cadoudal, n'est point une proposition; c'est un ordre: l'ordre que je donne à deux cents de mes hommes de se retirer. Le général Hatry a cent hommes, j'en garde cent; mes aïeux les Bretons ont été habitués à se battre pied contre pied, poitrine contre poitrine, homme contre homme, et plutôt un contre trois que trois contre un; si le général Hatry est vainqueur, il passera sur nos corps et rentrera tranquillement à Vannes; s'il est vaincu, il ne dira point qu'il l'a été par le nombre... Allez, monsieur de Montrevel, et restez avec vos amis; je leur donne l'avantage du nombre à leur tour: vous valez dix hommes à vous seul.
Roland leva son chapeau.
-- Que faites-vous, monsieur? demanda Cadoudal.
-- J'ai l'habitude de saluer tout ce qui me paraît grand, monsieur, et je vous salue...
-- Allons, colonel, dit Cadoudal, un dernier verre de vin! chacun de nous le boira à ce qu'il aime, à ce qu'il regrette de quitter sur la terre, à ce qu'il espère revoir au ciel.
Puis, prenant la bouteille et le verre unique, il l'emplit à moitié et le présenta à Roland.
-- Nous n'avons qu'un verre, monsieur de Montrevel, buvez le premier.
-- Pourquoi le premier?
-- Parce que, d'abord, vous êtes mon hôte; ensuite, parce qu'il y a un proverbe qui dit que quiconque boit après un autre sait sa pensée.
Puis, il ajouta en riant:
-- Je veux savoir votre pensée, monsieur de Montrevel.
Roland vida le verre, et rendit le verre vide à Cadoudal.
Cadoudal, comme il l'avait fait pour Roland, l'emplit à moitié, et le vida à son tour.
-- Eh bien, maintenant, demanda Roland, savez-vous ma pensée, général?
-- Non, répondit celui-ci, le proverbe est faux.
-- Eh bien, dit Roland avec sa franchise habituelle, ma pensée est que vous êtes un brave général, et je serai honoré qu'au moment de combattre l'un contre l'autre, vous vouliez bien me donner la main.
Les deux jeunes gens se tendirent et se serrèrent la main plutôt comme deux amis qui se quittent pour une longue absence, que comme deux ennemis qui vont se retrouver sur un champ de bataille.
Il y avait une grandeur simple et cependant pleine de majesté dans ce qui venait de se passer.
Chacun d'eux leva son chapeau.
-- Bonne chance! dit Roland à Cadoudal; mais permettez-moi de douter que mon souhait se réalise. Je dois vous avouer, il est vrai, que je le fais des lèvres et non du coeur.
-- Dieu vous garde, monsieur! dit Cadoudal à Roland, et j'espère que mon souhait, à moi, se réalisera, car il est l'expression complète de ma pensée.
-- Quel sera le signal annonçant que vous êtes prêt? demanda Roland.
-- Un coup de fusil tiré en l'air et auquel vous répondrez par un coup de fusil de votre côté.
-- C'est bien, général, répondit Roland.
Et, mettant son cheval au galop, il franchit, pour la troisième fois, l'espace qui se trouvait entre le général royaliste et le général républicain.
Alors, étendant la main vers Roland:
-- Mes amis, dit Cadoudal, vous voyez ce jeune homme?
Tous les regards se dirigèrent vers Roland, toutes les bouches murmurèrent le mot oui.
-- Eh bien, il nous est recommandé par nos frères du midi; que sa vie vous soit sacrée; on peut le prendre, mais vivant et sans qu'il tombe un cheveu de sa tête.
-- C'est bien, général, répondirent les Chouans.
-- Et, maintenant, mes amis, souvenez-vous que vous êtes les fils de ces trente Bretons qui combattirent trente Anglais entre Ploermel et Josselin, à dix lieues d'ici, et qui furent vainqueurs.
Puis, avec un soupir et à demi-voix:
-- Par malheur, ajouta-t-il, nous n'avons point, cette fois, affaire à des Anglais.
Le brouillard s'était dissipé tout à fait, et, comme il arrive presque toujours en ce cas, quelques rayons d'un soleil d'hiver marbraient d'une teinte jaunâtre la plaine de Plescop.
On pouvait donc distinguer tous les mouvements qui se faisaient dans les deux troupes.
En même temps que Roland retournait vers les républicains, Branche-d'or partait au galop, se dirigeant vers ses deux cents hommes qui leur coupaient la route.
À peine Branche-d'or eut-il parlé aux quatre lieutenants de Cadoudal, que l'on vit cent hommes se séparer et faire demi-tour à droite, et cent autres nommés, par un mouvement opposé, faire demi-tour à gauche.
Les deux troupes s'éloignèrent chacune dans sa direction: l'une marchant sur Plumergat, l’autre marchant sur Saint-Avé, et laissant la route libre.
Chacune fit halte à un quart de lieue de la route, mit la crosse du fusil à terre et se tint immobile.
Branche-d'or revint vers Cadoudal.
-- Avez-vous des ordres particuliers à me donner, général? dit-il.
-- Un seul, répondit Cadoudal; prends huit hommes et suis-moi; quand tu verras le jeune républicain avec lequel j'ai déjeuné tomber sous son cheval, tu te jetteras sur lui, toi et tes huit hommes, avant qu'il ait eu le temps de se dégager, et tu le feras prisonnier.
-- Oui, général.
-- Tu sais que je veux le retrouver sain et sauf.
-- C'est convenu, général.
-- Choisis tes huit hommes; M. de Montrevel prisonnier et sa parole donnée, vous pouvez agir à votre volonté.
-- Et s'il ne veut pas donner sa parole?
-- Vous l’envelopperez de manière à ce qu'il ne puisse fuir, et vous le garderez jusqu'à la fin du combat.
-- Soit! dit Branche-d'or en poussant un soupir; seulement, ce sera un peu triste de se tenir les bras croisés tandis que les autres s'égayeront.
-- Bah! qui sait? dit Cadoudal, il y en aura probablement pour tout le monde.
Puis, jetant un regard sur la plaine, voyant ses hommes à l'écart et les républicains massés en bataille:
-- Un fusil! dit-il.
On lui apporta un fusil.
Cadoudal le leva au-dessus de sa tête et lâcha le coup en l'air.
Presque au même instant, un coup de feu lâché dans les mêmes conditions, au milieu des républicains, répondit comme un écho au coup de Cadoudal.
On entendit, deux tambours qui battaient la charge; un clairon les accompagnait.
Cadoudal se dressa sur ses étriers.
-- Enfants! demanda-t-il, tout le monde a-t-il fait sa prière du matin?
-- Oui! oui! répondit la presque totalité des voix.
-- Si quelqu'un d'entre vous avait oublié ou n'avait pas eu le temps de la faire, qu'il la fasse.
Cinq ou six paysans se mirent aussitôt à genoux et prièrent.
On entendit les tambours et le clairon qui se rapprochaient.
-- Général! général! dirent plusieurs voix avec impatience, vous voyez qu'ils approchent.
Le général montra d'un geste les Chouans agenouillés.
-- C'est juste, dirent les impatients.
Ceux qui priaient se relevèrent tour à tour, selon que leur prière avait été plus ou moins longue.
Lorsque le dernier fut debout, les républicains avaient déjà franchi à peu près le tiers de la distance.
Ils marchaient, la baïonnette en avant, sur trois rangs, chaque rang ayant trois hommes d'épaisseur.
Roland marchait en tête du premier rang; le général Hatry entre le premier et le second.
Ils étaient tous deux faciles à reconnaître, étant les seuls qui fussent à cheval.
Parmi les Chouans, Cadoudal était le seul cavalier.
Branche-d'or avait mis pied à terre en prenant le commandement des huit hommes qui devaient suivre Georges.
-- Général, dit une voix, la prière est faite et tout le monde est debout. Cadoudal s'assura que la chose était vraie.
Puis, d'une voix forte:
-- Allons! cria-t-il, égayez-vous, mes gars!
Cette permission, qui, pour les Chouans et les Vendéens, équivalait à la charge battue ou sonnée, était à peine donnée, que les Chouans se répandirent dans la plaine aux cris de «Vive le roi!» en agitant leur chapeau d'une main et leur fusil de l’autre.
Seulement, au lieu de rester serrés comme les républicains, ils s'éparpillèrent en tirailleurs, prenant la forme d'un immense croissant dont Georges et son cheval étaient le centre.
En un instant les républicains furent débordés, et la fusillade commença à pétiller.
Presque tous les hommes de Cadoudal étaient des braconniers, c'est-à-dire d'excellents tireurs armés de carabines anglaises d'une portée double des fusils de munition.
Quoique ceux qui avaient tiré les premiers coups eussent paru être hors de portée, quelques messagers de mort n'en pénétrèrent pas moins dans les rangs des républicains, et trois ou quatre hommes tombèrent.
-- En avant! cria le général.
Les soldats continuèrent de marcher à la baïonnette.
Mais, en quelques secondes, ils n'eurent plus rien devant eux.
Les cent hommes de Cadoudal étaient devenus des tirailleurs, et avaient disparu comme troupe.
Cinquante hommes s'étaient répandus sur chaque aile.
Le général Hatry ordonna face à droite et face à gauche.
Puis, on entendit retentir le commandement:
-- Feu!
Deux décharges s'accomplirent avec l’ensemble et la régularité d'une troupe parfaitement exercée; mais elles furent presque sans résultat, les républicains tirant sur des hommes isolés.
Il n'en était point ainsi des Chouans qui tiraient sur une masse; de leur part, chaque coup portait.
Roland vit le désavantage de la position.
Il regarda tout autour de lui, et, au milieu de la fumée, distingua Cadoudal, debout et immobile comme une statue équestre.
Il comprit que le chef royaliste l’attendait.
Il jeta un cri et piqua droit à lui.
De son côté, pour lui épargner une partie du chemin, Cadoudal mit son cheval au galop.
Mais, à cent pas de Roland, il s'arrêta.
-- Attention! dit-il à Branche-d'or et à ses hommes.
-- Soyez tranquille, général; on est là, dit Branche-d'or.
Cadoudal tira un pistolet de ses fontes et l'arma.
Roland avait mis le sabre à la main et chargeait couché sur le cou de son cheval.
Lorsqu'il ne fut plus qu’à vingt pas de lui, Cadoudal leva lentement la main dans la direction de Roland.
À dix pas, il fit feu.
Le cheval que montait Roland avait une étoile blanche au milieu du front.
La balle frappa au milieu de l'étoile.
Le cheval, mortellement blessé, vint rouler avec son cavalier aux pieds de Cadoudal.
Cadoudal mit les éperons au ventre de sa propre monture, et sauta par-dessus cheval et cavalier.
Branche-d'or et ses hommes se tenaient prêts. Ils bondirent comme une troupe de jaguars sur Roland, engagé sous le corps de son cheval.
Le jeune homme lâcha son sabre et voulut saisir ses pistolets; mais, avant qu'il eût mis la main à ses fontes, deux hommes s'étaient emparés de chacun de ses bras, tandis que les quatre autres lui tiraient le cheval d'entre les jambes.
La chose s'était faite avec un tel ensemble, qu'il était facile de voir que c'était une manoeuvre combinée d'avance.
Roland rugissait de rage.
Branche-d'or s'approcha de lui et mit le chapeau à la main.
-- Je ne me rends pas! cria Roland.
-- Il est inutile que vous vous rendiez, monsieur de Montrevel, répondit Branche-d'or avec la plus grande politesse.
-- Et pourquoi cela? demanda Roland épuisant ses forces dans une lutte aussi désespérée qu'inutile.
-- Parce que vous êtes pris, monsieur.
La chose était si parfaitement vraie, qu'il n'y avait rien à répondre.
-- Eh bien, alors, tuez-moi! s'écria Roland.
-- Nous ne voulons pas vous tuer, monsieur, répliqua Branche-d'or.
-- Alors, que voulez-vous?
-- Que vous nous donniez votre parole de ne plus prendre part au combat; à ce prix, nous vous lâchons, et vous êtes libre.
-- Jamais! dit Roland.
-- Excusez-moi, monsieur de Montrevel, dit Branche-d'or, mais ce que vous faites là n'est pas loyal.
-- Comment! s'écria Roland au comble de la rage, pas loyal? Tu m'insultes, misérable, parce que tu sais que je ne puis ni me défendre, ni te punir.
-- Je ne suis pas un misérable et je ne vous insulte pas, monsieur de Montrevel; seulement, je dis qu'en ne donnant pas votre parole, vous privez le général du secours de neuf hommes qui peuvent lui être utiles et qui vont être forcés de rester ici pour vous garder; ce n'est pas comme cela qu'a agi la grosse tête ronde vis- à-vis de vous; il avait deux cents hommes de plus que vous, et il les a renvoyés; maintenant, nous ne sommes plus que quatre-vingt- onze contre cent.
Une flamme passa sur le visage de Roland; puis presque aussitôt il devint pâle comme la mort.
-- Tu as raison, Branche-d'or, lui répondit-il, secouru ou non secouru, je me rends; tu peux aller te battre avec tes compagnons.
Les Chouans jetèrent un cri de joie, lâchèrent Roland, et se précipitèrent vers les républicains en agitant leurs chapeaux et leurs fusils et en écriant:
-- Vive le roi!
Roland, libre de leur étreinte, mais désarmé matériellement par sa chute, moralement par sa parole, alla s'asseoir sur la petite éminence encore couverte du manteau qui avait servi de nappe pour le déjeuner.
De là, il dominait tout le combat et n'en perdait pas un détail.
Cadoudal était debout sur son cheval au milieu du feu et de la fumée, pareil au démon de la guerre, invulnérable et acharné comme lui.
Çà et là, on voyait les cadavres d'une douzaine de Chouans éparpillés sur le sol.
Mais il était évident que les républicains, toujours serrés en masse, avaient déjà perdu plus du double.
Des blessés se traînaient dans l'espace vide, se joignaient, se redressaient comme des serpents brisés et luttaient, les républicains avec leurs baïonnettes, et les Chouans avec leurs couteaux.
Ceux des Chouans qui, blessés, étaient trop loin pour se battre corps à corps avec des blessés comme eux, rechargeaient leurs fusils, se relevaient sur un genou, faisaient feu et retombaient.
Des deux côtés, la lutte était impitoyable, incessante, acharnée; on sentait que la guerre civile, c'est-à-dire la guerre sans merci, sans pitié, secouait sa torche au-dessus du champ de bataille.
Cadoudal tournait, sur son cheval, tout autour de la redoute vivante, faisait feu à vingt pas, tantôt de ses pistolets, tantôt d'un fusil à deux coups qu'il jetait après l'avoir déchargé et qu'il reprenait tout chargé en repassant.
À chacun de ses coups, un homme tombait.
À la troisième fois qu'il renouvelait cette manoeuvre, un feu de peloton l'accueillit; le général Hatry lui en faisait les honneurs pour lui tout seul. Il disparut dans la flamme et dans la fumée, et Roland le vit s'affaisser, lui et son cheval, comme s'ils eussent été foudroyés tous deux.
Dix ou douze républicains s'élancèrent hors des rangs contre autant de Chouans.
Ce fut une lutte terrible, corps à corps, dans laquelle les Chouans, avec leurs couteaux, devaient avoir l'avantage.
Tout à coup, Cadoudal se retrouva debout, un pistolet de chaque main; c'était la mort de deux hommes: deux hommes tombèrent.
Puis, par la brèche de ces dix ou douze hommes, il se précipita avec trente.
Il avait ramassé un fusil de munition, il s'en servait comme d'une massue et à chaque coup abattait un homme.
Il troua le bataillon et reparut de l'autre côté.
Puis, comme un sanglier qui revient sur un chasseur culbuté et qui lui fouille les entrailles, il rentra dans la blessure béante en l'élargissant.
Dès lors, tout fut fini.
Le général Hatry rallia à lui une vingtaine d'hommes, et, la baïonnette en avant, fonça sur le cercle qui l'enveloppait; il marchait à pied à la tête de ses vingt soldats; son cheval avait été éventré.
Dix hommes tombèrent avant d'avoir rompu ce cercle.
Le général se trouva de l'autre côté du cercle.
Les Chouans voulurent le poursuivre.
Mais Cadoudal, d'une voix de tonnerre:
-- Il ne fallait pas le laisser passer, cria-t-il: mais, du moment où il a passé, qu'il se retire librement.
Les Chouans obéirent avec la religion qu'ils avaient pour les paroles de leur chef.
-- Et maintenant, cria Cadoudal, que le feu cesse; plus de morts: des prisonniers.
Les Chouans se resserrèrent, enveloppant le monceau de morts et les quelques vivants plus ou moins blessés qui s'agitaient au milieu des cadavres.
Se rendre, c'était encore combattre dans cette guerre, où, de part et d'autre, on fusillait les prisonniers: d'un côté, parce qu'on regardait Chouans et Vendéens comme des brigands; de l'autre côté, parce qu'on ne savait où les mettre.
Les républicains jetèrent loin d'eux leurs fusils pour ne pas les rendre.
Lorsqu'on s'approcha d'eux, tous avaient la giberne ouverte.
Ils avaient brûlé jusqu’à leur dernière cartouche.
Cadoudal s'achemina vers Roland.
Pendant toute cette lutte suprême, le jeune homme était resté assis, et, les yeux fixés sur le combat, les cheveux mouillés de sueur, la poitrine haletante, il avait attendu.
Puis, quand il avait vu venir la fortune contraire, il avait laissé tomber sa tête dans ses mains, et était demeuré le front courbé vers la terre.
Cadoudal arriva jusqu'à lui sans qu’il parut entendre le bruit de ses pas; il lui toucha l'épaule: le jeune homme releva lentement la tête sans essayer de cacher deux larmes qui roulaient sur ses joues.
-- Général! dit Roland, disposez de moi, je suis votre prisonnier.
-- On ne fait pas prisonnier un ambassadeur du premier consul, répondit Cadoudal en riant, mais on le prie de rendre un service.
-- Ordonnez, général!
-- Je manque d‘ambulance pour les blessés, je manque de prison pour les prisonniers; chargez-vous de ramener à Vannes les soldats républicains prisonniers ou blessés.
-- Comment, général? s'écria Roland.
-- C'est à vous que je les donne, ou plutôt à vous que je les confie; je regrette que votre cheval soit mort, je regrette que le mien ait été tué; mais il vous reste celui de Branche-d'or, acceptez-le.
Le jeune homme fit un mouvement.
-- Jusqu'à ce que vous ayez pu vous en procurer un autre, bien entendu, fit Cadoudal en s'inclinant.
Roland comprit qu'il fallait être, par la simplicité du moins, à la hauteur de celui auquel il avait affaire.
-- Vous reverrai-je, général? demanda-t-il en se levant.
-- J'en doute, monsieur; mes opérations m'appellent sur la côte de Port-Louis, votre devoir vous appelle au Luxembourg.
-- Que dirai-je au premier consul, général?
-- Ce que vous avec vu, monsieur; il jugera entre la diplomatie de l’abbé Bernier et celle de Georges Cadoudal.
-- D’après ce que j'ai vu, monsieur, je doute que vous ayez jamais besoin de moi, dit Roland, mais, en tout cas, souvenez-vous que vous avez un ami près du premier consul.
Et il tendit la main à Cadoudal.
Le chef royaliste la lui prit avec la même franchise et le même abandon qu’il l'avait fait avant le combat.
-- Adieu, monsieur de Montrevel, lui dit-il, je n'ai point à vous recommander, n'est-ce pas, de justifier le général Hatry? Une semblable défaite est aussi glorieuse qu'une victoire.
Pendant ce temps, on avait amené au colonel républicain le cheval de Branche-d'or.
Il sauta en selle.
-- À propos, lui dit Cadoudal, informez-vous un peu, en passant à la Roche-Bernard, de ce qu'est devenu le citoyen Thomas Millière.
-- Il est mort, répondit une voix.
Coeur-de-Roi et ses quatre hommes, couverts de sueur et de boue, venaient d'arriver, mais trop tard pour prendre part à la bataille.
Roland promena un dernier regard sur le champ de bataille, poussa un soupir, et, jetant un adieu à Cadoudal, partit au galop, et à travers champs, pour aller attendre sur la route de Vannes la charrette de blessés et de prisonniers qu'il était chargé de reconduire au général Hatry. Cadoudal avait fait donner un écu de six livres à chaque homme.
Roland ne put s'empêcher de penser que c'était avec l'argent du Directoire, acheminé vers l'ouest par Morgan et ses compagnons, que le chef royaliste faisait ses libéralités.
XXXV -- PROPOSITION DE MARIAGE
La première visite de Roland, en arrivant à Paris, fut pour le premier consul; il lui apportait la double nouvelle de la pacification de la Vendée, mais de l'insurrection plus ardente que jamais de la Bretagne.
Bonaparte connaissait Roland: le triple récit de l'assassinat de Thomas Millière, du jugement de l'évêque Audrein et du combat de Grandchamp, produisit donc sur lui une profonde impression; il y avait, d'ailleurs, dans la narration du jeune homme, une espèce de désespoir sombre auquel il ne pouvait se tromper.
Roland était désespéré d'avoir manqué cette nouvelle occasion de se faire tuer.
Puis il lui paraissait qu'un pouvoir inconnu veillait sur lui, qu'il sortait sain et sauf de dangers où d'autres laissaient leur vie; où sir John avait trouvé douze juges et un jugement à mort, lui n'avait trouvé qu'un fantôme, invulnérable, c'est vrai, mais inoffensif.
Il s'accusa avec amertume d'avoir cherché un combat singulier avec Georges Cadoudal, combat prévu par celui-ci, au lieu de s'être jeté dans la mêlée générale, où, du moins, il eût pu tuer ou être tué.
Le premier consul le regardait avec inquiétude tandis qu'il parlait; il trouvait persistant dans son coeur ce désir de mort qu'il avait cru voir guérir par le contact de la terre natale, par les embrassements de la famille.
Il s'accusa pour innocenter, pour exalter le général Hatry; mais, juste et impartial comme un soldat, il fit à Cadoudal la part de courage et de générosité que méritait le général royaliste.
Bonaparte l'écouta gravement, presque tristement; autant il était ardent à la guerre étrangère, pleine de rayonnements glorieux, autant il répugnait à cette guerre intestine où le pays verse son propre sang, déchire ses propres entrailles.
C'était dans ce cas qu'il lui paraissait que la négociation devait être substituée à la guerre.
Mais comment négocier avec un homme comme Cadoudal?
Bonaparte n'ignorait point tout ce qu'il y avait en lui de séductions personnelles lorsqu'il voulait y mettre un peu de bonne volonté; il prit la résolution de voir Cadoudal, et, sans en rien dire à Roland, compta sur lui pour cette entrevue lorsque l'heure en serait arrivée.
En attendant, il voulait savoir si Brune, dans les talents militaires duquel il avait une grande confiance, serait plus heureux que ses prédécesseurs.
Il congédia Roland après lui avoir annoncé l'arrivée de sa mère, et son installation dans la petite maison de la rue de la Victoire.
Roland sauta dans une voiture et se fit conduire à l'hôtel.
Il y trouva madame de Montrevel, heureuse et fière autant que puisse l'être une femme et une mère.
Édouard était installé de la veille au Prytanée français. Madame de Montrevel s'apprêtait à quitter Paris pour retourner auprès d'Amélie, dont la santé continuait de lui donner des inquiétudes.
Quant à sir John, il était non seulement hors de danger, mais à peu près guéri; il était à Paris, était venu pour faire une visite à madame de Montrevel, l'avait trouvée sortie pour conduire Édouard au Prytanée, et avait laissé sa carte.
Sur cette carte était son adresse. Sir John logeait rue de Richelieu, hôtel Mirabeau.
Il était onze heures du matin: c'était l'heure du déjeuner de sir John; Roland avait toute chance de le rencontrer à cette heure. Il remonta en voiture et ordonna au cocher de toucher à l'hôtel Mirabeau.
Il trouva sir John, en effet, devant une table servie à l'anglaise, chose rare à cette époque, et buvant de grandes tasses de thé, et mangeant des côtelettes saignantes.
En apercevant Roland, sir John jeta un cri de joie, se leva et courut au-devant de lui.
Roland avait pris, pour cette nature exceptionnelle où les qualités du coeur semblaient prendre à tâche de se cacher sous les excentricités nationales, un sentiment de profonde affection.
Sir John était pâle et amaigri; mais, du reste, il se portait à merveille.
Sa blessure était complètement cicatrisée, et, à part une oppression qui allait chaque jour diminuant et qui bientôt devait disparaître tout à fait, il était tout prêt à recouvrer sa première santé. Lui, de son côté, fit à Roland des tendresses que l'on eût été bien loin d'attendre de cette nature concentrée, et prétendit que la joie qu'il éprouvait de le revoir allait lui rendre ce complément de santé qui lui manquait.
Et d'abord, il offrit à Roland de partager son repas, en s'engageant à le faire servir à la française.
Roland accepta; mais, comme tous les soldats qui avaient fait ces rudes guerres de la Révolution où le pain manquait souvent, Roland était peu gastronome, et il avait pris l'habitude de manger de toutes les cuisines, dans la prévoyance des jours où il n'aurait pas de cuisine du tout.
L'attention de sir John de le faire servir à la française fut donc une attention à peu près perdue.
Mais ce qui ne fut point perdu, ce que remarqua Roland, ce fut la préoccupation de sir John.
Il était évident que son ami avait sur les lèvres un secret qui hésitait à en sortir.
Roland pensa qu'il fallait l'y aider.
Aussi, le déjeuner arrivé à sa dernière période, Roland, avec cette franchise qui allait chez lui presque jusqu'à la brutalité, appuyant ses coudes sur la table et son menton entre ses deux mains:
-- Eh bien! fit-il, mon cher lord, vous avez donc à dire à votre ami Roland quelque chose que vous n'osez pas lui dire?
Sir John tressaillit, et, de pâle qu'il était, devint pourpre. -- Peste! continua Roland, il faut que cela vous paraisse bien difficile; mais, si vous avez beaucoup de choses à me demander, sir John, j'en sais peu, moi, que j'aie le droit de vous refuser. Parlez donc, je vous écoute.
Et Roland ferma les yeux, comme pour concentrer toute son attention sur ce qu'allait lui dire sir John.
Mais, en effet, c'était, au point de vue de lord Tanlay, quelque chose sans doute de bien difficile à dire, car, au bout d'une dizaine de secondes, voyant que sir John restait muet, Roland rouvrit les yeux.
Sir John était redevenu pâle; seulement, il était redevenu plus pâle qu'il n'était avant de devenir rouge.
Roland lui tendit la main.
-- Allons, dit-il, je vois que vous voulez vous plaindre à moi de la façon dont vous avez été traité au château des Noires- Fontaines.
-- Justement, mon ami; attendu que de mon séjour dans ce château datera le bonheur ou le malheur de ma vie.
Roland regarda fixement sir John.
-- Ah! pardieu! dit-il, serais-je assez heureux?...
Et il s'arrêta, comprenant qu'au point de vue ordinaire de la société, il allait commettre une faute d'inconvenance.
-- Oh! dit sir John, achevez mon cher Roland.
-- Vous le voulez?
-- Je vous en supplie.
-- Et si je me trompe? si je dis une niaiserie?
-- Mon ami, mon ami, achevez.
-- Eh bien! je disais, milord, serais-je assez heureux pour que Votre Seigneurie fit à ma soeur l'honneur d'être amoureuse d'elle?
Sir John jeta un cri de joie, et, d'un mouvement si rapide qu'on l'en eût cru, lui, l'homme flegmatique, complètement incapable, il se précipita dans les bras de Roland.
-- Votre soeur est un ange, mon cher Roland, s'écria-t-il, et je l'aime de toute mon âme!
-- Vous êtes complètement libre, Milord?
-- Complètement; depuis douze ans, je vous l'ai dit, je jouis de ma fortune, et cette fortune est de vingt-cinq mille livres sterling par an.
-- C'est beaucoup trop, mon cher, pour une femme qui n'a à vous apporter qu'une cinquantaine de mille francs.
-- Oh! fit l'Anglais avec cet accent national qu'il retrouvait parfois dans les grandes émotions, s'il faut se défaire de la fortune, on s'en défera.
-- Non, dit en riant Roland, c'est inutile; vous êtes riche, c'est un malheur; mais qu'y faire?... Non, là n'est point la question. Vous aimez ma soeur?
-- Oh! j'adore elle.
-- Mais elle, reprit Roland parodiant l'anglicisme de son ami, aime-t-elle vous, ma soeur?
--Vous comprenez bien, reprit sir John, que je ne le lui ai pas demandé; je devais, avant toute chose, mon cher Roland, m'adresser à vous, et, si la chose vous agréait, vous prier de plaider ma cause près de votre mère; puis, votre aveu à tous deux obtenu, alors je me déclarais, ou plutôt, mon cher Roland, vous me déclariez, car, moi, je n'oserais jamais.
-- Alors, c'est moi qui reçois votre première confidence?
-- Vous êtes mon meilleur ami, c'est trop juste.
-- Eh bien! mon cher, vis-à-vis de moi, votre procès est gagné naturellement.
-- Restent votre mère et votre soeur.
-- C'est tout un. Vous comprenez: ma mère laissera Amélie entièrement libre de son choix, et je n'ai pas besoin de vous dire que, si ce choix se porte sur vous, elle en sera parfaitement heureuse; mais il reste quelqu'un que vous oubliez.
-- Qui cela? demanda sir John en homme qui a longtemps pesé dans sa tête les chances contraires et favorables à un projet, qui croit les avoir toutes passées en revue, et auquel on présente un nouvel obstacle qu'il n'attendait pas. -- Le premier consul, fit Roland.
-- God...! laissa échapper l'Anglais avalant la moitié du juron national.
-- Il m'a justement, avant mon départ pour la Vendée, continua Roland, parlé du mariage de ma soeur, me disant que cela ne nous regardait plus, ma mère ni moi, mais bien lui-même.
-- Alors, dit sir John, je suis perdu.
-- Pourquoi cela?
-- Le premier consul, il n'aime pas les Anglais.
-- Dites que les Anglais n'aiment pas le premier consul.
-- Mais qui parlera de mon désir au premier consul?
-- Moi.
-- Et vous parlerez de ce désir comme d'une chose qui vous est agréable, à vous?
-- Je ferai de vous une colombe de paix entre les deux nations, dit Roland en se levant.
-- Oh! merci, s'écria sir John en saisissant la main du jeune homme.
Puis, avec regret:
-- Et vous me quittez? -- Cher ami, j'ai un congé de quelques heures: j'en ai donné une à ma mère, deux à vous, j'en dois une à votre ami Édouard... Je vais l'embrasser et recommander à ses maîtres de le laisser se cogner tout à son aise avec ses camarades; puis je rentre au Luxembourg.
-- Eh bien, portez-lui mes compliments, et dites-lui que je lui ai commandé une paire de pistolets, afin qu'il n'ait plus besoin, quand il sera attaqué par des brigands, de se servir des pistolets du conducteur.
Roland regarda sir John.
-- Qu'est-ce encore? demanda-t-il.
-- Comment! vous ne savez pas?
-- Non; qu'est-ce que je ne sais pas?
-- Une chose qui a failli faire mourir de terreur notre pauvre Amélie!
-- Quelle chose?
-- L'attaque de la diligence.
-- Mais quelle diligence?
-- Celle où était votre mère.
-- La diligence où était ma mère?
-- Oui. -- La diligence où était ma mère a été arrêtée?
-- Vous avez vu madame de Montrevel, et elle ne vous a rien dit?
-- Pas un mot de cela, du moins.
-- Eh bien, mon cher Édouard a été un héros; comme personne ne se défendait, lui s'est défendu. Il a pris les pistolets du conducteur et a fait feu.
-- Brave enfant! s'écria Roland.
-- Oui; mais par malheur, ou par bonheur, le conducteur avait eu la précaution d'enlever les balles; Édouard a été caressé par MM. les Compagnons de Jéhu, comme étant le brave des braves, mais il n'a tué ni blessé personne.
-- Et vous êtes sûr de ce que vous me dites là?
-- Je vous répète que votre soeur a pensé en mourir d'effroi.
-- C'est bien, dit Roland.
-- Quoi, c'est bien? fit sir John.
-- Oui... raison de plus pour que je voie Édouard.
-- Qu'avez-vous encore?
-- Un projet.
-- Vous m'en ferez part. -- Ma foi, non; mes projets, à moi, ne tournent pas assez bien pour vous.
-- Cependant vous comprenez, cher Roland, s'il y avait une revanche à prendre?
-- Eh bien, je la prendrai pour nous deux; vous êtes amoureux, mon cher lord, vivez dans votre amour.
-- Vous me promettez toujours votre appui?
-- C'est convenu; j'ai le plus grand désir de vous appeler mon frère.
-- Êtes-vous las de m'appeler votre ami?
-- Ma foi, oui: c'est trop peu.
-- Merci.
Et tous deux se serrèrent la main et se séparèrent.
Un quart d'heure après, Roland était au Prytanée français, situé où est situé aujourd'hui le lycée Louis-le-Grand, c'est-à-dire vers le haut de la rue Saint-Jacques, derrière la Sorbonne.
Au premier mot que lui dit le directeur de l'établissement, Roland vit que son jeune frère avait été recommandé tout particulièrement.
On fit venir l'enfant.
Édouard se jeta dans les bras de son grand frère avec cet élan d'adoration qu'il avait pour lui.
Roland, après les premiers embrassements, mit la conversation sur l'arrestation de la diligence.
Si madame de Montrevel n'avait rien dit, si lord Tanlay avait été sobre de détails, il n'en fut pas de même d'Édouard.
Cette arrestation de diligence, c'était son Iliade à lui.
Il raconta la chose à Roland dans ses moindres détails, la connivence de Jérôme avec les bandits, les pistolets chargés, mais à poudre seulement, l'évanouissement de sa mère, les secours prodigués pendant cet évanouissement par ceux-là mêmes qui l'avaient causé, son nom de baptême connu des agresseurs, enfin le masque un instant tombé du visage de celui qui portait secours à madame de Montrevel, ce qui faisait que madame de Montrevel avait dû voir le visage de celui qui la secourait.
Roland s'arrêta surtout à ce dernier détail.
Puis vint, racontée par l'enfant, la relation de l'audience du premier consul, comment celui-ci l'avait embrassé, caressé, choyé, et enfin recommandé au directeur du Prytanée français.
Roland apprit de l'enfant tout ce qu'il en voulait savoir, et, comme il n'y a que cinq minutes de chemin de la rue Saint-Jacques au Luxembourg, il était au Luxembourg cinq minutes après.
XXXVI -- SCULPTURE ET PEINTURE
Lorsque Roland rentra au Luxembourg, la pendule du palais marquait une heure et un quart de l'après-midi.
Le premier consul travaillait avec Bourrienne.
Si nous ne faisions qu'un simple roman, nous nous hâterions vers le dénouement, et, pour y arriver plus vite, nous négligerions certains détails dont, assure-t-on, les grandes figures historiques peuvent se passer.
Ce n'est point notre avis.
Du jour où nous avons mis la main à la plume -- et il y aura de cela bientôt trente ans -- soit que notre pensée se concentrât dans un drame, soit qu'elle s'étendît dans un roman, nous avons eu un double but: instruire et amuser.
Et nous disons instruire d'abord; car l’amusement, chez nous, n'a été qu'un masque à l'instruction.
Avons-nous réussi? Nous le croyons.
Nous allons tantôt avoir parcouru avec nos récits, à quelque date qu'ils se soient rattachés, une période immense: entre la Comtesse de Salisbury et le Comte de Monte-Cristo, cinq siècles et demi se trouvent enfermés.
Eh bien, nous avons la prétention d’avoir, sur ces cinq siècles et demi, appris à la France autant d’histoire qu’aucun historien.
Il y a plus: quoique notre opinion soit bien connue, quoique, sous les Bourbons de la branche cadette, sous la république comme sous le gouvernement actuel, nous l'ayons toujours proclamée hautement, nous ne croyons pas que cette opinion se soit jamais manifestée intempestivement, ni dans nos drames ni dans nos livres.
Nous admirons le marquis de Posa dans le _Don Carlos _de Schiller; mais, à la place de Schiller, nous n'eussions pas anticipé sur l'esprit des temps, au point de placer un philosophe du XVIIIe siècle au milieu de héros du XVIe, un encyclopédiste à la cour de Philippe II.
Ainsi, de même que nous avons été -- littérairement parlant -- monarchiste sous la monarchie, républicain sous la république, nous sommes aujourd'hui reconstructeurs sous le consulat.
Cela n'empêche point notre pensée de planer au-dessus des hommes et au-dessus de l'époque, et de faire à chacun sa part dans le bien comme dans le mal.
Or, cette part, nul n'a le droit, excepté Dieu, de la faire à lui tout seul. Ces rois d'Égypte qui, au moment d'être livrés à l'inconnu, étaient jugés au seuil de leur tombeau, n'étaient point jugés par un homme, mais par un peuple.
C'est pour cela qu'on a dit: «Le jugement du peuple est le jugement de Dieu.»
Historien, romancier, poète, auteur dramatique, nous ne sommes rien autre chose qu'un de ces présidents de jury qui, impartialement, résument les débats et laissent les jurés prononcer le jugement.
Le livre, c'est le résumé. Les lecteurs, c'est le jury.
C'est pourquoi, ayant à peindre une des figures les plus gigantesques, non seulement du monde moderne, mais encore de tous les temps, ayant à la peindre à l’époque de sa transition, c'est- à-dire au moment où Bonaparte se fait Napoléon, où le général se fait empereur; c'est pourquoi, disons-nous, dans la crainte d'être injuste, nous abandonnons les appréciations pour y substituer des faits.
Nous ne sommes pas de l’avis de ceux qui disent, c'était Voltaire qui disait cela: «Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre.»
C'est possible, quand le valet de chambre est myope ou envieux, deux infirmités qui se ressemblent plus qu'on ne le pense.
Nous soutenons, nous, qu'un héros peut devenir un bon homme, mais qu'un bon homme, pour être bon homme, n'en est pas moins un héros.
Qu'est-ce qu'un héros en face du public? Un homme dont le génie l'emporte momentanément sur le coeur.
Qu'est-ce qu'un héros dans l'intimité?
Un homme dont le coeur l'emporte momentanément sur le génie.
Historiens, jugez le génie.
Peuple, juge le coeur.
Qui a jugé Charlemagne? Les historiens.
Qui a jugé Henri IV? Le peuple.
Lequel à votre avis est le mieux jugé?
Eh bien, pour qu'un jugement soit juste, pour que le tribunal d'appel, qui n'est autre chose que la postérité, confirme l'arrêt des contemporains, il ne faut point éclairer un seul côté de la figure que l'on a à peindre: il faut en faire le tour, et, là où ne peut arriver le soleil, porter le flambeau et même la bougie.
Revenons à Bonaparte.
Il travaillait, nous l'avons dit, avec Bourrienne.
Quelle était la division du temps pour le premier consul au Luxembourg?
Il se levait de sept à huit heures du matin, appelait aussitôt un de ses secrétaires, Bourrienne de préférence, travaillait avec lui jusqu'à dix heures. À dix heures, on venait annoncer que le déjeuner était servi; Joséphine, Hortense et Eugène attendaient ou se mettaient à table en famille, c'est-à-dire avec les aides de camp de service et Bourrienne. Après le déjeuner, on causait avec les commensaux et les invités, s'il y en avait; une heure était consacrée à cette causerie, à laquelle venaient prendre part, d'habitude, les deux frères du premier consul, Lucien et Joseph, Regnault de Saint-Jean d'Angély, Boulay (de la Meurthe), Monge, Berthollet, Laplace, Arnault. Vers midi arrivait Cambacérès. En général, Bonaparte consacrait une demi-heure à son chancelier; puis, tout à coup, sans transition, il se levait, disant:
-- Au revoir, Joséphine! au revoir, Hortense!... Bourrienne, allons travailler. Ces paroles, qui revenaient à peu près régulièrement et dans les mêmes termes tous les jours à la même heure, une fois prononcées, Bonaparte sortait du salon et rentrait dans son cabinet.
Là, aucune méthode de travail n’était adoptée; c'était une affaire d'urgence ou de caprice: ou Bonaparte dictait, ou Bourrienne faisait une lecture; après quoi, le premier consul se rendait au conseil.
Dans les premiers mois, il était obligé, pour s'y rendre, de traverser la cour du petit Luxembourg; ce qui, par les temps pluvieux, le mettait de mauvaise humeur; mais, vers la fin de décembre, il avait pris le parti de faire couvrir la cour. Aussi, depuis cette époque, rentrait-il presque toujours en chantant dans son cabinet.
Bonaparte chantait presque aussi faux que Louis XV.
Une fois rentré chez lui, il examinait le travail qu'il avait commandé, signait quelques lettres, s'allongeait dans son fauteuil, dont, tout en causant, il taillait un des bras avec son canif; s'il n'était point en train de causer, il relisait les lettres de la veille ou les brochures du jour, riait dans les intervalles avec l'air bonhomme d'un grand enfant; puis, tout à coup, comme se réveillant d'un songe, il se dressait tout debout, disant:
-- Écrivez, Bourrienne.
Et alors, il indiquait le plan d'un monument à ériger, ou dictait quelqu'un de ces projets immenses qui ont étonné -- disons mieux - - qui ont parfois épouvanté le monde.
À cinq heures, on dînait; après le dîner, le premier consul remontait chez Joséphine, où il recevait habituellement la visite des ministres, et particulièrement celle du ministre des affaires extérieures, M. de Talleyrand.
À minuit, quelquefois plus tôt, jamais plus tard, il donnait le signal de la retraite, en disant brusquement:
-- Allons nous coucher.
Le lendemain, à sept heures du matin, la même vie recommençait, troublée seulement par les incidents imprévus.
Après les détails sur les habitudes particulières au génie puissant, que nous tentons de montrer sous son premier aspect, il nous semble que doit venir le portrait.
Bonaparte, premier consul, a laissé moins de monuments de sa propre personne que Napoléon empereur; or, comme rien ne ressemble moins à l'empereur de 1812 que le premier consul de 1800, indiquons, s'il est possible, avec notre plume, ces traits que le pinceau ne peut traduire, la physionomie que le bronze ni le marbre ne peuvent fixer.
La plupart des peintres et des sculpteurs dont s'honorait cette illustre période de l'art, qui a vu fleurir les Gros, les David, les Prud'hon, les Girodet et les Bosio, ont essayé de conserver à la postérité les traits de l'homme du destin, aux différentes époques où se sont révélées les grandes vues providentielles auxquelles il était appelé: ainsi, nous avons des portraits de Bonaparte général en chef, de Bonaparte premier consul et de Napoléon empereur, et, quoique peintres ou statuaires aient saisi, plus ou moins heureusement, le type de son visage, on peut dire qu'il n'existe pas, ni du général, ni du premier consul, ni de l'empereur, un seul portrait ou buste parfaitement ressemblant.
C'est qu'il n'était pas donné, même au génie, de triompher d'une impossibilité; c'est que, dans la première période de la vie de Bonaparte, on pouvait peindre ou sculpter son crâne proéminent, son front sillonné par la ride sublime de la pensée, sa figure pâle, allongée, son teint granitique et l'habitude méditative de sa physionomie; c'est que, dans la seconde, on pouvait peindre ou sculpter son front élargi, son sourcil admirablement dessiné, son nez droit, ses lèvres serrées, son menton modelé avec une rare perfection, tout son visage enfin devenu la médaille d'Auguste; mais que ni buste ni portrait ne pouvaient rendre ce qui était hors du domaine de l'imitation, c'est-à-dire la mobilité de son regard: le regard, qui est à l'homme ce que l'éclair est à Dieu, c'est-à-dire la preuve de sa divinité.
