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Le corricolo (part 3 of 4)

Part 3 of 4 · Alexandre Dumas · Public domain text

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Contents (5)
  1. Opening under 1 min
  2. Introduction about 6 h 16 min
  3. Le corricolo (part 3 of 4) about 6 h 16 min
  4. Le corricolo (part 4 of 4) about 1 h 32 min
  5. Introduction about 1 min

Continue:

Le corricolo (part 3 of 4)

Depuis ce jour, la dévotion à saint Janvier, loin de subir quelque nouvelle atteinte, a toujours été en croissant.

J'ai entendu dans une église la prière d'un lazzarone: il demandait à Dieu de prier saint Janvier de le faire gagner à la loterie.

XXIV

Le Capucin de Resina.

Le Vésuve, dont nous nous sommes encore assez peu occupé, mais auquel nous reviendrons plus tard, est le juste milieu entre l'Etna et le Stromboli.

Je pourrais donc, en toute sécurité de conscience, renvoyer mes lecteurs aux descriptions que j'ai déjà données des deux autres volcans.

Mais, dans la nature comme dans l'art, dans l'oeuvre de Dieu comme dans le travail de l'homme, dans le volcan comme dans le drame, à côté du mérite réel il y a la réputation.

Or, quoique les véritables débuts du Vésuve dans sa carrière volcanique datent à peine de l'an 79, c'est-à-dire d'une époque où l'Etna était déjà vieux, il s'est tant remué depuis dans ses cinquante éruptions successives, il a si bien profité de son admirable position et de sa magnifique mise en scène, il a fait tant de bruit et tant de fumée, que non seulement il a éclipsé le nom de ses anciens confrères, qui n'étaient ni de force ni de taille à lutter contre lui, mais qu'il a presque effacé la gloire du roi des volcans, du redoutable Etna, du géant homérique.

Il faut aussi convenir qu'il s'est révélé au monde par un coup de maître.

Envelopper la campagne et la mer d'un sombre nuage; répandre la terreur et la nuit sur une immense étendue; envoyer ses cendres jusqu'en Afrique, en Syrie, en Égypte; supprimer deux villes telles qu'Herculanum et Pompeïa; asphyxier à une lieue de distance un philosophe tel que Pline, et forcer son neveu d'immortaliser la catastrophe par une admirable lettre; vous m'avouerez que ce n'est pas trop mal pour un volcan qui commence, et pour un ignivome qui débute.

A dater de cette époque le Vésuve n'a rien négligé pour justifier la célébrité qu'il avait acquise d'une manière si terrible et si imprévue. Tantôt éclatant comme un mortier et vomissant par neuf bouches de feu des torrens de lave, tantôt pompant l'eau de la mer et la rejetant en gerbes bouillonnantes au point de noyer trois mille personnes, tantôt se couronnant d'un panache de flammes qui s'éleva en 1779, selon le calcul des géomètres, à dix-huit mille pieds de hauteur, ses éruptions, qu'on peut suivre exactement sur une collection de gravures coloriées, ont toutes un caractère différent et offrent toujours l'aspect le plus grandiose et le plus pittoresque. On dirait que le volcan a ménagé ses effets, varié ses phénomènes, gradué ses explosions avec une parfaite entente de son rôle. Tout lui a servi pour agrandir sa renommée: les récits des voyageurs, les exagérations des guides, l'admiration des Anglais, qui, dans leur philanthropique enthousiasme, donneraient leur fortune et leurs femmes par dessus pour voir une bonne fois brûler Naples et ses environs. Il n'est pas jusqu'à la lutte soutenue avec saint Janvier, lutte, à la vérité, où le saint a remporté tout l'avantage, qui n'ait aussi ajouté à la gloire du Vésuve. Il est vrai que le volcan a fini par être vaincu, comme Satan par Dieu; mais une telle défaite est plus grande qu'un triomphe. Aussi le Vésuve n'est plus seulement célèbre, il est populaire.

On comprend, après cela, qu'il m'était impossible de quitter Naples sans présenter mes hommages au Vésuve.

Je fis donc prévenir Francesco[1] qu'il eût à tenir prêt son corricolo pour le lendemain matin à six heures, en lui recommandant bien d'être exact, et en joignant à la recommandation six carlins de pour-boire, seul moyen de rendre la recommandation efficace.

Le lendemain, à la pointe du jour, Francesco et son fantastique attelage étaient à la porte de l'hôtel. Jadin refusa de m'accompagner dans ma nouvelle ascension, prétendant que son croquis n'en serait que plus exact s'il ne quittait pas sa fenêtre, et m'engageant par toutes sortes de raisons à ne pas me déranger moi-même pour si peu de chose. A l'entendre, le Vésuve était un volcan éteint depuis plusieurs siècles, comme la Solfatare ou le lac d'Aguano; seulement le roi de Naples y faisait tirer de temps à autre un petit feu d'artifice à l'intention des Anglais. Quant à Milord, il partagea complètement l'avis de son maître: l'intelligent animal, après son bain dans les eaux bouillantes de Vulcano et son passage dans les sables brûlans de Stromboli, était parfaitement guéri de toute curiosité scientifique.

Je partis donc seul avec Francesco.

Le brave conducteur commença par s'informer très respectueusement si son excellence mon camarade n'était pas indisposé. Rassuré sur l'objet de ses craintes, il s'empressa de quitter sa tristesse de commande, reprit son air le plus joyeux, son sourire le plus épanoui, et fit claquer son fouet avec un redoublement de bonne humeur. Soit que la présence de Jadin l'eût intimidé dans nos excursions précédentes, soit qu'il eût avalé littéralement son pour-boire de la veille, Francesco déploya tout le long de la route une verve sceptique et une incrédulité voltairienne que je ne lui avais nullement soupçonnées, et qui m'étonnèrent singulièrement dans un homme de son âge, de sa condition et de son pays.

Arrivé au Ponte della Maddalena, il passa fort cavalièrement entre les deux statues de saint Janvier et de saint Antoine, affectant de siffler ses chevaux et de crier gare! à la foule, pour ne pas rendre le salut d'usage aux deux protecteurs de la ville.

Comme à la rigueur cette première irrévérence pouvait être mise sur le compte d'une distraction légitime, je fis semblant de ne pas m'en apercevoir.

Mais en traversant San Giovanni a Tudicci, village assez célèbre pour la confection du macaroni, un moine franciscain d'une santé florissante et d'une magnifique encolure, par ce droit naturel qu'ont les moines napolitains sur tous les corricoli, comme les Anglais sur la mer, héla le cocher, et lui fit signe impérieusement de l'attendre. Francesco arrêta ses chevaux avec une si parfaite bonne foi, qu'habitué d'ailleurs à de telles surprises, je m'étais déjà rangé pour faire place au compagnon que le ciel m'envoyait. Mais à peine le bon moine s'était-il approché à la portée de nos voix, que Francesco ôta ironiquement son chapeau, et lui dit avec un sourire railleur:--Pardon, mon révérend, mais je crois que saint François, mon patron et le fondateur de votre ordre, n'est jamais monté dans un corricolo de sa vie. Si je ne me trompe, il se servait de ses sandales lorsqu'il voyageait par terre, et de son manteau lorsqu'il traversait la mer. Or, vos souliers me semblent en fort bon état, et je ne vois pas le plus petit trou à votre manteau: ainsi, mon frère, si vous voulez aller à Capri, prenez votre manteau; si vous voulez aller à Sorrente, prenez vos sandales. Adieu, mon révérend.

Cette fois, l'irréligion de Francesco devenait plus évidente. Cependant, si son refus était toujours blâmable dans la forme, on pouvait en quelque sorte l'excuser au fond; car, m'ayant cédé son corricolo, il n'avait plus le droit d'y admettre d'autres passagers. Je voulus donc attendre une autre occasion pour lui exprimer mon mécontentement.

Comme nous entrions à Portici, à la hauteur d'une petite rue qui mène au port du Granatello, je remarquai une énorme croix peinte en noir, et au dessous de cette croix une inscription en grosses lettres qui enjoignait aux voitures d'aller au pas, et aux cochers de se découvrir.

Je me retournai vivement vers Francesco pour voir de quelle manière il allait se conformer à un ordre aussi simple et aussi précis: lui donnant l'exemple moi-même, plus encore, je dois le dire, par un sentiment de respect intime que par obéissance aux réglemens de Sa Majesté Ferdinand II; Francesco enfonça son chapeau sur sa tête, et fit partir ses chevaux au galop.

Il n'y avait plus de doute possible sur les intentions anti-chrétiennes de mon conducteur. Je n'avais rien vu de pareil dans toute l'Italie. Je pensai qu'il était temps d'intervenir.

--Pourquoi n'arrêtez-vous pas vos chevaux? Pourquoi ne saluez-vous pas cette croix? lui demandai-je sévèrement.

--Bah! me dit-il d'un ton dégagé qui eût fait honneur à un encyclopédiste, cette croix que vous voyez, monsieur, est la croix du mauvais larron. Les habitans de Portici l'ont en grande vénération, par une raison toute simple: ils sont tous voleurs.

L'esprit fort de cet homme renversait toutes les idées que je m'étais faites sur la foi naïve et l'aveugle superstition du lazzarone.

Néanmoins, je crus m'être trompé un instant, et j'allais lui rendre mon estime en le voyant revenir à des sentimens plus pieux. Entre Portici et Resina, au point de jonction des deux chemins, dont l'un conduit à la Favorite, et l'autre descend à la mer, s'élève une de ces petites chapelles, si fréquentes en Italie, devant lesquelles les brigands eux-mêmes ne passent pas sans s'incliner. La fresque qui sert de tableau à la petite chapelle de Resina jouit à bon droit d'une immense réputation a dix lieues à la ronde. Ce sont des âmes du purgatoire du plus beau vermillon, se tordant de douleur et d'angoisse dans des flammes si vives et si terribles, que, comparé à leur intense ardeur, le feu du Vésuve n'est qu'un feu follet.

A la vue du brasier surhumain, la raillerie expira sur les lèvres de Francesco; il porta machinalement la main à son chapeau, et jeta un long regard sur les deux chemins qui se terminaient à angle droit par la chapelle, comme s'il eût craint d'être observé par quelqu'un. Mais ce bon mouvement, inspiré soit par la peur, soit par le remords, ne dura que quelques secondes. Rassuré par son inspection rapide, Francesco redoubla de gaîté et d'aplomb, et, donnant un libre cours à ses moqueries et à ses sarcasmes, il se mit en devoir de me faire sa profession de foi, ou plutôt d'incrédulité, se vantant tout haut qu'il ne croyait ni au purgatoire, ni à l'enfer, ni à Dieu, ni au diable; et ajoutant, en forme de corollaire, que toutes ces momeries avaient été inventées par les prêtres, à l'effet de presser la bourse des pauvres gens assez simples et assez timides pour se fier à leurs promesses ou s'effrayer de leurs menaces.

Francesco me rappelait étonnamment mon brave capitaine Langlé.

J'allais arrêter ce débordement d'épigrammes émoussées et de bel-esprit de carrefour, lorsque Francesco, sautant légèrement à terre, m'annonça que nous étions arrivés.

--Comment! déjà? m'écriai-je en oubliant mon sermon.

--C'est-à-dire nous sommes arrivés à la paroisse de Resina, au pied du Vésuve. Maintenant il ne reste plus qu'à monter.

--Et comment monte-t-on au Vésuve?

--Il y a trois manières de monter: en chaise à porteurs, à quatre pattes et à âne. Vous avez le choix.

--Ah! et laquelle de ces trois manières te semble-t-elle préférable?

--Dame! ça dépend... Si vous vous décidez pour la chaise à porteurs, vous n'avez qu'à louer une de ces petites cages peintes que vous voyez là à votre gauche: montez dedans, fermez les yeux et vous laissez faire. Au bout de deux heures, on vous déposera sur le sommet de la montagne, mais...

---Mais quoi?

--Avec la chaise, on a une chance de plus de se casser le cou; vous comprenez, excellence... quatre jambes glissent mieux que deux.

--Allons, parlons d'autre chose.

--Si vous grimpez à quatre pattes, il est clair qu'en vous aidant des pieds et des mains, vous risquez moins de rouler en bas, mais...

--Encore, qu'y a-t-il?

--Il y a, excellence, que vous vous écorcherez les pieds sur la lave, et que vous vous brûlerez les mains dans les cendres.

--Reste l'âne.

--C'est aussi ce que j'allais vous conseiller, vu la grande habitude qu'a cet animal de marcher à quatre pattes depuis sa création, et la sage précaution qu'ont ses maîtres de le chausser de fers très solides; mais il y a aussi un petit inconvénient.

--Lequel? repris-je impatienté de ces objections flegmatiques.

--Voyez-vous ces braves gens, excellence? me dit Francesco, en me montrant du bout de son index un groupe de lazzaroni qui se tenaient sournoisement à l'écart pendant notre entretien, guettant du coin de l'oeil le moment favorable pour fondre sur leur proie.

--Eh bien?

--Ces gens-là vous sont tous indispensables pour monter au Vésuve. Les guides vous montreront le chemin; les ciceroni vous expliqueront la nature du volcan; les paysans vous vendront leur bâton ou vous loueront leur âne. Mais ce n'est pas tout que de louer un âne, il faut encore le faire marcher.

--Comment, drôle, tu crois que, quand j'aurai enfourché ma monture, et que je pourrai manier à mon aise un de ces bons bâtons de chêne, que je guigne du coin de l'oeil, je ne viendrai pas à bout de faire marcher mon âne?

--Pardon, excellence; ce n'est pas un reproche que je vous fais; mais vous aviez cru aussi pouvoir faire aller mes chevaux; et pourtant un cheval est bien moins entêté qu'un âne!...

--Quel sera donc ce prodigieux dompteur de bêtes que je dois appeler à mon secours?

--Moi, excellence, si vous le permettez. Je vais recommander la voiture à Tonio, un ancien camarade, et je suis à vos ordres.

--J'accepte, à la condition que tu me débarrasseras de tout ce monde.

--Vous êtes parfaitement libre de les laisser ici; seulement, que vous les ameniez ou non, il faudra toujours les payer.

--Voyons, tâche de t'arranger avec eux, et que je sois au moins délivré de leur présence.

En moins d'un quart d'heure, Francesco fit si bien les choses, que le corricolo était remisé, que les chevaux se prélassaient à l'écurie, que les lazzaroni avaient disparu, et que je montais sur mon âne. Tout cela me coûtait deux piastres.

Pauvre animal! il suffisait de le voir pour se convaincre qu'on l'avait indignement calomnié. Quand je me fus bien assuré de la docilité de ma bête et de la solidité de mon bâton, je voulus donner une petite leçon de savoir-vivre à mon impertinent conducteur, et j'appliquai un tel coup sur la croupe de ma monture, que je crus, pour le moins, qu'elle allait prendre le galop. L'âne s'arrêta court; je redoublai, et il ne bougea pas plus que si, comme le chien de Céphale, il eût été changé en pierre. Je répétai mon avertissement de droite à gauche, comme je l'avais fait une première fois de gauche à droite. L'animal tourna sur lui-même par un mouvement de rotation si rapide et si exact, qu'avant que j'eusse relevé mon bâton il était retombé dans sa position et dans son immobilité primitives. Indigné d'avoir été la dupe de ces hypocrites apparences de douceur, je fis alors pleuvoir une grêle de coups sur le dos, sur la tête, sur les jambes, sur les oreilles du traître. Je le chatouillai, je le piquai, j'épuisai mes forces et mes ruses pour lui faire entendre raison. L'affreuse bête se contenta de tomber sur ses genoux de devant, sans daigner même pousser un seul braiement pour se plaindre de la façon dont elle était traitée.

Haletant, trempé de sueur, je m'avouai vaincu, et je priai Francesco de venir à mon aide. Il le fit avec une modestie parfaite, c'est une justice à lui rendre.

--Rien n'est plus facile, excellence, me dit-il: règle générale, les ânes font toujours le contraire de ce qu'on leur dit. Or, vous voulez que votre âne marche en avant, il suffit de le tirer par derrière; et, joignant la pratique à la théorie, il se mit à le tirer doucement par la queue. L'âne partit comme un trait.

--Il paraît que l'animal te connaît, mon cher Francesco.

--Je m'en flatte, excellence. Avant d'être cocher, j'ai travaillé dans les ânes: aussi leur dois-je ma fortune.

--Comment cela, mon garçon?

--Oh! mon Dieu! dit Francesco avec un soupir, ce n'est pas moi qui l'ai cherchée! Et encore si j'avais pu prévoir une telle horreur, jamais au grand jamais je n'aurais voulu accepter.

--Mais enfin explique-toi; que t'est-il donc arrivé?

--Nous nous tenions, mon âne et moi, au bas de la montagne où nous avons laissé la voiture. Un jour se présentent deux Anglais qui me demandent à louer ma bête pour monter au Vésuve.--Mais vous êtes deux, milords, que je leur dis, et je n'ai qu'un seul âne.--Cela ne fait rien, qu'ils me répondent.--Au moins, vous allez monter chacun votre tour! Je tiens à ma bête, et pour rien au monde je ne voudrais l'éreinter.--Soyez tranquille, mon brave, nous ne le monterons pas du tout.

En effet, ils se mettent à marcher l'un à droite, l'autre à gauche, respectant mon âne comme s'il eût porté des reliques. Cela ne m'étonnait pas de leur part! j'avais entendu dire que les Anglais avaient un faible pour les bêtes, et il y a dans leur pays des lois très dures contre ceux qui les maltraitent... A preuve qu'un Anglais peut traîner sa femme au marché, la corde au cou, tant qu'il lui fait plaisir; mais il n'oserait pas se permettre la plus petite avanie contre le dernier de ses chats. C'est très bien vu, n'est-ce pas, excellence? Or, comme nous montions toujours, l'âne, les voyageurs et moi, voilà que les deux Anglais, après avoir causé un peu dans leur langue, un drôle de baragouin, ma foi!--Mon brave, qu'ils me disent, veux-tu nous vendre ton âne?

--C'est trop d'honneur, milords, répondis-je; je vous ai dit que je l'aimais, cet animal, comme un ami, comme un camarade, comme un frère; mais, si j'en trouvais le prix, et si j'étais sûr qu'il dût tomber entre les mains d'honnêtes gens comme vous (je les flattais les Anglais), je ne voudrais pas empêcher son sort.

--Et quel prix en demandes-tu, mon garçon?

--Cinquante ducats! leur dis-je d'un seul coup. C'était énorme! Mais je l'aimais beaucoup, mon pauvre âne, et il me fallait de grands sacrifices pour me décider à m'en séparer.

--C'est convenu, qu'ils me répondent en me comptant mon argent à l'instant même. Il n'y avait plus à s'en dédire. Je fis comprendre à mon âne que son devoir était de suivre ses nouveaux maîtres. La pauvre bête ne se le fit pas répéter deux fois, et à peine l'eus-je tirée un peu par la queue, qu'elle se mit à grimper bravement après les Anglais. Ils étaient arrivés au bord du cratère et s'amusaient à jeter des pierres au fond du volcan; l'âne baissait son museau vers le gouffre, alléché par un peu d'écume verdâtre qu'il avait prise pour de la mousse; moi, j'étais tout occupé à compter mon argent, lorsque tout à coup j'entends un bruit sourd et prolongé... Les deux mécréans avaient jeté la pauvre bête au fond du Vésuve, et ils riaient comme deux sauvages qu'ils étaient. Je vous l'avoue, dans ce premier moment, il me prit une furieuse envie de les envoyer rejoindre ma bête. Mais ça aurait pu me faire du tort, attendu que ces Anglais sont toujours soutenus par la police; et d'ailleurs, comme ils m'avaient payé le prix convenu, ils étaient dans leur droit. En descendant, j'eus la douleur de reconnaître au bas du cône, à côté d'un trou qui venait de s'ouvrir pas plus tard que la veille, mon malheureux animal, noir et brûlé comme un charbon. C'était pour voir s'il y avait une communication intérieure entre les deux ouvertures, que les brigands avaient sacrifié mon âne. Je le pleurai long-temps, excellence; mais comme, en définitive, toutes les larmes du monde n'auraient pu le faire revenir, je me mariai pour me consoler, et j'achetai avec l'argent des Anglais deux chevaux et un corricolo.

Tout en écoutant ce larmoyant récit, j'étais arrivé à l'Ermitage. Pour distraire Francesco de sa douleur, je lui demandai s'il n'y avait pas moyen de boire un verre de vin à la mémoire du noble animal, et s'il n'y aurait pas d'indiscrétion à réclamer quelques instans d'hospitalité dans la cellule de l'ermite.

A ce nom d'ermite, toute la mélancolie de Francesco se dissipa comme par enchantement, il fronça de nouveau ses lèvres par un sourire sardonique, et frappa lui-même à la porte à coups redoublés.

L'ermite parut sur le seuil, et nous reçut avec un empressement digne des premiers temps de l'Eglise. Il nous servit des oeufs durs, du saucisson, une salade et des figues excellentes; le tout arrosé de deux bouteilles de lacryma christi de première qualité. Comme je me récriais sur la générosité de notre hôte:

--Attendez la carte, me dit Francesco avec malice.

En effet, le total de cette réfection chrétienne se montait, je crois, à trois piastres; c'était quatre fois le prix des auberges ordinaires.

Après avoir remercié notre excellent ermite, je montai jusqu'à la bouche du volcan, et je descendis jusqu'au fond du cratère. Le lecteur trouvera mes expressions exactes magnifiquement rendues dans trois admirables pages de Châteaubriand, qui avait accompli avant moi la même ascension et la même descente.

Pendant tout le temps que dura notre voyage, Francesco, remis en train par la petite supercherie de notre hôte, ne cessa pas d'exercer sa bonne humeur sur les moines, sur les quêteurs, sur les ermites de toute espèce, répétant avec une nouvelle énergie qu'il se laisserait écorcher vif plutôt que de jeter une obole dans la bourse d'un de ces intrigans.

De retour à Resina, nous remontâmes dans notre corricolo, et ses déclamations reprirent de plus belle à la vue d'un sacristain qui nous souhaita le bon voyage. Je commençais à désespérer réellement de pouvoir lui imposer silence, lorsqu'au moment où nous passions devant la petite chapelle des âmes du purgatoire, je le vis s'interrompre brusquement au milieu de sa phrase; ses joues pâlirent, ses lèvres tremblèrent et il laissa tomber le fouet de sa main.

Je regardai devant moi pour tâcher de comprendre quelle pouvait être l'apparition qui causait à mon vaillant conducteur un effroi si terrible, et je vis un petit vieillard, à la barbe blanche et soyeuse, aux yeux baissés et modestes, à la physionomie douce et souriante, paraissant se traîner avec peine, et portant le costume des capucins dans toute sa rigoureuse pauvreté.

Le saint personnage s'avançait vers nous la main gauche sur la poitrine, la droite élevée pour nous présenter une bourse en ferblanc, sur laquelle étaient reproduites en miniature les mêmes âmes et les mêmes flammes qui éclataient dans les fresques. Au reste, le pauvre capucin ne prononçait pas une parole, se bornant à solliciter la charité des fidèles par son humble démarche et par son éloquente pantomime.

Francesco descendit en tremblant, vida sa poche dans la bourse du quêteur et se signa dévotement en baisant les âmes du purgatoire; puis, remontant promptement derrière la voiture, il fouetta les deux chevaux à tour de bras, comme s'il se fût agi de fuir devant tous les démons de l'enfer.

Je tenais mon incrédule.

--Qu'y a-t-il, mon cher Francesco? lui dis-je en raillant à mon tour; expliquez-moi par quel miracle ce bon capucin, sans même ouvrir la bouche, vous a si subitement converti, que dans votre ardeur de néophite vous lui avez versé dans les mains tout ce que vous aviez dans vos poches.

--Lui! un capucin! dit Francesco en se tournant en arrière avec un reste de frayeur: c'est le plus infâme bandit de Naples et de Sicile; c'est Pietro. Je croyais qu'il faisait sa sieste à cette heure; sans cela je ne me serais pas risqué à m'approcher de sa chapelle, où il dévalise les passans avec l'autorisation des supérieurs.

--Comment! ce vieillard si doux, si bienveillant, si vénérable?...

--C'est un affreux brigand.

--Prenez garde, Francesco, votre aversion pour les gens d'Église devient révoltante.

--Lui, un homme d'Église! Mais je vous jure, excellence, par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, qu'il n'est pas plus moine que vous et moi. Quand je lui dis brigand, je l'appelle par son nom; c'est la seule chose qu'il n'ait pas volée.

--Mais alors par quelle métamorphose se trouve-t-il transformé en capucin?

--Le diable s'est fait ermite, voilà tout...

--Et comment, dans un pays aussi catholique et aussi religieux que Naples, peut-on lui permettre cette indigne profanation?...

--Il s'agit bien pour lui de demander une permission! il la prend.

--Mais la police?

--Ni vu ni connu...

--Les carabiniers?

--Votre serviteur...

--Les gendarmes?

--Enfoncés.

--C'est donc un homme plus déterminé que Marco Brandi, plus rusé que Vardarelli, plus imprenable que Pascal Bruno?

--C'est à peu près la même force, mais ce n'est plus le même genre.

--Ah! et quelle est sa spécialité à ce brave capucin?

--Les autres se contentaient de voler les hommes; lui, il vole le bon Dieu.

--Comment! il vole le bon Dieu?

--Quand je dis le bon Dieu, c'est les prêtres que je veux dire, ça revient au même. Les autres bandits se donnent la peine de courir la campagne, d'arrêter les fourgons du roi, de se battre avec les gendarmes. Sa campagne, à lui, a toujours été la sacristie, ses fourgons l'autel, ses ennemis les évêques, les vicaires, les chanoines. Croix, chandeliers, missels, calices, ostensoirs, il n'a rien respecté. Il est né dans l'église, il a vécu aux dépens de l'église, et il veut mourir dans l'église.

--C'est donc par des vols sacriléges que cet homme a soutenu sa criminelle existence?

--Mon Dieu, oui; c'est plus qu'une habitude chez lui, c'est une vocation, c'est une second nature. Il est neveu d'un curé; sa mère l'avait naturellement placé à la paroisse en qualité de sacristain, d'enfant de choeur ou de bedeau, je ne sais pas bien ses fonctions exactes. Quoi qu'il en soit, le premier coup qu'a fait l'affreux garnement a été de voler la montre de son révérend oncle.

--Vraiment?

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, excellence, et encore d'une drôle de manière, allez. Le curé disait la messe tous les matins au petit jour, et, pour que rien ne sortît de la famille, il se faisait servir par son neveu. Il faut vous dire que don Gregorio (c'était don Gregorio que s'appelait le curé) était un homme très exact, assez bon enfant au dehors, mais n'entendant plus la plaisanterie dès qu'il s'agissait de ses devoirs, tenant à gagner honnêtement sa vie, et incapable de faire tort à ses paroissiens d'un Ite missa est. Or, comme sa messe lui était payée trois carlins, et qu'elle devait durer trois quarts d'heure, don Gregorio posait sa montre sur l'autel, jetait un coup d'oeil sur l'Évangile, un autre sur le cadran, et à l'instant même où l'aiguille touchait à sa quarante-cinquième minute il faisait sa dernière génuflexion, et la messe était dite. Malheureusement don Gregorio avait la vue basse; aussi à côté de sa montre n'oubliait-il jamais de poser ses lunettes, d'abord pour regarder l'heure, ensuite pour surveiller ses fidèles; car je ne sais pas si je vous ai dit, excellence, que don Gregorio était curé de Portici, et que les habitans de Portici avaient une dévotion particulière pour le mauvais larron.

--Oui, oui, continue...

--Or, comme c'est l'habitude à la campagne de s'agenouiller tout près de l'autel pour mieux entendre le Memento...

--Ah! je ne savais pas cela...

--C'est tout simple, excellence; chacun donne quelque chose au prêtre pour qu'il recommande à Dieu son affaire: celui-ci sa récolte, celui-là ses troupeaux, un troisième ses vendanges; de sorte que l'on n'est pas fâché de savoir comment il s'acquitte de sa commission...

--Eh bien! que faisait don Gregorio?

--Don Gregorio, tout en lisant son missel et en regardant son heure, jetait de temps en temps un petit coup d'oeil à ses voisins pour voir s'ils ne s'approchaient pas trop de sa montre.

--Je comprends.

--Vous voyez donc, excellence, que ce n'était pas chose facile que de voler la montre de don Gregorio. Or, ce qui eût été un obstacle insurmontable pour tout le monde ne fut qu'un jeu pour le neveu du curé. Son oncle était myope; il s'agissait de le rendre aveugle, voilà tout. Que fait donc le petit brigand? Au moment où don Gregorio passait sa chasuble, il colle deux grands pains à cacheter sur les deux verres des lunettes; avec une telle rapidité et une telle adresse, que le digne curé, ne le croyant pas même dans la sacristie, l'appela deux ou trois fois pour lui demander sa barrette. On peut deviner le reste. Don Gregorio sort de la sacristie précédé de son neveu, il monte à l'autel, ouvre son Évangile, relève sa chasuble et sa soutane, tire la montre de son gousset et la pose devant lui, tout en priant ses ouailles de ne pas trop se presser; en même temps, il fouille dans l'autre poche, prend ses lunettes, et les enfourche majestueusement sur son nez.

--Jésus-Maria! s'écria le pauvre curé dans son latin, je n'y vois pas clair, je n'y vois plus du tout, je suis aveugle!

Le tour était fait: la montre était passée de l'oncle au neveu. Où chercher le voleur quand on a l'avantage d'être curé de Portici, et que soupçonner un seul c'est évidemment faire tort à tous les autres?

--En effet, la chose doit être embarrassante. Mais par quel enchaînement de circonstances le sacristain de Portici est-il devenu le capucin de Resina?

--Depuis son premier vol, sa vie entière n'a été qu'un pillage continuel de couvens, de monastères et d'églises. Le diable en personne n'aurait pu imaginer toutes les abominations qu'il a su mettre en oeuvre, et toujours avec un succès qui tenait du miracle. Croiriez-vous enfin, excellence, qu'il s'est servi des choses les plus saintes pour commettre ses crime les plus audacieux? Autant de cérémonies religieuses, autant de prétextes d'effraction et d'escalade; autant de baptêmes, d'enterremens, de mariages, autant de primes prélevées sur la bourse du prochain; autant de sacremens, autant de vols. Pour vous conter un seul de ses tours; il va se confesser un jour au trésorier de la chapelle de Saint-Janvier, qui a le privilége de donner l'absolution des péchés les plus énormes:

--Mon père, lui dit le brigand en se frappant la poitrine, j'ai commis un crime horrible.

--Mon fils, la miséricorde de Dieu est sans bornes, et je tiens de notre saint-père le pape des pouvoirs illimités pour vous absoudre; avouez-moi donc votre crime, et ayez toute confiance dans la bonté du Seigneur...

--J'ai volé un bon prêtre au moment même où j'étais agenouillé humblement à ses pieds pour me confesser.

--C'est très grave, mon fils, et vous avez encouru l'excommunication...

--Vous le voyez, mon père...

--Cependant Dieu est miséricordieux, et il veut la conversion, non pas la mort du pécheur.

--Vous croyez donc, mon père, qu'il me le pardonnera?

--Je l'espère; vous repentez-vous, mon fils?

--De tout mon coeur.

--Alors je vous absous, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

--Ainsi soit-il!--répondit le voleur en se relevant; et il s'éloigna d'un air humble et contrit.

Lorsque le brave trésorier voulut se lever à son tour pour monter dans sa chambre, il s'aperçut que les boucles d'argent qui retenaient ses souliers avaient disparu. Vous pensez si le bon prêtre en dut être furieux, et si l'archevêque de Naples a dû solliciter du roi l'arrestation du bandit.

--Et jamais on n'en est venu à bout?

--Jamais; le diable lui-même y eût perdu sa peine. Enfin le ministre de la police, désespérant de le faire arrêter, l'amnistia, à la condition qu'il eût à choisir un état, et à se conduire désormais en honnête homme. Ce fut alors qu'il demanda impudemment à se faire capucin. Mais ce n'était pas assez de la parole du ministre; il fallait l'autorisation de l'archevêque pour revêtir l'habit religieux, et l'archevêque était trop bien renseigné sur ses faits et gestes pour lui accorder une pareille autorisation.

--Diable! Et comment se tira-t-il de cette nouvelle difficulté?

--Oh! ce n'en fut pas une pour lui.--Ah! s'écria-t-il en souriant; monseigneur ne veut pas me donner la permission; eh bien! je la volerai. Comme il savait contrefaire différentes écritures, il se fabriqua d'abord un certificat en toute règle, et imita parfaitement la signature de l'archevêque. Restait le point le plus difficile: le certificat était nul sans le sceau pontifical, et ce sceau, monseigneur l'appliquait lui-même et le portait nuit et jour à son doigt, dans une bague enrichie de diamans magnifiques. Il s'agissait donc de voler cette bague. Le brigand ne fut pas long-temps à prendre son parti: il loua une petite chambre à deux pas de l'archevêché, s'étendit sur un grabat comme un homme prêt à rendre son âme, fit appeler un confesseur, et, après avoir reçu avec une humilité profonde et une dévotion exemplaire les sacremens de l'Église, il demanda en grâce que l'archevêque en personne vint lui administrer l'extrême-onction, ajoutant qu'il avait à lui confier un secret duquel dépendait le salut de son âme. Comme le cas était urgent et que le moribond paraissait n'avoir plus que quelques instans à vivre, l'archevêque s'empressa de se rendre à la prière du bandit; et, après avoir signé son front, sa bouche et sa poitrine de l'huile bénite, se baissa pour recueillir ses paroles faibles et entrecoupées déjà par le râle de l'agonie. Le mourant se leva sur ses coudes par un suprême effort, et, prenant la main de l'archevêque, murmura ces mots à l'oreille du prélat:--Courez chez vous, monseigneur; tandis que j'expire ici, mes complices mettent le feu à votre palais.

L'archevêque n'en voulut pas entendre davantage; il sauta l'escalier en trois bonds, traversa la rue d'un seul pas, et fit sonner la cloche d'alarme. Il n'y avait ni feu, ni complot, ni voleur; seulement, lorsque Son Éminence fut revenue de son effroi, elle s'aperçut que sa bague avait disparu.

Le lendemain, l'archevêque reçut une lettre conçue en ces termes:

«Monseigneur, j'ai mon certificat, et je vous rendrai votre bague à la condition que vous ne vous opposerez pas plus long-temps à ma vocation.

«Signé: Frère PIETRO le bandit.»

A dater de ce jour, personne ne songea plus à s'opposer à la vocation de Pietro: il peignit lui-même sa petite chapelle des âmes du purgatoire, et il demanda l'aumône aux voyageurs en leur mettant le couteau ou le pistolet sous la gorge.

--Mais la peur te fait divaguer, mon pauvre Francesco; cet homme me paraît vieux et infirme, et pour toute arme il ne nous a montré que sa bourse.

--Oh le scélérat! s'écria Francesco avec un nouveau frisson; mais c'est là son poignard, ce sont là ses pistolets, c'est là sa carabine. D'abord âge, infirmités, dévotion, tout cela n'est que comédie. Il vous avalerait en trois bouchées un régiment de dragons. Ensuite, rien qu'en vous montrant sa bourse, il vous dit: L'argent ou la vie; c'est sa manière. Il vous la présente d'abord du côté des âmes du purgatoire. Si vous lui faites l'aumône à cette première sommation, tout est dit, il vous remercie et vous laisse aller en paix; mais si vous le refusez, il tourne la bourse de l'autre côté: et savez-vous ce qu'il y a de l'autre côté? son propre portrait dans son ancien costume de brigand, armé d'un énorme couteau, et au bas du portrait on lit en lettres rouges: PIETRO LE BANDIT.

--Et si on ne tient pas compte des deux avis?

--Alors on peut faire son paquet et se préparer à partir pour l'autre monde. Mais cela n'est jamais arrivé. Il est trop connu dans le pays.

A ma grande satisfaction, Francesco, toujours sous l'impression de sa terreur, n'osa plus railler les moines que nous rencontrâmes sur notre route, se découvrit respectueusement devant la croix de Portici, et récita une double prière en repassant devant les statues de saint Janvier et de saint Antoine.

Honneur au capucin de Resina! Il venait de convertir le dernier voltairien de notre époque.

Note:

[1] Je m'aperçois ici que j'ai appelé notre cocher tantôt Francesco, tantôt Gaëtano. Cela tient à ce qu'il était baptisé sous l'invocation de ces deux saints, et que nous l'appelions Francesco quand nous étions de bonne humeur, et Gaëtano quand nous le boudions.

XXV

Saint Joseph.

Nous avons vu le lazzarone dans sa vie publique et dans sa vie privée; nous l'avons vu dans ses rapports avec l'étranger et dans ses rapports avec ses compatriotes; or, comme l'incrédulité de Francesco pourrait fausser le jugement de nos lecteurs à l'endroit de ses confrères, montrons maintenant le lazzarone dans ses relations avec l'Église.

Un moine prend un batelier au Môle.

--Où allons-nous, mon père?

--Au Pausilippe, dit le moine.

Et le batelier se met à ramer de mauvaise humeur; le moine ne paie jamais son passage. Par hasard il offre une prise de tabac, voilà tout. Cependant il est inouï qu'un batelier ait refusé le passage à un moine.

Au bout de dix minutes, le moine sent quelque chose qui grouille dans ses jambes.

--Qu'est cela? demande-t-il.

--Un enfant, répond le batelier.

--A toi?

--On le dit.

--Mais tu n'en es pas sûr?

--Qui est sûr de cela?

--Vous autres moins que personne.

--Pourquoi nous autres moins que personne.

--Vous n'êtes jamais à la maison.

--C'est vrai: heureusement que nous avons un moyen de nous assurer de la vérité si l'enfant est de nous.

--Lequel?

--Nous le gardons jusqu'à cinq ans.

--Après?

--A cinq ans, nous lui faisons faire une promenade en mer.

--Et puis?

--Et puis, quand nous sommes à la hauteur de Capri ou dans le golfe de Baya, nous le jetons à l'eau.

--Eh bien?

--Eh bien, s'il nage tout seul, il n'y a pas de doute sur la paternité.

--Mais s'il ne nage pas?

--Ah! s'il ne nage pas, c'est tout le contraire. Nous sommes sûrs de la chose comme si nous l'avions vue de nos deux yeux.

--Alors que faites-vous de l'enfant?

--Ce que nous en faisons?

--Oui.

--Que voulez-vous, mon père! comme au bout du compte ce n'est pas sa faute, à ce pauvre petit, et qu'il n'a pas demandé à venir au monde, nous plongeons après lui et nous le retirons de l'eau.

--Ensuite?

--Ensuite nous le rapportons à la maison.

--Et puis?

--Et puis nous lui donnons sa nourriture; c'est ce que nous lui devons. Mais quant à son éducation, c'est autre chose; cela ne nous regarde pas. De sorte que, vous comprenez, mon père, il devient un affreux garnement sans foi ni loi, ne croyant ni à Dieu ni aux saints, maugréant, jurant, blasphémant; mais lorsqu'il a atteint sa quinzième année, quand il n'est plus bon à rien au monde, nous en faisons...

--Vous en faites quoi? Voyons, achève.

--Nous en faisons un moine, mon père.

Il ne faut cependant pas croire que le lazzarone soit voltairien, matérialiste, ou athée; le lazzarone croit en Dieu, espère en l'immortalité de l'âme, et, tout en raillant le mauvais moine, il respecte le bon prêtre.

Il y en avait un qui faisait faire aux lazzaroni tout ce qu'il voulait. Ce prêtre, c'était le célèbre padre Rocco, dont nous avons déjà parlé à propos de la prédication sur les crabes.

Padre Rocco est plus populaire à Naples que Bossuet, Fénelon et Fléchier tout ensemble ne le sont à Paris.

Padre Rocco avait trois moyens d'arriver à son but: la persuasion, la menace, les coups. D'abord il parlait avec une onction toute particulière des récompenses du paradis; puis, si le moyen échouait, il passait au tableau des souffrances de l'enfer; enfin, si la menace n'avait pas plus de succès que la persuasion, il tirait un nerf de boeuf de dessous sa robe, et frappait à tour de bras sur son auditoire. Il fallait qu'un pécheur fût bien endurci pour résister à un pareil argument.

Ce fut Padre Rocco qui réussit à faire éclairer Naples. Cette ville, resplendissante aujourd'hui d'huile et de gaz, de réverbères et de lanternes, de cierges et de veilleuses, était, il y a cinquante ans, plongée dans les plus profondes ténèbres. Ceux qui étaient riches se faisaient éclairer la nuit par un porteur de torches; ceux qui étaient pauvres tâchaient de se trouver sur le chemin des riches, et s'ils suivaient la même route qu'eux ils profitaient de leur fanal.

Il résultait de cette obscurité que les vols étaient du double plus fréquens à cette époque qu'ils ne le sont aujourd'hui; ce qui paraît impossible, mais ce qui n'en est pas moins l'exacte vérité.

Aussi la police décida-t-elle un beau matin qu'on éclairerait les trois principales rues de Naples: Chiaja, Toledo et Forcella.

Ce n'était peut-être pas ces trois rues qu'il était urgent d'éclairer, attendu que ces trois rues étaient justement celles qui pouvaient le mieux se passer d'éclairage; mais on n'arrive pas du premier coup à la perfection, et quelque tendance naturelle qu'ait la police à être infaillible, elle est, comme toutes les autres choses de ce monde, soumise au tâtonnement du progrès.

Une cinquantaine de réverbères furent donc éparpillés dans les trois rues susdites, et allumés un beau soir, sans qu'on eût demandé aux lazzaroni si cela leur convenait.

Le lendemain, il n'en restait pas un seul; les lazzaroni les avaient cassés depuis le premier jusqu'au dernier.

On renouvela l'expérience trois fois. Trois fois elle amena les mêmes résultats.

La police en fut pour ses cent cinquante réverbères.

On fit venir padre Rocco, et on lui expliqua l'embarras dans lequel se trouvait le gouvernement.

Padre Rocco se chargea de faire entendre raison aux récalcitrans, pourvu qu'on lui permît d'opérer sur eux à sa manière.

Le gouvernement, enchanté d'être débarrassé de ce soin, donna carte blanche à padre Rocco, lequel se mit incontinent à l'oeuvre.

Padre Rocco avait compris que c'étaient les rues étroites et tortueuses qu'il fallait éclairer d'abord; et il avait avisé comme un centre la rue Saint-Joseph, qui donne d'un côté dans la rue de Tolède, et de l'autre sur la place de Santa-Medina. Il fit donc peindre sur un beau mur blanc qui se trouvait au milieu de la rue à peu près un magnifique saint Joseph.

Les lazzaroni suivirent les progrès de la peinture sur la muraille avec un plaisir visible. Nous avons oublié de dire que le lazzarone est artiste.

Quand la fresque fut achevée, padre Rocco alluma un cierge devant la fresque; il était dévot à saint Joseph, il brûlait un cierge en l'honneur du saint: il n'y avait rien à dire. D'ailleurs, le cierge jetait une fort médiocre clarté. A dix pas du cierge, on pouvait voler, tuer, assassiner; il fallait des yeux de lynx pour distinguer le voleur du volé, l'assassin de la victime, le meurtrissant du meurtri.

Le lendemain, padre Rocco alluma un second cierge; sa dévotion s'accroissait; il n'y avait rien à dire. Seulement deux cierges produisirent le double de la lumière que produisait un seul; les lazzaroni commencèrent à remarquer qu'il faisait un peu bien clair dans la rue Saint-Joseph.

Le surlendemain, padre Rocco alluma un troisième cierge. Cette fois, les lazzaroni se plaignirent, tout haut. Padre Rocco ne tint aucun compte de leurs plaintes; et comme sa dévotion à saint Joseph allait toujours croissant, le quatrième jour il alluma un réverbère.

Cette fois, il n'y avait pas à se tromper aux intentions de padre Rocco; il faisait, à minuit, clair dans la rue Saint-Joseph comme en plein jour.

Les lazzaroni cassèrent le réverbère de padre Rocco, comme ils avaient cassé les réverbères du gouvernement.

Padro Rocco annonça qu'il prêcherait le dimanche suivant sur la puissance de saint Joseph.

C'était une grande affaire qu'un sermon de padre Rocco.

Padre Rocco prêchait rarement, et toujours dans des circonstances suprêmes; ce n'était pas un faiseur de phrases, c'était un diseur de faits.

Or, comme les faits racontés par padre Rocco étaient toujours à la hauteur de l'intelligence de son auditoire, les sermons de padre Rocco produisaient habituellement une profonde impression sur ses ouailles.

Aussi, dès que le bruit se répandit que padre Rocco prêcherait, tous les lazzaroni se répétèrent-ils les uns aux autres cette importante nouvelle, de sorte qu'à l'heure indiquée pour le sermon, non seulement l'église Saint-Joseph était pleine, mais encore il y avait une queue qui bifurquait sur les marches de l'église, et qui remontait d'un côté jusqu'au Mercatello, et descendait de l'autre jusqu'à la place du Palais-Royal.

Les derniers, comme on le comprend bien, ne pouvaient rien entendre, mais ils comptaient sur l'obligeance de ceux qui entendraient pour leur répéter ce qu'ils auraient entendu.

Padre Rocco monta on chaire: il ouvrit la bouche, on fit silence.

--Mes enfans, dit-il, il est bon de vous apprendre que c'est moi qui ai fait peindre le saint Joseph que vous avez pu admirer dans la rue qui porte le nom de ce grand saint.

--Nous le savons, nous le savons, dirent en choeur les lazzaroni.

Padre Rocco, au contraire d'une foule de prédicateurs qui posent d'avance la condition qu'on ne les interrompra point, padre Rocco, dis-je, provoquait ordinairement le dialogue.

--Mes enfans, continua-t-il, il est bon de vous apprendre que c'est moi qui ai mis un cierge devant saint Joseph.

--Nous le savons, reprirent les lazzaroni.

--Que c'est moi qui ai mis deux cierges devant saint Joseph.

--Nous le savons encore.

--Que c'est moi qui ai mis trois cierges devant saint Joseph.

--Nous le savons toujours.

--Enfin, que c'est moi qui ai mis un réverbère devant saint Joseph.

--Mais pourquoi avez-vous mis un réverbère devant saint Joseph, puisqu'on ne met pas de réverbère devant les autres saints?

--Parce que saint Joseph, ayant plus de puissance que tout autre au ciel, doit plus que tout autre être honoré sur la terre.

--Oh! firent les lazzaroni, un instant, padre Rocco; nous avons d'abord le bon Dieu qui passe avant lui.

--J'en conviens, dit padre Rocco.

--La Madone!

--Pardon, la Madone est sa femme.

--Jésus-Christ?

--Jésus-Christ est son fils.

--Ce qui veut dire?...

--Que le mari et le père passent avant la mère et l'enfant.

--Ainsi, saint Joseph a plus de pouvoir que la Madone?

--Oui.

--Il a plus de pouvoir que Jésus-Christ?

--Oui.

--Quel pouvoir a-t-il donc?

--Il a le pouvoir de faire entrer au ciel tous ceux qui lui furent dévots sur la terre.

--Quelque chose qu'ils aient faite?

--Oh! mon Dieu, oui.

--Même les voleurs?

--Même les voleurs.

--Même les brigands?

--Même les brigands.

--Même les assassins?

--Même les assassins.

Il se fit un grand murmure de doute dans l'assemblée. Padre Rocco se croisa les bras et laissa le murmure monter, décroître et s'éteindre.

--Vous doutez? dit padre Rocco.

--Hum! firent les lazzaroni.

--Eh bien! voulez-vous que je vous raconte ce qui est arrivé, pas plus tard qu'il y a huit jours, à Mastrilla?

--A Mastrilla le bandit?

--Oui.

--Qui a été jugé à Gaëte?

--Oui.

--Et pendu à Terracine?

--Oui.

--Racontez, padre Rocco, racontez, s'écrièrent tous les lazzaroni. Padre Rocco n'attendait que cette invitation, aussi ne se fit-il point prier.

--Comme vous le savez, Mastrilla était un brigand sans foi ni loi; mais ce que vous ne savez pas, c'est que Mastrilla était dévot à saint Joseph.

--Non, c'est vrai, nous ne le savions pas, dirent les lazzaroni.

--Eh bien! je vous l'apprends, moi.

Les lazzaroni se répétèrent les uns aux autres:--Mastrilla était dévot à saint Joseph.

--Tous les jours Mastrilla faisait sa prière à saint Joseph, et il lui disait: «Grand saint, je suis un si formidable pécheur que je ne compte que sur vous pour me sauver à l'heure de ma mort, car il n'y a que vous qui puissiez obtenir du bon Dieu qu'un réprouvé comme moi puisse entrer dans le paradis. Tout autre élu y perdrait son latin. Je ne compte donc que sur vous, ô grand saint Joseph!» Voilà la prière qu'il faisait tous les jours.

--Eh bien? demandèrent les lazzaroni.

--Eh bien! répondit le prédicateur, lorsqu'il fut dans les mains du bourreau, qu'il fut sur l'échelle, qu'il eut la corde au cou, il demanda la permission de dire deux lignes de prières.--On la lui accorda. Il répéta alors son oraison habituelle, et, au dernier mot de son oraison, sans attendre que le bourreau le poussât, il sauta de l'échelle en l'air. Cinq minutes après il était pendu.

--Je l'ai vu pendre, dit un des assistans.

--Eh bien! ce que je dis est-il vrai? demanda le prédicateur.

--C'est la vérité pure, répondit le lazzarone.

--Après? après? crièrent les lazzaroni, qui commençaient à prendre un vif intérêt à la narration de padre Rocco.

--A peine Mastrilla fut-il mort qu'il vit deux routes ouvertes devant lui, une qui allait en montant, l'autre qui allait en descendant. Quand on vient d'être pendu, il est permis de ne pas savoir ce qu'on fait. Mastrilla prit la route qui allait en descendant.

Mastrilla descendit, descendit, descendit, pendant un jour, une nuit, et encore un jour; enfin, il trouva une porte. C'était la porte de l'enfer. Mastrilla frappa à la porte. Pluton parut.

--D'où viens-tu? demanda Pluton.

--Je viens de la terre, répondit Mastrilla.

--Que veux-tu?

--Je veux entrer.

--Qui es-tu?

--Je suis Mastrilla.

--Il n'y a pas de place ici pour toi; tu as passé ta vie à prier saint Joseph; va-t'en trouver ton saint.

--Où est saint Joseph?

--Il est au ciel.

--Par où va-t-on au ciel?

--Retourne par où tu es venu, tu trouveras un chemin qui monte; une fois que tu seras sur ce chemin, va toujours tout droit: le ciel est au bout.

--Il n'y a pas à se tromper?

--Non.

--Bien obligé.

--Il n'y a pas de quoi.

Pluton ferma la porte, et Mastrilla prit le chemin du ciel.

Il monta pendant un jour, une nuit et un jour; puis monta encore pendant une nuit, un jour et une nuit, et il trouva une porte. C'était la porte du ciel. Mastrilla frappa à la porte. Saint Pierre parut.

--D'où viens-tu? demanda saint Pierre.

--Je viens de l'enfer, répondit Mastrilla.

--Que veux-tu?

--Je veux entrer.

--Qui es-tu?

--Je suis Mastrilla.

--Comment! s'écria saint Pierre, tu es Mastrilla le bandit, Mastrilla le voleur, Mastrilia l'assassin, et tu demandes à entrer au ciel!

--Dame! on ne veut pas de moi en enfer, dit Mastrilla; il faut bien que j'aille quelque part.

--Et pourquoi ne veut-on pas de toi en enfer?

--Parce que j'ai été toute ma vie dévot à saint Joseph.

--En voilà encore un! dit saint Pierre; cela ne finira donc pas! Mais tant pis, ma foi! Je suis las d'entendre toujours la même chanson. Tu n'entreras pas!

--Comment! je n'entrerai pas?

--Non.

--Et où voulez-vous que j'aille?

--Va-t'en au diable!

--J'en viens.

--Eh bien! retournes-y.

--Ah! non, non! Merci! il y a trop loin; je suis fatigué. Me voilà ici, j'y reste.

--Comment, tu y restes?

--Oui.

--Et tu comptes entrer malgré moi?

--Je l'espère bien.

--Et sur qui comptes-tu pour cela?

--Sur saint Joseph.

--Qui se réclame de moi? demanda une voix.

--Moi, moi! cria Mastrilla, qui reconnut saint Joseph, lequel, passant par hasard, avait entendu prononcer son nom.

--Allons, bon! dit saint Pierre, il ne manquait plus que cela!

--Qu'y a-t-il donc? demanda saint Joseph.

--Rien, dit saint Pierre; absolument rien.

--Comment, rien! s'écria Mastrilla; vous appelez cela rien, vous! Vous m'envoyez en enfer et vous ne voulez pas que je crie!

--Pourquoi envoyez-vous cet homme en enfer? demanda saint Joseph.

--Parce que c'est un bandit, répondit saint Pierre.

--Mais peut-être s'est-il repenti à l'heure de sa mort?

--Il est mort impénitent!

--Ce n'est pas vrai! s'écria Mastrilla.

--A quel saint t'es-tu voué en mourant? demanda saint Joseph.

--Mais à vous, grand saint, à vous en personne, à vous, et pas à un autre. Mais c'est par jalousie ce que saint Pierre en fait.

--Qui es-tu? demanda saint Joseph.

--Je suis Mastrilla.

--Comment! tu es Mastrilla, mon bon Mastrilla, qui tous les jours me faisais sa prière?

--C'est moi-même en personne.

--Et qui au moment de ta mort t'es adressé à moi, directement à moi?

--A vous seul.

--Et il veut t'empêcher d'entrer?

--Si vous n'étiez pas passé là, c'était fini.

--Mon cher saint Pierre, dit Joseph prenant un air digne, j'espère que vous allez laisser passer cet homme?

--Ma foi, non, dit saint Pierre; je suis concierge ou je ne le suis pas. Si l'on n'est pas content de moi qu'on me destitue; mais je veux être maître à ma porte, et ne tirer le cordon que quand il me plaît.

--Eh bien! alors, dit saint Joseph, vous trouverez bon que nous référions de la chose au bon Dieu. Vous ne lui contesterez pas le droit d'ouvrir le paradis à qui bon lui semble.

--Soit! allons au bon Dieu.

--Mais laissez entrer cet homme, au moins.

--Qu'il attende à la porte.

--Que dois-je faire, grand saint? demanda Mastrilla. Faut-il que je force la consigne ou faut-il que j'obéisse?

--Attends, mon ami, dit saint Joseph, et si tu n'entres pas, c'est moi qui sortirai; entends-tu?

--J'attendrai, dit Mastrilla.

Saint Pierre referma la porte, et Mastrilla s'assit sur le seuil.

Les deux saints se mirent à la recherche du bon Dieu. Au bout d'un instant ils le trouvèrent occupé à dire l'office de la Vierge.

--Encore! dit le bon Dieu en entendant le bruit que faisaient les deux saints en entrant; mais on ne peut donc pas être tranquille dix minutes! Que me veut-on? leur dit-il.

--Seigneur, dit saint Pierre, c'est saint Joseph...

--Seigneur, dit saint Joseph, c'est saint Pierre...

--Mais vous vous querellerez donc toujours! Mais je serai donc éternellement occupé à mettre la paix entre vous!

--Seigneur, dit saint Joseph, c'est saint Pierre qui ne veut pas laisser entrer mes dévots.

--Seigneur, dit saint Pierre, c'est saint Joseph qui veut faire entrer tout le monde.

--Et moi je vous dis que vous êtes un égoïste! reprit saint Joseph.

--Et vous un ambitieux! reprit saint Pierre.

--Silence! dit le bon Dieu, voyons, de quoi s'agit-il?

--Seigneur, demanda saint Pierre, suis-je concierge du paradis ou non?

--Vous l'êtes. On pourrait en trouver un meilleur, mais enfin vous l'êtes.

--Ai-je le droit d'ouvrir ou de fermer la porte à ceux qui se présentent?

--Vous l'avez; mais, vous comprenez, il faut être juste. Qui est-ce qui se présente?

--Un bandit, un voleur, un assassin.

--Oh! fit le bon Dieu.

--Qui vient d'être pendu.

--Oh! oh! Est-ce vrai, saint Joseph?

--Seigneur... répondit saint Joseph un peu embarrassé.

--Est-ce vrai? oui ou non? répondez.

--Il y a du vrai, dit saint Joseph.

--Ah! fit saint Pierre triomphant.

--Mais cet homme m'a toujours été particulièrement dévot, et je ne puis pas abandonner mes amis dans le malheur.

--Comment s'appelait-il? demanda le bon Dieu.

--Mastrilla, répondit saint Joseph avec une certaine hésitation.

--Attendez donc! attendez donc! fit le bon Dieu cherchant dans sa mémoire; Mastrilla, Mastrilla, mais je connais cela, moi.

--Un voleur, dit saint Pierre.

--Oui.

--Un brigand, un assassin.

--Oui, oui.

--Qui se tenait sur la route de Rome à Naples, entre Terracine et Gaëte.

--Oui, oui, oui.

--Et qui pillait toutes les églises.

--Comment! et c'est cet homme-là que tu veux faire entrer ici? demanda le bon Dieu à saint Joseph.

--Pourquoi pas? dit saint Joseph; le bon larron y est bien.

--Ah! tu le prends sur ce ton-là! dit le bon Dieu, à qui ce reproche était d'autant plus sensible que c'était toujours celui que lui faisaient les saints lorsqu'on leur refusait de laisser entrer quelqu'un de leurs protégés.

--C'est celui qui me convient, dit saint Joseph.

--Bon! nous allons voir! Saint Pierre?

--Seigneur.

--Je vous défends de laisser entrer Mastrilla.

--Faites bien attention à ce que vous ordonnez là, Seigneur, reprit saint Joseph.

--Saint Pierre, je vous défends de laisser entrer Mastrilla, dit le bon Dieu. Vous entendez?

--Parfaitement, Seigneur. Il n'entrera pas, soyez tranquille.

--Ah! il n'entrera pas? dit saint Joseph.

--Non, dit le bon Dieu.

--C'est votre dernier mot?

--Oui.

--Vous y tenez?

--J'y tiens.

--Il est encore temps de revenir là-dessus.

--J'ai dit.

--En ce cas-là, adieu, Seigneur.

--Comment! adieu?

--Oui, je m'en vais.

--Où?

--Je retourne à Nazareth.

--Vous retournez à Nazareth, vous!

--Certainement. Je n'ai pas envie de rester dans un endroit où l'on me traite comme vous le faites.

--Mon cher, dit le bon Dieu, voilà déjà la dixième fois que vous me faites la même menace.

--Eh bien! je ne vous la ferai pas une onzième.

--Tant mieux!

--Ah! tant mieux! Alors vous me laissez partir?

--De grand coeur.

--Vous ne me retenez pas?

--Je m'en garde.

--Vous vous en repentirez.

--Je ne crois pas.

--C'est ce que nous allons voir.

--Eh bien, voyons!

--Réfléchissez-y.

--C'est réfléchi.

--Adieu, Seigneur.

--Adieu, saint Joseph.

--Il est encore temps, dit saint Joseph en revenant.

--Vous n'êtes pas encore parti? dit le bon Dieu.

--Non, mais cette fois je pars.

--Bon voyage!

--Merci.

Le bon Dieu se remit à ses affaires, saint Pierre retourna à sa porte, saint Joseph rentra chez lui, ceignit ses reins, prit son bâton de voyage et passa chez la Madone.

La Madone chantait le Stabat Mater de Pergolèse, qui venait d'arriver au ciel. Les onze mille vierges lui servaient de choeur; les séraphins, les chérubins, les dominations, les anges et les archanges lui servaient d'instrumentistes; l'ange Gabriel conduisait l'orchestre.

--Psitt! fit saint Joseph.

--Qu'y a-t-il? demanda la Madone.

--Il y a qu'il faut me suivre.

--Où cela!

--Que vous importe?

--Mais enfin?

--Êtes-vous ma femme, oui ou non?

--Oui.

--Eh bien, la femme doit obéissance à son époux.

--Je suis votre servante, monseigneur, et j'irai où vous voudrez, dit la Madone.

--C'est bien, dit saint Joseph. Venez.

La Madone suivit saint Joseph les yeux baissés et avec sa résignation habituelle, toujours prête qu'elle était à donner l'exemple du devoir et de la vertu au ciel comme sur la terre.

--Eh bien! demanda saint Joseph, que faites-vous?

--Je vous obéis, monseigneur.

--Vous me suivez seule?

--Je m'en vais comme je suis venue.

--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit: emmenez votre cour, emmenez! La Madone fit un signe, et les onze mille vierges marchèrent derrière elle en chantant; elle fit un autre signe, et les séraphins, les chérubins, les dominations, les anges et les archanges, l'accompagnèrent en jouant de la viole, de la harpe et du luth.

--C'est bien, dit saint Joseph, et il entra chez Jésus-Christ.

Jésus-Christ revoyait l'évangile de saint Mathieu, dans lequel s'étaient glissées quelques erreurs de typographie.

--Psitt! fit saint Joseph.

--Qu'y a-t-il? demanda Jésus-Christ.

--Il y a qu'il faut me suivre.

--Où cela?

--Que vous importe!

--Mais enfin?

--Etes-vous mon fils, oui ou non!

--Oui, dit Jésus-Christ.

--Le fils doit obéissance à son père.

--Je suis votre serviteur, mon père, dit le Christ, et j'irai où vous voudrez.

--C'est bien, dit saint Joseph; venez.

Le Christ suivit saint Joseph avec cette douceur qui l'a fait si fort, et cette humilité qui l'a fait si grand.

--Eh bien! demanda saint Joseph, que faites-vous?

--Je vous obéis, mon père.

--Vous me suivez seul?

--Je m'en vais comme je suis venu.

--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit; emmenez votre cour, emmenez. Jésus fit un signe: les apôtres se rangèrent autour de lui; Jésus éleva la voix, et les saints, les saintes et les martyrs accoururent.

--Suivez-moi, dit le Christ.

Et les apôtres, les saints, les saintes et les martyrs marchèrent à sa suite.

Il prit la tête du cortége et s'achemina vers la porte. Derrière lui venaient la Madone et toute la population du ciel.

Ils rencontrèrent le Saint-Esprit que causait avec la colombe de l'arche.

--Où donc allez-vous comme cela? demanda le Saint-Esprit.

--Nous allons faire un autre paradis, dit saint Joseph.

--Et pourquoi cela?

--Parce que nous ne sommes pas contens de celui-ci.

--Mais le bon Dieu?...

--Le bon Dieu, nous le laissons.

--Oh! il y a quelque erreur là-dessous, dit le Saint-Esprit. Voulez-vous permettre que j'aille en conférer avec le Seigneur?

--Allez, dit saint Joseph, mais dépêchez-vous, nous sommes pressés.

--J'y vole et je reviens, dit le Saint-Esprit.

Le Saint-Esprit entra dans l'oratoire du bon Dieu et alla s'abattre sur son épaule.

--Ah! c'est vous? dit le bon Dieu. Quelle nouvelle?

--Mais une nouvelle terrible!

--Laquelle?

--Vous ne savez donc pas?

--Non.

--Saint Joseph s'en va.

--C'est moi qui l'ai mis à la porte.

--Vous, Seigneur?

--Oui, moi. Il n'y avait plus moyen de vivre avec lui; c'étaient tous les jours de nouvelles prétentions, de nouvelles exigences. On aurait dit qu'il était le maître ici.

--Eh bien! vous avez fait là une belle chose!

--Comment?

--Il emmène la Madone.

--Bah!

--Il emmène Jésus-Christ.

--Impossible!

--La Madone emmène les onze mille vierges, les séraphins, les chérubins, les dominations, les anges, les archanges.

--Que me dites-vous là!

--Le Christ emmène les apôtres, les saints, les saintes et les martyrs.

--Mais c'est donc une défection!

--Générale.

--Que va-t-il donc me rester, à moi?

--Les prophètes Isaïe, Ézéchiel, Jérémie.

--Mais je vais m'ennuyer à mourir, moi!

--C'est comme cela.

--Vous vous serez trompé.

--Regardez.

Le bon Dieu regarda par cette même fenêtre où notre grand poète Béranger le vit, et il aperçut une foule immense qui se pressait du côté de la porte du paradis; tout le reste du ciel était vide, à l'exception d'un petit coin où causaient les trois prophètes.

Le bon Dieu comprit d'un seul coup d'oeil la situation critique dans laquelle il se trouvait.

--Que faut-il faire? demanda le bon Dieu au Saint-Esprit.

--Dame! dit celui-ci, je ne connais pas l'état de la question.

--Le bon Dieu lui raconta tout ce qui s'était passé entre lui et saint Joseph a propos de Mastrilla, et comme quoi il avait donné raison à saint Pierre.

--C'est une faute, dit le Saint-Esprit.

--Comment, c'est une faute! s'écria le bon Dieu.

--Eh! mon Dieu, oui. Il ne s'agit point ici du plus ou moins de mérite du protégé; il s'agit du plus ou moins de puissance du protecteur.

--Un malheureux charpentier!

--Voilà ce que c'est de lui avoir fait une position! il en abuse.

--Mais que faire?

--Il n'y a pas deux moyens: il faut en passer par ce qu'il voudra.

--Mais il est capable de m'imposer des conditions nouvelles!

--Il faut les accepter de suite. Plus vous attendrez, plus il deviendra exigeant.

--Allez donc me le chercher, dit le bon Dieu.

--J'y vais, dit le Saint-Esprit.

En un coup d'aile le Saint-Esprit fut à la porte du paradis: rien n'était changé; saint Joseph avait la main sur la clé, et tout le monde attendait qu'il ouvrît la porte pour sortir avec lui. Quant à saint Pierre, en sa qualité d'apôtre, il avait été forcé de se mettre à la suite du Christ.

--Le bon Dieu vous demande, dit le Saint-Esprit à saint Joseph.

--Ah! c'est bien heureux! dit celui-ci.

--Il est disposé à faire tout ce que vous voulez.

--Je savais bien qu'il en viendrait là.

--Vous pouvez renvoyer chacun à son poste.

--Non pas, non pas; je prie au contraire tout le monde de m'attendre ici. Si nous ne nous entendions pas, ce serait à recommencer.

--Nous attendrons, dirent la Madone et le Christ.

--C'est bien, dit saint Joseph.

Et, précédé du Saint-Esprit, il alla retrouver le bon Dieu.

--Seigneur, dit le Saint-Esprit entrant le premier, voici saint Joseph.

--Ah! c'est bien heureux! dit le bon Dieu.

--Je vous avais prévenu, répondit saint Joseph.

--Mauvaise tête!

--Écoutez, on est saint ou on ne l'est pas; si on est saint, il faut avoir le droit de faire entrer dans le paradis ceux qui se réclament de vous; si on ne l'est pas, il faut s'en aller autre part.

--C'est bien, c'est bien; n'en parlons plus.

--Mais, au contraire, parlons-en; c'est fini pour aujourd'hui, mais cela recommencera demain.

--Que veux-tu? voyons.

--Je veux que tous ceux qui auront eu confiance en moi pendant leur vie puissent compter sur moi après leur mort.

--Diable! Sais-tu ce que tu demandes là?

--Parfaitement.

--Si je donnais un pareil privilége à tout le monde.

--D'abord, je ne suis pas tout le monde, moi.

--Voyons, transigeons.

--C'est à prendre ou à laisser.

--Le quart?

--Je m'en vais.

Et saint Joseph fit un pas.

--La moitié?

--Adieu.

Et saint Joseph gagna la porte.

--Les trois quarts?

--Bonsoir!

Et saint Joseph sortit.

--Est-ce qu'il s'en va tout de bon? demanda le bon Dieu.

--Tout de bon! répondit le Saint-Esprit.

--Il ne se retourne point?

--Pas le moins du monde.

--Il ne ralentit pas sa marche?

--Il se met à courir.

--Volez après lui, et dites-lui qu'il revienne.

Le Saint-Esprit vola après saint Joseph, et le ramena à grand peine.

--Eh bien! dit le bon Dieu, puisque le maître ici c'est vous et non pas moi, il sera fait comme vous le voulez.

--Envoyez chercher le notaire, dit saint Joseph.

--Comment, le notaire! s'écria le bon Dieu; vous ne vous en rapportez pas à ma parole.

--Verba volant, dit saint Joseph.

--Appelez un notaire, dit le bon Dieu.

