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Le juif errant - Tome I (part 3 of 4)

Part 3 of 4 · Eugène Sue · Public domain text

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Contents (4)

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Le juif errant - Tome I (part 3 of 4)

Rose et Blanche embrassèrent Françoise, qui, serrant entre ses bras les deux charmantes et innocentes créatures qu'elle livrait, eut peine à retenir ses larmes, quoiqu'elle eût la conviction profonde d'agir pour leur salut.

-- Allons, mesdemoiselles, dit Mme Grivois d'un ton affable, dépêchons-nous; pardonnez mon impatience, mais c'est au nom de votre parente que je vous parle.

Les deux soeurs, après avoir tendrement embrassé la femme de Dagobert, quittèrent la chambre, et, se tenant par la main, descendirent l'escalier derrière Mme Grivois, suivies à leur insu par Rabat-Joie, qui marchait discrètement sur leurs pas, car en l'absence de Dagobert, l'intelligent animal ne les quittait jamais. Pour plus de précaution, sans doute, la femme de confiance de Mme de Saint-Dizier avait ordonné à son fiacre d'aller l'attendre à peu de distance de la rue Brise-Miche, sur la petite place du Cloître. En quelques secondes, les orphelines et leur conductrice atteignirent la voiture.

-- Ah! bourgeoise, dit le cocher en ouvrant la portière, sans vous commander, vous avez un gredin de chien qui n'est pas caressant tous les jours; depuis que vous l'avez mis dans ma voiture, il crie comme un brûlé, et il a l'air de vouloir tout dévorer!

En effet, Monsieur, qui détestait la solitude, poussait des gémissements déplorables.

-- Taisez-vous, Monsieur, me voici, dit Mme Grivois; puis s'adressant aux deux soeurs:

-- Donnez-vous la peine de monter, mesdemoiselles. Rose et Blanche montèrent. Mme Grivois, avant d'entrer dans la voiture, donnait tout bas au cocher l'adresse du couvent de Sainte-Marie, en ajoutant d'autres instructions, lorsque tout à coup le carlin, qui avait déjà grogné d'un air hargneux lorsque les deux soeurs avaient pris place dans la voiture, se mit à japper avec furie...

La cause de cette colère était simple: Rabat-Joie, jusqu'alors inaperçu, venait de s'élancer d'un bond dans le fiacre. Le carlin, exaspéré de cette audace, oubliant sa prudence habituelle, emporté par la colère et par la méchanceté, sauta au museau de Rabat-Joie, et le mordit si cruellement, que de son côté le brave chien de Sibérie, exaspéré par la douleur, se jeta sur Monsieur, le prit à la gorge, et en deux coups de sa gueule puissante l'étrangla net... ainsi qu'il apparut à un gémissement étouffé du carlin déjà à demi suffoqué par l'embonpoint. Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, car c'est à peine si Rose et Blanche, effrayées, avaient eu le temps de s'écrier par deux fois:

-- Ici, Rabat-Joie!

-- Ah! grand Dieu! dit Mme Grivois en se retournant au bruit, encore ce monstre de chien... il va blesser Monsieur... Mesdemoiselles, renvoyez-le... faites-le descendre... il est impossible de l'emmener...

Ignorant à quel point Rabat-Joie était criminel, car Monsieur gisait inanimé sous une banquette, les jeunes filles, sentant d'ailleurs qu'il n'était pas convenable de se faire accompagner de ce chien, lui dirent, en le poussant légèrement du pied, et d'un ton fâché:

-- Descendez, Rabat-Joie, allez-vous-en...

Le fidèle animal hésita d'abord à obéir. Triste et suppliant, il regardait les orphelines d'un air de doux reproche, comme pour les blâmer de renvoyer leur seul défenseur. Mais à un nouvel ordre sévèrement donné par Blanche, Rabat-Joie descendit, la queue basse, du fiacre, sentant peut-être d'ailleurs qu'il s'était montré quelque peu cassant à l'endroit de Monsieur. Mme Grivois, très empressée de quitter le quartier, monta précipitamment dans la voiture; le cocher referma la portière, grimpa sur son siège; le fiacre partit rapidement, pendant que Mme Grivois baissait prudemment les stores, de peur d'une rencontre avec Dagobert. Ces indispensables précautions prises, elle put songer à Monsieur, qu'elle aimait tendrement, de cette affection profonde, exagérée, que les gens d'un méchant naturel ont quelquefois pour les animaux, car on dirait qu'ils épanchent et concentrent sur eux toute l'affection qu'ils devraient avoir pour autrui; en un mot, Mme Grivois s'était passionnément attachée à ce chien hargneux, lâche et méchant, peut-être à cause d'une secrète affinité pour ses défauts; cet attachement durait depuis six ans et semblait augmenter à mesure que l'âge de Monsieur avançait.

Nous insistons sur une chose en apparence puérile, parce que souvent les plus petites causes ont des effets désastreux, parce qu'enfin nous désirons faire comprendre au lecteur quels devaient être le désespoir, la fureur, l'exaspération de cette femme en apprenant la mort de son chien; désespoir, fureur, exaspération dont les orphelines pouvaient ressentir les effets cruels.

Le fiacre roulait rapidement depuis quelques secondes, lorsque Mme Grivois, qui s'était placée sur le devant de la voiture, appela Monsieur.

Monsieur avait d'excellentes raisons pour ne pas répondre.

-- Eh bien! vilain boudeur... dit gracieusement Mme Grivois, vous me battez froid?... Ce n'est pas ma faute si ce grand vilain chien est entré dans la voiture, n'est-ce pas, mesdemoiselles?... Voyons... venez ici baiser votre maîtresse tout de suite et faisons la paix... mauvaise tête.

Même silence obstiné de la part de Monsieur. Rose et Blanche commencèrent de se regarder avec inquiétude; elles connaissaient les manières un peu brutales de Rabat-Joie, mais elles étaient loin pourtant de se douter de la chose. Mme Grivois, plus surprise qu'inquiète de la persistance du carlin à méconnaître ses affectueux appels, se baissa, afin de le prendre sous la banquette où elle le croyait sournoisement tapi; elle sentit une patte, qu'elle tira impatiemment à soi en disant d'un ton moitié plaisant, moitié fâché:

-- Allons, bon sujet... vous allez donner à ces chères demoiselles une jolie idée de votre odieux caractère...

Ce disant, elle prit le carlin, fort étonnée de la nonchalante morbidezza de ses mouvements; mais quel fut son effroi lorsque, l'ayant mis sur ses genoux, elle le vit sans mouvement!

-- Une apoplexie!!! s'écria-t-elle, le malheureux mangeait trop... j'en étais sûre. Puis se retournant avec vivacité:

-- Cocher, arrêtez... arrêtez! s'écria Mme Grivois, sans songer que le cocher ne pouvait l'entendre, puis soulevant la tête de Monsieur, croyant qu'il n'était qu'évanoui, elle aperçut avec horreur la trace saignante de cinq ou six profonds coups de crocs qui ne pouvaient lui laisser aucun doute sur la cause de la fin déplorable du carlin. Son premier mouvement fut tout à la douleur, au désespoir.

-- Mort... s'écria-t-elle, mort!... il est déjà froid!... Mort!... ah! mon Dieu!... Et cette femme pleura.

Les larmes d'un méchant sont sinistres... Pour qu'un méchant pleure, il faut qu'il souffre beaucoup... et chez lui la réaction de la souffrance, au lieu de détendre, d'amollir l'âme, l'enflamme d'un dangereux courroux... Aussi après avoir cédé à ce pénible attendrissement, la maîtresse de Monsieur se sentit transportée de colère et de haine... oui, de haine... et de haine violente contre les jeunes filles, cause involontaire de la mort de son chien; sa physionomie dure trahit d'ailleurs si franchement ses ressentiments, que Rose et Blanche furent effrayées de l'expression de sa figure empourprée par la colère, lorsqu'elle cria d'une voix altérée en leur jetant un regard furieux:

-- C'est votre chien qui l'a tué, pourtant...

-- Pardon, madame, ne nous en veuillez pas! s'écria Rose.

-- C'est votre chien qui, le premier, a mordu Rabat-Joie, reprit Blanche d'une voix craintive.

L'expression d'effroi qui se lisait sur les traits des orphelines rappela Mme Grivois à elle-même. Elle comprit les funestes conséquences que pouvait avoir son imprudente colère; dans l'intérêt même de sa vengeance, elle devait se contraindre, afin de n'inspirer aucune défiance aux filles du maréchal Simon; ne voulant donc pas paraître revenir sur sa première impression par une transition trop brusque, elle continua pendant quelques minutes de jeter sur les jeunes filles des regards irrités; puis, peu à peu, son courroux sembla s'affaiblir et faire face à une douleur amère; enfin Mme Grivois, cachant sa figure dans ses mains, fit entendre un long soupir et parut pleurer beaucoup.

-- Pauvre dame! dirent tout bas Rose et Blanche, elle pleure, elle aimait sans doute son chien autant que nous aimons Rabat-Joie...

-- Hélas! oui, dit Blanche, nous avons bien pleuré aussi quand notre vieux Jovial est mort...

Mme Grivois releva la tête au bout de quelques minutes, essuya définitivement ses yeux, et dit d'une voix émue, presque affectueuse:

-- Excusez-moi, mesdemoiselles... je n'ai pu retenir un premier mouvement de vivacité, ou plutôt de violent chagrin... car j'étais tendrement attachée à ce pauvre chien... qui depuis six ans ne m'a pas quittée.

-- Nous regrettons ce malheur, madame, reprit Rose; tout notre chagrin, c'est qu'il ne soit pas réparable...

-- Je disais tout à l'heure à ma soeur que nous étions d'autant plus affligées pour vous que nous avions un vieux cheval qui nous a amenées de Sibérie, et que nous avons aussi bien pleuré.

-- Enfin, mes chères demoiselles... n'y pensons plus... c'est ma faute... je n'aurais pas dû l'emmener... Mais il était si triste loin de moi... Vous concevez ces faiblesses-là... quand on a bon coeur, on a bon coeur pour les bêtes comme pour les gens... Aussi c'est à votre sensibilité que je m'adresse pour être pardonnée de ma vivacité.

-- Mais nous n'y pensons plus, madame... tout notre chagrin est de vous voir si désolée.

-- Cela passera, mes chères demoiselles... cela passera, et l'aspect de la joie que votre parente éprouvera en vous voyant m'aidera à me consoler: elle va être si heureuse!... vous êtes si charmantes!... et puis cette singularité de vous ressembler autant entre vous semble encore ajouter à l'intérêt que vous inspirez.

-- Vous nous jugez avec trop d'indulgence, madame.

-- Non, certainement... et je suis sûre que vous vous ressemblez autant de caractère que de figure.

-- C'est tout simple, madame, reprit Rose. Depuis notre naissance nous ne nous sommes pas quittées d'une minute, ni pendant le jour ni pendant la nuit... Comment notre caractère ne serait-il pas pareil?

-- Vraiment, mes chères demoiselles!... vous ne vous êtes jamais quittées d'une minute?

-- Jamais, madame.

Et les deux soeurs, se serrant la main, échangèrent un ineffable sourire.

-- Alors, mon Dieu! combien vous seriez malheureuses et à plaindre si vous étiez séparées l'une de l'autre!

-- Oh! c'est impossible, madame, dit Rose en souriant.

-- Comment! impossible?

-- Qui aurait le coeur de nous séparer?

-- Sans doute, chères demoiselles, il faudrait avoir bien de la méchanceté.

-- Oh! madame, reprit Blanche en souriant à son tour, même des gens très méchants... ne pourraient pas nous séparer.

-- Tant mieux, mes chères petites demoiselles, mais pourquoi?

-- Parce que cela nous ferait trop de chagrin.

-- Cela nous ferait mourir...

-- Pauvres petites...

-- Il y a trois mois on nous a emprisonnées. Eh bien, quand il nous a vues, le gouverneur de la prison, qui avait pourtant l'air très dur, a dit: «Ce serait vouloir la mort de ces enfants que de les séparer...» Aussi nous sommes restées ensemble et nous nous sommes trouvées aussi heureuses qu'on peut l'être en prison.

-- Cela fait l'éloge de votre excellent coeur et aussi des personnes qui ont compris tout le bonheur que vous aviez d'être réunies.

La voiture s'arrêta. On entendit le cocher crier:

-- La porte, s'il vous plaît!

-- Ah! nous voici arrivées chez votre chère parente, dit Mme Grivois. Les deux battants d'une porte s'ouvrirent, et le fiacre roula bientôt sur le sable d'une cour. Mme Grivois ayant levé un des stores, on vit une vaste cour coupée dans sa largeur par une haute muraille, au milieu de laquelle était une sorte de porche formant avant-corps et soutenu par des colonnes de plâtre. Sous ce porche était une petite porte. Au-delà du mur, on voyait le faîte et le fronton d'un très grand bâtiment construit en pierres de taille; comparée à la maison de la rue Brise-Miche, cette demeure semblait un palais, aussi Blanche dit à Mme Grivois, avec une expression de naïve admiration:

-- Mon Dieu! madame, quelle belle habitation!

-- Ce n'est rien, vous allez voir l'intérieur... c'est bien autre chose! répondit madame Grivois.

Le cocher ouvrit la portière; quelle fut la colère de Mme Grivois et la surprise des deux jeunes filles... à la vue de Rabat-Joie, qui avait intelligemment suivi la voiture, et qui, les oreilles droites, la queue frétillante, semblait, le malheureux, avoir oublié ses crimes et s'attendre à être loué de son intelligente fidélité.

-- Comment! s'écria Mme Grivois, dont toutes les douleurs se renouvelèrent. Cet abominable chien a suivi la voiture?

-- Fameux chien tout de même, bourgeoise, répondit le cocher, il n'a pas quitté mes chevaux d'un pas... faut qu'il ait été dressé à cela... c'est une crâne bête, à qui deux hommes ne feraient pas peur... Quel poitrail!

La maîtresse de feu Monsieur, irritée des éloges peu opportuns que le cocher prodiguait à Rabat-Joie, dit aux orphelines:

-- Je vais vous faire conduire chez votre parente, attendez un instant dans le fiacre. Mme Grivois alla d'un pas rapide vers le petit porche et y sonna.

Une femme vêtue d'un costume religieux y parut, et s'inclina respectueusement devant Mme Grivois qui lui dit ces seuls mots:

-- Voici les deux jeunes filles; les ordres de M. l'abbé d'Aigrigny et de la princesse sont qu'elles soient à l'instant et désormais séparées l'une de l'autre et mises en cellule... sévère... vous entendez, ma soeur? en cellule sévère et au régime des impénitentes.

-- Je vais en prévenir notre mère, et ce sera fait, dit la religieuse en s'inclinant.

-- Voulez-vous venir, mes chères demoiselles? reprit Mme Grivois aux deux jeunes filles, qui avaient à la dérobée fait quelques caresses à Rabat-Joie, tant elles étaient touchées de son instinct; on va vous conduire auprès de Mme votre parente, et je reviendrai vous prendre dans une demi-heure: cocher, retenez bien le chien.

Rose et Blanche, qui, en descendant de voiture, s'étaient occupées de Rabat-Joie, n'avaient pas remarqué la soeur tourière, qui s'était du reste à demi effacée derrière la petite porte. Aussi les deux soeurs ne s'aperçurent-elles que leur prétendue introductrice était vêtue en religieuse que lorsque celle-ci, les prenant par la main, leur fit franchir le seuil de la porte qui, un instant après, se referma sur elles.

Lorsque Mme Grivois eut vu les orphelines renfermées dans le couvent, elle dit au cocher de sortir de la cour et d'aller l'attendre à la porte extérieure.

Le cocher obéit.

Rabat-Joie, qui avait vu Rose et Blanche entrer par la petite porte du jardin, y courut; Mme Grivois dit alors au portier de l'enceinte extérieure, grand homme robuste:

-- Il y a dix francs pour vous, Nicolas, si vous assommez devant moi ce grand chien... qui est là... accroupi sous le porche...

Nicolas hocha la tête en contemplant la carrure et la taille de Rabat-Joie, et répondit:

-- Diable! madame, assommer un chien de cette taille... ça n'est déjà pas si commode.

-- Je vous donne vingt francs, là... mais tuez-le... là... devant moi...

-- Il faudrait un fusil... Je n'ai qu'un merlin de fer.

-- Cela suffira... d'un coup... vous l'abattrez.

-- Enfin, madame... je vas toujours essayer... mais j'en doute... Et Nicolas alla chercher sa masse de fer...

-- Oh! si j'avais la force!... dit Mme Grivois.

Le portier revint avec son arme et s'approcha traîtreusement et à pas lents de Rabat-Joie, qui se tenait toujours sous le porche.

-- Viens, mon garçon... viens... ici. Mon bon chien... dit Nicolas en frappant sur sa cuisse de la main gauche, et tenant de sa main droite le merlin caché derrière lui.

Rabat-Joie se leva, examina attentivement Nicolas, puis devinant sans doute à sa démarche que le portier méditait quelque méchant dessein, d'un bond il s'éloigna, _tourna _l'ennemi, vit clairement ce dont il s'agissait et se tint à distance.

-- Il a éventé la mèche, dit Nicolas, le gueux se défie... il ne se laissera pas approcher... c'est fini.

-- Tenez... vous n'êtes qu'un maladroit! dit Mme Grivois furieuse, et elle jeta cinq francs à Nicolas; mais au moins chassez-le d'ici.

-- Ça sera plus facile que de le tuer, cela, madame. En effet, Rabat-Joie, poursuivi et reconnaissant probablement l'inutilité d'une lutte ouverte, quitta la cour et gagna la rue, mais, une fois là, se sentant pour ainsi dire sur un terrain neutre, malgré les menaces de Nicolas, il ne s'éloigna de la porte qu'autant qu'il le fallait pour être à l'abri du merlin. Aussi, lorsque Mme Grivois, pâle de rage, remonta dans son fiacre, où se trouvaient les restes inanimés de Monsieur, elle vit, avec autant de dépit que de colère, Rabat-Joie couché à quelques pas de la porte extérieure, que Nicolas venait de refermer voyant l'inutilité de ses poursuites. Le chien de Sibérie, sûr de retrouver le chemin de la rue Brise-Miche, avec cette intelligence particulière à sa race, attendait les orphelines. Les deux soeurs se trouvaient ainsi recluses dans le couvent de Sainte-Marie, qui, nous l'avons dit, touchait presque à la maison de santé où était enfermée Adrienne de Cardoville.

* * * *

Nous conduirons maintenant le lecteur chez la femme de Dagobert; elle attendait avec une cruelle anxiété le retour de son mari, qui allait lui demander compte de la disparition des filles du maréchal Simon.

VII. L'influence d'un confesseur.

À peine les orphelines eurent-elles quitté la femme de Dagobert, que celle-ci, s'agenouillant, s'était mise à prier avec ferveur; ses larmes, longtemps contenues, coulèrent abondamment: malgré sa conviction sincère d'avoir accompli un religieux devoir en livrant les jeunes filles, elle attendait avec une crainte extrême le retour de son mari. Quoique aveuglée par son zèle pieux, elle ne se dissimulait pas que Dagobert aurait de légitimes sujets de plainte et de colère, et puis enfin, la pauvre mère devait encore, dans cette circonstance déjà si fâcheuse, lui apprendre l'arrestation d'Agricol, qu'il ignorait. À chaque bruit de pas dans l'escalier, Françoise prêtait l'oreille en tressaillant; puis elle se remettait à prier avec ferveur, suppliant le Seigneur de lui donner la force de supporter cette nouvelle et rude épreuve.

Enfin, elle entendit marcher sur le palier; ne doutant pas cette fois que ce ne fût Dagobert, elle s'assit précipitamment, essuya ses yeux à la hâte, et pour se donner une contenance, prit sur ses genoux un sac de grosse toile grise qu'elle eut l'air de coudre, car ses mains vénérables tremblaient si fort, qu'elles pouvaient à peine tenir son aiguille.

Au bout de quelques minutes la porte s'ouvrit. Dagobert parut. La rude figure du soldat était sévère et triste: en entrant, il jeta violemment son chapeau sur la table, ne s'apercevant pas tout d'abord de la disparition des orphelines, tant il était péniblement préoccupé.

-- Pauvre enfant... c'est affreux! s'écria-t-il.

-- Tu as vu la Mayeux? tu l'as réclamée? dit vivement Françoise, oubliant un moment ses craintes.

-- Oui, je l'ai vue, mais dans quel état! c'était à fendre le coeur; je l'ai réclamée, et vivement, je t'en réponds; mais on m'a dit: «Il faut avant que le commissaire aille chez vous pour...»

Puis Dagobert, jetant un regard surpris dans la chambre, s'interrompit et dit à sa femme:

-- Tiens... où sont donc les enfants?...

Françoise se sentit saisie d'un frisson glacé. Elle dit d'une voix faible:

-- Mon ami... je... Elle ne put achever.

-- Rose et Blanche, où sont-elles? réponds-moi donc... Rabat-Joie n'est pas là non plus.

-- Ne te fâche pas.

-- Allons, dit brusquement Dagobert, tu les auras laissées sortir avec une voisine; pourquoi ne pas les avoir accompagnées toi-même, ou priées de m'attendre si elles voulaient se promener un peu... Ce que je comprends, du reste... cette chambre est si triste!... mais je suis étonné qu'elles soient parties avant de savoir des nouvelles de cette bonne Mayeux, car elles ont des coeurs d'ange... Mais... comme tu es pâle! ajouta le soldat en regardant Françoise de plus près. Qu'est-ce que tu as donc, ma pauvre femme?... est-ce que tu souffres?

Et Dagobert prit affectueusement la main de Françoise.

Celle-ci, douloureusement émue de ces paroles prononcées avec une touchante bonté, courba la tête et baisa en pleurant la main de son mari. Le soldat, de plus en plus inquiet en sentant les larmes brûlantes couler sur sa main, s'écria:

-- Tu pleures... tu ne me réponds pas... mais dis-moi donc ce qui te chagrine, ma pauvre femme... Est-ce parce que je t'ai parlé un peu fort en te demandant pourquoi tu avais laissé ces chères enfants sortir avec une voisine. Dame... que veux-tu?... leur mère me les a confiées en mourant... tu comprends... c'est sacré... cela... Aussi je suis toujours pour elles comme une vraie poule pour ses poussins, ajouta-t-il en riant pour égayer Françoise.

-- Et tu as raison de les aimer...

-- Voyons, calme-toi, tu me connais: avec ma grosse voix, je suis bon homme au fond... puisque tu es bien sûre de cette voisine, il n'y a que demi-mal... mais désormais, vois-tu, ma bonne Françoise, ne fais jamais rien à cet égard sans me consulter... Ces enfants t'ont donc demandé à aller se promener un peu avec Rabat-Joie?

-- Non... mon ami... je...

-- Comment, non?... Quelle est donc cette voisine à qui tu les a confiées? où les a-t-elle menées? à quelle heure les ramènera-t- elle?

-- Je... ne sais pas... murmura Françoise d'une voix éteinte.

-- Tu ne sais pas! s'écria Dagobert irrité; puis, se contenant, il reprit d'un ton de reproche amical:

-- Tu ne sais pas... tu ne pouvais pas lui fixer une heure, ou mieux ne t'en rapporter qu'à toi... et ne les confier à personne?... Il faut que ces enfants t'aient bien instamment demandé de s'en aller promener. Elles savaient que j'allais rentrer d'un moment à l'autre: comment ne m'ont-elles pas attendu, hein? Françoise?... Je te demande pourquoi elles ne m'ont pas attendu. Mais réponds-moi donc... mordieu! tu ferais damner un saint!... s'écria Dagobert en frappant du pied, réponds-moi donc...

Le courage de Françoise était à bout; ces interrogations pressantes, réitérées, qui devaient aboutir à la découverte de la vérité, lui faisaient endurer mille tortures lentes et poignantes. Elle préféra en finir tout d'un coup; elle se décida donc à supporter le poids de la colère de son mari en victime humble et résignée, mais opiniâtrement fidèle à la promesse qu'elle avait jurée devant Dieu à son confesseur. N'ayant pas la force de se lever, elle baissa la tête, et, laissant tomber ses bras de chaque côté de sa chaise, elle dit à son mari d'une voix accablée:

-- Fais de moi ce que tu voudras... mais ne me demande plus ce que sont devenues ces enfants... je ne pourrais pas te répondre...

La foudre serait tombée aux pieds du soldat qu'il n'eût pas reçu une commotion plus violente, plus profonde; il devint pâle; son front chauve se couvrit d'une sueur froide; le regard fixe, hébété, il resta pendant quelques secondes immobile, muet, pétrifié.

Puis, sortant comme en sursaut de cette torpeur éphémère, par un mouvement d'énergie terrible il prit sa femme par les deux épaules, et, l'enlevant aussi facilement qu'il eût enlevé une plume, il la planta debout devant lui, et alors penché vers elle, il s'écria avec un accent à la fois effrayant et désespéré:

-- Les enfants!

-- Grâce!... grâce!... dit Françoise d'une voix éteinte.

-- Où sont les enfants?... répéta Dagobert en secouant entre ses mains puissantes ce pauvre corps frêle, débile, et il ajouta d'une voix tonnante:

-- Répondras-tu? Ces enfants!!!

-- Tue-moi... ou pardonne-moi... car je ne peux pas te répondre... répondit l'infortunée avec cette opiniâtreté à la fois inflexible et douce des caractères timides, lorsqu'ils sont convaincus d'agir selon le bien.

-- Malheureuse... s'écria le soldat. Et, fou de colère, de douleur, de désespoir, il souleva sa femme comme s'il eût voulu la lancer et la briser sur le carreau... Mais cet excellent homme était trop brave pour commettre une lâche cruauté. Après cet élan de fureur involontaire, il laissa Françoise...

Anéantie, elle tomba sur ses genoux, joignit les mains, et, au faible mouvement de ses lèvres, on vit qu'elle priait...

Dagobert eut alors un moment d'étourdissement, de vertige; sa pensée lui échappait; tout ce qui lui arrivait était si soudain, si incompréhensible, qu'il lui fallut quelques minutes pour se remettre, pour bien se convaincre que sa femme, cet ange de bonté dont la vie n'était qu'une suite d'adorables dévouements, sa femme, qui savait ce qu'étaient pour lui les filles du maréchal Simon, venait de lui dire: «Ne m'interroge pas sur leur sort, je ne peux te répondre.» L'esprit le plus ferme, le plus fort, eût vacillé devant ce fait inexplicable, renversant. Le soldat, reprenant un peu de calme, et envisageant les choses avec plus de sang-froid, se fit ce raisonnement sensé:

-- Ma femme peut seule m'expliquer ce mystère inconcevable... Je ne veux ni la battre ni la tuer... employons donc tous les moyens possibles pour la faire parler, et surtout tâchons de nous contenir.

Dagobert prit une chaise, en montra une autre à sa femme, toujours agenouillée, et lui dit:

-- Assieds-toi. Obéissante et abattue, Françoise s'assit.

-- Écoute-moi, ma femme, reprit Dagobert d'une voix brève, saccadée, et pour ainsi dire accentuée par des soubresauts involontaires qui trahissaient sa violente impatience à peine contenue. Tu le comprends... cela ne peut se passer ainsi... Tu le sais... je n'userai jamais de violence envers toi... Tout à l'heure... j'ai cédé à un premier mouvement... j'en suis fâché... je ne recommencerai pas... sois-en sûre... Il faut que je sache où sont ces enfants... leur mère me les a confiées... et je ne les ai pas amenées du fond de la Sibérie ici... pour que tu viennes me dire aujourd'hui: «Ne m'interroge pas... je ne peux pas te dire ce que j'en ai fait!...» Ce ne sont pas des raisons... Suppose que le maréchal Simon arrive tout à l'heure, et qu'il me dise: «Dagobert, mes enfants!» Que veux-tu que je lui réponde?... Voyons... je suis calme... mets-toi à ma place... encore une fois, que veux-tu que je lui réponde, au maréchal?... hein!... mais dis donc!... parle donc!...

-- Hélas!... mon ami...

-- Il ne s'agit pas d'hélas! dit le soldat en essuyant son front, dont les veines étaient gonflées et tendues à se rompre; que veux- tu que je réponde au maréchal?

-- Accuse-moi auprès de lui... je supporterai tout...

-- Que diras-tu?

-- Que tu m'avais confié deux jeunes filles, que tu es sorti, qu'à ton retour, ne les ayant pas retrouvées, tu m'as interrogée, et que je t'ai répondu que je ne pouvais pas te dire ce qu'elles étaient devenues.

-- Ah!... et le maréchal se contentera de ces raisons-là?... dit Dagobert en serrant convulsivement ses poings sur ses genoux.

-- Malheureusement je ne pourrai pas lui en donner d'autres... ni à lui ni à toi... non... quand la mort serait là, je ne le pourrais pas...

Dagobert bondit sur sa chaise en entendant cette réponse faite avec une résignation désespérante. Sa patience était à bout, ne voulant cependant pas céder à de nouveaux emportements ou à des menaces dont il sentait l'impuissance, il se leva brusquement, ouvrit une des fenêtres, et exposa au froid et à l'air son front brûlant; un peu calmé, il fit quelques pas dans la chambre et revint s'asseoir auprès de sa femme.

Celle-ci, les yeux baignés de pleurs, attachait son regard sur le Christ, pensant qu'à elle aussi on avait imposé une lourde croix.

Dagobert reprit:

-- À la manière dont tu m'as parlé, j'ai vu tout de suite qu'il n'était arrivé aucun accident qui compromît la santé de ces enfants.

-- Non... oh!... non... grâce à Dieu elles se portent bien... c'est tout ce que je puis te dire...

-- Sont-elles sorties seules?

-- Je ne puis rien te dire.

-- Quelqu'un les a-t-il emmenées?

-- Hélas! mon ami, à quoi bon m'interroger? je ne peux pas répondre.

-- Reviendront-elles ici?

-- Je ne sais pas... Dagobert se leva brusquement; de nouveau, la patience était sur le point de lui échapper. Après quelques pas dans la chambre, il revint s'asseoir.

-- Mais enfin, dit-il à sa femme, tu n'as aucun intérêt, toi, à me cacher ce que sont devenues ces enfants; pourquoi refuser de m'en instruire?

-- Parce que je ne peux faire autrement.

-- Je crois que si... lorsque tu sauras une chose que tu m'obliges à te dire; écoute-moi bien, ajouta Dagobert d'une voix émue: si ces enfants ne me sont pas rendues la veille du 13 février, et tu vois que le temps presse... tu me mets, envers les filles du maréchal Simon, dans la position d'un homme qui les aurait volées, dépouillées, entends-tu bien? dépouillées, dit le soldat d'une voix profondément altérée. Puis, avec un accent de désolation qui brisa le coeur de Françoise, il ajouta:

-- Et j'avais pourtant fait tout ce qu'un honnête homme peut faire... pour amener ces pauvres enfants ici... Tu ne sais pas, toi, ce que j'ai eu à endurer en route... mes soins, mes inquiétudes... car enfin... moi, soldat, chargé de deux jeunes filles... ce n'est qu'à force de coeur, de dévouement, que j'ai pu m'en tirer... et lorsque, pour ma récompense, je croyais pouvoir dire à leur père: «Voici vos enfants...»

Le soldat s'interrompit...

À la violence de ses premiers emportements succédait un attendrissement douloureux: il pleura.

À la vue des larmes qui coulaient lentement sur la moustache grise de Dagobert, Françoise sentit un moment sa résolution défaillir; mais songeant au serment qu'elle avait fait à son confesseur, et se disant qu'après tout il s'agissait du salut éternel des orphelines, elle s'accusa mentalement de cette tentation mauvaise que l'abbé Dubois lui reprocherait sévèrement.

Elle reprit donc d'une voix craintive:

-- Comment peut-on t'accuser d'avoir dépouillé ces enfants ainsi que tu disais?

-- Apprends donc, reprit Dagobert en passant la main sur ses yeux, que si ces jeunes filles ont bravé tant de fatigues et de traverses pour venir ici du fond de la Sibérie, c'est qu'il s'agit pour elles de grands intérêts, d'une fortune immense peut-être... et que si elles ne se présentent pas le 13 février... ici... à Paris, rue Saint-François... tout est perdu... et cela par ma faute... car je suis responsable de ce que tu as fait.

-- Le 13 février... rue Saint-François, dit Françoise en regardant son mari avec surprise; comme Gabriel...

-- Que dis-tu!... de Gabriel?

-- Quand je l'ai recueilli... le pauvre petit abandonné, il portait au cou une médaille... de bronze...

-- Une médaille de bronze! s'écria le soldat frappé de stupeur, avec ces mots:

À Paris, vous serez, le 13 février 1832, rue Saint-François?

_-- _Oui... Comment sais-tu?...

-- Gabriel! dit le soldat en se parlant à lui-même; puis il ajouta vivement: Et Gabriel sait-il que tu as trouvé cette médaille sur lui?

-- Je lui en ai parlé dans le temps; il avait aussi dans sa poche, quand je l'ai recueilli, un portefeuille rempli de papiers écrits en langue étrangère; je les ai remis à M. l'abbé Dubois, mon confesseur, pour qu'il pût les examiner. Il m'a dit plus tard que ces papiers étaient de peu d'importance. Quelque temps après, quand une personne bien charitable, nommée M. Rodin, s'est chargée de l'éducation de Gabriel et de le faire entrer au séminaire, M. l'abbé Dubois a remis ces papiers et cette médaille à M. Rodin; depuis, je n'en ai plus entendu parler.

Lorsque Françoise avait parlé de son confesseur, un éclair soudain avait frappé l'esprit du soldat; quoiqu'il fût loin de se douter des machinations depuis longtemps ourdies autour de Gabriel et des orphelines, il pressentit vaguement que sa femme devait obéir à quelque secrète influence de confessionnal, influence dont il ne comprenait, il est vrai, ni le but ni la portée, mais qui lui expliquait, du moins en partie, l'inconcevable opiniâtreté de Françoise à se taire au sujet des orphelines.

Après un moment de réflexion, il se leva et dit sévèrement à sa femme en la regardant fixement:

-- Il y a du prêtre... dans tout ceci.

-- Que veux-tu dire, mon ami?

-- Tu n'as aucun intérêt à me cacher les enfants; tu es la meilleure des femmes; tu vois ce que je souffre; si tu agissais de toi-même tu aurais pitié de moi...

-- Mon ami...

-- Je te dis que tout ça sent le confessionnal! reprit Dagobert. Tu sacrifies moi et ces enfants à ton confesseur; mais prends bien garde... je saurai où il demeure... et, mille tonnerres!... j'irai lui demander qui de lui ou de moi est le maître de mon ménage, et s'il se tait... ajouta le soldat avec une expression menaçante, je saurai bien le forcer de parler...

-- Grand Dieu! s'écria Françoise en joignant les mains avec épouvante en entendant ces paroles sacrilèges, un prêtre!... songes-y... un prêtre!

-- Un prêtre qui jette la discorde, la trahison et le malheur dans mon ménage... n'est qu'un misérable comme un autre... à qui j'ai le droit de demander compte du mal qu'il fait à moi et aux miens... Ainsi, dis-moi à l'instant où sont les enfants... ou, sinon, je t'avertis que c'est à ton confesseur que je vais aller le demander. Il se trame ici quelque indignité dont tu es complice sans le savoir, malheureuse femme... Du reste... j'aime mieux m'en prendre à un autre qu'à toi.

-- Mon ami, dit Françoise d'une voix douce et ferme, tu t'abuses si tu crois par la violence imposer à un homme vénérable qui, depuis vingt ans, s'est chargé de mon salut... c'est un vieillard respectable.

-- Il n'y a pas d'âge qui tienne...

-- Grand Dieu!... où vas-tu? Tu es effrayant!

-- Je vais à ton église... tu dois y être connue... Je demanderai ton confesseur, et nous verrons.

-- Mon ami... je t'en supplie, s'écria Françoise avec épouvante en se jetant au-devant de Dagobert, qui se dirigeait vers la porte; songe à quoi tu t'exposes. Mon Dieu!... outrager un prêtre... Mais tu ne sais donc pas que c'est un cas réservé!!!

Ces derniers mots étaient ce que, dans sa candeur, la femme de Dagobert croyait pouvoir lui dire de plus redoutable; mais le soldat, sans tenir compte de ces paroles, se dégagea des étreintes de sa femme, et il allait sortir tête nue, tant était violente son exaspération, lorsque la porte s'ouvrit.

C'était le commissaire de police, suivi de la Mayeux et de l'agent de police portant le paquet saisi sur la jeune fille.

-- Le commissaire! dit Dagobert en le reconnaissant à son écharpe; ah! tant mieux, il ne pouvait venir plus à propos.

VIII. L'interrogatoire.

-- Madame Françoise Baudoin? demanda le magistrat.

-- C'est moi... monsieur... dit Françoise; puis, apercevant la Mayeux, qui, pâle, tremblante, n'osait pas avancer, elle lui tendit les bras. Ah! ma pauvre enfant!... s'écria-t-elle en pleurant; pardon... pardon... c'est encore pour nous... que tu as souffert cette humiliation...

Après que la femme de Dagobert eut tendrement embrassé la jeune ouvrière, celle-ci, se retournant vers le commissaire, lui dit avec une expression de dignité triste et touchante:

-- Vous le voyez... monsieur... je n'avais pas volé.

-- Ainsi, madame, dit le magistrat à Françoise, la timbale d'argent... le châle... les draps... contenus dans ce paquet...

-- M'appartenaient, monsieur... C'était pour me rendre service que cette chère enfant... la meilleure, la plus honnête des créatures, avait bien voulu se charger de porter ces objets au mont-de- piété...

-- Monsieur, dit sévèrement le magistrat à l'agent de police, vous avez commis une déplorable erreur... j'en rendrai compte... et je demanderai que vous soyez puni; sortez! Puis s'adressant à la Mayeux d'un air véritablement peiné:

-- Je ne puis malheureusement, mademoiselle, que vous exprimer des regrets bien sincères de ce qui s'est passé... croyez que je compatis à tout ce que cette méprise a eu de cruel pour vous...

-- Je le crois... monsieur, dit la Mayeux, et je vous en remercie. Et elle s'assit avec accablement, car, après tant de secousses, son courage et ses forces étaient épuisés.

Le magistrat allait se retirer, lorsque Dagobert qui avait depuis quelques instants paru profondément réfléchir, lui dit d'une voix ferme:

-- Monsieur le commissaire... veuillez m'entendre... j'ai une déposition à vous faire.

-- Parlez, monsieur...

-- Ce que je vais vous dire est très important, monsieur; c'est devant vous, magistrat, que je fais une déclaration... afin que vous en preniez acte.

-- Et c'est comme magistrat que je vous écoute, monsieur.

-- Je suis arrivé ici depuis deux jours; j'amenais de Russie deux jeunes filles qui m'avaient été confiées par leur mère... femme du maréchal Simon...

-- De M. le maréchal duc de Ligny? dit le commissaire, très surpris.

-- Oui, monsieur... Hier... je les ai laissées ici... j'étais obligé de partir pour une affaire très pressante... Ce matin, pendant mon absence, elles ont disparu... et je suis certain de connaître l'homme qui les a fait disparaître...

-- Mon ami... s'écria Françoise effrayée.

-- Monsieur, dit le magistrat, votre déclaration est de la plus haute gravité... Disparition de personnes... Séquestration, peut- être... Mais êtes-vous bien sûr?...

-- Ces jeunes filles étaient ici... il y a une heure... Je vous répète, monsieur, que pendant mon absence... on les a enlevées...

-- Je ne voudrais pas douter de la sincérité de votre déclaration, monsieur... Pourtant, un enlèvement si brusque... s'explique difficilement... D'ailleurs, qui vous dit que ces jeunes filles ne reviendront pas? Enfin qui soupçonnez-vous? Un mot seulement, avant de déposer votre accusation. Rappelez-vous que c'est le magistrat qui vous entend... En sortant d'ici, il se peut que la justice soit saisie de cette affaire.

-- C'est ce que je veux, monsieur... Je suis responsable de ces jeunes filles devant leur père; il doit arriver d'un moment à l'autre, et je tiens à me justifier.

-- Je comprends, monsieur, toutes ces raisons; mais encore une fois prenez garde de vous laisser égarer par des soupçons peut- être mal fondés... Une fois votre dénonciation faite... il se peut que je sois obligé d'agir préventivement, immédiatement, contre la personne que vous accusez... Or, si vous êtes coupable d'une erreur... les suites en seraient fort graves pour vous; et, sans aller plus loin... dit le magistrat avec émotion en désignant la Mayeux, vous voyez quelles sont les conséquences d'une fausse accusation.

-- Mon ami, tu entends, s'écria Françoise de plus en plus effrayée de la résolution de Dagobert à l'endroit de l'abbé Dubois, je t'en supplie... ne dis pas un mot de plus...

Mais le soldat, en réfléchissant, s'était convaincu que la seule influence du confesseur de Françoise avait pu la déterminer à agir ou à se taire; aussi reprit-il avec assurance:

-- J'accuse le confesseur de ma femme d'être l'auteur ou le complice de l'enlèvement des filles du maréchal Simon.

Françoise poussa un douloureux gémissement et cacha sa figure dans ses mains, pendant que la Mayeux, qui s'était rapprochée d'elle, tâchait de la consoler.

Le magistrat avait écouté la déposition de Dagobert avec un étonnement profond; il lui dit sévèrement:

-- Mais, monsieur... n'accusez-vous pas injustement un homme revêtu d'un caractère on ne peut plus respectable... un prêtre?... Monsieur... il s'agit d'un prêtre... Je vous avais prévenu... vous auriez dû réfléchir... tout ceci devient de plus en plus grave... À votre âge... une légèreté serait impardonnable.

-- Hé, mordieu! monsieur, dit Dagobert avec impatience, à mon âge on a le sens commun; voici les faits: ma femme est la meilleure, la plus honorable des créatures... parlez-en dans le quartier, on vous le dira... mais elle est dévote; mais depuis vingt ans elle ne voit que par les yeux de son confesseur... Elle adore son fils, elle m'aime beaucoup aussi; mais au-dessus de son fils, et de moi... il y a toujours le confesseur.

-- Monsieur, dit le commissaire, ces détails... intimes...

-- Sont indispensables... vous allez voir... Je sors, il y a une heure, pour aller réclamer cette pauvre Mayeux... En rentrant, les jeunes filles avaient disparu; je demande à ma femme, à qui je les avais laissées, où elles sont... elle tombe à genoux en sanglotant et me dit: «Fais de moi ce que tu voudras... mais ne me demande pas ce que sont devenues les enfants... je ne peux pas te répondre.»

-- Serait-il vrai... madame?... s'écria le commissaire en regardant Françoise avec une grande surprise.

-- Emportements, menaces, prières, rien n'a fait, reprit Dagobert, à tout elle m'a répondu avec sa douleur de sainte: «Je ne peux rien dire.» Eh bien, moi, monsieur, voici ce que je soutiens: ma femme n'a aucun intérêt à la disparition de ces enfants; elle est sous la domination entière de son confesseur; elle a agi par son ordre, et elle n'est que l'instrument; il est le seul coupable.

À mesure que Dagobert parlait, la physionomie du commissaire devenait de plus en plus attentive en regardant Françoise, qui, soutenue par la Mayeux, pleurait amèrement. Après avoir un instant réfléchi, le magistrat fit un pas vers la femme de Dagobert, et lui dit:

-- Madame... vous avez entendu ce que vient de déclarer votre mari?

-- Oui, monsieur.

-- Qu'avez-vous à me dire pour vous justifier?...

-- Mais, monsieur! s'écria Dagobert, ce n'est pas ma femme que j'accuse... je n'entends pas cela... c'est son confesseur!

-- Monsieur... vous vous êtes adressé au magistrat... c'est donc au magistrat à agir comme il croit devoir agir pour découvrir la vérité... Encore une fois, madame, reprit-il en s'adressant à Françoise, qu'avez-vous à dire pour vous justifier?

-- Hélas! rien, monsieur.

-- Est-il vrai que votre mari ait en partant laissé ces jeunes filles sous votre surveillance?

-- Oui, monsieur.

-- Est-il vrai que, lorsqu'il vous a demandé où elles étaient, vous lui avez dit que vous ne pouviez rien lui apprendre à ce sujet?

Et le commissaire semblait attendre la réponse de Françoise avec une sorte de curiosité inquiète.

-- Oui, monsieur, dit-elle simplement et naïvement, j'ai répondu cela à mon mari.

Le magistrat fit un mouvement de surprise presque pénible.

-- Comment! madame... à toutes les prières, à toutes les instances de votre mari... vous n'avez pu répondre autre chose? Comment! vous avez refusé de lui donner aucun renseignement? Mais cela n'est ni probable ni possible.

-- Cela est pourtant la vérité, monsieur.

-- Mais enfin, madame, que sont devenues ces jeunes filles qu'on vous a confiées?...

-- Je ne puis rien dire là-dessus... monsieur... Si je n'ai pas répondu à mon pauvre mari... c'est que je ne répondrai à personne...

-- Eh bien, monsieur, reprit Dagobert, avais-je tort? une honnête et excellente femme comme elle, toujours pleine de raison, de bon sens, de dévouement, parler ainsi... est-ce naturel? Je vous répète, monsieur, que c'est une affaire de confesseur... Agissons contre lui vivement. et promptement... nous saurons tout... et mes pauvres enfants me seront rendues.

Le commissaire dit à Françoise, sans pouvoir réprimer une certaine émotion:

-- Madame..., je vais vous parler bien sévèrement; mon devoir m'y oblige. Tout ceci se complique d'une manière si grave, que je vais de ce pas instruire la justice de ces faits; vous reconnaissez que ces jeunes filles vous ont été confiées, et vous ne pouvez les représenter... Maintenant, écoutez-moi bien... Si vous refusiez de donner aucun éclaircissement à leur sujet... c'est vous seule... qui seriez accusée de leur disparition... et je serais, à mon grand regret, obligé de vous arrêter...

-- Moi! s'écria Françoise avec terreur.

-- Elle! s'écria Dagobert, jamais... Encore une fois, c'est son confesseur et non pas elle que j'accuse... Ma pauvre femme... l'arrêter!

Et il courut à elle comme s'il eût voulu la protéger.

-- Monsieur... il est trop tard, dit le commissaire; vous m'avez déposé votre plainte sur l'enlèvement de deux jeunes filles. D'après les déclarations mêmes de votre femme, elle seule est jusqu'ici la seule compromise. Je dois la conduire auprès de M. le procureur du roi, qui du reste avisera.

-- Et moi, monsieur, je vous dis que ma femme ne sortira pas d'ici! s'écria Dagobert d'un ton menaçant.

-- Monsieur, dit froidement le commissaire, je comprends votre chagrin; mais dans l'intérêt même de la vérité, je vous en conjure, ne vous opposez pas à une mesure qu'il vous serait, dans dix minutes, matériellement impossible d'empêcher.

Ces mots, dits avec calme, rappelèrent le soldat à lui-même.

-- Mais enfin, monsieur! s'écria-t-il, ce n'est pas ma femme que j'accuse.

-- Laisse, mon ami; ne t'occupe pas de moi, dit la femme martyre avec une angélique résignation; le Seigneur veut encore m'éprouver rudement: je suis son indigne servante... je dois accepter ses volontés avec reconnaissance; que l'on m'arrête si l'on veut... je ne dirai pas plus en prison que je n'ai dit ici au sujet de ces pauvres enfants...

-- Mais, monsieur... vous voyez bien que ma femme n'a pas la tête à elle... s'écria Dagobert, vous ne pouvez l'arrêter...

-- Il n'y a aucune charge, aucune preuve, aucun indice contre l'autre personne que vous accusez, et que son caractère même défend. Laissez-moi emmener madame... Peut-être, après un premier interrogatoire, vous sera-t-elle rendue... Je regrette, monsieur, ajouta le commissaire d'un ton pénétré, d'avoir une telle mission à remplir... dans un moment où l'arrestation de votre fils... doit... vous...

-- Hein!... s'écria Dagobert en regardant sa femme et la Mayeux avec stupeur, que dit-il?... mon fils...

-- Quoi!... vous ignoriez?... Ah! monsieur... pardon, mille fois, dit le magistrat, douloureusement ému, il m'est cruel... de vous faire une telle révélation.

-- Mon fils!... répéta Dagobert en portant ses deux mains à son front, mon fils... arrêté!

-- Pour un délit politique... peu grave, du reste, dit le commissaire.

-- Ah! c'est trop... tout m'accable à la fois... dit le soldat en tombant anéanti sur une chaise en cachant sa figure dans ses mains.

* * * *

Après des adieux déchirants, au milieu desquels Françoise resta, malgré ses terreurs, fidèle au serment qu'elle avait fait à l'abbé Dubois, Dagobert, qui avait refusé de déposer contre sa femme, était accoudé sur une table; épuisé par tant d'émotions, il ne put s'empêcher de s'écrier:

-- Hier... j'avais auprès de moi... ma femme... mon fils... mes deux pauvres orphelines... et maintenant... seul!... seul!...

Au moment où il prononçait ces mots d'un ton déchirant, une voix douce et triste se fit entendre derrière lui, et dit timidement:

-- Monsieur Dagobert... je suis là... Si vous le permettez, je vous servirai, je resterai près de vous... C'était la Mayeux.

Neuvième partie La reine Bacchanal

I. La mascarade.

Le lendemain du jour où la femme de Dagobert avait été conduite par le commissaire de police auprès du juge d'instruction, une scène bruyante et animée se passait sur la place du Châtelet, en face d'une maison dont le premier étage et le rez-de-chaussée étaient alors occupés par les vastes salons d'un traiteur à l'enseigne du Veau-qui-tette.

La nuit du jeudi gras venait de finir. Une assez grande quantité de masques grotesquement et pauvrement accoutrés sortaient des bals de cabarets situés dans le quartier de l'Hôtel-de-Ville, et traversaient, en chantant, la place du Châtelet; mais en voyant accourir sur le quai une seconde troupe de gens déguisés, les premiers masques s'arrêtèrent pour attendre les nouveaux en poussant des cris de joie dans l'espoir d'une de ces luttes de paroles graveleuses et de lazzi poissards qui ont illustré Vadé. Cette foule, plus ou moins avinée, bientôt augmentée de beaucoup de gens que leur état obligeait à circuler dans Paris de très grand matin, cette foule s'était tout à coup concentrée dans l'un des angles de la place, de sorte qu'une jeune fille pâle et contrefaite, qui la traversait en ce moment, fut enveloppée de toutes parts. Cette jeune fille était la Mayeux; levée avec le jour, elle allait chercher plusieurs pièces de lingerie chez la personne qui l'employait. On conçoit les craintes de la pauvre ouvrière lorsque, involontairement engagée au milieu de cette foule joyeuse, elle se rappela la cruelle scène de la veille; mais malgré tous ses efforts, hélas! bien chétifs, elle ne put faire un pas, car la troupe de masques qui arrivait s'étant ruée sur les premiers venus, une partie de ceux-ci s'écartèrent, d'autres refluèrent en avant, et la Mayeux, se trouvant parmi ces derniers, fut pour ainsi dire portée par ce flot de peuple et jetée parmi les groupes les plus rapprochés de la maison du traiteur. Les nouveaux masques étaient beaucoup mieux costumés que les autres: ils appartenaient à cette classe turbulente et gaie qui fréquente habituellement la Chaumière, le Prado, le Colisée et autres réunions dansantes plus ou moins échevelées, composées généralement d'étudiants, de demoiselles de boutique, de commis marchands, de grisettes, etc.

Cette troupe, tout en ripostant aux plaisanteries des autres masques, semblait attendre avec une grande impatience l'arrivée d'une personne singulièrement désirée. Les paroles suivantes, échangées entre pierrots et pierrettes, débardeurs et débardeuses, turcs et sultanes ou autres couples assortis, donneront une idée de l'importance des personnages si ardemment désirés.

-- Leur repas est commandé pour sept heures du matin. Leurs voitures devraient déjà être arrivées.

-- Oui... mais la reine Bacchanal aura voulu conduire la dernière course du Prado.

-- Si j'avais su cela... je serais resté pour la voir, ma reine adorée.

-- Gobinet, si vous l'appelez encore votre reine adorée, je vous égratigne; en attendant, je vous pince!...

-- Céleste, finis donc!... tu me fais des noirs sur le satin naturel dont maman m'a orné en naissant.

-- Pourquoi appelez-vous cette Bacchanal votre reine adorée? Qu'est-ce que je vous suis donc, moi?

-- Tu es mon adorée, mais pas ma reine... car comme il n'y a qu'une lune dans les nuits de la nature, il n'y a qu'une reine Bacchanal dans les nuits du Prado.

-- Oh! que c'est joli... gros rien du tout, allez!

-- Gobinet a raison, elle était superbe, cette nuit, la reine!

-- Et en train!

-- Jamais je ne l'ai vue plus gaie.

-- Et quel costume... étourdissant!

-- Renversant!!!

-- Ébouriffant!!!

-- Pulvérisant!!!

-- Fulminant!!!

-- Il n'y a qu'elle pour en inventer de pareils.

-- Et quelle danse!

-- Oh oui! Voilà qui est à la fois déchaîné, onduleux et serpenté. Il n'y a pas une bayadère pareille sous la calotte des cieux.

-- Gobinet, rendez-moi tout de suite mon châle... vous me l'avez déjà assez abîmé en vous en faisant une ceinture autour de votre gros corps: je n'ai pas besoin de périr mes effets pour de gros êtres qui appellent les autres femmes de bayadères.

-- Voyons, Céleste, calme ta fureur... je suis déguisé en Turc; en parlant de bayadères, je reste dans mon rôle ou à peu près.

-- Ta Céleste est comme les autres, va, Gobinet, elle est jalouse de la reine Bacchanal.

-- Jalouse! moi? Ah! par exemple... Si je voulais être aussi effrontée qu'elle, on parlerait de moi tout autant... Après tout, qu'est-ce qui fait sa réputation? C'est qu'elle a un sobriquet.

-- Quant à cela, tu n'as rien à lui envier... puisqu'on t'appelle Céleste!

-- Vous savez bien, Gobinet, que Céleste est mon nom...

-- Oui, mais il a l'air d'un sobriquet quand on te regarde.

-- Gobinet, je mettrai encore ça sur votre mémoire...

-- Et Oscar t'aidera à faire l'addition... n'est-ce pas?

-- Certainement, et vous verrez le total... Je poserai l'un, et je retiendrai l'autre... et l'autre, ça ne sera pas vous.

-- Céleste, vous me faites de la peine... Je voulais vous dire que votre nom angélique est en bisbille avec votre ravissante petite mine bien autrement lutine que celle de la reine Bacchanal.

-- C'est çà! maintenant, câlinez-moi, scélérat.

-- Je te jure sur la tête abhorrée de mon propriétaire que si tu voulais, tu aurais autant d'aplomb que la reine Bacchanal, ce qui n'est pas peu dire!

-- Le fait est que, pour avoir de l'aplomb, la Bacchanal en a... et un fier.

-- Sans compter qu'elle fascine les municipaux.

-- Et qu'elle magnétise les sergents de ville.

-- Ils ont beau vouloir se fâcher... elle finit toujours par les faire rire...

-- Et ils l'appellent tous: ma Reine.

-- Cette nuit encore... elle a charmé un municipal, une vraie rosière, ou plutôt un rosier, dont la pudeur s'était gendarmée (_gendarmée! _avant les glorieuses, ça aurait été un joli mot). Je disais donc que la pudeur d'un municipal s'était gendarmée pendant que la reine dansait son fameux pas de la Tulipe orageuse.

-- Quelle contredanse!... Couche-tout-nu et la reine Bacchanal ayant pour vis-à-vis Rose-Pompon et Nini-Moulin!

-- Et tous quatre frétillant des tulipes de plus en plus orageuses.

-- À propos, est-ce que c'est vrai ce qu'on dit de Nini-Moulin?

-- Quoi donc?

-- Que c'est un homme de lettres qui fait des brochures pour la religion?

-- Oui, c'est vrai; je l'ai vu souvent chez mon patron, où il se fournit. Mauvais payeur... mais farceur!

-- Et il fait le dévot?

-- Je crois bien, quand il le faut; alors c'est M. Dumoulin gros comme le bras, il roule des yeux, marche le cou de travers et les pieds en dedans... Mais, une fois qu'il a fait sa parade, il s'évapore dans les bals-cancans qu'il idolâtre, et où les femmes l'ont surnommé Nini-Moulin... joignez à ce signalement qu'il boit comme un poisson, et vous connaîtrez le gaillard. Ce qui ne l'empêche pas d'écrire dans les journaux religieux; aussi les cagots, qu'il met encore plus souvent dedans qu'il ne s'y met lui- même, ne jurent que par lui. Faut voir ses articles ou ses brochures (seulement les voir... pas les lire); on y parle à chaque page du diable et de ses cornes... des fritures désolantes qui attendent les impies et les révolutionnaires... de l'autorité des évêques, du pouvoir du pape... est-ce que je sais, moi? Soiffard de Nini-Moulin... va!... Il leur en donne pour leur argent...

-- Le fait est qu'il est soiffard et crânement chicard... Quels avant-deux il bombardait avec la petite Rose-Pompon dans la contredanse de la Tulipe orageuse!

-- Et quelle bonne tête il avait... avec son casque romain et ses bottes à revers!...

-- Rose-Pompon danse joliment bien aussi; c'est poétiquement tortillé...

-- Et idéalement cancané!!

-- Oui, mais la reine Bacchanal est à six mille pieds au-dessus du niveau du cancan ordinaire... J'en reviens toujours à son pas de cette nuit, la Tulipe orageuse.

-- C'était à l'adorer.

-- À la vénérer.

-- C'est-à-dire que si j'étais père de famille, je lui confierais l'éducation de mes fils!!

-- C'est à propos de ce pas-là que le municipal s'est fâché d'un ton de rosière gendarmée.

-- Le fait est que le pas était un peu raide.

-- Raide et raidissime; aussi le municipal s'approche d'elle et lui dit: «Ah! çà, voyons, ma reine, est-ce que c'est pour de bon, ce pas-là? Mais non! guerrier pudique, répond la reine; je l'essaye seulement une fois tous les soirs afin de le bien danser dans ma vieillesse. C'est un voeu que j'ai fait pour que vous deveniez brigadier...» Quelle drôle de fille!

-- Moi, je ne comprends pas que ça dure toujours avec Couche-tout- nu.

-- Parce qu'il a été ouvrier?

-- Quelle bêtise! Ça nous irait bien, à nous autres étudiants ou garçons de magasin, de faire les fiers!... Non, je m'étonne de la fidélité de la reine...

-- Le fait est que voilà trois ou quatre bons mois...

-- Elle en est folle, et il en est bête.

-- Ça doit leur faire une drôle de conversation.

-- Quelquefois je me demande où diable Couche-tout-nu prend l'argent qu'il dépense... Il paraît que c'est lui qui a payé les frais de cette nuit, trois voitures à quatre chevaux, et le réveille-matin pour vingt personnes, à dix francs par tête.

-- On dit qu'il a hérité... Aussi Nini-Moulin qui flaire les festins et les bamboches, a fait connaissance avec lui cette nuit... sans compter qu'il doit avoir des vues malhonnêtes sur la reine Bacchanal.

-- Lui! ah bien, oui! il est trop laid; les femmes aiment à l'avoir pour danseur... parce qu'il fait pouffer de rire la galerie; mais voilà tout. La petite Rose-Pompon, qui est si gentille, l'a pris comme chaperon peu compromettant en l'absence de son étudiant.

-- Ah!... les voitures! voilà les voitures! cria la foule tout d'une voix.

La Mayeux, forcée de rester auprès des masques, n'avait pas perdu un mot de cet entretien pénible pour elle, car il s'agissait de sa soeur, qu'elle ne voyait plus depuis longtemps; non que la reine Bacchanal eût mauvais coeur, mais le tableau de la profonde misère de la Mayeux, misère qu'elle avait partagée, mais qu'elle n'avait pas eu la force de supporter bien longtemps, causait à cette joyeuse fille des accès de tristesse amère; elle ne s'y exposait plus, ayant en vain voulu faire accepter à sa soeur des secours que celle-ci avait toujours refusés, sachant que leur source ne pouvait être honorable.

-- Les voitures!... les voitures!... cria de nouveau la foule en se portant en avant avec enthousiasme, de sorte que la Mayeux, sans le vouloir, se trouva portée, au premier rang, parmi les gens empressés de voir défiler cette mascarade.

C'était en effet un curieux spectacle. Un homme à cheval, déguisé en postillon, veste bleue brodée d'argent, queue énorme d'où s'échappaient des flots de poudre, chapeau orné de rubans immenses, précédait la première voiture, en faisant claquer son fouet et criant à tue-tête:

-- Place! place à la reine Bacchanal et à sa cour! Dans ce landau découvert, traîné par quatre chevaux étiques montés par deux vieux postillons vêtus en diables, s'élevait une véritable pyramide d'hommes et de femmes, assis, debout, perchés, tous dans les costumes les plus fous, les plus grotesques, les plus excentriques: c'était un incroyable fouillis de couleurs éclatantes, de fleurs, de rubans, d'oripeaux et de paillettes. De ce monceau de formes et d'accoutrements bizarres sortaient des têtes grotesques ou gracieuses, laides ou jolies; mais toutes animées par l'excitation fébrile d'une folle ivresse, mais toutes tournées par une expression d'admiration fanatique vers la seconde voiture, où la reine Bacchanal trônait en souveraine, pendant qu'on la saluait de ces cris répétés par la foule: Vive la reine Bacchanal!!!

Cette seconde voiture, landau découvert comme la première, ne contenait que les quatre coryphées du pas de la Tulipe orageuse, Nini-Moulin, Rose-Pompon, Couche-tout-nu et la reine Bacchanal.

Dumoulin, cet écrivain religieux qui voulait disputer Mme de Sainte-Colombe à l'influence des amis de M. Rodin, son patron; Dumoulin, surnommé Nini-Moulin, debout sur les coussins de devant, eût offert un magnifique sujet d'étude à Callot ou à Gavarni, cet éminent artiste qui joint à la verve mordante et à la merveilleuse fantaisie de l'illustre caricaturiste la grâce, la poésie et la profondeur d'Hogarth. Nini-Moulin, âgé de trente-cinq ans environ, portait très en arrière de la tête un casque romain en papier d'argent; un plumeau à manche de bois rouge, surmonté d'une volumineuse touffe de plumes noires, était planté sur le côté de cette coiffure, dont il rompait agréablement les lignes peut-être trop classiques. Sous ce casque s'épanouissait la face la plus rubiconde, la plus réjouissante qui ait jamais été empourprée par les esprits subtils d'un vin généreux. Un nez très saillant, dont la forme primitive se dissimulait modestement sous une luxuriante efflorescence de bourgeons irisés de rouge et de violet, accentuait très drolatiquement cette figure absolument imberbe, à laquelle une large bouche à lèvres épaisses et évasées en rebord donnait une expression de jovialité surprenante, qui rayonnait dans ses gros yeux gris à fleur de tête.

En voyant ce joyeux bonhomme à panse de Silène, on se demandait comment il n'avait pas cent fois noyé dans le vin ce fiel, cette bile, ce venin dont dégouttaient ses pamphlets contre les ennemis de l'ultramontanisme, et comment ses croyances catholiques pouvaient surnager au milieu de ses débordements bachiques et chorégraphiques. Cette question eût paru insoluble si l'on n'eût réfléchi que les comédiens chargés des rôles les plus noirs, les plus odieux, sont souvent, au demeurant, les meilleurs fils du monde.

Le froid étant assez vif, Nini-Moulin portait un carrick entr'ouvert qui laissait voir sa cuirasse à écailles de poisson et son maillot couleur de chair, tranché brusquement au-dessous du mollet par le revers jaune de ses bottes. Penché en avant de la voiture, il poussait des cris de sauvage entrecoupés de ces mots: «Vive la reine Bacchanal!» Après quoi il faisait grincer et évoluer rapidement une énorme crécelle qu'il tenait à la main.

Couche-tout-nu, debout à côté de Nini-Moulin, faisait flotter un étendard de soie blanche où étaient écrits ces mots: _Amour et joie à la reine Bacchanal! _Couche-tout-nu avait vingt-cinq ans environ; sa figure intelligente et gaie, encadrée d'un collier de favoris châtains, amaigrie par les veilles et par les excès, exprimait un singulier mélange d'insouciance, de hardiesse, de nonchaloir et de moquerie; mais aucune passion basse ou méchante n'y avait encore laissé sa fatale empreinte. C'était le type parfait du Parisien, dans le sens qu'on donne à cette appellation, soit à l'armée, soit en province, soit à bord des bâtiments de guerre ou de commerce. Ce n'est pas un compliment, et pourtant c'est bien loin d'être une injure; c'est une épithète qui tient à la fois du blâme, de l'admiration et de la crainte; car si, dans cette acception, le Parisien est souvent paresseux et insoumis, il est habile à l'oeuvre, résolu dans le danger, et toujours terriblement railleur et goguenard. Couche-tout-nu était costumé, comme on le dit vulgairement, en _fort: _veste de velours noir à boutons d'argent, gilet écarlate, pantalon à larges raies bleues, châle façon cachemire pour ceinture à longs bouts flottants, chapeau couvert de fleurs et de rubans. Ce déguisement seyait à merveille à sa tournure dégagée. Au fond de la voiture, debout sur les coussins, se tenaient Rose-Pompon et la reine Bacchanal.

Rose-Pompon, ex-frangeuse de dix-sept ans, avait la plus gentille et la plus drôle de petite mine que l'on pût voir; elle était coquettement vêtue d'un costume de débardeur; sa perruque poudrée à blanc, sur laquelle était crânement posé de côté un bonnet de police orange et vert galonné d'argent, rendait encore plus vif l'éclat de ses grands yeux noirs et l'incarnat de ses joues potelées; elle portait au cou une cravate orange comme sa ceinture flottante; sa veste juste, ainsi que son étroit gilet en velours vert clair, garni de tresses d'argent, mettaient dans toute sa valeur une taille charmante dont la souplesse devait se prêter merveilleusement aux évolutions du pas de la Tulipe orageuse. Enfin son large pantalon, de même étoffe et de même couleur que la veste, était suffisamment indiscret.

La reine Bacchanal s'appuyait d'une main sur l'épaule de Rose- Pompon, qu'elle dominait de toute la tête. La soeur de la Mayeux présidait véritablement en souveraine à cette folle ivresse que sa seule présence semblait inspirer, tant son entrain, sa bruyante animation, avaient d'influence sur son entourage. C'était une grande fille de vingt ans environ, leste et bien tournée, aux traits réguliers, à l'air joyeux et tapageur; ainsi que sa soeur, elle avait de magnifiques cheveux châtains et de grands yeux bleus; mais au lieu d'être doux et timides comme ceux de la jeune ouvrière, ils brillaient d'une infatigable ardeur pour le plaisir. Telle était l'énergie de cette organisation vivace, que, malgré plusieurs nuits et plusieurs jours passés en fêtes continuelles, son teint était aussi pur, sa joue aussi rose, son épaule aussi fraîche, que si elle fût sortie le matin même de quelque paisible retraite. Son déguisement, quoique bizarre et d'un caractère singulièrement saltimbanque, lui seyait pourtant à merveille. Il se composait d'une sorte de corsage juste en drap d'or et à longue taille, garni de grosses bouffettes de rubans incarnats qui flottaient sur ses bras nus, et d'une courte jupe, aussi en velours incarnat, ornée de passequilles et de paillettes d'or, laquelle jupe ne descendait qu'à moitié d'une jambe à la fois fine et robuste, chaussée de bas de soie blancs et de brodequins rouges à talons de cuivre. Jamais danseuse espagnole n'a eu de taille plus hardiment cambrée, plus élastique et, pour ainsi dire, plus frétillante que cette singulière fille, qui semblait possédée du démon de la danse et du mouvement, car presque à chaque instant un gracieux petit balancement de la tête, accompagné d'une légère ondulation des épaules et des hanches, semblait suivre la cadence d'un orchestre invisible dont elle marquait la mesure du bout de son pied droit posé sur le rebord de la portière de la façon la plus provocante, car la reine Bacchanal se tenait debout et fièrement campée sur les coussins de la voiture. Une sorte de diadème doré, emblème de sa bruyante royauté, orné de grelots retentissants, ceignait son front; ses cheveux, nattés en deux grosses tresses, s'arrondissaient autour de ses joues vermeilles et allaient se tordre derrière sa tête; sa main gauche reposait sur l'épaule de Rose-Pompon, et de la main droite elle tenait un énorme bouquet dont elle saluait la foule en riant aux éclats.

Il serait difficile de rendre ce tableau si bruyant, si animé, si fou, complété par une troisième voiture, remplie comme la première d'une pyramide de masques grotesques et extravagants.