Ce regard, dans Bonaparte, obéissait à sa volonté avec la rapidité de l'éclair; dans la même minute, il jaillissait de ses paupières tantôt vif et perçant comme la lame d'un poignard tiré violemment du fourreau, tantôt doux comme un rayon ou une caresse, tantôt sévère comme une interrogation ou terrible comme une menace.
Bonaparte avait un regard pour chacune des pensées qui agitaient son âme.
Chez Napoléon, ce regard, excepté dans les grandes circonstances de sa vie, cesse d'être mobile pour devenir fixe; mais, fixe, il n'en est que plus impossible à rendre: c'est une vrille qui creuse le coeur de celui qu'il regarde et qui semble vouloir en sonder jusqu'à la plus profonde, jusqu'à la plus secrète pensée.
Or, le marbre et la peinture ont bien pu rendre cette fixité; mais ni l'un ni l'autre n'ont pu rendre la vie, c'est-à-dire l’action pénétrante et magnétique de ce regard.
Les coeurs troubles ont les yeux voilés.
Bonaparte, même au temps de sa maigreur, avait de belles mains; il mettait à les montrer une certaine coquetterie. Lorsqu'il engraissa, ses mains devinrent superbes; il en avait un soin tout particulier, et, en causant, les regardait avec complaisance.
Il avait la même prétention pour les dents; les dents, en effet, étaient belles, mais elles n'avaient point la splendeur des mains.
Lorsqu'il se promenait, soit seul, soit avec quelqu'un, que la promenade eût lieu dans ses appartements ou dans un jardin, il marchait presque toujours un peu courbé, comme si sa tête eût été lourde à porter; et, les mains croisées derrière le dos, il faisait fréquemment un mouvement involontaire de l'épaule droite, comme si un frissonnement nerveux passait à travers cette épaule, et, en même temps, sa bouche faisait, de gauche à droite, un mouvement qui semblait se rattacher au premier. Ces mouvements, au reste, n'avaient, quoi qu'on en ait dit, rien de convulsif: c'était un simple tic d'habitude, indiquant chez lui une grande préoccupation, une sorte de congestion d'esprit; aussi ce tic se produisait-il plus fréquemment aux époques où le général, le premier consul ou l’empereur mûrissait de vastes projets. C'était après de telles promenades, accompagnées de ce double mouvement de l'épaule et de la bouche, qu'il dictait ses notes les plus importantes; en campagne, à l’armée, à cheval, il était infatigable, et presque aussi infatigable dans la vie ordinaire, où parfois il marchait pendant cinq ou six heures de suite sans s'en apercevoir.
Quand il se promenait ainsi avec quelqu'un de sa familiarité, il passait habituellement son bras sous celui de son interlocuteur et s'appuyait dessus.
Tout mince, tout maigre qu'il était à l’époque où nous le mettons sous les yeux de nos lecteurs, il se préoccupait de sa future obésité, c'était d'ordinaire à Bourrienne qu'il faisait cette singulière confidence. -- Vous voyez, Bourrienne, combien je suis sobre et mince; eh bien, on ne m'ôterait pas de l’idée qu'à quarante ans je serai gros mangeur et que je prendrai beaucoup d'embonpoint. Je prévois que ma constitution changera, et, cependant, je fais assez d'exercice; mais que voulez-vous! c'est un pressentiment, cela ne peut manquer d’arriver.
On sait à quel degré d'obésité était parvenu le prisonnier de Sainte-Hélène.
Il avait pour les bains une véritable passion qui, sans doute, ne contribua point médiocrement à développer son obésité; cette passion lui faisait du bain un besoin irrésistible. Il en prenait un tous les deux jours, y restait deux heures, se faisant, pendant ce temps, lire les journaux ou les pamphlets; pendant cette lecture, il ouvrait à toute minute le robinet d'eau chaude, de sorte qu'il élevait la température de son bain à un degré que ne pouvait supporter le lecteur, qui d'ailleurs n'y voyait plus pour lire.
Seulement alors, il permettait que l'on ouvrît la porte.
On a parlé des attaques d'épilepsie auxquelles, dès la première campagne d'Italie, il aurait été sujet; Bourrienne est resté onze ans près de lui et ne l’a jamais vu atteint de ce mal.
D'un autre côté, infatigable le jour, il avait la nuit un impérieux besoin de sommeil, surtout dans la période où nous le prenons; Bonaparte, général ou premier consul, faisait veiller les autres, mais dormait, lui, et dormait bien. Il se couchait à minuit, quelquefois même plus tôt, nous l’avons dit, et, lorsque, à sept heures du matin, on entrait dans sa chambre pour l'éveiller, on le trouvait toujours endormi; le plus souvent, au premier appel, il se levait; mais parfois, tout sommeillant encore, il disait en balbutiant:
-- Bourrienne, je t’en prie, laisse-moi dormir encore un moment.
Et, quand rien ne pressait, Bourrienne rentrait à huit heures; sinon il insistait, et, tout en grognant, Bonaparte finissait par se lever.
Il dormait sept heures sur vingt-quatre, parfois huit heures, faisant alors une courte sieste dans l’après-midi.
Aussi avait-il des instructions particulières pour la nuit.
-- La nuit, disait-il, vous entrerez, en général, le moins possible dans ma chambre; ne m'éveillez jamais quand vous aurez une bonne nouvelle à m'annoncer: une bonne nouvelle peut attendre; mais, s'il s'agit d'une mauvaise nouvelle, réveillez-moi à l’instant même; car, alors, il n'y a pas un instant à perdre pour y faire face.
Dès que Bonaparte était levé et avait fait sa toilette du matin, toujours très complète, son valet de chambre entrait, lui faisait la barbe et peignait ses cheveux; pendant qu'on le rasait, un secrétaire ou un aide de camp lui lisait les journaux en commençant toujours par le _Moniteur. _Il ne donnait d'attention réelle qu'aux journaux anglais et allemands.
-- Passez, passez, disait-il à la lecture des journaux français; je sais ce qu'ils disent, parce qu'ils ne disent que ce que je veux.
La toilette de Bonaparte faite dans sa chambre à coucher, il descendait dans son cabinet. Nous avons vu plus haut ce qu'il y faisait.
À dix heures, on annonçait, avons-nous dit, le déjeuner.
C'était le maître d'hôtel qui faisait cette annonce et il la faisait en ces termes:
-- Le général est servi.
Aucun titre, comme on voit, pas même celui de premier consul.
Le repas était frugal; tous les matins, on servait à Bonaparte un plat de prédilection dont il mangeait presque tous les jours: c'était un poulet frit à l'huile et à l'ail, le même qui a pris depuis, sur la carte des restaurateurs, le nom de poulet à la Marengo.
Bonaparte buvait peu, ne buvait que du vin de Bordeaux ou de Bourgogne, et préférablement ce dernier.
Après son déjeuner comme après son dîner, il prenait une tasse de café noir; jamais entre ses repas.
Quand il lui arrivait de travailler jusqu'à une heure avancée de la nuit, c'était, non point du café, mais du chocolat qu'on lui apportait, et le secrétaire qui travaillait avec lui en avait une tasse pareille à la sienne.
La plupart des historiens, des chroniqueurs, des biographes, après avoir dit que Bonaparte prenait beaucoup de café, ajoutent qu'il prenait immodérément de tabac.
C'est une double erreur.
Dès l'âge de vingt-quatre ans, Bonaparte avait contracté l'habitude de priser, mais juste ce qu'il fallait pour tenir son cerveau éveillé: il prisait habituellement non pas dans la poche de son gilet, comme on l'a prétendu, mais dans une tabatière qu'il échangeait presque chaque jour contre une nouvelle, ayant, sur ce point de collectionneur de tabatières, une certaine ressemblance avec le grand Frédéric; s'il prisait, par hasard, dans la poche de son gilet, c'était les jours de bataille, où il lui eût été difficile de tenir à la fois, en traversant le feu au galop, la bride de son cheval et une tabatière; il avait pour ces jours-là des gilets avec la poche droite doublée en peau parfumée, et, comme l'échancrure de son habit lui permettait d'insérer le pouce et l'index dans sa poche sans ouvrir son habit, il pouvait, en quelque circonstance et à quelque allure que ce fût, priser tout à son aise.
Général ou premier consul, il ne mettait pas de gants, se contentant de les tenir et de les froisser dans sa main gauche; empereur, il y eut un progrès, il en mit un, et, comme il changeait de gants non seulement tous les jours, mais encore deux ou trois fois par jour, son valet de chambre eut l'idée de ne faire refaire qu'un seul gant, complétant la paire avec celui qui ne servait pas.
Bonaparte avait deux grandes passions dont Napoléon hérita: la guerre et les monuments.
Gai et presque rieur dans les camps, il devenait rêveur et sombre dans le repos; c'était alors que, pour sortir de cette tristesse, il avait recours à l'électricité de l'art et rêvait ces monuments gigantesques comme il en a entrepris beaucoup et achevé quelques- uns. Il savait que les monuments font partie de la vie des peuples; qu'ils sont son histoire écrite en lettres majuscules; que, longtemps après que les générations ont disparu de la terre, ces jalons des âges restent debout; que Rome vit dans ses ruines, que la Grèce parle dans ses monuments, que, par les siens, l'Égypte apparaît, spectre splendide et mystérieux, au seuil des civilisations.
Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, ce qu'il caressait préférablement à tout, c'était la renommée, c'était le bruit; de là ce besoin de guerre, cette soif de gloire. Souvent il disait:
-- Une grande réputation, c'est un grand bruit; plus on en fait, plus il s'entend au loin; les lois, les institutions, les monuments, les nations, tout cela tombe; mais le bruit reste et retentit dans d'autres générations. Babylone et Alexandrie sont tombées; Sémiramis et Alexandre sont restés debout, plus grands peut-être par l'écho de leur renommée, répété et accru d'âge en âge, qu'ils ne l'étaient dans la réalité même.
Puis, rattachant ces grandes idées à lui-même:
-- Mon pouvoir, disait-il, tient à ma gloire, et ma gloire aux batailles que j'ai gagnées; la conquête m'a fait ce que je suis, la conquête seule peut me maintenir. Un gouvernement nouveau-né a besoin d'étonner et d'éblouir: dès qu'il ne flamboie plus, il s'éteint; du moment où il cesse de grandir, il tombe.
Longtemps il avait été Corse, supportant avec impatience la conquête de sa patrie; mais, le 13 vendémiaire passé, il s'était fait véritablement Français, et en était arrivé à aimer la France avec passion; son rêve c'était de la voir grande, heureuse, puissante, à la tête des nations comme gloire et comme art; il est vrai que, faisant la France grande, il grandissait avec elle, et qu'indestructiblement il attachait son nom à sa grandeur. Pour lui, vivant éternellement dans cette pensée, le moment actuel disparaissait dans l'avenir; partout où l'emportait l'ouragan de la guerre, il avait, avant toute chose, avant tout autre pays, la France présente à sa pensée. «Que penseront les Athéniens?» disait Alexandre après Issus et Arbelles. «J'espère que les Français seront contents de moi», disait Bonaparte après Rivoli et les Pyramides.
Avant la bataille, le moderne Alexandre s'occupait peu de ce qu'il ferait en cas de succès, mais beaucoup en cas de revers; il était, plus que tout autre, convaincu qu'un rien décide parfois des plus grands événements; aussi était-il plus occupé de prévoir ces événements que de les provoquer; il les regardait naître, il les voyait mûrir; puis, le moment venu, il apparaissait, mettait la main sur eux, et les domptait et les dirigeait comme un habile écuyer dompte et dirige un cheval fougueux.
Sa grandeur rapide au milieu des révolutions, les changements politiques qu'il avait préparés ou vus s'accomplir, les événements qu'il avait dominés lui avaient donné un certain mépris des hommes, que, d'ailleurs, par sa nature, il n'était point porté à estimer: aussi avait-il souvent à la bouche cette maxime d'autant plus désolante qu'il en avait reconnu la vérité:
«Il y a deux leviers pour remuer les hommes, la crainte et l'intérêt.»
Avec de pareils sentiments, Bonaparte ne devait pas croire et ne croyait point à l'amitié.
«Combien de fois, dit Bourrienne, ne m'a-t-il pas répété: L'amitié n'est qu'un mot; je n'aime personne, pas même mes frères... Joseph un peu, peut-être; et encore, si je l’aime, c'est par habitude et parce qu'il est mon aîné... Duroc, oui, lui, je l'aime; mais pourquoi? parce que son caractère me plaît, parce qu'il est froid, sec et sévère; puis Duroc ne pleure jamais!... D'ailleurs, pourquoi aimerais-je? Croyez-vous que j'aie de vrais amis, moi? Tant que je serai ce que je suis, je m'en ferai, en apparence du moins; mais que je cesse d'être heureux, et, vous verrez! Les arbres n'ont pas de feuilles pendant l'hiver... Voyez- vous, Bourrienne, il faut laisser pleurnicher les femmes. C'est leur affaire; mais, moi, pas de sensibilité. Il faut avoir la main vigoureuse et le coeur ferme; autrement il ne faut se mêler ni de guerre ni de gouvernement.»
Dans ses relations familières, Bonaparte était ce que l'on appelle au collège un taquin; mais ses taquineries étaient exemptes de méchanceté et presque jamais désobligeantes; sa mauvaise humeur, facile d'ailleurs à exciter, passait comme un nuage chassé par le vent, s'exhalait en paroles, se dissipait dans ses propres éclats. Pourtant, lorsqu'il s'agissait des affaires publiques, de quelque faute d'un de ses lieutenants ou de ses ministres, il se laissait aller à de graves emportements; ses boutades alors étaient vives et dures toujours, humiliantes parfois; il donnait un coup de massue sous lequel il fallait, bon gré mal gré, courber la tête: ainsi sa scène avec Jomini, ainsi sa scène avec le duc de Bellune.
Bonaparte avait deux sortes d'ennemis, les jacobins et les royalistes: il détestait les premiers et craignait les seconds; lorsqu'il parlait des jacobins, il ne les appelait que les assassins de Louis XVI; quant aux royalistes, c'était autre chose: on eût dit qu'il prévoyait la Restauration.
Il avait près de lui deux hommes qui avaient voté la mort du roi: Fouché et Cambacérès.
Il renvoya Fouché de son ministère, et, s'il garda Cambacérès, ce fut à cause des services que pouvait rendre l'éminent légiste; mais il n'y pouvait tenir, et, souvent, prenant par l'oreille son collègue le second consul:
-- Mon pauvre Cambacérès, disait-il, j'en suis bien fâché, mais votre affaire est claire: si jamais les Bourbons reviennent, vous serez pendu!
Un jour, Cambacérès s'impatienta, et, par un hochement de tête, arrachant son oreille aux pinces vivantes qui la tenaient:
-- Allons, dit-il, laissez donc de côté vos mauvaises plaisanteries!
Toutes les fois que Bonaparte échappait à un danger, une habitude d'enfance, une habitude corse reparaissait: il faisait sur sa poitrine, et avec le pouce, un rapide signe de croix.
Quand il éprouvait quelque contrariété ou était en proie à une pensée désagréable, il fredonnait: quel air? un air à lui, qui n'en était pas un, que personne n'a reconnu, tant il avait la voix fausse; alors, et tout en chantonnant, il s'asseyait devant sa table de travail, se dandinant dans son fauteuil, se penchant en arrière au point de tomber à la renverse, et mutilant, comme nous l'avons dit, le bras de son fauteuil avec un canif qui n'avait pas pour lui d'autre utilité, attendu que jamais il ne taillait une plume lui-même: c'était son secrétaire qui avait cette charge, et qui les lui taillait du mieux possible, intéressé qu'il était à ce que cette effroyable écriture que l'on connaît ne fût pas tout à fait illisible.
On sait l'effet que produisait sur Bonaparte le son des cloches: c'était la seule musique qu'il comprît et qui lui allât au coeur; s'il était assis lorsque la vibration se faisait entendre, d'un signe de la main il recommandait le silence et se penchait du côté du son; s'il était en train de se promener, il s'arrêtait, inclinait la tête et écoutait: tant que la cloche tintait, il restait immobile; le bruit éteint dans l'espace, il reprenait son travail, répondant à ceux qui le priaient d'expliquer cette singulière sympathie pour la voix de bronze:
-- Cela me rappelle les premières années que j'ai passées à Brienne. J'étais heureux alors!
À l'époque où nous sommes arrivés, sa grande préoccupation était l'achat qu'il venait de faire du domaine de la Malmaison; il allait tous les samedis soirs à cette campagne, y passait, comme un écolier en vacances, la journée du dimanche et souvent même celle du lundi. Là, le travail était négligé pour la promenade; pendant cette promenade, il surveillait lui-même les embellissements qu'il faisait exécuter. Quelquefois, et dans les commencements surtout, ses promenades s'étendaient hors des limites de la maison de campagne; les rapports de la police mirent bientôt ordre à ces excursions, qui furent supprimées complètement après la conspiration d'Aréna et l'affaire de la machine infernale.
Le revenu de la Malmaison, calculé par Bonaparte lui-même, en supposant qu'il fit vendre ses fruits et ses légumes, pouvait monter à six mille francs.
-- Cela n'est pas mal, disait-il à Bourrienne; mais, ajoutait-il avec un soupir, il faudrait avoir trente mille livres de rente en dehors pour pouvoir vivre ici.
Bonaparte mêlait une certaine poésie à son goût pour la campagne: il aimait à voir sous les allées sombres du parc se promener une femme à la taille haute et flexible; seulement, il fallait qu'elle fût vêtue de blanc: il détestait les robes de couleur foncée, et avait en horreur les grosses femmes; quant aux femmes enceintes, il éprouvait pour elles une telle répugnance, qu'il était bien rare qu'il les invitât à ses soirées ou à ses fêtes; du reste, peu galant de sa nature, imposant trop pour attirer, à peine poli avec les femmes, il prenait rarement sur lui de dire, même aux plus jolies, une chose agréable; souvent même on tressaillait, étonné des mauvais compliments qu'il faisait aux meilleures amies de Joséphine. À telle femme il avait dit: «Oh! comme vous avez les bras rouges!» à telle autre: «Oh! la vilaine coiffure que vous avez là!» à celle-ci: «Vous avez une robe bien sale, je vous l'ai déjà vue vingt fois!» à celle-là: «Vous devriez bien changer de couturière, car vous êtes singulièrement fagotée.»
Un jour, il dit à la duchesse de Chevreuse, charmante blonde dont tout le monde admirait la chevelure:
-- Ah! c'est singulier, comme vous êtes rousse!
-- C'est possible, répondit la duchesse; seulement, c'est la première fois qu'un homme me le dit.
Bonaparte n'aimait pas le jeu, et, quand il jouait par hasard, c'était au vingt-et-un; du reste, il avait cela de commun avec Henri IV, qu'il trichait; mais, le jeu fini, il laissait tout ce qu'il avait d'or et de billets sur la table en disant:
-- Vous êtes des niais! j'ai triché pendant tout le temps que nous avons joué, et vous ne vous en êtes pas aperçus. Que ceux qui ont perdu se rattrapent.
Bonaparte, né et élevé dans la religion catholique, n'avait de préférence pour aucun dogme; lorsqu'il rétablit l'exercice du culte, ce fut un acte politique qu'il accomplit et non un acte religieux. Il aimait cependant les causeries qui portaient sur ce sujet; mais lui-même se traçait d'avance sa part dans la discussion en disant:
-- Ma raison me tient dans l'incrédulité de beaucoup de choses; mais les impressions de mon enfance et les inspirations de ma première jeunesse me rejettent dans l'incertitude.
Pourtant, il ne voulait pas entendre parler de matérialisme; peu lui importait le dogme, pourvu que ce dogme reconnût un Créateur. Pendant une belle soirée de messidor, tandis que son bâtiment glissait entre le double azur de la mer et du ciel, les mathématiciens soutenaient qu'il n'y avait pas de Dieu, mais seulement une matière animée. Bonaparte regarda cette voûte céleste, plus brillante cent fois entre Malte et Alexandrie qu'elle ne l'est dans notre Europe, et, au moment où l'on croyait qu'il était bien loin de la conversation:
-- Vous avez beau dire, s'écria-t-il en montrant les étoiles, c'est un Dieu qui a fait tout cela. Bonaparte, très exact à payer ses dépenses particulières, l'était infiniment moins pour les dépenses publiques; il était convaincu que, dans les marchés passés entre les ministres et les fournisseurs, si le ministre qui avait conclu le marché n'était pas dupe, l'État, en tout cas, était volé; aussi reculait-il autant que possible l'époque du payement; alors il n'y avait point de chicanes et de difficultés qu'il ne fit, point de mauvaises raisons qu'il ne donnât; c'était chez lui une idée fixe, un principe invariable, que tout fournisseur était un fripon.
Un jour, on lui présente un homme qui avait fait une soumission et avait été accepté.
-- Comment vous appelez-vous? demanda-t-il avec sa brusquerie ordinaire.
-- Vollant, citoyen premier consul.
-- Beau nom de fournisseur.
-- Mon nom, citoyen, s'écrie avec deux ll.
-- On n'en vole que mieux, monsieur, reprit Bonaparte.
Et il lui tourna le dos.
Bonaparte revenait rarement sur une décision arrêtée, même quand il l'avait reconnue injuste; jamais nul ne lui entendit dire: «J'ai eu tort.» tout au contraire, son mot favori était: «Je commence toujours par croire le mal.» La maxime était plus digne de Timon que d'Auguste.
Mais, avec tout cela, on sentait que c'était chez Bonaparte plutôt un parti pris d'avoir l'air de mépriser les hommes que de les mépriser véritablement. Il n'était ni haineux ni vindicatif; seulement, parfois croyait-il trop à la nécessité, la déesse aux coins de fer; au reste, hors du champ de la politique, sensible, bon, accessible à la pitié, aimant les enfants, grande preuve d'un coeur doux et pitoyable, ayant dans la vie privée de l'indulgence pour les faiblesses humaines, et parfois une certaine bonhomie, celle de Henri IV jouant avec ses enfants, malgré l'arrivée de l'ambassadeur d'Espagne.
Si nous faisions ici de l'histoire, nous aurions encore bien des choses à dire de Bonaparte, sans compter -- quand nous aurions fini avec Bonaparte -- ce qui nous resterait à dire de Napoléon.
Mais nous écrivons une simple chronique dans laquelle Bonaparte joue son rôle; par malheur, là où se montre Bonaparte, ne fît-il qu'apparaître, il devient, malgré le narrateur, un personnage principal.
Qu'on nous pardonne donc d'être retombé dans la digression, cet homme qui est à lui seul tout un monde, nous a, en dépit de nous- même, entraîné dans son tourbillon.
Revenons à Roland et, par conséquent, à notre récit.
XXXVII -- L'AMBASSADEUR
Nous avons vu qu'en rentrant, Roland avait demandé le premier consul, et qu'on lui avait répondu que le premier consul travaillait avec le ministre de la police.
Roland était le familier de la maison; quel que fût le fonctionnaire avec lequel travaillât Bonaparte, à son retour d'un voyage ou d'une simple course, il avait l'habitude d'entr'ouvrir la porte du cabinet et de passer la tête.
Souvent le premier consul était si occupé, qu'il ne faisait pas attention à cette tête qui passait.
Alors, Roland prononçait ce seul mot:
«Général!» ce qui voulait dire dans cette langue intime que les deux condisciples avaient continué de parler: «Général, je suis là; avez-vous besoin de moi? j'attends vos ordres.» Si le premier n'avait pas besoin de Roland, il répondait: «C'est bien.» Si, au contraire, il avait besoin de lui, il disait ce seul mot: «Entre.»
Roland entrait alors, et attendait dans l'embrasure d'une fenêtre que son général lui dit pour quel motif il l'avait fait entrer.
Comme d'habitude, Roland passa la tête en disant:
-- Général!
-- Entre, répondit le premier consul, avec une satisfaction visible. Entre! Entre!
Roland entra.
Comme on le lui avait dit, Bonaparte travaillait avec le ministre de la police.
L'affaire dont s'occupait le premier consul, et qui paraissait le préoccuper fort, avait aussi pour Roland son côté d'intérêt.
Il s'agissait de nouvelles arrestations de diligences opérées par les compagnons de Jéhu.
Sur la table étaient trois procès-verbaux constatant l'arrestation d'une diligence et de deux malles-poste.
Dans une de ces malles-poste se trouvait le caissier de l'armée d'Italie, Triber.
Les arrestations avaient eu lieu, la première sur la grande route de Meximieux à Montluel, dans la partie du chemin qui traverse le territoire de la commune de Belignieux; la seconde, à l'extrémité du lac de Silans, du côté de Nantua; la troisième, sur la grande route de Saint-Étienne à Bourg, à l'endroit appelé les Carronnières.
Un fait particulier se rattachait à l'une de ces arrestations.
Une somme de quatre mille francs et une caisse de bijouterie avaient, par mégarde, été confondues avec les groupes d'argent appartenant au gouvernement, et enlevées aux voyageurs; ceux-ci les croyaient perdues, lorsque le juge de paix de Nantua reçut une lettre sans signature, qui lui indiquait l'endroit où ces objets avaient été enterrés, avec prière de les remettre à leurs propriétaires, les compagnons de Jéhu faisant la guerre au gouvernement, mais non aux particuliers.
D'un autre côté, dans l'affaire des Cartonnières, où les voleurs, pour arrêter la malle-poste, qui, malgré leur ordre de faire halte, redoublait de vitesse, avaient été forcés de faire feu sur un cheval, les compagnons de Jéhu avaient cru devoir un dédommagement au maître de poste, et celui-ci avait reçu cinq cents francs en paiement de son cheval tué.
C'était juste ce que le cheval avait coûté huit jours auparavant, et cette estimation prouvait que l'on avait affaire à des gens qui se connaissaient en chevaux.
Les procès-verbaux dressés par les autorités locales étaient accompagnés des déclarations des voyageurs.
Bonaparte chantonnait cet air inconnu dont nous avons parlé; ce qui prouvait qu'il était furieux.
Aussi, comme de nouveaux renseignements devaient lui arriver avec Roland, avait-il répété trois fois à Roland d'entrer.
-- Eh bien, lui dit-il, décidément ton département est en révolte contre moi; tiens, regarde.
Roland jeta un coup d'oeil sur les papiers et comprit.
-- Justement, dit-il, je revenais pour vous parler de cela, mon général.
-- Alors, parlons-en; mais, d'abord, demande à Bourrienne mon atlas départemental.
Roland demanda l'atlas, et, devinant ce que désirait Bonaparte, l'ouvrit au département de l'Ain.
-- C'est cela, dit Bonaparte; montre-moi où les choses se sont passées.
Roland posa le doigt sur l'extrémité de la carte, du côté de Lyon.
-- Tenez, mon général, voici l'endroit précis de la première attaque, ici, en face de Bellignieux.
-- Et la seconde?
-- A eu lieu ici, dit Roland reportant son doigt de l'autre côté du département, vers Genève; voici le lac de Nantua, et voici celui de Silans.
-- Maintenant, la troisième?
Roland ramena son doigt vers le centre.
-- Général, voici la place précise; les Cartonnières ne sont point marquées sur la carte, à cause de leur peu d'importance.
-- Qu'est-ce que les Cartonnières? demanda le premier consul.
-- Général, on appelle Cartonnières, chez nous, des fabriques de tuiles; elles appartiennent au citoyen Terrier: voici la place qu'elles devraient occuper sur la carte.
Et Roland indiqua, du bout d'un crayon qui laissa sa trace sur le papier, l'endroit précis où devait avoir eu lieu l'arrestation.
-- Comment, dit Bonaparte, la chose s'est passée à une demi-lieue à peine de Bourg!
-- À peine, oui, général; cela explique comment le cheval blessé a été ramené à Bourg, et n'est mort que dans les écuries de la Belle-Alliance.
-- Vous entendez tous ces détails, monsieur! dit Bonaparte en s'adressant au ministre de la police.
-- Oui, citoyen premier consul, répondit celui-ci.
-- Vous savez que je veux que les brigandages cessent.
-- J'y ferai tous mes efforts.
-- Il ne s'agit pas de faire tous vos efforts, il s'agit de réussir.
Le ministre s'inclina.
-- Ce n'est qu'à cette condition, continua Bonaparte, que je reconnaîtrai que vous êtes véritablement l'homme habile que vous prétendez être.
-- Je vous y aiderai, citoyen, dit Roland.
-- Je n'osais vous demander votre concours, dit le ministre.
-- Oui, mais moi je vous l’offre; ne faites rien que nous ne nous soyons concertés ensemble.
Le ministre regarda Bonaparte.
-- C'est bien, dit Bonaparte, allez. Roland passera au ministère.
Le ministre salua et sortit.
-- En effet, continua le premier consul, il y va de ton honneur d'exterminer ces bandits, Roland: d'abord, la chose se passe dans ton département; puis ils paraissent en vouloir particulièrement à toi et à ta famille.
-- Au contraire, dit Roland, et voilà ce dont j'enrage, c'est qu'ils épargnent moi et ma famille.
-- Revenons là-dessus, Roland; chaque détail a son importance; c'est la guerre de Bédouins que nous recommençons.
-- Remarquez ceci, général: je vais passer une nuit à la chartreuse de Seillon, attendu, m'assure-t-on, qu'il y revient des fantômes. En effet, un fantôme m'apparaît, mais parfaitement inoffensif: je tire sur lui deux coups de pistolet, il ne se retourne même pas. Ma mère se trouve dans une diligence arrêtée, elle s'évanouit: un des voleurs a pour elle les soins les plus délicats, lui frotte les tempes avec du vinaigre et lui fait respirer des sels. Mon frère Édouard se défend autant qu'il est en lui: on le prend, on l'embrasse, on lui fait toutes sortes de compliments sur son courage; peu s'en faut qu'on ne lui donne des bonbons en récompense de sa belle conduite. Tout au contraire, mon ami sir John m'imite, va où j'ai été; on le traite en espion et on le poignarde!
-- Mais il n'en est pas mort?
-- Non: tout au contraire, il se porte si bien, qu'il veut épouser ma soeur.
-- Ah! ah! il a fait la demande?
-- Officielle.
-- Et tu as répondu?...
-- J'ai répondu que ma soeur dépendait de deux personnes.
-- Ta mère et toi, c'est trop juste.
-- Non pas: ma soeur elle-même... et vous.
-- Elle, je comprends; mais moi?
-- Ne m'avez-vous pas dit, général, que vous vouliez la marier?
Bonaparte se promena un instant, les bras croisés, et réfléchissant; puis, tout à coup, s'arrêtant devant Roland:
-- Qu'est-ce que ton Anglais?
-- Vous l’avez vu, général.
-- Je ne parle pas physiquement; tous les Anglais se ressemblent: des yeux bleus, les cheveux roux, le teint blanc et la mâchoire allongée.
-- C'est le _the, _dit gravement Roland.
-- Comment, le thé?
-- Oui; vous avez appris l'anglais, général?
-- C'est-à-dire que j'ai essayé de l’apprendre.
-- Votre professeur a dû vous dire alors que le _the _se prononçait en appuyant la langue contre les dents; eh bien, à force de prononcer le _the, _et, par conséquent, de repousser leurs dents avec leur langue, les Anglais finissent par avoir cette mâchoire allongée qui, comme vous le disiez tout à l’heure, est un des caractères distinctifs de leur physionomie.
Bonaparte regarda Roland pour savoir si l'éternel railleur riait ou parlait sérieusement.
Roland demeura imperturbable.
-- C'est ton opinion? dit Bonaparte.
-- Oui, général, et je crois que, physiologiquement, elle en vaut bien une autre; j'ai une foule d'opinions comme celle-là que je mets au jour au fur et à mesure que l’occasion s'en présente.
-- Revenons à ton Anglais.
-- Volontiers, général.
-- Je te demandais ce qu'il était.
-- Mais c'est un excellent gentleman: très brave, très calme, très impassible, très noble, très riche, et, de plus -- ce qui n'est probablement pas une recommandation pour vous -- neveu de lord Grenville, premier ministre de Sa Majesté.
-- Tu dis?
-- Je dis premier ministre de Sa Majesté Britannique.
Bonaparte reprit sa promenade, et, revenant à Roland:
-- Puis-je le voir ton Anglais?
-- Vous savez bien, mon général, que vous pouvez tout.
-- Où est-il?
-- À Paris.
-- Va le chercher et amène-le-moi.
Roland avait l'habitude d'obéir sans répliquer; il prit son chapeau et s'avança vers la porte.
-- Envoie-moi Bourrienne, dit le premier consul, au moment où Roland passait dans le cabinet de son secrétaire.
Cinq minutes après que Roland avait disparu, Bourrienne paraissait.
-- Asseyez-vous là, Bourrienne, dit le premier consul.
Bourrienne s'assit, prépara son papier, trempa sa plume dans l'encre et attendit.
-- Y êtes-vous? demanda Bonaparte en s'asseyant sur le bureau même où écrivait Bourrienne, ce qui était encore une de ses habitudes, habitude qui désespérait le secrétaire, Bonaparte ne cessant point de se balancer pendant tout le temps qu'il dictait, et, par ce balancement, agitant le bureau de la même façon à peu près que s'il eût été au milieu de l'Océan sur une mer houleuse.
-- J'y suis, répondit Bourrienne, qui avait fini par se faire, tant bien que mal, à toutes les excentricités du premier consul.
-- Alors, écrivez.
Et il dicta:
«Bonaparte, premier consul de la République, à Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne et d'Irlande.
«Appelé par le voeu de la nation française à occuper la première magistrature de la République, je crois convenable d'en faire directement part à Votre Majesté.
«La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du monde, doit-elle être éternelle? N'est-il donc aucun moyen de s'entendre?
«Comment les deux nations les plus éclairées de l’Europe, puissantes et fortes toutes deux plus que ne l'exigent leur sûreté et leur indépendance, peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine grandeur ou à des antipathies mal raisonnées le bien du commerce, la prospérité intérieure, le bonheur des familles? comment ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la première des gloires?
«Ces sentiments ne sauraient être étrangers au coeur de Votre Majesté, qui gouverne une nation libre dans le seul but de la rendre heureuse.
«Votre Majesté ne verra dans cette ouverture que mon désir sincère de contribuer efficacement, pour la seconde fois, à la pacification générale par une démarche prompte, toute de confiance et dégagée de ces formes qui, nécessaires peut-être pour déguiser la dépendance des États faibles, ne décèlent dans les États forts que le désir mutuel de se tromper.
«La France et l’Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent longtemps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder l’épuisement; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations civilisées est attaché à la fin d'une guerre qui embrase le monde entier.»
Bonaparte s'arrêta.
-- Je crois que c'est bien ainsi, dit-il; relisez-moi cela, Bourrienne.
Bourrienne lut la lettre qu'il venait d'écrire.
Après chaque paragraphe, le premier consul approuvait de la tête, en disant:
-- Allez.
Avant même les derniers mots, il prit la lettre des mains de Bourrienne, et signa avec une plume neuve.
C'était son habitude de ne se servir qu'une fois de la même plume, rien ne lui était plus désagréable qu'une tache d'encre aux doigts.
-- C'est bien, dit-il; cachetez et mettez l'adresse: À lord Grenville.
Bourrienne fit ce qui lui était recommandé.
En ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait dans la cour du Luxembourg.
Puis, un instant après, la porte s'ouvrit et Roland parut.
-- Eh bien? demanda Bonaparte.
-- Quand je vous disais que vous pouviez tout ce que vous vouliez, général.
-- Tu as ton Anglais?
-- Je l'ai rencontré au carrefour de Buci, et, sachant que vous n'aimiez pas à attendre, je l'ai pris tel qu'il était et l'ai forcé de monter en voiture. Par ma foi, un instant j'ai cru que je serais obligé de le faire conduire ici par le poste de la rue Mazarine; il est en bottes et en redingote.
-- Qu'il entre, dit Bonaparte.
-- Entrez, milord, fit Roland en se retournant.
Lord Tanlay parut sur le seuil de la porte.
Bonaparte n'eut besoin que de jeter un coup d'oeil sur lui pour reconnaître le parfait gentleman.
Un peu d'amaigrissement, un reste de pâleur donnaient à sir John tous les caractères d'une haute distinction.
Il s'inclina et attendit la présentation en véritable Anglais qu'il était.
-- Général, dit Roland, j'ai l'honneur de vous présenter sir John Tanlay, qui voulait, pour avoir l'honneur de vous voir, aller jusqu'à la troisième cataracte, et qui, aujourd'hui, se fait tirer l'oreille pour venir jusqu'au Luxembourg.
-- Venez, milord, venez, dit Bonaparte; ce n'est ni la première fois que nous nous voyons, ni la première fois que j'exprime le désir de vous connaître; il y avait donc presque de l'ingratitude, à vous, de vous refuser à mon désir.
-- Si j'ai hésité, général, répondit sir John en excellent français, selon son habitude, c'est que je ne pouvais croire à l'honneur que vous me faites.
-- Et puis, tout naturellement et par sentiment national, vous me détestez, n'est-ce pas, comme tous vos compatriotes?
-- Je dois avouer, général, répondit sir John en souriant, qu'ils n'en sont encore qu'à l'admiration.
-- Et partagez-vous cet absurde préjugé de croire que l'honneur national veut que l'on haïsse aujourd'hui l'ennemi qui peut être notre ami demain?
-- La France a presque été pour moi une seconde patrie, général, et mon ami Roland vous dira que j'aspire au moment où, de mes deux patries, celle à qui je devrai le plus sera la France.
-- Ainsi, vous verriez sans répugnance la France et l'Angleterre se donner la main pour le bonheur du monde?
-- Le jour où je verrais cela serait pour moi un jour heureux.
-- Et, si vous pouviez contribuer à amener ce résultat, vous y prêteriez-vous?
-- J'y exposerais ma vie.
-- Roland m'a dit que vous étiez parent de lord Grenville.
-- Je suis son neveu.
-- Êtes-vous en bons termes avec lui?
-- Il aimait fort ma mère, qui était sa soeur aînée.
-- Avez-vous hérité de la tendresse qu'il portait à votre mère?
-- Oui; seulement, je crois qu'il la tient en réserve pour le jour où je rentrerai en Angleterre.
-- Vous chargeriez-vous de lui porter une lettre de moi?
-- Adressée à qui?
-- Au roi George III.
-- Ce serait un grand honneur pour moi.
-- Vous chargeriez-vous de dire de vive voix à votre oncle ce que l'on ne peut écrire dans une lettre?
-- Sans y changer un mot: les paroles du général Bonaparte sont de l'histoire.
-- Eh bien, dites-lui...
Mais, s'interrompant et se retournant vers Bourrienne:
-- Bourrienne, dit-il, cherchez-moi la dernière lettre de l'empereur de Russie.
Bourrienne ouvrit un carton, et, sans chercher, mit la main sur une lettre qu'il donna à Bonaparte.
Bonaparte jeta un coup d'oeil sur la lettre, et, la présentant à lord Tanlay:
-- Dites-lui, reprit-il, d'abord et avant toute chose que vous avez lu cette lettre.
Sir John s'inclina et lut:
«Citoyen premier consul,
«J'ai reçu, armés et habillés à neuf, chacun avec l'uniforme de son corps, les neuf mille Russes faits prisonniers en Hollande, et que vous m'avez envoyés sans rançon, sans échange, sans condition aucune.
«C'est de la pure chevalerie, et j'ai la prétention d'être un chevalier.
«Je crois que ce que je puis vous offrir de mieux, citoyen premier consul, en échange de ce magnifique cadeau, c'est mon amitié.
«La voulez-vous?
«Comme arrhes de cette amitié, j'envoie ses passeports à lord Whitworth, ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg.
«En outre, si vous voulez être, je ne dirai pas même mon second, mais mon témoin, je provoque en duel personnel et particulier tous les rois qui ne prendront point parti contre l'Angleterre et qui ne lui fermeront pas leurs ports.
«Je commence par mon voisin, le roi du Danemark, et vous pouvez lire, dans la _Gazette de _la Cour, le cartel que je lui envoie.
«Ai-je encore autre chose à vous dire?
«Non.
«Si ce n'est qu'à nous deux nous pouvons faire la loi au monde.
«Et puis encore que je suis votre admirateur et sincère ami.
«PAUL.»
Lord Tanlay se retourna vers le premier consul.
-- Vous savez que l'empereur de Russie est fou, dit-il.
-- Serait-ce cette lettre qui vous l’apprendrait, milord? demanda Bonaparte.
-- Non; mais elle me confirme dans mon opinion.
-- C'est d'un fou que Henri VI de Lancastre a reçu la couronne de saint Louis, et le blason d'Angleterre -- jusqu'au moment où je les y gratterai avec mon épée -- porte encore les fleurs de lis de France.
Sir John sourit; son orgueil national se révoltait à cette prétention du vainqueur des Pyramides.
-- Mais, reprit Bonaparte, il n'est point question de cela aujourd'hui, et chaque chose viendra en son temps.
-- Oui, murmura sir John, nous sommes encore trop près d'Aboukir.
-- Oh! ce n'est pas sur mer que je vous battrai, dit Bonaparte: il me faudrait cinquante ans pour faire de la France une nation maritime; c'est là-bas...
Et de sa main, il montra l'Orient.
-- Pour le moment, je vous le répète, il s'agit, non pas de guerre, mais de paix: j'ai besoin de la paix pour accomplir le rêve que je fais, et surtout de la paix avec l'Angleterre. Vous voyez que je joue cartes sur table: je suis assez fort pour être franc. Le jour où un diplomate dira la vérité, ce sera le premier diplomate du monde, attendu que personne ne le croira, et que, dès lors, il arrivera sans obstacle à son but.
-- J'aurai donc à dire à mon oncle que vous voulez la paix?
-- Tout en lui disant que je ne crains pas la guerre. Ce que je ne fais pas avec le roi George, vous le voyez, je puis le faire avec l'empereur Paul; mais la Russie n'en est pas au point de civilisation où je la voudrais pour en faire une alliée.
-- Un instrument vaut quelquefois mieux qu'un allié.
-- Oui; mais, vous l'avez dit, l'empereur est fou, et, au lieu d'armer les fous, milord, mieux vaut les désarmer. Je vous dis donc que deux nations comme la France et l’Angleterre doivent être deux amies inséparables ou deux ennemies acharnées: amies, elles sont les deux pôles de la terre, équilibrant son mouvement par un poids égal; ennemies, il faut que l'une détruise l’autre et se fasse l'axe du monde.
-- Et si lord Grenville, sans douter de votre génie, doutait de votre puissance; s'il est de l’avis de notre poète Coleridge, s'il croit que l'Océan au rauque murmure garde son île et lui sert de rempart, que lui dirai-je?
-- Déroulez-nous une carte du monde, Bourrienne, dit Bonaparte.
Bourrienne déroula une carte; Bonaparte s'en approcha.
-- Voyez-vous ces deux fleuves? dit-il.
Et il montrait à sir John le Volga et le Danube.
-- Voilà la route de l'Inde, ajouta-t-il.
-- Je croyais que c'était l'Égypte, général, dit sir John.
-- Je l'ai cru un instant comme vous, ou plutôt, j'ai pris celle- là parce que je n'en avais pas d'autre. Le tzar m'ouvre celle-ci; que votre gouvernement ne me force point à la prendre! Me suivez- vous?
-- Oui, citoyen; marchez devant.
-- Eh bien, si l’Angleterre me force à la combattre, si je suis obligé d'accepter l’alliance du successeur de Catherine, voici ce que je fais: j'embarque quarante mille Russes sur le Volga; je leur fais descendre le fleuve jusqu'à Astrakan; ils traversent la mer Caspienne et vont m'attendre à Asterabad.
Sir John s'inclina en signe d'attention profonde.
Bonaparte continua.
-- J'embarque quarante mille Français sur le Danube.
-- Pardon, citoyen premier consul, mais le Danube est un fleuve autrichien.
-- J'aurai pris Vienne.
Sir John regarda Bonaparte.