Le notaire fut appelé, et saint Joseph est possesseur aujourd'hui d'un acte parfaitement en règle qui l'autorise à faire entrer dans le paradis quiconque lui est dévot.

Or, je vous le demande maintenant, un saint comme saint Joseph peut-il se contenter d'un mauvais cierge comme un saint de troisième ou de quatrième ordre, et ne mérite-t-il pas un réverbère?

--Il en mérite dix, il en mérite vingt, il en mérite cent! crièrent les lazzaroni. Vive saint Joseph! vive le père du Christ! vive le mari de la Madone! à bas saint Pierre!

Le même soir, padre Rocco fit allumer dix réverbères dans la rue Saint-Joseph. Le lendemain, il en fit allumer vingt dans les rues adjacentes; le surlendemain, il en fit allumer cent dans les environs; le tout à la plus grande gloire du saint auquel l'histoire qu'il venait de raconter avait improvisé une si grande popularité.

Ce fut ainsi que les réverbères de la rue Saint-Joseph, débordant d'un côté dans la rue de Tolède et de l'autre sur la place de Santa-Mediana, finirent à peu par se glisser, grâce au pieux stratagème de padre Rocco, dans les rues les plus sombres et les plus désertes de Naples.

DEUXIÈME PARTIE.

I

La villa Giordani.

Une violente éruption du Vésuve, miraculeusement calmée par saint Janvier, donna lieu à un étrange épisode.

Sur le penchant du Vésuve, à la source d'une des branches du Sebetus, s'élevait une de ces charmantes villas, comme on en voit blanchir au fond des délicieux tableaux de Léopold Robert. C'était une élégante bâtisse carrée, plus grande qu'une maison, moins imposante qu'un palais, au portique soutenu par des colonnes, au toit en terrasse, aux jalousies vertes, au perron surchargé de fleurs, dont les degrés conduisaient à un jardin tout planté d'orangers, de lauriers roses et de grenadiers. A l'un des angles de cette coquette habitation s'élevait un bouquet de palmiers dont les cimes, dépassant le toit, retombaient dessus comme un panache, et donnaient à tout l'ensemble du bâtiment un petit air oriental qui faisait plaisir à voir. Toute la journée, comme c'est l'habitude à Naples, la villa muette semblait solitaire et restait fermée; mais, lorsque le soir arrivait, et avec le avec le soir la brise de la mer, les jalousies s'ouvraient doucement, pour respirer, et alors ceux qui passaient au pied de cette demeure enchantée pouvaient voir, à travers les fenêtres, des appartemens aux meubles dorés et aux riches tentures, dans lesquels passaient, appuyés au bras l'un de l'autre, et se regardant avec amour, un beau jeune homme et une belle jeune femme. C'étaient les maîtres de ce petit palais de fée, le comte Odoardo Giordani et sa jeune femme la comtesse Lia.

Quoique les deux jeunes gens s'aimassent depuis long-temps, il y avait six mois seulement qu'ils étaient unis l'un à l'autre. Ils avaient dû se marier au moment où la révolution napolitaine avait éclaté; mais alors le comte Odoardo, que sa naissance et ses principes attachaient à la cause royale, avait suivi le roi Ferdinand en Sicile, était resté à Palerme, comme chevalier d'honneur de la reine, pendant sept à huit mois; puis, au moment où le cardinal Ruffo avait fait son expédition de Calabre, le comte Odoardo avait demandé à sa souveraine la permission de partir avec lui, et, l'ayant obtenue, avait accompagné cet étrange chef de partisans dans sa marche triomphale vers Naples. Il était entré avec lui dans la capitale, avait retrouvé sa Lia fidèle, et, comme rien ne s'opposait plus à son mariage, il l'avait épousée. Fuyant alors les massacres qui désolaient la ville, il avait emporté sa jeune femme dans le paradis que nous avons essayé de décrire, qu'ils habitaient ensemble depuis six mois, et où le comte eût été, sans contredit, l'homme le plus heureux de la terre, sans un événement qui venait de lui arriver et qui troublait profondement son bonheur.

Tous les membres de sa famille n'avaient point partagé la haine qu'il portait aux Français, et qui lui avait fait quitter Naples à leur approche. Le comte avait une soeur cadette nommée Teresa, belle et chaste enfant qui s'épanouissait comme un lis à l'ombre du cloître. Selon l'habitude des familles napolitaines, l'avenir d'amour et de bonheur de la jeune fille, cet amour que Dieu a permis à toute créature humaine d'espérer, avait été sacrifié à l'avenir d'ambition de son frère aîné. Avant que la pauvre Teresa sût ce que c'était que le monde, la grille d'un couvent s'était fermée entre le monde et elle; et, lorsque son père était mort, lorsque son frère aîné, qui l'adorait, était devenu maître de sa liberté, depuis trois ans déjà ses voeux étaient prononcés.

La première parole du comte Odoardo à sa soeur, en la revoyant après la mort de son père, avait été l'offre de lui faire obtenir du saint père la rupture d'un engagement pris avant qu'elle connût la valeur du serment prononcé, et qu'elle pût apprécier l'étendue du sacrifice qu'elle allait faire; mais pour la pauvre enfant, qui n'avait vu le monde qu'à travers le voile insouciant de ses premières années, dont le coeur ne connaissait d'autre amour que celui qu'elle avait voué au Seigneur, le cloître avait son charme, et la solitude son enchantement; elle remercia donc son frère bien-aimé de l'offre qu'il lui faisait, mais elle l'assura qu'elle se trouvait heureuse et qu'elle craignait tout changement qui viendrait donner à son existence un autre avenir que celui auquel elle s'était habituée.

Le jeune homme, qui commençait à aimer, et qui savait quel changement l'amour apporte dans la vie, se retira en priant Dieu de permettre que sa soeur ne regrettât jamais la résolution qu'elle avait prise.

Quelques mois s'écoulèrent; puis arrivèrent les événemens que nous avons racontés: le comte Odoardo se retira en Sicile, comme nous l'avons dit, laissant la jeune carmélite sous la garde du Seigneur.

Les Français entrèrent à Naples, et la république parthénopéenne fut proclamée: un des premiers actes du nouveau gouvernement fut, ainsi que l'avait fait sa soeur aînée la république française, d'ouvrir les portes de tous les couvens et de déclarer que les voeux prononcés par force étaient nuls.

Puis, comme cette décision était insuffisante pour déterminer les femmes surtout à quitter l'asile où elles s'étaient habituées à vivre et où elles comptaient mourir, un décret arriva bientôt qui déclarait les ordres religieux complètement abolis.

Force fut alors aux pauvres colombes de sortir de leur nid; Teresa se retira chez sa tante, qui l'accueillit comme si elle eût été sa fille; mais la maison de la marquise de Livello (c'est ainsi que se nommait la tante de Teresa) était mal choisie pour que la jeune religieuse pût retrouver le calme qu'elle regrettait. La marquise, que sa position aristocratique, sa fortune et sa naissance attachaient de coeur à la maison de Bourbon, avait craint d'être compromise par cet attachement bien connu, et elle s'était empressée de recevoir chez elle le général Championnet et les principaux chefs de l'armée française.

Parmi ces officiers il y avait un jeune colonel de vingt-quatre ans. A cette époque, on était colonel de bonne heure. Celui-ci, sans naissance, sans fortune, était parvenu à ce grade, aidé par son seul courage. A peine eut-il vu Teresa qu'il en devint amoureux; à peine Teresa l'eut-elle vu qu'elle comprit qu'il y a d'autre bonheur dans la vie que la solitude et le repos du cloître.

Les jeunes gens s'aimèrent, l'un avec l'imagination d'un Français, l'autre avec le coeur d'une Italienne. Cependant, dès le premier retour qu'ils avaient fait sur eux-mêmes, ils avaient compris que cet amour ne pouvait être que malheureux. Comment la soeur d'un émigré royaliste pouvait-elle épouser un colonel républicain?

Les jeunes gens ne s'en aimèrent pas moins, et peut-être ne s'en aimèrent-ils que davantage. Trois mois passèrent comme un jour; puis cet ordre fatal, qui devait être le signal de si grands malheurs, arriva à l'armée française de battre en retraite, et vint réveiller les amans au milieu de leur songe d'or. Il ne s'agissait point de se quitter: l'amour des jeunes gens était trop grand pour s'arrêter un instant à l'idée d'une séparation. Se séparer c'était mourir, et tous deux se trouvaient si heureux, qu'ils avaient bonne envie de vivre.

En Italie, pays des amours instantanées, tout a été prévu pour qu'à chaque heure du jour et de la nuit un amour du genre de celui qui liait le jeune colonel à Teresa pût recevoir sa sanctification. Deux amans se présentent devant un prêtre, lui déclarent qu'ils désirent se prendre pour époux, se confessent, reçoivent l'absolution, vont s'agenouiller devant l'autel, entendent la messe et sont mariés.

Le colonel proposa à Teresa un mariage de ce genre. Teresa accepta. Il fut convenu que pendant la nuit qui précéderait le départ des Français, Teresa quitterait le palais de sa tante, et que les deux jeunes gens iraient recevoir la bénédiction nuptiale dans l'église del Carmine, située place du Mercato nuovo.

Tout se fit ainsi qu'il avait été arrêté, à une chose près. Les deux jeunes gens se présentèrent devant le prêtre, qui leur dit qu'il était tout disposé à les unir aussitôt qu'il les aurait entendus en confession. Il n'y avait rien à dire, c'était l'habitude: le colonel s'y conforma en s'agenouillant d'un côté du confessionnal, tandis que la jeune fille s'agenouillait de l'autre; et quoique sans doute son récit ne fût pas exempt de certaines peccadiles, le prêtre, qui savait qu'il faut passer quelque chose à un colonel, et surtout à un colonel de vingt-quatre ans, lui remit ses péchés avec une facilité toute patriarcale.

Mais, contre toute attente, il n'en fut pas ainsi de la pauvre Teresa. Le prêtre lui pardonna bien son amour; il lui pardonna sa fuite de chez sa tante, puisque cette fuite avait pour but de suivre son mari; mais quand la jeune fille lui apprit qu'elle avait autrefois été religieuse, qu'elle était sortie de son couvent lors du décret qui abolissait les ordres religieux, le prêtre se leva, déclarant que, déliée aux yeux des hommes, Teresa ne l'était pas aux regards de Dieu. En conséquence, il refusa positivement de bénir leur union. Teresa supplia, le colonel menaça, mais le prêtre resta aussi insensible aux menaces qu'aux prières. Le colonel avait grande envie de lui passer son épée au travers du corps, mais il réfléchit qu'il n'en serait pas mieux marié après cela, et il emporta Teresa entre ses bras, lui jurant que ce n'était qu'un retard sans importance, et qu'à peine arrivés en France ils trouveraient un prêtre moins scrupuleux que celui-là, lequel s'empresserait de réparer le temps perdu en les unissant sans aucun délai et sans aucune contestation.

Teresa aimait: elle crut et consentit à suivre son amant. Le lendemain, la marquise de Livello trouva une lettre qui lui annonçait la fuite de sa nièce. Cette nouvelle lui causa une grande douleur. Cependant cette douleur ne venait pas tout entière de la disparition de Teresa. Nous avons dit les craintes politiques de la marquise. Ces craintes, contre son opinion, avaient été jusqu'à lui faire recevoir comme amis ces Français qu'elle haïssait. Or, elle prévoyait une réaction royaliste, elle avait déjà à répondre aux bourboniens de sa facilité à fraterniser avec les patriotes: que serait-ce donc lorsqu'on apprendrait que la nièce qui lui avait été confiée, la soeur du comte Odoardo, c'est-à-dire d'un des plus ardens santa fede de la cour du roi Ferdinand, était partie de Naples avec un colonel républicain! La marquise de Livello se voyait déjà perdue, guillotinée, prisonnière, ou tout au moins proscrite. Sa résolution fut prise immédiatement: elle annonça que, depuis quelque temps, la santé de sa nièce s'affaiblissait sans cesse, et que, supposant que l'air de Naples lui était contraire, elle allait se retirer dans sa terre de Livello. Le même soir, elle partit dans une voiture fermée où elle était censée être avec Teresa, et le lendemain elle arriva dans son château, situé dans la terre de Bari, près du petit fleuve Ofanto.

C'était un château sombre, isolé, solitaire, et qui convenait parfaitement à la résolution qu'elle avait prise. Au bout d'un mois, le bruit se répandit à Naples que Teresa venait de mourir d'une maladie de langueur. Un certificat d'un vieux prêtre attaché à la maison de la marquise depuis cinquante ans ne laissa aucun doute sur cet événement. D'ailleurs, à qui le soupçon que cette nouvelle était un mensonge pouvait-il venir? On savait que la marquise adorait sa nièce, et elle avait annoncé hautement qu'elle n'aurait pas d'autre héritière; enfin la marquise avait répandu ce bruit avec d'autant plus de confiance que Teresa lui avait annoncé dans sa lettre qu'elle ne la reverrait jamais.

Le comte Odoardo fut au désespoir. Lia et sa soeur, c'était tout ce qu'il aimait au monde: heureusement Lia lui restait.

Nous avons dit comment, en rentrant à Naples avec le cardinal Ruffo, Odoardo avait retrouvé Lia plus aimante que jamais; nous avons dit comment ils avaient été unis et comment ils avaient fui Naples pour être tout entiers à leur amour. Ils habitaient donc cette charmante villa que nous avons décrite, située sur le penchant du Vésuve, et des fenêtres de laquelle on voyait à la fois le volcan, la mer, Naples, et toute cette délicieuse vallée de l'antique Campanie qui s'étend vers Acerra.

Les deux nouveaux époux recevaient peu de monde; le bonheur aime le calme et cherche la solitude. D'ailleurs, dans les premiers jours de son mariage, une des amies de la comtesse, en venant lui rendre sa visite de noce, l'avait trouvée seule, et s'était empressée de la féliciter, non seulement de son union avec le comte Odoardo, mais encore du triomphe qu'elle avait obtenu sur sa rivale, triomphe dont cette union était la preuve. Alors, sans savoir ce que signifiaient ces paroles, Lia avait pâli et avait demandé de quelle rivale on voulait parler, et de quel triomphe il était question. L'obligeante amie avait aussitôt raconté à la jeune comtesse qu'il n'avait été bruit à la cour de Palerme que de l'amour que le comte avait inspiré à la belle Emma Lyonna, la favorite de Caroline, bruit qui avait fait craindre aux amies de la future comtesse que son mariage ne fût fort aventuré; mais il n'en avait point été ainsi: le nouveau Renaud, égaré un instant, selon la visiteuse, avait enfin rompu les fers de cette autre Armide, et, quittant l'île enchantée où s'était un instant perdu son coeur, il était revenu plus amoureux que jamais à ses premières amours.

Lia avait écouté toute cette histoire le sourire sur les lèvres et la mort dans l'âme; puis, satisfaite de la douleur qu'elle avait causée, l'officieuse amie était retournée à Naples, laissant dans le coeur de la jeune épouse toutes les angoisses de la jalousie.

Aussi, à peine la porte se fut-elle refermée derrière la visiteuse, que Lia fondit en larmes. Presqu'en même temps une porte latérale s'ouvrit, et le comte entra. Lia essaya de lui cacher ses pleurs sous un sourire; mais, quand elle voulut parler, la douleur l'étouffa, et, au lieu des tendres paroles qu'elle essayait de prononcer, elle ne put qu'éclater en sanglots.

Ce chagrin était trop profond et trop inattendu pour que le comte n'en voulût pas savoir la cause. Lia, de son côté, avait le coeur trop plein pour renfermer long-temps un pareil secret: toute sa douleur déborda, sans reproches, sans récriminations, mais telle qu'elle l'avait éprouvée, pleine d'angoisses et d'amertume.

Odoardo sourit. Il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'avait raconté à Lia son obligeante amie. La belle Emma Lyonna avait effectivement distingué le comte; mais, à son grand étonnement, sa sympathie n'avait été accueillie que par la froide politesse de l'homme du monde. Enfin, l'occasion s'était présentée pour lui de quitter la Sicile avec le cardinal Ruffo; il s'était empressé de la saisir. Odoardo raconta tout cela à sa femme avec l'accent de la vérité, sans faire valoir aucunement le sacrifice qu'il avait fait, car il aimait trop Lia pour croire qu'il lui avait fait un sacrifice. Lia, rassurée par son sourire, avait fini par oublier cette aventure comme on oublie les soupçons d'amour, c'est-à-dire qu'elle n'y pensait plus que lorsqu'elle était seule.

Un matin qu'Odoardo était sorti dès le point du jour pour chasser dans la montagne, Lia, en traversant sa chambre, vit sur sa table quatre ou cinq lettres que le domestique venait de rapporter de la ville; elle y jeta machinalement les yeux; une de ces lettres était une écriture de femme. Lia tressaillit. Elle avait un trop profond sentiment de son devoir pour décacheter cette lettre; mais elle ne put résister au désir de s'assurer du genre de sensation qu'éprouverait son mari en la décachetant. Aussitôt qu'elle l'entendit rentrer, elle se glissa dans un cabinet d'où elle pouvait tout voir, et attendit, anxieuse et tremblante, comme si quelque chose de suprême allait se décider pour elle.

Le comte traversa sa chambre sans s'arrêter, et entra dans celle de sa femme; on lui avait dit que la comtesse était chez elle, il croyait l'y trouver. Il l'appela. Répondre, c'était se trahir. Lia se tut. Odoardo rentra alors dans sa chambre, déposa son fusil dans un coin, jeta sa carnassière sur un sofa; puis, s'avançant nonchalamment vers la table où étaient les lettres, il jeta sur elles un coup d'oeil indifférent; mais à peine eut-il vu cette écriture fine qui avait tant intrigué la comtesse, qu'il poussa un cri et que sans s'inquiéter des autres dépêches, il se saisit de celle-là. La seule vue de cette écriture avait causé au comte une telle émotion, qu'il fut obligé de s'appuyer à la table pour ne pas tomber; puis il resta un instant les regards fixés sur l'adresse comme s'il ne pouvait en croire ses yeux. Enfin il brisa le cachet en tremblant, chercha la signature, la lut avidement, dévora la lettre, la couvrit de baisers; puis il resta pensif quelques minutes et pareil à un homme qui se consulte. Enfin, ayant relu cette épître, dont l'importance n'était pas douteuse, il la replia soigneusement, regarda autour de lui pour s'assurer qu'il n'avait point été vu, et, se croyant seul, il la cacha dans la poche de côté de sa veste de chasse, de manière que, soit par hasard, soit avec intention, la lettre se trouvait reposer sur son coeur.

Cette lettre, c'était une lettre de Teresa. A la vue de l'écriture de celle qu'il croyait morte, Odoardo avait tressailli de surprise et avait cru être le jouet de quelque illusion. C'est alors qu'il avait ouvert cette lettre avec tant d'émotion et de crainte. Alors tout lui avait été révélé. Le jeune colonel avait été tué à la bataille de Genola, et Teresa s'était trouvée seule et isolée dans un pays inconnu. Femme du colonel, elle fût rentrée en France, fière du nom qu'elle portait; mais le mariage n'avait pas encore eu lieu: elle avait droit de pleurer son amant, voilà tout. Alors elle avait pensé à son frère qui l'aimait tant; c'était à lui seul qu'elle confiait sa position; elle le suppliait de lui garder le secret, désirant aux yeux de tous continuer de passer pour morte. Du reste, elle arrivait presque aussitôt que sa lettre: un mot, qu'elle priait son frère de lui jeter poste restante, lui indiquerait où elle pourrait descendre. Là, elle l'attendrait avec toute l'impatience d'une soeur qui avait craint de ne jamais le revoir. Pour plus de sécurité, ce mot ne devait porter aucun nom et être adressé à madame ***. Elle terminait sa lettre en lui recommandant de nouveau le secret, même vis-à-vis de sa femme, dont elle craignait la rigidité et dont elle ne pourrait supporter le mépris.

Odoardo tomba sur une chaise, succombant à l'excès de sa surprise et de sa joie.

Nous n'essaierons pas même de décrire les angoisses que la comtesse avait éprouvées pendant la demi-heure qui venait de s'écouler. Vingt fois elle avait été sur le point d'entrer, d'apparaître tout à coup au comte, et de lui demander en face si c'était ainsi qu'il tenait les sermens de fidélité qu'il lui avait faits. Mais retenue chaque fois par ce sentiment qui veut que l'on creuse son malheur jusqu'au fond, elle était restée immobile et sans parole, enchaînée à place comme si elle eût été sous l'empire d'un rêve.

Cependant elle comprit que, si le comte la retrouvait là, il devinerait qu'elle avait tout vu, et par conséquent se tiendrait sur ses gardes. Elle s'élança donc dans le jardin, et par une réaction désespérée sur elle-même, elle parvint, au bout de quelques minutes, à rendre un certain calme à ses trais; quant à son coeur, il semblait à la comtesse qu'un serpent la dévorait.

Le comte aussi était descendu dans le jardin: tous deux se rencontrèrent donc bientôt, et tous deux en se rencontrant firent un effort visible sur eux-mêmes, l'un pour dissimuler sa joie, l'autre pour cacher sa douleur.

Odoardo courut à sa femme. Lia l'attendit. Il la serra dans ses bras avec un mouvement si puissant, qu'il était presque convulsif.

--Qu'avez-vous donc, mon ami? demanda la comtesse.

--Oh! je suis bien heureux! s'écria le comte.

Lia se sentit prête à s'évanouir.

Tous deux rentrèrent pour dîner. Après le dîner, pendant lequel Odoardo parut tellement préoccupé qu'il ne fit point attention à la préoccupation de sa femme, il se leva et prit son chapeau.

--Où allez-vous? demanda Lia en tressaillant.

Il y avait, dans le ton avec lequel ces paroles étaient prononcées, un accent si étrange, qu'Odoardo regarda Lia avec étonnement.

--Où je vais? dit-il en regardant Lia.

--Oui, où allez-vous? reprit Lia avec un accent plus doux et en s'efforçant de sourire.

--Je vais à Naples. Qu'y a-t-il d'étonnant que j'aille à Naples? continua Odoardo en riant.

--Oh! rien, sans doute, mais vous ne m'aviez pas dit que vous me quittiez ce soir.

--Une des lettres que j'ai reçues ce matin me force à cette petite course, dit le comte; mais je rentrerai de bonne heure, sois tranquille.

--Mais c'est donc une affaire importante qui vous appelle à Naples?

--De la plus haute importance.

--Ne pouvez-vous la remettre à demain?

--Impossible.

--En ce cas, allez.

Lia prononça ce dernier mot avec un tel effort, que le comte revint à elle; et, la prenant dans son bras pour l'embrasser au front:

--Souffres-tu, mon amour? lui dit-il.

--Pas le moins du monde, répondit Lia.

--Mais tu as quelque chose? continua-t-il en insistant.

--Moi? rien, absolument rien. Que voulez-vous que j'aie, moi? Lia prononça ces paroles avec un sourire si amer, que cette fois Odoardo vit bien qu'il se passait en elle quelque chose d'étrange.

--Écoute, mon enfant, lui dit-il, je ne sais pas si tu as quelque cause de chagrin; mais ce que je sais, c'est que mon coeur me dit que tu souffres.

--Votre coeur se trompe, dit Lia; partez donc tranquille et ne vous inquiétez pas de moi.

--M'est-il possible de te quitter, même pour un instant, lorsque tu me dis adieu ainsi?

--Eh bien! donc, puisque tu le veux, dit Lia en faisant un nouvel effort sur elle-même, va, mon Odoardo, et reviens bien vite. Adieu.

Pendant ce temps on avait sellé le cheval favori du comte, et il piétinait au bas du perron. Odoardo sauta dessus et s'éloigna en faisant de la main un signe à Lia. Lorsqu'il eut disparu derrière le premier massif d'arbres, Lia monta dans un petit pavillon qui surmontait la terrasse et d'où l'on découvrait toute la route de Naples.

De là elle vit Odoardo se dirigeant vers la ville au grand galop de son cheval. Son coeur se serra plus fort; car, au lieu que l'idée lui vînt que c'était pour être plus tôt de retour, elle pensa que c'était pour s'éloigner plus rapidement.

Odoardo allait à Naples pour retenir un appartement à sa soeur.

D'abord il eut l'idée de lui louer un palais, puis il comprit que ce n'était point agir selon les instructions qu'il avait reçues et que mieux valait quelque petite chambre bien isolée dans un quartier perdu. Il trouva ce qu'il cherchait, rue San-Giacomo, no. 11, au troisième étage, chez une pauvre femme qui louait des chambres en garni. Seulement, lorsqu'il eut fait choix de celle qu'il réservait pour Teresa, il fit venir un tapissier et lui fit promettre que le lendemain au matin les murs seraient couverts de soie et les carreaux de tapis. Le tapissier s'engagea à faire de cette pauvre chambre un petit boudoir digne d'une duchesse. Le tapissier fut payé d'avance un tiers en plus de ce qu'il demandait.

En sortant, le comte rencontra son hôtesse: elle était avec sa soeur, vieille mégère comme elle. Le comte lui recommanda tous les soins possibles pour sa nouvelle pensionnaire. L'hôtesse demanda quel était son nom. Le comte répondit qu'il était inutile qu'elle connût ce nom, qu'une femme jeune et jolie se présenterait, demandant le comte Giordani, et que c'était à cette femme que la chambre était destinée. Les deux vieilles échangèrent un sourire, que le comte ne vit même pas, ou auquel il ne fit pas attention. Puis, sans même se donner le temps d'écrire, tant il était inquiet de Lia, il reprit le chemin de la villa Giordani, pensant qu'il enverrait la lettre par un domestique.

Lia était restée dans le pavillon jusqu'à ce qu'elle eût perdu son mari de vue. Alors elle était redescendue dans sa chambre, continuant de le suivre avec les yeux inquiets et perçans de la jalousie. Son coeur était oppressé à ne plus le sentir battre; elle ne pouvait ni pleurer ni crier, c'était un supplice affreux, et il lui semblait qu'on ne pouvait l'éprouver sans mourir. Lia resta deux heures, la tête renversée sur le dos de son fauteuil, tenant à pleines mains ses cheveux tordus entre ses doigts. Au bout de deux heures, elle entendit le galop du cheval: c'était Odoardo qui revenait; elle sentit qu'en ce moment elle ne pourrait pas le voir, il lui semblait qu'elle le haïssait autant qu'elle l'avait aimé; elle courut à la porte qu'elle ferma au verrou, et revint se jeter sur son lit. Bientôt elle entendit les pas du comte qui s'approchait de la porte; il essaya de l'ouvrir, mais la porte résista. Alors il parla à voix basse, et Lia entendit ces mots venir jusqu'à elle:--C'est moi, mon enfant, dors-tu?

Lia ne répondit rien. Elle retourna seulement la tête et regarda du côté par où venait cette voix avec des yeux ardens de fièvre.

--Réponds-moi, continua Odoardo.

Lia se tut.

Elle entendit alors les pas du comte qui s'éloignait. Un instant après sa voix parvint de nouveau jusqu'à elle: il demandait à sa femme de chambre si elle savait ce qu'avait sa maîtresse; mais celle-ci, qui ne s'était aperçue de rien, répondit que sa maîtresse était rentrée dans sa chambre, et que, sans doute fatiguée de la chaleur, elle s'était couchée et endormie.

--C'est bien, dit le comte, je vais écrire. Quand la comtesse sera éveillée, prévenez-moi.

Et Lia entendit Odoardo qui rentrait dans sa chambre et qui s'asseyait devant une table. Les deux chambres étaient contiguës; Lia se leva doucement, tira la clé de la porte et regarda par la serrure. Odoardo écrivait effectivement; et sans doute la lettre qu'il écrivait répondait à un besoin de son coeur, car une expression infinie de bonheur était répandue sur tout son visage.

--Il lui écrit! murmura Lia.

Et elle continua de regarder, hésitant entre sa jalousie qui la poussait à ouvrir cette porte, à courir au comte, à arracher cette lettre de ses mains, et un reste de raison qui lui disait que ce n'était peut-être point à une femme qu'il écrivait et que mieux valait attendre.

Le comte acheva la lettre, la cacheta, mit l'adresse, sonna un domestique, lui ordonna de monter à cheval et de porter à l'instant la lettre qu'il venait d'écrire.

C'était celle que Teresa devait trouver poste restante.

Le domestique prit la lettre des mains du comte et sortit.

La comtesse courut à une petite porte de dégagement qui donnait de son cabinet de toilette dans le corridor, et descendit au jardin. Au moment où le domestique allait franchir la grille du parc, il rencontra la comtesse.

--Où allez-vous si tard, Giuseppe? demanda la comtesse.

--Porter, de la part de M. le comte, cette lettre à la poste, répondit le domestique.

Et en disant ces mots il tendit la lettre vers la comtesse; Lia jeta un coup d'oeil rapide sur l'adresse et lut:

«A madame ***, poste restante, à Naples.»

--C'est bien, dit-elle. Allez.

Le domestique partit au galop.

Cette fois, il n'y avait plus de doute, c'était bien à une femme qu'il écrivait, à une femme qui cachait son nom sous un signe, à une femme qui, par conséquent, voulait rester inconnue. Pourquoi ce mystère, s'il n'y avait pas en dessous quelque intrigue criminelle? Dès lors le parti de la comtesse fut arrêté. Elle résolut de dissimuler, afin d'épier son mari jusqu'au bout, et, avec une puissance dont elle se serait crue elle-même incapable, elle rentra dans sa chambre, et, ouvrant la porte qui donnait dans l'appartement du comte, elle s'avança vers Odoardo, le sourire sur les lèvres.

Le lendemain, Odoardo avait complètement oublié cette préoccupation qu'il avait remarquée la veille sur le visage de Lia, et qui l'avait un instant inquiété. Lia paraissait plus joyeuse et plus confiante dans l'avenir que jamais.

Le lendemain était un dimanche. La matinée de ce jour-là était consacrée par la comtesse à une grande distribution d'aumônes. Aussi, dès huit heures du matin, la grille du parc était-elle encombrée de pauvres.

Après le déjeûner, le comte, qui était habitué à abandonner cette oeuvre de bienfaisance à sa femme, prit son fusil, sa carnassière et son chien et s'en alla faire un tour dans la montagne.

Lia monta au pavillon; elle vit Odoardo s'éloigner dans la direction d'Avellino. Cette fois, il n'allait donc pas à Naples.

Elle respira. C'était, depuis la veille, la première fois qu'elle se retrouvait seule avec elle-même.

Au bout d'un instant, sa femme de chambre vint lui dire que les pauvres l'attendaient.

Lia descendit, prit une poignée de carlins et s'achemina vers la grille du parc. Chacun eut sa part: vieillards, femmes, enfans, chacun étendit vers la belle comtesse sa main vide et retira sa main enrichie d'une aumône.

Au fur et à mesure que s'opérait la distribution, ceux qui avaient reçu se retiraient et faisaient place à d'autres. Il ne restait plus qu'une vieille femme assise sur une pierre, qui n'avait encore rien demandé ni rien reçu, et qui, comme si elle eût été endormie, tenait sa tête sur ses deux genoux.

Lia l'appela, elle ne répondit point; Lia fit quelques pas vers elle, la vieille resta immobile; enfin Lia lui toucha l'épaule, et elle leva la tête.

--Tenez, ma bonne femme, dit la comtesse en lui présentant une petite pièce d'argent, prenez et priez pour moi.

--Je ne demande pas l'aumône, dit la vieille femme, je dis la bonne aventure.

Lia regarda alors celle qu'elle avait prise pour une pauvresse, et elle reconnut son erreur.

En effet, ses vêtemens, qui étaient ceux des paysannes de Solatra et d'Avellino, n'indiquaient pas précisément la misère; elle avait une jupe bleue bordée d'une espèce de broderie grecque, un corsage de drap rouge, une serviette pliée sur le front à la manière d'Aquila, un tablier autour duquel courait une arabesque, et de larges manches de toile grise par lesquelles sortaient ses bras nus. Sa tête, qui eût pu servir de modèle à Schnetz pour prendre une de ces vieilles paysannes qu'il affectionne, était pleine de caractère et semblait taillée dans un bloc de bistre. Les rides et les plis qui la sillonnaient étaient accusés avec tant de fermeté, qu'ils semblaient creusés à l'aide du ciseau. Toute sa figure avait l'immobilité de la vieillesse. Ses yeux seuls vivaient et semblaient avoir le don de lire jusqu'au fond du coeur.

Lia reconnut une de ces bohémiennes à qui leur vie errante a livré quelques uns des secrets de la nature et qui ont vieilli en spéculant sur l'ignorance ou sur la curiosité. Lia avait toujours eu de la répugnance pour ces prétendus sorciers. Elle fit donc un pas pour s'éloigner.

--Vous ne voulez donc pas que je vous dise votre bonne aventure, signora? reprit la vieille.

--Non, dit Lia, car ma bonne aventure, à moi, pourrait bien, si elle était vraie, n'être qu'une sombre révélation.

--L'homme est souvent plus pressé de connaître le mal qui le menace que le bien qui peut lui arriver, répondit la vieille.

--Oui, tu as raison, dit Lia. Aussi, si je pouvais croire en ta science, je n'hésiterais pas à te consulter.

--Que risquez-vous? reprit la vieille. Aux premières paroles que je dirai, vous verrez bien si je mens.

--Tu ne peux pas connaître ce que je veux savoir, dit Lia. Ainsi ce serait inutile.

--Peut-être, dit la vieille. Essayez.

Lia se sentait combattue par ce double principe dont, depuis la veille, elle avait plusieurs fois éprouvé l'influence. Cette fois encore elle céda à son mauvais génie, et se rapprochant de la vieille:

--Eh bien! que faut-il que je fasse? demanda-t-elle.

--Donnez-moi votre main, répondit la vieille.

La comtesse ôta son gant et tendit sa main blanche, que la vieille prit entre ses mains noires et ridées. C'était un tableau tout composé que cette jeune, belle, élégante et aristocratique personne, debout, pâle et immobile devant cette vieille paysanne aux vêtemens grossiers, au teint brûlé par le soleil.

--Que voulez-vous savoir? dit la bohémienne après avoir examiné les lignes de la main de la comtesse avec autant d'attention que si elle avait pu y lire aussi facilement que dans un livre. Dites, que voulez-vous savoir? le présent, le passé ou l'avenir?

La vieille prononça ces mots avec une telle confiance que Lia tressaillit; elle était Italienne, c'est-à-dire superstitieuse; elle avait eu une nourrice calabraise, elle avait été bercée par des histoires de stryges et de bohémiens.

--Ce que je veux savoir, dit-elle en essayant de donner à sa voix l'assurance de l'ironie; je désire savoir le passé: il m'indiquera la foi que je puis avoir dans l'avenir.

--Vous êtes née à Salerne, dit la vieille; vous êtes riche, vous êtes noble, vous avez eu vingt ans à la dernière fête de la Madone de l'Arc, et vous avez épousé dernièrement un homme dont vous avez été longtemps séparée et que vous aimez profondément.

--C'est cela, c'est bien cela, dit Lia en pâlissant; et voilà pour le passé.

--Voulez-vous savoir le présent? dit la vieille en fixant sur la comtesse ses petits yeux de vipère.

--Oui, dit Lia après un instant de silence et d'hésitation; oui, je le veux.

--Vous vous sentez le courage de le supporter?

--Je suis forte.

--Mais si je rencontre juste, que me donnerez-vous? demanda la vieille.

--Cette bourse, répondit la comtesse en tirant de sa poche un petit filet enrichi de perles, et dans laquelle on voyait briller, à travers la soie, l'or d'une vingtaine de sequins.

La vieille jeta sur l'or un regard de convoitise, et étendit instinctivement la main pour s'en emparer.

--Un instant! dit la comtesse, vous ne l'avez pas encore gagné.

--C'est juste, signora, répondit la vieille. Rendez-moi votre main. Lia rendit sa main à la bohémienne.

--Oui, oui, le présent, murmura la vieille, le présent est une triste chose pour vous, signora; car voici une ligne qui va du pouce à l'annulaire, et qui me dit que vous êtes jalouse.

--Ai-je tort de l'être? demanda Lia.

--Ah! cela, je ne puis vous le dire, reprit la bohémienne, car ici la ligne se confond avec deux autres. Seulement ce que je sais, c'est que votre mari a un secret qu'il vous cache.

--Oui, c'est cela, murmura la comtesse; continuez.

--C'est une femme qui est l'objet de ce secret, reprit la bohémienne.

--Jeune? demanda Lia.

--Jeune?... oui, jeune, répondit la bohémienne après un moment d'hésitation.

--Jolie? continua la comtesse.

--Jolie? Je ne la vois qu'à travers un voile; je ne puis donc vous répondre.

--Et où est cette femme?

--Je ne sais.

--Comment, tu ne sais?

--Non! je ne sais pas où elle est aujourd'hui. Il me semble qu'elle est dans une église, et je ne vois pas de ce côté-là; mais je puis vous dire où elle sera demain.

--Et où sera-t-elle demain?

--Demain elle sera dans une petite chambre de la rue San-Giacomo, no. 11, au troisième étage, où elle attendra votre mari.

--Je veux voir cette femme! s'écria la comtesse en jetant sa bourse à la bohémienne. Cinquante sequins si je la vois.

--Je vous la ferai voir, dit la vieille; mais à une condition.

--Parle. Laquelle?

--C'est que, quelque chose que vous voyiez et que vous entendiez, vous ne paraîtrez point.

--Je te le promets.

--Ce n'est pas assez de le promettre, il faut le jurer.

--Je te le jure.

--Sur quoi?

--Sur les plaies du Christ.

--Bien. Ensuite il faudrait vous procurer un vêtement de religieuse, afin que, si vous êtes rencontrée, vous ne soyez pas reconnue.

--J'en ferai demander un au couvent de Sainte-Marie-des-Grâces, dont ma tante est abbesse; ou plutôt... attends... J'irai dès le matin sous prétexte de lui faire une visite; viens m'y prendre à dix heures avec une voiture fermée, et attends-moi à la petite porte qui donne dans la rue de l'Arenaccia.

--Très bien, dit la bohémienne; j'y serai.

Lia rentra chez elle, et la vieille s'éloigna en branlant la tête et en comptant son or.

A deux heures Odoardo rentra. Lia l'entendit demander au valet de chambre si l'on n'avait pas apporté quelque lettre pour lui. Le valet de chambre répondit que non.

Lia fit semblant de n'avoir rien entendu que les pas du comte, pas qu'elle connaissait si bien, et elle ouvrit la porte en souriant.

--Oh! quelle bonne surprise! lui dit-elle. Tu es rentré plus tôt que je n'espérais.

--Oui, dit Odoardo en jetant les yeux du côté du Vésuve; oui, j'étais inquiet. Ne sens-tu pas qu'il fait étouffant? ne vois-tu pas que la fumée du Vésuve est plus épaisse que d'habitude? La montagne nous promet quelque chose!

--Je ne sens rien, je ne vois rien, dit Lia. D'ailleurs, ne sommes-nous pas du côté privilégié?

--Oui, et maintenant plus privilégié que jamais, dit Odoardo: un ange le garde.

Cette soirée se passa comme l'autre, sans que le comte conçût aucun soupçon, tant Lia sut dissimuler sa douleur. Le lendemain, à neuf heures du matin, elle demanda au comte la permission d'aller voir sa tante la supérieure du couvent de Sainte-Marie. Cette permission lui fut gracieusement accordée.

Le Vésuve devenait de plus en plus menaçant; mais tous deux avaient trop de choses dans le coeur et l'esprit pour penser au Vésuve.

La comtesse monta en voiture et se fit conduire au couvent de Sainte-Marie-des-Grâces. Arrivée là, elle dit à sa tante que, pour accomplir incognito une oeuvre de bienfaisance, elle avait besoin d'un costume de religieuse. L'abbesse lui en fit apporter un à sa taille. Lia le revêtit. Comme elle achevait sa toilette monastique, la vieille la fit demander: elle attendait à la porte avec la voiture fermée. Cinq minutes après, cette voiture s'arrêtait à l'angle de la rue San-Giacomo et de la place Santa-Medina.

Lia et sa conductrice descendirent et firent quelques pas à pied; puis elles entrèrent par une petite porte à gauche, trouvèrent un escalier sombre et étroit, et montèrent au troisième étage. Arrivée là, la vieille poussa une porte et entra dans une espèce d'antichambre, où une autre vieille l'attendait. Les deux bohémiennes alors firent renouveler à Lia son serment de ne jamais rien dire sur la manière dont elle avait découvert la trahison de son mari; puis ce serment fait dans les mêmes termes que la première fois, elles l'introduisirent dans une petite chambre, à la cloison de laquelle une ouverture presque imperceptible avait été pratiquée. Lia colla son oeil à cette ouverture.

La première chose qui la frappa dans cette chambre, et la seule qui attira d'abord toute son attention, fut une ravissante jeune femme de son âge à peu près, reposant tout habillée sur un lit aux rideaux de satin bleu moiré d'argent; elle paraissait avoir cédé à la fatigue et dormait profondément.

Lia se retourna pour interroger l'une ou l'autre des deux vieilles; mais toutes deux avaient disparu. Elle reporta avidement son oeil à l'ouverture.

La jeune femme s'éveillait; elle venait de soulever sa tête, qu'elle appuyait encore tout endormie sur sa main. Ses longs cheveux noirs tombaient en boucles de son front jusque sur l'oreiller, lui couvrant à demi le visage. Elle secoua la tête pour écarter ce voile, ouvrit languissamment les yeux, regarda autour d'elle, comme pour reconnaître où elle était; puis, rassurée sans doute par l'inspection, un léger et triste sourire passa sur ses lèvres; elle fit une courte prière mentale, baisa un petit crucifix qu'elle portait au cou, et, descendant de son lit, elle alla soulever le rideau de la fenêtre, regarda long-temps dans la rue comme attendant quelqu'un, et, ce quelqu'un ne paraissant pas encore, elle revint s'asseoir.

Pendant ce temps, Lia l'avait suivie de l'oeil, et ce long examen lui avait brisé le coeur. Cette femme était parfaitement belle.

La vue de Lia se reporta alors de cette femme aux objets qui l'entouraient. La chambre qu'elle habitait était pareille à celle dans laquelle Lia avait été introduite; mais dans la chambre voisine une main prévoyante avait réuni tous ces mille détails de luxe dont a besoin d'être sans cesse accompagnée, comme une peinture l'est de son cadre, la femme belle, élégante et aristocratique; tandis que l'autre chambre, celle où se trouvait Lia, avec ses murs nus, ses chaises de paille, ses tables boiteuses, avait conservé son caractère de misère et de vétusté.

Il était évident que l'autre chambre avait été préparée pour recevoir la belle hôtesse.

Cependant celle-ci attendait toujours, dans la même pose, pensive et mélancolique, la tête penchée sur sa poitrine, celui qui sans doute avait veillé à l'arrangement du charmant boudoir qu'elle occupait. Tout à coup elle releva le front, prêta l'oreille avec anxiété et demeura soulevée à demi et les yeux fixés sur la porte. Bientôt sans doute le bruit qui l'avait tirée de sa rêverie devint plus distinct; elle se leva tout à fait, appuyant une main sur son coeur et cherchant de l'autre un appui, car elle pâlissait visiblement et semblait prête à s'évanouir. Il y eut alors un instant de silence, pendant lequel le bruit des pas d'un homme montant l'escalier arriva jusqu'à Lia elle-même; puis la porte de la chambre voisine s'ouvrit: l'inconnue jeta un grand cri, étendit les bras et ferma les yeux comme si elle ne pouvait résister à son émotion. Un homme se précipita dans la chambre et la retint sur son coeur au moment où elle allait tomber. Cet homme, c'était le comte.

La jeune femme et lui ne purent qu'échanger deux paroles:

--Odoardo! Teresa!

La comtesse n'en put supporter davantage; elle poussa un gémissement douloureux et tomba évanouie sur le plancher.

Quand elle recouvra ses sens, elle était dans une autre chambre. Les deux vieilles lui jetaient de l'eau sur le visage et lui faisaient respirer du vinaigre.

Lia se leva d'un mouvement rapide comme la pensée, et voulut s'élancer vers la porte de la chambre qui renfermait Odoardo et la femme inconnue, mais les deux vieilles lui rappelèrent son serment. Lia courba la tête sous une promesse sacrée, tira de sa poche une bourse contenant une cinquantaine de louis et la donna à la bohémienne; c'était le prix de la prophétie faite par elle, et qui s'était si ponctuellement et si cruellement accomplie.

La comtesse descendit l'escalier, remonta dans sa voiture, donna machinalement l'ordre de la conduire au couvent de Sainte-Marie-des-Grâces et rentra chez sa tante.

Lia était si pâle que la bonne abbesse s'aperçut tout aussitôt qu'il venait de lui arriver quelque chose; mais à toutes les questions de sa tante, Lia répondit qu'elle s'était trouvée mal et que ce reste de pâleur venait de l'évanouissement qu'elle avait subi.

L'amour de la supérieure s'alarma d'autant plus que, tout en lui racontant l'accident qui venait de lui arriver, sa nièce lui en cachait la cause. Aussi fit-elle tout ce qu'elle put pour obtenir de la comtesse qu'elle restât au couvent jusqu'à ce qu'elle fût remise tout à fait; mais l'émotion qu'avait éprouvée Lia n'était point une de ces secousses dont on se remet en quelques heures. La blessure était profonde, douloureuse et envenimée. Lia sourit amèrement aux craintes de sa tante, et, sans même essayer de les combattre, déclara qu'elle voulait retourner chez elle.

L'abbesse lui montra alors la cime de la montagne tout enveloppée de fumée, et lui dit qu'une éruption prochaine étant inévitable, il serait plus raisonnable à elle de faire dire à son mari de venir la rejoindre et d'attendre les résultats de cette éruption en un lieu sûr. Mais Lia lui répondit en lui montrant d'un geste cette pente verdoyante de la montagne sur laquelle, depuis que le Vésuve existait, pas le plus petit ruisseau de lave ne s'était égaré. L'abbesse, voyant alors que sa résolution était inébranlable, prit congé d'elle en la recommandant à Dieu.

La comtesse remonta en voiture. Dix minutes après, elle était à la villa Giordani.

Odoardo n'était pas encore rentré.

Là, les douleurs de Lia redoublèrent. Elle parcourut comme une insensée les appartemens et les jardins: chaque chambre, chaque bouquet d'arbres, chaque allée avait pour elle un souvenir, délicieux trois jours auparavant, aujourd'hui mortel. Partout Odoardo lui avait dit qu'il l'aimait. Chaque objet lui rappelait une parole d'amour. Alors Lia sentit que tout était fini pour elle et qu'il lui serait impossible de vivre ainsi; mais elle sentit en même temps qu'il lui était impossible de mourir en laissant Odoardo dans le monde qu'habitait sa rivale. En ce moment, il lui vint une idée terrible: c'était de tuer Odoardo et de se tuer ensuite. Lorsque cette idée se présenta à son esprit, elle jeta presque un cri d'horreur; mais peu à peu elle força son esprit de revenir à cette pensée, comme un cavalier puissant force son cheval rebelle de franchir l'obstacle qui l'avait d'abord effarouché.

Bientôt cette pensée, loin de lui inspirer de la crainte, lui causa une sombre joie; elle se voyait le poignard à la main, réveillant Odoardo de son sommeil, lui criant le nom de sa rivale entre deux blessures mortelles, se frappant à son tour, mourant à côté de lui, et le condamnant à ses embrassemens pour l'éternité. Et Lia s'étonnait qu'au fond d'une douleur si poignante une résolution pareille pût remuer une si grande joie.

Elle alla dans le cabinet d'Odoardo. Là étaient des trophées d'armes de tous les pays, de toutes les espèces, depuis le crik empoisonné du Malais jusqu'à la hache gothique du chevalier franc. Lia détacha un beau cangiar turc, au fourreau de velours, au manche tout émaillé de topazes, de perles et de diamans. Elle l'emporta dans sa chambre, en essaya la pointe au bout de son doigt, dont une goutte de sang jaillit, limpide et brillante comme un rubis, puis le cacha sous son oreiller.

En ce moment, elle entendit le hennissement du cheval d'Odoardo et comme elle se trouvait devant une glace, elle vit qu'elle devenait pâle comme une morte. Alors elle se mit à rire de sa faiblesse, mais l'éclat de son propre rire l'effraya, et elle s'arrêta toute frissonnante.

En ce moment elle entendit les pas de son mari, qui montait l'escalier. Elle courut aux rideaux des fenêtres, qu'elle laissa retomber afin d'augmenter l'obscurité et de dérober ainsi au comte l'altération de son visage.

Le comte ouvrit la porte, et, encore ébloui par l'éclat du jour, il appela Lia de sa plus douce et de sa plus tendre voix. Lia sourit avec dédain, et, se levant du fauteuil où elle était assise dans l'ombre des rideaux de la fenêtre, elle fit quelques pas au devant de lui.

Odoardo l'embrassa avec cette effusion de l'homme heureux qui a besoin de répandre son bonheur sur tout ce qui l'entoure. Lia crut que son mari s'abaissait à feindre pour elle un amour qu'il n'éprouvait plus. Un instant auparavant elle avait crut le haïr; dès lors elle crut le mépriser.

La journée se passa ainsi, puis la nuit vint. Bien souvent Odoardo, en regardant sa femme, qui s'efforçait de sourire sous son regard, ouvrit la bouche comme pour révéler un secret; puis chaque fois il retint les paroles sur ses lèvres, et le secret rentra dans son coeur.

Pendant la soirée, les menaces du Vésuve devinrent plus effrayantes que jamais. Odoardo proposa plusieurs fois à sa femme de quitter la villa et de s'en aller dans leur palais de Naples; mais à chaque fois Lia pensa que cette proposition lui était faite par Odoardo pour se rapprocher de sa rivale, le palais du comte étant situé dans la rue de Tolède, à cent pas à peine de la rue San-Giacomo. Aussi, à chaque proposition du comte, lui rappela-t-elle que le côté du Vésuve où s'élevait la villa avait toujours été respecté par le volcan. Odoardo en convint; mais il n'en décida pas moins que, si le lendemain les symptômes de la montagne étaient toujours les mêmes, ils quitteraient la villa pour aller attendre à Naples la fin de l'événement.

Lia y consentit. La nuit lui restait pour sa vengeance; elle ne demandait pas autre chose.

Par un étrange phénomène atmosphérique, à mesure que l'obscurité descendait du ciel, la chaleur augmentait. En vain les fenêtres de la villa s'étaient ouvertes comme d'habitude pour aspirer le souffle du soir, la brise quotidienne avait manqué, et, à sa place, la mer en ébullition dégageait une vapeur lourde et tiède presque visible à l'oeil, et qui se répandait comme un brouillard à la surface de la terre. Le ciel, au lieu de s'étoiler comme à l'ordinaire, semblait un dôme d'étain rougi pesant de tout son poids sur le monde. Une chaleur insupportable passait par bouffées, venant de la montagne et descendant vers la villa; et cette chaleur énervante semblait, à chaque fois qu'elle se faisait sentir, emporter avec elle une portion des forces humaines.

Odoardo voulait veiller. Ces symptômes bien connus l'inquiétaient pour Lia, mais Lia le rassurait en riant de ses frayeurs; Lia paraissait insensible à tous ces phénomènes. Quand le comte se couchait sans force et les yeux à demi fermés sur un fauteuil, Lia restait debout, ferme, roide et immobile, soutenue par la douleur qui veillait au fond de son âme. Le comte finit par croire que la faiblesse qu'il éprouvait venait d'une mauvaise disposition de sa part. Il demanda en riant le bras de Lia, s'y appuya pour gagner son lit, se jeta dessus tout habillé, lutta un instant encore contre le sommeil, puis tomba enfin dans une espèce d'engourdissement léthargique, et s'endormit la main de Lia dans les siennes.

Lia resta debout près du lit, silencieuse et sans faire un mouvement, tant qu'elle crut que le sommeil n'avait pas encore pris tout son empire. Puis, lorsqu'elle fut à peu près certaine que le comte était devenu insensible au bruit comme au toucher, elle retira doucement sa main, s'avança vers l'antichambre, donna l'ordre aux domestiques de partir à l'instant même pour Naples, afin de préparer le palais à les recevoir le lendemain matin, et rentra dans son appartement.

Les domestiques, enchantés de pouvoir se mettre en sûreté en accomplissant leur devoir, s'éloignèrent à l'instant même. La comtesse, appuyée à sa fenêtre ouverte, les entendit sortir, fermer la porte de la villa, puis la grille du jardin. Elle descendit alors, visita les antichambres, les corridors, les offices. La maison était déserte: comme la comtesse le désirait, elle était restée seule avec Odoardo.

Elle rentra dans sa chambre, s'approcha de son lit d'un pas ferme, fouilla sous son oreiller, en tira le cangiar, le sortit du fourreau, examina de nouveau sa lame recourbée et toute diaprée d'arabesques d'or; puis, les lèvres serrées, les yeux fixes, le front plissé, elle s'avança vers la chambre d'Odoardo, pareille à Gulnare s'avançant vers l'appartement de Séide.

La porte de communication était ouverte, et la lumière laissée par Lia dans sa chambre projetait ses rayons dans celle du comte. Elle s'avança donc vers le lit, guidée par cette lueur. Odoardo était toujours couché dans la même position et dans la même immobilité.

Arrivée au chevet, elle étendit la main pour chercher l'endroit où elle devait frapper. Le comte, oppressé par la chaleur, avait, avant de se coucher, ôté sa cravate et entr'ouvert son gilet et sa chemise. La main de Lia rencontra donc sur sa poitrine nue, à l'endroit même du coeur, un petit médaillon renfermant un portrait et des cheveux qu'elle lui avait donnés au moment où il était parti pour la Sicile, et qu'il n'avait jamais quittés depuis.

La suprême exaltation touche à la suprême faiblesse. A peine Lia eut-elle senti et reconnu ce médaillon, qu'il lui sembla qu'un rideau se levait et qu'elle voyait repasser une à une, comme de douces et gracieuses ombres, les premières heures de son amour. Elle se rappela, avec cette rapidité merveilleuse de la pensée qui enveloppe des années dans l'espace d'une seconde, le jour où elle vit Odoardo pour la première fois, le jour où elle lui avoua qu'elle l'aimait, le jour où il partit pour la Sicile, le jour où il revint pour l'épouser; tout ce bonheur qu'elle avait supporté sans fatigue, disséminé qu'il avait été sur sa vie, brisa sa force en se condensant pour ainsi dire dans sa pensée. Elle plia sous le poids des jours heureux; et, laissant échapper le cangiar de sa main tremblante, elle tomba à genoux près du lit, mordant les draps pour étouffer les cris qui demandaient à sortir de sa poitrine, et suppliant Dieu de leur envoyer à tous deux cette mort qu'elle craignait de n'avoir plus la force de donner et de recevoir.

Au moment même où elle achevait cette prière, un grondement sourd et prolongé se fit entendre, une secousse violente ébranla le sol, et une lumière sanglante illumina l'appartement. Lia releva la tête: tous les objets qui l'entouraient avaient pris une teinte fantastique. Elle courut à la fenêtre, se croyant sous l'empire d'une hallucination; mais là tout lui fut expliqué.

La montagne venait de se fendre sur une longueur d'un quart de lieue. Une flamme ardente s'échappait de cette gerçure infernale, et au pied de cette flamme bouillonnait, en prenant sa course vers la villa, un fleuve de lave qui menaçait de l'avoir, avant un quart d'heure, engloutie et dévorée.

Lia, au lieu de profiter du temps qui lui était accordé pour sauver Odoardo et se sauver avec lui, crut que Dieu avait entendu et exaucé sa prière, et ses lèvres pâles murmurèrent ces paroles impies: «Seigneur, Seigneur, tu es grand, tu es miséricordieux, je te remercie!...»

Puis, les bras croisés, le sourire sur les lèvres, les yeux brillans d'une volupté mortelle, tout illuminée par ce reflet sanglant, silencieuse et immobile, elle suivit du regard les progrès dévorans de la lave.

Le torrent, ainsi que nous l'avons dit, s'avançait directement sur la villa Giordani, comme si, pareille à une de ces cités maudites, elle était condamnée par la colère de Dieu, et que ce fût elle surtout et avant tout que ce feu de la terre, rival du feu du ciel, avait mission d'atteindre et de punir. Mais la course du fleuve de feu était assez lente pour que les hommes et les animaux pussent fuir devant lui ou s'écarter de son passage. A mesure qu'il avançait, l'air, de lourd et humide qu'il était, devenait sec et ardent. Long-temps devant la lave les objets enchaînés à la terre et en apparence insensibles semblaient, à l'approche du danger, recevoir la vie pour mourir. Les sources se tarissaient en sifflant, les herbes se desséchaient en agitant leurs cimes jaunies, les arbres se tordaient en se courbant comme pour fuir du côté opposé à celui d'où venait la flamme. Les chiens de garde qu'on lâchait la nuit dans le parc étaient venus chercher un refuge sur le perron, et se pressant contre le mur hurlaient lamentablement. Chaque chose créée, mue par l'instinct de la conservation, semblait réagir contre l'épouvantable fléau. Lia seule semblait hâter du geste sa course et murmurait à voix basse: Viens! viens! viens!

En ce moment, il sembla à Lia qu'Odoardo se réveillait: elle s'élança vers son lit. Elle se trompait; Odoardo, sur lequel pesait pendant son sommeil cet air dévorant, se débattait aux prises avec quelque songe terrible. Il semblait vouloir repousser loin de lui un objet menaçant. Lia le regarda un instant, effrayée de l'expression douloureuse de son visage. Mais en ce moment les liens qui enchaînaient ses paroles se brisèrent. Odoardo prononça le nom de Teresa. C'était donc Teresa qui visitait ses rêves! c'était donc pour Teresa qu'il tremblait! Lia sourit d'un sourire terrible, et revint prendre sa place sur le balcon.

Pendant ce temps, la lave marchait toujours et avait gagné du terrain; déjà elle étendait ses deux bras flamboyans autour de la colline sur laquelle était située la villa. Si à cette heure Lia avait réveillé Odoardo, il était encore temps de fuir; car la lave, battant de front le monticule et s'étendant à ses deux flancs, ne s'était point encore rejointe derrière lui. Mais Lia garda le silence, n'ayant au contraire qu'une crainte, c'était que le cri suprême de toute cette nature à l'agonie ne parvint aux oreilles du comte et ne le tirât de son sommeil.

Il n'en fut rien. Lia vit la lave s'étendre, pareille à un immense croissant, et se réunir derrière la colline. Elle poussa alors un cri de joie. Toute issue était fermée à la fuite. La villa et ses jardins n'étaient plus qu'une île battue de tous côtés par une mer de flammes.

Alors la terrible marée commença de monter aux flancs de la colline comme un flux immense et redoublé. A chaque ressac, on voyait les vagues enflammées gagner du terrain et ronger l'île, dont la circonférence devenait de plus en plus étroite. Bientôt la lave arriva aux murs du parc, et les murs se couchèrent dans ses flots, tranchés à leur base. A l'approche du torrent, les arbres se séchèrent, et la flamme, jaillissant de leur racine, monta à leur sommet. Chaque arbre, tout en brûlant, conservait sa forme jusqu'au moment où il s'abîmait en cendres dans l'inondation ardente, qui s'avançait toujours. Enfin les premiers flots de lave commencèrent à paraître dans les allées du jardin. A cette vue, Lia comprit qu'à peine il lui restait le temps de réveiller Odoardo, de lui reprocher son crime et de lui faire comprendre qu'ils allaient mourir l'un par l'autre. Elle quitta la terrasse et s'approchant du lit:

--Odoardo! Odoardo! s'écria-t-elle en le secouant par le bras; Odoardo! lève-toi pour mourir!

Ces terribles paroles, dites avec l'accent suprême de la vengeance, allèrent chercher l'esprit du comte au plus profond de son sommeil. Il se dressa sur son lit, ouvrit des yeux hagards; puis, au reflet de la flamme, aux pétillemens des carreaux qui se brisaient, aux vacillemens de la maison que les vagues de lave commençaient d'étreindre et de secouer, il comprit tout, et s'élançant de son lit:

--Le volcan! le volcan! s'écria-t-il. Ah! Lia! je te l'avais bien dit!

Puis, bondissant vers la fenêtre, il embrassa d'un coup d'oeil tout cet horizon brûlant, jeta un cri de terreur, courut à l'extrémité opposée de la chambre, ouvrit une fenêtre qui donnait sur Naples, et voyant toute retraite fermée, il revint vers la comtesse en s'écriant, désespéré:

--Oh! Lia, Lia, mon amour, mon âme, ma vie, nous sommes perdus!

--Je le sais, répondit Lia.

--Comment, tu le sais?

--Depuis une heure je regarde le volcan! je n'ai pas dormi, moi!

--Mais si tu ne dormais pas, pourquoi m'as-tu laissé dormir?

--Tu rêvais de Teresa, et je ne voulais pas te réveiller.

--Oui, je rêvais qu'on voulait m'enlever ma soeur une seconde fois. Je rêvais que j'avais été trompé, qu'elle était bien réellement morte, qu'elle était étendue sur son lit dans sa petite chambre de la rue San-Giacomo, qu'on apportait une bière et qu'on voulait la clouer dedans. C'était un rêve terrible, mais moins terrible encore que la réalité.

--Que dis-tu? que dis-tu? s'écria la comtesse saisissant les mains d'Odoardo et le regardant en face. Cette Teresa, c'est ta soeur?

--Oui.

--Cette femme qui loge rue San-Giacomo, au troisième étage, no. 11. c'est ta soeur?

--Oui.

--Mais ta soeur est morte! Tu mens!

--Ma soeur vit. Lia; ma soeur vit, et c'est nous qui allons mourir. Ma soeur avait suivi un colonel français qui a été tué. Moi aussi je la croyais morte, on me l'avait dit, mais j'ai reçu une lettre d'elle avant-hier, mais hier je l'ai vue. C'était bien elle, c'était bien ma soeur, humiliée, flétrie, voulant rester inconnue. Oh! mais que nous fait tout cela en ce moment? Sens-tu, sens-tu la maison qui tremble; entends-tu les murs qui se fendent? O mon Dieu, mon Dieu, secourez-nous!

--Oh! pardonne-moi, pardonne-moi! s'écria Lia en tombant à genoux. Oh! pardonne-moi avant que je meure!

--Et que veux-tu que je te pardonne? qu'ai-je à te pardonner?

--Odoardo! Odoardo! c'est moi qui te tue! J'ai tout vu, j'ai pris cette femme pour une rivale, et, ne pouvant plus vivre avec toi, j'ai voulu mourir avec toi. Mon Dieu! mon Dieu! n'est-il aucune chance de nous sauver? N'y a-t-il aucun moyen de fuir? Viens, Odoardo! viens! je suis forte; je n'ai pas peur. Courons!

Et elle prit son mari par la main, et tous deux se mirent à courir comme des insensés par les chambres de la villa chancelante, s'élançant à toutes les portes, tentant toutes les issues et rencontrant partout l'inexorable lave qui montait sans cesse, impassible, dévorante, et battant déjà le pied des murs qu'elle secouait de ses embrassemens mortels.

Lia était tombée sur ses genoux, ne pouvant plus marcher. Odoardo l'avait prise dans ses bras et l'emportait de fenêtre en fenêtre en criant, appelant au secours. Mais tout secours était impossible, la lave continuait de monter. Odoardo, par un mouvement instinctif, alla chercher un refuge sur la terrasse qui couronnait la maison; mais là il comprit réellement que tout était fini, et, tombant à genoux et élevant Lia au dessus de sa tête comme s'il eût espéré qu'un ange la viendrait prendre:

--O mon Dieu! s'écria-t-il, ayez pitié de nous!

A peine avait-il prononcé ces paroles qu'il entendit les planchers s'abîmer successivement et tomber dans la lave. Bientôt la terrasse vacilla et se précipita à son tour, les entraînant l'un et l'autre dans sa chute. Enfin les quatre murailles se replièrent comme le couvercle d'un tombeau. La lave continua de monter, passa sur les ruines, et tout fut fini.

II

Le Môle.

Il nous restait deux endroits essentiellement populaires à visiter que nous avions déjà vus en passant, mais que nous n'avions pas encore examinés en détail: c'étaient le Môle et le Marché-Neuf. Le Môle est à Naples ce qu'était le boulevart du Temple à Paris quand il y avait à Paris un boulevart du Temple. Le Môle est le séjour privilégié de Polichinelle.

Nous avons peu parlé de Polichinelle jusqu'à présent. Polichinelle est à Naples un personnage fort important. Toute l'opposition napolitaine s'est réfugiée en lui comme toute l'opposition romaine s'est réfugiée dans Pasquin. Polichinelle dit ce que personne n'ose dire.

Polichinelle dit qu'avec trois F on gouverne Naples. C'était aussi l'opinion du roi Ferdinand, qui, nous l'avons dit, n'avait guère moins d'esprit et n'était guère moins populaire que Polichinelle. Ces trois F sont festa-farina-forca: fête-farine-potence. Dix-sept cents ans avant Polichinelle, César avait trouvé les deux premiers moyens de gouvernement: panem et circenses. Ce fut Tibère qui trouva le troisième. A tout seigneur tout honneur.

Au reste, il n'y aurait rien d'étonnant que Polichinelle eût entendu dire la chose à César et eût vu pratiquer la maxime par Tibère. Polichinelle remonte à la plus haute antiquité; une peinture retrouvée à Herculanum, et qui date très probablement du règne d'Auguste, reproduit trait pour trait cet illustre personnage, au dessous duquel est gravée cette inscription: Civis atellanus. Ainsi, selon toute probabilité, Polichinelle était le héros des Atellans. Que nos grands seigneurs viennent à présent nous vanter leur noblesse du douzième ou du treizième siècle! Ils sont de quinze cents ans postérieurs à Polichinelle. Polichinelle pouvait faire triple preuve et avait trois fois le droit de monter dans les carrosses du roi.

La première fois que j'ai vu Polichinelle, il venait de proposer de nourrir la ville de Naples avec un boisseau de blé pendant un an, et cela à une seule condition. Il se faisait un grand silence sur la place, car chacun ignorait quelle était cette condition et cherchait quelle elle pouvait être. Enfin, au bout d'un instant, les chercheurs, s'impatientant, demandèrent à Polichinelle, qui attendait les bras croisés et en regardant la foule avec son air narquois, quelle était cette condition.

--Eh bien! dit Polichinelle, faites sortir de Naples toutes les femmes qui trompent et tous les maris trompés, mettez à la porte tous les bâtards et tous les voleurs, je nourris Naples pendant un an avec un boisseau de blé, et au bout d'un an il me restera encore plus de farine qu'il ne m'en faudra pour faire une galette d'un pouce d'épaisseur et de six pieds de tour.

Cette manière de dire la vérité est peut-être un peu brutale, mais Polichinelle ne s'est pas dégrossi le moins du monde: il est resté ce bon paysan de la campagne que Dieu l'a fait, et qu'il ne faut pas confondre avec notre Polichinelle que le diable emporte, ni avec le Punch anglais que le bourreau pend. Non, celui-là meurt chrétiennement dans son lit, ou plutôt celui-là ne meurt jamais; c'est toujours le même Polichinelle, avec son costume, sa camisole de calicot, son pantalon de toile, son chapeau pointu et son demi-masque noir. Notre Polichinelle, à nous, est un être fantastique, porteur de deux bosses comme il n'en existe pas, frondeur, libertin, vantard, bretteur, voltairien, sophiste, qui bat sa femme, qui bat le guet, qui tue le commissaire. Le Polichinelle napolitain est bonhomme, bête et malin à la fois, comme on dit de nos paysans; il est poltron comme Sganarelle, gourmand comme Crispin, franc comme Gautier Garguille.

Autour de Polichinelle, et comme des planètes relevant de son système et tournant dans son tourbillon, se groupent l'improvisateur et l'écrivain public.

L'improvisateur est un grand homme sec, vêtu d'un habit noir, râpé, luisant, auquel il manque deux ou trois boutons par devant et un bouton par derrière. Il a d'ordinaire une culotte courte qui retient des bas chinés au dessus du genou, ou un pantalon collant qui se perd dans des guêtres. Son chapeau bossué atteste les fréquens contacts qu'il a eus avec le public, et les lunettes qui couvrent ses yeux indiquent que son regard est affaibli par ses longues lectures. Au reste, cet homme n'a pas de nom, cet homme s'appelle l'improvisateur.

