La Comédie humaine - Volume 18
Au lecteur.
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A{DRE} dans la page de titre se lit ALEXANDRE.
ŒUVRES COMPLÈTES DE H. DE BALZAC
LA COMÉDIE HUMAINE DIX-HUITIÈME VOLUME
PREMIÈRE PARTIE ÉTUDES DE MŒURS
TROISIÈME PARTIE ÉTUDES ANALYTIQUES
PARIS. — IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE ÉTUDES ANALYTIQUES
SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES (4e PARTIE) DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE (2E ÉPISODE) — L’INITIÉ LES PAYSANS — PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE
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PARIS Vve A{DRE} HOUSSIAUX, ÉDITEUR HÉBERT ET Cie, SUCCESSEURS 7, RUE PERRONET, 7
1877
TROISIÈME LIVRE SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES.
QUATRIÈME PARTIE. LA DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN.
—Qu’y a-t-il, Madeleine? dit madame Camusot en voyant entrer chez elle sa femme de chambre avec cet air que savent prendre les gens dans les circonstances critiques.
—Madame, répondit Madeleine, monsieur vient de rentrer du Palais; mais il a la figure si bouleversée, et il se trouve dans un tel état, que madame ferait peut-être mieux de l’aller voir dans son cabinet.
—A-t-il dit quelque chose? demanda madame Camusot.
—Non, madame; mais nous n’avons jamais vu pareille figure à monsieur, on dirait qu’il va commencer une maladie; il est jaune, il paraît être en décomposition, et...
Sans attendre la fin de la phrase, madame Camusot s’élança hors de sa chambre et courut chez son mari. Elle aperçut le juge d’instruction assis dans un fauteuil, les jambes allongées, la tête appuyée au dossier, les mains pendantes, le visage pâle, les yeux hébétés, absolument comme s’il allait tomber en défaillance.
—Qu’as-tu, mon ami? dit la jeune femme effrayée.
—Ah! ma pauvre Amélie, il est arrivé le plus funeste événement... J’en tremble encore. Figure-toi que le procureur général... Non, que madame de Sérizy... que... Je ne sais par où commencer...
—Commence par la fin!... dit madame Camusot.
—Eh bien! au moment où, dans la Chambre du conseil de la Première, monsieur Popinot avait mis la dernière signature nécessaire au bas du jugement de non-lieu rendu sur mon rapport qui mettait en liberté Lucien de Rubempré... Enfin, tout était fini! le greffier emportait le plumitif; j’allais être quitte de cette affaire... Voilà le président du tribunal qui entre et qui examine le jugement:
—«Vous élargissez un mort, me dit-il d’un air froidement railleur; ce jeune homme est allé, selon l’expression de M. de Bonald, devant son juge naturel. Il a succombé à l’apoplexie foudroyante...»
Je respirais en croyant à un accident.
«Si je comprends, monsieur le président, a dit monsieur Popinot, il s’agirait alors de l’apoplexie de Pichegru...
—«Messieurs, a repris le président de son air grave, sachez que, pour tout le monde, le jeune Lucien de Rubempré sera mort de la rupture d’un anévrisme.»
Nous nous sommes tous entre-regardés.
—«De grands personnages sont mêlés à cette déplorable affaire, a dit le président. Dieu veuille, dans votre intérêt, monsieur Camusot, quoique vous n’ayez fait que votre devoir, que madame de Sérizy ne reste pas folle du coup qu’elle a reçu! on l’emporte quasi morte. Je viens de rencontrer notre procureur général dans un état de désespoir qui m’a fait mal. Vous avez donné à gauche, mon cher Camusot!» a-t-il ajouté en me parlant à l’oreille.
Non, ma chère amie, en sortant, c’est à peine si je pouvais marcher. Mes jambes tremblaient tant, que je n’ai pas osé me hasarder dans la rue, et je suis allé me reposer dans mon cabinet. Coquart, qui rangeait le dossier de cette malheureuse instruction, m’a raconté qu’une belle dame avait pris la Conciergerie d’assaut, qu’elle avait voulu sauver la vie à Lucien de qui elle est folle, et qu’elle s’était évanouie en le trouvant pendu par sa cravate à la croisée de la Pistole. L’idée que la manière dont j’ai interrogé ce malheureux jeune homme, qui, d’ailleurs, entre nous, était parfaitement coupable, a pu causer son suicide, m’a poursuivi depuis que j’ai quitté le Palais, et je suis toujours près de m’évanouir...