-- J'aurai pris Vienne, continua celui-ci. J'embarque donc quarante mille Français sur le Danube; je trouve, à son embouchure, des vaisseaux russes qui les transportent jusqu'à Taganrog; je leur fais remonter par terre le cours du Don jusqu'à Pratisbianskaïa, d'où ils se portent à Tzaritsin; là, ils descendent le Volga à leur tour avec les mêmes bâtiments qui ont conduit les quarante mille Russes à Asterabad; quinze jours après, j'ai quatre-vingt mille hommes dans la Perse occidentale. D'Asterabad, les deux corps réunis se porteront sur l'Indus; la Perse, ennemie de l'Angleterre, est notre alliée naturelle.
-- Oui; mais, une fois dans le Pendjab, l'alliance perse vous manque, et une armée de quatre-vingt mille hommes ne traîne point facilement avec elle ses approvisionnements.
-- Vous oubliez une chose, dit Bonaparte, comme si l'expédition était faite, c'est que j'ai laissé des banquiers à Téhéran et à Caboul; or, rappelez-vous ce qui arriva, il y a neuf ans, dans la guerre de lord Cornwallis contre Tippo-Saïb: le général en chef manquait de vivres; un simple capitaine... je ne me rappelle plus son nom...
-- Le capitaine Malcom, fit lord Tanlay.
-- C'est cela, s'écria Bonaparte, vous savez l'affaire! Le capitaine Malcom eut recours à la caste des brinjaries, ces bohémiens de l'Inde, qui couvrent de leurs campements la péninsule hindoustanique, où ils font exclusivement le commerce de grains; eh bien, ces bohémiens sont à ceux qui les payent, fidèles jusqu'au dernier sou: ce sont eux qui me nourriront.
-- Il faudra passer l'Indus.
-- Bon! dit Bonaparte, j'ai soixante lieues de développement entre Déra-Ismaël-Khan et Attok; je connais l'Indus comme je connais la Seine; c'est un fleuve lent qui fait une lieue à l'heure, dont la profondeur moyenne, là où je dis, est de douze à quinze pieds et qui a dix gués peut-être sur ma ligne d'opération.
-- Ainsi votre ligne d'opération est déjà tracée? demanda sir John en souriant.
-- Oui, attendu qu'elle se déploie devant un massif non interrompu de provinces fertiles et bien arrosées; attendu qu'en l'abordant je tourne les déserts sablonneux qui séparent la vallée inférieure de l'Indus du Radjepoutanah; attendu, enfin, que c'est sur cette base que se sont faites toutes les invasions de l'Inde qui ont eu quelques succès depuis Mahmoud de Ghizni, en l'an 1000, jusqu'à Nadir-Schah, en 1739: et combien entre ces deux époques ont fait la route que je compte faire! passons-les en revue... Après Mahmoud de Ghizni, Mahomet-Gouri, en 1184, avec cent vingt mille hommes; après Mahomet-Gouri, Timour-Lung ou Timour le Boiteux, dont nous avons fait Tamerlan, avec soixante mille hommes; après Timour-Lung, Babour; après Babour, Humayoun; que sais-je, moi! L'Inde n'est-elle pas à qui veut ou à qui sait la prendre?
-- Vous oubliez, citoyen premier consul, que tous ces conquérants que vous venez de nommer n'ont eu affaire qu'aux peuplades indigènes, tandis que vous aurez affaire aux Anglais, vous. Nous avons dans l'Inde...
-- Vingt à vingt-deux mille hommes.
-- Et cent mille cipayes.
-- J'ai fait le compte de chacun, et je traite l'Angleterre et l'Inde, l'une avec le respect, l'autre avec le mépris qu'elle mérite: partout où je trouve l'infanterie européenne, je prépare une seconde, une troisième, s'il le faut une quatrième ligne de réserve, supposant que les trois premières peuvent plier sous la baïonnette anglaise; mais partout où je ne rencontre que des cipayes, des fouets de poste pour cette canaille, c'est tout ce qu'il me faut. Avez-vous encore quelques questions à me faire, milord?
-- Une seule, citoyen premier consul: désirez-vous sérieusement la paix?
-- Voici la lettre par laquelle je la demande à votre roi, milord; et c'est pour être bien sûr qu'elle sera remise à Sa Majesté Britannique, que je prie le neveu de lord Grenville d'être mon messager.
-- Il sera fait selon votre désir, citoyen; et, si j'étais l'oncle au lieu d'être le neveu, je promettrais davantage.
-- Quand pouvez-vous partir?
-- Dans une heure, je serai parti.
-- Vous n'avez aucun désir à m'exprimer avant votre départ?
-- Aucun. En tous cas, si j'en avais, je laisse mes pleins pouvoirs à mon ami Roland.
-- Donnez-moi la main, milord; ce sera de bon augure, puisque nous représentons, vous l'Angleterre, et moi la France.
Sir John accepta l'honneur que lui faisait Bonaparte, avec cette exacte mesure qui indiquait à la fois sa sympathie pour la France et ses réserves pour l'honneur national.
Puis, ayant serré celle de Roland avec une effusion toute fraternelle, il salua une dernière fois le premier consul et sortit.
Bonaparte le suivit des yeux, parut réfléchir un instant; puis, tout à coup:
-- Roland, dit-il, non seulement je consens au mariage de ta soeur avec lord Tanlay, mais encore je le désire: tu entends? je le désire.
Et il pesa tellement sur chacun de ces trois mots, qu'ils signifièrent clairement, pour quiconque connaissait le premier consul, non plus «je le désire», mais «je le veux!»
La tyrannie était douce pour Roland; aussi l'accepta-t-il avec un remerciement plein de reconnaissance.
XXXVIII -- LES DEUX SIGNAUX
Disons ce qui se passait au château des Noires-Fontaines, trois jours après que les événements que nous venons de raconter se passaient à Paris.
Depuis que, successivement, Roland d'abord, puis madame de Montrevel et son fils, et enfin sir John, avaient pris la route de Paris, Roland pour rejoindre son général, madame de Montrevel pour conduire Édouard au collège, et sir John pour faire à Roland ses ouvertures matrimoniales, Amélie était restée seule avec Charlotte au château des Noires-Fontaines.
Nous disons _seule, _parce que Michel et son fils Jacques n'habitaient pas précisément le château: ils logeaient dans un petit pavillon attenant à la grille; ce qui adjoignait pour Michel les fonctions de concierge à celles de jardinier.
Il en résultait que, le soir -- à part la chambre d'Amélie, située, comme nous l'avons dit, au premier étage sur le jardin, et celle de Charlotte, située dans les mansardes au troisième -- les trois rangs de fenêtres du château restaient dans l'obscurité.
Madame de Montrevel avait emmené avec elle la seconde femme de chambre.
Les deux jeunes filles étaient peut-être bien isolées dans ce corps de bâtiment, se composant d'une douzaine de chambres et de trois étages, surtout au moment où la rumeur publique signalait tant d'arrestations sur les grandes routes; aussi Michel avait-il offert à sa jeune maîtresse de coucher dans le corps de logis principal, afin d'être à même de lui porter secours en cas de besoin; mais celle-ci avait, d’une voix ferme, déclaré qu'elle n'avait pas peur et qu'elle désirait que rien ne fût changé aux dispositions habituelles du château.
Michel n'avait point autrement insisté et s'était retiré tout en disant que, du reste, mademoiselle pouvait dormir tranquille, et que lui et Jacques feraient des rondes autour du château.
Ces rondes de Michel avaient paru un instant inquiéter Amélie; mais elle avait bientôt reconnu que Michel se bornait à aller, avec Jacques, se mettre à l'affût sur la lisière de la forêt de Seillon, et la fréquente apparition sur la table, ou d'un râble de lièvre ou d'un cuissot de chevreuil, prouvait que Michel tenait sa parole à l'endroit des rondes promises.
Amélie avait donc cessé de s'inquiéter de ces rondes de Michel qui avaient lieu justement du côté opposé à celui où elle avait craint d'abord qu'il ne les fît.
Or, comme nous l'avons dit, trois jours après les événements que nous venons de raconter, ou, pour parler plus correctement, pendant la nuit qui suivit ce troisième jour, ceux qui étaient habitués à ne voir de lumière qu'à deux fenêtres du château des Noires-Fontaines, c'est-à-dire à la fenêtre d'Amélie au premier étage, et à la fenêtre de Charlotte au troisième, eussent pu remarquer avec étonnement que, de onze heures du soir à minuit, les quatre fenêtres du premier étaient éclairées.
Il est vrai que chacune d'elles n'était éclairée que par une seule bougie.
Ils eussent pu voir encore la forme d'une jeune fille qui, à travers son rideau, fixait les yeux dans la direction du village de Ceyzeriat.
Cette jeune fille, c'était Amélie, Amélie pâle, la poitrine oppressée, et paraissant attendre anxieusement un signal.
Au bout de quelques minutes, elle s'essuya le front et respira presque joyeusement.
Un feu venait de s'allumer dans la direction où se perdait son regard.
Aussitôt elle passa de chambre en chambre, et éteignit les unes après les autres les trois bougies, ne laissant vivre et brûler que celle qui se trouvait dans sa chambre.
Comme si le feu n'eût attendu que cette obscurité, il s'éteignit à son tour.
Amélie s'assit près de sa fenêtre, et demeura immobile, les yeux fixés sur le jardin.
Il faisait une nuit sombre, sans étoiles, sans lune, et cependant, au bout d'un quart d'heure, elle vit, ou plutôt elle devina une ombre qui traversait la pelouse et s'approchait du château.
Elle plaça son unique bougie dans l'angle le plus reculé de la chambre et revint ouvrir sa fenêtre.
Celui qu'elle attendait était déjà sur le balcon.
Comme la première nuit où nous l’avons vu faire cette escalade, il enveloppa de son bras la taille de la jeune fille et l'entraîna dans la chambre.
Mais celle-ci opposa une légère résistance; elle cherchait de la main la cordelette de la jalousie: elle la détacha du clou qui la retenait, et la jalousie retomba avec plus de bruit que la prudence ne l’eût peut-être voulu.
Derrière la jalousie, elle ferma la fenêtre.
Puis elle alla chercher la bougie dans l’angle où elle l’avait cachée.
La bougie alors éclaira son visage.
Le jeune homme jeta un cri d'effroi; le visage d'Amélie était couvert de larmes.
-- Qu'est-il donc arrivé? demanda-t-il.
-- Un grand malheur! dit la jeune fille.
-- Oh! je m'en suis douté en voyant le signal par lequel tu me rappelais, m'ayant reçu la nuit dernière... Mais, dis, ce malheur est-il irréparable?
-- À peu près, répliqua Amélie.
-- Au moins, j'espère, ne menace-t-il que moi?
-- Il nous menace tous deux.
Le jeune homme passa sa main sur son front pour en essuyer la sueur.
-- Allons, fit-il, j'ai de la force.
-- Si tu as la force d'écouter tout, je n'ai point celle de tout te dire.
Alors, prenant une lettre sur la cheminée:
-- Lis, dit-elle; voici ce que j'ai reçu par le courrier du soir.
Le jeune homme prit la lettre, et, l'ouvrant, courut à la signature.
-- Elle est de madame de Montrevel, dit-il.
-- Oui, avec un post-scriptum de Roland.
Le jeune homme lut:
«Ma fille bien-aimée,
«Je désire que la nouvelle que je t'annonce te cause une joie égale à celle qu'elle m'a faite et qu'elle fait à notre cher Roland. Sir John, à qui tu contestais un coeur et que tu prétendais être une mécanique sortie des ateliers de Vaucanson, reconnaît qu'on eût eu parfaitement raison de le juger ainsi jusqu'au jour où il t’a vue; mais il soutient que, depuis ce jour, il a véritablement un coeur, et que ce coeur t'adore.
«T'en serais-tu doutée, ma chère Amélie, à ses manières aristocratiquement polies, mais où l'oeil même de ta mère n'avait rien reconnu de tendre?
«Ce matin, en déjeunant avec ton frère, il lui a fait la demande officielle de ta main. Ton frère a accueilli cette ouverture avec joie; cependant, il n'a rien promis d'abord. Le premier consul, avant le départ de Roland pour la Vendée, avait déjà parlé de se charger de ton établissement; mais voilà que le premier consul a désiré voir lord Tanlay, qu'il l’a vu, et que lord Tanlay, du premier coup, tout en faisant ses réserves nationales, est entré dans les bonnes grâces du premier consul, au point que celui-ci l’a chargé, séance tenante, d'une mission pour son oncle lord Grenville. Lord Tanlay est parti à l’instant même pour l'Angleterre.
«Je ne sais combien de jours sir John restera absent; mais, à coup sûr, à son retour, il demandera la permission de se présenter devant toi comme ton fiancé.
«Lord Tanlay est jeune encore, d'une figure agréable, immensément riche; il est admirablement apparenté en Angleterre; il est l'ami de Roland. Je ne sais pas d'homme qui ait plus de droits, je ne dirai point à ton amour, ma chère Amélie, mais à ta profonde estime.
«Maintenant, tout le reste en deux mots.
«Le premier consul est toujours parfaitement bon pour moi et pour tes deux frères, et madame Bonaparte m'a fait entendre qu'elle n'attendait que ton mariage pour t'appeler près d'elle.
«Il est question de quitter le Luxembourg et d'aller demeurer aux Tuileries: Comprends-tu toute la portée de ce changement de domicile?
«Ta mère, qui t'aime,
«CLOTILDE DE MONTREVEL»
Sans s'arrêter, le jeune homme passa au post-scriptum de Roland.
Il était conçu en ces termes:
«Tu as lu, chère petite soeur, ce que t'écrit notre bonne mère. Ce mariage est convenable sous tous les rapports. Il ne s'agit point ici de faire la petite fille; le premier consul désire que tu sois lady Tanlay, c'est-à-dire qu'il le veut.
«Je quitte Paris pour quelques jours; mais, si je ne te vois pas, tu entendras parler de moi.
«Je t'embrasse.
«ROLAND»
-- Eh bien, Charles, demanda Amélie lorsque le jeune homme eut fini sa lecture, que dis-tu de cela?
-- Que c'était une chose à laquelle nous devions nous attendre d'un jour à l'autre, mon pauvre ange, mais qui n'en est pas moins terrible.
-- Que faire?
-- Il y a trois choses à faire.
-- Dis.
-- Avant tout, résiste, si tu en as la force; c'est le plus court et le plus sûr.
Amélie baissa la tête.
-- Tu n'oseras jamais, n'est-ce pas?
-- Jamais.
-- Cependant tu es ma femme, Amélie. Un prêtre a béni notre union.
-- Mais ils disent que ce mariage est nul devant la loi, parce qu'il n'a été que béni par un prêtre.
-- Et toi, dit Morgan, toi, l’épouse d'un proscrit, cela ne te suffit pas?
En parlant ainsi, sa voix tremblait.
Amélie eut un élan pour se jeter dans ses bras.
-- Mais ma mère! dit-elle. Nous n'avions pas la présence et la bénédiction de ma mère.
-- Parce qu'il y avait des risques à courir et que nous avons voulu les courir seuls.
-- Et cet homme, surtout... N'as-tu pas entendu que mon frère dit qu'il veut?
--Oh! si tu m'aimais, Amélie, cet homme verrait bien qu'il peut changer la face d'un État, porter la guerre d'un bout du monde à l’autre, fonder une législation, bâtir un trône, mais qu'il ne peut forcer une bouche à dire oui lorsque le coeur dit non.
-- Si je t'aimais! dit Amélie du ton d'un doux reproche. Il est minuit, tu es dans ma chambre, je pleure dans tes bras, je suis la fille du général de Montrevel, la soeur de Roland, et tu dis: «Si tu m'aimais.»
-- J'ai tort, j'ai tort, mon adorée Amélie; oui, je sais que tu es élevée dans l’adoration de cet homme; tu ne comprends pas que l'on puisse lui résister, et quiconque lui résiste est à tes yeux un rebelle.
-- Charles, tu as dit que nous avions trois choses à faire; quelle est la seconde?
-- Accepter en apparence l'union qu'on te propose, mais gagner du temps en la retardant sous toutes sortes de prétextes. L'homme n'est pas immortel.
-- Non; mais il est bien jeune pour que nous comptions sur sa mort. La troisième chose, mon ami?
-- Fuir... mais, à cette ressource extrême, Amélie, il y a deux obstacles: tes répugnances d'abord.
-- Je suis à toi, Charles; ces répugnances, je les surmonterai.
-- Puis, ajouta le jeune homme, mes engagements.
-- Tes engagements?
-- Mes compagnons sont liés à moi, Amélie; mais je suis lié à eux. Nous aussi, nous avons un homme dont nous relevons, un homme à qui nous avons juré obéissance. Cet homme, c'est le futur roi de France. Si tu admets le dévouement de ton frère à Bonaparte, admets le nôtre à Louis XVIII.
Amélie laissa tomber sa tête dans ses mains en poussant un soupir.
-- Alors, dit-elle, nous sommes perdus.
-- Pourquoi cela? Sous différents prétextes, sous celui de ta santé surtout, tu peux gagner un an; avant un an, il sera obligé de recommencer une guerre en Italie probablement; une seule défaite lui ôte tout son prestige; enfin, en un an, il se passe bien des choses.
-- Tu n'as donc pas lu le post-scriptum de Roland, Charles?
-- Si fait; mais je n'y vois rien de plus que dans la lettre de ta mère.
-- Relis la dernière phrase.
Et Amélie remit la lettre sous les yeux du jeune homme.
Il lut:
«Je quitte Paris pour quelques jours; mais, si tu ne me vois pas, tu entendras parler de moi.»
-- Eh bien?
-- Sais-tu ce que cela veut dire?
-- Non.
-- Cela veut dire que Roland est à ta poursuite.
-- Qu'importe, puisqu'il ne peut mourir de la main d'aucun de nous?
-- Mais, toi, malheureux, tu peux mourir de la sienne!
-- Crois-tu que je dusse lui en vouloir beaucoup s'il me tuait, Amélie?
-- Oh! cela ne s'était point encore présenté à mon esprit, dans mes craintes les plus sombres.
-- Ainsi, tu crois ton frère en chasse de nous?
-- J'en suis sûre.
-- D'où te vient cette certitude?
-- Sur sir John mourant et qu'il croyait mort, il a juré de le venger.
-- S'il eût été mort au lieu d'être mourant, fit le jeune homme avec amertume, nous ne serions pas où nous en sommes, Amélie.
-- Dieu l’a sauvé, Charles; il était donc bon qu'il ne mourût pas.
-- Pour nous?...
-- Je ne sonde pas les desseins du Seigneur. Je te dis, mon Charles bien-aimé, garde-toi de Roland; Roland est près d'ici.
Charles sourit d'un air de doute.
-- Je te dis qu'il est non seulement près d'ici, mais ici; on l'a vu.
-- On l'a vu! où? Qui?
-- Qui l’a vu?
-- Oui.
-- Charlotte, la femme de chambre, la fille du concierge de la prison; elle m'avait demandé la permission d'aller visiter ses parents hier dimanche: je devais te voir, je lui ai donné congé jusqu'à ce matin.
-- Eh bien?
-- Elle a donc passé la nuit chez ses parents. À onze heures, le capitaine de gendarmerie est venu amener des prisonniers. Tandis qu'on les écrouait, un homme est arrivé enveloppé d'un manteau, et a demandé le capitaine. Charlotte a cru reconnaître la voix du nouvel arrivant; elle a regardé avec attention; et, dans un moment où le manteau s'est écarté du visage, elle a reconnu mon frère.
Le jeune homme fit un mouvement.
-- Comprends-tu, Charles? mon frère qui vient ici, à Bourg; qui y vient mystérieusement, sans me prévenir de sa présence; mon frère qui demande le capitaine de gendarmerie, qui le suit jusque dans la prison, qui ne parle qu'à lui et qui disparaît? N'est-ce point une menace terrible pour mon amour, dis?
Et, en effet, au fur et à mesure qu'Amélie parlait, le front de son amant se couvrait d'un nuage sombre.
-- Amélie, dit-il, quand nous nous sommes faits ce que nous sommes, nul de nous ne s'est dissimulé les périls qu'il courait.
-- Mais, au moins, demanda Amélie, vous avez changé d'asile, vous avez abandonné la chartreuse de Seillon?
-- Nos morts seuls y sont restés et l’habitent à cette heure.
-- Est-ce un asile bien sûr que la grotte de Ceyzeriat?
-- Aussi sûr que peut l'être tout asile ayant deux issues.
-- La chartreuse de Seillon aussi avait deux issues, et cependant, tu le dis, vous y avez laissé vos morts.
-- Les morts sont plus en sûreté que les vivants: ils sont certains de ne pas mourir sur l'échafaud.
Amélie sentit un frisson lui passer par tout le corps.
-- Charles! murmura-t-elle.
-- Écoute, dit le jeune homme, Dieu m'est témoin, et toi aussi, que j'ai toujours, dans nos entrevues, mis mon sourire et ma gaieté entre tes pressentiments et mes craintes; mais, aujourd'hui, l'aspect des choses a changé; nous arrivons en face de la lutte. Quel qu'il soit, nous approchons du dénouement; je ne te demande point, mon Amélie, ces choses folles et égoïstes que les amants menacés d'un grand danger exigent de leurs maîtresses, je ne te demande pas de garder ton coeur au mort, ton amour au cadavre...
-- Ami, fit la jeune fille en lui posant la main sur le bras, prends garde, tu vas douter de moi.
-- Non: je te fais le mérite plus grand en te laissant libre d'accomplir le sacrifice dans toute son étendue; mais je ne veux pas qu'aucun serment te lie, qu'aucun lien t'étreigne.
-- C'est bien, fit Amélie.
-- Ce que je te demande, continua le jeune homme, ce que tu vas me jurer sur notre amour, hélas! si funeste pour toi, c'est que, si je suis arrêté, si je suis désarmé, si je suis emprisonné, condamné à mort, ce que je te demande, ce que j'exige de toi, Amélie, c'est que, par tous les moyens possibles, tu me fasses passer des armes, non seulement pour moi, mais encore pour mes compagnons, afin que nous soyons toujours maîtres de notre vie.
--Mais alors, Charles, ne me permettrais-tu donc pas de tout dire, d'en appeler à la tendresse de mon frère, à la générosité du premier consul?
La jeune fille n'acheva point, son amant lui saisissait violemment le poignet.
-- Amélie, lui dit-il, ce n'est plus un serment, ce sont deux serments que je te demande. 'Tu vas me jurer d'abord, et avant tout, que tu ne solliciteras point ma grâce. Jure, Amélie, jure!
-- Ai-je besoin de jurer, ami? dit la jeune fille en éclatant en sanglots; je te le promets.
-- Sur le moment où je t'ai dit que je t'aimais, sur celui où tu m'as répondu que j'étais aimé?
-- Sur ta vie, sur la mienne, sur le passé, sur l'avenir, sur nos sourires, sur nos larmes!
-- C'est que je n'en mourrais pas moins, vois-tu, Amélie, dussé-je me briser la tête contre la muraille; seulement, je mourrais déshonoré.
-- Je te le promets, Charles.
-- Reste ma seconde prière, Amélie: si nous sommes pris et condamnés; des armes ou du poison, enfin un moyen de mourir; un moyen, quelconque! Me venant de toi, la mort me sera encore un bonheur.
-- De près ou de loin, libre ou prisonnier, vivant ou mort, tu es mon maître, je suis ton esclave; ordonne et je t'obéirai.
-- Voilà tout, Amélie; tu le vois, c'est simple et clair: point de grâce, et des armes.
-- Simple et clair, mais terrible.
-- Et cela sera ainsi, n'est-ce pas?
-- Tu le veux?
-- Je t'en supplie.
-- Ordre ou prière, mon Charles, ta volonté sera faite.
Le jeune homme soutint de son bras gauche la jeune fille, qui semblait près de s'évanouir, et rapprocha sa bouche de la sienne.
Mais, au moment où leurs lèvres allaient se toucher, le cri de la chouette se fit entendre si près de la fenêtre, qu'Amélie tressaillit, et que Charles releva la tête.
Le cri se fit entendre une seconde fois, puis une troisième.
-- Ah! murmura Amélie, reconnais-tu le cri de l'oiseau de mauvais augure! Nous sommes condamnés, mon ami.
Mais Charles secoua la tête.
-- Ce n'est point le cri de la chouette, Amélie, dit-il, c'est l'appel de l'un de mes compagnons. Éteins la bougie.
Amélie souffla la lumière, tandis que son amant ouvrait la fenêtre.
-- Ah! jusqu'ici! murmura-t-elle; on vient te chercher jusqu'ici!
-- Oh! c'est notre ami, notre confident, le comte de Jayat; nul autre que lui ne sait où je suis.
Puis, du balcon:
-- Est-ce toi, Montbar? demanda-t-il.
-- Oui, est-ce toi, Morgan?
-- Oui.
Un homme sortit d'un massif d'arbres.
-- Nouvelles de Paris; pas un instant à perdre: il y va de notre vie à tous.
-- Tu entends, Amélie?
Et, prenant la jeune fille dans ses bras, il la serra convulsivement contre son coeur.
-- Va, dit-elle d'une voix mourante, va; n'as-tu pas entendu qu'il s'agissait de votre vie à tous?
-- Adieu, mon Amélie bien-aimée, adieu!
-- Oh! ne dis pas adieu!
-- Non, non, au revoir.
-- Morgan! Morgan! dit la voix de celui qui attendait au bas du balcon.
Le jeune homme appuya une dernière fois ses lèvres sur celles d'Amélie, et, s'élançant vers la fenêtre, il enjamba le balcon, et, d'un seul bond, se trouva près de son ami.
Amélie poussa un cri et s'avança jusqu'à la balustrade; mais elle ne vit plus que deux ombres qui se perdaient dans les ténèbres, rendues plus épaisses par le voisinage des grands arbres qui formaient le parc.
XXXIX -- LA GROTTE DE CEYZERIAT
Les deux jeunes gens s'enfoncèrent sous l’ombre des grands arbres; Morgan guida son compagnon, moins familier que lui avec les détours du parc, et le conduisit juste à l’endroit où il avait l’habitude d'escalader le mur.
Il ne fallut qu'une seconde à chacun d'eux pour accomplir cette opération.
Un instant après, ils étaient sur les bords de la Reyssouse.
Un bateau attendait au pied d'un saule.
Ils s'y jetèrent tous deux, et, en trois coups d'aviron, touchèrent l'autre bord.
Un sentier côtoyait la berge de la rivière et conduisait à un petit bois qui s'étend de Ceyzeriat à Étrez, c'est-à-dire sur une longueur de trois lieues, faisant ainsi, de l'autre côté de la Reyssouse, le pendant de la forêt de Seillon.
Arrivés à la lisière du bois, ils s'arrêtèrent; jusque-là, ils avaient marché aussi rapidement qu'il est possible de le faire sans courir, et ni l'un ni l'autre n'avaient prononcé une parole.
Toute la route parcourue était déserte; il était probable, certain même, qu'on n'avait été vu de personne.
On pouvait donc respirer.
-- Où sont les compagnons? demanda Morgan.
-- Dans la grotte, répondit Montbar.
-- Et pourquoi ne nous y rendons-nous pas à l’instant même?
-- Parce qu'au pied de ce hêtre nous devons trouver un des nôtres qui nous dira si nous pouvons aller plus loin sans danger.
-- Lequel?
-- D'Assas.
Une ombre apparut derrière l'arbre et s'en détacha.
-- Me voici, dit l'ombre.
-- Ah! c'est toi, firent les deux jeunes gens.
-- Quoi de nouveau? demanda Montbar.
-- Rien; on vous attend pour prendre une décision.
-- En ce cas, allons vite.
Les trois jeunes gens reprirent leur course; au bout de trois cents pas, Montbar s'arrêtait de nouveau.
-- Armand! fit-il à demi-voix.
À cet appel, on entendit le froissement des feuilles sèches, et une quatrième ombre sortit d'un massif et s'approcha des trois compagnons.
-- Rien de nouveau? demanda Montbar.
-- Si fait: un envoyé de Cadoudal.
-- Celui qui est déjà venu?
-- Oui.
-- Où est-il?
-- Avec les frères, dans la grotte.
-- Allons.
Montbar s'élança le premier; le sentier était devenu si étroit, que les quatre jeunes gens ne pouvaient marcher que l'un après l'autre.
Le chemin monte, pendant cinq cents pas à peu près, par une pente assez douce, mais tortueuse.
Arrivé à une clairière, Montbar s'arrêta et fit entendre trois fois ce même cri de la chouette qui avait indiqué sa présence à Morgan.
Un seul houhoulement de hibou lui répondit.
Puis, du milieu des branches d'un chêne touffu, un homme se laissa glisser à terre; c'était la sentinelle qui veillait à l'ouverture de la grotte.
Cette ouverture était à dix pas du chêne.
Par la disposition des massifs qui l'entouraient, il fallait être presque dessus pour l'apercevoir.
La sentinelle échangea quelques mots tout bas avec Montbar, qui semblait, en remplissant les devoirs d'un chef, vouloir laisser Morgan tout entier à ses pensées; puis, comme sa faction sans doute n'était point achevée, le bandit remonta dans les branches du chêne, et, au bout d'un instant, se trouva si bien ne faire qu'un avec le corps de l'arbre, que ceux à la vue desquels il venait d'échapper le cherchaient vainement dans son bastion aérien.
Le défilé devenait plus étroit au fur et à mesure qu'on approchait de l’entrée de la grotte.
Montbar y pénétra le premier, et, d'un enfoncement où il les savait trouver, tira un briquet, une pierre à feu, de l’amadou, des allumettes et une torche.
L'étincelle jaillit, l'amadou prit feu, l'allumette répandit sa flamme bleuâtre et incertaine, à laquelle succéda la flamme pétillante et résineuse de la torche.
Trois ou quatre chemins se présentaient, Montbar en prit un sans hésiter.
Ce chemin tournait sur lui-même en s'enfonçant dans la terre; on eût dit que les jeunes gens reprenaient sous le sol la trace de leurs pas, et suivaient le contre-pied de la route qui les avait amenés.
Il était évident que l'on parcourait les détours d'une ancienne carrière, peut-être celle d'où sortirent, il y a dix-neuf cents ans, les trois villes romaines qui ne sont plus aujourd'hui que des villages, et le camp de César qui les surmonte.
De place en place, le sentier souterrain que l'on suivait était coupé dans toute sa largeur par un large fossé, franchissable seulement à l'aide d'une planche, que l'on pouvait d'un coup de pied faire tomber au fond de la tranchée.
De place en place encore, on voyait des épaulements derrière lesquels on pouvait se retrancher et faire feu, sans exposer à la vue de l'ennemi aucune partie de son corps.
Enfin, à cinq cents pas de l'entrée à peu près, une barricade à hauteur d'homme offrait un dernier obstacle à ceux qui eussent voulu parvenir jusqu'à une espèce de rotonde où se tenaient, assis ou couchés, une dizaine d'hommes occupés, les uns à lire, les autres à jouer.
Aucun des lecteurs ni des joueurs ne se dérangea au bruit des pas des arrivants, ou à la vue de la lumière qui se jouait sur les parois de la carrière, tant ils étaient sûrs que des amis seuls pouvaient pénétrer jusqu'à eux, gardés comme ils l’étaient.
Au reste, l'aspect qu'offrait ce campement était des plus pittoresques; les bougies, qui brûlaient à profusion -- les compagnons de Jéhu étaient trop aristocrates pour s'éclairer à une autre lumière que celle de la bougie --, se reflétaient sur des trophées d'armes de toute espèce, parmi lesquelles les fusils à deux coups et les pistolets tenaient le premier rang; des fleurets et des masques d'armes étaient pendus dans les intervalles; quelques instruments de musique étaient posés çà et là; enfin une ou deux glaces dans leurs cadres dorés indiquaient que la toilette n'était pas un de ces passe-temps les moins appréciés des étranges habitants de cette demeure souterraine.
Tous paraissaient aussi tranquilles que si la nouvelle qui avait tiré Morgan des bras d'Amélie eût été inconnue, ou regardée comme sans importance.
Cependant, lorsque à l'approche du petit groupe venant du dehors, ces mots: «Le capitaine! le capitaine!» se furent fait entendre, tous se levèrent, non pas avec la servilité des soldats qui voient venir leur chef, mais avec la déférence affectueuse de gens intelligents et forts pour un plus fort et plus intelligent qu'eux.
Morgan alors secoua la tête, releva le front, et, passant devant Montbar, pénétra au centre du cercle qui s'était formé à sa vue.
-- Eh bien, amis, demanda-t-il, il paraît qu'il y a des nouvelles?
-- Oui, capitaine, dit une voix; on assure que la police du premier consul nous fait l'honneur de s'occuper de nous.
-- Où est le messager? demanda Morgan.
-- Me voici, dit un jeune homme vêtu de l'uniforme des courriers de cabinet, et tout couvert encore de poussière et de boue.
-- Avez-vous des dépêches?
-- Écrites, non; verbales, oui.
-- D'où viennent-elles?
-- Du cabinet particulier du ministre.
-- Alors, on peut y croire?
-- Je vous en réponds; c'est tout ce qu'il y a de plus officiel.
-- Il est bon d'avoir des amis partout, fit Montbar en manière de parenthèse.
-- Et surtout près de M. Fouché, reprit Morgan; voyons les nouvelles.
-- Dois-je les dire tout haut, ou à vous seul?
-- Comme je présume qu'elles nous intéressent tous, dites-nous les tout haut.
-- Eh bien, le premier consul a fait venir le citoyen Fouché au palais du Luxembourg, et lui a lavé la tête à notre endroit.
-- Bon! Après?
-- Le citoyen Fouché a répondu que nous étions des drôles fort adroits, fort difficiles à joindre, plus difficiles encore à prendre quand on nous avait rejoints. Bref, il a fait le plus grand éloge de nous.
-- C'est bien aimable à lui. Après?
-- Après, le premier consul a répondu que cela ne le regardait pas, que nous étions des brigands, et que c'étaient nous qui, avec nos brigandages, soutenions la guerre de la Vendée; que le jour où nous ne ferions plus passer d'argent en Bretagne, il n'y aurait plus de Chouannerie.
-- Cela me paraît admirablement raisonné.
-- Que c'était dans l'Est et dans le Midi qu'il fallait frapper l'Ouest.
-- Comme l'Angleterre dans l'Inde.
-- Qu'en conséquence, il donnait carte blanche au citoyen Fouché, et que, dût-il dépenser un million et faire tuer cinq cents hommes, il lui fallait nos têtes.
-- Eh bien, mais il sait à qui il les demande; reste à, savoir si nous les laisserons prendre.
-- Alors, le citoyen Fouché est rentré furieux, et il a déclaré qu'il fallait, qu'avant huit jours, il n'existât plus en France un seul compagnon de Jéhu.
-- Le délai est court.
-- Le même jour, des courriers sont partis pour Lyon, pour Mâcon, pour Lons-le-Saulnier, pour Besançon et pour Genève, avec ordre aux chefs des garnisons de faire personnellement tout ce qu'ils pourraient pour arriver à notre destruction, mais, en outre, d'obéir sans réplique à M. Roland de Montrevel, aide de camp du premier consul, et de mettre à sa disposition, pour en user comme bon lui semblerait, toutes les troupes dont il pourrait avoir besoin.
-- Et je puis ajouter ceci, dit Morgan, que M. Roland de Montrevel est déjà en campagne; hier, il a eu, à la prison de Bourg, une conférence avec le capitaine de gendarmerie.
-- Sait-on dans quel but? demanda une voix.
-- Pardieu! dit un autre, pour y retenir nos logements.
-- Maintenant le sauvegarderas-tu toujours? demanda d'Assas. -- Plus que jamais.
-- Ah! c'est trop fort, murmura une voix.
-- Pourquoi cela? répliqua Morgan d'un ton impérieux; n'est-ce pas mon droit de simple compagnon?
-- Certainement, dirent deux autres voix.
-- Eh bien, j'en use, et comme simple compagnon, et comme votre capitaine.
-- Si cependant, au milieu de la mêlée, une balle s'égare! dit une voix.
-- Alors, ce n'est pas un droit que je réclame, ce n'est pas un ordre que je donne, c'est une prière que je fais; mes amis, promettez-moi, sur l'honneur, que la vie de Roland de Montrevel vous sera sacrée.
D'une voix unanime, tous ceux qui étaient là répondirent en étendant la main
-- Sur l'honneur, nous le jurons!
-- Maintenant, reprit Morgan, il s'agit d'envisager notre position sous son véritable point de vue, de ne pas nous faire d'illusions, le jour où une police intelligente se mettra à notre poursuite et nous fera véritablement la guerre, il est impossible que nous résistions: nous ruserons comme le renard, nous nous retournerons comme le sanglier, mais notre résistance sera une affaire de temps, et voilà tout: c'est mon avis du moins.
Morgan interrogea des yeux ses compagnons, et l'adhésion fut unanime: seulement, c'était le sourire sur les lèvres qu'ils reconnaissaient que leur perte était assurée.
II en était ainsi à cette étrange époque: on recevait la mort sans crainte, comme on la donnait sans émotion.
-- Et maintenant, demanda Montbar, n'as-tu rien à ajouter?
-- Si fait, dit Morgan; j'ai à ajouter que rien n'est plus facile que de nous procurer des chevaux ou même de partir à pied: nous sommes tous chasseurs et plus ou moins montagnards. À cheval, il nous faut six heures pour être hors de France; à pied, il nous en faut douze; une fois en Suisse, nous faisons la nique au citoyen Fouché et à sa police; voilà ce que j'avais à ajouter.
-- C'est bien amusant de se moquer du citoyen Fouché, dit Adler, mais c'est bien ennuyeux de quitter la France.
-- Aussi ne mettrai-je aux voix ce parti extrême qu'après que nous aurons entendu le messager de Cadoudal.
-- Ah! c'est vrai, dirent deux ou trois voix, le Breton! où donc est le Breton?
-- Il dormait quand je suis parti, dit Montbar.
-- Et il dort encore, dit Adler en désignant du doigt un homme couché sur un lit de paille dans un renfoncement de la grotte.
On réveilla le Breton, qui se dressa sur ses genoux en se frottant les yeux d'une main et en cherchant par habitude sa carabine de l'autre.
-- Vous êtes avec des amis, dit une voix, n'ayez donc pas peur.
-- Peur! dit le Breton; qui donc suppose là-bas que je puisse avoir peur?
-- Quelqu'un qui probablement ne sait pas ce que c'est, mon cher Branche-d'or, dit Morgan (car il reconnaissait le messager de Cadoudal pour celui qui était déjà venu et qu'on avait reçu dans la chartreuse pendant la nuit où lui-même était arrivé à Avignon), et au nom duquel je vous fais des excuses.
Branche-d'or regarda le groupe de jeunes gens devant lequel il se trouvait, d'un air qui ne laissait pas de doute sur la répugnance avec laquelle il acceptait un certain genre de plaisanteries; mais, comme ce groupe n'avait rien d'offensif et qu'il était évident que sa gaieté n'était point de la raillerie, il demanda d'un air assez gracieux:
-- Lequel de vous tous, messieurs, est le chef? J'ai à lui remettre une lettre de la part de mon général.
Morgan fit un pas en avant.
-- C'est moi, dit-il.
-- Votre nom?
-- J'en ai deux.
-- Votre nom de guerre?
-- Morgan.
-- Oui, c'est bien celui-là que le général a dit; d'ailleurs, je vous reconnais; c'est vous qui, le soir où j'ai été reçu par des moines, m'avez remis un sac de soixante mille francs: alors, j'ai une lettre pour vous.
-- Donne.
Le paysan prit son chapeau, en arracha la coiffe, et, entre la coiffe et le feutre, prit un morceau de papier qui avait l'air d'une double coiffe et qui semblait blanc au premier abord.
Puis, avec le salut militaire, il présenta le papier à Morgan.
Celui-ci commença par le tourner et le retourner; voyant que rien n'y était écrit, ostensiblement du moins:
-- Une bougie, dit-il.
On approcha une bougie; Morgan exposa le papier à la flamme.
Peu à peu le papier se couvrit de caractères, et à la chaleur l'écriture parut.
Cette expérience paraissait familière aux jeunes gens; le Breton seul la regardait avec une certaine surprise.
Pour cet esprit naïf, il pouvait bien y avoir, dans cette opération, une certaine magie; mais, du moment où le diable servait la cause royaliste, le Chouan n'était pas loin de pactiser avec le diable.
-- Messieurs, dit Morgan, voulez-vous savoir ce que nous dit le maître? Tous s'inclinèrent, écoutant.
Le jeune homme lut:
«Mon cher Morgan,
«Si l’on vous disait que j'ai abandonné la cause et traité avec le gouvernement du premier consul en même temps que les chefs vendéens, n'en croyez pas un mot; je suis de la Bretagne bretonnante, et par conséquent, entêté comme un vrai Breton. Le premier consul a envoyé un de ses aides de camp m'offrir amnistie entière pour mes hommes, et pour moi le grade de colonel; je n'ai pas même consulté mes hommes, et j'ai refusé pour eux et pour moi.
«Maintenant, tout dépend de vous: comme nous ne recevons des princes ni argent ni encouragement, vous êtes notre seul trésorier; fermez-nous votre caisse, ou plutôt cessez de nous ouvrir celle du gouvernement, et l'opposition royaliste, dont le coeur ne bat plus qu'en Bretagne, se ralentit peu à peu et finit par s'éteindre tout à fait.
«Je n'ai pas besoin de vous dire que, lorsqu'il se sera éteint, c'est que le mien aura cessé de battre.
«Notre mission est dangereuse; il est probable que nous y laisserons notre tête; mais ne trouvez-vous pas qu'il sera beau pour nous d'entendre dire après nous, si l’on entend encore quelque chose au-delà de la tombe: Tous avaient désespéré, eux ne désespérèrent pas!
«L'un de nous deux survivra à l’autre, mais pour succomber à son tour; que celui-là dise en mourant: Etiamsi omnes, ego non.
«Comptez sur moi comme je compte sur vous. «GEORGES CADOUDAL»
«P.S. Vous savez que vous pouvez remettre à Branche-d'or tout ce que vous avez d'argent pour la cause; il m'a promis de ne pas se laisser prendre, et je me fie à sa parole.»
Un murmure d'enthousiasme s'éleva, parmi les jeunes gens lorsque Morgan eut achevé les derniers mots de cette lettre.
-- Vous avez entendu, messieurs? dit-il.
-- Oui, oui, oui, répétèrent toutes les voix.
-- D'abord, quelle somme avons-nous à remettre à Branche-d'or?
-- Treize mille francs du lac de Silans; vingt-deux mille des Carronnières, quatorze mille de Meximieux; en tout, quarante-neuf mille, dit Adler.
-- Vous entendez, mon cher Branche-d'or? dit Morgan; ce n'est pas grand-chose, et nous sommes de moitié plus pauvres que la dernière fois; mais vous connaissez le proverbe: «La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a.»
-- Le général sait ce que vous risquez pour conquérir cet argent, et il a dit que, si peu que vous puissiez lui envoyer, il le recevrait avec reconnaissance.
-- D'autant plus que le prochain envoi sera meilleur, dit la voix d'un jeune homme qui venait de se mêler au groupe sans être vu, tant l'attention s'était concentrée sur la lettre de Cadoudal et sur celui qui la lisait, surtout si nous voulons dire deux mots à la malle de Chambéry samedi prochain.
-- Ah! c'est toi, Valensolle, dit Morgan.
-- Pas de noms propres, s'il te plaît, baron; faisons-nous fusiller, guillotiner, rouer, écarteler, mais sauvons l'honneur de la famille. Je m'appelle Adler et ne réponds pas à d'autre nom.
-- Pardon, j'ai tort; tu disais donc...?
-- Que la malle de Paris à Chambéry passerait samedi entre la Chapelle-de-Guinchay et Belleville, portant cinquante mille francs du gouvernement aux religieux du mont Saint-Bernard, ce à quoi j'ajoutais qu'il y avait, entre ces deux localités, un endroit nommé la Maison-Blanche, lequel me paraît admirable pour tendre une embuscade.