L'improvisateur est réglé comme l'horloge de l'église de San-Egidio. Tous les jours, une heure avant le coucher du soleil, l'improvisateur débouche de l'angle du Château-Neuf par la strada del Molo, et s'avance d'un pas grave, lent et mesuré, tenant à la main un livre relié en basane, à la couverture usée, aux feuillets épaissis. Ce livre, c'est l'Orlando furioso du divin Arioste.

En Italie, tout est divin: on dit le divin Dante, le divin Pétrarque, le divin Arioste et le divin Tasse. Toute autre épithète serait indigne de la majesté de ces grands poètes.

L'improvisateur a son public à lui. A quelque chose que ce public soit occupé, soit qu'il rie aux facéties de Polichinelle, soit qu'il pleure aux sermons d'un capucin, ce public quitte tout pour venir à l'improvisateur.

Aussi l'improvisateur est-il comme les grands généraux de l'antiquité et des temps modernes, qui connaissaient chacun de leurs soldats par son nom. L'improvisateur connaît tout son cercle; s'il lui manque un auditeur, il le cherche des yeux avec inquiétude; et si c'est un de ses appassionati, il attend qu'il soit venu pour commencer, ou recommence quand il arrive.

L'improvisateur rappelle ces grands orateurs romains qui avaient constamment derrière eux une flûte pour leur donner le la. Sa parole n'a ni les variations du chant, ni la simplicité du discours. C'est la modulation de la mélopée. Il commence froidement et d'un ton sourd et traînant; mais bientôt il s'anime avec l'action: Roland provoque Ferragus, sa voix se hausse au ton de la menace et du défi. Les deux héros se préparent; l'improvisateur imite leurs gestes, tire son épée, assure son bouclier. Son épée, c'est le premier bâton venu, et qu'il arrache le plus souvent à son voisin; son bouclier, c'est son livre; car il sait tellement son divin Orlando par coeur, que tant que durera la lutte terrible il n'aura pas besoin de jeter les yeux sur le texte, qu'il allongera d'ailleurs ou raccourcira à sa fantaisie, sans que le génie métromanique des écoutans en soit choqué le moins du monde; c'est alors qu'il fait beau de voir l'improvisateur.

En effet, l'improvisateur devient acteur; qu'il ait choisi le rôle de Roland ou celui du Ferragus, chacun des coups qu'il doit recevoir ou porter, il les porte où les reçoit. Alors il s'anime dans sa victoire ou s'exalte dans sa défaite. Vainqueur, il fond sur son ennemi, le presse, le poursuit, le renverse, l'égorge, le foule aux pieds, relève la tête et triomphe du regard. Vaincu, il rompt, recule, défend le terrain pied à pied, bondit à droite, bondit à gauche, saute en arrière, invoque Dieu ou le diable, selon que, pour le moment, il est païen ou chrétien, emploie toutes les ressources de la ruse, toutes les astuces de la faiblesse; enfin, poussé par son adversaire, il tombe sur un genou; combat encore, se renverse, se tord, se roule, puis, voyant que cette lutte est inutile, tend la gorge pour mourir avec grâce, comme le gladiateur gaulois, vieille tradition que l'amphithéâtre a léguée au Môle.

S'il est vainqueur, l'improvisateur prend son chapeau, comme Bélisaire son casque, et réclame impérieusement son dû. S'il est vaincu, il se glisse jusqu'à son feutre, fait le tour de la société et demande humblement l'aumône; tant les natures du Midi sont impressionnables, tant elles ont de facilité à se transformer elles-mêmes et à devenir ce qu'elles désirent être.

Malheureusement, comme nous l'avons dit, l'improvisateur s'en va; nos pères l'ont vu, nous l'avons vu; nos fils, s'ils se pressent, le verront encore, mais, à coup sûr, nos petits-fils et nos neveux ne le verront pas.

Il n'en est pas de même de l'écrivain public, son voisin. Bien des siècles se passeront encore sans que tout le monde sache écrire, et surtout dans la très fidèle ville de Naples. Puis, lorsque tout le monde saura écrire, ne restera-t-il donc pas encore la lettre anonyme, ce poison que vend l'écrivain public en se faisant un peu prier, comme le pharmacien de Roméo et Juliette vend l'arsenic? Quant à moi, je reçois, pour mon compte seul, assez de lettres anonymes pour défrayer honorablement un écrivain public ayant femme et enfans.

Le scribe qui peut écrire sur le devant de sa table: Qui si scrive in francese, est sûr de sa fortune. Pourquoi? Apprenez-le-moi, car je n'en sais rien. La langue française est la langue de la diplomatie, c'est vrai, mais les diplomates n'échangent point leurs notes par la voie des écrivains publics.

Au reste, l'écrivain public napolitain opère en plein air, en face de de tous, coram populo. Est-ce un progrès, est-ce un retard de la civilisation?

C'est que le peuple napolitain n'a pas de secret; il pense tout haut, il prie tout haut et se confesse tout haut. Celui qui sait le patois du Môle, et qui se promènera une heure par jour dans les églises, n'aura qu'à écouter ce qui se dit à l'autel ou au confessionnal, et à la fin de la semaine il sera initié dans les secrets les plus intimes de la vie napolitaine.

Ah! j'oubliais de dire que l'écrivain public napolitain est gentilhomme, ou du moins qu'on lui donne ce titre.

En effet, interrogez l'écrivain: c'est toujours un galantuomo qui a eu des malheurs; doutez-en, et il vous montrera comme preuve un reste de redingote de drap.

On ne saurait s'expliquer l'influence du drap sur le peuple napolitain: c'est pour lui le cachet de l'aristocratie, le signe de la prééminence. Un vestido di panno peut se permettre, vis-à-vis du lazzarone, bien des choses que je ne conseillerais pas de tenter à un vestido di telo.

Cependant, le vestido di telo a encore une grande supériorité sur le lazzarone, qui, en général, n'est vêtu que d'air.

III

Le Tombeau de Virgile.

Pour faire diversion à nos promenades dans Naples, nous résolûmes, Jadin et moi, de tenter quelques excursions dans ses environs. Des fenêtres de notre hôtel nous apercevions le tombeau de Virgile et la grotte de Pouzzoles. Au delà de cette grotte, que Sénèque appelle une longue prison, était le monde inconnu des féeries antiques; l'Averne, l'Achéron, le Styx; puis, s'il faut en croire Properce, Baïa, la cité de perdition, la ville luxurieuse, qui, plus sûrement et plus vite que toute autre ville, conduisait aux sombres et infernaux royaumes.

Nous prîmes en main notre Virgile, notre Suétone et notre Tacite; nous montâmes dans notre corricolo, et comme notre cocher nous demandait où il devait nous conduire, nous lui répondîmes tranquillement:--Aux enfers. Notre cocher partit au galop.

C'est à l'entrée de la grotte de Pouzzoles qu'est situé le tombeau présumé de Virgile.

On monte au tombeau du poète par un sentier tout couvert de ronces et d'épines: c'est une ruine pittoresque que surmonte un chêne vert, dont les racines l'enveloppent comme les serres d'un aigle. Autrefois, disait-on, à la place de ce chêne était un laurier gigantesque qui y avait poussé tout seul. A la mort du Dante, le laurier mourut. Pétrarque en planta un second qui vécut jusqu'à Sannazar. Puis enfin Casimir Delavigne en planta un troisième qui ne reprit même pas de bouture. Ce n'était pas la faute de l'auteur des Messéniennes, la terre était épuisée.

On descend au tombeau par un escalier à demi ruiné, entre les marches duquel poussent de grosses touffes de myrtes; puis on arrive à la porte columbarium, on en franchit le seuil et l'on se trouve dans le sanctuaire.

L'urne qui contenait les cendres de Virgile y resta, assure-t-on, jusqu'au quatorzième siècle. Un jour on l'enleva sous prétexte de la mettre en sûreté: depuis ce jour elle n'a plus reparu.

Après un instant d'exploration intérieure, Jadin sortit pour faire un croquis du monument et me laissa seul dans le tombeau. Alors mes regards se reportèrent naturellement en arrière, et j'essayai de me faire une idée bien précise de Virgile et de ce monde antique au milieu duquel il vivait.

Virgile était né à Andes, près de Mantoue, le 15 octobre de l'an 70 avant Jésus-Christ, c'est-à-dire lorsque César avait trente ans; et il était mort à Brindes, en Calabre, le 22 septembre de l'an 19, c'est-à-dire lorsque Auguste en avait quarante-trois.

Il avait connu Cicéron, Caton d'Utique, Pompée, Brutus, Cassius, Antoine et Lépide; il était l'ami de Mécène, de Salluste, de Cornélius Nepos, de Catulle et d'Horace. Il fut le maître de Properce d'Ovide et de Tibulle, qui naquirent tous trois comme il finissait ses Géorgiques.

Il avait vu tout ce qui s'était passé dans cette période, c'est-à-dire les plus grands événemens du monde antique: la chute de Pompée, la mort de César, l'avènement d'Octave, la rupture du triumvirat; il avait vu Caton déchirant ses entrailles, il avait vu Brutus se jetant sur son épée, il avait vu Pharsale, il avait vu Philippes, il devait voir Actium.

Beaucoup ont comparé ce siècle à notre dix-septième siècle; rien n'y ressemblait moins cependant: Auguste avait bien plus de Louis-Philippe que de Louis XIV. Louis XIV était un grand roi, Auguste fut un grand politique.

Aussi le siècle de Louis XIV ne comprend-il réellement que la première moitié de sa vie. Le siècle d'Auguste commence après Actium, et s'étend sur toute la dernière partie de son existence.

Louis XIV, après avoir été le maître du monde, meurt battu par ses rivaux, méprisé par ses courtisans, honni par son peuple, laissant la France pauvre, plaintive et menacée, et redevenu un peu moins qu'un homme, après s'être cru un peu plus qu'un dieu.

Auguste, au contraire, commence par les luttes intérieures, les proscriptions et les guerres civiles; puis, Lépide mort, Brutus mort, Antoine mort, il ferme le temple de Janus qui n'avait pas été fermé depuis deux cent six ans, et meurt presqu'à l'âge de Louis XIV, c'est vrai, mais laissant Rome riche, tranquille et heureuse; laissant l'empire plus grand qu'il ne l'avait pris des mains de César, ne quittant la terre que pour monter au ciel, ne cessant d'être homme que pour passer dieu.

Il y a loin de Louis XIV descendant de Versailles à Saint-Denis au milieu des sifflets de la populace, à Auguste montant à l'Olympe par la voie Appia au milieu des acclamations de la multitude.

On connaît Louis XIV, dédaigneux avec sa noblesse, hautain avec ses ministres, égoïste avec ses maîtresses; dilapidant l'argent de la France en fêtes dont il est le héros, en carrousels dont il est le vainqueur, en spectacles dont il est le dieu; toujours roi pour sa famille comme pour son peuple, pour ses courtisans en prose comme pour ses flatteurs en vers; n'accordant une pension à Corneille que parce que Boileau parle de lui abandonner la sienne; éloignant Racine de lui parce qu'il a eu le malheur de prononcer devant lui le nom de son prédécesseur, Scarron; se félicitant de la blessure de madame la duchesse de Bourgogne, qui donnera plus de régularité désormais à ses voyages de Marly, sifflotant un air d'opéra près du cercueil de son frère, et voyant passer devant lui le cadavre de ses trois fils sans s'informer qui les a empoisonnés, de peur de découvrir les véritables coupables dans sa maîtresse ou dans ses bâtards.

En quoi ressemble à cela, je vous le demande, l'écolier qui vient d'Apollonie pour recueillir l'héritage de César?

Voulez-vous voir Octave, ou Thurinus comme on l'appelait alors? puis nous passerons à César, et de César à Auguste, et vous verrez si ce triple et cependant unique personnage a un seul trait de l'amant de mademoiselle de La Vallière, de l'amant de madame de Montespan, et de l'amant de madame de Maintenon, qui lui aussi est un seul et même personnage.

César vient de tomber au Capitole; Brutus et Cassius viennent d'être chassés de Rome par le peuple, qui les a portés la veille en triomphe; Antoine vient de lire le testament de César qui intitule Octave son héritier. Le monde tout entier attend Octave.

C'est alors que Rome voit entrer dans ses murs un jeune homme de vingt-un ans à peine, né sous le consulat de Cicéron et d'Antoine, le 22 septembre de l'an 689 de la fondation de Rome, c'est-à-dire soixante-deux ans avant Jésus-Christ, qui naîtra sous son règne.

Octave n'avait aucun des signes extérieurs de l'homme réservé aux grandes choses; c'était un enfant que sa petite taille faisait paraître encore plus jeune qu'il n'était réellement; car, au dire même de l'affranchi Julius Maratus, quoiqu'il essayât de se grandir à l'aide des épaisses semelles de ses sandales, Octave n'avait que cinq pieds deux pouces: il est vrai que c'était la taille qu'avait eue Alexandre et celle que devait avoir Napoléon. Mais Octave ne possédait ni la force physique du vainqueur de Bucéphale, ni le regard d'aigle du héros d'Austerlitz; il avait au contraire le teint pâle, les cheveux blonds et bouclés, les yeux clairs et brillans, les sourcils joints, le nez saillant d'en haut et effilé par le bas, les lèvres minces, les dents écartées, petites et rudes, et la physionomie si douce et si charmante, qu'un jour qu'il passera les Alpes, l'expression de cette physionomie retiendra un Gaulois qui avait formé le projet de le jeter dans un précipice. Quant à sa mise, elle est des plus simples: au milieu de cette jeunesse romaine qui se farde, qui met des mouches, qui grasseye, qui se dandine; parmi ces beaux et ces trossuli, ces modèles de l'élégance de l'époque, qu'on reconnaît à leur chevelure parfumée de baume, partagée par une raie, et que le fer du barbier roule deux fois par jour en longs anneaux de chaque côté de leurs tempes; à leurs barbes rasées avec soin, de manière à ne laisser aux uns que des moustaches, aux autres qu'un collier; à leurs tuniques transparentes ou pourprées, dont les manches démesurées couvriraient leurs mains tout entières s'ils n'avaient soin d'élever leurs mains pour que ces manches, en se retroussant, laissent voir leurs bras polis à la pierre ponce et leurs doigts couverts de bagues; Octave se fait remarquer par sa toge de toile, par son laticlave de laine, et par le simple anneau qu'il porte au premier doigt de la main gauche, et dont le chaton représente un sphinx. Aussi toute cette jeunesse, qui ne comprend rien à cette excentricité qui donne à l'héritier de César un air plébéien, nie-t-elle qu'il soit, comme on l'assure, de sang aristocratique, et prétend-elle que son père Cn. Octavius était un simple diviseur de tribu ou tout au plus un riche banquier. D'autres vont plus loin, et assurent que son grand-père était meunier, et qu'il ne porte cette simple toge blanche que pour qu'on n'y voie pas les traces de la farine: Materna tibi farina, dit Suétone; et Suétone, comme on le sait, est le Tallemant des Réaux de l'époque.

Et cependant les dieux ont prédit de grandes choses à cet enfant; mais ces grandes choses, au lieu de les raconter, de les redire, de s'en faire un titre, sinon à l'amour, du moins à la superstition de ses concitoyens, il les renferme en lui-même et les garde dans le sanctuaire de ses espérances. Des présages ont accompagné et suivi sa naissance, et Octave croit aux présages, aux songes et aux augures. Autrefois, les murs de Volletri furent frappés de la foudre, et un oracle a prédit qu'un citoyen de cette ville donnerait un jour des lois au monde. En outre, un autre bruit s'est répandu, qu'Asclépiades et Mendès consigneront plus tard dans leur livre sur les choses divines: c'est qu'Atia, mère d'Octave, s'étant endormie dans le temple d'Apollon, fut réveillée comme par des embrassemens, et s'aperçut avec effroi qu'un serpent s'était glissé dans sa poitrine et l'enveloppait de ses replis; dix mois après elle accoucha. Ce n'est pas tout: le jour de son accouchement, son mari, retenu chez lui par cet événement, ayant différé de se rendre au sénat, où l'on s'occupait de la conjuration de Catilina, et ayant expliqué en y arrivant la cause de son retard, Publius Nigidius, augure très renommé pour la certitude de ses prédictions, se fit dire l'heure précise de la naissance d'Octave, et déclara que, si sa science ne le trompait pas, ce maître du monde promis par le vieil oracle de Velletri venait enfin de naître.

Voilà les signes qui avaient précédé la naissance d'Octave. Voici ceux qui l'avaient suivie:

Un jour que l'enfant prédestiné, alors âgé de quatre ans, dînait dans un bois, un aigle s'élança de la cime d'un roc où il était perché et lui enleva le pain qu'il tenait à la main, remonta dans le ciel, puis, un instant après, rapporta au jeune Octave le pain tout mouillé de l'eau des nuages.

Enfin, deux ans après, Cicéron, accompagnant César au Capitole, racontait, tout en marchant, à un de ses amis, qu'il avait vu en songe, la nuit précédente, un enfant au regard limpide, à la figure douce, aux cheveux bouclés, lequel descendait du ciel à l'aide d'une chaîne d'or et s'arrêtait à la porte du Capitole, où Jupiter l'armait d'un fouet. Au moment où il racontait ce songe, il aperçut le jeune Octave et s'écria que c'était là le même enfant qu'il avait vu la nuit précédente.

Il y avait là, comme on le voit, plus de promesses qu'il n'en fallait pour tourner une jeune tête; mais Octave était de ces hommes qui n'ont jamais été jeunes et à qui la tête ne tourne pas. C'était un esprit calme, réfléchi, rusé, incertain et habile, ne se laissant point emporter aux premiers mouvemens de sa tête ou de son coeur, mais les soumettant incessamment à l'analyse de son intérêt et aux calculs de son ambition. Dans aucun des partis qui s'étaient succédé depuis cinq ans qu'il avait revêtu la robe virile, il n'avait adopté de couleur; ce qui était une excellente position, attendu que, quelque parti qu'il adoptât, son avenir n'avait point à rompre avec son passé. Plus heureux donc qu'Henri IV en 1593 et que Louis-Philippe en 1830, il n'avait point d'engagemens pris et se trouvait à peu près dans la situation, moins la gloire passée, ce qui était encore une chance de plus pour lui, où se trouva Bonaparte au 18 brumaire.

Comme alors, il y avait deux partis, mais deux partis qui, quoique portant les mêmes noms, n'avaient aucune analogie avec ceux qui existaient en France en 99; car, à cette époque, le parti républicain, représenté par Brutus, était le parti aristocratique; et le parti royaliste, représenté par Antoine, était le parti populaire.

C'était donc entre ces deux hommes qu'il fallait qu'Octave se fît jour en créant un troisième parti, servons-nous d'un mot moderne, un parti juste-milieu.

Un mot sur Brutus et sur Antoine.

Brutus a trente-trois ou trente-quatre ans; il est d'une taille ordinaire, il a les cheveux courts, la barbe coupée à la longueur d'un demi-pouce, le regard calme et fier, et un seul pli creusé par la pensée au milieu du front: du moins, c'est ainsi que le représentent les médailles qu'il a fait frapper en Grèce avec le titre d'imperator; entendez-vous? Brutus imperator, c'est-à-dire Brutus, général. Ne prenez donc jamais le mot imperator que dans ce sens, et non dans celui que lui ont donné depuis Charlemagne et Napoléon.

Continuons.

Il descend, par son père, de ce Junius Brutus qui condamna ses deux fils à mort, et dont la statue est au Capitole au milieu de celle des rois qu'il a chassés; et, par sa mère, de ce Servilius Ahala qui, étant général de la cavalerie sous Quintus Cincinnatus, tua de sa propre main Spurius Mélius qui aspirait à la royauté. Son père, mari de Servilie, fut tué par ordre de Pompée, pendant les guerres de Marius et de Sylla; et il est neveu de ce même Caton qui s'est déchiré les entrailles à Utique. Un bruit populaire le dit fils de César, qui aurait séduit sa mère avec une perle valant six millions de sesterces, c'est-à-dire douze cent mille francs à peu près. Mais on a tant prêté de bonnes fortunes à César, qu'il ne faut pas croire tout ce qu'on en dit. Jeune, Brutus a étudié la philosophie en Grèce; il appartient à la secte platonicienne, et il a puisé à Athènes et à Corinthe ces idées de liberté aristocratique qui formaient la base gouvernementale des petites républiques grecques. Officier en Macédoine sous Pompée, il s'est fait remarquer à Pharsale par son grand courage. Gouverneur dans les Gaules pour César, il s'est fait remarquer dans la province par sa sévère probité. C'est un de ces hommes qui n'agissent jamais sans conviction, mais qui, des qu'ils ont une conviction, agissent toujours; c'est une de ces âmes profondes et retirées où les dieux qui s'en vont trouvent un tabernacle; c'est un de ces coeurs couverts d'un triple acier, comme dit Horace, qui tiennent la mort pour amie, et qui la voient venir en souriant. Le regard incessamment tourné vers les vertus des âges antiques, il ne voit pas les vices des jours présens; il croit que le peuple est toujours un peuple de laboureurs; il croit que le sénat est toujours une assemblée de rois. Son seul tort est d'être né après le brutal Marius, le galant Sylla et le voluptueux César, au lieu de naître au temps de Cincinnatus, des Gracques ou des premiers Scipions. Il a été coulé tout de bronze dans une époque où les statues sont de boue et d'or. Quand un pareil homme commet un crime, c'est son siècle qu'il faut accuser et non pas lui.

Au reste, Brutus vient de faire une grande faute: il a quitté Rome, oubliant que c'est sur le lieu même où l'on a commencé une révolution qu'il faut l'accomplir.

Quant à Antoine, c'est le contraste le plus complet que le ciel ait pu mettre en opposition avec la figure calme, froide et sévère que nous venons de dessiner.

Antoine a quarante-six ans, sa taille est haute, ses membres musculeux, sa barbe épaisse, son front large, son nez aquilin. Il prétend descendre d'Hercule; et comme c'est le plus habile cavalier, le plus fort discobole, le plus rude lutteur qu'il y ait eu depuis Pompée, personne ne lui conteste cette généalogie, si fabuleuse qu'elle paraisse à quelques uns. Enfant, sa grande beauté l'a fait remarquer de Curion, et il a passé avec lui les premières années de son adolescence dans la débauche et dans l'orgie. Avant de revêtir la robe virile, c'est-à-dire à seize ans à peu près, il avait déjà fait pour un million et demi de dettes; mais ce qu'on lui reproche surtout, c'est le cynisme de son intempérance. Le lendemain des noces du mime Hippias, il s'est rendu à l'assemblée publique si gorgé de vin qu'il a été obligé de s'arrêter à l'angle d'une rue et de le rendre aux yeux de tous, quoique le mime Sergius, avec lequel il vit dans un commerce infâme, et qui a, dit-on, toute influence sur lui, essayât d'étendre son manteau entre lui et les passans. Après Sergius, sa compagnie la plus habituelle est la courtisane Cythéris, qu'il mène partout avec lui dans une litière, et à laquelle il fait un cortége aussi nombreux que celui de sa propre mère. Chaque fois qu'il part pour l'armée, c'est avec une suite d'histrions et de joueurs de flûte. Lorsqu'il s'arrête, il fait dresser ses tentes sur le bord des rivières ou sous l'ombre des forêts. S'il traverse une ville, c'est sur un char traîné par des lions qu'il conduit avec des rênes d'or. En temps de paix, il porte une tunique étroite et une cape grossière. En temps de guerre, il est couvert des plus riches armes qu'il a pu se procurer, pour attirer à lui les coups des plus rudes et des plus braves ennemis. Car Antoine, avec la force physique, a reçu le courage brutal; ce qui fait qu'il est un dieu pour le soldat, et une idole pour le peuple. Du reste, orateur habile dans le style asiatique, par un seul discours il a chassé Brutus et Cassius de Rome. Fastueux et plein d'inégalité, prétendant être le fils d'un dieu, et descendant parfois au niveau de la bête, Antoine croit imiter César en le singeant à la guerre et à la tribune. Mais entre Antoine et César il y a un abîme: Antoine n'a que des défauts, César avait des vices; Antoine n'a que des qualités, César avait des vertus: Antoine, c'est la prose; César, c'est la poésie.

Mais pour le moment, tel qu'il est, Antoine règne à Rome; car il y a réaction pour César, et Antoine représente César: c'est lui qui continue le vainqueur des Gaules et de l'Egypte. Il vend les charges, il vend les places, il vend jusqu'aux trônes; il vient pour vingt mille francs, ce qui n'est pas cher, comme on voit, de donner un diplôme de roi en Asie; car Antoine a sans cesse besoin d'argent. Cependant il n'y a pas plus de quinze jours qu'il a forcé la veuve de César de lui remettre les vingt-deux millions laissés par César; il est vrai que, des ides de mars au mois d'avril, Antoine a payé pour huit millions de dettes: mais comme on assure qu'il a pillé le trésor public, qui, au dire de Cicéron, contenait sept cents millions de sesterces, c'est-à-dire cent quarante millions de francs à peu près; si grand dépensier que soit Antoine, comme il n'a payé aucun des legs de César, il doit bien lui rester encore une centaine de millions; et un homme du caractère d'Antoine, avec cent millions derrière lui, est un homme à craindre.

A propos, nous oublions une chose: Antoine était le mari de Fulvie.

Voilà donc celui contre lequel Octave aura d'abord à lutter.

Octave comprit que le sénat, tout en votant des remerciemens à Antoine, détestait d'autant plus ce maître grossier qu'il lui obéissait plus lâchement. Octave se glissa tout doucement dans le sénat, appela Cicéron son père, demanda humblement et obtint sans conteste de porter le grand nom de César, seule portion de son héritage à laquelle, disait-il, il eût jamais aspiré; paya tout doucement, et sur sa propre fortune, les legs que César avait laissés aux vétérans et qu'Antoine leur retenait; joua le citoyen pur, le patriote désintéressé; refusa les faisceaux qu'on lui offrait, et proposa tout bas, pour faire honneur à Antoine et pour lui donner l'occasion d'achever ce qu'il avait si bien commencé, d'envoyer Antoine chasser Décimus Brutus de la Gaule Cisalpine. Antoine, enchanté d'échapper aux criailleries des héritiers de César, part en promettant de ramener Décimus Brutus pieds et poings liés. A peine est-il parti que le sénat respire. Alors Octave voit que le moment est venu: il déclare qu'il croit Antoine l'ennemi de la république, met à la disposition du sénat une armée qu'il a achetée, sans que personne s'en doute, de ses propres deniers. Alors le sénat tout entier se lève contre Antoine. Cicéron embrasse Octave, il propose de le nommer chef de cette armée; et comme cette proposition cause quelque étonnement: Ornandum tollendum, dit-il en se retournant vers les vieilles têtes du sénat. Mauvais calembourg qu'entend Octave, et qui coûtera la vie à celui qui l'a fait. Mais Octave refuse; il est faible de corps, ignorant en fait de guerre; il veut deux collègues pour n'avoir aucune responsabilité à supporter; et, sur sa demande, un décret du sénat lui adjoint les consuls Hirtius et Pansa.

Antoine a été envoyé pour combattre Décimus Brutus; Octave est envoyé pour défendre Décimus Brutus contre Antoine.

C'était un conseil d'avocat: aussi venait-il de Cicéron. On perdait ainsi à la fois Antoine et Octave: Antoine, en mettant à jour toutes ses turpitudes; Octave, en l'envoyant au secours d'un des meurtriers de son père.

Mais patience, Octave ne s'appelle plus Octave: un décret du sénat l'a autorisé à s'appeler César.

Laissons donc de côté l'enfant, voilà l'homme qui commence.

Les deux armées se rencontrent: Antoine est vaincu; les deux consuls, Hirtius et Pansa, sont tués dans la mêlée, on ne sait par qui: seulement, comme une simple blessure pourrait n'être pas mortelle et qu'il faut qu'ils meurent, ils ont été frappés tous deux par des glaives empoisonnés. César seul est sain et sauf: César est trop souffrant pour se battre, César est resté sous sa tente tandis que l'on se battait. C'est, au reste, ce qu'il fera à Philippes et à Actium: pendant toutes les victoires qu'il remportera il dormira ou sera malade.

N'importe! Antoine est en fuite, les consuls sont morts et César est à la tête d'une armée.

Pendant ce temps, Cicéron à son tour règne à Rome; il succède à Antoine comme Antoine a succédé à César. Le sénat a besoin d'être gouverné; peu lui importe que ce soit par un grand politique, ou par un soldat grossier, ou par un habile avocat.

Le sénat croit que c'est le moment de mettre en pratique le jeu de mots de Cicéron: il n'a plus besoin de cet enfant. C'est ainsi que le sénat traite maintenant Octave, et il lui refuse le consulat.

Mais, comme nous l'avons dit, l'enfant s'est fait homme, Octave est devenu César. Attendez.

Au moment où Antoine traverse les Alpes en fuyant, et où Lépide, qui commande dans la Gaule, accourt au devant de lui, un envoyé de César arrive, qui offre à Antoine l'amitié de César. Antoine accepte en réservant les droits de Lépide.

Le lieu fixé pour la conférence fut une petite île du Reno, située près de Bologne, ainsi que firent plus tard à Tilsitt Napoléon et Alexandre. Chacun y arriva de son côté: César par la rive droite, Antoine par la rive gauche. Trois cents hommes de garde furent laissés à chaque tête de pont. Lépide avait d'avance visité l'île.--En se joignant, Napoléon et Alexandre s'embrassèrent; Antoine et César n'en étaient pas là. Antoine fouilla César, César fouilla Antoine, de peur que l'un ou l'autre n'eût une arme cachée. Robert Macaire et Bertrand n'auraient pas fait mieux.

Ce dut être une scène terrible que celle qui se passa entre ces trois hommes, lorsque, après s'être partagé le monde, chacun réclama le droit de faire périr ses ennemis. Chacun y mit du sien: Lépide céda la tête de son frère; Antoine, celle de son neveu. César refusa, ou fit semblant de refuser trois jours celle de Cicéron; mais Antoine y tenait, Antoine menaçait de tout rompre si on ne la lui accordait. Antoine, brutal et entêté, était capable de le faire comme il le disait; César ne voulut point se brouiller avec lui pour si peu; la mort de Cicéron fut résolue. J'essaierais d'écrire cette scène si Shakspeare ne l'avait pas écrite.

Trois jours se passèrent pendant lesquels on chicana ainsi. Au bout de trois jours la liste des proscrits montait à deux mille trois cents noms: trois cents noms de sénateurs, deux mille noms de chevaliers.

Alors on rédigea une proclamation: Appien nous a laissé cette proclamation traduite en grec. Tous ces préparatifs hostiles, disaient les trumvirs, étaient dirigés contre Brutus et Cassius; seulement les trois nouveaux alliés, en marchant contre les assassins de César, ne voulaient pas, disaient-ils, laisser d'ennemis derrière eux.

Puis on pensa à réunir encore Antoine et César par une alliance de sang. Les mariages ont de tout temps été la grande sanction des raccommodemens politiques. Louis XIV épousa une infante d'Espagne; Napoléon épousa Marie-Louise; César épousa une belle-fille d'Antoine, déjà fiancée à un autre. Plus tard Antoine épousera une soeur d'Auguste; il est vrai que ce double mariage n'empêchera pas la bataille d'Actium.

Pendant ce temps, le bruit de la réunion de César, d'Antoine et de Lépide se répand par toute l'Italie; Rome s'émeut, le sénat tremble; Cicéron fait des discours auxquels le sénat applaudit, mais qui ne le rassurent pas. Les uns proposent de se défendre, les autres proposent de fuir; Cicéron continue de parler sur les chances de la fuite et sur les chances de la défense, mais il ne se décide ni à fuir ni à se défendre; pendant ce temps, les triumvirs entrent dans Rome.

Voyez Plutarque, in Cicerone.

Cicéron mourut mieux qu'on n'aurait dû s'y attendre de la part d'un homme qui avait passé sa vie à avocasser. Il vit qu'il ne pouvait gagner le bateau dans lequel il espérait s'embarquer: il fit arrêter sa litière, défendit à ses esclaves de le défendre, passa la tête par la portière, tendit la gorge et reçut le coup mortel.

C'était pour sa femme qu'Antoine avait demandé sa tête; on porta donc cette tête à Fulvie. Fulvie tira une épingle de ses cheveux et lui en perça la langue. Puis on alla clouer cette tête, au dessus de ses deux mains, à la tribune aux harangues.

Le lendemain, on apporta une autre tête à Antoine. Antoine la prit; mais il eut beau la tourner et la retourner, il ne la reconnut point. --Cela ne me regarde pas, dit-il, portez cette tête à ma femme. En effet, c'était la tête d'un homme qui avait refusé de vendre sa maison à Fulvie. Fulvie fit clouer la tête à la porte de la maison.

Pendant huit jours on égorgea dans les rues et le sang coula dans les ruisseaux de Rome. Velléius Parterculus écrit à ce propos quatre lignes qui peignent effroyablement cette effroyable époque: «Il y eut, dit-il, beaucoup de dévoûment chez les femmes, assez dans les affranchis, quelque peu dans les esclaves, mais aucun dans les fils.» Puis il ajoute, avec cette simplicité antique qui fait frémir: «Il est vrai que l'espoir d'hériter que chacun venait de concevoir, rendait l'attente difficile.»

Ce fut le septième ou le huitième jour de cette boucherie, que Mécène, voyant César acharné sur son siége de prescripteur, lui fit passer une feuille de ses tablettes avec ces trois mots écrits au crayon: «Lève-toi, bourreau!»

César se leva, car il n'y mettait ni haine, ni acharnement; il proscrivait parce qu'il croyait utile de proscrire. Lorsqu'il reçut le petit mot de Mécène, il fit un signe de tête et se leva, Mécène se fit honneur de la clémence de César. Mécène se trompait: César avait son compte, et l'impassible arithméticien ne demandait rien de plus.

Tournons les yeux vers Brutus et Cassius, et voyons ce qu'ils font.

Brutus et Cassius sont en Asie, où ils exigent d'un seul coup le tribut de dix années; Brutus et Cassius sont à Tarse, qu'ils frappent d'une contribution de quinze cents talens; Brutus et Cassius sont à Rhodes, où ils font égorger cinquante des principaux citoyens, parce que ceux-ci refusent de payer une contribution impossible. C'est qu'il faut des millions à Brutus et à Cassius pour soutenir l'impopulaire parti qu'ils ont adopté, et pour retenir sous leurs aigles républicaines les vieilles légions royalistes de César.

Aussi les cris des peuples qu'il ruine deviennent-ils le remords incessant de Brutus. Ce remords c'est le mauvais génie qui apparaît dans ses nuits; c'est le spectre qu'il a vu à Xanthe et qu'il reverra à Philippes.

Lisez dans Plutarque ou dans Shakspeare, comme il vous plaira, les derniers entretiens de Brutus et de Cassius. Voyez ces deux hommes se séparer un soir en se serrant la main avec un sourire grave et en se disant que, vainqueurs ou vaincus, ils n'ont point à redouter leurs ennemis. C'est que César et Antoine sont là. C'est qu'on est à la veille de la bataille de Philippes. C'est que le spectre qui poursuit Brutus a reparu ou va reparaître.

En effet, le lendemain à la même heure Cassius était mort, et deux jours après Brutus l'avait rejoint. Un esclave, affranchi pour ce dernier service, avait tué Cassius: Brutus s'était jeté sur l'épée que lui tendait le rhéteur Straton.

On s'étonne de cette mort si précipitée de Brutus et de Cassius, et l'on oublie que tous deux avaient hâte d'en finir.

Les deux triumvirs avaient été fidèles à leur caractère. Nous disons les deux triumvirs, car de Lépide il n'en est déjà plus question. Antoine avait combattu comme un simple soldat. César, malade, était resté dans sa litière, disant qu'un dieu l'avait averti en songe de veiller sur lui.

Le combat fini, Lépide écarté, le partage du monde était à refaire. Antoine prit pour lui l'inépuisable Orient; César se contenta de l'Occident épuisé.

Les deux vainqueurs se séparent: l'un, pour aller épuiser toutes les délices de la vie avec Cléopâtre; l'autre, pour revenir lutter à Rome contre le sénat, qui commence enfin à le comprendre; contre cent soixante-dix mille vétérans qui réclament chacun un lot de terre et vingt mille sesterces qu'il leur a promis; contre le peuple, enfin, qui demande du pain, affamé qu'il est par Sextus Pompée, qui tient la mer de Sicile.

Laissez huit ans s'écouler, et les vétérans seront payés, ou du moins croiront l'être, et Sextus Pompée sera battu et fugitif, et les greniers publics regorgeront de farine et de blé.

Comment César avait-il accompli tout cela? En rejetant les proscriptions sur le compte d'Antoine et de Lépide; en refusant les triomphes qu'on lui avait offerts; et ayant l'air de remplir les fonctions d'un simple préfet de police; en parlant toujours au nom de la république, pour laquelle il agit, et qu'il va incessamment rétablir; enfin, sur le désir des soldats, en donnant sa soeur Octavie à Antoine: Fulvie était morte dans un accès de colère.

Au reste, c'était un rude épouseur que cet Antoine, et il tenait à prouver que de tous côtés il descendait d'Hercule: il avait épousé Fulvie, il venait d'épouser Octavie, il allait épouser Minerve; enfin il devait finir par épouser Cléopâtre.

Ce dernier mariage brouilla tout. Il y avait long-temps que César n'attendait qu'une occasion de se débarrasser de son rival; cette occasion, Antoine venait de la lui fournir. Cléopâtre avait eu de César, ou de Sextus Pompée, on ne sait pas bien lequel des deux, un fils appelé Césarion. Antoine, en épousant Cléopâtre, avait reconnu Césarion pour fils de César, et lui avait promis la succession de son père, c'est-à-dire l'Italie; tandis qu'il distribuait aux autres fils de Cléopâtre, Alexandre et Ptolémée, à Alexandre l'Arménie et le royaume des Parthes, qui, il est vrai, n'était pas encore conquis, et à Ptolémée la Phénicie, la Syrie et la Cilicie.

Rome et Octavie demandaient donc ensemble vengeance contre Antoine. La cause de César devenait la cause publique; aussi jamais guerre plus populaire ne fut entreprise.

Puis tous ceux qui arrivaient d'Orient racontaient d'étranges choses. Après s'être fait satrape, Antoine se faisait Dieu. On appelait Cléopâtre Isis, et Antoine Osiris. Antoine promettait à Cléopâtre de faire d'Alexandrie la capitale du monde quand il aurait conquis l'Occident; en attendant, il faisait graver le chiffre de Cléopâtre sur le bouclier de ses soldats, et soulevait le ban et l'arrière-ban de ses dieux égyptiens contre les dieux du Tibre.

Omnigenumque Deum monstra et latrator Anubis Contra Neptunum et Venerem contraque Minervam, dit Virgile, qui n'avait pas mis là Minerve pour la seule mesure, mais aussi comme ayant sa propre injure à venger. Minerve était, on se le rappelle, une des quatre femmes d'Antoine; il l'avait épousée à Athènes, et s'était fait payer par les Athéniens mille talens pour sa dot, c'est-à-dire près de six millions de notre monnaie actuelle.

N'est-ce pas que c'était un étrange monde que ce monde? Mais ne vous en étonnez pas trop, vous en verrez bien d'autres sous Néron.

C'était la troisième fois, dans un quart de siècle, que l'Orient et l'Occident allaient se rencontrer en Grèce, et jeter un nouveau nom de victoire et de défaite dans cette éternelle série d'actions et de réactions qui durait depuis la guerre de Troie.

Il régnait une profonde terreur à Rome: Rome ne comptait pas beaucoup sur César comme général: elle savait, au contraire, ce dont Antoine était capable une fois qu'il était armé; puis Antoine menait avec lui cent mille hommes de pied, douze mille chevaux, cinq cents navires, quatre rois et une reine.

Il y avait bien encore cent vingt ou cent trente mille Juifs, Arabes, Perses, Égyptiens, Mèdes, Thraces et Paphlagoniens qui marchaient à la suite de l'armée; mais, ceux-là, on ne les comptait pas, ils n'étaient pas soldats romains.

César avait à peu près cent mille hommes et deux cents vaisseaux. Ce n'était point tout à fait en navires et en soldats la moitié des forces de son adversaire.

La fortune était pour Octave; ou plutôt ici le destin change de nom et devient la Providence: il fallait réunir l'Occident et l'Orient dans une main puissante qui contraignît le monde de parler une seule langue, d'obéir à une seule loi, afin que le Christ en naissant (le Christ allait naître) trouvât l'univers prêt à écouter sa parole. Dieu donna la victoire à César.

On sait tous les détails de cette grande bataille; comment Cléopâtre, la déesse du naturalisme oriental, s'enfuit tout à coup avec soixante vaisseaux, quoique aucun péril ne la menaçât; comment Antoine la suivit, abandonnant son armée; comment tous deux revinrent en Egypte pour mourir tous deux: Antoine se tue en se jetant sur son épée; Cléopâtre, on ne sait trop de quelle façon: Plutarque croit que c'est en se faisant mordre par un aspic.

Cette fois, il n'y avait pas moyen d'échapper au triomphe: bon gré mal gré, il fallut que César se laissât faire. Le sénat vint en corps au devant de lui jusqu'aux portes de Rome; mais, fidèle à son système, César n'accepta qu'une partie de ce que le sénat lui offrait; à l'entendre, le seul prix qu'il demandait de sa victoire était qu'on le débarrassât du fardeau du gouvernement. Le sénat se jeta à ses pieds pour obtenir de lui qu'il renonçât à cette funeste résolution; mais tout ce qu'il put obtenir fut que César resterait encore pendant dix ans chargé de mettre en ordre les affaires de la république. Il est vrai que César se montra moins récalcitrant pour le titre d'Auguste que le sénat lui offrit, et qu'il accepta sans trop se faire prier.

Auguste avait trente ans. Depuis neuf ans qu'il avait succédé à César, il avait fait bien du chemin, comme on voit, ou plutôt il en avait bien fait faire à la république.

C'est qu'aussi on était bien las à Rome des guerres intestines, des proscriptions civiles et des massacres de partis. A partir de Marius et de Sylla, et il y avait de cela à peu près soixante ans, on ne faisait guère autre chose à Rome que de tuer ou d'être tué, si bien que depuis un quart de siècle il fallait chercher avec beaucoup de soin et d'attention pour trouver un général, un consul, un tribun, un sénateur, un personnage notable enfin, qui fût mort tranquillement dans son lit.

Il y avait plus, c'est que tout le monde était ruiné. On supporte encore les massacres, la croix, la potence; on ne supporte pas la misère. Les chevaliers avaient des places d'honneur au théâtre, mais ils n'osaient venir occuper ces places de peur d'y être arrêtés par leurs créanciers; ils avaient quatorze bancs au cirque, et leurs quatorze bancs étaient déserts. Les provinces déclaraient ne plus pouvoir payer l'impôt: le peuple n'avait pas de pain. De l'océan Atlantique à l'Euphrate, du détroit de Gades au Danube, cent trente millions d'hommes demandaient l'aumône à Auguste.

Qui donc, en pareilles circonstances, eût même eu l'idée de faire de l'opposition contre le vainqueur d'Antoine, qui était le seul riche et qui pouvait seul enrichir les autres?

Auguste fit trois parts de ses immenses richesses, que venait de quadrupler le trésor des Ptolémées: la première pour les dieux, la seconde pour l'aristocratie, la troisième pour le peuple.

Jupiter Capitolin eut seize mille livres d'or; c'étaient treize mille livres de plus que ne lui en avait volé César; et de plus, pour dix millions de notre monnaie actuelle de pierres et de pierreries.

Apollon eut six trépieds d'argent fondus à neuf, et dont le métal fut fourni par les propres statues d'Auguste.

Enfin, comme les villes envoyaient de tous côtés des couronnes d'or au vainqueur, le vainqueur les répartit entre les autres dieux.

Les dieux furent contens.

Auguste alors s'occupa de l'aristocratie.

Les legs de César furent entièrement payés. Tout ce qui avait un nom, ou tout ce qui s'en était fait un, reçut des secours; l'aristocratie tout entière devint la pensionnaire d'Auguste.

L'aristocratie fut satisfaite.

Restait le peuple.

Les prédécesseurs d'Auguste lui avaient donné des jeux, Auguste lui donna du pain. Le blé arriva en larges convois de la mer Noire, de l'Egypte et de la Sicile; en moins de trois mois, un bien-être sensible se répandit jusque dans les derniers rangs de la population.

Le peuple cria vive Auguste.

Alors, comme il lui restait encore près de deux milliards, il lança dans la circulation cette masse énorme d'argent: l'intérêt était à 12 pour 100, il descendit à 4; les terres étaient à vil prix, elles triplèrent et quadruplèrent de valeur.

Puis il s'en revint dans sa petite maison du mont Palatin, maison toute de pierres, maison sans marbres, sans peintures, sans pavés de mosaïque; maison qu'il habitait été comme hiver, et qui ne renfermait qu'une seule chose de prix, la statuette d'or de la Fortune de l'empire.

Il est vrai que cette maison ayant été brûlée dix-huit ans après, c'est-à-dire vers l'an 748 de Rome, Auguste la rebâtit plus commode, plus élégante et plus belle.

C'est là qu'Auguste vécut encore quarante-six ans, suppliant sans cesse le peuple de lui retirer le fardeau du gouvernement, et sans cesse forcé par lui d'accepter de nouveaux honneurs. Ayant beau dire qu'il n'était qu'un simple citoyen comme les autres, ayant beau se fâcher quand on l'appelait seigneur, ayant beau répéter que ses noms étaient Caïus Julius César Octavianus et qu'il ne voulait être appelé d'aucun autre nom, il lui fallut se résigner à être prince, grand pontife, consul et régulateur des moeurs à perpétuité. On avait voulu le nommer tribun, mais il avait fait observer qu'en sa qualité de patricien il ne pouvait accepter cette charge. Alors, au lieu du tribunal, il avait reçu la puissance tribunitienne. C'était bien peut-être jouer un peu sur les mots, mais il y avait de l'avocat dans Auguste, et c'était par ce côté-là très probablement que Salluste était devenu si fort son ami.

De cette façon, tout le monde était content à Rome. Les césariens avaient un roi, ou du moins quelque chose qui leur en tenait lieu. Les républicains entendaient sans cesse parler de la république, et d'ailleurs le S.P.Q.R. était partout, sur les enseignes, sur les faisceaux, sur la maison même du prince. Enfin les poètes, les peintres, les artistes avaient Mécène, à qui Auguste avait transmis ses pleins pouvoirs, et qui se chargeait de leur assurer cette aurea mediocritas tant vantée par Horace.

Au milieu de tous ces honneurs, Auguste restait toujours le même: travaillant six heures par jour, mangeant du pain bis, des figues et des petits poissons; jouant aux noix avec les polissons de Rome, et allant, vêtu des habits filés par sa femme ou par ses filles, rendre témoignage pour un vieux soldat d'Actium.

Nous avons dit que sa maison du mont Palatin brûla vers l'an 748. A peine cet accident fut-il connu, que les vétérans, les décuries, les tribus souscrivirent pour une somme considérable, car ils voulaient que cette maison, rebâtie aux frais publics, attestât de l'amour public pour l'empereur. Auguste fit venir les uns après les autres tous les souscripteurs, et, pour ne pas dire qu'il refusait leur offrande, prit à chacun d'eux un denier.

Puis, après le tour des dieux, de l'aristocratie, du peuple, du trésor, vint le tour de Rome. La ville républicaine était sale, étroite et sombre. Le Forum antiquum était devenu trop petit pour la population toujours croissante de la reine du monde, le forum de César était encombré aux jours de fêtes; Auguste fit bâtir un troisième forum entre le Capitolin et le Viminal, un temple de Jupiter tonnant au Capitole, un temple à Apolon sur le mont Palatin, le théâtre de Marcellus au Champ-de-Mars, enfin les portiques de Livie et d'Octavie, et la basilique de Lucius et de Caïus. Ce n'est pas tout, en même temps que les obélisques égyptiens s'élevaient sur les places, que des routes magnifiques, partant de la meta sudans, s'élançaient vers tous les points du monde comme les rayons d'une étoile, que soixante-sept lieues d'aqueducs et de canaux amenaient par jour à Rome deux millions trois cent dix-neuf mille mètres cubes d'eau, qu'Agrippa, tout en construisant son Panthéon, distribuait en cinq cents fontaines, en cent soixante-dix bassins et en cent trente châteaux d'eau, Balbus bâtissait un théâtre, Philippe des musées, et Pollion un sanctuaire à la Liberté.

Ainsi, en présidant à ces immenses travaux, Auguste se sentait-il pris d'un, de ces rares mouvemens d'orgueil auxquels il permettait de se produire au grand jour.--Voyez cette Rome, disait-il, je l'ai prise de brique, je la rendrai de marbre.

Auguste eut une de ces longues existences comme le ciel en garde aux fondateurs de monarchies. Il avait soixante-seize ans, lorsqu'un jour qu'il naviguait entre les îles jetées au milieu du golfe de Naples comme des corbeilles de fleurs et de verdure, il fut pris d'une douleur assez forte pour désirer relâcher au port le plus prochain. Cependant il eut le temps d'arriver jusqu'à Nole; là il se sentit si mal qu'il s'alita. Mais, loin de déplorer la perte d'une existence si bien remplie, Auguste se prépara à la mort comme à une fête; il prit un miroir, se fit friser les cheveux, se mit du rouge; puis, comme un acteur qui quitte la scène et qui, avant de passer derrière la coulisse, demande un dernier compliment au parterre:

--Messieurs, dit-il en se tournant vers les amis qui entouraient sa couche, répondez franchement, ai-je bien joué la farce de la vie?

Il n'y eut qu'une voix parmi les spectateurs.

--Oui, répondirent-ils tous ensemble; oui, certes, parfaitement bien.

--En ce cas, reprit Auguste, battez des mains en preuve que vous êtes contens.

Les spectateurs applaudirent, et, au bruit de leurs applaudissemens, Auguste se laissa aller doucement sur son oreiller.

Le comédien couronné était mort.

Voilà l'homme qui protégea vingt ans Virgile; voilà le prince à la table duquel il s'assit une fois par semaine avec Horace, Mécène, Salluste, Pollion et Agrippa; voilà le dieu qui lui fit ce doux repos vanté par Tityre, et en reconnaissance duquel l'amant d'Amaryllis promet de faire couler incessamment le sang de ses agneaux.

En effet, le talent doux, gracieux et mélancolique du cygne de Mantoue devait plaire essentiellement au collègue d'Antoine et de Lépide. Robespierre, cet autre Octave d'un autre temps, ce proscripteur en perruque poudrée à la maréchale, en gilet de basin et en habit bleu-barbeau, à qui heureusement ou malheureusement (la question n'est pas encore jugée) on n'a point laissé le temps de se montrer sous sa double face, adorait les Lettres à Émilie sur la mythologie, les Poésies du cardinal de Bernis et les Gaillardises du chevalier de Boufflers; les lambes de Barbier lui eussent donné des syncopes, et les drames d'Hugo des attaques de nerfs.

C'est que, quoi qu'on en ait dit, la littérature n'est jamais l'expression de l'époque, mais tout au contraire, et si l'on peut se servir de ce mot, sa palidonie. Au milieu des grandes débauches de la régence et de Louis XV, qu'applaudit-on au théâtre? Les petits drames musqués de Marivaux. Au milieu des sanglantes orgies de la révolution, quels sont les poètes à la mode? Colin-d'Harleville, Demoustier, Fabre-d'Églantine, Legouvé et le chevalier de Bertin. Pendant cette grande ère napoléonienne, quelles sont les étoiles qui scintillent au ciel impérial? M. de Fontanes, Picard, Andrieux, Baour-Lormian, Luce de Lancival, Parny. Châteaubriand passe pour un rêveur, et Lemercier pour un fou; on raille le Génie du christianisme, on siffle Pinto.

C'est que l'homme est fait pour deux existences simultanées, l'une positive et matérielle, l'autre intellectuelle et idéale. Quand sa vie matérielle est calme, sa vie idéale a besoin d'agitation; quand sa vie positive est agitée, sa vie intellectuelle a besoin de repos. Si toute la journée on a vu passer les charrettes des proscripteurs, que ces proscripteurs s'appellent Sylla ou Cromwell, Octave ou Robespierre, on a besoin le soir de sensations douces qui fassent oublier les émotions terribles de la matinée. C'est le flacon parfumé que les femmes romaines respiraient en sortant du cirque; c'est la couronne de roses que Néron se faisait apporter après avoir vu brûler Rome. Si, au contraire, la journée s'est passée dans une longue paix, il faut à notre coeur, qui craint de s'engourdir dans une languissante tranquillité, des émotions factices pour remplacer les émotions réelles, des douleurs imaginaires pour tenir lieu des souffrances positives. Ainsi, après cette suprême bataille de Philippes, où le génie républicain vient de succomber sous le géant impérial; après cette lutte d'Hercule et d'Antée qui a ébranlé le monde, que fait Virgile? Il polit sa première églogue. Quelle grande pensée le poursuit dans ce grand bouleversement? Celle de pauvres bergers qui, ne pouvant payer les contributions successivement imposées par Brutus et par César, sont obligés de quitter leurs doux champs et leur belle patrie:

Nos patriae fines et dulcia linquimus arva; Nos patriam fugimus.

De pauvres colons qui émigrent, les uns chez l'Africain brûlé, les autres dans la froide Scythie.

At nos hinc alii sitientes ibimus Afros; Pars Scythiam...

Celle de pauvres pasteurs enfin, pleurant, non pas la liberté perdue, non pas les lares d'argile faisant place aux pénates d'or, non pas la sainte pudeur républicaine se voilant le front à la vue des futures débauches impériales dont César a donné le prospectus; mais qui regrettent de ne plus chanter, couchés dans un antre vert, en regardant leurs chèvres vagabondes brouter le cytise fleuri et l'amer feuillage du saule.

... Viridi projectus in antro. ............................... Carmina nulla canam; non, me pascente, capellae, Florentem cytisum et salices carpetis amaras.

Mais peut-être est-ce une préoccupation du poète, peut-être cette imagination qu'on a appelée la Folle du logis, et qu'on devrait bien plutôt nommer la Maîtresse de la maison, était-elle momentanément tournée aux douleurs champêtres et aux plaintes bucoliques; peut-être les grands événemens qui vont se succéder vont-ils arracher le poète à ses préoccupations bocagères. Voici venir Actium; voici l'Orient qui se soulève une fois encore contre l'Occident; voici le naturalisme et le spiritualisme aux prises; voici le jour enfin qui décidera entre le polythéisme et le christianisme. Que fait Virgile, que fait l'ami du vainqueur, que fait le prince des poètes latins? Il chante le pasteur Aristée, il chante des abeilles perdues, il chante une mère consolant son fils de ce que ses ruches sont désertes, et n'ayant rien de plus à demander à Apollon, comment avec le sang d'un taureau on peut faire de nouveaux essaims.

Et que l'on ne croie pas que nous cotons au hasard et que nous prenons une époque pour une autre, car Virgile, comme s'il craignait qu'on ne l'accusât de se mêler des choses publiques autrement que pour louer César, prend lui-même le soin de nous dire à quelle époque il chante. C'est lorsque César pousse la gloire de ses armes jusqu'à l'Euphrate.

.... Cæsar dum magnus ad altum Fulminat Euphraten bello, victorque volentes Per populos dat jura, viamque affectat Olympo.

Mais aussi que César ferme le temple de Janus, qu'Auguste pour la seconde fois rende la paix au monde, alors Virgile devient belliqueux; alors le poète bucolique embouche la trompette guerrière, alors le chantre de Palémon et d'Aristée va dire les combats du héros qui, parti des bords de Troie, toucha le premier les rives de l'Italie; il racontera Hector traîné neuf fois par Achille autour des murs de Pergame, qu'il enveloppe neuf fois d'un sillon de sang; il montrera le vieux Priam égorgé à la vue de ses filles, et tombant au pied de l'autel domestique en maudissant ses divinités impuissantes qui n'ont su protéger ni le royaume ni le roi.

Et autant Auguste l'a aimé pour ses chants pacifiques pendant la guerre, autant il l'aimera pour ses chants belliqueux pendant la paix.

Ainsi, quand Virgile mourra à Brindes, Auguste ordonnera-t-il en pleurant que ses cendres soient transportées à Naples, dont il savait que son poète favori avait affectionné le séjour.

Peut-être même Auguste était-il venu dans ce tombeau, où je venais à mon tour, et s'était-il adossé à ce même endroit où, adossé moi-même, je venais de voir passer devant mes yeux toute cette gigantesque histoire.

Et voilà cependant l'illusion qu'un malheureux savant voulait m'enlever en me disant que ce n'était peut-être pas là le tombeau de Virgile!

IV

LA GROTTE DE POUZZOLES.--LA GROTTE DU CHIEN.

Pendant cette exploration, notre cocher, que notre longue absence ennuyait, était entré dans un cabaret pour se distraire. Lorsque nous redescendîmes vers Chiaja, nous le trouvâmes ivre comme auraient pu l'être Horace ou Gallus. Cette petite infraction aux règles de la tempérance retomba sur nos pauvres chevaux, qui, excités par le fouet de leur maître, nous emportèrent au triple galop vers la grotte de Pouzzoles. Nous eûmes beau dire que nous voulions nous arrêter à l'entrée de cette grotte et la traverser dans toute sa longueur: notre automédon, qui croyait son honneur engagé à nous prouver, par la manière pimpante dont il conduisait, qu'il n'était pas ivre, redoubla de coups, et nous disparûmes dans l'ouverture béante comme si un tourbillon nous emportait.

Malheureusement, à peine avions-nous fait cent pas dans ce corridor de l'enfer que nous accrochâmes une charrette. Le cocher, qui se tenait debout derrière nous, sauta par dessus notre tête, nous sautâmes par dessus celle des chevaux. Les chevaux s'abattirent; une roue du corricolo continua sa route, tandis que l'autre, engagée dans le moyeu de la charrette, s'arrêta court avec le reste de l'équipage. Je crus que nous étions tous anéantis. Heureusement le dieu des ivrognes, qui veillait sur notre cocher, daigna étendre sa protection jusqu'à nous, si indignes que nous en fussions: nous nous relevâmes sans une seule égratignure; les traits seuls du bilancino étaient cassés. On se rappelle que le bilancino est le cheval qui galope près du timonier enfermé dans les brancards.

Notre conducteur nous déclara qu'il lui fallait un quart d'heure pour remettre en ordre son attelage; nous le lui accordâmes d'autant plus volontiers qu'il nous fallait, à nous, le méme temps pour visiter la grotte.

Du temps de Sénèque, où il n'y avait pas de chemins de fer, et où par conséquent on ne perçait pas les montagnes, mais où l'on montait tout simplement par dessus, la grotte de Pouzzoles était une grande curiosité. Aussi s'en préoccupe-t-il plus que de nos jours ne le ferait le dernier ingénieur des ponts et chaussées, et, poétisant cette espèce de cave, qui n'est pas même bonne à mettre du vin, l'appelle-t-il une longue prison, et disserte-t-il sur la force involontaire des impressions. Quant à nous, je ne sais si la cabriole que nous venions de faire avait nui à notre imagination; mais, n'en déplaise à Sénèque, nous ne fûmes impressionnés que par l'abominable odeur d'huile que répandaient les soixante-quatre réverbères allumés dans ce grand terrier.

Malgré ces soixante-quatre réverbères, il y a une telle obscurité dans la grotte de Pouzzoles, que ce ne fut que guidés par la voix avinée de notre cocher que nous parvînmes à retrouver notre corricolo. Nous remontâmes dedans, notre cocher remonta derrière, et, comme pour prouver à nos malheureux chevaux que ce n'était pas lui qui avait tort, il débuta par le plus splendide coup de fouet que jamais chevaux aient reçu depuis les coursiers d'Achille, qui pleurèrent si tendrement leur maître, jusqu'aux mules de don Miguel, qui faillirent si irrespectueusement casser le cou au leur.

Le bilancino et le timonier firent un bond qui manqua démantibuler la voiture; mais, à notre grand étonnement, et quoique tous deux parussent faire des efforts inouïs pour remplir leur devoir, nous ne bougeâmes pas de la place.

Le cocher redoubla, en accompagnant cette fois le cinglement de la lanière de ce petit sifflement habituel aux cochers italiens et avec lequel ils semblent galvaniser leurs chevaux. Les nôtres, à cette double admonestation, redoublèrent de soubresauts et de piétinemens, mais ne firent ni un pas en avant ni un pas en arrière.

Cependant, comme, selon toutes les règles de la dignité humaine, ce n'est jamais aux animaux à deux pieds à céder aux animaux à quatre pattes, notre homme s'entêta et allongea à son équipage un troisième coup de fouet en accompagnant ce coup de fouet d'un juron à faire fendre le Pausilippe. L'impression fut grande sur les malheureux quadrupèdes; ils se cabrèrent, hennirent, firent des écarts à droite, firent des écarts à gauche; mais d'un seul pas en avant, il n'en fut pas question.

Il y avait évidemment quelque mystère là-dessous. J'arrêtai le bras de Gaetano, levé pour un quatrième coup de fouet, et je l'invitai à aller s'assurer à tâtons des causes qui nous enchaînaient à notre place; car de voir avec les yeux, il n'y fallait pas songer. Gaetano voulut résister et prétendit que les chevaux devaient partir et qu'ils partiraient. Mais à mon tour j'insistai en lui disant que, s'il ajoutait un mot, je l'enverrais promener lui et son attelage. Gaetano, menacé dans ses intérêts pécuniaires, descendit.

Au bout d'un instant, nous l'entendîmes pousser des soupirs, puis des plaintes, puis des gémissemens.

--Eh bien, lui demandai-je, qu'y a-t-il?

--Oh, eccellenza!

--Après?

--O malora!

--Quoi?

--Ho perduto la testa del mio cavallo.

--Comment! vous avez perdu la tête de votre cheval?

--L'ho perduta!

Et les plaintes et les gémissemens recommencèrent.

--Et duquel des deux avez-vous perdu la tête? demandai-je en éclatant de rire.

--Del povero bilancino, eccellenza.

--Ce gredin-là est ivre-mort, dit Jadin.

--Eh bien, demandai-je après un moment de silence, est-elle retrouvée?

--O non si trovera più... mai! mai! mai!

--Voyons, attendez, je vais l'aller chercher moi-même.

Je sautai à bas du corricolo; je fis a tâtons le tour de l'attelage et je trouvai mon homme qui serrait désespérément dans ses bras la croupe de son cheval. Il l'avait attaché à l'envers.

On comprend le résultat naturel de cette combinaison: à chaque coup de fouet nouveau, le porteur tirait au nord et le bilancino au midi. Or, comme c'est une règle invariable que deux forces égales opposées l'une à l'autre se neutralisent l'une par l'autre, il en résultait que, plus nos deux chevaux faisaient d'efforts pour avancer, l'un vers l'entrée de la grotte, l'autre vers la sortie, plus solidement nous restions comme amarrés à la même place.

J'annonçai à Gaetano que la tête de son cheval était retrouvée, je lui en donnai la preuve en lui mettant la main dessus, et je lui signifiai que, de peur de nouveaux accidens, nous irions à pied jusqu'à la grotte du Chien, où il était invité à nous rejoindre, si toutefois il en était capable.

Il y a cependant des jours où cette grotte est splendidement éclairée, ce sont les jours d'équinoxe; comme le soleil se couche alors exactement en face d'elle, il la transperce de son dernier rayon et la dore merveilleusement de l'une à l'autre de ses extrémités.

Il nous était arrivé tant d'encombres dans cette malheureuse grotte que ce fut avec un certain plaisir que nous retrouvâmes la lumière. Afin sans doute de dédommager le voyageur de la perte qu'il a faite momentanément, la nature, à la sortie de ce long et sombre corridor, se présente coquette, animée, et pleine de fantasques accidens. Cependant, comme un effroyable soleil dardait sur nos têtes, nous ne nous arrêtâmes pas trop à les détailler, et sur l'indication d'un passant, laissant la route, nous prîmes un petit chemin qui conduit au lac d'Agnano.

Gaetano s'était piqué d'honneur; au bout d'un instant, nous entendîmes derrière nous le bruit des roues d'une voiture et le pétillement des sonnettes de deux chevaux: c'était notre corricolo et notre cocher qui nous rejoignaient, le corricolo parfaitement rafistolé à l'aide de cordes, de ficelles et de chiffons, le cocher à peu près dégrisé.

Comme nous étions en nage, nous ne nous fîmes pas prier pour reprendre nos places; et cette fois, grâce à l'harmonie de notre attelage, nous reprîmes notre allure habituelle, c'est-à-dire que nous allâmes comme le vent.

Au bout d'un instant, deux chiens se mirent à courir devant notre corricolo, et un homme monta derrière. D'où sortaient-ils? D'une pauvre chaumière située à gauche de la route, je crois. Des deux quadrupèdes, l'un était nankin et l'autre noir.

Au bout d'un instant, le quadrupède nankin donna des signes visibles d'hésitation. Il s'arrêtait, s'asseyait, restait en arrière, puis reprenait son chemin, toujours plus lentement. Son maître commença par le siffler, puis l'appela; puis enfin, voyant des signes de rébellion marquée, descendit, le coupla avec le chien noir, et, au lieu de remonter derrière nous, marcha à pied. Je demandai alors quels étaient cet homme et ces chiens; on nous répondit que c'était l'homme qui avait la clé de la grotte et les deux chiens sur lesquels on faisait successivement les expériences, c'est-à-dire le grand-prêtre et les victimes.

Le mot successivement m'éclaira sur les terreurs du chien nankin et sur l'insouciance du chien noir. Le chien noir descendait de garde, le chien nankin était de faction. Voilà pourquoi le chien nankin voulait à toute force retourner en arrière, et pourquoi il était indifférent au chien noir d'aller en avant. A la première visite d'étrangers, les rôles changeraient.

A mesure que nous approchions, les terreurs du malheureux chien nankin redoublaient. Il opposait à son camarade une véritable résistance; et comme ils étaient à peu près de la même taille, et par conséquent de la même force, que l'un n'avait que le désir d'obéir à son maître, tandis que l'autre avait l'espérance d'y échapper, le sentiment de la conservation l'emporta bientôt sur celui du devoir, et, au lieu que ce fût le chien noir qui continuât d'entraîner le chien nankin vers la grotte, ce fut le chien nankin qui commença de ramener le chien noir vers la maison.

Ce que voyant, le propriétaire des deux animaux jugea son intervention nécessaire et se mit en marche pour les rejoindre. Mais à mesure qu'il approchait d'eux, tandis que le chien nankin redoublait d'efforts pour fuir, le chien noir, qui n'était pas bien sûr d'avoir fait tout ce qu'il pouvait pour retenir son camarade, donnait à son tour des signes d'hésitation, de sorte que, lorsque le maître étendit le bras, croyant mettre la main sur eux, tous deux partirent au grand galop, reprenant la route par laquelle ils étaient venus.

L'homme se mit à trotter après eux en les appelant; inutile de dire que, plus il les appelait, plus ils couraient vite. Au bout d'un instant, homme et chiens disparurent à un tournant de la route.

Milord avait regardé toute cette scène avec un profond étonnement: en voyant apparaître deux individus de son espèce, il avait d'abord voulu se jeter dessus pour les dévorer; mais quelques coups de pied de Jadin l'avaient calmé, et il s'était décidé, quoique avec un regret visible, à devenir simple spectateur de ce qui allait se passer.

Ce qui devait arriver arriva: les deux chiens s'arrêtèrent à la porte de leur chenil. Leur maître les y rejoignit, passa une corde au cou du chien nankin, siffla le chien noir, et, dix minutes après sa disparition, nous le vîmes reparaître précédé de l'un et traînant l'autre.

Cette fois, il n'y avait pas à s'en dédire: il fallait que la malheureuse bête accomplît le sacrifice. En arrivant à la porte de la grotte, il tremblait de tous ses membres; la porte de la grotte ouverte, il était déjà à moitié mort. A la porte de la grotte étaient cinq ou six enfans si déguenillés qu'à part les indiscrétions des vêtemens, il était fort difficile de reconnaître leur sexe: chacun tenait un animal quelconque à la main, l'un une grenouille, l'autre une couleuvre, celui-ci un cochon d'Inde, celui-là un chat.

Ces animaux étaient destinés aux plaisirs des amateurs qui ne se contentent pas de l'évanouissement et qui veulent la mort. Les chiens coûtent cher à faire mourir: quatre piastres par tête, je crois; tandis que pour un carlin on peut faire mourir la grenouille, pour deux carlins la couleuvre, pour trois carlins le cochon d'Inde, et pour quatre carlins le chat. C'est pour rien, comme on voit. Cependant un vice-roi, qui sans doute n'avait pas d'argent dans sa poche, fit entrer dans la grotte deux esclaves turcs et les vit mourir gratis.