—Eh bien! ne vas-tu pas te croire un assassin, parce qu’un prévenu se pend dans sa prison au moment où tu l’allais élargir?... s’écria madame Camusot. Mais un juge d’instruction est alors comme un général qui a un cheval tué sous lui!... Voilà tout.
—Ces comparaisons, ma chère, sont tout au plus bonnes pour plaisanter, et la plaisanterie est hors de saison ici. Le mort saisit le vif dans ce cas-là. Lucien emporte nos espérances dans son cercueil.
—Vraiment?... dit madame Camusot d’un air profondément ironique.
—Oui, ma carrière est finie. Je resterai toute ma vie simple juge au tribunal de la Seine. Monsieur de Grandville était, avant ce fatal événement, déjà fort mécontent de la tournure que prenait l’instruction; mais son mot à notre président me prouve que, tant que monsieur de Grandville sera procureur général, je n’avancerai jamais!
Avancer! voilà le mot terrible, l’idée qui, de nos jours, change le magistrat en fonctionnaire.
Autrefois le magistrat était sur-le-champ tout ce qu’il devait être. Les trois ou quatre mortiers des présidences de chambre suffisaient aux ambitions dans chaque parlement. Une charge de conseiller contentait un de Brosses comme un Molé, à Dijon comme à Paris. Cette charge, une fortune déjà, voulait une grande fortune pour être bien portée. A Paris, en dehors du parlement, les gens de robe ne pouvaient aspirer qu’à trois existences supérieures: le contrôle général, les sceaux ou la simare de chancelier. Au-dessous des parlements, dans la sphère inférieure, un lieutenant de présidial se trouvait être un assez grand personnage pour qu’il fût heureux de rester toute sa vie sur son siége. Comparez la position d’un conseiller à la cour royale de Paris, qui n’a pour toute fortune, en 1829, que son traitement, à celle d’un conseiller au parlement en 1729. Grande est la différence! Aujourd’hui, où l’on fait de l’argent la garantie sociale universelle, on a dispensé les magistrats de posséder, comme autrefois, de grandes fortunes; aussi les voit-on députés, pairs de France, entassant magistrature sur magistrature, à la fois juges et législateurs, allant emprunter de l’importance à des positions autres que celle d’où devrait venir tout leur éclat.
Enfin, les magistrats pensent à se distinguer pour avancer, comme on avance dans l’armée ou dans l’administration.
Cette pensée, si elle n’altère pas l’indépendance du magistrat, est trop connue et trop naturelle, on en voit trop d’effets, pour que la magistrature ne perde pas de sa majesté dans l’opinion publique. Le traitement payé par l’État fait du prêtre et du magistrat, des employés. Les grades à gagner développent l’ambition; l’ambition engendre une complaisance envers le pouvoir; puis l’égalité moderne met le justiciable et le juge sur la même feuille du parquet social. Ainsi les deux colonnes de tout ordre social, la Religion et la Justice, se sont amoindries au dix-neuvième siècle, où l’on se prétend en progrès sur toute chose.
—Et pourquoi n’avancerais-tu pas? dit Amélie Camusot.
Elle regarda son mari d’un air railleur, en sentant la nécessité de rendre de l’énergie à l’homme qui portait son ambition, et de qui elle jouait comme d’un instrument.
—Pourquoi désespérer? reprit-elle en faisant un geste qui peignit bien son insouciance quant à la mort du prévenu. Ce suicide va rendre heureuses les deux ennemies de Lucien, madame d’Espard et sa cousine, la comtesse Châtelet. Madame d’Espard est au mieux avec le garde des sceaux; et, par elle, tu peux obtenir une audience de Sa Grandeur, où tu lui diras le secret de cette affaire. Or, si le ministre de la justice est pour toi, qu’as-tu donc à craindre de ton président et du procureur général?