-- Qu'en dites-vous, messieurs? demanda Morgan; faisons-nous l'honneur au citoyen Fouché de nous inquiéter de sa police? Partons-nous? Quittons-nous la France? ou bien restons-nous les fidèles compagnons de Jéhu?
Il n'y eut qu'un cri:
-- Restons!
-- À la bonne heure! dit Morgan; je nous reconnais là, frères; Cadoudal nous a tracé notre route dans l'admirable lettre que nous venons de recevoir de lui; adoptons donc son héroïque devise: Etiamsi omnes, ego non.
Alors, s'adressant au paysan breton:
-- Branche-d'or, lui dit-il, les quarante neuf mille francs sont à ta disposition; pars quand tu voudras; promets en notre nom quelque chose de mieux pour la prochaine fois, et dis au général, de ma part, que, partout où il ira, même à l'échafaud, je me ferai un honneur de le suivre ou de le précéder; au revoir, Branche- d'or!
Puis, se retournant vers le jeune homme qui avait paru si fort désirer que l'on respectât son incognito:
-- Mon cher Adler, lui dit-il en homme qui a retrouvé sa gaieté un instant absente, c'est moi qui me charge de vous nourrir et de vous coucher cette nuit, si toutefois vous daignez m'accepter pour votre hôte.
-- Avec reconnaissance, ami Morgan, répondit le nouvel arrivant: seulement, je te préviens que je m'accommoderai de tous les lits, attendu que je tombe de fatigue; mais pas de tous les soupers, attendu que je meurs de faim.
-- Tu auras un bon lit et un souper excellent.
-- Que faut-il faire pour cela?
-- Me suivre.
-- Je suis prêt.
-- Alors, viens. Bonne nuit, messieurs! C'est toi qui veilles, Montbar?
-- Oui.
-- En ce cas, nous pouvons dormir tranquilles.
Sur quoi, Morgan passa un de ses bras sous le bras de son ami, prit de l'autre main une torche qu'on lui présentait, et s'avança dans les profondeurs de la grotte, où nous allons le suivre si le lecteur n'est pas trop fatigué de cette longue séance.
C'était la première fois que Valensolle, qui était, ainsi que nous l'avons vu, des environs d'Aix, avait l'occasion de visiter la grotte de Ceyzeriat, tout récemment adoptée par les compagnons de Jéhu pour lieu de refuge. Dans les réunions précédentes, il avait eu l'occasion seulement d'explorer les tours et les détours de la chartreuse de Seillon, qu'il avait fini par connaître assez intimement pour que, dans la comédie jouée devant Roland, on lui confiât le rôle de fantôme.
Tout était donc curieux et inconnu pour lui dans le nouveau domicile où il allait faire son premier somme, et qui paraissait être, pour quelques jours du moins, le quartier général de Morgan.
Comme il en est de toutes les carrières abandonnées, et qui ressemblent, au premier abord, à une cité souterraine, les différentes rues creusées pour l'extraction de la pierre finissaient toujours par aboutir à un cul-de-sac, c'est-à-dire à ce point de la mine où le travail avait été interrompu.
Une seule de ces rues semblait se prolonger indéfiniment.
Cependant, arrivait un point où elle-même avait dû s'arrêter un jour; mais, vers l'angle de l'impasse, avait été creusée -- dans quel but? la chose est restée un mystère pour les gens du pays même -- une ouverture des deux tiers moins large que la galerie à laquelle elle aboutissait, et pouvant donner passage à deux hommes de front à peu près.
Les deux amis s'engagèrent dans cette ouverture. L'air y devenait si rare, que leur torche, à chaque pas, menaçait de s'éteindre.
Valensolle sentit des gouttes d'eau glacées tomber sur ses épaules et sur ses mains.
-- Tiens! dit-il, il pleut ici?
--Non, répondit Morgan en riant: seulement, nous passons sous la Reyssouse.
-- Alors, nous allons à Bourg?
-- À peu près.
-- Soit; tu me conduis, tu me promets à souper et à coucher: je n'ai à m'inquiéter de rien, que de voir s'éteindre notre lampe cependant..., ajouta le jeune homme en suivant des yeux la lumière pâlissante de la torche.
-- Et ce ne serait pas bien inquiétant, attendu que nous nous retrouverions toujours.
-- Enfin! dit Valensolle, et quand on pense que c'est pour des princes qui ne savent pas même notre nom, et qui, s'ils le savaient un jour, l'auraient oublié le lendemain du jour où ils l'auraient su, qu'à trois heures du matin nous nous promenons dans une grotte, que nous passons sous des rivières, et que nous allons coucher je ne sais où, avec la perspective d'être pris, jugés et guillotinés un beau matin; sais-tu que c'est stupide, Morgan?
-- Mon cher, répondit Morgan, ce qui passe pour stupide, et ce qui n'est pas compris du vulgaire en pareil cas, a bien des chances pour être sublime.
-- Allons, dit Valensolle, je vois que tu perds encore plus que moi au métier que nous faisons; je n'y mets que du dévouement, et tu y mets de l'enthousiasme.
Morgan poussa un soupir.
-- Nous sommes arrivés, dit-il, laissant tomber la conversation comme un fardeau qui lui pesait à porter plus longtemps.
En effet, il venait de heurter du pied les premières marches d'un escalier.
Morgan, éclairant et précédant Valensolle, monta dix degrés et rencontra une grille.
Au moyen d'une clef qu'il tira de sa poche, la grille fut ouverte.
On se trouva dans un caveau funéraire.
Aux deux côtés de ce caveau, deux cercueils étaient soutenus par des trépieds de fer; des couronnes ducales et l'écusson d'azur à la croix d'argent indiquaient que ces cercueils devaient renfermer des membres de la famille de Savoie avant que cette famille portât la couronne royale.
Un escalier apparaissait dans la profondeur du caveau, conduisant à un étage supérieur.
Valensolle jeta un regard curieux autour de lui, et, à la lueur vacillante de la torche, reconnut la localité funèbre dans laquelle il se trouvait.
-- Diable! fit-il, nous sommes, à ce qu'il paraît, tout le contraire des Spartiates.
-- En ce qu'ils étaient républicains et que nous sommes royalistes? demanda Morgan.
-- Non: en ce qu'ils faisaient venir un squelette à la fin de leurs repas, tandis que nous, c'est au commencement.
-- Es-tu bien sûr que ce soient les Spartiates qui donnassent cette preuve de philosophie? demanda Morgan en refermant la porte.
-- Eux ou d'autres, peu m'importe, dit Valensolle; par ma foi, ma citation est faite; l'abbé Vertot ne recommençait pas son siège, je ne recommencerai pas ma citation.
-- Eh bien! une autre fois, tu diras les Égyptiens.
-- Bon! fit Valensolle avec une insouciance qui ne manquait pas d'une certaine mélancolie, je serai probablement un squelette moi- même avant d'avoir l’occasion de montrer mon érudition une seconde fois. Mais que diable fais-tu donc? et pourquoi éteins-tu la torche? Tu ne vas pas me faire souper et coucher ici, j'espère bien?
En effet, Morgan venait d'éteindre sa torche sur la première marche de l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur.
-- Donne-moi la main, répondit le jeune homme.
Valensolle saisit la main de son ami avec un empressement qui témoignait d'un médiocre désir de faire, au milieu des ténèbres, un long séjour dans le caveau des ducs de Savoie, quelque honneur qu'il y eût pour un vivant à frayer avec de si illustres morts.
Morgan monta les degrés.
Puis il parut, au roidissement de sa main, qu'il faisait un effort.
En effet, une dalle se souleva, et, par l’ouverture, une lueur crépusculaire tremblota aux yeux de Valensolle, tandis qu'une odeur aromatique, succédant à l'atmosphère méphitique du caveau, vint réjouir son odorat.
-- Ah! dit-il, par ma foi, nous sommes dans une grange, j'aime mieux cela.
Morgan ne répondit rien; il aida son compagnon à sortir du caveau, et laissa retomber la dalle.
Valensolle regarda tout autour de lui: il était au centre d'un vaste bâtiment rempli de foin, et dans lequel la lumière pénétrait par des fenêtres si admirablement découpées, que ce ne pouvaient être celles d'une grange.
-- Mais, dit Valensolle, nous ne sommes pas dans une grange?
-- Grimpe sur ce foin et va t'asseoir près de cette fenêtre, répondit Morgan.
Valensolle obéit, grimpa sur le foin comme un écolier en vacances, et alla, ainsi que le lui avait dit Morgan, s'asseoir près de la fenêtre. Un instant après, Morgan déposa entre les jambes de son ami une serviette contenant un pâté, du pain, une bouteille de vin, deux verres, deux couteaux et deux fourchettes.
-- Peste! dit Valensolle, Lucullus soupe chez Lucullus.
Puis, plongeant son regard, à travers les vitraux sur un bâtiment percé d'une quantité de fenêtres, qui semblait une aile de celui où les deux amis se trouvaient, et devant lequel se promenait un factionnaire:
-- Décidément, fit-il, je souperai mal si je ne sais pas où nous sommes; quel est ce bâtiment? et pourquoi ce factionnaire se promène-t-il devant la porte?
-- Eh bien! dit Morgan, puisque tu le veux absolument, je vais te le dire: nous sommes dans l'église de Brou, qu'un arrêté du conseil municipal a convertie en magasin à fourrage. Ce bâtiment auquel nous touchons, c'est la caserne de la gendarmerie, et ce factionnaire, c'est la sentinelle chargée d'empêcher qu'on ne nous dérange pendant notre souper et qu'on ne nous surprenne pendant notre sommeil.
-- Braves gendarmes, dit Valensolle, en remplissant son verre. À leur santé, Morgan!
-- Et à la nôtre! dit le jeune homme en riant; le diable m'étrangle si l'on a l’idée de venir nous chercher ici.
À peine Morgan eut-il vidé son verre, que, comme si le diable eût accepté le défi qui lui était porté, on entendit la voix stridente de la sentinelle qui criait: «Qui vive?»
-- Eh! firent les deux jeunes gens, que veut dire cela?
En effet, une troupe d'une trentaine d'hommes venait du côté de Pont-d'Ain, et, après avoir échangé le mot d'ordre avec la sentinelle, se fractionna: une partie, la plus considérable, conduite par deux hommes qui semblaient des officiers, rentra dans la caserne; l'autre poursuivit son chemin.
-- Attention! fit Morgan.
Et tous deux sur leurs genoux, l'oreille au guet, l’oeil collé contre la vitre, attendirent.
Expliquons au lecteur ce qui causait une interruption dans un repas qui, pour être pris à trois heures du matin, n'en était pas, comme on le voit, plus tranquille.
XL -- BUISSON CREUX
La fille du concierge ne s'était point trompée: c'était bien Roland qu'elle avait vu parler dans la geôle au capitaine de gendarmerie.
De son côté, Amélie n'avait pas tort de craindre; car c'était bien sur les traces de Morgan qu'il était lâché.
S'il ne s'était point présenté au château des Noires-Fontaines, ce n'était pas qu'il eût le moindre soupçon de l'intérêt que sa soeur portait au chef des compagnons de Jéhu; mais il se défiait d'une indiscrétion d'un de ses domestiques.
Il avait bien reconnu Charlotte chez son père; mais celle-ci n'ayant manifesté aucun étonnement, il croyait n'avoir pas été reconnu par elle; d'autant plus qu'après avoir échangé quelques mots avec le maréchal des logis, il était allé attendre ce dernier sur la place du Bastion, fort déserte à une pareille heure.
Son écrou terminé, le capitaine de gendarmerie était allé le rejoindre.
Il avait trouvé Roland se promenant de long en large et l'attendant impatiemment.
Chez le concierge Roland s'était contenté de se faire reconnaître; là, il pouvait entrer en matière.
Il initia, en conséquence, le capitaine de gendarmerie au but de son voyage.
De même que, dans les assemblées publiques, on demande la parole pour un fait personnel et on l'obtient sans contestation, Roland avait demandé au premier consul, et cela pour un fait personnel, que la poursuite des compagnons de Jéhu lui fût confiée; et il avait obtenu cette faveur sans difficulté.
Un ordre du ministre de la guerre mettait à sa disposition les garnisons non seulement de Bourg, mais encore des villes environnantes.
Un ordre du ministre de la police enjoignait à tous les officiers de gendarmerie de lui prêter main-forte.
Il avait pensé naturellement, et avant tout, à s'adresser au capitaine de la gendarmerie de Bourg, qu'il connaissait de longue date, et qu'il savait être un homme de courage et d'exécution.
Il avait trouvé ce qu'il cherchait: le capitaine de gendarmerie de Bourg avait la tête horriblement montée contre les compagnons de Jéhu, qui arrêtaient les diligences à un quart de lieue de la ville, et sur lesquels il ne pouvait point arriver à mettre la main.
Il connaissait les rapports envoyés sur les trois dernières arrestations au ministre de la police, et il comprenait la mauvaise humeur de celui-ci.
Mais Roland porta le comble à son étonnement en lui racontant ce qui lui était arrivé, dans la chartreuse de Seillon, la nuit où il avait veillé, et surtout ce qui était arrivé, dans la même chartreuse, à sir John pendant la nuit suivante.
Le capitaine avait bien su par la rumeur publique que l'hôte de madame de Montrevel avait reçu un coup de poignard; mais, comme personne n'avait porté plainte, il ne s'était pas cru le droit de percer l'obscurité dans laquelle il lui semblait que Roland voulait laisser l'affaire ensevelie.
À cette époque de trouble, la force armée avait des indulgences qu'elle n'eût point eues en d'autres temps..
Quant à Roland, il n'avait rien dit, désirant se réserver la satisfaction de poursuivre, en temps et lieu, les hôtes de la chartreuse, mystificateurs ou assassins.
Cette fois, il venait avec tous les moyens de mettre son dessein à exécution, et bien résolu à ne pas revenir près du premier consul sans l'avoir accompli.
D'ailleurs, c'était là une de ces aventures comme les cherchait Roland. N'y avait-il pas à la fois du danger et du pittoresque?
N'était-ce point une occasion de jouer sa vie contre des gens qui, ne ménageant pas la leur, ne ménageraient probablement pas la sienne?
Roland était loin d'attribuer à sa véritable cause, c'est-à-dire la sauvegarde étendue sur lui par Morgan, le bonheur avec lequel il s'était tiré du danger, la nuit où il avait veillé dans la chartreuse et le jour où il avait combattu contre Cadoudal.
Comment supposer qu'une simple croix avait été faite au-dessus de son nom, et qu'à deux cent cinquante lieues de distance ce signe de la rédemption l'avait protégé aux deux bouts de la France?
Au reste, la première chose à faire était d'envelopper la chartreuse de Seillon et de la fouiller dans ses recoins les plus secrets; ce que Roland se croyait parfaitement en état de faire.
Seulement, la nuit était trop avancée pour que cette expédition pût avoir lieu avant la nuit prochaine.
En attendant, Roland se cacherait dans la caserne de gendarmerie et se tiendrait dans la chambre du capitaine, afin que personne ne soupçonnât à Bourg sa présence ni la cause qui l'amenait. Le lendemain, il guiderait l'expédition.
Dans la journée du lendemain, un des gendarmes, qui était tailleur, lui confectionnerait un costume complet de maréchal des logis.
Il passerait pour être attaché à la brigade de Lons-le-Saulnier, et, grâce à cet uniforme, il pourrait, sans être reconnu, diriger la perquisition dans la chartreuse.
Tout s'accomplit selon le plan convenu.
Vers une heure, Roland rentra dans la caserne avec le capitaine, monta à la chambre de ce dernier, s'y arrangea un lit de camp, et y dormit en homme qui vient de passer deux jours et deux nuits, en chaise de poste.
Le lendemain il prit patience en faisant, pour l'instruction du maréchal des logis, un plan de la chartreuse de Seillon à l'aide duquel, même sans l'aide de Roland, le digne officier eût pu diriger l'expédition sans s'égarer d'un pas.
Comme le capitaine n'avait que dix-huit soldats sous ses ordres, que ce n'était point assez pour cerner complètement la chartreuse, ou plutôt pour en garder les deux issues et la fouiller entièrement, qu'il eût fallu deux ou trois jours pour compléter la brigade disséminée dans les environs et attendre un chiffre d'hommes nécessaire, le capitaine, par ordre de Roland, alla dans la journée mettre le colonel des dragons, dont le régiment était en garnison à Bourg, au courant de l'événement, et lui demander douze hommes qui, avec les dix-huit du capitaine, feraient un total de trente.
Non seulement le colonel accorda ces douze hommes, mais encore, apprenant que l'expédition devait être dirigée par le chef de brigade Roland de Montrevel, aide de camp du premier consul, il déclara qu'il voulait, lui aussi, être de la partie, et qu'il conduirait ses douze hommes.
Roland accepta son concours, et il fut convenu que le colonel -- nous employons indifféremment le titre de colonel ou celui de chef de brigade qui désignait le même grade -- et il fut convenu, disons-nous, que le colonel et douze dragons prendraient en passant Roland, le capitaine et leurs dix-huit gendarmes, la caserne de la gendarmerie se trouvant justement sur la route de la chartreuse de Seillon.
Le départ était fixé à onze heures.
À onze heures, heure militaire, c'est-à-dire à onze heures précises, le colonel des dragons et ses douze hommes ralliaient les gendarmes, et les deux troupes, réunies en une seule, se mettaient en marche.
Roland, sous son costume de maréchal des logis de gendarmerie, s'était fait reconnaître de son collègue le colonel de dragons; mais, pour les dragons et les gendarmes, il était, comme la chose avait été convenue, un maréchal des logis détaché de la brigade de Lons-le-Saulnier.
Seulement, comme ils eussent pu s'étonner qu'un maréchal des logis étranger aux localités leur fût donné pour guide, on leur avait dit que, dans sa jeunesse, Roland avait été novice à Seillon, noviciat qui l'avait mis à même de reconnaître mieux que personne les détours les plus mystérieux de la Chartreuse. Le premier sentiment de ces braves militaires avait bien été de se trouver un peu humiliés d'être conduits par un ex-moine; mais, au bout du compte, comme cet ex-moine portait le chapeau à trois cornes d'une façon assez coquette, comme son allure était celle d'un homme qui, en portant l'uniforme, semblait avoir complètement oublié qu'il eût autrefois porté la robe, ils avaient fini par prendre leur parti de cette humiliation, se réservant d'arrêter définitivement leur opinion sur le maréchal des logis d'après la façon dont il manierait le mousquet qu'il portait au bras, les pistolets qu'il portait à la ceinture, et le sabre qu'il portait au côté.
On se munit de torches, et l'on se mit en route dans le plus profond silence et en trois pelotons: l'un de huit hommes commandé par le capitaine de gendarmerie, l'autre de dix hommes commandé par le colonel, l'autre de douze commandé par Roland.
En sortant de la ville, on se sépara.
Le capitaine de gendarmerie, qui connaissait mieux les localités que le colonel de dragons, se chargea de garder la fenêtre de la Correrie donnant sur le bois de Seillon; il avait avec lui huit gendarmes.
Le colonel de dragons fut chargé par Roland de garder la grande porte d'entrée de la Chartreuse. Il avait avec lui cinq dragons et cinq gendarmes.
Roland se chargea de fouiller l'intérieur; il avait avec lui cinq gendarmes et sept dragons.
On donna une demi-heure à chacun pour être à son poste. C'était plus qu'il ne fallait.
À onze heures et demie sonnantes à l'église de Péronnaz, Roland et ses hommes devaient escalader le mur du verger.
Le capitaine de gendarmerie suivit la route de Pont-d'Ain jusqu'à la lisière de la forêt, et, en côtoyant la lisière, gagna le poste qui lui était indiqué.
Le colonel de dragons prit le chemin de traverse qui s'embranche sur la route de Pont-d'Ain et qui mène à la grande porte de la Chartreuse.
Enfin, Roland prit à travers terres, et gagna le mur du verger qu'en d'autres circonstances il avait, on se le rappelle, déjà escaladé deux fois.
À onze heures et demie sonnantes, il donna le signal à ses hommes et escalada le mur du verger; gendarmes et dragons le suivirent. Arrivés de l'autre côté du mur, ils ne savaient pas encore si Roland était brave, mais ils savaient qu'il était leste.
Roland leur montra dans l'obscurité la porte sur laquelle ils devaient se diriger; c'était celle qui donnait du verger dans le cloître.
Puis il s'élança le premier à travers les hautes herbes, le premier poussa la porte, le premier se trouva dans le cloître.
Tout était obscur, muet, solitaire.
Roland, servant toujours de guide à ses hommes, gagna le réfectoire.
Partout la solitude, partout le silence.
Il s'engagea sous la voûte oblique, et se retrouva dans le jardin sans avoir effarouché d'autres êtres vivants que les chats-huants et les chauves-souris.
Restait à visiter la citerne, le caveau mortuaire et le pavillon ou plutôt la chapelle de la forêt.
Roland traversa l'espace vide qui le séparait de la citerne. Arrivé au bas des degrés, il alluma trois torches, en garda une et remit les deux autres, l'une aux mains d'un dragon, l'autre aux mains d'un gendarme; puis il souleva la pierre qui masquait l'escalier.
Les gendarmes qui suivaient Roland commençaient à croire qu'il était aussi brave que leste.
On franchit le couloir souterrain et l'on rencontra la première grille; elle était poussée, mais non fermée.
On entra dans le caveau funèbre.
Là, c'était plus que la solitude, plus que le silence: c'était la mort.
Les plus braves sentirent un frisson passer dans la racine de leurs cheveux.
Roland alla de tombe en tombe, sondant les sépulcres avec la crosse du pistolet qu'il tenait à la main.
Tout resta muet.
On traversa le caveau funèbre, on rencontra la seconde grille, on pénétra dans la chapelle. Même silence, même solitude; tout était abandonné, et, on eût pu le croire, depuis des années.
Roland alla droit au choeur; il retrouva le sang sur les dalles: personne n'avait pris la peine de l'effacer.
Là, on était à bout de recherches et il fallait désespérer.
Roland, ne pouvait se décider à la retraite.
Il pensa que peut-être n'avait-il pas été attaqué, à cause de sa nombreuse escorte; il laissa dix hommes et une torche dans la chapelle, les chargea de se mettre, par la fenêtre ruinée, en communication avec le capitaine de gendarmerie embusqué dans là forêt, à quelques pas de cette fenêtre, et, avec deux hommes, revint, sur ses pas.
Cette fois, les deux hommes qui suivaient Roland le trouvaient plus que brave, ils le trouvaient téméraire.
Mais Roland, ne s'inquiétant pas même s'il était suivi, reprit sa propre piste, à défaut de celle des bandits.
Les deux hommes eurent honte et le suivirent.
Décidément, la chartreuse était abandonnée.
Arrivé devant la grande porte, Roland appela le colonel de dragons; le colonel et ses dix hommes étaient à leur poste.
Roland ouvrit la porte et fit sa jonction avec eux.
Ils n'avaient rien vu, rien entendu. Ils rentrèrent tous ensemble, refermant et barricadant la porte derrière eux pour couper la retraite aux bandits, s'ils avaient le bonheur d'en rencontrer.
Puis ils allèrent rejoindre leurs compagnons, qui, de leur côté, avaient rallié le capitaine de gendarmerie et ses huit hommes.
Tout cela les attendait dans le choeur.
Il fallait se décider à la retraite: deux heures du matin venaient de sonner; depuis près de trois heures, on était en quête sans avoir rien trouvé.
Roland, réhabilité dans l’esprit des gendarmes et des dragons, qui trouvaient que l'ex-novice ne boudait pas, donna, à son grand regret, le signal de la retraite en ouvrant la porte de la chapelle qui donnait sur la forêt.
Cette fois, comme on n'espérait plus rencontrer personne, Roland se contenta de la fermer derrière lui.
Puis, au pas accéléré, la petite troupe reprit le chemin de Bourg.
Le capitaine de gendarmerie, ses dix-huit hommes et Roland rentrèrent à leur caserne après s'être fait reconnaître de la sentinelle.
Le colonel de dragons et ses douze hommes continuèrent leur chemin et rentrèrent dans la ville.
C'était ce cri de la sentinelle qui avait attiré l’attention de Morgan et de Valensolle; c'était la rentrée de ces dix-huit hommes à la caserne qui avait interrompu leur repas; c'était enfin cette circonstance imprévue qui avait fait dire à Morgan: «Attention!»
En effet, dans la situation où se trouvaient les deux jeunes gens, tout méritait attention.
Aussi le repas fut-il interrompu, les mâchoires cessèrent-elles de fonctionner pour laisser les yeux et les oreilles remplir leur office dans toute son étendue.
On vit bientôt que les yeux seuls seraient occupés.
Chaque gendarme regagna sa chambre sans lumière; rien n'attira donc l'attention des deux jeunes gens sur les nombreuses fenêtres de la caserne, de sorte qu'elle put se concentrer sur un seul point.
Au milieu de toutes ces fenêtres obscures, deux s'illuminèrent; elles étaient placées en retour relativement au reste du bâtiment, et juste en face de celle, où les deux amis prenaient leur repas.
Ces fenêtres étaient au premier étage; mais, dans la position qu'ils occupaient, c'est-à-dire sur le faîte des bottes de fourrage, Morgan et Valensolle non seulement se trouvaient à la même hauteur qu'elles, mais encore plongeaient dessus.
Ces fenêtres étaient celles du capitaine de gendarmerie.
Soit insouciance du brave capitaine, soit pénurie de l'État, on avait oublié de garnir ces fenêtres de rideaux, de sorte que, grâce aux deux chandelles allumées par l'officier de gendarmerie pour faire honneur à son hôte, Morgan et Valensolle pouvaient voir tout ce qui se passait dans cette chambre.
Tout à coup, Morgan saisit le bras de Valensolle et l’étreignit avec force:
-- Bon! dit Valensolle, qu'y a-t-il encore de nouveau?
Roland venait de jeter son chapeau à trois cornes sur une chaise, et Morgan l'avait reconnu.
-- Roland de Montrevel! dit-il, Roland sous l'uniforme d'un maréchal des logis de gendarmerie! cette fois, nous tenons sa piste, tandis qu'il cherche encore la nôtre. C'est à nous de ne pas la perdre.
-- Que fais-tu? demanda Valensolle sentant que son ami s'éloignait de lui.
-- Je vais prévenir nos compagnons; toi, reste, et ne le perds pas de vue; il détache son sabre et dépose ses pistolets, il est probable qu'il passera la nuit dans la chambre du capitaine: demain, je le défie de prendre une route, quelle qu'elle soit, sans avoir l'un de nous sur ses talons.
Et Morgan, se laissant glisser sur la déclivité du fourrage, disparut aux yeux de son compagnon, qui, accroupi comme un sphinx, ne perdait pas de vue Roland de Montrevel.
Un quart d'heure après, Morgan était de retour et les fenêtres de l’officier de gendarmerie étaient, comme toutes les autres fenêtres de la caserne, rentrées dans l’obscurité.
-- Eh bien? demanda Morgan.
-- Eh bien, répondit Valensolle, la chose a fini de la façon la plus prosaïque du monde: ils se sont déshabillés, ont éteint les chandelles et se sont couchés, le capitaine dans son lit, et Roland sur un matelas; il est probable qu'à cette heure ils ronflent à qui mieux mieux.
-- En ce cas, dit Morgan, bonne nuit à eux et à nous aussi.
Dix minutes après, ce souhait était exaucé, et les deux jeunes gens dormaient comme s'ils n'avaient pas eu le danger pour camarade de lit.
XLI -- L'HÔTEL DE LA POSTE
Le même jour, vers six heures du matin, c'est-à-dire pendant le lever grisâtre et froid d'un des derniers jours de février, un cavalier, éperonnant un bidet de poste et précédé d'un postillon chargé de ramener le cheval en main, sortait de Bourg par la route de Mâcon ou de Saint-Jullien.
Nous disons par la route de Mâcon ou de Saint-Jullien, parce qu'à une lieue de la capitale de la Bresse la route bifurque et présente deux chemins, l’un qui conduit, en suivant tout droit, à Saint-Jullien; l’autre qui, en déviant à gauche, mène à Mâcon.
Arrivé à l’embranchement des deux routes, le cavalier allait prendre le chemin de Mâcon, lorsqu'une voix qui semblait sortir de dessous une voiture renversée implora sa miséricorde.
Le cavalier ordonna au postillon de voir ce que c'était.
Un pauvre maraîcher était pris, en effet, sous une voiture de légumes. Sans doute avait-il voulu la soutenir au moment où la roue, mordant sur le fossé, perdait l'équilibre; la voiture était tombée sur lui, et cela avec tant de bonheur, qu'il espérait, disait-il, n'avoir rien de cassé, et ne demandait qu'une chose, c'est qu'on aidât sa voiture à se remettre sur ses roues; il espérait, lui, alors, pouvoir se remettre sur ses jambes.
Le cavalier était miséricordieux pour son prochain, car non seulement il permit que le postillon s'arrêtât pour tirer le maraîcher de l’embarras où il se trouvait, mais encore il mit lui- même pied à terre, et, avec une vigueur qu'on eût été loin d'attendre d'un homme de taille moyenne comme il l’était, il aida le postillon à remettre la voiture, non seulement sur ses roues, mais encore sur le pavé du chemin.
Après quoi, il voulut aider l’homme à se relever à son tour; mais celui-ci avait dit vrai: il était sain et sauf, et, s'il lui restait une espèce de flageolement dans les jambes, c'était pour justifier le proverbe qui prétend qu'il y a un Dieu pour les ivrognes.
Le maraîcher se confondit en remerciements et prit son cheval par la bride, mais tout autant -- la chose était facile à voir -- pour se soutenir lui-même que pour conduire l'animal par le droit chemin.
Les deux cavaliers se remirent en selle, lancèrent leurs chevaux au galop et disparurent bientôt au coude que fait la route cinq minutes avant d'arriver au bois Monnet.
Mais à peine eurent-ils disparu, qu'il se fit un changement notable dans les allures du maraîcher: il arrêta son cheval, se redressa, porta à ses lèvres l'embouchure d'une petite trompe, et sonna trois coups.
Une espèce de palefrenier sortit du bois qui borde la route, conduisant un cheval de maître par la bride.
Le maraîcher dépouilla rapidement sa blouse, jeta bas son pantalon de grosse toile, et se trouva en veste et en culotte de daim et chaussé de bottes à retroussis.
Il fouilla dans sa voiture, en tira un paquet qu'il ouvrit, secoua un habit de chasse vert, à brandebourgs d'or, l'endossa, passa par-dessus une houppelande marron, prit des mains du palefrenier un chapeau que celui-ci lui présentait et qui était assorti à son élégant costume, se fit visser des éperons à ses bottes, et, sautant sur son cheval avec la légèreté et l'adresse d'un écuyer consommé:
-- Trouve-toi ce soir à sept heures, dit-il au palefrenier, entre Saint-Just et Ceyzeriat; tu y rencontreras Morgan, et tu lui diras que celui _qu'il sait _va à Mâcon, mais que j'y serai avant lui.
Et, en effet, sans s'inquiéter de la voiture de légumes, qu'il laissait d'ailleurs à la garde de son domestique, l'ex-maraîcher, qui n'était autre que notre ancienne connaissance Montbar, tourna la tête de son cheval du côté du bois Monnet et le mit au galop.
Celui-là n'était pas un mauvais bidet de poste, comme celui que montait Roland, mais, au contraire, c'était un excellent cheval de course; de sorte qu'entre le bois Monnet et Polliat, Montbar rejoignit et dépassa les deux cavaliers.
Le cheval, sauf une courte halte à Saint-Cyr-sur-Menthon, fit d'une seule traite, et en moins de trois heures, les neuf ou dix lieues qui séparent Bourg de Mâcon.
Arrivé à Mâcon, Montbar descendit à l'hôtel de la Poste, le seul qui, à cette époque, avait la réputation d'accaparer tous les voyageurs de distinction.
Au reste, à la façon dont Montbar fut reçu dans l'hôtel, on voyait que l'hôte avait affaire à une ancienne connaissance.
-- Ah! c'est vous, monsieur de Jayat, dit l’hôte; nous nous demandions hier ce que vous étiez devenu; il y a plus d'un mois qu'on ne vous a vu dans nos pays.
-- Vous croyez qu'il y a aussi longtemps que cela, mon ami? dit le jeune homme en affectant le grasseyement à la mode; oui, c'est ma parole, vrai! J'ai été chez des amis, chez les Treffort, les Hautecourt; vous connaissez ces messieurs de nom, n'est-ce pas? -- Oh! de nom et de personne.
-- Nous avons chassé à courre; ils ont d'excellents équipages, parole d'honneur! Mais déjeune-t-on chez vous, ce matin?
-- Pourquoi pas?
-- Eh bien alors, servez-moi un poulet, une bouteille de vin de Bordeaux, deux côtelettes, des fruits, la moindre chose.
-- Dans un instant. Voulez-vous être servi dans votre chambre, ou dans la salle commune?
-- Dans la salle commune, c'est plus gai; seulement, servez-moi sur une table à part. Ah! n'oubliez pas mon cheval: c'est une excellente bête, et que j'aime mieux que certains chrétiens, parole d'honneur.
L'hôte donna ses ordres, Montbar se mit devant la cheminée, retroussa sa houppelande et se chauffa les mollets.
-- C'est toujours vous qui tenez la poste? demanda-t-il à l’hôte, comme pour ne pas laisser tomber la conversation.
-- Je crois bien!
Alors, c'est chez vous que relayent les diligences?
-- Non pas les diligences, les malles.
-- Ah! dites donc: il faut que j'aille à Chambéry un de ces jours, combien y a-t-il de places dans la malle?
-- Trois: deux dans l'intérieur, une avec le courrier.
-- Et ai-je chance de trouver une place libre?
-- Ça se peut encore quelquefois; mais le plus sûr, voyez-vous, c'est toujours d'avoir sa calèche ou son cabriolet à soi.
-- On ne peut donc pas retenir sa place d'avance?
-- Non; car vous comprenez bien, monsieur de Jayat, s'il y a des voyageurs qui aient pris leurs places de Paris à Lyon, ils vous priment.
-- Voyez-vous, les aristocrates! dit en riant Montbar. À propos d'aristocrates, il vous en arrive un derrière moi en poste; je l'ai dépassé à un quart de lieue de Polliat: il m'a semblé qu'il montait un bidet un peu poussif.
-- Oh! fit l'hôte, ce n'est pas étonnant, mes confrères sont si mal équipés en chevaux!
-- Et tenez, justement voilà notre homme reprit Montbar; je croyais avoir plus d'avance que cela sur lui.
En effet, Roland au moment même passait au galop devant les fenêtres et entrait dans la cour.
-- Prenez-vous toujours la chambre n° 1, monsieur de Jayat? demanda l'hôte.
-- Pourquoi la question?
-- Mais parce que c'est la meilleure, et que, si vous ne la prenez pas, nous la donnerions à la personne qui arrive, dans le cas où elle ferait séjour.
-- Oh! ne vous préoccupez pas de moi, je ne saurai que dans le courant de la journée si je reste ou si je pars. Si le nouvel arrivant fait séjour comme vous dites, donnez-lui le n° 1; je me contenterai du n° 2.
-- Monsieur est servi, dit le garçon en paraissant sur la porte de communication qui conduisait de la cuisine à la salle commune.
Montbar fit un signe de tête et se rendit à l’invitation qui lui était faite; il entrait dans la salle commune juste au moment où Roland entrait dans la cuisine.
La table était servie en effet; Montbar changea son couvert de côté, et se plaça de façon à tourner le dos à la porte.
La précaution était inutile: Roland n'entra point dans la salle commune, et le déjeuneur put achever son repas sans être dérangé.
Seulement, au dessert, son hôte vint lui apporter lui-même le café.
Montbar comprit que le digne homme était en humeur de causer; cela tombait à merveille: il y avait certaines choses que lui-même désirait savoir.
-- Eh bien, demanda Montbar, qu'est donc devenu notre homme? est- ce qu'il n'a fait que changer de cheval?
-- Non, non, non, répondit l'hôte; comme vous le disiez, c'est un aristocrate: il a demandé qu'on lui servît son déjeuner dans sa chambre.
-- Dans sa chambre ou dans ma chambre! demanda Montbar; car je suis bien sûr que vous lui avez donnez le fameux n° 1.
-- Dame! monsieur de Jayat, c'est votre faute; vous m'avez dit que j'en pouvais disposer.
-- Et vous m'avez pris au mot, vous avez bien fait; je me contenterai du n° 2.
-- Oh! vous y serez bien mal; la chambre n'est séparée du n° 1 que par une cloison, et l'on entend tout ce qui se fait ou se dit d'une chambre dans l'autre.
-- Ah çà! mon cher hôte, vous croyez donc que je suis venu chez vous pour faire des choses inconvenantes ou chanter des chansons séditieuses, que vous avez peur qu'on n'entende ce que je dirai ou ce que je ferai?
-- Oh! ce n'est pas cela.
-- Qu'est-ce donc?
-- Je n'ai pas peur que vous dérangiez les autres; j'ai peur que vous ne soyez dérangé.
-- Bon! votre jeune homme est donc un tapageur?
-- Non; mais ça m'a l'air d'un officier.
-- Qui a pu vous faire croire cela?
-- Sa tournure d'abord; puis il s'est informé du régiment qui était en garnison à Mâcon; je lui ai dit que c'était le 7e chasseurs à cheval. «Ah! bon, a-t-il repris, je connais le chef de brigade, un de mes amis; votre garçon peut-il lui porter ma carte, et lui demander s'il veut venir déjeuner avec moi?»
-- Ah! ah!
-- De sorte que, vous comprenez, des officiers entre eux, ça va être du bruit, du tapage! Ils vont peut-être non seulement déjeuner, mais dîner, mais souper.
-- Je vous ai déjà dit, mon cher hôte, que je ne croyais point avoir le plaisir de passer la nuit chez vous; j'attends, poste restante, des lettres de Paris qui décideront de ce que je vais faire. En attendant, allumez-moi du feu dans la chambre n° 2, en faisant le moins de bruit possible, pour ne pas gêner mon voisin; vous me ferez monter en même temps une plume, de l’encre et du papier, j'ai à écrire.
Les ordres de Montbar furent ponctuellement exécutés, et lui-même monta sur les pas du garçon de service pour veiller à ce que Roland ne fût point incommodé de son voisinage.
La chambre était bien telle que l'hôte de la poste l’avait dite, et pas un mouvement ne pouvait se faire dans l'une, pas un mot ne pouvait s'y dire qui ne fût entendu dans l'autre.
Aussi Montbar entendit-il parfaitement le garçon d'hôtel annoncer à Roland le chef de brigade Saint-Maurice, et, à la suite du pas résonnant de celui-ci dans le corridor, les exclamations que laissèrent échapper les deux amis, enchantés de se revoir.
De son côté, Roland, distrait un instant par le bruit qui s'était fait dans la chambre voisine, avait oublié ce bruit dès qu'il avait cessé, et il n'y avait point de danger qu'il se renouvelât. Montbar, une fois seul, s'était assis à la table sur laquelle étaient déposés, encre, plume et papier, et était resté immobile.
Les deux officiers s'étaient connus autrefois en Italie, et Roland s'était trouvé sous les ordres de Saint-Maurice lorsque celui-ci était capitaine, et que lui, Roland, n'était que lieutenant.
Aujourd'hui, les grades étaient égaux; de plus, Roland avait double mission du premier consul et du préfet de police, qui lui donnait commandement sur les officiers du même grade que lui, et même, dans les limites de sa mission, sur des officiers d'un grade plus élevé.
Morgan ne s'était pas trompé en présumant que le frère d'Amélie était à la poursuite des compagnons de Jéhu: quand les perquisitions nocturnes faites dans la chartreuse de Seillon n'en eussent pas donné la preuve, cette preuve eût ressorti de la conversation du jeune officier avec son collègue, en supposant que cette conversation eût été entendue.
Ainsi le premier consul envoyait bien effectivement cinquante mille francs, à titre de don, aux pères du Saint-Bernard; ainsi ces cinquante mille francs étaient bien réellement envoyés par la poste; mais ces cinquante mille francs n'étaient qu'une espèce de piège où l'on comptait prendre les dévaliseurs de diligences, s'ils n'étaient point surpris dans la chartreuse de Seillon ou dans quelque autre lieu de leur retraite.
Maintenant, restait à savoir comment on les prendrait.
Ce fut ce qui, tout en déjeunant, se débattit longuement entre les deux officiers.
Au dessert, ils étaient d'accord, et le plan était arrêté.
Le même soir, Morgan recevait une lettre ainsi conçue:
«Comme nous l’a dit Adler, vendredi prochain, à cinq heures du soir, la malle partira de Paris avec cinquante mille francs destinés aux pères du Saint-Bernard.
«Les trois places, la place du coupé et les deux places de l’intérieur sont déjà retenues par trois voyageurs qui monteront, le premier à Sens, les deux autres à Tonnerre.
«Ces voyageurs seront, dans le coupé, un des plus braves agents du citoyen Fouché, et dans l’intérieur, M. Roland de Montrevel et le chef de brigade du 7e chasseurs, en garnison à Mâcon.
«Ils seront en costumes bourgeois, pour ne point inspirer de soupçons, mais armés jusqu'aux dents.
«Douze chasseurs à cheval, avec mousquetons, pistolets et sabres, escorteront la malle, mais à distance, et de manière à arriver au milieu de l'opération.
«Le premier coup de pistolet tiré doit leur donner le signal de mettre leurs chevaux au galop et de tomber sur les dévaliseurs.
«Maintenant, mon avis est que, malgré toutes ces précautions, et même à cause de toutes ces précautions, l'attaque soit maintenue et s'opère à l'endroit indiqué, c'est-à-dire à la Maison-Blanche.
«Si c'est l’avis des compagnons, qu'on me le fasse savoir; c'est moi qui conduirai la malle en postillon, de Mâcon à Belleville.
«Je fait mon affaire du chef de brigade; que l'un de vous fasse la sienne de l’agent du citoyen Fouché.
«Quant à M. Roland de Montrevel, il ne lui arrivera rien, attendu que je me charge, par un moyen à moi connu et par moi inventé, de l'empêcher de descendre de la malle-poste.
«L'heure précise où la malle de Chambéry passe à la Maison-Blanche est samedi, à six heures du soir.
«Un seul mot de réponse conçu en ces termes: Samedi à six heures du soir, et tout ira comme sur des roulettes.
«MONTBAR»
À minuit, Montbar, qui effectivement s'était plaint du bruit fait par son voisin et avait été mis dans une chambre située à l'autre extrémité de l'hôtel, était réveillé par un courrier, lequel n'était autre que le palefrenier qui lui avait amené sur la route un cheval tout sellé.
Cette lettre contenait simplement ces mots, suivis d'un post- scriptum:
«Samedi, à six heures du soir.
«MORGAN.
«P.S. Ne pas oublier, même au milieu du combat, que la vie de Roland de Montrevel est sauvegardée.» Le jeune homme lut cette réponse avec une joie visible; ce n'était plus une simple arrestation de diligence, cette fois, c'était une espèce d'affaire d'honneur entre hommes d'une opinion différente, une rencontre entre braves.
Ce n'était pas seulement de l’or qu'on allait répandre sur la grande route, c'était du sang.
Ce n'était pas aux pistolets sans balles du conducteur, maniés par les mains d'un enfant, qu'on allait avoir affaire, c'était aux armes mortelles de soldats habitués à s'en servir.
Au reste, on avait toute la journée qui allait s'ouvrir, et toute celle du lendemain, pour prendre ses mesures. Montbar se contenta donc de demander au palefrenier quel était le postillon de service qui devait, à cinq heures, prendre la malle à Mâcon et faire la poste ou plutôt les deux postes qui s'étendent de Mâcon à Belleville.