Tout cela est bien hideusement cruel, mais c'est l'habitude. D'ailleurs, les animaux en meurent, c'est vrai, mais aussi les maîtres en vivent, et il y a si peu d'industries à Naples, qu'il faut bien tolérer celle-là.

La grotte peut avoir trois pieds de haut et deux pieds et demi de profondeur. J'introduisis la tête dans la partie supérieure, et je ne sentis aucune différence entre l'air qu'elle contenait et l'air extérieur; mais, en recueillant dans le creux de la main l'air inférieur et en le portant vivement à ma bouche et à mon nez, je sentis une odeur suffocante. En effet, les gaz mortels ne conservent leur action qu'à la hauteur d'un pied a peu près du sol. Mais là, en quelques secondes ils asphyxieraient l'homme aussi bien que les animaux.

Le tour du malheureux chien était venu. Son maître le poussa dans la grotte sans qu'il opposât aucune résistance; mais une fois dedans, son énergie lui revint, il bondit, se dressa sur ses pieds de derrière pour élever sa tête au dessus de l'air méphitique qui l'entourait. Mais tout fut inutile; bientôt un tremblement convulsif s'empara de lui, il retomba sur ses quatre pattes, vacilla un instant, se coucha, raidit ses membres, les agita comme dans une crise d'agonie, puis tout à coup resta immobile. Son maître le tira par la queue hors du trou; il resta sans mouvement sur le sable, la gueule béante et pleine d'écume. Je le crus mort.

Mais il n'était qu'évanoui: bientôt l'air extérieur agit sur lui, ses poumons se gonflèrent et battirent comme des soufflets, il souleva sa tête, puis l'avant-train, puis le train de derrière, demeura un instant vacillant sur ses quatre pattes comme s'il eût été ivre; enfin, ayant tout à coup rassemblé toutes ses forces, il partit comme un trait et ne s'arrêta qu'à cent pas de là, sur un petit monticule, au sommet duquel il s'assit, regardant tout autour de lui avec la plus prudente et la plus méticuleuse attention.

Je crus que c'était fini et que son maître ne le rattraperait jamais. Je lui fis même part de cette observation; mais il sourit de l'air d'un homme qui veut dire:--Allons, allons, vous n'êtes pas encore fort sur les chiens! Et tirant un morceau de pain de sa poche, il le montra au patient, qui parut se consulter quelques secondes, retenu entre la crainte et la gourmandise. La gourmandise l'emporta. Il accourut en remuant la queue et dévora sa pitance comme s'il avait parfaitement oublié ce qui venait de se passer.

Le chien noir avait regardé cette opération, gravement assis sur son derrière, en tournant la tête, et ayant l'air de dire à part soi, comme l'ivrogne de Charlet:--Voilà pourtant comme je serai dimanche!

Quant à Milord, il était fourré sous la banquette du corricolo, où il paraissait n'avoir qu'une crainte, celle d'être découvert.

Je demandai le nom des deux infortunés quadrupèdes dont la vie était destinée à s'écouler en évanouissemens perpétuels: ils s'appelaient Castor et Pollux, sans doute en raison de ce que, pareils aux deux divins gémeaux, ils sont condamnés à vivre et à mourir chacun à son tour.

J'eus quelque envie d'acheter Castor et Pollux. Mais je songeai que si je leur donnais la liberté, ils deviendraient enragés; et que si je les gardais, ils ne pouvaient pas manquer d'être dévorés un jour ou l'autre par Milord. Je me décidai donc à ne rien changer à l'ordre des choses, et à laisser à chacun le sort que la nature lui avait fait.

Quant à la grenouille, à la couleuvre, au cochon d'Inde et au chat, nous déclarâmes que nous n'étions aucunement curieux de continuer sur eux les expériences, et que celle que nous avions faite sur Castor nous suffisait.

Cette décision fut accompagnée d'une couple de carlins que nous distribuâmes à leurs propriétaires pour les aider à attendre patiemment des voyageurs plus anglais que nous.

V

La Place du Marché.

Nous avons dit que le Môle est le boulevart du temple de Naples; il Mercato est sa place de Grève.

Autrefois, quand on pendait à Naples, la potence restait dressée en permanence sur la place du Marché. Aujourd'hui, que Naples est éclairée au gaz, qu'elle est pavée d'asphalte et qu'elle guillotine, on élève et l'on démonte la madaja pour chaque exécution.

L'horrible machine se dresse pendant la nuit qui précède le supplice, en face d'une petite rue par laquelle débouche le condamné, et qu'on appelle pour cette raison vico del Sospiro, la ruelle du Soupir.

C'est sur cette place que furent exécutés, le 29 octobre 1268, le jeune Conradin et son cousin Frédéric d'Autriche. Les corps des deux jeunes gens restèrent quelque temps ensevelis à l'endroit même de l'exécution, et une petite chapelle s'éleva sur leur tombe; mais l'impératrice Marguerite arriva du fond de l'Allemagne, elle apportait des trésors pour racheter à Charles d'Anjou la vie de son fils. Il était trop tard, son fils était mort. Avec la permission de son meurtrier, elle employa ces trésors à faire bâtir une église. Cette église c'est celle del Carmine.

Si l'on n'est pas conduit par un guide, on sera long-temps à trouver cette tombe pour laquelle cependant une église fut bâtie: sans doute la susceptibilité de Charles l'exila dans le coin où elle se trouve.

L'église del Carmine fut témoin d'un miracle incontestable et à peu près incontesté.

J'ai acheté à Rome un livre italien intitulé Histoire de la vingt-septième révolte de la très fidèle ville de Naples: c'est celle de Masaniello. Avec celles qui ont eu lieu depuis 1647 et qu'il faut ajouter aux révoltes antérieures, cela fait un total de trente-cinq révoltes. Ce n'est pas trop mal pour une ville fidèle.

Une de ces trente-cinq révoltes eut lieu contre Alphonse d'Aragon. Mais Alphonse d'Aragon n'était pas si bête que d'abandonner Naples, si Naples l'abandonnait. Il fit venir des galères de Sicile et de Catalogne, et, ayant mis le siége devant Naples, s'en alla établir son camp sur les bords du Sebetus, position de laquelle il commença à canonner sa très fidèle ville révoltée.

Or, un des boulets envoyés par lui à ses anciens sujets, se trompant probablement de route, se dirigea vers l'église del Carmine, fracassa la coupole, renversa le tabernacle, et allait écraser la tête du crucifix de grandeur naturelle qui, déjà avant cette époque était reconnu comme très miraculeux; le crucifix baissa sa tête sur sa poitrine et le boulet, passant au dessus de son front, alla faire son trou dans la porte, enlevant seulement la couronne d'épines dont la tête était ceinte.

Chaque année, le lendemain de Noël, le crucifix est exposé à la vénération des fidèles.

C'est sur la place du Mercato qu'éclata la fameuse révolution de Masaniello, devenue si populaire en France depuis la représentation de la Muette de Portici. Il est donc presque ridicule à moi de m'étendre sur cette révolution. Mais comme les opéras en général n'ont pas la prétention d'être des oeuvres historiques, peut-être trouverais-je encore à dire, à propos du héros d'Amalfi, des choses oubliées par mon confrère et ami Scribe.

Le duc d'Arcos était vice-roi depuis trois ans, et depuis trois ans la ville de Naples avait vu s'augmenter les impôts de telle façon que le gouverneur, ne sachant plus quelle chose imposer, imposa les fruits, qui, étant la principale nourriture des lazzaroni, avaient toujours eu leur entrée dans la ville de Naples sans payer aucun droit. Aussi cette nouvelle gabelle blessa-t-elle singulièrement le peuple de la très fidèle ville, qui commença de murmurer hautement. Le duc d'Arcos doubla ses gardes, renforça la garnison de tous les châteaux, fit rentrer dans la capitale trois ou quatre mille hommes éparpillés dans les environs, redoubla de luxe dans ses équipages, dans ses dîners et dans ses bals, et laissa le peuple murmurer.

On approchait du mois de juillet, mois pendant lequel on célèbre à Naples avec une dévotion et une pompe toute particulière la fête de Notre-Dame-du-Mont-Carmel. Il était d'habitude, à cette époque et à propos de cette fête, de construire un fort au milieu de la place du Marché. Ce fort, sans doute en mémoire des différens assauts que dut subir la montagne sainte, était défendu par une garnison chrétienne et attaqué par une armée sarrasine. Les chrétiens étaient vêtus de caleçons de toile, et avaient la tête couverte d'un bonnet rouge; c'est-à-dire que les chrétiens portaient tout bonnement et tout simplement le costume des pêcheurs napolitains, qui, en 1647, n'avaient pas encore adopté la chemise. Les Sarrasins étaient habillés à la turque, avec des pantalons larges, des vestes de soie et des turbans démesurés. La dépense des costumes infidèles avait été faite on ne se rappelait plus par qui. On les entretenait avec le plus grand soin, et les combattans se les léguaient de génération en génération.

Les armes des assiégans et des assiégés étaient de longues cannes en roseau avec lesquelles ils frappaient à tour de bras sans se faire grand mal, et que leur fournissaient en abondance les terres marécageuses des environs de Naples.

Dès le mois de juin, il était d'habitude que ceux qui devaient prendre part à ce combat se rassemblassent pour se discipliner. Alors, amis et ennemis, chrétiens et Sarrasins, manoeuvraient ensemble et dans la plus parfaite intelligence; puis ils rentraient dans la ville, marchant au pas, portant leurs roseaux comme on porte des fusils, et alignés comme des troupes régulières.

Le chef des chrétiens qui devaient défendre le fort du Marché, à la fête de Notre-Dame-du-Mont-Carmel de l'an de grâce 1647, était un jeune homme de vingt-quatre ans, fils d'un pauvre pêcheur d'Amalfi, et pêcheur lui-même à Naples. On le nommait Thomas Aniello, et par abréviation Masaniello.

Quelques jours auparavant, le jeune pêcheur avait eu gravement à se plaindre de la gabelle. Sa femme, qu'il avait épousée à l'âge de dix-neuf ans, et qu'il aimait beaucoup, en essayant d'introduire à Naples deux ou trois livres de farine cachée dans un bas, avait été surprise par les commis de l'octroi, mise en prison, et condamnée à y rester jusqu'à ce que son mari eût payé une somme de cent ducats, c'est-à-dire de quatre cent cinquante francs de notre monnaie. C'était, selon toute probabilité, plus que son mari n'en aurait pu amasser en travaillant toute sa vie.

La haine que Masaniello avait vouée aux commis après l'arrestation de sa femme s'étendit, le jugement rendu, des commis au gouvernement. Cette haine était bien connue, car Masaniello disait hautement par les rues de Naples qu'il se vengerait d'une manière ou de l'autre; et comme le peuple, de son côté, était mécontent, il dut sans doute à ses manifestations hostiles d'être nommé le chef de la plus importante des deux troupes.

Le nom de l'autre chef est resté inconnu.

Le premier acte d'hostilité de Masaniello contre l'autorité du vice-roi fut une étrange gaminerie. Comme il passait avec toute sa troupe devant le palais du gouvernement, sur le balcon duquel le duc et la duchesse d'Arcos avaient réuni toute l'aristocratie de la ville, Masaniello, comme pour faire honneur à tous ces riches seigneurs et à toutes ces belles dames qui s'étaient dérangés pour lui, ordonna à sa troupe de s'arrêter, la fit ranger sur une seule ligne devant le palais, lui fit faire demi-tour à gauche afin que chaque soldat tournât le dos au balcon, fit poser toutes les cannes à terre, puis ordonna de les ramasser. Le double mouvement fut exécuté avec un ensemble remarquable et d'une suprême originalité. Les dames jetèrent les hauts cris, les seigneurs parlèrent d'aller châtier les insolens qui s'étaient livrés à cette impertinente facétie avec un imperturbable sérieux; mais comme la troupe de Masaniello se composait de deux cents gaillards choisis parmi les plus vigoureux habitués du Môle, la chose se passa en conversation, et Masaniello et ses acolytes rentrèrent chez eux sans être inquiétés.

Le dimanche suivant, jour destiné à une autre revue, les deux chefs se rendirent dès le matin sur la place du Marché avec leurs troupes, afin de renouveler les manoeuvres des dimanches précédens. C'était justement à l'heure où les paysans des environs de Naples apportaient leurs fruits au marché. Pendant que les deux troupes s'exerçaient à qui mieux mieux, une dispute s'éleva, à propos d'un panier de figues, entre un jardinier de Portici et un bourgeois de Naples: il s'agissait du droit nouvellement imposé, que ni l'un ni l'autre ne voulait payer; le vendeur disant que le droit devait être supporté par l'acquéreur, et l'acquéreur disant au contraire que l'impôt regardait le vendeur. Comme cette dispute fit quelque bruit, le peuple, rassemblé pour voir manoeuvrer les Turcs et les chrétiens, accourut à l'endroit où la discussion avait lieu et fit cercle autour des discutans. Tirés de leur préoccupation par le bruit qui commençait à éclater, quelques soldats des deux troupes abandonnèrent leurs rangs pour aller voir ce qui se passait. Comme la chose prenait de l'importance, ils firent bientôt signe à leurs camarades d'accourir; ceux-ci ne se firent pas répéter l'invitation deux fois, le cercle s'agrandit alors et commença de former un rassemblement formidable. En ce moment, le magistrat chargé de la police, et qu'on nommait l'élu du peuple, arriva, et, interpellé à la fois par les bourgeois et les jardiniers pour savoir à qui appartenait de payer le droit, il répondit que le droit était à la charge des jardiniers. A peine cette décision est-elle rendue, que les jardiniers renversent à terre leurs paniers pleins de fruits, déclarant qu'ils aiment mieux les donner pour rien au peuple que de payer cette odieuse imposition. Aussitôt le peuple se précipite, se heurte, se presse pour piller ces fruits, lorsque tout à coup un homme s'élance au milieu de la foule, se fait jour, pénètre jusqu'au centre du rassemblement, impose silence à la multitude, qui se tait à sa voix, et là déclare au magistrat qu'à partir de cette heure, le peuple napolitain est décidé à ne plus payer d'impôts. Le magistrat parle de moyens coercitifs, menace de faire venir des soldats. Le jeune homme se baisse, ramasse une poignée de figues, et, toute mêlée de poussière qu'elle est, la jette au visage du magistrat, qui se retire hué par la multitude, tandis que le jeune homme, arrêtant les deux troupes prêtes à poursuivre le fugitif, se met à leur tête, fait ses dispositions avec la rapidité et l'énergie d'un général consommé, les distribue en quatre troupes, ordonne aux trois premières de se répandre par la ville, d'anéantir toutes les maisons de péage, de brûler tous les registres des gabelles, et d'annoncer l'abolition de tous les impôts, tandis qu'à la tête de la quatrième, grossie de la plus grande partie des assistans, il marchera droit au palais du vice-roi. Les quatre troupes partirent au cri de: Vive Masaniello!

C'était Masaniello, ce jeune homme qui en un instant avait refoulé l'autorité comme un tribun, avait divisé son armée comme un général, et avait commandé au peuple comme un dictateur.

Le duc d'Arcos était déjà informé de ce qui se passait; le magistrat s'était réfugié près de lui et lui avait tout raconté. Masaniello et sa troupe trouvèrent donc le palais fermé. Le premier mouvement du peuple fut de briser les portes. Mais Masaniello voulut procéder avec une certaine légalité. En conséquence, il allait faire sommer le vice-roi de paraître ou d'envoyer quelqu'un en son nom, lorsque la fenêtre du balcon s'ouvrit et que le magistrat parut, annonçant que l'impôt sur les fruits venait d'être levé. Mais ce n'était déjà plus assez: la multitude, en reconnaissant sa force et en voyant qu'on pouvait lui céder, était devenue exigeante. Elle demanda à grands cris l'abolition de l'impôt sur la farine. Le magistrat annonça qu'il allait chercher une réponse, rentra dans le palais, mais ne reparut pas.

Masaniello haussa la voix, et de toute la force de ses poumons annonça qu'il donnait au vice-roi dix minutes pour se décider.

Ces dix minutes écoulées, aucune réponse n'ayant été faite, Masaniello, d'un geste d'empereur, étendit la main. A l'instant même la porte fut enfoncée et la multitude se rua dans le palais, criant: A bas les impôts! brisant les glaces et jetant les meubles par les fenêtres. Mais, arrivée à la salle du dais, toute cette foule, sur un mot de Masaniello, s'arrêta devant le portrait du roi, se découvrit, salua, tandis que Masaniello protestait à haute voix que c'était non point contre la personne du souverain qu'il se révoltait, mais contre le mauvais gouvernement de ses ministres.

Pendant ce temps, le duc d'Arcos s'était sauvé par un escalier dérobé; il avait sauté dans une voiture et s'éloignait au grand galop dans la direction du Château-Neuf. Mais bientôt reconnu par la populace, il fut poursuivi et allait être atteint lorsque de la portière de la voiture s'échappèrent des poignées de ducats. La foule se rua sur cette pluie d'or et laissa échapper le duc, qui, trouvant le pont du Château-Neuf levé, fût forcé de se réfugier dans un couvent de minimes.

De là il écrivit deux ordonnances: l'une qui abolissait tous les impôts quels qu'ils fussent, l'autre qui accordait à Masaniello une pension de six mille ducats, s'il voulait contenir le peuple et le faire rentrer dans son devoir.

Masaniello reçoit ces deux ordonnances, les lit toutes deux au peuple du haut du balcon du duc d'Arcos, déchire celle qui lui est personnelle et en jette les morceaux à la multitude, en criant que, pour tout l'or du royaume, il ne trahira pas ses compagnons. Dès ce moment, pour la multitude, Masaniello n'est plus un chef, Masaniello n'est plus un roi, Masaniello est un Dieu.

Alors, c'est lui à son tour qui envoie une députation au duc d'Arcos; cette députation est chargée de lui dire que la révolte n'a point eu lieu contre le roi, mais contre les impôts, qu'il n'a rien à craindre s'il tient les promesses faites, et qu'il peut revenir en toute sécurité à son palais. Chaque membre de la députation répond sur sa vie de la vie du duc d'Arcos. Le vice-roi accepte la protection qui lui est offerte; mais, au lieu de rentrer dans son palais dévasté, il demande à se retirer au fort Saint-Elme. La proposition est transmise à Masaniello, qui réfléchit quelques secondes et y adhère en souriant. Le duc d'Arcos se retire au château Saint-Elme. Masaniello est seul maître de la ville.

Tout cela a duré cinq heures: en cinq heures, tout le pouvoir espagnol a été anéanti, toutes les prérogatives du vice-roi détruites; en cinq heures, un lazzarone en est venu à traiter d'égal à égal avec le représentant de Philippe IV, qui le fait roi à sa place en lui abandonnant la ville, et cette étrange révolution s'est accomplie sans qu'une goutte de sang ait été versée.

Mais là commençait pour Masaniello une tâche immense. Le pêcheur sans éducation aucune, le lazzarone qui ne savait ni lire ni écrire, le marchand de poisson qui n'avait jamais manié que ses rames et tiré que son filet, allait être chargé de tous les détails d'un grand royaume; il allait publier des ordonnances, il allait rendre la justice, il allait organiser une armée, il allait combattre à sa tête.

Rien de tout cela n'effraya Masaniello; il étendit son regard calme sur lui et autour de lui, puis aussitôt il se mit à l'oeuvre.

Le premier usage qu'il fit de son autorité fut d'ordonner la mise en liberté des prisonniers qui n'étaient détenus que pour contrebande ou pour amendes imposées par la gabelle. Au nombre de ces derniers, on se le rappelle, était la propre femme du dictateur. Ces prisonniers délivrés vinrent le joindre immédiatement au palais du vice-roi.

Alors, accompagné par eux, escorté par sa troupe, il se rendit sur la place du Marché, fit publier à son de trompe l'abolition des impôts et l'ordre à tous les hommes de Naples, depuis dix-huit jusqu'à cinquante ans, de prendre les armes et de se réunir sur la place. Cette ordonnance fut dictée par Masaniello et écrite par un écrivain public, et Masaniello, qui, comme nous l'avons dit, ne savait pas signer, appliqua au dessous de la dernière ligne, en guise de cachet, l'amulette qu'il portait au cou, et qui en ce moment devint le seing de ce nouveau souverain.

Puis, comme sa première milice était déjà divisée en quatre troupes, il donna aux trois troupes qui n'étaient pas sous son commandement des chefs pour se diriger. Ces chefs étaient trois lazzaroni de ses amis, et qui se nommaient Cataneo, Renna et Ardizzone. Ils furent chargés de se rendre chacun dans un quartier opposé, et de veiller à la sûreté de la ville. Les trois troupes se rendirent à leur poste, et Masaniello demeura sur la place du Marché, à la tête de la sienne, attendant le résultat de l'ordre qu'il avait donné pour la levée en masse.

L'exécution de cet ordre ne se fit pas attendre. Au bout de deux heures, cent trente mille hommes armés entouraient Masaniello. Chacun s'était rendu à l'appel, sans discuter un instant le droit de celui qui les appelait. Seulement la corporation des peintres avait demandé à s'organiser en compagnie particulière sous le nom de compagnie de la Mort, et comme cette demande avait été faite à Masaniello par un ancien lazzarone qu'il aimait beaucoup, cette demande fut accordée. Ce lazzarone, ami de Masaniello, qui s'était chargé de la négociation, était Salvator Rosa.

Alors Masaniello pensa que la première chose à faire dans un bon gouvernement était de vider les prisons en renvoyant les innocens et en punissant les coupables. Le chef des révoltés s'était fait général, le général venait de se faire législateur, le législateur se fit juge.

Masaniello fit dresser une espèce d'échafaud de bois, s'assit dessus en caleçon et en chemise, et appuyant sa main droite sur une épée nue, il fit comparaître tour à tour devant lui tous les prisonniers.

Pendant tout le reste de la journée il jugea: ceux qu'il proclamait innocens étaient mis à l'instant même en liberté; ceux qu'il reconnaissait coupables étaient à l'instant même exécutés. Et tel était le coup d'oeil de cet homme que, quoique son jugement n'eût, pour la plupart du temps, d'autre base que l'inspection rapide et profonde de la physionomie de l'accusé, il y avait conviction entière, parmi les assistans, que le juge improvisé n'avait condamné aucun innocent et n'avait laissé échapper aucun coupable. Seulement il n'y avait ni différence entre les jugemens ni progression entre les supplices. Voleurs, faussaires et assassins furent également condamnés à mort. Cela ressemblait fort aux lois de Dracon; mais Masaniello avait compris que le temps pressait, et il n'avait pas pris le loisir d'en faire d'autres.

Le lendemain au matin tout était fini: les prisons de Naples étaient vides et tous les jugemens exécutés.

Le développement que prenait la révolte, ou plutôt le génie de celui qui la dirigeait, épouvanta le vice-roi. Il envoya le duc de Matalone à Masaniello pour lui demander quel était le but qu'il se proposait et quelles étaient les conditions auxquelles la ville pouvait rentrer sous le pouvoir de son souverain. Masaniello nia que la ville fût révoltée contre Philippe IV, et, en preuve de cette assertion, il montra à l'ambassadeur tous les coins de rues ornés de portraits du roi d'Espagne, que, pour plus grand honneur, on avait abrités sous des dais. Quant aux conditions qu'il lui plaisait d'imposer, elles se bornaient à une seule: c'était la remise au peuple de l'original de l'ordonnance de Charles-Quint, laquelle, à partir du jour de sa date, excluait pour l'avenir toute imposition nouvelle.

Le vice-roi parut se rendre, fit fabriquer un faux titre et l'envoya à Masaniello. Mais Masaniello, soupçonnant quelque trahison, fit venir des experts et leur remit l'ordonnance. Ceux-ci déclarèrent que c'était une copie et non l'original.

Alors Masaniello descendit de son échafaud, marcha droit au duc de Matalone, lui reprocha sa supercherie; puis, l'ayant arraché de son cheval et fait tomber à terre, il lui appliqua son pied nu sur le visage, après quoi il remonta sur son trône et ordonna que le duc fût conduit en prison. La nuit suivante le duc séduisit le geôlier à force d'or et s'échappa.

Le vice-roi vit alors à quel homme il avait affaire, et, ne pouvant le tromper, il voulut l'abattre. En conséquence, il donna ordre à toutes les troupes qui se trouvaient au nord, à Capoue et à Gaëte; au midi, à Salerne et dans ses environs, de marcher sur Naples. Masaniello apprit cet ordre, divisa son armée en trois corps, envoya ses lieutenans avec un de ces corps au devant des troupes qui venaient de Salerne, marcha avec l'autre au devant des troupes qui venaient de Capoue, et laissa le troisième corps sous le commandement d'Ardizzone pour garder Naples.

On croit que ce fut pendant cette expédition, qui éloignait momentanément Masaniello de Naples, que les premières propositions de trahison furent faites à Ardizzone, avec autorisation de les communiquer à ses deux colléges, Cataneo et Renna.

Masaniello battit les troupes du vice-roi, tua mille hommes et fit trois mille prisonniers qu'il ramena en grande pompe à Naples, et auxquels il donna pleine et entière liberté sur la place du Marché. Ces trois mille hommes prirent à l'instant place parmi les milices napolitaines en criant: Vive Masaniello!

De leur côté, Cataneo et Renna avaient repoussé les troupes qui leur étaient opposées. La compagnie de la Mort, surtout, qui faisait partie de leur corps d'armée, avait fait merveille.

Le duc d'Arcos n'avait plus de ressource; il avait essayé de la ruse, et Masaniello avait découvert la trahison; il avait essayé de la force, et Masaniello l'avait battu. Il résolu donc de traiter directement avec lui; se réservant mentalement de le trahir ou de le briser à la première occasion qui se présenterait.

Cette fois, pour donner plus de poids à la négociation, il choisit pour négociateur le cardinal Filomarino. Le peuple, qui se défiait du prélat, voulut un instant s'opposer à cette nouvelle entrevue, mais Masaniello répondit du cardinal, et l'entrevue eut lieu.

Masaniello venait de donner l'ordre de brûler trente-six palais appartenant aux trente-six seigneurs les plus éminens de la noblesse espagnole et napolitaine. Le cardinal Filomarino supplia Masaniello de révoquer cet ordre, et Masaniello le révoqua.

Comme Masaniello quittait le prélat et se rendait au lieu de la conférence à la place du Marché, on tira sur lui, presque à bout portant, cinq coups d'arquebuse dont aucun ne le toucha: son jour n'était pas encore venu.

Les meurtriers furent mis en pièces par le peuple et avouèrent en mourant qu'ils avaient été payés par le duc de Matalone, lequel voulait se venger des mauvais traitemens qu'il avait reçus de Masaniello.

Le vice-roi désavoua l'assassinat, le cardinal engagea sa parole que le duc d'Arcos ignorait cette trahison, et les négociations reprirent leur cours.

Cependant la police n'avait jamais été mieux faite, et, depuis quatre jours que commandait Masaniello, pas un vol n'avait été commis dans toute la ville de Naples.

Le jour même où Masaniello avait failli être assassiné, le cardinal revint lui dire de la part du vice-roi que celui-ci désirait s'entretenir tête-à-tête avec lui des affaires de l'État, et reviendrait le lendemain avec toute sa cour au palais afin de l'y recevoir. Masaniello, qui se défiait de ces avances, voulait refuser, mais le cardinal insista tellement que force lui fut d'accepter. Alors une nouvelle discussion plus tenace que la première s'engagea encore. Masaniello, qui ne se reconnaissait pas pour autre chose que pour un pêcheur, voulait se rendre au palais en costume de pêcheur, c'est-à-dire les bras et les jambes nus, et vêtu seulement de son caleçon, de sa chemise et de son bonnet phrygien; mais le cardinal lui répéta tant de fois qu'un pareil costume était inconvenant pour un homme qui allait paraître au milieu d'une cour si brillante, et pour y traiter des affaires d'une si haute importance, que Masaniello céda encore et permit en soupirant que le vice-roi lui envoyât le costume qu'il devait revêtir dans cette grande journée. Le même soir il reçut un costume complet de drap d'argent avec un chapeau garni d'une plume et une épée à garde d'or. Il accepta le costume; mais quant à l'épée, il la refusa, n'en voulant point d'autre que celle qui lui avait servi jusque-là de sceptre et de main de justice.

Cette nuit, Masaniello dormit mal, et il dit le lendemain matin que son patron lui était apparu en songe et lui avait défendu d'aller à cette entrevue; mais le cardinal Filomarino lui fit observer que sa parole était engagée, que le vice-roi l'attendait au palais, que son cheval était en bas, et qu'il n'y avait pas moyen de manquer à son engagement sans manquer à l'honneur.

Masaniello revêtit son riche costume, monta à cheval et s'achemina vers le palais du vice-roi.

VI

Église del Carmine.

Masaniello était un de ces hommes privilégiés dont non seulement l'esprit, mais encore la personne, semblent grandir avec les circonstances. Le duc d'Arcos, en lui envoyant le riche costume que l'ex-pêcheur venait de revêtir, avait espéré le rendre ridicule. Masaniello le revêtit, et Masaniello eut l'air d'un roi.

Aussi s'avança-t-il au milieu des cris d'admiration de la multitude, maniant son cheval avec autant d'adresse et de puissance qu'aurait pu le faire le meilleur cavalier de la cour du vice-roi; car, enfant, Masaniello avait plus d'une fois dompté, pour son plaisir, ces petits chevaux dont les Sarrasins ont laissé, en passant, la race dans la Calabre, et qui, aujourd'hui encore, errent en liberté dans la montagne.

En outre, il était suivi d'un cortége comme peu de souverains auraient pu se vanter d'en posséder un: c'étaient cent cinquante compagnies, tant de cavalerie que de fantassins, organisées par lui, et plus de soixante mille personnes sans armes. Toute cette escorte criait: Vive Masaniello! de sorte qu'en approchant du palais, il semblait un triomphateur qui va rentrer chez lui.

A peine Masaniello parut-il sur la place que le capitaine des gardes du vice-roi apparut sur la porte pour le recevoir. Alors, Masaniello, se retournant vers la foule qui l'accompagnait:

--Mes amis, dit-il, je ne sais pas ce qui va se passer entre moi et monseigneur le duc; mais, quelque chose qu'il arrive, souvenez-vous bien que je ne me suis jamais proposé et ne me proposerai jamais que le bonheur public. Aussitôt ce bonheur assuré et la liberté rendue à tous, je redeviens le pauvre pêcheur que vous avez vu, et je ne demande comme expression de votre reconnaissance qu'un Ave Maria, prononcé par chacun de vous à l'heure de ma mort.

Alors le peuple comprit bien que Masaniello craignait d'être attiré dans quelque piége et que c'était à contre-coeur qu'il entrait dans ce palais. Des milliers de voix s'élevèrent pour le prier de se faire accompagner d'une garde.

--Non, dit Masaniello, non; les affaires que nous allons discuter, monseigneur et moi, demandent à être débattues en tête-à-tête. Laissez-moi donc entrer seul. Seulement, si je tardais trop à revenir, ruez-vous sur ce palais et n'en laissez pas pierre sur pierre que vous n'ayez retrouvé mon cadavre.

Tous le lui jurèrent, les hommes armés étendant leurs armes, les hommes désarmes étendant le poing vers le vice-roi. Alors Masaniello descendit de cheval, traversa une partie de la place à pied, suivit le capitaine des gardes et disparut sous la grande porte du palais. Au moment où il disparut, une si grande rumeur s'éleva que le vice-roi demanda en tressaillant si c'était quelque révolte nouvelle qui venait d'éclater.

Masaniello trouva le duc d'Arcos qui l'attendait au haut de l'escalier. En l'apercevant, Masaniello s'inclina. Le vice-roi lui dit qu'une récompense lui était due pour avoir si bien contenu cette multitude, si promptement rendu la justice, et si merveilleusement organisé une armée; qu'il espérait que cette armée, réunie à celle des Espagnols, se tournerait contre les ennemis communs, et qu'ainsi faisant, Masaniello aurait rendu, à Philippe IV le plus grand service qu'un sujet puisse rendre à son souverain. Masaniello répondit que ni lui ni le peuple ne s'étaient jamais révoltés contre Philippe IV, ainsi que le pouvaient attester les portraits du roi exposés en grand honneur à tous les coins de rue; qu'il avait voulu seulement alléger le trésor des appointemens que l'on payait à tous ces maltotiers chargés des gabelles, appointemens (Masaniello s'en était fait rendre compte) qui dépassaient d'un tiers les impôts qu'ils percevaient, et que, ce point arrêté que Naples jouirait à l'avenir des immunités accoudées par Charles-Quint, il promettait de faire lui-même et de faire faire au peuple de Naples tout ce qui serait utile au service du roi.

Alors tous deux entrèrent dans une chambre où les attendait le cardinal Filomarino, et là commença entre ces trois hommes, si différens d'état, de caractère et de position, une discussion approfondie des droits de la royauté et des intérêts du peuple. Puis, comme cette discussion se prolongeait et que le peuple, ne voyant point reparaître son chef, criait à haute voix: Masaniello! Masaniello! et que ces cris commençaient à inquiéter le duc et le cardinal tant ils allaient croissant, Masaniello sourit de leur crainte et leur dit:

--Je vais vous faire voir, messeigneurs, combien le peuple de Naples est obéissant.

Il ouvrit la fenêtre et s'avança sur le balcon. A sa vue, toutes les voix éclatèrent en un seul cri: Vive Masaniello! Mais Masaniello n'eut qu'à mettre le doigt sur sa bouche, et toute cette foule fit un tel silence qu'il sembla un instant que la cité des éternelles clameurs fût morte comme Herculanum ou Pompeïa. Alors, de sa voix ordinaire, qui fut entendue de tous, tant le silence était grand:

--C'est bien, dit-il; je n'ai plus besoin de vous; que chacun se retire donc sous peine de rébellion.

Aussitôt chacun se retira sans faire une observation, sans prononcer une parole, et cinq minutes après, cette place, encombrée par plus de cent vingt mille âmes, se trouva entièrement déserte, à l'exception de la sentinelle et du lazzarone qui tenait par la bride le cheval de Masaniello.

Le duc et le cardinal se regardèrent avec effroi, car de cette heure seulement ils comprenaient la terrible puissance de cet homme.

Mais cette puissance prouva aux deux politiques auxquels Masaniello avait affaire, que, pour le moment du moins, il ne lui fallait rien refuser de ce qu'il demandait; aussi fut-il convenu, avant que le triumvirat qui décidait les intérêts de Naples se séparât, que la suppression des impôts serait lue, signée et confirmée publiquement, en présence de tout le peuple, qui ne s'était révolté, Masaniello le répétait, que pour obtenir leur abolition.

Ce point bien arrêté, comme c'était le seul pour lequel Masaniello était venu au palais, il demanda au duc d'Arcos la permission de se retirer. Le duc lui dit qu'il était le maître de faire ce qui lui conviendrait, qu'il était vice-roi comme lui, que ce palais lui appartenait donc par moitié, et qu'il pouvait à sa volonté entrer ou sortir. Masaniello s'inclina de nouveau, reconduisit le cardinal jusqu'à son palais, chevauchant côte à côte avec lui, mais de manière cependant que le cheval du cardinal dépassât toujours le sien de toute la tête; puis, le cardinal rentré chez lui, Masaniello regagna la place du Marché, où il trouva réunie toute cette multitude qu'il avait renvoyée de la place du palais, et au milieu de laquelle il passa la nuit à expédier les affaires publiques et à répondre aux requêtes qu'on lui présentait.

Cet homme semblait être au dessus des besoins humains: depuis cinq jours que son pouvoir durait, on ne l'avait vu ni manger ni dormir; de temps en temps seulement il se faisait apporter un verre d'eau dans lequel on avait exprimé quelques gouttes de limon.

Le lendemain était le jour fixé pour la ratification du traité et la ratification de la paix dans l'église cathédrale de Sainte-Claire. Aussi, dès le matin, Masaniello vit-il arriver deux chevaux magnifiquement caparaçonnés, l'un pour lui, l'autre pour son frère. C'était une nouvelle attention de la part du vice-roi. Les deux jeunes gens montèrent dessus et se rendirent au palais.

Là ils trouvèrent le duc d'Arcos et toute la cour qui les attendaient. Une nombreuse cavalcade se réunit à eux. Le duc d'Arcos prit Masaniello à sa droite, plaça son frère à sa gauche, et, suivi de tout le peuple, s'avança vers la cathédrale, où le cardinal Filomarino, qui était archevêque de Naples, les reçut à la tête de tout son clergé.

Aussitôt chacun se plaça selon le rang qu'il avait reçu de Dieu ou qu'il s'était fait lui-même: le cardinal au milieu du choeur, le duc d'Arcos sur une tribune, et Masaniello, l'épée nue à la main, près du secrétaire qui lisait les articles, et qui, chaque article lu, faisait silence. Masaniello répétait l'article, en expliquant la portée au peuple et le commentant comme le plus habile légiste eût pu le faire; après quoi, sur un signe qu'il n'avait plus rien à dire, le secrétaire passait à l'article suivant.

Tous les articles lus et commentés ainsi, on commença le service divin, qui se termina par un Te Deum.

Un grand repas attendait les principaux acteurs de cette scène dans les jardins du palais. On avait invité Masaniello, sa femme et son frère. D'abord, comme toujours, Masaniello, pour qui tous ces honneurs n'étaient point faits, avait voulu les refuser; mais le cardinal Filomarino était intervenu, et, à force d'instances, avait obtenu du jeune lazzarone qu'il ne ferait pas au vice-roi cet affront de refuser de dîner à sa table. Masaniello avait donc accepté.

Cependant on pouvait voir sur son front, ordinairement si franc et si ouvert, quelque chose comme un nuage sombre, que ne purent éclaircir ces cris d'amour du peuple qui avaient ordinairement tant d'influence sur lui. On remarqua qu'en revenant de la cathédrale au palais il avait la tête inclinée sur la poitrine, et l'on pouvait d'autant mieux lire la tristesse empreinte sur son front, que, par respect pour le vice-roi et contrairement à son invitation plusieurs fois réitérée de se couvrir, Masaniello, malgré le soleil de feu qui dardait sur lui, tint constamment son chapeau à la main. Aussi, en arrivant au palais et avant de se mettre à table, demanda-t-il un verre d'eau mêlée de jus de limon. On le lui apporta, et comme il avait très chaud il l'avala d'un trait; mais à peine l'eut-il avalé qu'il devint si pâle que la duchesse lui demanda ce qu'il avait. Masaniello lui répondit que c'était sans doute celle eau glacée qui lui avait fait mal. Alors la duchesse en souriant lui donna un bouquet à respirer. Masaniello y porta les lèvres pour le baiser en signe de respect; mais presque aussitôt qu'il l'eut touché, par un mouvement rapide et involontaire, il le jeta loin de lui. La duchesse vit ce mouvement, mais elle ne parut pas y faire attention; et, s'étant assise à table, elle fit asseoir Masaniello à sa droite et le frère de Masaniello à sa gauche. Quant à la femme de Masaniello, sa place lui était réservée entre le duc et le cardinal Filomarino.

Masaniello fut sombre et muet pendant tout ce repas; il paraissait souffrir d'un mal intérieur dont il ne voulait pas se plaindre. Son esprit semblait absent, et lorsque le duc l'invita à boire à la santé du roi, il fallut lui répéter l'invitation deux fois avant qu'il eût l'air de l'entendre. Enfin il se leva, prit son verre d'une main tremblante; mais au moment où il allait le porter à sa bouche, les forces lui manquèrent et il tomba évanoui.

Cet accident fit grande sensation. Le frère de Masaniello se leva en regardant le vice-roi d'un air terrible; sa femme fondit en larmes, mais le vice-roi, avec le plus grand calme, fit observer qu'une pareille faiblesse n'était point étonnante dans un homme qui depuis six jours et six nuits n'avait presque ni mangé ni dormi, et avait passé toutes ses heures tantôt à des exercices violens, sous un soleil de feu, tantôt à des travaux assidus qui devaient d'autant plus lui briser l'esprit que son esprit y était moins accoutumé. Au reste, il ordonna qu'on eût pour Masaniello tous les soins imaginables, le fit transporter au palais, l'y accompagna lui-même et ordonna qu'on allât chercher son propre médecin.

Le médecin arriva comme Masaniello revenait à lui, et déclara qu'effectivement son indisposition ne provenait que d'une trop longue fatigue, et n'aurait aucune suite s'il consentait à interrompre pour un jour ou deux les travaux de corps et d'esprit auxquels il se livrait depuis quelque temps.

Masaniello sourit amèrement; puis du geste dont Hercule arracha de dessus ses épaules la tunique empoisonnée de Nessus, il déchira les habits de drap d'argent dont l'avait revêtu le vice-roi, et demandant à grands cris ses vêtemens de pêcheur, qui étaient restés dans sa petite maison de la place du Marché, il courut aux écuries à demi nu, sauta sur le premier cheval venu et s'élança hors du palais.

Le duc le regarda s'éloigner, puis lorsqu'il l'eut perdu de vue:

--Cet homme a perdu la tête, dit-il; en se voyant si grand, il est devenu fou.

Et les courtisans répétèrent en choeur que Masaniello était fou.

Pendant ce temps, Masaniello courait effectivement les rues de Naples comme un insensé, au grand galop de son cheval, renversant tous ceux qu'il rencontrait sur sa route et ne s'arrêtant que pour demander de l'eau. Sa poitrine brûlait.

Le soir, il revint place du Marché; ses yeux étaient ardens de fièvre; il avait la délire, et dans son délire il donnait les ordres les plus étranges et les plus contradictoires. On avait obéi aux premiers, mais bientôt on s'était aperçu qu'il était fou, et l'on avait cesser de les exécuter.

Toute la nuit, son frère et sa femme veillèrent près de lui.

Le lendemain, il parut plus calme; ses deux gardiens le quittèrent pour aller prendre à leur tour un peu de repos; mais à peine furent-ils sortis, que Masaniello se revêtit des débris de son brillant costume de la veille, et demanda son cheval d'une voix si impérieuse qu'on le lui amena. Il sauta aussitôt dessus, sans chapeau, sans veste, n'ayant qu'une chemise déchirée et une trousse en lambeaux, il s'élança au galop vers le palais. La sentinelle ne le reconnaissant pas voulut l'arrêter, mais il passa sur le ventre de la sentinelle, sauta à bas de son cheval, pénétra jusqu'au vice-roi, lui dit qu'il mourait de faim et lui demanda à manger; puis, un instant après il annonça au vice-roi qu'il venait de faire dresser une collation hors de la ville et l'invita à en venir prendre sa part; mais le vice-roi, qui ignorait ce qu'il y avait de vrai ou de faux dans tout cela, et qui voyait seulement devant lui un homme dont l'esprit était égaré, prétexta une indisposition et refusa de suivre Masaniello. Alors Masaniello, sans insister davantage, descendit l'escalier, remonta à cheval, et sortant de la ville en fit presque le tour au galop sous un soleil ardent, de sorte qu'il rentra chez lui trempé de sueur. Tout le long de la route, comme la veille, il avait demandé à boire, et l'on calcula qu'il avait dû avaler jusqu'à seize carafes d'eau. Ecrasé de fatigue, il se coucha.

Pendant ces deux jours de folie, Ardizzone, Renna et Cataneo, qui s'étaient éclipsés pendant la dictature de Masaniello, reprirent leur influence et se partagèrent la garde de la ville.

Masaniello s'était jeté sur son lit et était bientôt tombé dans un profond assoupissement; mais vers minuit il se réveilla, et quoique ses membres musculeux fussent agités d'un dernier frissonnement, quoique son oeil brûlât d'un reste de fièvre, il se sentit mieux. En ce moment sa porte s'ouvrit, et, au lieu de sa femme ou de son frère qu'il s'attendait à voir paraître, un homme entra enveloppé d'un large manteau noir, le visage entièrement caché sous un feutre de même couleur, et s'avançant en silence jusqu'au grabat sur lequel était couché cet homme tout-puissant qui d'un signe disposait de la vie de quatre cent mille de ses semblables:

--Masaniello, dit-il, pauvre Masaniello! Et en même temps il écarta son manteau et laissa voir son visage.

--Salvator Rosa! s'écria Masaniello en reconnaissant son ami que depuis quatre jours il avait perdu de vue, occupé qu'avait été Salvator, avec la compagnie de la Mort, à repousser les Espagnols qui avaient voulu entrer à Naples du côté de Salerne.

Et les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

--Oui, oui, pauvre Masaniello! dit le pêcheur-roi en retombant sur son lit. N'est-ce pas, et ils m'ont bien arrangé, et j'ai eu raison de me fier à eux! Mais j'ai tort de dire que je m'y suis fié! jamais je n'ai cru en leurs belles paroles, jamais je n'ai eu foi dans leurs grandes promesses. C'est cet infâme cardinal Filomarino qui a tout fait et qui m'a trompé au saint nom de Dieu.

Salvator Rosa écoutait son ami avec étonnement.

--Comment! dit-il, ce que l'on m'a dit ne serait-il pas vrai?

--Et que t'a-t-on dit, mon Salvator? reprit tristement Masaniello. Salvator se tut.

--On t'a dit que j'étais fou, n'est-ce pas? continua Masaniello. Salvator fit un signe de la tête.

--Oui, oui, les misérables! Oh! je les reconnais bien là! Non, Salvator, non, je ne suis pas fou, je suis empoisonné, voilà tout.

Salvator jeta un cri de surprise.

--C'est ma faute, dit Masaniello. Pourquoi ai-je mis le pied dans leurs palais! Est-ce la place d'un pauvre pêcheur comme moi? Pourquoi ai-je accepté leur repas! L'orgueil, Salvator, le démon de l'orgueil m'a tenté, et j'ai été puni.

--Comment! s'écria Salvator, tu crois qu'ils auraient eu l'infamie...

--Ils m'ont empoisonné, reprit Masaniello d'une vois plus forte encore; ils m'ont empoisonné deux fois: lui et elle; lui dans un verre d'eau, elle dans un bouquet. C'est bien la peine de se dire noble, de s'appeler duc et duchesse pour empoisonner un pauvre pêcheur plein de confiance qui croit que ce qui est juré est juré, et qui se livre sans défiance!

--Non, non, dit Salvator, tu te trompes, Masaniello: c'est ce soleil ardent, ce sont ces travaux assidus, c'est cette vie intellectuelle qui dévorent ceux-là mêmes qui y sont habitués, qui auront momentanément fatigué ton esprit et égaré ta raison.

--C'est ce qu'ils disent, je le sais bien, s'écria Masaniello; c'est ce qu'ils disent, et c'est ce que les générations à venir diront sans doute aussi, puisque toi, mon ami, toi, mon Salvator, toi qui es là, toi qui es en face de moi, tu répètes la même chose, quoique je t'affirme le contraire. Ils m'ont empoisonné dans un verre d'eau et dans un bouquet: à peine ai-je eu respiré ce bouquet, à peine ai-je eu avalé ce verre d'eau, que j'ai senti que c'en était fait de ma raison. Une sueur froide passa sur mon front, la terre sembla manquer sous mes pieds; la ville, la mer, le Vésuve, tout tourbillonna devant moi comme dans un rêve. Oh! les misérables! les misérables!

Et une larme ardente roula sur les joues du jeune Napolitain.

--Oui, oui, dit Salvator, oui, je vois bien maintenant que c'est vrai. Mais, grâce à Dieu, leur complot a échoué; grâce à Dieu, tu n'es plus fou; grâce à Dieu, le poison a sans doute cédé aux remèdes, et tu es sauvé.

--Oui, répondit Masaniello, mais Naples est perdue.

--Perdue, et pourquoi? demanda Salvator.

--Ne vois-tu donc pas, répondit Masaniello, que je ne suis plus aujourd'hui ce que j'étais avant-hier? Quand j'ordonne, le peuple hésite. On a douté de moi, Salvator, car on m'a vu agir en insensé. Puis n'ont-ils pas dit tout bas à cette multitude que je voulais me faire roi?

--C'est vrai, dit Salvator d'une voix sombre, car c'est ce bruit qui m'a amené ici.

--Et qu'y venais-tu faire? Voyons, parle franchement.

--Ce que j'y venais faire? dit Salvator. Je venais m'assurer si la chose était vraie; et si la chose était vraie, je venais te poignarder!

--Bien, Salvator, bien! dit Masaniello. Il nous faudrait six hommes comme toi seulement, et tout ne serait pas perdu.

--Mais pourquoi désespères-tu ainsi? demanda Salvator.

--Parce que, dans l'état actuel des choses, moi seul pourrais diriger ce peuple vers le but qu'il atteindra probablement un jour, et que demain, cette nuit, dans une heure peut-être, je ne serai plus là pour le diriger.

--Et où seras-tu donc?

Masaniello laissa errer sur ses lèvres un sourire profondément triste, leva un instant ses regards au ciel, et ramenant les yeux sur Salvator:

--Ils me tueront, mon ami, lui dit-il. Il y a quatre jours, ils ont essayé de m'assassiner, et ils m'ont manqué parce que mon heure n'était pas venue. Avant-hier ils m'ont empoisonné, et, s'ils n'ont pas réussi à me faire mourir, ils sont parvenus à me rendre fou. C'est un avertissement de Dieu, Salvator. La prochaine tentative qu'ils feront sur moi sera la dernière.

--Mais pourquoi, averti comme tu l'es, ne te garantirais-tu pas de leurs complots en demeurant chez toi?

--Ils diraient que j'ai peur.

--En t'entourant de gardes chaque fois que tu sortiras par la ville?

--Ils diraient que je veux me faire roi.

--Mais on ne le croirait pas.

--Tu l'as bien cru, toi!

Salvator courba son front, rougissant, car il y avait tant de douceur dans la réponse de Masaniello que sa réponse n'était pas une accusation, mais un reproche.

--Eh bien! soit, répondit-il, que la volonté de Dieu s'accomplisse. Salvator Rosa s'assit près du lit de son ami.

--Quelle est ton intention? demanda Masaniello.

--De rester près de toi, et, bonne ou mauvaise, de partager ta fortune.

--Tu es fou, Salvator, répondit Masaniello. Que moi, que le Seigneur a choisi pour son élu, j'attende tranquillement le calice qu'il me reste à épuiser, c'est bien, car je ne puis pas, car je ne dois pas faire autrement; mais toi, Salvator, qu'aucune fatalité ne pousse, qu'aucun serment ne lie, que tu restes dans cette infâme Babylone, c'est une folie, c'est un aveuglement, c'est un crime.

--J'y resterai pourtant, dit Salvator.

--Tu le perdrais sans me sauver, Salvator, et tout dévoûment inutile est une sottise.

--Advienne que pourra! reprit le peintre. C'est ma volonté.

--C'est ta volonté? Et tes soeurs? et ta mère? C'est ta volonté! Le jour où tu m'as reconnu pour chef, tu as fait abnégation de ta volonté pour la subordonner à la mienne. Eh bien! moi, ma volonté est, Salvator, que tu sortes à l'instant même de Naples, que tu te rendes à Rome, que tu te jettes au genoux du saint-père, et que tu lui demandes ses indulgences pour moi, car je mourrai probablement sans que mes meurtriers m'accordent le temps de me mettre en état de grâce. Entends-tu? Ceci est ma volonté, à moi. Je te l'ordonne comme ton chef, je t'en conjure comme ton ami.

--C'est bien, dit Salvator, je t'obéirai.

Et alors il déroula une toile, tira d'une trousse qu'il portait à sa ceinture ses pinceaux qui, non plus que son épée, ne le quittaient jamais, et, à la lueur de la lampe qui brûlait sur la table, d'une main ferme et rapide, il improvisa ce beau portrait que l'on voit encore aujourd'hui près de la porte dans la première chambre du musée des Studi, à Naples, et où Masaniello est représenté avec un béret de couleur sombre, le cou nu et revêtu d'une chemise seulement.

Les deux amis se séparèrent pour ne se revoir jamais. La même nuit Salvator prit le chemin de Rome. Quant à Masaniello, fatigué de cette scène, il reposa la tête sur son oreiller et se rendormit.

Le lendemain, il se réveilla au son de la cloche qui appelait les fidèles à l'église; il se leva, fit sa prière, revêtit ses simples habits de pêcheur, descendit, traversa la place et entra dans l'église del Carmine. C'était le jour de la fête de la Vierge du Mont-Carmel. Le cardinal Filomarino disait la messe; l'église regorgeait de monde.

A la vue de Masaniello, la foule s'ouvrit et lui fit place. La messe finie, Masaniello monta dans la chaire et fit signe qu'il voulait parler. Aussitôt chacun s'arrêta, et il se fit un profond silence pour écouter ce qu'il allait dire.

--Amis, dit Masaniello d'une voix triste, mais calme, vous étiez esclaves, je vous ai faits libres. Si vous êtes dignes de cette liberté, défendez-la, car maintenant c'est vous seuls que cela regarde. On vous a dit que je voulais me faire roi: ce n'est pas vrai, et j'en jure par ce Christ qui a voulu mourir sur la croix pour acheter au prix de son sang la liberté des hommes. Maintenant tout est fini entre le monde et moi. Quelque chose me dit que je n'ai plus que peu d'heures à vivre. Amis, rappelez-vous la seule chose que je vous aie jamais demandée et que vous m'avez promise: au moment où vous apprendrez ma mort, dites un Ave Maria pour mon âme.

Tous les assistans le lui promirent de nouveau. Alors Masaniello fit signe à la foule de s'écouler, et la foule s'écoula; puis, quand il fut seul, il descendit, alla s'agenouiller devant l'autel de la Vierge et fit sa prière.

Comme il relevait la tête, un homme vint lui dire que le cardinal Filomarino l'attendait au couvent pour s'entretenir avec lui des affaires d'État. Masaniello fit signe qu'il allait se rendre à l'invitation du cardinal. Le messager disparut.

Masaniello dit encore un Pater et un Ave, baisa trois fois l'amulette qu'il portait au cou et dont il avait toujours scellé les ordonnances; puis il s'avança vers la sacristie. Arrivé là, il entendit plusieurs voix qui l'appelaient dans le cloître: il alla du côté d'où venaient ces voix; mais au moment où il mettait le pied sur le seuil de la porte, trois coups de fusil partirent et trois balles lui traversèrent la poitrine. Cette fois son heure était venue; tous les coups avaient porté. Il tomba en prononçant ces seules paroles: --Ah! les traîtres! ah! les ingrats!

Il avait reconnu dans les trois assassins ses trois amis, Calaneo, Renna et Ardizzone.

Ardizzone s'approcha du cadavre, lui coupa la tête, et, traversant la ville tout entière cette tête sanglante à la main, il alla la déposer aux pieds du vice-roi.

Le vice-roi la regarda un instant pour bien s'assurer que c'était la tête de Masaniello; puis, après avoir fait compter à Ardizzone la récompense convenue, il fit jeter cette tête dans les fossés de la ville.

Quant à Renna à Cataneo, ils prirent le cadavre mutilé et le traînèrent par les rues de la ville sans que le peuple, qui, trois jours auparavant, mettait en pièces ceux qui avaient essayé d'assassiner son chef, parût s'émouvoir aucunement à ce terrible spectacle.

Lorsqu'ils furent las de traîner et d'insulter ce cadavre, comme en passant près des fossés ils aperçurent sa tête, ils jetèrent à son tour le corps dans le fossé, où ils restèrent jusqu'au lendemain.

Le lendemain le peuple se reprit d'amour pour Masaniello. Ce n'était que pleurs et gémissemens par la ville. On se mit à la recherche de cette tête et de ce corps tant insultés la veille: on les retrouva, on les rajusta l'un à l'autre, on mit le cadavre sur un brancard, on le couvrit d'un manteau royal, on lui ceignit le front d'une couronne de laurier, on lui mit à la main droite le bâton de commandement, à la main gauche son épée nue; puis on le promena solennellement dans tous les quartiers de la ville.

Ce que voyant, le vice-roi envoya huit pages avec un flambeau de cire blanche à la main pour suivre le convoi, et ordonna à tous les hommes de guerre de le saluer lorsqu'il passerait en inclinant leurs armes. On le porta ainsi à la cathédrale Sainte-Claire, où le cardinal Filomarino dit pour lui la messe des morts.

Le soir, il fut inhumé avec les mêmes cérémonies qu'on avait l'habitude de pratiquer pour les gouverneurs de Naples ou pour les princes des familles royales.

Ainsi finit Thomas Aniello, roi pendant huit jours, fou pendant quatre, assassiné comme un tyran, abandonné comme un chien, recueilli comme un martyr, et depuis lors vénéré comme un saint.

La terreur qu'inspira son nom fut si grande, que l'ordonnance des vice-rois qui défendit de donner aux enfans le nom de Masaniello existe encore aujourd'hui et est en pleine vigueur par tout le royaume de Naples.

Ainsi ce nom a été gardé de toute tache et conservé pur à la vénération des peuples.

VII

Le Mariage sur l'échafaud.

Un jour, c'était en 1501, on afficha sur les murs de Naples le placard suivant:

«Il sera compté la somme de quatre mille ducats à celui qui livrera, mort ou vif, à la justice, le bandit calabrais Rocco del Pizzo. ISABELLE D'ARAGON, régente.»

Trois jours après, un homme se présenta chez le ministre de la police, et déclara qu'il savait un moyen immanquable de s'emparer de celui qu'on cherchait, mais qu'en échange de l'or offert il demandait une grâce que la régente seule pouvait lui accorder: c'était donc avec la régente seule qu'il voulait traiter de cette affaire.

Le ministre répondit à cet homme qu'il ne voulait pas déranger Son Altesse pour une pareille bagatelle, qu'on avait promis quatre mille ducats et non autre chose; et que si les quatre mille ducats lui convenaient, il n'avait qu'à livrer Rocco del Pizzo, et que les quatre mille ducats lui seraient comptés.

L'inconnu secoua dédaigneusement la tête et se retira.

Le soir même, un vol d'une telle hardiesse fut commis entre Resina et Torre del Greco, que chacun fut d'avis qu'il n'y avait que Rocco del Pizzo qui pouvait avoir fait le coup.

Le lendemain, à la fin du conseil, Isabelle demanda au ministre de la police des explications sur ce nouvel événement. Le ministre n'avait aucune explication à donner; cette fois, comme toujours, l'auteur de l'attentat avait disparu, et, selon toute probabilité, exerçait déjà sur un tout autre point du royaume.

Le ministre alors se souvint de cet homme qui s'était présenté chez lui la veille, et qui lui avait offert de livrer Rocco del Pizzo: il raconta à la régente tous les détails de son entrevue avec cet homme; mais il ajouta que, comme la première condition imposée par lui avait été de traiter l'affaire avec Son Altesse, à laquelle, au lieu de la prime accordée, il avait disait-il, une grâce particulière à demander, il avait cru devoir repousser une pareille ouverture, venant surtout de la part d'un inconnu.

--Vous avez eu tort, dit la régente, faites chercher à l'instant même cet homme, et si vous le trouvez amenez-le-moi.

Le ministre s'inclina, et promit de mettre, le jour même, tous ses agens en campagne.

Effectivement, en rentrant chez lui, il donna à l'instant même le signalement de l'inconnu, recommandant qu'on le découvrît quelque part qu'il fût, mais qu'une fois découvert on eût pour lui les plus grands égards, et qu'on le lui amenât sans lui faire aucun mal.

La journée se passa en recherches infructueuses.

La nuit même, un second vol eut lieu près d'Averse. Celui-là était accompagné de circonstances plus audacieuses encore que celui de la veille, et il ne resta plus aucun doute que Rocco del Pizzo, pour des motifs de convenance personnelle, ne se fût rapproché de la capitale.

Le ministre de la police commença à regretter sincèrement d'avoir éloigné l'étranger d'une façon aussi absolue, et le regret augmenta encore lorsque deux fois dans la journée du lendemain la régente lui fit demander s'il avait découvert quelque chose relativement à l'inconnu qui avait offert de livrer Rocco del Pizzo. Malheureusement ce retour sur le passé fut inutile; cette journée, comme celle de la veille, s'écoula sans amener aucun renseignement sur le mystérieux révélateur.

Mais la nuit amena une nouvelle catastrophe. Au point du jour, on trouva, sur la route d'Amalfi à là Cava, un homme assassiné. Il était complètement nu et avait un poignard planté au milieu du coeur.

A tort ou à raison, la vindicte publique attribua encore ce nouveau crime à Rocco del Pizzo.

Quant au cadavre, il fut reconnu pour être celui d'un jeune seigneur connu sous le nom de Raymond-le-Bâtard, et qui appartenait, moins cette faute d'orthographe dans sa naissance, à la puissante maison des Carraccioli, ces éternels favoris des reines de Naples, et dont l'un des membres passait pour remplir alors, près de la régente, la charge héréditaire de la famille.

Cette fois le ministre fut désespéré, d'autant plus désespéré qu'une demi-heure après que le rapport de cet événement lui eut été fait, il reçut de la régente l'ordre de passer au palais.

Il s'y rendit aussitôt: la régente l'attendait le sourcil froncé et l'oeil sévère; près d'elle était Antoniello Caracciolo, le frère du mort, lequel sans doute était venu réclamer justice.

Isabelle demanda d'une voix brève au pauvre ministre s'il avait appris quelque chose de nouveau relativement à l'inconnu; mais celui-ci avait eu beau faire courir les places, les carrefours et les rues de Naples, il en était toujours au même point d'incertitude. La régente lui déclara que, si le lendemain l'inconnu n'était point retrouvé ou Rocco del Pizzo pris, il était invité à ne plus se présenter devant elle que pour lui remettre sa démission; le comte Antoniello Carracciolo ayant déclaré que Rocco del Pizzo seul pouvait avoir commis un pareil crime.

Le ministre rentrait donc chez lui, le front sombre et incliné, lorsqu'en relevant la tête il crut voir de l'autre côté de la place, enveloppé d'un manteau et se chauffant au soleil d'automne, un homme qui ressemblait étrangement à son inconnu. Il s'arrêta d'abord comme cloué à sa place, car il tremblait que ses yeux ne l'eussent trompé; mais plus il le regarda, plus il s'affermit dans son opinion; il s'avança alors vers lui, et à mesure qu'il s'avança il reconnut plus distinctement son homme.

Celui-ci le laissa approcher sans faire un seul mouvement pour le fuir ou pour aller au devant de lui. On l'eût pris pour une statue.

Arrivé près de lui, le ministre lui mit la main sur l'épaule, comme s'il eût eu peur qu'il ne lui échappât.

--Ah! enfin, c'est toi! lui dit-il.

--Oui, c'est moi, répondit l'inconnu, que me voulez-vous?

--Je veux te conduire à la régente, qui désire te parler.

--Vraiment; c'est un peu tard.

--Comment, c'est un peu tard! demanda le ministre tremblant que le révélateur ne voulût rien révéler. Que voulez-vous dire?

--Je veux dire que, si vous aviez fait, il y a trois jours, ce que vous faites aujourd'hui, vous compteriez dans les annales de Naples deux vols de moins.

--Mais, demanda le ministre, tu n'as pas changé d'avis, j'espère?

--Je n'en change jamais.

--Tu es toujours dans l'intention de livrer Rocco del Pizzo, si l'on t'accorde ce que tu demandes?

--Sans doute.

--Et tu en as encore la possibilité?

--Cela m'est aussi facile que de me remettre moi-même entre vos mains.

--Alors, viens.

--Un instant. Je parlerai à la régente?

--A elle-même.

--A elle seule?

--A elle seule.

--Je vous suis.

--Mais à une condition, cependant.

--Laquelle?

--C'est qu'avant d'entrer chez elle vous remettrez vos armes à l'officier de service.

--N'est-ce point la règle? demanda l'inconnu.

--Oui, répondit le ministre.

--Eh bien! alors, cela va tout seul.

--Vous y consentez?

--Sans doute.

--Alors, venez.

--Je viens.

Et l'inconnu suivit le ministre qui, de dix pas en dix pas, se retournait pour voir si son mystérieux compagnon marchait toujours derrière lui.

Ils arrivèrent ainsi au palais.

Devant le ministre toutes les portes s'ouvrirent, et au bout d'un instant ils se trouvèrent dans l'antichambre de la régente. On annonça le ministre, qui fut introduit aussitôt, tandis que l'inconnu remettait de lui-même à l'officier des gardes le poignard et les pistolets qu'il portait à la ceinture.

Cinq minutes après, le ministre reparut; il venait chercher l'inconnu pour le conduire près de Son Altesse.

Ils traversèrent ensemble deux ou trois chambres, puis ils trouvèrent un long corridor, et au bout de ce corridor une porte entr'ouverte. Le ministre poussa cette porte; c'était celle de l'oratoire de la régente. La duchesse Isabelle les y attendait.

Le ministre et l'inconnu entrèrent; mais quoique ce fût, selon toute probabilité, la première fois que cet homme se trouvât en face d'une si puissante princesse, il ne parut aucunement embarrassé, et, après avoir salué avec une certaine rudesse qui ne manquait pas cependant d'aisance, il se tint debout, immobile et muet, attendant qu'on l'interrogeât.

--C'est donc vous, dit la duchesse, qui vous engagez à livrer Rocco del Pizzo?

--Oui, madame, répondit l'inconnu.

--Et vous êtes sûr de tenir votre promesse?

--Je m'offre comme otage.

--Ainsi votre tête...

--Paiera pour la sienne, si je manque à ma parole.

--Ce n'est pas tout à fait la même chose, dit la régente.

--Je ne puis pas offrir davantage, répondit l'inconnu.

--Dites donc ce que vous désirez alors?

--J'ai demandé à parler à Votre Altesse seule.

--Monsieur est un autre moi-même, dit la régente.

--J'ai demandé à parler à Votre Altesse seule, reprit l'inconnu: c'est ma première condition.

--Laissez-nous, don Luiz, dit la duchesse.

Le ministre s'inclina et sortit.

L'inconnu se trouva tête-à-tête avec la régente, séparé seulement d'elle par le prie-dieu sur lequel était posé un Évangile, et au dessus duquel s'élevait un crucifix.

La régente jeta un coup d'oeil rapide sur lui. C'était un homme de trente à trente-cinq ans, d'une taille au dessus de la moyenne, au teint hâlé, aux cheveux noirs retombant en boucles le long de son cou, et dont les yeux ardens exprimaient à la fois la résolution et la témérité: comme tous les montagnards, il était admirablement bien fait, et l'on sentait que chacun de ces membres si bien proportionnés était riche de souplesse et d'élasticité.

--Qui êtes-vous et d'où venez-vous? demanda la régente.

--Que vous fait mon nom, madame? dit l'inconnu; que vous importe le pays où je suis né? Je suis Calabrais, c'est-à-dire esclave de ma parole... Voilà tout ce qu'il vous importe de savoir, n'est-ce pas?

--Et vous vous engagez à me livrer Rocco del Pizzo?

--Je m'y engage.

--Et en échange qu'exigez-vous de moi?

--Justice.

--Rendre la justice est un devoir que j'accomplis, et non pas une récompense que j'accorde.

--Oui, je sais bien que c'est là une de vos prétentions, à vous autres souverains; vous vous croyez tous des juges aussi intègres que Salomon: malheureusement votre justice a deux poids et deux mesures.

--Comment cela?

--Oui, oui; lourde aux petits, légère aux grands, continua l'inconnu. Voilà ce que c'est que votre justice.

--Vous avez tort, monsieur, reprit la régente; ma justice à moi est égale pour tous, et je vous en donnerai la preuve. Parlez: pour qui demandez-vous justice?

--Pour ma soeur, lâchement trompée.

--Par qui?

--Par l'un de vos courtisans.

--Lequel?

--Oh! un des plus jeunes, des plus beaux, un des plus nobles!--Ah! tenez, voilà que Votre Altesse hésite déjà!

--Non; seulement je désire savoir d'abord ce qu'il a fait...

--Et si ce qu'il a fait mérite la mort, aurais-je sa tête en échange de la tête de Rocco del Pizzo?

--Mais, demanda la duchesse, qui sera juge de la gravité du crime? L'inconnu hésita un instant; puis, regardant fixement la régente:

--La conscience de Votre Altesse, dit-il.

--Donc, vous vous en rapportez à elle?

--Entièrement.

--Vous avez raison.

--Ainsi, si Votre Altesse trouve le crime capital, j'aurai sa tête en échange de celle de Rocco del Pizzo?

--Je vous le jure.

--Sur quoi?

--Sur cet Évangile et sur ce Christ.