—Mais monsieur et madame de Sérizy!... s’écria le pauvre juge. Madame de Sérizy, je te le répète, est folle! et folle par ma faute, dit-on!
—Eh! si elle est folle, juge sans jugement, s’écria madame Camusot en riant, elle ne pourra pas te nuire! Voyons, raconte-moi toutes les circonstances de la journée.
—Mon Dieu, répondit Camusot, au moment où j’avais confessé ce malheureux jeune homme et où il venait de déclarer que ce soi-disant prêtre espagnol est bien Jacques Collin, la duchesse de Maufrigneuse et madame de Sérizy m’ont envoyé, par un valet de chambre, un petit mot où elles me priaient de ne pas l’interroger. Tout était consommé...
—Mais, tu as donc perdu la tête! dit Amélie; car, sûr comme tu l’es de ton commis-greffier, tu pouvais alors faire revenir Lucien, le rassurer adroitement, et corriger ton interrogatoire!
—Mais tu es comme madame de Sérizy, tu te moques de la justice! dit Camusot incapable de se jouer de sa profession. Madame de Sérizy a pris mes procès-verbaux et les a jetés au feu!
—En voilà une femme! bravo! s’écria madame Camusot.
—Madame de Sérizy m’a dit qu’elle ferait sauter le Palais plutôt que de laisser un jeune homme, qui avait eu les bonnes grâces de la duchesse de Maufrigneuse et les siennes, aller sur les bancs de la cour d’assises en compagnie d’un forçat!...
—Mais, Camusot, dit Amélie, en ne pouvant pas retenir un sourire de supériorité, ta position est superbe...
—Ah! oui, superbe!
—Tu as fait ton devoir...
—Mais malheureusement, et malgré l’avis jésuitique de monsieur de Grandville, qui m’a rencontré sur le quai Malaquais...
—Ce matin?
—Ce matin!
—A quelle heure?
—A neuf heures.
—Oh! Camusot! dit Amélie en joignant ses mains et les tordant, moi qui ne cesse de te répéter de prendre garde à tout... Mon Dieu, ce n’est pas un homme, c’est une charrette de moellons que je traîne!... Mais, Camusot, ton procureur général t’attendait au passage, il a dû te faire des recommandations.
—Mais oui...
—Et tu ne l’as pas compris! Si tu es sourd, tu resteras toute ta vie juge d’instruction sans aucune espèce d’instruction. Aie donc l’esprit de m’écouter! dit-elle en faisant taire son mari qui voulut répondre. Tu crois l’affaire finie? dit Amélie.
Camusot regarda sa femme de l’air qu’ont les paysans devant un charlatan.
—Si la duchesse de Maufrigneuse et la comtesse de Sérizy sont compromises, tu dois les avoir toutes deux pour protectrices, reprit Amélie. Voyons? madame d’Espard obtiendra pour toi du garde des sceaux une audience où tu lui donneras le secret de l’affaire, et il en amusera le roi; car tous les souverains aiment à connaître l’envers des tapisseries, et savoir les véritables motifs des événements que le public regarde passer bouche béante. Dès lors, ni le procureur général, ni monsieur de Sérizy ne seront plus à craindre...
—Quel trésor qu’une femme comme toi! s’écria le juge en reprenant courage. Après tout, j’ai débusqué Jacques Collin, je vais l’envoyer rendre ses comptes en cour d’assises, je dévoilerai ses crimes. C’est une victoire dans la carrière d’un juge d’instruction qu’un pareil procès...
—Camusot, reprit Amélie en voyant avec plaisir son mari revenu de la prostration morale et physique où l’avait jeté le suicide de Lucien de Rubempré, le président t’a dit tout à l’heure que tu avais donné à gauche; mais ici tu donnes trop à droite... Tu te fourvoies encore, mon ami!
Le juge d’instruction resta debout, regardant sa femme avec une sorte de stupéfaction.
«Le roi, le garde des sceaux pourront être très-contents d’apprendre le secret de cette affaire, et tout à la fois très-fâchés de voir des avocats de l’opinion libérale traînant à la barre de l’opinion et de la cour d’assises, par leurs plaidoiries, des personnages aussi importants que les Sérizy, les Maufrigneuses et les Grandlieu, enfin tous ceux qui sont mêlés directement ou indirectement à ce procès.»