Parmi cette foule réjouie, une seule personne contemplait cette scène avec une tristesse profonde: c'était la Mayeux, toujours maintenue au premier rang des spectateurs, malgré ses efforts pour sortir de la foule. Séparée de sa soeur depuis bien longtemps, elle la revoyait pour la première fois dans toute la pompe de son singulier triomphe, au milieu des cris de joie, des bravos de ses compagnons de plaisir. Pourtant les yeux de la jeune ouvrière se voilèrent de larmes: quoique la reine Bacchanal parût partager l'étourdissante gaieté de ceux qui l'entouraient, quoique sa figure fût radieuse, quoiqu'elle parût jouir de tout l'éclat d'un luxe passager, elle la plaignait sincèrement... elle... pauvre malheureuse, presque vêtue de haillons, qui venait au point du jour chercher du travail pour la journée et pour la nuit... La Mayeux avait oublié la foule pour contempler sa soeur, qu'elle aimait tendrement, d'autant plus tendrement qu'elle la croyait à plaindre... Les yeux fixés sur cette joyeuse et belle fille, sa pâle et douce figure exprimait une pitié touchante, un intérêt profond et douloureux.

Tout à coup, le brillant et gai coup d'oeil que la reine Bacchanal promenait sur la foule rencontra le triste et humide regard de la Mayeux...

-- Ma soeur!! s'écria Céphyse. (Nous l'avons dit, c'était le nom de la reine Bacchanal.) Ma soeur!...

Et, leste comme une danseuse, d'un saut, la reine Bacchanal abandonna son trône ambulant, heureusement alors immobile, et se trouva devant la Mayeux, qu'elle embrassa avec effusion.

Tout ceci s'était passé si rapidement, que les compagnons de la reine Bacchanal, encore stupéfaits de la hardiesse de son saut périlleux, ne savaient à quoi l'attribuer; les masques qui entouraient la Mayeux s'écartèrent frappés de surprise, et la Mayeux, toute au bonheur d'embrasser sa soeur, à qui elle rendait ses caresses, ne songea pas au singulier contraste qui devait bientôt exciter l'étonnement et l'hilarité de la foule. Céphyse y songea la première, et, voulant épargner une humiliation à sa soeur, elle se retourna vers la voiture et dit:

-- Rose-Pompon, jette-moi mon manteau... et vous, Nini-Moulin, ouvrez vite la portière.

La reine Bacchanal reçut le manteau. Elle en enveloppa prestement la Mayeux, avant que celle-ci, stupéfaite, eût pu faire un mouvement; puis la prenant par la main, elle lui dit:

-- Viens... viens...

-- Moi!... s'écria la Mayeux avec effroi, tu n'y penses pas?...

-- Il faut absolument que je te parle... je demanderai un cabinet... où nous serons seules... Dépêche-toi... bonne petite soeur... Devant tout le monde... ne résiste pas... viens...

La crainte de se donner en spectacle décida la Mayeux, qui d'ailleurs, tout étourdie de l'aventure, tremblante, effrayée, suivit presque machinalement sa soeur, qui l'entraîna dans la voiture, dont la portière venait d'être ouverte par Nini-Moulin. Le manteau de la reine Bacchanal cachant les pauvres vêtements et l'infirmité de la Mayeux, la foule n'eut pas à rire, et s'étonna seulement de cette rencontre pendant que les voitures arrivaient à la porte d'un traiteur de la place du Châtelet.

II. Les contrastes.

Quelques minutes après la rencontre de la Mayeux et de la reine Bacchanal, les deux soeurs étaient réunies dans un cabinet de la maison du traiteur.

-- Que je t'embrasse encore, dit Céphyse à la jeune ouvrière; au moins maintenant nous sommes seules... tu n'as plus peur!...

Au mouvement que fit la reine Bacchanal pour serrer la Mayeux dans ses bras, le manteau qui l'enveloppait tomba. À la vue de ces misérables vêtements qu'elle avait à peine eu le temps de remarquer sur la place du Châtelet, au milieu de la foule, Céphyse joignit les mains, et ne put retenir une exclamation de douloureuse surprise. Puis, s'approchant de sa soeur pour la contempler de plus près, elle prit entre ses mains potelées les mains maigres et glacées de la Mayeux, et examina pendant quelques minutes, avec un chagrin croissant, cette malheureuse créature souffrante, pâle, amaigrie par les privations et par les veilles, à peine vêtue d'une mauvaise robe de toile usée, rapiécée...

-- Ah! ma soeur! te voir ainsi! Et ne pouvant prononcer un mot de plus, la reine Bacchanal se jeta au cou de la Mayeux en fondant en larmes, et au milieu de ses sanglots elle ajouta:

-- Pardon!... pardon!...

-- Qu'as-tu, ma bonne Céphyse? dit la jeune ouvrière, profondément émue, et se dégageant doucement des étreintes de sa soeur. Tu me demandes pardon... et de quoi?

-- De quoi? reprit Céphyse en relevant son visage inondé de larmes et pourpre de confusion. N'était-il pas honteux à moi d'être vêtue de ces oripeaux, de dépenser tant d'argent en folies... lorsque tu es ainsi vêtue, lorsque tu manques de tout... lorsque tu meurs peut-être de misère et de besoin? car je n'ai jamais vu ta pauvre figure si pâle, si fatiguée...

-- Rassure-toi, ma bonne soeur... je ne me porte pas mal... j'ai un peu veillé cette nuit... voilà pourquoi je suis pâle... mais, je t'en prie, ne pleure pas... tu me désoles...

La reine Bacchanal venait d'arriver radieuse au milieu d'une foule enivrée, et c'était la Mayeux qui la consolait... Un incident vint encore rendre ce contraste plus frappant. On entendit tout à coup des cris joyeux dans la salle voisine, et ces mots retentirent prononcés avec enthousiasme:

-- Vive la reine Bacchanal!... vive la reine Bacchanal!... La Mayeux tressaillit, et ses yeux se remplirent de larmes en voyant sa soeur, qui, le visage caché dans ses mains, semblait écrasée de honte.

-- Céphyse, lui dit-elle, je t'en supplie... ne t'afflige pas ainsi... tu me ferais regretter le bonheur de cette rencontre, et j'en suis si heureuse!... il y a si longtemps que je ne t'ai vue... Mais qu'as-tu? dis-le-moi.

-- Tu me méprises peut-être... et tu as raison, dit la reine Bacchanal en essuyant ses yeux.

-- Te mépriser!... moi, mon Dieu!... et pourquoi?

-- Parce que je mène la vie que je mène... au lieu d'avoir comme toi le courage de supporter la misère...

La douleur de Céphyse était si navrante, que la Mayeux, toujours indulgente et bonne, voulut avant tout consoler sa soeur, la relever un peu à ses propres yeux, et lui dit tendrement:

-- En la supportant bravement pendant une année, ainsi que tu l'as fait, ma bonne Céphyse, tu as eu plus de mérite et de courage que je n'en aurai, moi, à la supporter toute ma vie.

-- Ah! ma soeur... ne dis pas cela...

-- Voyons, franchement, reprit la Mayeux... à quelles tentations une créature comme moi est-elle exposée? Est-ce que naturellement je ne recherche pas l'isolement et la solitude autant que tu recherches la vie bruyante et le plaisir? Quels besoins ai-je, chétive comme je suis? Bien peu me suffit...

-- Et ce peu tu ne l'as pas toujours?...

-- Non... mais il est des privations que moi, débile et maladive, je puis pourtant endurer mieux que toi... Ainsi la faim me cause une sorte d'engourdissement... qui se termine par une grande faiblesse... Toi... robuste et vivace... la faim t'exaspère... te donne le délire!... Hélas! tu t'en souviens?... combien de fois je t'ai vue en proie à ces crises douloureuses... lorsque dans notre triste mansarde... à la suite d'un chômage de travail... nous ne pouvions pas même gagner nos quatre francs par semaine, et que nous n'avions rien... absolument rien à manger... car notre fierté nous empêchait de nous adresser aux voisins!...

-- Cette fierté-là, au moins tu l'as conservée, toi!

-- Et toi aussi... n'as-tu pas lutté autant qu'il est donné à une créature humaine de lutter? Mais les forces ont un terme... Je te connais bien, Céphyse... c'est surtout devant la faim que tu as cédé... devant la faim et cette pénible obligation d'un travail acharné qui ne te donnait pas même de quoi subvenir aux plus indispensables besoins.

-- Mais toi... ces privations, tu les endurais, tu les endures encore!

-- Est-ce que tu peux me comparer à toi? Tiens, dit la Mayeux en prenant sa soeur par la main et la conduisant devant une glace posée au-dessus d'un canapé, regarde-toi... Crois-tu que Dieu, en te faisant si belle, en te douant d'un sang vif et ardent, d'un caractère joyeux, remuant, expansif, amoureux du plaisir, ait voulu que ta jeunesse se passât au fond d'une mansarde glacée, sans jamais voir le soleil, clouée sur ta chaise, vêtue de haillons, et travaillant sans cesse et sans espoir? Non, car Dieu nous a donné d'autres besoins que ceux de boire et de manger. Même dans notre humble condition, la beauté n'a-t-elle pas besoin d'un peu de parure? La jeunesse n'a-t-elle pas besoin de mouvement, de plaisir et de gaieté? Tous les âges n'ont-ils pas besoin de distractions et de repos? Tu aurais gagné un salaire suffisant pour manger à ta faim, pour avoir un jour ou deux d'amusements par semaine après un travail quotidien de douze ou quinze heures, pour te procurer la modeste et fraîche toilette que réclame si impérieusement ton charmant visage, tu n'aurais rien demandé de plus, j'en suis certaine, tu me l'as dit cent fois; tu as donc cédé à une nécessité irrésistible, parce que tes besoins sont plus grands que les miens.

-- C'est vrai... répondit la reine Bacchanal d'un air pensif: si j'avais seulement trouvé à gagner quarante sous par jour... ma vie aurait été tout autre... car dans les commencements... vois-tu, ma soeur, j'étais cruellement humiliée de vivre aux dépens de quelqu'un...

-- Aussi... as-tu été invinciblement entraînée, ma bonne Céphyse; sans cela je te blâmerais au lieu de te plaindre... Tu n'as pas choisi ta destinée, tu l'as subie... comme je subis la mienne...

-- Pauvre soeur! dit Céphyse en embrassant tendrement la Mayeux, toi si malheureuse, tu m'encourages, tu me consoles... et ce serait à moi de te plaindre...

-- Rassure-toi, dit la Mayeux, Dieu est juste et bon: s'il m'a refusé bien des avantages, il m'a donné mes joies comme il t'a donné les tiennes...

-- Tes joies?

-- Oui, et de grandes... Sans elles... la vie me serait trop lourde... je n'aurais pas le courage de la supporter...

-- Je te comprends, dit Céphyse avec émotion, tu trouves encore moyen de te dévouer pour les autres, et cela adoucit tes chagrins.

-- Je fais du moins tout mon possible pour cela, quoique je puisse bien peu; mais aussi quand je réussis, ajouta la Mayeux en souriant doucement, je suis heureuse et fière comme une pauvre petite fourmi qui, après bien des peines, a apporté un gros brin de paille au nid commun... Mais ne parlons plus de moi...

-- Si... parlons-en, je t'en prie, et au risque de te fâcher, reprit timidement la reine Bacchanal, je vais te faire une proposition que tu as déjà repoussée... Jacques[13] a, je crois, encore de l'argent... nous le dépensons en folies... donnant çà et là à de pauvres gens quand l'occasion se rencontre... Je t'en supplie, laisse-moi venir à ton aide... je le vois à ta pauvre figure, tu as beau vouloir me le cacher, tu t'épuises à force de travail.

-- Merci, ma chère Céphyse... je connais ton bon coeur; mais je n'ai besoin de rien... Le peu que je gagne me suffit.

-- Tu me refuses... dit tristement la reine Bacchanal, parce que tu sais que mes droits sur cet argent ne sont pas honorables... Soit!... je comprends ton scrupule... Mais, du moins, accepte un service de Jacques... il a été ouvrier comme nous... Entre camarades... on s'aide... Je t'en supplie, accepte... ou je croirai que tu me dédaignes...

-- Et moi, je croirai que tu me méprises si tu insistes, ma bonne Céphyse, dit la Mayeux d'un ton à la fois si ferme et si doux que la reine Bacchanal vit que toute insistance serait inutile...

Elle baissa tristement la tête et une larme roula de nouveau dans ses yeux.

-- Mon refus t'afflige, dit la Mayeux en lui prenant la main; j'en suis désolée, mais réfléchis... et tu me comprendras...

-- Tu as raison, dit la reine Bacchanal avec amertume après un moment de silence, tu ne peux pas accepter... de secours de mon amant... c'était t'outrager que de te le proposer... Il y a des positions si humiliantes, qu'elles souillent jusqu'au bien qu'on voudrait faire.

-- Céphyse... je n'ai pas voulu te blesser... tu le sais bien.

-- Oh! va, crois-moi, reprit la reine Bacchanal, si étourdie, si gaie que je sois, j'ai quelquefois... des moments de réflexion, même au milieu de mes joies les plus folles... et ces moments-là sont rares, heureusement.

-- Et à quoi penses-tu alors?

-- Je pense que la vie que je mène n'est guère honnête; alors je veux demander à Jacques une petite somme d'argent, seulement de quoi assurer ma vie pendant un an, alors je fais le projet d'aller te rejoindre et de me remettre peu à peu à travailler.

-- Eh bien!... cette idée est bonne... pourquoi ne la suis-tu pas?

-- Parce qu'au moment d'exécuter ce projet, je m'interroge sincèrement, et le courage me manque; je le sens, jamais je ne pourrai reprendre l'habitude du travail, et renoncer à cette vie, tantôt riche comme aujourd'hui, tantôt précaire... mais au moins libre, oisive, joyeuse, insouciante, et toujours mille fois préférable à celle que je mènerais en gagnant quatre francs par semaine. Jamais, d'ailleurs, l'intérêt ne m'a guidée; plusieurs fois j'ai refusé de quitter un amant qui n'avait pas grand'chose pour quelqu'un de riche que je n'aimais pas; jamais je n'ai rien demandé pour moi. Jacques a peut-être dépensé dix mille francs depuis trois ou quatre mois, et nous n'avons que deux mauvaises chambres à peine meublées, car nous vivons toujours dehors, comme des oiseaux; heureusement, quand je l'ai aimé, il ne possédait rien du tout; j'avais vendu pour cent francs quelques bijoux qu'on m'avait donnés, et mis cette somme à la loterie; comme les fous ont toujours du bonheur, j'ai gagné quatre mille francs. Jacques était aussi gai, aussi fou, aussi en train que moi, nous nous sommes dit: nous nous aimons bien; tant que l'argent durera, nous irons; quand nous n'en aurons plus, de deux choses l'une, ou nous serons las l'un de l'autre, et alors nous nous dirons adieu, ou bien nous nous aimerons encore; alors, pour rester ensemble, nous essayerons de nous remettre au travail: si nous ne le pouvons pas, et que nous tenions toujours à ne pas nous séparer... un boisseau de charbon fera notre affaire.

-- Grand Dieu! s'écria la Mayeux en pâlissant.

-- Rassure-toi donc... nous n'avons pas à en venir là... il nous restait encore quelque chose, lorsqu'un agent d'affaires, qui m'avait fait la cour, mais qui était si laid que ça m'empêchait de voir qu'il était riche, sachant que je vivais avec Jacques, m'a engagée à... Mais pourquoi t'ennuyer de ces détails... En deux mots, on a prêté de l'argent à Jacques sur quelque chose comme des droits assez douteux, dit-on, qu'il avait à une succession... C'est avec cet argent-là que nous nous amusons... tant qu'il y en aura... ça ira...

-- Mais, ma bonne Céphyse, au lieu de dépenser si follement cet argent, pourquoi ne pas le placer... et te marier avec Jacques... puisque tu l'aimes!

-- Oh! d'abord, vois-tu, répondit en riant la reine Bacchanal, dont le caractère insouciant et gai reprenait le dessus, placer de l'argent, ça ne vous procure aucun agrément... on a pour tout amusement à regarder un petit morceau de papier qu'on vous donne en échange de ces belles pièces d'or avec lesquelles on a mille plaisirs... Quant à me marier, certainement j'aime Jacques comme je n'ai jamais aimé personne; pourtant il me semble que, si j'étais mariée avec lui, tout notre bonheur s'en irait; car enfin, comme mon amant, il n'a rien à me dire du passé; mais, comme mon mari, il me le reprocherait tôt ou tard, et si ma conduite mérite des reproches, j'aime mieux me les adresser moi-même, j'y mettrai des formes.

-- À la bonne heure, folle que tu es... mais cet argent ne durera pas toujours... Après... comment ferez-vous?

-- Après... ah bah! après... c'est dans la lune... Demain me paraît toujours devoir arriver dans cent ans... S'il fallait se dire qu'on mourra un jour... ça ne serait pas la peine de vivre...

L'entretien de Céphyse et de la Mayeux fut de nouveau interrompu par un tapage effroyable que dominait le bruit aigu et perçant de la crécelle de Nini-Moulin; puis à ce tumulte succéda un choeur de cris inhumains au milieu duquel on distinguait ces mots qui firent trembler les vitres:

-- La reine Bacchanal!... la reine Bacchanal!!

La Mayeux tressaillit à ce bruit soudain.

-- C'est encore ma cour qui s'impatiente, lui dit Céphyse en riant cette fois.

-- Mon Dieu! s'écria la Mayeux avec effroi, si on allait venir te chercher ici?...

-- Non, non, rassure-toi.

-- Mais si... entends-tu ces pas!... on marche dans le corridor... on approche... Oh! je t'en conjure, ma soeur, fais que je puisse m'en aller seule... sans être vue de tout ce monde.

Au moment où la porte s'ouvrait, Céphyse y courut. Elle vit dans le corridor une députation à la tête de laquelle marchaient Nini- Moulin, armé de sa formidable crécelle, Rose-Pompon et Couche- tout-nu.

-- La reine Bacchanal! ou je m'empoisonne avec un verre d'eau, cria Nini-Moulin.

-- La reine Bacchanal! ou j'affiche mes bans à la mairie avec Nini-Moulin! cria la petite Rose-Pompon d'un air déterminé.

-- La reine Bacchanal! ou sa cour s'insurge et vient l'enlever! dit une autre voix.

-- Oui, oui, enlevons-la, répéta un choeur formidable.

-- Jacques... entre seul, dit la reine Bacchanal malgré ces sommations pressantes. Puis, s'adressant à sa cour d'un ton majestueux:

-- Dans dix minutes, je suis à vous, et alors, tempête infernale!

-- Vive la reine Bacchanal!! cria Dumoulin en agitant sa crécelle et en se retirant, suivi de la députation, pendant que Couche- tout-nu entrait seul dans le cabinet.

-- Jacques, c'est ma bonne soeur, lui dit Céphyse.

-- Enchanté de vous voir, mademoiselle, dit Jacques cordialement, et doublement enchanté, car vous allez me donner des nouvelles du camarade Agricol... Depuis que je joue au millionnaire, nous ne nous voyons plus, mais je l'aime toujours comme un bon et grave compagnon... Vous demeurez dans sa maison... Comment va-t-il?

-- Hélas! monsieur... il est arrivé bien des malheurs à lui et à sa famille... il est en prison.

-- En prison! s'écria Céphyse.

-- Agricol... en prison!... lui! et pourquoi? dit Couche-tout-nu.

-- Pour un délit politique qui n'a rien de grave. On avait espéré le faire mettre en liberté sous caution...

-- Sans doute... pour cinq cents francs, je connais ça... dit Couche-tout-nu...

-- Malheureusement cela a été impossible; la personne sur laquelle on comptait...

La reine Bacchanal interrompit la Mayeux en disant à Couche-tout- nu:

-- Jacques... tu entends... Agricol... en prison... pour cinq cents francs.

-- Pardieu! je t'entends et je te comprends, tu n'as pas besoin de me faire de signes... Pauvre garçon! et il fait vivre sa mère!

-- Hélas! oui, monsieur, et c'est d'autant plus pénible que son père est arrivé de Russie, et que sa mère...

-- Tenez, mademoiselle, dit Couche-tout-nu en interrompant encore la Mayeux et lui donnant une bourse, prenez... tout est payé d'avance ici. Voilà le restant de mon sac; il y a là dedans vingt- cinq ou trente napoléons; je ne peux pas mieux les finir qu'en m'en servant pour un camarade dans la peine. Donnez-les au père d'Agricol; il fera les démarches nécessaires, et demain Agricol sera à sa forge... où j'aime mieux qu'il soit que moi.

-- Jacques, embrasse-moi tout de suite, dit la reine Bacchanal.

-- Tout de suite, et encore, et toujours, dit Jacques en embrassant joyeusement la reine.

La Mayeux hésita un moment; mais songeant qu'après tout cette somme, qui allait être follement dissipée, pouvait rendre la vie et l'espoir à la famille d'Agricol, songeant enfin que ces cinq cents francs, remis plus tard à Jacques, lui seraient peut-être alors d'une utile ressource, la jeune fille accepta, et, les yeux humides, dit en prenant la bourse:

-- Monsieur Jacques, j'accepte... vous êtes généreux et bon: le père d'Agricol aura du moins aujourd'hui cette consolation à de bien cruels chagrins... Merci, oh! merci.

-- Il n'y a pas besoin de me remercier, mademoiselle... on a de l'argent, c'est pour les autres comme pour soi...

Les cris recommencèrent plus furieux que jamais, et la crécelle de Nini-Moulin grinça d'une façon déplorable.

-- Céphyse... ils vont tout briser là-dedans si tu ne viens pas, et maintenant je n'ai plus de quoi payer la casse, dit Couche- tout-nu. Pardon, mademoiselle, ajouta-t-il en riant, mais, vous le voyez, la royauté a ses devoirs...

Céphyse, émue, tendit les bras à la Mayeux, qui s'y jeta en pleurant de douces larmes.

-- Et maintenant, dit-elle à sa soeur, quand te reverrai-je?

-- Bientôt... quoique rien ne me fasse plus de peine que de te voir dans une misère que tu ne veux pas me permettre de soulager...

-- Tu viendras? tu me le promets?

-- C'est moi qui vous le promets pour elle, dit Jacques, nous irons vous voir, vous et votre voisin Agricol.

-- Allons... retourne à la fête, Céphyse... amuse-toi de bon coeur... tu le peux... car M. Jacques va rendre une famille bien heureuse...

Ce disant, et après que Couche-tout-nu se fût assuré qu'elle pouvait descendre sans être vue de ses joyeux et bruyants compagnons, la Mayeux descendit furtivement, bien empressée de porter au moins une bonne nouvelle à Dagobert, mais voulant auparavant se rendre rue de Babylone, au pavillon naguère occupé par Adrienne de Cardoville. On saura plus tard la cause de la détermination de la Mayeux.

Au moment où la jeune fille sortait de chez le traiteur, trois hommes bourgeoisement et confortablement vêtus parlaient bas et paraissaient se consulter en regardant la maison du traiteur. Bientôt un quatrième homme descendit précipitamment l'escalier du traiteur.

-- Eh bien? dirent les trois autres avec anxiété.

-- Il est là...

-- Tu en es sûr?

-- Est-ce qu'il y a deux Couche-tout-nu sur la terre? répondit l'autre; je viens de le voir; il est déguisé en fort... ils sont attablés pour trois heures au moins.

-- Allons... attendez-moi là, vous autres... dissimulez-vous le plus possible... Je vas chercher le chef de file, et l'affaire est dans le sac.

Et, disant ces mots, l'un des hommes disparut en courant dans une rue qui aboutissait sur la place.

À ce moment, la reine Bacchanal entrait dans la salle du banquet, accompagnée de Couche-tout-nu, et fut saluée par les acclamations les plus frénétiques.

-- Maintenant, s'écria Céphyse avec une sorte d'entraînement fébrile et comme si elle eût cherché à s'étourdir, maintenant, mes amis, tempêtes, ouragans, bouleversements, déchaînements et autres tremblements...

Puis, tendant son verre à Nini-Moulin, elle dit:

-- À boire!

-- Vive la reine! cria-t-on tout d'une voix.

III. Le réveille-matin.

La reine Bacchanal, ayant en face d'elle Couche-tout-nu et Rose- Pompon, Nini-Moulin à sa droite, présidait au repas dit réveille- matin, généreusement offert par Jacques à ses compagnons de plaisir.

Ces jeunes gens et ces jeunes filles semblaient avoir oublié les fatigues d'un bal commencé à onze heures du soir et terminé à six heures du matin; tous ces couples, aussi joyeux qu'amoureux et infatigables, riaient, mangeaient, buvaient, avec une ardeur juvénile et pantagruélique; aussi, pendant la première partie du repas, on causa peu, on n'entendit que le bruit du choc des verres et des assiettes.

La physionomie de la reine Bacchanal était moins joyeuse, mais beaucoup plus animée que de coutume; ses joues colorées, ses yeux brillants annonçaient une surexcitation fébrile; elle voulait s'étourdir à tout prix; son entretien avec sa soeur lui revenait quelquefois à l'esprit, elle tâchait d'échapper à ces tristes souvenirs.

Jacques regardait Céphyse de temps à autre avec une adoration passionnée; car, grâce à la singulière conformité de caractère, d'esprit, de goûts, qui existait entre lui et la reine Bacchanal, leur liaison avait des racines beaucoup plus profondes et plus solides que n'en ont d'ordinaire ces attachements éphémères basés sur le plaisir. Céphyse et Jacques ignoraient même toute la puissance d'un amour jusqu'alors environné de joies et de fêtes et que nul événement sinistre n'avait encore contrarié.

La petite Rose-Pompon, veuve depuis quelques jours d'un étudiant qui, afin de pouvoir terminer dignement son carnaval, était retourné dans sa province pour soutirer quelque argent à sa famille sous un de ces fabuleux prétextes dont la tradition se conserve et se cultive soigneusement dans les Écoles de droit et de médecine, Rose-Pompon, par un exemple de fidélité rare, et ne voulant pas se compromettre, avait choisi pour chaperon l'inoffensif Nini-Moulin.

Ce dernier, débarrassé de son casque, montrait une tête chauve entourée d'un bordure de cheveux noirs et crépus assez longs derrière la nuque. Par un phénomène bachique très remarquable, à mesure que l'ivresse le gagnait, une sorte de zone empourprée comme sa face épanouie gagnait peu à peu son front et envahissait la blancheur luisante de son crâne. Rose-Pompon, connaissant la signification de ce symptôme, le fit remarquer à la société, et s'écria en riant aux éclats:

-- Nini-Moulin, prends garde! la marée du vin monte drôlement!!

-- Quand il en aura par-dessus la tête... il sera noyé! ajouta la reine Bacchanal.

-- Ô reine! ne cherchez pas à me distraire... je médite... répondit Dumoulin, qui commençait à être ivre, et qui tenait à la main, en guise de coupe antique, un bol à punch rempli de vin, car il méprisait les verres ordinaires, qu'il appelait dédaigneusement, en raison de leur médiocre capacité, des gorgettes.

-- Il médite... reprit Rose-Pompon; Nini-Moulin médite, attention!...

-- Il médite... il est donc malade?

-- Qu'est-ce qu'il médite? un pas chicard?

-- Une pose anacréontique et défendue?

-- Oui, je médite, reprit gravement Dumoulin, je médite sur le vin en général et en particulier... le vin, dont le divin Bossuet (Dumoulin avait l'énorme inconvénient de citer Bossuet lorsqu'il était ivre), le vin dont le divin Bossuet, qui était connaisseur, a dit:

-- Dans le vin est le courage, la force, la joie, l'ivresse spirituelle[14] (quand on a de l'esprit, bien entendu), ajouta Nini-Moulin en manière de parenthèse.

-- Alors j'adore ton Bossuet, dit Rose-Pompon.

-- Quant à ma méditation particulière, elle porte sur la question de savoir si le vin des noces de Cana était rouge ou blanc... Tantôt j'interroge le vin blanc, tantôt le rouge... tantôt tous les deux à la fois.

-- C'est aller au fond de la question, dit Couche-tout-nu.

-- Et surtout au fond des bouteilles, dit la reine Bacchanal.

-- Comme vous le dites, ô majesté!... et j'ai déjà dit, à force d'expériences et de recherches, une grande découverte, à savoir que si le vin des noces de Cana était rouge...

-- Il n'était pas blanc, dit judicieusement Rose-Pompon.

-- Et si j'arrivais à la conviction qu'il n'était ni blanc, ni rouge? demanda Dumoulin d'un air magistral.

-- C'est que vous seriez gris, mon gros, répondit Couche-tout-nu.

-- L'époux de la reine dit vrai... Voilà ce qui arrive lorsqu'on est trop altéré de science; mais c'est égal, d'études en études sur cette question, à laquelle j'ai voué ma vie, j'atteindrai la fin de ma respectable carrière, en donnant à ma soif une couleur suffisamment historique... théo... lo... gique et ar... chéo... lo... gique.

Il faut renoncer à peindre la réjouissante grimace et le non moins réjouissant accent avec lequel Dumoulin prononça et scanda ces derniers mots, qui provoquèrent une hilarité prolongée.

-- Archéologipe... dit Rose-Pompon, qu'est-ce que c'est que ça? ça a-t-il une queue? ça va-t-il sur l'eau?

-- Laisse donc, reprit la reine Bacchanal, ce sont des mots de savant ou d'escamoteur, c'est comme les tournures en crinoline... ça bouffe... et voilà tout... J'aime mieux boire... Versez, Nini- Moulin... du champagne. Rose-Pompon, à la santé de ton Philémon... à son retour!...

-- Buvons plutôt au succès de la carotte de longueur qu'il espère tirer à son embêtante et pingre famille pour finir son carnaval, dit Rose-Pompon; heureusement son plan de carotte n'est pas mauvais...

-- Rose-Pompon! s'écria Nini-Moulin, si vous avez commis ce calembour avec ou sans intention, venez m'embrasser... ma fille.

-- Merci!... et mon époux, qu'est-ce qu'il dirait?

-- Rose-Pompon... je veux vous rassurer... saint Paul... entendez- vous, l'apôtre saint Paul...

-- Eh bien! après... bon apôtre?

-- Saint Paul a dit formellement que ceux qui sont mariés doivent vivre comme s'ils n'avaient pas de femmes...

_-- _Qu'est-ce que ça me fait à moi?... ça regarde Philémon.

-- Oui, reprit Nini-Moulin. Mais le divin Bossuet, tout gobichonneur, et chafriolant ce jour-là, ajoute, en citant saint Paul: _Et, par conséquent, les femmes mariées doivent vivre comme n'ayant pas de maris__[15]_... Il ne me reste plus qu'à vous tendre d'autant plus les bras, ô Rose-Pompon! que Philémon n'est pas même votre époux...

-- Je ne dis pas; mais vous êtes trop laid!...

-- C'est une raison... Alors je bois à la santé du plan de Philémon!... Faisons nos voeux pour qu'il produise une carotte monstre!...

-- À la bonne heure, dit Rose-Pompon; à la santé de cet intéressant légume, si nécessaire à l'existence des étudiants!

-- Et autres carotivores! ajouta Dumoulin.

Ce toast, rempli d'à-propos, fut accueilli d'unanimes acclamations.

-- Avec la permission de Sa Majesté et de sa cour, reprit Dumoulin, je propose un toast à la réussite d'une chose qui m'intéresse et qui a quelque ressemblance analogique avec la carotte de Philémon... J'ai dans l'idée que ce toast me portera bonheur.

-- Voyons la chose...

-- Eh bien! à la santé de mon mariage! dit Dumoulin en se levant.

Ces mots provoquèrent une explosion de cris, d'éclats de rire, de trépignements formidables. Nini-Moulin criait, trépignait, riait plus fort que les autres, ouvrant une bouche énorme, et ajoutant à ce tintamarre assourdissant le bruit aigu de sa crécelle, qu'il reprit sous sa chaise où il l'avait déposée.

Lorsque cet ouragan fut un peu calmé, la reine Bacchanal se leva et dit:

-- Je bois à la santé de la future Mme Nini-Moulin.

-- Ô reine! vos procédés me touchent si sensiblement que je vous laisse lire au fond de mon coeur le nom de mon épouse future, s'écria Dumoulin: elle se nomme Mme veuve Honorée-Modeste- Messaline-Angèle de la Sainte-Colombe.

-- Bravo!... bravo!...

-- Elle a soixante ans, et plus de mille livres de rente qu'elle n'a de poils à la moustache grise et de rides au visage; son embonpoint est si imposant qu'une de ses robes pourrait servir de tente à l'honorable société: aussi j'espère vous présenter ma future épouse le mardi gras en costume de bergère qui vient de dévorer son troupeau; on voulait la convertir, mais je me charge de la divertir, elle aimera mieux ça; il faut donc que vous m'aidiez à la plonger dans les bouleversements les plus bachiques et les plus cancaniques.

-- Nous la plongerons dans tout ce que vous voudrez.

-- C'est le cancan en cheveux blancs! chantonna Rose-Pompon sur un air connu.

-- Ça imposera aux sergents de ville.

-- On leur dira: «Respectez-la... votre mère aura peut-être un jour son âge.»

Tout à coup la reine Bacchanal se leva. Sa physionomie avait une singulière expression de joie amère et sardonique; d'une main elle tenait son verre plein.

-- On dit que le choléra approche avec ses bottes de sept lieues... s'écria-t-elle. Je bois au choléra!

Et elle but. Malgré la gaieté générale, ces mots firent une impression sinistre, une sorte de frisson électrique parcourut l'assemblée; presque tous les visages devinrent tout à coup sérieux.

-- Ah! Céphyse... dit Jacques d'un ton de reproche.

-- Au choléra! reprit intrépidement la reine Bacchanal: qu'il épargne ceux qui ont envie de vivre... et qu'il fasse mourir ensemble ceux qui ne veulent pas se quitter!...

Jacques et Céphyse échangèrent rapidement un regard, qui échappa à leurs joyeux compagnons, et pendant quelque temps la reine Bacchanal resta muette et pensive.

-- Ah! comme ça... c'est différent, reprit Rose-Pompon d'un air crâne. Au choléra!... afin qu'il n'y ait plus que de bons enfants sur la terre.

Malgré cette variante, l'impression restait toujours sourdement pénible. Dumoulin voulut couper court à ce triste sujet d'entretien, et s'écria:

-- Au diable les morts! vivent les vivants! Et à propos de vivants et de bons vivants, je demanderai à porter une santé chère à notre reine, la santé de notre amphitryon; malheureusement j'ignore son respectable nom, puisque j'ai seulement l'avantage de le connaître depuis cette nuit; il m'excusera donc si je me borne à porter la santé de Couche-tout-nu, nom qui n'effarouche en rien ma pudeur, car Adam ne se couchait jamais autrement. Va donc pour Couche- tout-nu.

-- Merci, mon gros, dit Jacques, si j'oubliais votre nom, moi, je vous appellerais Qui-veut-boire, et je suis bien sûr que vous répondriez: «Présent!»

-- Présent... présentissime, dit Dumoulin en faisant le salut militaire d'une main et tenant son bol de l'autre.

-- Du reste, quand on a trinqué ensemble, reprit cordialement Couche-tout-nu, il faut se connaître à fond... Je me nomme Jacques Rennepont.

-- Rennepont! s'écria Dumoulin en paraissant frappé de ce nom, malgré sa demi-ivresse; vous vous appelez Rennepont!

-- Tout ce qu'il y a de plus Rennepont... Ça vous étonne!

-- C'est qu'il y a une ancienne famille de ce nom... les comtes de Rennepont.

-- Ah bah! vraiment! dit Couche-tout-nu en riant.

-- Les comtes de Rennepont, qui sont aussi ducs de Cardoville, ajouta Dumoulin.

-- Ah çà! voyons, mon gros, est-ce que je vous fais l'effet de devoir le jour à une pareille famille... moi, ouvrier en goguette et en gogailles!

-- Vous!... ouvrier! Ah çà, mais nous tombons dans les Mille et une Nuits! s'écria Dumoulin de plus en plus surpris; vous nous payez un repas de Balthazar avec accompagnement de voitures à quatre chevaux... et vous êtes ouvrier!... Dites-moi vite votre métier... j'en suis, et j'abandonne la vigne du Seigneur où je provigne tant bien que mal.

-- Ah ça! n'allez pas croire, dites donc, que je suis ouvrier en billets de banque et en monnaie trompe-l'oeil! dit Jacques en riant.

-- Ah! camarade... une telle supposition...

-- Est pardonnable à voir le train que je mène... Mais je vais vous rassurer... Je dépense un héritage.

-- Vous mangez et vous buvez un oncle, sans doute! dit gracieusement Dumoulin.

-- Ma foi... je n'en sais rien...

-- Comment! vous ignorez l'espèce de ce que vous mangez!

-- Figurez-vous d'abord que mon père était chiffonnier...

-- Ah! diable!... dit Dumoulin, assez décontenancé, quoiqu'il fût assez généralement peu scrupuleux sur le choix de ses compagnons de bouteille; mais, son premier étonnement passé, il reprit avec une aménité charmante:

-- Mais il y a des chiffonniers du plus haut mérite...

-- Pardieu, vous croyez rire... dit Jacques, et pourtant vous avez raison; mon père était un homme d'un fameux mérite, allez!! Il parlait grec et latin comme un vrai savant, et il me disait toujours que pour les mathématiques il n'avait pas son pareil... sans compter qu'il avait beaucoup voyagé...

-- Mais alors, reprit Dumoulin que la surprise dégrisait, vous pourriez bien être de la famille des comtes de Rennepont.

-- Dans ce cas-là, dit Rose-Pompon en riant, votre père chiffonnait en amateur, et pour l'honneur.

-- Non! non! misère de Dieu! c'était bien pour vivre, reprit Jacques; mais dans sa jeunesse il avait été à son aise... à ce qu'il paraît, ou plutôt à ce qu'il ne paraissait plus. Dans son malheur, il s'était adressé à un parent riche qu'il avait; mais le parent riche lui avait dit: «Merci!» Alors il a voulu utiliser son grec, son latin et ses mathématiques. Impossible. Il paraît que dans ces temps-là Paris grouillait de savants. Alors, plutôt que de crever de faim il a cherché son pain au bout de son crochet, et il l'a, ma foi, trouvé; car j'en ai mangé pendant deux ans, lorsque je suis venu vivre avec lui après la mort d'une tante avec qui j'habitais à la campagne.

-- Votre respectable père était alors une manière de philosophe, dit Dumoulin; mais à moins qu'il n'ait trouvé un héritage au coin d'une borne... je ne vois pas venir l'héritage dont vous parlez.

-- Attendez donc la fin de la chanson. À l'âge de douze ans je suis entré apprenti dans la fabrique de M. Tripeaud; deux ans après, mon père est mort d'accident, me laissant le mobilier de notre grenier: une paillasse, une chaise et une table; de plus, dans une mauvaise boîte à eau de Cologne, des papiers, à ce qu'il paraît, écrits en anglais, et une médaille de bronze qui, avec sa chaîne, pouvait bien valoir dix sous... Il ne m'avait jamais parlé de ces papiers. Ne sachant à quoi ils étaient bons, je les avais laissés au fond d'une vieille malle au lieu de les brûler; bien m'en a pris, car, sur ces papiers-là, on m'a prêté de l'argent.

-- Quel coup du ciel! dit Dumoulin. Ah çà, mais on savait donc que vous les aviez?

-- Oui, un de ces hommes qui sont à la piste des vieilles créances est venu trouver Céphyse, qui m'en a parlé; après avoir lu les papiers, l'homme m'a dit que l'affaire était douteuse, mais qu'il me prêterait dessus dix mille francs, si je voulais... Dix mille francs!... c'était un trésor... j'ai accepté tout de suite...

-- Mais vous auriez dû penser que ces créances devaient avoir une assez grande valeur...

-- Ma foi, non... puisque mon père, qui devait en savoir la valeur, n'en avait pas tiré parti... et puis, dix mille francs en beaux et bons écus... qui vous tombent on ne sait d'où... ça se prend toujours, et tout de suite... et j'ai pris... Seulement, l'agent d'affaires m'a fait signer une lettre de change de... de garantie... oui, c'est ça, de garantie.

-- Vous l'avez signée?

-- Qu'est-ce que ça me faisait?... c'était une pure formalité, m'a dit l'homme d'affaires; et il disait vrai, puisqu'elle est échue il y a une quinzaine de jours et que je n'en ai pas entendu parler... Il me reste encore un millier de francs chez l'agent d'affaires, que j'ai pris pour caissier, vu qu'il avait la caisse... Et voilà, mon gros, comment je ribote à mort du matin au soir depuis mes dix mille francs, joyeux comme un pinson d'avoir quitté mon gueux de bourgeois, M. Tripeaud.

En prononçant ce nom, la physionomie de Jacques, jusqu'alors joyeuse, s'assombrit tout à coup. Céphyse, qui n'était plus sous l'impression pénible qui l'avait un moment absorbée, regarda Jacques avec inquiétude, car elle savait à quel point le nom de Tripeaud l'irritait.

-- M. Tripeaud, reprit Couche-tout-nu, en voilà un qui rendrait les bons méchants, et les méchants pires... On dit: bon cavalier bon cheval; on devrait dire: bon maître, bon ouvrier... Misère de Dieu! quand je pense à cet homme-là!... Et Couche-tout-nu frappa violemment du poing sur la table.

-- Voyons, Jacques, pense à autre chose, dit la reine Bacchanal. Rose-Pompon... fais-le donc rire...

-- Je n'en ai plus envie, de rire, répondit Jacques d'un ton brusque et encore animé par l'exaltation du vin, c'est plus fort que moi; quand je pense à cet homme-là... je m'exaspère! Fallait l'entendre: «Gredins d'ouvriers... canaille d'ouvriers! ils crient qu'ils n'ont pas de pain dans le ventre, disait M. Tripeaud, _eh bien! on leur y mettra des baïonnettes__[16]__!_... ça les calmera...» Et les enfants... dans sa fabrique... fallait les voir... pauvres petits... travaillant aussi longtemps que des hommes... s'exténuant et crevant à la douzaine... Mais, bah! après tout, ceux-là morts, il en venait toujours bien d'autres... Ce n'est pas comme des chevaux, qu'on ne peut remplacer qu'en payant.

-- Allons, décidément, vous n'aimez pas votre ancien patron, dit Dumoulin, de plus en plus surpris de l'air sombre et soucieux de son amphitryon, et regrettant que la conversation eût pris ce tour sérieux; aussi dit-il quelques mots à l'oreille de la reine Bacchanal, qui lui répondit par un signe d'intelligence.

-- Non... je n'aime pas M. Tripeaud, reprit Couche-tout-nu; je le hais, savez-vous pourquoi! c'est de sa faute autant que de la mienne si je suis devenu un bambocheur. Je ne dis pas ça pour me vanter, mais c'est vrai... Étant gamin et apprenti chez lui, j'étais tout coeur, tout ardeur, et si enragé pour l'ouvrage que j'ôtais ma chemise pour travailler; c'est même à propos de ça qu'on m'a baptisé Couche-tout-nu... Eh bien! j'avais beau me tuer, m'éreinter... jamais un mot pour m'encourager; j'arrivais le premier à l'atelier, j'en sortais le dernier... rien; on ne s'en apercevait seulement pas. Un jour je suis blessé sur la mécanique... on me porte à l'hôpital... j'en sors... tout faible encore; c'est égal, je reprends mon travail... je ne me rebutais pas; les autres, qui savaient de quoi il retournait et qui connaissaient le patron, avaient beau me dire: «Est-il serin de s'échiner ainsi, ce petit-là!... qu'est-ce qu'il en retirera!... Mais fais donc ton ouvrage tout juste, imbécile, il n'en sera ni plus ou moins.» C'est égal, j'allais toujours; enfin un jour, un vieux brave homme, qu'on appelait le père Arsène -- il travaillait depuis longtemps dans la maison et c'était un modèle de conduite - - un jour donc, le père Arsène est mis à la porte, parce que ses forces diminuaient trop. C'était pour lui le coup de la mort; il avait une femme infirme, et à son âge, faible comme il était, il ne pouvait se placer ailleurs... Quand le chef d'atelier lui apprend son renvoi, le pauvre bonhomme ne pouvait pas le croire; il se met à pleurer de désespoir. En ce moment M. Tripeaud passe... le père Arsène le supplie à mains jointes de le garder à moitié prix. «Ah çà! lui dit M. Tripeaud en levant les épaules, est-ce que tu crois que je vais faire de ma fabrique une maison d'invalides? Tu ne peux plus travailler, va-t'en! -- Mais j'ai travaillé pendant quarante ans de ma vie, qu'est-ce que vous voulez que je devienne, mon Dieu? disait le pauvre père Arsène. -- Est-ce que ça me regarde, moi?» lui répond M. Tripeaud et, s'adressant à son commis: «Faites le décompte de sa semaine et qu'il file.» Le père Arsène a filé, oui il a filé... mais, le soir, lui et sa vieille femme se sont asphyxiés. Or, voyez-vous, j'étais gamin; mais l'histoire du père Arsène m'a appris une chose: c'est qu'on avait beau se crever de travail, ça ne profitait jamais qu'aux bourgeois, qu'ils ne vous en savaient seulement pas gré, et qu'on n'avait en perspective pour ses vieux jours que le coin d'une borne pour y crever. Alors, tout mon bon feu s'était éteint; je me suis dit: qu'est-ce qu'il m'en reviendra de faire plus que je ne dois? Est-ce que quand mon travail rapporte des monceaux d'or à M. Tripeaud j'en ai seulement un atome? Aussi, comme je n'avais aucun avantage d'amour-propre ou d'intérêt à travailler, j'ai pris le travail en dégoût, j'ai fait tout juste ce qu'il fallait pour gagner ma paye; je suis devenu flâneur, paresseux, bambocheur, et je me disais: Quand ça m'ennuiera par trop de travailler, je ferai comme le père Arsène et sa femme...

Pendant que Jacques se laissait emporter malgré lui à ces pensées amères, les autres convives, avertis par la pantomime expressive de Dumoulin et de la reine Bacchanal, s'étaient tacitement concertés; aussi, à un signe de la reine Bacchanal, qui sauta sur la table, renversant du pied les bouteilles et les verres, tous se levèrent, en criant, avec accompagnement de la crécelle de Nini- Moulin:

-- La Tulipe orageuse!... on demande le quadrille de la Tulipe orageuse!

À ces cris joyeux, qui éclatèrent comme une bombe, Jacques tressaillit; puis, après avoir regardé ses convives avec étonnement, il passa la main sur son front comme pour chasser les idées pénibles qui le dominaient, et s'écria:

-- Vous avez raison: en avant deux, et vive la joie! En ce moment, la table, enlevée par des bras vigoureux, fut reléguée à l'extrémité de la grande salle du banquet; les spectateurs s'entassèrent sur des chaises, sur des banquettes, sur le rebord des fenêtres, et, chantant en choeur l'air si connu des Étudiants, remplacèrent l'orchestre, afin d'accompagner la contredanse formée par Couche-tout-nu, la reine Bacchanal, Nini- Moulin et Rose-Pompon.

Dumoulin, confiant sa crécelle à un des convives, reprit son exorbitant casque romain à plumeau; il avait mis bas son carrick au commencement du festin; il apparaissait donc dans toute la splendeur de son déguisement. Sa cuirasse à écailles se terminait congrûment par une jaquette de plumes semblable à celles que portent les sauvages de l'escorte du boeuf gras. Nini-Moulin avait le ventre gros et les jambes grêles, aussi ses tibias flottaient à l'aventure dans l'évasement de ses larges bottes à revers.

La petite Rose-Pompon, son bonnet de police de travers, les deux mains dans les poches de son pantalon, le buste un peu penché en avant et ondulante de droite à gauche sur ses hanches, fit en avant deux avec Nini-Moulin; celui-ci, ramassé sur lui-même, s'avançait par soubresauts, la jambe gauche repliée, la jambe droite lancée en avant, la pointe du pied en l'air et le talon glissant sur le plancher; de plus il frappait sa nuque de sa main gauche, tandis que, par un mouvement simultané, il étendait vivement son bras droit comme s'il eût voulu jeter de la poudre aux yeux de ses vis-à-vis.

Ce départ eut le plus grand succès; on l'applaudissait bruyamment, quoiqu'il ne fût que l'innocent prélude du pas de la Tulipe orageuse, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit; un des garçons, ayant un instant cherché Couche-tout-nu des yeux, courut à lui et lui dit quelques mots à l'oreille.

-- Moi! s'écria Jacques en riant aux éclats, quelle farce!

Le garçon ayant ajouté quelques mots, la figure de Couche-tout-nu exprima tout à coup une assez vive inquiétude, et il répondit au garçon:

-- À la bonne heure!... j'y vais. Et il fit quelques pas vers la porte.

-- Qu'est-ce qu'il y a donc, Jacques? demanda la reine Bacchanal avec surprise.

-- Je reviens tout de suite... quelqu'un va me remplacer; dansez toujours, dit Couche-tout-nu. Et il sortit précipitamment.

-- C'est quelque chose qui n'aura pas été porté sur la carte, dit Dumoulin; il va revenir.

-- C'est cela, dit Céphyse. Maintenant, le cavalier seul, dit-elle au remplaçant de Jacques. Et la contredanse continua.

Nini-Moulin venait de prendre Rose-Pompon de la main droite et la reine Bacchanal de la main gauche, afin de balancer entre elles deux, figure dans laquelle il était étourdissant de bouffonnerie, lorsque la porte s'ouvrit de nouveau et le garçon, que Jacques avait suivi, s'approcha vivement de Céphyse d'un air consterné et lui parla à l'oreille, ainsi qu'il avait parlé à Couche-tout-nu. La reine Bacchanal devint pâle, poussa un cri perçant, se précipita vers la porte et sortit en courant sans prononcer une parole, laissant ses convives stupéfaits.

IV. Les adieux.

La reine Bacchanal, suivant le garçon du traiteur, arriva au bas de l'escalier. Un fiacre était à la porte. Dans ce fiacre elle vit Couche-tout-nu avec un des hommes qui, deux heures auparavant, stationnaient sur la place du Châtelet.

À l'arrivée de Céphyse, l'homme descendit et dit à Jacques en tirant sa montre:

-- Je vous donne un quart d'heure... c'est tout ce que je peux faire pour vous, mon brave garçon... après cela... en route. N'essayez pas de nous échapper, nous veillerons aux portières tant que le fiacre restera là.

D'un bond Céphyse fut dans la voiture. Trop émue pour avoir parlé jusque-là, elle s'écria, en s'asseyant à côté de Jacques et en remarquant sa pâleur:

-- Qu'y a-t-il? que te veut-on?

-- On m'arrête pour dettes... dit Jacques d'une voix sombre.

-- Toi! s'écria Céphyse en poussant un cri déchirant.

-- Oui, pour cette lettre de change de garantie que l'agent d'affaires m'a fait signer... et il disait que c'était seulement une formalité... Brigand!!

-- Mais, mon Dieu, tu as de l'argent chez lui... qu'il prenne toujours cela en acompte.

-- Il ne me reste pas un sou; il m'a fait dire par les recors qu'il ne me donnerait pas les derniers mille francs, puisque je n'avais pas payé la lettre de change...

-- Alors, courons chez lui le prier, le supplier de te laisser en liberté; c'est lui qui est venu te proposer de te prêter cet argent; je le sais bien, puisque c'est à moi qu'il s'est d'abord adressé. Il aura pitié.

-- De la pitié... un agent d'affaires!... Allons donc!

-- Ainsi, rien... plus rien! s'écria Céphyse en joignant les mains avec angoisse. Puis elle reprit:

-- Mais il doit y avoir quelque chose à faire... Il t'avait promis...

-- Ses promesses, tu vois comme il les tient, reprit Jacques avec amertume; j'ai signé sans savoir seulement ce que je signais; l'échéance est passée, il est en règle... il ne me servirait de rien de résister; on vient de m'expliquer tout cela...

-- Mais on ne peut te retenir longtemps en prison! c'est impossible...

-- Cinq ans... si je ne paye pas... Et comme je ne pourrai jamais payer, mon affaire est sûre...

-- Ah! quel malheur! quel malheur! et ne pouvoir rien! dit Céphyse en cachant sa tête entre ses mains.

-- Écoute, Céphyse, reprit Jacques d'une voix douloureusement émue, depuis que je suis là, je ne pense qu'à une chose... à ce que tu vas devenir.

-- Ne t'inquiète pas de moi...

-- Que je ne m'inquiète pas de toi! mais tu es folle! Comment feras-tu? Le mobilier de nos deux chambres ne vaut pas deux cents francs. Nous dépensions si follement que nous n'avons pas seulement payé notre loyer. Nous devons trois termes... il ne faut donc pas compter sur la vente de nos meubles, je te laisse sans un sou. Au moins, moi, en prison, on me nourrit... mais toi, comment vivras-tu!

-- À quoi bon te chagriner d'avance!

-- Je te demande comment tu vivras demain! s'écria Jacques.

-- Je vendrai mon costume, quelques effets; je t'enverrai la moitié de l'argent, je garderai le reste; ça me fera quelques jours.

-- Et après?... après?

-- Après!... dame... alors... je ne sais pas, moi. Mon Dieu, que veux-tu que je te dise!... après, je verrai.

-- Écoute, Céphyse, reprit Jacques avec une amertume navrante, c'est maintenant que je vois comme je t'aime... j'ai le coeur serré comme dans un étau en pensant que je vais te quitter... ça me donne des frissons de ne pas savoir ce que tu deviendras...

Puis, passant la main sur son front, Jacques ajouta:

-- Vois-tu... ce qui nous a perdus, c'est de nous dire toujours: demain n'arrivera pas; et tu le vois, demain arrive. Une fois que je ne serai plus près de toi, une fois que tu auras dépensé le dernier sou de ces hardes que tu vas vendre... incapable de travailler comme tu l'es maintenant... que feras-tu?... Veux-tu que je te le dise, moi... ce que tu feras? tu m'oublieras, et...

Puis, comme s'il eût reculé devant sa pensée, Jacques s'écria avec rage et désespoir:

-- Misère de Dieu! si cela devait arriver, je me briserais la tête sur un pavé.

Céphyse devina la réticence de Jacques; elle lui dit vivement en se jetant à son cou:

-- Moi? un autre amant... jamais! car je suis comme toi, maintenant je vois combien je t'aime.

-- Mais pour vivre?... ma pauvre Céphyse! pour vivre?

-- Eh bien... j'aurai du courage, j'irai habiter avec ma soeur comme autrefois... je travaillerai avec elle; ça me donnera toujours du pain... Je ne sortirai que pour aller te voir... D'ici à quelques jours, l'homme d'affaires, en réfléchissant, pensera que tu ne peux pas lui payer dix mille francs, et il te fera remettre en liberté; j'aurai repris l'habitude du travail... tu verras! tu reprendras aussi cette habitude; nous vivrons pauvres, mais tranquilles... Après tout, nous nous serons au moins bien amusés pendant six mois... tandis que tant d'autres n'ont de leur vie connu le plaisir; crois-moi, mon bon Jacques, ce que je te dis est vrai... Cette leçon me profitera. Si tu m'aimes, n'aie pas la moindre inquiétude; je te dis que j'aimerais cent fois mieux mourir que d'avoir un autre amant.

-- Embrasse-moi... dit Jacques, les yeux humides, je te crois... je te crois... tu me redonnes du courage... et pour maintenant et pour plus tard... Tu as raison, il faut tâcher de nous remettre au travail, ou sinon... le boisseau de charbon du père Arsène... car, vois-tu, ajouta Jacques d'une voix basse et en frémissant, depuis six mois... j'étais comme ivre; maintenant, je me dégrise... et je vois où nous allions... une fois à bout de ressources, je serais peut-être devenu un voleur, et toi... une...

-- Oh! Jacques, tu me fais peur, ne dis pas cela! s'écria Céphyse, en interrompant Couche-tout-nu; je te le jure, je retournerai chez ma soeur, je travaillerai... j'aurai du courage...

La reine Bacchanal en ce moment était très sincère; elle voulait résolument tenir sa parole; son coeur n'était pas encore complètement perverti; la misère, le besoin, avaient été pour elle comme pour tant d'autres la cause et même l'excuse de son égarement; jusqu'alors elle avait du moins toujours suivi l'attrait de son coeur, sans aucune arrière-pensée basse et vénale; la cruelle position où elle voyait Jacques exaltait encore son amour; elle se croyait assez sûre d'elle-même pour lui jurer d'aller reprendre auprès de la Mayeux cette vie de labeur aride et incessant, cette vie de douloureuses privations qu'il lui avait été déjà impossible de supporter et qui devait lui être bien plus pénible encore depuis qu'elle s'était habituée à une voie oisive et dissipée. Néanmoins les assurances qu'elle venait de donner à Jacques calmèrent un peu le chagrin et les inquiétudes de cet homme; il avait assez d'intelligence et de coeur pour s'apercevoir que la pente fatale où il s'était jusqu'alors laissé aveuglément entraîner les conduisait, lui et Céphyse, droit à l'infamie.

Un des recors, ayant frappé à la portière, dit à Jacques:

-- Mon garçon, il ne vous reste que cinq minutes, dépêchez-vous.

-- Allons! ma fille... du courage, dit Jacques.

-- Sois tranquille... j'en aurai... tu peux y compter...

-- Tu ne vas pas remonter là-haut?

-- Non, oh non! dit Céphyse. Cette fête, je l'ai en horreur maintenant.

-- Tout est payé d'avance... je vais faire dire à un garçon de prévenir qu'on ne nous attende pas, reprit Jacques. Ils vont être bien étonnés, mais c'est égal...

-- Si tu pouvais seulement m'accompagner... jusque chez nous, dit Céphyse, cet homme le permettrait peut-être, car enfin tu ne peux pas aller à Sainte-Pélagie habillé comme ça.

-- C'est vrai, il ne refusera pas de m'accompagner; mais comme il sera avec nous dans la voiture, nous ne pourrons plus rien nous dire devant lui... Aussi... laisse-moi pour la première fois de ma vie te parler raison. Souviens-toi bien de ce que je te dis, ma bonne Céphyse... ça peut d'ailleurs s'adresser à moi comme à toi, reprit Jacques d'un ton grave et pénétré; reprends aujourd'hui l'habitude du travail... Il a beau être pénible, ingrat; c'est égal... n'hésite pas, car tu oublieras bientôt l'effet de cette leçon; comme tu dis, plus tard il ne serait plus temps, et alors tu finirais comme tant d'autres pauvres malheureuses... tu m'entends...

-- Je t'entends... dit Céphyse en rougissant; mais j'aimerais mieux cent fois la mort qu'une telle vie...

-- Et tu aurais raison... car dans ce cas-là, vois-tu, ajouta Jacques d'une voix sourde et concentrée, je t'y aiderais... à mourir.

-- J'y compte bien, Jacques... répondit Céphyse en embrassant son amant avec exaltation; puis elle ajouta tristement:

-- Vois-tu, c'était comme un pressentiment lorsque, tout à l'heure, je me suis sentie toute chagrine, sans savoir pourquoi, au milieu de notre gaieté... et que je buvais au choléra... pour qu'il nous fasse mourir ensemble...

-- Eh bien... qui sait s'il ne viendra pas, le choléra? reprit Jacques d'un air sombre, ça nous épargnerait le charbon, nous n'aurons seulement pas peut-être de quoi en acheter...

-- Je ne peux te dire qu'une chose, Jacques, c'est que pour vivre et pour mourir ensemble tu me trouveras toujours.

-- Allons, essuie tes yeux, reprit-il avec une profonde émotion. Ne faisons pas d'enfantillages devant ces hommes...

Quelques minutes après, le fiacre se dirigea vers le logis de Jacques, où il devait changer de vêtements avant de se rendre à la prison pour dettes.

* * * *

Répétons-le, à propos de la soeur de la Mayeux (il est des choses qu'on ne saurait trop redire): l'une des plus funestes conséquences de l'inorganisation du travail est l'insuffisance du salaire. L'insuffisance du salaire force inévitablement le plus grand nombre des jeunes filles, ainsi mal rétribuées, à chercher le moyen de vivre en formant des liaisons qui les dépravent. Tantôt elles reçoivent une modique somme de leur amant, qui, jointe au produit de leur labeur, aide à leur existence. Tantôt, comme la soeur de la Mayeux, elles abandonnent complètement le travail et font vie commune avec l'homme qu'elles choisissent, lorsque celui-ci peut suffire à cette dépense; alors, et durant ce temps de plaisir et de fainéantise, la lèpre incurable de l'oisiveté envahit à tout jamais ces malheureuses. Ceci est la première phase de la dégradation que la coupable insouciance de la société impose à un nombre immense d'ouvrières, nées pourtant avec des instincts de pudeur, de droiture et d'honnêteté. Au bout d'un certain temps, leur amant les délaisse, quelquefois lorsqu'elles sont mères. D'autres fois, une folle prodigalité conduit l'imprévoyant en prison; alors la jeune fille se trouve seule, abandonnée, sans moyens d'existence. Celles qui ont conservé du coeur et de l'énergie se remettent au travail... le nombre en est bien rare.

Les autres... poussées par la misère, par l'habitude d'une vie facile et oisive, tombent alors jusqu'aux derniers degrés de l'abjection.

Et il faut encore plus les plaindre que les blâmer de cette abjection, car la cause première et virtuelle de leur chute était l'insuffisante rémunération de leur travail ou le chômage.

Une autre déplorable conséquence de l'inorganisation du travail est, pour les hommes, outre l'insuffisance du salaire, le profond dégoût qu'ils apportent dans la tâche qui leur est imposée.

Cela se conçoit. Sait-on rendre le travail attrayant, soit par la variété des occupations, soit par des récompenses honorifiques, soit par des soins, soit par une rémunération proportionnée aux bénéfices que leur main-d'oeuvre procure, soit enfin par l'espérance d'une retraite assurée après de longues années de labeur? Non, le pays ne s'inquiète ni se soucie de leurs besoins ou de leurs droits.

Et pourtant il y a, pour ne citer qu'une industrie, des mécaniciens et des ouvriers dans les usines, qui, exposés à l'explosion et au contact de formidables engrenages, courent chaque jour de plus grands dangers que les soldats n'en courent à la guerre, déploient un savoir pratique rare, rendent à l'industrie, et conséquemment au pays, d'incontestables services pendant une longue et honorable carrière, à moins qu'ils ne périssent par l'explosion d'une chaudière ou qu'ils n'aient quelque membre broyé entre les dents de fer d'une machine. Dans ce cas, le travailleur reçoit-il une récompense au moins égale à celle que reçoit le soldat pour prix de son courage, louable sans doute, mais stérile: une place dans une maison d'invalides? Non... Qu'importe au pays? et si le maître du travailleur est ingrat, le mutilé, incapable de service, meurt de faim dans quelque coin.

Enfin, dans ces fêtes pompeuses de l'industrie, convoque-t-on jamais quelques-uns de ces habiles travailleurs qui seuls ont tissé ces admirables étoffes, forgé et damasquiné ces armes éclatantes, ciselé ces coupes d'or et d'argent, sculpté ces meubles d'ébène et d'ivoire, monté ces éblouissantes pierreries avec un art exquis? Non...

Retirés au fond de leur mansarde, au milieu d'une famille misérable et affamée, ils vivent à peine d'un mince salaire, ceux- là qui, cependant, on l'avouera, ont au moins concouru _pour moitié _à doter le pays des merveilles qui font sa richesse, sa gloire et son orgueil.

Un ministre du commerce qui aurait la moindre intelligence de ses hautes fonctions et de ses DEVOIRS, ne demanderait-il pas que chaque fabrique exposante choisît par une élection à plusieurs degrés un certain nombre de candidats des plus méritants, parmi lesquels le fabricant désignerait celui qui lui semblerait le plus digne de représenter la CLASSE OUVRIÈRE dans ces grandes solennités industrielles? Ne serait-il pas d'un noble et encourageant exemple de voir alors le maître proposer aux récompenses ou aux distinctions publiques l'ouvrier député par ses pairs comme l'un des plus honnêtes, des plus laborieux, des plus intelligents de sa profession?

Alors une désespérante injustice disparaîtrait, alors les vertus du travailleur seraient stimulées par un but généreux, élevé; alors il aurait intérêt à bien faire.

Sans doute le fabricant, en raison de l'intelligence qu'il déploie, des capitaux qu'il aventure, des établissements qu'il fonde et du bien qu'il fait quelquefois, a un droit légitime aux distinctions dont on le comble; mais pourquoi le travailleur est- il impitoyablement exclu de ces récompenses dont l'action est si puissante sur les masses? Les généraux et les officiers sont-ils donc les seuls que l'on récompense dans une armée? Après avoir justement rémunéré les chefs de cette puissante et féconde armée de l'industrie, pourquoi ne jamais songer aux soldats?

Pourquoi n'y a-t-il jamais pour eux de signe de rémunération éclatante, quelque consolante et bienveillante parole d'une lèvre auguste? Pourquoi ne voit-on pas enfin, en France, un seul ouvrier décoré pour prix de sa main-d'oeuvre, de son courage industriel et de sa longue et laborieuse carrière? Cette croix et la modeste pension qui l'accompagne seraient pourtant pour lui une double récompense justement méritée; mais non, pour l'humble travailleur, pour le travail nourricier, il n'y a qu'oubli, injustice, indifférence et dédain!

Aussi de cet abandon public, souvent aggravé par l'égoïsme et par la dureté des maîtres ingrats, naît pour les travailleurs une condition déplorable. Les uns, malgré un labeur incessant, vivent dans les privations, et meurent avant l'âge, presque toujours maudissant une société qui les délaisse; d'autres cherchent l'éphémère oubli de leurs maux dans une ivresse meurtrière; un grand nombre enfin, n'ayant aucun intérêt, aucun avantage, aucune incitation morale ou matérielle à faire plus ou à faire mieux, se bornent à faire rigoureusement ce qu'il faut pour gagner leur salaire. Rien ne les attache à leur travail, parce que rien à leurs yeux ne rehausse, n'honore, ne glorifie le travail... Rien ne les défend contre les séductions de l'oisiveté, et s'ils trouvent par hasard le moyen de vivre quelque temps dans la paresse, peu à peu ils cèdent à ces habitudes de fainéantise, de débauche; et quelquefois les plus mauvaises passions flétrissent à jamais des natures originairement saines, honnêtes, remplies de bon vouloir, faute d'une tutelle protectrice et équitable qui ait soutenu, encouragé, récompensé leurs premières tendances, honnêtes et laborieuses.

* * * *

Nous suivrons maintenant la Mayeux, qui, après s'être présentée pour chercher de l'ouvrage chez la personne qui l'employait ordinairement, s'était rendue rue de Babylone, au pavillon occupé par Adrienne de Cardoville.

Dixième partie Le couvent

I. Florine.

Pendant que la reine Bacchanal et Couche-tout-nu terminaient si tristement la plus joyeuse phase de leur existence, la Mayeux arrivait à la porte du pavillon de la rue de Babylone. Avant de sonner, la jeune ouvrière essuya ses larmes: un nouveau chagrin l'accablait. En quittant la maison du traiteur, elle était allée chez la personne qui lui donnait habituellement du travail; mais celle-ci lui en avait refusé, pouvant, disait-elle, faire confectionner la même besogne dans les prisons de femmes avec un tiers d'économie. La Mayeux, plutôt que de perdre cette dernière ressource, offrit de subir cette diminution, mais les pièces de lingerie étaient déjà livrées, et la jeune ouvrière ne pouvait espérer d'occupation avant une quinzaine de jours, même en accédant à cette réduction de salaire. On conçoit les angoisses de la pauvre créature; car, en présence d'un chômage forcé, il faut mendier, mourir de faim ou voler.

Quant à sa visite au pavillon de la rue de Babylone, elle s'expliquera tout à l'heure.

La Mayeux sonna timidement à la petite porte; peu d'instants après, Florine vint lui ouvrir. La camériste n'était plus habillée selon le goût charmant d'Adrienne; elle était, au contraire, vêtue avec une affectation de simplicité austère; elle portait une robe montante de couleur sombre, assez large pour cacher la svelte élégance de sa taille; ses bandeaux de cheveux, d'un noir de jais, s'apercevaient à peine sous la garniture plate de son petit bonnet blanc empesé, assez pareil aux cornettes des religieuses; mais, malgré ce costume si modeste, la figure brune et pâle de Florine paraissait toujours admirablement belle. On l'a dit: placée par un passé criminel dans la dépendance absolue de Rodin et de M. d'Aigrigny, Florine leur avait jusqu'alors servi d'espionne auprès d'Adrienne, malgré les marques de confiance et de bonté dont celle-ci la comblait. Florine n'était pas complètement pervertie; aussi éprouvait-elle souvent de douloureux mais vains remords, en songeant au métier infâme qu'on l'obligeait à faire auprès de sa maîtresse.

À la vue de la Mayeux, qu'elle reconnut (Florine lui avait appris la veille l'arrestation d'Agricol et le soudain accès de folie de Mlle de Cardoville), elle recula d'un pas, tant la physionomie de la jeune ouvrière lui inspira d'intérêt et de pitié. En effet l'annonce d'un chômage forcé, au milieu de circonstances déjà si pénibles, portait un terrible coup à la jeune ouvrière; les traces de larmes récentes sillonnaient ses joues; ses traits exprimaient à son insu une désolation profonde, et elle paraissait si épuisée, si faible, si accablée, que Florine s'avança vivement vers elle, lui offrit son bras, et lui dit avec bonté en la soutenant:

-- Entrez, mademoiselle, entrez... Reposez-vous un instant, car vous êtes bien pâle... et vous paraissez bien souffrante et bien fatiguée!