--C'est bien. Écoutez alors, madame, car c'est tout une histoire.

--J'écoute.

--Notre famille habite une petite maison isolée, à une demi-lieue du village de Rosarno, situé entre Cosenza et Sainte-Euphémie; elle se compose de deux vieillards: mon père et ma mère; de deux jeunes gens: ma soeur et moi. Ma soeur s'appelle Costanza.

Tout autour de nous s'étendent les domaines d'un puissant seigneur, sur les terres duquel le hasard nous fit naître, et dont, par conséquent, nous sommes les vassaux.

--Comment s'appelle ce seigneur? interrompit la régente.

--Je vous dirai son crime d'abord, son nom après.

--C'est bien; continuez.

--C'était un magnifique seigneur que notre jeune maître, beau, noble, riche, généreux, et cependant avec tout cela haï et redouté; car, en le voyant paraître, il n'y avait pas un mari qui ne tremblât pour sa femme, pas un père qui ne tremblât pour sa fille, pas un frère qui ne tremblât pour sa soeur. Mais il faut dire aussi que tout ce qu'il faisait de mal lui venait d'un mauvais génie qui lui soufflait l'enfer aux oreilles. Ce mauvais génie était son frère naturel, on le nommait Raymond-le-Bâtard.

--Raymond-le-Bâtard! s'écria la régente, celui qui a été assassiné cette nuit?

--Celui-là même.

--Connaissez-vous son assassin?

--C'est moi.

--Ce n'est donc pas Rocco del Pizzo? s'écria la duchesse.

--C'est moi, répéta l'inconnu avec le plus grand calme.

--Donc vous avez commencé par vous faire justice vous-même.

--Je suis venu la demander il y a trois jours, et on me l'a refusée.

--Alors, que venez-vous réclamer aujourd'hui?

--La meilleure partie de ma vengeance, madame; Raymond-le-Bâtard n'était que l'instigateur du crime, son frère est le criminel.

--Son frère! s'écria la duchesse, son frère! mais son frère c'est Antoniello Carracciolo.

--Lui-même, madame, répondit l'inconnu, en fixant son regard perçant sur la régente.

Isabelle pâlit et s'appuya sur le prie-dieu, comme si les jambes lui manquaient; mais bientôt elle reprit courage.

--Continuez, monsieur, continuez.

--Et le nom du coupable ne changera rien à l'arrêt du juge? demanda l'inconnu.

--Rien, répondit la régente, absolument rien, je vous le jure.

--Toujours sur cet Évangile et sur ce Christ?

--Toujours, continuez; j'écoute.

Et elle reprit la même attitude et le même visage qu'elle avait un moment avant que la terrible révélation ne lui eût été faite, et l'inconnu à son tour reprit, de la même voix qu'il l'avait commencé, le récit interrompu.

--Je vous disais donc, madame, que le comte Antoniello Caracciolo était un beau, noble, riche et généreux seigneur; mais qu'il avait un frère qui était pour lui ce que le serpent fut pour nos premiers pères, le génie du mal.

Un jour il arriva, il y a de cela six mois à peu près, madame, il arriva, dis-je, que le comte Antoniello chassait dans la portion de ses forêts qui avoisine notre maison. Il s'était perdu à la poursuite d'un daim, il avait chaud, il avait soif, il aperçut une jeune fille qui revenait de la fontaine, portant sur son épaule un vase rempli d'eau; il sauta à bas de son cheval, passa la bride de l'animal a son bras, et vint demander à boire à la jeune fille. Cette jeune fille, c'était Costanza, c'était ma soeur.

Un frisson passa par le corps de la régente, mais l'inconnu continua sans paraître s'apercevoir de l'effet produit par ses dernières paroles:

--Je vous ai dit, madame, ce qu'était le comte Antoniello, permettez que je vous dise aussi ce qu'était ma soeur.

C'était une jeune fille de seize ans, belle comme un ange, chaste comme une madone. On voyait, à travers ses yeux, jusqu'au fond de son âme, comme, à travers une eau limpide, on voit jusqu'au fond d'un lac; et son père et sa mère, qui y regardaient tous les jours, n'avaient jamais pu y lire l'ombre d'une mauvaise pensée.

Costanza n'aimait personne, et disait toujours qu'elle n'aimerait jamais que Dieu; et, en effet, sa nature fine et délicate était trop supérieure à la matière qui l'entourait, pour que cette fange humaine souillât jamais sa blanche robe de vierge.

Mais, je vous l'ai dit, madame, et peut-être le savez-vous vous-même, le comte Antoniello est un beau, noble, riche et généreux seigneur. Costanza voyait pour la première fois un homme de cette classe; le comte Antoniello voyait pour la première, sans doute aussi, une femme de cette espèce. Ces deux natures supérieures, l'une par le corps, l'autre par l'âme, se sentirent attirées l'une par l'autre, et lorsqu'ils se furent quittés avec une longue conversation, Costanza commença à penser au beau jeune homme, et le comte Antoniello ne fit plus que rêver à la belle jeune fille.

Les lèvres de la régente se crispèrent; mais il n'en sortit pas une seule syllabe.

--Il faut tout vous dire, madame; Costanza ignorait que ce beau jeune homme fût le comte Carracciolo; elle croyait que c'était quelque page ou quelque écuyer de sa suite, qu'elle pouvait, chaste et riche, car elle est riche pour une paysanne, ma soeur, qu'elle pouvait, dis-je, regarder en face et aimer.

Ils se virent ainsi trois ou quatre jours de suite, toujours sur le chemin de la fontaine et au même endroit où ils s'étaient vus pour la première fois; mais, une après-midi, ils s'oublièrent, de sorte que mon père, ne voyant pas revenir sa fille, fut inquiet, et, jetant son fusil sur son épaule, il alla au devant d'elle.

Au détour d'un chemin, il l'aperçut assise près d'un jeune homme.

A la vue de notre père, Costanza bondit comme un daim effrayé, et le jeune homme, de son côté, s'enfonça dans la forêt. Le premier mouvement de mon père fut d'abaisser son arquebuse et de le mettre en joue, mais Costanza se jeta entre le canon de l'arme et Carracciolo. Notre père releva son arquebuse, mais il avait reconnu le jeune comte.

--Et c'était bien Antoniello Carracciolo? murmura la régente.

--C'était lui-même, dit l'inconnu.

Le même soir, notre père ordonna à sa femme et à sa fille de se tenir prêtes à partir dans la nuit: toutes deux devaient quitter notre maison et chercher un asile chez une tante que nous avions à Monteleone. Au moment de partir, mon père prit Costanza à part, et lui dit:

--Si tu le revois, je le tuerai.

Costanza tomba aux genoux de mon père, promettant de ne pas le revoir; puis, les mains jointes et les yeux pleins de larmes, elle lui demanda son pardon. Costanza partit avec sa mère, et, lorsque le jour parut, toutes deux étaient déjà hors des terres du comte Antoniello.

La régente respira.

Le lendemain, mon père alla trouver le comte. Je ne sais ce qui se passa entre eux; mais ce que je sais, c'est que le comte lui jura sur son honneur qu'il n'avait rien à craindre dans l'avenir pour la vertu de Costanza.

Le lendemain de cette entrevue, le comte, de son côté, partit pour Naples.

--Oui, oui, je me rappelle son retour, murmura la régente. Après? après?

--Eh bien! après, madame, après?... Il continua de se souvenir de celle qu'il aurait dû oublier. Les plaisirs de la cour, les faveurs des dames de haut parage, les espérances de l'ambition, ne purent chasser de son souvenir l'image de la pauvre Calabraise: cette image était sans cesse présente à ses yeux pendant ses jours, pendant ses nuits; elle tourmentait ses veilles, elle brûlait son sommeil. Ses lettres à son frère devenaient tristes, amères, désespérées. Son frère, inquiet, partit et arriva à la cour. Il le croyait amoureux de quelque reine, à la main de laquelle il n'osait aspirer. Il éclata de rire lorsqu'il apprit que l'objet de cet amour était une misérable Calabraise.

--Tu es fou, Antoniello, lui dit-il. Cette fille est ta vassale, ta serve, ta sujette, cette fille est ton bien.

--Mais, dit Antoniello, j'ai juré à son père...

--Quoi? qu'as-tu juré, imbécile?

--J'ai juré de ne pas chercher à revoir sa fille.

--Très bien! Il faut tenir la promesse. Un gentilhomme n'a qu'une parole.

--Tu vois donc que tout est perdu pour moi.

--Tu as juré de ne pas chercher à la revoir?

--Oui.

--Mais si c'est elle qui vient te trouver?

--Elle!

--Oui, elle!

--Où cela?

--Où tu voudras. Ici, par exemple!

--Oh! non, pas ici.

--Eh bien! dans ton château de Rosarno.

--Mais je suis enchaîné ici; je ne puis quitter Naples.

--Pour huit jours?

--Oh! pour huit jours? oui, c'est possible, je trouverai quelque prétexte pour lui échapper pendant huit jours. Je ne sais pas de qui il parlait, madame, ni quelle chose le tenait en esclavage; mais voilà ce qu'il dit.

--Je le sais, moi, dit la régente en devenant affreusement pâle. Continuez, monsieur, continuez.

--Ainsi, reprit Raymond, quand tu recevras ma lettre tu partiras?

--A l'instant même.

--C'est bien.

Les deux frères se serrèrent la main en se quittant; le comte Antoniello resta à Naples, et Raymond-le-Bâtard partit pour la Calabre.

Un mois après, le comte Antoniello reçut une lettre de son frère, et, il faut lui rendre justice, c'est un homme fidèle à sa promesse que le comte! Ce jour même il partit.

Voilà ce qui était arrivé. Ne vous impatientez pas, madame, j'arrive au dénouement.

--Je ne m'impatiente pas, j'écoute, répondit la régente; seulement je frissonne en vous écoutant.

--Un homme avait été assassiné près de la fontaine. Mon père, en ce moment, revenait de la chasse; il trouva ce malheureux expirant; il se précipita à son secours, et, comme il essayait, mais inutilement, de le rappeler à la vie, deux domestiques de Raymond-le-Bâtard sortirent de la forêt et arrêtèrent mon père comme l'assassin.

Par un malheur étrange, l'arquebuse de mon père était déchargée, et, par une coïncidence fatale, mais dont Raymond pourrait donner le secret s'il n'était pas mort, la balle qu'on retira de la poitrine du cadavre était du même calibre que celles que l'on retrouva sur mon père.

Le procès fut court; les deux domestiques déposèrent dans un sens qui ne permettait pas aux juges d'hésiter. Mon père fut condamné à mort.

Ma mère et ma soeur apprirent tout ensemble la catastrophe, le procès et le jugement; elles quittèrent Monteleone et arrivèrent à Rosarno, ce jour même où le comte Antoniello, prévenu par la lettre de son frère, arrivait, de son côté, de Naples.

Le comte Carracciolo, comme seigneur de Rosarno, avait droit de haute et basse justice. Il pouvait donc, d'un signe, donner à mon père la vie ou la mort.

Ma mère ignorait que le comte fût arrivé; elle rencontra Raymond-le-Bâtard, qui lui annonça cette heureuse nouvelle, et lui donna le conseil de venir solliciter avec sa fille la grâce de notre père et de son mari; il n'y avait pas de temps à perdre, l'exécution de mon père était fixée au lendemain.

Elle saisit avec avidité la voie qui lui était ouverte par ce conseil, qu'elle regardait comme un conseil ami; elle vint prendre sa fille, elle l'entraîna avec elle sans même lui dire où elle la conduisait, et, le jour même de l'arrivée du noble seigneur, les deux femmes éplorées vinrent frapper à la porte de son château.

Elle ignorait, la pauvre mère, l'amour du comte pour Costanza.

La porte s'ouvrit, comme on le pense bien, car toutes choses avaient été préparées par l'infâme Raymond pour que rien ne vint s'opposer à l'accomplissement de son projet; mais une fois entrées, la mère et la fille rencontrèrent des valets qui leur barrèrent le passage et qui leur dirent qu'une seule des deux pouvait entrer.

Ma mère entra, Costanza attendit.

Elle trouva le comte Antoniello qui la reçut avec un visage sévère; elle se jeta à ses pieds, elle pria, elle supplia; Antoniello fut inflexible: un crime avait été commis, disait-il, son mari était coupable de ce crime, il fallait que ce meurtre fût vengé; il fallait que la justice eût son cours: le sang demandait du sang.

Ma pauvre mère sortit de la chambre du comte, brisée par la douleur, anéantie par le désespoir, et criant merci à Dieu.

--Mais où donc étiez-vous pendant ce temps-là? demanda la régente à l'inconnu.

--A l'autre bout de la Calabre, madame, à Tarente, à Brindisi, que sais-je. J'étais trop loin pour rien savoir de ce qui se passait. Voilà tout.

Ma mère sortit donc désespérée et voulut entraîner sa fille, mais Costanza l'arrêta:

--A mon tour, ma mère, dit-elle, à mon tour d'essayer de fléchir notre maître. Peut-être serai-je plus heureuse que vous.

Ma mère secoua la tête et tomba sur une chaise, elle n'espérait rien. Ma soeur entra à son tour.

--Elle savait que cet homme l'aimait, s'écria la régente, et elle entrait chez cet homme!...

--Mon père allait mourir, madame, comprenez-vous? Isabelle d'Aragon grinça des dents, puis, au bout d'un instant:

--Continuez, continuez... dit-elle.

Dix minutes s'écoulèrent dans une mortelle anxiété, enfin un serviteur sortit un papier à la main.

--Monseigneur le comte fait grâce pleine et entière au coupable, dit-il, voici le parchemin revêtu de son sceau.

Ma mère jeta un cri de joie si profond, qu'il ressemblait à un cri de désespoir.

--Oh! merci, merci, dit-elle, et, baisant la signature du comte, elle se précipita vers la porte. Puis, s'arrêtant tout à coup:

--Et ma fille? dit-elle.

--Courez à la prison, dit le serviteur, vous trouverez votre fille en rentrant chez vous.

Ma mère s'élança, égarée de joie, ivre de bonheur; elle traversa les rues de Rosarno en criant: «Sa grâce! sa grâce! j'ai sa grâce!...» Elle arriva à la porte de la prison, où déjà elle s'était présentée deux fois sans pouvoir entrer. On voulut la repousser une troisième fois, mais elle montra le papier, et la porte s'ouvrit.

On la conduisit au cachot de mon père.

Mon père n'attendait plus que le bourreau; c'était la vie qui entrait à la place de la mort.

Il y eut au fond de cet asile de douleur un instant d'indicible joie.

Puis il demanda des détails: comment ma mère et ma soeur avaient appris l'accusation qui pesait sur lui, comment elles étaient parvenues au comte; comment, enfin, toutes choses s'étaient passées.

Ma mère commença le récit, mon père l'écouta, l'interrompant à chaque instant par ses exclamations; peu à peu il ne dit plus que quelques paroles et d'une voix tremblante, bientôt il se tut tout à fait, puis sa tête tomba dans ses deux mains, puis la sueur de l'angoisse lui monta au visage, puis la rougeur de la honte lui brûla le front; enfin, quand ma mère lui eut dit que, repoussée par le comte, elle avait permis à ma soeur de prendre sa place, il bondit en poussant un rugissement comme un lion blessé, et s'élança contre la porte, la porte était fermée.

Il prit la pierre qui lui servait d'oreiller, et la lança de toutes ses forces contre la barrière de fer qu'il croyait avoir le droit de se faire ouvrir.

Le geôlier accourut et lui demanda ce qu'il voulait.

--Je veux sortir, s'écria mon père, sortir à l'instant même.

--Impossible! dit le geôlier.

--J'ai ma grâce, cria mon père. Je l'ai, je la tiens, la voilà!

--Oui, mais elle porte que vous ne sortirez de prison que demain matin.

--Demain matin? fit le captif avec une exclamation terrible.

--Lisez plutôt, si vous en doutez, ajouta le geôlier.

--Mon père s'approcha de la lampe, lut et relut le parchemin. Le geôlier avait raison; soit hasard, soit erreur, soit calcul, le jour de sa sortie était fixé au lendemain matin seulement.

Le prisonnier ne poussa pas un cri, pas un gémissement, pas un sanglot. Il revint s'asseoir muet et morne sur son lit. Ma mère vint s'agenouiller devant lui.

--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle.

--Rien, répondit-il.

--Mais que crains-tu?

--Oh! peu de chose.

--Mon Dieu! mon Dieu! que crois-tu, que crains-tu, que penses-tu?

--Je pense que Costanza est indigne de son père, voilà tout. Ce fut ma mère qui se leva à son tour, pâle et frissonnante.

--Mais c'est impossible.

--Impossible! et pourquoi?

--On m'a dit qu'elle allait sortir derrière moi. On m'a dit qu'elle allait nous attendre à la maison.

--Eh bien! va voir à la maison si elle y est, et, si elle y est, reviens avec elle.

--Je reviens, dit ma mère.

Et elle frappa à son tour et demanda à sortir. Le geôlier lui ouvrit.

Elle courut à la maison. La maison était déserte, Costanza n'était point reparue.

Elle courut au palais et redemanda sa fille. On lui répondit qu'on ne savait pas ce qu'elle voulait dire.

Elle revint à la maison. Costanza n'était pas rentrée.

Elle attendit jusqu'au soir. Costanza ne reparut point.

Alors elle pensa à son mari et s'achemina de nouveau vers la prison; mais, cette fois, d'un pas aussi lent et aussi morne que si elle eût suivi au cimetière le cadavre de sa fille.

Comme la première fois, les portes s'ouvrirent devant elle.

Elle retrouva son mari assis à la même place; quoiqu'il eût reconnu son pas, il ne leva même pas la tête. Elle alla se coucher à ses pieds et posa sans rien dire son front sur ses genoux.

--Comprenez-vous, madame, quelle nuit infernale fut cette nuit pour ces deux damnés!

Le lendemain, au point du jour, on vint ouvrir la prison et annoncer au condamné qu'il était libre.--Je vous l'ai déjà dit, ajouta l'inconnu en riant d'un rire terrible, oh! le comte Carracciolo est un noble seigneur, et qui tient religieusement sa parole!...

Les deux vieillards sortirent s'appuyant l'un sur l'autre. Une seule nuit les avait tous deux rapprochés de la tombe de dix ans.

En tournant le coin de la route d'où l'on aperçoit la maison, ils virent Costanza, qui les attendait agenouillée sur le seuil.

Ils ne firent pas un pas plus vite pour aller au devant de leur fille; leur fille ne se releva pas pour aller au devant d'eux.

Quand ils furent près d'elle, Constanza joignit les mains et ne dit que ce seul mot:

--Grâce!

Par un mouvement instinctif, ma mère étendit le bras entre son mari et sa fille.

Mais celui-ci l'arrêta doucement.

--Grâce, dit-il en tendant la main à Costanza, grâce, et pourquoi grâce, mon enfant? n'es-tu pas un ange? n'es-tu pas une sainte? n'es-tu pas plus que tout cela, n'es-tu pas une martyre?

Et il l'embrassa.

Puis, comme la mère, entraînant sa fille au fond de la chaumière, le laissa seul dans la pièce d'entrée, il détacha son arquebuse, la jeta sur son épaule, et s'achemina vers le château.

Il demanda à remercier le comte.

Le comte était parti depuis une heure pour Naples.

Il demanda à remercier Raymond.

Raymond était parti avec son frère.

Il revint alors vers la chaumière, accrocha son arquebuse à la cheminée. Puis Costanza et sa mère entendirent comme le bruit d'un corps pesant qui tombait; elles sortirent toutes deux et trouvèrent le vieillard étendu sans connaissance au milieu de la chambre.

Elles le posèrent sur le lit; ma soeur resta près de lui, tandis que ma mère courait chercher un médecin.

Le médecin secoua la tête; cependant il saigna mon père. Vers le soir, le vieillard rouvrit les yeux.

Comme il rouvrait les yeux, je mettais le pied sur le seuil de la porte.

Il ne vit ni ma mère ni ma soeur, il ne vit que moi.

--Mon fils, mon fils! s'écria-t-il, oh! c'est la vengeance divine qui te ramène.

Je me jetai dans ses bras.

--Allez, dit-il à ma mère et à ma soeur, et laissez-nous seuls. Ma mère obéit, mais ma soeur voulut rester.

Alors le vieillard se souleva sur son lit, et, montrant à Costanza sa mère qui s'éloignait:

--Suivez votre mère, dit-il avec un de ces gestes suprêmes qui veulent être obéis, suivez votre mère, si vous voulez que ma bénédiction vous suive.

Costanza baisa la main du moribond, se jeta à mon cou en pleurant et suivit sa mère.

Je déposai mon arquebuse, mes pistolets et mon poignard sur une table, et j'allai m'agenouiller près du lit du vieillard.

--C'est la vengeance divine qui te ramène, répéta-t-il une seconde fois. Écoute-moi, mon fils, et ne m'interromps pas; car, je le sens, je n'ai plus que quelques instans à vivre, écoute-moi.

Je lui fis signe qu'il pouvait parler.

Alors il me raconta tout.

Et, à mesure qu'il parlait, sa voix s'animait, le sang refluait à son visage, la colère remontait dans ses yeux, on eût dit qu'il était plein de force, de vie et de santé. Seulement, au dernier mot, lorsqu'il en fut au moment où, rentrant chez lui et remettant son arquebuse à sa cheminée, il avait cru qu'il lui faudrait renoncer à sa vengeance, il jeta un cri étouffé et retomba la tête sur son chevet.

Cette fois il était mort.

Je fus long-temps sans le croire, long-temps je lui secouai le bras, long-temps je l'appelai; enfin je sentis ses mains se refroidir dans les miennes, enfin je vis ses yeux se ternir.

Je fermai ses yeux, je croisai ses mains sur sa poitrine, je l'embrassai une dernière fois et je jetai par dessus sa tête son drap devenu un linceul.

Puis j'allai ouvrir la porte du fond, et faisant signe à ma mère et à ma soeur de s'approcher:

--Venez, leur dis-je, venez prier près de votre mari et de votre père mort.

Les deux femmes se jetèrent sur le lit en s'arrachant les cheveux et en éclatant en sanglots.

Pendant ce temps, je passais mes pistolets et mon poignard dans ma ceinture, et, jetant mon arquebuse sur mon épaule, je m'avançai vers la porte.

--Où vas-tu, frère? s'écria Costanza.

--Où Dieu me mène, répondis-je.

Et, avant qu'elle eût le temps de s'opposer à ma sortie, je franchis le seuil et je disparus dans l'obscurité.

Je vins droit à Naples.

On m'avait dit non seulement que vous étiez belle entre les femmes, mais encore juste entre les reines.

Je vins à Naples avec l'intention de vous demander justice.

--Comment ne vous l'êtes-vous pas faite vous-même? demanda Isabelle.

--Un coup de poignard n'était point assez pour un pareil crime, madame, c'était l'échafaud que je voulais. Antoniello Carracciolo a déshonoré ma famille, je veux le déshonneur d'Antoniello Carracciolo.

--C'est juste, murmura la régente.

--Mais, pour plus de sûreté encore, comme le long du chemin j'appris que la tête de Rocco del Pizzo était mise à prix, et comme, en arrivant à Naples, je lus, au coin du Mercato-Nuovo, le placard qui offrait quatre mille ducats à celui qui le livrerait mort ou vif; pour plus de sûreté, dis-je, je me présentai chez le ministre de la police, offrant de livrer vivant cet homme que vous cherchez partout et que vous ne pouvez trouver nulle part. Mais le ministre de la police ne voulut point m'accorder ce que je lui demandais, c'est-à-dire une audience de Votre Altesse. Alors je résolus d'arriver à mon but par un autre moyen; je volai sur la route de Résina à Torre del Greco.

--Alors c'était donc vous et non pas Rocco del Pizzo?...

--Alors je volai sur la route d'Aversa...

--C'était donc encore vous et non pas celui que l'on croyait?...

--Alors j'assassinai sur la route d'Amalfi. La mort de Raymond, c'était le commencement de ma vengeance, car j'étais résolu de recourir à la vengeance puisqu'on me refusait justice.

--C'est bien, dit la régente. Dieu a voulu que je vous retrouve, tout est donc pour le mieux.

--Tout est pour le mieux, dit l'inconnu.

--Et vous vous engagez toujours à livrer Rocco del Pizzo?

--Toujours.

--Vous savez où il est?

--Je le sais.

--Vous répondez de mettre la main dessus?

--J'en réponds.

--Et vous me le livrerez vivant?

--En échange de Carracciolo mort; vous le savez, c'est ma condition, madame.

--C'est chose dite, soyez tranquille. Mais qui me répondra de vous d'ici là?

--C'est bien simple: envoyez-moi en prison; seulement, vous me ferez conduire, par deux gardes, à quelque fenêtre d'où je puisse assister au supplice de Carracciolo. Puis, Carracciolo mort, je vous livrerai Rocco del Pizzo.

--Mais si vous ne me le livrez pas?

--Ma tête répondra pour la sienne; je l'ai déjà dit et je vous le répète.

--C'est juste, dit la régente, je l'avais oublié.

Elle frappa dans ses mains, le capitaine des gardes entra.

--Faites écrouer cet homme à la Vicairie, dit-elle.

Le capitaine remit l'inconnu aux mains de deux gardes et rentra.

--Maintenant, continua la régente, faites arrêter le comte Antoniello Carracciolo et conduisez-le au château de l'Oeuf.

Le capitaine se présenta au palais de Carracciolo; mais, soupçonnant sans doute quelque chose du danger qui le menaçait, Carracciolo avait disparu.

La régente, en apprenant cette nouvelle qui lui confirmait la culpabilité de son favori, ordonna aussitôt aux nobles du siége de Capouan, où les Carraccioli étaient inscrits, de lui livrer le coupable, leur donnant trois jours seulement pour obtempérer à cet ordre.

Les trois jours s'écoulèrent, et comme, à la fin de la troisième journée, le comte n'avait point reparu, Naples, en se réveillant, trouva, le lendemain, cinquante ouvriers occupés à démolir le palais d'Antoniello Carracciolo, situé en face de la cathédrale.

Quand le palais fut complètement rasé, on amena une charrue, on creusa des sillons à la place où il s'était élevé, et l'on sema du sel dans les sillons.

Puis on commença de démolir le palais situé à la droite du sien: c'était le palais du prince Carracciolo son père.

Puis on commença de démolir le palais de gauche: c'était le palais du duc Carracciolo son frère aîné.

Le palais démoli, il en fut fait autant sur son emplacement qu'il en avait été fait sur l'emplacement des deux autres.

La régente ordonna qu'il en serait ainsi des palais de tous les Carraccioli, jusqu'à ce que les Carraccioli eussent livré le coupable.

Dans la nuit qui suivit cette ordonnance, Antoniello Carracciolo se constitua de lui-même prisonnier.

Le lendemain, son père et ses deux frères se présentèrent au palais, mais la régente fit dire qu'elle n'était pas visible.

Le surlendemain, le prisonnier écrivit à la duchesse pour solliciter d'elle les faveurs d'une entrevue; mais la duchesse lui fit répondre qu'elle ne pouvait le recevoir.

Les uns et les autres renouvelèrent pendant huit jours leurs tentatives; mais ni les uns ni les autres n'obtinrent le résultat qu'ils poursuivaient.

Le matin du neuvième jour, les habitans du Mercato-Nuovo, avec un étonnement mêlé d'effroi, virent sur la place un échafaud qui n'y était pas la veille. La funèbre machine avait poussé dans l'ombre, sans que nul la vît croître, sans que personne l'entendît grandir.

Il y avait à l'une des extrémités de cet échafaud un autel, et à l'autre un billot; entre le billot et l'autel étaient, d'un côté, un prêtre, et de l'autre le bourreau.

Nul ne savait pour qui étaient cet échafaud, ce bourreau, ce prêtre, ce billot et cet autel.

Bientôt on vit arriver, par le quai qui va du môle au Mercato-Nuovo, un homme conduit par deux gardes. On crut d'abord que cet homme était le héros du drame qui allait être joué; mais il entra, suivi de ses deux gardes, dans une des maisons de la place. Un instant après, il reparut, toujours entre ses deux gardes, à la fenêtre de cette maison qui donnait en face de l'échafaud. On s'était trompé sur l'importance de cet homme, qui, selon toute probabilité, devait être simple spectateur de l'événement.

Un instant après, des cris se firent entendre à la fois sur le quai qui mène du pont de la Madalena au Mercato-Nuovo et dans la rue du Soupir. Deux cortéges s'avançaient, celui de la rue du Soupir conduisant un beau jeune homme, celui du quai conduisant une belle jeune fille. Le beau jeune homme, c'était Antoniello Carracciolo. La belle jeune fille, c'était Costanza.

Tous deux apparurent sur la place en même temps, tous deux s'approchèrent de l'échafaud du même pas, tous deux y montèrent ensemble; seulement, Costanza y monta du côté du prêtre, et Antoniello du côté du bourreau.

Arrivés sur la plate-forme, Antoniello fit un mouvement pour s'élancer vers Costanza, mais le bourreau l'arrêta; de son côté, Costanza fit un pas pour s'avancer vers Antoniello, mais le prêtre la retint.

Alors le greffier déploya un parchemin et le lut à haute voix. C'était le contrat de mariage du comte Antoniello Carracciolo avec Costanza Maselli, contrat par lequel le noble fiancé donnait à sa future épousée, non seulement tous ses titres, mais encore tous ses biens.

Quoique la place fût encombrée par la foule, quoique cette foule refluât dans les rues environnantes, quoique chaque fenêtre de la place parût bâtie de têtes, quoique les toits des maisons semblassent chargés d'une moisson vivante, il se fit, au moment où le greffier déploya le parchemin, un tel silence dans cette multitude, que pas un mot du contrat de mariage ne fut perdu.

Aussi toute cette foule, la lecture achevée, éclata-t-elle en applaudissemens. On commençait à comprendre que, malgré la différence des conditions, la régente avait ordonné que le comte rendrait à la paysanne l'honneur qu'il lui avait ôté.

Quant aux deux fiancés, qui jusque-là n'avaient probablement pas su eux-mêmes de quoi il était question, ils parurent reprendre courage; et lorsque le prêtre, qui était monté à l'autel, leur fit signe de s'approcher, ils allèrent d'un pas assez ferme s'agenouiller devant lui.

Aussitôt la messe commença, accompagnée de tous les rites du mariage. Le prêtre demanda à chacun des deux jeunes gens s'il prenait l'autre pour époux, et chacun d'eux, d'une voix intelligible, prononça le oui solennel. Puis l'homme de Dieu remit à Antoniello l'anneau nuptial, et Antoniello le passa au doigt de Costanza.

Alors tous deux s'agenouillèrent de nouveau et le prêtre les bénit. Tous les assistans pleuraient de joie et d'émotion à cet étrange spectacle et bénissaient à leur tour les deux jeunes époux, quand tout à coup le même ministre qui avait prononcé les saintes paroles du mariage entonna d'une voix sourde les prières des agonisans. A ce changement, toute cette multitude frissonna et laissa échapper un murmure de terreur, car elle comprenait qu'on n'en était encore qu'à la moitié de la cérémonie, et qu'une catastrophe terrible allait en faire le dénouement.

En effet, comme Antoniello, ignorant, ainsi que tous les autres, du destin qui l'attendait, jetait autour de lui un regard épouvanté, les deux aides de l'exécuteur s'emparèrent de lui, et, avant qu'il eût eu le temps de faire un mouvement pour se défendre, ils lui lièrent les mains, et, tandis que le bourreau tirait son épée hors du fourreau, ils conduisirent le condamné devant le billot qui, ainsi que nous l'avons dit, s'élevait à l'autre extrémité de l'échafaud en face de l'autel, et le forcèrent de s'agenouiller, devant lui.

Costanza voulut s'élancer vers Antoniello, mais le prêtre arrêta la jeune femme en étendant un crucifix entre elle et son époux.

Antoniello vit alors que tout était fini pour lui, et comprit qu'il était irrévocablement condamné; il ne songea donc plus qu'à bien mourir. Il releva le front, dit à haute voix une prière; puis se retournant vers Costanza à moitié évanouie:

--Au revoir dans le ciel, lui cria-t-il, et il posa son cou sur le billot.

Au même instant, l'épée de l'exécuteur flamboya comme l'éclair, et la foule, jetant un cri terrible, fit un mouvement en arrière; la tête de Carracciolo, détachée du corps d'un seul coup, avait bondi du billot sur le pavé, et roulait entre les jambes de ceux qui étaient les plus rapprochés de l'échafaud.

Deux confréries religieuses s'approchèrent alors de l'échafaud: une d'hommes, une de femmes. La première emporta le cadavre de Carracciolo décapité, la seconde emporta le corps de Costanza évanouie.

La foule s'écoula sur leurs traces, et au bout d'un instant la place se trouva vide; il n'y resta plus, solitaire, sanglante et debout, que la terrible machine, demeurée là pour attester sans doute à la population de Naples que tout ce qu'elle venait de voir était une réalité et non un rêve.

Quand la place fut vide, l'homme qui avait assisté à l'exécution entre ses deux gardes descendit avec eux et reprit le chemin du quai. Mais, au lieu de le ramener à la Vicairie, les soldats le conduisirent au palais royal.

Là, il fut introduit dans les mêmes appartemens que la première fois, et, conduit au même oratoire, il y retrouva la régente à la même place, debout près du prie-dieu et la main étendue sur les Évangiles. Les soldats entrèrent avec lui et demeurèrent de chaque côté de la porte.

--Eh bien! dit Isabelle d'Aragon, ai-je accompli mon serment?

--Religieusement, madame, répondit l'inconnu.

--Maintenant, à vous de tenir le vôtre.

--Je suis prêt.

--Où est l'homme dont la tête est à prix?

--Devant Votre Altesse.

--Ainsi, Rocco del Pizzo?...

--C'est moi, madame.

--Je le savais, dit Isabelle.

--Alors, reprit le bandit, qu'ordonne de moi Votre Altesse?

--Que vous serviez de père à l'orpheline et de protecteur à la veuve.

---Comment, madame?... s'écria Rocco del Pizzo.

--Je ne sais faire ni justice, ni grâce à moitié, reprit la régente.

Puis se retournant vers les soldats:

--Cet homme est libre d'aller où il voudra, dit-elle: laissez-le donc sortir.

Et elle rentra dans ses appartemens d'un pas calme et assuré, d'un pas de reine.

Constanza retourna en Calabre avec son frère, car elle avait encore, comme on s'en souvient, sa pauvre mère à Rosarno.

Rocco del Pizzo la suivit.

Mais lorsque sa mère mourut, ce qui arriva la nuit suivante, elle revint à Naples, entra dans le couvent qui l'avait déjà recueillie, y paya sa dot et légua les restes de l'immense fortune qu'elle tenait de son mari à la pauvre communauté, qui se trouva enrichie d'un seul coup.

Rocco del Pizzo suivit sa soeur à Naples.

Mais le jour où elle prononça ses voeux, lorsqu'il comprit qu'elle n'avait plus besoin de lui et que le Seigneur l'avait remplacé près d'elle, il disparut, et personne ne le revit depuis, ni ne sut positivement ce qu'il était devenu.

On croit qu'il s'attacha à la fortune de César Borgia, et qu'il fut tué près de ce grand homme, en même temps que lui.

VIII

Pouzzoles.

Nous montâmes dans notre corricolo, laissant à notre droite le lac d'Agnano, sur lequel il y a peu de choses à dire; nous gagnâmes l'ancienne voie romaine qui menait de Naples à Pouzzoles, et qu'on appelait la voie Antonina. Il n'y avait pas à s'y tromper, c'est bien l'ancien pavé en pierres volcaniques, tout bordé de tombeaux ou plutôt de ruines sépulcrales, deux ou trois tombeaux seulement ayant traversé les âges comme des jalons séculaires, et étant restés debout sur la route infinie du temps.

Nous nous arrêtâmes au couvent des Capucins. C'est là qu'a été transportée la pierre où saint Janvier subit le martyre; cette pierre est encore aujourd'hui tachée de sang, et, lorsque le miracle de la liquéfaction s'opère à la chapelle du trésor à Naples, le sang qui tache cette pierre, fière de celui que renferment ces deux fioles, se léquifie, dit-on, et bouillonne de même.

Cette église renferme en outre une assez belle statue du saint.

De l'église des Capucins à la Solfatare il n'y a qu'une enjambée. Nous avions été préparés à la vue de cet ancien volcan par notre voyage dans l'archipel hipariote. Nous retrouvâmes les mêmes phénomènes: ce terrain sonnant le creux et qui, à chaque pas, semble prêt à vous engloutir dans des catacombes de flammes; ces fumeroles par lesquelles s'échappe une vapeur épaisse et empestée; enfin, dans les endroits où ces vapeurs sont les plus fortes, ces tuiles et ces briques préparées pour y recevoir le sel ammoniac qui s'y sublime, et qu'on y récolte sans autres frais, chaque matin et chaque soir.

La Solfatare est le Forum Vulcani de Strabon.

A quelques pas de la Solfatare sont les restes de l'amphithéâtre appelé en même temps Carceri, nom qui a prévalu sur l'autre et qui rappelle les persécutions chrétiennes du deuxième et du troisième siècles. C'est dans cet amphithéâtre que le roi Tiridate, amené par Néron, qui lui faisait remarquer la force et l'adresse de ses gladiateurs, voulant montrer quelle était sa force et son adresse à lui, prit un javelot de la main d'un prétorien, et lançant ce javelot dans l'arène, tua deux taureaux du même coup.

C'est encore, selon toute probabilité, dans ce cirque que saint Janvier, échappé à la flamme et aux bêtes, fut décapité, ce que Dieu permit, comme nous l'avons dit, parce que c'était le cours ordinaire de la justice. Une des caves qui ont fait donner au monument le nom de Carceri, érigée en chapelle, est celle que la tradition assure avoir servi de prison au martyr.

Près du Carceri est la maison de Cicéron, ce martyr d'une petite réaction politique, tandis que saint Janvier fut celui d'une grande révolution divine.

Cette maison était la villa chérie de l'auteur des Catilinaires. Il la préférait à sa villa de Gaëte, à sa villa de Cumes, à sa villa de Pompeïa, car Cicéron avait des villa partout. En ce temps-là comme aujourd'hui, l'état d'avocat et celui d'orateur étaient parfois, à ce qu'il paraît, d'un excellent rapport.

Il est vrai qu'ils avaient aussi leurs désagrémens, comme, par exemple, d'avoir, après sa mort, la tête et les mains clouées à la tribune aux harangues et la langue percée par une aiguille. Mais enfin, cela n'arrivait pas à tous les avocats, témoin Salluste. Pourquoi diable aussi Cicéron s'était-il mêlé de ce qui ne le regardait pas et avait-il tenu des propos sur les faux cheveux de Livie? En cherchant bien, on finit d'ordinaire par découvrir que dans les grands malheurs qui nous arrivent il y a toujours un peu de notre faute.

En attendant, Cicéron passa quelques beaux et paisibles jours dans cette villa, qui touchait aux jardins de Pouzzoles, et où il composa ses Questions académiques. Il avait de là une vue magnifique que ne gênait pas à cette époque ce stupide Monte-Nuovo, poussé dans une nuit comme un champignon, pour gâter tout le paysage.

C'est de Pouzzoles qu'Auguste partit pour aller faire la guerre à Sextus Pompée, avec lequel, deux ou trois ans auparavant, Antoine, Lépide et lui avaient fait un traité de paix au cap Misène.

Ce fut un instant avant la signature de ce traité que, voyant les triumvirs réunis sur le vaisseau de son maître, Menas, affranchi et amiral de Sextus, se pencha à son oreille et lui dit tout bas:

--Veux-tu que je coupe le câble qui retient ton vaisseau au rivage et que je te fasse maître du monde?

Sextus réfléchit un instant: la proposition en valait bien la peine; puis, se retournant vers Menas:

--Il fallait le faire sans me consulter, répondit-il. Maintenant il est trop tard!

Et, se retournant vers les triumvirs le visage souriant et sans qu'ils se doutassent qu'ils avaient couru un grand danger, il continua de discuter ce traité qui accordait la terre à Octave, à Antoine et à Lépide; et à lui, fils de Neptune, qui avait changé son manteau de pourpre contre la robe verte de Glaucus, les îles et la mer.

Il y aurait un admirable roman à faire sur ce jeune roi de la mer, qui fut le premier amant de Cléopâtre et le dernier antagoniste d'Auguste, et qui, tandis que Rome promettait cent mille sesterces (vingt mille francs) par tête de proscrit, en promettait, lui, deux cent mille par chaque exilé qu'on amènerait sur ses vaisseaux, le seul lieu du monde où un banni pût alors être en sûreté.

Malheureusement, que font à nos lecteurs, en l'an de grâce 1842, les amours de Cléopâtre, les proscriptions d'Octave et les pirateries de Sextus Pompée, ce galant voleur qui fut à peu près le seul honnête homme de son temps?

Pouzzoles était le rendez-vous de l'aristocratie romaine. Pouzzoles avait ses sources comme Plombières, ses thermes comme Aix, ses bains de mer comme Dieppe. Après avoir été le maître du monde et n'avoir pas trouvé dans tout son empire un autre lieu qui lui plût, Sylla vint mourir à Pouzzoles.

Auguste y avait un temple que lui avait élevé le chevalier romain Calpurnius. C'est aujourd'hui l'église de saint Proclus, compagnon de saint Janvier.

Tibère y avait une statue portée sur un piédestal de marbre qui représentait les quatorze villes de l'Asie-Mineure qu'un tremblement de terre avait renversées et que Tibère avait fait rebâtir. La statue est disparue sans qu'on ait pu la retrouver. Le piédestal existe encore.

Caligula y fit bâtir ce fameux pont qui réalisait un rêve aussi insensé que celui de Xercès; ce pont partait du môle, traversait le golfe et allait aboutir à Baïa. Sa construction occasionna la suspension des transports et affama Rome. Vingt-cinq arches le soutenaient en partant du môle; et comme la mer devenait au delà trop profonde pour qu'on pût continuer d'établir des piles, on avait réuni un nombre infini de galères qu'on avait fixées avec des ancres et des chaînes; puis sur ces galères on avait établi des planches qui, recouvertes de terre et de pierres, formaient le pont.

L'empereur passa dessus, revêtu de la chlamyde, armé de l'épée d'Alexandre-le-Grand, et traînant derrière lui, à son char attelé de quatre chevaux, le jeune Darius, fils d'Arbane, que les Parthes lui avaient donné en otage.--Et tout cela, savez-vous pourquoi? Parce qu'un jour Thrasylle, astrologue de Tibère, ayant vu le vieil empereur regarder Caligula de cet oeil inquiet qu'il connaissait si bien.

--Calicula, avait-il dit, ne sera pas plus empereur qu'il ne traversera à cheval le golfe de Baïa.

Caligula traversa à cheval le golfe de Baïa, et, pour le malheur du monde, à qui Tibère eût rendu un grand service en l'étouffant, Caligula fut quatre ans empereur.

Aujourd'hui, de ces vingt-cinq arches il reste encore treize gros piliers, dont les uns s'élèvent au dessus de la surface des flots, et dont les autres sont recouverts par la mer.

Enfin le maître des dieux y avait un temple dans lequel il était adoré sous le nom de Jupiter Sérapis. Envahi, selon toute probabilité, par l'eau et enseveli en même temps sous les cendres, lors du tremblement de terre de 1538, il fut retrouvé en 1750, mais dépouillé aussitôt de toutes les choses premières qu'il contenait et qui furent envoyées à Caserte. Il ne lui reste aujourd'hui que trois des colonnes qui l'entouraient, deux des douze vases qui ornaient le monoptère, et, scellé dans son pavé de marbre grec, un des deux anneaux de bronze qui servaient à attacher les victimes au moment de leur sacrifice.

Ce tremblement de terre de 1538 dont nous venons de parler est le grand événement de Pouzzoles et de ses environs. Un matin, Pouzzoles s'est réveillée, a regardé autour d'elle et ne s'est pas reconnue. Où elle avait laissé la veille un lac, elle retrouvait une montagne; où elle avait laissé une forêt, elle trouvait des cendres; enfin, où elle avait laissé un village, elle ne trouvait rien du tout.

Une montagne d'une lieue de terre avait poussé dans la nuit, déplacé le lac Lucrèce, qui est le Styx de Virgile, comblé le port Jules, et englouti le village de Tripergole.

Aujourd'hui, le Monte-Nuovo (on l'a baptisé de ce nom, qu'il a certes bien mérité) est couvert d'arbres comme une vraie montagne, et ne présente pas la moindre différence avec les autres collines qui sont là depuis le commencement du monde.

Nous avions arrêté que nous irions dîner sur les bords de la mer, pour manger des huîtres du lac Lucrin et boire du vin de Falerne. Nous nous acheminâmes donc vers le lieu désigné, où des provisions, prudemment achetées à Naples et envoyées d'avance, nous attendaient, lorsqu'en arrivant près des ruines du temple de Vénus, nous aperçûmes un groupe de promeneurs qui s'apprêtaient à en faire autant. Nous nous approchâmes et nous reconnûmes, qui? Barbaja, l'illustre impresario; Duprez, notre célèbre artiste, et la diva Malibran, comme on l'appelait alors à Naples et comme on l'appelle maintenant par tout le monde!

C'était une bonne fortune pour nous qu'une pareille rencontre; et comme on voulut bien répondre à notre compliment par un compliment semblable, il fut arrêté à l'instant même et par acclamation que les deux dîners seraient réunis en un seul.

Ce point essentiel arrêté, comme il fallait encore un certain temps pour apprêter le banquet commun, et que nous n'étions qu'à deux cents pas des étuves Néron, où le gardien nous offrait de faire cuire nos oeufs, nous acceptâmes la proposition, nous lui mîmes à la main le panier qui les contenait, et nous marchâmes derrière lui.

Le pauvre homme ressemblait fort aux chiens de la grotte dont j'ai parlé dans un précédent chapitre. A mesure que nous approchions des étuves, son pas se ralentissait. Malheureusement la curiosité est impitoyable. Nous fûmes donc insensibles aux gémissemens qu'il poussait, et, la porte des étuves ouverte, nous nous précipitâmes dedans.

Ces étuves se composent d'abord de deux grandes salles où nous vîmes une douzaine de baignoires dégradées. Dans les intervalles de ces baignoires sont des niches vides: ces niches étaient destinées à des statues qui indiquaient de la main le nom des maladies dont ces eaux thermales guérissaient. Or, leur efficacité était encore si grande au moyen-âge qu'une vieille tradition raconte que trois médecins de Salerne, furieux de voir que les cures opérées par ces eaux nuisaient à leur clientèle, partirent de cette ville, débarquèrent pendant la nuit à Baïa, détruisirent l'établissement de fond en comble et se rembarquèrent; mais soit hasard, soit punition divine, une tempête s'étant élevée, leur bâtiment fit naufrage près de Capri, et tous trois périrent dans les flots. Il y avait dans le palais du roi Ladislas, à ce qu'assure Denis de Sarno, une inscription qui vouait à l'exécration publique les noms de ces trois médecins.

Depuis ce temps, l'eau ne vient plus dans les baignoires, et c'est aux voyageurs à l'aller chercher, ce qui n'est pas chose facile, le corridor par lequel on pénètre jusqu'aux sources donnant juste passage à un homme, et l'air y étant si chaud et si rare qu'au bout de dix pas le plus entêté de nous fut forcé de revenir.

Pendant ce temps, le gardien des étuves s'apprêtait, de l'air d'un homme qui va monter à l'échafaud; puis il prit par l'anse notre panier d'oeufs, et, nous écartant de l'ouverture du corridor, il s'y lança et disparut dans ses profondeurs.

Deux ou trois minutes se passèrent, pendant lesquelles nous crûmes que le pauvre diable était véritablement descendu jusqu'en enfer; puis, au bout de ces trois minutes, nous commençâmes à entendre des plaintes lointaines qui, à mesure qu'elles se rapprochaient, se changeaient en gémissemens; enfin nous vîmes reparaître notre messager des morts, son panier a la main, ruisselant de sueur, pâle et chancelant. Arrivé à nous, comme s'il n'avait juste eu de force que pour ce trajet, il tomba à terre et s'évanouit.

Notre peur fut grande, et si nous n'avions pas vu à la porte le fils de ce brave homme, qui, sans s'inquiéter autrement de l'évanouissement paternel, grignotait des noisettes, nous l'aurions cru mort. Nous demandâmes à l'enfant ce qu'il fallait faire pour donner du soulagement à l'auteur de ses jours.

--Ah bah! rien du tout, répondit-il. Attendez, il va revenir.

Nous attendîmes, et effectivement le bonhomme reprit ses sens. Il y avait mis de la conscience, et, comme il avait voulu que nos oeufs fussent bien cuits, il était resté sept ou huit secondes de plus qu'à l'ordinaire. Or, sept ou huit secondes sont une grande affaire quand il s'agit de respirer un air qui n'est pas respirable. Il en était résulté que, deux secondes de plus, le gardien était cuit lui-même.

Nous demandâmes à ce malheureux ce qu'il pouvait gagner par jour à l'effroyable métier qu'il faisait. Il nous répondit que, bon an mal an, il gagnait trois carlins par jour (vingt-six ou vingt-sept sous.) Son père et son grand-père avaient fait le même métier et étaient morts avant l'âge de cinquante ans; il en avait trente-huit et en paraissait soixante, tant il était maigre et décharné par l'effet de cette sueur perpétuelle qui lui découlait du corps. Le gamin que nous avions vu si parfaitement insensible à sa syncope était son fils unique, et il l'élevait au même métier que lui. De temps en temps, quand cela pouvait être agréable aux voyageurs, il prenait le moutard par la main et l'emmenait avec lui faire cuire ses oeufs. Madame Malibran causa un instant en patois napolitain avec ce jeune adepte, lequel lui demanda entre autres choses quel était l'imbécile qui avait pu inventer les poules. Le résultat de la conversation fut que le gamin ne paraissait pas avoir une grande vocation pour l'état si glorieusement exercé depuis trois générations dans sa famille.

Nous donnâmes à ce pauvre homme deux colonates, c'est-à-dire ce qu'il gagnait d'ordinaire en une semaine; puis nous voulûmes gratifier son élève d'une couple d'oeufs, mais il nous répondit dédaigneusement qu'il ne mangeait pas de pareilles ordures, et que c'était bon pour des rats d'étrangers comme nous. Ce furent les propres paroles de l'enfant.

Nous revînmes en les méditant à l'endroit où nous attendait notre dîner. Je dois dire, à la louange de Barbaja, que si l'ordinaire qu'il nous servit était celui de ses artistes, il les nourrissait parfaitement bien. A cet ordinaire on avait ajouté d'abord le nôtre, dont il ne faut point parler, puis les huîtres du lac Lucrin et le vin de Falerne tant vanté par Horace.

Les huîtres m'ont paru mériter cette réputation antique qui les a accompagnées à travers les âges; elles ressemblent beaucoup à celles de Maremmes; leur seul défaut est d'être trop grasses et trop douces. Quant au falerne, c'est un vin jaune et épais qui ressemble, pour le goût, à celui de Montefiascone. Fait par d'habiles manipulateurs, il serait excellent. Tel qu'il est, il ressemble a de bon cidre doux.

On nous apporta ensuite des fruits de Pouzzoles. Pouzzoles est le jardin potager de Naples; malheureusement, les jardiniers italiens ne sont pas plus fort que les vignerons. Il en résulte que, dans un pays où, grâce à un admirable climat, on pourrait manger les plus beaux fruits de la terre, il faut se contenter de ceux que la main de l'homme ne s'est pas encore avisée de gâter, attendu qu'ils poussent tout seuls, comme les figues, les grenades et les oranges.

Le dîner fini, les opinions se divisèrent: les uns étaient d'avis de monter à l'instant même dans la barque qui nous attendait, et d'aller faire un tour dans le golfe; les autres voulaient profiter de ce qui nous restait de jour pour visiter la grotte de la Sibylle, Cumes, la Piscine merveilleuse, les Cent-Chambres et le tombeau d'Agrippine. On alla aux voix, et, le parti archéologique l'ayant emporté sur le parti nautique, nous nous acheminâmes aussitôt vers le lac d'Averne. Jadin et moi nous étions naturellement les chefs du parti archéologique.

IX

Le Tartare et les Champs-Élysées.

Tout au contraire des choses de ce monde, l'Averne s'est fort embelli en vieillissant. S'il faut en croire Virgile, c'était du temps d'Énée un lac noir, entouré de sombres bois, au dessus duquel les oiseaux, si rapide que fût leur vol, ne pouvaient passer sans être frappés de mort. Aujourd'hui c'est un charmant lac comme le lac de Némi, comme le lac des Quatre-Cantons, comme le lac de Loch-Leven, qui fait à merveille dans le paysage, et qui semble un beau miroir mis là tout exprès pour réfléchir un beau ciel.

Notre cicerone (en Italie il n'y a pas moyen d'éviter le cicerone) nous conduisit, Barbaja, Duprez, madame Malibran, Jadin et moi, aux ruines d'un temple qu'il nous donna pour un temple d'Apollon. Comme, grâce à nos études préliminaires, nous savions à quoi nous en tenir, nous le laissâmes tranquillement barboter dans ses définitions; et nous en revînmes à Pluton, le véritable patron de la localité.

Ce temple, au reste, était fort ancien et fort célèbre. Annibal, arrêté devant Pouzzoles, où les Romains avaient envoyé une colonie sous le commandement de Quintus Fabius, alla visiter ce même temple, et, pour se rendre les habitans des environs favorables, y fit, dit Tile-Live, un sacrifice au roi des enfers.

Nous longeâmes les bords du lac en marchant de l'orient à l'occident, et bientôt nous traversâmes une tranchée antique que nous ne franchîmes qu'en sautant de pierres en pierres: c'était le lit du canal que Néron, ce désireur de l'impossible, comme dit Tacite, fit creuser en allant de Baïa à Ostie, et qui devait avoir vingt lieues de long et être assez large pour que deux galères à cinq rangs de rames pussent y passer de front. Ce canal était destiné, dit Suétone, à remplacer la navigation des côtes qui alors, comme aujourd'hui, était fort mauvaise. Néron fut un des empereurs les plus prudens qu'il y ait eu: un coup de tonnerre lui fit un jour remettre un voyage de Grèce pour lequel tout était préparé. Malheureusement, il ne put jouir de la voie qu'il avait ouverte à force de bras et d'argent. La révolution de Galba arriva, et comme le dit Néron lui-même au moment de se couper la gorge, le monde eut le malheur de perdre ce grand artiste.

Cependant nous venions de mettre le pied sur le sol que couvrait autrefois la ville de Cumes. Une seule porte est restée debout, et on l'appelle, je ne sais pourquoi, l'Arco-Felice. C'est à deux pas de cette porte qu'était le tombeau de Tarquin-le-Superbe, qui, banni de Rome, vint mourir à Cumes. Pétrarque vit ce tombeau dans son voyage à Naples, et en parle dans son itinéraire. On assure qu'il a été depuis transporté au musée. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y a au musée un tombeau qu'on montre pour celui-là.

C'est aussi à Cumes que Pétrone se fit ouvrir les veines, mais en véritable sybarite qu'il était, dans un bain parfumé, en causant avec ses amis. Il se refermait les veines quand la conversation devenait plus intéressante, il les rouvrait quand elle languissait. Enfin, il fit apporter les vases Murrhins, qu'il brisa pour que Néron n'en héritât point; puis il changea de lieu, car il fallait que cette mort violente eût l'apparence d'une mort volontaire; puis il glissa, au moment de mourir, à un ami le manuscrit de Trimalcion, cet immortel monument des débauches impériales, dont il avait été le complice avant d'en être l'historien.

C'était une époque curieuse que celle-là! Le pouvoir suprême s'était tellement perfectionné que le bourreau était devenu un personnage inutile. Un signe suffisait, un geste disait tout. Le condamné comprenait la sentence, rentrait chez lui, faisait un testament où il léguait la moitié de son bien à César, pour que sa famille put hériter de l'autre moitié; remerciait l'empereur de sa clémence, faisait chauffer un bain, se couchait dedans et s'ouvrait les veines. S'ouvrir les veines était la mort à la mode; un homme comme il faut ne se servait plus de l'épée ni du poignard: c'était bon pour des stoïciens comme Caton, ou pour des soldats comme Brutus et Cassius; mais à des Romains du temps de Néron il fallait une mort voluptueuse comme la vie, une mort sans douleur, quelque chose de pareil à l'ivresse et au sommeil. Quand on appelait son barbier, il demandait avec la plus grande simplicité du monde: Faut-il prendre mes rasoirs ou ma lancette? et il était arrivé un temps où ces vénérables fraters pratiquaient plus de saignées qu'ils ne faisaient de barbes.

Puis, comme ceux à qui on ne pouvait pas faire signe de se tuer, comme à Pétrone, qui n'était qu'un riche dandy; comme à Lucain, qui n'était qu'un pauvre poète; comme à Sénèque, qui n'était qu'un beau parleur; comme à Burrhus, qui n'était qu'un vieux soldat; comme à Pallas, qui n'était qu'un misérable affranchi; pour un père qui vivait trop vieux, par exemple; pour une mère, pour un oncle, on avait Locuste, la Voisin du temps. Il y avait chez elle un assortiment de poisons comme peu de chimistes modernes en possèdent. Chez elle, on achetait de confiance. D'ailleurs, ceux qui avaient peur d'être volés essayaient sur des enfans et ne payaient que s'ils étaient contens.

Peut-on se faire une idée de ce qu'un pareil monde serait devenu si la religion chrétienne n'était pas arrivée pour le purifier!

Cependant, comme Énée, nous nous avancions vers l'antre de la Sibylle. A cinquante pas de la porte, nous trouvâmes le concierge qui vint à nous la clé à la main, tandis que des porteurs, restés en arrière, nous attendaient sur le seuil avec des torches allumées. L'appareil nous paraissait peu agréable. D'ailleurs, nous avions déjà vu tant de souterrains, de grottes et d'antres, que nous commencions à avoir assez de ces sortes de plaisanteries. Nous échangeâmes un signe qui voulait dire: Sauve qui peut! Mais il était trop tard; nous étions entourés, nous étions captifs, nous étions la chose des ciceroni; nous étions venus pour voir, nous ne devions pas nous en aller sans avoir vu. En un instant, la porte s'ouvrit, nous fûmes enveloppés, pris, poussés, et nous nous trouvâmes dedans. Il n'y avait plus moyen de s'en dédire.

Nous fîmes à peu près cent pas, non dans cette haute caverne que nous nous attendions à trouver sur la foi de Virgile: Spelunca alta fecit, mais dans un corridor assez bas et assez étroit. Ces cent pas faits, nous crûmes que nous en étions quittes, et nous voulûmes retourner en arrière. Bast! nous n'avions vu encore que le vestibule. En ce moment, Jadin, qui marchait le premier, jeta des cris de paon; il n'avait pas écouté ce que lui disait son guide, et il était tombé dans l'eau jusqu'au genou. Cette fois, nous crûmes que c'était fini et que nous avions eu assez de plaisirs; nous nous trompions encore. Comme chacun de nous était entre deux guides, l'un qui portait une torche, et l'autre qui, comme le page de M. Marlborough, ne portait rien du tout, une manoeuvre à laquelle nous ne pouvions nous attendre s'exécuta. Le guide qui était devant nous se baissa, le guide qui était derrière nous se haussa, de sorte que, par un mouvement rapide comme la pensée, chacun de nous, madame Malibran comme les autres, se trouva sur le dos d'un cicerone. Dès lors il n'y eut plus de défense possible, et nous nous trouvâmes à la merci de l'ennemi.

Hélas! ce que l'on nous fit faire de tours et de détours dans cette affreuse caverne, ce qu'on nous conta de bourdes abominables à l'endroit de cette bonne sibylle qui n'en pouvait mais, la quantité innombrable de coups qu'on nous donna à la tête contre le plafond, et aux genoux contre la muraille, Dieu seul le sait! Mais ce que je sais, moi, c'est qu'en sortant de ce guêpier j'avais une envie démesurée de rendre à qui de droit les horions que j'avais reçus. Cependant nous comprîmes que, comme on n'irait pas dans de pareils lieux de son plein gré, et qu'il est convenu qu'on doit les avoir vus, il faut bien qu'il y ait des gens qui vous y portent de force. Le résultat de ce raisonnement fut que nos porteurs se partagèrent deux piastres de pour-boire; moyennant quoi ils nous reconduisirent, les torches à la main et en nous appelant altesses, jusqu'aux bords du lac Achéron.

L'Achéron est encore une déception pour les amateurs du terrible. Les eaux en sont toujours bleu-foncé. Mais ce n'est plus ce marais de douleur qui lui a fait donner son nom; c'est, au contraire, un joli lac qui partage avec son ami, le lac Agnano, le monopole de rouir le chanvre, et avec son voisin, le lac Lucrin, le privilége d'engraisser d'excellentes huîtres que l'on va pêcher soi-même à l'aide d'une barque que manoeuvre le successeur de Caron. La seule chose qui lui soit restée de son véritable aïeul, c'est son exactitude à vous demander l'obole.

Au bord du lac est une espèce de casino (lisez guinguette) où les lions de Naples viennent faire de petits soupers dans le genre de ceux de la régence.

Des bords de l'Achéron on nous montra le Cocyte, qui nous parut moins changé que son terrible voisin. C'est toujours une mare d'eau stagnante. Je crois même qu'elle a conservé l'avantage qu'elle avait dans l'antiquité, de sentir fort mauvais.

L'antre de Cerbère est à l'extrémité du canal qui communique de l'Achéron à la mer. L'antre de Cerbère a son cicerone à lui, comme le moindre trou de cet heureux coin de la terre. Seulement on a pensé que l'antre de Cerbère n'avait pas assez d'importance pour lui donner un homme tout entier: on lui a donné un bossu auquel il manque une jambe, mais à qui heureusement il reste une langue et les deux mains. Il fit de ces deux mains et de cette langue tout ce qu'il put pour nous entraîner vers la localité qu'il exploite; mais, comme il n'osa pas nous répondre positivement que nous trouverions Cerbère chez lui, la vue de l'antre, dénué de son locataire, nous parut par trop ressembler à celle de la carpe et du lapin, père et mère de ce fameux monstre que l'on montrerait en province si M. Lacépède ne l'avait fait demander pour le Musée de Paris.

Nous offrîmes à Milord la survivance de Cerbère, mais Milord n'avait pas assez de confiance dans les grottes depuis qu'il avait vu celle du Chien, pour accepter la position, si avantageuse qu'elle fût.

Il est inutile d'ajouter que le bossu eut son carlin, comme si nous avions visité l'antre de son dogue.

Des bords du Cocyte nous fûmes en un instant aux ruines du palais de Néron.

Ce palais s'élevait sur le point le plus ravissant du golfe de Baïa, qui, au dire d'Horace, l'emportait sur les plus doux rivages de l'univers, et où l'air, comme a Poestum, portait avec lui un tel parfum, un tel enivrement, que Properce prétendait qu'une femme était compromise rien qu'en y restant une semaine. Malgré cela, et peut-être à cause de cela, tout ce qu'il y avait de riches Romains à Rome avait sa maison à Baïa. Marius, Pompée, César, y venaient passer leur été. C'est dans la maison de ce dernier que mourut le jeune Marcellus, très probablement empoisonné par Livie, et dont la mort devait fournir à Virgile un des hémistiches à la fois les plus beaux et les plus lucratifs de son sixième chant. Byron se vantait de vendre ses poèmes une guinée le vers. Demandez à Virgile ce que lui rapporta le Tu Marcellus eris!

Mais revenons au palais de Néron, aujourd'hui á moitié écroulé dans les flots, et dont la vague emporte chaque jour quelque sanglante parcelle. C'est dans ce palais qu'il avait appelé sa mère Agrippine; c'est là qu'il voulait célébrer avec elle les fêtes de réconciliation.

Voyez, en face l'un de l'autre, la lionne et lionceau: la lionne, habituée depuis long-temps au carnage; le lionceau, qui n'a encore goûté qu'une fois le sang: il est vrai que c'est le sang de son frère.

Un coup d'oeil en passant sur ce tableau: nous promettons au lecteur que nous allons mettre sous ses yeux une des plus terribles pages qui aient été écrites sur le livre de l'histoire universelle.

D'abord faisons le tour de nos personnages: voyons ce que c'était qu'Agrippine, car le crime du fils nous a fait oublier les crimes de la mère; et, comme elle nous est apparue dans son linceul ensanglanté, nous n'avons pas pu distinguer le sang qui était à elle du sang qui appartenait aux autres.

Elle est la fille de Germanicus; sa mère est cette Agrippine, noble veuve et féconde matrone, qui abordait à Brindes, portant dans ses bras l'urne funéraire de son mari, et suivie de ses six enfans, dont quatre devaient aller promptement rejoindre leur père. Les premiers qui disparurent furent les deux aînés, Néron et Drusus (ne pas confondre ce Néron-là, dernier espoir des républicains, avec le fils de Domitius, dont nous allons parler tout à l'heure). Néron fut exilé à Pontia, où il mourut. Comment? on ne le sait pas, probablement comme on mourait alors. Quant à Drusus, il n'y a pas de doute sur lui, et la chose est des plus claires: on l'enferma un beau matin dans les souterrains du palais, et pendant neuf jours on oublia de lui porter à manger; le dixième jour, on descendit ostensiblement dans sa prison avec un plateau couvert de viande, de vins et de fruits; on le trouva expirant: il avait vécu huit jours en dévorant la bourre de son matelas.

Quant à la mère, elle fut punie pour un crime énorme: elle avait pleuré ses enfans. On l'exila ob lacrymas; elle se tua dans l'exil.

Bref, il ne restait plus de toute la race de Germanicus que notre Agrippine et Caïus Caligula, ce serpent que Tibère élevait, disait-il, pour dévorer le monde.

Tibère, qui, comme on l'a vu, s'intéressait fort à toute sa race, avait marié Agrippine à un certain Eneus Domitius, dont le vol et l'homicide étaient les moindres crimes. Comme préteur, il avait volé les jeux des courses. Un jour, en plein Forum, il avait crevé l'oeil d'un chevalier. Un autre jour, il avait écrasé sous les pieds de ses chevaux un enfant qui ne se rangeait pas assez vite. Un autre jour, enfin, il avait tué un affranchi à qui il avait donné un verre plein de vin à vider d'un seul coup, et qui, manquant de respiration, avait commis la faute de s'y reprendre à deux fois. Lors de l'agonie de Tibère, il était accusé de lèse-majesté. Tibère mourut étouffé par Macron, et Eneus Domitius fut absous.

Caligula était mort. Des six enfans de Germanicus, Agrippine restait seule. Claude régnait. Claude venait de faire tuer Messaline, sa troisième femme, qui avait eu le caprice d'épouser publiquement, toute femme de l'empereur qu'elle était, son amant Silius. Dégoûté du mariage, l'empereur avait juré à ses prétoriens de vivre désormais sans femme. Mais les affranchis de Claude avaient décidé que Claude se remarierait.

Ils étaient trois: Caliste, Narcisse et Pallas, les premiers personnages de l'État, les véritables ministres de l'empereur. Voulez-vous connaître la fortune de ces trois anciens esclaves? Pallas avait trois cents millions de sesterces (soixante millions de francs); Narcisse était plus riche du quart: il avait quatre cents millions de sesterces (quatre-vingts millions de francs); quant à Caliste, c'était le plus pauvre: le malheureux n'avait que quarante millions à peu près. Au reste, c'était l'époque des fortunes insensées. Un esclave qui avait été dispensator, titre qui répond à celui de munitionnaire général, avait, au dire de Pline, achevé sa liberté pour la bagatelle de treize millions. Vous vous rappelez le gourmand Apicius, lequel, après avoir dépensé vingt millions pour sa table, est averti par son intendant qu'il ne lui reste plus que deux millions cinq cent mille francs. Or, que croyez-vous que fera Apicius? Qu'il placera son argent à dix pour cent, taux légal de Rome, et que, des bribes de son patrimoine, il se fera deux cent cinquante mille livres de rente, ce qui est encore un fort joli denier? Point. Apicius s'empoisonne: il n'a plus assez pour vivre. Il est vrai qu'Apicius avait donné jusqu'à mille deux cents francs d'un surmulet de quatre livres et demie que faisait vendre Tibère, trouvant ce poisson trop beau pour sa table. On a de la peine à croire à de pareilles folies. Lisez pourtant Sénèque, épître 95. Mais revenons encore à nos affranchis.