Il lui recommanda en outre d'acheter quatre pitons et deux cadenas fermant à clef.
Il savait d'avance que la malle arrivait à quatre heures et demie à Mâcon, y dînait, et en repartait à cinq heures précises.
Sans doute, toutes les mesures de Montbar étaient prises d'avance, car, ces recommandations faites à son domestique, il le congédia, et s'endormit comme un homme qui a un arriéré de sommeil à combler.
Le lendemain, il ne se réveilla, ou plutôt ne descendit qu'à neuf heures du matin. Il demanda sans affectation à l'hôte des nouvelles de son bruyant voisin.
Le voyageur était parti à six heures du matin, par la malle-poste de Lyon à Paris, avec son ami le chef de brigade des chasseurs, et l'hôte avait cru entendre qu'ils n'avaient retenu leurs places que jusqu'à Tonnerre.
Au reste, de même que M. de Jayat s'inquiétait du jeune officier, le jeune officier, de son côté, s'était inquiété de lui, avait demandé qui il était, s'il venait d'habitude dans l'hôtel, et si l'on croyait qu'il consentît à vendre son cheval.
L'hôte avait répondu qu'il connaissait parfaitement M. de Jayat, que celui-ci avait l'habitude de loger à son hôtel toutes les fois que ses affaires l'appelaient à Mâcon, et que, quant à son cheval, il ne croyait pas, vu la tendresse que le jeune gentilhomme avait manifestée pour lui, qu'il consentît à s'en défaire à quelque prix que ce fût.
Sur quoi, le voyageur était parti sans insister davantage.
Après le déjeuner, M. de Jayat, qui paraissait fort désoeuvré, fit seller son cheval, monta dessus et sortit de Mâcon par la route de Lyon. Tant qu'il fut dans la ville, il laissa marcher son cheval à l'allure qui convenait à l'élégant animal; mais, une fois hors de la ville, il rassembla les rênes et serra les genoux.
L'indication était suffisante. L'animal partit au galop.
Montbar traversa les villages de Varennes et de la Crèche et la Chapelle-de-Guinchay, et ne s'arrêta qu'à la Maison-Blanche.
Le lieu était bien tel que l'avait dit Valensolle, et merveilleu- sement choisi pour une embuscade.
La Maison-Blanche était située au fond d'une petite vallée, entre une descente et une montée; à l'angle de son jardin passait un petit ruisseau sans nom qui allait se jeter dans la Saône à la hauteur de Challe.
Des arbres touffus et élevés suivaient le cours de la rivière et, décrivant un demi-cercle, enveloppaient la maison.
Quant à la maison elle-même, après avoir été autrefois une auberge dont l'aubergiste n'avait pas fait ses affaires, elle était fermée depuis sept ou huit ans, et commençait à tomber en ruine.
Avant d'y arriver, en venant de Mâcon, la route faisait un coude.
Montbar examina les localités avec le soin d'un ingénieur chargé de choisir le terrain d'un champ de bataille, tira un crayon et un portefeuille de sa poche et traça un plan exact de la position.
Puis il revint à Mâcon.
Deux heures après, le palefrenier partait, portant le plan à Morgan et laissant à son maître le nom du postillon qui devait conduire la malle; il s'appelait Antoine. Le palefrenier avait, en outre, acheté les quatre pitons et les deux cadenas.
Montbar fit monter une bouteille de vieux bourgogne et demanda Antoine.
Dix minutes après, Antoine entrait.
C'était un grand et beau garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, de la taille à peu près de Montbar, ce que celui-ci, après l'avoir toisé des pieds à la tête, avait remarqué avec satisfaction.
Le postillon s'arrêta sur le seuil de la porte, et, mettant la main à son chapeau à la manière des militaires:
-- Le citoyen m'a fait demander? dit-il.
-- C'est bien vous qu'on appelle Antoine? fit Montbar.
-- Pour vous servir, si j'en étais capable, vous et votre compagnie.
-- Eh bien, oui, mon ami, tu peux me servir... Ferme donc la porte et viens ici.
Antoine ferma la porte, s'approcha jusqu'à distance de deux pas de Montbar, et, portant de nouveau la main à son chapeau:
-- Voilà, notre maître.
-- D'abord, dit Montbar, si tu n'y vois point d'inconvénient, nous allons boire un verre de vin à la santé de ta maîtresse.
-- Oh! oh! de ma maîtresse! fit Antoine, est-ce que les gens comme nous ont des maîtresses? C'est bon pour des seigneurs comme vous d'avoir des maîtresses.
-- Ne vas-tu pas me faire accroire, drôle, qu'avec une encolure comme la tienne, on fait voeu de continence?
-- Oh! je ne veux pas dire que l'on soit un moine à cet endroit; on a par-ci par-là quelque amourette sur le grand chemin.
-- Oui, à chaque cabaret; c'est pour cela qu'on s'arrête si souvent avec les chevaux de retour pour boire la goutte ou allumer sa pipe.
-- Dame! fit Antoine avec un intraduisible mouvement d'épaules, il faut bien rire.
-- Eh bien, goûte-moi ce vin-là, mon garçon! je te réponds que ce n'est pas lui qui te fera pleurer.
Et, prenant un verre plein, Montbar fit signe au postillon de prendre l’autre verre.
-- C'est bien de l’honneur pour moi... À votre santé et à celle de votre compagnie!
C'était une locution familière au brave postillon, une espèce d'extension de politesse qui n'avait pas besoin d'être justifiée pour lui par une compagnie quelconque.
-- Ah! oui, dit-il après avoir bu et en faisant clapper sa langue, en voilà du chenu, et moi, qui l'ai avalé sans le goûter, comme si c'était du petit bleu.
-- C'est un tort, Antoine.
-- Mais oui, que c'est un tort.
-- Bon! fit Montbar en versant un second verre, heureusement qu'il peut se réparer.
-- Pas plus haut que le pouce, notre bourgeois, dit le facétieux postillon en tendant le verre et ayant soin que son pouce fût au niveau du bord.
-- Minute, fit Montbar au moment où Antoine allait porter le verre à sa bouche.
-- Il était temps, dit le postillon; il allait y passer, le malheureux! Qu'y a-t-il?
-- Tu n'as pas voulu que je boive à la santé de ta maîtresse; mais tu ne refuseras pas, je l’espère, de boire à la santé de la mienne.
-- Oh! ça ne se refuse pas, surtout avec de pareil vin; à la santé de votre maîtresse et de sa compagnie!
Et le citoyen Antoine avala la rouge liqueur, en la dégustant cette fois.
-- Eh bien, fit Montbar, tu t'es encore trop pressé, mon ami.
-- Bah! fit le postillon.
-- Oui... suppose que j'aie plusieurs maîtresses: du moment où nous ne nommons pas celle à la santé de laquelle nous buvons, comment veux-tu que cela lui profite.
-- C'est ma foi, vrai!
-- C'est triste, mais il faut recommencer cela, mon ami.
-- Ah! recommençons! Il ne s'agit pas, avec un homme comme vous, de mal faire les choses; on a commis la faute, on la boira.
Et Antoine tendit son verre que Montbar remplit jusqu'au bord.
-- Maintenant, dit-il en jetant un coup d'oeil sur la bouteille, et en s'assurant par ce coup d'oeil qu'elle était vide, il ne s'agit plus de nous tromper. Son nom?
-- À la belle Joséphine! dit Montbar.
-- À la belle Joséphine! répéta Antoine.
Et il avala le bourgogne avec une satisfaction qui semblait aller croissant.
Puis, après avoir bu et s'être essuyé les lèvres avec sa manche, au moment de reposer le verre sur la table:
-- Eh! dit-il, un instant, bourgeois.
-- Bon! fit Montbar, est-ce qu'il y a encore quelque chose qui ne va pas?
-- Je crois bien: nous avons fait de la mauvaise besogne, mais il est trop tard.
-- Pourquoi cela?
-- La bouteille est vide.
-- Celle-ci, oui, mais pas celle-là.
Et Montbar prit dans le coin de la cheminée une bouteille toute débouchée. -- Ah! ah! fit Antoine, dont le visage s'éclaira d'un radieux sourire.
-- Y a-t-il du remède? demanda Montbar.
-- Il y en a fit Antoine.
Et il tendit son verre.
Montbar le remplit avec la même conscience qu'il y avait mise les trois premières fois.
-- Eh bien, fit le postillon mirant au jour le liquide rubis qui étincelait dans son verre, je disais donc que nous avions bu à la santé de la belle Joséphine...
-- Oui, dit Montbar.
-- Mais, continua Antoine, il y a diablement de Joséphines en France.
-- C'est vrai; combien crois-tu qu'il y en ait, Antoine?
-- Bon! il y en a bien cent mille.
-- Je t'accorde cela; après?
-- Eh bien, sur ces cent mille, j'admets qu'il n'y en a qu'un dixième de belles.
-- C'est beaucoup.
-- Mettons un vingtième. -- Soit.
-- Cela fait cinq mille.
-- Diable! sais-tu que tu es fort en arithmétique?
-- Je suis fils de maître d'école.
-- Eh bien?
-- Eh bien, à laquelle de ces cinq mille avons-nous bu?... ah!
-- Tu as, par ma foi, raison, Antoine; il faut ajouter le nom de famille au nom de baptême; à la belle Joséphine...
-- Attendez, le verre est entamé, il ne peut plus servir; il faut, pour que la santé soit profitable, le vider et le remplir.
Antoine porta le verre à sa bouche.
-- Le voilà vide, dit-il.
-- Et le voilà rempli, fit Montbar en le mettant en contact avec la bouteille.
-- Aussi, j'attends; à la belle Joséphine?...
-- À la belle Joséphine... Lollier!
Et Montbar vida son verre.
-- Jarnidieu! fit Antoine; mais, attendez donc, Joséphine Lollier, je connais cela.
-- Je ne dis pas non.
-- Joséphine Lollier, mais c'est la fille du maître de la poste aux chevaux de Belleville.
-- Justement.
-- Fichtre! fit le postillon, vous n'êtes pas à plaindre, notre bourgeois; un joli brin de fille! À la santé de la belle Joséphine Lollier!
Et il avala son cinquième verre de Bourgogne.
-- Eh bien, maintenant, demanda Montbar, comprends-tu pourquoi je t'ai fait monter, mon garçon?
-- Non; mais je ne vous en veux pas tout de même.
-- C'est bien gentil de ta part.
-- Oh! moi, je suis bon diable.
-- Eh bien, je vais te le dire, pourquoi je t'ai fait monter.
-- Je suis tout oreilles.
-- Attends! Je crois que tu entendras encore mieux si ton verre est plein que s'il est vide.
-- Est-ce que vous avez été médecin des sourds, vous, par hasard? demanda le postillon en goguenardant.
-- Non; mais j'ai beaucoup vécu avec les ivrognes, répondit Montbar en remplissant de nouveau le verre d'Antoine.
-- On n'est pas ivrogne parce qu'on aime le vin, dit Antoine.
-- Je suis de ton avis, mon brave, répliqua Montbar; on n'est ivrogne que quand on ne sait pas le porter.
-- Bien dit! fit Antoine, qui paraissait porter le sien à merveille; j'écoute.
-- Tu m'as dit que tu ne comprenais pas pourquoi je t'avais fait monter?
-- Je l'ai dit.
-- Cependant, tu dois bien te douter que j'avais un but?
-- Tout homme en a un, bon ou mauvais, à ce que prétend notre curé, dit sentencieusement Antoine.
-- Eh bien, le mien, mon ami, reprit Montbar, est de pénétrer la nuit, sans être reconnu, dans la cour de maître Nicolas Denis Lollier, maître de poste de Belleville.
-- À Belleville, répéta Antoine, qui suivait les paroles de Montbar avec toute l'attention dont il était capable; je comprends. Et vous voulez pénétrer, sans être reconnu, dans la cour de maître Nicolas Denis Lollier, maître de poste à Belleville, pour voir à votre aise la belle Joséphine? Ah! mon gaillard!
-- Tu y es, mon cher Antoine; et je veux y pénétrer sans être reconnu, parce que le père Lollier a tout découvert, et qu'il a défendu à sa fille de me recevoir.
-- Voyez-vous!... Et que puis-je à cela, moi?
-- Tu as encore les idées obscures, Antoine; bois ce verre de vin- là pour les éclaircir.
-- Vous avez raison, fit Antoine.
Et il avala son sixième verre de vin.
-- Ce que tu y peux, Antoine?
-- Oui, qu'est-ce que j'y peux? Voilà ce que je demande.
-- Tu y peux tout, mon ami.
-- Moi?
-- Toi.
-- Ah! je serais curieux de savoir cela: éclaircissez, éclaircissez.
Et il tendit son verre.
-- Tu conduis, demain, la malle de Chambéry?
-- Un peu; à six heures.
-- Eh bien, supposons qu’Antoine soit un bon garçon.
-- C'est tout supposé, il l'est.
-- Eh bien, voici ce que fait Antoine...
-- Voyons, que fait-il?
-- D'abord, il vide son verre.
-- Ce n'est pas difficile... c'est fait.
-- Puis il prend ces dix louis.
Montbar aligna dix louis sur la table.
-- Ah! ah! fit Antoine, des jaunets, des vrais! Je croyais qu'ils avaient tous émigré, ces diables-là!
-- Tu vois qu'il en reste.
-- Et que faut-il qu'Antoine fasse pour qu'ils passent dans sa poche?
-- Il faut qu'Antoine me prête son plus bel habit de postillon.
-- À vous?
-- Et me donne sa place demain au soir.
-- Eh! oui, pour que vous voyiez la belle Joséphine sans être reconnu. -- Allons donc! J'arrive à huit heures à Belleville, j'entre dans la cour, je dis que les chevaux sont fatigués, je les fais reposer jusqu'à dix heures, et, de huit heures à dix...
-- Ni vu ni connu, je t'embrouille le père Lollier.
-- Eh bien, ça y est-il, Antoine?
-- Ça y est! on est jeune, on est du parti des jeunes; on est garçon, on est du parti des garçons; quand on sera vieux et papa, on sera du parti des papas et des vieux, et on criera: «Vivent les ganaches!»
-- Ainsi, mon brave Antoine, tu me prêtes ta plus belle veste et ta plus belle culotte?
-- J'ai justement une veste et une culotte que je n'ai pas encore mises.
-- Tu me donnes ta place?
-- Avec plaisir.
-- Et moi, je te donne d'abord ces cinq louis d'arrhes.
-- Et le reste?
-- Demain, en passant les bottes; seulement, tu auras une précaution...
-- Laquelle?
-- On parle beaucoup de brigand qui dévalisent les diligences; tu auras soin de mettre des fontes à la selle du porteur.
-- Pour quoi faire?
-- Pour y fourrer des pistolets.
-- Allons donc! n'allez-vous pas leur faire du mal à ces braves gens?
-- Comment! tu appelles braves gens des voleurs qui dévalisent les diligences?
-- Bon! on n'est pas un voleur parce qu'on vole l'argent du gouvernement.
-- C'est ton avis.
-- Je crois bien, et encore que c'est l'avis de bien d'autres. Je sais bien, quant à moi, que, si j'étais juge, je ne les condamnerais pas.
-- Tu boirais peut-être à leur santé?
-- Ah! tout de même, ma foi, si le vin était bon.
-- Je t'en défie, dit Montbar en versant dans le verre d'Antoine tout ce qui restait de la seconde bouteille.
-- Vous savez le proverbe? dit le postillon.
-- Lequel?
-- Il ne faut pas défier un fou de faire sa folie. À la santé des compagnons de Jéhu.
-- Ainsi soit-il! dit Montbar.
-- Et les cinq louis? fit Antoine en reposant le verre sur la table.
-- Les voilà.
-- Merci; vous aurez des fontes à votre selle; mais, croyez-moi, ne mettez pas de pistolets dedans ou, si vous mettez des pistolets dedans, faites comme le père Jérôme, le conducteur de Genève, ne mettez pas de balles dans vos pistolets.
Et, sur cette recommandation philanthropique, le postillon prit congé de Montbar et descendit l'escalier en chantant d'une voix avinée.
«Le matin, je me prends, je me lève; «Dans le bois, je m'en suis allé; «J'y trouvai ma bergère qui rêve; «Doucement je la réveillai. «Je lui dis: Aimable bergère, «Un berger vous ferait-il peur? «Un berger! à moi pourquoi faire? «Taisez-vous, monsieur le trompeur.»
Montbar suivit consciencieusement le chanteur jusqu'à la fin du second couplet; mais, quelque intérêt qu'il prît à la romance de maître Antoine, la voix de celui-ci s'étant perdue dans l'éloignement; il fut obligé de faire son deuil du reste de la chanson.
XLII -- LA MALLE DE CHAMBÉRY
Le lendemain, à cinq heures de l’après-midi, Antoine, pour ne point être en retard sans doute, harnachait, dans la cour de l'hôtel de la poste, les trois chevaux qui devaient enlever la malle.
Un instant après, la malle entrait au grand galop dans la cour de l'hôtel et venait se ranger sous les fenêtres de la chambre qui avait tant paru préoccuper Antoine, c'est-à-dire à trois pas de la dernière marche de l'escalier de service.
Si l'on eût pu faire, sans y avoir un intérêt positif, attention à un si petit détail, on eût remarqué que le rideau de la fenêtre s'écartait d'une façon presque imprudente pour permettre à la personne qui habitait la chambre de voir qui descendait de la malle-poste.
Il en descendit trois hommes qui, avec la hâte de voyageurs affamés, se dirigèrent vers les fenêtres ardemment éclairées de la salle commune.
À peine étaient-ils entrés, que l'on vit, par l'escalier de service, descendre un élégant postillon non chaussé encore de ses grosses bottes, mais simplement de fins escarpins par-dessus lesquels il comptait les passer.
Le postillon élégant passa les grosses bottes d'Antoine, lui glissa cinq louis dans la main, puis se tourna pour que celui-ci lui jetât sur les épaules sa houppelande, que la rigueur de la saison rendait à peu près nécessaire.
Cette toilette achevée, Antoine rentra lestement dans l'écurie, où il se dissimula dans le coin le plus obscur.
Quant à celui auquel il venait de céder sa place, rassuré sans doute par la hauteur du col de la houppelande, qui lui cachait la moitié du visage, il alla droit aux trois chevaux harnachés d'avance par Antoine, glissa une paire de pistolets à deux coups dans les arçons, et, profitant de l'isolement où était la malle- poste par le détellement des chevaux et l'éloignement du postillon de Tournus, il planta, à l'aide d'un poinçon aigu qui pouvait à la rigueur devenir un poignard, ses quatre pitons dans le bois de la malle-poste, c'est-à-dire à chaque portière, et les deux autres en regard dans le bois de la caisse.
Après quoi, il se mit à atteler les chevaux avec une promptitude et une adresse qui indiquaient un homme familiarisé depuis son enfance avec tous les détails de l'art poussé si loin de nos jours par cette honorable classe de la société que nous appelons les gentilshommes riders.
Cela fait, il attendit, calmant ses chevaux impatients à l'aide de la parole et du fouet, savamment combinés, ou employés chacun à son tour.
On connaît la rapidité avec laquelle s'exécutaient les repas des malheureux condamnés au régime de la malle-poste; la demi-heure n'était donc pas écoulée, qu'on entendit la voix du conducteur qui criait:
-- Allons, citoyens voyageurs, en voiture.
Montbar se tint près de la portière, et, malgré leur déguisement, reconnut parfaitement Roland et le chef de brigade du 7e chasseurs, qui montèrent et prirent place dans l'intérieur sans faire attention au postillon.
Celui-ci referma sur eux la portière, passa le cadenas dans les deux pitons et donna un tour de clef. Puis, contournant la malle, il fit semblant de laisser tomber son fouet devant l'autre portière, passa, en se baissant, le second cadenas dans les autres pitons, lui donna un tour de clef en se relevant et, sûr que les deux officiers étaient bien verrouillés, il enfourcha son cheval en gourmandant le conducteur, qui lui laissait faire sa besogne.
En effet, le voyageur du coupé était déjà à sa place, que le conducteur débattait encore un reste de compte avec l'hôte.
-- Est-ce pour ce soir, pour cette nuit, ou pour demain matin, père François? cria le faux postillon en imitant de son mieux la voix du vrai.
-- C'est bon, c'est bon, on y va, répondit le conducteur.
Puis, regardant autour de lui:
-- Tiens! où sont donc les voyageurs? demanda-t-il.
-- Nous voilà, dirent à la fois les deux officiers, dans l’intérieur de la malle, et l’agent du coupé.
-- La portière est bien fermée? insista le père François.
-- Oh! je vous en réponds, fit Montbar.
-- En ce cas, en route, mauvaise troupe! cria le conducteur tout en gravissant le marchepied, en prenant place près du voyageur et en tirant la portière après lui.
Le postillon ne se le fit pas redire; il enleva ses chevaux en enfonçant ses éperons dans le ventre du porteur et en cinglant aux deux autres un vigoureux coup de fouet. La malle-poste partit au galop.
Montbar conduisait comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie; il traversa la ville en faisant danser les vitres et trembler les maisons; jamais véritable postillon n'avait fait claquer son fouet d'une si savante manière.
À la sortie de Mâcon, il vit un petit groupe de cavaliers: c'étaient les douze chasseurs qui devaient suivre la malle sans avoir l'air de l'escorter.
Le chef de brigade passa la tête par la portière et fit signe au maréchal des logis qui les commandait.
Montbar ne parut rien remarquer; mais, au bout de cinq cents pas, tout en exécutant une symphonie avec son fouet, il retourna la tête et vit que l’escorte s'était mise en marche.
-- Attendez, mes petits enfants, dit Montbar, je vais vous en faire voir du pays!
Et il redoubla de coups d'éperons et de coups de fouet.
Les chevaux semblaient avoir des ailes, la malle volait sur le pavé, on eût dit le char du tonnerre qui passait.
Le conducteur s'inquiéta.
-- Eh! maître Antoine, cria-t-il, est-ce que nous serions ivre par hasard?
-- Ivre? ah bien oui! répondit Montbar, j'ai dîné avec une salade de betterave.
-- Mais, morbleu? s'il va de ce train-là, cria Roland en passant à son tour la tête par la portière, l’escorte ne pourra nous suivre.
-- Tu entends ce qu'on te dit! cria le conducteur.
-- Non, répondit Montbar, je n'entends pas.
-- Eh bien, on te fait observer que, si tu vas de ce train-là, l'escorte ne pourra pas suivre.
-- Il y a donc une escorte? demanda Montbar.
-- Eh oui! puisque nous avons de l’argent du gouvernement.
-- C'est autre chose, alors; il fallait donc dire cela tout de suite.
Mais, au lieu de ralentir sa course, la malle continua d'aller le même train, et, s'il se fit un changement, ce fut qu'elle gagna encore en vélocité.
-- Tu sais que, s'il nous arrive un accident, dit le conducteur, je te casse la tête d'un coup de pistolet.
-- Allons donc! fit Montbar, on les connaît vos pistolets, il n'y a pas de balles dedans.
-- C'est possible, mais il y en a dans les miens! cria l’agent de police.
-- C'est ce qu'on verra dans l'occasion, répondit Montbar.
Et il continua sa route sans plus s'inquiéter des observations.
On traversa, avec la vitesse de l'éclair, le village de Varennes, celui de la Crèche et la petite ville de la Chapelle-de-Guinchay.
Il restait un quart de lieue, à peine, pour arriver à la Maison- Blanche.
Les chevaux ruisselaient et hennissaient de rage en jetant l'écume par la bouche.
Montbar jeta les yeux derrière lui; à plus de mille pas de la malle-poste, les étincelles jaillissaient sous les pieds de l'escorte.
Devant lui était la déclivité de la montagne.
Il s'élança sur la pente, mais tout en rassemblant ses rênes de manière à se rendre maître des chevaux quand il voudrait.
Le conducteur avait cessé de crier, car il reconnaissait qu'il était conduit par une main habile et vigoureuse à la fois.
Seulement, de temps en temps, le chef de brigade regardait par la portière pour voir à quelle distance étaient ses hommes.
À la moitié de la pente, Montbar était maître de ses chevaux, sans avoir eu un seul moment l'air de ralentir leur course.
Il se mit alors à entonner à pleine voix le _Réveil du Peuple: _c'était la chanson des royalistes, comme la _Marseillaise _était le chant des jacobins.
-- Que fait donc ce drôle-là? cria Roland en passant la tête par la portière; dites-lui donc qu'il se taise, conducteur, ou je lui envoie une balle dans les reins.
Peut-être le conducteur allait-il répéter au postillon la menace de Roland, mais il lui sembla voir une ligne noire qui barrait la route.
En même temps, une voix tonnante cria:
-- Halte-là, conducteur!
-- Postillon, passez-moi sur le ventre de ces bandits-là! cria l'agent de police.
-- Bon! comme vous y allez, vous! dit Montbar. Est-ce que l'on passe comme cela sur le ventre des amis?... Hoooh!
La malle-poste s'arrêta comme par enchantement.
-- En avant! en avant! crièrent à la fois Roland et le chef de brigade, comprenant que l’escorte était trop loin pour les soutenir.
-- Ah! brigand de postillon! cria l’agent de police en sautant à bas du coupé et en dirigeant un pistolet sur Montbar, tu vas payer pour tous.
Mais il n'avait pas achevé, que Montbar, le prévenant, faisait feu et que l'agent roulait, mortellement blessé, sous les roues de la malle.
Son doigt crispé par l’agonie appuya sur la gâchette, le coup partit, mais au hasard, sans que la balle atteignît personne.
-- Conducteur, criaient les deux officiers, de par tous les tonnerres du ciel, ouvrez donc!
-- Messieurs, dit Morgan s'avançant, nous n'en voulons pas à vos personnes, mais seulement à l'argent du gouvernement. Ainsi donc, conducteur, les cinquante mille livres et vivement!
Deux coups de feu partis de l'intérieur furent la réponse des deux officiers, qui, après avoir vainement ébranlé les portières, essayaient vainement encore de sortir par l'ouverture des vitres.
Sans doute, un des coups de feu porta, car on entendit un cri de rage en même temps qu'un éclair illuminait la route.
Le chef de brigade poussa un soupir et tomba sur Roland. Il venait d'être tué raide.
Roland fit feu de son second pistolet, mais personne ne lui riposta.
Ses deux pistolets étaient déchargés; enfermé qu'il était, il ne pouvait se servir de son sabre et hurlait de colère.
Pendant ce temps, on forçait le conducteur, le pistolet sur la gorge, de donner l'argent; deux hommes prirent les sacs qui contenaient les cinquante mille francs et en chargèrent le cheval de Montbar, que son palefrenier lui amenait tout sellé et bridé comme à un rendez-vous de chasse.
Montbar s'était débarrassé de ses grosses bottes, et sauta en selle avec ses escarpins.
-- Bien des choses au premier consul, monsieur de Montrevel! cria Morgan.
Puis, se tournant vers ses compagnons:
-- Au large, enfants, et par la route que chacun voudra. Vous connaissez le rendez-vous; à demain au soir.
-- Oui, oui, répondirent dix ou douze voix.
Et toute la bande s'éparpilla comme une volée d'oiseaux, disparaissant dans la vallée sous l’ombre des arbres qui côtoyaient la rivière et enveloppaient la Maison-Blanche.
En ce moment, on entendit le galop des chevaux et l'escorte, attirée par les coups de feu, apparut au sommet de la montée, qu'elle descendit comme une avalanche.
Mais elle arriva trop tard: elle ne trouva plus que le conducteur assis sur le bord du fossé; les deux cadavres de l'agent de police et du chef de brigade, et Roland, prisonnier et rugissant comme un lion qui mord les barreaux de sa cage.
XLIII -- LA RÉPONSE DE LORD GRENVILLE
Pendant que les événements que nous venons de raconter s'accomplissaient et occupaient les esprits et les gazettes de la province, d'autres événements, bien autrement graves, se préparaient à Paris qui allaient occuper les esprits et les gazettes du monde tout entier.
Lord Tanlay était revenu avec la réponse de son oncle lord Grenville.
Cette réponse consistait en une lettre adressée à M. de Talleyrand, et dans une note écrite pour le premier consul.
La lettre était conçue en ces termes:
«Downing-street, le 14 février 1800.
«Monsieur,
«J'ai reçu et mis sous les yeux du roi la lettre que vous m'avez transmise par l'intermédiaire de mon neveu lord Tanlay. Sa Majesté, ne voyant aucune raison de se départir des formes qui ont été longtemps établies en Europe pour traiter d'affaires avec les États étrangers, m'a ordonné de vous faire passer en son nom la réponse officielle que je vous envoie ci-incluse.
«J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,
«GRENVILLE»
La, réponse était sèche, la note précise. De plus, une lettre avait été écrite autographe par le premier consul au roi Georges, et le roi Georges, _ne se départissant point des formes établies en Europe pour traiter avec les États étrangers, _répondait par une simple note de l'écriture du premier secrétaire venu.
Il est vrai que la note était signée Grenville.
Ce n'était qu'une longue récrimination contre la France, contre l'esprit de désordre qui l'agitait, contre les craintes que cet esprit de désordre inspirait à toute l'Europe, et sur la nécessité imposée, par le soin de leur propre conservation, à tous les souverains régnants de la réprimer. En somme, c'était la continuation de la guerre.
À la lecture d'un pareil factum, les yeux de Bonaparte brillèrent de cette flamme qui précédait chez lui les grandes décisions, comme l'éclair précède la foudre.
-- Ainsi, monsieur, dit-il en se retournant vers lord Tanlay, voilà tout ce que vous avez pu obtenir?
-- Oui, citoyen premier consul.
-- Vous n'avez donc point répété verbalement à votre oncle tout ce que je vous avais chargé de lui dire?
-- Je n’en ai pas oublié une syllabe.
-- Vous ne lui avez donc pas dit que vous habitiez la France depuis deux ou trois ans, que vous l'aviez vue, que vous l'aviez étudiée, qu'elle était forte, puissante, heureuse, désireuse de la paix, mais préparée à la guerre?
-- Je lui ai dit tout cela.
-- Vous n'avez donc pas ajouté que c'est une guerre insensée que nous font les Anglais; que cet esprit de désordre dont ils parlent, et qui n'est, à tout prendre, que les écarts de la liberté trop longtemps comprimée, il fallait l'enfermer dans la France même par une paix universelle; que cette paix était le seul cordon sanitaire qui pût l'empêcher de franchir nos frontières; qu'en allumant en France le volcan de la guerre, la France, comme une lave, va se répandre sur l'étranger... L'Italie est délivrée, dit le roi d'Angleterre; mais délivrée de qui? De ses libérateurs! L'Italie est délivrée, mais pourquoi? Parce que je conquérais l'Égypte, du Delta à la troisième cataracte; l'Italie est délivrée, parce que je n'étais pas en Italie... Mais me voilà: dans un mois, je puis y être, en Italie, et, pour la reconquérir des Alpes à l'Adriatique, que me faut-il? Une bataille. Que croyez-vous que fasse Masséna en défendant Gênes? Il m'attend... Ah! les souverains de l'Europe ont besoin de la guerre pour assurer leur couronne! eh bien, milord, c'est moi qui vous le dis, je secouerai si bien l'Europe, que la couronne leur en tremblera au front. Ils ont besoin de la guerre? Attendez... Bourrienne! Bourrienne!
La porte de communication du cabinet du premier consul avec le cabinet du premier secrétaire s'ouvrit précipitamment, et Bourrienne parut, le visage aussi effaré que s'il eût cru que Bonaparte appelait au secours.
Il vit celui-ci fort animé, froissant la note diplomatique d'une main et frappant de l'autre sur le bureau, et lord Tanlay calme, debout et muet à trois pas de lui.
Il comprit tout de suite que c'était la réponse de l'Angleterre qui irritait le premier consul.
-- Vous m'avez appelé, général? dit-il.
-- Oui, fit le premier consul; mettez vous là et écrivez.
Et, d'une voix brève et saccadée, sans chercher les mots, mais, au contraire, comme si les mots se pressaient aux portes de son esprit, il dicta la proclamation suivante:
«Soldats!
«En promettant la paix au peuple français, j'ai été votre organe; je connais votre valeur.
«Vous êtes les mêmes hommes qui conquirent le Rhin, la Hollande, l'Italie, et qui donnèrent la paix sous les murs de Vienne étonnée.
«Soldats! ce ne sont plus vos frontières qu'il faut défendre, ce sont les États ennemis qu'il faut envahir.
«Soldats! lorsqu'il en sera temps, je serai au milieu de vous, et l'Europe étonnée se souviendra que vous êtes de la race des braves!»
Bourrienne leva la tête, attendant, après ces derniers mots écrits.
-- Eh bien, c'est tout, dit Bonaparte.
-- Ajouterai-je, les mots sacramentels: «Vive la République?»
-- Pourquoi demandez-vous cela?
-- C'est que nous n'avons pas fait de proclamation depuis quatre mois, et que quelque chose pourrait être changé aux formules ordinaires.
-- La proclamation est bien telle qu'elle est, dit Bonaparte; n'y ajoutez rien.
Et, prenant une plume, il écrasa plutôt qu'il n'écrivit sa signature au bas de la proclamation.
Puis, la rendant à Bourrienne:
-- Que cela paraisse demain dans le Mo_niteur, _dit-il.
Bourrienne sortit, emportant la proclamation.
Bonaparte, resté avec lord Tanlay, se promena un instant de long en large, comme s'il eût oublié sa présence; mais, tout à coup, s'arrêtant devant lui:
-- Milord, dit-il, croyez-vous avoir obtenu de votre oncle tout ce qu'un autre à votre place eût pu obtenir?
-- Davantage, citoyen premier consul.
-- Davantage! davantage!... qu'avez-vous donc obtenu?
-- Je crois que le citoyen premier consul n'a pas lu la note royale avec toute l'attention qu'elle mérite.
-- Bon! fit Bonaparte, je la sais par coeur.
-- Alors le citoyen premier consul n'a pas pesé l'esprit de certain paragraphe, n'en a pas pesé les mots.
-- Vous croyez?
-- J'en suis sûr... et, si le citoyen premier consul me permettait de lui lire le paragraphe auquel je fais allusion...
Bonaparte desserra la main dans laquelle était la note froissée, la déplia et la remit à lord Tanlay, en lui disant:
-- Lisez.
Sir John jeta les yeux sur la note, qui lui paraissait familière, s'arrêta au dixième paragraphe et lut:
-- «Le meilleur et le plus sûr gage de la réalité de la paix, ainsi que de sa durée, serait la restauration de cette lignée de princes qui, pendant tant de siècles, ont conservé à la nation française la prospérité au dedans, la considération et le respect au dehors. Un tel événement aurait écarté, et dans tous les temps écartera les obstacles qui se trouvent sur la voie des négociations et de la paix; il confirmerait à la France la jouissance tranquille de son ancien territoire, et procurerait à toutes les autres nations de l'Europe, par la tranquillité et la paix, cette sécurité qu'elles sont obligées maintenant de chercher par d'autres moyens.»
-- Eh bien, fit Bonaparte impatient, j'avais très bien lu, et parfaitement compris. Soyez Monk, ayez travaillé pour un autre, et l'on vous pardonnera vos victoires, votre renommée, votre génie; abaissez-vous, et l'on vous permettra de rester grand!
-- Citoyen premier consul, dit lord Tanlay, personne ne sait mieux que moi la différence qu'il y a de vous à Monk, et combien vous le dépassez en génie et en renommée.
-- Alors, que me lisez-vous donc?
-- Je ne vous lis ce paragraphe, répliqua sir John, que pour vous prier de donner à celui qui suit sa véritable valeur.
-- Voyons celui qui suit, dit Bonaparte avec une impatience contenue.
Sir John continua:
-- «Mais, quelque désirable que puisse être un pareil événement pour la France et pour le monde, ce n'est point à ce mode exclusivement que Sa Majesté limite la possibilité d'une pacification solide et sûre...
Sir John appuya sur ces derniers mots.
-- Ah! ah! fit Bonaparte.
Et il se rapprocha vivement de sir John.
L'Anglais continua:
-- «Sa Majesté n'a pas la prétention de prescrire à la France quelle sera la forme de son gouvernement ni dans quelles mains sera placée l'autorité nécessaire pour conduire les affaires d'une grande et puissante nation.»
-- Relisez, monsieur, dit vivement Bonaparte.
-- Relisez vous-même, répondit sir John.
Et il lui tendit la note.
Bonaparte relut.
-- C'est vous, monsieur, dit-il, qui avez fait ajouter ce paragraphe?
-- J'ai du moins insisté pour qu'il fût mis.
Bonaparte réfléchit.
-- Vous avez raison, dit-il, il y a un grand pas de fait; le retour des Bourbons n'est plus une condition _sine qua non. _Je suis accepté non seulement comme puissance militaire, mais aussi comme pouvoir politique.
Puis, tendant la main à sir John:
-- Avez-vous quelque chose à me demander, monsieur?
-- La seule chose que j'ambitionne vous a été demandée par mon ami Roland.
-- Et je lui ai déjà répondu, monsieur, que je vous verrais avec plaisir devenir l'époux de sa soeur... Si j'étais plus riche, ou si vous l’étiez moins, je vous offrirais de la doter...
Sir John fit un mouvement.
-- Mais je sais que votre fortune peut suffire à deux, et même, ajouta Bonaparte en souriant, peut suffire à davantage. Je vous laisse donc la joie de donner non seulement le bonheur mais encore la richesse à la femme que vous aimez.
Puis, appelant:
-- Bourrienne!
Bourrienne parut.
-- C'est parti, général, dit-il.
-- Bien, fit le premier consul; mais ce n'est pas pour cela que je vous appelle.
-- J'attends vos ordres.
-- À quelque heure du jour ou de la nuit que se présente lord Tanlay, je serai heureux de le recevoir, et de le recevoir sans qu'il attende; vous entendez, mon cher Bourrienne? Vous entendez, milord?
Lord Tanlay s'inclina en signe de remerciement.
-- Et maintenant, dit Bonaparte, je présume que vous êtes pressé de partir pour le château des Noires-Fontaines; je ne vous retiens pas, je n'y mets qu'une condition.
-- Laquelle, général?
-- C'est que, si j'ai besoin de vous pour une nouvelle ambassade...
-- Ce n'est point une condition, citoyen premier consul, c'est une faveur.
Lord Tanlay s'inclina et sortit.
Bourrienne s'apprêtait à le suivre.
Mais Bonaparte, rappelant son secrétaire:
-- Avons-nous une voiture attelée? demanda-t-il.
Bourrienne regarda dans la cour.
-- Oui, général.
-- Eh bien, apprêtez-vous; nous sortons ensemble.
-- Je suis prêt, général; je n'ai que mon chapeau et ma redingote à prendre, et ils sont dans mon cabinet.
-- Alors, partons, dit Bonaparte.
Et lui-même prit son chapeau et son pardessus, et, marchant le premier, descendit par le petit escalier, et fit signe à la voiture d'approcher.
Quelque hâte que Bourrienne eût mise à le suivre, il n'arriva que derrière lui.
Le laquais ouvrit la portière; Bonaparte, sauta dans la voiture.
-- Où allons-nous, général? dit Bourrienne.
-- Aux Tuileries, répondit Bonaparte.
Bourrienne, tout étonné, répéta l'ordre et se retourna vers le premier consul comme pour lui en demander l'explication; mais celui-ci paraissait plongé dans des réflexions, dont le secrétaire, qui à cette époque était encore l’ami, ne jugea pas à propos de le tirer.
La voiture partit au galop des chevaux -- c'était toujours ainsi que marchait Bonaparte -- et se dirigea vers les Tuileries.
Les Tuileries, habitées par Louis XVI après les journées des 5 et 6 octobre, occupées successivement par la Convention et le conseil des Cinq-Cents, étaient vides et dévastées depuis le 18 brumaire.
Depuis le 18 brumaire, Bonaparte avait plus d'une fois jeté les yeux sur cet ancien palais de la royauté, mais il était important de ne pas laisser soupçonner qu'un roi futur pût habiter le palais des rois abolis.
Bonaparte avait rapporté d'Italie un magnifique buste de Junius Brutus; il n'avait point sa place au Luxembourg, et, vers la fin de novembre, le premier consul avait fait venir le républicain David et l’avait chargé de placer ce buste dans la galerie des Tuileries.
Comment croire que David, l’ami de Marat, préparait la demeure d'un empereur futur, en plaçant dans la galerie des Tuileries le buste du meurtrier de César?
Aussi, personne non seulement ne l'avait cru, mais même ne s'en était douté.
En allant voir si le buste faisait bien dans la galerie, Bonaparte s'aperçut des dévastations commises dans le palais de Catherine de Médicis; les Tuileries n'étaient plus la demeure des rois, c'est vrai, mais elles étaient un palais national, et la nation ne pouvait laisser un de ses palais dans le délabrement.
Bonaparte fit venir le citoyen Lecomte, architecte du palais, et lui ordonna de _nettoyer _les Tuileries.
Le mot pouvait se prendre à la fois dans son acception physique et dans son acception morale.
Un devis fut demandé à l'architecte pour savoir ce que coûterait le nettoyage.
Le devis montait à cinq cent mille francs.
Bonaparte demanda si, moyennant ce nettoyage, les Tuileries pouvaient devenir le palais du gouvernement.
L'architecte répondit que cette somme suffirait, non seulement pour les remettre dans leur ancien état, mais encore pour les rendre habitables.
C'était tout ce que voulait Bonaparte, un palais habitable. Avait- il besoin, lui, républicain, du luxe de la royauté... Pour le palais _du gouvernement, il _fallait des ornements graves et sévères, des marbres, des statues; seulement, quelles seraient ces statues? C'était au premier consul de les désigner.
Bonaparte les choisit dans trois grands siècles et dans trois grandes nations: chez les Grecs, chez les Romains, chez nous et chez nos rivaux.
Chez les Grecs, il choisit Alexandre et Démosthène, le génie des conquêtes et le génie de l’éloquence.
Chez les Romains, il choisit Scipion, Cicéron, Caton, Brutus et César, plaçant la grande victime près du meurtrier, presque aussi grand qu'elle.
Dans le monde moderne, il choisit Gustave-Adolphe, Turenne, le grand Condé, Dugay-Trouin, Marlborough, le prince Eugène et le maréchal de Saxe; enfin, le grand Frédéric et Washington, c'est-à- dire la fausse philosophie sur le trône et la vraie sagesse fondant un État libre.
Puis il ajouta à ces illustrations guerrières, Dampierre, Dugommier et Joubert, pour prouver que, de même que le souvenir d'un Bourbon ne l'effrayait pas dans la personne du grand Condé, il n'était point envieux de la gloire de trois frères d'armes victimes d'une cause qui, d'ailleurs, n'était déjà plus la sienne.
Les choses en étaient là à l'époque où nous sommes arrivés, c'est- à-dire à la fin de février 1800; les Tuileries était nettoyées, les bustes étaient sur leurs socles, les statues sur leurs piédestaux; on n'attendait qu'une occasion favorable.
Cette occasion était arrivée: on venait de recevoir la nouvelle de la mort de Washington.
Le fondateur de la liberté des États-Unis avait cessé de vivre le 14 décembre 1799.
C'était à quoi songeait Bonaparte, lorsque Bourrienne avait reconnu à sa physionomie qu'il fallait le laisser tout entier aux réflexions qui l'absorbaient.
La voiture s'arrêta devant les Tuileries; Bonaparte en sortit avec la même vivacité qu'il y était entré, monta rapidement les escaliers, parcourut les appartements, examina plus particuliè- rement ceux qu'avaient habités Louis XVI et Marie-Antoinette.
Puis, s'arrêtant au cabinet de Louis XVI:
-- Nous logerons ici, Bourrienne, dit-il tout à coup comme si celui-ci avait pu le suivre dans le labyrinthe où il s'égarait avec ce fil d'Ariane qu'on appelle la pensée; oui, nous logerons ici; le troisième consul logera au pavillon de Flore; Cambacérès restera à la Chancellerie.