Ce disant, Florine introduisit La Mayeux dans un petit vestibule à cheminée, garni de tapis, et la fit asseoir auprès d'un bon feu, dans un fauteuil de tapisserie; Georgette et Hébé avaient été renvoyées, Florine était restée jusqu'alors seule gardienne du pavillon.

Lorsque La Mayeux fut assise, Florine lui dit avec intérêt:

-- Mademoiselle, ne voulez-vous rien prendre? un peu d'eau sucrée, chaude, et de fleur d'oranger?

-- Je vous remercie, mademoiselle, dit la Mayeux avec émotion, tant la moindre preuve de bienveillance la remplissait de gratitude; puis elle voyait avec une douce surprise que ses pauvres vêtements n'étaient pas un sujet d'éloignement ou de dédain pour Florine. Je n'ai besoin que d'un peu de repos, car je viens de très loin, reprit-elle, et si vous le permettez...

-- Reposez-vous tant que vous voudrez, mademoiselle... je suis seule dans ce pavillon depuis le départ de ma pauvre maîtresse... Ici Florine rougit et soupira... Ainsi donc ne vous gênez en rien... mettez-vous là... vous serez mieux... Mon Dieu! comme vos pieds sont mouillés... Posez-les sur ce tabouret.

L'accueil cordial de Florine, sa belle figure, l'agrément de ses manières, qui n'étaient pas celle d'une femme de chambre ordinaire, frappèrent vivement la Mayeux, sensible plus que personne, malgré son humble condition, à tout ce qui était gracieux, délicat et distingué; aussi, cédant à cet attrait, la jeune ouvrière, ordinairement d'une sensibilité inquiète, d'une timidité ombrageuse, se sentit presque en confiance avec Florine.

-- Combien vous êtes obligeante, mademoiselle!... lui dit-elle d'un ton pénétré; je suis toute confuse de vos bons soins!

-- Je vous l'assure, mademoiselle, je voudrais faire autre chose pour vous que de vous offrir une place à ce foyer... vous avez l'air si doux, si intéressant!

-- Ah! mademoiselle... que cela fait du bien, de se réchauffer à un bon feu! dit naïvement la Mayeux, et presque malgré elle.

Puis craignant, tant était grande sa délicatesse, qu'on ne la crût capable de chercher, en prolongeant sa visite, à abuser de son hospitalité, elle ajouta:

-- Voici, mademoiselle, pourquoi je reviens ici... Hier vous m'avez appris qu'un jeune ouvrier forgeron, M. Agricol Baudoin, avait été arrêté dans ce pavillon...

-- Hélas! oui, mademoiselle, et cela au moment où ma pauvre maîtresse s'occupait de lui venir en aide...

-- M. Agricol... je suis sa soeur adoptive, reprit la Mayeux en rougissant légèrement, m'a écrit hier au soir, de sa prison... il me priait de dire à son père de se rendre ici le plus tôt possible, afin de prévenir Mlle de Cardoville qu'il avait, lui, Agricol, les choses les plus importantes à communiquer à cette demoiselle, ou à la personne qu'on lui enverrait... mais qu'il n'osait se confier à une lettre, ignorant si la correspondance des prisonniers n'était pas lue par le directeur de la prison.

-- Comment! c'est à ma maîtresse que M. Agricol veut faire une révélation importante? dit Florine très surprise.

-- Oui, mademoiselle, car à cette heure Agricol ignore l'affreux malheur qui a frappé Mlle de Cardoville.

-- C'est juste... et cet accès de folie s'est, hélas! déclaré d'une manière si brusque, dit Florine en baissant les yeux, que rien ne pouvait le faire prévoir.

-- Il faut bien que cela soit ainsi, reprit la Mayeux, car lorsque Agricol a vu Mlle de Cardoville pour la première fois... il est revenu frappé de sa grâce, de sa délicatesse et de sa bonté.

-- Comme tous ceux qui approchent ma maîtresse... dit tristement Florine.

-- Ce matin, reprit la Mayeux, lorsque, d'après la recommandation d'Agricol, je me suis présentée chez son père, il était déjà sorti, car il est en proie à de grandes inquiétudes; mais la lettre de mon frère adoptif m'a paru si pressante et devoir être d'un si puissant intérêt pour Mlle de Cardoville, qui s'était montré remplie de générosité pour lui... que je suis venue.

-- Malheureusement mademoiselle n'est plus ici, vous savez?

-- Mais n'y a-t-il personne de sa famille à qui je puisse, sinon parler, du moins faire savoir par vous, mademoiselle, qu'Agricol désire faire connaître des choses très importantes, pour cette demoiselle?

-- Cela est étrange, reprit Florine en réfléchissant et sans répondre à la Mayeux; puis, se retournant vers elle:

-- Et vous en ignorez complètement le sujet, de ces révélations?

-- Complètement mademoiselle; mais je connais Agricol: c'est l'honneur, la loyauté même; il a l'esprit très juste, très droit; l'on peut croire à ce qu'il affirme... D'ailleurs, quel intérêt aurait-il à...

-- Mon Dieu! s'écria tout à coup Florine, frappée d'un trait de lumière soudaine et en interrompant la Mayeux, je me souviens de cela maintenant: lorsqu'il a été arrêté dans une cachette où mademoiselle l'avait fait conduire, je me trouvais là par hasard. M. Agricol m'a dit rapidement et tout bas:

«Prévenez votre généreuse maîtresse que sa bonté pour moi aura sa récompense, et que mon séjour dans cette cachette n'aura peut-être pas été inutile...» C'est tout ce qu'il a pu me dire, car on l'a emmené à l'instant. Je l'avoue, dans ces mots je n'avais vu que l'expression de sa reconnaissance et l'espoir de la prouver un jour à mademoiselle... Mais en rapprochant ces paroles à la lettre qu'il vous a écrite... dit Florine en réfléchissant...

-- En effet, reprit la Mayeux, il y a certainement quelque rapport entre son séjour dans sa cachette et les choses importantes qu'il demande à révéler à votre maîtresse ou à quelqu'un de sa famille.

-- Cette cachette n'avait été ni habitée, ni visitée depuis très longtemps, dit Florine d'un air pensif, peut-être M. Agricol y aura trouvé ou vu quelque chose qui doit intéresser ma maîtresse.

-- Si la lettre d'Agricol ne m'eût pas paru si pressante, reprit la Mayeux, je ne serais pas venue, et il se serait présenté ici lui-même lors de sa sortie de prison, qui maintenant, grâce à la générosité d'un de ses anciens camarades, ne peut tarder longtemps; mais ignorant si, même moyennant caution, on le laisserait libre aujourd'hui... j'ai voulu avant tout accomplir fidèlement sa recommandation... la généreuse bonté que votre maîtresse lui avait témoignée m'en faisait un devoir.

Comme toutes les personnes dont les bons instincts se réveillent encore parfois, Florine éprouvait une sorte de consolation à faire du bien lorsqu'elle le pouvait faire impunément, c'est-à-dire sans s'exposer aux inexorables ressentiments de ceux dont elle dépendait. Grâce à la Mayeux, elle trouvait l'occasion de rendre probablement un grand service à sa maîtresse; connaissant assez la haine de la princesse de Saint-Dizier contre sa nièce pour être certaine du danger qu'il y aurait à ce que la révélation d'Agricol, en raison même de son importance, fût faite à une autre qu'à Mlle de Cardoville, Florine dit à la Mayeux d'un ton grave et pénétré:

-- Écoutez, mademoiselle... je vais vous donner un conseil profitable, je crois, à ma pauvre maîtresse; mais cette démarche de ma part pourrait m'être très funeste si vous n'aviez pas égard à mes recommandations.

-- Comment cela mademoiselle? dit la Mayeux en regardant Florine avec une profonde surprise.

-- Dans l'intérêt de ma maîtresse... M. Agricol ne doit confier à personne... si ce n'est à elle-même... les choses importantes qu'il désire lui communiquer.

-- Mais, ne pouvant voir Mlle Adrienne, pourquoi ne s'adresserait- il pas à sa famille?

-- C'est surtout à la famille de ma maîtresse qu'il doit taire tout ce qu'il sait... Mlle Adrienne peut guérir... Alors M. Agricol lui parlera; bien plus, ne dût-elle jamais guérir, dites à votre frère adoptif qu'il vaut encore mieux qu'il garde son secret que de le voir servir aux ennemis de ma maîtresse... ce qui arriverait infailliblement, croyez-moi.

-- Je vous comprends, mademoiselle, dit tristement la Mayeux. La famille de votre généreuse maîtresse ne l'aime pas et la persécuterait peut-être?

-- Je ne puis rien vous dire de plus à ce sujet, maintenant; quant à ce qui me regarde, je vous en conjure, promettez-moi d'obtenir de M. Agricol qu'il ne parle à personne au monde de la démarche que vous avez tentée près de moi à ce sujet, et du conseil que je vous donne... Le bonheur... non pas le bonheur, reprit Florine avec amertume, comme si depuis longtemps elle avait renoncé à l'espoir d'être heureuse, non pas le bonheur, mais le repos de ma vie dépend de votre discrétion.

-- Ah! soyez tranquille, dit la Mayeux, aussi attendrie que surprise de l'expression douloureuse des traits de Florine; je ne serai pas ingrate; personne au monde, sauf Agricol, ne saura que je vous ai vue.

-- Merci... oh! merci, mademoiselle, dit Florine avec effusion.

-- Vous me remerciez? dit la Mayeux étonnée de voir de grosses larmes rouler dans les yeux de Florine.

-- Oui... je vous dois un moment de bonheur... pur et sans mélange; car j'aurai peut-être rendu un service à ma chère maîtresse sans risquer d'augmenter les chagrins qui m'accablent déjà...

-- Vous, malheureuse!

-- Cela vous étonne? pourtant, croyez-moi, quel que soit votre sort, je le changerais pour le mien, s'écria Florine presque involontairement.

-- Hélas! mademoiselle, dit la Mayeux, vous paraissez avoir un trop bon coeur pour que je vous laisse former un pareil voeu, surtout aujourd'hui...

-- Que voulez-vous dire?

-- Ah! je l'espère bien sincèrement pour vous, mademoiselle, reprit la Mayeux avec amertume, jamais vous ne saurez ce qu'il y a d'affreux à se voir privé de travail lorsque le travail est votre unique ressource.

-- En êtes-vous réduite là? mon Dieu!... s'écria Florine en regardant la Mayeux avec anxiété.

La jeune ouvrière baissa la tête et ne répondit rien; son excessive fierté se reprochait presque cette confidence, qui ressemblait à une plainte, et qui lui était échappée en songeant à l'horreur de sa position.

-- S'il en était ainsi, reprit Florine, je vous plains du plus profond de mon coeur... et cependant je ne sais si mon infortune n'est pas plus grande encore que la vôtre.

Puis, après un moment de réflexion, Florine s'écria tout à coup:

-- Mais j'y songe... si vous manquez de travail... si vous êtes à bout de ressources... je pourrai, je l'espère, vous procurer de l'ouvrage...

-- Serait-il possible, mademoiselle! s'écria la Mayeux. Jamais je n'aurais osé vous demander un pareil service... qui pourtant me sauverait... mais maintenant votre offre généreuse commande presque ma confiance... aussi je dois vous avouer que ce matin même on m'a retiré un travail bien modeste, puisqu'il me rapportait quatre francs par semaine...

-- Quatre francs par semaine! s'écria Florine, pouvant à peine croire ce qu'elle entendait.

-- C'était bien peu, sans doute, reprit la Mayeux, mais cela me suffisait... Malheureusement, la personne qui m'employait trouve à faire faire cet ouvrage moyennant un prix encore plus minime.

-- Quatre francs par semaine! répéta Florine, profondément touchée de tant de misère et de tant de résignation; eh bien, moi, je vous adresserai à des personnes qui vous assureront un gain d'au moins deux francs par jour.

-- Je pourrais gagner deux francs par jour... est-ce possible?...

-- Oui, sans doute... seulement, il faudrait aller travailler en journée... à moins que vous ne préfériez vous mettre servante.

-- Dans ma position, dit la Mayeux avec une timidité fière on n'a pas le droit, je le sais, d'écouter ses susceptibilités, pourtant je préférerais travailler à la journée, et, en gagnant moins, avoir la faculté de travailler chez moi.

-- La condition d'aller en journée est malheureusement indispensable, dit Florine.

-- Alors, je dois renoncer à cet espoir, répondit timidement la Mayeux... Non que je refuse d'aller en journée; avant tout il faut vivre... mais... on exige des ouvrières une mise, sinon élégante, du moins convenable... et, je vous l'avoue sans honte, parce que ma pauvreté est honnête... je ne puis être mieux vêtue que je ne le suis.

-- Qu'à cela ne tienne... dit vivement Florine, on vous donnera les moyens de vous vêtir convenablement.

La Mayeux regarda Florine avec une surprise croissante. Ces offres étaient si fort au-delà de ce qu'elle pouvait espérer et de ce que le ouvrières gagnent généralement, que la Mayeux pouvait à peine y croire.

-- Mais... reprit-elle avec hésitation, pour quel motif serait-on si généreux envers moi, mademoiselle? De quelle façon pourrais-je donc mériter un salaire si élevé?

Florine tressaillit. Un élan de coeur et de bon naturel, le désir d'être utile à la Mayeux, dont la douceur et la résignation l'intéressaient vivement, l'avaient entraînée à une proposition irréfléchie; elle savait à quel prix la Mayeux pourrait obtenir les avantages qu'elle lui proposait, et seulement alors elle se demanda si la jeune ouvrière consentirait jamais à accepter une pareille condition. Malheureusement, Florine s'était trop avancée, elle ne put se résoudre à oser tout dire à la Mayeux. Elle résolut donc d'abandonner l'avenir aux scrupules de la jeune ouvrière; puis enfin comme ceux qui ont failli sont ordinairement peu disposés à croire à l'infaillibilité des autres, Florine se dit que peut-être la Mayeux, dans la position désespérée où elle se trouvait, aurait moins de délicatesse qu'elle ne lui en supposait... Elle reprit donc:

-- Je le conçois, mademoiselle, des offres si supérieures à ce que vous gagnez habituellement vous étonnent; mais je dois vous dire qu'il s'agit d'une institution pieuse, destinée à procurer de l'ouvrage ou de l'emploi aux femmes méritantes et dans le besoin... Cet établissement, qui s'appelle Sainte-Marie, se charge de placer soit des domestiques, soit des ouvrières à la journée... Or, l'oeuvre est dirigée par des personnes si charitables, qu'elles fournissent même une espèce de trousseau lorsque les ouvrières qu'elles prennent sous leur protection ne sont pas assez convenablement vêtues pour aller remplir les fonctions auxquelles on les destine.

Cette explication fort plausible des offres _magnifiques _de Florine devait satisfaire la Mayeux, puisque après tout il s'agissait d'une oeuvre de bienfaisance.

-- Ainsi, je comprends le taux élevé du salaire dont vous me parlez, mademoiselle, reprit la Mayeux; seulement je n'ai aucune recommandation pour être protégée par les personnes charitables qui dirigent cet établissement.

-- Vous souffrez, vous êtes laborieuse, honnête, ce sont des droits suffisants... Seulement, je dois vous prévenir que l'on vous demandera si vous remplissez exactement vos devoirs religieux.

-- Personne plus que moi, mademoiselle, n'aime et bénit Dieu, dit la Mayeux avec une fermeté douce; mais les pratiques de certains devoirs sont une affaire de conscience, et je préférerais renoncer au patronage dont vous me parlez, s'il devait avoir quelque exigence à ce sujet...

-- Pas le moins du monde. Seulement, je vous l'ai dit, comme ce sont des personnes très pieuses qui dirigent cette oeuvre, vous ne vous étonnerez pas de leurs questions... Et puis enfin... essayez; que risquez-vous? Si les propositions qu'on vous fera vous conviennent, vous les acceptez... si, au contraire, elle vous semblent choquer votre liberté de conscience, vous les refuserez... votre position ne sera pas empirée.

La Mayeux n'avait rien à répondre à cette conclusion, qui, lui laissant la plus parfaite latitude, devait éloigner d'elle toute défiance; elle reprit donc:

-- J'accepte votre offre, mademoiselle, et je vous en remercie du fond du coeur; mais qui me présentera?

-- Moi... demain, si vous le voulez.

-- Mais les renseignements que l'on désirera prendre sur moi, peut-être?...

-- La respectable mère Sainte-Perpétue, supérieure du couvent de Sainte-Marie, où est établie l'oeuvre, vous appréciera, j'en suis sûre, sans qu'il lui soit besoin de se renseigner; sinon elle vous le dira, et il vous sera facile de la satisfaire. Ainsi, c'est convenu... à demain.

-- Viendrai-je vous prendre ici, mademoiselle?

-- Non: ainsi que je vous l'ai dit, il faut qu'on ignore que vous êtes venue de la part de M. Agricol; et une nouvelle visite ici pourrait être connue et donner l'éveil... J'irai vous prendre en fiacre... Où demeurez-vous?

-- Rue Brise-Miche, numéro 3... Puisque vous prenez cette peine, mademoiselle, vous n'auriez qu'à prier le teinturier qui sert de portier de venir m'avertir... de venir avertir la Mayeux.

-- La Mayeux! dit Florine avec surprise.

-- Oui, mademoiselle, répondit l'ouvrière avec un triste sourire, c'est le sobriquet que tout le monde me donne... et tenez, ajouta la Mayeux, ne pouvant retenir une larme, c'est aussi à cause de mon infirmité ridicule, à laquelle ce sobriquet fait allusion, que je crains d'aller en journée chez des étrangers... il y a tant de gens qui vous raillent... sans savoir combien ils vous blessent!... Mais, reprit la Mayeux en essuyant une larme, je n'ai pas à choisir, je me résignerai...

Florine, péniblement émue, prit la main de la Mayeux et lui dit:

-- Rassurez-vous, il est des infortunes si touchantes qu'elles inspirent la compassion et non la raillerie. Je ne puis donc vous demander sous votre véritable nom?

-- Je me nomme Madeleine Soliveau mais, je vous le répète, mademoiselle, demandez la Mayeux, car on ne me connaît guère que sous ce nom-là.

-- Je serai donc demain à midi rue Brise-Miche.

-- Ah! mademoiselle, comment jamais reconnaître vos bontés?

-- Ne parlons pas de cela; tout mon désir est que mon entremise puisse vous être utile... ce dont vous seule jugerez. Quant à Agricol, ne lui répondez pas; attendez qu'il soit sorti de prison, et dites-lui alors, je vous le répète, que ses révélations doivent être secrètes jusqu'au moment où il pourra voir ma pauvre maîtresse...

-- Et où est-elle à cette heure, cette chère demoiselle?

-- Je l'ignore... Je ne sais pas où on l'a conduite lorsque son accès s'est déclaré. Ainsi, à demain; attendez-moi.

-- À demain, dit la Mayeux. Le lecteur n'a pas oublié que le couvent de Sainte-Marie, où Florine devait conduire la Mayeux, renfermait les filles du maréchal Simon, et était voisin de la maison de santé du docteur Baleinier, où se trouvait Adrienne de Cardoville.

II. La mère Sainte-Perpétue.

Le couvent de Sainte-Marie, où avaient été conduites les filles du maréchal Simon, était un ancien hôtel dont le vaste jardin donnait sur le boulevard de l'Hôpital, l'un des endroits (à cette époque surtout) les plus déserts de Paris.

Les scènes qui vont suivre se passaient le 12 février, veille du jour fatal où les membres de la famille Rennepont, les derniers descendants de la soeur du Juif errant, devaient se trouver assemblés rue Saint-François.

Le couvent de Sainte-Marie était tenu avec une régularité parfaite. Un conseil supérieur, composé d'ecclésiastiques influents présidés par le père d'Aigrigny et de femmes d'une grande dévotion, à la tête desquelles se trouvait la princesse de Saint-Dizier, s'assemblait fréquemment, afin d'aviser aux moyens d'étendre et d'assurer l'influence occulte et puissante de cet établissement, qui prenait une extension remarquable. Des combinaisons très habiles, très profondément calculées, avaient présidé à la fondation de l'oeuvre de Sainte-Marie, qui, par suite de nombreuses donations, possédait de très riches immeubles et d'autres biens dont le nombre augmentait chaque jour. La communauté religieuse n'était qu'un prétexte; mais grâce à de nombreuses intelligences nouées avec la province par l'intermédiaire des membres les plus exaltés du parti ultramontain, on attirait dans cette maison un assez grand nombre d'orphelines richement dotées, qui devaient recevoir au couvent une éducation solide, austère, religieuse, bien préférable, disait-on, à l'éducation frivole qu'elles auraient reçue dans les pensionnats à la mode, infectés de la corruption du siècle; aux femmes veuves ou isolées, mais riches aussi, l'oeuvre de Sainte- Marie offrait un asile assuré contre les dangers et les tentations du monde: dans cette paisible retraite on goûtait un calme adorable, on faisait doucement son salut, et l'on était entouré des soins les plus tendres, les plus affectueux. Ce n'était pas tout: la mère Sainte-Perpétue, supérieure du couvent, se chargeait aussi au nom de l'oeuvre, de procurer aux vrais fidèles, qui désiraient préserver l'intérieur de leurs maisons de la corruption du siècle, soit des demoiselles de compagnie pour les femmes seules ou âgées, soit des servantes pour les ménages, soit enfin des ouvrières à la journée, toutes personnes dont la pieuse moralité était garantie par l'oeuvre. Rien ne semblerait plus digne d'intérêt, de sympathie et d'encouragement qu'un pareil établissement; mais tout à l'heure se dévoilera le vaste et dangereux réseau d'intrigues de toutes sortes que cachaient ces charitables apparences.

La supérieure du couvent, mère Sainte-Perpétue, était une grande femme de quarante ans environ, vêtue de bure couleur carmélite, et portant un long rosaire à sa ceinture; un bonnet blanc à mentonnière, accompagné d'un voile noir, embéguinait étroitement son visage maigre et blême; une grande quantité de rides profondes et transversales sillonnaient son front couleur d'ivoire jauni; son nez, à arête tranchante, se courbait quelque peu en bec d'oiseau de proie; son oeil noir était sagace et perçant; sa physionomie, à la fois intelligente, froide et ferme. Pour l'entente et la conduite des intérêts matériels de la communauté, la mère Sainte-Perpétue en eût remontré au procureur le plus retors et le plus rusé. Lorsque les femmes sont possédées de ce qu'on appelle l'esprit des affaires, et qu'elles y appliquent leur finesse de pénétration, leur persévérance infatigable, leur prudente dissimulation, et surtout cette justesse et cette rapidité du coup d'oeil qui leur sont naturelles, elles arrivent à des résultats prodigieux. Pour la mère Sainte-Perpétue, femme de tête solide et forte, la vaste comptabilité de la communauté n'était qu'un jeu; personne mieux qu'elle ne savait acheter des propriétés, les remettre en valeur et les revendre avec avantage; le cours de la Rente, le change, la valeur courante des actions de différentes entreprises lui étaient aussi très familiers; jamais elle n'avait commandé à ses intermédiaires une fausse spéculation lorsqu'il s'était agi de placer les fonds dont tant de bonnes âmes faisaient journellement don à l'oeuvre de Sainte-Marie; l'esprit d'association, lorsqu'il est dirigé dans un but d'égoïsme collectif, donne aux corporations les défauts et les vices de l'individu.

Ainsi une congrégation aimera le pouvoir et l'argent, comme un ambitieux aime le pouvoir pour le pouvoir, comme le cupide aime l'argent pour l'argent... Mais c'est surtout à l'endroit des immeubles que les congrégations agissent comme un seul homme. L'immeuble est leur rêve, leur idée fixe, leur fructueuse monomanie; elles le poursuivent de leurs voeux les plus sincères, les plus tendres, les plus chauds... Le premier immeuble est, pour une pauvre petite communauté naissante, ce qu'est pour une jeune mariée sa corbeille de noces; pour un adolescent, son premier cheval de course; pour un poète, son premier succès; pour une lorette, son premier châle de cachemire; parce qu'après tout, dans ce siècle matériel, un immeuble pose, classe, _cote _une communauté pour une certaine valeur à cette espèce de Bourse religieuse, et donne une idée d'autant meilleure de son crédit sur les simples que toutes ces associations de salut en commandite, qui finissent par posséder des biens immenses, se fondent toujours modestement avec la pauvreté pour apport social et la charité du prochain comme garantie et éventualité. Aussi l'on peut se figurer tout ce qu'il y a d'âcre et d'ardente rivalité entre les différentes congrégations d'hommes et de femmes à propos des immeubles que chacun peut compter au soleil, avec quelle ineffable complaisance une opulente congrégation écrase sous l'inventaire de ses maisons, de ses fermes, de ses valeurs de portefeuille, une congrégation moins riche. L'envie, la jalousie haineuse, rendues plus irritantes encore par l'oisiveté claustrale, naissent forcément de telles comparaisons; et pourtant rien n'est moins chrétien dans l'adorable acception de ce mot divin, rien n'est moins selon le véritable esprit évangélique, esprit si essentiellement, si religieusement communiste, que cette âpre, que cette insatiable ardeur d'acquérir et d'accaparer par tous les moyens possibles: avidité dangereuse, qui est loin d'être excusée aux yeux de l'opinion publique par quelques maigres aumônes auxquelles préside un inexorable esprit d'exclusion et d'insolence.

Mère Sainte-Perpétue était assise devant un grand bureau à cylindre, placé au milieu d'un cabinet très simplement, mais très confortablement meublé; un excellent feu brillait dans la cheminée de marbre, un moelleux tapis recouvrait le plancher. La supérieure, à qui on remettait chaque jour toutes les lettres adressées soit aux soeurs, soit aux pensionnaires du couvent, venait d'ouvrir les lettres des soeurs selon son droit, et de décacheter très dextrement les lettres des pensionnaires selon le droit qu'elle s'attribuait, à leur insu, mais toujours, bien entendu, dans le seul intérêt du salut de ces chères filles, et aussi un peu pour se tenir au courant de leur correspondance; car la supérieure s'imposait encore le devoir de prendre connaissance de toutes les lettres qu'on écrivait du couvent, avant de les mettre à la poste. Les traces de cette pieuse et innocente inquisition disparaissaient très facilement, la sainte et bonne mère possédant tout un arsenal de charmants petits outils d'acier: les uns, très affilés, servaient à découper imperceptiblement le papier autour du cachet; puis, la lettre ouverte, lue et replacée dans son enveloppe, on prenait un autre gentil instrument arrondi, on le chauffait légèrement et on le promenait sur le contour de la cire du cachet, qui, en fondant et s'étalant un peu, recouvrait la primitive incision; enfin, par un sentiment de justice et d'égalité très louable, il y avait dans l'arsenal de la bonne mère jusqu'à un petit fumigatoire on ne peut plus ingénieux, à la vapeur humide et dissolvante duquel on soumettait les lettres modestement et humblement fermées avec des pains à cacheter; ainsi détrempés, ils cédaient sous le moindre effort et sans occasionner la moindre déchirure.

Selon l'importance des indiscrétions qu'elle faisait ainsi commettre aux signataires des lettres, la supérieure prenait des notes plus ou moins étendues. Elle fut interrompue dans cette intéressante investigation par deux coups doucement frappés à la porte verrouillée.

Mère Sainte-Perpétue abaissa aussitôt le vaste cylindre de son secrétaire sur son arsenal, se leva et alla ouvrir d'un air grave et solennel. Une soeur converse venait lui annoncer que Mme la princesse de Saint-Dizier attendait dans le salon, et que Mlle Florine, accompagnée d'une jeune fille contrefaite et mal vêtue, arrivée peu de temps après la princesse, attendait à la porte du petit corridor.

-- Introduisez d'abord Mme la princesse, dit la mère Sainte- Perpétue. Et avec une prévenance charmante, elle approcha un fauteuil du feu.

Mme de Saint-Dizier entra. Quoique sans prétentions coquettes et juvéniles, la princesse était habillée avec goût et élégance: elle portait un chapeau de velours noir de la meilleure faiseuse, un grand châle de cachemire bleu, une robe de satin noir garnie de martre pareille à la fourrure de son manchon.

-- Quelle bonne fortune me vaut encore aujourd'hui l'honneur de votre visite, ma chère fille? lui dit gracieusement la supérieure.

-- Une recommandation très importante, ma chère mère, car je suis très pressée; on m'attend chez Son Éminence, et je n'ai malheureusement que quelques minutes à vous donner: il s'agit encore de ces deux orphelines au sujet desquelles nous avons longuement causé hier.

-- Elles continuent à être séparées, selon votre désir, et cette séparation leur a porté un coup si sensible... que j'ai été obligée d'envoyer, ce matin... prévenir le docteur Baleinier... à la maison de santé. Il a trouvé de la fièvre jointe à un grand abattement, et, chose singulière, absolument les mêmes symptômes de maladie chez l'une que chez l'autre des deux soeurs... J'ai interrogé de nouveau ces deux malheureuses créatures; je suis restée confondue... épouvantée... ce sont des idolâtres.

-- Aussi était-il bien urgent de vous les confier... Mais voici le sujet de ma visite: ma chère mère, on vient d'apprendre le retour imprévu du soldat qui a amené ces jeunes filles en France, et que l'on croyait absent pour quelques jours: il est donc à Paris. Malgré son âge, c'est un homme audacieux, entreprenant, et d'une rare énergie; s'il découvrait que ces jeunes filles sont ici, -- ce qui est d'ailleurs heureusement presque impossible, -- dans sa rage de les voir à l'abri de son influence impie, il serait capable de tout. Ainsi, à compter d'aujourd'hui, ma chère mère, redoublez de surveillance... que personne ne puisse s'introduire ici nuitamment. Ce quartier est si désert!...

-- Soyez tranquille, ma chère fille, nous sommes suffisamment gardées; notre concierge et nos jardiniers, bien armés, font une ronde chaque nuit du côté du boulevard de l'Hôpital; les murailles sont hautes et hérissées de pointes de fer aux endroits d'un accès plus facile... Mais je vous remercie toujours, ma chère fille, de m'avoir prévenue, on redoublera de précautions.

-- Il faudra surtout en redoubler cette nuit, ma chère mère!

-- Et pourquoi?

-- Parce que si cet infernal soldat avait l'audace inouïe de tenter quelque chose, il le tenterait cette nuit...

-- Et comment le savez-vous, ma chère fille?

-- Nos renseignements nous donnent cette certitude, répondit la princesse avec un léger embarras qui n'échappa pas à la supérieure; mais elle était trop fine et trop réservée pour paraître s'en apercevoir; seulement elle soupçonna qu'on lui cachait plusieurs choses.

-- Cette nuit donc, répondit mère Sainte-Perpétue, on redoublera de surveillance... Mais puisque j'ai le plaisir de vous voir, ma chère fille, j'en profiterai pour vous dire deux mots du mariage en question.

-- Parlons-en, ma chère mère, dit vivement la princesse, car cela est très important. Le jeune de Brisville est un homme rempli d'ardente dévotion dans ce temps d'impiété révolutionnaire; il pratique ouvertement, il peut nous rendre les plus grands services: il est, à la Chambre, assez écouté; il ne manque pas d'une sorte d'éloquence agressive et provocante, et je ne sais personne qui donne à sa croyance un tour plus effronté, à sa foi une allure plus insolente: son calcul est juste, car cette manière cavalière et débraillée de parler de choses saintes pique et réveille la curiosité des indifférents. Heureusement, les circonstances sont telles qu'il peut se montrer d'une audacieuse violence contre nos ennemis sans le moindre danger, ce qui redouble naturellement son ardeur de martyr postulant: en un mot, il est à nous, et en retour nous lui devons ce mariage; il faut donc qu'il se fasse. Vous savez d'ailleurs, chère mère, qu'il se propose d'offrir une donation de cent mille francs à l'oeuvre de Sainte-Marie le jour où il sera en possession de la fortune de Mlle Baudricourt.

-- Je n'ai jamais douté des excellentes intentions de M. de Brisville au sujet d'une oeuvre qui mérite la sympathie de toutes les personnes pieuses, répondit discrètement la supérieure, mais je ne croyais pas rencontrer tant d'obstacles de la part de la jeune personne.

-- Comment donc?

-- Cette jeune fille, que j'avais crue jusqu'ici la soumission, la timidité, la nullité, tranchons le mot l'idiotisme même, au lieu d'être, comme je le pensais, ravie de cette proposition de mariage, demande du temps pour réfléchir.

-- Cela fait pitié!

-- Elle m'oppose une résistance d'inertie; j'ai beau lui dire sévèrement qu'étant sans parents, sans amis, et confiée absolument à mes soins, elle doit voir par mes yeux, écouter par mes oreilles, et que lorsque je lui affirme que cette union lui convient de tout point, elle doit lui donner son adhésion sans la moindre objection ou réflexion...

-- Sans doute... on ne peut parler d'une manière plus sensée.

-- Elle me répond qu'elle voudrait voir M. de Brisville et connaître son caractère avant de s'engager...

-- C'est absurde... puisque vous lui répondez de sa moralité et que vous trouvez ce mariage convenable.

-- Du reste, j'ai fait remarquer à Mlle Baudricourt que jusqu'à présent je n'avais employé envers elle que des moyens de douceur et de persuasion; mais que si elle m'y forçait, je serais obligée, malgré moi, et dans son intérêt même, d'agir avec rigueur pour vaincre son opiniâtreté, de la séparer de ses compagnes, de la mettre en cellule, au secret le plus rigoureux, jusqu'à ce qu'elle se décide, après tout, à être heureuse... et à épouser un homme honorable...

-- Et ces menaces, ma chère mère?...

-- Auront, je l'espère, un bon résultat. Elle avait dans sa province une correspondance avec une ancienne amie de pension... j'ai supprimé cette correspondance, qui m'a paru dangereuse; elle est donc maintenant sous ma seule influence... et j'espère que nous arriverons à nos fins. Mais, vous le voyez, ma chère fille, ce n'est jamais sans peine, sans traverses, que l'on parvient à faire le bien.

-- Aussi je suis certaine que M. de Brisville ne s'en tiendra pas à sa première promesse, et je me porte caution pour lui que s'il épouse Mlle Baudricourt...

-- Vous savez, ma chère fille, dit la supérieure en interrompant la princesse, que s'il s'agissait de moi, je refuserais; mais donner à l'oeuvre, c'est donner à Dieu, et je ne puis empêcher M. de Brisville d'augmenter la somme de ses bonnes oeuvres. Et puis, il nous arrive quelque chose de déplorable...

-- De quoi s'agit-il donc, ma chère mère?

-- Le Sacré-Coeur nous dispute et nous surenchérit un immeuble tout à fait à notre convenance... En vérité, il y a des gens insatiables; je m'en suis, du reste, expliquée très vertement avec la supérieure.

-- Elle m'a dit, en effet, et a rejeté la faute sur l'économe, répondit Mme de Saint-Dizier.

-- Ah!... vous la voyez donc, ma chère fille? demanda la supérieure, qui parut assez vivement surprise.

-- Je l'ai rencontrée chez Monseigneur, répondit Mme de Saint- Dizier avec une légère hésitation que la mère Sainte-Perpétue ne parut pas remarquer.

Elle reprit:

-- Je ne sais en vérité pourquoi notre établissement excite si violemment la jalousie du Sacré-Coeur; il n'y a pas de bruits fâcheux qu'il n'ait répandus sur l'oeuvre de Sainte Marie; mais certaines personnes se sentent toujours blessées des succès du prochain.

-- Allons, ma chère mère, dit la princesse d'un ton conciliant, il faut espérer que la donation de M. de Brisville vous mettra à même de couvrir la surenchère du Sacré-Coeur; ce mariage aurait donc un double avantage, ma chère mère... car il placerait une grande fortune entre les mains d'un homme à nous, qui l'emploierait comme il convient... Avec environ cent mille francs de rente, la position de notre ardent défenseur triplera d'importance. Nous aurons enfin un organe digne de notre cause, et nous ne serons plus obligés de nous laisser défendre par des gens comme ce M. Dumoulin.

-- Il y a pourtant bien de la verve et bien du savoir dans ses écrits. Selon moi, c'est le style d'un saint Bernard en courroux contre l'impiété du siècle.

-- Hélas! ma chère mère, si vous saviez quel étrange saint Bernard c'est que ce M. Dumoulin!... mais je ne veux pas souiller vos oreilles. Tout ce que je puis vous dire, c'est que de tels défenseurs compromettent les plus saintes causes. Adieu, ma chère mère... au revoir... et surtout redoublez de précautions cette nuit... le retour de ce soldat est inquiétant!

-- Soyez tranquille, ma chère fille... Ah! j'oubliais... Mlle Florine m'a priée de vous demander une grâce: c'est d'entrer à votre service. Vous connaissez la fidélité qu'elle vous a montrée dans la surveillance de votre malheureuse nièce... je crois qu'en la récompensant ainsi vous vous l'attacheriez complètement, et je vous serais très reconnaissante pour elle.

-- Dès que vous vous intéressez le moins du monde à Florine, ma chère mère, c'est chose faite, je la prendrai chez moi... Et maintenant, j'y songe, elle pourra m'être plus utile que je ne pensais d'abord.

-- Mille grâces, ma chère fille, de votre obligeance; à bientôt, je l'espère. Nous avons après-demain à deux heures une longue conférence avec Son Éminence et Monseigneur, ne l'oubliez pas.

-- Non, ma chère mère, je serai exacte... Mais redoublez de précautions cette nuit, de crainte d'un grand scandale.

Après avoir respectueusement baisé la main de la supérieure, la princesse sortit par la grande porte du cabinet qui donnait dans un salon conduisant au grand escalier.

Quelques minutes après, Florine entrait chez la supérieure par une porte latérale. La supérieure était assise; Florine s'approcha d'elle avec une humilité craintive.

-- Vous n'avez pas rencontré Mme la princesse de Saint-Dizier? lui demanda la mère Sainte-Perpétue.

-- Non, ma mère, j'étais à attendre dans le couloir dont les fenêtres donnent sur le jardin.

-- La princesse vous prend à son service à compter d'aujourd'hui, dit la supérieure. Florine fit un mouvement de surprise chagrine et dit:

-- Moi!... ma mère... mais...

-- Je le lui ai demandé en votre nom... Vous acceptez? répondit impérieusement la supérieure.

-- Pourtant... ma mère ... je vous avais priée de ne pas...

-- Je vous dis que vous acceptez! dit la supérieure d'un ton si ferme, si positif, que Florine baissa les yeux et dit à voix basse:

-- J'accepte.

-- C'est au nom de M. Rodin que je vous donne cet ordre.

-- Je m'en doutais, ma mère, répondit tristement Florine. Et à quelles conditions... entré-je... chez la princesse?

-- Aux mêmes conditions que chez sa nièce. Florine tressaillit et dit:

-- Ainsi, je devrai faire des rapports fréquents, secrets, sur la princesse?

-- Vous observerez, vous vous souviendrez, et vous rendrez compte...

-- Oui, ma mère.

-- Vous porterez surtout votre attention sur les visites que la princesse pourrait recevoir désormais de la supérieure du Sacré- Coeur; vous les noterez et tâcherez d'entendre... Il s'agit de préserver la princesse de fâcheuses influences.

-- J'obéirai, ma mère.

-- Vous tâcherez aussi de savoir pour quelle raison deux jeunes orphelines ont été amenées ici et recommandées avec la plus grande sévérité par Mme Grivois, femme de confiance de la princesse.

-- Oui, ma mère.

-- Ce qui ne vous empêchera pas de graver dans votre souvenir les choses qui vous paraîtront dignes de remarque. Demain, d'ailleurs, je vous donnerai des instructions particulières sur un autre sujet.

-- Il suffit, ma mère.

-- Si, du reste, vous vous conduisez d'une manière satisfaisante, si vous exécutez fidèlement les instructions dont je vous parle, vous sortirez de chez la princesse pour être femme de charge chez une jeune mariée; ce sera pour vous une position excellente et durable... toujours aux mêmes conditions. Ainsi, il est bien entendu que vous entrez chez Mme de Saint-Dizier après m'en avoir fait la demande.

-- Oui, ma mère... je m'en souviendrai.

-- Quelle est cette jeune fille qui vous accompagne?

-- Une pauvre créature sans aucune ressource, très intelligente, d'une éducation au-dessus de son état; elle est ouvrière en lingerie; le travail lui manque, elle est réduite à la dernière extrémité. J'ai pris sur elle des renseignements ce matin en allant la chercher; ils sont excellents.

-- Elle est laide et contrefaite?

-- Sa figure est intéressante, mais elle est contrefaite. La supérieure parut satisfaite de savoir que la personne dont on lui parlait était douce, d'un extérieur disgracieux, et elle ajouta après un moment de réflexion:

-- Et elle paraît intelligente?

-- Très intelligente.

-- Et elle est absolument sans ressources?

-- Sans aucune ressource.

-- Est-elle pieuse?

-- Elle ne pratique pas.

-- Peu importe, se dit mentalement la supérieure; si elle est très intelligente, cela suffira. Puis elle reprit tout haut:

-- Savez-vous si elle est adroite ouvrière?

-- Je le crois, ma mère.

La supérieure se leva, alla à un casier, y prit un registre, y parut chercher pendant quelque temps avec attention, puis elle dit en replaçant le registre:

-- Faites entrer cette jeune fille... et allez m'attendre dans la lingerie.

-- Contrefaite... intelligente... adroite ouvrière, dit la supérieure en réfléchissant; elle n'inspirerait aucun soupçon... Il faut voir.

Au bout d'un instant; Florine rentra avec la Mayeux, qu'elle introduisit auprès de la supérieure, après quoi elle se retira discrètement. La jeune ouvrière était émue, tremblante et profondément troublée, car elle ne pouvait pour ainsi dire croire à la découverte qu'elle venait de faire pendant l'absence de Florine.

Ce ne fut pas sans une vague frayeur que la Mayeux resta seule avec la supérieure du couvent de Sainte-Marie.

III. La tentation.

Telle avait été la cause de la profonde émotion de la Mayeux: Florine, en se rendant auprès de la supérieure, avait laissé la jeune ouvrière dans un couloir garni de banquettes et formant une sorte d'antichambre située au premier étage. Se trouvant seule, la Mayeux s'était approchée machinalement d'une fenêtre ouvrant sur le jardin du couvent, borné de ce côté par un mur à moitié démoli, et terminé à l'une de ses extrémités par une clôture de planches à claire-voie. Ce mur, aboutissant à une chapelle en construction, était mitoyen avec le jardin d'une maison voisine.

La Mayeux avait tout à coup vu apparaître une jeune fille à l'une des croisées du rez-de-chaussée de cette maison, croisée grillée, d'ailleurs remarquable par une sorte d'auvent en forme de tente qui la surmontait. Cette jeune fille, les yeux fixés sur un des bâtiments du couvent, faisait de la main des signes qui semblaient à la fois encourageants et affectueux. De la fenêtre où elle était placée, la Mayeux, ne pouvant voir à qui s'adressaient ces signes d'intelligence, admirait la rare beauté de cette jeune fille, l'éclat de son teint, le noir brillant de ses grands yeux, le doux et bienveillant sourire qui effleurait ses lèvres. On répondit sans doute à sa pantomime à la fois gracieuse et expressive, car, par un mouvement rempli de grâce, cette jeune fille, posant la main gauche sur son coeur, fit de la main droite un geste qui semblait dire que son coeur s'en allait vers cet endroit qu'elle ne quittait pas des yeux.

Un pâle rayon de soleil, perçant les nuages, vint se jouer à ce moment sur les cheveux de cette jeune fille, dont la blanche figure, alors presque collée aux barreaux de la croisée, sembla pour ainsi dire tout à coup illuminée par les éblouissants reflets de sa splendide chevelure d'or bruni. À l'aspect de cette ravissante figure, encadrée de longues boucles d'admirables cheveux d'un roux doré, la Mayeux tressaillit involontairement; la pensée de Mlle de Cardoville lui vint aussitôt à l'esprit, et elle se persuada (elle ne se trompait pas) qu'elle avait devant les yeux la protectrice d'Agricol.

En retrouvant là, dans cette sinistre maison d'aliénés, cette jeune fille si merveilleusement belle, en se souvenant de la bonté délicate avec laquelle elle avait quelques jours auparavant accueilli Agricol dans son petit palais éblouissant de luxe, la Mayeux sentit son coeur se briser. Elle croyait Adrienne folle... et pourtant, en l'examinant plus attentivement encore, il lui semblait que l'intelligence et la grâce animaient toujours cet adorable visage. Tout à coup Mlle de Cardoville fit un geste expressif, mit son doigt sur sa bouche, envoya deux baisers dans la direction de ses regards, et disparut subitement.

Songeant aux révélations si importantes qu'Agricol avait à faire à Mlle de Cardoville, la Mayeux regrettait d'autant plus amèrement de n'avoir aucun moyen, aucune possibilité de parvenir jusqu'à elle; car il lui semblait que si cette jeune fille était folle, elle se trouvait du moins dans un moment lucide.

La jeune ouvrière était plongée dans ces réflexions remplies d'inquiétude lorsqu'elle vit revenir Florine accompagnée d'une des religieuses du couvent. La Mayeux dut donc garder le silence sur la découverte qu'elle venait de faire, et se trouva bientôt en présence de la supérieure.

La supérieure, après un rapide et pénétrant examen de la physionomie de la jeune ouvrière, lui trouva l'air si timide, si doux, si honnête, qu'elle crut pouvoir ajouter complètement foi aux renseignements donnés par Florine.

-- Ma chère fille, dit la mère Sainte-Perpétue d'une voix affectueuse, Florine m'a dit dans quelle cruelle situation vous vous trouviez... Il est donc vrai... vous manquez absolument de travail?

-- Hélas! oui, madame.

-- Appelez-moi, votre mère... ma chère fille; ce nom est plus doux... et c'est la règle de cette maison... Je n'ai pas besoin de vous demander quels sont vos principes?

-- J'ai toujours vécu honnêtement de mon travail... ma mère, répondit la Mayeux avec une simplicité à la fois digne et modeste.

-- Je vous crois, ma chère fille, et j'ai de bonnes raisons pour vous croire... Il faut remercier le Seigneur de vous avoir mise à l'abri de bien des tentations... mais, dites-moi, êtes-vous habile dans votre état?

-- Je fais de mon mieux ma mère; l'on a toujours été satisfait de mon travail... Si vous désirez d'ailleurs me mettre à l'oeuvre, vous en jugerez.

-- Votre affirmation me suffit, ma chère fille... Vous préférez, n'est-ce pas, aller travailler en journée?

-- Mlle Florine m'a dit, ma mère, que je ne pouvais espérer avoir de travail chez moi.

-- Pour l'instant, non, ma fille; si plus tard l'occasion se présentait... j'y songerais... Quant à présent, voici ce que je peux vous offrir: une vieille dame très respectable m'a fait demander une ouvrière à la journée; présentée par moi, vous lui conviendrez; l'oeuvre se chargera de vous vêtir comme il faut, peu à peu l'on retiendra ce déboursé sur votre salaire, car c'est avec nous que vous compterez... Ce salaire est de deux francs par jour... Vous paraît-il suffisant?

-- Ah! ma mère... c'est bien au-delà de ce que je pouvais espérer.

-- Vous ne serez d'ailleurs occupée que de neuf heures du matin à six heures du soir... il vous restera donc encore quelques heures dont vous pourrez disposer. Vous le voyez, cette condition est assez douce, n'est-ce pas?

-- Oh! bien douce, ma mère...

-- Je dois, avant tout, vous dire chez qui l'oeuvre aurait l'intention de vous employer... c'est chez une veuve nommée Mme de Brémont, personne remplie de solide piété... Vous n'aurez, je l'espère, dans sa maison, que d'excellents exemples... s'il en était autrement, vous viendriez m'en avertir.

-- Comment cela ma mère? dit la Mayeux avec surprise.

-- Écoutez-moi bien, ma chère fille, dit la mère Sainte-Perpétue d'un ton de plus en plus affectueux; l'oeuvre de Sainte-Marie a un saint et double but... Vous comprenez, n'est-ce pas, que s'il est de notre devoir de donner aux maîtres toutes les garanties désirables sur la moralité des personnes que nous plaçons dans l'intérieur de leur famille, nous devons aussi donner aux personnes que nous plaçons toutes les garanties de moralité désirables sur les maîtres à qui nous les adressons?

-- Rien n'est plus juste et d'une plus sage prévoyance, ma mère.

-- N'est-ce pas, ma chère fille? car de même qu'une servante de mauvaise conduite peut porter un trouble fâcheux dans une famille respectable, de même aussi un maître ou une maîtresse de mauvaises moeurs peuvent avoir une dangereuse influence sur les personnes qui les servent ou qui vont travailler dans leur maison. Or, c'est pour offrir une mutuelle garantie aux maîtres et aux serviteurs vertueux que notre oeuvre est fondée...

-- Ah! madame... dit naïvement la Mayeux, ceux qui ont eu cette pensée méritent la bénédiction de tous...

-- Et les bénédictions ne manquent pas, ma chère fille, parce que l'oeuvre tient ses promesses. Ainsi, une intéressante ouvrière... comme vous, par exemple... est placée auprès de personnes irréprochables, selon nous; aperçoit-elle, soit chez ses maîtres, soit même chez les gens qui les fréquentent habituellement, quelque irrégularité de moeurs, quelque tendance irréligieuse qui blesse sa pudeur ou qui choque ses principes religieux, elle vient aussitôt nous faire une confidence détaillée de ce qui a pu l'alarmer. Rien de plus juste... n'est-il pas vrai?

-- Oui, ma mère... répondit timidement la Mayeux, qui commençait à trouver ces prévisions singulières.

-- Alors, reprit la supérieure, si le cas nous paraît grave, nous engageons notre protégée à observer plus attentivement encore, afin de bien se convaincre qu'elle avait raison de s'alarmer... Elle nous fait de nouvelles confidences, et si elles confirment nos premières craintes, fidèles à notre pieuse tutelle, nous retirons aussitôt notre protégée de cette maison peu convenable. Du reste, comme le plus grand nombre d'entre elles, malgré leur candeur et leur vertu, n'ont pas les lumières suffisantes pour distinguer ce qui peut nuire à leur âme, nous préférons, dans leur intérêt, que tous les huit jours elles nous confient, comme une fille le confierait à sa mère, soit de vive voix, soit par écrit, tout ce qui s'est passé durant la semaine dans les maisons où elles sont placées; alors nous avisons pour elles, soit en les y laissant, soit en les retirant. Nous avons déjà environ cent personnes, demoiselles de compagnie, de magasin, servantes ou ouvrières à la journée, placées selon ces conditions dans un grand nombre de familles; et, dans l'intérêt de tous, nous nous applaudissons chaque jour de cette manière de procéder. Vous me comprenez, n'est-ce pas, ma chère fille?

-- Oui... oui... ma mère, dit la Mayeux, de plus en plus embarrassée. Elle avait trop de droiture et de sagacité pour ne pas trouver que cette manière d'assurance mutuelle sur la moralité des maîtres et des serviteurs ressemblait à une sorte d'espionnage du foyer domestique, organisé sur une vaste échelle et exécuté par les protégées de l'oeuvre presque à leur insu: car il était en effet difficile de déguiser plus habilement à leurs yeux cette habitude de délation à laquelle on les dressait sans qu'elles s'en doutassent.

-- Si je suis entrée dans ces longs détails, ma chère fille, reprit la mère Sainte-Perpétue, prenant le silence de la Mayeux pour un assentiment, c'est afin que vous ne vous croyiez pas obligée de rester malgré vous dans une maison où, contre votre attente, je vous le répète, vous ne trouveriez pas continuellement de saints et pieux exemples... Ainsi, la maison de Mme de Brémont, à laquelle je vous destine, est une maison tout en Dieu... Seulement on dit, et je ne veux pas le croire, que la fille de Mme de Brémont, Mme de Noisy, qui depuis peu de temps est venue habiter avec elle, n'est pas d'une conduite parfaitement exemplaire, qu'elle ne remplit par exactement ses devoirs religieux, et qu'en l'absence de son mari, à cette heure en Amérique, elle reçoit des visites malheureusement trop assidues d'un M. Hardy, riche manufacturier.

Au nom du patron d'Agricol la Mayeux ne put retenir un mouvement de surprise et rougit légèrement.

La supérieure prit naturellement cette rougeur et ce mouvement pour une preuve de la pudibonde susceptibilité de la jeune ouvrière et ajouta:

-- J'ai dû tout vous dire, ma chère fille, afin que vous fussiez sur vos gardes. J'ai dû même vous entretenir de bruits que je crois complètement erronés, car la fille de Mme de Brémont a eu sans cesse de trop bons exemples sous les yeux pour les oublier jamais... D'ailleurs, étant dans la maison du matin au soir, mieux que personne vous serez à même de vous apercevoir si les bruits dont je vous parle sont faux ou fondés: si par malheur ils l'étaient, selon vous, alors, ma chère fille, vous viendriez me confier toutes les circonstances qui vous autorisent à le croire, et si je partageais votre opinion, je vous retirerais à l'instant de cette maison, parce que la sainteté de la mère ne compenserait pas suffisamment le déplorable exemple que vous offrirait la conduite de la fille... car dès que vous faites partie de l'oeuvre, je suis responsable de votre salut; et, bien plus, dans le cas où votre susceptibilité vous obligerait à sortir de chez Mme de Brémont, comme vous pourriez être quelque temps sans emploi, l'oeuvre, si elle est satisfaite de votre zèle et de votre conduite, vous donnera un franc par jour jusqu'au moment où elle vous replacera. Vous voyez, ma chère fille, qu'il y a tout à gagner avec nous... Il est donc convenu que vous entrerez après- demain chez Mme de Brémont.

La Mayeux se trouvait dans une position très difficile: tantôt elle croyait ses premiers soupçons confirmés, et, malgré sa timidité, sa fierté se révoltait en songeant que, parce qu'on la savait misérable, on la croyait capable de se vendre comme une espionne, moyennant un salaire élevé; tantôt, au contraire, sa délicatesse naturelle répugnant à croire qu'une femme de l'âge et de la condition de la supérieure pût descendre à lui adresser une de ces propositions aussi infamantes pour celui qui l'accepte que pour celui qui la fait, elle se reprochait ses premiers doutes, se demandant si la supérieure, avant de l'employer, ne voulait pas, jusqu'à un certain point, l'éprouver, et voir si sa droiture s'élèverait au-dessus d'une offre relativement très brillante. La Mayeux était si naturellement portée à croire au bien qu'elle s'arrêta à cette dernière pensée, se disant qu'après tout, si elle se trompait, ce serait pour la supérieure la manière la moins blessante de refuser ses offres indignes. Par un mouvement qui n'avait rien de hautain, mais qui disait la conscience qu'elle avait de sa dignité, la jeune ouvrière, relevant la tête, jusqu'alors tenue humblement baissée, regarda la supérieure bien en face, afin que celle-ci pût lire sur ses traits la sincérité de ses paroles, et lui dit d'une voix légèrement émue, et oubliant cette fois de dire «ma mère»:

-- Ah! madame... je ne puis vous reprocher de me faire subir une pareille épreuve... vous me voyez bien misérable, et je n'ai rien fait qui puisse me mériter votre confiance; mais, croyez-moi, si pauvre que je sois, jamais je ne m'abaisserai à faire une action aussi méprisable que celle que vous êtes sans doute obligée de me proposer afin de vous assurer par mon refus que je suis digne de votre intérêt. Non, non, madame, jamais, et à aucun prix, je ne serai capable d'une délation.

La Mayeux prononça ces derniers mots avec tant d'animation que son visage se colora légèrement. La supérieure avait trop de tact et d'expérience pour ne pas reconnaître la sincérité des paroles de la Mayeux; s'estimant heureuse de voir la jeune fille prendre ainsi le change, elle lui sourit affectueusement et lui tendit les bras en disant:

-- Bien, bien, ma chère fille... venez m'embrasser...

-- Ma mère... je suis confuse... de tant de bonté.

-- Non, car vos paroles sont remplies de droiture... Seulement, persuadez-vous bien que je ne vous ai pas fait subir d'épreuve... parce qu'il n'y a rien qui ressemble moins à une délation que les marques de confiance filiale que nous demandons à nos protégées dans l'intérêt même de la moralité de leur condition; mais certaines personnes -- et, je le vois, vous êtes du nombre, ma chère fille -- ont des principes assez arrêtés, une intelligence assez avancée, pour pouvoir se passer de nos conseils et apprécier par elles-mêmes ce qui peut nuire à leur salut. C'est donc une responsabilité que je vous laisserai tout entière, ne vous demandant d'autres confidences que celles que vous croirez devoir me faire volontairement.

-- Ah! madame... que de bonté! dit la pauvre Mayeux, ignorant les mille détours de l'esprit monacal, et se croyant déjà certaine de gagner honorablement un salaire équitable.

-- Ce n'est pas de la bonté... c'est de la justice, reprit la mère Sainte-Perpétue, dont l'accent devenait de plus en plus affectueux; on ne saurait trop avoir de confiance et de tendresse envers de saintes filles comme vous, que la pauvreté a encore épurées, si cela peut se dire, parce qu'elles ont toujours fidèlement observé la loi du Seigneur.

-- Ma mère...

-- Une dernière question, ma chère fille: combien de fois par mois approchez-vous la sainte table?

-- Madame, reprit la Mayeux, je ne m'en suis pas approchée depuis ma première communion, que j'ai faite il y a huit ans. C'est à peine si en travaillant chaque jour, et tout le jour, je puis suffire à gagner ma vie; il ne me reste donc pas de loisir pour...

-- Grand Dieu! s'écria la supérieure en interrompant la Mayeux et joignant les mains avec tous les signes d'un douloureux étonnement, il serait vrai?... vous ne pratiquez pas?...

-- Hélas, madame, je vous l'ai dit, le temps me manque, reprit la Mayeux en regardant la mère Sainte-Perpétue d'un air interdit.

Après un moment de silence, celle-ci lui dit tristement:

-- Vous me voyez désolée, ma chère fille... Je vous l'ai dit: de même que nous ne plaçons nos protégées que dans des maisons pieuses, de même on nous demande des personnes pieuses et qui pratiquent; c'est une des conditions indispensables de l'oeuvre... Ainsi, à mon grand regret, il m'est impossible de vous employer comme je l'espérais... Cependant, si par la suite vous renonciez à une si grande indifférence à propos de vos devoirs religieux... alors nous verrions...

-- Madame, dit la Mayeux, le coeur gonflé de larmes, car elle était obligée de renoncer à une heureuse espérance, je vous demande pardon de vous avoir retenue si longtemps... pour rien.

-- C'est moi, ma chère fille, qui regrette vivement de ne pouvoir vous attacher à l'oeuvre... mais je ne perds pas tout espoir... surtout parce que je désire voir une personne déjà digne d'intérêt mériter un jour par sa piété l'appui durable des personnes religieuses... Adieu... ma chère fille... Allez en paix, et que Dieu soit miséricordieux en attendant que vous soyez tout à fait revenue à lui...

Ce disant, la supérieure se leva et conduisit la Mayeux jusqu'à la porte, toujours avec les formes les plus douces et les plus maternelles; puis, au moment où la Mayeux dépassait le seuil, elle lui dit:

-- Suivez le corridor, descendez quelques marches, frappez à la seconde porte à droite; c'est la lingerie: vous y trouverez Florine... elle vous reconduira... Adieu, ma chère fille...

Dès que la Mayeux fut sortie de chez la supérieure, ses larmes, jusqu'alors contenues, coulèrent abondamment; n'osant pas paraître ainsi éplorée devant Florine et quelques religieuses sans doute rassemblées dans la lingerie, elle s'arrêta un moment auprès d'une des fenêtres du corridor pour essuyer ses yeux noyés de pleurs.

Elle regardait machinalement la croisée de la maison voisine du couvent, où elle avait cru reconnaître Adrienne de Cardoville, lorsqu'elle vit celle-ci sortir d'une porte et s'avancer rapidement vers la clôture à claire-voie qui séparait les deux jardins...

Au même instant, à sa profonde stupeur, la Mayeux vit une des deux soeurs dont la disparition désespérait Dagobert, Rose Simon, pâle, chancelante, abattue, s'approcher avec crainte et inquiétude de la claire-voie qui la séparait de Mlle de Cardoville, comme si l'orpheline eût redouté d'être aperçue...

IV. La Mayeux et mademoiselle de Cardoville.

La Mayeux, émue, attentive, inquiète, penchée à l'une des fenêtres du couvent, suivait des yeux les mouvements de Mlle de Cardoville et de Rose Simon, qu'elle s'attendait si peu à trouver réunies dans cet endroit.

L'orpheline, s'approchant tout à fait de la claire-voie qui séparait le jardin de la communauté de celui de la maison du docteur Baleinier, dit quelques mots à Adrienne, dont les traits exprimèrent tout à coup l'étonnement, l'indignation et la pitié. À ce moment une religieuse accourut en regardant de côté et d'autre, comme si elle eût cherché quelqu'un avec inquiétude; puis apercevant Rose, qui, timide et craintive, se serrait contre la claire-voie, elle la saisit par le bras, eut l'air de lui faire de graves reproches, et, malgré quelques vives paroles que Mlle de Cardoville sembla lui adresser, la religieuse emmena rapidement l'orpheline, qui, éplorée, se retourna deux ou trois fois vers Adrienne; celle-ci, après lui avoir encore témoigné de son intérêt par des gestes expressifs, se retourna brusquement, comme si elle eût voulu cacher ses larmes.

Le corridor où se tenait la Mayeux pendant cette scène touchante était situé au premier étage; l'ouvrière eut la pensée de descendre au rez-de-chaussée, de tâcher de s'introduire dans le jardin, afin de parler à cette belle jeune fille aux cheveux d'or, de bien s'assurer si elle était Mlle de Cardoville, et alors, si elle la croyait dans un moment lucide, de lui apprendre qu'Agricol avait à lui communiquer des choses du plus grand intérêt, mais qu'il ne savait comment l'en instruire.

La journée s'avançait, le soleil allait bientôt se coucher; la Mayeux, craignant que Florine ne se lassât de l'attendre, se hâta d'agir; marchant d'un pas léger, prêtant l'oreille de temps à autre avec inquiétude, elle gagna l'extrémité du corridor; là, un petit escalier de trois ou quatre marches conduisait au palier de la lingerie, puis, formant une spirale étroite, aboutissait à l'étage inférieur. L'ouvrière, entendant des voix, se hâta de descendre, et se trouva dans un long corridor du rez-de-chaussée vers le milieu duquel s'ouvrait une porte vitrée donnant sur une partie du jardin réservée à la supérieure. Une allée, bordée d'un côté par une haute charmille de buis, pouvant protéger la Mayeux contre les regards, elle s'y glissa et arriva jusqu'à la clôture en claire-voie, qui à cet endroit séparait le jardin du couvent de celui de la maison du docteur Baleinier. À quelques pas d'elle l'ouvrière vit Mlle de Cardoville assise et accoudée sur un banc rustique.

La fermeté du caractère d'Adrienne avait été un moment ébranlée par la fatigue, par le saisissement, par l'effroi, par le désespoir, lors de cette nuit terrible où elle s'était vue conduite dans la maison de fous du docteur Baleinier; enfin celui- ci, profitant avec une astuce diabolique de l'état d'affaiblissement, d'accablement, où se trouvait la jeune fille, était même parvenu à la faire un instant douter d'elle-même. Mais le calme qui succède forcément aux émotions les plus pénibles, les plus violentes, mais la réflexion, mais le raisonnement d'un esprit juste et fin, rassurèrent bientôt Adrienne sur les craintes que le docteur Baleinier avait un instant pu lui inspirer. Elle ne crut même pas à une erreur du savant docteur; elle lut clairement dans la conduite de cet homme, conduite d'une détestable hypocrisie et d'une rare audace, servie par une non moins rare habileté; trop tard enfin, elle reconnut dans M. Baleinier un aveugle instrument de Mme de Saint-Dizier. Dès lors elle se renferma dans un silence, dans un calme remplis de dignité; pas une plainte, pas un reproche, ne sortirent de sa bouche... elle attendit. Pourtant quoiqu'on lui laissât une assez grande liberté de promenade et d'action (en la privant toutefois de toute communication avec le dehors), la situation présente d'Adrienne était dure, pénible, surtout pour elle, si amoureuse d'un harmonieux et charmant entourage. Elle sentait néanmoins que cette situation ne pouvait durer longtemps, elle ignorait l'action et la surveillance des lois; mais le simple bon sens lui disait qu'une séquestration de quelques jours, adroitement appuyée sur des apparences de dérangement d'esprit plus ou moins plausibles, pouvait, à la rigueur, être tentée et même impunément exécutée; mais à la condition de ne pas se prolonger au-delà de certaines limites, parce qu'après tout une jeune fille de sa condition ne disparaissait pas brusquement du monde, sans qu'au bout d'un certain temps l'on s'en informât; et alors un prétendu accès de folie soudaine donnait lieu à de sérieuses investigations. Juste ou fausse, cette conviction avait suffi pour redonner au caractère d'Adrienne son ressort et son énergie accoutumés. Cependant, elle s'était quelquefois en vain demandé la cause de cette séquestration; elle connaissait trop Mme de Saint-Dizier pour la croire capable d'agir sans un but arrêté et d'avoir seulement voulu lui causer un tourment passager... En cela Mlle de Cardoville ne se trompait pas; le père d'Aigrigny et la princesse étaient persuadés qu'Adrienne, plus instruite qu'elle ne voulait le paraître, savait combien il lui importait de se trouver, le 13 février, rue Saint-François, et qu'elle était résolue à faire valoir ses droits. En faisant enfermer Adrienne comme folle, ils portaient donc un coup funeste à son avenir; mais disons que cette dernière précaution était inutile, car Adrienne, quoique sur la voie du secret de famille qu'on avait voulu lui cacher, et dont on la croyait informée, ne l'avait pas entièrement pénétré, faute de quelques pièces cachées ou égarées. Quel que fût le motif de la conduite odieuse des ennemis de Mlle de Cardoville, elle n'en était pas moins révoltée. Rien n'était moins haineux, moins avide de vengeance que cette généreuse jeune fille; mais en songeant à tout ce que Mme de Saint-Dizier, l'abbé d'Aigrigny et le docteur Baleinier lui faisaient souffrir, elle se promettait, non des représailles, mais d'obtenir, par tous les moyens possibles, une réparation éclatante. Si on la lui refusait, elle était décidée à poursuivre, à combattre sans repos ni trêve tant d'astuce, tant d'hypocrisie, tant de cruauté, non par ressentiment de ses douleurs, mais pour épargner les mêmes tourments à d'autres victimes, qui ne pourraient, comme elle, lutter et se défendre.

Adrienne, sans doute encore sous la pénible impression que venait de lui causer son entrevue avec Rose Simon, s'accoudait languissamment sur l'un des supports du banc rustique où elle était assise, et tenait ses yeux cachés sous sa main gauche. Elle avait déposé son chapeau à ses côtés, et la position inclinée de sa tête ramenait sur ses joues fraîches et polies, qu'elles cachaient presque entièrement, les longues boucles de ses cheveux d'or. Dans cette attitude, penchée, remplie de grâce et d'abandon, le charmant et riche contour de sa taille se dessinait sous sa robe de moire d'un vert d'émail; un large col fixé par un noeud de satin rose et des manchettes plates en guipure magnifique empêchaient que la couleur de sa robe tranchât trop vivement sur l'éblouissante blancheur de son cou de cygne et de ses mains raphaélesques imperceptiblement veinées de petits sillons d'azur; sur son cou-de-pied, très haut et très nettement détaché, se croisaient les minces cothurnes d'un petit soulier de satin noir, car le docteur Baleinier lui avait permis de s'habiller avec son goût habituel: et nous l'avons dit, la recherche, l'élégance, n'étaient pas pour Adrienne coutume de coquetterie, mais devoir envers elle-même que Dieu s'était complu à faire si belle.

À l'aspect de cette jeune fille, dont elle admira naïvement la mise et la tournure charmantes, sans retour amer sur les haillons qu'elle portait et sur sa difformité à elle, pauvre ouvrière, la Mayeux se dit tout d'abord, avec autant de bon sens que de sagacité, qu'il était extraordinaire qu'une folle se vêtit si sagement et si gracieusement; aussi ce fut avec autant de surprise que d'émotion qu'elle s'approcha doucement de la claire- voie qui la séparait d'Adrienne, réfléchissant, néanmoins, que peut-être cette infortunée était véritablement insensée, mais qu'elle se trouvait dans un jour lucide. Alors d'une voix timide, mais assez élevée pour être entendue, la Mayeux, afin de s'assurer de l'identité d'Adrienne, dit avec un grand battement de coeur:

-- Mademoiselle de Cardoville!