—Ils y sont fourrés tous!... je les tiens! s’écria Camusot.
Le juge, qui se leva, marcha par son cabinet, à la façon de Sganarelle sur le théâtre quand il cherche à sortir d’un mauvais pas.
—Écoute, Amélie! reprit-il en se posant devant sa femme, il me revient à l’esprit une circonstance, en apparence, minime, et qui, dans la situation où je suis, est d’un intérêt capital. Figure-toi, ma chère amie, que ce Jacques Collin est un colosse de ruse, de dissimulation, de rouerie... un homme d’une profondeur... Oh! c’est... quoi?... le Cromwell du bagne!... Je n’ai jamais rencontré pareil scélérat, il m’a presque attrapé!... Mais, en instruction criminelle, un bout de fil qui passe vous fait trouver un peloton avec lequel on se promène dans le labyrinthe des consciences les plus ténébreuses, ou des faits les plus obscurs. Lorsque Jacques Collin m’a vu feuilletant les lettres saisies au domicile de Lucien de Rubempré, mon drôle y a jeté le coup d’œil d’un homme qui voulait voir si quelque autre paquet ne s’y trouvait pas, et il a laissé échapper un mouvement de satisfaction visible. Ce regard de voleur évaluant un trésor, ce geste de prévenu qui se dit: «j’ai mes armes,» m’ont fait comprendre un monde de choses. Il n’y a que vous autres femmes qui puissiez, comme nous et les prévenus, lancer, dans une œillade échangée, des scènes entières où se révèlent des tromperies compliquées comme des serrures de sûreté. On se dit, vois-tu, des volumes de soupçons en une seconde! C’est effrayant, c’est la vie ou la mort, dans un clin d’œil. Le gaillard a d’autres lettres entre les mains! ai-je pensé. Puis les mille autres détails de l’affaire m’ont préoccupé. J’ai négligé cet incident, car je croyais avoir à confronter mes prévenus et pouvoir éclaircir plus tard ce point de l’instruction. Mais regardons comme certain que Jacques Collin a mis en lieu sûr, selon l’habitude de ces misérables, les lettres les plus compromettantes de la correspondance du beau jeune homme adoré de tant de...
—Et tu trembles, Camusot! Tu seras président de chambre à la cour royale, bien plus tôt que je ne le croyais!... s’écria madame Camusot, dont la figure rayonna. Voyons! il faut te conduire de manière à contenter tout le monde, car l’affaire devient si grave qu’elle pourrait bien nous être VOLÉE!... N’a-t-on pas ôté des mains de Popinot, pour te la confier, la procédure, dans le procès en interdiction intenté par madame à monsieur d’Espard? dit-elle pour répondre à un geste d’étonnement que fit Camusot. Eh bien! le procureur général qui prend un air si vif à l’honneur de monsieur et de madame de Sérizy, ne peut-il pas évoquer l’affaire à la cour royale, et faire commettre un conseiller à lui pour l’instruire à nouveau?...
—Ah çà! ma chère, où donc as-tu fait ton droit criminel? s’écria Camusot. Tu sais tout, tu es mon maître...
—Comment! tu crois que demain matin monsieur de Grandville ne sera pas effrayé de la plaidoierie probable d’un avocat libéral que ce Jacques Collin saura bien trouver; car on viendra lui proposer de l’argent pour être son défenseur!... Ces dames connaissent leur danger aussi bien, pour ne pas dire mieux, que tu ne le connais; elles en instruiront le procureur général, qui, déjà, voit ces familles traînées bien près du banc des accusés, par suite du mariage de ce forçat avec Lucien de Rubempré, fiancé de mademoiselle de Grandlieu, Lucien, amant d’Esther, ancien amant de la duchesse de Maufrigneuse, le chéri de madame de Sérizy. Tu dois donc manœuvrer de manière à te concilier l’affection de ton procureur général, la reconnaissance de M. de Sérizy, celle de la marquise d’Espard, de la comtesse Châtelet, à corroborer la protection de madame de Maufrigneuse par celle de la maison de Grandlieu, et à te faire adresser des compliments par ton président. Moi, je me charge de mesdames d’Espard, de Maufrigneuse et de Grandlieu. Toi, tu dois aller demain matin chez le procureur général. Monsieur de Grandville est un homme qui ne vit pas avec sa femme, il a eu pour maîtresse, pendant une dizaine d’années, une mademoiselle de Bellefeuille, qui lui a donné des enfants adultérins, n’est-ce pas? Eh bien! ce magistrat-là n’est pas un saint, c’est un homme tout comme un autre; on peut le séduire, il donne prise sur lui par quelque endroit, il faut découvrir son faible, le flatter; demande-lui des conseils, fais-lui voir le danger de l’affaire; enfin, tâchez de vous compromettre de compagnie, et tu seras...