-- Cela fait, dit Bourrienne, que, le jour venu, vous n'en aurez qu'un à renvoyer.
Bonaparte prit Bourrienne par l'oreille.
-- Allons, dit-il, pas mal!
-- Et quand emménageons-nous, général? demanda Bourrienne.
-- Oh! pas demain encore; car il nous faut au moins huit jours pour préparer les Parisiens à me voir quitter le Luxembourg et venir aux Tuileries.
-- Huit jours, fit Bourrienne; on peut attendre.
-- Surtout en s'y prenant tout de suite. Allons, Bourrienne, au Luxembourg.
Et, avec la rapidité qui présidait à tous ses mouvements, quand il s'agissait d'intérêts graves, il repassa par la file d'appartements qu'il avait déjà visités, descendit l'escalier et sauta dans la voiture en criant:
-- Au Luxembourg!
-- Eh bien, eh bien, dit Bourrienne encore sous le vestibule, vous ne m'attendez pas, général?
-- Traînard! fit Bonaparte.
Et la voiture partit comme elle était venue, c'est-à-dire au galop.
En rentrant dans son cabinet, Bonaparte trouva le ministre de la police qui l'attendait.
-- Bon! dit-il, qu'y a-t-il donc, citoyen Fouché? vous avez le visage tout bouleversé! M'aurait-on assassiné par hasard?
-- Citoyen premier consul, dit le ministre, vous avez paru attacher une grande importance à la destruction des bandes qui s'intitulent les compagnies de Jéhu.
-- Oui, puisque j'ai envoyé Roland lui-même à leur poursuite. A-t- on de leurs nouvelles?
-- On en a.
-- Par qui?
-- Par leur chef lui-même.
-- Comment, par leur chef?
-- Il a eu l'audace de me rendre compte de sa dernière expédition.
-- Contre qui?
-- Contre les cinquante mille francs que vous avez envoyés aux pères du Saint-Bernard.
-- Et que sont-ils devenus?
-- Les cinquante mille francs!
-- Oui.
--Ils sont entre les mains des bandits, et leur chef m'annonce qu'ils seront bientôt entre celles de Cadoudal.
-- Alors, Roland est tué?
-- Non.
-- Comment, non?
--Mon agent est tué, le chef de brigade Saint-Maurice est tué, mais votre aide de camp est sain et sauf.
-- Alors, il se pendra, dit Bonaparte.
-- Pour quoi faire? la corde casserait; vous connaissez son bonheur.
-- Ou son malheur, oui... Où est ce rapport?
-- Vous voulez dire cette lettre?
-- Cette lettre, ce rapport, la chose, enfin, quelle qu'elle soit, qui vous donne les nouvelles que vous m'apportez.
Le ministre de la police présenta au premier consul un petit papier plié élégamment dans une enveloppe parfumée.
-- Qu'est cela?
-- La chose que vous demandez.
Bonaparte lut:
«Au citoyen Fouché, ministre de la police, en son hôtel, à Paris.»
Il ouvrit la lettre; elle contenait ce qui suit:
«Citoyen ministre, j'ai l'honneur de vous annoncer que les cinquante mille francs destinés aux pères du Saint-Bernard sont passés entre nos mains pendant la soirée du 25 février 1800 (vieux style), et que, d'ici à huit jours, ils seront entre celles du citoyen Cadoudal.
«La chose s'est opérée à merveille, sauf la mort de votre agent et celle du chef de brigade de Saint-Maurice; quant à M. Roland de Montrevel, j'ai la satisfaction de vous apprendre qu'il ne lui est rien arrivé de fâcheux. Je n'avais point oublié que c'était lui qui m'avait introduit au Luxembourg.
«Je vous écris, citoyen ministre, parce que je présume qu'à cette heure M. Roland de Montrevel est trop occupé de notre poursuite pour vous écrire lui-même.
«Mais, au premier instant de repos qu'il prendra, je suis sûr que vous recevrez de lui un rapport où il consignera tous les détails dans lesquels je ne puis entrer, faute de temps et de facilité pour vous écrire.
«En échange du service que je vous rends, citoyen ministre, je vous prierai de m'en rendre un autre: c'est de rassurer sans retard madame de Montrevel sur la vie de son fils.
«MORGAN.
«De la Maison-Blanche, route de Mâcon à Lyon, le samedi, à neuf heures du soir.»
-- Ah! pardieu, dit Bonaparte, voilà un hardi drôle!
Puis, avec un soupir:
-- Quels capitaines et quels colonels tous ces hommes-là me feraient! ajouta-t-il.
-- Qu'ordonne le premier consul? demanda le ministre de la police.
-- Rien; cela regarde Roland: son honneur y est engagé; et, puisqu'il n'est pas mort, il prendra sa revanche.
-- Alors, le premier consul ne s'occupe plus de cette affaire.
-- Pas dans ce moment, du moins.
Puis, se retournant du côté de son secrétaire:
-- Nous avons bien d'autres chats à fouetter, dit-il; n'est-ce pas, Bourrienne?
Bourrienne fit de la tête un signe affirmatif.
-- Quand le premier consul désire-t-il me revoir? demanda le ministre.
-- Ce soir, à dix heures, soyez ici. Nous déménagerons dans huit jours.
-- Où allez-vous?
-- Aux Tuileries.
Fouché fit un mouvement de stupéfaction.
-- C'est contre vos opinions, je le sais, dit le premier consul; mais je vous mâcherai la besogne et vous n'aurez qu'à obéir.
Fouché salua et s'apprêta à sortir.
-- À propos! fit Bonaparte.
Fouché se retourna.
-- N'oubliez pas de prévenir madame de Montrevel que son fils est sain et sauf; c'est le moins que vous fassiez pour le citoyen Morgan, après le service qu'il vous a rendu.
Et il tourna le dos au ministre de la police, qui se retira en se mordant les lèvres jusqu'au sang.
XLIV -- DÉMÉNAGEMENT
Le même jour, le premier consul, resté avec Bourrienne, lui avait dicté l’ordre suivant, adressé à la garde des consuls et à l'armée:
«Washington est mort! Ce grand homme s'est battu contre la tyrannie; il a consolidé la liberté de l'Amérique; sa mémoire sera toujours chère au peuple français comme à tous les hommes libres des deux mondes, et spécialement aux soldats français qui, comme lui et les soldats américains, se battirent pour la liberté et l'égalité; en conséquence, le premier consul ordonne que, pendant dix jours, des crêpes noirs seront suspendus à tous les drapeaux et à tous les guidons de la République.»
Mais le premier consul ne comptait point se borner à cet ordre du jour.
Parmi les moyens destinés à faciliter son passage du Luxembourg aux Tuileries, figurait une de ces fêtes par lesquelles il savait si bien, non seulement amuser les yeux, mais encore pénétrer les esprits; cette fête devait avoir lieu aux Invalides, ou plutôt, comme on disait alors, au _temple de Mars _: il s'agissait tout à la fois d'inaugurer le buste de Washington, et de recevoir des mains du général Lannes les drapeaux d'Aboukir.
C'était là une de ces combinaisons comme Bonaparte les comprenait, un éclair tiré du choc de deux contrastes.
Ainsi il prenait un grand homme au monde nouveau, une victoire au vieux monde, et il ombrageait la jeune Amérique avec les palmes de Thèbes et de Memphis!
Au jour fixé pour la cérémonie, six mille hommes de cavalerie étaient échelonnés du Luxembourg aux Invalides.
À huit heures, Bonaparte monta à cheval dans la grande cour du palais consulaire, et, par la rue de Tournon, se dirigea vers les quais, accompagné d'un état-major de généraux dont le plus vieux n'avait pas trente-cinq ans.
Lannes marchait en tête; derrière lui, soixante guides portaient les soixante drapeaux conquis; puis venait Bonaparte, de deux longueurs de cheval en avant de son état-major.
Le ministre de la guerre, Berthier, attendait le cortège sous le dôme du temple; il était appuyé à une statue de Mars au repos; tous les ministres et conseillers d'État se groupaient autour de lui. Aux colonnes soutenant la voûte étaient suspendus déjà les drapeaux de Denain et de Fontenoy et ceux de la première campagne d'Italie; deux invalides centenaires, qui avaient combattu aux côtés du maréchal de Saxe, se tenaient, l'un à la gauche, l’autre à la droite de Berthier, comme ces cariatides des anciens jours regardant pardessus la cime des siècles; enfin, à droite, sur une estrade, était posé le buste de Washington que l'on devait ombrager avec les drapeaux d'Aboukir. Sur une autre estrade, en face de celle-là, était le fauteuil de Bonaparte.
Le long des bas-côtés du temple s'élevaient des amphithéâtres où toute la société élégante de Paris -- celle du moins qui se ralliait à l’ordre d'idées que l'on fêtait dans ce grand jour -- était venue prendre place.
À l’apparition des drapeaux, des fanfares militaires firent éclater leurs notes cuivrées sous les voûtes du temple.
Lannes entra le premier, et fit un signe aux guides, qui, montant deux à deux les degrés de l’estrade, passèrent les hampes des drapeaux dans les tenons préparés d'avance.
Pendant ce temps, Bonaparte avait, au milieu des applaudissements, pris place dans son fauteuil.
Alors, Lannes s'avança vers le ministre de la guerre, et, de cette voix puissante qui savait si bien crier: «En avant!» sur les champs de bataille:
-- Citoyen ministre, dit-il, voici tous les drapeaux de l’armée ottomane, détruite sous vos yeux à Aboukir. L'armée d'Égypte, après avoir traversé des déserts brûlants, triomphé de la faim et de la soif, se trouve devant un ennemi fier de son nombre et de ses succès, et qui croit voir une proie facile dans nos troupes exténuées par la fatigue et par des combats sans cesse renaissants; il ignore que le soldat français est plus grand parce qu'il sait souffrir, parce qu'il sait vaincre, et que son courage s'irrite et s'accroît avec le danger. Trois mille Français, vous le savez, fondent alors sur dix-huit mille barbares, les enfoncent, les renversent, les serrent entre leurs rangs et la mer, et la terreur que nos baïonnettes inspirent est telle, que les musulmans, forcés à choisir leur mort, se précipitent dans les abîmes de la Méditerranée.
«Dans cette journée mémorable furent pesés les destins de l’Égypte, de la France et de l'Europe, sauvés par votre courage.
«Puissances coalisées, si vous osiez violer le territoire de la France et que le général qui nous fut rendu par la victoire d'Aboukir fît un appel à la nation, puissances coalisées, vos succès vous seraient plus funestes que vos revers! Quel Français ne voudrait encore vaincre sous les drapeaux du premier consul, ou faire sous lui l’apprentissage de la gloire?»
Puis, s'adressant aux invalides, auxquels la tribune du fond avait été réservée tout entière:
«Et vous, continua-t-il d'une voix plus forte, vous braves vétérans, honorables victimes du sort des combats, vous ne seriez pas les derniers à voler sous les ordres de celui qui console vos malheurs et votre gloire, et qui place au milieu de vous et sous votre garde ces trophées conquis par votre valeur! Ah! je le sais, braves vétérans, vous brûlez de sacrifier la moitié de la vie qui vous reste pour votre patrie et votre liberté!»
Cet échantillon de l'éloquence militaire du vainqueur de Montebello fut criblé d'applaudissements; trois fois le ministre de la guerre essaya de lui répondre, trois fois les bravos reconnaissants lui coupèrent la parole: enfin le silence se fit et Berthier s'exprima en ces termes:
«Élever aux bords de la Seine des trophées conquis sur les rives du Nil; suspendre aux voûtes de nos temples, à côté des drapeaux de Vienne, de Pétersbourg et de Londres, les drapeaux bénis dans les mosquées de Byzance et du Caire; les voir ici présentés à la patrie par les mêmes guerriers; jeunes d'années, vieux de gloire, que la victoire a si souvent couronnés, c'est ce qui n'appartient qu'à la France républicaine.
«Ce n'est là, d'ailleurs, qu’une partie de ce qu'a fait, à la fleur de son âge, ce héros qui, couvert des lauriers d'Europe, se montra vainqueur devant ces pyramides du haut desquelles quarante siècles le contemplaient, affranchissant par la victoire la terre natale des arts, et venant y reporter, entouré de savants et de guerriers, les lumières de la civilisation.
«Soldats, déposez dans ce temple des vertus guerrières ces enseignes du croissant, enlevées sur les rochers de Canope par trois mille Français à dix-huit mille guerriers aussi braves que barbares; qu'elles y conservent le souvenir de cette expédition célèbre dont le but et le succès semblent absoudre la guerre des maux qu'elle cause; qu'elles y attestent, non la bravoure du soldat français, l'univers entier en retentit, mais son inaltérable constance, mais son dévouement sublime; que la vue de ces drapeaux vous réjouisse et vous console, vous, guerriers, dont les corps, glorieusement mutilés dans les champs de l’honneur, ne permettent plus à votre courage que des voeux et des souvenirs; que, du haut de ces voûtes, ces enseignes proclament aux ennemis du peuple français l’influence du génie, la valeur des héros qui les conquirent, et leur présagent aussi tous les malheurs de la guerre s'ils restent sourds à la voix qui leur offre la paix; oui, s'ils veulent la guerre, nous la ferons, et nous la ferons terrible!
«La patrie, satisfaite, contemple l’armée d'Orient avec un sentiment d'orgueil.
«Cette invincible armée apprendra avec joie que les braves qui vainquirent avec elle aient été son organe; elle est certaine que le premier consul veille sur les enfants de la gloire; elle saura qu'elle est l’objet des plus vives sollicitudes de la République; elle saura que nous l'avons honorée dans nos temples, en attendant que nous imitions, s'il le faut, dans les champs de l'Europe, tant de vertus guerrières que nous avons vu déployer dans les déserts brûlants de l'Afrique et de l’Asie.
«Venez en son nom, intrépide général! venez, au nom de tous ces héros au milieu desquels vous vous montrez, recevoir dans cet embrassement le gage de la reconnaissance nationale.
«Mais, au moment de ressaisir les armes protectrices de notre indépendance, si l'aveugle fureur des rois refuse au monde la paix que nous lui offrons, jetons, mes camarades, un rameau de laurier sur les cendres de Washington, de ce héros qui affranchit l'Amérique du joug des ennemis les plus implacables de notre liberté, et que son ombre illustre nous montre au-delà du tombeau la gloire qui accompagne la mémoire des libérateurs de la patrie!»
Bonaparte descendit de son estrade, et, au nom de la France, fut embrassé par Berthier.
M. de Fontanes, chargé de prononcer l’éloge de Washington, laissa courtoisement s'écouler jusqu'à la dernière goutte le torrent d'applaudissements qui semblait tomber par cascades de l'immense amphithéâtre.
Au milieu de ces glorieuses individualités, M. de Fontanes était une curiosité, moitié politique, moitié littéraire.
Après le 18 fructidor, il avait été proscrit avec Suard et Laharpe; mais, parfaitement caché chez un de ses amis, ne sortant que le soir, il avait trouvé moyen de ne pas quitter Paris.
Un accident impossible à prévoir l’avait dénoncé.
Renversé sur la place du Carrousel par un cabriolet dont le cheval s'était emporté, il fut reconnu par un agent de police qui était accouru à son aide. Cependant Fouché, prévenu non seulement de sa présence à Paris, mais encore de la retraite qu'il habitait, fit semblant de ne rien savoir.
Quelques jours après le 18 brumaire, Maret, qui fut depuis duc de Bassano, Laplace, qui resta tout simplement un homme de science, et Regnault de Saint-Jean d'Angély, qui mourut fou, parlèrent au premier consul de M. de Fontanes et de sa présence à Paris.
-- Présentez-le-moi, répondit simplement le premier consul.
M. de Fontanes fut présenté à Bonaparte, qui, connaissant ce caractère souple et cette éloquence adroitement louangeuse, l'avait choisi pour faire l'éloge de Washington et peut-être bien un peu le sien en même temps.
Le discours de M. de Fontanes fut trop long pour que nous le rapportions ici; mais ce que nous pouvons dire, c'est qu'il fut tel que le désirait Bonaparte.
Le soir, il y eut grande réception au Luxembourg. Pendant la cérémonie, le bruit avait couru d'une installation probable du premier consul aux Tuileries; les plus hardis ou les plus curieux en hasardèrent quelques mots à Joséphine; mais la pauvre femme, qui avait encore sous les yeux la charrette et l'échafaud de Marie-Antoinette, répugnait instinctivement à tout ce qui la pouvait rapprocher de la royauté; elle hésitait donc à répondre, renvoyant les questionneurs à son mari.
Puis, il y avait une autre nouvelle qui commençait à circuler et qui faisait contrepoids à la première.
Murat avait demandé en mariage mademoiselle Caroline Bonaparte.
Or, ce mariage, s'il devait se faire, ne se faisait pas tout seul.
Bonaparte avait eu un moment de brouille, nous devrions dire une année de brouille, avec celui qui aspirait à l'honneur de devenir son beau-frère.
Le motif de cette brouille va paraître un peu bien étrange à nos lecteurs.
Murat, le lion de l'armée, Murat, dont le courage est devenu proverbial, Murat, que l'on donnerait à un sculpteur comme le modèle à prendre pour la statue du dieu de la guerre, Murat, un jour qu'il avait mal dormi ou mal déjeuné, avait eu une défaillance.
C'était devant Mantoue, dans laquelle Wurmser, après la bataille de Rivoli, avait été forcé de s'enfermer avec vingt-huit mille hommes. Le général Miollis, avec quatre mille seulement, devait maintenir le blocus de la place; or, pendant une sortie que tentaient les Autrichiens, Murat, à la tête de cinq cents hommes, reçut l'ordre d'en charger trois mille.
Murat chargea, mais mollement.
Bonaparte, dont il était l'aide de camp, en fut tellement irrité, qu'il l'éloigna de sa personne.
Ce fut pour Murat un désespoir d'autant plus grand, que, dès cette époque, il avait le désir, sinon l'espoir, de devenir le beau- frère de son général: il était amoureux de Caroline Bonaparte.
Comment cet amour lui était-il venu?
Nous le dirons en deux mots:
Peut-être ceux qui lisent chacun de nos livres isolément s'étonnent-ils que nous appuyions parfois sur certains détails qui semblent un peu étendus pour le livre même dans lequel ils se trouvent.
C'est que nous ne faisons pas un livre isolé; mais, comme nous l'avons dit déjà, nous remplissons ou nous essayons de remplir un cadre immense.
Pour nous, la présence de nos personnages n'est point limitée à l’apparition qu'ils font dans un livre; celui que vous voyez aide de camp dans cet ouvrage, vous le retrouverez roi dans un second, proscrit et fusillé dans un troisième.
Balzac a fait une grande et belle oeuvre à cent faces, intitulée la Comédie humaine.
Notre oeuvre, à nous, commencée en même temps que la sienne, mais que nous ne qualifions pas, bien entendu, peut s'intituler le Drame de la France.
Revenons à Murat.
Disons comment cet amour, qui influa d'une façon si glorieuse et peut-être si fatale sur sa destinée, lui était venu.
Murat, en 1796, avait été envoyé à Paris et chargé de présenter au Directoire les drapeaux pris par l'armée française aux combats de Dego et de Mondovi; pendant ce voyage, il fit la connaissance de madame Bonaparte et de madame Tallien.
Chez madame Bonaparte, il retrouva mademoiselle Caroline Bonaparte.
Nous disons retrouva, car ce n'était point la première fois qu'il rencontrait celle avec laquelle il devait partager la couronne de Naples: il l'avait déjà vue à Rome chez son frère Joseph, et là, malgré la rivalité d'un jeune et beau prince romain, il avait été remarqué par elle.
Les trois femmes se réunirent et obtinrent du Directoire le grade de général de brigade pour Murat.
Murat retourna à l'armée d'Italie, plus amoureux que jamais de mademoiselle Bonaparte, et, malgré son grade de général de brigade, sollicita et obtint la faveur immense pour lui de rester aide de camp du général en chef.
Par malheur arriva cette fatale sortie de Mantoue, à la suite de laquelle il tomba dans la disgrâce de Bonaparte.
Cette disgrâce eut un instant tous les caractères d'une véritable inimitié.
Bonaparte le remercia de ses services comme aide de camp et le plaça dans la division de Neille, puis dans celle de Baraguey- d'Hilliers.
Il en résulta que, quand Bonaparte revint à Paris après le traité de Tolentino, Murat ne fut pas du voyage.
Ce n'était point l'affaire du triumféminat qui avait pris sous sa protection le jeune général de brigade.
Les trois belles solliciteuses se mirent en campagne, et, comme il était question de l'expédition d'Égypte, elles obtinrent du ministère de la guerre que Murat fît partie de l'expédition.
Il s'embarqua sur le même bâtiment que Bonaparte, c'est-à-dire à bord de _l'Orient, _mais pas une seule fois pendant la traversée Bonaparte ne lui adressa la parole.
Débarqué à Alexandrie, Murat ne put d'abord rompre la barrière de glace qui le séparait de son général, lequel, pour l'éloigner de lui plutôt encore que pour lui donner l'occasion de se signaler, l'opposa à Mourad-Bey.
Mais, dans cette campagne, Murat fit de tels prodiges de valeur, il effaça, par de telles témérités, le souvenir d'un moment de mollesse, il chargea si intrépidement, si follement à Aboukir, que Bonaparte n'eut pas le courage de lui garder plus longtemps rancune.
En conséquence, Murat était revenu en France avec Bonaparte; Murat avait puissamment coopéré au 18 et surtout au 19 brumaire; Murat était donc rentré en pleine faveur, et, comme preuve de cette faveur, avait reçu le commandement de la garde des consuls.
Il avait cru que c'était le moment de faire l'aveu de son amour pour mademoiselle Bonaparte, amour parfaitement connu de Joséphine, qui l'avait favorisé.
Joséphine avait eu deux raisons pour cela.
D'abord, elle était femme dans toute la charmante acception du mot, c'est-à-dire que toutes les douces passions de la femme lui étaient sympathiques; Joachim aimait Caroline, Caroline aimait Murat, c'était déjà chose suffisante pour qu'elle protégeât cet amour.
Puis Joséphine était détestée des frères de Bonaparte; elle avait des ennemis acharnés dans Joseph et Lucien; elle n'était pas fâchée de se faire deux amis dévoués dans Murat et Caroline.
Elle encouragea donc Murat à s'ouvrir à Bonaparte.
Trois jours avant la cérémonie que nous avons racontée plus haut, Murat était donc entré dans le cabinet de Bonaparte, et, après de longues hésitations et des détours sans fin, il en était arrivé à lui exposer sa demande.
Selon toute probabilité, cet amour des deux jeunes gens l'un pour l'autre n'était point une nouvelle pour le premier consul.
Celui-ci accueillit l'ouverture avec une gravité sévère et se contenta de répondre qu'il y songerait.
La chose méritait que l'on y songeât, en effet: Bonaparte était issu d'une famille noble, Murat était le fils d'un aubergiste. Cette alliance, dans un pareil moment, avait une grande signification.
Le premier consul, malgré la noblesse de sa famille, malgré le rang élevé qu'il avait conquis, était-il, non seulement assez républicain, mais encore assez démocrate pour mêler son sang à un sang roturier?
Il ne réfléchit pas longtemps: son sens si profondément droit, son esprit si parfaitement logique lui dirent qu'il avait tout intérêt à le faire, et, le jour même, il donna son consentement au mariage de Murat et de Caroline.
Les deux nouvelles de ce mariage et du déménagement pour les Tuileries furent donc lancées en même temps dans le public; l'une devait servir de contrepoids à l'autre.
Le premier consul allait occuper la résidence des anciens rois, coucher dans le lit des Bourbons, comme on disait à cette époque; mais il donnait sa soeur au fils d'un aubergiste.
Maintenant, quelle dot apportait au héros d'Aboukir la future reine de Naples?
Trente mille francs en argent et un collier de diamants que le premier consul prenait à sa femme, étant trop pauvre pour en acheter un. Cela faisait un peu grimacer Joséphine, qui tenait fort à son collier de diamants, mais cela répondait victorieusement à ceux qui disaient que Bonaparte avait fait sa fortune en Italie; et puis pourquoi Joséphine avait-elle pris si fort à coeur les intérêts des futurs époux! Elle avait voulu le mariage, elle devait contribuer à la dot.
Il résulta de cette habile combinaison que, le jour _où les consuls _quittèrent le Luxembourg (30 pluviôse an VIII) pour se rendre au palais du _gouvernement, _escortés par le _fils d'un aubergiste _devenu beau-frère de Bonaparte, ceux qui virent passer le cortège ne songèrent qu'à l'admirer et à l'applaudir.
Et, en effet, c'étaient des cortèges admirables et dignes d'applaudissements que ceux qui avaient à leur tête un homme comme Bonaparte et dans leurs rangs des hommes comme Murat, comme Moreau, comme Brune, comme Lannes, comme Junot, comme Duroc, comme Augereau, et comme Masséna.
Une grande revue était commandée pour ce jour-là, dans la cour du Carrousel; madame Bonaparte devait y assister, non pas du balcon de l'horloge, le balcon de l'horloge était trop royal, mais des appartements occupés par Lebrun, c'est-à-dire du pavillon de Flore.
Bonaparte partit à une heure précise du palais du Luxembourg, escorté de trois mille hommes d'élite, au nombre desquels le superbe régiment des guides, créé depuis trois ans, à propos d'un danger couru par Bonaparte dans ses campagnes d'Italie: après le passage du Mincio, il se reposait, harassé de fatigue, dans un petit château, et se disposait à y prendre un bain, quand un détachement autrichien, en fuite et se trompant de direction, envahit le château, gardé par les sentinelles seulement; Bonaparte n'avait eu que le temps de s'enfuir en chemise!
Un embarras qui mérite la peine d'être rapporté s'était présenté le matin de cette journée du 30 pluviôse.
Les généraux avaient bien leurs chevaux, les ministres leurs voitures; mais les autres fonctionnaires n'avaient point encore jugé opportun de faire une pareille dépense.
Les voitures manquaient donc.
On y suppléa en louant des fiacres dont on couvrit les numéros avec du papier de la même couleur que la caisse.
La voiture seule du premier consul était attelée de six chevaux blancs; mais, comme les trois consuls étaient dans la même voiture, Bonaparte et Cambacérès au fond, Lebrun sur le devant, ce n'était, à tout prendre, que deux chevaux par consul.
D'ailleurs, ces six chevaux blancs, donnés par l'empereur François au général en chef Bonaparte après le traité de Campo-Formio, n'étaient-ils pas eux-mêmes un trophée?
La voiture traversa une partie de Paris en suivant la rue de Thionville, le quai Voltaire et le pont Royal.
À partir du guichet du Carrousel jusqu'à la grande porte des Tuileries, la garde des consuls formait la haie.
En passant sous la porte du guichet, Bonaparte leva la tête et lut l'inscription qui s'y trouvait.
Cette inscription était conçue en ces termes:
10 AOÛT 1792 LA ROYAUTÉ EST ABOLIE EN FRANCE ET NE SE RELÈVERA JAMAIS
Un imperceptible sourire contracta les lèvres du premier consul.
À la porte des Tuileries, Bonaparte descendit de voiture et sauta en selle pour passer la troupe en revue.
Lorsqu'on le vit sur son cheval de bataille, les applaudissements éclatèrent de tous les côtés.
La revue terminée, il vint se placer en avant du pavillon de l'horloge, ayant Murat à sa droite, Lannes à sa gauche, et derrière lui tout le glorieux état-major de l'armée d'Italie.
Alors le défilé commença.
Là, il trouva une de ces inspirations qui se gravaient profondément dans le coeur du soldat.
Quand passèrent devant lui les drapeaux de la _96e, _de la _30e _et de la _33e _demi-brigades, voyant ces drapeaux qui ne présentaient plus qu'un bâton surmonté de quelques lambeaux criblés de balles et noircis par la poudre, il ôta son chapeau et s'inclina.
Puis, le défilé achevé, il descendit de cheval et monta d'un pied hardi l'escalier des Valois et des Bourbons.
Le soir, quand il se retrouva seul avec Bourrienne:
-- Eh bien, général, lui demanda celui-ci, êtes-vous content?
-- Oui, répondit vaguement Bonaparte; tout s'est bien passé, n'est-ce pas?
-- À merveille!
-- Je vous ai vu près de madame Bonaparte à la fenêtre du rez-de- chaussée du pavillon de Flore.
-- Moi aussi, je vous ai vu, général: vous lisiez l'inscription du guichet du Carrousel.
-- Oui, dit Bonaparte: 10 août 1792. La royauté est abolie en France, et ne se relèvera jamais.
-- Faut-il la faire enlever, général? demanda Bourrienne.
-- Inutile, répondit le premier consul, elle tombera bien toute seule.
Puis, avec un soupir:
-- Savez-vous, Bourrienne, l'homme qui m'a manqué aujourd'hui? demanda-t-il.
-- Non général.
-- Roland... Que diable peut-il faire, qu'il ne nous donne pas de ses nouvelles?
Ce que faisait Roland, nous allons le savoir.
XLV -- LE CHERCHEUR DE PISTE
Le lecteur n'a pas oublié dans quelle situation l'escorte du _7e _chasseurs avait retrouvé la malle-poste de Chambéry.
La première chose dont on s'occupa fut de chercher l'obstacle qui s'opposait à la sortie de Roland; on reconnut la présence d'un cadenas, on brisa la portière.
Roland bondit hors de la voiture comme un tigre hors de sa cage.
Nous avons dit que la terre était couverte de neige.
Roland, chasseur et soldat, n'avait qu'une idée: c'était de suivre la piste des compagnons de Jéhu.
Il les avait vus s'enfoncer dans la direction de Thoissey; mais il avait pensé qu'ils n'avaient pu suivre cette direction, puisque entre cette petite ville et eux coulait la Saône, et qu'il n'y avait de ponts pour traverser la rivière qu'à Belleville et à Mâcon.
Il donna l'ordre à l'escorte et au conducteur de l'attendre sur la grande route, et, à pied, s'enfonça seul, sans songer même à recharger ses pistolets, sur les traces de Morgan et de ses compagnons.
Il ne s'était pas trompé: à un quart de lieue de la route, les fugitifs avaient trouvé la Saône; là, ils s'étaient arrêtés, avaient délibéré un instant -- on le voyait au piétinement des chevaux -- puis ils s'étaient séparés en deux troupes: l'une avait remonté la rivière du côté de Mâcon, l'autre l'avait descendue du côté de Belleville.
Cette division avait eu pour but évident de jeter dans le doute ceux qui les poursuivraient s'ils étaient poursuivis.
Roland avait entendu le cri de ralliement du chef: «Demain soir où vous savez.»
Il ne doutait donc pas que, quelle que fût la piste qu'il suivît, soit celle qui remontait, soit celle qui descendait la Saône, elle ne le conduisît -- si la neige ne fondait pas trop vite -- au lieu du rendez-vous, puisque, soit réunis, soit séparément, les compagnons de Jéhu devaient aboutir au même but.
Il revint, suivant ses propres traces, ordonna au conducteur de passer les bottes abandonnées sur la grande route par le faux postillon, de monter à cheval et de conduire la malle jusqu'au prochain relais, c'est-à-dire jusqu'à Belleville; le maréchal des logis des chasseurs et quatre chasseurs sachant écrire devaient accompagner le conducteur pour signer avec lui au procès-verbal.
Défense absolue de faire mention de lui, Roland, ni de ce qu'il était devenu, rien ne devant mettre les détrousseurs de diligences en éveil sur ses projets futurs.
Le reste de l'escorte ramènerait le corps du chef de brigade à Mâcon, et ferait, de son côté, un procès-verbal qui concorderait avec celui du conducteur, et dans lequel il ne serait pas plus question de Roland que dans l'autre.
Ces ordres donnés, le jeune homme démonta un chasseur, choisissant dans toute l'escorte le cheval qui lui paraissait le plus solide; puis il rechargea ses pistolets qu'il mit dans les fontes de sa selle à la place des pistolets d'arçon du chasseur démonté.
Après quoi, promettant au conducteur et aux soldats une prompte vengeance, subordonnée cependant à la façon dont ils lui garderaient le secret, il monta à cheval et disparut dans la même direction qu'il avait déjà suivie.
Arrivé au point où les deux troupes s'étaient séparées, il lui fallut faire un choix entre les deux pistes.
Il choisit celle qui descendait la Saône et se dirigeait vers Belleville. Il avait, pour faire ce choix, qui peut-être l'éloignait de deux ou trois lieues, une excellente raison.
D'abord, il était plus près de Belleville que de Mâcon.
Puis il avait fait un séjour de vingt-quatre heures à Mâcon, et pouvait être reconnu, tandis qu'il n'avait jamais stationné à Belleville que le temps de changer de chevaux, lorsque par hasard il y avait passé en poste.
Tous les événements que nous venons de raconter avaient pris une heure à peine; huit heures du soir sonnaient donc à l'horloge de Thoissey lorsque Roland se lança à la poursuite des fugitifs.
La route était toute tracée; cinq ou six chevaux avaient laissé leurs empreintes, sur la neige; un de ces chevaux marchait l'amble.
Roland franchit les deux ou trois ruisseaux qui coupent la prairie qu'il traversait pour arriver à Belleville.
À cent pas de Belleville, il s'arrêta: là avait eu lieu une nouvelle division: deux des six cavaliers avaient pris à droite, c'est-à-dire s'étaient éloignés de la Saône, quatre avaient pris à gauche, c'est-à-dire avaient continué leur chemin vers Belleville.
Aux premières maisons de Belleville, une troisième scission s'était opérée: trois cavaliers avaient tourné la ville; un seul avait suivi la rue.
Roland s'attacha à celui qui avait suivi la rue, bien certain de retrouver la trace des autres.
Celui qui avait suivi la rue s'était lui-même arrêté à une jolie maison entre cour et jardin, portant le n° 67. Il avait sonné; quelqu'un était venu lui ouvrir. On voyait à travers la grille les pas de la personne qui était venue lui ouvrir, puis, à côté de ces pas, une autre trace: celle du cheval, que l'on menait à l'écurie.
Il était évident qu'un des compagnons de Jéhu s'était arrêté là.
Roland, en se rendant chez le maire, en exhibant ses pouvoirs, en requérant la gendarmerie, pouvait le faire arrêter à l'instant même.
Mais ce n'était point là son but, ce n'était point un individu isolé qu'il voulait arrêter: c'était toute la troupe qu'il tenait à prendre d'un coup de filet.
Il grava dans son souvenir le n° 67 et continua son chemin.
Il traversa toute la ville, fit une centaine de pas au-delà de la dernière maison sans revoir aucune trace.
Il allait retourner sur ses pas; mais il songea que ces traces, si elles devaient reparaître, reparaîtraient à la tête du pont seulement.
En effet, à la tête du pont, il reconnut la piste de ses trois chevaux. C'étaient bien les mêmes: un des chevaux marchait l'amble.
Roland galopa sur la voie même de ceux qu'il poursuivait. En arrivant à Monceaux, même précaution; les trois cavaliers avaient tourné le village; mais Roland était trop bon limier pour s'inquiéter de cela; il suivit son chemin, et, à l'autre bout de Monceaux il retrouva les traces des fugitifs.
Un peu avant Châtillon, un des trois chevaux quittait la route, prenait à droite, et se dirigeait vers un petit château situé sur une colline, à quelques de la route de Châtillon à Trévoux.
Cette fois, les cavaliers restants, croyant avoir assez fait pour dépister ceux qui auraient eu envie de les suivre, avaient tranquillement traversé Châtillon et pris la route de Neuville.
La direction suivie par les fugitifs réjouissait fort Roland; ils se rendaient évidemment à Bourg: s'ils ne s'y fussent pas rendus, ils eussent pris la route de Marlieux.
Or, Bourg était le quartier général qu'avait choisi lui-même Roland pour en faire le centre de ses opérations; Bourg, c'était sa ville à lui, et, avec cette sûreté des souvenirs de l'enfance, il connaissait jusqu'au moindre buisson, jusqu'à la moindre masure, jusqu'à la moindre grotte des environs.
À Neuville, les fugitifs avaient tourné le village.
Roland ne s'inquiéta pas de cette ruse déjà connue et éventée: seulement, de l'autre côté de Neuville, il ne retrouva plus que la trace d'un seul cheval.
Mais il n'y avait pas à s'y tromper: c'était celui qui marchait l'amble.
Sûr de retrouver la trace qu'il abandonnait pour un instant, Roland remonta la piste.
Les deux amis s'étaient séparés à la route de Vannas; l'un l'avait suivie, l'autre avait contourné le village, et, comme nous l'avons dit, était revenu prendre la route de Bourg.
C'était celui-là qu'il fallait suivre; d'ailleurs, l'allure de son cheval donnait une facilité de plus à celui qui le poursuivait, puisque son pas ne pouvait se confondre avec un autre pas.
Puis il prenait la route de Bourg, et, de Neuville à Bourg, il n'y avait d'autre village que Saint-Denis.
Au reste, il n'était pas probable que le dernier des fugitifs allât plus loin que Bourg.
Roland se remit sur la voie avec d'autant plus d'acharnement, qu'il approchait visiblement du but. En effet, le cavalier n'avait pas tourné Bourg, il s'était bravement engagé dans la ville.
Là, il parut à Roland que le cavalier avait hésité sur le chemin qu'il devait suivre, à moins que l'hésitation ne fût une ruse pour faire perdre sa trace.
Mais, au bout de dix minutes employées à suivre ces tours et ces détours, Roland fut sûr de son fait; ce n'était point une ruse, c'était de l'hésitation.
Les pas d'un homme à pied venaient par une rue transversale; le cavalier et l’homme à pied avaient conféré un instant; puis le cavalier avait obtenu du piéton qu'il lui servît de guide. On voyait, à partir de ce moment, des pas d'homme côtoyant les pas de l'animal.
Les uns et les autres aboutissaient à l'auberge de la Belle- Alliance.
Roland se rappela que c'était à cette auberge qu'on avait ramené le cheval blessé après l'attaque des Carronnières.
Il y avait, selon toute probabilité, connivence entre l'aubergiste et les compagnons de Jéhu.
Au reste, selon toute probabilité encore, le voyageur de la _Belle-Alliance _y resterait jusqu'au lendemain soir. Roland sentait à sa propre fatigue que celui-ci devait avoir besoin de se reposer.
Et Roland, pour ne point forcer son cheval et aussi pour reconnaître la route suivie, avait mis six heures à faire les douze lieues.
Trois heures sonnaient au clocher tronqué de Notre-Dame.
Qu'allait faire Roland? S'arrêter dans quelque auberge de la ville? Impossible; il était trop connu à Bourg; d'ailleurs son cheval, équipé d'une chabraque de chasseur, donnerait des soupçons.
Une des conditions de son succès était que sa présence à Bourg fût complètement ignorée.
Il pouvait se cacher au château des Noires-Fontaines, et là, se tenir en observation; mais serait-il sûr de la discrétion des domestiques?
Michel et Jacques se tairaient, Roland était sûr d'eux; Amélie se tairait; mais Charlotte, la fille du geôlier, ne bavarderait-elle point?
Il était trois heures du matin, tout le monde dormait; le plus sûr pour le jeune homme était de se mettre en communication avec Michel.
Michel trouverait bien moyen de le cacher.
Au grand regret de sa monture, qui avait sans doute flairé une auberge, Roland lui fit tourner bride et prit la route de Pont- d'Ain.
En passant devant l’église de Brou, il jeta un regard sur la caserne des gendarmes. Selon toute probabilité, les gendarmes et leur capitaine dormaient du sommeil des justes.
Roland traversa la petite aile de forêt qui enjambait par-dessus la route. La neige amortissait le bruit des pas de son cheval.
En débouchant de l'autre côté, il vit deux hommes qui longeaient le fossé en portant un chevreuil suspendu à un petit arbre par ses quatre pattes liées.
Il lui sembla reconnaître la tournure de ces hommes.
Il piqua son cheval pour les rejoindre.
Les deux hommes avaient l'oreille au guet; ils se retournèrent, virent un cavalier qui semblait en vouloir à eux; ils jetèrent l'animal dans le fossé, et s'enfuirent à travers champs, pour regagner la forêt de Seillon.
-- Hé! Michel! cria Roland de plus en plus convaincu qu'il avait affaire à son jardinier.
Michel s'arrêta court; l'autre homme continua de gagner aux champs.
-- Hé! Jacques! cria Roland.
L'autre homme s'arrêta.
S'ils étaient reconnus, inutile de fuir; d'ailleurs, l'appel n'avait rien d'hostile: la voix était plutôt amie que menaçante.
-- Tiens! fit Jacques, on dirait M. Roland.
-- Et que c'est lui tout de même, dit Michel.
Et les deux hommes, au lieu de continuer à fuir vers le bois, revinrent vers la grande route.
Roland n'avait point entendu ce qu'avaient dit les deux braconniers, mais il l'avait deviné.
-- Eh! pardieu, oui, c'est moi! cria-t-il.
Au bout d'un instant, Michel et Jacques étaient près de lui.
Les interrogations du père et du fils se croisèrent, et il faut convenir qu'elles étaient motivées.
Roland en bourgeois, monté sur un cheval de chasseur, à trois heures du matin, sur la route de Bourg aux Noires-Fontaines.
Le jeune officier coupa court aux questions.
-- Silence, braconniers! dit-il; que l'on mette ce chevreuil en croupe derrière moi et que l'on s'achemine vers la maison; tout le monde doit ignorer ma présence aux Noires-Fontaines, même ma soeur.
Roland parlait avec la fermeté d'un militaire, et chacun savait que, lorsqu'une fois il avait donné un ordre, il n'y avait point à répliquer.
On ramassa le chevreuil, on le mit en croupe derrière Roland, et les deux hommes, prenant le grand trot, suivirent le petit trot du cheval.
Il restait à peine un quart de lieue à faire.
Il se fit en dix minutes.
À cent pas du château, Roland s'arrêta.
Les deux hommes furent envoyés en éclaireurs, pour s'assurer que tout était calme.
L'exploration achevée, ils firent signe à Roland de venir.
Roland vint, descendit de cheval, trouva la porte du pavillon ouverte et entra.
Michel conduisit le cheval à l'écurie et porta le chevreuil à l'office; car Michel appartenait à cette honorable classe de braconniers qui tuent le gibier pour le plaisir de le tuer, et non pour l'intérêt de le vendre.
Il ne fallait s'inquiéter ni du cheval ni du chevreuil; Amélie ne se préoccupait pas plus de ce qui se passait à l'écurie que de ce qu'on lui servait à table.
Pendant ce temps, Jacques allumait du feu.
En revenant, Michel apporta un reste de gigot et une demi-douzaine d'oeufs destinés à faire une omelette; Jacques prépara un lit dans un cabinet.
Roland se réchauffa et soupa sans prononcer une parole.
Les deux hommes le regardaient avec un étonnement qui n'était point exempt d'une certaine inquiétude.
Le bruit de l'expédition de Seillon s'était répandu, et l'on disait tout bas que c'était Roland qui l'avait dirigée.
Il était évident qu'il revenait pour quelque expédition du même genre.
Lorsque Roland eut soupé, il releva la tête et appela Michel.
-- Ah! tu étais là? fit Roland.
-- J'attendais les ordres de monsieur.
-- Voici mes ordres; écoute-moi bien.
-- Je suis tout oreilles.
-- Il s'agit de vie et de mort; il s'agit de plus encore: il s'agit de mon honneur.
-- Parlez, monsieur Roland.
Roland tira sa montre.
-- Il est cinq heures. À l'ouverture de l'auberge de la _Belle- Alliance, _tu seras là comme si tu passais, tu t'arrêteras à causer avec celui qui t'ouvrira.
-- Ce sera probablement Pierre.