Chacun d'eux avait une femme qu'il protégeait, une impératrice de sa main qu'il voulait donner à Claude, l'empereur imbécile, qui dormait à table, à qui on laçait ses sandales aux mains, à qui on chatouillait le nez avec une plume, et qui alors, à la grande joie des convives, se frottait le nez avec ses sandales. Caliste présentait Lollia Paulina, qui avait autrefois été la femme de Caligula. Narcisse présentait Elia Petina, qui avait été déjà la femme de Claude, ce qui épargnait la dépense de nouvelles noces. Enfin Pallas présentait Agrippine, dont il était l'amant, et qui apportait en dot à César un petit-fils de Germanicus. On lâcha les trois femmes après Claude. Agrippine l'emporta et fut impératrice.

Agrippine était donc enfin arrivée à une position digne d'elle. Voyons-la à l'oeuvre.

Silanus est le fiancé d'Octavie, fille de Claude; mais Octavie est devenue un parti sortable pour le fils d'Agrippine. Silanus est dépouillé de la préture, accusé du premier crime qu'on imagine, et invité à se donner la mort; Silanus se tue.

Sa rivale Lollia Paulina, cette veuve de son frère qui avait failli l'emporter sur elle, était belle comme elle, violente comme elle, débauchée comme elle, capable de tout comme elle, mais plus riche qu'elle, ce qui lui donnait un grand avantage. Un jour, elle était venue à un souper avec une parure d'émeraudes qui valait quarante millions de sesterces (huit millions de notre monnaie). Le fortune de Lollia Paulina fut confisquée, Lollia Paulina fut envoyée en exil, et six mois après un centurion vint dans son exil annoncer à Lollia Paulina qu'il fallait mourir. Lollia Paulina mourut.

Après Lollia Paulina vint Calpurnie, dont Claude avait vanté imprudemment la beauté; après Calpurnie, Lepida, tante de Néron. Pourquoi moururent-elles toutes deux? Demandez à Pline: Mulieribus ex causis, pour des raisons de femmes; il ne vous dira pas autre chose. En effet, ces trois mots disent tout.

Nous ne parlons pas d'un Taurus qui avait une villa qu'Agrippine voulait acheter, qu'il refusa de vendre, et qui, trois mois après, mourut en la lui léguant.

Cependant Claude, qui était devenu méfiant depuis la mort de Messaline, s'apercevait de tout cela et secouait la tête. Puis, dans ses momens d'abandon, quand il réformait la langue avec ses grammairiens, ou le monde avec ses affranchis, il disait: «J'ai eu tort de me remarier, mais qu'on y prenne garde! Je suis destiné à être trompé, c'est vrai, mais je suis destiné aussi à punir celles qui me trompent!»

Claude n'avait pas tort de penser cela, mais Claude avait grand tort de le dire. Ces menaces conjugales revinrent aux oreilles d'Agrippine: le tribun qui avait tué Messaline vivait encore; il ne fallait qu'un signe de Claude, un mot de Narcisse, pour qu'il en fût de la quatrième femme de Claude comme il en avait été de la troisième. Agrippine prit les devants.

Un soir, elle jeta un voile sur sa tête, sortit du Palatin par une porte de derrière et s'en alla trouver Locuste.

Il s'agissait, cette fois, de trouver le chef-d'oeuvre des poisons, quelque chose d'agréable au goût, qui ne tuât ni trop vite ni trop lentement, qui fît mourir, voilà tout, mais sans laisser de traces. Agrippine ne regardait pas au prix.

X

Le Golfe de Baïa.

Agrippine emporta ce qu'elle était venue demander à l'empoisonneuse Locuste: c'était une espèce de pâte qu'on pouvait parfaitement délayer dans une sauce. Le lendemain, on servit à l'empereur Claude des champignons farcis; Claude adorait les champignons; il dévora le plat tout entier. Il n'y avait rien d'étonnant que Claude mourût d'indigestion, après avoir avalé à lui seul un plat de champignons qui eût pu suffire à six personnes. Mais Claude ne mourait pas; Claude sentait une grande pesanteur à l'estomac. Il fit venir son médecin, un médecin grec fort habile, ma foi, nommé Xénophon. Ce médecin lui ordonna d'ouvrir la bouche et lui frotta la gorge avec les barbes d'une plume empoisonnée. Claude mourut.

On annonça à Rome que Claude allait mieux.

Après avoir fait de Claude un dieu, il fallait faire de Néron un empereur. Voici ce que c'était que Néron: c'était, à cette époque, un enfant de quinze ans, né, au dire de Pline, les pieds en avant, ce qui était un signe de malheur; mais, signe de malheur plus certain encore, né de Domitius et d'Agrippine: c'était l'avis de son père lui-même. Comme on le félicitait de la naissance du jeune Lucius et que les courtisans voyaient d'avance en lui d'heureuses destinées pour le monde: «Vous êtes bien aimables, dit Domitius, mais je doute fort qu'il puisse naître quelque chose de bon d'Agrippine et de moi.»

Domitius ne s'était pas trompé: c'était un terrible enfant que ce jeune Néron. L'éducation ne lui avait pas manqué: au contraire, il avait près de lui Sénèque, qui lui avait appris le grec et le latin; Burrhus, qui lui avait appris la tactique militaire et l'escrime. Il chantait comme l'histrion Diodore, dansait comme le mime Pâris, conduisait un char comme Apollon. Aussi avait-il, avant toute chose, la prétention d'être artiste. Néron chanteur, Néron danseur, Néron cocher d'abord, Néron empereur ensuite.

Cela n'empêcha pas qu'il n'accueillit avec une grande joie la mort de Claude et qu'il ne fit tout ce qu'il fallait pour souffler le monde à son cousin Britannicus. Il est vrai que pour cela il n'avait pas grand'chose à faire, il n'avait qu'à laisser agir Agrippine; il se contenta, quand il apprit que le dernier plat qu'avait mangé Claude était un plat de champignons, de dire que les champignons étaient le mets des dieux. Le mot n'était pas tendre pour son père adoptif, mais il était joli: il fit fortune.

Cependant Néron était pas monté sur le trône pour faire des mots; il avait près de lui Narcisse et Tigelius, qui le poussaient a faire autre chose. Puis les passions commençaient à fermenter dans cette jeune tête, car pour son coeur elles n'en approchèrent jamais. Il avait des amours cachés, pour lesquelles Sénèque, son précepteur, lui prêtait le nom d'un de ses beaux-frères. Agrippine le sut, et cela lui donna fort à penser. Elle commençait à comprendre que la lutte serait plus opiniâtre qu'elle ne s'y était attendue d'abord; elle voulut effrayer Néron par un jeu de bascule, elle se retourna vers Britannicus.

Alors, ce fut Néron qui sortit un soir du Palatin. Avec qui? on ne sait pas; avec son ami Othon peut-être, ce futur empereur de Rome, avec lequel, dans ses orgies nocturnes, Néron allait frapper aux portes et battre les passans. Et, à son tour, il se rendit chez Locuste. Il trouva la pauvre femme toute tremblante: l'avis lui avait été donné qu'elle devait être arrêtée le lendemain. On commençait à la soupçonner de vendre du poison; et à qui ce soupçon était-il venu? A Agrippine!

Néron la rassura et lui promit sa protection; mais à condition qu'elle lui donnerait une eau qui tuerait à l'instant même.

La nuit se passa à faire bouillir des herbes; le matin, on eut deux petites fioles d'eau claire et limpide comme de l'eau de roche. Locuste proposa d'en faire l'essai sur un esclave, mais Néron fit observer qu'un homme n'avait pas la vie assez dure, et qu'il fallait chercher quelque animal de résistance. Un sanglier barbotait dans la cour: Locuste le montra à Néron. On versa une des deux fioles dans une assiette pleine de son, et l'on fit manger ce son au sanglier qui mourut comme s'il était frappé de la foudre.

Néron rentra au palais. Il mangeait ordinairement dans la même chambre que Britannicus, mais non à la même table. Chacun des deux jeunes gens avait un dégustateur qui buvait avant eux de chaque liqueur qu'on leur offrait, qui mangeait avant eux de chaque plat qui leur était servi. Britannicus buvait tiède; il était un peu souffrant. Son dégustateur, après en avoir bu le tiers à peu près, lui présenta à dessein une boisson que le jeune homme trouva trop chaude. «Remettez-moi de l'eau froide là-dedans,» dit Britannicus en tendant son verre. On lui versa l'eau préparée par Locuste. Britannicus but sans défiance. Son dégustateur ne venait-il pas de boire devant lui? Mais à peine avait-il bu qu'il poussa un cri et tomba à la renverse.

Agrippine jeta un coup d'oeil rapide sur Néron, en même temps que Néron, de son côté, jetait un coup d'oeil sur elle: ces deux regards se croisèrent comme deux glaives. La mère et le fils n'avaient plus rien à s'apprendre, la mère et le fils n'avaient plus rien à se reprocher; la mère et le fils étaient dignes l'un de l'autre.

Maintenant tout était dans cette question: Serait-ce la mère qui oserait tuer le fils? Serait-ce le fils qui oserait tuer la mère? Ni l'un ni l'autre ne l'eût osé peut-être si une troisième femme ne fût venue se mêler à cette haine.

Cette femme, c'était Sabina Poppea, la plus belle femme de Rome depuis qu'Agrippine avait fait tuer Lollia Paulina; et avec cela coquette comme si elle eût eu besoin de coquetterie; ne sortant jamais sans voile, ne levant jamais son voile qu'à demi, et, lorsqu'elle quittait Rome pour aller à Tivoli ou Baïa, se faisant suivre par un troupeau de quatre cents ânesses, lesquelles lui fournissaient les trois bains de lait qu'elle prenait chaque jour.

Sabina Poppea avait eu ce que nous appellerions, nous autres, une jeunesse orageuse. Othon la trouva momentanément mariée, dit Tacite, à un chevalier romain nommé Rufius Crispinius; Othon l'enleva à ce mari provisoire, la fit divorcer et l'épousa. Othon, nous l'avons dit, était le camarade de Néron. Celui-ci, en allant chez Othon, vit sa femme; alors il envoya Othon en Espagne. Othon partit sans regimber: il connaissait son ami Néron.

Mais ce n'était pas tout que d'éloigner Othon pour devenir l'amant de Poppée. Poppée savait être sage quand son profit y était. Lorsque Othon l'avait aimée, Othon l'avait épousée. César l'aimait, eh bien! que César en fit autant. César était marié avec Octavie: il fallait donc éloigner Octavie. Agrippine s'opposerait à cette nouvelle union: il fallait donc aussi se débarrasser d'Agrippine. D'ailleurs, Poppée ne comprenait pas comment César pouvait garder Octavie, cette pleureuse éternelle, qui ne faisait que gémir sur la mort de Claude et de Britannicus. Poppée ne comprenait pas non plus comment César supportait la domination de sa mère, qui écoutait les délibérations du sénat derrière un rideau, et continuait de régner comme si César était encore un enfant. Cela ne pouvait durer ainsi.

Agrippine était à Antium, elle reçut une lettre de son fils qui l'invitait à venir le rejoindre à Baïa.--«Il ne pouvait, disait-il, rester plus longtemps loin d'une si bonne mère: il avait des torts envers elle, il voulait les lui faire oublier.»

Un devin avait prédit à Agrippine que, si son fils devenait empereur, son fils la tuerait. Agrippine avait méprisé la prophétie du devin, et Néron régnait. Elle méprisa de même les conseils de Pallas, qui lui disait de ne pas aller à Baïa: elle y vint. Elle y trouva Néron plus tendre, plus respectueux, plus soumis que jamais. Elle se reprit à cette idée qu'elle pourrait peut-être l'emporter sur Poppée. C'était chez elle une idée fixe. Agrippine soupa avec Néron. Tous deux avaient bien pensé au poison, mais tous deux aussi avaient pensé au contre-poison.

Le souper fini, Néron dit à Agrippine qu'il ne voulait pas qu'elle retournât à Antium. Elle avait une villa à trois milles de là, près de Bauli; c'était là que Néron voulait qu'elle allât pour n'être plus éloignée de lui. Ce point était si bien arrêté dans son esprit qu'il avait fait préparer une galère pour l'y transporter. Agrippine accepta.

A dix heures, le fils et la mère se séparèrent; Néron conduisit Agrippine jusqu'au bord de la mer; des esclaves portaient des torches; les musiciens qui avaient joué pendant le souper venaient derrière eux. Arrivé sur le rivage, Néron embrassa sa mère sur les mains et sur les yeux; puis il resta non seulement jusqu'à ce qu'il l'eût vue descendre dans l'intérieur de la galère, mais encore jusqu'à ce que la galère eût levé l'ancre et fût déjà loin.

Agrippine était assise dans la cabine; Crépéréius, son serviteur favori, était debout devant elle; Aurronie, son affranchie, était à ses pieds. Le ciel était tout scintillant d'étoiles, la mer était calme comme un miroir. Tout à coup le pont s'écroule: Crépéréius est écrasé, mais une poutre soutient les débris au dessus de la tête d'Agrippine et d'Aurronie; au même moment, Agrippine sent que le plancher manque sous ses pieds, elle saute à la mer suivie d'Aurronie, criant pour qu'on la sauve: «Je suis Agrippine! Sauvez la mère de César!» A peine a-t-elle dit, qu'une rame se lève et en retombant lui fend la tête. Agrippine a tout deviné: elle plonge sans prononcer une parole, ne réparait à la surface que pour respirer, replonge encore, et, tandis que les assassins la cherchent, vivante pour l'achever, morte pour reporter son cadavre à Néron, elle nage vigoureusement vers la terre, aborde le rivage, gagne à pied sa villa, se fait reconnaître à ses esclaves et se jette sur son lit.

Pendant ce temps, on la cherche, on l'appelle de la galère; les gens qui habitent le rivage apprennent qu'Agrippine est tombée à la mer et n'est point reparue; bientôt toute la population est sur la côte avec des flambeaux; des barques sont poussées dans le golfe pour aller au secours de la mère de César; des hommes se jettent à la nage en l'appelant; d'autres, qui ne savent pas nager, descendent dans l'eau jusqu'à la poitrine; ils jettent des cordes, ils tendent les mains. Dans ce moment de danger, on s'est souvenu qu'Agrippine est la fille de Germanicus.

Agrippine voit ces témoignages d'amour; elle se rassure en se sentant au milieu d une population dévouée: elle comprend qu'elle ne pourra long-temps cacher sa présence, elle fait dire qu'elle est sauvée; la foule entoure alors la villa avec des cris de joie; Agrippine se montre, le peuple rend grâces aux dieux.

Néron a tout su presque à l'instant même; un messager d'Agrippine est venu lui dire de la part de sa maîtresse qu'elle était sauvée. Agrippine a voulu, aux yeux de son fils, avoir l'air de croire que tout cela n'était qu'un accident, auquel la volonté de Néron n'avait eu aucune part.

Que fera Néron? Néron conçoit et dirige assez bien un crime; mais si, par une circonstance quelconque, le crime avorte, Néron perd facilement la tête et il ne sait pas faire face au danger. Agrippine, les vêtemens ruisselans, les cheveux collés au visage, Agrippine racontant le meurtre auquel elle n'est échappée que par miracle, peut soulever le peuple, entraîner les prétoriens, marcher contre Néron. Au moindre bruit, Néron tremble. Seul, il ne prendra aucune décision, il ne saura qu'attendre et trembler. Il envoie chercher Sénèque et Burrhus. A eux deux, le guerrier et le philosophe lui donneront peut-être un bon conseil.

--Qui a conseillé le crime? demandent-ils après s'être consultés.

--Anicetus, le commandant de la flotte de Misène, répond Néron.

--Qu'Anicetus achève donc ce qu'il a commencé, disent Sénèque et Burrhus.

Anicetus ne se le fait pas redire deux fois; il part avec une douzaine de soldats.

Que vous semble de ces deux braves pédagogues? Tels que vous les voyez pourtant, c'étaient, après Thraséas, les deux plus honnêtes gens de l'époque. Comment donc! on avait voulu faire Sénèque empereur--à cause de ses hautes vertus! Voyez Tacite et Juvénal.

Cependant Agrippine s'est recouchée; elle a une seule esclave près d'elle. Tout à coup les cris de la foule cessent, le bruit des armes retentit dans les escaliers, l'esclave qui est près d'Agrippine se sauve par une petite porte dérobée; Agrippine va la suivre, quand la porte de la chambre s'ouvre. Agrippine se retourne et aperçoit Anicetus.

A sa vue et à la manière dont il entre dans la chambre de son impératrice, Agrippine a tout deviné. Toutefois elle feint de ne rien craindre.

--Si tu viens pour savoir de mes nouvelles de la part de mon fils, retourne vers lui et dis-lui que je suis sauvée.

Un des soldats s'avance alors, et, tandis qu'Agrippine parle encore, la frappe d'un coup de bâton à la tête.

--Oh! dit Agrippine en levant les mains au ciel, oh! je ne croirai jamais que Néron soit un parricide.

Pour toute réponse Anicetus tire son épée.

Alors Agrippine, d'un geste sublime d'impudeur, jette loin d'elle sa couverture, et montrant ses flancs nus, ces flancs qu'elle veut punir d'avoir porté Néron:

--Feri ventrem! Frappe au ventre! dit-elle.

Et elle reçoit aussitôt quatre ou cinq coups d'épée dont elle meurt sans pousser un cri.

N'est-ce pas bien jusqu'au bout la femme que je vous ai dite, et n'est-elle pas morte comme elle a vécu?

Quant à Néron, attendez un moment encore. Néron est incomplet: il n'a encore tué que Britannicus et Agrippine; il faut qu'il tue Octavie. Mais Octavie était difficile à tuer à cause de sa faiblesse même. Agrippine luttait contre Néron; pendant la lutte, son pied a glissé dans le sang de Claude, et elle est tombée, c'est bien. Mais Octavie! comment égorgera-t-on cette douce brebis? comment étouffera-t-on cette blanche colombe? C'est la seule femme de Rome dont la calomnie n'ait jamais pu approcher.

On mit ses esclaves à la torture pour savoir si elle n'aurait pas commis quelque crime inconnu dont on pût la punir. Ses esclaves moururent sans oser l'accuser. Il fallut encore recourir à Anicetus. Au milieu d'un dîner, comme Néron, couronné de roses, marquait de la tête la mesure aux musiciens qui chantaient, Anicetus entra, se jeta aux pieds de Néron et s'écria que, vaincu par ses remords, il venait avouer à l'empereur qu'il était l'amant d'Octavie.

Octavie, cette chaste créature, la maîtresse d'un Anicetus!

Personne ne crut à cette monstrueuse accusation; mais qu'importait à César? il voulait un prétexte, voilà tout. Anicetus fut exilé en Sardaigne, et Octavie à Pandataria.

Puis, quelques jours après, on fit dire à Octavie qu'il fallait mourir.

La pauvre enfant, qui avait eu si peu de jours heureux dans la vie, s'effrayait cependant de la mort; elle se prit à pleurer, tendant les mains aux soldats, implorant Néron, non plus comme sa femme, mais comme sa soeur, adjurant sa clémence au nom de Germanicus. Mais les ordres étaient positifs: ni prières ni larmes ne pouvaient la sauver de ce crime énorme d'être coupable de trop de vertu. On lui prit les bras, on les lui raidit de force, on lui ouvrit les veines avec une lancette; puis, comme le sang, figé par la peur, ne voulait pas couler, on les lui trancha avec un rasoir. Enfin, comme le sang ne coulait pas encore, on l'étouffa dans la vapeur d'un bain bouillant.

Poppée, de son côté, avait donné ses ordres aux meurtriers; elle voulait être sûre qu'Octavie était bien morte: on lui apporta sa tête.

Alors elle épousa tranquillement Néron.

Néron, dans un moment d'humeur, la tuera quelque jour d'un coup de pied.

Nous étions sur le lieu même où le drame terrible que nous venons de raconter s'était accompli. Ces ruines, c'étaient celles qui avaient vu Agrippine assise à la même table que Néron; ce rivage, c'était celui jusqu'où César avait reconduit sa mère. Nous montâmes dans la barque: nous étions sur le golfe où Agrippine avait été précipitée, et nous suivions la route qu'elle avait suivie à la nage pour aborder à Bauli.

On montre un prétendu tombeau qui passe pour le tombeau d'Agrippine. N'en croyez rien: ce n'était pas de ce côté-ci de Bauli qu'était situé le tombeau d'Agrippine; c'était sur le chemin de Misène, près de la villa de César. Puis le tombeau d'Agrippine n'avait pas cette dimension. Ses affranchis l'enterrèrent en secret, et, après la mort de Néron, lui élevèrent un monument. Or, ce monument de tardive piété était un tout petit tombeau, levem tumulum, dit Tacite.

Le golfe de Baïa devait être une miraculeuse chose quand ses rives étaient couvertes de maisons; ses collines, d'arbres; ses eaux, de navires; puisque, aujourd'hui que ces maisons ne sont plus, que des ruines, que ses collines, bouleversées par des tremblemens de terre, sont arides et brûlées, que ses eaux sont silencieuses et désertes, Baïa est encore un des plus délicieux points du monde.

La soirée était splendide. Nous nous fîmes descendre à l'endroit même où était la villa d'Agrippine. La mer l'a recouverte; on en chercherait donc inutilement les ruines. Puis, à la lueur de la lune qui se levait derrière Sorrente, située en face de nous, de l'autre coté du golfe de Naples, nous nous engageâmes dans le chemin bordé de tombeaux qui conduit des bords de la mer au village de Boccola, l'ancienne Bauli. C'était fête, et tout ce pauvre village était en joie; on chantait, on dansait, et tout cela au milieu des ruines, au milieu des monumens funéraires d'un peuple disparu, sur cette même terre qu'avaient foulés Manlius, César, Agrippine, Néron, sur ce sol où était venu mourir Tibère.

Oui, le vieux Tibère était sorti de son île; il visitait Baïa, où peut-être il était venu prendre les eaux, lorsque le bruit lui revint que des accusés dénoncés par lui-même, avaient été renvoyés sans même avoir été entendus. Cela sentait effroyablement la révolte. Aussi Tibère se hâta-t-il de regagner Misène, d'où il comptait s'embarquer pour Caprée, sa chère île, sa fidèle retraite, son imprenable forteresse. Mais à Misène les forces lui manquèrent, et il ne put aller plus loin. L'agonie fut longue et terrible. Le moribond se cramponnait à la vie, le vieil empereur ne voulait absolument point passer dieu. Un instant Caligula le crut mort; il lui avait déjà tiré son anneau du doigt. Tibère se redresse et demande son anneau. Caligula se sauve effaré, tremblant. Tibère descend de son lit, veut le poursuivre, chancelle, appelle, et, comme personne ne répond, tombe sur le pavé. Alors Macron entre, le regarde; et comme Caligula demande à travers la porte ce qu'il faut faire:

--C'est bien simple, répondit-il, jetez-moi un matelas sur cette vieille carcasse, et que tout soit dit.

Ce fut l'oraison funèbre de Tibère.

Comme nous l'avons dit, c'était dans le port de Misène qu'était la flotte romaine. Pline commandait cette flotte lors du tremblement de terre de 79. Ce fut de Misène qu'il partit pour aller étudier le phénomène arrivé à Stabie; il y mourut étouffé.

XI

Un courant d'air à Naples.--Les Églises de Naples.

Malgré la fatigue de la journée, notre excursion sur la terre classique de Virgile, d'Horace et de Tacite avait eu pour nous un tel attrait que nous proposâmes, Jadin et moi, pareille excursion à Pompeïa pour le lendemain; mais à cette proposition Barbaja jeta les hauts cris. Le lendemain, Duprez et la Malibran chantaient, et l'impresario ne se souciait pas de perdre six mille francs de recette pour l'amour de l'antiquité. Il fut donc convenu que la partie serait remise au surlendemain.

Bien nous en prit, comme on va le voir, de n'avoir fait aucune opposition contre le pouvoir aristocratique du czar de Saint-Charles.

Nous étions rentrés à minuit dans Naples par le plus beau temps du monde: pas un nuage au ciel, pas une ride à la mer.

A trois heures du matin, je fus réveillé par le bruit de mes trois fenêtres qui s'ouvraient en même temps et par leurs dix-huit carreaux qui passaient de leurs châssis sur le parquet.

Je sautai à bas de mon lit et je crus que j'étais ivre. La maison chancelait. Je pensai à Pline l'Ancien, et ne me souciant pas d'être étouffé comme lui, je m'habillai à la hâte, je pris un bougeoir et je m'élançai sur le palier!

Tous les hôtes de M. Martin Zir en firent autant que moi; chacun était sur le seuil de son appartement, plus ou moins vêtu. Je vis Jadin qui entrebâillait sa porte, une allumette chimique à la main et Milord entre ses jambes.

--Je crois qu'il y a un courant d'air, me dit-il.

Ce courant d'air venait d'enlever le toit du palais du prince de San-Teodore, avec tous les domestiques qui étaient dans les mansardes.

Tout s'expliqua: nous n'avions pas la joie d'être menacés d'une éruption: c'était tout bonnement un coup de vent, mais un coup de vent comme il en fait à Naples, ce qui n'a aucun rapport avec les coups de vent des autres pays.

Sur soixante-dix fenêtres, il en était resté trois intactes. Sept ou huit plafonds étaient fendus. Une gerçure s'étendait du haut en bas de la maison. Huit jalousies avaient été emportées; les domestiques couraient après dans les rues, comme on court après son chapeau.

On se contenta de balayer les chambres qui étaient pleines de vitres brisées; car d'envoyer chercher les vitriers, il n'y fallait pas songer. A Naples, on ne se dérange pas à trois heures du matin. D'ailleurs, c'eût été de la besogne à recommencer dix minutes après. Il était donc infiniment plus économique de se borner pour le moment aux jalousies.

J'étais un des moins malheureux: le vent ne m'en avait arraché qu'une. Il est vrai qu'en échange il ne me restait pas un carreau. Je me barricadai du mieux que je pus et j'essayai de me coucher; mais les éclairs et le tonnerre se mirent de la partie. Je me réfugiai au rez-de-chaussée, où le vent, ayant eu moins de prise, avait causé moins de dégât. Alors commença un de ces orages dont nous n'avons aucune idée, nous autres gens du nord; il était accompagné d'une de ces pluies comme j'en avais reçu en Calabre seulement; je la reconnus pour être du même royaume.

En un instant, la villa Réale ne parut plus faire qu'un avec la mer; l'eau monta à la hauteur des fenêtres du rez-de-chaussée et entra dans le salon. Aussitôt après on vint prévenir M. Martin que ses caves étaient pleines et que ses tonneaux dansaient une contredanse dans les avant-deux de laquelle il y en avait déjà cinq ou six de défoncés.

Au bout d'un instant, un âne chargé de légumes passa, emporté par le torrent; il s'en allait droit à un égout, suivi de son propriétaire, emporté comme lui. L'âne s'engouffra dans le cloaque et disparut; l'homme, plus heureux, s'accrocha à un pied de réverbère et tint bon: il fut sauvé.

L'eau qui tombe en une heure à Naples mettrait deux mois à tomber à Paris; encore faudrait-il que l'hiver fût bien pluvieux.

Comme cette histoire d'âne emporté m'ébouriffait singulièrement et que j'y revenais sans cesse, on me raconta deux aventures du même genre.

Au dernier coup de vent, qui avait eu lieu il y avait six ou huit mois, un officier, enlevé de la tête de sa compagnie, avait été emporté par un ruisseau gonflé dans l'égout d'un immense édifice appelé le Serraglio; on n'en avait jamais entendu reparler.

A l'avant-dernier, qui avait eu lieu deux ans auparavant, une chose plus terrible et plus incroyable encore était arrivée. Une Française, madame Conti, revenait de Capoue dans sa voiture. Surprise par un orage pareil à celui dont nous jouissions dans le moment même, elle avait voulu continuer son chemin, au lieu d'abriter sa voiture dans quelque endroit où elle eût pu rester en sûreté. A la descente de Capo di Chino, elle trouva son chemin coupé par une rue qui descend vers la mer. Cette rue était devenue, non pas un torrent, mais un fleuve. A cette vue, le cocher s'effraie et veut rétrograder. Madame Conti lui ordonne d'aller en avant, le cocher refuse, un débat s'engage, le cocher saute à bas de son siége et abandonne sa voiture. Pendant ce temps, le fleuve avait grossi toujours, il déborde a flots dans la rue transversale où est madame Conti; les chevaux s'effraient, font quatre pas en avant, sont enveloppés par les vagues qui se précipitent de Capo di Monte et de Capo di Chino; au bout d'un instant ils perdent pied et sont emportés, eux et la voiture; au bout de vingt pas la voiture est en morceaux. Le lendemain on retrouva le cadavre de madame Conti.

Au reste, à Naples il y a un avantage: c'est que deux heures après ces sortes de déluges il n'y paraît plus, si ce n'est aux rues qui sont devenues propres, ce qui ne leur arrive jamais qu'en pareille circonstance. Il y a cependant un officier chargé du nettoyage des places; mais cet officier est invisible: on sait qu'il s'appelle portulano, voilà tout.

J'oubliais de dire que, sans doute pour ne point s'exposer aux accidens que nous venons de raconter, dès qu'il tombe une goutte d'eau à Naples, tous les fiacres se sauvent, chacun tirant de son côté. Ni cris, ni prières, ni menaces ne les arrêtent; on dirait d'une volée d'oiseaux au milieu desquels on aurait jeté une pierre. Mais aussi, dès qu'il fait beau, c'est-à-dire quand on n'a plus besoin d'eux, ils reviennent s'épanouir à leur place ordinaire.

Une autre habitude des cochers napolitains est de dételer les chevaux pour les faire manger; ils leur mettent la botte de foin dans la voiture et ouvrent les deux portières; chaque cheval tire de son côté comme à un râtelier. S'il vient une pratique pendant ce temps-là, le cocher lui fait signe que ses chevaux sont à leur repas, et la renvoie à son confrère.

Le temps étant rafraîchi et les rues devenues propres, nous voulûmes profiter de ce double avantage, et nous décidâmes, Jadin et moi, que nous emploierions la matinée à des courses à pied. Nous avions fort négligé les églises, qui sont en général d'une fort médiocre architecture.

Nous commençâmes par la cathédrale: c'était justice. Au dessus de la grande porte intérieure, suspendu comme celui de Mahomet entre le ciel et la terre, est le tombeau de Charles d'Anjou. J'ai conté son histoire dans le Speronare. C'est ce prince qui voulut que sa femme eût un siége pareil à celui des trois reines ses soeurs, et qui, pour arriver à ce but, fit rouler du haut en bas de l'échafaud la tête de Conradin. En face de ce roi meurtrier est un roi meurtri, mais dans un modeste tombeau, comme il convient à un prince hongrois qui se mêle de venir régner sur les Napolitains. Ce tombeau est celui d'André. Le cadavre qui y dort était de son vivant un beau et insoucieux jeune homme qui, un matin, par caprice sans doute, eut la ridicule prétention de vouloir être roi parce qu'il était le mari de la reine. Le lendemain du jour où cette billevesée lui était passée par la tête, il trouva la reine si occupée d'un ouvrage qu'elle exécutait qu'il s'approcha jusqu'à son fauteuil sans être vu. Elle tressait des fils de soie de différentes couleurs, et comme André ne pouvait deviner le but de ce travail:

--Que faites-vous donc là, madame? demanda-t-il.

--Une corde pour vous pendre, mon cher seigneur, répondit Jeanne avec son plus charmant sourire.

De là vient sans doute le proverbe: «Dire la vérité en riant.»

Trois jours après, André était étranglé avec cette charmante petite cordelette de soie que sa femme, comme elle le lui avait dit, avait pris la peine de tresser elle-même à cette intention.

De la cathédrale nous passâmes à l'église Saint-Dominique. Là, du moins, c'est plaisir: on se retrouve en plein gothique, on sent que le monument est consacré au fondateur de l'inquisition: il est triste, solide et sombre.

C'est dans cette église qu'est le fameux crucifix qui parla à saint Thomas. L'image miraculeuse est de Masuccio Ier. Le saint craignait d'avoir fait quelque erreur dans sa Somme théologique, et il était venu au pied du crucifix, tourmenté de cette crainte, quand le Christ, voyant les inquiétudes de son serviteur, voulut le rassurer et lui dit: «Bene scripsisti de me, Thoma; quam ergo mercedem recipies. Tu as bien écrit sur moi, Thomas, et je te promets que tu en recevras la récompense.»

Quoique le cas fût nouveau et étrange, le saint ne se démonta point.

--Non aliam nisi te, répondit-il, «je n'en veux pas d'autre que toi-même, mon Seigneur.» Et le saint se sentit soulever de terre, en présage que bientôt il devait monter au ciel.

Ce qui m'attirait surtout dans l'église Saint-Dominique, c'est sa sacristie avec ses douze tombeaux renfermant les douze princes de la maison d'Aragon. Quand je dis ses douze tombeaux, je devrais dire ses douze cercueils: les cadavres sont couchés à visage découvert aussi bien embaumés que possible par les Gannals de l'époque. Le dernier roi de la dynastie manque à la collection: il est venu, comme on sait, mourir en France.

Au milieu de ces tombeaux, il s'en trouve deux autres qui, pour ne pas être des tombeaux de roi, n'en sont pas moins fort curieux. L'un est celui de Pescaire, qui assiégea Marseille de compte à demi avec le connétable de Bourbon, et qui, chassé par les Marseillais, prit une si sanglante revanche à Pavie. Au dessus de sa bière est son portrait ainsi que sa bannière déchirée, et une courte et simple épée de fer, qu'on dit être celle que François Ier lui rendit deux heures avant d'écrire à sa mère le fameux: Tout est perdu, fors l'honneur.

L'autre tombeau, qui est tout bonnement une énorme malle dont le sacristain a la clé dans sa poche, renferme, à ce qu'on assure, le corps d'Antonello Petrucci, pendu dans la conspiration des barons. Que ce soit véritablement Antonio Petrucci, c'est ce que le moindre petit savant, c'est ce que le plus infime topo litterato, comme on appelle généralement cette race à Naples, peut nier; mais, ce qui est incontestable, c'est que c'est un pendu, témoin son cou disloqué, sa bouche de travers et tous les muscles de sa figure encore crispés. Quoique mis avec une certaine recherche, le cadavre porte encore l'habit avec lequel il a été exécuté. Je suis forcé de dire que le seigneur Antonello Petrucci m'a paru fort laid. Il est vrai que de son vivant il était probablement mieux. La potence n'embellit pas.

De Saint-Dominique nous passâmes à Sainte-Claire. Sainte-Claire a aussi sa collection de morts illustres. L'église tout entière avait été peinte par Giotto Guitto, qui faisait avec le roi Robert de si bonnes plaisanteries et qui lui représentait son peuple, non pas comme le cheval sans frein qu'il a choisi pour emblème, mais sous la forme d'un âne qui cherche un bât. Eh bien! cette église peinte par Giotto, il s'est trouvé un autre âne bâté qui l'a fait badigeonner tout entière, afin de lui donner du jour; tout entière, je me trompe: une belle Vierge, une sainte madone, une de ces figures tristes et candides comme les faisait Giotto, a échappé au vandalisme.

C'est à Sainte-Claire que dorment les Angevins: ce bon vieux roi Robert, qui couronna Pétrarque, le pendant de notre roi René, dort là, une fois en chair et en os, deux fois en marbre: assis et avec son costume royal; couché et dans son habit de franciscain.

Jeanne est à quelques pas de lui: cette belle Jeanne qui fila la fameuse corde conjugale que vous savez. Elle est là avec une grande robe bien montante, toute parsemée des fleurs de lis de France. Au fait, n'était-elle pas du sang de cette chaste mère de saint Louis, que les indiscrétions poétiques de Thibaut ne purent parvenir à compromettre, tant sa vertu était une croyance publique, populaire et presque religieuse? Seulement le sang s'était tant soit peu corrompu en passant des veines de l'aïeule dans celles de la petite-fille.

Malheureusement pour la mémoire de Jeanne, de laquelle on n'est déjà que trop porté à médire, on a eu l'imprudence d'enterrer à quelques pas d'elle le fameux Raymond Cabane, le mari de sa nourrice, ce misérable esclave sarrasin devenu grand-sénéchal, et qui payait les honneurs dont l'accablait sa maîtresse en faisant des noeuds coulans aux cordes qu'elle tressait.

Maintenant, si l'on veut continuer de passer cette royale et funèbre revue, il faut aller de Sainte-Claire à Saint-Jean-Carbonara. C'est une jolie petite église de Masuccio II, qui, à part ses souvenirs historiques, mériterait encore d'être visitée. Là est le mausolée de Ladislas et de sa soeur Jeanne II. Vous savez comment l'un est mort et comment l'autre a vécu. Pourquoi diable aussi un conquérant, un ambitieux, un homme qui veut être roi d'Italie, s'avise-t-il de devenir amoureux de la fille d'un médecin de Pérouse!

Florence avait peur d'être conquise comme Rome venait de l'être; elle eut l'idée de s'entendre avec le médecin. Un jour la fille, tout éplorée, vint se plaindre à son père de ce que son royal amant commençait à l'aimer moins. C'était une singulière confidence entre un père et une fille. Mais il paraît que cela se passait ainsi en l'an de grâce 1314.

La fille suivit ponctuellement les instructions paternelles: huit jours après, l'amant et la maîtresse mouraient empoisonnés: c'était alors une belle chose que la médecine.

Près de lui, comme nous l'avons dit, est sa soeur Jeanne II. A Naples, selon toute apparence, ce nom portait malheur, aux maris d'abord, aux femmes ensuite, puis, par-ci par-là, aux amans. Demandez à Gianni Carracciolo, qui est enterré à dix pas de sa maîtresse.

Celui-là, il faut lui rendre justice, fit tout ce qu'il put pour ne pas s'apercevoir que sa souveraine l'aimait, et pour ne pas se trouver seul en présence de Jeanne, dans la crainte d'être amené à lui déclarer ses sentimens. La chose en était devenue impertinente pour la pauvre femme. Aussi n'en voulut-elle pas avoir le démenti. Ce que femme veut, Dieu le veut, dit le proverbe. Or, Jeanne voulait être aimée et voulait entendre l'aveu de cet amour. Seulement elle s'y prit singulièrement pour que le proverbe ne mentit pas.

Un soir qu'on parlait au cercle de la reine de ces antipathies instinctives que les hommes les plus braves ont pour certains animaux, et que chacun disait la sienne: celui-ci l'araignée, celui-là le lézard, un autre le chat, Carracciolo, interrogé, répondit que l'animal qui lui était le plus antipathique dans la création était le rat. Un rat, il l'avouait, l'eût fait sauver à l'autre bout du monde. Jeanne ne dit rien, mais elle tint compte de la chose.

Le surlendemain, comme Carracciolo se rendait au conseil, et que, pour s'y rendre, il traversait un long corridor du palais habité par les dames de la reine, un domestique parut tout à coup à l'extrémité de ce corridor avec une cage pleine de rats. Carracciolo ne fit attention ni à la cage ni aux hôtes qu'elle contenait, et continua de s'avancer; mais lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques pas du valet, celui-ci posa sa cage à terre, ouvrit la porte, et tous les rats en sortirent, courant à droite et à gauche, avec la vélocité que l'on connaît à ce charmant animal.

Carracciolo avait dit vrai: il avait une haine, ou plutôt une terreur profonde pour les rats. Aussi, à peine les vit-il faire irruption hors de leur domicile, qu'il perdit la tête et se sauva comme un fou, frappant à toutes les portes. Mais toutes les portes étaient fermées à l'exception d'une seule qui s'ouvrit. Carracciolo se précipita dans la chambre et s'y trouva en présence de sa souveraine. Le pauvre courtisan en fuyant un danger imaginaire était tombé dans un danger réel.

Il n'eut pas lieu de regretter sa fortune. La reine le fit tour à tour grand-sénéchal, duc d'Avellino et seigneur de Capoue. Il avait bien demandé a être prince de cette dernière ville; mais comme c'était le titre réservé aux héritiers présomptifs de la couronne, la reine avait refusé. Il s'était alors rabattu sur le duché d'Amalfi et la principauté de Salerne; mais cette dernière concession souffrait aussi, à ce qu'il paraît, quelque petite difficulté, car un jour que cette éternelle demande avait amené une discussion plus vive que d'habitude entre Jeanne et Carracciolo, l'amant oublia la distance que Jeanne avait franchie pour arriver jusqu'à lui, et appliqua sur la joue de sa royale maîtresse un soufflet de crocheteur.

Il en est des soufflets de crocheteur comme des baisers de nourrice: on les entend de loin. Une certaine duchesse de Suessa, ennemie jurée de Carracciolo, entendit le bruit de cet insolent soufflet; elle entra chez Jeanne comme Carracciolo en sortait, et trouva la reine pleurant de honte et de douleur.

Les deux femmes restèrent enfermées ensemble une partie de la journée. Quand les femmes veulent se mettre à la besogne, elles vont plus vite que nous autres; aussi en deux heures tout fut-il résolu, principal et accessoires, faits et détails.

Le lendemain matin, comme Carracciolo était encore au lit, il entendit frapper à sa porte. Carracciolo, comme on le comprend, n'était pas sans défiance: c'était la première fois qu'il levait la main sur la reine, et ce malheureux soufflet qui lui était échappé l'avait tracassé toute la nuit. Aussi, avant d'ouvrir commença-t-il par demander qui frappait.

--Hélas! répondit un page dont la voix était bien connue de Carracciolo, car c'était le page favori de Jeanne, c'est la reine qui vient d'être atteinte d'apoplexie, et Son Altesse ne veut pas mourir sans vous voir.

Carracciolo calcula à l'instant même qu'au moment de la mort de la reine il pouvait arracher d'elle ce qu'il n'avait jamais pu obtenir de son vivant, et il ouvrit la porte.

Au même instant, cinq ou six hommes armés se précipitèrent sur lui, et, sans qu'il eût le temps de se mettre en défense, le renversèrent sur son lit et le massacrèrent à coups de hache et d'épée; et après s'être assurés qu'il était bien mort, ils sortirent sans que personne fût venu les déranger dans leur sanglante exécution.

Trois heures après, quand on entra chez le grand-sénéchal, on le trouva couché à terre, à moitié vêtu, une seule jambe chaussée, les assassins l'ayant laissé juste dans l'état où la mort l'avait saisi.

Prenez l'un après l'autre tous ces rois, toutes ces reines et tous ces courtisans, et vous n'en trouverez pas un sur quatre qui soit mort de la façon dont Dieu a destiné l'homme à mourir.

XII

Une visite à Herculanum et à Pompeïa.

Un des malheurs auxquels est exposée cette classe de voyageurs que Sterne désigne sous le nom de voyageurs curieux, c'est qu'en général on ne peut être transporté sans transition d'un lieu à un autre. Si l'on avait la faculté de bondir de Paris à Florence, de Florence à Venise, de Venise à Naples, ou de fermer au moins les yeux tout le long de la route, l'Italie présenterait des sensations tranchées, inouïes, ineffaçables; mais au lieu de cela, malgré la rapidité des malles-postes, malgré l'agilité des bateaux à vapeur, il faut bien traverser un paysage, il faut bien aborder dans un port; les préparations détruisent alors les sensations. Marseille révèle Naples; la Maison-Carrée et le pont du Gard dénoncent le Panthéon et le Colisée. Toute impression perd alors son inattendu, et par conséquent sa force.

Ainsi est-il de Pompeïa: on commence par visiter le musée de Naples, on s'appesantit sur toutes ces merveilles d'art ou de forme retrouvées depuis deux cents ans que durent les fouilles; bronzes et peintures, on se fait raconter l'histoire de chaque chose, comment et quand elle a été retrouvée, à quel usage elle servait, en quel lieu elle était placée; puis, lorsqu'on s'est bien blasé sur les bijoux, vient le tour de l'écrin.

Nous évitâmes ce premier piége, mais nous ne pûmes en faire autant d'un second: échappés aux Studi, nous retombâmes dans Herculanum.

Herculanum et Pompeïa périrent dans la même catastrophe, et cependant d'une façon toute différente. Herculanum fut enveloppée, étreinte, et enfin recouverte par la lave, sur la route de laquelle elle se trouva; Pompeïa, plus éloignée, fut ensevelie sous cette pluie de cendres et de pierres ponces que raconte Pline le jeune, et dont fut victime Pline l'ancien. Il en résulte qu'à Herculanum tout ce qui pouvait subir l'action du feu fut dévoré par le feu; que le fer, le bronze et l'argent résistèrent seuls; tandis qu'à Pompeïa, au contraire, tout fut garanti, conservé, entretenu, si on peut le dire, par cette molle couche de cendres dont le volcan avait recouvert la ville, on pourrait presque le croire, dans un simple but d'art et d'archéologie, afin de conserver aux siècles à venir un vivant échantillon de ce qu'était une ville romaine pendant la première année du règne de Titus.

Au moment où l'on retrouva Herculanum et Pompeïa, elles étaient à peu près aussi perdues que le sont aujourd'hui Stabie, Oplonte et Rétine. Pour Herculanum, la chose n'était pas étonnante: il fallait presque un miracle pour la retrouver; Herculanum dormait au fond d'une tombe de lave profonde de cinquante ou soixante pieds. La pauvre ville d'Hercule semblait bien morte et ensevelie à tout jamais. Mais il n'en était point ainsi de Pompeïa.

Pompeïa n'était point morte, Pompeïa n'était point ensevelie, Pompeia semblait dormir. Seulement ce qu'on prenait pour le drap de sa couche était le linceul de son tombeau. Pompeïa, couverte seulement à la hauteur de quinze ou vingt pieds, élançait hors de la cendre, qui n'avait pu la couvrir entièrement, les chapiteaux de ses colonnes, les extrémités de ses portiques, les toits de ses maisons; Pompeïa enfin demandait incessamment secours, et criait jour et nuit du fond de ton sépulcre, où elle n'était ensevelie qu'à moitié: «Fouillez! je suis là!» Il y a plus: quelques uns prétendent que cette éruption dont parle Pline ne fut pas celle qui détruisit Pompeïa. Selon Ignarra et Laporte-Dutheil, Pompeïa, à moitié ensevelie, aurait pour cette fois secoué sa couche de sable, et, l'écartant, comme la Ginevra de Florence, serait reparue à la lueur du jour, son voile mortuaire à la main et réclamant son nom trop tôt rayé de la liste des villes; si bien que, selon eux, la ville ressuscitée aurait encore vécu jusqu'en l'an 471, époque à laquelle le tremblement de terre décrit par Marcellin l'aurait définitivement engloutie. Ceux-ci se fondent sur ce que Pompeïa se trouve encore indiquée sur la carte de Peutinger, qui est postérieure au règne de Constantin, et ne disparaît entièrement de la surface du sol que dans l'itinéraire d'Antonin.

Rien de plus possible, au bout du compte; et nous ne sommes pas disposé à chicaner Pompeïa sur quatre siècles de plus ou de moins. Mais cependant il y a un fait incontestable qui s'oppose à la reconnaissance pleine et entière de cette résurrection: c'est qu'aucune monnaie de cuivre, d'argent ou d'or n'a été retrouvée, à Pompeïa, postérieure à l'an 79, quoique incontestablement encore les empereurs aient continué à faire frapper monnaie, cette haute prérogative du rang suprême à laquelle les souverains tiennent tant. Or, supposez Saint-Cloud enseveli à notre époque et exhumé dans deux mille ans: je suis convaincu qu'on retrouverait dans les fouilles de Saint-Cloud infiniment plus de pièces de cinq, de vingt et de quarante francs à l'effigie de Napoléon, de Louis XVIII, de Charles X et de Louis-Philippe, que de sous parisis et de deniers d'or et d'argent au millésime du quatorzième siècle.

Ce qui est probable, c'est que la cendre, en engloutissant la ville tout entière, avait laissé échapper les trois quarts de la population; que cette population, soit dans l'espoir de mettre à découvert un jour ses anciennes demeures, soit par cet amour du sol si fortement enraciné dans le coeur les habitans de là Campanie, n'aura pas voulu s'éloigner de l'emplacement qu'elle avait déjà habité; qu'elle aura élevé un village près de la ville; que le nouveau bourg aura pris le nom de l'ancienne cité, et que les géographes, en retrouvant ce nom sur la carte de Peutinger, auront pris la fille pour la mère, et auront confondu la tombe avec le berceau.

Cela est si vrai que l'on retrouva entre Bosco-Real et Bosco-Trecase cette nouvelle Pompeïa, laquelle gardait aussi des bronzes magnifiques et des statues du meilleur temps, vieux débris arrachés sans doute à son ancienne splendeur. Mais les maisons qui renfermaient ces bronzes et ces statues étaient, comme architecture et comme peinture, d'une époque de décadence tellement en désaccord avec les chefs-d'oeuvre de l'art, qu'on peut croire qu'il y avait plusieurs siècles de différence entre les uns et les autres. Cependant, il faut le dire, la distribution intérieure des appartemens était absolument la même, quoique, selon toute probabilité, cette seconde Pompeïa eût été engloutie quatre siècles après l'ancienne.

Ainsi, comme nous le disions, la renommée de la ville grecque a long-temps survécu à elle-même pour s'éteindre juste au moment où elle allait reparaître plus brillante que jamais.

D'abord un grand nombre des habitans de Pompeïa retournèrent, la hache et la pioche à la main, fouiller plus d'une fois cette vaste tombe où était restée enfouie la plus grande partie de leurs richesses. Les antiquaires appellent cela une profanation; il est évident qu'ils ne se seraient pas entendus sur le mot avec les anciens habitans de Pompeïa.

Alexandre Sévère fit fouiller Pompeïa; il en tira une grande quantité de marbres, de colonnes et de statues d'un très beau travail, qu'il employa dans les constructions nouvelles qu'il faisait faire à Rome, et parmi lesquelles on les reconnaît comme on reconnaîtrait un fragment de la renaissance au milieu de l'architecture napoléonienne.

Puis vint le flot de la barbarie, qui, comme une nouvelle lave, couvrit non seulement les villes mortes, mais encore les villes vivantes. Que devinrent alors Pompeïa et le village qu'elle tenait par la main comme une mère tient son enfant? Il n'en est plus question, nul ne sait plus rien. Sans doute tout ce qui dépassait cette couche de cendres qui montait, comme nous l'avons dit, plus haut que le premier étage fut abattu. Chapiteaux, frontons, terrasses se nivelèrent. Quelque temps encore les ruines indiquèrent la place des tombeaux, puis les ruines elles-mêmes devinrent de la poudre; la poussière se mêla à la poussière; quelques maigres gazons, quelques arbres rares poussèrent sur cette terre stérile, et tout fut dit: Pompeïa avait disparu; on chercha vainement où avait été Pompeïa. Pompeïa avait été oubliée!

Dix siècles se passèrent.

Un jour, c'était en 1592, l'architecte Dominique Fontana fut appelé par Mutius Cuttavilla, comte de Sarno. Il s'agissait de creuser un aqueduc pour porter de l'eau à la Torre. Fontana se mit à l'oeuvre; et comme la ligne qu'il avait tracée traversait tout le plan de Pompeïa, ses ouvriers allèrent bientôt se heurter contre des fondations de maisons, des bases de colonnes et des degrés de temples. On vint prévenir l'architecte de ce qui se passait ainsi sous terre; il descendit dans les fouilles, une torche à la main; reconnut des marbres, des bronzes, des peintures; traversa des rues, des théâtres, des portiques; puis, stupéfait de ce qu'il avait vu dans cette nécropole, remonta pour demander au duc de Sarno ce qu'il devait faire. Le comte lui répondit qu'il devait continuer son aqueduc.

Fontana n'était pas assez riche pour entretenir des fouilles à ses frais: il se contenta donc, en artiste pieux qu'il était, de continuer les excavations en réparant à mesure ce qu'il était forcé de détruire; il passa ainsi sous le temple d'Isis sans le renverser, et aujourd'hui encore on peut suivre sa marche par les soupiraux du canal qu'il traça.

Pendant ce temps Herculanum dormait, plus tranquille que sa soeur en infortune, car sa tombe à elle était plus sûre et plus profonde; mais, comme si une loi de ce monde était qu'il n'y aura pas de repos éternel, même pour les morts, l'heure de sa résurrection sonna avant même qu'eut sonné celle de Pompeïa.

Ce fut un prince d'Elbeuf, de la maison de Lorraine, qui comprit le premier quel était le trésor que seize siècles avaient dédaigneusement foulé aux pieds. Marié à une fille du prince de Salsa, et désirant embellir une maison de campagne qu'il avait achetée aux environs de Portici, il commença d'acheter aux paysans des environs tous les fragmens d'antiquités qu'ils lui apportèrent. D'abord il prit tout ce qu'on lui apporta; puis, comme avec l'abondance son goût devint plus difficile, il exigea que les choses eussent une certaine valeur pour en faire l'acquisition. Enfin, voyant qu'on lui apportait chaque jour de nouvelles richesses, il résolut de remonter lui-même à cette source et fit venir un architecte. L'architecte demanda des renseignemens aux paysans, reconnut des localités, et prit si bien ses mesures que dès sa première fouille, exécutée vers l'an 1720, on retrouva deux statues d'Hercule, on découvrit un temple circulaire, soutenu par quarante-huit colonnes d'albâtre, vingt-quatre extérieures, vingt-quatre intérieures; et enfin on mit au jour sept nouvelles statues grecques, que le libéral prince d'Elbeuf donna en pur don au prince Eugène de Savoie.

Mais, comme on le comprend, la chose fit grand bruit: on exagéra encore les merveilles de la ville souterraine; le gouvernement intervint et ordonna au prince d'Elbeuf d'interrompre ses excavations. Les fouilles restèrent quelque temps suspendues.

Enfin, le jeune prince des Asturies, don Carlos, monta sur le trône de Naples sous le nom de Charles III, fit bâtir le Palais de Portici, et, achetant la maison du prince d'Elbeuf avec tout ce qu'elle contenait, reprit les fouilles et les fit continuer jusqu'à quatre-vingts pieds de profondeur. Ce ne fut plus alors un monument solitaire ou un temple isolé que l'on rencontra: ce fut une ville tout entière disparue sous la lave, gisante entre Portici et Resina, et que sa position d'abord, puis des inscriptions, les unes grecques, les autres latines, firent reconnaître pour l'ancienne ville d'Herculanum.

Mais l'extraction de cette cité n'était point facile; la cité était emboîtée dans son moule de lave; il fallait briser le bronze pour arriver à la pierre; on s'aperçut bientôt des frais énormes que nécessitait ce travail inconnu, et après quelques années on y renonça. Ces quelques années avaient cependant produit des trésors.

Il faut dire aussi que l'attention fut tout à coup détournée d'Herculanum et se reporta sur Pompeïa. Déjà, vers la fin du siècle précédent, on avait trouvé dans des ruines, sur les bords du fleuve Sarno, un trépied et un petit Priape en bronze; puis d'autres objets précieux avaient été le résultat d'une fouille particulière faite en 1689, à environ un mille de la mer, sur le flanc oriental du Vésuve; enfin, en 1748, des paysans creusent un fossé, quelque chose leur résiste; ils redoublent d'efforts, découvrent des monumens, des maisons, des statues; la ville ensevelie revoit le jour, la cité perdue est retrouvée; Pompeïa sort de son tombeau, morte il est vrai, mais belle encore, comme au jour où elle y est descendue. Jusqu'à cette heure on a évoqué l'ombre des hommes: de ce moment on va évoquer le spectre d'une ville. L'antiquité, racontée par les historiens, chantée par les poètes, rêvée par les savans, a pris tout à coup un corps: le passé se fait visible pour l'avenir.

Malheureusement, comme nous l'avons dit, une sensation peut être détruite, du moins en partie, par la progression. Ainsi est-il généralement de Pompeïa, qui, pour son malheur, a Herculanum sur son chemin. En effet, Herculanum, au lieu d'irriter la curiosité, la fatigue: on descend dans les fouilles d'Herculanum comme dans une mine, par une espèce de puits: ensuite viennent des corridors souterrains où l'on ne pénètre qu'avec des torches; corridors noircis par la fumée, qui de temps en temps laissent entrevoir, comme par la déchirure d'un voile, le coin d'une maison, le péristyle d'un temple, les degrés d'un théâtre; tout cela incomplet, mutilé, sombre, sans suite, sans ensemble, et par conséquent sans effet. Aussi, au bout d'une heure passée dans ces souterrains, le plus terrible antiquaire, l'archéologue le plus obstiné, le plus infatigable curieux, n'éprouvent-ils qu'un besoin, celui de respirer l'air du ciel, ne ressentent-ils qu'un désir, celui de revoir la clarté du jour. Ce fut ce qui nous arriva.

Nous nous remîmes en route après avoir visité cette momie de ville, et nous reprîmes la route qui conduit de Naples à Salerne. A une demi-lieue de la tour de l'Annonciation, une route s'offrit tracée sur le sable, s'enfonçant vers la gauche, et présentant à son entrée un poteau avec cette inscription: Via di Pompei. Nous la prîmes, et au bout d'une demi-heure de marche nous rencontrâmes une barrière qui s'ouvrit devant nous, et nous nous trouvâmes à cent pas de la maison de Diomède, et par conséquent à l'extrémité de la rue des Tombeaux.

Là, il faut le dire, malgré le tort qu'Herculanum fait à Pompeïa, l'impression est vive, profonde, durable; cette rue des Tombeaux est un magnifique péristyle pour entrer dans une ville morte; puis, tous ces monumens funèbres placés aux deux côtés de la route consulaire au bout de laquelle s'ouvre béante la porte de Pompeïa, ne dépassant pas la couche de sable qui les recouvrait, se sont conservés intacts comme au jour où ils sont sortis des mains de l'artiste: seulement le temps a déposé sur eux en passant cette belle teinte sombre, ce vernis des siècles, qui est la suprême beauté de toute architecture.

Joignez à cela la solitude, cette poétique gardienne des sépulcres et des ruines.

Que serait-ce donc, je le répète, si l'on n'avait point passé par Herculanum! Qu'on se figure, sous un soleil ardent, ou, si l'on aime mieux, sous un pâle rayon de la lune, une rue large de vingt pas, longue de cinq cents, toute sillonnée encore par les roues des chars antiques, toute garnie de trottoirs pareils aux nôtres, toute bordée, à droite et à gauche, par des monumens funéraires, au dessus desquels se balancent quelques maigres et tristes arbustes poussés à grand'peine dans cette cendre; offrant à son extrémité, comme une grande arche à travers laquelle on ne voit que le ciel, cette porte, par laquelle on allait de la ville des morts à la ville des vivans; qu'on entoure tout cela de silence, de solitude, de recueillement, et l'on aura une idée, bien incomplète encore, de l'aspect merveilleux que présente le faubourg de Pompeïa, appelé par les anciens le bourg d'Augustus Félix, et par les modernes la rue des Tombeaux.

Nous nous arrêtâmes, ne songeant plus à ce soleil de trente degrés qui tombait d'aplomb sur nos têtes, moi, pour prendre le nom de tous ces monumens, Jadin, pour faire un croquis de cette vue. On eût dit que nous avions peur de voir disparaître tout ce panorama d'un autre âge, et que nous voulions le fixer sur le papier avant qu'il s'envolât comme un songe ou qu'il s'évanouît comme une vision.

Au commencement de la rue s'ouvre la première maison déterrée. Par un hasard étrange, c'est une des plus complètes: cette maison était celle de l'affranchi Arrius Diomède.

Que notre lecteur se tranquillise, nous ne comptons pas l'entraîner dans une excursion domiciliaire. Nous visiterons trois ou quatre des maisons les plus importantes, nous entrerons dans une ou deux boutiques, nous passerons devant un temple, nous traverserons le Forum, nous ferons le tour d'un théâtre, nous lirons quelques inscriptions, et ce sera tout.

XIII

La Rue des Tombeaux.

La première, la seule maison même, je crois, de la rue des Tombeaux qui soit découverte, est celle de l'affranchi Arrius Diomède; vaste tombeau elle-même, car, dans sa galerie souterraine, où l'on descend par le jardin, on retrouva vingt squelettes.

Arrius Diomède ne démentait pas le proverbe: Riche comme un affranchi. Sa maison est comme celle d'un millionnaire. A défaut de gravure, essayons de faire comprendre par la description ce que c'était que la maison d'un millionnaire romain.

Quand nous disons que celle-ci appartenait à Arrius Diomède, il ne faut pas prendre à la lettre ce que nous disons: depuis qu'un Florentin a fait contre moi un volume parce que j'avais écrit Corso Donati au lieu de Cocco dei Donati, et Jacob de Pazzi au lieu de Jacques de Pazzi, je deviens méticuleux en diable en matière de noms, et je mets plutôt deux points sur un i que de n'en pas mettre du tout.

Ce qui a fait donner à la belle villa que nous allons décrire l'appellation sous laquelle elle est connue, c'est que le tombeau le plus voisin d'elle est consacré à la famille de l'affranchi Diomède. Cette fois, il n'y avait pas à s'y tromper, car il portait l'inscription suivante:

M. ARRIUS. I. L. DIOMEDES SIBI. SUIS. MEMORIÆ MAGISTER. PAG. AUG. FELIC. SUB. URB.

Ce qui voulait dire: «Marcus Arrius Diomède, affranchi de Julia, maître du bourg Augustus Félix, près de la ville, a élevé ce tombeau à sa mémoire et à celle des siens.»

Or, après que la maison avait donné un nom au tombeau, le tombeau à son tour en donna un à la maison.

Non seulement c'était une maison de la plus suprême élégance, et bâtie à une des plus heureuses époques de l'art romain, c'est-à-dire sous le règne d'Auguste; mais encore c'était un des plus grands édifices particuliers de Pompeïa: deux étages restent debout; le troisième manque.

On monte quelques degrés, puis on entre par une petite porte dans une cour ouverte, environnée de quatorze colonnes: cette cour, comme toutes les cours antiques, avait la forme d'un cloître; ces colonnes soutenaient un toit dont l'inclinaison intérieure versait les eaux dans un petit canal; aussi cette cour s'appelait-elle l'impluvium.

C'est en côtoyant cette cour et en se promenant à l'abri de ce toit, lorsqu'ils n'étaient pas au forum ou lorsqu'il pleuvait, que les Romains, ces éternels promeneurs, passaient leur vie. Les murs de ces portiques étaient élégamment peints à fresque, ressemblance qu'ils avaient de plus avec les cloîtres des riches couvent de Saint-Marc, à Florence.

Cette cour faisait ordinairement le centre des maisons romaines; toute les portes des différens appartemens, depuis celles des esclaves jusqu'à celle du maître de la maison, s'ouvraient sous ces portiques. Le patron, en s'y promenant, voyait à peu près tout ce qui se passait chez lui.

Un petit jardin, qui devait être plein de fleurs, était au milieu de cette cour, traversée par le canal dont nous avons parlé, lequel recevait l'eau de pluie et la conduisait à deux citernes. Ces citernes avaient des margelles de pierres volcaniques, et dans une de ces pierres on retrouva la cannelure qui fixait la corde à l'aide de laquelle on tirait l'eau. Tout ce qui ne devait pas être planté était pavé avec des morceaux de mosaïque maintenus par un enduit de tuile pilée. Au dehors et sous le portique était une niche contenant une petite statue de Minerve.

A droite étaient les chambres pour les esclaves; au milieu de ces chambres, il y avait un petit escalier qui conduisait à l'étage supérieur. On retrouva dans cet étage, qui était probablement un grenier, de la paille et de l'orge. A côté de l'escalier étaient les amphores et une armoire; à gauche se trouvaient les bains. Les bains faisaient chez les Romains la jouissance suprême de la vie intérieure. Aussi, au contraire de chez nous, où l'on possède à grand'peine un simple cabinet de toilette, les bains, dans une maison romaine, occupaient-ils en général le sixième de l'appartement.

C'est que c'était une très grande affaire que de prendre un bain sous le règne des douze Césars.

Chez nous, on se blottit dans une baignoire plus ou moins courte. Heureux ceux qui ont de petites jambes ou de grandes baignoires!

Puis, après une demi-heure passée à se tourner et à se retourner pour éviter les crampes, on sonne, on s'essuie avec du linge froid ou brûlant, on se rhabille et l'on sort.

Chez les Romains, c'était tout autre chose. Voyez plutôt les bains de l'affranchi Arrius Diomède.

Il y avait d'abord une première chambre. Dans cette première chambre, on trouva un bassin pour le bain froid. Ce bassin était entouré d'un joli petit portique avec des colonnes octogones, au fond duquel était un fourneau; sur ce fourneau étaient un chaudron et une poêle à deux anses encore noircis par la fumée, un gril de fer, plusieurs pots de terre et une casserole.

Il paraît que, comme nous, les Romains se faisaient quelquefois servir à déjeûner dans leurs bains froids.

Il y avait ensuite une seconde chambre: c'était celle où ceux qui voulaient prendre les bains chauds se déshabillaient; on l'appelait apodyterium. Puis il y avait une troisième chambre: c'était celle où étaient à la fois le bain chaud et la fournaise. La fournaise était une construction de brique pareille à un poêle; seulement sa forme était longue au lieu d'être élevée. Trois vases de cuivre contenaient de l'eau portée à des degrés différens: l'eau froide, l'eau tiède et l'eau chaude. Des tuyaux de plomb, qui servaient de conducteurs à cette eau, s'ouvraient par des robinets à peu près pareils aux nôtres, et permettaient au baigneur de hausser ou diminuer la température de son bain.

Alors on quittait le rez-de-chaussée et l'on montait au premier étage. Là, exactement au dessus de l'autre, se trouvait une petite chambre que l'on appelait l'étuve. On y pénétrait après avoir traversé une autre chambre, où l'on déposait les vêtemens dont on s'était couvert pour monter du rez-de-chaussée au premier étage. De cette première chambre, on traversait le tepidarium, où l'on ne s'arrêtait qu'au retour, et l'on entrait dans l'étuve. C'est dans cette étuve, située, comme nous l'avons dit, au dessus de la fournaise, qu'on prenait le bain de vapeur.

Une fenêtre s'ouvrant sur la petite cour servait à donner de l'air au baigneur quand il était sur le point d'étouffer. Une lampe était posée dans une niche qui donnait à la fois dans l'étuve et dans le tepidarium, et qui, lorsqu'on voulait prendre des bains le soir, éclairait les deux appartemens.

Aujourd'hui que les bains russes sont à la mode, il est inutile de décrire cette douleur graduée dont les anciens s'étaient fait une jouissance. Lorsqu'ils avaient passé dans l'étuve le temps qu'ils voulaient consacrer à fondre, ils repassaient dans le tepidarium. Là, un esclave attendait le baigneur; il tenait d'une main une fiole et de l'autre un frottoir. Le frottoir était composé de petites lames d'ivoire, d'argent ou d'or, pareilles, moins les dents, à celles d'une étrille, et s'appelait strigilis. La petite fiole contenait une huile parfumée et se nommait guttum. D'abord, l'esclave grattait le baigneur avec le strigilis, puis il inclinait au dessus de sa tête et de ses épaules le guttum, en laissait tomber quelques gouttes d'huile odorante qu'il lui étendait par tout le corps avec la main. Le tepidarium, comme l'étuve, avait une fenêtre; mais cette fenêtre l'emporte fort en célébrité sur la fenêtre sa voisine. Cela tient à ce que, dans ses châssis de bois réduits en cendre, on retrouva quatre carreaux de vitre.

Or, au moment où on les retrouva, un savant italien venait de prouver, dans un ouvrage en quatre volumes in-quarto, que les anciens ne connaissaient pas le verre.

Le libraire qui avait imprimé l'ouvrage fut ruiné, mais l'auteur n'en resta pas moins un savantissime.

Outre cette fenêtre, on retrouva dans le tepidarium des siéges en bois, et à terre, à côté de l'un d'eux, le fond d'un panier.

De cette chambre, où se terminait l'opération du bain, on repassait dans l'apodyterium, où l'on se rhabillait avec les vêtemens que les esclaves avaient montés, et tout était fini.

L'empereur Commode prenait par jour sept bains dans le genre de celui-ci. Il devait lui rester, comme on le voit, pour les soins de son empire, encore moins de temps qu'il n'en restait à Orosmane, lequel, s'il faut en croire M. de Voltaire, n'y donnait cependant qu'une heure.

Des bains nous passâmes dans une espèce de dépense attenante aux chambres à coucher. Dans cette dépense, on trouva à terre, et au pied d'une table de marbre soutenue par la statue d'une jeune prêtresse, plusieurs vases de cuisine.