—Non; je devrais baiser la marque de tes pas, dit Camusot en interrompant sa femme, la prenant par la taille et la serrant sur son cœur. Amélie! tu me sauves!
—C’est moi qui t’ai remorqué d’Alencon à Mantes, et de Mantes au tribunal de la Seine, répondit Amélie. Eh bien! sois tranquille!... je veux qu’on m’appelle madame la présidente dans cinq ans d’ici; mais, mon chat, pense donc toujours pendant longtemps avant de prendre des résolutions. Le métier de juge n’est pas celui d’un sapeur-pompier, le feu n’est jamais à vos papiers, vous avez le temps de réfléchir; aussi, dans vos places, les sottises sont-elles inexcusables...
—La force de ma position est tout entière dans l’identité du faux prêtre espagnol avec Jacques Collin, reprit le juge après une longue pause. Une fois cette identité bien établie, quand même la cour s’attribuerait la connaissance de ce procès, ce sera toujours un fait acquis dont ne pourra se débarrasser aucun magistrat, juge ou conseiller. J’aurai imité les enfants qui attachent une ferraille à la queue d’un chat; la procédure, n’importe où elle s’instruise, fera toujours sonner les fers de Jacques Collin.
—Bravo! dit Amélie.
—Et le procureur général aimera mieux s’entendre avec moi, qui pourrais seul enlever cette épée de Damoclès suspendue sur le cœur du faubourg Saint-Germain, qu’avec tout autre!... Mais tu ne sais pas combien il est difficile d’obtenir ce magnifique résultat?... Le procureur général et moi, tout à l’heure, dans son cabinet, nous sommes convenus d’accepter Jacques Collin pour ce qu’il se donne, pour un chanoine du chapitre de Tolède, pour Carlos Herrera; nous sommes convenus d’admettre sa qualité d’envoyé diplomatique, et de le laisser réclamer par l’ambassade d’Espagne. C’est par suite de ce plan que j’ai fait le rapport qui met en liberté Lucien de Rubempré, que j’ai recommencé les interrogatoires de mes prévenus, en les rendant blancs comme neige. Demain, messieurs de Rastignac, Bianchon, et je ne sais qui encore, doivent être confrontés avec le soi-disant chanoine du chapitre royal de Tolède, ils ne reconnaîtront pas en lui Jacques Collin, dont l’arrestation a eu lieu en leur présence, il y a dix ans, dans une pension bourgeoise, où ils l’ont connu sous le nom de Vautrin.
Un moment de silence régna pendant lequel madame Camusot réfléchissait.
—Es-tu sûr que ton prévenu soit Jacques Collin, demanda-t-elle.
—Sûr, répondit le juge, et le procureur général aussi.
—Eh bien! tâche donc, sans laisser voir tes griffes de chat fourré de susciter un éclat au Palais de Justice! Si ton homme est encore au secret, va voir immédiatement le directeur de la Conciergerie et fais en sorte que le forçat y soit publiquement reconnu. Au lieu d’imiter les enfants, imite les ministres de la police dans les pays absolus, qui inventent des conspirations contre le souverain pour se donner le mérite de les avoir déjouées et se rendre nécessaires; mets trois familles en danger pour avoir la gloire de les sauver.