-- Qui m'appelle! dit Adrienne. Puis redressant vivement la tête, et apercevant la Mayeux, elle ne put retenir un léger cri de surprise, presque d'effroi. En effet, cette pauvre créature, pâle, difforme, misérablement vêtue, lui apparaissant ainsi brusquement, devait inspirer à Mlle de Cardoville, si amoureuse de grâce et de beauté, une sorte de répugnance, de frayeur... et ces deux sentiments se trahirent sur sa physionomie expressive. La Mayeux ne s'aperçut pas de l'impression qu'elle causait; immobile, les yeux fixes, les mains jointes avec une sorte d'admiration ou plutôt d'adoration profonde, elle contemplait l'éblouissante beauté d'Adrienne, qu'elle avait seulement entrevue à travers le grillage de sa croisée; ce que lui avait dit Agricol du charme de sa protectrice lui paraissait mille fois au-dessous de la réalité; jamais la Mayeux, même dans ses secrètes inspirations de poète, n'avait rêvé une si rare perfection. Par un rapprochement singulier, l'aspect du beau idéal jetait dans une sorte de divine extase ces deux jeunes filles si dissemblables, ces deux types extrêmes de laideur et de beauté, de richesse et de misère.

Après cet hommage, pour ainsi dire involontaire, rendu à Adrienne, la Mayeux fit un mouvement vers la claire-voie.

-- Que voulez-vous!... s'écria Mlle de Cardoville en se levant, avec un sentiment de répulsion qui ne put échapper à la Mayeux.

Aussi, baissant timidement les yeux, celle-ci dit de sa voix la plus douce:

-- Pardon, mademoiselle, de me présenter ainsi devant vous, mais les moments sont précieux... je viens de la part d'Agricol...

En prononçant ces mots la jeune ouvrière releva les yeux avec inquiétude, craignant que Mlle de Cardoville n'eût oublié le nom du forgeron; mais à sa grande surprise et à sa plus grande joie, l'effroi d'Adrienne sembla diminuer au nom d'Agricol. Elle se rapprocha de la claire-voie, et regarda la Mayeux avec une curiosité bienveillante.

-- Vous venez de la part de M. Agricol Baudoin! lui dit-elle. Et qui êtes-vous!

-- Sa soeur adoptive, mademoiselle... une pauvre ouvrière qui demeure dans sa maison.

Adrienne parut rassembler ses souvenirs, se rassurer tout à fait, et dit en souriant avec bonté, après un moment de silence:

-- C'est vous qui avez engagé M. Agricol à s'adresser à moi pour la caution, n'est-ce pas?

-- Comment! mademoiselle, vous vous souvenez?...

-- Je n'oublie jamais ce qui est généreux et noble. M. Agricol m'a parlé avec attendrissement de votre dévouement pour lui; je m'en souviens... rien de plus simple... Mais comment êtes-vous ici, dans ce couvent?

-- On m'avait dit que peut-être l'on m'y procurerait de l'occupation, car je me trouve sans ouvrage. Malheureusement, j'ai éprouvé un refus de la part de la supérieure.

-- Et comment m'avez-vous reconnue?

-- À votre beauté, mademoiselle... dont Agricol m'avait parlé.

-- Ne m'avez-vous pas plutôt reconnue... à ceci? dit Adrienne; et, souriant, elle prit du bout de ses doigts rosés l'extrémité d'une des longues et soyeuses boucles de ses cheveux dorés.

-- Il faut pardonner à Agricol, mademoiselle, dit la Mayeux avec un de ces demi-sourires qui effleuraient si rarement ses lèvres; il est poète, et en me faisant, avec une respectueuse admiration, le portrait de sa protectrice... il n'a omis aucune de ses rares perfections.

-- Et qui vous a donné l'idée de venir me parler?

-- L'espoir de pouvoir peut-être vous servir, mademoiselle... Vous avez recueilli Agricol avec tant de bonté, que j'ai osé partager sa reconnaissance envers vous...

-- Osez, osez, ma chère enfant, dit Adrienne avec une grâce indéfinissable, ma récompense sera double... quoique jusqu'ici je n'aie pu être utile que d'intention à votre digne frère adoptif.

Pendant l'échange de ces paroles, Adrienne et la Mayeux s'étaient tour à tour regardées avec une surprise croissante.

D'abord la Mayeux ne comprenait pas qu'une femme qui passait pour folle s'exprimât comme s'exprimait Adrienne; puis elle s'étonnait elle-même de la liberté ou plutôt de l'aménité d'esprit avec laquelle elle venait de répondre à Mlle de Cardoville, ignorant que celle-ci partageait ce précieux privilège des natures élevées et bienveillantes, de mettre en valeur tout ce qui les approche avec sympathie.

De son côté, Mlle de Cardoville était à la fois profondément émue et étonnée d'entendre cette jeune fille du peuple, vêtue comme une mendiante, s'exprimer en termes choisis avec un à-propos parfait. À mesure qu'elle considérait la Mayeux, l'impression désagréable que celle-ci lui avait fait éprouver se transformait en un sentiment tout contraire. Avec ce tact de rapide et minutieuse observation naturel aux femmes, elle remarquait sous le mauvais bonnet de crêpe noir de la Mayeux, une belle chevelure châtain, lisse et brillante. Elle remarquait encore que ses mains blanches, longues et maigres, quoique sortant des manches d'une robe en guenilles, étaient d'une netteté parfaite, preuve que le soin, la propreté, le respect de soi, luttaient du moins contre une horrible détresse. Adrienne trouvait enfin dans la pâleur des traits mélancoliques de la jeune ouvrière, dans l'expression à la fois intelligente, douce et timide de ses yeux bleus, un charme touchant et triste, une dignité modeste qui faisaient oublier sa difformité. Adrienne aimait passionnément la beauté physique; mais elle avait l'esprit trop supérieur, l'âme trop noble, le coeur trop sensible, pour ne pas savoir apprécier la beauté morale qui rayonne souvent sur une figure humble et souffrante. Seulement, cette appréciation était toute nouvelle pour Mlle de Cardoville; jusqu'alors sa haute fortune, ses habitudes élégantes, l'avaient tenue éloignée des personnes de la classe de la Mayeux.

Après un moment de silence, pendant lequel la belle patricienne et l'ouvrière misérable s'étaient mutuellement examinées avec une surprise croissante, Adrienne dit à la Mayeux:

-- La cause de notre étonnement à toutes deux est, je crois, facile à deviner; vous trouvez sans doute que je parle assez raisonnablement pour une folle, si l'on vous a dit que je l'étais. Et moi, ajouta Mlle de Cardoville d'un ton de commisération pour ainsi dire respectueuse, et moi je trouve que la délicatesse de votre langage et de vos manières contraste si douloureusement avec la position où vous semblez être, que ma surprise doit encore surpasser la vôtre.

-- Ah! mademoiselle, s'écria la Mayeux avec une expression de bonheur tellement sincère et profond, que ses yeux se voilèrent de larmes de joie, il est donc vrai! On m'avait trompée: aussi tout à l'heure, en vous voyant si belle, si bienveillante, en entendant votre voix si douce, je ne pouvais croire qu'un tel malheur vous eût frappée... Mais, hélas! comment se fait-il mademoiselle, que vous soyez ici?

-- Pauvre enfant! reprit Adrienne tout émue de l'affection que lui témoignait cette excellente créature. Et comment se fait-il qu'avec tant de coeur, qu'avec un esprit si distingué vous soyez si malheureuse? Mais rassurez-vous je ne serai pas toujours ici... c'est vous dire que vous et moi reprendrons bientôt la place qui nous convient... Croyez-moi, je n'oublierai jamais que malgré la pénible préoccupation où vous deviez être en vous voyant privée de travail, votre seule ressource, vous ayez songé à venir à moi pour tâcher de m'être utile... Vous pouvez, en effet, me servir beaucoup... ce qui me ravit, parce que je vous devrai beaucoup... Aussi vous verrez combien j'abuserai de ma reconnaissance, dit Adrienne avec un sourire adorable. Mais, reprit-elle, avant de penser à moi, pensons aux autres. Votre frère adoptif n'est-il pas en prison?

-- À cette heure, sans doute, mademoiselle, il n'y est plus, grâce à la générosité d'un de ses camarades; son père a pu aller hier offrir une caution, et on lui a promis qu'aujourd'hui il serait libre... Mais, de sa prison, il m'avait écrit qu'il avait les choses les plus importantes à vous révéler.

-- À moi?

-- Oui, mademoiselle... Agricol sera, je l'espère, libre aujourd'hui. Par quels moyens pourra-t-il vous en instruire?

-- Il a des révélations à me faire, à moi! répéta Mlle de Cardoville d'un air pensif. Je cherche en vain ce que cela peut être; mais tant que je serai enfermée dans cette maison, privée de toute communication avec le dehors, M. Agricol ne peut songer à s'adresser directement ou indirectement à moi: il doit donc attendre que je sois hors d'ici; ce n'est pas tout, il faut aussi arracher de ce couvent deux pauvres enfants bien plus à plaindre que moi... Les filles du maréchal Simon sont retenues ici malgré elles.

-- Vous savez leur nom, mademoiselle?

-- M. Agricol, en apprenant leur arrivée à Paris, m'avait dit qu'elles avaient quinze ans et qu'elles se ressemblaient d'une manière frappante... Aussi, lorsque avant-hier, faisant ma promenade accoutumée, j'ai remarqué deux pauvres petites figures éplorées venir de temps à autre se coller aux croisées des cellules qu'elles habitent séparément, l'une au rez-de-chaussée, l'autre au premier étage, un secret pressentiment m'a dit que je voyais en elles les orphelines dont M. Agricol m'avait parlé, et qui déjà m'intéressaient vivement, car elles sont mes parentes.

-- Elles, vos parentes, mademoiselle?

-- Sans doute... Aussi, ne pouvant faire plus, j'avais tâché de leur exprimer par signes combien leur sort me touchait; leurs larmes, l'altération de leurs charmants visages, me disaient assez qu'elles étaient prisonnières dans le couvent comme je le suis moi-même dans cette maison.

-- Ah! je comprends, mademoiselle, victime de l'animosité de votre famille, peut-être?...

-- Quel que soit mon sort je suis bien moins à plaindre que ces deux enfants... dont le désespoir est alarmant... Leur séparation est surtout ce qui les accable davantage; d'après quelques mots que l'une d'elles m'a dits tout à l'heure, je vois qu'elles sont comme moi victimes d'une odieuse machination... Mais, grâce à vous... il sera possible de les sauver. Depuis que je suis dans cette maison, il m'a été impossible, je vous l'ai dit, d'avoir la moindre communication avec le dehors... On ne m'a laissé ni plume ni papier, il m'est donc impossible d'écrire. Maintenant, écoutez- moi attentivement, et nous pourrons combattre une odieuse persécution.

-- Oh! parlez! parlez, mademoiselle!

-- Le soldat qui a amené les orphelines en France, le père de M. Agricol est ici?

-- Oui, mademoiselle... Ah! si vous saviez son désespoir, sa fureur, lorsqu'à son retour il n'a pas retrouvé les enfants qu'une mère mourante lui avait confiés!

-- Il faut surtout qu'il se garde d'agir avec la moindre violence, tout serait perdu... Prenez cette bague, et Adrienne tira une bague de son doigt, remettez-la-lui... Il ira aussitôt... Mais êtes-vous sûre de vous rappeler un nom et une adresse?

-- Oh! oui, mademoiselle... soyez tranquille; Agricol m'a dit votre nom une seule fois... je ne l'ai pas oublié: le coeur a sa mémoire.

-- Je le vois, ma chère enfant... Rappelez-vous donc le nom du comte de Montbron...

-- Le comte de Montbron... Je ne l'oublierai pas.

-- C'est un de mes bons vieux amis; il demeure place Vendôme, numéro 7.

-- Place Vendôme, numéro 7... Je retiendrai cette adresse.

-- Le père de M. Agricol ira chez lui ce soir; s'il n'y est pas, il l'attendra jusqu'à son retour. Alors il le demandera de ma part, en lui faisant remettre cette bague pour preuve de ce qu'il avance; une fois auprès de lui, il lui dira tout, l'enlèvement des jeunes filles, l'adresse du couvent où elles sont retenues; il ajoutera que je suis moi-même renfermée comme folle dans la maison de santé du docteur Baleinier... La vérité a un accent que M. de Montbron reconnaîtra... C'est un homme d'infiniment d'expérience et d'esprit, dont l'influence est grande; à l'instant il s'occupera des démarches nécessaires, et demain ou après- demain, j'en suis certaine, ces pauvres orphelines et moi nous serons libres... cela... grâce à vous. Mais les moments sont précieux, on pourrait nous surprendre... Hâtez-vous, ma chère enfant...

Puis, au moment de se retirer, Adrienne dit à la Mayeux, avec un sourire si touchant et avec un accent si pénétré, si affectueux, qu'il fut impossible à l'ouvrière de ne pas le croire sincère:

-- M. Agricol m'a dit que je vous valais par le coeur... Je comprends maintenant tout ce qu'il y avait pour moi d'honorable... de flatteur dans ces paroles... Je vous en prie... donnez-moi vite votre main, ajouta Mlle de Cardoville, dont les yeux devinrent humides; puis, passant sa main charmante à travers deux des ais de la claire-voie, elle la tendit à la Mayeux.

Les mots et le geste de la belle patricienne furent empreints d'une cordialité si vraie, que l'ouvrière, sans fausse honte, mit en tremblant dans la ravissante main d'Adrienne sa pauvre main amaigrie...

Alors Mlle de Cardoville, par un moment de pieux respect, la porta spontanément à ses lèvres en disant:

-- Puisque je ne puis vous embrasser comme une soeur, vous qui me sauvez... que je baise au moins cette noble main glorifiée par le travail.

Tout à coup des pas se firent entendre dans le jardin du docteur Baleinier; Adrienne se redressa brusquement et disparut derrière des arbres verts, en disant à la Mayeux:

-- Courage, souvenir... et espoir! Tout ceci s'était passé si rapidement, que la jeune ouvrière n'avait pu faire un pas; les larmes, mais des larmes cette fois bien douces, coulaient abondamment sur ses joues pâles. Une jeune fille comme Adrienne de Cardoville la traiter de soeur, lui baiser la main, et se dire fière de lui ressembler par le coeur, à elle, pauvre créature végétant au plus profond de l'abîme de la misère, c'était montrer un sentiment de fraternelle égalité aussi divin que la parole évangélique. Il est des mots, des impressions, qui font oublier à une belle âme des années de souffrances, et qui semblent, par un éclat fugitif, lui révéler à elle-même sa propre grandeur; il en fut ainsi de la Mayeux: grâce à de généreuses paroles, elle eut un moment la conscience de sa valeur... Et quoique ce ressentiment fût aussi rapide qu'ineffable, elle joignit les mains et leva les yeux au ciel avec une expression de fervente reconnaissance; car si l'ouvrière ne pratiquait pas, pour nous servir de l'argot ultramontain, personne plus qu'elle n'était doué de ce sentiment profondément, sincèrement religieux, qui est au dogme ce que l'immensité des cieux étoilés est au profond d'une église.

* * * *

Cinq minutes après avoir quitté Mlle de Cardoville, la Mayeux, sortant du jardin sans être aperçue, était remontée au premier étage et frappait discrètement à la porte de la lingerie.

Une soeur vint lui ouvrir.

-- Mlle Florine, qui m'a amenée, n'est-elle pas ici, ma soeur? demanda-t-elle.

-- Elle n'a pu vous attendre plus longtemps; vous venez sans doute de chez Mme notre mère la supérieure?

-- Oui... oui, ma soeur... dit l'ouvrière en baissant les yeux; auriez-vous la bonté de me dire par où je dois sortir?

-- Venez avec moi. La Mayeux suivit la soeur, tremblant à chaque pas de rencontrer la supérieure, qui se fût à bon droit étonnée et informée de la cause de son long séjour dans le couvent. Enfin, la première porte du couvent se referma sur la Mayeux. Après avoir traversé rapidement la vaste cour, s'approchant de la loge du portier, afin de demander qu'on lui ouvrit la porte extérieure, l'ouvrière entendit ces mots prononcés d'une voix rude:

-- Il paraît, mon vieux Jérôme, qu'il faudra cette nuit redoubler de surveillance... Quant à moi, je vais mettre deux balles de plus dans mon fusil; Mme la supérieure a ordonné de faire deux rondes au lieu d'une...

-- Moi, Nicolas, je n'ai pas de fusil, dit l'autre voix, j'ai ma faux bien aiguisée, bien tranchante, emmanchée à revers... C'est une arme de jardinier; elle n'en est pas plus mauvaise.

Involontairement inquiète de ces paroles, qu'elle n'avait pas cherché à entendre, la Mayeux s'approcha de la loge du concierge et demanda le cordon.

-- D'où venez-vous comme ça? dit le portier en sortant à demi de sa loge, tenant à la main un fusil à deux coups qu'il s'occupait de charger, et en examinant l'ouvrière d'un regard soupçonneux.

-- Je viens de parler à Mme la supérieure, répondit timidement la Mayeux.

-- Bien vrai?... dit brutalement Nicolas; c'est que vous m'avez l'air d'une mauvaise pratique; enfin, c'est égal... filez, et plus vite que ça!!

La porte cochère s'ouvrit, la Mayeux sortit. À peine avait-elle fait quelques pas dans la rue qu'à sa grande surprise elle vit Rabat-Joie accourir à elle... et plus loin, derrière lui, Dagobert arrivait aussi précipitamment. La Mayeux allait au-devant du soldat, lorsqu'une voix pleine et sonore, criant de loin: «Hé! ma bonne Mayeux!» fit retourner la jeune fille...

Du côté opposé d'où venait Dagobert, elle vit accourir Agricol.

V. Les rencontres.

À la vue de Dagobert et d'Agricol, la Mayeux était restée stupéfaite à quelques pas de la porte du couvent.

Le soldat n'apercevait pas encore l'ouvrière; il s'avançait rapidement, suivant Rabat-Joie, qui, bien que maigre, efflanqué, hérissé, crotté, semblait frétiller de plaisir, et tournait de temps à autre sa tête intelligente vers son maître, auprès duquel il était retourné après avoir caressé la Mayeux.

-- Oui, oui, je t'entends, mon pauvre vieux, disait le soldat avec émotion; tu es plus fidèle que moi... toi, tu ne les as pas abandonnées une minute, mes chères enfants; tu les as suivies; tu auras attendu jour et nuit, sans manger... à la porte de la maison où on les a conduites, et, à la fin, lassé de ne pas les voir sortir... tu es accouru au logis me chercher... Oui, pendant que je me désespérais comme un fou furieux... tu faisais ce que j'aurais dû faire... tu découvrais leur retraite... Qu'est-ce que cela prouve? que les bêtes valent mieux que les hommes! C'est connu... Enfin... je vais les revoir... Quand je pense que c'est demain le 13, et que sans toi, mon vieux Rabat-Joie... tout était perdu... j'en ai le frisson... Ah ça, arriverons-nous bientôt?... Quel quartier désert!... et la nuit approche.

Dagobert avait tenu ce discours à Rabat-Joie tout en marchant et en tenant les yeux fixés sur son brave chien, qui marchait d'un bon pas... Tout à coup, voyant le fidèle animal le quitter en bondissant, il leva la tête et aperçut à quelques pas de lui Rabat-Joie faisant de nouveau fête à la Mayeux et à Agricol, qui venaient de se rejoindre à quelques pas de la porte du couvent.

-- La Mayeux! s'étaient écriés le père et le fils à la vue de la jeune ouvrière en s'approchant d'elle et la regardant avec une surprise profonde.

-- Bon espoir! monsieur Dagobert, dit-elle avec une joie impossible à rendre, Rose et Blanche sont retrouvées... Puis se retournant vers le forgeron:

-- Bon espoir, Agricol! Mlle de Cardoville n'est pas folle... Je viens de la voir...

-- Elle n'est pas folle?... Quel bonheur! dit le forgeron.

-- Les enfants!!! s'écria Dagobert en prenant dans ses mains tremblantes d'émotion les mains de la Mayeux... vous les avez vues?

-- Oui, tout à l'heure... bien tristes... bien désolées... mais je n'ai pu leur parler.

-- Ah! dit Dagobert en s'arrêtant comme suffoqué par cette nouvelle, et portant ses deux mains à sa poitrine, je n'aurais jamais cru que mon vieux coeur pût battre si fort. Et pourtant... grâce à mon chien, je m'attendais presque à ce qui arrive... mais c'est égal... j'ai... comme un éblouissement de joie...

-- Brave père, tu vois, la journée est bonne, dit Agricol en regardant l'ouvrière avec reconnaissance.

-- Embrassez-moi, ma digne et chère fille, ajouta le soldat en serrant la Mayeux dans ses bras avec effusion. Puis, dévoré d'impatience, il ajouta:

-- Allons vite chercher les enfants.

-- Ah! ma bonne Mayeux, dit Agricol tout ému, tu rends le repos, peut-être la vie à mon père... Et Mlle de Cardoville... comment sais-tu?...

-- Un bien grand hasard... Et toi-même... comment te trouves-tu là?

-- Rabat-Joie s'arrête et il aboie!... s'écria Dagobert qui avait déjà fait quelques pas précipitamment.

En effet, le chien, aussi impatient que son maître de revoir les orphelines, mais mieux instruit que lui sur le lieu de leur retraite, était allé se poster à la porte du couvent, d'où il se mit à aboyer afin d'attirer l'attention de Dagobert. Celui-ci comprit son chien, et dit à la Mayeux, en lui faisant un geste indicatif:

-- Les enfants sont là?

-- Oui, monsieur Dagobert.

-- J'en étais sûr... Brave chien!... Oui! oui, les bêtes valent mieux que les hommes; sauf vous, ma bonne Mayeux, qui valez mieux que les hommes et les bêtes... Enfin... ces pauvres petites... je vais les voir... les avoir...

Ce disant, Dagobert, malgré son âge, se mit à courir pour rejoindre Rabat-Joie.

-- Agricol! s'écria la Mayeux, empêche ton père de frapper à cette porte... il perdrait tout!

En deux bonds le forgeron atteignit son père. Celui-ci allait mettre la main sur le marteau de la porte.

-- Mon père, ne frappe pas, s'écria le forgeron en saisissant le bras de Dagobert.

-- Que diable me dis-tu là?...

-- La Mayeux dit qu'en frappant vous perdriez tout.

-- Comment?...

-- Elle va vous expliquer.

En effet, la Mayeux, moins alerte qu'Agricol, arriva bientôt, et dit au soldat:

-- Monsieur Dagobert, ne restons pas devant cette porte; on pourrait l'ouvrir, nous voir; cela donnerait des soupçons; suivons plutôt le mur...

-- Des soupçons! dit le vétéran tout surpris, mais sans s'éloigner de la porte, quels soupçons?

-- Je vous en conjure... ne restez pas là... dit la Mayeux avec tant d'instance, qu'Agricol, se joignant à elle, dit à son père:

-- Mon père... puisque la Mayeux dit cela... c'est qu'elle a ses raisons; écoutons-la... Le boulevard de l'Hôpital est à deux pas, il n'y passe personne; nous pourrons parler sans être interrompus.

-- Que le diable m'emporte si je comprends un mot à tout ceci! s'écria Dagobert, mais toujours sans quitter la porte. Ces enfants sont là, je les prends, je les emmène... c'est l'affaire de dix minutes.

-- Oh! ne croyez pas cela... monsieur Dagobert, dit la Mayeux, c'est bien plus difficile que vous ne pensez... Mais venez... venez. Entendez-vous? on parle dans la cour.

En effet, on entendit un bruit de voix assez élevé.

-- Viens... viens, mon père... dit Agricol en entraînant le soldat presque malgré lui.

Rabat-Joie, paraissant très surpris de ces hésitations, aboya deux ou trois fois, sans abandonner son poste, comme pour protester contre cette humiliante retraite; mais, à un appel de Dagobert, il se hâta de rejoindre le corps d'armée.

Il était alors cinq heures du soir, il faisait grand vent; d'épaisses nuées grises et pluvieuses couraient sur le ciel. Nous l'avons dit, le boulevard de l'Hôpital, qui limitait à cet endroit le jardin du couvent n'était presque pas fréquenté. Dagobert, Agricol et la Mayeux purent donc tenir solitairement conseil dans cet endroit écarté.

Le soldat ne dissimulait pas la violente impatience que lui causaient ces tempéraments: aussi, à peine l'angle de la rue fut- il tourné, qu'il dit à la Mayeux:

-- Voyons, ma fille, expliquez-vous... je suis sur des charbons ardents.

-- La maison où sont renfermées les filles du maréchal Simon... est un couvent... monsieur Dagobert.

-- Un couvent! s'écria le soldat, je devrais m'en douter. Puis il ajouta:

-- Eh bien, après! j'irai les chercher dans un couvent comme ailleurs. Une fois n'est pas coutume.

-- Mais, monsieur Dagobert, elles sont enfermées là contre leur gré, contre le vôtre; on ne vous les rendra pas.

-- On me les rendra pas! ah! mordieu, nous allons voir ça!... Et il fit un pas vers la rue.

-- Mon père, dit Agricol en le retenant, un moment de patience, écoutez la Mayeux.

-- Je n'écoute rien... Comment! ces enfants sont là... à deux pas de moi... je le sais... et je ne les aurais pas, de gré ou de force, à l'instant même? ah! pardieu! ce serait curieux! laissez- moi.

-- Monsieur Dagobert, je vous en supplie, écoutez-moi, dit la Mayeux en prenant l'autre main de Dagobert, il y a un autre moyen d'avoir ces pauvres demoiselles, et cela, sans violence: Mlle de Cardoville me l'a bien dit, la violence perdrait tout...

-- S'il y a un autre moyen... à la bonne heure... vite... voyons le moyen.

-- Voici une bague que Mlle de Cardoville...

-- Qu'est-ce que c'est que Mlle de Cardoville?

-- Mon père, c'est une jeune personne remplie de générosité qui voulait être ma caution... et à qui j'ai des choses si importantes à dire...

-- Bon, bon, reprit Dagobert, tout à l'heure nous parlerons de cela... Eh bien, ma bonne Mayeux, cette bague?

-- Vous allez la prendre, monsieur Dagobert, vous irez trouver M. le comte de Montbron, place Vendôme, numéro 7. C'est un homme, à ce qu'il paraît, très puissant; il est ami de Mlle de Cardoville, cette bague lui prouvera que vous venez de sa part. Vous lui direz qu'elle est retenue comme folle dans une maison de santé voisine de ce couvent, et que dans ce couvent sont renfermées, contre leur gré, les filles du maréchal Simon.

-- Bien... ensuite... ensuite?

-- Alors M. le comte de Montbron fera, auprès des personnes haut placées, les démarches nécessaires pour faire rendre la liberté à Mlle de Cardoville et aux filles du général Simon, et peut-être... demain ou après-demain...

-- Demain ou après-demain! s'écria Dagobert, peut-être!! mais c'est aujourd'hui, à l'instant, qu'il me les faut... Après- demain... et peut-être encore... il serait bien temps... Merci toujours, ma bonne Mayeux; mais gardez votre bague... J'aime mieux faire mes affaires moi-même... Attends-moi là, mon garçon.

-- Mon père... que voulez-vous faire?... s'écria Agricol en retenant encore le soldat, c'est un couvent... pensez donc!

-- Tu n'es qu'un conscrit; je connais ma théorie du couvent sur le bout de mon doigt. En Espagne, je l'ai pratiquée cent fois... Voilà ce qui va arriver... je frappe, une tourière ouvre; elle me demande ce que je veux, je ne réponds pas; elle veut m'arrêter, je passe: une fois dans le couvent, j'appelle mes enfants de toutes mes forces, en le parcourant du haut en bas.

-- Mais, monsieur Dagobert, les religieuses! dit la Mayeux en tâchant de retenir Dagobert.

-- Les religieuses se mettent à mes trousses et me poursuivent en criant comme des pies dénichées; je connais ça. À Séville, j'ai été repêcher de la sorte une Andalouse que des béguines retenaient de force. Je les laisse crier, je parcours donc le couvent en appelant Rose et Blanche... Elles m'entendent, me répondent; elles sont enfermées, je prends la première chose venue et j'enfonce leur porte.

-- Mais, monsieur Dagobert, les religieuses... les religieuses!

-- Les religieuses avec leurs cris ne m'empêchent pas d'enfoncer la porte, de prendre mes enfants dans mes bras et de filer: si on a refermé la porte du dehors, second enfoncement... Ainsi, ajouta Dagobert en se dégageant des mains de la Mayeux, attendez-moi là; dans dix minutes je suis ici... Va toujours chercher un fiacre, mon garçon.

Plus calme que Dagobert, et surtout plus instruit que lui en matière de Code pénal, Agricol fut effrayé des conséquences que pouvait avoir l'étrange façon de procéder du vétéran. Aussi, se jetant au-devant de lui, il s'écria:

-- Je t'en supplie, un mot encore...

-- Mordieu, voyons, dépêche-toi.

-- Si tu veux pénétrer de force dans le couvent, tu perds tout!

-- Comment?

-- D'abord, monsieur Dagobert, dit la Mayeux, il y a des hommes dans le couvent... En sortant, tout à l'heure, j'ai vu le portier qui chargeait son fusil, le jardinier parlait d'une faux aiguisée et de rondes qu'ils faisaient la nuit...

-- Je me moque pas mal d'un fusil de portier et de la faux d'un jardinier!

-- Soit, mon père; mais, je t'en conjure, écoute-moi un moment encore: tu frappes, n'est-ce pas? la porte s'ouvre, le portier te demande ce que tu veux...

-- Je dis que je veux parler à la supérieure... et je file dans le couvent.

-- Mais, mon Dieu! monsieur Dagobert, dit la Mayeux, une fois la cour traversée, on arrive à une seconde porte fermée par un guichet; là une religieuse vient voir qui sonne, et n'ouvre que lorsqu'on lui a dit l'objet de la visite qu'on veut faire.

-- Je lui répondrai: je veux voir la supérieure.

-- Alors, mon père, comme tu n'es pas un habitué du couvent, on ira prévenir la supérieure.

-- Bon, après?

-- Après...

-- Elle vous demandera ce que vous voulez, monsieur Dagobert.

-- Ce que je veux... mordieu... mes enfants!

-- Encore une minute de patience, mon père... Tu ne peux douter, d'après les précautions que l'on a prises, que l'on ne veuille retenir là Mlles Simon malgré elles, malgré toi.

-- Je n'en doute pas... j'en suis sûr... c'est pour arriver là qu'ils ont tourné la tête de ma pauvre femme...

-- Alors, mon père, la supérieure te répondra qu'elle ne sait pas ce que tu veux dire et que Mlles Simon ne sont pas au couvent.

-- Et je lui dirai moi, qu'elles y sont; témoin la Mayeux, témoin Rabat-Joie.

-- La supérieure te dira qu'elle ne te connaît pas, qu'elle n'a pas d'explications à te donner... et elle refermera le guichet.

-- Alors, j'enfonce la porte... tu vois bien qu'il faut toujours en arriver là... Laissez-moi... mordieu! laissez-moi...

-- Et le portier, à ce bruit, à cette violence, court chercher la garde, on arrive et l'on commence par t'arrêter.

-- Et vos pauvres enfants... que deviennent-elles alors, monsieur Dagobert? dit la Mayeux.

Le père d'Agricol avait trop de bon sens pour ne pas sentir toute la justesse des observations de son fils et de la Mayeux; mais il savait bien qu'il fallait qu'à tout prix les orphelines fussent libres avant le lendemain. Cette alternative était terrible, si terrible que, portant ses deux mains à son front brûlant, Dagobert tomba assis sur un banc de pierre, comme anéanti par l'inexorable fatalité de sa position.

Agricol et la Mayeux, profondément touchés de ce muet désespoir, échangèrent un triste regard. Le forgeron, s'asseyant à côté du soldat, lui dit:

-- Mais, mon père, rassure-toi donc... songe à ce que la Mayeux vient de dire... En allant avec cette bague de Mlle de Cardoville chez ce monsieur qui est très influent, tu le vois, ces demoiselles peuvent être libres demain... suppose même, au pis aller, qu'elles ne te soient rendues qu'après-demain...

-- Tonnerre et sang! vous voulez donc me rendre fou? s'écria Dagobert en bondissant sur son banc et en regardant son fils et la Mayeux avec une expression si sauvage, si désespérée, qu'Agricol et l'ouvrière en reculèrent avec autant de surprise que d'inquiétude. Pardon, mes enfants, dit Dagobert en revenant à lui après un long silence, j'ai tort de m'emporter, car nous ne pouvons nous entendre... Ce que vous dites est juste... et pourtant, moi, j'ai raison de parler comme je parle... Écoutez- moi... tu es un honnête homme, Agricol; vous, une honnête fille, la Mayeux... Ce que je vais dire est pour vous seuls... J'ai amené ces enfants du fond de la Sibérie, savez-vous pourquoi? Pour qu'elles se trouvent demain matin rue Saint-François... Si elles ne s'y trouvent pas, j'ai trahi le dernier voeu de leur mère mourante.

-- Rue Saint-François, no 3? s'écria Agricol en interrompant son père.

-- Oui... comment sais-tu ce numéro? dit Dagobert.

-- Cette date ne se trouve-t-elle pas sur une médaille en bronze?

-- Oui... reprit Dagobert de plus en plus étonné. Qui t'a dit cela?

-- Mon père... un instant... s'écria Agricol. Laissez-moi réfléchir... je crois deviner... oui... et toi, ma bonne Mayeux, tu m'as dit que Mlle de Cardoville n'était pas folle...

-- Non... on la retient malgré elle... dans cette maison, sans la laisser communiquer avec personne... elle a ajouté qu'elle se croyait, ainsi que les filles du maréchal Simon, victime d'une odieuse machination.

-- Plus de doute! s'écria le forgeron, je comprends tout maintenant... Mlle de Cardoville a le même intérêt que Mlles Simon à se trouver demain rue Saint-François... et elle l'ignore peut- être.

-- Comment?

-- Encore un mot, ma bonne Mayeux... Mlle de Cardoville t'a-t-elle dit qu'elle avait un intérêt puissant à être libre demain?

-- Non... car, en me donnant cette bague pour le comte de Montbron, elle m'a dit: «Grâce à lui, demain ou après-demain, moi et les filles du maréchal Simon nous serons libres...»

-- Mais explique-toi donc? dit Dagobert à son fils avec impatience.

-- Tantôt, reprit le forgeron, lorsque tu es venu me chercher à la prison, mon père, je t'ai dit que j'avais un devoir sacré à remplir et que je te rejoindrais à la maison...

-- Oui... et j'ai été de mon côté tenter de nouvelles démarches dont je vous parlerai tout à l'heure.

-- J'ai couru tout de suite au pavillon de la rue de Babylone, ignorant que Mlle de Cardoville fût folle, ou du moins passât pour folle... Un domestique m'ouvre et me dit que cette demoiselle a éprouvé un soudain accès de folie... Tu conçois, mon père, quel coup cela porte... je demande où elle est, et on me répond qu'on n'en sait rien; je demande si je peux parler à quelqu'un de ses parents. Comme ma blouse n'inspirait pas grande confiance, on me répond qu'il n'y a ici personne de sa famille... J'étais désolé; une idée me vient... je me dis: elle est folle, son médecin doit savoir où l'on l'a conduite; si elle est en état de m'entendre, il me conduira auprès d'elle; sinon à défaut de parents, je parlerai au médecin; souvent, un médecin, c'est un ami... Je demande donc à ce domestique s'il pourrait m'indiquer le médecin de Mlle de Cardoville. On me donne son adresse sans difficultés: M. le docteur Baleinier, rue Taranne, 12. J'y cours, il était sorti; mais on me dit chez lui que sur les cinq heures je le trouverais sans doute à sa maison de santé: cette maison est voisine du couvent... voilà pourquoi nous nous sommes rencontrés.

-- Mais cette médaille... cette médaille, dit Dagobert impatiemment, où l'as-tu vue?

-- C'est à propos de cela, et d'autres choses encore, que j'avais écrites à la Mayeux, que je désirerais faire à Mlle de Cardoville des révélations importantes.

-- Et ces révélations?

-- Voici mon père: j'étais allé chez elle le jour de votre départ, pour la prier de me fournir une caution: on m'avait suivi; elle l'apprend par une de ses femmes de chambre; pour me mettre à l'abri de l'arrestation, elle me fait conduire dans une cachette de son pavillon; c'était une sorte de petite pièce voûtée qui ne recevait de jour que par un conduit fait comme une cheminée; au bout de quelques instants j'y voyais très clair. N'ayant rien de mieux à faire qu'à regarder autour de moi, je regarde; les murs étaient recouverts de boiseries; l'entrée de cette cachette se composait d'un panneau glissant sur des coulisses de fer, au moyen de contrepoids et d'engrenages compliqués admirablement travaillés; c'est mon état, ça m'intéressait: je me mets à examiner ces ressorts avec curiosité malgré mes inquiétudes; je me rendais bien compte de leur jeu, mais il y avait un bouton de cuivre dont je ne pouvais trouver l'emploi: j'avais beau le tirer à moi, à droite, à gauche, rien dans les ressorts ne fonctionnait. Je me dis: ce bouton appartient sans doute à un autre mécanisme, alors l'idée me vient, au lieu de le tirer à moi, de le pousser fortement; aussitôt j'entends un petit grincement, et je vois tout à coup, au-dessus de l'entrée de la cachette, un panneau de deux pieds carrés s'abaisser de la boiserie comme la tablette d'un secrétaire; ce panneau était façonné en sorte de boîte; comme j'avais sans doute poussé le ressort trop brusquement, la secousse fit tomber par terre une petite médaille en bronze avec sa chaîne.

-- Où tu as vu l'adresse... de la rue Saint-François! s'écria Dagobert.

-- Oui, mon père, et, avec cette médaille, était tombée par terre une grande enveloppe cachetée... En la ramassant, j'ai lu pour ainsi dire malgré moi, en grosses lettres: Pour Mlle de Cardoville. Elle doit prendre connaissance de ces papiers à l'instant même où ils lui seront remis. Puis, au-dessous de ces mots, je vois les initiales R. et C., accompagnées d'un parafe et de cette date: Paris, 12 novembre 1830. Je retourne l'enveloppe, je vois, sur deux cachets qui la scellaient, les mêmes initiales R. et C., surmontées d'une couronne.

-- Et ces cachets étaient intacts! demanda la Mayeux.

-- Parfaitement intacts.

-- Plus de doute, alors; Mlle de Cardoville ignorait l'existence de ces papiers, dit l'ouvrière.

-- Ç'a été ma première idée, puisqu'il lui était recommandé d'ouvrir tout de suite cette enveloppe, et que, malgré cette recommandation, qui datait de près de deux ans, les cachets étaient restés intacts.

-- C'est évident, dit Dagobert; et alors qu'as-tu fait!

-- J'ai replacé le tout dans le secret, me promettant d'en prévenir Mlle de Cardoville; mais, quelques instants après, on est entré dans la cachette, qui avait été découverte; je n'ai plus revu Mlle de Cardoville: j'ai seulement pu dire à une de ses femmes de chambre quelques mots à double entente sur ma trouvaille, espérant que cela donnerait l'éveil à sa maîtresse... Enfin, aussitôt qu'il m'a été possible de t'écrire, ma bonne Mayeux, je l'ai fait pour te prier d'aller trouver Mlle de Cardoville...

-- Mais cette médaille... dit Dagobert, est pareille à celle que les filles du général Simon possèdent; comment cela se fait-il!

-- Rien de plus simple, mon père... je me le rappelle maintenant, Mlle de Cardoville est leur parente, elle me l'a dit.

-- Elle... parente de Rose et Blanche!

-- Oui, sans doute, ajouta la Mayeux; elle me l'a dit aussi tout à l'heure.

-- Eh bien, reprit Dagobert en regardant son fils avec angoisse, comprends-tu que je veuille avoir mes enfants aujourd'hui même! Comprends-tu, ainsi que me l'a dit leur pauvre mère en mourant, qu'un jour de retard peut tout perdre! Comprends-tu enfin que je ne peux pas me contenter d'un peut-être demain... quand je viens du fond de la Sibérie avec ces enfants... pour les conduire demain rue Saint-François!... Comprends-tu enfin qu'il me les faut aujourd'hui, quand je devrais mettre le feu au couvent!

-- Mais, mon père, encore une fois, la violence...

-- Mais, mordieu! sais-tu ce que le commissaire de police m'a répondu ce matin, quand j'ai été lui renouveler ma plainte contre le confesseur de ta pauvre mère! «Qu'il n'y a aucune preuve; que l'on ne pouvait rien faire.»

-- Mais maintenant il y a des preuves, mon père, ou du moins on sait où sont les jeunes filles... Avec cette certitude on est fort... Sois tranquille. La loi est plus puissante que toutes les supérieures de couvent du monde.

-- Et le comte de Montbron, à qui Mlle de Cardoville vous prie de vous adresser, dit la Mayeux, n'est-il pas un homme puissant! Vous lui direz pour quelles raisons il est important que ces demoiselles soient en liberté ce soir, ainsi que Mlle de Cardoville... qui, vous le voyez, a aussi un grand intérêt à être libre demain... Alors, certainement, le comte de Montbron hâtera les démarches de la justice, et ce soir... vos enfants vous seront rendues.

-- La Mayeux a raison, mon père... Va chez le comte; moi je cours chez le commissaire lui dire que l'on sait maintenant où sont retenues ces jeunes filles. Toi, ma bonne Mayeux, retourne à la maison nous attendre, n'est-ce pas, mon père?... Donnons-nous rendez-vous chez nous.

Dagobert était resté pensif, tout à coup il dit à Agricol:

-- Soit... Je suivrai vos conseils... Mais suppose que le commissaire dise: «On ne peut pas agir avant demain.» Suppose que le comte de Montbron me dise la même chose... Crois-tu que je resterai les bras croisés jusqu'à demain matin?

-- Mon père...

-- Il suffit, reprit le soldat d'une voix brève, je m'entends... Toi, mon garçon, cours chez le commissaire... Vous, ma bonne Mayeux, allez nous attendre; moi, je vais chez le comte... Donnez- moi la bague. Maintenant l'adresse?

-- Place Vendôme, 7, le comte de Montbron... vous venez de la part de Mlle de Cardoville, dit la Mayeux.

-- J'ai bonne mémoire, dit le soldat; ainsi le plus tôt possible à la rue Brise-Miche.

-- Oui, mon père; bon courage... Tu verras que la loi défend et protège les honnêtes gens...

-- Tant mieux, dit le soldat, parce que sans cela les honnêtes gens seraient obligés de se protéger et de se défendre eux-mêmes. Ainsi, mes enfants, à bientôt, rue Brise-Miche.

* * * *

Lorsque Dagobert, Agricol et la Mayeux se séparèrent, la nuit était complètement venue.

VI. Le rendez-vous.

Il est huit heures du soir, la pluie fouette les vitres de la chambre de Françoise Baudoin, rue Brise-Miche, tandis que de violentes rafales de vent ébranlent la porte et les fenêtres mal closes. Le désordre et l'incurie de cette modeste demeure, ordinairement tenue avec tant de soin, témoignent de la gravité des tristes événements qui ont bouleversé des existences jusqu'alors si paisibles dans leur obscurité. Le sol carrelé est souillé de boue, une épaisse couche de poussière a envahi les meubles, naguère reluisants de propreté. Depuis que Françoise a été emmenée par le commissaire, le lit n'a pas été fait; la nuit, Dagobert s'y est jeté tout habillé pendant quelques heures lorsque, épuisé de fatigue, brisé de désespoir, il rentrait après de nouvelles et vaines tentatives pour découvrir la retraite de Rose et de Blanche.

Sur la commode, une bouteille, un verre, quelques débris de pain dur, prouvent la frugalité du soldat, réduit, pour toute ressource, à l'argent du prêt que le mont-de-piété avait fait sur les objets portés en gage par la Mayeux, après l'arrestation de Françoise.

À la pâle lueur d'une chandelle placée sur le petit poêle de fonte alors froid comme le marbre, car la provision de bois est depuis longtemps épuisée, on voit la Mayeux, assise et sommeillant sur une chaise, la tête penchée sur sa poitrine; ses mains cachées sous son tablier d'indienne et ses talons appuyés sur le dernier barreau de la chaise; de temps à autre elle frissonne sous ses vêtements humides. Après cette journée de fatigues, d'émotions si diverses, la pauvre créature n'avait pas mangé (y eût-elle songé, qu'elle n'avait pas de pain chez elle); attendant le retour de Dagobert et d'Agricol, elle cédait à une somnolence agitée, hélas! bien différente d'un calme et bon sommeil réparateur. De temps à autre, la Mayeux, inquiète, ouvrait à demi les yeux, regardait autour d'elle; puis, de nouveau vaincue par un irrésistible besoin de repos, sa tête retombait sur sa poitrine.

Au bout de quelques minutes de silence seulement interrompu par le bruit du vent, un pas lent et pesant se fit entendre sur le palier.

La porte s'ouvrit. Dagobert entra, suivi de Rabat-Joie.

Réveillée en sursaut, la Mayeux redressa vivement la tête, se leva, alla rapidement vers le père d'Agricol et dit:

-- Eh bien, monsieur Dagobert... avez-vous de bonnes nouvelles?... avez-vous?...

La Mayeux ne put continuer, tant elle fut frappée de la sombre expression des traits du soldat; absorbé dans ses réflexions, il ne sembla d'abord pas apercevoir l'ouvrière, se jeta sur une chaise avec accablement, mit ses coudes sur la table et cacha sa figure dans ses mains.

Après une assez longue méditation, il se leva et dit à mi-voix:

-- Il le faut!... il le faut!... Faisant alors quelques pas dans la chambre, Dagobert regarda autour de lui comme s'il eût cherché quelque chose; enfin, après une minute d'examen, avisant auprès du poêle une barre de fer de deux pieds environ, servant à enlever le couvercle de fonte de ce calorifère lorsqu'il était trop brûlant, il la prit, la considéra attentivement, la soupesa, puis la posa sur la commode d'un air satisfait.

La Mayeux, surprise du silence prolongé de Dagobert, suivait ses mouvements avec une curiosité timide et inquiète; bientôt sa surprise fit place à l'effroi lorsqu'elle vit le soldat prendre son havresac déposé sur une chaise, l'ouvrir, et en tirer une paire de pistolets de poche dont il fit jouer les batteries avec précaution. Saisie de frayeur, l'ouvrière ne put s'empêcher de s'écrier:

-- Mon Dieu!... monsieur Dagobert... que voulez-vous faire?

Le soldat regarda la Mayeux comme s'il l'apercevait seulement pour la première fois et lui dit d'une voix cordiale mais brusque:

-- Bonsoir, ma bonne fille... Quelle heure est-il?

-- Huit heures... viennent de sonner à Saint-Merri, monsieur Dagobert.

-- Huit heures... dit le soldat en se parlant à lui-même, seulement huit heures!

Et posant les pistolets à côté de la barre de fer, il parut réfléchir de nouveau en jetant les yeux autour de lui.

-- Monsieur Dagobert, se hasarda de dire la Mayeux, vous n'avez donc pas de bonnes nouvelles?...

-- Non... Ce seul mot fut dit par le soldat d'un ton si bref, que la Mayeux, n'osant pas l'interroger davantage, alla se rasseoir en silence. Rabat-Joie vint appuyer sa tête sur les genoux de la jeune fille et suivit aussi curieusement qu'elle-même tous les mouvements de Dagobert.

Celui-ci, après être resté de nouveau pensif pendant quelques moments, s'approcha du lit, y prit un drap, parut en mesurer et en supputer la longueur, puis il dit à la Mayeux en se retournant vers elle:

-- Des ciseaux...

-- Mais, monsieur Dagobert...

-- Voyons... ma bonne fille... des ciseaux... reprit Dagobert d'un ton bienveillant, mais qui annonçait qu'il voulait être obéi.

L'ouvrière prit des ciseaux dans le panier à ouvrage de Françoise et les présenta au soldat.

-- Maintenant, tenez l'autre bout du drap, ma fille, et tendez-le ferme...

En quelques minutes, Dagobert eut fendu le drap dans sa longueur en quatre morceaux, qu'il tordit ensuite très serré, de façon à faire des espèces de cordes, fixant de loin en loin, au moyen de rubans de fil que lui donna l'ouvrière, la _torsion _qu'il avait imprimée au linge; de ces quatre tronçons, solidement noués les uns au bout des autres, Dagobert fit une corde de vingt pieds au moins. Cela ne lui suffisait pas; car il dit, en se parlant à lui- même:

-- Maintenant il me faudrait un crochet... Et il chercha de nouveau autour de lui. La Mayeux, de plus en plus effrayée, car elle ne pouvait plus douter des projets de Dagobert, lui dit timidement:

-- Mais, monsieur Dagobert... Agricol n'est pas encore rentré... s'il tarde autant... c'est que sans doute il a de bonnes nouvelles...

-- Oui, dit le soldat avec amertume en cherchant toujours des yeux autour de lui l'objet qui lui manquait, de bonnes nouvelles dans le genre des miennes.

Et il ajouta:

-- Il me faudrait pourtant un fort grappin de fer... En furetant de côté et d'autre, le soldat trouva un des gros sacs de toile grise à la couture desquels travaillait Françoise. Il le prit, l'ouvrit, et dit à la Mayeux:

-- Ma fille, mettez là-dedans la barre de fer et la corde; ce sera plus commode à transporter... là-bas...

-- Grand Dieu! s'écria la Mayeux en obéissant à Dagobert, vous partirez sans attendre Agricol, monsieur Dagobert... lorsqu'il a peut-être de bonnes choses à vous apprendre?...

-- Soyez tranquille, ma fille... j'attendrai mon garçon... je ne peux partir d'ici qu'à dix heures... J'ai le temps...

-- Hélas! monsieur Dagobert! vous avez donc perdu tout espoir?

-- Au contraire... j'ai bon espoir... mais en moi... Et ce disant, Dagobert tordit la partie supérieure du sac, de manière à le fermer, puis il le plaça sur la commode, à côté de ses pistolets.

-- Au moins vous attendrez Agricol, monsieur Dagobert?

-- Oui... s'il arrive avant dix heures...

-- Ainsi mon Dieu! vous êtes décidé...

-- Très décidé... Et pourtant, si j'étais assez simple pour croire aux porte-malheur...

-- Quelquefois, monsieur Dagobert les présages ne trompent pas, dit la Mayeux, ne songeant qu'à détourner le soldat de sa dangereuse résolution.

-- Oui, reprit Dagobert, les bonnes femmes disent cela... et quoique je ne sois pas une bonne femme, ce que j'ai vu tantôt... m'a serré le coeur... Après tout, j'aurai pris sans doute un mouvement de colère pour un pressentiment...

-- Et qu'avez-vous vu?

-- Je peux vous raconter cela, ma bonne fille... Ça nous aidera à passer le temps... et il me dure, allez... Puis s'interrompant:

-- Est-ce que ce n'est pas une demie qui vient de sonner?

-- Oui... monsieur Dagobert; c'est huit heures et demie.

-- Encore une heure et demie, dit Dagobert, d'une voix sourde. Puis il ajouta:

-- Voici ce que j'ai vu... Tantôt, en passant dans une rue, je ne sais laquelle, mes yeux ont été machinalement attirés par une énorme affiche rouge, en tête de laquelle on voyait une panthère noire dévorant un cheval blanc... À cette vue, mon sang n'a fait qu'un tour; parce que vous saurez, ma bonne Mayeux, qu'une panthère noire a dévoré un pauvre cheval blanc que j'avais, le compagnon de Rabat-Joie que voilà... et qu'on appelait Jovial...

À ce nom, autrefois si familier pour lui, Rabat-Joie, couché aux pieds de la Mayeux, releva brusquement la tête et regarda Dagobert.

-- Voyez-vous... les bêtes ont de la mémoire, il se le rappelle, dit le soldat en soupirant lui-même à ce souvenir. Puis, s'adressant à son chien:

-- Tu t'en souviens donc, de Jovial?

En entendant de nouveau ce nom prononcé par son maître d'une voix émue, Rabat-Joie grogna et jappa doucement comme pour affirmer qu'il n'avait pas oublié son vieux camarade de route.

-- En effet, monsieur Dagobert, dit la Mayeux, c'est un triste rapprochement que de trouver en tête de cette affiche cette panthère noire dévorant un cheval.

-- Ce n'est rien que cela, vous allez voir le reste. Je m'approche de cette affiche et je lis que le nommé Morok, arrivant d'Allemagne, fera voir dans un théâtre différents animaux féroces qu'il a domptés, et entre autres un lion superbe, un tigre, et une panthère noire de Java nommée la Mort.

-- Ce nom fait peur, dit la Mayeux.

-- Et il vous fera plus peur encore, mon enfant, quand vous saurez que cette panthère est la même qui a étranglé mon cheval près de Leipzig, il y a quatre mois.

-- Ah! mon Dieu... vous avez raison, monsieur Dagobert, dit la Mayeux, c'est effrayant!

-- Attendez encore, dit Dagobert dont les traits s'assombrissaient de plus en plus, ce n'est pas tout... C'est à cause de ce nommé Morok, le maître de cette panthère, que moi et mes pauvres enfants nous avons été emprisonnés à Leipzig.

-- Et ce méchant homme est à Paris!... et il vous en veut! dit la Mayeux; oh! vous avez raison... monsieur Dagobert... il faut prendre garde à vous, c'est un mauvais présage.

-- Oui... pour ce misérable... si je le rencontre, dit Dagobert d'une voix sourde, car nous avons de vieux comptes à régler ensemble...

-- Monsieur Dagobert, s'écria la Mayeux en prêtant l'oreille, quelqu'un monte en courant, c'est le pas d'Agricol... il a de bonnes nouvelles... j'en suis sûre...

-- Voilà mon affaire, dit vivement le soldat sans répondre à la Mayeux, Agricol est forgeron... il me trouvera le crochet de fer qu'il me faut.

Quelques instants après, Agricol entrait en effet; mais, hélas! du premier coup d'oeil l'ouvrière put lire sur la physionomie atterrée de l'ouvrier la ruine des espérances dont elle s'était bercée...

-- Eh bien! dit Dagobert à son fils d'un ton qui annonçait clairement la foi qu'il avait dans le succès des démarches tentées par Agricol, eh bien! quoi de nouveau?

-- Ah! mon père, c'est à en devenir fou, c'est à se briser la tête contre les murs! s'écria le forgeron avec emportement. Dagobert se tourna vers la Mayeux, et lui dit:

-- Vous voyez, ma pauvre fille... j'en étais sûr...

-- Mais vous, mon père, s'écria Agricol, vous avez vu le comte de Montbron?

-- Le comte de Montbron est, depuis trois jours, parti pour la Lorraine... voilà mes bonnes nouvelles, répondit le soldat avec une ironie amère; voyons les tiennes... raconte-moi tout: j'ai besoin d'être bien convaincu qu'en s'adressant à la justice, qui, comme tu le disais tantôt, défend et protège les honnêtes gens, il est des occasions où elle les laisse à la merci des gueux... Oui, j'ai besoin de ça... et puis après d'un crochet... et j'ai compté sur toi... pour les deux choses.

-- Que veux-tu dire, mon père?

-- Raconte d'abord tes démarches... nous avons le temps... huit heures et demie viennent seulement de sonner tout à l'heure... Voyons: en me quittant, où es-tu allé?

-- Chez le commissaire qui avait déjà reçu votre déposition.

-- Que t'a-t-il dit?

-- Après avoir très obligeamment écouté ce dont il s'agissait, il m'a répondu: «Ces jeunes filles, sont, après tout, placées dans une maison très respectable... dans un couvent... il n'y a donc pas urgence de les enlever de là... et, d'ailleurs, je ne puis prendre sur moi de violer un domicile religieux sur votre simple déposition; demain je ferai mon rapport à qui de droit, et l'on avisera plus tard.»

-- Plus tard... vous voyez, toujours des remises, dit le soldat.

--» Mais monsieur, lui ai-je répondu, reprit Agricol, c'est à l'instant, c'est ce soir, cette nuit même, qu'il faut agir; car si ces jeunes filles ne se trouvent pas demain matin rue Saint- François, elles peuvent éprouver un dommage incalculable...

-- C'est très fâcheux, m'a répondu le commissaire; mais, encore une fois, je ne peux, sur votre simple déclaration, ni sur celle de votre père, qui, pas plus que vous, n'est parent ou allié de ces jeunes personnes, me mettre en contravention formelle avec les lois, qu'on ne violerait pas même sur la demande d'une famille. La justice a ses lenteurs et ses formalités, auxquelles il faut se soumettre.»

-- Certainement, dit Dagobert, il faut s'y soumettre, au risque de se montrer lâche, traître et ingrat...

-- Et lui as-tu aussi parlé de Mlle de Cardoville? demanda la Mayeux.

-- Oui, mais il m'a, à ce sujet, répondu de même... c'était fort grave; je faisais une déposition, il est vrai, mais je n'apportais aucune preuve à l'appui de ce que j'avançais. «Une tierce personne vous a assuré que Mlle de Cardoville affirmait n'être pas folle, m'a dit le commissaire, cela ne suffit pas: tous les fous prétendent n'être pas fous; je ne puis donc violer le domicile d'un médecin respectable sur votre seule déclaration. Néanmoins, je la reçois, j'en rendrai compte. Mais il faut que la loi ait son cours...»

-- Lorsque, tantôt, je voulais agir, dit sourdement Dagobert, est- ce que je n'avais pas prévu tout cela? pourtant j'ai été assez faible pour vous écouter.

-- Mais, mon père ce que tu voulais tenter était impossible... et tu t'exposais à de trop dangereuses conséquences, tu en es convenu.

-- Ainsi, reprit le soldat sans répondre à son fils, on t'a formellement dit, positivement dit, qu'il ne fallait pas songer à obtenir légalement ce soir, ou même demain matin, que Rose et Blanche me soient rendues?

-- Non, mon père, il n'y a pas urgence aux yeux de la loi, la question ne pourra être décidée avant deux ou trois jours.

-- C'est tout ce que je voulais savoir, dit Dagobert en se levant et en marchant de long en large dans la chambre.

-- Pourtant, reprit son fils, je ne me suis pas tenu pour battu. Désespéré, ne pouvant croire que la justice pût demeurer sourde à des réclamations si équitables... j'ai couru au palais de justice... espérant que peut-être là... je trouverais un juge... un magistrat qui accueillerait ma plainte et y donnerait suite...

-- Eh bien? dit le soldat en s'arrêtant.

-- On m'a dit que le parquet du procureur du roi était tous les jours fermé à cinq heures et ouvert à dix heures; pensant à votre désespoir, à la position de cette pauvre Mlle de Cardoville, je voulus tenter encore une démarche; je suis entré dans un poste de troupes de ligne commandé par un lieutenant... je lui ai tout dit; il m'a vu si ému, je lui parlais avec tant de chaleur, tant de conviction que je l'ai intéressé... «Lieutenant, lui disais-je, accordez-moi seulement une grâce, qu'un sous-officier et deux hommes se rendent au couvent afin d'en obtenir l'entrée légale. On demandera à voir les filles du maréchal Simon; on leur laissera le choix de rester ou de rejoindre mon père, qui les a amenées de Russie... et l'on verra si ce n'est pas contre leur gré qu'on les retient.»

-- Et que t'a-t-il répondu, Agricol? demanda la Mayeux pendant que Dagobert, haussant les épaules, continuait sa promenade.

--» Mon garçon, m'a-t-il dit, ce que vous me demandez là est impossible; je conçois vos raisons, mais je ne peux pas prendre sur moi une mesure aussi grave. Entrer de force dans un couvent, il y a de quoi me faire casser. -- Mais alors, monsieur, que faut- il faire? c'est à en perdre la tête. -- Ma foi, je n'en sais rien. Le plus sûr est d'attendre...», me dit le lieutenant... Alors, mon père, croyant avoir fait humainement ce qu'il était possible de faire, je suis revenu... espérant que tu aurais été plus heureux que moi; malheureusement je me suis trompé.

Ce disant, le forgeron, accablé de fatigue, se jeta sur une chaise.

Il y eut un moment de silence profond après ces mots d'Agricol qui ruinaient les dernières espérances de ces trois personnes, muettes, anéanties sous le coup d'une inexorable fatalité.

Un nouvel incident vint augmenter le caractère sinistre et douloureux de cette scène.

VII. Découvertes.

La porte, qu'Agricol n'avait pas songé à refermer, s'ouvrit pour ainsi dire timidement, et Françoise Baudoin, la femme de Dagobert, pâle, défaillante, se soutenant à peine, parut sur le seuil. Le soldat, Agricol et la Mayeux étaient plongés dans un si morne abattement, qu'aucune de ces trois personnes ne s'aperçut de l'entrée de Françoise.

Celle-ci fit à peine deux pas dans la chambre et tomba à genoux, les mains jointes, en disant d'une voix humble et faible:

-- Mon pauvre mari... pardon...

À ces mots, Agricol et la Mayeux, qui tournaient le dos à la porte, se retournèrent, et Dagobert releva vivement la tête.

-- Ma mère!... s'écria Agricol en courant vers Françoise.

-- Ma femme! s'écria Dagobert, en se levant et faisant un pas vers l'infortunée...

-- Bonne mère!... toi, à genoux, dit Agricol en se courbant vers Françoise, en l'embrassant avec effusion; relève-toi donc!

-- Non, mon enfant, dit Françoise de son accent à la fois doux et ferme, je ne me relèverai pas avant que ton père... m'ait pardonnée... j'ai eu de grands torts envers lui... maintenant je le sais...

-- Te pardonner... pauvre femme, dit le soldat ému en s'approchant. Est-ce que je t'ai jamais accusée... sauf dans un premier mouvement de désespoir? Non... non... ce sont de mauvais prêtres que j'ai accusés... et j'avais raison... Enfin, te voilà, ajouta-t-il, en aidant son fils à relever Françoise; c'est un chagrin de moins... On t'a donc mise en liberté?... Hier je n'avais pu encore savoir où était ta prison... j'ai tant de soucis que je n'ai pas eu qu'à songer à toi... Voyons, chère femme, assieds-toi là...

-- Bonne mère... comme tu es faible... comme tu as froid... comme tu es pâle!... dit Agricol avec angoisse et les yeux remplis de larmes.

-- Pourquoi ne nous as-tu pas fait prévenir? ajouta-t-il... Nous aurions été te chercher... Mais comme tu trembles!... chère mère... tes mains sont glacées... reprit le forgeron agenouillé devant Françoise.

Puis se tournant vers la Mayeux:

-- Fais donc un peu de feu tout de suite.

-- J'y avais pensé quand ton père est arrivé, Agricol; mais il n'y a plus ni bois ni charbon...

-- Eh bien... je t'en prie, ma bonne Mayeux, descends en emprunter au père Loriot... il est si bonhomme qu'il ne te refusera pas... Ma pauvre mère est capable de tomber malade... vois comme elle frissonne.

À peine avait-il dit ces mots que la Mayeux disparut. Le forgeron se leva, alla prendre la couverture du lit, et revint en envelopper soigneusement les genoux et les pieds de sa mère; puis, s'agenouillant de nouveau devant elle, il lui dit:

-- Tes mains, chère mère.

Et Agricol, prenant les mains débiles de sa mère dans les siennes, essaya de les réchauffer de son haleine.

Rien n'était plus touchant que ce tableau, que de voir ce robuste garçon à la figure énergique et résolue, alors empreinte d'une expression de tendresse adorable, entourer des attentions les plus délicates cette pauvre vieille mère pâle et tremblante.

Dagobert, bon comme son fils, alla prendre un oreiller, l'apporta, et dit à sa femme:

-- Penche-toi un peu en avant, je vais mettre cet oreiller derrière toi; tu seras mieux, et cela te réchauffera encore.

-- Comme vous me gâtez tous deux, dit Françoise en tâchant de sourire; et toi surtout, es-tu bon... après tout le mal que je t'ai fait! dit-elle à Dagobert.

Et dégageant une de ses mains d'entre celles de son fils, elle prit la main du soldat, sur laquelle elle appuya ses yeux remplis de larmes; puis elle dit à voix basse:

-- En prison, je me suis bien repentie... va...

Le coeur d'Agricol se brisait en songeant que sa mère avait dû être momentanément confondue dans sa prison avec tant de misérables créatures... elle, sainte et digne femme... d'une pureté si angélique... Il allait pour ainsi dire la consoler d'un passé si douloureux pour elle; mais il se tut, songeant que ce serait porter un nouveau coup à Dagobert. Aussi reprit-il:

-- Et Gabriel, chère mère!... comment va-t-il, ce bon frère? Puisque tu viens de le voir, donne-nous de ses nouvelles.

-- Depuis son arrivée, dit Françoise en essuyant ses yeux, il est en retraite... ses supérieurs lui ont rigoureusement défendu de sortir... Heureusement, ils ne lui avaient pas défendu de me recevoir... car ses paroles, ses conseils m'ont ouvert les yeux; c'est lui qui m'a appris combien, sans le savoir, j'avais été coupable envers toi, mon pauvre mari.

-- Que veux-tu dire? reprit Dagobert.

-- Dame! tu dois penser que si je t'ai causé tant de chagrin, ce n'est pas par méchanceté... En te voyant si désespéré, je souffrais autant que toi; mais je n'osais pas le dire, de peur de manquer à mon serment... Je voulais le tenir, croyant bien faire, croyant que c'était mon devoir... Pourtant... quelque chose me disait que mon devoir n'était pas de te désoler ainsi. «Hélas! mon Dieu! éclairez-moi! m'écriai-je dans ma prison, en m'agenouillant et en priant malgré les railleries des autres femmes; comment une action juste et sainte qui m'a été ordonnée par mon confesseur, le plus respectable des hommes, accable-t-elle moi et les miens de tant de tourments? Ayez pitié de moi, mon bon Dieu! inspirez-moi, avertissez-moi si j'ai fait mal sans le vouloir...» Comme je priais avec ferveur, Dieu m'a exaucée; il m'a envoyé l'idée de m'adresser à Gabriel... «Je vous remercie, mon Dieu, je vous obéirai, me suis-je dit: Gabriel est comme mon enfant... il est prêtre aussi... c'est un saint martyr... si quelqu'un au monde ressemble au divin Sauveur par la charité, par la bonté... c'est lui... Quand je sortirai de prison, j'irai le consulter, et il éclaircira mes doutes.»

-- Chère mère... tu as raison! s'écria Agricol, c'était une idée d'en haut... Gabriel... c'est un ange, c'est ce qu'il y a de plus pur, de plus courageux, de plus noble au monde! C'est le type du vrai prêtre, du bon prêtre.

-- Ah! pauvre femme, dit Dagobert avec amertume, si tu n'avais jamais eu d'autre confesseur que Gabriel!...

-- J'y avais bien pensé avant ses voyages, dit naïvement Françoise. J'aurais tant aimé me confesser à ce cher enfant... Mais, vois-tu, j'ai craint de fâcher l'abbé Dubois, et que Gabriel ne fût trop indulgent pour mes péchés.

-- Tes péchés, pauvre chère mère... dit Agricol, en as-tu seulement jamais commis un seul?

-- Et Gabriel, que t'a-t-il dit? demanda le soldat.

-- Hélas! mon ami, que n'ai-je eu plus tôt un entretien pareil avec lui. Ce que je lui ai appris de l'abbé Dubois a éveillé ses soupçons; alors il m'a interrogée, ce cher enfant, sur bien des choses dont il ne m'avait jamais parlé jusque-là... Je lui ai ouvert mon coeur tout entier; lui aussi m'a ouvert le sien, et nous avons fait de tristes découvertes sur des personnes que nous avions toujours crues bien respectables... et qui pourtant nous avaient trompés à l'insu l'un de l'autre...

-- Comment cela?

-- Oui, on lui disait à lui, sous le sceau du secret, des choses censées venir de moi; et à moi, sous le sceau du secret, on me disait des choses comme venant de lui... Ainsi... il m'a avoué qu'il ne s'était pas d'abord senti de vocation pour être prêtre... Mais on lui a assuré que je ne croirais mon salut certain dans ce monde et dans l'autre que s'il entrait dans les ordres, parce que j'étais persuadée que le Seigneur me récompenserait de lui avoir donné un si excellent serviteur, et que pourtant je n'oserais jamais demander, à lui Gabriel, une pareille preuve d'attachement, quoique je l'eusse ramassé orphelin dans la rue et élevé comme mon fils à force de privations et de travail... Alors, que voulez- vous! le pauvre cher enfant, croyant combler tous mes voeux... s'est sacrifié. Il est entré au séminaire.

-- Mais c'est horrible, dit Agricol, c'est une ruse infâme; et pour les prêtres qui s'en sont rendus coupables, c'est un mensonge sacrilège...