Dans les chambres à coucher, on ne retrouva rien que des peintures encore fraîche, des mosaïques et des marbres. Au reste, toutes ces chambres à coucher, éclairées par la porte seulement, étaient petites et devaient être fort peu confortables.

Au milieu de ces chambres était une salle à manger, bâtie en forme d'hémicycle, et dans laquelle on voit encore la place de la table. On y retrouva des vases de terre et de bronze, des moules à pâtisserie de la forme des nôtres, deux petits trépieds destinés à soutenir les lampes quand on dînait ou soupait à la lumière; deux petits bassins à laver les mains; deux candélabres, dont l'un avait la forme d'un tronc d'arbre; deux couteaux avec des manches d'os; enfin, des anneaux avec de petites plaques pour les armoires. Tout autour des murailles étaient peintes des fresques représentant des poissons de toute forme et de toute couleur, lesquelles, outre la porte, étaient éclairées par trois fenêtres donnant sur la campagne, et s'ouvrant à l'orient et au midi.

Dans l'autre face du portique s'ouvrait l'exedra, ou le salon de réception. Quelques cabinets aboutissaient à ce salon; dans l'un d'eux on retrouva une table ronde en marbre blanc, ornée de deux têtes de tigre, dont chacune faisait jaillir l'eau par sa bouche; des médaillons de marbre représentant Vulcain près de son enclume; une femme ailée, tenant d'une main un papillon et de l'autre un flambeau qu'elle approche d'un autel, auquel elle va mettre le feu; un Hercule appuyé sur sa massue avec une peau de lion, un carquois et des flèches; des faunes avec un vase et un thyrse dans les mains; cinq petits masques troués à la place des yeux et de la bouche; enfin un lièvre qui grignote des fruits.

Puis, des étages supérieurs étaient tombés, dans ce salon et dans les cabinets voisins, des vases d'argent sculptés, un vase de cuisine en bronze, des pièces de monnaie, dont une était de Naples antique, c'est à-dire avait déjà près de cinq cents ans à cette époque; enfin, différens morceaux d'ivoire détachés d'une petite statue qu'ils recouvraient, et qui servaient d'ornement à un meuble.

De l'exedra on passe sur une terrasse; cette terrasse dominait le quartier des esclaves. Dans ce quartier on trouva une bouteille suspendue à un clou, des vases de terre cuite, une lampe, quatre bêches et un râteau de fer; un couteau à manche d'os, des vases de verre et des monnaies de bronze: c'était l'ameublement et la richesse de la pauvre petite colonie.

Près d'une porte étaient un squelette d'homme et un squelette de brebis: la brebis avait encore sa clochette.

Outre les pièces que nous avons décrites, il y avait encore un appartement d'été; on descendait dans cet appartement par un petit escalier; les pièces en étaient voûtées, ornées de fresques et pavées en mosaïque. Les peintures qui couvraient les murailles de la plus grande de ces pièces représentaient une Uranie, une Melpomène, une Minerve, un pédagogue assis, tenant un bâton à la main et ayant un coffre plein de papyrus à ses pieds; des génies et des bacchantes qui dansent en pinçant de la sambuca, ce qui fit croire que cette chambre était une bibliothèque. Un reste de tapis en couvrait le pavé.

De cette chambre, et en traversant le jardin, on descend dans une galerie souterraine; c'est dans celle galerie que s'étaient réfugiés les habitans de la maison. On y retrouva vingt squelettes appuyés au mur: deux de ces squelettes appartenaient à des enfans; un troisième était, selon toute probabilité, celui de la maîtresse de la maison, car on lui trouva au bras deux bracelets et aux doigts quatre anneaux. Tous avaient été étouffés par la cendre; et comme à cette cendre avaient succédé des torrens d'eau, elle avait été changée en un limon qui s'était séché lentement, enveloppant les cadavres comme un moule. Aussi, lorsqu'on les trouva, ces cadavres étaient-ils parfaitement conservés; mais à peine les toucha-t-on du bout du doigt qu'ils tombèrent réduits en poudre, et ne laissèrent debout que leurs ossemens. Le limon qui les emboîtait demeura plus solide, et l'on conserve au musée de Naples un fragment de cette terre dans lequel est empreint un magnifique sein de femme à la surface duquel on distingue les plis d'une robe de mousseline. Un second fragment garde le moule de deux épaules; un troisième, le contour d'un bras; tout cela jeune et arrondi, tout cela magnifique de forme.

En outre, on trouva à terre deux colliers d'or, dont l'un est orné de neuf plaques d'émeraudes, et dont l'autre portait une chaînette au bout de laquelle pendaient deux feuilles de pampre; deux anneaux d'argent, une grosse épingle, un candélabre dont le pied était formé par trois jambes d'homme, un paquet de clés, deux améthystes, sur l'une desquelles était gravée une Vénus Anadyomène, dans la même pose que la Vénus de Médicis; enfin trente-une pièces de monnaie presque toutes consulaires et quarante-quatre autres presque toutes impériales, parmi lesquelles étaient plusieurs Galba et plusieurs Vespasien.

Mais dans cette galerie funèbre n'étaient point renfermés tous les cadavres. Un autre squelette fut retrouvé près de la porte qui donnait du côté de la mer; celui-là, sans doute, était le squelette du maître de la maison, car il tenait dans une main une clé et dans l'autre une bague et un rouleau de dix pièces d'or à l'effigie de Néron et d'Agrippine, de Vitellius, de Vespasien et de Titus, quatre-vingt-huit pièces d'argent impériales et consulaires au nombre desquelles étaient un Marc-Antoine et une Cléopâtre, et enfin quelques sous en bronze à l'effigie d'Auguste et de Claude. A quelques pas du cadavre de cet homme, on trouva encore deux autres squelettes auprès desquels étaient cinq médailles de bronze; puis, hors de la porte et en s'avançant vers la mer, neuf autres squelettes encore, appartenant probablement à la famille d'Arrius Diomède. On sait que les anciens entendaient par famille cette innombrable troupe d'esclaves et de chiens attachée à toute riche maison.

Aux angles de ces appartemens inférieurs étaient deux cabinets, dans l'un desquels on trouva un squelette ayant au poignet un bracelet de bronze, au doigt un anneau d'argent, à la main une faucille de fer. Près de ces cabinets étaient deux enclos, qui, selon toute apparence, avaient été recouverts d'un treillage garni de vigne et qui devait servir de jeu de boules. Enfin, hors de la maison et s'étendant du côté de la mer, on retrouva un champ labouré à sillons, près duquel était une aire pour battre le blé.

Une vaste enceinte séparait du côté opposé la maison de la rue; elle était entourée d'un mur solide, appuyé à un terre-plain percé de tuyaux. Cette enceinte était le cimetière des esclaves. En la fouillant, on y trouva une grande quantité d'os humains, et les coquilles des limaçons qu'on avait l'habitude de manger aux repas mortuaires.

Quant au tombeau préparé par le maître de la maison pour lui et les siens, et dans lequel reposaient son frère aîné et Arria, sa huitième fille, nous avons déjà dit qu'il s'élevait sur la rue, et que cette demeure des morts rivalisait d'élégance et de richesse avec la demeure des vivans.

Parmi ces tombeaux qui bordent les deux côtés de la voie consulaire, les plus remarquables après celui de la famille Diomède sont les tombeaux des deux Tyché, et le cénotaphe de Calventius.

Le premier que l'on rencontre est celui de Nevoleïa Tyché, découvert en 1813. C'est un large piédestal formé par cinq rangs de longues pierres volcaniques que surmontent deux degrés soutenant un autel de marbre. Sur cet autel est placé le buste de Nevoleïa. Au dessous du buste on lit une inscription latine de laquelle nous nous contentons de donner une traduction: «Nevoleïa Tyché, affranchie de Julie, à elle-même, et à Caïus Munatius Faustus Augustal qui, avec le consentement du peuple, reçut des décurions le bisellium pour ses mérites.--Nevoleïa Tyché, de son vivant, a élevé ce monument à ses affranchis et affranchies et à ceux de Caïus Munatius Faustus.»

Ce tombeau est orné de trois bas-reliefs, tous trois assez curieux.

Le premier qui s'offre à la vue du côté de Naples est un navire qui entre dans le port. De petits génie en carguent les voiles; un homme est au gouvernail: la tête de Minerve orne la proue.

Dans un pays où, comme du temps de Figaro, on ne peut écrire sur rien qui touche au gouvernement, à la politique, à l'administration, à la littérature, ni à quelque chose que ce soit, on comprend combien l'on a écrit de volumes sur cette sculpture. Cette sculpture, c'était une bonne fortune. Les savans n'auraient donné pour rien au monde cette sculpture, c'était leur pain quotidien. Il a peut-être paru cinquante volumes sur cette bienheureuse sculpture. Dieu fasse paix à ceux qui les ont écrits! Dieu fasse miséricorde à ceux qui les ont lus!

Les uns y ont vu une allégorie, les autres une réalité.

Ceux qui ont vu une allégorie se sont extasiés sur la pensée qu'elle représentait. Le navire de la Vie, conduit par la Sagesse, touche au port de la Tombe, après avoir traversé les écueils des Passions.

Ceux-là se sont appuyés sur un passage de Pope, qui est venu seize siècles plus tard; mais cela ne fait rien: les grandes vérités sont de tous les temps.

Le passage disait: «Nous faisons voile de différentes manières sur le vaste océan de la vie. La Raison est la carte; la Passion est le vent.» Cela rappelle de la science rétrospective.

Ceux qui y ont vu une réalité ont dit tout bonnement que, comme Munatius exerçait le commerce maritime, ce bas-relief n'était rien autre chose que le prospectus posthume de sa profession. Ceux-ci se sont appuyés sur ce passage de Pétrone, où Trimalcyon, qui était marchand, dit à Albine: «Je te prie aussi que les navires que tu sculpteras sur mon tombeau aillent à pleines voiles, et que je sois assis au tribunal avec ma toge, avec cinq anneaux d'or et avec un sac rempli d'argent pour le jeter au peuple.» Ceci est de la science prospective; que les savans me permettent de risquer le mot.

On comprend que la question était grave. Aussi la lutte, commencée en 1813, existait-elle encore en 1815, plus acharnée que jamais. Positivistes et allégoristes en appelaient à toutes les académies italiennes, depuis celle de Naples jusqu'à celle de Saint-Marin. L'un d'eux, plus exaspéré que les autres, allait partir pour Paris afin de soumettre cette énigme à l'Institut. Il était venu, trois jours avant son départ, me proposer sérieusement de faire en français la traduction des deux volumes qu'il avait écrits sur cette question européenne. Je mis ce monsieur à la porte.

Le bas-relief opposé, c'est-à-dire celui qui regarde Pompeïa, représente le bisellium dont il est question dans l'épitaphe. Vous ne savez peut-être pas ce que c'est que le bisellium; je vais vous le dire. Depuis que j'habite l'Italie, je deviens savant à mon tour. Pardonnez-moi mes offenses comme je les pardonne à ceux qui m'ont offensé.

Le bisellium, dont la forme serait encore inconnue sans le précieux bas-relief que nous a conservé la tombe de Nevoleïa, est un banc oblong garni d'un coussin, orné de franges, avec un tabouret au dessous. Le citoyen qui avait eu le bonheur d'obtenir le bisellium avait le droit de s'asseoir tout seul dans les assemblées publiques sur ce siége où cependant on pouvait tenir à deux. Ces honneurs du bisellium étaient fort enviés des Pompéïens, qui, à ce qu'il paraît, aimaient par dessus toute chose à avoir les coudées franches. Cela ressemblait beaucoup aux gens vertueux de Saint-Just, à qui le jeune conventionnel voulait qu'on accordât le privilége de se promener le dimanche avec un habit gris-perle et un bouquet de roses au côté.

Quant au bas-relief du milieu, c'est-à-dire quant à celui qui donne sur la rue, il représente le sacrifice qui eut lieu aux funérailles mêmes de Munatius Faustus. Un jeune prêtre pose l'urne sur l'autel, tandis qu'un enfant l'assiste. A droite sont les décurions, les officiers du municipium et les sexviri augustales, dont Munatius avait l'honneur de faire partie, et qui viennent rendre leurs derniers devoirs à leur collègue. A gauche, un groupe d'hommes et de femmes s'avance vers l'autel et présente des offrandes. Parmi ces dernières, une jeune fille se renverse accablée de douleur. Les savans, de leur autorité privée, ont décidé que ce personnage était Nevoleïa elle-même. Je n'ai absolument rien à dire contre cette opinion.

Après avoir fait le tour de ce magnifique tombeau, et tandis que Jadin en faisait un croquis, je descendis dans le colombarium. C'était une petite chambre de six ou huit pieds carrés; une niche pratiquée dans la muraille contenait une grande urne d'argile, pleine de cendres et d'os. Les mêmes savans ont décidé que c'étaient les restes de Nevoleïa et de Munatius, sentimentalement réunis les uns aux autres pour l'éternité. D'autres urnes contenaient d'autres ossemens, et de plus les pièces de monnaie destinées à Caron. L'Académie de Naples s'occupe à décider en ce moment si ce n'est pas de cette coutume antique que vient l'habitude de payer un sou en traversant le pont des Arts.

En outre, on trouva sur le sol trois vases de terre renfermés dans trois vases de plomb; un de ces vases contenait de l'eau; les autres, de l'eau, du vin et de l'huile sur laquelle surnageaient des ossemens. Au fond, il y avait un précipité de cendres et de substances animales. C'étaient les restes des libations et des essences qu'on répandait d'ordinaire sur les reliques des morts, lorsqu'on les déposait dans le sépulcre après les avoir recueillis du bûcher.

Le sépulcre de la seconde Tyché n'était pas moins curieux que celui de la première. C'est un cénotaphe de la même forme à peu près que celui que nous venons de décrire, surmonté par un cyppe que couronne une tête humaine vue de face, portant des cheveux réunis en tresses et noués derrière le cou. Sur cette tête est gravée l'inscription suivante qui a donné force tablature aux savans, et qui cependant me paraît on ne peut plus simple:

JUNONI TYCHES JULIÆ AUGUSTAE VENER.

On voit que les anciens, sous le rapport de la courtisanerie, étaient encore plus avancés que nous. Tout titre qui les rapprochait des princes les honorait, quel que fût ce titre. Ouvrez Tacite, et vous verrez que Pétrone remplissait glorieusement près de Néron l'emploi que Tyché avait accepté près de Julie. Bref, après avoir gagné sa retraite, Tyché se retira à Pompeïa, où probablement elle fit pénitence pour sa vie passée, puisqu'en mourant elle se recommandait à Junon, la plus rogue de toutes les déesses. Il est vrai que les savans expliquent cette anomalie, en disant que les divinités protectrices des femmes s'appelaient junons, et celles des hommes génies; mais alors il me semble qu'il y aurait un pluriel au lieu d'un singulier, et qu'on lirait sur l'épitaphe Junonibus et non Junoni. Je soumets cette observation à MM. les archéologues avec toute l'humilité d'un néophyte.

Le tombeau de Calventius, découvert en 1813, est, comme celui des deux Tychés, du beau temps de l'architecture romaine. Aussi, comme pour le défendre des injures des passans, est-il environné de murailles sans ouverture. Sa matière est de marbre blanc, ses ornemens sont d'un beau style, et il se termine par deux enroulemens de palmes avec des têtes de béliers. C'était, comme Munatius Faustus, un augustal; comme Munatius Faustus, il jouissait des honneurs du bisellium.

Voici son épitaphe:

«A Caïus Calventius Quietus Augustal. L'honneur du bisellium lui a été décerné par le décret des décurions, et avec le consentement du peuple, à cause de sa magnificence.»

Le cénotaphe de Calventius est massif, c'est-à-dire que c'est un tombeau honorifique. Le mur qui l'entoure et le protége avait fait croire qu'en pénétrant dans l'intérieur, on y trouverait quelque trésor caché. En conséquence, on brisa le monument du côté qui regarde l'ouest. Mais alors on s'aperçut que l'on venait de commettre un sacrilége inutile.

Deux couronnes de chêne indiquent qu'à l'honneur du bisellium Calventius joignait l'honneur plus insigne encore d'avoir reçu la couronne civique.

Outre les quatre tombeaux que nous venons de décrire, il y en a une soixantaine d'autres devant lesquels nous nous contentons de faire passer le lecteur, comme Ruy Gomez de Sylva fait passer Charles-Quint devant une partie de ses aïeux. Seulement, nous le prévenons, comme le fait le respectable tuteur de dona Sol, que nous en passons, et des meilleurs, afin d'arriver plus vite à la porte de Pompeïa.

XIV

Petites Affiches.

Nous suivîmes la voie consulaire et nous arrivâmes à la porte d'Herculanum. Disons un mot de la voie consulaire et de la porte d'Herculanum; puis nous ferons un tour dans la ville même de Pompeïa.

La voie consulaire était un rameau de cette fameuse voie Appienne qui allait de Rome à Naples; elle la joignait au nord à Capoue, et s'étendait au midi jusqu'à Reggio: c'était la troisième voie romaine décrite par Strabon, qui passait par le pays des Brutiens, la Lucanie, le Samnium, la Campanie, où elle rejoignait la voie Appienne.

Ces grands chemins étaient sous l'inspection des censeurs, qui devaient les tenir en bon état. Tite-Live trace à ces estimables magistrats les devoirs qu'ils avaient à remplir à cet égard. «Les censeurs, dit-il, doivent, dans l'intérieur des villes, faire construire les chemins avec de la pierre de silex; mais, dans la campagne et hors les murs, c'est avec des cailloux que les routes et les trottoirs doivent être fabriqués.» Or, qu'étaient-ce que ces chemins en cailloutis, si ce n'est nos routes ferrées? M. Macadam est un grand plagiaire d'avoir donné la recette comme de lui, tandis qu'elle date, ainsi qu'on le voit, d'une vingtaine d'années avant le Christ.

La ville de Pompeïa est encore aujourd'hui pavée selon les réglemens de l'époque. Seulement, hors des murs, dans la campagne, les routes se sont un peu détériorées, et il n'y aurait pas de mal que les censeurs s'en occupassent.

Quant à la porte d'Herculanum, il n'y faut rien changer, elle est bien celle qui convient à la nécropole à laquelle elle donne entrée: ruine qui conduit à des ruines, poterne sans gardes qui mène à une ville sans habitans.

Sa voûte s'est écroulée, lassée qu'elle était de porter dix-sept siècles. La herse s'est faite poussière comme la poussière qui la couvrait; mais les ouvertures latérales, plus étroites et plus basses, ont conservé leurs voûtes; on voit encore la rainure où glissait la barrière disparue.

En arrivant sur le seuil de Pompeïa, on s'arrête un instant, on regarde autour de soi, on regarde devant soi, on plonge les yeux devant toutes les courbures des rues, dans tous les angles des ruines, dans tous les plis du terrain; on ne voit pas un être vivant; on écoute, on n'entend pas un seul bruit.

Alors se présente un escalier aux larges marches; cet escalier conduit aux murailles publiques, qui furent découvertes de 1811 à 1814, c'est-à-dire pendant le règne de Murat.

Ces murailles furent bâties, comme celles de Fiesole, de Roselle et de Volterra, avec de grandes pierres de travertin à leur base, et dans leur partie supérieure avec des pierres volcaniques posées les unes sur les autres, sans autre lien que leur propre aplomb, sans autre ciment que leur seul poids. Trois chars pouvaient y passer de front, et aujourd'hui l'on peut s'y promener comme aux jours de Sylla et de Cicéron.

Des lettres osques et étrusques sont gravées sur le revers de chaque pierre; on suppose que, ces pierres se taillant d'avance dans la carrière d'où on les tirait, les lettres étaient des signes tracés par les ouvriers pour reconnaître la position qu'était destinée à occuper chacune d'elles.

Du haut de cette muraille on plane, comme Asmodée, sur une ville sans toits.

En descendant de la muraille, on trouve à gauche la maison du triclinium; un banc recouvert d'une treille lui a fait donner ce nom gastronomique. Elle avait été mise par son maître sous la garde de la Fortune, dont on retrouva l'image dans une espèce de petite chapelle.

En face de cette maison est celle de Jules Polybe. Il n'y avait point à se tromper sur celle-là, le nom de JULIUS POLIBIUS étant écrit sur la porte en lettres noires.

Maintenant, quelle était sa destination? Les savans veulent, les uns que ce soit une auberge, les autres un relais de poste. Ils se fondent sur ce qu'on y a trouvé des ossemens de chevaux et des pièces de fer qui ne pouvaient être que des essieux.

Après cette maison s'élève un grand pilier dont la nature occupa fort l'académie d'Herculanum. Elle prétendit d'abord, entre autres choses, que cette image était un talisman contre la jettatura, et puis elle y reconnut une enseigne de bijoutier. Comme cette opinion était la moins plausible, tout le monde s'y rallia.

Il est vrai que les fouilles exécutées dans la maison attenante produisirent une quantité très grande d'objets pareils en corail, en or et en argent, lesquels se portaient autrefois, comme se portent encore aujourd'hui à Naples les mains et les cornes. Il faut dire le pour et le contre.

Mais ce qui nous frappa surtout, c'est la quantité, c'est la variété des inscriptions en lettres noires ou rouges, en caractères osques ou samnites, en latin ou en grec, qui couvrent les murailles. Londres, la ville des puffs par excellence, où chaque coin de muraille blanche est loué, où les affiches, après s'être hissées du premier au second étage, grimpent du second étage au troisième, enjambent le toit et vont se coller à la cheminée, Londres est, sous ce rapport, bien en arrière de Pompeïa: qu'est-ce qu'un malheureux lambeau de papier que le premier vent emporte, que la première pluie décolle, que le premier gamin arrache, près de cette encre indélébile qui dure depuis dix-huit cents ans!

Aussi, au lieu d'entrer tout d'abord dans les maisons, nous nous mîmes à courir les rues le nez en l'air comme de véritables badauds, lisant les enseignes des boutiques et les affiches des spectacles, exactement comme ces provinciaux qui se demandent: Achèterons-nous une canne ou un parapluie? Irons-nous aux Variétés ou à l'Opéra? N'est-ce pas une chose curieuse en effet, que de voir encore survivre aux habitans, aux maisons, à la ville, cet intérêt personnel qui, alors comme aujourd'hui, par les plus humbles prières et par les plus belles promesses, essayait d'attirer à lui l'attention du public, les faveurs des puissans, l'argent de tous.

Voulez-vous lire quelques unes de ces inscriptions? Voici les plus curieuses:

Marcellinum ædilem lignarii et plaustarii rogant ut faveat.

Ce qui veut dire:

«Les charpentiers et les charretiers se recommandent à l'édile Marcellinus.»

Voulez-vous savoir où vous pouviez loger? Tâchez de déchiffrer cet avis en langue étrusque:

EKSVC· AMVIANVR· EITVNS· ANTER· TIVRRI· XII· INI· HEIS· ARINV· PVPH· PHAAMAT· MR· AARIRIIS· V.

Ce qui signifie, au dire des gens qui parlent étrusque, et je prie le lecteur de ne pas me confondre avec ces messieurs:

«Voyageur, en traversant d'ici à la douzième tour, tu trouveras Sarinus, fils de Publius, qui tient auberge. Salut!»

Maintenant que vous savez où vous loger, voulez-vous aller au spectacle? Appelez le garçon et dites-lui d'aller vous louer une place. Il vous rapportera un billet ainsi conçu:

CAR. II CUN. III GRAD. VIII CASINA PLAUTI.

Vous voilà tranquille: vous avez la seconde travée, dans le troisième coin, sur le huitième gradin, et l'on joue la Casina de Plaute.

Au reste, si vous aimez mieux les spectacles du cirque que ceux du théâtre, si vous préférez la réalité à la fiction, faites mieux, allez jusqu'au carrefour de la fontaine; c'est là que sont les programmes des spectacles; il y en a pour tous les goûts. Voyez:

Glad. paria XXX matutini erunt.

«Trente paires de gladiateurs combattront au lever du soleil.»

Car, vous le savez, les combats des gladiateurs étaient si appréciés des Romains, qu'il y avait ordinairement deux combats de ce genre par jour, l'un le matin, l'autre à midi: il fallait bien faire quelque chose pour les paresseux.

Aimez-vous mieux une chasse? Vous savez ce que les Romains appelaient une chasse? On plantait des arbres dans l'amphithéâtre pour simuler une forêt, puis dans cette forêt, on lâchait deux ou trois lions, quatre ou cinq tigres, cinq ou six panthères, un rhinocéros, un éléphant, un boa et un crocodile; puis une dizaine de bestiaires entraient, et la lutte de l'instinct et du jugement, de la force et de l'adresse commençait.

Aussi, c'est là que véritablement les Romains se récréaient. Avec les hommes, nature civilisée, combattans sortis de l'école, meurtriers qui se poignardaient avec art, tout était à peu près prévu d'avance. On aurait pu, pour peu qu'on fût un habitué, donner le programme de l'assaut, dire comment tel maître porterait tel coup, comment tel autre le parerait. Mais avec les lions, avec les tigres, avec les panthères, avec les rhinocéros, avec les boas et les crocodiles, c'était bien différent: là, tout était imprévu. Chaque animal déployait le courage, la force ou la ruse qui lui était propre. C'était véritablement un combat, c'était plus qu'un combat, c'était un carnage. Les duels entre gladiateurs finissaient tous de la même manière à peu près: le blessé tombait sur un genou, s'avouait vaincu, tendait la gorge et recevait le coup de la manière la plus gracieuse qu'il lui était possible. Mais on se lasse de tout, même de voir mourir avec grâce. Puis, d'ailleurs, ces diables de gladiateurs s'entendaient entre eux; ils ne se faisaient pas souffrir le moins du monde: ils coupaient la carodite, et tout était dit. Il y avait si peu d'agonie, que ce n'était pas la peine d'en parler; tandis que les animaux, peste! ils n'y mettaient pas de complaisance; ils frappaient où ils pouvaient et comme ils pouvaient, des dents, des griffes, de la corne; ils brisaient bras et jambes, faisaient voler des lambeaux de chair jusqu'au trône de l'empereur, jusqu'à la tribune des vestales et des chevaliers; ils s'acharnaient sur le moribond, lui fouillaient la poitrine, lui rongeaient la tête, lui buvaient le sang; il n'y avait pas moyen de prendre une pose théâtrale, de choisir une attitude académique: il fallait souffrir, il fallait se débattre, il fallait crier; cela du moins, c'était amusant à voir, c'était curieux à étudier! Aussi, l'empereur Claude, de grotesque mémoire, ne s'en rassasiait-il pas. Il y venait au point du jour, il y restait jusqu'à midi, et souvent encore, quand le peuple s'en allait pour dîner, il demeurait seul sur son trône, interrogeait l'inspecteur des jeux sur l'heure où ils allaient recommencer. Eh bien! je vous le disais, avez-vous les goûts de l'empereur Claude? Voici votre affaire:

N. Popidi Rufi · fam. glad. IV · K · nov. Pompeis Venatione et XII · K · mai. Mala et vela erunt O. Procurator, felicitas.

«La troupe des gladiateurs de Numerius Popidius Rufus donnera une chasse à Pompeïa, le quatrième jour des calendes de novembre et le douzième jour des calendes de mai. On y déploiera les voiles. Octavius, procurateur des jeux. Salut!»

Au reste, si vous ne vous sentez pas bien dans l'auberge de M. Varinus, vous savez que vous pouvez vous loger en ville. Cherchez, il y a des pancartes d'appartemens à louer de tous côtés. Un second étage vous va-t-il?

«Cneus Pompeius Diogenes louera aux calendes de juillet l'étage supérieur de sa maison.»

Ou bien aimez-vous mieux être principal locataire et gagner quelque chose en détaillant? Il y a une certaine Julia Felix, fille de Spurius, qui propose de louer, du premier au six des ides d'août, et pour cinq années consécutives, une partie de son patrimoine, se composant d'un appartement de bains, d'un venereum et de neuf cents boutiques et étaux. Seulement vous êtes prévenu que c'est une personne honnête et qui tient à ce qu'il ne se passe chez elle que des choses convenables. Autrement le bail sera résilié de plein droit. Voici les conditions; c'est à prendre ou à laisser:

In praediis Juliae S.P.F. Felicis locantur balneum, Venereum et nongentum tabernae, pergulae. Coenacula ex idibus Aug. primis, in id. Aug. sextas, annos continuos quinque S·Q·D·L·E·N·C.

Je vous avais bien dit qu'elle était fort sévère; sa dernière condition n'est indiquée que par des initiales.

Maintenant, si vous n'êtes venu ni pour louer ni pour sous-louer, si vous ne voulez pas dépenser votre argent au théâtre ou au cirque, si votre bourse est vide, ce qui peut arriver aux plus honnêtes gens de la terre, et ce qui arrive même plutôt à ceux-là qu'à d'autres, attendez jusqu'au jour des calendes de juin: l'édile donne spectacle gratis.

Vous savez ce que c'est qu'un édile, n'est-ce pas? C'est un homme qui a mangé le tiers de sa fortune pour arriver où il est, et qui mangera les deux autres tiers pour devenir préteur. Aussi, quant à la justice qu'il doit rendre, il ne s'en occupe pas le moins du monde. Jugeât-il comme l'empereur Claude depuis le matin jusqu'au soir, personne ne lui en aurait la moindre obligation. Non, son état est d'amuser le peuple; c'est pour cela que le peuple l'a nommé. Aussi donne-t-il une fête tous les huit jours, un combat de gladiateurs tous les mois et une chasse tous les semestres. C'est que les animaux coûtent cher; il faut les faire venir de l'Atlas, du Nil, de l'Inde. Avec le prix d'un lion à crinière, on achète huit gladiateurs. Les panthères coûtent six mille sesterces, et les tigres dix mille. On ne trouve plus de rhinocéros qu'au delà du lac Natron. Il faut remonter jusqu'à la troisième cataracte pour pêcher un crocodile de dix pieds, et le moindre boa est hors de prix.

Aulus Svezius Cerius, qui vous promet une chasse pour le mois de juin, sera ruiné au mois de septembre; mais qu'importe? Au mois d'octobre se font les élections, et si l'édile a bien amusé le peuple, il sera élu préteur, c'est-à-dire roi d'une province, non pas d'une province comme le Languedoc ou le Berri, la Bretagne ou l'Artois, l'Alsace ou la Franche-Comte: ce n'est pas de pareils lambeaux que Rome a pour provinces; les provinces de Rome, c'est l'Afrique, l'Espagne, la Syrie, l'Égypte, la Grèce, la Cappadoce ou le Pont; c'est mille lieues carrées de terrain, six cents villes, dix mille villages, vingt millions d'habitans, non pas à gouverner, non pas à régir, non pas à civiliser, mais à piller, à voler, à pressurer, car tout est au préteur; le préteur a pleins pouvoirs, le préteur a droit de vie et de mort; c'est au préteur les temples et leurs statues, les hommes et leurs trésors, les femmes et leur honneur. Tous les créanciers de l'édile ont suivi le préteur comme une meute: la province est leur curée; chacun en emporte une bribe, une parcelle, un lambeau; la province épure les comptes, paie les créanciers, enrichit le débiteur. On donnait à Tibère le conseil de changer les préteurs qu'il avait envoyés en Grèce, en Judée et en Égypte, attendu, disait-on, qu'ils dévoraient ces malheureuses provinces que tant d'autres avaient déjà dévorées avant eux. «Si vous chassez les mouches qui boivent le sang d'un blessé, répondait Tibère, il en reviendra d'autres à jeun, et, par conséquent plus affamées.»

Allez donc à la chasse du futur préteur, car il le sera, puisqu'il est assez riche pour donner le spectacle gratis aux soixante-dix mille spectateurs que contient le cirque. Voici son affiche:

La famille de gladiateurs d'Aulus Svezius Cerius, édile, combattra dans Pompéia le dernier jour des calendes de juin. Il y aura chasse et velarium.

Le velarium, comme vous le savez, était une tente qui couvrait l'amphithéâtre. Il y en avait de toutes couleurs, de grises, de jaunes, de bleues. Néron en avait fait faire une en soie azurée avec des étoiles d'or, au milieu de laquelle il s'était fait représenter en Apollon, une lyre à la main et conduisant le char du soleil.

Maintenant, il y a peut-être quelque chose de plus curieux encore pour l'observateur que ces affiches pour ainsi dire officielles: ce sont ces lignes grossières, ces sentences de cabaret, ces refrains de taverne, tracés sur le mur avec la pointe d'un charbon ou l'extrémité d'un couteau. Allez dans la rue qui longe le petit théâtre, et vous y lirez les aventures amoureuses de deux soldats, arrivées sous le consulat de Marcus Messala et de Lucius Lentulus, c'est-à-dire trois ans avant la naissance du Christ. C'est une chose très plaisante.

Puis, pendant que vous y êtes, entrez dans le cabaret même: c'est une de ces riches thermopoles où les anciens passaient la nuit à jouer et à boire. Comme l'établissement de la célèbre commère de l'abbé Dubois, il avait deux faces: l'une visible, et qui s'ouvrait sur la rue; l'autre voilée, et qui se cachait sur la cour. On passait de la boutique dans l'appartement intérieur.

Il n'y a pas à s'y tromper. Par la seule inspection des murailles on sait où l'on est. Les peintures représentent des hommes qui boivent et qui jouent. L'un d'eux crie au garçon de lui apporter du vin à la glace: Da mihi frigidum pusillum. A une table voisine, des jeunes gens boivent avec des dames dont la tête est couverte d'un capuchon. Le capuchon indique que ce sont des femmes honnêtes. C'est le cucullus dont Juvénal couvre la tête de Messaline lorsqu'elle déserte le palais impérial du mont Palatin pour le corps-de-garde de la porte Flaminia. Aussi, comme vous le comprenez bien, ces dames ne sont point entrées par la boutique; il y a une petite porte qui donne dans une rue étroite, solitaire et sombre: c'est par là qu'elles sont venues, c'est par là qu'elles s'en iront. Allez voir cette porte.

Il y avait encore dans cette chambre d'autres peintures non moins curieuses que celles-ci et qu'on a enlevées. On les retrouve dans le Musée de Naples, où on les reconnaît à cette inscription: Lente impelle.

J'ai promis à mes lecteurs de ne pas leur faire faire une trop longue visite domiciliaire. Je vais donc les conduire maintenant à la maison du Faune, et tout sera dit sur Pompeïa.

XV

Maison du Faune.

La maison du Faune est une des plus charmantes maisons de Pompeïa; elle est située dans le plus beau quartier de la ville, c'est-à-dire dans la rue qui s'étend de l'arc de Tibère à la porte d'Isis; elle fut découverte en 1830 par le savant directeur des fouilles, Charles Bonnucci, en présence du fils de Goethe, le même qui ne précéda que de quelques mois son illustre père dans la tombe. Elle reçut son nom de maison du Faune de la statue d'un de ces demi-dieux, qu'on y retrouva.

En franchissant le seuil de l'atrium, on découvre d'un coup d'oeil toute la maison. Cet atrium était peint de couleurs vives et variées et pavé de jaspe rouge, d'agates orientales et d'albâtre fleuri. Des chambres à coucher, des salles d'audience, des salles à manger enveloppent cet atrium.

Derrière est un jardin qui devait être tout parsemé de fleurs; au milieu de ces fleurs et de ce jardin jaillissait une fontaine qui retombait dans un bassin de marbre. Tout autour s'étendait un portique soutenu par vingt-quatre colonnes d'ordre ionique, au delà desquelles on apercevait encore d'autres colonnes et un second jardin, celui-là planté de platanes et de lauriers, à l'ombre desquels s'élevaient deux petits temples consacrés aux dieux lares.

Au delà la vue s'étendait jusqu'à la cime du Vésuve, dont on voit monter au ciel l'éternelle fumée.

Malgré cette vue, les propriétaires de cette belle demeure ne furent pas prévenus à temps du danger. On retrouva toute chose à sa place: choses communes comme objets précieux, urnes d'or, coupes d'argent, vases de terre; les uns dans les armoires, les autres sur les tables servies. La maîtresse de la maison seule essaya en fuyant d'emporter quelques bijoux. Peut-être même, pour les aller prendre, perdit-elle un temps précieux. On reconnut son squelette dans la salle de réception, et à quelques pas d'elle, dans le gynécée, on trouva deux bracelets d'or très pesans, deux boucles d'oreilles, sept anneaux d'or enchâssant de belles pierres gravées, et enfin un monceau de monnaies d'or, d'argent et de bronze.

Entre le jardin et le bosquet était situé le salon.

Arrêtons-nous au seuil de ce salon, et recueillons-nous. Nous touchons à un chef-d'oeuvre antique, dont l'exhumation a failli produire une trente-troisième révolte dans la très fidèle ville de Naples.

Nous voulons parler de la grande mosaïque.

La grande mosaïque a été découverte en 1830, c'était l'année des révolutions.

Mais notre lutte, à nous, s'est calmée. De loin en loin, quand on entend dans l'enceinte de la ville quelque coup de fusil qui résonne en contravention avec les ordres de la police, on tressaille bien encore, et l'on écoute, inquiet, si l'on n'entendra pas au bout de la rue battre la générale; mais la générale est muette. Le roulement des voitures qui passent atteste que pour le moment il n'y a pas de barricades dans les environs. Tout s'apaise sous la lente et sourde pression du temps.

Mais il n'en a pas été ainsi à Naples. Les savans forment une race à part, bien autrement entêtée, bien autrement rancunière, bien autrement ergoteuse que les autres races. Les haines politiques ne sont rien auprès des haines archéologiques, et c'est tout simple: les haines politiques tuent, les haines archéologiques ne font que blesser.

C'est une terrible chose que la grande mosaïque! La grande mosaïque sera à l'avenir ce que le Masque de Fer a été au passé. Il y a neuf systèmes sur le Masque de Fer, et il y en a déjà dix sur la grande mosaïque, et notez que le Masque de Fer date de 1680, tandis que la grande mosaïque ne date que de 1830.

Il va sans dire qu'aucun des systèmes inventés sur la grande mosaïque n'est encore reconnu pour le véritable. On sait ce qu'elle n'est pas, mais on ne sait pas ce qu'elle est.

Je voudrais bien avoir un pinceau au lieu d'une plume, je vous ferais un croquis de la grande mosaïque, et de ce croquis il résulterait peut-être un onzième système qui serait le bon. Numero deus impare gaudet.

A défaut d'un dessin, il faut donc que le lecteur se contente d'une description.

La grande mosaïque, qui peut avoir seize pieds de large sur huit pieds de haut, représente une bataille. L'artiste a choisi ce moment suprême et décisif où la victoire se déclare pour une des deux armées: cette victoire est amenée par la chute d'un des principaux personnages.

Les deux chefs des deux armées sont en présence; l'un, qui paraît avoir trente ans à peu près, est monté sur un de ces beaux chevaux héroïques comme en sculptait Phidias sur la frise du Parthénon; il est nu-tête, porte les cheveux courts et des favoris qui se joignent sous le cou, et a pour armes défensives une cuirasse très richement ornée, avec des manches d'étoffe, et une chlamyde qui, passant par dessus l'épaule gauche, retombe flottante derrière lui. Ses armes offensives sont l'épée qu'il porte à son côté et la lance qu'il tient à la main, et de laquelle il traverse le flanc d'un des généraux ennemis, lequel, embarrassé par son cheval abattu sous lui, n'a pu éviter le coup, et se cramponne, en se tordant de douleur, au bois de la lance de son adversaire. C'est la chute, et surtout la blessure terrible de ce cavalier, qui paraissent décider de la victoire.

Quant au vainqueur, il occupe le premier plan du côté gauche de la grande mosaïque. Il a derrière lui trois ou quatre cavaliers qui, armés comme lui, appartiennent évidemment à la même nation. D'ailleurs, ils viennent d'où il vient et vont où il va.

L'autre chef est monté sur un char traîné par quatre chevaux, et occupe le côté opposé du tableau. Il a la tête enveloppé d'une espèce de chaperon qui, après avoir fait le tour du front, passe sous le col. Il a une tunique à longues manches et un manteau agrafé sur sa poitrine et retombant sur ses épaules; il tient de la main gauche un arc et étend, dans l'attitude de l'intérêt et de la terreur, sa main droite vers le cavalier blessé. Pendant ce temps, son cocher, qui tient les rênes de l'attelage de la main gauche, force les chevaux à se retourner, et presse leur fuite en les fouettant de la main droite.

Un quatrième personnage, placé comme les trois autres sur le premier plan du tableau, tient en bride un cheval qu'il semble offrir au chef monté sur le char, car, comprenant sans doute la difficulté que ce char éprouvera à passer à travers les morts, les blessés et les armes dont le champ de bataille est jonché, il veut offrir à son chef un plus sûr moyen de salut.

Le fond du tableau est occupé par les soldats du second chef, dont l'un porte un étendard, et dont les autres, se sacrifiant pour leur général, s'élancent entre lui et le général ennemi.

Au dessus de la mêlée s'élève un arbre dépouillé de feuillage.

Il y a en tout vingt-huit combattans et seize chevaux, tous un tiers à peu près plus petit que nature.

Malheureusement cette belle mosaïque avait été endommagée par le tremblement de terre de l'an 63, et l'on s'occupait de la réparer lors de l'éruption de l'an 69.

Or, voyez ce que c'est que le hasard! le dégât a justement frappé les endroits qui pouvaient renseigner les antiquaires sur l'époque où avait lieu cette bataille et sur les nations qui se la livraient. Nous avons parlé d'un étendard. Cet étendard devait porter un lion, un aigle, un animal quelconque. Alors on eût su a qui l'on avait à faire: il n'y avait plus de discussion, tout le monde était d'accord, l'Académie d'Herculanum continuait de vivre dans la concorde. Mais bast! il ne reste de l'étendard que la pique et le bâton; de l'animal qu'il portait, pas le moindre vestige, un bout de crête seulement, à ce que prétendent ceux qui désirent y voir un coq. Quand à moi, je sais que je n'y ai rien vu.

Mais c'est justement parce qu'on n'y voit rien, que la chose est devenue si formidablement intéressante. Vous comprendrez, une énigme scientifique à expliquer, un problème archéologique à résoudre! Quelle bonne fortune pour les savans!

Aussi, chacun s'est précipité sur la grande mosaïque et y a vu une bataille différente.

L'opinion générale a prétendu que c'était la bataille d'Issus, entre Darius et Alexandre.

Il signor Francesco Avellino a prétendu que c'était la bataille du Granique.

Il signor Antonio Niccolini a prétendu que c'était la bataille d'Arbelles.

Il signor Carlo Bonnucci a prétendu que c'était la bataille de Platée.

M. Marchand a prétendu que c'était la bataille de Marathon.

Il signor Luigi Vescorali a prétendu que c'était la défaite des Gaulois à Delphes.

Il signor Filippo de Romanis a prétendu que c'était la rencontre des Druses et des Gaulois à Lyon.

Il signor Pascale Ponticelli a prétendu que c'était la défaite de Ptolémée par César.

Le marquis Arditi prétend que c'est la mort de Sarpédon.

Enfin, il signor Giuseppe Sanchez y voit un combat entre Achille et Hector.

Voilà de quoi choisir, n'est-ce pas? Eh bien! ce n'est rien de tout cela.

--Mais enfin pourquoi n'est-ce rien de tout cela?

--Je vais vous le dire. Commençons par l'opinion générale; c'est toujours, comme on le sait, la plus difficile à détrôner, quoiqu'elle soit souvent la plus absurde.

«L'opinion générale prétend que la bataille représentée dans la grande mosaïque est la bataille d'Issus, qui se livra entre Darius et Alexandre, et par conséquent entre les Perses et les Macédoniens.»

L'opinion générale est une ignorante.

Hérodote dit que les lances des Perses étaient courtes: or, selon l'opinion générale, les Perses sont les vaincus de la mosaïque, et les lances des vaincus de la mosaïque sont démesurément longues.

Arrien dit que, les soldats mercenaires tués, les Perses prirent la fuite, mais que, comme les chevaux se trouvaient alourdis par le poids de l'armure de leurs cavaliers, ces derniers étaient facilement rejoints et mis à mort par leurs ennemis. Or, pas un des vaincus de la mosaïque ne possède visiblement du moins, une cuirasse assez lourde pour ralentir la course d'un cheval.

Plutarque dit que les Perses traînaient dans leurs combats un grand nombre de chars ornés d'un grand nombre de faux. Or, il n'y a dans toute la bataille représentée par la mosaïque qu'un seul char et pas une seule faux.

Passons des soldats aux chefs.

L'opinion générale prétend que le chef vainqueur est Alexandre.

Dans tous les portraits, dans tous les bustes, dans toutes les médailles que nous possédons d'Alexandre, Alexandre est représenté sans barbe, et le chef vainqueur a des favoris.

Alexandre portait, au dire de tous les biographes, la tête inclinée vers l'épaule gauche, et le chef vainqueur a la tête inclinée sur l'épaule droite.

Enfin il est connu qu'excepté à la bataille du Granique, Alexandre combattait toujours sur Bucéphale, lequel était d'un tiers plus grand que les autres chevaux et avait la tête qui ressemblait à une tête de boeuf, ressemblance d'où lui venait son nom bous kephalé. Or, le cheval du chef vainqueur est de taille ordinaire et n'a d'aucune façon cette physionomie bovine que constatent les historiens.

L'opinion générale prétend que le chef vaincu est Darius.

Quinte-Curce dit que le char que montait Darius était tout resplendissant de pierreries, que sur ce char il y avait deux figures d'or massif hautes d'une coudée, lesquelles représentaient la Paix et la Guerre, et qu'au milieu de ces deux figures, un aigle, également d'or, ouvrait ses ailes et semblait prêt à s'envoler. Or, le char du chef vaincu est un char fort élégant, mais sur lequel on ne retrouve aucune trace ni de ces statues de la Paix et de la Guerre, ni de cet aigle aux ailes déployées.

Quinte-Curce dit que Darius portait une tunique de pourpre lisérée de blanc, et un manteau frangé d'or que réunissaient sur la poitrine du roi deux éperviers qui semblaient se becqueter. En outre, Darius avait une tiare bleue et blanche, son sceptre à la main et sa couronne sur la tête. Ce furent cette couronne, ce sceptre et cette tiare, symboles de sa dignité, que Darius jeta en fuyant, et qui tombèrent au pouvoir d'Alexandre, qui le poursuivait. Or, le manteau du chef vaincu est retenu par deux serpens et non par deux éperviers et sa tiare est jaune et non pas bleue; enfin, il ne tient pas un sceptre à la main, mais un arc.

Hérodote dit que les Perses étaient surtout gênés dans le combat par les longues robes qui tombaient jusque sur leurs talons; or, le chef vaincu, vêtu d'habits exactement taillés sur le même modèle que ceux de ses soldats, porte une tunique qui ne dépasse pas les genoux.

Enfin Oelianus dit que Darius, voyant le combat perdu, monta sur une jument que lui présenta son frère Artaxerce. Or, la monture qu'offre à son roi le guerrier qui s'approche du char est un cheval et non une jument[1]. Sur ce point, il ne peut pas y avoir de discussion.

[1] On se servait particulièrement de jumens pour fuir; car les jumens allaient plus vite que les chevaux, attirées, qu'elles étaient par le désir de retrouver leurs petits.

Or, l'opinion générale est donc parfaitement absurde.

Passons au second système.

«Il signor Francesco Avellino prétend que c'est la bataille du Granique.»

Prouvons que ce n'est pas plus la bataille du Granique que ce n'est la bataille d'Issus.

La bataille du Granique eut lieu dans les eaux et sur la rive même du fleuve. Les Macédoniens, armés de lances, et Alexandre à leur tête, se précipitèrent dans les flots, repoussèrent les Perses, qui voulaient leur disputer le passage, et s'emparèrent de l'autre bord. Dans cette lutte, Alexandre, qui donnait par sa témérité l'exemple du courage, ayant rompu sa lance, demanda à Arêtès, général de sa cavalerie, de lui prêter la sienne; puis, cette seconde lance rompue comme la première, il en reprit une troisième des mains de Débatrius de Corinthe. Ce fut alors que le fils de Philippe attaqua Mithridate, gendre de Darius, qui poussait son cheval en avant des bataillons persans, et l'ayant frappé dans le flanc d'un premier coup de lance qui demeura sans effet, repoussé qu'il fut par sa cuirasse, lui porta au visage un second coup dont il le renversa. Dans ce moment, Alexandre était tellement acharné contre l'ennemi qu'il combattait, qu'il ne vit point Rosacès qui levait une hache au dessus de sa tête, et qu'il ne put parer le coup, qui ouvrit son casque et lui fit une légère blessure au front. Mais en se sentant frappé, Alexandre se retourna vers lui et lui traversa la poitrine d'un coup d'épée. Outre cette blessure à la tête, Alexandre en avait une seconde que lui avait faite le javelot de Mithridate, et par laquelle il perdait beaucoup de sang. Enfin, Spiridate, qui s'était glissé jusqu'à la croupe de son cheval, levait sa masse et lui en préparait une troisième, probablement plus terrible que les deux autres, lorsque le bras qui allait frapper fut abattu par Clitus. En ce moment, les Macédoniens restés en arrière rejoignirent leur chef, et les Perses, ne pouvant résister aux quarante guerriers d'élite qu'Alexandre appelait ses compagnons, et à la phalange macédonienne, qui les suivait, prirent la fuite, et, avec la victoire, abandonnèrent à Alexandre la possession de l'Ionie, de la Carie, de la Phrygie et des autres portions de l'Asie qui formaient auparavant la puissante monarchie des Lydiens.

Voilà la bataille du Granique telle qu'elle est racontée dans Diodore de Sicile, dans Quinte-Curce et dans Plutarque.

Procédons par ordre.

La bataille du Granique conserva le nom du fleuve, parce qu'elle fut livrée, comme nous l'avons dit, moitié dans l'eau, moitié sur le rivage. Or, il n'y a pas dans la grande mosaïque trace du plus petit ruisseau.

Le guerrier vaincu ne peut être Mithridate, puisque le premier coup que lui porta Alexandre dans le flanc demeura sans effet, et que ce ne fut que du second coup que le héros macédonien lui traversa le visage. Or le cavalier moribond jouit, au contraire, d'un visage parfaitement sain, mais éprouve le désagrément d'avoir le flanc percé de part en part.

Au moment où Alexandre frappait Mithridate, Rosacès, comme nous l'avons dit, s'apprêtait à le frapper lui-même. Or, dans la grande mosaïque, le chef vainqueur est suivi de ses soldats, et parmi ces soldats il n'y a pas plus de Rosacès que de Granique. D'ailleurs, dit l'historien, le coup de hache s'amortit sur le casque d'Alexandre, et le chef vainqueur est nu-tête.

Alexandre, si on se le rappelle, avait deux blessures: celle que lui avait faite Rosacès et celle que lui avait faite Mithridate. Or, le chef vainqueur est au contraire parfaitement invulnéré, et l'on n'aperçoit aucune trace de sang sur ses habits. La cuirasse d'Alexandre, raconte Diodore de Sicile, était ouverte en deux endroits. Or, la cuirasse du chef vainqueur est parfaitement intacte. Enfin, le même historien dit que le bouclier d'Alexandre, le même bouclier qu'il avait enlevé au temple de Minerve, était marqué de trois coups terribles qu'Alexandre avait reçus dans la mêlée. Or, le chef vainqueur n'a pas même de bouclier.

Ce n'est donc pas la bataille du Granique.

XVI

La grande Mosaïque.

Continuons nos réfutations:

«Il signor Antonio Niccolini a prétendu que c'était la bataille d'Arbelle.»

Prouvons que ce n'est pas plus la bataille d'Arbelles que ce n'est la bataille du Granique.

Arbelles est le Marengo d'Alexandre. Les chars garnis de faux des Persans et la terrible charge qu'avait faite leur cavalerie avaient mis les Macédoniens en fuite, lorsque le vainqueur d'Issus et du Granique se jeta à la rencontre de Darius, qui combattait à la tête des siens, et d'un coup, destiné au roi des Perses, tua son cocher. Ce coup fut un coup de flèche, disent Plutarque et Diodore de Sicile; et un coup de lance, disent les autres historiens. Mais tant il y a que, de quelque arme qu'il fût frappé, le cocher tomba, et que les Perses, croyant que c'était leur général qui était frappé à mort, perdirent courage et prirent aussitôt la fuite. Ce fut alors que, le char de Darius ne pouvant se retourner à cause de la quantité de cadavres amoncelés autour de lui, le roi des Perses sauta sur une jument, et, comme à la bataille d'Issus, s'enfuit et disparut bientôt au milieu de la poussière qui s'élevait sous les roues des chars et sous les pas des chameaux et des éléphans, ne s'arrêtant, dit Plutarque, que lorsqu'il eut mis le désert tout entier entre lui et son vainqueur.

La victoire d'Arbelles fut donc décidée par la chute du cocher de Darius, qui tomba du char et dont la chute épouvanta les Perses. Or, le cocher de la mosaïque est debout, et bien debout; et, à la façon dont il frappe les chevaux, il y a probabilité qu'il se tirera de la mêlée sain et sauf.

La victoire d'Arbelles fut surtout remarquable par la lutte acharnée des deux cavaleries ennemies. Arrien affirme que cette lutte fut si acharnée, que les cavaliers se prenaient corps à corps et tombaient embrassés sous les pieds de leurs chevaux. Or, il n'y a pas parmi les vingt-huit personnages de la mosaïque deux cavaliers qui combattent de cette façon.

Plutarque, dans la vie de Camille, raconte que la bataille d'Arbelles eut lieu pendant l'automne. Or, la bataille de la mosaïque a lieu pendant l'hiver, et au plus avancé de l'hiver, ainsi que l'arbre dépouillé de son feuillage en fait foi.

Tous les historiens racontent que Darius s'enfuit sur une jument et disparut bientôt, grâce à la poussière qui se levait sous les roues des chars et sous les pas des éléphans et des chameaux. Or, il n'y a dans la mosaïque qu'un seul char, c'est le char du roi; de chameaux et d'éléphans, il n'y en a pas plus que sur la main.

Ce n'est donc pas la bataille d'Arbelles.

«Il signor Carlo Bonnucci a prétendu que c'était la bataille de Platée.»

Prouvons que ce n'est pas plus la bataille de Platée que ce n'est la bataille d'Arbelles.

Selon l'opinion du savant architecte des fouilles, et c'est lui, rappelons-le, qui a découvert la maison du Faune, le chef victorieux de la mosaïque serait Pausanias, roi de Sparte, le guerrier bleu serait Mardonius, gendre du roi des Perses; et le personnage du char serait Artabase, général en second de l'armée barbare.

Certes, nous ne demanderions pas mieux que de nous rallier à l'opinion de M. Charles Bonnucci. M. Charles Bonnucci est non seulement un des hommes les plus savans que j'aie rencontrés, mais c'est encore un des hommes les plus aimables que j'aie vus. Mais, en conscience, nous ne pouvons pas, tout indigne que nous nous reconnaissons de discuter avec un académicien, laisser passer la chose ainsi.

1. Mardonius ne fut pas tué par Pausanias, mais par Aimneste. Ecoutez Hérodote, il s'explique positivement sur ce point: «Mardonius, dit-il, fut tué par Aimneste, illustre citoyen de Sparte, qui depuis mourut lui-même dans une bataille contre les Messéniens.»

2. Non seulement ce ne fut pas Pausanias qui tua Mardonius d'un coup de lance, mais Mardonius, dit toujours le même Hérodote, ne fut pas tué d'un coup de lance, mais d'un coup de pierre.

3. Le guerrier du char ne peut être Artabase, le second chef de l'armée, puisque avant la bataille de Platée, se trouvant en dissidence avec Mardonius relativement au plan de campagne, il ne voulut pas même assister à la bataille; et ayant appris que la victoire avait favorisé les Grecs il se retira en Phocide avec 40,000 hommes qui, ainsi que lui, n'avaient pas assisté au combat.

4. Enfin ce ne peut pas être la bataille de Platée, attendu qu'avant la bataille de Platée les Perses ayant été vaincus dans une rencontre et ayant perdu Maniste, un de leurs chefs, Mardonius avait ordonné qu'en signe de deuil tous les soldats de son armée taillassent leurs cheveux et leurs barbes, et qu'on coupât les crins aux chevaux et aux bêtes de somme. Voyez plutôt Hérodote: «La cavalerie revenue au camp, toute l'armée exprima la douleur qu'elle ressentait de la mort de Maniste, et Mardonius plus que tous les autres. Aussi les Perses se taillèrent-ils la barbe et les cheveux, et coupèrent-ils les crins de leurs bêtes de somme, et jetèrent-ils des cris qui retentirent dans toute la Béotie; et cela venait de ce qu'ils demeuraient privés d'un personnage qui, après Mardonius, était, de l'avis du roi lui-même, le premier parmi tous les Perses.» Or, les cavaliers perses de la mosaïque sont à toute barbe et les chevaux à tous crins.

Ce n'est donc pas la bataille de Platée.

«M. Marchand, car les Français s'en sont mêlés comme les autres, M. Marchand, dis-je, a prétendu que c'était la bataille de Marathon.»

Je voudrais fort ne pas contredire un compatriote, et surtout un compatriote aussi savant que M. Marchand; mais on m'accuserait de partialité si je ne démantibulais pas Marathon comme j'ai démantibulé Platée, Arbelles, le Granique et Issus.

Prouvons donc que ce n'est pas plus la bataille de Marathon que ce n'est la bataille de Platée.

La bataille de Marathon, gagnée par Miltiade, fut, du côté des Perses, perdue de compte à demi par Datis et Artapherne. M. Marchand voit donc dans Artapherne le général monté sur le char, dans Datis le guerrier blessé, et dans Miltiade le chef vainqueur.

Nous passons Artapherne à M. Marchand, mais, en conscience, nous ne pouvons lui passer Datis ni Miltiade.

Datis, parce qu'il ne fut ni tué ni blessé en cette occasion, puisqu'au dire d'Hérodote il rendit aux vainqueurs, après la bataille, la statue dorée d'Apollon qu'il leur avait enlevée quelques jours auparavant, et se retira sain et sauf en Asie avec le reste de l'armée.

Miltiade, parce qu'il avait cinquante ans à cette époque, et que le chef vainqueur de la mosaïque n'en a que trente.

Quant à l'arbre dépouillé de feuilles, M. Marchand y voit un hiéroglyphe. Selon lui, cet arbre est là pour symboliser la pensée de l'historien, qui dit qu'à Marathon les Athéniens ne furent des hommes ni de chair ni d'os, mais des hommes de bois.

Notre avis est donc, malgré l'arbre symbolique, que ce n'est pas la bataille de Marathon.

«Il signor Luigi Vescorali a prétendu que c'était la défaite des Gaulois à Delphes.»

Prouvons que ce n'est pas plus la défaite des Gaulois à Delphes que ce n'est la bataille de Marathon.

Selon le signor Luigi Vescorali, les assaillans seraient les Grecs, le guerrier blessé serait le brenn ou général, et les soldats vaincus seraient les Gaulois. Quant au personnage du char, comme le signor Luigi Vescorali n'en sait que faire, il n'en fait rien.

D'abord, ce ne sont ni les armes, ni le costume, ni la manière de combattre des Gaulois. Où sont les braies? où sont les longs cheveux blonds? où sont ces lances larges et recourbées? où sont les arcs avec lesquels ils lançaient leurs traits comme la foudre? où sont ces immenses boucliers qui leur servaient de bateaux pour traverser les fleuves? Il n'y a rien de tout cela dans les vaincus de la mosaïque.

Puis écoutez le récit d'Amédée Thierry, récit emprunté à Valère Maxime, à Tite-Live, à Justin et à Pausanias, et jugez:

«On était alors en automne, et durant le combat il s'était formé un de ces orages soudains, si communs dans les hautes chaînes de l'Hellade; il éclata tout à coup, versant dans la montagne des torrens de pluie et de grêle: les prêtres et les devins attachés au temple d'Apollon se saisirent d'un incident propre à frapper l'esprit superstitieux des Grecs. L'oeil hagard et les cheveux hérissés, l'esprit comme aliéné, ils se répandirent dans la ville et dans les rangs de l'armée, criant que le dieu était arrivé: «Il est ici, disaient-ils, nous l'avons vu s'élancer à travers la voûte du temple; elle s'est fendue sous ses pieds: deux vierges armées, Minerve et Diane, l'accompagnent; nous avons entendu le sifflement de leurs arcs et le cliquetis de leurs lances. Accourez, ô Grecs! sur les pas de vos dieux, si vous voulez partager leur victoire.» Ce spectacle, ces discours prononcés au bruit de la foudre, à la lueur des éclairs, remplirent les Hellènes d'un enthousiasme surnaturel; ils se reforment en bataille et se précipitent l'épée haute sur l'ennemi. Les mêmes circonstances agissaient non moins énergiquement, mais en sens contraire, sur les bandes victorieuses: les Gaulois crurent reconnaître le pouvoir d'une divinité, mais d'une divinité irritée. La foudre, à plusieurs reprises, avait frappé leurs bataillons, et ses détonations, répétées par les échos, produisaient autour d'eux un tel retentissement qu'ils n'entendaient plus la voix de leurs chefs. Ceux qui pénétrèrent dans l'intérieur du temple avaient senti le pavé trembler sous leurs pas; ils avaient été saisis par une vapeur épaisse et méphitique qui les consumait et les faisait tomber dans un délire violent. Les historiens rapportent qu'au milieu de ce désordre on vit apparaître trois guerriers d'un aspect sinistre, d'une stature plus qu'humaine, couverts de vieilles armures, et qui frappèrent les Gaulois de leurs lances. Les Delphiens reconnurent, dit-on, les ombres de trois héros, Hyperocus et Laodocus, dont les tombeaux étaient voisins du temple, et Pyrrhus, fils d'Achille. Quant aux Gaulois, une terreur panique les entraîna en désordre jusqu'à leur camp, où ils ne parvinrent qu'à grand'peine, accablés par les traits des Grecs et par la chute d'énormes rocs qui roulaient sur eux du haut du Parnasse.»

Voilà le récit d'Amédée Thierry, c'est-à-dire d'un de nos écrivains les plus savans et les plus consciencieux. Or, je vous prie, où est Delphes? où est le temple? où est la foudre? où est le dieu irrité? où sont les trois guerriers spectres qui combattent pour les Delphiens? où sont ces rocs qui poursuivent les fugitifs en bondissant aux flancs du Parnasse? Rien de tout cela n'est dans la mosaïque. Ce n'est donc point la défaite des Gaulois à Delphes.

«Il signor Filippo de Romanis a prétendu que c'était la rencontre de Drusus avec les Gaulois, près de la ville de Lyon.»

Prouvons que ce n'est pas plus la rencontre de Drusus avec les Gaulois près de la ville de Lyon que ce n'est la défaite des Gaulois à Delphes.

Selon le signor de Romanis, le chef vainqueur de la mosaïque serait Néron Claudius Drusus; le cavalier blessé, un chef gaulois; et le personnage du char, un barde; quant aux noms de ce barde et de ce chef, les noms gaulois sont si barbares et si difficiles à prononcer que le signor de Romanis ne les indique pas même par une pauvre petite initiale.

Il signor de Romanis est de l'avis du proverbe qui dit que quand on prend du galon on n'en saurait trop prendre; pendant qu'il était en train d'inventer un système, il a inventé une bataille: en effet, sa bataille n'a pas plus de nom que son chef gaulois et son barde.

Malheureusement, malgré ce vague si favorable aux théories systématiques, il y a deux choses positives. La première, c'est que les médailles qui restent des Druses ne ressemblent en rien au chef vainqueur de la mosaïque. La seconde, c'est que le prétendu barde monté sur le char tient un arc et non une lyre. Je sais bien qu'un arc est un instrument à corde, mais je doute que jamais les bardes se soient servis d'un arc pour s'accompagner.

J'ai donc grand'peur que la mosaïque ne représente pas la rencontre de Drusus avec les Gaulois près de la ville de Lyon.

«Il signor Pasquale Ponticelli a prétendu que c'était la défaite des Égyptiens par César.»

Prouvons que ce n'est pas plus la défaite des Égyptiens par César que ce n'est la défaite des Gaulois près de la ville de Lyon.

Selon il signor Pasquale Ponticelli, le chef vainqueur est César, le guerrier blessé est Achille, le roi fugitif est Ptolémée.

Il y a tout bonnement une impossibilité par personne citée à ce que cela soit.

Le chef vainqueur de la mosaïque a trente ans à peu près, et à cette époque César en avait cinquante un ou cinquante-deux.

Le guerrier blessé ne peut être le général égyptien Achille, puisque le général égyptien Achille fut, avant la bataille, tué en trahison par l'eunuque Ganimède.

Enfin, le roi fugitif ne peut être Ptolémée, puisque Ptolémée avait à cette époque dix-sept ans à peine, et que le roi vaincu parait en avoir de quarante-cinq à cinquante.

Il est vrai que cela pourrait s'arranger si César cédait à Ptolémée les vingt-un ou vingt-deux ans qu'il a de trop; mais resterait encore le malheureux général Achille, que nous ne saurions, en conscience, ressusciter pour faire plaisir au signor Pasquale Ponticelli.

Nous ne parlons pas des costumes, qui ne s'appliquent ni aux Romains du temps de César, ni aux Egyptiens du temps de Ptolémée.

Mais, dira peut-être il signor Pasquale Ponticelli, ce n'est point de la bataille d'Alexandrie que j'ai voulu parler, mais de la seconde bataille qui rendit César maître de la monarchie égyptienne.

A ceci nous répondrons qu'à cette seconde bataille, le roi Ptolémée, qui, au reste, n'avait que quelques mois de plus qu'à la première, était revêtu d'une cuirasse d'or; puisque, lorsqu'on le retira du Nil, mort et défiguré, ce fut à cette cuirasse qu'on le reconnut.

Or, sur toute la personne du roi fugitif il n'y a pas la moindre apparence de cette cuirasse d'or, qui cependant était assez importante pour que le peintre ne la laissât point à l'arsenal.

Ce n'est donc point la défaite des Egyptiens par César.

«Le marquis Arditi prétend que c'est la mort de Sarpédon.»

Prouvons que ce n'est pas plus la mort de Sarpédon que ce n'est la défaite des Egyptiens par César.

Sarpédon eut deux rencontres avec les Grecs, c'est vrai; près du hêtre sacré, c'est encore vrai; mais, quoique fils de Jupiter, Sarpédon n'était pas heureux en guerre: dans la première, Sarpédon fut blessé, dans la seconde, il fut tué.

Traduisons littéralement Homère, et voyons si le sujet de la mosaïque s'applique le moins du monde à l'une ou l'autre de ces deux rencontres de Sarpédon.

La première de ces deux rencontres eut lieu avec Tlépolème, fils d'Hercule et petit-fils de Jupiter. Sarpédon était par conséquent l'oncle de Tlépolème. Voici comment l'oncle parle au neveu:

«Tlépolème, si Hercule détruisit Troie, la ville sacrée, c'était pour punir la perfidie du fier Laomédon, qui paya par des paroles insolentes celui qui avait si bien agi à son égard, et lui refusa les chevaux pour lesquels il était venu d'aussi loin. Eh bien! je te le dis, tu recevras de moi la mort et le noir enfer, et, frappé de mon javelot, tu me donneras, à moi, la gloire, et ton âme à Pluton.»

Ainsi parla Sarpédon.

Maintenant, voici comment le neveu répond à l'oncle:

«Tlépolème élève son javelot aigu, et les deux longs javelots des guerriers partent de leurs mains. Sarpédon lança le sien, et la pointe alla frapper Tlépolème à la gorge: la sombre nuit de la mort couvrit ses yeux. Tlépolème frappa Sarpédon à la cuisse de son long javelot, et le fer impétueux écarta les chairs et pénétra jusqu'à l'os. Les amis de Sarpédon l'entraînent loin du combat; il porte encore le javelot long et pesant; aucun de ceux qui se pressent autour de lui ne s'en aperçoit et ne pense à retirer le fer dangereux pour qu'il remonte sur son char, tant ils s'étaient empressés de le tirer de ce danger.»

Le guerrier vainqueur de la mosaïque est armé d'une lance et non d'un javelot. Le guerrier vaincu n'a pas lancé son javelot, mais de douleur a laissé tomber sa lance près de lui. Tlépolème n'est pas le moins du monde frappé à la gorge, et Sarpédon est frappé non pas à la cuisse, mais dans le flanc; et la lance, qui n'a pas trouvé d'os pour l'arrêter, passe d'un pied et demi de l'autre côté du corps; de plus, comme cette lance peut avoir douze pieds de long, il serait difficile que les amis de Sarpédon ne s'aperçussent point que, tout fils de Jupiter qu'il est, le héros doit en être incommodé. De plus, ils sont pressés de faire remonter Sarpédon sur son cheval, et le guerrier blessé de la mosaïque est à cheval.