—Ah! quel bonheur! s’écria Camusot. J’ai la tête si troublée que je ne me souvenais plus de cette circonstance. L’ordre de mettre Jacques Collin à la pistole a été porté par Cocquart à monsieur Gault, le directeur de la Conciergerie. Or, par les soins de Bibi-Lupin, l’ennemi de Jacques Collin, on a transféré de la Force à la Conciergerie trois criminels qui le connaissent; et, s’il descend demain matin au préau, l’on s’attend à des scènes terribles...
—Et pourquoi?
—Jacques Collin, ma chère, est le dépositaire des fortunes que possèdent les bagnes et qui se montent à des sommes considérables; or, il les a, dit-on, dissipées pour entretenir le luxe de feu Lucien, et on va lui demander des comptes. Ce sera, m’a dit Bibi-Lupin, une tuerie qui nécessitera l’intervention des surveillants, et le secret sera découvert. Il y va de la vie de Jacques Collin. Or, en me rendant au Palais de bonne heure, je pourrai dresser procès-verbal de l’identité.
—Ah! si ses commettants te débarrassaient de lui! tu serais regardé comme un homme bien capable! Ne va pas chez monsieur de Grandville, attends-le à son parquet avec cette arme formidable! C’est un canon chargé sur les trois plus considérables familles de la cour et de la pairie. Sois hardi, propose à monsieur de Grandville de vous débarrasser de Jacques Collin en le transférant à la Force, où les forçats savent se débarrasser de leurs dénonciateurs. J’irai, moi, chez la duchesse de Maufrigneuse, qui me mènera chez les Grandlieu. Peut-être verrai-je aussi monsieur de Sérizy. Fie-toi à moi pour sonner l’alarme partout. Écris-moi surtout un petit mot convenu pour que je sache si le prêtre espagnol est judiciairement reconnu pour être Jacques Collin. Arrange-toi pour quitter le Palais à deux heures, je t’aurai fait obtenir une audience particulière du garde des sceaux: peut-être sera-t-il chez la marquise d’Espard.
Camusot restait planté sur ses jambes dans une admiration qui fit sourire la fine Amélie.
—Allons, viens dîner, et sois gai, dit-elle en terminant. Vois! nous ne sommes à Paris que depuis deux ans, et te voilà en passe de devenir conseiller avant la fin de l’année... De là, mon chat, à la présidence d’une chambre à la cour, il n’y aura pas d’autre distance qu’un service rendu dans quelque affaire politique.
Cette délibération secrète montre à quel point les actions et les moindres paroles de Jacques Collin, dernier personnage de cette étude, intéressaient l’honneur des familles au sein desquelles il avait placé son défunt protégé.
La mort de Lucien et l’invasion à la Conciergerie de la comtesse de Sérizy venaient de produire un si grand trouble dans les rouages de la machine, que le directeur avait oublié de lever le secret du prétendu prêtre espagnol.
Quoiqu’il y en ait plus d’un exemple dans les annales judiciaires, la mort d’un prévenu pendant le cours de l’instruction d’un procès, est un événement assez rare pour que les surveillants, le greffier et le directeur fussent sortis du calme dans lequel ils fonctionnent. Néanmoins, pour eux, le grand événement n’était pas ce beau jeune homme devenu si promptement un cadavre, mais bien la rupture de la barre en fer forgé de la première grille du guichet par les délicates mains d’une femme du monde. Aussi, directeur, greffier et surveillants, dès que le procureur général, le comte Octave de Bauvan, furent partis dans la voiture du comte de Sérizy, en emmenant sa femme évanouie, se groupèrent-ils au guichet en reconduisant M. Lebrun, le médecin de la prison, appelé pour constater la mort de Lucien et s’en entendre avec le médecin des morts de l’arrondissement où demeurait cet infortuné jeune homme.
On nomme à Paris médecin des morts le docteur chargé, dans chaque mairie, d’aller vérifier le décès et d’en examiner les causes.