-- Pendant ce temps-là, reprit Françoise, à moi, on me tenait un autre langage; on me disait que Gabriel avait la vocation, mais qu'il n'osait me l'avouer, de peur que je ne fusse jalouse à cause d'Agricol, qui, ne devant jamais être qu'un ouvrier, ne jouirait pas des avantages que la prêtrise assurait à Gabriel... Aussi, lorsqu'il m'a demandé la permission d'entrer au séminaire (cher enfant! il n'y entrait qu'à regret, mais il croyait me rendre heureuse), au lieu de le détourner de cette idée, je l'ai, au contraire, engagé de tout mon pouvoir à la suivre, l'assurant qu'il ne pouvait mieux faire, que cela me causait une grande joie... Dame... vous entendez bien! j'exagérais, tant je craignais qu'il ne me crût jalouse pour Agricol.

-- Quelle odieuse machination! dit Agricol stupéfait. On spéculait d'une manière indigne sur votre dévouement mutuel; ainsi, dans l'encouragement presque forcé que tu donnais à sa résolution, Gabriel voyait, lui, l'expression de ton voeu le plus cher...

-- Peu à peu, pourtant, comme Gabriel est le meilleur coeur qu'il y ait au monde, la vocation lui est venue. C'est tout simple: consoler ceux qui souffrent, se dévouer à ceux qui sont malheureux, il était né pour cela; aussi ne m'aurait-il jamais parlé du passé sans notre entretien de ce matin... Mais, alors, lui toujours si doux, si timide... je l'ai vu s'indigner... s'exaspérer surtout contre M. Rodin et une autre personne qu'il accuse... Il avait déjà contre eux, m'a-t-il dit, de sérieux griefs... mais ces découvertes comblaient la mesure.

À ces mots de Françoise, Dagobert fit un mouvement et porta vivement la main à son front comme pour rassembler ses souvenirs. Depuis quelques minutes il écoutait avec une surprise profonde et presque avec frayeur le récit de ces menées souterraines, conduites par une fourberie si habile et si profonde.

Françoise continua:

-- Enfin... quand j'ai avoué à Gabriel que, par les conseils de M. l'abbé Dubois, mon confesseur, j'avais livré à une personne étrangère les enfants qu'on avait confiées à mon mari... les filles du général Simon... le cher enfant, hélas! bien à regret, m'a blâmée... non d'avoir voulu faire connaître à ces pauvres orphelines les douceurs de notre sainte religion, mais de ne pas avoir consulté mon mari, qui seul répondait devant Dieu et devant les hommes du dépôt qu'on lui avait confié... Gabriel a vivement censuré la conduite de M. l'abbé Dubois, qui m'avait donné, disait-il, des conseils mauvais et perfides; puis ensuite ce cher enfant m'a consolée avec sa douceur d'ange en m'engageant à venir tout te dire... Mon pauvre ami! il aurait bien voulu m'accompagner; car c'est à peine si j'osais penser à rentrer ici, tant j'étais désolée de mes torts envers toi; mais malheureusement Gabriel était retenu à son séminaire par des ordres très sévères de ses supérieurs; il n'a pu venir avec moi, et...

Dagobert interrompit brusquement sa femme: il semblait en proie à une grande agitation:

-- Un mot, Françoise, dit-il, car, en vérité, au milieu de tant de soucis, de trames si noires et si diaboliques, la mémoire se perd, la tête s'égare... Tu m'as dit, le jour où les enfants ont disparu, qu'en recueillant Gabriel, tu avais trouvé à son cou une médaille de bronze, et dans sa poche un portefeuille rempli de papiers écrits en langue étrangère?

-- Oui... mon mari.

-- Que tu avais plus tard remis ces papiers et cette médaille à ton confesseur?

-- Oui, mon ami.

-- Et Gabriel ne t'a-t-il jamais parlé depuis de cette médaille et de ces papiers?

-- Non.

Agricol, entendant cette révélation de sa mère, la regardait avec surprise, et s'écria:

-- Mais alors Gabriel a donc le même intérêt que les filles du général Simon et Mlle de Cardoville... à se trouver demain rue Saint-François?

-- Certainement, dit Dagobert, et maintenant te souvient-il qu'il nous a dit, lors de mon arrivée, que dans quelques jours il aurait besoin de nous, de notre appui, pour une circonstance grave?

-- Oui, mon père.

-- Et on le retient prisonnier à son séminaire! Et il a dit à ta mère qu'il avait à se plaindre de ses supérieurs! Et il nous a demandé notre appui, t'en souviens-tu? d'un air si triste et si grave, que je lui ai dit:

-- Qu'il s'agirait d'un duel à mort qu'il ne nous parlerait pas autrement!... reprit Agricol en interrompant Dagobert. C'est vrai, mon père... et pourtant, toi qui te connais en courage, tu as reconnu la bravoure de Gabriel égale à la tienne... Pour qu'il craigne tant ses supérieurs, il faut que le danger soit grand.

-- Maintenant que j'ai entendu ta mère... je comprends tout... dit Dagobert. Gabriel est comme Rose et Blanche, comme Mlle de Cardoville... comme ta mère, comme nous le sommes peut-être, nous- mêmes, victimes d'une sourde machination de mauvais prêtres... Tiens, à cette heure que je connais leurs moyens ténébreux, leur persévérance infernale... je le vois, ajouta le soldat en parlant plus bas, il faut être bien fort pour lutter contre eux... Non, je n'avais pas l'idée de leur puissance...

-- Tu as raison, mon père... car ceux qui sont hypocrites et méchants peuvent faire autant de mal que ceux qui sont bons et charitables comme Gabriel... font de bien. Il n'y a pas d'ennemi plus implacable qu'un mauvais prêtre.

-- Je te crois... et cela m'épouvante, car enfin mes pauvres enfants sont entre leurs mains. Faudrait-il les leur abandonner sans lutte?... Tout est-il donc désespéré?... Oh! non... non... pas de faiblesses!... Et pourtant... depuis que ta mère nous a dévoilé ces trames diaboliques, je ne sais... mais je me sens moins fort... moins résolu... Tout ce qui se passe autour de nous me semble effrayant. L'enlèvement de ces enfants n'est plus une chose isolée, mais une ramification d'un vaste complot qui nous entoure et nous menace... Il me semble que, moi et ceux que j'aime, nous marchons la nuit... au milieu des serpents... au milieu d'ennemis et de pièges qu'on ne peut ni voir ni combattre... Enfin, que veux-tu que je te dise!... moi, je n'ai jamais craint la mort... je ne suis pas lâche... eh bien! maintenant, je l'avoue... oui, je l'avoue... ces robes noires me font peur... oui... j'en ai peur...

Dagobert prononça ces mots avec un accent si sincère, que son fils tressaillit, car il partageait la même impression.

Et cela devait être; les caractères francs, énergiques, résolus, habitués à agir et à combattre au grand jour, ne peuvent ressentir qu'une crainte, celle d'être enlacés et frappés dans les ténèbres par des ennemis insaisissables: ainsi Dagobert avait vingt fois affronté la mort, et pourtant, en entendant sa femme exposer naïvement ce sombre tissu de trahisons, de fourberies, de mensonges, de noirceurs, le soldat éprouvait un vague effroi; et quoique rien ne fût changé dans les conditions de son entreprise nocturne contre le couvent, elle lui apparaissait sous un jour plus sinistre et plus dangereux.

Le silence qui régnait depuis quelques moments fut interrompu par le retour de la Mayeux. Celle-ci, sachant que l'entretien de Dagobert, de sa femme et d'Agricol ne devait pas avoir d'importun auditeur, frappa légèrement à la porte, restant en dehors avec le père Loriot.

-- Peut-on entrer, madame Françoise? dit l'ouvrière, voici le père Loriot qui apporte du bois.

-- Oui, oui, entre ma bonne Mayeux... dit Agricol pendant que son père essuyait la sueur froide qui coulait de son front.

La porte s'ouvrit, et l'on vit le digne teinturier, dont les mains et les bras étaient couleur amarante; il portait d'un côté un panier de bois; de l'autre, de la braise allumée sur une pelle à feu.

-- Bonsoir la compagnie, dit le père Loriot, merci d'avoir pensé à moi, madame Françoise! vous savez que ma boutique et ce qu'il y a dedans sont à votre service... Entre voisins on s'aide, comme de juste. Vous avez, je l'espère, été dans le temps assez bonne pour feu ma femme!

Puis, déposant le bois dans un coin et donnant la pelle à braise à Agricol, le digne teinturier, devinant à l'air triste et préoccupé des différents acteurs de cette scène qu'il serait discret à lui de ne pas prolonger sa visite, ajouta:

-- Vous n'avez pas besoin d'autre chose, madame Françoise?

-- Merci, père Loriot, merci!

-- Alors, bonsoir, la compagnie... Puis, s'adressant à la Mayeux, le teinturier ajouta:

-- N'oubliez pas la lettre pour M. Dagobert... je n'ai pas osé y toucher, j'y aurais marqué les quatre doigts et le pouce en amarante. Bonsoir la compagnie.

Et le père Loriot sortit.

-- Monsieur Dagobert, voici cette lettre, dit la Mayeux.

Et elle s'occupa d'allumer le poêle, pendant qu'Agricol approchait du foyer le fauteuil de sa mère.

-- Vois ce que c'est, mon garçon, dit Dagobert à son fils, j'ai la tête si fatiguée que j'y vois à peine clair...

Agricol prit la lettre, qui contenait seulement quelques lignes, et lut avant d'avoir regardé la signature:

«En mer, le 25 décembre 1831. «Je profite de la rencontre et d'une communication de quelques minutes avec un navire qui se rend directement en Europe, mon vieux camarade, pour t'écrire à la hâte ces lignes, qui te parviendront, je l'espère, par le Havre, et probablement avant mes dernières lettres de l'Inde... Tu dois être maintenant avec ma femme et mon enfant... dis-leur...

«Je ne puis finir... le canot part... un mot en hâte... J'arrive en France... N'oublie pas le 13 février... l'avenir de ma femme et de mon enfant en dépend...

«Adieu, mon ami! Reconnaissance éternelle. «SIMON.»

-- Agricol... ton père... vite... s'écria la Mayeux.

Dès les premiers mots de cette lettre, à laquelle les circonstances présentes donnaient un si cruel à-propos, Dagobert était devenu d'une pâleur mortelle... l'émotion, la fatigue, l'épuisement, joints à ce dernier coup, le firent chanceler. Son fils courut à lui, le soutint un instant entre ses bras; mais bientôt cet accès momentané de faiblesse se dissipa, Dagobert passa la main sur son front, redressa sa grande taille, son regard étincela, sa figure prit une expression de résolution déterminée, et il s'écria avec une exaltation farouche:

-- Non, non, je ne serai pas traître, je ne serai pas lâche: les robes noires ne me font plus peur, et cette nuit Rose et Blanche Simon seront délivrées!

VIII. Le code pénal.

Dagobert, un moment épouvanté des machinations ténébreuses et souterraines si dangereuses poursuivies par les robes noires, comme il disait, contre des personnes qu'il aimait, avait pu hésiter un instant à tenter la délivrance de Rose et de Blanche; mais son indécision cessa aussitôt après la lettre du maréchal Simon, qui venait si inopinément lui rappeler des devoirs sacrés. À l'abattement passager du soldat avait succédé une résolution d'une énergie calme et pour ainsi dire recueillie.

-- Agricol, quelle heure est-il? demanda-t-il à son fils.

-- Neuf heures ont sonné tout à l'heure, mon père.

-- Il faut me fabriquer tout de suite un crochet de fer solide... assez solide pour supporter mon poids, et assez ouvert pour s'adapter au chaperon d'un mur. Ce poêle de fonte sera ta forge et ton enclume; tu trouveras un marteau dans la maison... et... quant à du fer... tiens, en voici...

Ce disant, le soldat prit auprès du foyer une paire de pincettes à très fortes branches, les présenta à son fils, et ajouta:

-- Allons, mordieu; mon garçon, attise le feu, chauffe à blanc, et forge-moi ce fer.

À ces paroles, Françoise et Agricol se regardèrent avec surprise; le forgeron resta muet et interdit, ignorant la résolution de son père et les préparatifs que celui-ci avait déjà commencés avec l'aide de la Mayeux.

-- Tu ne m'entends donc pas, Agricol? répéta Dagobert toujours la paire de pincettes à la main; il faut tout de suite me fabriquer un crochet avec cela!...

-- Un crochet... mon père... et pour quoi faire?

-- Pour mettre au bout d'une corde que j'ai là; il faudra le terminer par une espèce d'oeillet assez large pour qu'elle puisse y être solidement attachée...

-- Mais cette corde, ce crochet, à quoi bon?

-- À escalader les murs du couvent, si je ne puis m'y introduire par une porte.

-- Quel couvent? demanda Françoise à son fils.

-- Comment, mon père! s'écria celui-ci en se levant brusquement, tu penses encore... à cela?

-- Ah! çà, à quoi veux-tu que je pense?

-- Mais, mon père... c'est impossible... tu ne tenteras pas une pareille entreprise.

-- Mais quoi donc, mon enfant? demanda Françoise avec anxiété; où ton père veut-il donc aller?

-- Il veut, cette nuit, s'introduire dans un couvent où sont enfermées les filles du maréchal Simon, et les enlever.

-- Grand Dieu!... mon pauvre mari!... un sacrilège!... s'écria Françoise, toujours fidèle à ses pieuses traditions; et joignant les mains, elle fit un mouvement pour se lever et s'approcher de Dagobert.

Le soldat, pressentant qu'il allait avoir à subir des observations, des prières de toutes sortes, et bien résolu de n'y pas céder, voulut tout d'abord couper court à ces supplications inutiles qui d'ailleurs lui faisaient perdre un temps précieux; il reprit donc un air grave, sévère, presque solennel, qui témoignait de l'inflexibilité de sa détermination:

-- Écoute, ma femme, et toi aussi mon fils: quand, à mon âge, on se décide à une chose, on sait pourquoi... et une fois qu'on est décidé, il n'y a ni femme, ni fils qui tiennent... on fait ce qu'on doit... c'est à quoi je suis résolu... Épargnez-moi donc ces paroles inutiles... C'est votre devoir de me parler ainsi, soit; ce devoir, vous l'avez rempli; n'en parlons plus. Ce soir je veux être le maître chez moi...

Françoise, craintive, effrayée, n'osa pas hasarder une parole; mais elle tourna ses regards suppliants vers son fils.

-- Mon père... dit celui-ci, un mot encore... un mot seulement.

-- Voyons ce mot, reprit Dagobert avec impatience.

-- Je ne peux pas combattre votre résolution; mais je vous prouverai que vous ignorez à quoi vous vous exposez...

-- Je n'ignore rien, dit le soldat d'un ton brusque. Ce que je tente est grave... mais il ne sera pas dit que j'ai négligé un moyen, quel qu'il soit, d'accomplir ce que j'ai promis d'accomplir.

-- Mon père, prends garde... Encore une fois... tu ne sais pas à quel danger tu t'exposes! dit le forgeron d'un air alarmé.

-- Allons, parlons du danger; parlons du fusil du portier et de la faux du jardinier, dit Dagobert en haussant les épaules dédaigneusement; parlons-en, et que cela finisse... Eh bien! après, supposons que je laisse ma peau dans ce couvent, est-ce que tu ne restes pas à ta mère? Voilà vingt ans que vous avez l'habitude de vous passer de moi... ça vous coûtera moins...

-- Et c'est moi, mon Dieu! c'est moi qui suis cause de tous ces malheurs!... s'écria la pauvre mère. Ah! Gabriel avait bien raison de me blâmer.

-- Madame Françoise, rassurez-vous, dit tout bas la Mayeux, qui s'était rapprochée de la femme de Dagobert; Agricol ne laissera pas son père s'exposer ainsi.

Le forgeron, après un moment d'hésitation, reprit d'une voix émue:

-- Je te connais trop, mon père, pour songer à t'arrêter par la peur d'un danger de mort.

-- De quel danger parles-tu alors?

-- D'un danger... devant lequel tu reculeras... toi si brave... dit le jeune homme d'un ton pénétré qui frappa son père.

-- Agricol, dit sévèrement et rudement le soldat, vous dites une lâcheté, vous me faites une insulte.

-- Mon père!

-- Une lâcheté, reprit le soldat courroucé, parce qu'il est lâche de vouloir détourner un homme de son devoir en l'effrayant... une insulte, parce que vous me croyez capable d'être intimidé.

-- Ah! monsieur Dagobert, s'écria la Mayeux, vous ne comprenez pas Agricol.

-- Je le comprends trop, répondit durement le soldat.

Douloureusement ému de la sévérité de son père, mais ferme dans sa résolution dictée par son amour et par son respect, Agricol reprit, non sans un violent battement de coeur:

-- Pardonnez-moi si je vous désobéis, mon père... mais dussiez- vous me haïr, vous saurez à quoi vous vous exposez en escaladant, la nuit, les murs d'un couvent...

-- Mon fils!! vous osez... s'écria Dagobert, le visage enflammé de colère.

-- Agricol... s'écria Françoise éplorée... mon mari!

-- Monsieur Dagobert, écoutez Agricol!... c'est dans notre intérêt à tous qu'il parle, s'écria la Mayeux.

-- Pas un mot de plus... répondit le soldat en frappant du pied avec colère.

-- Je vous dis... mon père... que vous risquez presque sûrement... les galères!! s'écria le forgeron en devenant d'une pâleur effrayante.

-- Malheureux! dit Dagobert en saisissant son fils par le bras, tu ne pouvais pas me cacher cela... plutôt que de m'exposer à être traître et lâche!

Puis le soldat répéta en frémissant:

-- Les galères!!

Et il baissa la tête, muet, pensif, et comme écrasé par ces mots foudroyants.

-- Oui, vous introduire dans un lieu habité, la nuit, avec escalade et effraction... la loi est formelle... ce sont les galères! s'écria Agricol, à la fois heureux et désolé de l'accablement de son père; oui, mon père... les galères... si vous êtes pris en flagrant délit: et il y a dix chances contre une pour que cela soit, car, la Mayeux vous l'a dit, le couvent est gardé... Ce matin, vous auriez tenté d'enlever en plein jour ces deux jeunes demoiselles, vous auriez été arrêté; mais au moins cette tentative, faite ouvertement, avait un caractère de loyale audace qui plus tard peut-être vous eût fait absoudre... Mais vous introduire ainsi la nuit avec escalade... je vous le répète, ce sont les galères... Maintenant... mon père... décidez-vous... ce que vous ferez, je le ferai... car je ne vous laisserai pas aller seul... Dites un mot... je forge votre crochet; j'ai là au bas de l'armoire un marteau, des tenailles... et dans une heure nous partons.

Un profond silence suivit les paroles du forgeron, silence seulement interrompu par les sanglots de Françoise, qui murmurait avec désespoir:

-- Hélas!... mon Dieu!... voilà pourtant ce qui arrive... parce que j'ai écouté l'abbé Dubois!...

En vain la Mayeux consolait Françoise, elle se sentait elle-même épouvantée; car le soldat était capable de braver l'infamie, et alors Agricol voudrait partager les périls de son père.

Dagobert, malgré son caractère énergique et déterminé, restait frappé de stupeur. Selon ses habitudes militaires, il n'avait vu dans son entreprise nocturne qu'une sorte de ruse de guerre autorisée par son bon droit d'abord, et aussi par l'inexorable fatalité de sa position; mais les effrayantes paroles de son fils le ramenaient à la réalité, à une terrible alternative: ou il lui fallait trahir la confiance du général Simon et les derniers voeux de la mère des orphelines, ou bien il lui fallait s'exposer à une flétrissure effroyable... et surtout y exposer son fils... son fils!! et cela même sans la certitude de délivrer les orphelines...

Tout à coup, Françoise, essuyant ses yeux noyés de larmes, s'écria comme frappée d'une inspiration soudaine:

-- Mais, mon Dieu! j'y songe... il y a peut-être un moyen de faire sortir ces chères enfants du couvent sans violence.

-- Comment cela, ma mère? dit vivement Agricol.

-- C'est M. l'abbé Dubois qui les a fait conduire... mais, d'après ce que suppose Gabriel, probablement mon confesseur n'a agi que par les conseils de M. Rodin...

-- Et quand cela serait, ma chère mère, on aurait beau s'adresser à M. Rodin, on n'obtiendrait rien de lui.

-- De lui, non, mais peut-être de cet abbé si puissant qui est le supérieur de Gabriel, qui l'a toujours protégé depuis son entrée au séminaire.

-- Quel abbé, ma mère?

-- M. l'abbé d'Aigrigny.

-- En effet, chère mère, avant d'être prêtre il était militaire... peut-être serait-il plus accessible qu'un autre... et pourtant...

-- D'Aigrigny! s'écria Dagobert avec une expression d'horreur et de haine. Il y a ici mêlé à ces trahisons, un homme qui, avant d'être prêtre, a été militaire, et qui s'appelle d'Aigrigny?

-- Oui, mon père, le marquis d'Aigrigny... Avant la Restauration... il avait servi en Russie... et, en 1815, les Bourbons lui ont donné un régiment...

-- C'est lui! dit Dagobert d'une voix sourde. Encore lui! toujours lui!!! comme un mauvais démon... qu'il s'agisse de la mère, du père ou des enfants.

-- Que dis-tu, mon père?

-- Le marquis d'Aigrigny! s'écria Dagobert. Savez-vous quel est cet homme? Avant d'être prêtre, il a été le bourreau de la mère de Rose et de Blanche, qui méprisait son amour. Avant d'être prêtre... il s'est battu contre son pays, et s'est trouvé deux fois face à face à la guerre avec le général Simon... Oui, pendant que le général était prisonnier à Leipzig, criblé de blessures à Waterloo, l'autre, le marquis renégat, triomphait avec les Russes et les Anglais! Sous les Bourbons, le renégat, comblé d'honneurs, s'est encore retrouvé en face du soldat de l'Empire persécuté. Entre eux deux cette fois, il y a eu un duel acharné... Le marquis a été blessé; mais le général Simon, proscrit et condamné à mort, s'est exilé... Maintenant le renégat est prêtre... dites-vous? Eh bien, moi, maintenant, je suis certain que c'est lui qui a fait enlever Rose et Blanche afin d'assouvir sur elles la haine qu'il a toujours eue contre leur mère et contre leur père... Cet infâme d'Aigrigny les tient en sa puissance. Ce n'est plus seulement la fortune de ces enfants que j'ai à défendre maintenant... c'est leur vie... entendez-vous? leur vie...

-- Mon père... croyez-vous cet homme capable de...

-- Un traître à son pays, qui finit par être un prêtre infâme, est capable de tout; je vous dis que peut-être à cette heure ils tuent ces enfants à petit feu... s'écria le soldat d'une voix déchirante, car les séparer l'une de l'autre, c'est déjà commencer à les tuer...

Puis Dagobert ajouta avec une exaspération impossible à rendre:

-- Les filles du général Simon sont au pouvoir du marquis d'Aigrigny et de sa bande... et j'hésiterais à tenter de les sauver... par peur des galères!... Les galères! ajouta-t-il avec un éclat de rire convulsif, qu'est-ce que ça me fait, à moi, les galères? Est-ce qu'on y met votre cadavre? Est-ce qu'après cette dernière tentative je n'aurais pas le droit, si elle avorte, de me brûler la cervelle? Mets ton fer au feu, mon garçon... vite, le temps presse... forge... forge le fer...

-- Mais... ton fils... t'accompagne! s'écria Françoise avec un cri de désespoir maternel.

Puis, se levant, elle se jeta aux pieds de Dagobert en disant:

-- Si tu es arrêté... il le sera aussi...

-- Pour s'épargner les galères... il fera comme moi... j'ai deux pistolets.

-- Mais moi... s'écria la malheureuse mère en tendant ses mains suppliantes, sans toi... sans lui... que deviendrai-je?

-- Tu as raison... j'étais égoïste... j'irai seul, dit Dagobert.

-- Tu n'iras pas seul... mon père... reprit Agricol.

-- Mais ta mère!...

-- La Mayeux voit ce qui se passe, elle ira trouver M. Hardy, mon bourgeois, et lui dira tout... C'est le plus généreux des hommes... et ma mère aura un abri et du pain jusqu'à la fin de ses jours.

-- Et c'est moi... c'est moi qui suis cause de tout!... s'écria Françoise en se tordant les mains avec désespoir. Punissez-moi, mon Dieu... punissez-moi... c'est ma faute... j'ai livré ces enfants... Je serais punie par la mort de mon enfant.

-- Agricol... tu ne me suivras pas!! Je te le défends, dit Dagobert en pressant son fils contre sa poitrine avec énergie.

-- Moi!... après t'avoir signalé le danger... je reculerais!... tu n'y penses pas, mon père! Est-ce que je n'ai pas aussi quelqu'un à délivrer, moi? Mlle de Cardoville, si bonne, si généreuse, qui m'avait voulu sauver de la prison, n'est-elle pas prisonnière, à son tour? Je te suivrai, mon père, c'est mon droit, c'est mon devoir, c'est ma volonté.

Ce disant, Agricol mit dans l'ardent brasier du poêle de fonte les pincettes destinées à faire un crochet.

-- Hélas! mon Dieu! ayez pitié de nous tous! disait la pauvre mère en sanglotant, toujours agenouillée, pendant que le soldat était en proie à un violent combat intérieur.

-- Ne pleure pas ainsi, chère mère, tu me brises le coeur, dit Agricol en relevant sa mère avec l'aide de la Mayeux, rassure-toi. J'ai dû exagérer à mon père les mauvaises chances de l'entreprise; mais à nous deux, en agissant prudemment, nous pourrons réussir presque sans rien risquer, n'est-ce pas, mon père? dit Agricol, en faisant un signe d'intelligence à Dagobert. Encore une fois, rassure-toi, bonne mère... je réponds de tout... Nous délivrerons les filles du maréchal Simon et Mlle de Cardoville... La Mayeux, donne-moi les tenailles et le marteau qui sont au bas de cette armoire...

L'ouvrière, essuyant ses larmes, obéit à Agricol, pendant que celui-ci, à l'aide d'un soufflet, avivait le brasier où chauffaient les pincettes.

-- Voici tes outils... Agricol, dit la Mayeux d'une voix profondément altérée, en présentant, de ses mains tremblantes, ces objets au forgeron, qui, à l'aide des tenailles, retira bientôt du feu les pincettes chauffées à blanc, qu'il commença de façonner en crochet à grands coups de marteau, se servant du poêle de fonte pour enclume.

Dagobert était resté silencieux et pensif. Tout à coup il dit à Françoise en lui prenant les mains:

-- Tu connais ton fils: l'empêcher maintenant de me suivre, c'est impossible... Mais rassure-toi... chère femme... nous réussirons... je l'espère... Si nous ne réussissons pas... si nous sommes arrêtés, Agricol et moi, eh bien! non... pas de lâchetés... pas de suicide... le père et le fils s'en iront en prison bras dessus bras dessous, le front haut, le regard fier, comme deux hommes de coeur qui ont fait leur devoir... jusqu'au bout... Le jour du jugement viendra... nous dirons tout... loyalement, franchement... nous dirons que, poussés à la dernière extrémité... ne trouvant aucun secours, aucun appui dans la loi, nous avons été obligés d'avoir recours à la violence... Va, forge, mon garçon, ajouta Dagobert en s'adressant à son fils, qui martelait le fer rougi, forge... forge... sans crainte; les juges sont d'honnêtes gens, ils absoudront d'honnêtes gens.

-- Oui, brave père, tu as raison; rassure-toi, chère mère... les juges verront la différence qu'il y a entre des bandits qui escaladent la nuit des murs pour voler... et un vieux soldat et son fils qui au péril de leur liberté, de leur vie, de l'infamie, ont voulu délivrer de pauvres victimes.

-- Et si ce langage n'est pas entendu, reprit Dagobert, tant pis!... ce ne sera ni ton fils ni ton mari qui seront déshonorés aux yeux des honnêtes gens... Si l'on nous met au bagne... si nous avons le courage de vivre... eh bien! le jeune et le vieux forçat porteront fièrement leur chaîne... et le marquis renégat... le prêtre infâme sera plus honteux que nous... Va, forge le fer sans crainte, mon garçon! Il y a quelque chose que le bagne ne peut flétrir: une bonne conscience et l'honneur... Maintenant, deux mots, ma bonne Mayeux; l'heure avance et nous presse. Quand vous êtes descendue dans le jardin, avez-vous remarqué si les étages du couvent étaient élevés?

-- Non, pas très élevés, monsieur Dagobert, surtout du côté qui regarde la maison des fous où est enfermée Mlle de Cardoville.

-- Comment avez-vous fait pour parler à cette demoiselle?

-- Elle était de l'autre côté d'une claire-voie en planches qui sépare à cet endroit les deux jardins.

-- Excellent... dit Agricol en continuant de marteler son fer, nous pourrons facilement entrer de l'un dans l'autre jardin... peut-être sera-t-il plus facile et plus sûr de sortir par la maison des fous... Malheureusement tu ne sais pas où est la chambre de Mlle de Cardoville.

-- Si... reprit la Mayeux en rassemblant ses souvenirs, elle habite un pavillon carré, et il y a au-dessus de la fenêtre où je l'ai vue pour la première fois une espèce d'auvent avancé, peint couleur de coutil bleu et blanc.

-- Bon... je ne l'oublierai pas.

-- Et vous ne savez pas, à peu près, où sont les chambres de mes pauvres enfants? dit Dagobert. Après un moment de réflexion, la Mayeux reprit:

-- Elles sont en face du pavillon occupé par Mlle de Cardoville, car elle leur a fait depuis deux jours des signes de sa fenêtre; et je me souviens maintenant qu'elle m'a dit que les deux chambres, placées à des étages différents, se trouvaient, l'une au rez-de-chaussée, l'autre au premier.

-- Et ces fenêtres sont-elles grillées? demanda le forgeron.

-- Je l'ignore.

-- Il n'importe, merci, ma bonne fille; avec ces indications nous pouvons marcher, dit Dagobert; pour le reste, j'ai mon plan.

-- Ma petite Mayeux, de l'eau, dit Agricol, afin que je refroidisse mon fer. Puis, s'adressant à son père:

-- Ce crochet est-il bien?

-- Oui, mon garçon: dès qu'il sera refroidi, nous ajusterons la corde.

Depuis quelque temps Françoise Baudoin s'était agenouillée pour prier avec ferveur: elle suppliait Dieu d'avoir pitié d'Agricol et de Dagobert, qui, dans leur ignorance, allaient commettre un grand crime; elle conjurait surtout le Seigneur de faire retomber sur elle seule son courroux céleste, puisqu'elle seule était la cause de la funeste résolution de son fils et de son mari. Dagobert et Agricol terminaient en silence leurs préparatifs: tous deux étaient très pâles et d'une gravité solennelle: ils sentaient tout ce qu'il y avait de dangereux dans leur entreprise désespérée. Au bout de quelques minutes, dix heures sonnèrent à Saint-Merri. Le tintement de l'horloge arriva faible et à demi couvert par le grondement des rafales de vent et de pluie, qui n'avaient pas cessé.

-- Dix heures... dit Dagobert en tressaillant, il n'y a pas une minute à perdre... Agricol, prends le sac.

-- Oui, mon père. En allant chercher le sac, Agricol s'approcha de la Mayeux, qui se soutenait à peine, et lui dit tout bas et rapidement:

-- Si nous ne sommes pas ici demain matin... je te recommande ma mère. Tu iras chez M. Hardy; peut-être sera-t-il arrivé de voyage. Voyons, soeur, du courage, embrasse-moi. Je te laisse ma pauvre mère.

Et le forgeron, profondément ému, serra cordialement dans ses bras la Mayeux, qui se sentait défaillir.

-- Allons, mon vieux Rabat-Joie... en route, dit Dagobert, tu nous serviras de vedette...

Puis, s'approchant de sa femme, qui, s'étant relevée, serrait contre sa poitrine la tête de son fils, qu'elle couvrait de baisers en fondant en larmes, le soldat lui dit, affectant autant de calme que de sérénité:

-- Allons, ma chère femme, sois raisonnable, fais-nous du bon feu... dans deux ou trois heures nous ramènerons ici deux pauvres enfants et une belle demoiselle... Embrasse-moi... cela me portera bonheur.

Françoise se jeta au cou de son mari sans prononcer une parole.

Ce désespoir muet, accentué par des sanglots sourds et convulsifs, était déchirant. Dagobert fut obligé de s'arracher des bras de sa femme, et, cachant son émotion, il dit à son fils d'une voix altérée:

-- Partons... partons... elle me fend le coeur... Ma bonne Mayeux, veillez sur elle... Agricol... viens.

Et le soldat, glissant ses pistolets dans la poche de sa redingote, se précipita vers la porte, suivi de Rabat-Joie.

-- Mon fils... encore!... que je t'embrasse encore une fois hélas!... c'est peut-être la dernière, s'écria la malheureuse mère, incapable de se lever et tendant les bras à Agricol. Pardonne-moi... c'est ma faute.

Le forgeron revint, pâle, mêla ses larmes à celles de sa mère, car il pleurait aussi, et murmura d'une voix étouffée:

-- Adieu, chère mère... rassure-toi... à bientôt. Puis, se dérobant aux étreintes de Françoise, il rejoignit son père sur l'escalier. Françoise Baudoin poussa un long gémissement et tomba presque inanimée entre les bras de la Mayeux. Dagobert et Agricol sortirent de la rue Brise-Miche au milieu de la tourmente, et se dirigèrent à grands pas vers le boulevard de l'Hôpital, suivis de Rabat-Joie.

IX. Escalade et effraction.

Onze heures et demie sonnaient lorsque Dagobert et son fils arrivèrent sur le boulevard de l'Hôpital. Le vent était violent, la pluie battante; mais malgré l'épaisseur des nuées pluvieuses, la nuit paraissait assez claire, grâce au lever tardif de la lune. Les grands arbres noirs et les murailles blanches du jardin du couvent se distinguaient au milieu de cette pâle clarté. Au loin, un réverbère agité par le vent, et dont on apercevait à peine la lumière rougeâtre à travers la brume et la pluie, se balançait au- dessus de la chaussée boueuse de ce boulevard solitaire. À de rares intervalles on entendait, au loin... bien loin, le sourd roulement d'une voiture attardée; puis tout retombait dans un morne silence.

Dagobert et son fils, depuis leur départ de la rue Brise-Miche, avaient à peine échangé quelques paroles. Le but de ces deux hommes de coeur était noble, généreux; et pourtant, résolus, mais pensifs, ils se glissaient dans l'ombre comme des bandits à l'heure des crimes nocturnes. Agricol portait sur ses épaules un sac renfermant la corde, le crochet et la barre de fer; Dagobert s'appuyait sur le bras de son fils, et Rabat-Joie suivait son maître.

-- Le banc où nous nous sommes assis tantôt doit être par ici, dit Dagobert en s'arrêtant.

-- Oui, dit Agricol en cherchant des yeux, le voilà, mon père.

-- Il n'est que onze heures et demie, il faut attendre minuit, reprit Dagobert. Asseyons-nous un instant pour nous reposer et convenir de nos faits...

Au bout d'un moment de silence, le soldat reprit avec émotion en serrant les mains de son fils dans les siennes:

-- Agricol... mon enfant... il en est temps encore... je t'en supplie... laisse-moi aller seul... je saurai bien me tirer d'affaire... Plus le moment approche... plus je crains de te compromettre dans cette entreprise dangereuse.

-- Et moi, brave père, plus le moment approche, plus je crois que je te serai utile à quelque chose; bon ou mauvais, je partagerai ton sort... Notre but est louable... c'est une dette d'honneur que tu dois acquitter... j'en veux payer la moitié. Ce n'est pas maintenant que je me dédirai... Ainsi donc, brave père... songeons à notre plan de campagne.

-- Allons, tu viendras, dit Dagobert en étouffant un soupir.

-- Il faut donc, brave père, reprit Agricol, réussir sans encombre, et nous réussirons... Tu avais remarqué tantôt la petite porte de ce jardin, là, près de l'angle du mur... c'est déjà excellent.

-- Par là, nous entrerons dans le jardin, et nous chercherons des bâtiments que sépare un mur terminé par une claire-voie.

-- Oui... car d'un côté de cette claire-voie est le pavillon habité par Mlle de Cardoville, et de l'autre, la partie du couvent où sont enfermées les filles du général.

À ce moment Rabat-Joie, qui était accroupi aux pieds de Dagobert, se leva brusquement en dressant les oreilles et semblant écouter.

-- On dirait que Rabat-Joie entend quelque chose, dit Agricol; écoutons.

On n'entendit rien que le bruit du vent qui agitait les grands arbres du boulevard.

-- Mais, j'y pense, mon père: une fois la porte du jardin ouverte, emmenons-nous Rabat-Joie?

-- Oui... oui: s'il y a un chien de garde, il s'en chargera, et puis, il nous avertira de l'approche des gens de ronde, et qui sait?... il a tant d'intelligence, il est si attaché à Rose et à Blanche, qu'il nous aidera peut-être à découvrir l'endroit où elles sont; je l'ai vu vingt fois aller les rejoindre dans les bois avec un instinct extraordinaire.

Un tintement lent, grave, sonore, dominant les sifflements de la bise, commençait de sonner minuit.

Ce bruit sembla retentir douloureusement dans l'âme d'Agricol et de son père; muets, émus, ils tressaillirent... Par un mouvement spontané, ils se prirent et se serrèrent énergiquement la main. Malgré eux, chaque battement de leur coeur se réglait sur chacun des coups de cette horloge, dont la vibration se prolongeait au milieu du morne silence de la nuit.

Au dernier tintement, Dagobert dit à son fils d'une voix ferme:

-- Voilà minuit... embrasse-moi... et en avant!

Le père et le fils s'embrassèrent. Le moment était décisif et solennel.

-- Maintenant, mon père, dit Agricol, agissons avec autant de ruse et d'audace que des bandits allant piller un coffre-fort.

Ce disant, le forgeron prit dans le sac la corde et le crochet. Dagobert s'arma de la pince de fer, et tous deux, s'avançant le long du mur avec précaution, se dirigèrent vers la petite porte située non loin de l'angle formé par la rue et par le boulevard, s'arrêtant de temps à autre pour prêter l'oreille avec attention, tâchant de distinguer les bruits qui ne seraient causés ni par la pluie ni par le vent.

La nuit continuant d'être assez claire pour que l'on pût parfaitement distinguer les objets, le forgeron et le soldat atteignirent la petite porte; les ais paraissaient vermoulus et peu solides.

-- Bon! dit Agricol à son père, d'un coup elle cédera. Et le forgeron allait appuyer vigoureusement son épaule contre la porte en s'arc-boutant sur ses jarrets, lorsque tout à coup Rabat-Joie grogna sourdement en se mettant pour ainsi dire en arrêt.

D'un mot Dagobert fit taire le chien, et, saisissant son fils par le bras, il lui dit tout bas:

-- Ne bougeons pas... Rabat-Joie a senti quelqu'un... dans le jardin!...

Agricol et son père restèrent quelques minutes immobiles, l'oeil au guet et suspendant leur respiration... Le chien, obéissant à son maître, ne grognait plus; mais son inquiétude et son agitation se manifestaient de plus en plus. Cependant on n'entendait rien...

-- Le chien se sera trompé, mon père, dit tout bas Agricol.

-- Je suis sûr que non... ne bougeons pas...

Après quelques secondes d'une nouvelle attente, Rabat-Joie se coucha brusquement et allongea autant qu'il le put son museau sous la traverse inférieure de la porte en soufflant avec force...

-- On vient... dit vivement Dagobert à son fils.

-- Éloignons-nous... reprit Agricol.

-- Non, lui dit son père, écoutons: il sera temps de fuir si l'on ouvre la porte... Ici, Rabat-Joie, ici...

Le chien, obéissant, s'éloigna de la porte et vint se coucher aux pieds de son maître. Quelques secondes après on entendit sur la terre, détrempée par la pluie, une espèce de pataugement causé par des pas lourds dans des flaques d'eau, puis un bruit de paroles qui, emportées par le vent, n'arrivèrent pas jusqu'au soldat et au forgeron.

-- Ce sont les gens de ronde dont nous a parlé la Mayeux, dit Agricol à son père.

-- Tant mieux... ils mettront un intervalle entre leur seconde tournée, elle nous assure au moins deux heures de tranquillité... Maintenant... notre affaire est sûre.

En effet, peu à peu, le bruit des pas devint moins distinct, puis il se perdit tout à fait...

-- Allons, vite, ne perdons pas de temps, dit Dagobert à son fils au bout de dix minutes; ils sont loin. Maintenant, tâchons d'ouvrir cette porte.

Agricol y appuya sa puissante épaule, poussa vigoureusement, et la porte ne céda pas, malgré sa vétusté.

-- Malédiction! dit Agricol, elle est barrée en dedans, j'en suis sûr, ces mauvaises planches n'auraient pas, sans cela, résisté au choc.

-- Comment faire?

-- Je vais monter sur le mur à l'aide de la corde et du crochet... et aller l'ouvrir en dedans.

Ce disant, Agricol prit la corde, le crampon, et, après plusieurs tentatives il parvint à lancer le crochet sur le chaperon du mur.

-- Maintenant, mon père, fais-moi la courte échelle, je m'aiderai de la corde; une fois à cheval sur la muraille, je retournerai le crampon, et il me sera facile de descendre dans le jardin.

Le soldat s'adossa au mur, joignit ses deux mains, dans le creux desquelles son fils posa un pied, puis, montant de là sur les robustes épaules de son père, où il prit un point d'appui, à l'aide de la corde et de quelques dégradations de la muraille, il en atteignit la crête. Malheureusement, le forgeron ne s'était pas aperçu que le chaperon du mur était garni de morceaux de verre de bouteilles cassées qui le blessèrent aux genoux et aux mains; mais, de peur d'alarmer Dagobert, il retint un premier cri de douleur, replaça le crampon comme il fallait, se laissa glisser le long de la corde, et atteignit le sol; la porte était proche, il y courut: une forte barre de bois la maintenait, en effet, intérieurement; la serrure était en si mauvais état qu'elle ne résista pas à un violent effort d'Agricol; la porte s'ouvrit, Dagobert entra dans le jardin avec Rabat-Joie.

-- Maintenant dit le soldat à son fils, grâce à toi, le plus fort est fait... Voici un moyen de fuite assuré pour mes pauvres enfants et pour Mlle de Cardoville... Le tout, à cette heure, est de les trouver... sans faire de mauvaise rencontre... Rabat-Joie va marcher devant en éclaireur... Va... va... mon chien, ajouta Dagobert, et surtout... sois muet... tais-toi.

Aussitôt l'intelligent animal s'avança de quelques pas, flairant, écoutant, éventant et marchant avec la prudence et l'attention circonspecte d'un limier en quête.

À la demi-clarté de la lune voilée par les nuages, Dagobert et son fils aperçurent autour d'eux un quinconce d'arbres énormes, auquel aboutissaient plusieurs allées. Indécis sur celle qu'ils devaient suivre, Agricol dit à son père:

-- Prenons l'allée qui côtoie le mur, elle nous mènera sûrement à un bâtiment.

-- C'est juste, allons, et marchons sur les bordures de gazon, au lieu de marcher dans l'allée boueuse; nos pas feront moins de bruit.

Le père et le fils, précédés de Rabat-Joie, parcoururent pendant quelque temps une sorte d'allée tournante, qui s'éloignait peu de la muraille; ils s'arrêtaient çà et là pour écouter... ou pour se rendre prudemment compte, avant de continuer leur marche, des mobiles aspects des arbres et des broussailles qui, agités par le vent et éclairés par la pâle clarté de la lune, affectaient des formes singulières.

Minuit et demi sonnait lorsque Agricol et son père arrivèrent à une large grille de fer qui servait de clôture au jardin réservé de la supérieure du couvent; c'est dans cette réserve que la Mayeux s'était introduite le matin, après avoir vu Rose Simon s'entretenir avec Adrienne de Cardoville.

À travers les barreaux de cette grille, Agricol et son père aperçurent à peu de distance une fermeture en planches à claire- voie aboutissant à une chapelle en construction, et au delà un petit pavillon carré.

-- Voilà sans doute le pavillon de la maison des fous occupé par Mlle de Cardoville.

-- Et le bâtiment où sont les chambres de Rose et de Blanche, mais que nous ne pouvons apercevoir d'ici, lui fait face sans doute, reprit Dagobert. Pauvres enfants, elles sont là... pourtant, dans les larmes et le désespoir, ajouta-t-il avec une émotion profonde.

-- Pourvu que cette grille soit ouverte, dit Agricol.

-- Elle le sera probablement... elle est située à l'intérieur.

-- Avançons doucement. En quelques pas Dagobert et son fils atteignirent la grille, seulement fermée par le pêne de la serrure. Dagobert allait l'ouvrir, lorsque Agricol lui dit:

-- Prends garde de la faire crier avec ses gonds...

-- Faut-il la pousser doucement ou brusquement?

-- Laisse-moi, je m'en charge, dit Agricol. Et il ouvrit si brusquement le battant de la grille, qu'il ne grinça que faiblement, mais cependant ce bruit fut assez distinct pour être entendu au milieu du silence de la nuit, pendant un des intervalles que les rafales du vent laissaient entre elles. Agricol et son père restèrent un moment immobiles, inquiets, prêtant l'oreille... n'osant franchir le seuil de cette grille afin de se ménager une retraite. Rien ne bougea, tout demeura calme, tranquille. Agricol et son père, rassurés, pénétrèrent dans le jardin réservé. À peine le chien fut-il entré dans cet endroit qu'il donna tous les signes d'une joie extraordinaire; les oreilles dressées, la queue battant ses flancs, bondissant plutôt que courant, il eut bientôt atteint la séparation de claire-voie où le matin Rose Simon s'était un instant entretenue avec Mlle de Cardoville; puis il s'arrêta un instant en cet endroit, inquiet et affairé, tournant et virant comme un chien qui cherche et démêle une voie.

Dagobert et son fils, laissant Rabat-Joie obéir à son instinct, suivaient ses moindres mouvements avec un intérêt, avec une anxiété indicibles, espérant tout de son intelligence et de son attachement pour les orphelines.

-- C'est sans doute près de cette claire-voie que Rose se trouvait lorsque la Mayeux l'a vue, dit Dagobert. Rabat-Joie est sur ses traces, laissons-le faire.

Au bout de quelques secondes, le chien tourna la tête du côté de Dagobert, et partit au galop, se dirigeant vers une porte du rez- de-chaussée du bâtiment qui faisait face au pavillon occupé par Adrienne; puis, arrivé à cette porte, le chien se secoua, semblant attendre Dagobert.

-- Plus de doute, c'est bien dans ce bâtiment que sont les enfants, dit Dagobert, en allant rejoindre Rabat-Joie; c'est là qu'on aura tantôt renfermé Rose.

-- Nous allons voir si les fenêtres sont ou non grillées, dit Agricol en suivant son père. Tous deux arrivèrent auprès de Rabat- Joie.

-- Eh bien, mon vieux, lui dit tout bas le soldat en lui montrant le bâtiment, Rose et Blanche sont donc là? Le chien redressa la tête et répondit par un grognement de joie, accompagné de deux ou trois jappements.

Dagobert n'eut que le temps de saisir la gueule du chien entre ses mains.

-- Il va tout perdre!... s'écria le forgeron. On l'a entendu, peut-être...

-- Non... dit Dagobert. Mais, plus de doute... les enfants sont là...

À cet instant, la grille de fer par laquelle le soldat et son fils s'étaient introduits dans le jardin réservé, qu'ils avaient laissée ouverte, se referma avec fracas.

-- On nous enferme... dit vivement Agricol, et pas d'autre issue...

Pendant un instant le père et le fils se regardèrent atterrés; mais Agricol reprit tout à coup:

-- Peut-être le battant de la grille se sera-t-il fermé en roulant sur ses gonds par son propre poids... je cours m'en assurer... et la rouvrir si je puis...

-- Va... vite, j'examinerai les fenêtres. Agricol se dirigea en hâte vers la grille, tandis que Dagobert, se glissant le long du mur, arriva devant les fenêtres du rez-de-chaussée; elles étaient au nombre de quatre; deux d'entre elles n'étaient pas grillées. Il regarda au premier étage, il était peu élevé, et aucune de ses fenêtres n'était garnie de barreaux; celle des deux soeurs qui habitait cet étage pourrait donc, une fois prévenue, attacher un drap à la barre d'appui de la fenêtre et se laisser glisser, comme l'avaient fait les orphelines pour s'évader de l'auberge du Faucon blanc; mais il fallait, chose difficile, savoir d'abord quelle chambre elle occupait. Dagobert pensa qu'il pourrait en être instruit par celle des deux soeurs qui habitait le rez-de- chaussée; mais là, autre difficulté: parmi ces quatre fenêtres, à laquelle devait-il frapper? Agricol revint précipitamment.

-- C'était le vent, sans doute, qui avait fermé la grille, dit-il, j'ai ouvert de nouveau le battant et j'ai calé avec une pierre... mais il faut nous hâter.

-- Et comment reconnaître les fenêtres de ces pauvres enfants? dit Dagobert avec angoisse.

-- C'est vrai, dit Agricol inquiet, que faire?

-- Appeler au hasard, dit Dagobert, c'est donner l'éveil si nous nous adressons mal.

-- Mon Dieu, mon Dieu! reprit Agricol avec une angoisse croissante, être arrivés ici, sous leurs fenêtres... et ignorer...

-- Le temps presse, dit vivement Dagobert en interrompant son fils, risquons le tout pour le tout.

-- Comment, mon père?

-- Je vais appeler Rose et Blanche à haute voix; désespérées comme elles le sont, elles ne dorment pas, j'en suis sûr... elles seront debout à mon premier appel... Au moyen de son drap attaché à la barre d'appui, en cinq minutes celle qui habite le premier sera dans nos bras. Quant à celle du rez-de-chaussée... si sa fenêtre n'est pas grillée, en une seconde elle est à nous... sinon nous aurons bien vite descellé un barreau.

-- Mais, mon père... cet appel à voix haute?

-- Peut-être ne l'entendra-t-on pas...

-- Mais si on l'entend, tout est perdu.

-- Qui sait! Avant qu'on ait eu le temps d'aller chercher des hommes de ronde et d'ouvrir plusieurs portes, les enfants peuvent être délivrées, nous gagnons l'issue du boulevard et nous sommes sauvés...

-- Le moyen est dangereux... mais je n'en vois pas d'autre.

-- S'il n'y a que deux hommes, moi et Rabat-Joie nous nous chargeons de les maintenir s'ils accourent avant que l'évasion soit terminée; et pendant ce temps-là, tu enlèves les enfants.

-- Mon père, un moyen... et un moyen sûr, s'écria tout à coup Agricol. D'après ce que nous a dit la Mayeux, Mlle de Cardoville a correspondu par signes avec Rose et Blanche.

-- Oui.

-- Elle sait donc où elles habitent, puisque les pauvres enfants lui répondaient de leurs fenêtres.

-- Tu as raison... il n'y a donc que cela à faire... allons au pavillon... Mais comment reconnaître...

-- La Mayeux me l'a dit, il y a une espèce d'auvent au-dessus de la croisée de la chambre de Mlle de Cardoville...

-- Allons vite, ce ne sera rien que de briser une claire-voie en planches... As-tu la pince?

-- La voilà.

-- Vite, allons...En quelques pas, Dagobert et son fils arrivèrent auprès de cette faible séparation; trois planches arrachées par Agricol lui ouvrirent un facile passage.

-- Reste là, mon père... et fais le guet, dit-il à Dagobert en s'introduisant dans le jardin du docteur Baleinier.

La fenêtre signalée par la Mayeux était facile à reconnaître: elle était haute et large; une sorte d'auvent la surmontait; car cette croisée avait été précédemment une porte, murée plus tard jusqu'au tiers de sa hauteur; des barreaux de fer assez espacés la défendaient.

Depuis quelques instants la pluie avait cessé; la lune, dégagée des nuages qui l'obscurcissaient naguère, éclairait en plein le pavillon; Agricol, s'approchant des carreaux, vit la chambre plongée dans l'obscurité; mais au fond de cette pièce une porte entrebâillée laissait échapper une assez vive clarté. Le forgeron, espérant que Mlle de Cardoville veillait encore, frappa légèrement aux vitres.

Au bout de quelques instants, la porte du fond s'ouvrit tout à fait; Mlle de Cardoville, qui ne s'était pas encore couchée, entra dans la seconde chambre, vêtue comme elle l'était lors de son entrevue avec la Mayeux: une bougie qu'Adrienne tenait à la main éclairait ses traits enchanteurs; ils exprimaient alors la surprise et l'inquiétude... La jeune fille posa son bougeoir sur une table, et parut écouter attentivement en s'avançant vers la fenêtre. Mais tout à coup elle tressaillit et s'arrêta brusquement. Elle venait de distinguer vaguement la figure d'un homme regardant à travers ses carreaux.

Agricol, craignant que Mlle de Cardoville effrayée, ne se réfugiât dans la pièce voisine, frappa de nouveau, et, risquant d'être entendu au dehors, il dit d'une voix assez haute:

-- C'est Agricol Baudoin.

Ces mots arrivèrent jusqu'à Adrienne. Se rappelant aussitôt son entretien avec la Mayeux, elle pensa qu'Agricol et Dagobert s'étaient introduits dans le couvent pour enlever Rose et Blanche; courant alors vers la croisée, elle reconnut parfaitement Agricol à la brillante clarté de la lune et ouvrit sa fenêtre avec précaution.

-- Mademoiselle, lui dit précipitamment le forgeron, il n'y a pas un instant à perdre; le comte de Montbron n'est pas à Paris, mon père et moi nous venons vous délivrer.

-- Merci, merci, monsieur Agricol, dit Mlle de Cardoville d'une voix accentuée par la plus touchante reconnaissance; mais songez d'abord au filles du général Simon...

-- Nous y pensons, mademoiselle; je venais aussi vous demander où sont leurs fenêtres.

-- L'une est au rez-de-chaussée, c'est la dernière du côté du jardin; l'autre est située absolument au-dessus de celle-ci... au premier étage.

-- Maintenant elles sont sauvées! s'écria le forgeron.

-- Mais, j'y pense, reprit vivement Adrienne, le premier étage est assez élevé; vous trouverez là, près de cette chapelle en construction, de très longues perches provenant des échafaudages; cela pourra peut-être vous servir.

-- Cela me vaudra une échelle pour arriver à la fenêtre du premier; maintenant, il s'agit de vous, mademoiselle.

-- Ne songez qu'à ces chères orphelines, le temps presse... Pourvu qu'elles soient libres cette nuit; il m'est indifférent de rester un jour ou deux de plus dans cette maison.

-- Non, mademoiselle, s'écria le forgeron, il est, au contraire, pour vous de la plus haute importance de sortir d'ici cette nuit... il s'agit d'intérêts que vous ignorez, je n'en doute plus maintenant.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je n'ai pas le temps de m'expliquer davantage; mais je vous en conjure, mademoiselle... venez; je puis desceller deux barreaux de cette fenêtre... je cours chercher une pince...

-- C'est inutile. On se contente de fermer et de verrouiller en dehors la porte de ce pavillon, que j'habite seule; il vous sera donc facile de briser la serrure.

-- Et dix minutes après nous serons sur le boulevard, dit le forgeron. Vite, mademoiselle, apprêtez-vous; prenez un châle, un chapeau, car la nuit est bien froide. Je reviens à l'instant.

-- Monsieur Agricol, dit Adrienne les larmes aux yeux, je sais ce que vous risquez pour moi. Je vous prouverai, je l'espère, que j'ai aussi bonne mémoire... Ah!... vous et votre soeur adoptive, vous êtes de nobles et vaillantes créatures... Il m'est doux de vous devoir tant à tous deux... Mais ne revenez me chercher que lorsque les filles du général Simon seront libérées.

-- Grâce à vos indications, c'est chose faite, mademoiselle; je cours chercher mon père et nous revenons vous chercher.

Agricol, suivant l'excellent conseil de Mlle de Cardoville, alla prendre, le long du mur de la chapelle, une de ces longues et fortes perches servant aux constructions, l'enleva sur ses robustes épaules et rejoignit lestement son père.

À peine Agricol avait-il dépassé la claire-voie pour se diriger vers la chapelle, noyée d'ombre, que Mlle de Cardoville crut apercevoir une forme humaine sortir d'un des massifs du jardin du couvent, traverser rapidement l'allée et disparaître derrière une haute charmille de buis. Adrienne, effrayée, appela Agricol à voix basse, afin de l'avertir. Il ne pouvait pas l'entendre; déjà il avait rejoint son père, qui, dévoré d'impatience, allait écoutant d'une fenêtre à l'autre, avec une angoisse croissante.

-- Nous sommes sauvés! lui dit Agricol à voix basse. Voici les fenêtres de tes pauvres enfants: celle-ci au rez-de-chaussée... celle-là au premier.

-- Enfin! dit Dagobert avec un élan de joie impossible à rendre. Et il courut examiner les fenêtres.

-- Elles ne sont pas grillées! s'écria-t-il.

-- Assurons-nous d'abord si l'une des enfants est là, dit Agricol; ensuite, en appuyant cette perche le long du mur, je me hisserai jusqu'à la fenêtre du premier... qui n'est pas haute.

-- Bien, mon garçon! une fois là, tu frapperas aux carreaux, tu appelleras Rose ou Blanche: quand elle t'aura répondu, tu redescendras, nous appuierons la perche à la barre d'appui de la fenêtre, et la pauvre enfant se laissera glisser; elles sont lestes et hardies... Vite... vite à l'ouvrage.

Pendant qu'Agricol, soulevant la perche, la plaçait convenablement et se disposait à y monter, Dagobert, frappant aux carreaux de la dernière fenêtre du rez-de-chaussée, dit à voix haute:

-- C'est moi... Dagobert...

Rose Simon habitait en effet cette chambre. La malheureuse enfant, désespérée d'être séparée de sa soeur, était en proie à une fièvre brûlante, ne dormait pas, et arrosait son chevet de ses larmes... Au bruit que fit Dagobert en frappant aux vitres, elle tressaillit d'abord de frayeur; puis, entendant la voix du soldat, cette voix si chère, si connue, la jeune fille se dressa sur son séant, passa ses mains sur son front comme pour s'assurer qu'elle n'était pas le jouet d'un songe; puis, enveloppée de son long peignoir blanc, elle courut à la fenêtre en poussant un cri de joie.

Mais tout à coup... et avant qu'elle eût ouvert sa croisée, deux coups de feu retentirent, accompagnés de ces cris répétés:

-- À la garde!... Au voleur!... L'orpheline resta pétrifiée d'épouvante, les yeux machinalement fixés sur la fenêtre, à travers laquelle elle vit confusément, à la clarté de la lune, plusieurs hommes lutter avec acharnement, tandis que les aboiements furieux de Rabat-Joie dominaient ces cris incessamment répétés:

-- À la garde!... Au voleur!... À l'assassin!...

X. La veille d'un grand jour.

Environ deux heures avant que les faits précédents ne se fussent passés au couvent Sainte-Marie, Rodin et le père d'Aigrigny étaient réunis dans le cabinet où on les a déjà vus, rue du Milieu-des-Ursins. Depuis la révolution de Juillet, le père d'Aigrigny avait cru devoir transporter momentanément dans cette habitation temporaire les archives secrètes et la correspondance de son ordre; mesure prudente, car il devait craindre de voir les révérends pères expulsés par l'État du magnifique établissement dont la Restauration les avait libéralement gratifiés[17].

Rodin, toujours vêtu d'une manière sordide, toujours sale et crasseux, écrivait modestement à son bureau, fidèle à son humble rôle de secrétaire, qui cachait, on l'a vu, une fonction bien autrement importante, celle de socius, fonction qui, selon les constitutions de l'ordre, consiste à ne pas quitter son supérieur, à surveiller, à épier ses moindres actions, ses plus légères impressions, et à rendre compte à Rome.

Malgré son habituelle impassibilité, Rodin semblait visiblement inquiet et préoccupé; il répondait d'une manière encore plus brève que de coutume aux ordres ou aux questions du père d'Aigrigny, qui venait de rentrer.

-- Y a-t-il eu quelque chose de nouveau pendant mon absence? demanda-t-il à Rodin, les rapports se sont-ils succédé favorables?

-- Très favorables.

-- Lisez-les-moi.

-- Avant d'en rendre compte à Votre Révérence, dit Rodin, je dois la prévenir que depuis deux jours Morok est ici.

-- Lui! dit l'abbé d'Aigrigny avec surprise. Je croyais qu'en quittant l'Allemagne et la Suisse il avait reçu de Fribourg l'ordre de se diriger vers le Midi. À Nîmes, à Avignon, dans ce moment, il aurait pu être un intermédiaire utile... car les protestants s'agitent, et l'on craint une réaction contre les catholiques.

-- J'ignore, dit Rodin, si Morok a eu des raisons particulières de changer son itinéraire. Quant à ses raisons apparentes, il m'a appris qu'il allait donner ici des représentations.

-- Comment cela?

-- Un agent dramatique l'a engagé, à son passage à Lyon, lui et sa ménagerie, pour le théâtre de la Porte-Saint-Martin, à un prix très élevé. Il n'a pas cru devoir refuser cet avantage, a-t-il ajouté.

-- Soit, dit le père d'Aigrigny en haussant les épaules; mais par la propagation des petits livres, par la vente des chapelets et des gravures, ainsi que par l'influence qu'il aurait certainement exercée sur des populations religieuses et peu avancées, telles que celles du Midi ou de la Bretagne, il pouvait rendre des services qu'il ne rendra jamais à Paris.

-- Il est en bas avec une espèce de géant qui l'accompagne; car en sa qualité d'ancien serviteur de Votre Révérence, Morok espérait avoir l'honneur de vous baiser la main ce soir.

-- Impossible... impossible... Vous savez comment cette soirée est occupée... Est-on allé rue Saint-François?

-- On y est allé... Le vieux gardien juif a été, dit-il, prévenu par le notaire... Demain, à six heures du matin, des maçons abattront la porte murée; et, pour la première fois depuis cent cinquante ans, cette maison sera ouverte.

Le père d'Aigrigny resta un moment pensif; puis il dit à Rodin:

-- À la veille d'un moment si décisif, il ne faut rien négliger, se remettre tout en mémoire. Relisez-moi la copie de cette note, insérée dans les archives de la société il y a un siècle et demi, au sujet de M. de Rennepont.

Le secrétaire prit une note dans un casier, et lut ce qui suit:

«Ce jourd'hui, 19 février 1682, le révérend père provincial Alexandre Bourdon a envoyé l'avertissement suivant, avec ces mots en marge: Extrêmement considérable pour l'avenir.

«On vient de découvrir, par les aveux d'un mourant qu'un de nos pères a assisté, une chose fort secrète.

«M. Marins de Rennepont, l'un des chefs les plus remuants et les plus redoutables de la région réformée, l'un des ennemis les plus acharnés de notre sainte compagnie, était apparemment rentré dans le giron de notre maternelle Église, à la seule et unique fin de sauver ses biens menacés de la confiscation à cause de ses déportements irréligieux et damnables; les preuves ayant été fournies par différentes personnes de notre compagnie, comme quoi la conversion du sieur de Rennepont n'était pas sincère et cachait un leurre sacrilège, les biens dudit sieur, dès lors considéré comme relaps, ont été, ce pourquoi, confisqués par Sa Majesté notre roi Louis XIV, et ledit sieur de Rennepont condamné perpétuellement aux galères[18], auxquelles il a échappé par une mort volontaire, ensuite duquel crime abominable il a été traîné sur la claie, et son corps abandonné aux chiens de la voierie.

«Ces prémisses exposées, l'on arrive à la chose secrète, si extrêmement considérable pour l'avenir et l'intérêt de notre société.

«Sa Majesté Louis XIV, dans sa paternelle et catholique bonté pour l'Église et en particulier pour notre ordre, nous avait accordé le profit de cette confiscation, en gratitude de ce que nous avions concouru à dévoiler le sieur de Rennepont comme relaps infâme et sacrilège... Nous venons d'apprendre assurément qu'à cette confiscation, et conséquemment à notre société, ont été abstraites une maison sise à Paris, rue Saint-François, numéro 3, et une somme de cinquante mille écus en or. La maison a été cédée avant la confiscation, moyennant une vente simulée, à un ami du sieur de Rennepont, très bon catholique cependant, et bien malheureusement, car on ne peut sévir contre lui. Cette maison, grâce à la connivence coupable mais inattaquable de cet ami, a été murée, et ne doit être ouverte que dans un siècle et demi, selon les dernières volontés du sieur de Rennepont.

«Quant aux cinquante mille écus en or, ils ont été placés en mains malheureusement inconnues jusqu'ici, à cette fin d'être capitalisés et exploités, durant cent cinquante ans, pour être partagés, à l'expiration desdites cent cinquante années, entre les descendants alors existants du sieur de Rennepont; somme qui, moyennant tant d'accumulations, sera devenue énorme, et atteindra nécessairement le chiffre de quarante ou cinquante millions de livres tournois.

«Par des motifs demeurés inconnus, et qu'il a consignés dans un testament, le sieur de Rennepont a caché à sa famille, que les édits contre les protestants ont chassée de France et exilée en Europe, a caché le placement des cinquante mille écus; conviant seulement ses parents à perpétuer dans leur lignée, de génération en génération, la recommandation aux derniers survivants de se trouver réunis à Paris, dans cent cinquante ans rue Saint- François, le 13 FÉVRIER 1832, et pour que cette recommandation ne s'oubliât pas, il a chargé un homme, dont l'état est inconnu mais dont le signalement est connu, de faire fabriquer des médailles de bronze où ce voeu et cette date sont gravés, et d'en faire parvenir une à chaque personne de sa famille; mesure d'autant plus nécessaire que, par un autre motif ignoré, et que l'on suppose aussi expliqué dans le testament, les héritiers seront tenus de se présenter ledit jour, avant midi, _en personne _et non par représentant, faute de quoi ils seraient exclus du partage.

«L'homme inconnu, qui est parti pour distribuer ces médailles aux membres de la famille Rennepont, est un homme de trente-six ans, de mine fière et triste, de haute stature; il a les sourcils noirs, épais et singulièrement rejoints; il se fait appeler Joseph; on soupçonne fort ce voyageur d'être un actif et dangereux émissaire de ces forcenés républicains et réformés des Sept Provinces-Unies.

«De ce qui précède, il résulte que cette somme, confiée par ce relaps à une main inconnue, d'une façon subreptice, a échappé à la confiscation à nous octroyée par notre bien-aimé roi: c'est donc un dommage énorme, un vol monstrueux, dont nous sommes tenus de nous récupérer, sinon quant au présent, du moins quant à l'avenir. Notre compagnie étant, pour la grande gloire de Dieu et de notre Saint-Père, impérissable, il sera facile, grâce aux relations que nous avons par toute la terre au moyen des missions et autres établissements, de suivre dès à présent la filiation de cette famille Rennepont de génération en génération, de ne jamais la perdre de vue, afin que dans cent cinquante ans, au moment du partage de cette immense fortune accumulée, notre compagnie puisse rentrer dans ce bien qui lui a été traîtreusement dérobé, et y rentrer fas aut nefas, par quelque moyen que ce soit, même par ruse ou par violence, notre compagnie n'étant tenue d'agir autrement à l'encontre des détenteurs futurs de nos biens si malicieusement larronnés par ce relaps infâme et sacrilège... pour ce qu'il est enfin légitime de défendre, conserver et récupérer son bien par tous les moyens que le Seigneur met entre nos mains. Jusqu'à la restitution complète, cette famille de Rennepont sera donc damnable et réprouvée, comme une lignée maudite de ce Caïn de relaps, et il sera bon de la toujours furieusement surveiller. Pour ce faire, il sera urgent que chaque année, à partir de ce jourd'hui, l'on établisse une sorte d'enquête sur la position successive des membres de cette famille.»

Rodin s'interrompit, et dit au père d'Aigrigny:

-- Suit le compte rendu, année par année, de la position de cette famille depuis 1682 jusqu'à nos jours. Il est inutile de le lire à Votre Révérence?

-- Très inutile, dit l'abbé d'Aigrigny, cette note résume parfaitement les faits...

Puis, après un moment de silence, il reprit avec une expression d'orgueil triomphant:

-- Combien est grande la puissance de l'association, appuyée sur la tradition et sur la perpétuité grâce à cette note insérée dans nos archives! Depuis un siècle et demi cette famille a été surveillée de génération en génération... toujours notre ordre a eu les yeux fixés sur elle, la suivant sur tous les points du globe où l'exil l'avait disséminée... Enfin demain nous rentrerons dans cette créance peu considérable d'abord, et que cent cinquante ans ont changée en une fortune royale... Oui... nous réussirons, car je crois avoir prévu les éventualités... Une seule chose pourtant me préoccupe vivement.

-- Laquelle? demanda Rodin.

-- Je songe à ces renseignements que l'on a déjà, mais en vain, essayé d'obtenir du gardien de la maison de la rue Saint-François. A-t-on tenté encore une fois, ainsi que j'en avais donné l'ordre?

-- On l'a tenté...

-- Eh bien?

-- Cette fois, comme les autres, ce vieux juif est resté impénétrable; il est d'ailleurs presque en enfance, et sa femme ne vaut guère mieux que lui.