-- Pierre ou un autre, tu sauras de lui quel est le voyageur qui est arrivé chez son maître sur un cheval marchant l'amble; tu sais ce que c'est, l'amble?
-- Parbleu! c'est un cheval qui marche comme les ours, les deux jambes du même côté à la fois.
-- Bravo... Tu pourras bien savoir aussi, n'est-ce pas, si le voyageur est disposé à partir ce matin, ou s'il paraît devoir passer la journée à l'hôtel?
-- Pour sûr je le saurai.
-- Eh bien, quand tu sauras tout cela, tu viendras me le dire; mais le plus grand silence sur mon séjour ici. Si l'on te demande de mes nouvelles, on a reçu une lettre de moi hier; je suis à Paris, près du premier consul.
-- C'est convenu.
Michel partit. Roland se coucha et s'endormit, laissant à Jacques la garde du pavillon.
Lorsque Roland se réveilla, Michel était de retour.
Il savait tout ce que son maître lui avait recommandé de savoir.
Le cavalier arrivé dans la nuit devait repartir dans la soirée, et, sur le registre des voyageurs que chaque aubergiste était forcé de tenir régulièrement à cette époque, on avait écrit:
«Samedi, 30 pluviôse, dix _heures du soir: _le citoyen Valensolle, arrivant de Lyon, allant à Genève.»
Ainsi l'alibi était préparé, puisque le registre faisait foi que le citoyen Valensolle était arrivé à dix heures du soir et qu'il était impossible qu'il eût arrêté, à huit heures et demie, la malle à la Maison-Blanche, et qu'il fût entré à dix heures à l'hôtel de la Belle-Alliance.
Mais ce qui préoccupa le plus Roland, c'est que celui qu'il avait suivi une partie de la nuit, et dont il venait de découvrir la retraite et le nom, n'était autre que le témoin d'Alfred de Barjols, tué par lui en duel à la fontaine de Vaucluse, témoin qui, selon toute probabilité, avait joué le rôle du fantôme dans la chartreuse du Seillon.
Les compagnons de Jéhu n'étaient donc pas des voleurs ordinaires, mais, au contraire, comme le bruit en courait, des gentilshommes de bonne famille, qui, tandis que les nobles bretons risquaient leur vie dans l'Ouest pour la cause royaliste, affrontaient, de leur côté, l'échafaud pour faire passer aux combattants l'argent recueilli à l'autre bout de la France dans leurs hasardeuses expéditions.
XLVI -- UNE INSPIRATION
Nous avons vu que, dans la poursuite qu'il avait faite la nuit précédente, Roland eût pu faire arrêter un ou deux de ceux qu'il poursuivait.
Il pouvait en faire autant de M. de Valensolle, qui, probablement, faisait ce qu'avait fait Roland, c'est-à-dire prenait un jour de repos après une nuit de fatigue.
Il lui suffisait, pour cela, d'écrire un petit mot au capitaine de gendarmerie, ou au chef de brigade de dragons qui avait fait avec lui l'expédition de Seillon: leur honneur était engagé dans l'affaire; on cernait M. de Valensolle dans son lit, on en était quitte pour deux coups de pistolet, c'est-à-dire pour deux hommes tués ou blessés, et M. de Valensolle était pris.
Mais l'arrestation de M. de Valensolle donnait l'éveil au reste de la troupe, qui se mettait à l'instant même en sûreté en traversant la frontière.
Il valait donc mieux s'en tenir à la première idée de Roland, c'est-à-dire temporiser, suivre les différentes pistes qui devaient converger à un même centre, et, au risque d'un véritable combat, jeter le filet sur toute la compagnie.
Pour cela, il ne fallait point arrêter M. de Valensolle; il fallait continuer de le suivre dans son prétendu voyage à Genève, qui n'était, vraisemblablement, qu'un prétexte pour dérouter les investigations.
Il fut convenu cette fois que Roland, qui, si bien déguisé qu'il fût, pouvait être reconnu, resterait au pavillon, et que ce seraient Michel et Jacques qui, pour cette nuit, détourneraient le gibier. Selon toute probabilité, M. de Valensolle ne se mettrait en voyage qu'à la nuit close.
Roland se fit renseigner sur la vie que menait sa soeur depuis le départ de sa mère.
Depuis le départ de sa mère, Amélie n'avait pas une seule fois quitté le château des Noires-Fontaines. Ses habitudes étaient les mêmes, moins les sorties habituelles qu'elle faisait avec madame de Montrevel.
Elle se levait à sept ou huit heures du matin, dessinait ou faisait de la musique jusqu'au déjeuner; après le déjeuner, elle lisait ou s'occupait de quelque ouvrage de tapisserie, ou bien encore profitait d'un rayon de soleil pour descendre jusqu'à la rivière avec Charlotte; parfois elle appelait Michel, faisait détacher la petite barque, et, bien enveloppée dans ses fourrures, remontait la Reyssouse jusqu'à Montagnac ou la descendait jusqu'à Saint-Just, puis rentrait sans jamais avoir parlé à personne; dînait; après son dîner, montait dans sa chambre avec Charlotte, et, à partir de ce moment, ne paraissait plus.
À six heures et demie, Michel et Jacques pouvaient donc décamper sans que personne au monde s'inquiétât de ce qu'ils étaient devenus.
À six heures, Michel et Jacques prirent leurs blouses, leurs carniers, leurs fusils, et partirent.
Ils avaient reçu leurs instructions.
Suivre le cheval marchant l'amble jusqu'à ce qu'on sût où il menait son cavalier, ou jusqu'à ce que l'on perdît sa trace.
Michel devait aller s'embusquer en face de la ferme de la Belle- Alliance; Jacques, se placer à la patte-d'oie que forment, en sortant de Bourg, les trois routes de Saint-Amour, de Saint-Claude et de Nantua.
Cette dernière est en même temps celle de Genève.
Il était évident qu'à moins de revenir sur ses pas, ce qui n'était pas probable, M. de Valensolle prendrait une de ces trois routes.
Le père partit d'un côté, le fils de l'autre.
Michel remonta vers la ville par la route de Pont-d'Ain, en passant devant l'église de Brou.
Jacques traversa la Reyssouse, suivit la rive droite de la petite rivière, et se trouva, en appuyant d'une centaine de pas hors du faubourg, à l'angle aigu que faisaient les trois routes en aboutissant à la ville.
Au même moment, à peu près, où le fils prenait son poste, le père devait être arrivé au sien.
En ce moment encore, c'est-à-dire vers sept heures du soir, interrompant la solitude et le silence accoutumés du château des Noires-Fontaines, une voiture de poste s'arrêtait devant la grille, et un domestique en livrée tirait la chaîne de fer de la sonnette.
C'eût été l'office de Michel d'ouvrir, mais Michel était où vous savez.
Amélie et Charlotte comptaient probablement sur lui, car le tintement de la cloche se renouvela trois fois sans que personne vînt ouvrir.
Enfin, la femme de chambre parut au haut de l'escalier. Elle s'approcha timidement, appelant Michel.
Michel ne répondit point.
Enfin, protégée par la grille, Charlotte se hasarda à s'approcher.
Malgré l'obscurité, elle reconnut le domestique.
-- Ah! c'est vous, monsieur James? s'écria-t-elle un peu rassurée.
James était le domestique de confiance de sir John.
-- Oh! oui, dit le domestique, ce était moi, mademoiselle Charlotte, ou plutôt ce était milord.
En ce moment, la portière s'ouvrit et l'on entendit la voix de sir John qui disait:
-- Mademoiselle Charlotte, veuillez dire à votre maîtresse que j'arrive de Paris et que je viens m'inscrire chez elle, non pas pour être reçu ce soir, mais pour lui demander la permission de me présenter demain, si elle veut bien m'accorder cette faveur; demandez-lui l'heure à laquelle je serai le moins indiscret.
Mademoiselle Charlotte avait une grande considération pour milord; aussi s'empressa-t-elle de s'acquitter de la commission.
Cinq minutes après, elle revenait annoncer à milord qu'il serait revu le lendemain, de midi à une heure.
Roland savait ce que venait faire milord; dans son esprit, le mariage était décidé, et sir John était son beau-frère.
Il hésita un instant pour savoir s'il se ferait reconnaître à lui et s'il le mettrait de moitié dans ses projets; mais il réfléchit que lord Tanlay n'était pas homme à le laisser opérer seul. Il avait une revanche à prendre avec les compagnons de Jéhu; il voudrait accompagner Roland dans l'expédition, quelle qu'elle fût. L'expédition, quelle qu'elle fût, serait dangereuse, et il pourrait lui arriver malheur.
La chance qui accompagnait Roland -- et Roland l'avait éprouvé -- ne s'étendait point à ses amis; sir John, grièvement blessé, en était revenu à grand-peine; le chef de brigade des chasseurs avait été tué roide.
Il laissa donc sir John s'éloigner sans donner signe d'existence.
Quant à Charlotte, elle ne parut nullement étonnée que Michel n'eût point été là pour ouvrir; on était évidemment habitué à ses absences, et ces absences ne préoccupaient ni la femme de chambre ni sa maîtresse.
Au reste, Roland s'expliqua cette espèce d'insouciance; Amélie, faible devant une douleur morale, inconnue à Roland, qui attribuait à de simples crises nerveuses les variations de caractère de sa soeur, Amélie eût été grande et forte devant un danger réel.
De là sans doute venait le peu de crainte que les deux jeunes filles avaient à rester seules dans un château isolé, et sans autres gardiens que deux hommes qui passaient leurs nuits à braconner.
Quant à nous, nous savons comment Michel et son fils, en s'éloignant, servaient les désirs d'Amélie bien mieux qu'en restant au château; leur absence faisait le chemin libre à Morgan, et c'était tout ce que demandait Amélie.
La soirée et une partie de la nuit s'écoulèrent sans que Roland eût aucune nouvelle.
Il essaya de dormir, mais dormit mal; il croyait, à chaque instant, entendre rouvrir la porte.
Le jour commençait en réalité de percer à travers les volets lorsque la porte s'ouvrit.
C'étaient Michel et Jacques qui rentraient.
Voici ce qui s'était passé.
Chacun s'était rendu à son poste: Michel à la porte de l'auberge, Jacques à la patte-d'oie.
À vingt pas de l'auberge, Michel avait trouvé Pierre; en trois mots, il s'était assuré que M. de Valensolle était toujours à l'auberge; celui-ci avait annoncé qu'ayant une longue route à faire, il laisserait reposer son cheval et ne partirait que dans la nuit.
Pierre ne doutait point que le voyageur ne partît pour Genève, comme il l'avait dit.
Michel proposa à Pierre de boire un verre de vin; s'il manquait l'affût du soir, il lui resterait l'affût du matin.
Pierre accepta. Dès lors Michel était bien sûr d'être prévenu; Pierre était garçon d'écurie: rien ne pouvait se faire, dans le département dont il était chargé, sans qu'il en eût avis.
Cet avis, un gamin attaché à l'hôtel promit de le lui donner, et reçut en récompense, de Michel, trois charges de poudre pour faire des fusées.
À minuit, le voyageur n'était pas encore parti; on avait bu quatre bouteilles de vin, mais Michel s'était ménagé: sur ces quatre bouteilles, il avait trouvé moyen d'en vider trois dans le verre de Pierre, où, bien entendu, elles n'étaient pas restées.
À minuit, Pierre rentra pour s'informer; mais alors qu'allait faire Michel? le cabaret fermait, et Michel avait encore quatre heures à attendre jusqu'à l'affût du matin.
Pierre offrit à Michel un lit de paille dans l'écurie; il aurait chaud et serait doucement couché.
Michel accepta.
Les deux amis entrèrent par la grande porte, bras dessus, bras dessous; Pierre trébuchait, Michel faisait semblant de trébucher.
À trois heures du matin, le domestique de l'hôtel appela Pierre.
Le voyageur voulait partir.
Michel prétexta que l'heure de l'affût était arrivée, et se leva.
Sa toilette n'était pas longue à faire: il s'agissait de secouer la paille qui pouvait s'être attachée à sa blouse, à son carnier ou à ses cheveux.
Après quoi, Michel prit congé de son ami Pierre et alla s'embusquer au coin d'une rue.
Un quart d'heure après, la porte s'ouvrit, un cavalier sortit de l'hôtel: le cheval de ce cavalier marchait l'amble.
C'était bien M. de Valensolle.
Il prenait les rues qui conduisaient à la route de Genève.
Michel le suivait sans affectation, en sifflant un air de chasse.
Seulement, Michel ne pouvait courir, il eût été remarqué; il résulta de cette difficulté qu'en un instant il eut perdu de vue M. de Valensolle.
Restait Jacques, qui devait attendre le jeune homme à la patte- d'oie.
Mais Jacques était à la patte-d'oie depuis plus de six heures, par une nuit d'hiver, avec un froid de cinq ou six degrés!
Jacques avait-il eu le courage de rester six heures les pieds dans la neige, à battre la semelle contre les arbres de la route?
Michel prit au galop par les rues et ruelles, raccourcissant le chemin; mais cheval et cavalier, quelque hâte qu'il y eût mise, avaient été plus vite que lui.
Il arriva à la patte-d'oie.
La route était solitaire.
La neige, foulée pendant toute la journée de la veille, qui était un dimanche, ne permettait pas de suivre la trace du cheval, perdue dans la boue du chemin.
Aussi Michel ne s'inquiéta-t-il point de la trace du cheval; c'était chose inutile, c'était du temps perdu.
Il s'occupa de savoir ce qu'avait fait Jacques.
Son coup d'oeil de braconnier le mit bientôt sur la voie.
Jacques avait stationné au pied d'un arbre; combien de temps? Cela était difficile à dire, assez longtemps, en tout cas, pour avoir froid: la neige était battue par ses gros souliers de chasse.
Il avait essayé de se réchauffer en marchant de long en large.
Puis, tout à coup, il s'était souvenu qu'il y avait, de l'autre côté de la route, une de ces petites huttes bâties avec de la terre, où les cantonniers vont chercher un abri contre la pluie.
Il avait descendu le fossé, avait traversé le chemin; on pouvait suivre sur les bas côtés la trace perdue un instant sur le milieu de la route.
Cette trace formait une diagonale allant droit à la hutte.
Il était évident que c'était dans cette hutte que Jacques avait passé la nuit.
Maintenant, depuis quand en était-il sorti? et pourquoi en était- il sorti?
Depuis quand il en était sorti? La chose n'était guère appréciable, tandis qu'au contraire le piqueur le plus malhabile eût reconnu pourquoi il en était sorti.
Il en était sorti pour suivre M. de Valensolle.
Le même pas qui avait abouti à la hutte en sortait et s'éloignait dans la direction de Ceyzeriat.
Le cavalier avait donc bien réellement pris la route de Genève: le pas de Jacques le disait clairement.
Ce pas était allongé comme celui d'un homme qui court, et il suivait, en dehors du fossé, du côté des champs, la ligne d'arbres qui pouvait le dérober à la vue du voyageur.
En face d'une auberge borgne, d'une de ces auberges au-dessus de la porte cochère desquelles sont écrits ces mots: _Ici on donne à boire et à manger, loge à pied et à cheval, _les pas s'arrêtaient.
Il était évident que le voyageur avait fait halte dans cette auberge, puisque à vingt pas de là Jacques avait fait lui-même halte derrière un arbre.
Seulement, au bout d'un instant, probablement quand la porte s'était refermée sur le cavalier et le cheval, Jacques avait quitté son arbre, avait traversé la route, cette fois avec hésitation, et à petits pas, et s'était dirigé non point vers la porte, mais vers la fenêtre.
Michel emboîta son pas dans celui de son fils, et arriva à la fenêtre; à travers le volet mal joint, on pouvait, quand l'intérieur était éclairé, voir dans l'intérieur; mais alors l'intérieur était sombre, et l'on ne voyait rien.
C'était pour voir dans l’intérieur que Jacques s'était approché de la fenêtre; sans doute l'intérieur avait été éclairé un instant, et Jacques avait vu.
Où était-il allé en quittant la fenêtre?
Il avait tourné autour de la maison en longeant le mur; on pouvait aisément le suivre dans cette excursion: la neige était vierge.
Quant à son but en contournant la maison, il n'était pas difficile à deviner. Jacques, en garçon de sens, avait bien pensé que le cavalier n'était point parti à trois heures du matin, en disant qu'il allait à Genève, pour s'arrêter à un quart de lieue du bourg dans une pareille auberge.
Il avait dû sortir par quelque porte de derrière.
Jacques contournait donc la muraille dans l’espérance de retrouver de l'autre côté de la maison, la trace du cheval ou tout au moins celle du cavalier.
En effet, à partir d'une petite porte de derrière donnant sur la forêt qui s'étend de Cotrez à Ceyzeriat, on pouvait suivre une trace de pas s'avançant en ligne directe vers la lisière du bois.
Ces pas étaient ceux d'un homme élégamment chaussé, et chaussé en cavalier.
Ses éperons avaient laissé trace sur la neige.
Jacques n'avait pas hésité, il avait suivi les pas.
On voyait la trace de son gros soulier près de celle de la fine botte, du large pied du paysan près du pied élégant du citadin.
Il était cinq heures du matin, le jour allait venir; Michel résolut de ne pas aller plus loin.
Du moment où Jacques était sur la piste, le jeune braconnier valait le vieux. Michel fit un grand tour par la plaine, comme s'il revenait de Ceyzeriat, et résolut d'entrer dans l'auberge et d'y attendre Jacques.
Jacques comprendrait que son père avait dû le suivre et qu'il s'était arrêté à la maison isolée.
Michel frappa au contrevent, se fit ouvrir; il connaissait l'hôte, habitué à le voir dans ses exercices nocturnes, lui demanda une bouteille de vin, se plaignit d'avoir fait buisson creux, et demanda, tout en buvant, la permission d'attendre son fils, qui était à l’affût de son côté, et qui peut-être aurait été plus heureux que lui.
Il va sans dire que la permission fut facile à obtenir.
Michel avait eu soin de faire ouvrir les volets pour voir sur la route.
Au bout d'un instant, on frappa aux carreaux. C'était Jacques.
Son père l’appela.
Jacques avait été aussi malheureux que son père: il n'avait rien tué.
Jacques était gelé.
Une brassée de bois fut jetée sur le feu, un second verre apporté. Jacques se réchauffa et but.
Puis, comme il fallait rentrer au château des Noires-Fontaines avec le jour, pour qu'on ne s'aperçût point de l'absence des deux braconniers, Michel paya la bouteille de vin et la flambée, et tous deux partirent.
Ni l'un ni l'autre n'avaient dit devant l'hôte un mot de ce qui les préoccupait; il ne fallait point que l'on soupçonnât qu'ils fussent en quête d'autre chose que du gibier.
Mais, une fois de l'autre côté du seuil, Michel se rapprocha vivement de son fils.
Alors, Jacques lui raconta qu'il avait suivi les traces assez avant dans la forêt, mais qu'arrivé à un carrefour, il avait vu tout à coup se lever devant lui un homme armé d'un fusil; et que cet homme lui avait demandé ce qu'il venait faire à cette heure dans le bois.
Jacques avait répondu qu'il cherchait un affût.
-- Alors, allez plus loin, avait répondu l'homme; car, vous le voyez, cette place est prise. Jacques avait reconnu la justesse de la réclamation et avait, en effet, été cent pas plus loin.
Mais, au moment où il obliquait à gauche pour rentrer dans l'enceinte dont il avait été écarté, un autre homme, armé comme le premier, s'était tout aussi inopinément levé devant lui, lui adressant la même question.
Jacques n'avait pas d'autre réponse à faire que la réponse déjà faite:
-- Je cherche un affût.
L'homme alors lui avait montré du doigt la lisière de la forêt, et, d'un ton presque menaçant, lui avait dit:
-- Si j'ai un conseil à vous donner, mon jeune ami, c'est d'aller là-bas; je crois qu'il fait meilleur là-bas qu'ici.
Jacques avait suivi le conseil, ou du moins avait fait semblant de le suivre; car, arrivé à l'endroit indiqué, il s'était glissé le long du fossé, et, convaincu de l'impossibilité de retrouver, en ce moment du moins, la piste de M. de Valensolle, il avait gagné au large, avait rejoint la grande route à travers champs et était revenu vers le cabaret, où il espérait retrouver son père et où il l'avait retrouvé en effet.
Ils étaient arrivés tous deux au château des Noires-Fontaines, on le sait déjà, au moment où les premiers rayons du jour pénétraient à travers les volets.
Tout ce que nous venons de dire fut raconté à Roland avec une foule de détails que nous omettons, et qui n'eurent pour résultat que de convaincre le jeune officier que les deux hommes armés de fusils qui s'étaient levés à l'approche de Jacques, n'étaient autres, tout braconniers qu'ils semblaient être, que des compagnons de Jéhu.
Mais quel pouvait être ce repaire? Il n'y avait de ce côté-là ni couvent abandonné, ni ruines.
Tout à coup, Roland se frappa la tête.
-- Oh! bélître que je suis! comment n'avais-je point songé à cela?
Un sourire de triomphe passa sur ses lèvres, et, s'adressant aux deux hommes, désespérés de ne point lui apporter de nouvelles plus précises:
-- Mes enfants, dit-il, je sais tout ce que je voulais savoir. Couchez-vous et dormez tranquilles; vous l'avez, pardieu, bien mérité.
Et, de son côté, donnant l'exemple, Roland dormit en homme qui vient de résoudre un problème de la plus haute importance, qu'il a longtemps creusé inutilement.
L'idée lui était venue que les compagnons de Jéhu avaient abandonné la chartreuse de Seillon pour les grottes de Ceyzeriat et en même temps il s'était rappelé la communication souterraine qui existait entre cette grotte et l'église de Brou.
XLVII -- UNE RECONNAISSANCE
Le même jour, usant de la permission qui lui avait été accordée la veille, sir John se présenta entre midi et une heure chez mademoiselle de Montrevel.
Tout se passa, comme l'avait désiré Morgan. Sir John fut reçu comme un ami de la famille, lord Tanlay fut reçu comme un prétendant dont la recherche honorait.
Amélie n'opposa aux désirs de son frère et de sa mère, aux ordres du premier consul, que l’état de sa santé; c'était demander du temps. Lord Tanlay s'inclina; il obtenait autant qu'il avait espéré obtenir, il était agréé.
Cependant il comprit que sa présence trop prolongée à Bourg serait inconvenante, Amélie se trouvant éloignée, toujours par ce prétexte de santé, de sa mère et de son frère.
En conséquence, il annonça à Amélie une seconde visite pour le lendemain et son départ pour la même soirée.
Il attendrait, pour la revoir, ou qu'Amélie vînt à Paris, ou que madame de Montrevel revînt à Bourg. Cette seconde circonstance était la plus probable, Amélie disant qu'elle avait besoin du printemps et de l'air natal pour aider au retour de sa santé.
Grâce à la délicatesse parfaite de sir John, les désirs d'Amélie et de Morgan étaient accomplis, les deux amants avaient devant eux du temps et de la solitude.
Michel sut ces détails de Charlotte, et Roland les sut de Michel.
Roland résolut de laisser partir sir John avant de rien tenter.
Mais cela ne l’empêcha point de lever un dernier doute.
La nuit venue, il prit un costume de chasseur, jeta sur ce costume la blouse de Michel, abrita son visage sous un large chapeau, passa une paire de pistolets dans le ceinturon de son couteau de chasse, caché comme ses pistolets sous sa blouse, et se hasarda sur la route des Noires-Fontaines à Bourg.
Il s'arrêta à la caserne de gendarmerie et demanda à parler au capitaine.
Le capitaine était dans sa chambre; Roland monta et se fit reconnaître; puis, comme il n'était que huit heures du soir et qu'il pouvait être reconnu par quelque passant, il éteignit la lampe.
Les deux hommes restèrent dans l'obscurité.
Le capitaine savait déjà ce qui s'était passé, trois jours auparavant, sur la route de Lyon, et, certain que Roland n'avait pas été tué, il s'attendait à sa visite.
À son grand étonnement, Roland ne venait lui demander qu'une seule chose, ou plutôt que deux choses: la clef de l'église de Bourg et une pince.
Le capitaine lui remit les deux objets demandés et offrit à Roland de l’accompagner dans son excursion; mais Roland refusa: il était évident qu'il avait été trahi par quelqu'un lors de son expédition de la Maison-Blanche; il ne voulait pas s'exposer à un second échec.
Aussi recommanda-t-il au capitaine de ne parler à personne de sa présence et d'attendre son retour, quand même ce retour tarderait d'une heure ou deux.
Le capitaine s'y engagea.
Roland, sa clef à la main droite, sa pince à la main gauche, gagna sans bruit la porte latérale de l'église, l'ouvrit, la referma et se trouva en face de la muraille de fourrage.
Il écouta: le plus profond silence régnait dans l’église solitaire.
Il rappela ses souvenirs de jeunesse, s'orienta, mit la clef dans sa poche, et escalada la muraille de foin, qui avait une quinzaine de pieds de haut, et formait une espèce de plate-forme; puis, comme on descend d'un rempart au moyen d'un talus, par une espèce de talus il se laissa glisser jusqu'au sol, tout pavé de dalles mortuaires.
Le choeur était vide, grâce au jubé qui le protégeait d'un côté, et grâce aux murailles qui l'enceignaient à droite et à gauche.
La porte du jubé était ouverte: Roland pénétra donc sans difficulté dans le choeur.
Il se trouva en face du monument de Philibert le Beau.
À la tête du prince se trouvait une grande dalle carrée: c'était celle par laquelle on descendait dans les caveaux souterrains.
Roland connaissait ce passage; car, arrivé près de la dalle, il s'agenouilla, cherchant avec sa main la jointure de la pierre.
Il la trouva, se releva, introduisit la pince dans la rainure et souleva la dalle.
D'une main, il la soutint au-dessus de sa tête, tandis qu'il descendait dans le caveau.
Puis lentement il la laissa retomber.
On eût dit que, volontairement, le visiteur nocturne se séparait du monde des vivants et descendait dans le monde des morts.
Et ce qui devait paraître étrange à celui qui voit dans le jour et dans les ténèbres, sur la terre comme dessous, c'était l’impassibilité de cet homme qui côtoyait les morts pour découvrir les vivants, et qui, malgré l’obscurité, la solitude, le silence, ne frissonnait même pas au contact des marbres funèbres.
Il alla, tâtonnant au milieu des tombes, jusqu'à ce qu'il eût reconnu la grille qui donnait dans le souterrain.
Il explora la serrure; elle était fermée au pêne seulement. Il introduisit l’extrémité de sa pince entre le pêne et la gâche, et poussa légèrement.
La grille s'ouvrit.
Il tira la porte, mais sans la fermer, afin de pouvoir revenir sur ses pas, et dressa la pince dans son angle.
Puis, l’oreille tendue, la pupille dilatée, tous les sens surexcités par le désir d'entendre, le besoin de respirer, l'impossibilité de voir, il s'avança lentement, un pistolet tout armé d'une main, et s'appuyant, de l’autre, à la paroi de la muraille.
Il marcha ainsi un quart d'heure.
Quelques gouttes d'eau glacée, en filtrant à travers la voûte du souterrain et en tombant sur ses mains et sur ses épaules, lui avaient appris qu'il passait au-dessous de la Reyssouse.
Au bout de ce quart d'heure de marche, il trouva la porte qui communiquait du souterrain dans la carrière. Il fit halte un instant; il respirait plus librement, en outre, il lui semblait entendre des bruits lointains, et voir voltiger sur les piliers de pierre qui soutenaient la voûte comme des lueurs de feux follets.
On eût pu croire, en ne distinguant que la forme de ce sombre écouteur, que c'était de l’hésitation, mais, si l'on eût pu voir sa physionomie, on eût compris que c'était de l'espérance.
Il se remit en chemin, se dirigeant vers les lueurs qu'il avait cru apercevoir, vers ce bruit qu'il avait cru entendre.
À mesure qu'il approchait, le bruit arrivait à lui plus distinct, la lumière lui apparaissait plus vive.
Il était évident que la carrière était habitée; par qui? Il n'en savait rien encore; mais il allait le savoir.
Il n'était plus qu'à dix pas du carrefour de granit que nous avons signalé à notre première descente dans la grotte de Ceyzeriat. Il se colla contre la muraille, s'avançant imperceptiblement; on eût dit, au milieu de l’obscurité, un bas-relief mobile.
Enfin, sa tête arriva à dépasser un angle, et son regard plongea sur ce que l'on pouvait appeler le camp des compagnons de Jéhu.
Ils étaient douze ou quinze occupés à souper.
Il prit à Roland une folle envie: c'était de se précipiter au milieu de tous ces hommes, de les attaquer seul, et de combattre jusqu'à la mort.
Mais il comprima ce désir insensé, releva sa tête avec la même lenteur qu'il l’avait avancée, et, les yeux pleins de lumière, le coeur plein de joie, sans avoir été entendu, sans avoir été soupçonné, il revint sur ses pas, reprenant le chemin qu'il venait de faire.
Ainsi, tout lui était expliqué: l'abandon de la chartreuse de Seillon, la disparition de M. de Valensolle, les faux braconniers placés aux environs de l’ouverture de la grotte de Ceyzeriat.
Cette fois, il allait donc prendre sa vengeance, et la prendre terrible, la prendre mortelle.
Mortelle, car, de même qu'il soupçonnait qu'on l'avait épargné, il allait ordonner d'épargner les autres; seulement, lui, on l'avait épargné pour la vie; les autres, on allait les épargner pour la mort.
À la moitié du retour à peu près, il lui sembla entendre du bruit derrière lui; il se retourna et crut voir le rayonnement d'une lumière.
Il doubla le pas; une fois la porte dépassée, il n'y avait plus à s'égarer: ce n'était plus une carrière aux mille détours, c'était une voûte étroite, rigide, aboutissant à une grille funéraire.
Au bout de dix minutes, il passait de nouveau sous la rivière; une ou deux minutes après, il touchait la grille du bout de sa main étendue.
Il prit sa pince où il l’avait laissée, entra dans le caveau, tira la grille après lui, la referma doucement et sans bruit, guidé par les tombeaux retrouva l’escalier, poussa la dalle avec sa tête et se retrouva sur le sol des vivants.
Là, relativement, il faisait jour.
Il sortit du choeur, repoussa la porte du jubé afin de la remettre dans le même état où il l'avait trouvée, escalada le talus, traversa la plate-forme et redescendit de l’autre côté.
Il avait conservé la clef; il ouvrit la porte et se trouva dehors.
Le capitaine de gendarmerie l’attendait; il conféra quelques instants avec lui, puis tous deux sortirent ensemble.
Tous deux rentrèrent à Bourg par le chemin de ronde pour ne pas être vus, prirent la porte des halles, la rue de la Révolution, la rue de la Liberté, la rue d'Espagne, devenue la rue Simonneau. Puis Roland s'enfonça dans un des angles de la rue du Greffe et attendit.
Le capitaine de gendarmerie continua seul son chemin.
Il allait rue des Ursules, devenue depuis sept ans la rue des Casernes; c'était là que le chef de brigade des dragons avait son logement, et il venait de se mettre au lit au moment où le capitaine entra dans sa chambre; celui-ci lui dit deux mots tout bas, et en hâte le chef de brigade s'habilla et sortit.
Au moment où le chef de brigade des dragons et le capitaine de gendarmerie apparaissaient sur la place, une ombre se détachait de la muraille et s'approchait d'eux.
Cette ombre, c'était Roland.
Les trois hommes restèrent en conférence dix minutes, Roland donnant des ordres, les deux autres l’écoutant et l’approuvant.
Puis ils se séparèrent.
Le chef de brigade rentra chez lui; Roland et le capitaine de gendarmerie, par la rue de l'Étoile, les degrés des Jacobins et la rue du Bourgneuf, regagnèrent le chemin de ronde, puis, en diagonale, ils allèrent rejoindre la route de Pont-d'Ain.
Roland laissa, en passant, le capitaine de gendarmerie à la caserne et continua son chemin.
Vingt minutes après, pour ne pas réveiller Amélie, au lieu de sonner à la grille, il frappait au volet de Michel; Michel ouvrit le volet, et, d'un seul bond, Roland -- dévoré de cette fièvre qui s'emparait de lui lorsqu'il courait ou même rêvait tout simplement quelque danger -- sautait dans le pavillon.
Il n'eût point réveillé Amélie, eût-il sonné à la porte, car Amélie ne dormait point.
Charlotte, qui, elle aussi, de son côté, arrivait de la ville sous prétexte d'aller voir son père, mais, en réalité pour faire parvenir une lettre à Morgan, avait trouvé Morgan et rapportait la réponse à sa maîtresse.
Amélie lisait cette réponse; elle était conçue en ces termes:
«Amour à moi!
«Oui, tout va bien de ton côté, car tu es l'ange, mais j'ai bien peur que tout n'aille mal du mien, moi qui suis le démon.
«Il faut absolument que je te voie, que je te presse dans mes bras, que je te serre contre mon coeur; je ne sais quel pressentiment plane au-dessus de moi, je suis triste à mourir.
«Envoie demain Charlotte s'assurer que sir John est bien parti; puis, lorsque tu auras acquis la certitude de ce départ, fais le signal accoutumé.
«Ne t'effraye point, ne me parle point de la neige, ne me dis pas que l'on verra mes pas.
«Ce n'est pas moi, cette fois, qui irai à toi, c'est toi qui viendras à moi; comprends-tu bien? tu peux te promener dans le parc, personne n'ira suivre la trace de tes pas.
«Tu te couvriras de ton châle le plus chaud, de tes fourrures les plus épaisses; puis, dans la barque amarrée sous les saules, nous passerons une heure en changeant de rôle. D'habitude, je te dis mes espérances et tu me dis tes craintes; demain, mon adorée Amélie, c'est toi qui me diras tes espérances et moi qui te dirai mes craintes.
«Seulement, aussitôt le signal fait, descends; je t'attendrai à Montagnac, et, de Montagnac à la Reyssouse, il n'y a pas, pour moi qui t'aime, cinq minutes de chemin.
«Au revoir, ma pauvre Amélie! si tu ne m'eusses pas rencontré, tu eusses été heureuse entre les heureuses.
«La fatalité m'a mis sur ton chemin, et j'ai, j'en ai bien peur, fait de toi une martyre.
«Ton CHARLES.
«À demain, n'est-ce pas? à moins d'obstacle surhumain.»
XLVIII -- OÙ LES PRESSENTIMENTS DE MORGAN SE RÉALISENT
Rien de plus calme et de plus serein souvent que les heures qui précèdent une grande tempête.
La journée fut belle et sereine, une de ces belles journées de février où, malgré le froid piquant de l'atmosphère, où, malgré le blanc linceul qui couvre la terre, le soleil sourit aux hommes et leur promet le printemps.
Sir John vint sur le midi faire à Amélie sa visite d'adieu. Sir John avait ou croyait avoir la parole d'Amélie; cette parole lui suffisait. Son impatience était personnelle; mais Amélie, en accueillant sa recherche, quoiqu'elle eût laissé l'époque de leur union dans le vague de l'avenir, avait comblé toutes ses espérances.
Il s'en rapportait pour le reste au désir du premier consul et à l'amitié de Roland.
Il retournait donc à Paris pour faire sa cour à madame de Montrevel, ne pouvant rester pour la faire à Amélie.
Un quart d'heure après la sortie de sir John du château des Noires-Fontaines, Charlotte à son tour prenait le chemin de Bourg.
Vers les quatre heures, elle venait rapporter à Amélie qu'elle avait vu de ses yeux sir John monter en voiture à la porte de l'hôtel de France et partir par la route de Mâcon.
Amélie pouvait donc être parfaitement tranquille de ce côté. Elle respira.
Amélie avait tenté d'inspirer à Morgan une tranquillité qu'elle n'avait point elle même; depuis le jour où Charlotte lui avait révélé la présence de Roland à Bourg, elle avait pressenti, comme Morgan, que l'on approchait d'un dénouement terrible. Elle connaissait tous les détails des événements arrivés à la chartreuse de Seillon; elle voyait la lutte engagée entre son frère et son amant, et, rassurée sur le sort de son frère, grâce à la recommandation faite par le chef des compagnons de Jéhu, elle tremblait pour la vie de son amant.
De plus, elle avait appris l'arrestation de la malle de Chambéry et la mort du chef de brigade des chasseurs de Mâcon; elle avait su que son frère était sauvé, mais qu'il avait disparu.
Elle n'avait reçu aucune lettre de lui.
Cette disparition et ce silence, pour elle qui connaissait Roland, c'était quelque chose de pis qu'une guerre ouverte et déclarée.
Quant à Morgan, elle ne l'avait pas revu depuis la scène que nous avons racontée, et dans laquelle elle avait pris l'engagement de lui faire parvenir des armes partout où il serait, si jamais il était condamné à mort.
Cette entrevue demandée par Morgan, Amélie l'attendait donc avec autant d'impatience que celui qui la demandait.
Aussi, dès qu'elle put croire que Michel et son fils étaient couchés, alluma-t-elle aux quatre fenêtres les bougies qui devaient servir de signal à Morgan.
Puis, comme le lui avait recommandé son amant, elle s'enveloppa d'un cachemire rapporté par son frère du champ de bataille des Pyramides, et qu'il avait lui-même déroulé de la tête d'un bey tué par lui: elle jeta par-dessus son cachemire une mante de fourrures, laissa Charlotte pour lui donner avis de ce qui pouvait arriver, et espérant qu'il n'arriverait rien, elle ouvrit la porte du parc et s'achemina vers la rivière.
Dans la journée, elle avait été deux ou trois fois jusqu'à la Reyssouse, et en était revenue, afin de tracer un réseau de pas dans lesquels les pas nocturnes ne fussent point reconnus.
Elle descendit donc, sinon tranquillement, du moins hardiment, la pente qui conduisait jusqu'à la Reyssouse; arrivée au bord de la rivière, elle chercha des yeux la barque amarrée sous les saules.
Un homme l'y attendait. C'était Morgan.
En deux coups de rame, il arriva jusqu'à un endroit praticable à la descente; Amélie s'élança, il la reçut dans ses bras.
La première chose que vit la jeune fille, ce fut le rayonnement joyeux qui illuminait, pour ainsi dire, le visage de son amant.
-- Oh! s'écria-t-elle, tu as quelque chose d'heureux à m'annoncer.
-- Pourquoi cela, chère amie? demanda Morgan avec son plus doux sourire.
-- Il y a sur ton visage, ô mon bien aimé Charles, quelque chose de plus que le bonheur de me revoir.
-- Tu as raison, dit Morgan enroulant la chaîne de la barque au tronc d'un saule, et laissant les avirons battre les flancs du canot.
Puis, prenant Amélie dans ses bras:
-- Tu as raison, mon Amélie, lui dit-il, et mes pressentiments me trompaient. Oh! faibles et aveugles que nous sommes, c'est au moment où il va toucher le bonheur de la main que l'homme désespère et doute.
-- Oh! parle, parle! dit Amélie; qu'est-il donc arrivé?
-- Te rappelles-tu, mon Amélie, ce que, dans notre dernière entrevue, tu me répondis quand je te parlais de fuir et que je craignais tes répugnances?
-- Oh! oui, je m'en souviens: Charles, je te répondis que j'étais à toi, et que, si j'avais des répugnances, je les surmonterais.
-- Et moi, je te répondis que j'avais des engagements qui m'empêchaient de fuir; que, de même qu'ils étaient liés à moi, j'étais lié à eux; qu'il y avait un homme dont nous relevions, et à qui nous devions obéissance absolue, et que cet homme, c'était le futur roi de France, Louis XVIII.
-- Oui, tu m'as dit tout cela.
-- Eh bien, nous sommes relevés de notre voeu d'obéissance, Amélie, non seulement par le roi Louis XVIII, mais encore par notre général Georges Cadoudal.
-- Oh! mon ami, tu vas donc redevenir un homme comme tous les autres, au-dessus de tous les autres!
-- Je vais redevenir un simple proscrit, Amélie. Il n'y a pas à espérer pour nous l'amnistie vendéenne ou bretonne.
-- Et pourquoi cela?
-- Nous ne sommes pas des soldats, nous, mon enfant bien-aimée; nous ne sommes pas même des rebelles: nous sommes des compagnons de Jéhu. _ _ Amélie poussa un soupir.
-- Nous sommes des bandits, des brigands, des dévaliseurs de malles-poste, appuya Morgan avec une intention visible.
-- Silence! fit Amélie en appuyant sa main sur la bouche de son amant; silence! ne parlons point de cela, dis-moi comment votre roi vous relève de vos engagements, comment votre général vous donne congé.
-- Le premier consul a voulu voir Cadoudal. D'abord, il lui a envoyé ton frère pour lui faire des propositions; Cadoudal a refusé d'entrer en arrangements; mais, comme nous, Cadoudal a reçu de Louis XVIII l'ordre de cesser les hostilités. Coïncidant avec cet ordre, est arrivé un nouveau message du premier consul; ce messager, c'était un sauf-conduit pour le général vendéen, une invitation de venir à Paris; un traité enfin de puissance à puissance. Cadoudal a accepté, et doit être à cette heure sur la route de Paris: Il y a donc sinon paix, du moins trêve.
-- Oh! quelle joie, mon Charles!
-- Ne te réjouis pas trop, mon amour.
-- Et pourquoi cela?
-- Parce que cet ordre de cesser les hostilités est venu, sais-tu pourquoi?
-- Non.
-- Eh bien, c'est un homme très fort que M. Fouché; il a compris que, ne pouvant nous vaincre, il fallait nous déshonorer. Il a organisé de faux compagnons de Jéhu qu'il a lâchés dans le Maine et dans l’Anjou, et qui ne contentent pas, eux, de prendre l'argent du gouvernement, mais qui pillent et détroussent les voyageurs, qui entrent la nuit dans les châteaux et dans les fermes, qui mettent les propriétaires de ces fermes et de ces châteaux les pieds sur des charbons ardents, et qui leur arrachent par des tortures le secret de l'endroit où est caché leur argent. Eh bien, ces hommes, ces misérables, ces bandits, ces chauffeurs, ils prennent le même nom que nous, et sont censés combattre pour le même principe; si bien que la police de M. Fouché nous met non seulement hors la loi, mais aussi hors l'honneur.
-- Oh!
-- Voilà, ce que j'avais à te dire, mon Amélie, avant de te proposer une seconde fois de fuir ensemble. Aux yeux de la France, aux yeux de l’étranger, aux yeux du prince même que nous avons servi et pour qui nous avons risqué l'échafaud, nous serons dans l'avenir, nous sommes probablement déjà des misérables dignes de l'échafaud.
-- Oui... mais, pour moi, mon bien-aimé Charles, tu es l'homme dévoué, l'homme de conviction, le royaliste obstiné qui a continué de combattre quand tout le monde avait mis bas les armes; pour moi, tu es le loyal baron de Sainte-Hermine; pour moi, si tu l'aimes mieux, tu es le noble, le courageux et l'invincible Morgan.
-- Ah! voilà tout ce que je voulais savoir, ma bien-aimée; tu n'hésiteras donc pas un instant, malgré le nuage infâme que l'on essaye d'élever entre nous et l'honneur, tu n'hésiteras donc pas, je ne dirai point à te donner à moi, tu t'es déjà donnée, mais à être ma femme?
-- Que dis-tu là? Pas un instant, pas une seconde; mais ce serait la joie de mon être, le bonheur de ma vie! Ta femme, je suis ta femme devant Dieu; Dieu comblera tous mes désirs les jours où il permettra que je sois ta femme devant les hommes.
Morgan tomba à genoux.
-- Eh bien, dit-il, à tes pieds, Amélie, les mains jointes, avec la voix la plus suppliante de mon coeur, je viens te dire: «Amélie, veux-tu fuir? Amélie, veux-tu quitter la France? Amélie, veux-tu être ma femme?»
Amélie se dressa tout debout, prit son front entre ses deux mains, comme si la violence du sang qui affluait à son cerveau allait le faire éclater.