Avec ce coup d’œil rapide qui le distinguait, monsieur de Grandville avait jugé nécessaire, pour l’honneur des familles compromises, de faire dresser l’acte de décès de Lucien, à la mairie dont dépend le quai Malaquais, où demeurait le défunt, et de le conduire de son domicile à l’église Saint-Germain-des-Prés, où le service funèbre allait avoir lieu. Monsieur de Chargebœuf, secrétaire de monsieur de Grandville, mandé par lui, reçut des ordres à cet égard. La translation de Lucien devait être opérée pendant la nuit. Le jeune secrétaire était chargé de s’entendre immédiatement avec la mairie, avec la paroisse et l’administration des pompes funèbres. Ainsi, pour le monde, Lucien serait mort libre et chez lui, son convoi partirait de chez lui, ses amis seraient convoqués chez lui pour la cérémonie.
Donc, au moment où Camusot, l’esprit en repos, se mettait à table avec son ambitieuse moitié, le directeur de la Conciergerie et monsieur Lebrun, médecin des prisons, étaient en dehors du guichet, déplorant la fragilité des barres de fer et la force des femmes amoureuses.
—On ne sait pas, disait le docteur à monsieur Gault en le quittant, tout ce qu’il y a de puissance nerveuse dans l’homme surexcité par la passion! La dynamique et les mathématiques sont sans signes ni calculs pour constater cette force-là. Tenez, hier, j’ai été témoin d’une expérience qui m’a fait frémir et qui rend compte du terrible pouvoir physique déployé tout à l’heure par cette petite dame.
—Contez-moi cela, dit monsieur Gault, car j’ai la faiblesse de m’intéresser au magnétisme, sans y croire, mais il m’intrigue.
—Un médecin magnétiseur, car il y a des gens parmi nous qui croient au magnétisme, reprit le docteur Lebrun, m’a proposé d’expérimenter sur moi-même un phénomène qu’il me décrivait et duquel je doutais. Curieux de voir par moi-même une des étranges crises nerveuses par lesquelles on prouve l’existence du magnétisme, je consentis! Voici le fait. Je voudrais bien savoir ce que dirait notre Académie de médecine si l’on soumettait, l’un après l’autre, ses membres à cette action qui ne laisse aucun échappatoire à l’incrédulité. Mon vieil ami...
—Ce médecin, dit le docteur Lebrun en ouvrant une parenthèse, est un vieillard persécuté pour ses opinions par la Faculté, depuis Mesmer; il a soixante-dix ou douze ans, et se nomme Bouvard. C’est aujourd’hui le patriarche de la doctrine du magnétisme animal. Je suis un fils pour ce bonhomme, je lui dois mon état. Donc le vieux et respectueux Bouvard me proposait de me prouver que la force nerveuse mise en action par le magnétiseur était non pas infinie, car l’homme est soumis à des lois déterminées, mais qu’elle procédait comme les forces de la nature dont les principes absolus échappent à nos calculs.
—Ainsi, me dit-il, si tu veux abandonner ton poignet au poignet d’une somnambule qui dans l’état de veille ne te le presserait pas au-delà d’une certaine force appréciable, tu reconnaîtras que, dans l’état si sottement nommé somnambulique, ses doigts auront la faculté d’agir comme des cisailles manœuvrées par un serrurier!
Eh bien, monsieur, lorsque j’ai eu livré mon poignet à celui de la femme, non pas endormie, car Bouvard réprouve cette expression, mais isolée, et que le vieillard eut ordonné à cette femme de me presser indéfiniment et de toute sa force le poignet, j’ai prié d’arrêter au moment où le sang allait jaillir du bout de mes doigts. Tenez! voyez le bracelet que je porterai pendant plus de trois mois?
—Diable! dit monsieur Gault en regardant une ecchymose circulaire qui ressemblait à celle qu’eût produite une brûlure.
—Mon cher Gault, reprit le médecin, j’aurais eu ma chair prise dans un cercle de fer qu’un serrurier aurait vissé par un écrou, je n’aurais pas senti ce collier de métal aussi durement que les doigts de cette femme; son poignet était de l’acier inflexible, et j’ai la conviction qu’elle aurait pu me briser les os et me séparer la main du poignet. Cette pression, commencée d’abord d’une manière insensible, a continué sans relâche en ajoutant toujours une force nouvelle à la force de pression antérieure; enfin un tourniquet ne se serait pas mieux comporté que cette main changée en un appareil de torture. Il me paraît donc prouvé que, sous l’empire de la passion, qui est la volonté ramassée sur un point et arrivée à des quantités de force animale incalculables, comme le sont toutes les différentes espèces de puissances électriques, l’homme peut apporter sa vitalité tout entière, soit pour l’attaque, soit pour la résistance, dans tel ou tel de ses organes... Cette petite dame avait, sous la pression de son désespoir, envoyé sa puissance vitale dans ses poignets.