-- Quand je songe, reprit le père d'Aigrigny, que depuis un siècle et demi que cette maison de la rue Saint-François a été murée et fermée, sa garde s'est perpétuée de génération en génération dans cette famille de Samuel, je ne puis croire qu'ils aient tous ignoré qui ont été et qui sont les dépositaires successifs de ces fonds devenus immenses par leur accumulation.

-- Vous l'avez vu, dit Rodin, par les notes du dossier de cette affaire, que l'ordre a toujours très soigneusement suivie depuis 1682. À diverses époques, on a tenté d'obtenir quelques renseignements à ce sujet, que la note du père Bourdon n'éclaircissait pas. Mais cette race de gardiens juifs est restée muette, d'où l'on doit conclure qu'ils ne savaient rien.

-- C'est ce qui m'a toujours semblé impossible... car enfin... l'aïeul de tous ces Samuel a assisté à la fermeture de cette maison il y a cent cinquante ans. Il était, dit le dossier, l'homme de confiance ou le domestique de M. de Rennepont. Il est impossible qu'il n'ait pas été instruit de bien des choses dont la tradition se sera sans doute perpétuée dans sa famille.

-- S'il m'était permis de hasarder une petite observation, dit humblement Rodin.

-- Parlez...

-- Il y a très peu d'années qu'on a eu la certitude, par une confidence de confessionnal, que les fonds existaient et qu'ils avaient atteint un chiffre énorme.

-- Sans doute: c'est ce qui a appelé vivement l'attention du révérend père général sur cette affaire...

-- On sait donc, ce que probablement tous les descendants de la famille Rennepont ignorent, l'immense valeur de cet héritage?

-- Oui, répondit le père d'Aigrigny, la personne qui a certifié ce fait à son confesseur est digne de toute croyance... Dernièrement encore, elle a renouvelé cette déclaration; mais, malgré toutes les instances de son directeur, elle a refusé de faire connaître entre les mains de qui étaient les fonds, affirmant toutefois qu'ils ne pouvaient être placés en des mains plus loyales.

-- Il me semble alors, reprit Rodin, que l'on est certain de ce qu'il y a de plus important à savoir.

-- Et qui sait si le détenteur de cette somme énorme se présentera demain, malgré la loyauté qu'on lui prête? Malgré moi, plus le moment approche, plus mon anxiété augmente... Ah! reprit le père d'Aigrigny, après un moment de silence, c'est qu'il s'agit d'intérêts si immenses, que les conséquences du succès seraient incalculables... Enfin, du moins... tout ce qu'il était possible de faire aura été tenté.

À ces mots, que le père d'Aigrigny adressait à Rodin comme s'il eût demandé son adhésion, le socius ne répondit rien...

L'abbé, le regardant avec surprise, lui dit:

-- N'êtes-vous pas de cet avis? pouvait-on oser davantage? n'est- on pas allé jusqu'à l'extrême limite du possible?

Rodin s'inclina respectueusement, mais resta muet.

-- Si vous pensez que l'on a omis quelque précaution, s'écria le père d'Aigrigny avec une sorte d'impatience inquiète, dites-le... il est temps encore... Encore une fois, croyez-vous que tout ce qu'il était possible de faire ait été fait? Tous les descendants enfin écartés, Gabriel, en se présentant demain rue Saint- François, ne sera-t-il pas le seul représentant de cette famille, et, par conséquent, le seul possesseur de cette immense fortune? Or, d'après sa renonciation, et d'après nos statuts, ce n'est pas lui, mais notre ordre qui possédera. Pouvait-on agir mieux ou autrement? Parlez franchement.

-- Je ne puis me permettre d'émettre une opinion à ce sujet, reprit humblement Rodin en s'inclinant de nouveau, le bon ou le mauvais succès répondra à Votre Révérence...

Le père d'Aigrigny haussa les épaules et se reprocha d'avoir demandé quelque conseil à cette machine à écrire qui lui servait de secrétaire, et qui n'avait, selon lui, que trois qualités: la mémoire, la discrétion et l'exactitude.

XI. L'étrangleur.

Après un moment de silence, le père d'Aigrigny reprit:

-- Lisez-moi les rapports de la journée sur la situation de chacune des personnes signalées.

-- Voici celui de ce soir... on vient de l'apporter.

-- Voyons. Rodin lut ce qui suit: «Jacques Rennepont, dit Couche- tout-nu, a été vu dans l'intérieur de la prison pour dettes à huit heures, ce soir.»

-- Celui-ci ne nous inquiétera pas demain... Et d'un... Continuez.

«Mme la supérieure du couvent de Sainte-Marie, avertie par Mme la comtesse de Saint-Dizier, a cru devoir enfermer plus étroitement encore les demoiselles Rose et Blanche Simon. Ce soir, à neuf heures, elles ont été enfermées soigneusement dans leur cellule, et des rondes armées veilleront la nuit dans le jardin du couvent.»

-- Rien non plus à craindre de ce côté, grâce à ces précautions, dit le père d'Aigrigny. Continuez.

«M. le docteur Baleinier, aussi prévenu par Mme la princesse de Saint-Dizier, continue de faire surveiller Mlle de Cardoville: à huit heures trois quarts la porte de son pavillon a été verrouillée et fermée.»

-- Encore un sujet d'inquiétude de moins...

-- Quant à M. Hardy, reprit Rodin, j'ai reçu ce matin de Toulouse un billet de M. Bressac, son ami intime, qui nous a servi heureusement à éloigner ce manufacturier depuis quelques jours; ce billet contient une lettre de M. Hardy adressée à une personne de confiance. M. de Bressac a cru devoir détourner cette lettre de sa destination et nous l'envoyer comme une preuve nouvelle du succès de ses démarches dont il espère que nous lui tiendrons compte, car, ajoute-t-il, pour nous servir il trahit son ami intime de la manière la plus indigne en jouant une odieuse comédie. Aussi maintenant M. de Bressac ne doute pas qu'après ses excellents offices on ne lui remette les pièces qui le placent dans notre dépendance absolue, puisque ces pièces peuvent perdre à jamais une femme qu'il aime d'un amour adultère et passionné. Il dit enfin qu'on doit avoir pitié de l'horrible alternative où on l'a placé, de voir perdre et déshonorer la femme qu'il adore, ou de trahir d'une manière infâme son ami intime.

-- Ces doléances adultères ne méritent aucune pitié, répondit dédaigneusement le père d'Aigrigny. D'ailleurs, on avisera... M. de Bressac peut nous être encore utile. Mais voyons cette lettre de M. Hardy, ce manufacturier impie et républicain, bien digne descendant de cette lignée maudite, et qu'il était important d'écarter.

-- Voici la lettre de M. Hardy, reprit Rodin, on la fera parvenir demain à la personne à qui elle est adressée. Et Rodin lut ce qui suit:

Toulouse, 10 février. «Enfin je trouve le moment de vous écrire, mon cher monsieur, et de vous expliquer la cause de ce départ si brusque, qui a dû, non pas vous inquiéter, mais vous étonner. Je vous écris pour vous demander un service. En deux mots, voici les faits. Je vous ai bien souvent parlé de Félix de Bressac, un de mes camarades d'enfance, pourtant bien moins âgé que moi; nous nous sommes toujours aimés tendrement, et nous avons mutuellement échangé assez de preuves de sérieuse affection pour pouvoir compter l'un sur l'autre. C'est pour moi un frère. Vous savez ce que j'entends par ces paroles. Il y a plusieurs jours, il m'a écrit de Toulouse, où il était allé passer quelque temps: «Si tu m'aimes, viens, j'ai besoin de toi... Pars à l'instant... Tes consolations me donneront peut-être le courage de vivre... Si tu arrivais trop tard... pardonne-moi et pense quelquefois à celui qui sera jusqu'à la fin ton meilleur ami.» «Vous jugez de ma douleur et de mon épouvante. Je demande à l'instant des chevaux; mon chef d'atelier, un vieillard que j'estime et que je révère, le père du général Simon, apprenant que j'allais dans le Midi, me prie de l'emmener avec moi; je devais le laisser durant quelques jours dans le département de la Creuse, où il désirait étudier des usines récemment fondées. Je consentis d'autant plus à ce voyage, que je pouvais au moins épancher le chagrin et les angoisses que me causait la lettre de Bressac. J'arrive à Toulouse; on m'apprend qu'il est parti la veille, emportant des armes, et en proie au plus violent désespoir. Impossible de savoir d'abord où il est allé; au bout de deux jours quelques indications recueillies à grand'peine me mettent sur ses traces; enfin, après mille recherches je le découvre dans un misérable village. Jamais je ne vis un désespoir pareil; rien de violent, mais un abattement sinistre, un silence farouche. D'abord il me repoussa presque; puis cette horrible douleur arrivée à son comble se détendit peu à peu, et au bout d'un quart d'heure il tomba dans mes bras en fondant en larmes... Près de lui étaient ses armes chargées... Un jour plus tard, peut-être... et c'était fait de lui... Je ne puis vous apprendre la cause de son désespoir affreux, ce secret n'est pas le mien; mais son désespoir ne m'a pas étonné... Que vous dirai-je? c'est une cure complète à faire. Maintenant il faut calmer, soigner, cicatriser cette pauvre âme, si cruellement déchirée. L'amitié seule peut entreprendre cette tâche délicate, et j'ai bon espoir... Je l'ai décidé à partir, à faire un voyage de quelque temps; le mouvement, la distraction lui seront favorables... Je le mène à Nice; demain nous partons... S'il veut prolonger cette excursion, nous la prolongerons, car mes affaires ne me rappelleront pas impérieusement à Paris avant la fin du mois de mars.

«Quant au service que je vous demande, il est conditionnel. Voici le fait:

«Selon quelque papier de famille de ma mère, il paraît que j'aurais eu un certain intérêt à me trouver à Paris le 13 février, rue Saint-François, numéro 3. Je m'étais informé; je n'avais rien appris, sinon que cette maison de très antique apparence était fermée depuis cent cinquante ans, par une bizarrerie d'un de mes aïeux maternels, et qu'elle devait être ouverte le 13 de ce mois en présence des cohéritiers, qui, si j'en ai, me sont inconnus. Ne pouvant y assister, j'ai écrit au père du général Simon, mon chef d'atelier, en qui j'ai toute confiance, et que j'avais laissé dans le département de la Creuse, de partir pour Paris, afin de se trouver à l'ouverture de cette maison, non comme mon mandataire, cela serait inutile, mais comme curieux, et de me faire savoir, à Nice, ce qu'il adviendra de cette volonté romanesque d'un de mes grands-parents. Comme il se peut que mon chef d'atelier arrive trop tard pour accomplir cette mission, je vous serais mille fois obligé de vous informer chez moi au Plessis s'il est arrivé, et, dans le cas contraire, de le remplacer à l'ouverture de la maison de la rue Saint-François.

«Je crois bien n'avoir fait à mon pauvre ami Bressac qu'un insignifiant sacrifice en ne me trouvant pas à Paris ce jour-là; mais ce sacrifice eût-il été immense, je m'en applaudirais encore, car mes soins et mon amitié étaient nécessaires à celui que je regarde comme un frère.

«Ainsi, allez à l'ouverture de cette maison, je vous en prie, et soyez assez bon pour m'écrire poste restante, à Nice, le résultat de votre mission de curieux, etc.

«FRANCOIS HARDY.»

-- Quoique sa présence ne puisse avoir aucune fâcheuse importance, il serait préférable que le père du maréchal Simon n'assistât pas demain à l'ouverture de cette maison, dit le père d'Aigrigny. Mais il n'importe; M. Hardy est sûrement éloigné: il ne s'agit plus que du jeune prince indien.

-- Quant à lui, reprit le père d'Aigrigny d'un air pensif, on a fait sagement de laisser partir M. Norval, porteur des présents de Mlle de Cardoville pour ce prince. Le médecin qui accompagne M. Norval, et qui a été choisi par M. Baleinier, n'inspirera de la sorte aucun soupçon.

-- Aucun, reprit Rodin. Sa lettre d'hier était complètement rassurante.

-- Ainsi, rien à craindre non plus du prince indien, dit le père d'Aigrigny, tout va pour le mieux.

-- Quant à Gabriel, reprit Rodin, il a écrit de nouveau ce matin pour obtenir de Votre Révérence l'entretien qu'il sollicite vainement depuis trois jours; il est affecté de la rigueur de la punition qu'on lui a infligée en lui défendant depuis cinq jours de sortir de notre maison.

-- Demain... en le conduisant rue Saint-François, je l'écouterai... il sera temps... Ainsi donc, à cette heure, dit le père d'Aigrigny, d'un air de satisfaction triomphante, tous les descendants de cette famille, dont la présence pouvait ruiner nos projets, sont dans l'impossibilité de se trouver avant midi rue Saint-François, tandis que Gabriel seul y sera... Enfin nous touchons au but.

Deux coups, discrètement frappés, interrompirent le père d'Aigrigny.

-- Entrez, dit-il. Un vieux serviteur vêtu de noir se présenta et dit:

-- Il y a en bas un homme qui désire parler à l'instant à M. Rodin pour affaire très urgente.

-- Son nom? demanda le père d'Aigrigny.

-- Il n'a pas dit son nom, mais il dit qu'il vient de la part de M. Josué... négociant de l'île de Java.

Le père d'Aigrigny et Rodin échangèrent un coup d'oeil de surprise, presque de frayeur.

-- Voyez ce que c'est que cet homme, dit le père d'Aigrigny à Rodin sans pouvoir cacher son inquiétude, et venez ensuite me rendre compte. Puis, s'adressant au domestique qui sortit:

-- Faites entrer. Ce disant, le père d'Aigrigny, après avoir échangé un signe expressif avec Rodin, disparut par une porte latérale. Une minute après, Faringhea, l'ex-chef de la secte des Étrangleurs, parut devant Rodin, qui le reconnut aussitôt pour l'avoir vu au château de Cardoville. Le socius tressaillit, mais il ne voulut pas paraître se souvenir de ce personnage. Cependant, toujours courbé sur son bureau, et ne semblant pas voir Faringhea, il écrivit aussitôt quelques mots à la hâte sur une feuille de papier placée devant lui.

-- Monsieur... reprit le domestique étonné du silence de Rodin, voici cette personne.

Rodin plia le billet qu'il venait d'écrire précipitamment et dit au serviteur:

-- Faites porter ceci à son adresse... On m'apportera la réponse.

Le domestique salua et sortit. Alors Rodin, sans se lever, attacha ses petits yeux de reptile sur Faringhea et lui dit courtoisement:

-- À qui, monsieur, ai-je l'honneur de parler?

XII. Les deux frères de la bonne oeuvre.

Faringhea, né dans l'Inde, avait, on l'a dit, beaucoup voyagé et fréquenté les comptoirs européens des différentes parties de l'Asie; parlant bien l'anglais et le français, rempli d'intelligence et de sagacité, il était parfaitement civilisé. Au lieu de répondre à la question de Rodin, il attachait sur lui un regard fixe et pénétrant. Le socius, impatienté de ce silence, et pressentant avec une vague inquiétude que l'arrivée de Faringhea avait quelque rapport direct ou indirect avec la destinée de Djalma, reprit en affectant le plus grand sang-froid:

-- À qui, monsieur, ai-je l'honneur de parler?

-- Vous ne me reconnaissez pas? dit Faringhea faisant deux pas vers la chaise de Rodin.

-- Je ne crois pas avoir jamais eu l'honneur de vous voir, répondit froidement celui-ci.

-- Et moi, je vous reconnais, dit Faringhea; je vous ai vu au château de Cardoville le jour du naufrage du bateau à vapeur et du trois-mâts.

-- Au château de Cardoville? c'est possible... monsieur, j'y étais en effet un jour de naufrage.

-- Et ce jour-là je vous ai appelé par votre nom. Vous m'avez demandé ce que je voulais de vous... Je vous ai répondu: maintenant rien, frère... plus tard beaucoup... Le temps est venu... Je viens vous demander beaucoup.

-- Mon cher monsieur, dit Rodin toujours impassible, avant de continuer cet entretien, jusqu'ici passablement obscur, je désirerais savoir je vous le répète, à qui j'ai l'avantage de parler... Vous vous êtes introduit ici sous prétexte d'une commission de M. Josué Van Daël... respectable négociant de Batavia, et...

-- Vous connaissez l'écriture de M. Josué, dit Faringhea en interrompant Rodin.

-- Je la connais parfaitement.

-- Regardez... Et le métis tirant de sa poche (il était assez pauvrement vêtu à l'européenne) la longue dépêche dérobée par lui à Mahal, le contrebandier de Java, après l'avoir étranglé sur la grève de Batavia, mit ses papiers sous les yeux de Rodin, sans cependant s'en dessaisir.

-- C'est en effet l'écriture de M. Josué, dit Rodin, et il tendit la main vers la lettre, que Faringhea remit lestement et prudemment dans sa poche.

-- Vous avez, mon cher monsieur, permettez-moi de vous le dire, une singulière manière de faire les commissions... dit Rodin. Cette lettre était à mon adresse... et vous ayant été confiée par M. Josué... vous deviez...

-- Cette lettre ne m'a pas été confiée par M. Josué, dit Faringhea en interrompant Rodin.

-- Comment l'avez-vous entre les mains!

-- Un contrebandier de Java m'avait trahi; Josué avait assuré le passage de cet homme pour Alexandrie et lui avait remis cette lettre, qu'il devait porter à bord, pour la malle d'Europe. J'ai étranglé le contrebandier, j'ai pris la lettre, j'ai fait la traversée... et me voici...

L'Étrangleur avait prononcé ces mots avec une jactance farouche; son regard fauve et intrépide ne s'abaissa pas devant le regard perçant de Rodin, qui, à cet étrange aveu, avait redressé vivement la tête pour observer ce personnage.

Faringhea croyait étonner ou intimider Rodin par cette espèce de forfanterie féroce; mais, à sa grande surprise, le socius, toujours impassible comme un cadavre, lui dit simplement:

-- Ah!... on étrangle ainsi... à Java?

-- Et ailleurs... aussi, répondit Faringhea avec un sourire amer.

-- Je ne veux pas vous croire... mais je vous trouve d'une étonnante sincérité, monsieur... Votre nom!...

-- Faringhea.

-- Eh bien, monsieur Faringhea, où voulez-vous en venir?... Vous vous êtes emparé, par un crime abominable, d'une lettre à moi adressée; maintenant vous hésitez à me la remettre...

-- Parce que je l'ai lue... et qu'elle peut me servir.

-- Ah!... vous l'avez lue! dit Rodin un instant troublé. Puis il reprit:

-- Il est vrai que d'après votre manière de vous charger de la correspondance d'autrui, on ne peut s'attendre à une extrême discrétion de votre part... Et qu'avez-vous appris de si utile pour vous dans cette lettre de M. Josué!

-- J'ai appris, frère... que vous étiez, comme moi, un fils de la bonne oeuvre.

-- De quelle bonne oeuvre voulez-vous parler? demanda Rodin assez étonné. Faringhea répondit avec une expression d'ironie amère:

-- Dans sa lettre Josué vous dit: «Obéissance et courage, secret et patience, ruse et audace, union entre nous, qui avons pour patrie le monde, pour famille ceux de notre ordre, et pour reine Rome.»

-- Il est possible que M. Josué m'écrive ceci. Mais qu'en concluez-vous, monsieur?

-- Notre oeuvre a, comme la vôtre, frère, le monde pour patrie; comme vous, pour famille nous avons nos complices, et pour reine_ Bohwanie._

-- Je ne connais pas cette sainte, dit humblement Rodin.

-- C'est notre Rome, à nous, répondit l'étrangleur. Il poursuivit:

-- Josué vous parle encore de ceux de votre oeuvre qui, répandus sur toute la terre, travaillent à la gloire de Bohwanie.

-- Et quels sont ces fils de Bohwanie, monsieur Faringhea?

-- Des hommes résolus, audacieux, patients, rusés, opiniâtres, qui, pour faire triompher la bonne oeuvre, sacrifient pays, père et mère, soeur et frère, et qui regardent comme ennemis tous ceux qui ne sont pas des leurs.

-- Il me paraît y avoir beaucoup de bon dans l'esprit persévérant et religieusement exclusif de cette oeuvre, dit Rodin d'un air modeste et béat... Seulement, il faudrait connaître ses fins et son but.

-- Comme vous, frère, nous faisons des cadavres.

-- Des cadavres! s'écria Rodin.

-- Dans sa lettre, répondit Faringhea, Josué vous dit: «La plus grande gloire de notre ordre est de faire de l'homme un cadavre[19]« Notre oeuvre fait aussi de l'homme un cadavre... La mort des hommes est douce à Bohwanie.

-- Mais, monsieur! s'écria Rodin, M. Josué parle de l'âme... de la volonté, de la pensée, qui doivent être anéantis par la discipline.

-- C'est vrai, les vôtres tuent l'âme... nous tuons le corps. Votre main, frère: vous êtes, comme nous, chasseurs d'hommes.

-- Mais, encore une fois, monsieur, il s'agit de tuer la volonté, la pensée, dit Rodin.

-- Et que sont les corps privés d'âme, de pensée, sinon des cadavres?... Allez, allez, frère, les morts que fait notre lacet ne sont pas plus inanimés, plus glacés que ceux que fait votre discipline. Allons, touchez là, frère... Rome et Bohwanie sont soeurs.

Malgré son calme apparent, Rodin ne voyait pas sans une secrète frayeur un misérable de l'espèce de Faringhea détenteur d'une longue lettre de Josué, où il devait être nécessairement question de Djalma. Rodin se croyait certain d'avoir mis le jeune Indien dans l'impossibilité d'être à Paris le lendemain; mais, ignorant les relations qui avaient pu se nouer depuis le naufrage entre le prince et le métis, il regardait Faringhea comme un homme probablement fort dangereux.

Plus le _socius _était intérieurement inquiet, plus il affecta de paraître calme et dédaigneux. Il reprit donc:

-- Sans doute ce rapprochement entre Rome et Bohwanie est fort piquant... mais qu'en concluez-vous, monsieur?

-- Je veux vous montrer, frère, ce que je suis, ce dont je suis capable, afin de vous convaincre qu'il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi.

-- En d'autres termes, monsieur, dit Rodin avec une ironie méprisante, vous appartenez à une secte meurtrière de l'Inde, et vous voulez, par une transparente allégorie, me donner à réfléchir sur le sort de l'homme à qui vous avez dérobé des lettres qui m'étaient adressées; à mon tour je me permettrai de vous faire observer en toute humilité, monsieur Faringhea, qu'ici on n'étrangle personne, et que si vous aviez la fantaisie de vouloir changer quelqu'un en cadavre pour l'amour de Bohwanie, votre divinité, on vous couperait le cou pour l'amour d'une autre divinité vulgairement appelée la Justice.

-- Et que me ferait-on, si j'avais tenté d'empoisonner quelqu'un?

-- Je vous ferai encore humblement observer, monsieur Faringhea, que je n'ai pas le loisir de vous professer un cours de jurisprudence criminelle. Seulement, croyez-moi, résistez à la tentation d'étrangler ou d'empoisonner qui que ce soit. Un dernier mot: voulez-vous ou non me remettre les lettres de M. Josué?

-- Les lettres relatives au prince Djalma? dit le métis. Et il regarda fixement Rodin, qui, malgré une vive et subite angoisse, demeura impénétrable, et répondit le plus simplement du monde:

-- Ignorant le contenu des lettres que vous retenez, monsieur, il m'est impossible de vous répondre. Je vous prie, et au besoin je vous requiers de me remettre ces lettres, ou de sortir d'ici.

-- Vous allez dans quelques minutes me supplier de rester, frère.

-- J'en doute.

-- Quelques mots feront ce prodige... Si tout à l'heure je vous parlais d'empoisonnement, frère, c'est que vous avez envoyé un médecin... au château de Cardoville, pour empoisonner... momentanément le prince Djalma.

Rodin, malgré lui, tressaillit imperceptiblement, et reprit:

-- Je ne comprends pas.

-- Il est vrai, je suis un pauvre étranger qui ai sans doute beaucoup d'accent: pourtant je vais tâcher de parler mieux... Je sais, par les lettres de Josué, l'intérêt que vous avez à ce que le prince Djalma ne soit pas ici... demain, et ce que vous avez fait pour cela. M'entendez-vous?

-- Je n'ai rien à répondre.

Deux coups frappés à la porte interrompirent la conversation.

-- Entrez, dit Rodin.

-- La lettre a été portée à son adresse, monsieur, dit un vieux domestique en s'inclinant; voici la réponse.

Rodin prit le papier qu'on lui présentait, et, avant de l'ouvrir, dit courtoisement à Faringhea:

-- Vous permettez, monsieur!

-- Ne vous gênez pas, dit le métis.

-- Vous êtes bien bon, répondit Rodin, qui, après avoir lu, écrivit rapidement quelques mots au bas de la réponse qu'on lui apportait, et dit au domestique en la lui remettant:

-- Renvoyez ceci à la même adresse. Le domestique s'inclina et disparut.

-- Puis-je continuer? demanda le métis à Rodin.

-- Parfaitement.

-- Je continue donc, reprit Faringhea... Avant-hier, au moment où, tout blessé qu'il était, le prince allait, par mon conseil, partir pour Paris, est arrivé une belle voiture avec de superbes présents destinés à Djalma par un ami inconnu. Dans cette voiture il y avait deux hommes: l'un envoyé par l'ami inconnu; l'autre était un médecin... envoyé par vous pour donner des secours à Djalma et l'accompagner jusqu'à son arrivée à Paris... C'était charitable, n'est-ce pas, frère?

-- Continuez votre histoire, monsieur.

-- Djalma est parti hier... En déclarant que la blessure du prince empirerait d'une manière très grave s'il ne restait pas étendu dans la voiture pendant tout le voyage, le médecin s'est ainsi débarrassé de l'envoyé de l'ami inconnu, qui est reparti pour Paris; de son côté, le médecin a voulu m'éloigner à mon tour; mais Djalma a si fort insisté, que nous sommes partis, le médecin, le prince et moi. Hier soir, nous arrivons à moitié chemin; le médecin trouve qu'il faut passer la nuit dans une auberge: nous avions, disait-il, tout le temps d'être arrivés à Paris ce soir, le prince ayant annoncé qu'il lui fallait absolument être à Paris le 12 au soir. Le médecin avait beaucoup insisté pour partir seul avec le prince. Je savais, par la lettre de Josué, qu'il vous importait beaucoup que Djalma ne fût pas ici le 13; des soupçons me sont venus; j'ai demandé à ce médecin s'il vous connaissait; il m'a répondu avec embarras; alors au lieu des soupçons, j'ai eu des certitudes... Arrivé à l'auberge, pendant que le médecin était auprès de Djalma, je suis monté à la chambre du docteur, j'ai examiné une boîte remplie de plusieurs flacons qu'il avait apportés; l'un d'eux contenait de l'opium... J'ai deviné.

-- Qu'avez-vous deviné, monsieur?

-- Vous allez le savoir... le médecin a dit à Djalma, avant de se retirer: «Votre blessure est en bon état mais la fatigue du voyage pourrait l'enflammer; il serait bon demain dans la journée de prendre une potion calmante que je vais préparer ce soir afin de l'avoir toute prête dans la voiture...» Le calcul du médecin était simple, ajouta Faringhea.

Le lendemain (qui est aujourd'hui), le prince prenait la potion sur les quatre ou cinq heures du soir... bientôt il s'endormait profondément... Le médecin, inquiet, faisait arrêter la voiture dans la soirée... déclarait qu'il y avait du danger à continuer la route... passait la nuit dans une auberge, et s'établissait auprès du prince, dont l'assoupissement n'aurait cessé qu'à l'heure qui vous convenait. Tel était votre dessein; il m'a paru habilement projeté, j'ai voulu m'en servir pour moi-même, et j'ai réussi.

-- Tout ce que vous dites là, mon cher monsieur, dit Rodin en rongeant ses ongles, est de l'hébreu pour moi.

-- Toujours, sans doute, à cause de mon accent... mais, dites- moi... connaissez-vous l'array-mow?

-- Non.

-- Tant pis, c'est une admirable production de l'île de Java, si fertile en poisons.

-- Eh! que m'importe? dit Rodin d'une voix brève et pouvant à peine dissimuler son anxiété croissante.

-- Cela vous importe beaucoup. Nous autres fils de Bohwanie, nous avons horreur de répandre le sang, reprit Faringhea; mais, pour passer impunément le lacet autour du cou de nos victimes, nous attendons qu'elles soient endormies... Lorsque leur sommeil n'est pas assez profond, nous l'augmentons à notre gré; nous sommes très adroits dans notre oeuvre: le serpent n'est pas plus subtil, le lion plus audacieux. Djalma porte nos marques... L'array-mow est une poudre impalpable; en en faisant respirer quelques parcelles pendant le sommeil, ou en le mêlant au tabac d'une pipe pendant qu'on veille, on jette sa victime dans un assoupissement dont rien ne peut la tirer. Si l'on craint de donner une dose trop forte à la fois, on en fait aspirer plusieurs fois durant le sommeil et on prolonge ainsi sans danger autant de temps que l'homme peut rester sans boire ni manger... trente ou quarante heures environ... Vous voyez combien l'usage de l'opium est grossier auprès de ce divin narcotique... J'en avais apporté de Java une certaine quantité... par simple curiosité... sans oublier le contrepoison.

-- Ah! il y a un contrepoison? dit machinalement Rodin.

-- Comme il y a des gens qui sont tout le contraire de ce que nous sommes, frère de la bonne oeuvre... Les Javanais appelle le suc de cette racine le touboe... il dissipe l'engourdissement causé par l'array-mow comme le soleil dissipe les nuages... Or, hier soir, certain des projets de votre émissaire sur Djalma, j'ai attendu que ce médecin fût couché, endormi... je me suis introduit en rampant dans sa chambre... et je lui ai fait aspirer une telle dose d'array-mow... qu'il doit dormir encore...

-- Malheureux! s'écria Rodin de plus en plus effrayé de ce récit, car Faringhea portait un coup terrible aux machinations du socius et de ses amis; mais vous risquiez d'empoisonner ce médecin?

-- Frère... comme il risquait d'empoisonner Djalma. Ce matin nous sommes donc partis, laissant votre médecin dans l'auberge, plongé dans un profond sommeil. Je me suis trouvé seul dans la voiture avec Djalma. Il fumait, en véritable Indien; quelques parcelles d'array-mow, mélangées au tabac dont j'ai rempli sa longue pipe, l'ont d'abord assoupi... Une nouvelle dose qu'il a aspirée l'a endormi profondément, et à cette heure il est dans l'auberge où nous sommes descendus. Maintenant, frère... il dépend de moi de laisser Djalma plongé dans son assoupissement, qui durera jusqu'à demain soir... ou de l'en faire sortir à l'instant... Ainsi, selon que vous satisferez ou non à ma demande, Djalma sera ou ne sera pas demain rue Saint-François, numéro 3.

Ce disant, Faringhea tira de sa poche la médaille de Djalma, et dit à Rodin en la lui montrant:

-- Vous le voyez, je vous dis la vérité... Pendant le sommeil de Djalma, je lui ai enlevé cette médaille, la seule indication qu'il ait de l'endroit où il doit se trouver demain... Je finis donc par où j'ai commencé, en vous disant:

-- Frère, je viens vous demander beaucoup!

Depuis quelques moments, Rodin, selon son habitude lorsqu'il était en proie à un accès de rage muette et concentrée, se rongeait les ongles jusqu'au sang. À ce moment, le timbre de la loge du portier sonna trois coups espacés d'une façon particulière. Rodin ne parut pas faire attention à ce bruit; et pourtant tout à coup une étincelle brilla dans ses petits yeux de reptile, pendant que Faringhea, les bras croisés, le regardait avec une expression de supériorité triomphante et dédaigneuse.

Le socius baissa la tête, garda le silence, prit machinalement une plume sur son bureau, et en mâchonna la barbe pendant quelques secondes, en ayant l'air de réfléchir profondément à ce que venait de lui dire Faringhea. Enfin, jetant la plume sur le bureau, il se retourna brusquement vers le métis, et lui dit d'un air profondément dédaigneux:

-- Ah çà, monsieur Faringhea, est-ce que vous prétendez vous moquer du monde avec vos histoires?

Le métis, stupéfait, malgré son audace, recula d'un pas.

-- Comment, monsieur, reprit Rodin, vous venez ici, dans une maison respectable, vous vanter d'avoir dérobé une correspondance, étranglé celui-ci, empoisonné celui-là avec un narcotique! Mais c'est du délire, monsieur; j'ai voulu vous écouter jusqu'à la fin, pour voir jusqu'où vous pousseriez l'audace... Car il n'y a qu'un monstrueux scélérat qui puisse venir se targuer de si épouvantables forfaits; mais je veux bien croire qu'ils n'existent que dans votre imagination.

En prononçant ces mots avec une sorte d'animation qui ne lui était pas habituelle, Rodin se leva, et, tout en marchant, s'approcha peu à peu de la cheminée pendant que Faringhea, ne revenant pas de sa surprise, le regardait en silence; pourtant, au bout de quelques instants, il reprit d'un air sombre et farouche:

-- Prenez garde, frère... ne me forcez pas à vous prouver que j'ai dit la vérité.

-- Allons donc, monsieur! il faut venir des antipodes pour croire les Français si faciles à duper. Vous avez, dites-vous, la prudence du serpent et le courage du lion. J'ignore si vous êtes un lion courageux, mais pour serpent prudent... je le nie. Comment! vous avez une lettre de M. Josué qui peut me compromettre (en admettant que tout ceci ne soit pas une fable); le prince Djalma est plongé dans une torpeur qui sert mes projets et dont vous seul le pouvez faire sortir; vous pouvez enfin, dites-vous, porter un coup terrible à mes intérêts, et vous ne réfléchissez pas, lion terrible, serpent subtil, qu'il ne s'agit pour moi que de gagner vingt-quatre heures. Or, vous arrivez du fond de l'Inde à Paris; vous êtes étranger et inconnu à tous, vous me croyez aussi scélérat que vous, puisque vous m'appelez frère, et vous ne songez pas que vous êtes ici en mon pouvoir; que cette rue est solitaire, cette maison écartée, que je puis avoir ici sur-le- champ trois ou quatre personnes capables de vous garrotter en une seconde, tout étrangleur que vous êtes!... et cela seulement en tirant le cordon de cette sonnette, ajouta Rodin en le prenant en effet à la main. N'ayez donc pas peur, ajouta-t-il avec un sourire diabolique en voyant Faringhea faire un brusque mouvement de surprise et de frayeur; est-ce que je vous préviendrais si je voulais agir de la sorte?... Voyons, répondez... Une fois garrotté et mis en lieu de sûreté pendant vingt-quatre heures, comment pourriez-vous me nuire? Ne me serait-il pas alors facile de m'emparer des papiers de Josué, de la médaille de Djalma, qui, plongé dans un assoupissement jusqu'à demain soir, ne m'inquiéterait plus?... Vous le voyez donc bien, monsieur, vos menaces sont vaines... parce qu'elles reposent sur des mensonges... parce qu'il n'est pas vrai que le prince Djalma soit ici en votre pouvoir... Allez... sortez d'ici, et une autre fois, quand vous voudrez faire des dupes, adressez-vous mieux.

Faringhea restait frappé de stupeur; tout ce qu'il venait d'entendre lui semblait très probable; Rodin pouvait s'emparer de lui, de la lettre de Josué, de la médaille, et, en le retenant prisonnier, rendre impossible le réveil de Djalma; et pourtant Rodin lui ordonnait de sortir, à lui, Faringhea, qui se croyait si redoutable.

À force de chercher les motifs de la conduite inexplicable du_ socius_, le métis s'imagina, et en effet il ne pouvait penser autre chose, que Rodin, malgré les preuves qu'il apportait, ne croyait pas que Djalma fût en son pouvoir; de la sorte, le dédain du correspondant de Josué s'expliquait naturellement. Rodin jouait un coup d'une grande hardiesse et d'une grande habileté; aussi, tout en ayant l'air de grommeler entre ses dents d'un air courroucé, il observait en dessous, mais avec une anxiété dévorante, la physionomie de l'Étrangleur. Celui-ci, presque certain d'avoir pénétré le secret motif de la conduite de Rodin, reprit:

-- Je vais sortir... mais un mot encore... vous croyez que je mens...

-- J'en suis certain, vous m'avez débité un tissu de fables; j'ai perdu beaucoup de temps à les écouter, faites-moi grâce du reste... Il est tard, veuillez me laisser seul.

-- Une minute encore... vous êtes un homme, je le vois, à qui l'on ne doit rien cacher, dit Faringhea. À cette heure, je ne puis attendre de Djalma qu'une espèce d'aumône et un mépris écrasant, car, du caractère dont il est, lui dire: donnez-moi beaucoup, parce que, pouvant vous trahir, je ne l'ai pas fait... ce serait m'attirer son courroux et son dédain... J'aurais pu vingt fois le tuer... mais son jour n'est pas encore venu, dit l'Étrangleur d'un air sombre, et pour attendre ce jour... et d'autres funestes jours, il me faut de l'or, beaucoup d'or... vous seul pouvez m'en donner en payant ma trahison envers Djalma, parce qu'à vous seul elle profite. Vous refusez de m'entendre, parce que vous me croyez menteur... j'ai pris l'adresse de l'auberge où nous sommes descendus, la voici. Envoyez quelqu'un s'assurer de la vérité de ce que je dis, alors, vous me croirez; mais le prix de ma trahison sera cher. Je vous l'ai dit, je vous demanderai beaucoup.

Ce disant, Faringhea offrait à Rodin une adresse imprimée: le socius, qui suivait du coin de l'oeil tous les mouvements de Faringhea, fit semblant, d'être profondément absorbé, de ne pas l'entendre et ne répondit rien.

-- Prenez cette adresse... et assurez-vous que je ne mens pas, reprit Faringhea en tendant de nouveau l'adresse à Rodin.

-- Hein... qu'est-ce? dit celui-ci en jetant à la dérobée un rapide regard sur l'adresse, qu'il lut avidement, mais sans y toucher.

-- Lisez cette adresse, répéta le métis, et vous pourrez vous assurer que...

-- En vérité, monsieur, s'écria Rodin en repoussant l'adresse de la main, votre impudence me confond. Je vous répète que je ne veux avoir rien de commun avec vous. Pour la dernière fois, je vous somme de vous retirer... Je ne sais pas ce que c'est que le prince Djalma... Vous pouvez me nuire, dites-vous; nuisez-moi, ne vous gênez pas, mais pour l'amour du ciel, sortez d'ici.

Ce disant, Rodin sonna violemment.

Faringhea fit un mouvement comme s'il eût voulu se mettre en défense. Un vieux domestique à la figure débonnaire et placide se présenta aussitôt.

-- Lapierre, éclairez monsieur, lui dit Rodin en lui montrant du geste Faringhea. Celui-ci, épouvanté du calme de Rodin, hésitait à sortir.

-- Mais, monsieur, lui dit Rodin remarquant son trouble et son hésitation, qu'attendez-vous! Je désire être seul.

-- Ainsi, monsieur, lui dit Faringhea en se retirant lentement et à reculons, vous refusez mes offres! Prenez garde... demain il sera trop tard.

-- Monsieur, j'ai l'honneur d'être votre humble serviteur. Et Rodin s'inclina avec courtoisie. L'Étrangleur sortit. La porte se referma sur lui... Aussitôt, le père d'Aigrigny parut sur le seuil de la pièce voisine. Sa figure était pâle et bouleversée.

-- Qu'avez-vous fait! s'écria-t-il en s'adressant à Rodin. J'ai tout entendu... Ce misérable, j'en suis malheureusement certain, disait la vérité... l'Indien est en son pouvoir; il va le rejoindre.

-- Je ne le pense pas, dit humblement Rodin en s'inclinant et reprenant sa physionomie morne et soumise.

-- Et qui empêchera cet homme de rejoindre le prince!

-- Permettez... Lorsqu'on a introduit ici cet affreux scélérat, je l'ai reconnu; aussi, avant de m'entretenir avec lui, j'ai prudemment écrit quelques lignes à Morok, qui attendait le bon loisir de Votre Révérence dans la salle basse avec Goliath; plus tard, pendant le cours de la conversation, lorsqu'on m'a apporté la réponse de Morok, qui attendait mes ordres, je lui ai donné de nouvelles instructions, voyant le tour que prenaient les choses.

-- Et à quoi bon tout ceci, puisque cet homme vient de sortir de cette maison!

-- Votre Révérence daignera peut-être remarquer qu'il n'est sorti qu'après m'avoir donné l'adresse de l'hôtel où est l'Indien, grâce à mon innocent stratagème de dédain... S'il eût manqué, Faringhea tombait toujours entre les mains de Goliath et de Morok, qui l'attendaient dans la rue à deux pas de la porte. Mais nous eussions été très embarrassés, car nous ne savions pas où habitait le prince Djalma.

-- Encore de la violence! dit le père d'Aigrigny avec répugnance.

-- C'est à regretter... fort à regretter... reprit Rodin... mais il a bien fallu suivre le système adopté jusqu'ici.

-- Est-ce un reproche que vous m'adressez! dit le père d'Aigrigny qui commençait à trouver que Rodin était autre chose qu'une machine à écrire.

-- Je ne me permettrais pas d'en adresser à Votre Révérence, dit Rodin en s'inclinant presque jusqu'à terre; mais il s'agit seulement de retenir cet homme pendant vingt-quatre heures.

-- Et ensuite!... Ses plaintes!

-- Un pareil bandit n'osera pas se plaindre; d'ailleurs il est sorti librement d'ici. Morok et Goliath lui banderont les yeux après s'être emparés de lui. La maison a une entrée dans la rue Vieille-des-Ursins. À cette heure et par ce temps d'ouragan, il ne passe personne dans ce quartier désert. Le trajet dépaysera complètement ce misérable; on le descendra dans une cave du bâtiment neuf et demain, la nuit, à pareille heure, on lui rendra la liberté avec les mêmes précautions... Quant à l'Indien, on sait maintenant où le trouver... il s'agit d'envoyer auprès de lui une personne de confiance et s'il sort de sa torpeur... il est un moyen très simple et surtout aucunement violent, selon mon petit jugement, dit modestement Rodin, de le tenir demain éloigné toute la journée de la rue Saint-François.

Le même domestique à figure débonnaire, qui avait introduit et éconduit Faringhea, rentra dans le cabinet après avoir discrètement frappé; il tenait à la main une espèce de gibecière en peau de daim, qu'il remit à Rodin en lui disant:

-- Voici ce que M. Morok vient d'apporter; il est entré par la rue Vieille. Le domestique sortit.

Rodin ouvrit le sac et dit au père d'Aigrigny en lui montrant ces objets:

-- La médaille... et la lettre de Josué... Morok a été habile et expéditif.

-- Encore un danger évité, dit le marquis, il est fâcheux d'en venir à de tels moyens...

-- À qui les reprocher, sinon au misérable qui nous met dans la nécessité d'y avoir recours!... Je vais à l'instant dépêcher quelqu'un à l'hôtel de l'Indien.

-- Et à sept heures du matin vous conduirez Gabriel rue Saint- François; c'est là que j'aurai avec lui l'entretien qu'il me demande si instamment depuis trois jours.

-- Je l'en ai fait prévenir ce soir; il se rendra à vos ordres.

-- Enfin, dit le père d'Aigrigny, après tant de luttes, tant de craintes, tant de traverses, quelques heures maintenant nous séparent de ce moment depuis si longtemps attendu.

* * * *

Nous conduirons le lecteur à la maison de la rue Saint François.

Onzième partie Le 13 février

I. La maison de la rue Saint-François.

En entrant dans la rue Saint-Gervais par la rue Doré (au Marais), on se trouvait, à l'époque de ce récit, en face d'un mur d'une hauteur énorme, aux pierres noires et vermiculées par les années; ce mur, se prolongeant dans presque toute la largeur de cette rue solitaire, servait de contrefort à une terrasse ombragée d'arbres centenaires ainsi plantés à plus de quarante pieds au-dessus du pavé; à travers leurs épais branchages apparaissaient le fronton de pierre, le toit aigu et les grandes cheminées de briques d'une antique maison, dont l'entrée était située rue Saint-François, numéro 3, non loin de l'angle de la rue Saint-Gervais.

Rien de plus triste que le dehors de cette demeure; c'était encore de ce côté une muraille très élevée, percée de deux ou trois jours de souffrance, sortes de meurtrières formidablement grillagées. Une porte cochère en chêne massif, bardée de fer, constellée d'énormes têtes de clou et dont la couleur primitive disparaissait depuis longtemps sous une couche épaisse de boue, de poussière et de rouille, s'arrondissait par le haut, et s'adaptait à la voussure d'une baie cintrée, ressemblant à une arcade profonde, tant les murailles avaient d'épaisseur; dans l'un des larges battants de cette porte massive s'ouvrait une seconde petite porte servant d'entrée au juif Samuel, gardien de cette sombre demeure. Le seuil franchi, on arrivait sous une voûte formée par le bâtiment donnant sur la rue. Dans ce bâtiment était pratiqué le logement de Samuel; les fenêtres s'ouvraient sur une cour intérieure très spacieuse, coupée par une grille au-delà de laquelle on voyait un jardin. Au milieu de ce jardin s'élevait une maison de pierres de taille à deux étages, si bizarrement exhaussée qu'il fallait gravir un perron ou plutôt un double escalier de vingt marches pour arriver à la porte d'entrée murée depuis cent cinquante ans. Les contrevents des croisées de cette habitation avaient été remplacés par de larges et épaisses plaques de plomb hermétiquement soudées et maintenues par des châssis de fer scellés dans la pierre. De plus, afin d'intercepter complètement l'air, la lumière, et de parer de la sorte à toute dégradation intérieure ou extérieure, le toit avait été recouvert d'épaisses plaques de plomb, ainsi que l'ouverture des cheminées de briques, préalablement bouchées et maçonnées. On avait usé des mêmes procédés pour la clôture d'un petit belvédère carré situé au faîte de la maison, en recouvrant sa cage vitrée d'une sorte de chape soudée à la toiture. Seulement, par suite d'une fantaisie singulière, chacune des quatre plaques de plomb qui masquaient les faces de ce belvédère, correspondant aux quatre points cardinaux, était percée de sept petits trous ronds, disposés en formes de croix, que l'on distinguait facilement à l'extérieur. Partout ailleurs, les panneaux plombés des croisées étaient absolument pleins. Grâce à ces précautions, à la solide construction de cette demeure, à peine quelques réparations extérieures avaient été nécessaires, et les appartements, complètement soustraits à l'influence de l'air extérieur, devaient être, depuis un siècle et demi, aussi intacts que lors de leur fermeture.

L'aspect de murailles lézardées, de volets vermoulus et brisés, d'une toiture à demi effondrée, de croisées envahies par des plantes pariétaires, eût été peut-être moins triste que la vue de cette maison de pierre bardée de fer et de plomb, conservée comme un tombeau.

Le jardin, complètement abandonné, et dans lequel le gardien Samuel entrait seulement pour faire ses inspections hebdomadaires, offrait, surtout pendant l'été, une incroyable confusion de plantes parasites et de broussailles. Les arbres, livrés à eux- mêmes, avaient poussé en tous sens et entremêlé leurs branches; quelques vignes folles reproduites par rejetons, rampant d'abord sur le sol, jusqu'au pied des arbres, y avaient ensuite grimpé, enroulé leurs troncs, et jeté sur les branchages les plus élevés l'inextricable réseau de leurs sarments. L'on ne pouvait traverser cette _forêt vierge _qu'en suivant un sentier pratiqué par le gardien pour aller de la grille à la maison, dont les abords, ménagés en pente douce pour l'écoulement des eaux, étaient soigneusement dallés sur une largeur de dix pieds environ. Un autre petit chemin de ronde, ménagé autour des murs d'enceinte, était chaque nuit battu par deux ou trois énormes chiens des Pyrénées, dont la race fidèle s'était aussi perpétuée dans cette maison depuis un siècle et demi.

Telle était l'habitation destinée à servir de rendez-vous aux descendants de la famille de Rennepont.

La nuit qui séparait le 12 février du 13 allait bientôt finir. Le calme succédant à la tourmente, la pluie avait cessé; le ciel était pur, étoilé; la lune, à son déclin, brillait d'un doux éclat, et jetait une clarté mélancolique sur cette demeure abandonnée, silencieuse, dont aucun pas humain n'avait franchi le seuil depuis tant d'années.

Une vive lueur, s'échappant à travers une des fenêtres du logis du gardien, annonçait que le juif Samuel veillait encore.

Que l'on se figure une assez vaste chambre, lambrissée du haut en bas en vieilles boiseries de noyer devenues d'un brun presque noir à force de vétusté; deux tisons à demi éteints fument dans l'âtre au milieu des cendres refroidies; sur la tablette de cette cheminée de pierre peinte couleur de granit gris, on voit un vieux flambeau de fer garni d'une maigre chandelle, coiffée d'un éteignoir, et auprès une paire de pistolets à deux coups et un couteau de chasse à lame affilée, dont la poignée de bronze ciselé appartient au XVIIe siècle; de plus, une lourde carabine était appuyée à l'un des pilastres de la cheminée. Quatre escabeaux sans dossiers, une vieille armoire de chêne et une table à pieds tors, meublaient seuls cette chambre. À la boiserie étaient symétriquement suspendues des clefs de différentes grandeurs; leur forme annonçait leur antiquité; diverses étiquettes étaient fixées à leur anneau. Le fond de la vieille armoire de chêne, à secret et mobile, avait glissé sur une coulisse et l'on apercevait, scellée dans le mur, une large et profonde caisse de fer, dont le battant ouvert montrait le merveilleux mécanisme de l'une de ces serrures florentines du XVIe siècle, qui, mieux que toutes les inventions modernes, défiait l'effraction, et qui de plus, selon les idées du temps, grâce à une épaisse doublure de toile d'amiante, tendue assez loin des parois de la caisse sur des fils d'or, rendait incombustible en cas d'incendie les objets qu'elle renfermait.

Une grande cassette de bois de cèdre, prise dans cette caisse, et déposée sur un escabeau, contenait de nombreux papiers soigneusement rangés et étiquetés.

À la lueur d'une lampe de cuivre, le vieux gardien Samuel est occupé à écrire sur un petit registre, à mesure que sa femme Bethsabée dicte en lisant un carnet. Samuel avait alors environ quatre-vingt-deux ans, et, malgré cet âge avancé, une forêt de cheveux gris et crépus couvrait sa tête; il était petit, maigre, nerveux et la pétulance involontaire de ses mouvements prouvait que les années n'avaient pas affaibli son énergie et son activité, quoique dans le _quartier, _où il apparaissait d'ailleurs très rarement, il affectât de paraître presque en enfance, ainsi que l'avait dit Rodin au père d'Aigrigny. Une vieille robe de chambre de bouracan marron, à larges manches, enveloppait entièrement le vieillard, et tombait jusqu'à ses pieds. Les traits de Samuel offraient le type pur et oriental de sa race: son teint était mat et jaunâtre, son nez aquilin, son menton ombragé d'un petit bouquet de barbe blanche; ses pommettes saillantes jetaient une ombre assez dure sur ses joues creuses et ridées. Sa physionomie était remplie d'intelligence, de finesse et de sagacité. Son front, large, élevé, annonçait la droiture, la franchise et la fermeté; ses yeux, noirs et brillants comme les yeux arabes, avaient un regard à la fois pénétrant et doux.

Sa femme Bethsabée, de quinze ans moins âgée que lui, était de haute taille et entièrement vêtue de noir. Un bonnet plat en linon empesé, qui rappelait la sévère coiffure des graves matrones hollandaises, encadrait son visage pâle et austère, autrefois d'une rare et fière beauté, d'un caractère tout biblique; quelques plis du front, provenant du froncement presque continuel de ses sourcils gris, témoignaient que cette femme était souvent sous le poids d'une tristesse profonde. À ce moment même, la physionomie de Bethsabée trahissait une douleur inexprimable: son regard était fixe, sa tête penchée sur sa poitrine; elle avait laissé retomber sur ses genoux sa main droite dont elle tenait un petit carnet; de son autre main, elle serrait convulsivement une grosse tresse de cheveux noirs comme le jais qu'elle portait au cou. Cette natte épaisse était garnie d'un fermoir en or d'un pouce carré; sous une plaque de cristal qui le recouvrait d'un côté comme un reliquaire, on voyait un morceau de toile plié carrément et presque entièrement couvert de taches d'un rouge sombre, couleur de sang depuis longtemps séché.

Après un moment de silence, pendant lequel Samuel écrivit sur son registre, il dit tout haut en relisant ce qu'il venait d'écrire:

-- D'autre part, cinq mille métalliques d'Autriche de mille florins, et la date du 19 octobre 1826.

En suite de cette énumération, Samuel ajouta en relevant la tête et en s'adressant à sa femme:

-- Est-ce bien cela, Bethsabée? avez-vous comparé sur le carnet? Bethsabée ne répondit pas.

Samuel la regarda, et, la voyant profondément accablée, lui dit avec une expression de tendresse inquiète:

-- Qu'avez-vous?... mon Dieu, qu'avez-vous?

-- Le 19 octobre... 1826... dit-elle lentement les yeux toujours fixes, et en serrant plus étroitement encore dans sa main la tresse de cheveux noirs qu'elle portait au cou. C'est une date funeste... Samuel... bien funeste... c'est celle de la dernière lettre que nous avons reçue de...

Bethsabée ne put continuer, elle poussa un long gémissement et cacha sa figure dans ses mains.

-- Ah! je vous entends, reprit le vieillard d'une voix altérée, un père peut être distrait par de graves préoccupations, mais, hélas! le coeur d'une mère est toujours en éveil.

Et jetant sa plume sur la table, Samuel appuya son front sur ses mains avec accablement. Bethsabée reprit bientôt, comme si elle se fût douloureusement complue dans ses cruels souvenirs:

-- Oui... ce jour est le dernier où notre fils Abel nous écrivit d'Allemagne en nous annonçant qu'il venait d'employer, selon vos ordres, les fonds qu'il avait emportés d'ici... et qu'il allait se rendre en Pologne pour une autre opération...

-- Et en Pologne... il a trouvé la mort d'un martyr, reprit Samuel; sans motifs, sans preuve, car rien n'était plus faux, on l'a injustement accusé de venir organiser la contrebande... et le gouvernement russe, le traitant comme on traite nos frères et soeurs dans ces pays de cruelle tyrannie, l'a fait condamner à l'affreux supplice du knout... sans vouloir le voir ni l'entendre... À quoi bon... entendre un juif?... Qu'est-ce qu'un juif? une créature encore bien au-dessous d'un serf... Ne leur reproche-t-on pas, dans ce pays, tous les vices qu'engendre le dégradant servage où on les plonge? Un juif expirant sous le bâton! qui irait s'en inquiéter?

-- Et notre pauvre Abel, si doux, si loyal, est mort sous le fouet... moitié de honte, moitié de douleur, dit Bethsabée en tressaillant. Un de nos frères de Pologne a obtenu à grand'peine la permission de l'ensevelir... Il a coupé ses beaux cheveux noirs... et ces cheveux avec ce morceau de linge, taché du sang de notre cher fils, c'est tout ce qui nous reste de lui! s'écria Bethsabée.

Et elle couvrait de baisers convulsifs la tresse de cheveux et le reliquaire.

-- Hélas! dit Samuel en essuyant ses larmes, qui avaient aussi coulé à ce souvenir déchirant, le Seigneur, du moins, ne nous a retiré notre enfant que lorsque la tâche que notre famille poursuit fidèlement depuis un siècle et demi touchait à son terme... À quoi bon désormais notre race sur la terre? ajouta Samuel avec une profonde amertume, notre devoir n'est-il pas accompli?... Cette caisse ne renferme-t-elle pas une fortune de roi? cette maison, murée il y a cent cinquante ans, ne sera-t-elle pas ouverte ce matin aux descendants du bienfaiteur de mon aïeul?...

En disant ces mots, Samuel tourna tristement la tête vers la maison, qu'il apercevait de sa fenêtre.

À ce moment, l'aube allait paraître.

La lune venait de se coucher; le belvédère, ainsi que le toit et les cheminées, se découpaient en noir sur le bleu sombre du firmament étoilé.

Tout à coup Samuel pâlit, se leva brusquement et dit à sa femme d'une voix tremblante, en lui montrant la maison:

-- Bethsabée... les sept points de lumière, comme il y a trente ans... regarde... regarde...

En effet, les sept ouvertures rondes, disposées en forme de croix, autrefois pratiquées dans les plaques de plomb qui recouvraient les croisées du belvédère, étincelèrent en sept points lumineux, comme si quelqu'un fût monté intérieurement au faîte de la maison murée.

II. Doit et avoir.

Pendant quelques instants, Samuel et Bethsabée restèrent immobiles, les yeux attachés avec une frayeur inquiète sur les sept points lumineux qui rayonnaient parmi les dernières clartés de la nuit au sommet du belvédère, pendant qu'à l'horizon, derrière la maison, une lueur d'un rose pâle annonçait l'aube naissante. Samuel rompit le premier le silence et dit à sa femme en passant la main sur son front:

-- La douleur que vient de nous causer le souvenir de notre pauvre enfant nous a empêchés de réfléchir et de nous rappeler qu'après tout il ne devait y avoir pour nous rien d'effrayant dans ce qui se passe.

-- Que dites-vous, Samuel?

-- Mon père ne m'a-t-il pas dit que lui et mon aïeul avaient plusieurs fois aperçu des clartés pareilles à de longs intervalles?

-- Oui, Samuel... mais sans pouvoir, non plus que nous, s'expliquer ces clartés...

-- Ainsi que mon père et mon grand-père, nous devons croire qu'une issue, inconnue de leur temps comme elle l'est encore du nôtre, donne passage à des personnes qui ont aussi quelques devoirs mystérieux à remplir dans cette demeure. Encore une fois, mon père m'a prévenu de ne pas m'inquiéter de ces circonstances étranges... qu'il m'avait prédites... et qui, depuis trente ans, se renouvellent pour la seconde fois...

-- Il n'importe, Samuel... cela épouvante comme si c'était quelque chose de surnaturel.

-- Le temps des miracles est passé, dit le juif en secouant mélancoliquement la tête, bien des vieilles maisons de ce quartier ont des communications souterraines avec des endroits éloignés; quelques-unes, dit-on, se prolongent même jusqu'à la Seine et jusqu'aux catacombes... Sans doute cette maison est dans une condition pareille, et les personnes qui y viennent si rarement s'y introduisent par ce moyen.

-- Mais ce belvédère ainsi éclairé...

-- D'après le plan annoté du bâtiment, vous savez que ce belvédère forme le faîte ou la lanterne de ce qu'on appelle la _grande salle de deuil, _située au dernier étage de la maison. Comme il y règne une complète obscurité, à cause de la fermeture de toutes les fenêtres, nécessairement on se sert de lumière pour monter jusqu'à cette _salle de deuil, _pièce qui renferme, dit-on, des choses bien étranges, bien sinistres... ajouta le juif en tressaillant.

Bethsabée regardait attentivement, ainsi que son mari, les sept points lumineux, dont l'éclat diminuait à mesure que le jour grandissait.

-- Ainsi que vous le dites, Samuel, ce mystère peut s'expliquer de la sorte... reprit la femme du vieillard. D'ailleurs ce jour est un jour si important pour la famille de Rennepont que, dans de telles circonstances, cette apparition ne doit pas nous étonner.

-- Et penser, reprit Samuel, que depuis un siècle et demi ces lueurs ont apparu plusieurs fois! il est donc une autre famille qui de génération en génération s'est vouée, comme la nôtre, à accomplir un pieux devoir...

-- Mais quel est ce devoir? Peut-être aujourd'hui tout s'éclaircira-t-il...

-- Allons, allons, Bethsabée, reprit tout à coup Samuel en sortant de sa rêverie, et comme s'il se fût reproché son oisiveté, voici le jour, et il faut qu'avant huit heures cet état de caisse soit mis au net, ces immenses valeurs classées, et il montra le grand coffret de cèdre, afin qu'elles puissent être remises entre les mains de qui de droit.

-- Vous avez raison, Samuel; ce jour ne nous appartient pas... c'est un jour solennel... et qui serait beau, oh! bien beau pour nous... si maintenant il pouvait y avoir de beaux jours pour nous, dit amèrement Bethsabée en songeant à son fils.

-- Bethsabée, dit tristement Samuel, en appuyant sa main sur la main de sa femme, nous serons du moins sensibles à l'austère satisfaction du devoir accompli... Le Seigneur ne nous a-t-il pas été bien favorable, quoique en nous éprouvant cruellement par la mort de notre fils? N'est-ce pas grâce à sa providence que les trois générations de ma famille ont pu commencer, continuer et achever cette grande oeuvre?

-- Oui, Samuel, dit affectueusement la juive, et du moins, pour vous, à cette satisfaction se joindront le calme et la quiétude, car lorsque midi sonnera vous serez délivré d'une bien terrible responsabilité.

Et, ce disant Bethsabée indiqua du geste la caisse de cèdre.

-- Il est vrai, reprit le vieillard, j'aimerais mieux savoir ces immenses richesses entre les mains de ceux à qui elles appartiennent qu'entre les miennes; mais aujourd'hui je n'en serai plus dépositaire... Je vais donc contrôler une dernière fois l'état de ces valeurs, et ensuite nous le collationnerons d'après mon registre et le carnet que vous tenez.

Bethsabée fit un signe de tête affirmatif. Samuel reprit la plume et se livra très attentivement à ses calculs de banque; sa femme s'abandonna de nouveau, malgré elle, aux souvenirs cruels qu'une date fatale venait d'éveiller en lui rappelant la mort de son fils.

Exposons rapidement l'histoire très simple, et pourtant en apparence si romanesque, si merveilleuse, de ces cinquante mille écus qui, grâce à une accumulation et à une gestion sage, intelligente et fidèle, s'étaient naturellement, ou plutôt _forcément _transformés, au bout d'un siècle et demi, en une somme bien autrement importante que celle de _quarante millions _fixée par le père d'Aigrigny, qui, très incomplètement renseigné à ce sujet, et songeant d'ailleurs aux éventualités désastreuses, aux pertes, aux banqueroutes qui, pendant tant d'années, avaient pu atteindre les dépositaires successifs de ces valeurs, trouvait encore énorme... le chiffre de quarante millions.

L'histoire de cette fortune se trouva nécessairement liée à celle de la famille Samuel, qui faisait valoir ce fonds depuis trois générations, nous en dirons deux mots. Vers 1670, plusieurs années avant sa mort, M. Marius de Rennepont, lors d'un voyage au Portugal, avait pu, grâce à de très puissants intermédiaires, sauver la vie d'un malheureux juif condamné au bûcher par l'Inquisition pour cause de religion... Ce juif était _Isaac Samuel, _l'aïeul du gardien de la maison de la rue Saint-François.

Les hommes généreux s'attachent souvent à leurs obligés au moins autant que les obligés s'attachent à leurs bienfaiteurs. S'étant d'abord assuré qu'Isaac, qui faisait à Lisbonne un petit commerce de change, était probe, actif, laborieux, intelligent, M. de Rennepont, qui possédait alors de grands biens en France, proposa au juif de l'accompagner et de gérer sa fortune. L'espèce de réprobation et de méfiance dont les Israélites ont toujours été poursuivis était alors à son comble. Isaac fut donc doublement reconnaissant de la marque de confiance que lui donnait M. de Rennepont. Il accepta et se promit dès ce jour de vouer son existence tout entière au service de celui qui, après lui avoir sauvé la vie, avait foi en sa droiture et en sa probité, à lui juif appartenant à une race si généralement soupçonnée, haïe et méprisée. M. de Rennepont, homme d'un grand coeur, d'un grand sens et d'un grand esprit, ne s'était pas trompé dans son choix. Jusqu'à ce qu'il fût dépossédé de ses biens, ils prospérèrent merveilleusement entre les mains d'Isaac Samuel, qui, doué d'une admirable aptitude pour les affaires, l'appliquait exclusivement aux intérêts de son bienfaiteur.

Vinrent les persécutions et la ruine de M. de Rennepont dont les biens furent confisqués et abandonnés aux révérends pères de la compagnie de Jésus, ses délateurs, quelques jours avant sa mort. Caché dans la retraite qu'il avait choisie pour y finir violemment ses jours, il fit mander secrètement Isaac Samuel, et lui remit cinquante mille écus en or, seul débris de sa fortune passée; ce fidèle serviteur devait faire valoir cette somme, en accumuler et en placer les intérêts; s'il avait un fils, lui transmettre la même obligation; à défaut de fils, il chercherait un parent assez probe pour continuer cette gérance à laquelle serait d'ailleurs affectée une rétribution convenable; cette gérance devait être ainsi transmise et perpétuée de proche en proche jusqu'à l'expiration d'un siècle et demi. M. de Rennepont avait en outre prié Isaac d'être pendant sa vie le gardien de la maison de la rue Saint-François, où il serait gratuitement logé, et de léguer ces fonctions à sa descendance, si cela était possible.

Lors même qu'Isaac Samuel n'aurait pas eu d'enfants, le puissant esprit de solidarité qui unit souvent certaines familles juives entre elles aurait rendu praticable la dernière volonté de M. de Rennepont. Les parents d'Isaac se seraient associés à sa reconnaissance envers son bienfaiteur, et eux, ainsi que leurs générations successives, eussent accompli généreusement la tâche imposée à l'un des leurs; mais Isaac eut un fils plusieurs années après la mort de M. de Rennepont. Ce fils, Lévi Samuel, né en 1669, n'ayant pas eu d'enfants de sa première femme, s'était remarié à l'âge de près de soixante ans, et, en 1750, il lui était né un fils: David Samuel, le gardien de la maison de Saint- François, qui, en 1832 (époque de ce récit), était âgé de quatre- vingt-deux ans, promettait de fournir une carrière aussi avancée que son père, mort à quatre-vingt-treize ans; disons enfin qu'Abel Samuel, le fils que regrettait si amèrement Bethsabée, né en 1790, était mort sous le knout russe, à l'âge de vingt-six ans.

Cette humble généalogie établie, on comprendra facilement que la longévité successive de ces trois membres de la famille Samuel, qui s'étaient perpétués comme gardiens de la maison murée, et reliant ainsi le XIXe siècle au XVIIe, avait singulièrement simplifié et facilité l'exécution des dernières volontés de M. de Rennepont, ce dernier ayant d'ailleurs formellement déclaré à l'aïeul de Samuel qu'il désirait que la somme qu'il laissait ne fût augmentée que par la seule capitalisation des intérêts à cinq pour cent, afin que cette fortune arrivât jusqu'à ses descendants pure de toute spéculation déloyale.

Les coreligionnaires de la famille Samuel, premiers inventeurs de la lettre de change, qui leur servit, au moyen âge, à transporter mystérieusement des valeurs considérables d'un bout à l'autre du monde, à dissimuler leur fortune, à la mettre à l'abri de la rapacité de leurs ennemis; les juifs, disons-nous, ayant fait presque seuls le commerce du change et de l'argent jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, aidèrent beaucoup aux transactions secrètes et aux opérations financières de la famille Samuel, qui, jusqu'en 1820 environ, plaça toujours ses valeurs devenues progressivement immenses, dans les maisons de banque ou dans les comptoirs israélites les plus riches de l'Europe. Cette manière d'agir, sûre et occulte, avait permis au gardien actuel de la rue Saint- François d'effectuer, à l'insu de tous, par simples dépôts ou par lettres de change, des placements énormes, car c'est surtout lors de sa gestion que la somme capitalisée avait acquis, par le seul fait de l'accumulation, un développement presque incalculable, son père, et surtout son grand-père n'ayant eu comparativement à lui que peu de fonds à gérer. Quoiqu'il s'agît simplement de trouver successivement des placements assurés et immédiats, afin que l'argent ne restât pas pour ainsi dire sans rapporter d'intérêt, il avait fallu une grande capacité financière pour arriver à ce résultat, surtout lorsqu'il fut question de cinquantaine de millions; cette capacité, le dernier Samuel, d'ailleurs instruit à l'école de son père, la déploya à un haut degré, ainsi que le démontreront les résultats prochainement cités.

Rien ne semble plus touchant, plus noble, plus respectable que la conduite des membres de cette famille israélite qui, solidaires de l'engagement de gratitude pris par un des leurs, se vouent pendant de si longues années, avec autant de désintéressement que d'intelligence et de probité, au lent accroissement d'une fortune de roi dont ils n'attendent aucune part, et qui, grâce à eux, doit arriver pure et immense aux mains des descendants du bienfaiteur de leur aïeul. Rien enfin n'est plus honorable pour le proscrit qui fait le dépôt, et pour le juif qui le reçoit, que ce simple échange de paroles données, sans autre garantie qu'une confiance et une estime réciproques, lorsqu'il s'agit d'un résultat qui ne doit se produire qu'au bout de cent cinquante ans.