Morgan lui saisit les deux mains, et, la regardant avec inquiétude:
-- Hésites-tu? lui demanda-t-il d'une voix sourde, tremblante, presque brisée.
-- Non! oh! non! pas une seconde, s'écria résolument Amélie; je suis à toi, dans le passé et dans l'avenir, en tout et partout. Seulement, le coup est d'autant plus violent qu'il était inattendu.
-- Réfléchis bien, Amélie; ce que je te propose, c'est l'abandon de la patrie et de la famille, c'est-à-dire de tout ce qui est cher, de tout ce qui est sacré: en me suivant, tu quittes le château où tu es née, la mère qui t'y a enfantée et nourrie, le frère qui t'aime, et qui, lorsqu'il saura que tu es la femme d'un brigand, te haïra peut-être, te méprisera certainement.
Et, en parlant ainsi, Morgan interrogeait avec anxiété le visage d'Amélie.
Ce visage s'éclaira graduellement d'un doux sourire, et, comme il s'abaissait du ciel sur la terre, s'inclinant sur le jeune homme toujours à genoux.
-- Oh! Charles! dit la jeune fille d'une voix douce comme le murmure de la rivière qui s'écoulait claire et limpide sous ses pieds, il faut que ce soit une chose bien puissante que l'amour qui émane directement de Dieu puisque, malgré les paroles terribles que tu viens de prononcer, sans crainte, sans hésitation, presque sans regrets, je te dis: Charles, me voilà; Charles, je suis à toi; Charles, quand partons-nous?
-- Amélie, nos destinées ne sont point de celles avec lesquelles on transige et on discute; si nous partons, si tu me suis, c'est à l'instant même; demain, il faut que nous soyons de l'autre côté de la frontière.
-- Et nos moyens de fuite?
-- J'ai, à Montagnac, deux chevaux tout sellés: un pour toi, Amélie, un pour moi; j'ai pour deux cent mille francs de lettres de crédit sur Londres ou sur Vienne. Là où tu voudras aller, nous irons.
-- Où tu seras, Charles, je serai; que m'importe le pays! que m'importe la ville!
-- Alors, viens!
-- Cinq minutes, Charles, est-ce trop?
-- Où vas-tu?
-- J'ai à dire adieu à bien des choses, j'ai à emporter tes lettres chéries, j'ai à prendre le chapelet d'ivoire de ma première communion, j'ai quelques souvenirs chéris, pieux, sacrés, des souvenirs d'enfance qui seront là-bas tout ce qui me restera de ma mère, de ma famille, de la France; je vais les prendre et je reviens.
-- Amélie!
-- Quoi?
-- Je voudrais bien ne pas te quitter; il me semble qu'au moment d'être réunis, te quitter un instant, c'est te perdre pour toujours; Amélie, veux-tu que je te suive?
-- Oh! viens; qu'importe qu'on voie tes pas maintenant! nous serons loin demain au jour; viens!
Le jeune homme sauta hors de la barque et donna la main à Amélie, puis il l'enveloppa de son bras, et tous deux prirent le chemin de la maison.
Sur le perron, Charles s'arrêta.
-- Va, lui dit-il, la religion des souvenirs a sa pudeur; quoique je la comprenne, je te gênerais. Je t'attends ici, d'ici je te garde; du moment où je n'ai qu'à étendre la main pour te prendre, je suis bien sûr que tu ne m'échapperas point. Va, mon Amélie, mais reviens vite.
Amélie répondit en tendant ses lèvres au jeune homme; puis elle monta rapidement l'escalier, rentra dans sa chambre, prit un petit coffret de chêne sculpté, cerclé de fer, où était son trésor, les lettres de Charles, depuis la première jusqu'à la dernière, détacha de la glace de la cheminée le blanc et virginal chapelet d'ivoire qui y était suspendu, mit à sa ceinture une montre que son père lui avait donnée; puis elle passa dans la chambre de sa mère, s'inclina au chevet de son lit, baisa l’oreiller que la tête de madame de Montrevel avait touché, s'agenouilla devant le Christ veillant au pied de son lit, commença une action de grâces qu'elle n'osa continuer, l’interrompit par un acte de foi, puis tout à coup s'arrêta. Il lui avait semblé que Charles l'appelait.
Elle prêta l’oreille, et entendit une seconde fois son nom prononcé avec un accent d'angoisse dont elle ne pouvait se rendre compte.
Elle tressaillit, se redressa et descendit rapidement l’escalier.
Charles était toujours à la même place; mais, penché en avant, l’oreille tendue, il semblait écouter avec anxiété un bruit lointain.
-- Qu'y a-t-il? demanda Amélie en saisissant la main du jeune homme.
-- Écoute, écoute, dit celui-ci.
Amélie prêta l'oreille à son tour.
Il lui sembla entendre des détonations successives comme un pétillement de mousqueterie.
Cela venait du côté de Ceyzeriat.
-- Oh! s'écria Morgan, j'avais bien raison de douter de mon bonheur jusqu'au dernier moment! Mes amis sont attaqués! Amélie, adieu, adieu!
-- Comment! adieu? s'écria Amélie pâlissante; tu me quittes?
Le bruit de la fusillade devint plus distinct.
-- N'entends-tu pas? Ils se battent, et je ne suis pas là pour me battre avec eux!
Fille et soeur de soldat, Amélie comprit tout, et n'essaya point de résister.
-- Va, dit-elle en laissant tomber ses bras; tu avais raison, nous sommes perdus.
Le jeune homme poussa un cri de rage, saisit une seconde fois la jeune fille, la serra sur sa poitrine, comme s'il voulait l'étouffer; puis, bondissant du haut en bas du perron, et s'élançant dans la direction de la fusillade avec la rapidité du daim poursuivi par les chasseurs:
-- Me voilà, amis! cria-t-il, me voilà!
Et il disparut comme une ombre sous les grands arbres du parc.
Amélie tomba à genoux, les bras étendus vers lui, mais sans avoir la force de le rappeler; ou, si elle le rappela, ce fut d'une voix si faible que Morgan ne lui répondit point, et ne ralentit point sa course pour lui répondre.
XLIX -- LA REVANCHE DE ROLAND
On devine ce qui s'était passé.
Roland n'avait point perdu son temps avec le capitaine de gendarmerie et le colonel de dragons.
Ceux-ci, de leur côté, n'avaient pas oublié qu'ils avaient une revanche à prendre.
Roland avait découvert au capitaine de gendarmerie le passage souterrain qui communiquait de l'église de Brou à la grotte de Ceyzeriat.
À neuf heures du soir, le capitaine et les dix-huit hommes qu'il avait sous ses ordres devaient entrer dans l'église, descendre dans le caveau des ducs de Savoie, et fermer de leurs baïonnettes la communication des carrières avec le souterrain.
Roland, à la tête de vingt dragons, devait envelopper le bois, le battre en resserrant le demi-cercle, afin que les deux ailes de ce demi-cercle vinssent aboutir à la grotte de Ceyzeriat.
À neuf heures, le premier mouvement devait être fait de ce côté, se combinant avec celui du capitaine de gendarmerie.
On a vu, par les paroles échangées entre Amélie et Morgan, quelles étaient pendant ce temps les dispositions des compagnons de Jéhu.
Les nouvelles arrivées à la fois de Mittau et de Bretagne avaient mis tout le monde à l'aise; chacun se sentait libre et, comprenant que l'on faisait une guerre désespérée, était joyeux de sa liberté.
Il y avait donc réunion complète dans la grotte de Ceyzeriat, presque une fête; à minuit, tous se séparaient, et chacun, selon les facilités qu'il pouvait avoir de traverser la frontière, se mettait en route pour quitter la France.
On a vu à quoi leur chef occupait ses derniers instants.
Les autres, qui n'avaient point les mêmes liens de coeur, faisaient ensemble dans le carrefour, splendidement éclairé, un repas de séparation et d'adieu: car, une fois hors de la France, la Vendée et la Bretagne pacifiées, l'armée de Condé détruite, où se retrouveraient-ils sur la terre étrangère? Dieu le savait!
Tout à coup, le retentissement d'un coup de fusil arriva jusqu'à eux.
Comme par un choc électrique, chacun fut debout.
Un second coup de fusil se fit entendre.
Puis, dans les profondeurs de la carrière, ces deux mots pénétrèrent, frissonnant comme les ailes d'un oiseau funèbre:
-- Aux armes!
Pour des compagnons de Jéhu, soumis à toutes les vicissitudes d'une vie de bandits, le repos d'un instant n'était jamais la paix.
Poignards, pistolets et carabines étaient toujours à la portée de la main. Au cri poussé, selon toute probabilité, par la sentinelle, chacun sauta sur ses armes et resta le cou tendu, la poitrine haletante, l'oreille ouverte.
Au milieu du silence, on entendit le bruit d'un pas aussi rapide que pouvait le permettre l'obscurité dans laquelle le pas s'enfonçait.
Puis, dans le rayon de lumière projeté par les torches et par les bougies, un homme apparut.
-- Aux armes! cria-t-il une seconde, fois, nous sommes attaqués!
Les deux coups que l'on avait entendus étaient la double détonation du fusil de chasse de la sentinelle.
C'était elle qui accourait, son fusil encore fumant à la main.
-- Où est Morgan? crièrent vingt voix.
-- Absent, répondit Montbar, et, par conséquent, à moi le commandement! Éteignez tout, et en retraite sur l'église; un combat est inutile maintenant, et le sang versé serait du sang perdu.
On obéit avec cette promptitude qui indique que chacun apprécie le danger.
Puis on se serra dans l'obscurité.
Montbar, à qui les détours du souterrain étaient aussi bien connus qu'à Morgan, se chargea de diriger la troupe, et s'enfonça, suivi de ses compagnons, dans les profondeurs de la carrière. Tout à coup, il lui sembla entendre à cinquante pas devant lui un commandement prononcé à voix basse, puis le claquement d'un certain nombre de fusils que l'on arme.
Il étendit les deux bras en murmurant à son tour le mot: «Halte!»
Au même instant, on entendit distinctement le commandement: «Feu!»
Ce commandement n'était pas prononcé, que le souterrain s'éclaira avec une détonation terrible.
Dix carabines venaient de faire feu à la fois.
À la lueur de cet éclair, Montbar et ses compagnons purent apercevoir et reconnaître l'uniforme des gendarmes.
-- Feu! cria à son tour Montbar.
Sept ou huit coups de fusil retentirent à ce commandement.
La voûte obscure s'éclaira de nouveau.
Deux compagnons de Jéhu gisaient sur le sol, l'un tué raide, l'autre blessé mortellement.
-- La retraite est coupée, dit Montbar; volte-face, mes amis; si nous avons une chance, c’est du côté de la forêt.
Le mouvement se fit avec la régularité d'une manoeuvre militaire.
Montbar se retrouva à la tête de ses compagnons, et revint sur ses pas.
En ce moment, les gendarmes firent feu une seconde fois.
Personne ne riposta: ceux qui avaient déchargé leurs armes les rechargèrent; ceux qui n'avaient pas tiré se tenaient prêts pour la véritable lutte, qui allait avoir lieu à l'entrée de la grotte.
Un ou deux soupirs indiquèrent seuls que cette riposte de la gendarmerie n'était point sans résultat.
Au bout de cinq minutes, Montbar s'arrêta.
On était revenu à la hauteur du carrefour, à peu près.
-- Tous les fusils et tous les pistolets sont-ils chargés? demanda-t-il.
-- Tous, répondirent une douzaine de voix.
-- Vous vous rappelez le mot d'ordre pour ceux de nous qui tomberont entre les mains de la justice: nous appartenons aux bandes de M. Teyssonnet; nous sommes venus pour recruter des hommes à la cause royaliste; nous ne savons pas ce que l'on veut dire quand on nous parle des malles-poste et des diligences arrêtées.
-- C'est convenu.
-- Dans l'un ou l'autre cas, c'est la mort, nous le savons bien; mais c'est la mort du soldat au lieu de la mort des voleurs, la fusillade au lieu de la guillotine.
-- Et la fusillade, dit une voix railleuse, nous savons ce que c'est. Vive la fusillade!
-- En avant, mes amis, dit Montbar, et vendons-leur notre vie ce qu'elle vaut, c'est-à-dire le plus cher possible.
-- En avant! répétèrent les compagnons.
Et aussi rapidement qu'il était possible de le faire dans les ténèbres, la petite troupe se remit en marche, toujours conduite par Montbar.
À mesure qu'ils avançaient, Montbar respirait une odeur de fumée qui l’inquiétait.
En même temps, se reflétaient sur les parois des murailles et aux angles des piliers, certaines lueurs qui indiquaient qu'il se passait quelque chose d'insolite vers l’ouverture de la grotte.
-- Je crois que ces gredins-là nous enfument, dit Montbar.
-- J'en ai peur, répondit Adler.
-- Ils croient avoir affaire à des renards.
-- Oh! répondit la même voix, ils verront bien à nos griffes que nous sommes des lions.
La fumée devenait de plus en plus épaisse, la lueur de plus en plus vive.
On arriva au dernier angle.
Un amas de bois sec avait été allumé dans l'intérieur de la carrière, à une cinquantaine de pas de son ouverture, non pas pour enfumer, mais pour éclairer.
À la lumière répandue par le foyer incandescent, on voyait reluire à l'entrée de la grotte les armes des dragons.
À dix pas en avant d'eux, un officier attendait, appuyé sur sa carabine, non seulement exposé à tous les coups, mais semblant les provoquer.
C'était Roland.
Il était facile à reconnaître: il avait jeté loin de lui son chapeau, sa tête était nue, et la réverbération de la flamme se jouait sur son visage.
Mais ce qui eût dû le perdre le sauvait.
Montbar le reconnut et fit un pas en arrière.
-- Roland de Montrevel! dit-il; rappelez-vous la recommandation de Morgan.
-- C'est bien, répondirent les compagnons d'une voix sourde.
-- Et maintenant, cria Montbar, mourons, mais tuons!
Et il s'élança le premier dans l'espace éclairé par la flamme du foyer, déchargea un des canons de son fusil à deux coups sur les dragons qui répondirent par une décharge générale.
Il serait impossible de raconter ce qui se passa alors: la grotte s'emplit d'une fumée au sein de laquelle chaque coup de feu brillait comme un éclair; les deux troupes se joignirent et s'attaquèrent corps à corps: ce fut le tour des pistolets et des poignards. Au bruit de la lutte, la gendarmerie accourut; mais il lui fut impossible de faire feu, tant étaient confondus amis et ennemis.
Seulement, quelques démons de plus semblèrent se mêler à cette lutte de démons.
On voyait des groupes confus luttant au milieu de cette atmosphère rouge et fumeuse, s'abaissant, se relevant, s'affaissant encore; on entendait un hurlement de rage ou un cri d'agonie: c'était le dernier soupir d'un homme.
Le survivant cherchait un nouvel adversaire, commençait une nouvelle lutte.
Cet égorgement dura un quart d'heure, vingt minutes peut-être.
Au bout de ces vingt minutes, on pouvait compter dans la grotte de Ceyzeriat vingt-deux cadavres.
Treize appartenaient aux dragons et aux gendarmes, neuf aux compagnons de Jéhu.
Cinq de ces derniers survivaient; écrasés par le nombre, criblés de blessures, ils avaient été pris vivants.
Les gendarmes et les dragons, au nombre de vingt-cinq, les entouraient.
Le capitaine de gendarmerie avait eu le bras gauche cassé, le chef de brigade des dragons avait eu la cuisse traversée par une balle.
Seul, Roland, couvert de sang mais d'un sang qui n'était pas le sien, n'avait pas reçu une égratignure.
Deux des prisonniers étaient si grièvement blessés, qu'on renonça à les faire marcher; il fallut les transporter sur des brancards.
On alluma des torches préparées à cet effet, et on prit le chemin de la ville.
Au moment où l'on passait de la forêt sur la grande route, on entendit le galop d'un cheval.
Ce galop se rapprochait rapidement.
-- Continuez votre chemin, dit Roland; je reste en arrière pour savoir ce que c'est.
C'était un cavalier qui, comme nous l’avons dit, accourait à toute bride.
-- Qui vive? cria Roland, lorsque le cavalier ne fut plus qu'à vingt pas de lui.
Et il apprêta sa carabine.
-- Un prisonnier de plus, monsieur de Montrevel, répondit le cavalier; je n'ai pas pu me trouver au combat, je veux du moins me trouver à l’échafaud. Où sont mes amis?
-- Là, monsieur, répondit Roland, qui avait reconnu, non pas la figure, mais la voix du jeune homme, voix qu'il entendait pour la troisième fois.
Et il indiqua de la main le groupe formant le centre de la petite troupe qui suivait la route de Ceyzeriat à Bourg.
-- Je vois avec bonheur qu'il ne vous est rien arrivé, monsieur de Montrevel, dit le jeune homme avec une courtoisie parfaite, et ce m'est une grande joie, je vous le jure.
Et, piquant son cheval, il fut en quelques élans près des dragons et des gendarmes.
-- Pardon, messieurs, dit-il en mettant pied à terre, mais je réclame une place au milieu de mes trois amis, le vicomte de Jahiat, le comte de Valensolle et le marquis de Ribier.
Les trois prisonniers jetèrent un cri d'admiration et tendirent les mains à leur ami.
Les deux blessés se soulevèrent sur leur brancard et murmurèrent:
-- Bien, Sainte-Hermine.., bien!
-- Je crois, Dieu me pardonne! s'écria Roland, que le beau côté de l'affaire restera jusqu'au bout à ces bandits!
L -- CADOUDAL AUX TUILERIES
Le surlendemain du jour, ou plutôt de la nuit, où s'étaient passés les événements que nous venons de raconter, deux hommes marchaient côte à côte dans le grand salon des Tuileries donnant sur le jardin.
Ils parlaient vivement; des deux côtés, les paroles étaient accompagnées de gestes rapides et animés.
Ces deux hommes, c'étaient le premier consul Bonaparte et Georges Cadoudal.
Georges Cadoudal, touché des malheurs que pouvait entraîner pour la Bretagne une plus longue résistance, venait de signer la paix avec Brune.
C'était après la signature de cette paix qu'il avait délié de leur serment les compagnons de Jéhu.
Par malheur, le congé qu'il leur donnait était arrivé, comme nous l'avons vu, vingt-quatre heures trop tard.
En traitant avec Brune, Georges Cadoudal n'avait rien stipulé pour lui-même, que la liberté de passer immédiatement en Angleterre.
Mais Brune avait tant insisté, que le chef vendéen avait consenti à une entrevue avec le premier consul.
Il était, en conséquence, parti pour Paris.
Le matin même de son arrivée, il s'était présenté aux Tuileries, s'était nommé et avait été reçu.
C'était Rapp qui, en l'absence de Roland, l’avait introduit.
En se retirant, l'aide de camp avait laissé les deux portes ouvertes, afin de tout voir du cabinet de Bourrienne, et de porter secours au premier consul, s'il était besoin.
Mais Bonaparte, qui avait compris l'intention de Rapp, avait été fermer la porte.
Puis, revenant vivement vers Cadoudal:
-- Ah! c'est vous, enfin! lui avait-il dit; je suis bien aise de vous voir; un de vos ennemis, mon aide de camp, Roland de Montrevel, m'a dit le plus grand bien de vous.
-- Cela ne m'étonne point, avait répondu Cadoudal; pendant le peu de temps que j'ai vu M. de Montrevel, j'ai cru reconnaître en lui les sentiments les plus chevaleresques.
-- Oui, et cela vous a touché? répondit le premier consul.
Puis, fixant sur le chef royaliste son oeil de faucon:
-- Écoutez, Georges, reprit-il, j'ai besoin d'hommes énergiques pour accomplir l’oeuvre que j'entreprends. Voulez-vous être des miens? Je vous ai fait offrir le grade de colonel; vous valez mieux que cela: je vous offre le grade de général de division.
-- Je vous remercie du plus profond de mon coeur, citoyen premier consul, répondit Georges; mais vous me mépriseriez si j'acceptais.
-- Pourquoi cela? demanda vivement Bonaparte.
-- Parce que j'ai prêté serment à la maison de Bourbon, et que je lui resterai fidèle, quand même.
-- Voyons, reprit le premier consul, n'y a-t-il aucun moyen de vous rallier à moi?
-- Général, répondit l'officier royaliste, m'est-il permis de vous répéter ce que l'on ma dit?
-- Et pourquoi pas?
-- C'est que cela touche aux plus profonds arcanes de la politique.
-- Bon! quelque niaiserie, fit le premier consul avec un sourire inquiet.
Cadoudal s'arrêta et regarda fixement son interlocuteur.
-- On dit qu'il y a eu un accord fait à Alexandrie, entre vous et le commodore Sidney Smith; que cet accord avait pour objet de vous laisser le retour libre en France, à la condition, acceptée par vous, de relever le trône de nos anciens rois.
Bonaparte éclata de rire.
-- Que vous êtes étonnants, vous autres plébéiens, dit-il, avec votre amour pour vos anciens rois! Supposez que je rétablisse ce trône -- chose dont je n'ai nulle envie, je vous le déclare -- que vous en reviendra-t-il, à vous qui avez versé votre sang pour le rétablissement de ce trône? Pas même la confirmation du grade que vous avez conquis, colonel! Et où avez-vous vu dans les armées royales un colonel qui ne fût pas noble? Avez-vous jamais entendu dire que, près de ces gens-là, un homme se soit élevé par son propre mérite? Tandis qu'auprès de moi, Georges, vous pouvez atteindre à tout, puisque plus je m'élèverai, plus j'élèverai avec moi ceux qui m'entoureront. Quant à me voir jouer le rôle de Monk, n'y comptez pas; Monk vivait dans un siècle où les préjugés que nous avons combattus et renversés en 1789 avaient toute leur vigueur; Monk eût voulu se faire roi, qu'il ne l'eût pas pu; dictateur, pas davantage! Il fallait être Cromwell pour cela. Richard n'y a pas pu tenir; il est vrai que c'était un véritable fils de grand homme, c'est-à-dire un sot. Si j'eusse voulu me faire roi, rien ne m'en eût empêché, et, si l'envie m'en prend jamais, rien ne m'en empêchera. Voyons, vous avez quelque chose à répondre! Répondez.
-- Vous dites, citoyen premier consul, que la situation n'est point la même en France en 1800 qu'en Angleterre en 1660; je n'y vois moi aucune différence. Charles Ier avait été décapité en 1649, Louis XVI l’a été en 1793; onze ans se sont écoulés en Angleterre entre la mort du père et la restauration du fils; sept ans se sont déjà écoulés en France depuis la mort de Louis XVI... Peut-être me direz-vous que la révolution anglaise fut une révolution religieuse, tandis que la révolution française est une révolution politique; eh bien, je répondrai qu'une charte est aussi facile à faire qu'une abjuration.
Bonaparte sourit.
-- Non, reprit-il, je ne vous dirai pas cela; je vous dirai simplement: Cromwell avait cinquante ans quand Charles Ier a été exécuté; moi, j'en avais vingt-quatre, à la mort de Louis XVI. Cromwell est mort en 1658, c'est-à-dire à cinquante-neuf ans; en dix ans de pouvoir, il a eu le temps d'entreprendre beaucoup, mais d'accomplir peu; et, d'ailleurs, lui, c'était une réforme complète qu'il entreprenait, réforme politique par la substitution du gouvernement républicain au gouvernement monarchique. Eh bien, accordez-moi de vivre les années de Cromwell, cinquante-neuf ans, ce n'est pas beaucoup. J'ai encore vingt ans à vivre, juste le double de Cromwell, et, remarquez-le, je ne change rien, je poursuis; je ne renverse pas, j'élève. Supposez qu'à trente ans, César, au lieu de n’être encore que le premier débauché de Rome, en ait été le premier citoyen; supposez que sa campagne des Gaules ait été faite, sa campagne d'Égypte achevée, sa campagne d'Espagne menée à bonne fin; supposez qu'il ait eu trente ans au lieu d'en avoir cinquante, croyez-vous qu'il n'eût pas été à la fois César et Auguste?
-- Oui, s'il n'eût pas trouvé sur son chemin Brutus, Cassius et Casca.
-- Ainsi, dit Bonaparte avec mélancolie, c'est sur un assassinat que mes ennemis comptent! en ce cas, la chose leur sera facile et à vous tout le premier, qui êtes mon ennemi; car qui vous empêche en ce moment, si vous avez la conviction de Brutus, de me frapper comme il a frappé César? Je suis seul avec vous, les portes sont fermées; vous auriez le temps d'être à moi avant qu'on fût à vous.
Cadoudal fit un pas en arrière.
-- Non, dit-il, nous ne comptons point sur l'assassinat, et je crois qu'il faudrait une extrémité bien grave pour que l'un de nous se déterminât à se faire assassin; mais les chances de la guerre sont là. Un seul revers peut vous faire perdre votre prestige; une défaite introduit l'ennemi au coeur de la France: des frontières de la Provence, on peut voir le feu des bivouacs autrichiens; un boulet peut vous enlever la tête, comme au maréchal de Berwick; alors, que devient la France? Vous n'avez point d'enfants, et vos frères...
-- Oh! sous ce point de vue, vous avez raison; mais, si vous ne croyez pas à la Providence, j'y crois, moi; je crois qu'elle ne fait rien au hasard; je crois que, lorsqu'elle a permis que, le 15 août 1769 -- un an jour pour jour après que Louis XV eut rendu l’édit qui réunissait la Corse à la France -- naquît à Ajaccio un enfant qui ferait le 13 vendémiaire et le 18 brumaire, elle avait sur cet enfant de grandes vues, de suprêmes projets. Cet enfant, c'est moi; si j'ai une mission, je ne crains rien, ma mission me sert de bouclier; si je n'en ai pas, si je me trompe, si, au lieu de vivre les vingt-cinq ou trente ans qui me sont nécessaires pour achever mon oeuvre, je suis frappé d'un coup de couteau comme César, ou atteint d'un boulet comme Berwick, c'est que la Providence aura sa raison d'agir ainsi, et ce sera à elle de pourvoir à ce qui convient à la France... Nous parlions de César tout à l'heure: quand Rome suivait en deuil les funérailles du dictateur et brûlait les maisons de ses assassins; quand, aux quatre points cardinaux du monde, la ville éternelle regardait d'où lui viendrait le génie qui mettrait fin à ses guerres civiles; quand elle tremblait à la vue de l'ivrogne Antoine ou de l'hypocrite Lépide, elle était loin de songer à l'écolier d'Apollonie, au neveu de César, au jeune Octave. Qui pensait à ce fils du banquier de Velletri, tout blanchi par la farine de ses aïeux? Qui le devina lorsqu'on le vit arriver boitant et clignotant des yeux pour passer en revue les vieilles bandes de César? Pas même le prévoyant Cicéron: O_rnandum et tollen_dum, disait-il. Eh bien, l'enfant joua toutes les barbes grises du sénat, et régna presque aussi longtemps que Louis XIV! Georges, Georges, ne luttez pas contre la Providence qui me suscite; car la Providence vous brisera.
-- J'aurai été brisé en suivant la voie et la religion de mes pères, répondit Cadoudal en s'inclinant, et j'espère que Dieu me pardonnera mon erreur qui sera celle d'un chrétien fervent et d'un fils pieux.
Bonaparte posa la main sur l'épaule du jeune chef:
-- Soit, lui dit-il; mais, au moins, restez neutre; laissez les événements s'accomplir, regardez les trônes s'ébranler, regardez tomber les couronnes; ordinairement, ce sont les spectateurs qui payent: moi, je vous payerai pour regarder faire.
-- Et combien me donnerez-vous pour cela, citoyen premier consul? demanda en riant Cadoudal.
-- Cent mille francs par an, monsieur, répondit Bonaparte.
-- Si vous donnez cent mille francs par an à un simple chef de rebelles, dit Cadoudal, combien offrirez-vous au prince pour lequel il a combattu?
-- Rien, monsieur; ce que je paye en vous, c'est le courage et non pas le principe qui vous a fait agir; je vous prouve que pour moi, homme de mes oeuvres, les hommes n'existent que par leurs oeuvres. Acceptez, Georges, je vous en prie.
-- Et si je refuse?
-- Vous aurez tort.
-- Serai-je toujours libre de me retirer où il me conviendra?
Bonaparte alla à la porte et l'ouvrit.
-- L'aide de camp de service! demanda-t-il.
Il s'attendait à voir paraître Rapp.
Il vit paraître Roland.
-- Ah! dit-il, c'est toi?
Puis, se retournant vers Cadoudal:
-- Je n'ai pas besoin, colonel, de vous présenter mon aide de camp Roland de Montrevel: c'est une de vos connaissances.
-- Roland, dis au colonel qu'il est aussi libre à Paris que tu l'étais dans son camp de Muzillac, et que, s'il désire un passeport pour quelque pays du monde que ce soit, Fouché a l'ordre de le lui donner.
-- Votre parole me suffit, citoyen premier consul, répondit en s'inclinant Cadoudal; ce soir, je pars.
-- Et peut-on vous demander où vous allez?
-- À Londres, général.
-- Tant mieux.
-- Pourquoi tant mieux?
-- Parce que, là, vous verrez de près les hommes pour lesquels vous vous êtes battu.
-- Après?
-- Et que, quand vous les aurez vus...
-- Eh bien? -- Vous les comparerez à ceux contre lesquels vous vous êtes battu... Seulement, une fois sorti de France, colonel...
Bonaparte s'arrêta.
-- J'attends, fit Cadoudal.
-- Eh bien, n'y rentrez qu'en me prévenant, ou sinon, ne vous étonnez pas d'être traité en ennemi.
-- Ce sera un honneur pour moi, général, puisque vous me prouverez, en me traitant ainsi, que je suis un homme à craindre.
Et Georges salua le premier consul et se retira.
-- Eh bien, général, demanda Roland, après que la porte fut refermée sur Cadoudal, est-ce bien l'homme que je vous avais dit?
-- Oui, répondit Bonaparte pensif; seulement, il voit mal l'état des choses; mais l'exagération de ses principes prend sa source dans de nobles sentiments, qui doivent lui donner une grande influence parmi les siens.
Alors, à voix basse:
-- Il faudra pourtant en finir! ajouta-t-il.
Puis, s'adressant à Roland:
-- Et toi? demanda-t-il.
-- Moi, répondit Roland, j'en ai fini. -- Ah! ah! de sorte que les compagnons de Jéhu...?
-- Ont cessé d'exister, général; les trois quarts sont morts, le reste est prisonnier.
-- Et toi sain et sauf?
-- Ne m'en parlez pas, général; je commence à croire que, sans m'en douter, j'ai fait un pacte avec le diable.
Le même soir, comme il l'avait dit au premier consul, Cadoudal partit pour l'Angleterre.
À la nouvelle que le chef breton était heureusement arrivé à Londres, Louis XVIII lui écrivait:
«J'ai appris avec la plus vive satisfaction, général, que vous êtes enfin échappé aux mains du tyran, qui vous a méconnu au point de vous proposer de le servir; j'ai gémi des malheureuses circonstances qui vous ont forcé de traiter avec lui; mais je n'ai jamais conçu la plus légère inquiétude: le coeur de mes fidèles Bretons et le vôtre en particulier me sont trop bien connus. Aujourd'hui, vous êtes libre, vous êtes auprès de mon frère: tout mon espoir renaît: je n'ai pas besoin d'en dire davantage à un Français tel que vous.
«Louis»
À cette lettre étaient joints le brevet de lieutenant-général et le grand cordon de Saint-Louis.
LI -- L'ARMÉE DE RÉSERVE
Le premier consul en était arrivé au point qu'il désirait: les compagnons de Jéhu étaient détruits, la Vendée était pacifiée.
Tout en demandant la paix à l'Angleterre, il avait espéré la guerre; il comprenait très bien que, né de la guerre, il ne pouvait grandir que par la guerre; il semblait deviner qu'un jour un poète l'appellerait le géant des batailles.
Mais cette guerre, comment la ferait-il?
Un article de la constitution de l'an VIII s'opposait à ce que le premier consul commandât les armées en personne et quittât la France.
Il y a toujours dans les constitutions un article absurde; bien heureuses les constitutions où il n'y en a qu'un!
Le premier consul trouva un moyen.
Il établit un camp à Dijon; l’armée qui devait occuper ce camp prendrait le nom d'armée de réserve.
Le noyau de cette armée fut formé par ce que l'on put tirer de la Vendée et de la Bretagne, trente mille hommes à peu près. Vingt mille conscrits y furent incorporés. Le général Berthier en fut nommé commandant en chef.
Le plan qu'avait, un jour, dans son cabinet du Luxembourg, expliqué Bonaparte à Roland, était resté le même dans son esprit.
Il comptait reconquérir l'Italie par une seule bataille; cette bataille devait être une grande victoire.
Moreau, en récompense de sa coopération au 18 brumaire, avait obtenu ce commandement militaire qu'il désirait: il était général en chef de l'armée du Rhin, et avait quatre-vingt mille hommes sous ses ordres.
Augereau commandait l'armée gallo-batave, forte de vingt-cinq mille hommes.
Enfin, Masséna commandait l'armée d'Italie, réfugiée dans le pays de Gênes, et soutenait avec acharnement le siège de la capitale de ce pays, bloquée du côté de la terre par le général autrichien Ott, et du côté de la mer par l'amiral Keith.
Pendant que ces mouvements s'opéraient en Italie, Moreau avait pris l'offensive sur le Rhin et battu l’ennemi à Stockach et à Moeskirch. Une seule victoire devait être, pour l'armée de réserve, le signal d'entrer à son tour en ligue; deux victoires ne laissaient aucun doute sur l'opportunité de ses opérations.
Seulement, comment cette armée descendrait-elle en Italie?
La première pensée de Bonaparte avait été de remonter le Valais et de déboucher par le Simplon: on tournait ainsi le Piémont et l'on entrait à Milan; mais l'opération était longue et se manifestait au grand jour.
Bonaparte y renonça; il entrait dans son plan de surprendre les Autrichiens, et d'être avec toute son armée dans les plaines du Piémont avant que l'on pût se douter qu'il eût passé les Alpes.
Il s'était donc décidé à opérer son passage par le grand Saint- Bernard. C'était alors qu'il avait envoyé aux pères desservant le monastère qui couronne cette montagne les cinquante mille francs dont s'étaient emparés les compagnons de Jéhu.
Cinquante mille autres avaient été expédiés, qui étaient parvenus heureusement à leur destination.
Grâce à ces cinquante mille francs, les moines devaient être abondamment pourvus de rafraîchissements nécessaires à une armée de cinquante mille hommes faisant une halte d'un jour.
En conséquence, vers la fin d'avril, toute l'artillerie fut dirigée sur Lausanne, Villeneuve, Martigny et Saint-Pierre.
Le général Marmont, commandant l’artillerie, avait été envoyé en avant pour veiller au transport des pièces.
Ce transport des pièces était une chose à peu près impraticable. Il fallait cependant qu'il eût lieu.
Il n'y avait point d'antécédent sur lequel on pût s'appuyer; Annibal avec ses éléphants, ses Numides et ses Gaulois, Charlemagne avec ses Francs, n’avaient rien eu de semblable à surmonter.
Lors de la première campagne d'Italie, en 1796, on n'avait pas franchi les Alpes, on les avait tournées; on était descendu de Nice à Chérasco par la route de la Corniche.
Cette fois, on allait entreprendre une oeuvre véritablement gigantesque.
Il fallait d'abord s'assurer que la montagne n'était point occupée; la montagne sans Autrichiens était déjà un ennemi assez difficile à vaincre!
Lannes fut lancé en enfant perdu avec toute une division; il passa le col du Saint-Bernard, sans artillerie, sans bagages, et s'empara de Châtillon.
Les Autrichiens n'avaient rien laissé dans le Piémont, que de la cavalerie, des dépôts et quelques postes d'observation; il n'y avait donc plus d'autres obstacles à vaincre que ceux de la nature. On commença les opérations.
On avait fait construire des traîneaux pour transporter les canons; mais, si étroite que fût leur voie, on reconnut qu'elle serait toujours trop large.
Il fallut aviser à un autre moyen.
On creusa des troncs de sapins, on y emboîta les pièces; à l'extrémité supérieure, on fixa un câble pour tirer; à l’extrémité inférieure, un levier pour diriger.
Vingt grenadiers s'attelaient au câble, vingt autres portaient, avec leur bagage, le bagage de ceux qui traînaient les pièces. Un artilleur commandait chaque détachement, et avait sur lui pouvoir absolu, au besoin droit de vie et de mort.
Le bronze, en pareille circonstance, était bien autrement précieux que la chair!
Avant de partir, on donna à chaque homme une paire de souliers neufs et vingt biscuits.
Chacun chaussa les souliers, et se pendit les biscuits au cou.
Le premier consul, installé au bas de la montagne, donnait à chaque prolonge le signal du départ.
Il faut avoir traversé les mêmes chemins en simple touriste, à pied ou à mulet, avoir sondé de l'oeil les mêmes précipices pour se faire une idée de ce qu'était ce voyage: toujours gravir par des pentes escarpées, par des sentiers étroits, sur des cailloux qui coupaient les souliers d'abord, les pieds ensuite!
De temps en temps, on s'arrêtait, on reprenait haleine et l'on se remettait en route sans une plainte.
On arriva aux glaces: avant de s'y engager, les hommes reçurent d'autres souliers: ceux du matin étaient en lambeaux; on cassa un morceau de biscuit, on but une goutte d'eau-de-vie à la gourde, et l'on se remit en chemin.
On ne savait où l'on montait; quelques-uns demandaient pour combien de jours on en avait encore; d'autres, s'il serait permis de s'arrêter un instant à la lune.
Enfin, l'on atteignit les neiges éternelles.
Là, le travail devenait plus facile; les sapins glissaient sur la neige, et l'on allait plus vite.
Un fait donnera la mesure du pouvoir concédé à l'artilleur conduisant chaque prolonge.
Le général Chamberlhac passait; il trouva que l'on n'allait pas assez vite, et, voulant faire hâter le pas, il s'approcha du canonnier et prit avec lui un ton de maître.
-- Ce n'est pas vous qui commandez ici, répondit l'artilleur; c'est moi! c'est moi qui suis responsable de la pièce, c'est moi qui la dirige; passez votre chemin!
Le général s'avança vers le canonnier comme pour lui mettre la main au collet.
Mais celui-ci, faisant un pas en arrière:
-- Général, dit-il, ne me touchez pas, ou je vous assomme d'un coup de levier et je vous jette dans le précipice.
Après des fatigues inouïes, on atteignit le pied de la montée au sommet de laquelle s'élève le couvent.
Le général se retira.
Là, on trouva la trace du passage de la division Lannes: comme la pente est très rapide, les soldats avaient pratiqué une espèce d'escalier gigantesque.
On l’escalada.
Les pères du Saint-Bernard attendaient sur la plate-forme. Ils conduisirent successivement à l’hospice chaque peloton formant les prolonges. Des tables étaient dressées dans de longs corridors, et, sur ces tables, il y avait du pain, du fromage de Gruyère et du vin.
En quittant le couvent, les soldats serraient les mains des moines et embrassaient leurs chiens.
La descente, au premier abord, semblait plus commode que l'ascension; aussi les officiers déclarèrent-ils que c'était à leur tour de traîner les pièces. Mais, cette fois, les pièces entraînaient l'attelage et quelques-unes descendaient beaucoup plus vite qu'ils n'eussent voulu.
Le général Lannes, avec sa division, marchait toujours à l'avant- garde. Il était descendu avant le reste de l'armée dans la vallée; il était entré à Aoste et avait reçu l'ordre de se porter sur Ivrée, à l'entrée des plaines du Piémont.
Mais, là, il rencontra un obstacle que nul n'avait prévu: c'était le fort de Bard.
Le village de Bard est situé à huit lieues d'Aoste; en descendant le chemin d'Ivrée, un peu en arrière du village, un monticule ferme presque hermétiquement la vallée; la Doire coule entre ce monticule et la montagne de droite.
La rivière ou plutôt le torrent remplit tout l'intervalle.
La montagne de gauche présente à peu près le même aspect; seulement, au lieu de la rivière, c'est la route qui y passe.
C'est de ce côté qu'est bâti le fort de Bard; il occupe le sommet du monticule et descend jusqu'à la moitié de son élévation.
Comment personne n'avait-il songé à cet obstacle, qui était tout simplement insurmontable?
Il n'y avait pas moyen de le battre en brèche du bas de la vallée, et il était impossible de gravir les rocs qui le dominaient.
Cependant, à force de chercher, on trouva un sentier que l'on aplanit et par lequel l'infanterie et la cavalerie pouvaient passer; mais on essaya vainement de le faire gravir à l'artillerie, même en la démontant comme au Saint-Bernard.
Bonaparte fit braquer deux pièces de canon sur la route et ouvrir le feu contre la forteresse; mais on s'aperçut bientôt que ces pièces étaient sans effet; d'ailleurs, un boulet du fort s'engouffra dans une des deux pièces qui fut brisée et perdue.
Le premier consul ordonna un assaut par escalade; des colonnes formées dans le village et munies d'échelles s'élancèrent au pas de course et se présentèrent sur plusieurs points. Il fallait, pour réussir, non seulement de la célérité, mais encore du silence: c'était une affaire de surprise. Au lieu de cela, le colonel Dufour, qui commandait une des colonnes, fit battre la charge et marcha bravement à l'assaut.
La colonne fut repoussée, et le commandant reçut une balle au travers du corps.
Alors, on fit choix des meilleurs tireurs; on les approvisionna de vivres et de cartouches; ils se glissèrent entre les rochers et parvinrent à une plate-forme d'où ils dominaient le fort.
Du haut de cette plate-forme, on en découvrait une autre moins élevée et qui cependant plongeait également sur le fort; à grand- peine on y hissa deux pièces de canon que l'on mit en batterie.
Ces deux pièces d'un côté, et les tirailleurs, de l'autre, commencèrent à inquiéter l'ennemi.
Pendant ce temps, le général Marmont proposait au premier consul un plan tellement hardi, qu'il n'était pas possible que l'ennemi s'en défiât.
C'était de faire tout simplement passer l'artillerie, la nuit, sur la grande route, malgré la proximité du fort.
On fit répandre sur cette route du fumier et la laine de tous les matelas que l'on put trouver dans le village, puis on enveloppa les roues, les chaînes et toutes les parties sonnantes des voitures avec du foin tordu.
Enfin, on détela les canons et les caissons, et l'on remplaça, pour chaque pièce, les chevaux par cinquante hommes placés en galère.
Cet attelage offrait deux avantages considérables: d'abord, les chevaux pouvaient hennir, tandis que les hommes avaient tout intérêt à garder le plus profond silence; ensuite un cheval tué arrêtait tout le convoi, tandis qu'un homme tué ne tenait point à la voiture, était poussé de côté, remplacé par un autre, et n'arrêtait rien.
On mit à la tête de chaque voiture un officier et un sous-officier d'artillerie, et l'on promit six cents francs pour le transport de chaque voiture hors de la vue du fort.
Le général Marmont, qui avait donné ce conseil, présidait lui-même à la première opération.
Par bonheur, un orage avait rendu la nuit fort obscure.
Les six premières pièces d'artillerie et les six premiers caissons arrivèrent à leur destination sans qu'un seul coup de fusil eût été tiré du fort.
On revint par le même chemin sur la pointe du pied, à la queue les uns des autres; mais, cette fois, l’ennemi entendit quelque bruit, et, voulant en connaître la cause, il lança des grenades.
Les grenades, par bonheur, tombaient de l’autre côté du chemin.
Pourquoi ces hommes, une fois passés, revenaient-ils sur leurs pas?
Pour chercher leurs fusils et leurs bagages; on eût pu leur épargner cette peine et ce danger, en plaçant bagages et fusils sur les caissons; mais on ne pense pas à tout; et la preuve, c'est que l'on n'avait pas pensé non plus au fort de Bard.