L'artiste n'a donc évidemment pas eu l'idée de représenter ce premier combat; passons au second.

Cette fois, la lutte a lieu entre Sarpédon et Patrocle. Voici comment parle Homère. Nous demandons pardon à nos lecteurs de la simplicité de notre traduction littérale; elle ne ressemble ni à celle du prince Lebrun ni à celle de M. Bitaubé, mais ce n'est pas notre faute.

«Lorsque les deux guerriers se furent approchés en face l'un de l'autre, Patrocle frappa le courageux Trasymèle, qui était le meilleur écuyer de Sarpédon, et, lui lançant un trait dans le ventre, il le renversa à terre. Sarpédon, frappant le second, lance à son tour son javelot aigu et atteint le cheval Pédase à l'épaule droite. Le cheval pousse des cris, tombe au milieu des rênes et meurt: les deux autres s'arrêtent, le timon craque, et les chevaux s'embarrassent, car Pédase gît au milieu des rênes; Automédon tire sa longue épée et coupe le trait à la volée. Ils recommencent alors leur périlleux combat; Sarpédon lance de nouveau à son ennemi un trait aigu: le javelot rase l'épaule gauche de Patrocle, mais ne le touche pas; enfin Patrocle lance son trait, qui ne sort pas inutilement de sa main, mais va frapper à l'endroit où le diaphragme embrasse le coeur nerveux et plein de vie. Sarpédon tombe alors comme un chêne, ou comme un pin que sur la montagne les hommes abattent avec des haches tranchantes.»

Or, le combat de la mosaïque ressemble encore moins à la seconde rencontre de Sarpédon qu'à la première.

Où est Trasymèle, le meilleur écuyer de Sarpédon? où est le cheval Pédase, blessé à l'épaule droite? où est Automédon coupant le trait? où est enfin Sarpédon frappé au coeur? à moins que déjà, du temps d'Homère, les médecins n'aient mis le coeur à droite.

Ce n'est donc pas la mort de Sarpédon.

«Enfin il signor Giuseppe Sanchez a prétendu que c'était une rencontre entre Achille et Hector.»

Prouvons que ce n'est pas plus une rencontre entre Achille et Hector que ce n'est la mort de Sarpédon.

Voici, selon le signor Giuseppe Sanchez, le paragraphe d'Homère auquel le peintre a emprunté son sujet:

Ulysse vient supplier Achille d'oublier l'injure que lui a faite Agamemnon, mais Achille le renvoie plus loin qu'il ne veut aller, et, rappelant les services rendus aux Grecs, il dit:

«Tant que je combattis avec les Grecs, Hector n'osa point lutter avec moi ni s'aventurer hors de ses murs, toujours il restait à la porte de Scée et sous un hêtre; cependant un jour il osa me braver, mais il put à peine échapper à mes coups.»

Nous vous voyons venir, monsieur Sanchez.

Vous n'avez pas voulu choisir un des combats racontés par Homère. Non. Homère poète, peintre, historien, Homère est trop précis, trop descripteur. Il eût été trop facile, Homère à la main, de vous réfuter. Vous avez préféré prendre quelque chose de vague, et vous avez prétendu que l'artiste avait pris à la volée les quelques mois de rodomontade jetés au vent par la colère d'Achille, et qu'il en avait fait un tableau. Ce n'est pas probable; mais, n'importe, admettons votre donnée.

C'est donc la rencontre d'Achille et d'Hector près de la porte de Scée.

D'abord, monsieur Sanchez, Achille avait des chevaux de rechange. Il avait, à cette époque, Xanthe et Balius, fils de Podarge et du Zéphyr, et par conséquent immortels, il avait de plus Pédase, qu'il avait pris au siége de Thèbes, et qui, au dire d'Homère, tout mortel qu'il était, était digne d'être attelé près de ses deux collègues divins.

Mais, quoique Achille dût monter à cheval comme un membre du Jokey-Club ou comme un écuyer de Franconi, Achille ne montait jamais à cheval quand il s'agissait de combattre. Fi donc! les héros comme Achille avaient un char, un automédon pour conduire ce char, et au fond de ce char tout un arsenal de piques et de javelots. Combattre à cheval! pour qui prenez-vous le divin fils de Thétis et de Pelée? C'est bon pour des pleutres et des faquins; mais du temps d'Homère les gens comme il faut combattaient en char. Ecoutez Nestor:

«Contenez vos chevaux, dit-il, prenez garde qu'ils ne portent le désordre dans nos lignes; qu'aucun de vous ne s'abandonne à sa fougueuse ardeur, qu'aucun ne sorte des rangs pour attaquer l'ennemi, qu'aucun ne recule; vous seriez bientôt rompus et défaits. Si quelqu'un est forcé d'abandonner son char pour monter sur un autre, qu'il ne se serve plus que de ses javelots.»

Puis, s'il vous plaît, à cette époque, Achille avait encore ses armes, puisque Patrocle n'était pas mort. Où est donc l'immense bouclier sous lequel gémissait le bras de Patrocle? où est le casque terrible dont le cimier seul, en se balançant, faisait fuir les Troyens? où Achille dit-il que lorsque Hector a fui devant lui, lui Achille était nu-tête? Certes, Achille n'est point assez modeste pour avoir oublié une pareille circonstance.

Donc le chef vainqueur de la mosaïque ne peut être Achille, puisque le vainqueur de la mosaïque n'est pas sur le char d'Achille et ne porte pas les armes d'Achille.

Passons à Hector.

Maintenant, Hector est sur son char, c'est vrai; malheureusement, le chef vaincu de la mosaïque non seulement n'a pas les armes d'Hector, mais encore n'a pas l'âge d'Hector.

Où M. Giuseppe Sanchez a-t-il vu que l'élégant fils de Priam, qui dispute le prix de la beauté à Pâris, le prix du courage à Achille, soit un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans? Franchement, quoique Homère ne dise nulle part l'âge d'Achille, tout ce que je peux faire pour M. Sanchez, c'est d'accorder trente ans à Hector.

Puis, j'en demande pardon à M. Sanchez, j'ai lu et relu l'Iliade, et je n'ai vu nulle part qu'Hector se servît d'un arc. C'est Pâris, l'archer de la famille; et Homère est trop adroit pour établir une pareille similitude entre les deux frères. A Hector, il faut les armes offensives du brave; il lui faut les javelots avec lesquels on se bat à vingt pas de distance: il lui faut cette lance au cercle d'or avec laquelle on frappe son ennemi en le joignant; il lui faut l'épée, avec laquelle on lutte corps à corps.

Puis, comme arme défensive, où est ce casque, présent d'Apollon, dont le panache sème la terreur? où est ce grand bouclier qu'il rejette sur ses épaules quand il tourne le dos à l'ennemi et qui le couvre tout entier? où est enfin la cuirasse où s'enfonce si profondément le javelot d'Ajax qu'il déchire jusqu'à sa tunique?

Or, si le guerrier vaincu de la mosaïque n'a pas l'âge d'Hector et n'a pas les armes d'Hector, ce ne peut pas être Hector.

Il en résulte que si l'un ne peut pas être Hector et que l'autre ne puisse pas être Achille, la mosaïque doit nécessairement représenter autre chose que la rencontre d'Achille et d'Hector.

J'en demande pardon à mes lecteurs, mais j'ai voulu prendre les dix systèmes les uns après les autres pour leur prouver qu'il ne faut pas croire trop aveuglément aux systèmes.

Maintenant je pourrais, comme un autre, faire un onzième système, mais je ne donnerai pas ce plaisir à MM. les savans italiens.

Je leur raconterai tout simplement l'histoire d'un pauvre fou que j'ai vu à Charenton, et qui m'a paru non seulement plus sage, mais encore plus logique qu'eux. Sa folie était de se croire un grand peintre, et à son avis il venait d'exécuter son chef-d'oeuvre.

Ce chef-d'oeuvre, recouvert d'une toile verte, était le passage de la mer Rouge par les Hébreux.

Il vous conduisait devant le chef-d'oeuvre, levait la toile verte, et l'on apercevait une toile blanche.

--Voyez, disait-il, voilà mon tableau.

--Et il représente? demandait le visiteur.

--Il représente le passage de la mer Rouge par les Hébreux.

--Pardon, mais où est la mer?

--Elle s'est retirée.

--Où sont les Hébreux?

--Ils sont passés.

--Et les Égyptiens?

--Ils vont venir.

Dites-moi, les savans italiens que nous venons de citer sont-ils aussi sages et surtout aussi logiques que mon fou de Charenton?

XVII

Visite au Musée de Naples.

J'en demande bien pardon à mes lecteurs, mais je suis placé, comme narrateur, entre l'omission et l'ennui. Si j'omets, ce sera justement de la chose omise qu'on me demandera compte; si je passe tous les objets en revue, je risque de tomber dans la monotonie. Au surplus, nous en avons fini ou à peu près avec Naples antique et Naples moderne, et nous touchons à la catastrophe. Un peu de patience donc pour le Musée. Que dirait-on, je vous le demande, si je ne parlais pas un peu du musée de Naples?

Le palais des Studi, dont le duc d'Ossuna, vice-roi de Naples, avait jeté les fondemens dans le but d'en faire une vaste école de cavalerie, vit sa destination changée par Ruis de Castro, comte de Lemos, qui décida qu'il servirait de logement à l'Université, laquelle y fut effectivement instituée sous son fils, en 1616. Mais, en 1770, les palais de Portici, de Caserte, de Naples et de Capo di Monte s'étant successivement encombrés des précieux résultats que produisaient les fouilles de Pompeïa, le roi Ferdinand résolut de réunir toutes les antiquités provenant de la découverte de ces deux villes dans un seul local, où elles seraient exposées à la curiosité du public et aux investigations des savans. A cet effet, il choisit le palais de l'Université, laquelle Université fut transportée au palais de San-Salvandor.

Le roi Ferdinand fut si content de la résolution qu'il venait de prendre et la trouva si docte et si sage, qu'il résolut d'en perpétuer le souvenir en se faisant représenter en Minerve à l'entrée du nouveau Musée.

Ce fut Canova qu'on chargea de l'exécution de ce chef-d'oeuvre.

C'est quelque chose de bien grotesque, je vous jure, que la statue du roi Ferdinand en Minerve; et quand il n'y aurait que cela à voir au Musée, on n'aurait, sur ma parole, aucunement perdu son temps à y faire une promenade.

Mais heureusement il y a encore autre chose, de sorte que l'on peut faire d'une pierre deux coups. Notre première visite, après notre retour à Naples, fut pour les objets provenant d'Herculanum et de Pompeïa; c'était continuer tout bonnement notre course de la veille: après avoir vu l'écrin, c'était regarder les bijoux; bijoux merveilleux, d'art souvent, de forme toujours.

Nous commençâmes par les statues; elles se présentent d'elles-mêmes sur le passage des visiteurs. D'abord ce sont les neuf effigies de la famille Balbus; puis celles de Nonius père et fils, les plus fines, les plus légères, les plus aristocratiques, si on peut le dire, de toute l'antiquité. Ces dernières étaient à Portici. En 1799, un boulet emporta la tête de Nonius fils, mais on en retrouva les débris et on la restaura. Il y a encore là d'autres statues splendides: un Faune ivre, par exemple; la Vénus Callipyge que je trouve pour mon compte moins belle que celle de Syracuse; l'Hercule au repos, colosse du statuaire Glycon, retrouvé sans jambes dans les Thermes de Caracalla, et que Michel-Ange entreprit de compléter; mais, les jambes achevées, et lorsque l'auteur de Moïse eut pu comparer son oeuvre à celle de l'antiquité, il les brisa, en disant que ce n'était pas à un homme d'achever l'oeuvre des dieux. Guillaume de la Porta fut moins sévère pour lui-même, il refit les jambes; mais, les jambes faites, on apprit que le prince Borghèse venait de retrouver les véritables dans un puits, à trois lieues de l'endroit où l'on avait retrouvé le corps. Comment étaient-elles allées là? Personne ne le sut jamais. Or, il était encore plus difficile de faire un corps aux jambes du prince Borghèse que de faire des jambes au corps du roi de Naples. Le prince, qui était généreux comme un Borghèse, fit cadeau de ces jambes au roi. Tant il y a qu'aujourd'hui l'Hercule est au grand complet, chose rare parmi les statues antiques.

Il y a encore le taureau Farnèse, magnifique groupe de cinq à six personnages taillés dans un bloc de marbre de seize pieds sur quatorze; l'Agrippine au moment où elle vient d'apprendre que Néron menace sa vie; et enfin l'Aristide, que Canova regardait comme le chef-d'oeuvre de la statuaire antique.

De là on passa dans la salle des petits bronzes. Malgré cette dénomination infime, la salle des petits bronzes n'est pas la moins curieuse. En effet, dans cette salle sont rassemblés tous les ustensiles familiers retrouvés à Pompeïa. La vie antique, la vie positive est là; pour la première fois, on y voit boire et manger les anciens qui, dans notre théâtre, ne boivent et ne mangent que pour s'empoisonner.

Ce sont des vases pour porter l'eau chaude, des marabouts, des bouilloires, des poêles à frire, des moules à petits pâtés, des passoires si fines que le fond en semble un voile brodé à jour, des candélabres, des lanternes, des lampes de toutes formes et de toutes façons; un escargot qui éclaire avec ses deux cornes; un petit Bacchus qui fuit emporté par une panthère, une souris qui ronge un lumignon; des lampes consacrées à Isis et au Silence, d'autres consacrées à l'Amour, et que le dieu éteignait en abaissant la main; des lampes à plusieurs lumières accrochées à un petit pilastre orné de têtes de taureaux et de festons de fleurs, ou accrochées par des chaînes aux branches d'un arbre effeuillé.

A côté de la salle des petits bronzes est le cabinet des comestibles: ce sont des oeufs, des petits pâtés, des pains, des dattes, des raisins secs, des amandes, des figues, des noix, des pommes de pin, du millet, des noyaux de pêches, de l'huile d'Aix, des burettes, du vin dans des bouteilles, une serviette avec un morceau de levain, un oeuf d'autruche, des coquilles de limaçons. On y voit aussi des draps, du linge qui était dans un cuvier à lessive, des filets, du fil, enfin toutes ces choses qu'on rencontre à chaque pas dans la vie réelle, et dont il n'est jamais question dans les livres: ce qui fait que les anciens, toujours vus au sénat, au forum ou sur le champ de bataille, ne sont pas pour nous des hommes, mais des demi-dieux. Fausse éducation qu'il faut refaire, fausses idées qu'il faut redresser une fois qu'on est sorti du collége, et qui prolongent les études bien au delà du temps qui devrait leur être consacré.

Puis, de là on passe dans la chambre des bijoux. Voulez-vous des formes pures, suaves, sans reproches? Voyez ces anneaux, ces colliers, ces bracelets. C'est comme cela qu'en portaient Aspasie, Cléopâtre, Messaline. Voilà des mains qui se serrent en signe de bonne foi; voilà un serpent qui se mord la queue, symbole de l'infini; voici des mosaïques, des antiques, des bas-reliefs. Voulez-vous écrire? voici un encrier avec son encre coagulée au fond. Voulez-vous peindre? voici une palette avec sa couleur toute préparée. Voulez-vous faire votre toilette? voici des peignes, des épingles d'or, des miroirs, du fard, tout ce monde de la femme, mundus muliebris, comme l'appelaient les anciens.

Passons à la peinture: c'est la grande question artistique de l'antiquité; c'était la mystérieuse Isis, dont on n'avait pas encore, avant la découverte de Pompeïa, pu soulever le voile. On avait retrouvé des statues, on connaissait des chefs-d'oeuvre de la sculpture, on possédait l'Apollon, la Vénus de Médicis, le Laocoon, le Torse; on avait des frises du Parthénon et les métopes de Sélinunte; mais ces merveilles du pinceau tant vantées par Pline, ces portraits que les princes couvraient d'or, ces tableaux pour lesquels les rois donnaient leurs maîtresses, ces peintures que les artistes offraient aux dieux, jugeant eux-mêmes que les hommes n'étaient pas assez riches pour les payer: tout cela était inconnu. Il y avait un piédestal pour les statuaires, il n'y en avait pas pour les peintres.

Il est vrai que les fouilles de Pompeïa et d'Herculanum n'ont éclairé la question qu'à demi. Jusqu'à présent, on n'a retrouvé aucun original que l'on puisse attribuer à quelqu'un de ces grands maîtres qui avaient nom Timanthe, Zeuxis ou Apelles. Il y a plus: la majeure partie des peintures d'Herculanum et de Pompeïa ne sont rien autre chose que des fresques pareilles à celles de nos théâtres et de nos cafés. Mais n'importe! par cette oeuvre des ouvriers on peut apprécier l'oeuvre des artistes, et parmi ces peintures secondaires il y a même deux ou trois tableaux tout à fait dignes d'être remarqués. Mais il ne faut pas courir à ces deux ou trois tableaux, il faut les voir tous, les examiner tous, les étudier tous, car même dans les plus médiocres il y a quelque chose à apprendre.

Les peintures de Pompeïa sont à la détrempe, c'est-à-dire exécutées par le même procédé dont se servaient Giotto, Giovanni du Fiesole et Masaccio. Le style, à part deux ou trois oeuvres de la décadence exécutées par les Bouchers de l'époque, est purement grec. Le dessin en est fin, correct, étudié; le clair-obscur, quoique compris autrement que par nos artistes, est tout à fait à la manière des graveurs, c'est-à-dire à l'aide de hachures, et bien entendu. La composition est en général douce et harmonieuse. L'expression en est toujours juste et très souvent remarquable. Enfin les vêtemens et les plis sont touchés avec cette supériorité qu'on avait déjà reconnue dans la statuaire antique, et qui fait le désespoir des artistes modernes.

Nous ne pouvons pas passer en revue les 1,700 peintures qui composent la collection du Musée antique; nous pouvons seulement indiquer les plus originales ou les meilleures.

D'abord, dans les arabesques et dans les natures mortes, on trouvera des choses charmantes: des animaux auxquels il ne manque que la vie, des fruits auxquels il ne manque que le goût; un perroquet traînant un char conduit par une cigale, tableau que l'on croit une caricature de Néron et de son pédagogue Sénèque; une charge représentant Énée sauvant son père et son fils, tous trois avec des têtes de chiens. Les trois parties du monde, l'Afrique avec son visage noir, l'Asie avec un bonnet représentant une tête d'éléphant, et au milieu d'elles l'Europe, leur maitresse et leur reine; puis au fond la mer, et sur cette mer un vaisseau cinglant à pleines voiles à la recherche de cette quatrième partie du monde promise par Sénèque. Il n'y pas à s'y tromper, car au dessous on lit ces vers de Médée:

Venient annis Secula seris quibus Oceanus Vincula rerum laxet, et ingens Pateat tellus, Typhisque novos Deteget orbes: nec sit terris ultima Thule.

Médée, acte II.

Maintenant, voici un tableau d'histoire: il est précieux, car c'est le seul qu'on ait retrouvé à Pompeïa: c'est Sophonisbe buvant le poison. Devant elle est Scipion l'Africain, qu'on peut reconnaître en le comparant à son buste, auquel il ressemble; puis, derrière Sophonisbe, Massinissa qui la soutient dans ses bras. Le tableau est sans signature. Est-ce une copie? est-ce l'original? Nul ne le sait.

Mais en voici un autre sur lequel le même doute n'existe point. Il représente Phoebé essayant de raccommoder Niobé avec Latone. Aux pieds de leur mère, Aglaé et Héléna, pauvres enfans qui seront enveloppés dans la vengeance divine, jouent aux osselets avec toute l'insouciance de leur âge. C'est un original: il est signé Alexandre l'Athénien.

Puis viennent les fameuses danseuses tant de fois reproduites par la peinture moderne; des funambules vêtus comme nos arlequins; les sept grands dieux qui présidaient aux sept jours de la semaine: Diane pour le lundi, Mars pour le mardi, et ainsi de suite Mercure, Jupiter, Vénus, Apollon et Saturne.

Au milieu de tout cela, le morceau de cendre coagulée qui conserve la forme du sein de cette femme retrouvée dans le souterrain d'Arrius Diomède, comme nous l'avons raconté.

Puis les trois Grâces, que l'on croit copiées de Phidias, et qui furent recopiées par Canova.

Puis le sacrifice d'Iphigénie, que l'on croit une copie de ce fameux tableau de Timanthe dont parle Pline. On se fonde sur ce que, dans l'un comme dans l'autre, Agamemnon a la tête voilée, et que, selon toute probabilité, un artiste n'aurait pas osé faire, à un maître aussi connu que Timanthe, un pareil vol.

Puis Thésée tuant le Minotaure. A ses pieds est le monstre abattu; autour de lui sont les jeunes garçons et les jeunes filles qu'il a sauvés et qui lui baisent la main.

Puis Médée méditant la mort de ses fils, composition magnifique d'une simplicité terrible. Les enfans jouent, la mère rêve. C'est beau et grand pour tout le monde. Un homme de nos jours qui aurait fait ce tableau serait le rival de nos plus grands peintres. Ne commencez pas par ce tableau, vous ne verriez plus rien. Quant à moi, il y a maintenant sept ans que je l'ai vu, et en fermant les yeux je le revois comme s'il était là.

Puis une foule d'autres peintures:--l'Éducation d'Achille par le centaure Chiron, tableau imité par un de nos peintres, et que la gravure a popularisé;--Ariane s'éveillant sur le rivage d'une île déserte, et tendant les bras au vaisseau de Thésée qui s'éloigne;--Phryxus traversant l'Hellespont, monté sur son bélier, et tendant la main à Hellé qui est tombée dans la mer;--la Vénus qui sourit, étendue dans une conque;--Achille rendant Briséis à Agamemnon;--enfin, Thétis allant demander vengeance à Jupiter.

Ces deux derniers sont deux pages de l'Iliade.

Puis, allez, cherchez encore, regardez dans tous les coins: vous croirez en avoir pour une heure, vous y resterez tout le jour; puis, vous y reviendrez le lendemain et le surlendemain; et au moment de votre départ vous ferez arrêter votre voiture pour rendre encore une dernière visite à cette salle, unique dans le monde.

Il ne faut pas s'en aller sans visiter le cabinet des papyrus; ce serait une grande injustice. Dans mon voyage de Sicile, après avoir visité Syracuse, j'ai conduit mes lecteurs aux sources de la Cyanée, à travers des îles charmantes dont les longs roseaux courbaient au dessus de nous, leurs têtes empanachées; ces roseaux, c'étaient des papyrus. On en faisait une espèce de parchemin étroit et long qu'on déroulait à mesure qu'on écrivait, et qu'on roulait à mesure qu'on avait écrit. Eh bien! on trouva cinq ou six mille de ces rouleaux, noircis, brûlés, friables; on les prit d'abord pour des morceaux de bois carbonisés et on n'y fit aucune attention; on les jeta ou plutôt on les laissa rouler où il leur plaisait d'aller; puis on reconnut que c'était le trésor le plus précieux de l'antiquité que l'on méprisait ainsi. On recueillit tout ce qu'on put en trouver, et, par un miracle de patience inouï, incroyable, fabuleux, on en a déroulé et lu à cette heure trois mille ou trois mille cinq cents, je crois. Le reste est dans ce cabinet, rangé sur les rayons de vastes armoires; ce sont deux mille cinq cents petits cylindres noirs que vous prendriez pour des échantillons de charbon de bois. Ce fut en 1753 seulement qu'on revint de l'erreur que nous avons dite: on trouva d'un seul coup, au dessous du jardin du couvent de Saint-Augustin, à Portici, dix-huit cents de ces petits rouleaux, rangés avec tant de symétrie que l'on commença à y voir quelque chose de mieux que du bois brûlé. D'ailleurs, en même temps et dans la même pièce on retrouva trois bustes, sept encriers, et des stylets à écrire. On reconnut alors qu'on était dans une bibliothèque, et l'on eut pour la première fois l'idée que les petits rouleaux noirs pouvaient être des papyrus; on les examina avec soin et on y reconnut, comme on la voit sur du papier brûlé, la trace des caractères qui y avaient été écrits. A partir de ce moment, la recommandation fut faite à tous les ouvriers travaillant aux fouilles de mettre précieusement de côté tout ce qui pourrait ressembler à du charbon.

Et, comme je vous le dis, il y a là trois mille manuscrits dans lesquels on retrouvera peut-être ces quatre volumes de Trogue Pompée qui font une lacune dans l'histoire, et ces trois ou quatre livres de Tacite qui font une lacune dans ses Annales.

J'avoue que j'avais grande envie de mettre dans ma poche un de ces petits rouleaux de charbon.

Comme nous allions descendre le grand escalier des Studi, le gardien, qui était sans doute satisfait de la rétribution que nous lui avions donnée, nous demanda à voix basse si nous ne voulions pas visiter la galerie de Murat. Nous acceptâmes, en lui demandant comment la galerie de Murat se trouvait aux Studi. Il nous répondit alors que, lorsque le roi Ferdinand avait repris son royaume, on avait partagé en famille tous les objets abandonnés par le roi déchu. Cette galerie était devenue la propriété du prince de Salerne qui, ayant eu besoin de quelque chose comme cent mille piastres, les emprunta sur gage à son auguste neveu actuellement régnant. Or, le gage fut cette galerie, laquelle, pour plus grande sûreté de la créance, fut transportée au musée Bourbon.

Il y a là, entre autres chefs-d'oeuvre, treize Salvator Rosa, deux ou trois Van-Dick, un Pérugin, un Annibal Carrache, deux Gérard des Nuits, un Guerchin, les Trois Âges de Gérard, puis dans un petit coin, derrière un rideau de fenêtre, un tableau de quatorze pouces de haut, et de huit pouces de large, une de ces miniatures grandioses comme en fait Ingres quand le peintre d'histoire descend au genre, une petite merveille enfin, comme l'Arètin, comme le Tintoret! c'est Francesca de Rimini et Paolo, au moment où les deux amans s'interrompent et «ce jour-là ne lisent pas plus avant.»

Demandez, je vous le répète, à visiter cette galerie, ne fût-ce que pour voir ce charmant petit tableau.

Nous sortîmes enfin, ou plutôt on nous mit à la porte. Il était quatre heures et demie, et nous avions outre-passé d'une demi-heure le temps fixé pour la visite du musée. Il est vrai qu'à Naples il n'y a rien de fixe, et qu'avec une colonate, c'est-à-dire avec cinq francs cinq sous, on fait et l'on fait faire bien des choses.

Nous n'avions pas marché cent pas qu'au coin de la rue de Tolède nous nous trouvâmes face à face avec un monsieur d'une cinquantaine d'années qu'il me sembla à la première vue avoir rencontré à Paris dans le monde diplomatique. Probablement je ne lui étais pas inconnu non plus, car il s'approcha de moi avec son plus charmant sourire.

--Eh! bonjour, mon cher Alexandre, me dit-il d'un ton protecteur; comment êtes-vous à Naples sans que j'en sois averti? Ne savez-vous donc pas que je suis le protecteur-né des artistes et des gens de lettres?

Le faquin! Il me prit une cruelle envie de lui briser quelque chose d'un peu dur sur le dos; mais je me retins, me doutant bien qu'il accepterait cette réponse et que tout serait fini là.

En effet, pour mon malheur, c'était...

A l'autre chapitre, je vous dirai qui c'était.

XVIII

La Bête noire du roi Ferdinand.

C'était ce fameux marquis dont je vous ai parlé comme de la bête noire du roi Ferdinand, et qui, tout protégé qu'il avait été par la reine Caroline, n'avait jamais pu entrer au palais que par la porte de derrière.

En partant de France, j'avais pris quelques lettres de recommandation pour les plus grands seigneurs de Naples, les San-Teodore, les Noja et les San-Antimo. De plus, je connaissais de longue date le marquis de Gargallo et les princes de Coppola.

Parmi ces lettres, il s'en était, je ne sais comment, glissé une pour le marquis.

Étant à Rome, je n'avais pu obtenir de l'ambassade des Deux-Siciles l'autorisation d'aller à Naples. Afin d'éluder ce refus, j'avais, comme je l'ai raconté ailleurs, passé la frontière napolitaine grâce au passeport d'un de mes amis. Pour tout le monde je m'appelais donc du nom de cet ami, c'est-à-dire monsieur Guichard, et pour quelques personnes seulement j'étais Alexandre Dumas.

Mais comme, en arrivant à Naples, j'ignorais à qui je pouvais me fier, j'avais, avec un homme que j'appellerais mon ami, si ce n'était pas un très haut personnage, j'avais, dis-je, passé une revue des adresses de mes lettres, afin de savoir de lui quelles étaient les personnes à qui il n'y avait aucun inconvénient que monsieur Guichard remît les recommandations données à monsieur Dumas.

Or, à toutes les adresses, ce haut personnage, que je n'ose appeler mon ami, mais à qui j'espère prouver un jour que je suis le sien, avait fait un signe d'assentiment, lorsque, arrivé à la lettre destinée au marquis, il prit cette lettre par un coin de l'enveloppe, et la jetant, sans même regarder où elle allait tomber, de l'autre côté de la table sur laquelle nous faisions notre choix:

--Qui vous a donc donné une lettre pour cet homme? me demanda-t-il.

--Pourquoi cela? répondis-je, ripostant à sa question par une autre question.

--Mais, parce que ... parce que ... ce n'est pas un de ces hommes à qui on recommande un homme comme vous.

--Mais, n'est-il pas quelque peu homme de lettres lui-même? demandai-je.

--Oh! oui, me répondit mon interlocuteur; oui, il a une correspondance très active avec le ministre de la police. Cela s'appelle-t-il être un homme de lettres en France? En ce cas, c'est un homme de lettres.

--Diable! fis-je; mais il me semble que j'ai rencontré ce gaillard-là dans les meilleurs salons de Paris.

--Cela ne m'étonnerait pas: c'est un drôle qui se fourre partout. Et moi-même, tenez, je ne serais pas surpris en rentrant de le trouver dans mon antichambre. Mais vous voilà prévenu. Assez sur cette matière; parlons d'autre chose.

C'est un garçon fort aristocrate que cet ami que je n'ose pas appeler mon ami. Je ne m'en tins pas moins pour averti, et bien averti, car il était en position d'être parfaitement renseigné sur toutes ces petites choses-là, et, à partir de ce jour, je me donnai de garde d'aller en aucun endroit où je pusse rencontrer mon marquis.

Or, j'avais parfaitement réussi à l'éviter depuis trois semaines que j'étais à Naples, lorsque, pour mon malheur, comme je l'ai dit, je me trouvai face à face avec lui en sortant du musée Bourbon.

On devine donc quelle figure je fis lorsque, avec ce charmant sourire qui lui est habituel et avec ce ton protecteur qu'il affecte, il me dit:

--Eh! bonjour, mon cher Alexandre; comment êtes-vous à Naples sans que j'en sois averti? Ne savez-vous donc pas que je suis le protecteur-né des artistes et des gens de lettres? Puis, voyant que je ne répondais rien et que je le regardais des pieds à la tête, il ajouta: Comptez-vous rester encore long-temps avec nous?

--D'abord, monsieur, lui répondis-je, je ne suis pas le moins du monde votre cher Alexandre, attendu que c'est la troisième fois, je crois, que je vous parle, et que, les deux premières, je ne savais pas à qui je parlais. Ensuite, vous n'avez pas été averti de mon arrivée parce que mon véritable nom n'a pas été déposé à la police. Enfin, et pour répondre à votre dernière question, oui, je comptais rester huit jours encore, mais j'ai bien peur d'être forcé de partir demain.

Après quoi je pris le bras de Jadin et laissai le protecteur-né des artistes et des gens de lettres fort abasourdi du compliment qu'il venait de recevoir.

A Chiaja, je quittai Jadin; il s'achemina du côté de l'hôtel, et moi j'allai droit à l'ambassade française.

A cette époque, nous avions pour chargé d'affaires à Naples un noble et excellent jeune homme ayant nom le comte de Béarn. En arrivant, il y avait quatre mois, j'avais été lui faire ma visite, et je lui avais tout raconté. Il m'avait écouté gravement et avec une légère teinte de mécontentement; mais presque aussitôt ce nuage passager s'était effacé, et me tendant la main:

--Vous avez eu tort, me dit-il, d'agir ainsi à votre façon, et vous pouvez cruellement nous compromettre. Si la chose était à faire, je vous dirais: Ne la faites point; mais elle est faite, soyez tranquille, nous ne vous laisserons pas dans l'embarras.

J'étais peu habitué à ces façons de faire de nos ambassadeurs; aussi j'avais gardé au comte de Béarn une grande reconnaissance de sa réception, tout en me promettant, le moment venu, d'avoir recours à lui.

Or, je pensai que le moment était venu, et j'allai le trouver.

--Eh bien! me demanda-t-il, avons-nous quelque chose de nouveau?

--Non, pas pour le moment, répondis-je, mais cela pourrait bien ne pas tarder.

--Qu'est-il donc arrivé?

Je lui dis la rencontre que je venais de faire, et je lui racontai le court dialogue qui en avait été la suite.

--Eh bien! me dit-il, vous avez eu tort cette fois-ci comme l'autre: il fallait faire semblant de ne pas le voir, et, si vous ne pouviez pas faire autrement que de le voir, il fallait au moins faire semblant de ne pas le reconnaître.

--Que voulez-vous, mon cher comte, lui répondis-je, je suis l'homme du premier mouvement.

--Vous savez cependant ce qu'a dit un de nos plus illustre diplomates?

--Celui dont vous parlez a dit tant de choses, que je ne puis savoir tout ce qu'il a dit.

--Il a dit qu'il fallait se défier du premier mouvement, attendu qu'il était toujours bon.

--C'est une maxime à l'usage des têtes couronnées, et il y aurait par conséquent de l'impertinence à moi de la suivre. Je ne suis heureusement ni roi ni empereur.

--Vous êtes mieux que cela, mon cher poète.

--Oui, mais en attendant nous ne sommes pas au temps du bon roi Robert; et je doute que, si son successeur Ferdinand daigne s'occuper de moi, ce soit pour me couronner comme Pétrarque avec le laurier de Virgile. D'ailleurs, vous le savez bien, Virgile n'a plus de laurier, et celui qu'a repiqué sur sa tombe mon illustre confrère et ami Casimir Delavigne lui a fait la mauvaise plaisanterie de ne pas reprendre de bouture.

--Bref, que désirez-vous?

--Je désire savoir si vous êtes toujours dans les mêmes dispositions à mon égard.

--Lesquelles?

--De venir à mon secours si je vous appelle.

--Je vous l'ai promis et je n'ai qu'une parole; mais savez-vous ce que je ferais si j'étais à votre place?

--Que feriez-vous?

--Vous allez bondir!

--Dites toujours.

--Eh bien! je ferais viser mon passeport ce soir, et je partirais cette nuit.

--Ah! pour cela, non, par exemple.

--Très bien; n'en parlons plus.

--Ainsi je compte sur vous?

--Comptez sur moi.

Le comte de Béarn me tendit la main, et nous nous séparâmes.

--Faites-moi un plaisir, dis-je à Jadin en rentrant à l'hôtel.

--Lequel?

--Dites au garçon de vous dresser pour cette nuit un lit de sangle dans ma chambre.

--Pour quoi faire?

--Vous le verrez probablement.

--Avez-vous besoin de Milord aussi?

--Eh! eh! il ne sera peut-être pas de trop.

--Vous croyez donc qu'ils vont venir vous arrêter?

--J'en ai peur.

--Sacré fat que vous faites, de vous figurer que les gouvernement s'occupent de vous!

--Celui-ci a daigné s'occuper de mon père au point de l'empoisonner, et je vous avoue que ce précédent ne me donne pas de confiance.

--Eh bien! on couchera dans votre chambre, puisqu'il faut vous garder.

Et Jadin donna ordre qu'on lui dressât son lit en face du mien.

Cette précaution prise, nous nous couchâmes et nous nous endormîmes comme si nous n'avions pas rencontré le moindre marquis dans notre journée.

Le lendemain, vers les quatre heures du matin, j'entendis qu'on ouvrait ma porte.

Si profondément que je dorme et si légèrement qu'on ouvre la porte de ma chambre quand je dors, je m'éveille à l'instant même. Cette fois, ma vigilance habituelle ne me fit pas défaut; j'ouvris les yeux tout grands, et j'aperçus le valet de chambre.

--Eh bien! Peppino, demandai-je, qu'y a-t-il, que vous me faites le plaisir d'entrer si matin chez moi?

--J'en demande un million de pardons à son excellence, répondit le pauvre garçon; ce sont deux messieurs qui veulent absolument vous parler.

--Deux messieurs de la police, n'est-ce pas?

--Ma foi! s'il faut vous le dire, j'en ai peur.

--Allons, allons, alerte, Jadin!

--Quoi? dit Jadin, en se frottant les yeux.

--Deux sbires qui nous font l'honneur de nous faire visite, mon garçon.

--C'est-à-dire qu'il faut que je me lève et que je coure chez M. de Béarn.

--Vous parlez comme saint Jean-Bouche-d'Or, cher ami; levez-vous et courez.

--Vous n'aimez pas mieux que je les fasse manger par Milord? Cela serait plus tôt fait, et cela ne nous dérangerait pas.

--Non, il en reviendrait d'autres, et ce serait à recommencer.

--Ces messieurs peuvent-ils entrer? demanda Peppino.

--Parfaitement, qu'ils entrent. Ces messieurs entrèrent.

Cela ressemblait beaucoup aux gardes du commerce que nous voyons au théâtre.

--Monsu Guissard? dit l'un d'eux.

--C'est moi, répondis-je.

--Eh bien! monsu Guissard, il faut nous suivre tout de suite.

--Où cela, s'il vous plaît?

--A la polize.

Je jetai un coup d'oeil triomphant à Jadin.

--Il faut, murmura-t-il, que le gouvernement ait bien du temps de reste pour se déranger ainsi!

--Que dit monsu? demanda le sbire.

--Moi! Rien, dit Jadin.

--Monsu a parlé du gouvernement!

--Ah! j'ai dit que le gouvernement était plein de tendresse pour les étrangers qui viennent ici; et je le répète! attendu que c'est mon opinion, monsieur. Est-il défendu d'avoir une opinion?

--Oui, dit le sbire.

--En ce cas, je n'en ai pas, monsieur, prenons que je n'ai rien dit. Je me hâtai de m'habiller; j'avais une peur de tous les diables que les sbires, peu habitués au dialogue de Jadin, ne l'emmenassent avec moi. Je passai donc lestement mon gilet et ma redingote, et leur déclarai que j'étais prêt à les suivre.

Cette promptitude à me rendre à l'invitation du gouvernement parut donner à nos deux sbires une excellente idée de moi; aussi, lorsque, arrivé à la porte de la rue, je leur demandai la permission de prendre un fiacre, ils ne firent aucune difficulté, et l'un d'eux poussa même la complaisance jusqu'à courir en chercher un qui stationnait devant la grille encore fermée de la villa Reale.

Comme je montais en voiture, je vis apparaître Jadin à la fenêtre; il était tiré à quatre épingles et tout prêt à se rendre à l'ambassade. Seulement, pour ne pas donner de soupçons sur sa connivence avec moi, il attendait pour sortir que nous eussions tourné le coin, et fumait innocemment la plus colossale de ses trois pipes.

Cinq minutes après j'étais à la police. Un monsieur, tout vêtu de noir et de fort mauvaise humeur d'avoir été réveillé si matin, m'y attendait.

--C'est à vous ce passeport? me demanda-t-il aussitôt qu'il m'aperçut et en me montrant mon passeport au nom de Guichard.

--Oui, monsieur.

--Et cependant Guichard n'est pas votre nom?

--Non, monsieur.

--Et pourquoi voyagez-vous sous un autre nom que le vôtre?

--Parce que votre ambassadeur n'a pas voulu me laisser voyager sous le mien.

--Quel est votre nom?

--Alexandre Dumas.

--Avez-vous un titre?

--Mon aïeul a reçu de Louis XIV le titre de marquis, et mon père a refusé de Napoléon le titre de comte.

--Et pourquoi ne portez-vous pas votre titre?

--Parce que je crois pouvoir m'en passer.

--Vous méprisez donc ceux qui ont des titres?

--Pas le moins du monde; mais je préfère ceux qu'on se fait soi-même à ceux qu'on a reçus de ses aïeux.

--Vous êtes donc un jacobin?

Je me mis à rire, et je haussai les épaules.

--Il ne s'agit pas de rire ici! me dit le monsieur en noir, d'un air on ne peut plus irrité.

--Vous ne pouvez pas m'empêcher de trouver la question ridicule.

--Non, mais je veux vous faire passer l'envie de rire.

--Oh! cela, je vous en défie tant que j'aurai le plaisir de vous voir.

--Monsieur!

--Monsieur!

--Savez-vous qu'en attendant je vais vous envoyer en prison?

--Vous n'oserez pas.

--Comment! je n'oserai pas? s'écria l'homme noir en se levant et en frappant la table du poing.

--Non.

--Eh! qui m'en empêchera?

--Vous réfléchirez.

--A quoi?

--A ceci.

Je tirai de ma poche trois lettres.

Le monsieur noir jeta un coup d'oeil rapide sur les papiers que je lui présentais, et reconnut des cachets ministériels.

--Qu'est-ce que c'est que ces lettres?

--Oh! mon Dieu, presque rien. Celle-ci, c'est une lettre du ministre de l'instruction publique, qui me charge d'une mission littéraire en Italie, et particulièrement dans le royaume des Deux-Siciles: il désire savoir quels sont les progrès que l'instruction a faits depuis les vice-rois jusqu'à nos jours. Celle-ci, c'est une lettre du ministre des affaires étrangères, qui me recommande particulièrement à nos ambassadeurs, et qui les prie de me donner en toute circonstance, voyez: en toute circonstance est même souligné;--de me donner, dis-je, en toute circonstance, aide et protection. Quant à cette troisième, n'y touchez pas, monsieur, et permettez-moi de vous la montrer à distance. Quant à cette troisième, voyez, elle est signée: «Marie-Amélie,» c'est-à-dire d'un des plus nobles et des plus saints noms qui existent sur la terre. C'est de la tante de votre roi. J'aurais pu m'en servir, mais je ne l'ai pas fait, il aurait fallu la remettre à la personne à qui elle était adressée; et quand on a un autographe comme celui-là, lequel, comme vous pouvez le voir, ne dit pas trop de mal du porteur, on le garde, au risque que quelque valet de police vous menace de vous envoyer en prison.

--Mais, me dit le monsieur un peu abasourdi, qui me dira que ces lettres sont bien des personnes dont elles portent les signatures?

Je me retournai vers la porte qui s'ouvrait en ce moment, et j'aperçus le comte de Béarn.

--Qui vous le dira? Pardieu, repris-je, monsieur l'ambassadeur de France, qui se dérange tout exprès pour cela. N'est-ce pas, mon cher comte, continuai-je, que vous direz à monsieur que ces lettres ne sont pas de fausses lettres?

--Non seulement je le lui dirai, mais encore je demanderai en vertu de quel ordre on vous arrête, et il me sera fait raison de l'insulte que vous avez reçue. Je réclame monsieur, ajouta le comte de Béarn en étendant la main vers moi, d'abord comme sujet du roi de France, et ensuite comme envoyé du ministère. Si monsieur a commis quelque infraction aux lois de la police et de la santé[1], j'en répondrai à plus haut que vous. Venez, mon cher Dumas, je suis désolé qu'on vous ait réveillé si matin, et j'espère que c'est par un malentendu.

[1] On était alors dans le plus fort du choléra, et je n'avais pas fait à Rome la quarantaine de vingt-cinq jours obligée.

Et à ces mots, nous sortîmes de la police bras dessus bras dessous, laissant le monsieur en noir dans un état de stupéfaction des plus difficiles à décrire.

Jadin nous attendait à la porte.

--Ah ça! maintenant, me dit le comte de Béarn, maintenant que nous sommes entre nous, il ne s'agit plus de faire les fanfarons; je vous ai tiré de là avec les honneurs de la guerre, mais je vais avoir sur les bras tout le ministère de la police. Il s'agit pour vous de songer au départ.

--Diable!

--N'avez-vous pas tout vu?

--Si fait. J'ai visité hier la dernière chose qui me restai à voir.

--Eh bien!

--Eh bien! nous tâcherons d'être prêts quand il le faudra, voilà tout.

--A la bonne heure! Maintenant, rentrez à l'hôtel, et attendez-moi dans la journée. J'aurai une réponse.

Je suivis le conseil que me donnait M. Béarn, et je le vis effectivement revenir vers les cinq heures.

--Eh bien! me dit-il, tout est arrangé de la façon la plus convenable. On savait votre présence ici; et comme vous n'y avez commis aucun scandale patriotique, on la tolérait. Mais vous avez été officiellement dénoncé hier soir, et l'on s'est cru alors dans la nécessité d'agir.

--Et combien de temps me laisse-t-on pour quitter Naples?

--On s'en est rapporté à moi, et j'ai dit que dans trois jours vous seriez parti.

--Vous êtes un excellent mandataire, mon cher comte, et non seulement vous représentez admirablement l'honneur de la France, mais encore vous sauvez à merveille celui des Français. Recevez tous mes remerciemens. Dans trois jours j'aurai acquitté votre parole envers le gouvernement napolitain.

Voilà comment je fus obligé de quitter la très fidèle ville de Naples, qui n'en est encore qu'à sa trente-septième révolte; et cela pour avoir eu le malheur de rencontrer la bête noire de Sa Majesté le roi Ferdinand.

Cela prouve qu'il y a à Naples quelque chose de pire encore que les jettateurs:

Ce sont les mouchards.

XIX

L'Auberge de Sainte-Agathe.

C'en était fait, je devais quitter Naples. Le rêve était fini, la vision allait s'envoler dans les cieux. Je vous avoue, mes chers lecteurs, que, lorsque je vis disparaître Capo-di-Chino à ma gauche et le Champ-de-Mars à ma droite, lorsque, étendu sur les coussins de ma voiture, je me mis à songer tristement que, selon toutes les probabilités humaines, et grâce surtout à la bienveillante protection du marquis de Soval et à la justice éclairée du roi Ferdinand, je ne verrais plus ces merveilles, mon coeur se serra par un sentiment d'angoisse indéfinissable, des larmes me vinrent aux bords des paupières, et je me rappelai malgré moi le mélancolique proverbe italien: Voir Naples et mourir!

En m'éloignant de ce pays enchanté, j'éprouvais donc quelque chose de semblable à ce qui doit se passer dans l'âme de l'exilé disant un dernier adieu à sa patrie. Oui, je m'étais épris de tendresse, de sympathie et de pitié pour cette terre étrangère que Dieu, dans sa prédilection jalouse, a comblée de ses bienfaits et de ses richesses; pour cette oisive et nonchalante favorite dont la vie entière est une fête, dont la seule préoccupation est le bonheur; pour cette ingrate et voluptueuse sirène qui s'endort au bruit des vagues et se réveille aux chants du rossignol, et à qui le rossignol et les vagues répètent dans leur doux langage un éternel refrain de joie et d'amour, et traduisent dans leur musique divine les paroles du Seigneur: «A toi, ma bien-aimée, mes plus riches tapis de verdure et de fleurs; à toi mon plus beau pavillon d'or et d'azur; à toi mes sources les plus limpides et les plus fraîches; à toi mes parfums les plus suaves et les plus purs; à toi mes trésors d'harmonie; à toi mes torrens de lumière.» Hélas! pourquoi faut-il que l'homme, cet esclave envieux et stérile, s'attache à détruire partout l'oeuvre de Dieu; pourquoi tout paradis terrestre doit-il cacher un serpent!

Absorbé par ces idées passablement lugubres, je baissai la tête sur ma poitrine et je me laissai aller à ma rêverie. Jadin ronflait à mes côtés du sommeil des justes, avec cette différence cependant que la trompette des archanges ne l'aurait pas éveillé. Il avait lancé sa dernière malédiction sur les douaniers de Sa Majesté sicilienne, avait craché sur la barrière en guise d'adieu, et s'était endormi comme un homme qui n'a plus de comptes à rendre à sa conscience. Je voulus m'assurer si mes regrets bruyans n'avaient pas troublé le repos de mon camarade. J'attendis deux ou trois cahots de première force; Jadin subit l'épreuve sans sourciller, il aurait subi l'épreuve du canon tiré à bout d'oreille. Alors je fermai les yeux à mon tour, et je repassai dans mon esprit tous ces rians tableaux que j'avais admirés pour la première et pour la dernière fois de ma vie. Je ne sais combien de temps dura ma méditation ou mon rêve, je ne sais combien d'heures je restai dans cet engourdissement de l'âme qui n'est plus la veille, mais qui n'est pas encore le sommeil; ce que je sais très bien et dont je me souviens, Dieu merci, avec une grande précision de détails, c'est que j'en fus arraché brusquement par un accident survenu à notre voiture. L'essieu s'était brisé et nous étions dans une mare.

Cette fois Jadin était éveillé, non point par sa chute, comme on pourrait le croire, mais par la fraîcheur de l'eau qui venait de pénétrer ses vêtemens les plus intimes, et il jurait de toute l'indignation de son âme et de toute la force de ses poumons. Il pouvait être environ trois heures; la route était déserte; le postillon s'en était allé demander du secours.

Lorsque je dis que la route était déserte, je me trompe, car, en tournant la tête à gauche, je vis près de nous une espèce de petit lazzarone de douze à treize ans, crépu, hâlé, doré de reflets changeans, imitant à merveille le bronze florentin, les yeux noirs comme du charbon, les lèvres rouges comme du corail et les dents blanches comme des perles. Il était fièrement drapé dans des haillons qui auraient fait envie à Murillo, et nous regardait d'un air intelligent et réfléchi, sans daigner nous tendre la main ni pour nous aider, ni pour nous demander l'aumône. Dans un pays où la nudité presque complète est le privilége du mendiant et du lazzarone, et où tout homme du peuple, quels que soient ses besoins, n'aborde jamais l'étranger sans se croire le droit de mettre sa bourse à contribution, ce luxe de guenilles et ce silence de dédain ne furent pas sans me causer un certain étonnement.

--Où sommes-nous? lui demandai-je en sautant par dessus la roue qui gisait renversée au milieu du chemin.

--A Sant-Agata di Goti, répondit le petit sauvage sans déranger un pli de son bizarre accoutrement.

--Pardieu! fit Jadin, il s'agit bien de Goths et de Visigoths, ne voyez-vous pas que nous sommes en Afrique? Voilà de la véritable couleur locale ou je ne m'y connais guère.

Le petit paysan fixa son regard sur Jadin, comme pour deviner le sens de ses paroles, et fronça le sourcil d'un air de défiance et de soupçon, se croyant sans doute offensé par ce peu de mots prononcés devant lui dans une langue inconnue. Je me hâtai de rassurer la susceptibilité du jeune habitant de Sainte-Agathe, en lui faisant comprendre de mon mieux que Jadin s'extasiait sur la qualité de son teint et sur l'originalité de son costume.

L'enfant ne fut pas dupe de ma bienveillante traduction et se contenta de répondre, en haussant les épaules, que, si les hommes de son pays étaient bronzés par le soleil, les femmes y étaient plus blanches et plus jolies que partout ailleurs, et que si lui et ses frères n'avaient que des haillons pour tout vêtement, c'était pour que leurs soeurs portassent des jupes brodées et des corsages à galons d'or.

Ces paroles furent dites d'un ton si simple que je me suis réconcilié tout à coup avec l'indolence et la misère du petit lazzarone.

--Y a-t-il une auberge, une cabane, un chenil dans ce maudit village? demanda Jadin en se servant cette fois du patois napolitain, dans lequel il avait fait, dans les derniers temps, de rapides progrès.

--C'e una superba locanda, répondit l'enfant en regardant Jadin avec une singulière expression de malice.

--Eh bien! mon garçon, lui dis-je, si tu nous mènes à cette superba locanda, voici une pièce de six carlins pour ta peine.

--Je ne suis pas un mendiant, répondit le jeune homme aux haillons, en me lançant un regard d'une hauteur incroyable.

Je tombais d'étonnement en étonnement. Un enfant de la dernière classe du peuple napolitain, dont l'extérieur annonçait le dénûment le plus complet, refuser une demi-piastre, c'était quelque chose de tellement fabuleux que, n'en croyant pas mes oreilles, je me tournai vers Jadin pour m'assurer si je n'avais pas mal entendu.

--Comment, drôle! tu ne veux pas de notre argent? fit Jadin en lui montrant la monnaie qu'il prit de mes mains.

--Je ne l'ai pas gagné, répondit le petit paysan avec son stoïcisme habituel.

--Tu te trompes, mon garçon, repris-je à mon tour, ce n'est pas à titre d'aumône que nous t'offrons cette somme, c'est pour te récompenser du service que tu vas nous rendre en nous menant à un hôtel.

--Je ne suis pas un guide, répliqua l'étrange garçon avec le plus imperturbable sang-froid.

--Eh bien! quel est donc l'état de votre seigneurie? demanda Jadin en portant respectueusement la main à son chapeau.

--Mon état?... c'est de regarder les voitures qui passent et les passagers qui tombent.

--Hein! comment le trouvez-vous, Jadin?

--Je le trouve tout à fait magnifique, et je veux absolument croquer la tête de ce coquin.

Comme nous l'avons dit, le descendant des Goths n'était pas très fort sur le français. Il crut que Jadin le menaçait tout bonnement de lui couper la tête. Sa colère, long-temps contenue, éclata avec fureur. Il grinça des dents comme un tigre blessé, tira de ses haillons un long poignard à lame triangulaire, et s'éloigna lentement à reculons, en fixant sur Jadin ses fauves prunelles qui lançaient des éclairs. Son intention évidente était d'attirer son adversaire loin de la grande route, dans quelque endroit plus désert ou plus sombre, pour consommer tranquillement sa vengeance.

--Attends-moi, attends-moi, petit brigand, s'écria Jadin en riant, je vais t'apprendre a faire usage d'armes prohibées. Et il fit un pas pour s'élancer à sa poursuite.

Mais au même instant le postillon reparut suivi de cinq ou six paysans de Sainte-Agathe, les uns plus cuivrés que les autres; et le petit sauvage, en voyant arriver du monde, cacha promptement son poignard et se sauva à toutes jambes.

On mit la voiture sur pied, on constata les dégâts, et nous acquîmes la triste conviction que nous ne pouvions pas nous remettre en route avant la nuit. Je fis part au postillon de notre singulière rencontre, et lui demandai quelques renseignemens sur l'étonnant personnage qui venait de s'enfuir à leur approche. Le postillon sourit, et pour toute réponse frappa deux ou trois fois son front du bout de son index. Comme je ne comprenais rien du tout à cette pantomime, je le priai de s'expliquer plus clairement. Il me raconta alors que ce méchant gamin, que nous avions pris pour un nègre, n'était pas plus Africain que les autres habitans de Sainte-Agathe, et qu'il ne fallait pas nous étonner de ses manières, car il était un peu fou, ainsi que le reste de sa famille.

--Mais au nom du diable! s'écria Jadin, exaspéré par toutes ces lenteurs, où pourrais-je enfin trouver une auberge pour sécher mes habits?

--Tiens! en effet, reprit le postillon en l'examinant avec curiosité, son excellence a versé du côté du ruisseau.

La locanda était à deux pas. J'ai abusé si souvent de la patience de mes lecteurs en leur parlant des auberges d'Italie, que je puis me borner cette fois à les renvoyer aux descriptions précédentes. J'ajouterai seulement que l'auberge de Sainte-Agathe surpasse en saleté toutes celles que j'ai décrites jusqu'ici. Cet affreux coupe-gorge s'appelle, je crois, la nobile locanda del Sole.

Jadin fit allumer un grand feu, et se mit en devoir de se sécher de son mieux, trempé qu'il était jusqu'aux os. Moi, je sortis à l'aventure, fort inquiet de savoir comment j'emploierais les trois ou quatre mortelles heures pendant lesquelles on devait réparer notre voiture. De dîner, il n'en était pas question. Comme nous comptions nous arrêter seulement à Mola di Gaëta, nous n'avions pas pris de provisions avec nous, et de son côté l'hôte de Sainte-Agathe s'était empressé de mettre à notre disposition sa cuisine, ses ustensiles; mais, comme on le pense bien, là se bornèrent ses offres de service: des objets à mettre sous notre dent, il n'en fut aucunement question. Je pris le premier chemin de traverse qui s'offrit à mes pas, décidé à tuer le temps en parcourant la campagne. J'avais fait à peine un huitième de mille, lorsqu'au détour d'un buisson je me trouvai nez à nez avec mon sauvage. Il se chauffait tranquillement au soleil, et ne fit pas un mouvement ni pour m'éviter ni pour marcher à ma rencontre.

--Eh bien! mon enfant, lui dis-je en l'abordant comme une vieille connaissance, vous vous êtes singulièrement mépris sur les intentions de mon camarade. Il ne voulait vous faire aucun mal. Seulement, comme il vous trouvait la tête d'un grand caractère, il eût été charmé de faire votre portrait.

--Comment, c'était un peintre! s'écria l'enfant ébahi.

--Certainement, qu'y a-t-il là d'étonnant?

--C'était un peintre! répéta le petit paysan, comme en se parlant à lui-même.

--Oui, c'était un peintre, et de quelque talent, j'ose vous en répondre.

--Mais moi je suis peintre aussi, s'écria le pauvre garçon d'un air exalté, son pittore anch'io, ou plutôt je le serai, car je suis trop jeune encore pour avoir un état.

--Eh bien, mon cher, vous voyez que, pour un collègue, vous ne vous êtes pas montré trop aimable, et si c'eût été en pays civilisé, on eût pu croire que vous vous connaissiez.

--Ah! pardonnez-moi, monsieur; si j'avais pu deviner que vous étiez des artistes, car vous êtes artiste aussi, vous, n'est-ce pas, eccellenza?

--Artiste... oui, oui... à peu près...

--Si j'avais pu croire cela, au lieu de vous laisser égorger dans cette vilaine auberge, je vous aurais mené chez mon grand-père, qui est peintre aussi, lui, ou plutôt qui l'a été, car il est maintenant trop vieux pour avoir un état.

--Mais nous sommes encore à temps, mon garçon.

--Vous avez raison, monsieur, dit le futur peintre en faisant quelques pas dans la direction de la locanda. Mais il parut se raviser tout à coup; et se tournant vers moi avec un certain embarras:

--Je réfléchis, dit-il, qu'il vaudra peut-être mieux nous passer de votre ami.

--Et pourquoi cela?

--Dame! c'est qu'il aime à rire, comme j'ai pu m'en apercevoir, et qu'il pourrait avoir du désagrément avec mon grand-père; car dans notre famille nous ne sommes pas endurans. Vous, c'est autre chose... vous ne vous êtes pas trop moqué de mes haillons, et je crois qu'avec un peu de bonne volonté de part et d'autre nous pourrons nous entendre.

--C'est convenu, mon petit Giotto; et en attendant que vous reveniez un peu de vos préventions sur le compte de mon ami, je profiterai seul de l'hospitalité que vous voulez bien m'offrir.

--Et vous n'en serez pas fâché, je vous le promets. Vous allez voir d'abord mes trois frères, trois garçons les plus forts et les plus beaux de la province, le premier est vigneron, le second pêcheur, le troisième garde-chasse.

--Je serai flatté de faire leur connaissance.

--Puis mes trois soeurs, trois madones.

--De mieux en mieux, mon cher hôte.

--Et puis enfin...

--Comment! ce n'est pas tout?

--Puis enfin, répéta le petit paysan en baissant la voix et regardant autour de lui d'un air mystérieux, vous verrez trois tableaux, trois merveilles; et vous pourrez vous vanter d'avoir une fière chance si vous obtenez que mon grand-père vous les montre.

--Vous piquez furieusement ma curiosité.

--Oui, mais il faut savoir s'y prendre, car, voyez-vous, mon grand-père tient plus à ses tableaux qu'à tous ses enfans; il verrait mes trois frères se casser le cou, mes trois soeurs se noyer, qu'il ne pousserait pas un cri, qu'il ne verserait pas une larme; moi-même, qu'il préfère à tous les autres parce que je porte son nom et que je serai peut-être un jour comme lui, je tomberais dans la gueule d'un ours ou dans le fond d'un précipice qu'il en serait médiocrement affligé; mais, s'il arrivait malheur à quelqu'un de ses tableaux, je crois qu'il en mourrait du coup, ou que tout au moins il en perdrait la raison.

--Je comprends cette passion d'artiste et d'antiquaire; mais que faut-il donc que je fasse pour mériter les bonnes grâces de votre respectable aïeul?

--D'abord il ne faudra pas trop lui dire du bien de ses tableaux, car il croirait que vous voulez les acheter et il vous ferait mettre à la porte.

--Soyez tranquille! j'en dirai du mal.

--Gardez-vous-en bien, il deviendrait furieux et pourrait bien avoir envie de vous faire jeter par la fenêtre.

--Diable! diable! Je n'en dirai rien du tout, alors.

--Je vous ai dit, monsieur, que mon grand-père est un vieillard, il faut lui pardonner quelque chose, reprit le petit lazzarone d'un ton grave et sentencieux qui contrastait singulièrement avec sa condition et son âge. Puis, comme s'il se fût ennuyé de jouer un rôle trop sérieux, il partit d'un grand éclat de rire et mesura en quatre bonds la distance qui nous séparait du sentier que nous devions prendre pour arriver à l'atelier rustique du vieux peintre de Sainte-Agathe. Je suivais avec quelque peine mon jeune guide, qui courait devant moi comme un chevreuil, en sautant fossés et barrières, en enjambant torrens et buissons, sans que rien pût arrêter son élan.

Au moment où nous passions sous un de ces berceaux de vigne si communs en Italie, l'enfant leva la tête, et me montra du doigt un très beau garçon de vingt à vingt-cinq ans qui se tenait gracieusement penché au bout d'une longue échelle, et coupait des sarmens avec un couteau recourbé qu'on appelle dans le pays roncillo.

--Bonjour, Vito, s'écria joyeusement mon gamin en secouant le pied de l'échelle.

--Bonjour, flâneur, répondit le personnage aérien sans interrompre sa besogne.

--C'est mon frère le vigneron, dit mon guide avec un sentiment de fierté, et il reprit sa course.

Un peu plus loin, il s'arrêta de nouveau aux bords d'une petite rivière qui coupait en deux le chemin. Un jeune homme très brun et très robuste se tenait assis sur la berge, les jambes nues et pendantes, les bras tendus, le corps avancé; d'une main il jetait de la chaux vive pour troubler le courant, de l'autre il battait les eaux avec une perche. Il était impossible de passer devant cet homme sans l'admirer. C'était une de ces natures riches et puissantes que Michel-Ange eût souhaitées pour modèle.

--Bonjour, André, fit le futur artiste en lui tapant sur l'épaule, combien de truites aurons-nous ce soir?

--Bonjour, gourmand, répondit l'homme à la perche.

--Ne faites pas attention, monsieur, c'est mon frère le pêcheur.

Enfin, nous étions presque à la porte d'une petite maison blanche et coquette, qu'il m'avait indiquée de loin comme le but de notre promenade artistique, lorsque nous rencontrâmes un troisième paysan, plus remarquable par sa taille et sa bonne mine que les deux autres, quoique, à vrai dire, son costume ne fût pas moins négligé que celui de ses frères. Le seul luxe qu'il se permît, c'était un très beau fusil anglais qu'il portait à l'épaule.

--Bonjour, Orso, s'écria l'enfant gâté de la famille, en lui sautant au cou.

--Bonjour, mauvais garnement, répondit Orso en lui rendant ses caresses.

--C'est mon frère le chasseur, dit mon petit Raphaël en herbe, d'une voix triomphante.

Et sans me laisser le temps de prononcer une parole, il me prit lestement par la main, et m'entraîna dans une de ces petites cours italiennes qui ressemblent si bien à un impluvium, pavée d'une mosaïque grossière et abritée d'une verte tonnelle. Nous franchîmes un escalier découvert dont les marches étaient tapissées de mousse et émaillées de ces grandes et belles fleurs dans lesquelles la dévotion napolitaine a découvert tous les emblèmes de la passion, et nous nous trouvâmes dans une assez vaste salle, haute, aérée, lumineuse, qui devait être la pièce de réception et d'apparat. Là, mon petit nègre aux haillons pittoresques me présenta trois jeunes filles qui s'étaient levées à notre approche, et se serraient dans un seul groupe timides et confuses. La plus jeune n'avait pas encore quinze ans, et l'aînée en avait vingt à peine. Je fus ébloui de leur beauté et de leur fraîcheur. Rien de plus gracieux et de plus charmant que leurs jupes flottantes et leurs étroits corsages brodés de filigrane. On eût dit, sans aucune exagération poétique, trois roses blanches sur le même rosier.

--Voici mes soeurs, monsieur, et j'espère que je ne vous ai pas menti en vous disant qu'elles ne me ressemblaient guère ni pour le teint ni pour le costume. Celle-ci s'appelle Concetta, celle-ci Nunziata, celle-ci Assunta, les trois plus beaux noms de la Vierge. Et à chaque nom qu'il prononçait, le petit démon imprimait un baiser sur le front rougissant de celle de ses soeurs qu'il voulait désigner.

--Et maintenant, dit-il, montons à l'atelier de mon grand-père.

XX

Les Héritiers d'un grand Homme.

Je suivis mon jeune guide avec toute la docilité que commandaient les circonstances, mais, je l'avoue, non sans jeter un regard d'admiration et de regret sur le charmant groupe dont je devais me séparer si promptement. Nous traversâmes deux petites chambres dont tout l'ameublement consistait en quatre monceaux d'épis de maïs entassés dans les coins, et dont la tapisserie, formée tout bonnement de bottes d'aulx et d'oignons, se faisait sentir une demi-lieue à la ronde; puis une cuisine dont le plafond pliait sous les quartiers de lard et les festons de salami, et enfin un petit corridor assez mal éclairé, au bout duquel nous trouvâmes un escalier de bois plus raide et plus incommode qu'une échelle. Mon guide le gravit en deux bonds et s'arrêta sur un petit palier carrelé de rouge et de noir, qui n'était pas assez large pour nous contenir tous les deux. Arrivé là, il colla l'oreille à la porte, mit l'oeil à la serrure et frappa trois petits coups, après m'avoir fait signe de la main d'écouter et de me taire.

J'entendis d'abord le vieillard grogner sourdement comme un dogue dont le sommeil est tout à coup interrompu par une visite importune. Le gamin me regarda en souriant comme pour me donner du courage, hocha légèrement la tête en homme habitué à une semblable réception, et sachant parfaitement que, si la colère du vieillard était facile à allumer, quelques mots suffisaient pour l'éteindre. En effet, ses grognemens s'apaisèrent bientôt et furent suivis par un bruit de chaises qu'on dérangeait, et par le craquement d'une porte intérieure qu'on fermait à double tour. Puis les pas se rapprochèrent lentement, et une voix claire et ferme, où perçait cependant un reste de courroux, demanda:--Qui va là?

--C'est moi, mon grand-père, ouvrez.

La voix se radoucit et le vieillard mit la main sur la clé.

--Es-tu seul? demanda-t-il après un instant de réflexion.

--Je suis avec un monsieur qui demande à visiter votre atelier.

--Va-t'en au diable, méchant coureur, s'écria le vieux peintre furieux; c'est encore quelque brocanteur que tu auras ramassé sur la grande route, et qui vient dans l'intention de me marchander mes chefs-d'oeuvre.

--Mais je vous jure que non, mon grand-père.

--Alors c'est quelque rustre de Sainte-Agathe qui veut par ses sottises et par ses âneries me faire renier le bon Dieu.

--Encore moins, mon grand-père; croyez-vous que votre petit Salvator soit capable de vous causer du chagrin?

--Hum! hum! fit le vieillard ébranlé dans sa résolution, et qui est donc ce monsieur que tu m'amènes?

--C'est un artiste étranger qui n'a pas le sou pour acheter vos tableaux, mais en revanche qui a assez de temps pour écouter votre histoire.

--Ah! ah! c'est un confrère, s'écria gaîment le bonhomme en passant rapidement de la colère à la bonne humeur; et il fit tourner la clé dans la serrure.

Je voulus protester par un reste de scrupule, mais l'enfant me fit signe de me tenir tranquille en mettant son index en croix sur ses lèvres.

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