Après avoir relu attentivement son inventaire, Samuel dit à sa femme:

-- Je suis certain de l'exactitude de mes additions; voulez-vous maintenant collationner sur le carnet que vous avez à la main l'énoncé des valeurs que je viens d'écrire sur ce registre? je m'assurerai en même temps que les titres sont classés par ordre dans cette cassette, car je dois ce matin remettre le tout au notaire, lorsqu'on ouvrira le testament.

-- Commencez, mon ami, je vous suis, dit Bethsabée.

Samuel lut l'état suivant, vérifiant à mesure dans sa caisse.

Résumé du compte des héritiers de M. de Rennepont, remis par David Samuel._

Débit Fr. 2, 000, 000 de rente 5% françaises en inscriptions nominatives et au porteur, achetées de 1825 à 1832, suivant bordereaux à l'appui, à un cours moyen de 99 fr. 50.

39, 800, 000 Fr.

Fr. 900, 000 de rente 3% françaises en diverses inscriptions achetées pendant les mêmes années à un cours moyen de 74 fr. 50 c.

22, 275, 000 Fr.

5000 actions de la Banque de France, achetées en commun à 1900 francs.

9, 500, 000 Fr.

3900 actions des Quatre-Canaux, en un certificat de dépôt desdites actions à la compagnie, achetées au cours moyen de 1115 francs.

3, 345, 000 Fr.

125, 000 ducats de rente de Naples, au cours moyen de 82 francs, - - 2, 050, 000 ducats: soit 4 fr. 40 c. le ducat.

9, 020, 000 Fr.

5000 métalliques d'Autriche de 1000 florins, au cours moyen de 63 florins. -- 4, 650, 000 florins au change de 2 fr. 50 c. par florin.

11, 625, 000 Fr.

75, 000 livres sterling de rente 3% consolidés anglais à 883/4. -- 2, 218, 750 sterling à 25 fr. par livre sterling.

55, 468, 750 Fr.

1, 200, 000 florins en 21/2% hollandais à 60 francs. -- 28, 860, 000 florins à 2 fr. 10 par florin des Pays-Bas.

60, 606, 000 Fr.

Appoints en billets de banque, or et argent.

535, 250 Fr.

Paris, le 12 février 1832: 212, 175, 000 Fr.

Crédit Fr. 150, 000 reçus de M. de Rennepont, en 1682, par Isaac Samuel, mon grand-père, et placés successivement par lui, mon père et moi, à l'intérêt de 5%, avec règlement de compte par semestre et en capitalisant les intérêts, ont produit, suivant les comptes ci-joints:

Ci ... 225, 950, 000 Fr.

Mais il faut en déduire, suivant le détail ci-annexé, pour pertes éprouvées dans des faillites, pour commissions et courtages payés à divers, et aussi pour appointements des trois générations de gérants.

......... 13, 775, 000 Fr.

-- C'est bien cela, reprit Samuel après avoir vérifié les lettres renfermées dans la cassette de cèdre. Il reste en caisse, à la disposition des héritiers de la famille Rennepont, la somme de DEUX CENT DOUZE MILLIONS cent soixante-quinze mille francs.

Et le vieillard regarda sa femme avec une expression de bien légitime orgueil.

-- Cela n'est pas croyable! s'écria Bethsabée frappée de stupeur; je savais que d'immenses valeurs étaient entre vos mains; mais je n'aurais jamais cru que cent cinquante mille francs laissés il y a cent cinquante ans fussent la seule source de cette fortune incroyable.

-- Et c'est pourtant la seule, Bethsabée... reprit fièrement le vieillard. Sans doute, mon grand-père, mon père et moi nous avons toujours mis autant de fidélité que d'exactitude dans la gestion de ces fonds; sans doute il nous a fallu beaucoup de sagacité dans le choix des placements à faire lors des temps de révolution et de crises commerciales; mais cela nous était facile, grâce à nos relations d'affaires avec nos coreligionnaires de tous les pays; mais jamais ni moi ni les miens nous ne nous sommes permis de faire un placement, non pas usuraire... mais qui ne fût pas même au-dessous du taux légal... Les ordres formels de M. de Rennepont, recueillis par mon grand-père, le voulaient ainsi, et il n'y a pas au monde de fortune plus pure que celle-ci... Sans ce désintéressement et en profitant seulement de quelques circonstances favorables, ce chiffre de deux cent douze millions aurait peut-être de beaucoup augmenté.

-- Est-ce possible, mon Dieu!

-- Rien de plus simple. Bethsabée... tout le monde sait qu'en quatorze ans un capital est doublé par la seule accumulation et composition de ses intérêts à 5 pour 100; maintenant réfléchissez qu'en cent cinquante ans il y a dix fois quatorze ans... que ces cent cinquante premiers mille francs ont été ainsi doublés et martingalés; ce qui vous étonne vous paraîtra tout simple. En 1682, M. de Rennepont a confié à mon grand-père 150, 000 francs; cette somme, capitalisée ainsi que je vous l'ai dit, a dû produire en 1696, quatorze années après, 300, 000 francs. Ceux-ci, doublés en 1710, ont produit 600, 000 francs. Lors de la mort de mon grand-père, en 1719, la somme à faire valoir était déjà de près d'un million; en 1724; elle aurait dû monter à 1 million 200, 000 francs; en 1738, à 2 millions 400, 000 francs; en 1752, deux ans après ma naissance, à 4 millions 800, 000 francs; en 1766, à 9 millions 600, 000 francs; en 1780, à 19 millions 200, 000 francs; en 1794, douze ans après la mort de mon père, à 38 millions 400, 000 francs; en 1808, à 76 millions 800, 000 francs; en 1822, à 153 millions 600, 000 francs; et aujourd'hui, en composant les intérêts de dix années, elle devrait être au moins de 225 millions environ. Mais des pertes, des non-valeurs et des frais inévitables, dont le compte est d'ailleurs ici rigoureusement établi, ont réduit cette somme à 212 millions 175, 000 francs en valeurs renfermées dans cette caisse.

-- Maintenant je vous comprends, mon ami, reprit Bethsabée pensive, mais quelle incroyable puissance que celle de l'accumulation! et que d'admirables choses on pourrait faire pour l'avenir avec de faibles ressources au temps présent.

-- Telle a été, sans doute, la pensée de M. de Rennepont; car, au dire de mon père, qui le tenait de mon aïeul, M. de Rennepont était un des plus grands esprits... de son temps, répondit Samuel en refermant la cassette de bois de cèdre.

-- Dieu veuille que ses descendants soient dignes de cette fortune de roi, et en fassent un noble emploi! dit Bethsabée en se levant.

Le jour était complètement venu; sept heures du matin sonnèrent.

-- Les maçons ne vont pas tarder à arriver, dit Samuel en replaçant la boîte de cèdre dans sa caisse de fer, dissimulée derrière la vieille armoire de chêne. Comme vous, Bethsabée, reprit-il, je suis curieux et inquiet de savoir quels sont les descendants de M. de Rennepont qui vont se présenter ici.

Deux ou trois coups vigoureusement frappés avec le marteau de fer de l'épaisse porte cochère retentirent dans la maison. L'aboiement des chiens de garde répondit à ce bruit. Samuel dit à sa femme:

-- Ce sont sans doute les maçons que le notaire envoie avec un clerc; je vous en prie, réunissez toutes les clefs en trousseau avec leurs étiquettes; je vais revenir les prendre.

Ce disant, Samuel descendit assez lestement l'escalier, malgré son âge, s'approcha de la porte, ouvrit prudemment un guichet, et vit trois manoeuvres, en costume de maçon, accompagnés d'un jeune homme vêtu en noir.

-- Que voulez-vous, messieurs? dit le juif avant d'ouvrir, afin de s'assurer encore de l'identité de ces personnages.

-- Je viens de la part de Me Dumesnil, notaire, répondit le clerc, pour assister à l'ouverture de la porte murée; voici une lettre de mon patron pour M. Samuel, gardien de la maison.

-- C'est moi, monsieur, dit le juif; veuillez jeter cette lettre dans la boîte, je vais la prendre.

Le clerc fit ce que désirait Samuel, mais il haussa les épaules. Rien ne lui semblait plus ridicule que cette demande du soupçonneux vieillard.

Le gardien ouvrit la boîte, prit la lettre, alla à l'extrémité de la voûte afin de la lire au grand jour, compara soigneusement la signature à celle d'une autre lettre du notaire qu'il prit dans la poche de sa houppelande; puis, après ces précautions, ayant mis ses dogues à la chaîne, il revint enfin ouvrir le battant de la porte au clerc et aux maçons.

-- Que diable! mon brave homme, dit le clerc en entrant, il s'agirait d'ouvrir la porte d'un château fort qu'il n'y aurait pas plus de formalités...

Le juif s'inclina sans répondre.

-- Est-ce que vous êtes sourd, mon cher? lui cria le clerc aux oreilles.

-- Non, monsieur, dit Samuel en souriant doucement et faisant quelques pas en dehors de la voûte, il ajouta en montrant la maison:

-- Voici, monsieur, la porte maçonnée qu'il faut dégager; il faudra aussi desceller le châssis de fer et celui de plomb de la seconde croisée à droite.

-- Pourquoi ne pas ouvrir toutes les fenêtres? demanda le clerc.

-- Parce que tels sont les ordres que j'ai reçus comme gardien de cette demeure, monsieur.

-- Et qui vous les a donnés, ces ordres?

-- Mon père... monsieur, à qui son père les avait transmis de la part du maître de la maison... Une fois que je n'en serai plus le gardien, qu'elle sera en possession de son nouveau propriétaire, celui-ci agira comme bon lui semblera.

-- À la bonne heure, dit le clerc assez surpris. Puis s'adressant aux maçons, il ajouta:

-- Le reste vous regarde, mes braves, dégagez la porte et descellez le châssis de fer seulement de la seconde croisée à droite.

Pendant que les maçons se mettaient à l'ouvrage sous l'inspection du clerc de notaire, une voiture s'arrêta devant la porte cochère, et Rodin, accompagné de Gabriel, entra dans la maison de la rue Saint-François.

III. L'héritier.

Samuel vint ouvrir la porte à Gabriel et à Rodin. Ce dernier dit au juif:

-- Vous êtes, monsieur, le gardien de cette maison?

-- Oui, monsieur, répondit Samuel.

-- M. l'abbé Gabriel de Rennepont que voici, dit Rodin en montrant son compagnon, est l'un des descendants de la famille de Rennepont.

-- Ah! tant mieux, monsieur, dit presque involontairement le juif, frappé de l'angélique physionomie de Gabriel, car la noblesse et la sérénité de l'âme du jeune prêtre se lisaient dans son regard d'archange et sur son front pur et blanc, déjà couronné de l'auréole du martyre.

Samuel regardait Gabriel avec une curiosité remplie de bienveillance et d'intérêt; mais sentant bientôt que cette contemplation silencieuse devenait embarrassante pour Gabriel, il lui dit:

-- Le notaire, monsieur l'abbé, ne doit venir qu'à dix heures. Gabriel le regarda d'un air surpris et répondit:

-- Quel notaire... monsieur?

-- Le père d'Aigrigny vous expliquera ceci, se hâta de dire Rodin, et s'adressant à Samuel, il ajouta: Nous sommes un peu en avance... Ne pourrions-nous pas attendre quelque part l'arrivée du notaire?

-- Si vous voulez vous donner la peine de venir chez moi, dit Samuel, je vais vous conduire.

-- Je vous remercie, monsieur, j'accepte, dit Rodin.

-- Veuillez donc me suivre, messieurs, dit le vieillard. Quelques moments après, le jeune prêtre et le _socius, _précédés de Samuel, entrèrent dans une des pièces que ce dernier occupait au rez-de- chaussée du bâtiment de la rue et qui donnait sur la cour.

-- M. l'abbé d'Aigrigny, qui a servi de tuteur à M. Gabriel, doit bientôt venir nous demander, ajouta Rodin; aurez-vous la bonté de l'introduire ici?

-- Je n'y manquerai pas, monsieur, dit Samuel en sortant.

Le _socius _et Gabriel restèrent seuls. À la mansuétude adorable qui donnait habituellement aux beaux traits du missionnaire un charme si touchant, succédait en ce moment une remarquable expression de tristesse, de résolution et de sévérité. Rodin, n'ayant pas vu Gabriel depuis quelques jours, était gravement préoccupé du changement qu'il remarquait en lui; aussi l'avait-il observé silencieusement pendant le trajet de la rue des Postes à la rue Saint-François. Le jeune prêtre portait, comme d'habitude, une longue soutane noire qui faisait ressortir davantage encore la pâleur transparente de son visage. Lorsque le juif fut sorti, il dit à Rodin d'une voix ferme:

-- M'apprendrez-vous enfin, monsieur, pourquoi, depuis plusieurs jours, il m'a été impossible de parler à Sa Révérence le père d'Aigrigny? pourquoi il a choisi cette maison pour m'accorder cet entretien?

-- Il m'est impossible de répondre à ces questions, reprit froidement Rodin. Sa Révérence ne peut manquer d'arriver bientôt, elle vous entendra. Tout ce que je puis vous dire, c'est que notre révérend père a, autant que vous, cette entrevue à coeur: s'il a choisi cette maison pour cet entretien, c'est que vous avez intérêt à vous trouver ici... Vous le savez bien... quoique vous ayez affecté quelque étonnement en entendant le gardien parler d'un notaire.

Ce disant, Rodin attacha un regard scrutateur et inquiet sur Gabriel, dont la figure n'exprima rien autre chose que la surprise.

-- Je ne vous comprends pas, répondit-il à Rodin. Quel intérêt puis-je avoir à me trouver ici, dans cette maison?

-- Encore une fois, il est impossible que vous ne le sachiez pas, reprit Rodin, observant toujours Gabriel avec attention.

-- Je vous ai dit, monsieur, que je l'ignorais, répondit celui-ci, presque blessé de l'insistance du socius.

_-- _Et qu'est donc venue vous dire hier votre mère adoptive? pourquoi vous êtes-vous permis de la recevoir sans l'autorisation du révérend père d'Aigrigny, ainsi que je l'ai appris ce matin? Ne vous a-t-elle pas entretenu de certains papiers de famille trouvés sur vous lorsqu'elle vous a recueilli?

-- Non, monsieur, dit Gabriel. À cette époque, ces papiers ont été remis au confesseur de ma mère adoptive; et, plus tard, ils ont passé entre les mains du révérend père d'Aigrigny. Pour la première fois, depuis bien longtemps, j'entends parler de ces papiers.

-- Ainsi... vous prétendez que ce n'est pas à ce sujet que Françoise Baudoin est venue vous entretenir hier? reprit opiniâtrement Rodin en accentuant lentement ses paroles.

-- Voilà, monsieur, la seconde fois que vous semblez douter de ce que j'affirme, dit doucement le jeune prêtre réprimant un mouvement d'impatience. Je vous assure que je dis la vérité.

-- Il ne sait rien, pensa Rodin, car il connaissait assez la sincérité de Gabriel pour conserver dès lors le moindre doute après une déclaration aussi positive.

-- Je vous crois, reprit le _socius. _Cette idée m'était venue en cherchant quelle raison assez grave avait pu vous faire transgresser les ordres du révérend père d'Aigrigny au sujet de la retraite absolue qu'il vous avait ordonnée, retraite qui excluait toute communication avec le dehors... Bien plus, contre toutes les règles de notre maison, vous vous êtes permis de fermer votre porte, qui doit toujours rester ouverte ou entr'ouverte, afin que la mutuelle surveillance qui nous est ordonnée entre nous puisse s'exercer plus facilement... Je ne m'étais expliqué vos fautes graves contre la discipline que par la nécessité d'une conversation très importante avec votre mère adoptive.

-- C'est à un prêtre et non à son fils adoptif que Mme Baudoin a désiré parler, répondit Gabriel, et j'ai cru pouvoir l'entendre; si j'ai fermé ma porte, c'est qu'il s'agissait d'une confession.

-- Et qu'avait donc Françoise Baudoin de si pressé à vous confesser?

-- C'est ce que vous saurez tout à l'heure, lorsque je dirai à Sa Révérence, s'il lui plaît que vous m'entendiez, reprit Gabriel.

Ces mots furent dits d'un ton si net par le missionnaire, qu'il s'ensuivit un assez long silence.

Rappelons au lecteur que Gabriel avait jusqu'alors été tenu par ses supérieurs dans la plus complète ignorance de la gravité des intérêts de famille qui réclamaient sa présence rue Saint- François. La veille, Françoise Baudoin, absorbée par sa douleur, n'avait pas songé à lui dire que les orphelines devaient aussi se trouver à ce même rendez-vous, et y eût-elle d'ailleurs songé, les recommandations expresses de Dagobert l'eussent empêchée de parler au jeune prêtre de cette circonstance. Gabriel ignorait donc absolument les liens de famille qui l'attachaient aux filles du maréchal Simon, à Mlle de Cardoville, à M. Hardy, au prince et à Couche-tout-nu; en un mot, si on lui eût alors révélé qu'il était l'héritier de M. Marius de Rennepont, il se serait cru le seul descendant de cette famille.

Pendant l'instant de silence qui succéda à son entretien avec Rodin, Gabriel examinait à travers les fenêtres du rez-de-chaussée les travaux des maçons occupés à dégager la porte des pierres qui la muraient. Cette première opération terminée, ils s'occupèrent alors de desceller des barres de fer qui maintenaient une plaque de plomb sur la partie extérieure de la porte.

À ce moment, le père d'Aigrigny, conduit par Samuel, entrait dans la chambre. Avant que Gabriel se fût retourné, Rodin eut le temps de dire tout bas au révérend père:

-- Il ne sait rien, et l'Indien n'est plus à craindre.

Malgré son calme affecté, les traits du père d'Aigrigny étaient pâles et contractés, comme ceux d'un joueur qui est sur le point de voir se décider une partie d'une importance terrible. Tout jusqu'alors favorisait les desseins de sa compagnie; mais il ne pensait pas sans effroi aux quatre heures qui restaient encore pour attendre le terme fatal.

Gabriel s'étant retourné, le père d'Aigrigny lui dit d'un ton affectueux et cordial, en s'approchant de lui, le sourire aux lèvres et la main tendue:

-- Mon cher fils, il m'en a coûté beaucoup de vous avoir refusé jusqu'à ce moment l'entretien que vous désirez depuis votre retour; il m'a été non moins pénible de vous obliger à une retraite de quelques jours. Quoique je n'aie aucune explication à vous donner au sujet des choses que je vous ordonne, je veux bien vous dire que je n'ai agi que dans votre intérêt.

-- Je dois croire Votre Révérence, répondit Gabriel en s'inclinant.

Le jeune prêtre sentait malgré lui une vague émotion de crainte; car jusqu'à son départ pour sa mission en Amérique, le père d'Aigrigny, entre les mains duquel il avait prêté les voeux formidables qui le liaient irrévocablement à la société de Jésus, le père d'Aigrigny avait exercé sur lui une de ces influences effrayantes qui, ne procédant que par le despotisme, la compression et l'intimidation, brisent toutes les forces vives de l'âme, et la laissent inerte, tremblante et terrifiée. Les impressions de la première jeunesse sont ineffaçables, et c'était la première fois, depuis son retour d'Amérique, que Gabriel se retrouvait avec le père d'Aigrigny; aussi, quoiqu'il ne sentît pas faillir la résolution qu'il avait prise, Gabriel regrettait de n'avoir pu, ainsi qu'il l'avait espéré, prendre de nouvelles forces dans un franc entretien avec Agricol et Dagobert.

Le père d'Aigrigny connaissait trop les hommes pour n'avoir pas remarqué l'émotion du jeune prêtre et ne s'être pas rendu compte de ce qui la causait. Cette impression lui parut d'un favorable augure; il redoubla donc de séduction, de tendresse et d'aménité, se réservant, s'il le fallait, de prendre un autre masque. Il dit à Gabriel, en s'asseyant, pendant que celui-ci restait, ainsi que Rodin, respectueusement debout:

-- Vous désirez, mon cher fils, avoir un entretien très important avec moi?

-- Oui, mon père, dit Gabriel en baissant malgré lui les yeux devant l'éclatante et large prunelle grise de son supérieur.

-- J'ai aussi, moi, des choses d'un grand intérêt à vous apprendre; écoutez-moi donc d'abord... vous parlerez ensuite.

-- Je vous écoute, mon père...

-- Il y a environ douze ans, mon cher fils, dit affectueusement le père d'Aigrigny, que le confesseur de votre mère adoptive, s'adressant à moi par l'intermédiaire de M. Rodin, appela mon attention sur vous en me parlant des progrès étonnants que vous faisiez à l'école des Frères; j'appris en effet que votre excellente conduite, que votre caractère doux et modeste, votre intelligence précoce étaient dignes du plus grand intérêt; de ce moment on eut les yeux sur vous; au bout de quelque temps, voyant que vous ne déméritiez pas, il me parut qu'il y avait autre chose en vous qu'un artisan; on s'entendit avec votre mère adoptive, et par mes soins vous fûtes admis gratuitement dans l'une des écoles de notre compagnie. Ainsi une charge de moins pesa sur l'excellente femme qui vous avait recueilli, et un enfant qui faisait déjà concevoir de hautes espérances reçut par nos soins paternels tous les bienfaits d'une éducation religieuse... Cela n'est-il pas vrai, mon fils?

-- Cela est vrai, mon père, répondit Gabriel en baissant les yeux.

-- À mesure que vous grandissiez, d'excellentes et rares vertus se développaient en vous: votre obéissance, votre douceur surtout, étaient exemplaires; vous faisiez de rapides progrès dans vos études. J'ignorais alors à quelle carrière vous voudriez vous livrer un jour. Mais j'étais toutefois certain que, dans toutes les conditions de votre vie, vous resteriez toujours un fils bien- aimé de l'Église. Je ne m'étais pas trompé dans mes espérances, ou plutôt vous les avez, mon cher fils, de beaucoup dépassées. Apprenant par une confidence amicale que votre mère adoptive désirait ardemment vous voir entrer dans les ordres, vous avez généreusement répondu au désir de l'excellente femme à qui vous deviez tant... Mais comme le Seigneur est toujours juste dans ses récompenses, il a voulu que la plus touchante preuve de gratitude que vous puissiez donner à votre mère adoptive vous fût en même temps divinement profitable, puisqu'elle vous faisait entrer parmi les membres militants de notre sainte Église.

À ces mots du père d'Aigrigny, Gabriel ne put retenir un mouvement en se rappelant les amères confidences de Françoise; mais il se contint pendant que Rodin, debout et accoudé à l'angle de la cheminée, continuait de l'examiner avec une attention singulière et opiniâtre.

Le père d'Aigrigny reprit:

-- Je ne vous le cache pas, mon cher fils, votre résolution me combla de joie; je vis en vous une des futures lumières de l'Église, et je fus jaloux de la voir briller au milieu de notre compagnie. Nos épreuves, si difficiles, si pénibles, si nombreuses, vous les avez courageusement subies: vous avez été jugé digne de nous appartenir et après avoir prêté entre mes mains un serment irrévocable et sacré qui vous attache à jamais à notre compagnie pour la plus grande gloire du Seigneur, vous avez désiré répondre à l'appel de notre Saint-Père, aux âmes de bonne volonté, et aller prêcher[20], comme missionnaire, la foi catholique chez les barbares. Quoiqu'il nous fût pénible de nous séparer de notre cher fils, nous dûmes accéder à des désirs si pieux: vous êtes parti humble missionnaire, vous nous êtes revenu glorieux martyr, et nous nous enorgueillissons à juste titre de vous compter parmi nous. Ce rapide exposé du passé était nécessaire, mon cher fils, pour arriver à ce qui suit; car il s'agit, si la chose était possible... de resserrer davantage encore les liens qui vous attachent à nous. Écoutez-moi donc bien, mon cher fils, ceci est confidentiel et d'une haute importance, non seulement pour vous, mais encore pour notre compagnie.

-- Alors... mon père!... s'écria vivement Gabriel, en interrompant le père d'Aigrigny, je ne puis pas... je ne dois pas vous entendre!

Et le jeune prêtre devint pâle; on vit, à l'altération de ses traits, qu'un violent combat se livrait en lui; mais reprenant bientôt sa résolution première, il releva le front, et, jetant un regard assuré sur le père d'Aigrigny et sur Rodin, qui se regardaient muets de surprise, il reprit:

-- Je vous le répète, mon père, s'il s'agit de choses confidentielles sur la compagnie... il m'est impossible de vous entendre.

-- En vérité, mon cher fils, vous me causez un étonnement profond. Qu'avez-vous? mon Dieu! vos traits sont altérés, votre émotion est visible... Voyons... parlez sans crainte... Pourquoi ne pouvez- vous m'entendre davantage?

-- Je ne puis vous le dire, mon père, avant de vous avoir, moi aussi, rapidement exposé le passé... tel qu'il m'a été donné de le juger depuis quelque temps... Vous comprendrez alors, mon père, que je n'ai plus droit à vos confidences, car bientôt un abîme va nous séparer sans doute.

À ces mots de Gabriel, il est impossible de peindre le regard que Rodin et le père d'Aigrigny échangèrent rapidement; le _socius _commença de ronger ses ongles en attachant son oeil de reptile irrité sur Gabriel; le père d'Aigrigny devint livide; son front se couvrit d'une sueur froide. Il se demandait avec épouvante si, au moment de toucher au but, l'obstacle viendrait de Gabriel, en faveur de qui tous les obstacles avaient été écartés. Cette pensée était désespérante. Pourtant le révérend père se contint admirablement, resta calme, et répondit avec une affectueuse onction:

-- Il m'est impossible de croire, mon cher fils, que vous et moi soyons jamais séparés par un abîme... si ce n'est par l'abîme de douleurs que me causerait quelque grave atteinte portée à votre salut; mais... parlez... je vous écoute...

-- Il y a en effet, douze ans, mon père, reprit Gabriel d'une voix ferme et en s'animant peu à peu, que, par vos soins, je suis entré dans un collège de la compagnie de Jésus... J'y entrai aimant, loyal et confiant... Comment a-t-on encouragé tout d'abord ces précieux instincts de l'enfance?... le voici. Le jour de mon arrivée, le supérieur me dit, en me désignant deux enfants un peu plus âgés que moi: «Voilà les compagnons que vous préférerez; vous vous promènerez toujours tous trois ensemble: la règle de la maison défend tout entretien à deux personnes; la règle veut aussi que vous écoutiez attentivement ce que diront vos compagnons, afin de pouvoir me le rapporter, car ces chers enfants peuvent avoir, à leur insu, des pensées mauvaises, ou projeter de commettre des fautes; or, si vous aimez vos camarades, il faut m'avertir de leurs fâcheuses tendances, afin que mes remontrances paternelles leur épargnent la punition en prévenant les fautes... il vaut mieux prévenir le mal que de le punir.»

-- Tels sont en effet, mon cher fils, dit le père d'Aigrigny, la règle de nos maisons et le langage que l'on tient à tous les élèves qui s'y présentent.

-- Je le sais, mon père... répondit Gabriel avec amertume; aussi trois jours après, pauvre enfant soumis et crédule, j'épiais naïvement mes camarades, écoutant, retenant leurs entretiens, et allant les rapporter au supérieur, qui me félicitait de mon zèle... Ce que l'on me faisait faire était indigne... et pourtant, Dieu le sait, je croyais accomplir un devoir charitable; j'étais heureux d'obéir aux ordres d'un supérieur que je respectais, et dont j'écoutais, dans ma foi enfantine, les paroles comme j'aurais écouté celles de Dieu... Plus tard... un jour que je m'étais rendu coupable d'une infraction à la règle de la maison, le supérieur me dit: «Mon enfant, vous avez mérité une punition sévère; mais elle vous sera remise si vous parvenez à surprendre un de vos camarades dans la même faute que vous avez commise...» Et de peur que malgré ma foi et mon obéissance aveugles cet encouragement à la délation basée sur l'intérêt personnel ne me parut odieux, le supérieur ajouta: «Je vous parle, mon enfant, dans l'intérêt du salut de votre camarade; car s'il échappait à la punition, il s'habituerait au mal par l'impunité; or, en le surprenant en faute et en attirant sur lui un châtiment salutaire, vous aurez donc le double avantage d'aider à son salut, et de vous soustraire, vous, à une punition méritée, mais dont votre zèle envers le prochain vous gagnera la rémission.»

-- Sans doute, reprit le père d'Aigrigny, de plus en plus effrayé du langage de Gabriel; et en vérité, mon cher fils, tout ceci est conforme à la règle suivie dans nos collèges et aux habitudes des personnes de notre compagnie, _qui se dénoncent mutuellement sans préjudice de l'amour et de la charité réciproques, et pour leur plus grand avancement __spirituel, surtout quand le supérieur l'a ordonné ou demandé __pour la plus grande gloire de Dieu.__[21]__ __[22]_

_-- _Je le sais!... s'écria Gabriel, je le sais; c'est au nom de ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes qu'ainsi l'on m'encourageait au mal.

-- Mon cher fils, dit le père d'Aigrigny en tâchant de cacher sous une apparence de dignité blessée sa terreur toujours croissante, de vous à moi... ces paroles sont au moins étranges.

À ce moment Rodin, quittant la cheminée où il s'était accoudé, commença de se promener de long en large dans la chambre, d'un air méditatif, sans discontinuer de ronger ses ongles.

-- Il m'est cruel, ajouta le père d'Aigrigny, d'être obligé de vous rappeler, mon cher fils, que vous nous devez l'éducation que vous avez reçue.

-- Tels étaient ses fruits, mon père, reprit Gabriel. Jusqu'alors, j'avais épié les autres enfants avec une sorte de désintéressement... mais les ordres du supérieur m'avaient fait faire un pas de plus dans cette voie indigne... J'étais devenu délateur pour échapper à une punition méritée. Et telles étaient ma foi, mon humilité, ma confiance, que je m'accoutumai à remplir avec innocence et candeur un rôle doublement odieux; une fois, cependant, je l'avoue, tourmenté par de vagues scrupules, derniers élans des aspirations généreuses qu'on étouffait en moi, je me demandai si le but charitable et religieux qu'on attribuait à ces délations, à cet espionnage continuel, suffisait pour m'absoudre; je fis part de mes craintes au supérieur; il me répondit que je n'avais pas à discerner, mais à obéir, qu'à lui seul appartenait la responsabilité de mes actes.

-- Continuez, mon cher fils, dit le père d'Aigrigny cédant malgré lui à un profond accablement; hélas! j'avais raison de vouloir m'opposer à votre voyage en Amérique.

-- Et la Providence a voulu que ce fût dans ce pays neuf, fécond et libre, qu'éclairé par un hasard singulier sur le présent et sur le passé, mes yeux se soient enfin ouverts, s'écria Gabriel. Oui, c'est en Amérique que, sortant de la sombre maison où j'avais passé tant d'années de ma jeunesse, et me trouvant pour la première fois face à face avec la majesté divine, au milieu des immenses solitudes que je parcourais... c'est là, qu'accablé devant tant de magnificence et tant de grandeur, j'ai fait serment...

Mais Gabriel, s'interrompant, reprit:

-- Tout à l'heure, mon père, je m'expliquerai sur ce serment; mais croyez-moi, ajouta le missionnaire avec un accent profondément douloureux, ce fut un jour bien fatal, bien funeste, que celui où j'ai dû redouter et accuser ce que j'avais béni et révéré pendant si longtemps... Oh! je vous l'assure, mon père... ajouta Gabriel les yeux humides, ce n'est pas sur moi seul qu'alors j'ai pleuré.

-- Je connais la bonté de votre coeur, mon cher fils, reprit le père d'Aigrigny renaissant à une lueur d'espoir en voyant l'émotion de Gabriel, je crains que vous n'ayez été égaré; mais confiez-vous à nous comme à vos pères spirituels, et, je l'espère, nous raffermirons votre foi malheureusement ébranlée, nous dissiperons les ténèbres qui sont venues obscurcir votre vue... car, hélas! mon cher fils, dans votre illusion, vous aurez pris quelques lueurs trompeuses pour le pur éclat du jour... Continuez...

Pendant que le père d'Aigrigny parlait ainsi, Rodin s'arrêta, prit un portefeuille dans sa poche, et écrivit quelques notes.

Gabriel était de plus en plus pâle et ému, il lui fallait un grand courage pour parler ainsi qu'il parlait, car depuis son voyage en Amérique il avait appris à connaître le redoutable pouvoir de la compagnie; mais cette révélation du passé envisagée au point de vue d'un présent plus éclairé, étant pour le jeune prêtre l'excuse ou plutôt la cause de la détermination qu'il venait signifier à son supérieur, il voulait loyalement exposer toute chose, malgré le danger qu'il affrontait sciemment. Il continua donc d'une voix altérée:

-- Vous le savez, mon père, la fin de mon enfance, cet heureux âge de franchise et de joie innocente, affectueuse, se passa dans une atmosphère de crainte, de compression et de soupçonneux espionnage. Comment, hélas! aurais-je pu me laisser aller au moindre mouvement de confiance et d'abandon, lorsqu'on me recommandait à chaque instant d'éviter les regards de celui qui me parlait, afin de mieux cacher l'impression qu'il pouvait me causer par ces paroles, de dissimuler tout ce que je ressentais, de tout observer, tout écouter autour de moi? J'atteignis ainsi l'âge de quinze ans; peu à peu les très rares visites que l'on permettait de me rendre, mais toujours en présence de l'un de nos pères, à ma mère adoptive et à mon frère, furent supprimées, dans le but de fermer complètement mon coeur à toutes les émotions douces et tendres. Morne, craintif, au fond de cette grande maison triste, silencieuse, glacée, je sentis que l'on m'isolait de plus en plus du monde affectueux et libre; mon temps se partageait entre des études mutilées, sans ensemble, sans portée, et de nombreuses heures de pratiques minutieuses et d'exercices dévotieux. Mais, je vous le demande, mon père, cherchait-on jamais à échauffer nos jeunes âmes par des paroles empreintes de tendresse et d'amour évangélique?... Hélas! non... À ces mots adorables du divin Sauveur: _Aimez-vous les uns les autres, _on semblait avoir substitué ceux-ci: _Défiez-vous les uns des autres... _Enfin, mon père, nous disait-on jamais un mot de la patrie ou de la liberté? Non... oh! non, car ces mots-là font battre le coeur, et il ne faut pas que le coeur batte...

À nos heures d'étude et de pratique, succédaient, pour unique distraction, quelques promenades à trois... jamais à deux, parce qu'à trois la délation mutuelle est plus praticable[23], et parce qu'à deux l'intimité s'établissant plus facilement il pourrait se nouer de ces amitiés saintes, généreuses, qui feraient battre le coeur, et il ne faut pas que le coeur batte... Aussi, à force de le comprimer, est-il arrivé un jour où je n'ai plus senti; depuis six mois, je n'avais vu ni mon frère ni ma mère adoptive... ils vinrent au collège... Quelques années auparavant je les aurais accueillis avec des élans de joie mêlés de larmes... Cette fois mes yeux restèrent secs, mon coeur froid; ma mère et mon frère me quittèrent éplorés; l'aspect de cette douleur pourtant me frappa... J'eus alors conscience et horreur de cette insensibilité glaciale qui m'avait gagné depuis que j'habitais cette tombe. Épouvanté, je voulus en sortir pendant que j'en avais encore la force...

Alors je vous parlai, mon père, du choix d'un état... car, pendant ces quelques moments de réveil, il m'avait semblé entendre bruire au loin la vie active et féconde! la vie laborieuse et libre, la vie d'affection, de famille... Oh! comme alors je sentais le besoin de mouvement, de liberté, d'émotions nobles et chaleureuses! là j'aurais du moins retrouvé la vie de l'âme qui me fuyait... Je vous le dis, mon père... en embrassant vos genoux, que j'inondais de larmes, la vie d'artisan ou de soldat, tout m'eût convenu... Ce fut alors que vous m'apprîtes que ma mère adoptive, à qui je devais la vie, car elle m'avait trouvé mourant de misère... car, pauvre elle-même, elle m'avait donné la moitié du pain de son enfant... admirable sacrifice pour une mère... ce fut alors, reprit Gabriel en hésitant et en baissant les yeux, car il était de ces nobles natures qui rougissent et se sentent honteuses des infamies dont elles sont victimes; ce fut alors, mon père, reprit Gabriel après une nouvelle hésitation, que vous m'avez appris que ma mère adoptive n'avait qu'un but, qu'un désir, celui...

-- Celui de vous voir entrer dans les ordres, mon cher fils, reprit le père d'Aigrigny, puisque cette pieuse et parfaite créature espérait qu'en faisant votre salut vous assuriez le sien... mais elle n'osait vous avouer sa pensée, craignant que vous ne vissiez un désir intéressé dans...

-- Assez... mon père, dit Gabriel interrompant le père d'Aigrigny avec un mouvement d'indignation involontaire: il m'est pénible de vous entendre affirmer une erreur: Françoise Baudoin n'a jamais eu cette pensée...

-- Mon cher fils, vous êtes bien prompt dans vos jugements, reprit doucement le père d'Aigrigny; je vous dis, moi, que telle a été la seule et unique pensée de votre mère adoptive...

-- Hier, mon père, elle m'a tout dit. Elle et moi, nous avons été mutuellement trompés.

-- Ainsi, mon cher fils, dit sévèrement le père d'Aigrigny à Gabriel, vous mettez la parole de votre mère adoptive au-dessus de la mienne?...

-- Épargnez-moi une réponse pénible pour vous et pour moi, dit Gabriel en baissant les yeux...

-- Me direz-vous maintenant, reprit le père d'Aigrigny avec anxiété, ce que vous prétendez me... Le révérend père ne put achever. Samuel entra et dit:

-- Un homme d'un certain âge demande à parler à M. Rodin.

-- C'est moi, monsieur; je vous remercie, répondit le _socius _assez surpris.

Puis, avant de rejoindre le juif, il remit au père d'Aigrigny quelques mots écrits au crayon sur un des feuillets de son portefeuille. Rodin sortit fort inquiet de savoir qui pouvait venir le chercher rue Saint-François.

Le père d'Aigrigny et Gabriel restèrent seuls.

IV. Rupture.

Le père d'Aigrigny, plongé dans une angoisse mortelle, avait pris machinalement le billet de Rodin, le tenant à la main sans songer à l'ouvrir; le révérend père se demandait avec effroi quelle conclusion Gabriel allait donner à ses récriminations sur le passé; il n'osait répondre à ses reproches, craignant d'irriter ce jeune prêtre, sur la tête duquel reposaient encore des intérêts si immenses.

Gabriel ne pouvait rien posséder en propre d'après les constitutions de la compagnie de Jésus; de plus, le révérend père avait eu soin d'obtenir de lui, en faveur de l'ordre, une renonciation expresse à tous les biens qui pourraient lui revenir un jour; mais le commencement de cet entretien semblait annoncer une si grave modification dans la manière de voir de Gabriel au sujet de la compagnie, que celui-ci pouvait vouloir briser les liens qui l'attachaient à elle; dans ce cas, il n'était _légalement _tenu à remplir aucun de ses engagements. La donation était annulée de fait; et au moment d'être si heureusement réalisées, par la possession de l'immense fortune de la famille Rennepont, les espérances du père d'Aigrigny se trouvaient complètement et à jamais ruinées.[24] De toutes les perplexités par lesquelles le révérend Père avait passé depuis quelque temps au sujet de cet héritage, aucune n'avait été plus imprévue, plus terrible. Craignant d'interrompre ou d'interroger Gabriel, le père d'Aigrigny attendit avec une terreur muette le dénouement de cette conversation jusqu'alors si menaçante.

Le missionnaire reprit:

-- Il est de mon devoir, mon père, de continuer cet exposé de ma vie passée jusqu'au moment de mon départ pour l'Amérique; vous comprendrez tout à l'heure pourquoi je m'impose cette obligation.

Le père d'Aigrigny lui fit signe de parler.

-- Une fois instruit du prétendu voeu de ma mère adoptive, je me résignai... quoi qu'il m'en coûtât... je sortis de la triste maison... où j'avais passé une partie de mon enfance et de ma première jeunesse, pour entrer dans l'un des séminaires de la compagnie. Ma résolution n'était pas dictée par une irrésistible vocation religieuse... mais par le désir d'acquitter une dette sacrée envers ma mère adoptive. Cependant, le véritable esprit de la religion du Christ est si vivifiant, que je me sentis ranimé, réchauffé à l'idée de pratiquer les admirables enseignements du divin Sauveur. Dans ma pensée, au lieu de ressembler au collège où j'avais jusqu'alors vécu dans une compression rigoureuse, un séminaire était un lieu béni, où tout ce qu'il y a de pur, de chaleureux dans la fraternité évangélique était appliqué à la vie commune; où, par l'exemple, on prêchait incessamment l'ardent amour de l'humanité, les douceurs ineffables de la commisération et de la tolérance; où l'on interprétait l'immortelle parole du Christ dans son sens le plus large, le plus fécond; où l'on se préparait enfin, par l'expansion habituelle des sentiments les plus généreux, à ce magnifique apostolat, d'attendrir les riches et les heureux sur les angoisses et les souffrances de leurs frères, en leur dévoilant les misères affreuses de l'humanité... Morale sublime et sainte à laquelle nul ne résiste lorsqu'on la prêche les yeux remplis de larmes, le coeur débordant de tendresse et de charité!

En prononçant ces derniers mots avec une émotion profonde, les yeux de Gabriel devinrent humides, sa figure resplendit d'une angélique beauté.

-- Tel est en effet, mon cher fils, l'esprit du christianisme; mais il faut surtout en expliquer et en étudier la lettre, répondit froidement le père d'Aigrigny. C'est à cette étude que sont spécialement destinés les séminaires de notre compagnie. L'interprétation de la lettre est une oeuvre d'analyse, de discipline, de soumission, et non une oeuvre de coeur et de sentiment...

-- Je ne m'en aperçus que trop, mon père... À mon entrée dans cette nouvelle maison... je vis, hélas! mes espérances déçues: un moment dilaté, mon coeur se resserra; au lieu de ce foyer de vie, d'affection et de jeunesse que j'avais rêvé, je retrouvai dans ce séminaire, silencieux et glacé, la même compression de tout élan généreux, la même discipline inexorable, le même système de délations mutuelles, la même défiance, les mêmes obstacles invincibles à toute liaison d'amitié... Aussi l'ardeur qui avait un instant réchauffé mon âme s'affaiblit: je retombai peu à peu dans les habitudes d'une vie inerte, passive, machinale, qu'une impitoyable autorité réglait avec une précision mécanique, de même que l'on règle le mouvement inanimé d'une horloge.

-- C'est que l'ordre, la soumission, la régularité, sont les premiers fondements de notre compagnie, mon cher fils.

-- Hélas! mon père, c'était la mort, et non la vie, que l'on régularisait ainsi; au milieu de cet anéantissement de tout principe généreux, je me livrai aux études de scolastique et de théologie, études sombres et sinistres, science cauteleuse, menaçante ou hostile, qui toujours éveille des idées de péril, de lutte, de guerre, et jamais des idées de paix, de progrès et de liberté.

-- La théologie, mon cher fils, dit sévèrement le père d'Aigrigny, est à la fois une cuirasse et une épée; une cuirasse pour défendre et couvrir le dogme catholique, une épée pour attaquer l'hérésie.

-- Pourtant, mon père, le Christ et ses apôtres ignoraient cette science ténébreuse, et à leurs simples et touchantes paroles les hommes se régénéraient, la liberté succédait à l'esclavage... L'Évangile, ce code divin, ne suffit-il pas pour enseigner aux hommes à s'aimer?... Mais, hélas! loin de nous faire entendre ce langage, on nous entretenait trop souvent de guerres de religion, nombrant les flots de sang qu'il avait fallu verser pour être agréable au Seigneur et noyer l'hérésie. Ces terribles enseignements rendaient notre vie plus triste encore. À mesure que nous approchions du terme de l'adolescence, nos relations de séminaire prenaient un caractère d'amertume, de jalousie et de soupçon toujours croissant. Les habitudes de délation, s'appliquant à des sujets plus sérieux, engendraient des haines sourdes, des ressentiments profonds. Je n'étais ni meilleur ni plus méchant que les autres: tous rompus depuis des années au joug de fer de l'obéissance passive, déshabitués de tout examen, de tout libre arbitre, humbles et tremblants devant nos supérieurs, nous offrions tous la même empreinte pâle, morne et effacée... Enfin je pris les ordres: une fois prêtre, vous m'avez convié, mon père, à entrer dans la compagnie de Jésus, ou plutôt je me suis trouvé insensiblement, presque à mon insu, amené à cette détermination... Comment? je l'ignore... depuis si longtemps ma volonté ne m'appartenait plus! Je subis toutes les épreuves; la plus terrible fut décisive... pendant plusieurs mois j'ai vécu dans le silence de ma cellule, pratiquant avec résignation l'exercice étrange et machinal que vous m'aviez ordonné, mon père. Excepté Votre Révérence, personne ne s'approchait de moi pendant ce long espace de temps; aucune voix humaine, si ce n'est la vôtre, ne frappait mon oreille... la nuit, quelquefois j'éprouvais de vagues terreurs... mon esprit, affaibli par le jeûne, par les austérités, par la solitude, était alors frappé de visions effrayantes; d'autres fois, au contraire, j'éprouvais un accablement rempli d'une sorte de quiétude, en songeant que prononcer mes voeux, c'était me délivrer à jamais du fardeau de la volonté et de la pensée... Alors je m'abandonnais à une insupportable torpeur, ainsi que ces malheureux qui, surpris dans les neiges, cèdent à l'engourdissement d'un froid homicide... J'attendais le moment fatal... Enfin, selon que le voulait la discipline, mon père, _étouffant dans mon agonie__[25]_, je hâtais le moment d'accomplir le dernier acte de ma volonté expirante: le voeu de renoncer à l'exercice de ma volonté...

-- Rappelez-vous, mon cher fils, reprit le père d'Aigrigny, pâle et torturé par des angoisses croissantes, rappelez-vous que la veille du jour fixé pour la prononciation de vos voeux, je vous ai offert, selon la règle de notre compagnie, de renoncer à être des nôtres, vous laissant complètement libre, car nous n'acceptons que les vocations volontaires.

-- Il est vrai, mon père, répondit Gabriel avec une douloureuse amertume; lorsque, épuisé, brisé par trois mois de solitude et d'épreuves, j'étais anéanti...; incapable de faire un mouvement, vous avez ouvert la porte de ma cellule... en me disant: «Si vous le voulez, levez-vous... marchez... vous êtes libre...» Hélas! les forces me manquaient; le seul désir de mon âme inerte, et depuis si longtemps paralysée, c'était le repos du sépulcre... aussi je prononçai des voeux irrévocables, et je retombai entre vos mains, comme un cadavre...

_-- _Et jusqu'à présent, mon cher fils, vous n'aviez jamais failli à cette obéissance de cadavre... ainsi que l'a dit, en effet, notre glorieux fondateur... parce que plus cette obéissance est absolue, plus elle est méritoire.

Après un moment de silence, Gabriel reprit:

-- Vous m'aviez toujours caché, mon père, les véritables fins de la compagnie dans laquelle j'entrais... L'abandon complet de ma volonté que je remettais à mes supérieurs m'était demandé au nom de la plus grande gloire de Dieu... mes voeux prononcés, je ne devais être entre vos mains qu'un instrument docile, obéissant; mais je devais être employé, me disiez-vous, à une oeuvre sainte, belle et grande... Je vous crus, mon père; comment ne pas vous croire?... J'attendis: un événement funeste vint changer ma destinée... une maladie douloureuse, causée par...

-- Mon fils! s'écria le père d'Aigrigny en interrompant Gabriel, il est inutile de rappeler ces circonstances.

-- Pardonnez-moi, mon père, je dois tout vous rappeler... j'ai le droit d'être entendu; je ne veux passer sous silence aucun des faits qui m'ont dicté la résolution immuable que j'ai à vous annoncer.

-- Parlez donc, mon fils, dit le père d'Aigrigny en fronçant les sourcils, et paraissant effrayé de ce qu'allait dire le jeune prêtre, dont les joues, jusqu'alors pâles, se couvrirent d'une vive rougeur.

-- Six mois avant mon départ pour l'Amérique, reprit Gabriel en baissant les yeux, vous m'avez prévenu que vous me destiniez à la confession... et... pour me préparer à ce saint mystère... vous m'avez remis un livre...

Gabriel hésita de nouveau. Sa rougeur augmenta. Le père d'Aigrigny contint à peine un mouvement d'impatience et de colère.

-- Vous m'avez remis un livre, reprit le jeune prêtre en faisant un effort sur lui-même, un livre contenant les questions qu'un confesseur peut adresser aux jeunes garçons... aux jeunes filles... et aux femmes mariées... lorsqu'ils se présentent au tribunal de la pénitence... Mon Dieu! ajouta Gabriel en tressaillant à ce souvenir, je n'oublierai jamais ce moment terrible... c'était le soir... Je me retirai dans ma chambre... emportant ce livre, composé, m'aviez-vous dit, par un de nos pères, et complété par un saint évêque[26]. Plein de respect, de confiance et de foi... j'ouvris ces pages... D'abord je ne compris pas... Puis, enfin... je compris... Alors je fus saisi de honte et d'horreur, frappé de stupeur; à peine j'eus la force de fermer d'une main tremblante cet abominable livre... et je courus chez vous, mon père... m'accuser d'avoir involontairement jeté les yeux sur ces pages sans nom... que par erreur vous aviez mises entre mes mains.

-- Rappelez-vous aussi, mon cher fils, dit gravement le père d'Aigrigny, que je calmai vos scrupules; je vous dis qu'un prêtre, destiné à tout entendre sous le sceau de la confession, devait tout connaître, tout savoir et pouvoir tout apprécier... que notre compagnie imposait la lecture de ce _Compendium, _comme ouvrage classique, aux jeunes diacres, aux séminaristes et aux jeunes prêtres qui se destinaient à la confession.

-- Je vous crus, mon père: l'habitude de l'obéissance inerte était si puissante en moi, la discipline m'avait tellement déshabitué de tout examen, que, malgré mon horreur, que je me reprochais comme une faute grave, en me rappelant vos paroles, je remportai le livre dans ma chambre et je lus. Oh! mon père, quelle effrayante révélation de ce que la luxure a de plus criminel, de plus désordonné dans ses raffinements! Et j'étais dans la vigueur de l'âge... et jusqu'alors mon ignorance et le secours de Dieu m'avaient seuls soutenu dans des luttes cruelles contre les sens... Oh! quelle nuit! quelle nuit! À mesure qu'au milieu du profond silence de ma solitude, j'épelais, en frissonnant de confusion et de frayeur, ce catéchisme de débauches monstrueuses, inouïes, inconnues... à mesure que ces tableaux obscènes, d'une effroyable lubricité, s'offraient à mon imagination, jusqu'alors chaste et pure... vous le savez, mon Dieu! il me semblait sentir ma raison s'affaiblir. Oui... et elle s'égara tout à fait... car bientôt je voulus fuir ce livre infernal, et je ne sais quel épouvantable attrait, quelle curiosité me retenaient haletant, éperdu, devant ces pages infâmes... et je me sentais mourir de confusion, de honte; et, malgré moi, mes joues s'enflammaient; une ardeur corrosive circulait dans mes veines... alors de redoutables hallucinations vinrent achever mon égarement... il me sembla voir des fantômes lascifs sortir de ce livre maudit... et je perdis connaissance en cherchant à fuir leurs brûlantes étreintes.

-- Vous parlez de ce livre en termes blâmables, dit sévèrement le père d'Aigrigny; vous avez été victime de votre imagination trop vive: c'est à elle que vous devez attribuer cette impression funeste, produite par un livre excellent et irréprochable dans sa spécialité, autorisé d'ailleurs par l'Église.

-- Ainsi, mon père, reprit Gabriel avec une profonde amertume, je n'ai pas le droit de me plaindre de ce que ma pensée, jusqu'alors innocente et vierge, a été depuis à jamais souillée par des monstruosités que je n'aurais jamais soupçonnées, car je doute que ceux qui sont coupables de se livrer à ces horreurs viennent en demander la rémission au prêtre.

-- Ce sont là des questions que vous n'êtes pas apte à juger, répondit brusquement le père d'Aigrigny.

-- Je n'en parlerai plus, mon père, dit Gabriel, et il reprit:

-- Une longue maladie succéda à cette nuit terrible; plusieurs fois, me dit-on, l'on craignait que ma raison ne s'égarât. Lorsque je revins... le passé m'apparut comme un songe pénible... Vous me dîtes alors, mon père, que je n'étais pas encore mûr pour certaines fonctions... Ce fut alors que je vous demandai avec instances de partir pour les missions d'Amérique... Après avoir longtemps repoussé ma prière, vous avez consenti... Je partis... Depuis mon enfance j'avais toujours vécu ou au collège ou au séminaire, dans un état de compression et de sujétion continuel: à force de m'accoutumer à baisser la tête et les yeux, je m'étais pour ainsi dire déshabitué de contempler le ciel et les splendeurs de la nature... aussi quel bonheur profond, religieux, je ressentis, lorsque je me trouvai tout à coup transporté au milieu des grandeurs imposantes de la mer, lorsque, pendant la traversée, je me vis entre l'Océan et le ciel! Alors il me sembla que je sortais d'un lieu d'épaisses et lourdes ténèbres; pour la première fois depuis bien des années je sentis mon coeur battre librement dans ma poitrine! pour la première fois je me sentis maître de ma pensée, et j'osai examiner ma vie passée, ainsi que l'on regarde du haut d'une montagne au fond d'une vallée obscure... Alors d'étranges doutes s'élevèrent dans mon esprit. Je me demandai de quel droit, dans quel but, on avait pendant si longtemps comprimé, anéanti l'exercice de ma volonté, de ma liberté, de ma raison, puisque Dieu m'a donc doué de liberté, de volonté, de raison; mais je me dis... que peut-être les fins de cette oeuvre grande, belle et sainte, à laquelle je devais concourir, me seraient un jour dévoilées et me récompenseraient de mon obéissance et de ma résignation.

À ce moment, Rodin entra. Le père d'Aigrigny l'interrogea d'un regard significatif: le _socius _s'approcha et lui dit tout bas, sans que Gabriel pût l'entendre:

-- Rien de grave; on vient seulement de m'avertir que le père du maréchal Simon est arrivé à la fabrique de M. Hardy.

Puis, jetant un coup d'oeil sur Gabriel, Rodin parut interroger le père d'Aigrigny, qui baissa la tête d'un air accablé. Pourtant il reprit, s'adressant à Gabriel pendant que Rodin s'accoudait de nouveau à la cheminée:

-- Continuez, mon cher fils... j'ai hâte de savoir à quelle résolution vous vous êtes arrêté.

-- Je vais vous le dire dans un instant, mon père. J'arrivai à Charlestown... Le supérieur de notre établissement dans cette ville, à qui je fis part de mes doutes sur le but de la compagnie, se chargea de les éclaircir; avec une franchise effrayante, il me dévoila son but... où tendaient non pas peut-être tous les membres de la compagnie, car un grand nombre partageaient mon ignorance, mais le but que ses chefs ont opiniâtrement poursuivi depuis la fondation de l'ordre... Je fus épouvanté... Je lus les casuistes... Oh! alors, mon père, ce fut une nouvelle et effrayante révélation, lorsqu'à chaque page de ces livres écrits par nos pères je lus l'excuse, la justification du _vol, _de la _calomnie, _du _viol, _de _l'adultère, _du _parjure, _du _meurtre, _du _régicide__[27]__... _Lorsque je pensai que moi, prêtre d'un Dieu de charité, de justice, de pardon et d'amour, j'appartenais désormais à une compagnie dont les chefs professaient de pareilles doctrines et s'en glorifiaient, je fis à Dieu le serment de rompre à jamais les liens qui m'attachaient à elle!

À ces mots de Gabriel, le père d'Aigrigny et Rodin échangèrent un regard terrible: tout était perdu, leur proie leur échappait.

Gabriel, profondément ému des souvenirs qu'il évoquait, ne s'aperçut pas de ce mouvement du révérend père et du _socius _et continua:

-- Malgré ma résolution, mon père, de quitter la compagnie, la découverte que j'avais faite me fut bien douloureuse... Ah! croyez-moi, pour une âme juste et bonne, rien n'est plus affreux que d'avoir à renoncer à ce qu'elle a respecté et à le renier. Je souffrais tellement que, en songeant aux dangers de ma mission, j'espérais avec une joie secrète que Dieu me rappellerait peut- être à lui dans cette circonstance... mais, au contraire, il a veillé sur moi avec une sollicitude providentielle.

Et ce disant, Gabriel tressaillit au souvenir de la femme mystérieuse qui lui avait sauvé la vie en Amérique. Puis, après un moment de silence, il reprit:

-- Ma mission terminée, je suis revenu ici, mon père, décidé à vous prier de me rendre la liberté et de me délier de mes serments... Plusieurs fois, mais en vain, je vous demandai un entretien... hier, la Providence voulut que j'eusse une longue conversation avec ma mère adoptive; par elle j'ai appris la ruse dont on s'était servi pour forcer ma vocation, l'abus sacrilège que l'on a fait de la confession pour l'engager à confier à d'autres personnes les orphelines qu'une mère mourante avait remises aux mains d'un loyal soldat. Vous le comprenez, mon père, si j'avais pu hésiter encore à vouloir rompre ces liens, ce que j'ai appris hier eût rendu ma décision irrévocable... Mais à ce moment solennel, mon père, je dois vous dire que je n'accuse pas la compagnie tout entière; bien des hommes simples, crédules et confiants comme moi en font sans doute partie... Dans leur aveuglement... instrument dociles, ils ignorent l'oeuvre à laquelle on les fait concourir... je les plains, et je prierai Dieu de les éclairer comme il m'a éclairé.

_-- _Ainsi, mon fils, dit le père d'Aigrigny en se levant, livide et atterré, vous venez me demander de briser les liens qui vous attachent à la compagnie?

-- Oui, mon père... j'ai fait un serment entre vos mains, et je vous prie de me délier de ce serment.

-- Ainsi, mon fils, vous entendez que tous les engagements librement pris autrefois par vous soient considérés comme vains et non avenus?

-- Oui, mon père.

-- Ainsi, mon fils, il n'y aura désormais rien de commun entre vous et notre compagnie?

-- Non, mon père... puisque je vous prie de me relever de mes voeux.

-- Mais vous savez, mon fils, que la compagnie peut vous délier... mais que vous ne pouvez pas vous délier d'elle?

-- Ma démarche vous prouve, mon père, l'importance que j'attache au serment, puisque je viens vous demander de m'en délier... Cependant, si vous me refusiez... je ne me croirais pas engagé, ni aux yeux de Dieu ni aux yeux des hommes.

-- C'est parfaitement clair, dit le père d'Aigrigny à Rodin; et sa voix expira sur ses lèvres, tant son désespoir était profond.

Tout à coup, pendant que Gabriel, les yeux baissés, attendait la réponse du père d'Aigrigny, qui restait immobile et muet, Rodin parut frappé d'une idée subite, en s'apercevant que le révérend père tenait encore à la main son billet écrit au crayon.

Le _socius _s'approcha vivement du père d'Aigrigny, et lui dit tout bas d'un air de doute et d'alarme:

-- Est-ce que vous n'auriez pas lu mon billet?

-- Je n'y ai pas songé, reprit machinalement le révérend père.

Rodin parut faire un effort sur lui-même pour réprimer un mouvement de violent courroux; puis il dit au père d'Aigrigny d'une voix calme:

-- Lisez-le donc alors... À peine le révérend père eut-il jeté les yeux sur ce billet qu'un vif rayon d'espoir illumina sa physionomie jusqu'alors désespérée; serrant alors la main du _socius _avec une expression de profonde reconnaissance, il lui dit à voix basse:

-- Vous avez raison... Gabriel est à nous...

V. Le retour.

Le père d'Aigrigny, avant d'adresser la parole à Gabriel, se recueillit profondément; sa physionomie, naguère bouleversée, se rassérénait peu à peu. Il semblait méditer, calculer les effets de l'éloquence qu'il allait déployer sur un thème excellent et d'un effet sûr, que le _socius, _frappé du danger de la situation, lui avait tracé en quelques lignes rapidement écrites au crayon, et que, dans son abattement, le révérend père avait d'abord négligé.

Rodin reprit son poste d'observation auprès de la cheminée, où il alla s'accouder, après avoir jeté sur le père d'Aigrigny un regard de supériorité dédaigneuse et courroucée, accompagné d'un haussement d'épaules très significatif. Ensuite de cette manifestation involontaire et heureusement inaperçue du père d'Aigrigny, la figure cadavéreuse du _socius _reprit son calme glacial; ses flasques paupières, un moment relevées par la colère et l'impatience, retombèrent et voilèrent à demi ses petits yeux ternes.

Il faut l'avouer, le père d'Aigrigny, malgré sa parole élégante et facile, malgré la séduction de ses manières exquises, malgré l'agrément de son visage et ses dehors d'homme du monde accompli et raffiné, le père d'Aigrigny était souvent effacé, dominé par l'impitoyable fermeté, par l'astuce et la profondeur diabolique de Rodin, de ce vieux homme repoussant, crasseux, misérablement vêtu, qui sortait pourtant très rarement de son humble rôle de secrétaire et de muet auditeur.

L'influence de l'éducation est si puissante que Gabriel, malgré la rupture formelle qu'il venait de provoquer, se sentait encore intimidé en présence du père d'Aigrigny, et il attendait avec une douloureuse angoisse la réponse du révérend père à sa demande expresse de le délier de ses anciens serments.

Sa Révérence, ayant sans doute habilement combiné son plan d'attaque, rompit enfin le silence, poussa un profond soupir, sut donner à sa physionomie, naguère sévère et irritée, une touchante expression de mansuétude, et dit à Gabriel d'une voix affectueuse:

-- Pardonnez-moi, mon cher fils, d'avoir gardé si longtemps le silence... mais votre détermination m'a tellement étourdi, a soulevé en moi tant de pénibles pensées... que j'ai dû me recueillir pendant quelques moments pour tâcher de pénétrer la cause de votre rupture... et je crois avoir réussi... Ainsi donc, mon cher fils, vous avez bien réfléchi... à la gravité de votre démarche?

-- Oui, mon père.

-- Vous êtes absolument décidé à abandonner la compagnie... même contre mon gré?

-- Cela me serait pénible... mon père, mais je me résignerais.

-- Cela vous devrait être, en effet, très pénible, mon cher fils... car vous avez librement prêté un serment irrévocable, et ce serment, selon nos statuts, vous engageait à ne quitter la compagnie qu'avec l'agrément de vos supérieurs.

-- Mon père, j'ignorais alors, vous le savez, la nature de l'engagement que je prenais. À cette heure, plus éclairé, je demande à me retirer; mon seul désir est d'obtenir une cure dans quelque village éloigné de Paris. Je me sens une irrésistible vocation pour ces humbles et utiles fonctions; il y a dans les campagnes une misère si affreuse, une ignorance si désolante de tout ce qui pourrait contribuer à améliorer un peu la condition du prolétaire agriculteur, dont l'existence est aussi malheureuse que celle des nègres esclaves -- car quelle est sa liberté, quelle est son instruction, mon Dieu? -- qu'il me semble que, Dieu aidant, je pourrais, dans un village, rendre quelques services à l'humanité. Il me serait donc pénible, mon père, de vous voir me refuser ce que...

-- Oh! rassurez-vous, mon fils, reprit le père d'Aigrigny, je ne prétends pas lutter plus longtemps contre votre désir de vous séparer de nous...

-- Ainsi, mon père... vous me relevez de mes voeux?

-- Je n'ai pas pouvoir pour cela, mon cher fils; mais je vais écrire immédiatement à Rome pour en demander l'autorisation à notre général.

-- Je vous remercie, mon père.

-- Bientôt, mon cher fils, vous serez donc délivré de ces liens qui vous pèsent, et les hommes que vous reniez avec tant d'amertume n'en continueront pas moins à prier pour vous... afin que Dieu vous préserve de plus grands égarements... Vous vous croyez délié envers nous, mon cher fils; mais nous ne nous croyons pas déliés envers vous; on ne brise pas ainsi chez nous l'habitude d'un attachement paternel. Que voulez-vous!... nous nous regardons, nous autres, comme obligés envers nos créatures par les bienfaits mêmes dont nous les avons comblées... Ainsi, vous étiez pauvre... et orphelin... nous vous avons tendu les bras, autant à cause de l'intérêt que vous méritiez, mon cher fils, que pour épargner une charge trop lourde à votre excellente mère adoptive.

-- Mon père... dit Gabriel avec une émotion contenue, je ne suis pas ingrat...

-- Je veux le croire, mon cher... cher fils. Pendant, de longues années nous vous avons donné, comme à notre enfant bien-aimé, le pain de l'âme et du corps; aujourd'hui il vous plaît de nous renier, de nous abandonner... nous y consentons. Maintenant que j'ai pénétré la véritable cause de votre rupture avec nous, il est de mon devoir de vous délier de vos serments.

-- De quelle cause voulez-vous parler, mon père?

-- Hélas! mon cher fils! je conçois votre crainte. Aujourd'hui, des dangers nous menacent... vous le savez bien...

-- Des dangers, mon père? s'écria Gabriel.

-- Il est impossible, mon cher fils, que vous ignoriez que depuis la chute de nos souverains légitimes, nos soutiens naturels, l'impiété révolutionnaire devient de plus en plus menaçante; on nous accable de persécutions... Aussi, mon cher fils, je comprends et j'apprécie comme je dois le motif qui, dans de pareilles circonstances, vous engage à vous séparer de nous.

-- Mon père! s'écria Gabriel avec autant d'indignation que de douleur, vous ne pensez pas cela de moi... vous ne pouvez pas le penser.

Le père d'Aigrigny, sans avoir égard à la protestation de Gabriel, continua le tableau imaginaire des dangers de sa compagnie, qui, loin d'être en péril, commençait déjà à ressaisir sourdement son influence.

-- Oh! si notre compagnie était toute-puissante comme elle l'était il y a peu d'années encore, reprit le révérend père, si elle était entourée des respects et des hommages que lui doivent les vrais fidèles, malgré tant d'abominables calomnies dont on nous poursuit, peut-être alors, mon cher fils, aurions-nous hésité à vous délier de vos serments, peut-être aurions-nous cherché à ouvrir vos yeux à la lumière, à vous arracher au fatal vertige auquel vous êtes en proie; mais aujourd'hui que nous sommes faibles, opprimés, menacés de toutes parts, il est de notre devoir, il est de notre charité de ne pas vous faire partager forcément les périls auxquels vous avez la sagesse de vouloir vous soustraire.

En disant ces mots, le père d'Aigrigny jeta un rapide regard sur son _socius, _qui répondit avec un signe approbatif, accompagné d'un mouvement d'impatience qui semblait lui dire:

-- Allez donc!... allez donc!

Gabriel était atterré; il n'y avait pas au monde un coeur plus généreux, plus loyal, plus brave que le sien. Que l'on juge de ce qu'il devait souffrir en entendant interpréter ainsi sa résolution!

-- Mon père, reprit-il d'une voix émue et les yeux remplis de larmes, vos paroles sont cruelles... sont injustes... car, vous le savez... je ne suis pas lâche.

-- Non... dit Rodin de sa voix brève et incisive en s'adressant au père d'Aigrigny et lui montrant Gabriel d'un regard dédaigneux, monsieur votre cher fils est... prudent...

À ces mots de Rodin, Gabriel tressaillit; une légère rougeur colora ses joues pâles; ses grands yeux bleus étincelèrent d'un généreux courroux; puis, fidèle aux préceptes de résignation et d'humilité chrétienne, il dompta ce moment d'emportement, baissa la tête, et, trop ému pour répondre, il se tut et essuya une larme furtive.

Cette larme n'échappa pas au _socius; _il y vit sans doute un symptôme favorable, car il échangea un nouveau regard de satisfaction avec le père d'Aigrigny.

Celui-ci était alors sur le point de toucher à une question brûlante; aussi, malgré son empire sur lui-même, sa voix s'altéra légèrement lorsque, pour ainsi dire encouragé, poussé par un regard de Rodin, qui devint extrêmement attentif, il dit à Gabriel:

-- Un autre motif nous oblige encore à ne pas hésiter à vous délier de vos serments, mon cher fils... c'est une question toute de délicatesse... Vous avez probablement appris hier, par votre mère adoptive, que vous étiez peut-être appelé à recueillir un héritage... dont on ignore la valeur.

Gabriel releva vivement la tête et dit au père d'Aigrigny:

-- Ainsi que je l'ai déjà affirmé à M. Rodin, ma mère adoptive m'a seulement entretenu de ses scrupules de conscience... et j'ignorais complètement l'existence de l'héritage dont vous parlez, mon père...

L'expression d'indifférence avec laquelle le jeune prêtre prononça ces derniers mots fut remarquée par Rodin.

-- Soit... reprit le père d'Aigrigny, vous l'ignorez... je veux le croire, quoique toutes les apparences tendent à prouver le contraire, à prouver enfin... que la connaissance de cet héritage n'est pas non plus étrangère à votre résolution de vous séparer de nous.

-- Je ne vous comprends pas, mon père.

-- Cela est pourtant bien simple... selon moi, votre rupture a deux motifs: d'abord nous sommes menacés... et vous jugez prudent de nous abandonner...

-- Mon père...

-- Permettez-moi d'achever... mon cher fils, et de passer au second motif: si je me trompe, vous répondrez. Voici les faits: autrefois, et dans l'hypothèse que votre famille, dont vous ignoriez le sort, vous laisserait quelque bien... Vous aviez, en retour des soins que la compagnie avait pris de vous... vous aviez fait, dis-je, une donation future de ce que vous pouviez posséder, non pas à nous, mais aux pauvres, dont nous sommes les tuteurs- nés.

-- Eh bien! mon père? demanda Gabriel, ignorant encore où tendait ce préambule.

-- Eh bien! mon cher fils... maintenant que vous voilà sûr de jouir de quelque aisance... vous voulez sans doute, en vous séparant de nous, annuler cette donation faite par vous en d'autres temps.

-- Pour parler clairement, vous parjurez votre serment parce que nous sommes persécutés et parce que vous voulez reprendre vos dons, ajouta Rodin d'une voix aiguë, comme pour résumer d'une manière nette et brutale la position de Gabriel envers la compagnie de Jésus.

À cette accusation infâme, Gabriel ne put que lever les mains et les yeux au ciel, en s'écriant avec une expression déchirante:

-- Ô mon Dieu!!! mon Dieu!!!

Le père d'Aigrigny, après avoir échangé un regard d'intelligence avec Rodin, dit à celui-ci d'un ton sévère, afin de paraître le gourmander de sa trop rude franchise:

-- Je crois que vous allez trop loin. Notre cher fils aurait agi de la manière fourbe et lâche que vous dites, s'il avait été instruit de sa nouvelle position d'héritier; mais puisqu'il affirme le contraire... il faut le croire malgré les apparences.

-- Mon père, dit enfin Gabriel, pâle, ému, tremblant, et surmontant sa douloureuse indignation, je vous remercie de suspendre du moins votre jugement... Non, je ne suis pas lâche, car Dieu m'est témoin que j'ignorais les dangers que court votre compagnie; non, je ne suis pas fourbe; non, je ne suis pas cupide, car Dieu m'est témoin qu'à ce moment seulement j'apprends par vous, mon père, qu'il est possible que je sois appelé à recueillir un héritage... et que...

-- Un mot, mon cher fils; j'ai été dernièrement instruit de cette circonstance par le plus grand hasard du monde, dit le père d'Aigrigny en interrompant Gabriel, et cela, grâce aux papiers de famille que votre mère adoptive avait remis à son confesseur, et qui nous ont été confiés lors de votre entrée dans notre collège... Peu de temps avant votre retour d'Amérique, en classant les archives de la compagnie, votre dossier est tombé sous la main de notre révérend père procureur; on l'a examiné, et l'on a ainsi appris que l'un de vos aïeuls paternels, à qui appartenait la maison où nous sommes, a laissé un testament qui sera ouvert aujourd'hui à midi. Hier soir encore nous vous croyions toujours des nôtres; nos statuts veulent que nous ne possédions rien en propre, vous aviez corroboré ces statuts par une donation en faveur du patrimoine des pauvres... que nous administrons... Ce n'était donc plus vous, mais la compagnie qui, dans ma personne, se présentait comme héritière en votre lieu et place, munie de vos titres, que j'ai là, bien en règle. Mais maintenant, mon fils, que vous vous séparez de nous... C'est à vous de vous présenter; nous ne venions ici que comme fondés de pouvoir des pauvres, auxquels vous aviez autrefois pieusement abandonné les biens que vous pourriez posséder un jour. À cette heure, au contraire, l'espérance d'une fortune quelconque change vos sentiments; libre à vous, reprenez vos dons.

Gabriel avait écouté le père d'Aigrigny avec une impatience douloureuse; aussi s'écria-t-il:

-- Et c'est vous! mon père... vous! qui me croyez capable de revenir sur une donation faite librement en faveur de la compagnie pour m'acquitter envers elle de l'éducation qu'elle m'a généreusement donnée? C'est vous, enfin, qui me croyez assez infâme pour renier ma parole parce que je vais peut-être posséder un modeste patrimoine?

-- Ce patrimoine, mon cher fils, peut être minime, comme il peut être... considérable...

-- Eh! mon père, il s'agirait d'une fortune de roi, s'écria Gabriel avec une noble et fière indifférence, que je ne parlerais pas autrement, et j'ai, je crois, le droit d'être cru; voici donc la résolution bien arrêtée:

«La compagnie à laquelle j'appartiens court des dangers, dites- vous? Je me convaincrai de ces dangers: s'ils sont menaçants... fort, maintenant, de ma détermination, qui, moralement, me sépare de vous, mon père, j'attendrai pour vous quitter la fin de vos périls. Quant à cet héritage dont on me croit si avide, je vous l'abandonne formellement, mon père, ainsi que je m'y suis autrefois librement engagé; tout mon désir est que ces biens soient employés au soulagement des pauvres... J'ignore quelle est cette fortune; mais, petite ou grande, elle appartient à la compagnie, parce que je n'ai qu'une parole... Je vous l'ai dit, mon père, mon seul désir est d'obtenir une modeste cure dans quelque pauvre village... oui... pauvre surtout... parce que là mes services seront plus utiles. Ainsi, mon père, lorsqu'un homme qui n'a jamais menti de sa vie affirme qu'il ne soupire qu'après une existence aussi humble, aussi désintéressée, on doit, je crois, le regarder comme incapable de reprendre par cupidité les dons qu'il a faits.

Le père d'Aigrigny eut alors autant de peine à contenir sa joie que naguère il avait eu de peine à cacher sa terreur; pourtant, il parut assez calme et dit à Gabriel:

-- Je n'attendais pas moins de vous, mon cher fils. Puis il fit un signe à Rodin pour l'engager à intervenir. Celui-ci comprit parfaitement son supérieur; il quitta la cheminée, se rapprocha de Gabriel, s'appuya sur une table où l'on voyait une écritoire et du papier; puis, se mettant à _tambouriner _machinalement sur le bureau du bout de ses doigts noueux, à ongles plats et sales, il dit au père d'Aigrigny:

-- Tout ceci est bel et bon... mais monsieur votre cher fils vous donne pour toute garantie de sa promesse... un serment... et c'est peu...

-- Monsieur! s'écria Gabriel.

-- Permettez, dit froidement Rodin, la loi, ne reconnaissant pas notre existence, ne peut reconnaître les dons faits en faveur de la compagnie... Vous pouvez donc reprendre demain ce que vous aurez donné aujourd'hui...

-- Et mon serment, monsieur! s'écria Gabriel. Rodin le regarda fixement, et lui répondit:

-- Votre serment?... mais vous avez aussi fait serment d'obéissance éternelle à la compagnie; vous avez juré de ne vous jamais séparer d'elle... et, aujourd'hui, de quel poids ce serment est-il pour vous?

Un moment Gabriel fut embarrassé; mais sentant bientôt combien la comparaison de Rodin était fausse, il se leva calme et digne, alla s'asseoir devant le bureau, y prit une plume, du papier, et écrivit ce qui suit:

«Devant Dieu, qui me voit et m'entend; devant vous, révérend père d'Aigrigny, et M. Rodin, témoins de mon serment, je renouvelle à cette heure, librement et volontairement, la donation entière et absolue que j'ai faite à la compagnie de Jésus, en la personne du révérend père d'Aigrigny, de tous les biens qui vont m'appartenir, quelle que soit la valeur de ces biens. Je jure, sous peine d'infamie, de remplir cette promesse irrévocable, dont, en mon âme et conscience, je regarde l'accomplissement comme l'acquit d'une dette de reconnaissance et un pieux devoir.

«Cette donation ayant pour but de rémunérer des services passés et de venir au secours des pauvres, l'avenir, quel qu'il soit, ne peut en rien la modifier; par cela même que je sais que _légalement _je pourrais un jour demander l'annulation de l'acte que je fais à cette heure de mon plein gré, je déclare que si je songeais jamais, en quelque circonstance que ce fût, à le révoquer, je mériterais le mépris et l'horreur des honnêtes gens.

«En foi de quoi j'ai écrit ceci, le 13 février 1832, à Paris, au moment de l'ouverture du testament de l'un de mes ancêtres paternels.

«GABRIEL DE RENNEPONT.»

Puis, se levant, le jeune prêtre remit cet acte à Rodin sans prononcer une parole.

Le _socius _lut attentivement et répondit, toujours impassible, en regardant Gabriel:

-- Eh bien, c'est un serment écrit... voilà tout.

Gabriel restait stupéfait de l'audace de Rodin, qui osait lui dire que l'acte dans lequel il venait de renouveler la donation d'une manière si loyale, si généreuse, si spontanée, n'avait pas une valeur suffisante.

Le _socius _rompit le premier le silence et dit avec sa froide impudence en s'adressant au père d'Aigrigny:

-- De deux choses l'une, ou monsieur votre cher fils Gabriel a l'intention de rendre cette donation absolument valable et irrévocable... ou...

-- Monsieur! s'écria Gabriel en se contenant à peine et interrompant Rodin, épargnez-vous et épargnez-moi une honteuse supposition.

-- Eh bien, donc, reprit Rodin toujours impassible, puisque vous êtes parfaitement décidé à rendre cette donation sérieuse... quelle objection auriez-vous à ce qu'elle fût légalement garantie?

-- Mais aucune, monsieur, dit amèrement Gabriel; puisque ma parole écrite et jurée ne vous suffit pas...

-- Mon cher fils, dit affectueusement le père d'Aigrigny, s'il s'agissait d'une donation faite à mon profit, croyez que si je l'acceptais je me trouverais on ne peut mieux garanti par votre parole... Mais ici, c'est autre chose: je me trouve être, ainsi que je vous l'ai dit, le mandataire de la compagnie, ou plutôt le tuteur des pauvres qui profiteront de votre généreux abandon; on ne saurait donc, dans l'intérêt de l'humanité, entourer cet acte de trop de garanties légales, afin qu'il en résulte pour notre clientèle d'infortunés une certitude... au lieu d'une vague espérance que le moindre changement de volonté peut renverser... et puis... enfin... Dieu peut vous rappeler à lui... d'un moment à l'autre... Et qui dit que vos héritiers se montreraient jaloux de tenir le serment que vous auriez fait?...

-- Vous avez raison, mon père... dit tristement Gabriel, je n'avais pas songé à ce cas de mort... pourtant si probable. À ce moment Samuel ouvrit la porte de la chambre et dit:

-- Messieurs, le notaire vient d'arriver; puis-je l'introduire ici? À dix heures précises, la porte de la maison vous sera ouverte.

-- Nous serons d'autant plus aises de voir M. le notaire, dit Rodin, que nous avons à conférer avec lui; ayez l'obligeance de le prier d'entrer.

-- Je vais, monsieur, le prévenir à l'instant, dit Samuel en sortant.

-- Voici justement un notaire, dit Rodin à Gabriel. Si vous êtes toujours dans les mêmes intentions, vous pouvez par devant cet officier public régulariser votre donation et vous délivrer ainsi d'un grand poids pour l'avenir.

-- Monsieur, dit Gabriel, quoi qu'il arrive, je me trouverai aussi irrévocablement engagé par ce serment écrit que je vous prie de conserver, mon père, -- et Gabriel remit le papier au père d'Aigrigny, -- que je me trouverai engagé par l'acte authentique que je vais signer, -- ajouta-t-il en s'adressant à Rodin.

-- Silence, mon cher fils, voici le notaire, dit le père d'Aigrigny. En effet, le notaire parut dans la chambre.

Pendant l'entretien que cet officier ministériel va avoir avec Rodin, Gabriel et le père d'Aigrigny, nous conduirons le lecteur dans l'intérieur de la maison murée.

VI. Le salon rouge.

Ainsi que l'avait dit Samuel, la porte d'entrée de la maison murée venait d'être dégagée de la maçonnerie, de la plaque de plomb et du châssis de fer qui la condamnaient, ses panneaux en bois de chêne sculpté apparurent aussi intacts que le jour où ils avaient été soustraits à l'action de l'air et du temps. Les manoeuvres, après avoir terminé cette démolition, étaient restés sur le perron, aussi impatiemment curieux que le clerc de notaire qui avait surveillé leurs travaux d'assister à l'ouverture de cette porte, car ils voyaient Samuel arriver lentement par le jardin tenant à la main un gros trousseau de clefs.

-- Maintenant, mes amis, dit le vieillard lorsqu'il fut au bas de l'escalier du perron, votre besogne est finie; le patron de monsieur le clerc est chargé de vous payer, je n'ai plus qu'à vous conduire à la porte de la rue.

-- Allons donc! mon brave homme, s'écria le clerc, vous n'y pensez pas; nous voici au moment le plus intéressant, le plus curieux: moi et ces braves maçons nous grillons de voir l'intérieur de cette mystérieuse maison, et vous auriez le coeur de nous renvoyer?... C'est impossible!...

-- Je regrette beaucoup d'y être obligé, monsieur, mais il le faut; je dois entrer le premier et absolument seul dans cette demeure, avant d'y introduire les héritiers pour la lecture du testament...

-- Mais qui vous a donné ces ordres ridicules et barbares? s'écria le clerc, singulièrement désappointé.

-- Mon père, monsieur...

-- Rien n'est sans doute plus respectable; mais voyons, soyez bonhomme, mon digne gardien, mon excellent gardien, reprit le clerc; laissez-nous seulement jeter un coup d'oeil à travers la porte entrebâillée.

-- Oh! oui, monsieur, seulement un coup d'oeil, ajoutèrent les compagnons de _la truelle _d'un air suppliant.

-- Il m'est désagréable de vous refuser, messieurs, reprit Samuel; mais je n'ouvrirai cette porte que lorsque je serai seul.

Les maçons, voyant l'inflexibilité du vieillard, descendirent à regret les rampes de l'escalier; mais le clerc entreprit de disputer le terrain pied à pied, et s'écria:

-- Moi, j'attends mon patron, je ne m'en vais pas de cette maison sans lui; il peut avoir besoin de moi... or, que je reste sur ce perron ou ailleurs, peu vous importe, mon digne gardien...

Le clerc fut interrompu dans sa supplique par son patron, qui du fond de la cour l'appelait d'un air affairé, en criant:

-- Monsieur Piston... vite... monsieur Piston... venez tout de suite.

-- Que diable me veut-il? s'écria le clerc, furieux, voilà qu'il m'appelle juste au moment où j'allais peut-être entrevoir quelque chose...

-- Monsieur Piston... reprit la voix en s'approchant, vous ne m'entendez donc pas?

Pendant que Samuel reconduisait les maçons, le clerc vit, au détour d'un massif d'arbres verts, paraître et accourir son patron tête nue et l'air singulièrement préoccupé. Force fut donc au clerc de descendre du perron pour répondre à l'appel du notaire, auprès duquel il se rendit de fort mauvaise grâce.

-- Mais, monsieur, dit Me Dumesnil, voilà une heure que je crie à tue-tête.

-- Monsieur... je n'entendais pas, fit M. Piston.

-- Il faut alors que vous soyez sourd... Avez-vous de l'argent sur vous?

-- Oui, monsieur, répondit le clerc, assez surpris.

-- Eh bien, vous allez à l'instant courir au plus voisin bureau de timbre me chercher trois ou quatre grandes feuilles de papier timbré pour faire un acte... Courez... c'est très pressé.

-- Oui, monsieur, dit le clerc, en jetant un regard de regret désespéré sur la porte de la maison murée.

-- Mais dépêchez-vous donc! monsieur Piston, reprit le notaire.

-- Monsieur, c'est que j'ignore où je trouverai du papier timbré.

-- Voici le gardien, reprit Me Dumesnil, il pourra sans doute vous le dire.

En effet, Samuel revenait, après avoir conduit les maçons jusqu'à la porte de la rue.

-- Monsieur, lui dit le notaire, voulez-vous m'enseigner où l'on pourrait trouver du papier timbré?

-- Ici près, monsieur, répondit Samuel, chez le débitant de tabac de la rue Vieille-du-Temple, numéro 17.

-- Vous entendez, monsieur Piston? dit le notaire à son clerc; vous en trouverez chez le débitant de tabac rue Vieille-du-Temple, numéro 17. Courez vite, car il faut que cet acte soit dressé à l'instant même et avant l'ouverture du testament; le temps presse.

-- C'est bien, monsieur... je vais me dépêcher, répondit le clerc avec dépit. Et il suivit son patron, qui regagna en hâte la chambre où il avait laissé Rodin, Gabriel et le père d'Aigrigny.

Pendant ce temps Samuel, gravissant les degrés du perron, était arrivé devant la porte, récemment dégagée de la pierre, du fer et du plomb qui l'obstruaient. Ce fut avec une émotion profonde que le vieillard, après avoir cherché dans son trousseau de clefs celle dont il avait besoin, l'introduisit dans la serrure et fit rouler la porte sur ses gonds.

Aussitôt il se sentit frappé au visage par une bouffée d'air humide et froid, comme celui qui s'exhale d'une cave brusquement ouverte. La porte soigneusement refermée en dedans et à double tour, le juif s'avança dans le vestibule, éclairé par une sorte de trèfle vitré ménagé au-dessus du cintre de la porte: les carreaux avaient à la longue perdu leur transparence et ressemblaient à du verre dépoli. Ce vestibule, dallé de losanges de marbre alternativement blanc et noir, était vaste, sonore, et formait la cage d'un grand escalier conduisant au premier étage. Les murailles, de pierre lisse et unie, n'offraient pas la moindre apparence de dégradation ou d'humidité; la rampe de fer forgé ne présentait pas la moindre trace de rouille; elle était soudée, au- dessus de la première marche, à un fût de colonne en granite gris, qui soutenait une statue de marbre noir représentant un nègre portant une torchère. L'aspect de cette figure était étrange, les prunelles de ses yeux étaient de marbre blanc.

Le bruit de la marche pesante du juif résonnait sous la haute coupole de ce vestibule; le petit-fils d'Isaac Samuel éprouva un sentiment mélancolique en songeant que les pas de son aïeul avaient sans doute retenti les derniers dans cette demeure, dont il avait fermé les portes cent cinquante ans auparavant: car l'ami fidèle en faveur duquel M. de Rennepont avait fait une vente simulée de cette maison s'était plus tard dessaisi de cet immeuble pour le mettre sous le nom du grand-père de Samuel, qui l'avait ainsi transmis à ses descendants, comme s'il se fût agi de son héritage.

À ces pensées, qui absorbaient Samuel, venait se joindre le souvenir de la lumière vue le matin à travers les sept ouvertures de la chape de plomb du belvédère; aussi, malgré la fermeté de son caractère, le vieillard ne put s'empêcher de tressaillir lorsque, après avoir pris une seconde clef à son trousseau, clef sur laquelle on lisait: _clef du salon rouge, _il ouvrit une grande porte à deux battants, conduisant aux appartements intérieurs. La fenêtre qui, seule de toutes celles de la maison, avait été ouverte, éclairait cette vaste pièce, tendue de damas dont la teinte pourpre foncé n'avait pas subi la moindre altération; un épais tapis de Turquie couvrait le plancher; de grands fauteuils de bois doré dans le style sévère du siècle de Louis XIV étaient symétriquement rangés le long des murs; une seconde porte, donnant dans une autre pièce, faisait face à la porte d'entrée; leur boiserie ainsi que la corniche qui encadrait le plafond était blanche, rehaussée de filets et de moulures d'or bruni. De chaque côté de cette porte étaient placés deux grands meubles de Boulle incrustés de cuivre et d'étain, supportant des garnitures de vase de Céladon; la fenêtre, drapée de lourds rideaux de damas à crépines surmontées d'une pente découpée dont chaque dent se terminait par un gland de soie, faisait face à la cheminée de marbre bleu-turquin orné de baguettes de cuivre ciselé. De riches candélabres et une pendule du même style que l'ameublement se reflétaient dans une glace de Venise à biseaux. Une grande table ronde, recouverte d'un tapis de velours cramoisi, était placée au centre de ce salon.

En s'approchant de cette table, Samuel vit un morceau de vélin blanc, portant ces mots:

Dans cette salle sera ouvert mon testament... les autres appartements demeureront clos jusques après la lecture de mes dernières volontés.

M. DE R.

-- Oui, dit le juif en contemplant avec émotion ces lignes tracées depuis si longtemps, cette recommandation est aussi celle qui m'avait été transmise par mon père, car il paraît que les autres pièces de cette maison sont remplies d'objets auxquels M. de Rennepont attachait un grand prix, non pour leur valeur, mais pour leur origine, et que la _salle de deuil _est une salle étrange et mystérieuse. Mais, ajouta Samuel en tirant de la poche de sa houppelande un registre recouvert en chagrin noir, garni d'un fermoir de cuivre à serrure, dont il retira la clef après l'avoir posée sur la table, voici l'état des valeurs en caisse, il m'a été ordonné de l'apporter ici avant l'arrivée des héritiers.

Le plus profond silence régnait dans ce salon au moment où Samuel venait de placer le registre sur la table. Tout à coup la chose du monde à la fois la plus naturelle, et cependant la plus effrayante, le tira de sa rêverie. Dans la pièce voisine il entendit un timbre clair, argentin, sonner lentement dix heures...

Et en effet il était dix heures.

Samuel avait trop de bon sens pour croire au _mouvement perpétuel, _c'est-à-dire à une horloge marchant depuis cent cinquante ans. Aussi se demanda-t-il avec autant de surprise que d'effroi comment cette pendule ne s'était pas arrêtée depuis tant d'années, et comment surtout elle marquait si précisément l'heure présente. Agité d'une curiosité inquiète, le vieillard fut sur le point d'entrer dans cette chambre; mais, se rappelant les recommandations expresses de son père, recommandations réitérées par les quelques lignes de M. Rennepont qu'il venait de lire, il s'arrêta auprès de la porte et prêta l'oreille avec la plus extrême attention. Il n'entendit rien, absolument rien, que l'expirante vibration du timbre. Après avoir longtemps réfléchi à ce fait étrange, Samuel, le rapprochant du fait non moins extraordinaire de cette clarté aperçue le matin à travers les ouvertures du belvédère, conclut qu'il devait y avoir un certain rapport entre ces deux incidents.

Si le vieillard ne pouvait pénétrer la véritable cause de ces apparences étonnantes, il s'expliquait du moins ce qu'il lui était donné de voir en songeant aux communications souterraines qui, selon la tradition, existaient entre les caves de la maison et des endroits très éloignés: des personnes mystérieuses et inconnues avaient pu ainsi s'introduire deux ou trois fois par siècle dans l'intérieur de cette demeure. Absorbé par ces pensées, Samuel se rapprochait de la cheminée, qui, nous l'avons dit, se trouvait absolument en face de la fenêtre. Un vif rayon de soleil perçant les nuages vint resplendir sur deux grands portraits placés de chaque côté de la cheminée, que le juif n'avait pas encore remarqués, et qui, peints en pied et de grandeur naturelle, représentaient, l'un une femme, l'autre un homme.

À la couleur à la fois sobre et puissante de cette peinture, à sa touche large et vigoureuse, on reconnaissait facilement une oeuvre magistrale. On aurait d'ailleurs difficilement trouvé des modèles plus capables d'inspirer un grand peintre.

La femme paraissait âgée de vingt-cinq à trente ans; une magnifique chevelure brune à reflets dorés couronnait son front blanc, noble et élevé; sa coiffure, loin de rappeler celle que Mme de Sévigné avait mise à la mode durant le siècle de Louis XIV, rappelait, au contraire, ces coiffures si remarquables de quelques portraits de Véronèse, composées de larges bandeaux ondulés encadrant les joues et surmontés d'une natte tressée en couronne derrière la tête; les sourcils, très déliés, surmontaient de grands yeux d'un bleu de saphir étincelant; leur regard, à la fois fier et triste, avait quelque chose de fatal; le nez, très fin, se terminait par des narines légèrement dilatées; un demi-sourire presque douloureux contractait légèrement la bouche; l'ovale de la figure était allongé; le teint, d'un blanc mat, se nuançait à peine vers les joues d'un rose léger; l'attache du cou, le port de la tête, annonçaient un rare mélange de grâce et de dignité native: une sorte de tunique ou de robe d'étoffe noire et lustrée, faite, ainsi qu'on dit, à la Vierge, montait jusqu'à la naissance des épaules, et, après avoir dessiné une taille svelte et élevée, tombait jusque sur les pieds entièrement cachés par les plis un peu traînants de ce vêtement. L'attitude de cette femme était remplie de noblesse et de simplicité. La tête se détachait lumineuse et blanche sur un ciel d'un gris sombre, marbré à l'horizon de quelques nuages pourprés sur lesquels se dessinait la cime bleuâtre de collines lointaines et noyées d'ombre. La disposition du tableau ainsi que les tons chauds et solides des premiers plans, qui tranchaient sans aucune transition avec ces fonds reculés, laissaient facilement deviner que cette femme était placée sur une hauteur d'où elle dominait tout l'horizon. La physionomie de cette femme était profondément pensive et accablée. Il y avait surtout dans son regard à demi levé vers le ciel une expression de douleur suppliante et résignée que l'on aurait crue impossible à rendre.

Au côté gauche de la cheminée on voyait l'autre portrait, aussi vigoureusement peint. Il représentait un homme de trente à trente- cinq ans, de haute taille. Un vaste manteau brun dont il était noblement drapé laissait voir une sorte de pourpoint noir, boutonné jusqu'au cou, et sur lequel se rabattait un col blanc carré. La tête, belle et d'un grand caractère, était remarquable par des lignes puissantes et sévères qui pourtant n'excluaient pas une admirable expression de souffrance, de résignation et surtout d'ineffable bonté; les cheveux, ainsi que la barbe et les sourcils, étaient noirs; mais ceux-ci, par un caprice bizarre de la nature, au lieu d'être séparés et de s'arrondir autour de chaque arcade sourcilière, s'étendaient d'une tempe à l'autre comme un seul arc, et semblaient rayer le front de cet homme d'une marque noire. Le fond du tableau représentait aussi un ciel orageux; mais au-delà de quelques rochers on voyait la mer, qui semblait à l'horizon se confondre avec les sombres nuées.

Le soleil, en frappant en plein sur ces deux remarquables figures, qu'il semblait impossible d'oublier dès qu'on les avait vues, augmentait encore leur éclat.

Samuel, sortant de sa rêverie et jetant par hasard les yeux sur ces portraits, en fut frappé: ils paraissaient vivants.

-- Quelles nobles et belles figures! s'écria-t-il en s'approchant plus près pour les mieux examiner. Quels sont ces portails? Ce ne sont pas ceux de la famille de Rennepont, car, selon ce que mon père m'a appris, ils sont tous dans la salle de deuil... Hélas! ajouta le vieillard, à la grande tristesse dont leurs traits sont empreints, eux aussi, ce me semble, pourraient figurer dans la salle de deuil.

Puis, après un moment de silence, Samuel reprit:

-- Songeons à tout préparer pour cette assemblée solennelle... car dix heures ont sonné.

Ce disant, Samuel disposa les fauteuils de bois doré autour de la table ronde; puis il reprit d'un air pensif:

-- L'heure s'avance, et des descendants du bienfaiteur de mon grand-père il n'y a encore ici que ce jeune prêtre, d'une figure angélique... Serait-il donc le seul représentant de la famille Rennepont?... Il est prêtre... cette famille s'éteindrait donc en lui? Enfin voici le moment où je dois ouvrir cette porte pour la lecture du testament... Bethsabée va conduire ici le notaire... On frappe... c'est elle...

Et Samuel, après avoir jeté un dernier regard sur la porte de la chambre où dix heures avaient sonné, se dirigea en hâte vers la porte du vestibule, derrière laquelle on entendait parler.

La clef tourna deux fois dans la serrure, et il ouvrit les deux battants de la porte. À son grand chagrin, il ne vit sur le perron que Gabriel, ayant Rodin à sa gauche et le père d'Aigrigny à sa droite. Le notaire et Bethsabée, qui avait servi de guide, se tenaient derrière le groupe principal.

Samuel ne put retenir un soupir, et dit en s'inclinant sur le seuil de la porte:

-- Messieurs... tout est prêt... vous pouvez entrer...

VII. Le testament.

Lorsque Gabriel, Rodin et le père d'Aigrigny entrèrent dans le salon rouge, ils paraissaient tous différemment affectés.

Gabriel, pâle et triste, éprouvait une impatience pénible; il avait hâte de sortir de cette maison, et se sentait débarrassé d'un grand poids depuis que, par un acte entouré de toutes les garanties légales, et passé par devant Me Dumesnil, le notaire de la succession, il venait de se désister de tous ses droits en faveur du père d'Aigrigny. Jusqu'alors il n'était pas venu à la pensée du jeune prêtre qu'en lui donnant les soins qu'il rémunérait si généreusement, et en forçant sa vocation par un mensonge sacrilège, le père d'Aigrigny avait eu pour but d'assurer le bon succès d'une ténébreuse intrigue. Gabriel, en agissant ainsi qu'il faisait, ne cédait pas, selon lui, à un sentiment de délicatesse exagérée. Il avait fait librement cette donation plusieurs années auparavant. Il eût regardé comme une indignité de la rétracter. Il avait été déjà assez cruel d'être soupçonné de lâcheté... pour rien au monde il n'eût voulu encourir le moindre reproche de cupidité. Il fallait que le missionnaire fût doué d'une bien rare et bien excellente nature pour que cette fleur de scrupuleuse probité n'eût pas été flétrie par l'influence délétère et démoralisante de son éducation; mais heureusement, de même que le froid préserve quelquefois de la corruption, l'atmosphère glacée où s'était passée une partie de son enfance et de sa jeunesse avait engourdi, mais non vicié, ses généreuses qualités, bientôt ranimées par le contact vivifiant et chaud de l'air de la liberté.

Le père d'Aigrigny, beaucoup plus pâle et plus ému que Gabriel, avait tâché d'expliquer et d'excuser ses angoisses, en les attribuant au chagrin que lui causait la rupture de son cher fils avec la compagnie de Jésus.

Rodin, calme et parfaitement maître de soi, voyait avec un secret courroux la vive émotion du père d'Aigrigny, qui aurait pu inspirer d'étranges soupçons à un homme moins confiant que Gabriel; pourtant, malgré cet apparent sang-froid, le _socius _était encore plus que son supérieur ardemment impatient de la réussite de cette importante affaire.

Samuel paraissait atterré... aucun autre héritier que Gabriel ne se présentait... Sans doute le vieillard ressentait une vive sympathie pour ce jeune homme; mais ce jeune homme était prêtre; avec lui s'éteindrait le nom de la famille Rennepont, et cette immense fortune, si laborieusement accumulée, ne serait pas sans doute répartie ou employée ainsi que l'aurait désiré le testateur.

Les différents acteurs de cette scène se tenaient debout autour de la table ronde.

Au moment où, sur l'invitation du notaire, ils allaient s'asseoir, Samuel dit, en lui montrant le registre de chagrin noir:

-- Monsieur, il m'a été ordonné de déposer ici ce registre; il est fermé; je vous en remettrai la clef aussitôt après la lecture du testament.

-- Cette mesure est en effet consignée dans la note qui accompagne le testament que voici, dit Me Dumesnil, lorsqu'il fut déposé, en 1682, chez maître Thomas Le Semelier, conseiller du roi, notaire au Châtelet de Paris, demeurant alors place Royale, n° 13.

Ce disant, Me Dumesnil sortit d'un portefeuille de maroquin rouge une large enveloppe de parchemin jauni par les années; à cette enveloppe était annexée par un fil de soie une note aussi sur vélin.

-- Messieurs, dit le notaire, si vous voulez vous donner la peine de vous asseoir, je vais lire la note ci-jointe qui règle les formalités à remplir pour l'ouverture du testament.

Le notaire, Rodin, le père d'Aigrigny et Gabriel s'assirent. Le jeune prêtre, tournant le dos à la cheminée, ne pouvait apercevoir les deux portraits.

Samuel, malgré l'invitation du notaire, resta debout derrière le fauteuil de ce dernier, qui lut ce qui suit:

«Le 13 février 1832, mon testament sera porté rue Saint-François, numéro 3.

«À dix heures précises la porte du salon rouge, situé au rez-de- chaussée, sera ouverte à mes héritiers, qui, sans doute arrivés depuis longtemps à Paris, dans l'attente de ce jour, auront eu le loisir nécessaire pour faire valider leurs preuves de filiation.

«Dès qu'ils seront réunis, on lira mon testament, et au dernier coup de midi, la succession sera close et fermée au profit de ceux qui, selon ma recommandation perpétuée, je l'espère, par tradition, pendant un siècle et demi dans ma famille, à partir de ce jour, se seront présentés en personne et non par fondés de pouvoir, le 13 février, avant midi, rue Saint-François.»

Après avoir lu ces lignes d'une voix sonore, le notaire s'arrêta un instant, et reprit d'une voix solennelle:

-- M. Gabriel-François-Marie de Rennepont, prêtre, ayant justifié, par actes notariés, de sa filiation paternelle et de sa qualité d'arrière-cousin du testateur, et étant jusqu'à cette heure le seul des descendants de la famille de Rennepont qui se soit présenté ici, j'ouvre le testament en sa présence, ainsi qu'il a été prescrit.

Ce disant, le notaire retira de son enveloppe le testament préalablement ouvert par le président du tribunal avec les formalités voulues par la loi.

Le père d'Aigrigny se pencha et s'accouda sur la table, ne pouvant retenir un soupir haletant. Gabriel se préparait à écouter avec plus de curiosité que d'intérêt.

Rodin s'était assis à quelque distance de la table, tenant entre ses genoux son vieux chapeau, au fond duquel, à demi cachée dans les plis d'un sordide mouchoir de cotonnade à carreaux bleus, il avait placé sa montre... Toute l'attention du _socius _était alors partagée entre le moindre bruit qu'il entendait au dehors et la lente évolution des aiguilles de sa montre, dont son petit oeil irrité semblait hâter la marche, tant était grande son impatience de voir arriver l'heure du midi.

Le notaire, déployant la feuille de vélin, lut ce qui suit au milieu d'une profonde attention:

«Hameau de Villetaneuse, le 13 février 1682.

«Je vais échapper par la mort à la honte des galères, où les implacables ennemis de ma famille m'ont fait condamner comme relaps.

«Et puis... la vie m'est trop amère depuis que mon fils est mort victime d'un crime mystérieux... Mort à dix-neuf ans... pauvre Henri... Ses meurtriers sont inconnus... non... pas inconnus... si j'en crois mes pressentiments...

«Pour conserver mes biens à cet enfant, j'avais feint d'abjurer le protestantisme... Tant que cet être si aimé a vécu, j'ai scrupuleusement observé les apparences catholiques... Cette fourberie me révoltait, mais il s'agissait de mon fils... Quand on me l'a eu tué... cette contrainte m'a été insupportable... J'étais épié; j'ai été accusé et condamné comme relaps... mes biens ont été confisqués, j'ai été condamné aux galères.

«Terrible temps que ce temps-ci!

«Misère et servitude! despotisme sanglant et intolérance religieuse... Ah! il est doux de quitter la vie... Ne plus voir tant de maux, tant de douleurs... quel repos!... Et dans quelques heures... je goûterai ce repos... Je vais mourir, songeons à ceux des miens qui vivent, ou plutôt qui vivront... peut-être dans des temps meilleurs...

«Une somme de cinquante mille écus, dépôt confié à un ami, me reste de tant de biens. Je n'ai plus de fils... mais j'ai de nombreux parents exilés en Europe.

«Cette somme de cinquante mille écus, partagée entre tous les miens, eût été de peu de ressource pour eux... J'en ai disposé autrement. Et cela d'après les sages conseils d'un homme... que je vénère comme la parfaite image de Dieu sur la terre... car son intelligence, sa sagesse et sa bonté sont presque divines. Deux fois dans ma vie j'ai vu cet homme, et dans des circonstances bien funestes... deux fois je lui ai dû mon salut... une fois le salut de l'âme, une fois le salut du corps.

«Hélas! peut-être il eût sauvé mon pauvre enfant; mais il est arrivé trop tard... trop tard...

«Avant de me quitter, il a voulu me détourner de mourir... car il savait tout; mais sa voix a été impuissante: j'éprouvais trop de douleur, trop de regrets, trop de découragement. Chose étrange!... Quand il a été convaincu de ma résolution de terminer violemment mes jours, un mot d'une terrible amertume lui est échappé et m'a fait croire qu'il enviait mon sort... ma mort!... Est-il donc condamné à vivre, lui?...

«Oui... il s'y est sans doute condamné lui-même afin d'être utile et secourable à l'humanité... et pourtant la vie lui pèse; car je lui ai entendu dire un jour avec une expression de fatigue désespérée que je n'ai pas oubliée: «Oh! la vie... la vie... qui m'en délivrera?...»

«Elle lui est donc bien à charge? Il est parti; ses dernières paroles m'ont fait envisager la mort avec sérénité...

«Grâce à lui ma mort ne sera pas stérile... Grâce à lui, ces lignes écrites à ce moment par un homme qui, dans quelques heures, aura cessé de vivre, enfanteront peut-être de grandes choses dans un siècle et demi; oh! oui, de grandes et nobles choses... si mes volontés sont pieusement écoutées par mes descendants, car c'est à ceux de ma race future que je m'adresse ainsi. Pour qu'ils comprennent et apprécient mieux le dernier voeu que je fais... et que je les supplie d'exaucer, eux... qui sont encore dans le néant où je vais rentrer, il faut qu'ils connaissent les persécuteurs de ma famille, afin de pouvoir venger leur ancêtre, mais par une noble vengeance.

«Mon grand-père était catholique; entraîné moins par son zèle religieux que par de perfides conseils, il s'est affilié, quoique laïque, à une société dont la puissance a toujours été terrible et mystérieuse... à la société de Jésus.»

À ces mots du testament le père d'Aigrigny, Rodin et Gabriel se regardèrent presque involontairement. Le notaire, ne s'étant pas aperçu de ce mouvement, continuait toujours:

«Au bout de quelques années, pendant lesquelles il n'avait cessé de professer pour cette société le dévouement le plus absolu, il fut soudainement éclairé par des révélations épouvantables sur le but secret qu'elle se proposait et sur ses moyens d'y atteindre...

«C'était en 1610, un mois avant l'assassinat de Henri IV.

«Mon aïeul, effrayé du secret dont il se trouvait dépositaire malgré lui, et dont la signification se compléta plus tard par la mort du meilleur des rois; mon aïeul, non seulement rompit avec la société de Jésus, mais comme si le catholicisme tout entier lui eût paru solidaire des crimes de cette société, il abandonna la religion romaine, où il avait jusqu'alors vécu, et se fit protestant.

«Des preuves irréfragables attestant la connivence de deux membres de cette compagnie avec Ravaillac, connivence aussi prouvée lors du crime de Jean Châtel le régicide, se trouvaient entre les mains de mon aïeul. Telle fut la cause première de la haine acharnée de cette société contre notre famille. Grâce à Dieu, ces papiers ont été mis en sûreté; mon père me les a transmis, et si mes dernières volontés sont exécutées, on trouvera mes papiers, marqués A. M. C. D. G., dans le coffret d'ébène de la salle de deuil de la rue Saint-François. Mon père fut aussi en butte à de sourdes persécutions; sa ruine, sa mort, peut-être, en eussent été la suite, sans l'intervention d'une femme angélique, pour laquelle il a conservé un culte religieux.

«Le portrait de cette femme, que j'ai revue il y a peu d'années, ainsi que celui de l'homme auquel j'ai voué une vénération profonde, ont été peints par moi de souvenir, et sont placés dans le salon rouge de la rue Saint-François. Tous deux seront, je l'espère, pour les descendants de ma famille, l'objet d'un culte reconnaissant.»

Depuis quelques moments, Gabriel était devenu de plus en plus attentif à la lecture de ce testament; il songeait que, par une bizarre coïncidence, un de ses aïeux avait, deux siècles auparavant, rompu avec la société de Jésus, comme il venait de rompre lui-même depuis une heure... et que cette rupture, datant de deux siècles, datait aussi l'espèce de haine dont la compagnie de Jésus avait toujours poursuivi sa famille... Le jeune prêtre trouvait non moins étrange que cet héritage à lui transmis après un laps de cent cinquante ans par un de ses parents, victime de la société de Jésus, retournât par l'abandon volontaire qu'il venait de faire, lui Gabriel, à cette même société...

Lorsque le notaire avait lu le passage relatif aux deux portraits, Gabriel, qui, ainsi que le père d'Aigrigny, tournait le dos à ces toiles, fit un mouvement pour les voir...

À peine le missionnaire eut-il jeté les yeux sur le portrait de la femme, qu'il poussa un grand cri de surprise et presque d'effroi.

Le notaire interrompit aussitôt la lecture du testament en regardant le jeune prêtre avec inquiétude.

VIII. Le dernier coup de midi.

Au cri poussé par Gabriel, le notaire avait interrompu la lecture du testament, et le père d'Aigrigny s'était rapproché vivement du jeune prêtre.

Celui-ci, debout et tremblant, regardait le portrait de femme avec une stupeur croissante. Bientôt il dit à voix basse et comme se parlant à lui-même:

-- Est-il possible, mon Dieu! que le hasard produise de pareilles ressemblances!... Ces yeux... à la fois si fiers et si tristes... ce sont les siens... et ce front... et cette pâleur!... oui, ce sont ses traits!... tous ses traits!

-- Mon cher fils, qu'avez-vous? dit le père d'Aigrigny, aussi étonné que Samuel et que le notaire.

-- Il y a huit mois, reprit le missionnaire d'une voix profondément émue, sans quitter le tableau des yeux, j'étais au pouvoir des Indiens... au milieu des montagnes Rocheuses... On m'avait mis en croix, on commençait à me scalper... j'allais mourir... lorsque la divine Providence m'envoya un secours inattendu... Oui... c'est cette femme qui m'a sauvé...

-- Cette femme!... s'écrièrent à la fois Samuel, le père d'Aigrigny et le notaire.

Rodin seul paraissait complètement étranger à l'épisode du portrait; le visage contracté par une impatience courroucée, il se rongeait les ongles à vif en contemplant avec angoisse la lente marche des aiguilles de sa montre.

-- Comment! cette femme vous a sauvé la vie? reprit le père d'Aigrigny.

-- Oui, c'est cette femme, reprit Gabriel d'une voix plus basse et presque effrayée; cette femme... ou plutôt une femme qui lui ressemblait tellement, que si ce tableau n'était pas ici depuis un siècle et demi je croirais qu'il a été peint d'après elle... car je ne puis m'expliquer comment une ressemblance si frappante peut être l'effet d'un hasard... Enfin, ajouta-t-il au bout d'un moment de silence, en poussant un profond soupir, les mystères de la nature... et la volonté de Dieu sont impénétrables.

Et Gabriel retomba accablé sur son fauteuil, au milieu d'un profond silence, que le père d'Aigrigny rompit bientôt en disant:

-- C'est un fait de ressemblance extraordinaire, et rien de plus... mon cher fils... seulement, la gratitude bien naturelle que vous avez pour votre libératrice donne à ce jeu bizarre de la nature un grand intérêt pour vous.

Rodin, dévoré d'impatience, dit au notaire, à côté duquel il se trouvait:

-- Il me semble, monsieur, que tout ce petit roman est assez étranger au testament.

-- Vous avez raison, reprit le notaire en se rasseyant; mais ce fait est si extraordinaire, si romanesque, ainsi que vous le dites, que l'on ne peut s'empêcher de partager le profond étonnement de monsieur...

Et il montra Gabriel qui, accoudé sur un des bras du fauteuil, appuyait son front sur sa main et semblait complètement absorbé. Le notaire continua de la sorte la lecture du testament:

«Telles ont été les persécutions auxquelles ma famille a été en butte de la part de la société de Jésus. Cette société possède, à cette heure, mes biens par la confiscation. Je vais mourir... Puisse sa haine s'éteindre dans ma mort et épargner ma race!... ma race, dont le sort est ma seule, ma dernière pensée à ce moment solennel.

«Ce matin, j'ai mandé ici un homme d'une probité depuis longtemps éprouvée, Isaac Samuel. Il me doit la vie, et chaque jour je me suis applaudi d'avoir pu conserver au monde une si honnête, une si excellente créature. Avant la confiscation de mes biens, Isaac Samuel les avait toujours administrés avec autant d'intelligence que de probité. Je lui ai confié les cinquante mille écus qu'un fidèle dépositaire m'avait rendus. Isaac Samuel et après lui ses descendants, auxquels il léguera ce devoir de reconnaissance, se chargent de faire valoir et d'accumuler cette somme jusqu'à l'expiration de la cent cinquantième année à dater de ce jour. Cette somme ainsi accumulée peut devenir énorme, constituer une fortune de roi... si les événements ne sont pas contraires à sa gestion...

«Puissent mes voeux être écoutés de mes descendants sur le partage et sur l'emploi de cette somme immense!

«Il arrive fatalement en un siècle et demi tant de changements, tant de variations, tant de bouleversements de fortune parmi les générations successives d'une famille, que, probablement, dans cent cinquante ans, mes descendants se trouveront appartenir aux différentes classes de la société, et représenteront ainsi les divers éléments sociaux de leur temps. Peut-être se rencontrera-t- il parmi eux des hommes doués d'une grande intelligence, ou d'un grand courage, ou d'une grande vertu; peut-être des savants, des noms illustres dans la guerre ou dans les arts; peut-être aussi d'obscurs artisans, de modestes bourgeois; peut-être aussi, hélas! de grands coupables...

«Quoi qu'il advienne, mon voeu le plus ardent, le plus cher, c'est que mes descendants se rapprochent et reconstituent ma famille par une étroite, une sincère union, en mettant parmi eux en pratique ces mots divins du Christ: _Aimez-vous les uns les autres. _Cette union serait d'un salutaire exemple... car il me semble que de _l'union, _que de l'association des hommes entre eux, doit surgir le bonheur futur de l'humanité.

«La compagnie qui a depuis si longtemps persécuté ma famille est un des plus éclatants exemples de la toute-puissance de l'association, même appliquée au mal. Il y a quelque chose de si fécond, de si divin dans ce principe, qu'il force quelquefois au bien les associations les plus mauvaises, les plus dangereuses. Ainsi les missions ont jeté de rares, mais de pures, de généreuses clartés sur cette ténébreuse compagnie de Jésus... cependant fondée dans le but détestable et impie d'anéantir, par une éducation homicide, toute volonté, toute pensée, toute liberté, toute intelligence chez les peuples, afin de les livrer tremblants, superstitieux, abrutis et désarmés au despotisme des rois, que la compagnie se réservait de dominer à son tour par ses confesseurs...»

À ce passage du testament, il y eut un nouveau et étrange regard échangé entre Gabriel et le père d'Aigrigny. Le notaire continua:

«Si une association perverse, fondée sur la dégradation humaine, sur la crainte, sur le despotisme, et poursuivie de la malédiction des peuples, a traversé les siècles et souvent dominé le monde par la terreur... que serait-ce d'une association qui, procédant de la fraternité, de l'amour évangélique, aurait pour but d'affranchir l'homme et la femme de tout dégradant servage; de convier au bonheur d'ici-bas ceux qui n'ont connu de la vie que des douleurs et la misère; de glorifier et d'enrichir le travail nourricier; d'éclairer ceux que l'ignorance déprave; de favoriser la libre expansion de toutes les passions que Dieu, dans sa sagesse infinie, dans son inépuisable bonté, a départies à l'homme comme autant de leviers puissants; de sanctifier tout ce qui vient de Dieu... l'amour comme la maternité, la force comme l'intelligence, la beauté comme le génie; de rendre enfin les hommes véritablement religieux et profondément reconnaissants envers le Créateur, en leur donnant l'intelligence des splendeurs de la nature et de leur part méritée des trésors dont il nous comble?

«Oh! si le ciel veut que, dans un siècle et demi, les descendants de ma famille, fidèles aux dernières volontés d'un coeur ami de l'humanité, se rapprochent ainsi dans une sainte communauté; si le ciel veut que parmi eux se rencontrent des âmes charitables et passionnées de commisération pour ce qui souffre; des esprits élevés, amoureux de la liberté; des coeurs éloquents et chaleureux; des caractères résolus, des femmes réunissant la beauté, l'esprit et la bonté, combien sera féconde et puissante l'harmonieuse union de toutes ces idées, de toutes ces influences, de toutes ces forces, de toutes ces attractions groupées autour de cette fortune de roi qui, concentrée par l'association et sagement régie, rendra praticables les plus admirables utopies!

«Quel merveilleux foyer de pensées fécondes, généreuses! quels rayonnements salutaires et vivifiants jailliraient incessamment de ce centre de charité, d'émancipation et d'amour! Que de grandes choses à tenter, que de magnifiques exemples à donner au monde par la pratique! Quel divin apostolat! Enfin, quel irrésistible élan pourrait imprimer à l'humanité tout entière une famille ainsi groupée, disposant de tels moyens d'action! Et puis alors cette association pour le bien serait capable de combattre la funeste association dont je suis victime, et qui peut-être dans un siècle et demi n'aura rien perdu de son redoutable pouvoir. Alors, à cette oeuvre de ténèbres, de compression et de despotisme, qui pèse sur le monde chrétien, les miens pourraient opposer une oeuvre de lumière, d'expansion et de liberté. Le génie du bien et le génie du mal seraient en présence. La lutte commencerait, et Dieu protégerait les justes...

«Et pour que les immenses ressources pécuniaires qui auraient donné tant de pouvoir à ma famille ne s'épuisent pas, et se renouvellent avec les années, mes héritiers, écoutant mes volontés, devraient placer, selon les mêmes conditions d'accumulation, le double de la somme que j'ai placée... Alors, un siècle et demi après eux... quelle nouvelle source de puissance et d'action pour leurs descendants!!! quelle perpétuité dans le bien!!!

«On trouvera d'ailleurs, dans le grand meuble d'ébène de la salle de deuil, quelques idées pratiques au sujet de cette association.

«Telles sont mes dernières volontés, ou plutôt mes dernières espérances... Si j'exige absolument que ceux de ma race se trouvent _en personne _rue Saint-François le jour de l'ouverture de ce testament, c'est afin que, réunis à ce moment solennel, ils se voient, se connaissent: peut-être alors mes paroles les frapperont; au lieu de vivre divisés, ils s'uniront; leurs intérêts même y gagneront, et ma volonté sera accomplie.

* * * *

«En envoyant, il y a peu de jours, à ceux de ma famille que l'exil a dispersés en Europe, une médaille où est gravée la date de cette convocation pour mes héritiers à un siècle et demi de ce jour, j'ai dû tenir secret son véritable motif, disant seulement que ma descendance avait un grand intérêt à se trouver à ce rendez-vous.

«J'ai agi ainsi parce que je connais la ruse et la persistance de la compagnie dont je suis victime; si elle avait pu savoir qu'à cette époque mes descendants auraient à se partager des sommes immenses, de grandes fourberies, de grands dangers peut-être auraient menacé ma famille, car de sinistres recommandations se seraient transmises de siècle en siècle dans la société de Jésus. Puisse cette précaution être efficace! Puisse mon voeu exprimé sur les médailles avoir été fidèlement transmis de génération en génération!

«Si je fixe le jour et l'heure fatale où ma succession sera irrévocablement fermée en faveur de ceux de mes descendants qui se seront présentés rue Saint-François le 13 février 1832, avant midi, c'est qu'il faut un terme à tout délai, et que mes héritiers auront été suffisamment prévenus depuis bien des années de ne pas manquer à ce rendez-vous.

«Après la lecture de mon testament, la personne qui sera dépositaire de l'accumulation des fonds fera connaître leur valeur et leur chiffre, afin qu'au dernier coup de midi ces sommes soient acquises et partagées aux héritiers présents. Alors les appartements de la maison leur seront ouverts. Ils verront des choses dignes de leur intérêt, de leur pitié, de leur respect... dans la salle de deuil surtout...

«Mon désir est que cette maison ne soit pas vendue, qu'elle reste ainsi meublée, et qu'elle serve de point de réunion à mes descendants, si, comme je l'espère, ils écoutent ma dernière prière.

«Si, au contraire, ils se divisent; si, au lieu de s'unir pour concourir à une des plus généreuses entreprises qui aient jamais signalé un siècle, ils cèdent à des passions égoïstes; s'ils préfèrent l'individualité stérile à l'association féconde; si, dans cette fortune immense, ils ne voient qu'une occasion de dissipation frivole ou d'accumulation sordide... qu'ils soient maudits par tous ceux qu'ils auraient pu aimer, secourir et émanciper... que cette maison soit démolie et rasée, que tous les papiers dont Isaac Samuel aura laissé l'inventaire soient, ainsi que les deux portraits du salon rouge, brûlés par le gardien de ma demeure.

«J'ai dit...

«Maintenant, mon devoir est accompli... En tout ceci j'ai suivi les conseils de l'homme que je vénère et que j'aime comme la véritable image de Dieu sur la terre.

«L'ami fidèle qui m'a remis les cinquante mille écus, débris de ma fortune, sait seul l'emploi que j'en veux faire... je n'ai pu refuser à son amitié si sûre cette preuve de confiance; mais aussi, j'ai dû lui taire le nom d'Isaac Samuel... c'était exposer ce dernier et surtout ses descendants à de grands dangers. Tout à l'heure, cet ami, qui ignore que ma résolution de mourir va recevoir son accomplissement, viendra ici, avec mon notaire; c'est entre leurs mains que, après les formalités d'usage, je déposerai ce testament cacheté.

«Telles sont mes dernières volontés. «Je mets leur accomplissement sous la sauvegarde de la Providence, Dieu ne peut que protéger ces voeux d'amour, de paix, d'union et de liberté. «Ce testament _mystique__[28]_ ayant été fait librement par moi et entièrement écrit de ma main, j'entends et veux qu'il soit scrupuleusement exécuté dans son esprit et dans sa lettre.

«Ce jourd'hui, 13 février 1681, une heure de relevée.

«MARIUS DE RENNEPONT.»

À mesure que le notaire avait poursuivi la lecture du testament, Gabriel avait été successivement agité d'impressions pénibles et diverses. D'abord, nous l'avons dit, il avait trouvé étrange que la fatalité voulût que cette fortune immense provenant d'une victime de la compagnie revînt aux mains de cette compagnie, grâce à la donation qu'il venait de renouveler. Puis, son âme charitable et élevée lui ayant fait aussitôt comprendre quelle aurait pu être l'admirable portée de la généreuse association de famille si instamment recommandée par Marius de Rennepont, il songeait avec une profonde amertume que, par suite de sa renonciation et de l'absence de tout autre héritier, cette grande pensée était inexécutable, et que cette fortune, beaucoup plus considérable qu'il ne l'avait cru, allait tomber aux mains d'une compagnie perverse qui pouvait s'en servir comme d'un terrible moyen d'action. Mais, il faut le dire, l'âme de Gabriel était si belle, si pure, qu'il n'éprouva pas le moindre regret personnel en apprenant que les biens auxquels il avait renoncé pouvaient être d'une grande valeur; il se plut même, par un touchant contraste, en découvrant qu'il avait failli être si riche, à reporter sa pensée vers l'humble presbytère où il espérait aller bientôt vivre dans la pratique des plus saintes vertus évangéliques.

Ces idées se heurtaient confusément dans son esprit. La vue du portrait de femme, les révélations sinistres contenues dans le testament, la grandeur de vues qui s'était manifestée dans les dernières volontés de M. de Rennepont, tant d'incidents extraordinaires jetaient Gabriel dans une sorte de stupeur étonnée où il était encore plongé lorsque Samuel dit au notaire, en lui présentant la clef du registre:

-- Vous trouverez, monsieur, dans ce registre, l'état actuel des sommes qui sont en ma possession par suite de la capitalisation et accumulation des cent cinquante mille francs confiés à mon grand- père par M. Marius de Rennepont.

-- Votre grand-père!... s'écria le père d'Aigrigny au comble de la surprise; c'est donc votre famille qui a fait constamment valoir cette somme?

-- Oui, monsieur, et ma femme va dans quelques instants apporter ici le coffret qui renferme les valeurs.

-- Et à quel chiffre s'élèvent ces valeurs? demanda Rodin de l'air du monde le plus indifférent.

_-- _Ainsi que M. le notaire peut s'en assurer par cet état, répondit Samuel avec une simplicité parfaite, comme s'il se fût seulement agi des cent cinquante mille francs primitifs, j'ai en caisse, en valeurs ayant cours, la somme de deux cent douze millions cent soixante...

-- Vous dites, monsieur? s'écria le père d'Aigrigny sans laisser Samuel achever, car l'appoint importait assez peu au révérend père.

-- Oui, le chiffre? ajouta Rodin d'une voix palpitante, et pour la première fois peut-être de sa vie il perdit son sang-froid, le chiffre... le chiffre... le chiffre!

-- Je dis, monsieur, reprit le vieillard, que j'ai en caisse pour deux cent douze millions cent soixante-quinze mille francs de valeurs... soit nominatives, soit au porteur... ainsi que vous allez vous en assurer, monsieur le notaire, car voici ma femme qui les apporte.

En effet, à ce moment, Bethsabée entra, tenant entre ses bras la cassette de bois de cèdre où étaient renfermées ces valeurs, la posa sur la table, et sortit après avoir échangé un regard affectueux avec Samuel.

Lorsque celui-ci eut déclaré l'énorme chiffre de la somme en question, un silence de stupeur accueillit ses paroles. Sauf Samuel, tous les acteurs de cette scène se croyaient le jouet d'un rêve, le père d'Aigrigny et Rodin comptaient sur quarante millions... Cette somme, déjà énorme, était plus que quintuplée... Gabriel, en entendant le notaire lire les passages du testament où il était question d'une fortune de roi, et ignorant les prodiges de la capitalisation, avait évalué cette fortune à trois ou quatre millions... Aussi, le chiffre exorbitant qu'on venait de lui révéler l'étourdissait... Et malgré son admirable désintéressement et sa scrupuleuse loyauté, il éprouvait une sorte d'éblouissement, de vertige, en songeant que ces biens immenses auraient pu lui appartenir... à lui seul... Le notaire, presque aussi stupéfait que lui, examinait l'état de la caisse de Samuel, et paraissait à peine en croire ses yeux. Le juif, muet aussi, était douloureusement absorbé en songeant qu'aucun autre héritier ne se présentait.

Au milieu de ce profond silence, la pendule placée dans la chambre voisine commença à sonner lentement midi!...

Samuel tressaillit... puis poussa un profond soupir... Quelques secondes encore, et le délai fatal serait expiré.

Rodin, le père d'Aigrigny, Gabriel et le notaire étaient sous le coup d'un saisissement si profond, qu'aucun d'eux ne remarqua combien il était étrange d'entendre la sonnerie de cette pendule...

-- Midi! s'écria Rodin; et, par un mouvement involontaire, il posa brusquement ses deux mains sur la cassette, comme pour en prendre possession.

-- Enfin!!! s'écria le père d'Aigrigny avec une expression de joie, de triomphe, d'enivrement, impossible à peindre.

Puis il ajouta en se jetant dans les bras de Gabriel, qu'il embrassa avec exaltation:

-- Ah! mon cher fils... que de pauvres vont vous bénir!... Vous êtes un saint Vincent de Paul... Vous serez canonisé... je vous le jure...

-- Remercions d'abord la Providence, dit Rodin d'un ton grave et ému, en tombant à genoux; remercions la Providence de ce qu'elle a permis que tant de biens fussent employés à la plus grande gloire du Seigneur.

Le père d'Aigrigny, après avoir embrassé Gabriel, le prit par la main et lui dit:

-- Rodin a raison... À genoux, mon cher fils, et rendons grâce à la Providence.

Ce disant, le père d'Aigrigny s'agenouilla et entraîna Gabriel, qui, étourdi, confondu, n'ayant plus la tête à lui, tant les événements se précipitaient, s'agenouilla machinalement.

Le dernier coup de midi sonna. Tous se relevèrent. Alors le notaire dit d'une voix légèrement altérée, car il y avait quelque chose d'extraordinaire et de solennel dans cette scène:

-- Aucun autre héritier de M. Marius de Rennepont ne s'étant présenté avant midi, j'exécute la volonté du testateur en déclarant au nom de la justice et de la loi, monsieur François- Marie-Gabriel de Rennepont, ici présent, seul et unique héritier, et possesseur des biens meubles et immeubles et valeurs de toute espèce provenant de la succession du testateur; desquels biens le sieur Gabriel de Rennepont, prêtre, a fait librement et volontairement don, par acte notarié, au sieur Frédéric-Emmanuel de Bordeville, marquis d'Aigrigny, prêtre, qui par le même acte, les a acceptés, et s'en trouve ainsi légitime possesseur, aux lieu et place dudit Gabriel de Rennepont, par le fait de cette donation entre vifs, grossoyée par moi ce matin, et signée Gabriel de Rennepont et Frédéric d'Aigrigny, prêtres.

À ce moment on entendit dans le jardin un grand bruit de voix. Bethsabée entra précipitamment, et dit à son mari d'une voix altérée:

-- Samuel... un soldat... il veut... Bethsabée n'en put dire davantage.

À la porte du salon rouge apparut Dagobert. Le soldat était d'une pâleur effrayante; il semblait presque défaillant, portait son bras gauche en écharpe et s'appuyait sur Agricol.

À la vue de Dagobert, les flasques et blafardes paupières de Rodin s'injectèrent subitement comme si tout son sang eût reflué vers son cerveau. Puis le _socius _se précipita sur la cassette avec un mouvement de colère et de possession si féroce, qu'on eût dit qu'il était résolu, en la couvrant de son corps, à la défendre au péril de sa vie.

IX. La donation entre vifs.

Le père d'Aigrigny ne reconnaissait pas Dagobert, et n'avait jamais vu Agricol; aussi ne se rendit-il pas d'abord compte de l'espèce d'effroi courroucé manifesté par Rodin; mais le révérend père comprit tout, lorsqu'il eut entendu Gabriel pousser un cri de joie et qu'il le vit se jeter entre les bras du forgeron en disant:

-- Toi... mon frère! et vous... mon second père!... Ah! c'est Dieu qui vous envoie...

Après avoir serré la main de Gabriel, Dagobert s'avança vers le père d'Aigrigny d'un pas rapide quoiqu'un peu chancelant.

Remarquant la physionomie menaçante du soldat, le révérend père, fort des droits acquis et se sentant après tout _chez lui _depuis midi, recula d'un pas, et dit impérieusement au vétéran:

-- Qui êtes-vous, monsieur? que voulez-vous?

Au lieu de lui répondre, le soldat fit encore quelques pas; puis, s'arrêtant et se mettant bien en face du père d'Aigrigny, il le contempla, pendant une seconde, avec un si effrayant mélange de curiosité, de mépris, d'aversion et d'audace, que l'ex-colonel de hussards, un moment interdit, baissa les yeux devant la figure pâle et devant le regard étincelant du vétéran.

Le notaire et Samuel, frappés de surprise, restaient muets spectateurs de cette scène, tandis qu'Agricol et Gabriel suivaient avec anxiété les moindres mouvements de Dagobert.

Quant à Rodin, il avait feint de s'appuyer sur la cassette, afin de pouvoir toujours la couvrir de son corps.

Surmontant enfin l'embarras que lui causait le regard inflexible du soldat, le père d'Aigrigny redressa la tête et répéta:

-- Je vous demande, monsieur, qui vous êtes et ce que vous voulez?

-- Vous ne me reconnaissez donc pas? dit Dagobert en se contenant à peine.

-- Non, monsieur...

-- Au fait, reprit le soldat avec un profond dédain, vous baissiez les yeux de honte lorsqu'à Leipzig, où vous vous battiez avec les Russes contre les Français, le général Simon, criblé de blessures, vous a répondu, à vous, renégat, qui lui demandiez son épée: _Je ne rends pas mon épée à un traître; _et il s'est traîné jusqu'à un grenadier russe, à qui il l'a rendue... À côté du général Simon, il y avait un soldat aussi blessé... ce soldat, c'était moi...

-- Enfin, monsieur... que voulez-vous? dit le père d'Aigrigny se contenant à peine.

-- Je veux vous démasquer, vous qui êtes un prêtre aussi infâme, aussi exécré de tous, que Gabriel, que voilà, est un prêtre admirable et béni de tous.

-- Monsieur!... s'écria le marquis devenu livide de colère et d'émotion.

-- Je vous dis que vous êtes un infâme! reprit le soldat avec plus de force. Pour dépouiller les filles du maréchal Simon, Gabriel et Mlle de Cardoville, de leur héritage, vous vous êtes servi des moyens les plus affreux.

-- Que dites-vous? s'écria Gabriel, les filles du maréchal Simon?...

-- Sont tes parentes, mon brave enfant, ainsi que cette digne demoiselle de Cardoville... la bienfaitrice d'Agricol; aussi... ce prêtre, et il montra le père d'Aigrigny, a fait enfermer l'une comme folle dans une maison de santé... et séquestrer les orphelines dans un couvent... Quant à toi, mon brave enfant, je n'espérais pas te voir ici, croyant qu'on t'aurait empêché, ainsi que les autres, de t'y trouver ce matin; mais, Dieu merci, tu es là... et j'arrive à temps: je ne suis pas venu plus tôt à cause de ma blessure. J'ai tant perdu de sang que j'ai eu toute la matinée des défaillances.

-- En effet, s'écria Gabriel avec inquiétude, je n'avais pas remarqué votre bras en écharpe... Cette blessure, quelle est-elle?

À un signe d'Agricol, Dagobert reprit:

-- Ce n'est rien... la suite d'une chute... Mais me voilà... et bien des infamies vont se dévoiler...

Il est impossible de peindre la curiosité, les angoisses, la surprise ou les craintes des différents acteurs de cette scène en entendant ces menaçantes paroles de Dagobert.

Mais de tous, le plus atterré était Gabriel. Son angélique figure se bouleversait, ses genoux tremblaient. Foudroyé par la révélation de Dagobert, apprenant ainsi l'existence d'autres héritiers, pendant quelques minutes il ne put prononcer une parole; enfin, il s'écria d'une voix déchirante:

-- Et c'est moi... mon Dieu... c'est moi... qui suis cause de la spoliation de cette famille!

-- Toi, mon frère? s'écria Agricol.

-- N'a-t-on pas aussi voulu te dépouiller? ajouta Dagobert.

-- Le testament, reprit Gabriel avec une angoisse croissante, portait que l'héritage appartiendrait à ceux des héritiers qui se présenteraient avant midi.

-- Et bien? dit Dagobert effrayé de l'émotion du jeune prêtre.

-- Midi a sonné, reprit celui-ci. Seul de la famille, j'étais ici à présent; comprenez-vous maintenant?... Le délai est passé... Les héritiers sont dépossédés par moi!...

-- Par toi! dit Dagobert en balbutiant de joie; par toi, mon brave enfant... tout est sauvé alors!...

-- Oui, mais...

-- Tout est sauvé! reprit Dagobert radieux en interrompant Gabriel; tu partageras avec les autres... Je te connais.

-- Mais tous ces biens, je les ai abandonnés d'une manière irrévocable, s'écria Gabriel avec désespoir.

-- Abandonnés... ces biens!... dit Dagobert pétrifié; mais à qui... à qui?

-- À monsieur... dit Gabriel en désignant le père d'Aigrigny.

-- À lui! répéta Dagobert anéanti, à lui!... au renégat... toujours le démon de cette famille!

-- Mais, mon frère, s'écria Agricol, tu connaissais donc tes droits à cet héritage?

-- Non, répondit le jeune prêtre avec accablement, non... je l'ai seulement appris ce matin même par le père d'Aigrigny... Il avait été, m'a-t-il dit, récemment instruit de mes droits par des papiers de famille autrefois trouvés sur moi et envoyés par notre mère à son confesseur.

Le forgeron parut frappé d'un trait de lumière, et s'écria:

-- Je comprends tout maintenant... on aura vu dans ces papiers que tu pouvais être riche un jour... alors on s'est intéressé à toi... on t'a attiré dans ce collège, nous ne pouvions jamais te voir... et plus tard on a trompé ta vocation par d'indignes mensonges, afin de t'obliger à te faire prêtre et de t'amener ensuite à faire cette donation... Ah! monsieur, reprit Agricol en se tournant vers le père d'Aigrigny avec indignation, mon père a raison, une telle machination est infâme!...

Pendant cette scène, le révérend père et son _socius, _d'abord effrayés et ébranlés dans leur audace, avaient peu à peu repris un sang-froid parfait. Rodin, toujours accoudé sur la cassette, avait dit quelques mots à voix basse au père d'Aigrigny. Aussi lorsque Agricol, emporté par l'indignation, avait reproché à ce dernier ses machinations infâmes, celui-ci avait baissé la tête et modestement répondu:

-- Nous devons pardonner les injures et les offrir au Seigneur comme preuve de notre humilité.

Dagobert, étourdi, écrasé par tout ce qu'il venait d'apprendre, sentait presque sa raison se troubler; après tant d'angoisses, ses forces lui manquaient devant ce nouveau et terrible coup.

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