—Il en faut diablement pour rompre une barre de fer forgé... dit le chef des surveillants en hochant la tête.
—Il y avait une paille! fit observer monsieur Gault.
—Moi, reprit le médecin, je n’ose plus assigner de limites à la force nerveuse. C’est d’ailleurs ainsi que les mères, pour sauver leurs enfants, magnétisent des lions, descendent dans un incendie, le long des corniches où les chats se tiendraient à peine, et supportent les tortures de certains accouchements. Là est le secret des tentatives des prisonniers et des forçats pour recouvrer la liberté... On ne connaît pas encore la portée des forces vitales, elles tiennent à la puissance même de la nature, et nous les puisons à des réservoirs inconnus!
—Monsieur, vint dire tout bas un surveillant à l’oreille du directeur qui reconduisait le docteur Lebrun à la grille extérieure de la Conciergerie, le Secret numéro deux se dit malade et réclame le médecin; il se prétend à la mort, ajouta le surveillant.
—Vraiment? dit le directeur.
—Mais il râle! répliqua le surveillant.
—Il est cinq heures, répondit le docteur, je n’ai pas dîné... Mais après tout, me voilà tout porté, voyons, allons...
—Le Secret numéro deux est précisément le prêtre espagnol soupçonné d’être Jacques Collin, dit monsieur Gault au médecin, et l’un des prévenus dans le procès où ce pauvre jeune homme était impliqué...
—Je l’ai déjà vu ce matin, répondit le docteur. Monsieur Camusot m’a mandé pour constater l’état sanitaire de ce gaillard-là, qui, soit dit entre nous, se porte à merveille et qui de plus ferait fortune à poser pour les Hercules dans les troupes de saltimbanques.
—Il peut vouloir se tuer aussi, dit monsieur Gault. Donnons un coup de pied aux secrets tous deux, car je dois être là, ne fût-ce que pour le transférer à la pistole. Monsieur Camusot a levé le secret pour ce singulier anonyme...
Jacques Collin, surnommé Trompe-la-Mort dans le monde des bagnes, et à qui maintenant il ne faut plus donner d’autre nom que le sien, se trouvait depuis le moment de sa réintégration au secret, d’après l’ordre de Camusot, en proie à une anxiété qu’il n’avait jamais connue pendant sa vie marquée par tant de crimes, par trois évasions du bagne et par deux condamnations en cour d’assises. Cet homme, en qui se résument la vie, les forces, l’esprit, les passions du bagne, et qui vous en présente la plus haute expression, n’est-il pas monstrueusement beau par son attachement digne de la race canine envers celui dont il fait son ami? Condamnable, infâme et horrible de tant de côtés, ce dévouement absolu à son idole le rend si véritablement intéressant, que cette étude, déjà si considérable, paraîtrait inachevée, écourtée, si le dénoûment de cette vie criminelle n’accompagnait pas la fin de Lucien de Rubempré. Le petit épagneul mort, on se demande si son terrible compagnon, si le lion vivra!
Dans la vie réelle, dans la société, les faits s’enchaînent si fatalement à d’autres faits, qu’ils ne vont pas les uns sans les autres. L’eau du fleuve forme une espèce de plancher liquide; il n’est pas de flot, si mutiné qu’il soit, à quelque hauteur qu’il s’élève, dont la puissante gerbe ne s’efface sous la masse des eaux, plus forte par la rapidité de son cours que les rébellions des gouffres qui marchent avec elle. De même qu’on regarde l’eau couler en y voyant de confuses images, peut-être désirez-vous mesurer la pression du pouvoir social sur ce tourbillon nommé Vautrin? voir à quelle distance ira s’abîmer le flot rebelle, comment finira la destinée de cet homme vraiment diabolique, mais rattaché par l’amour à l’humanité? tant ce principe céleste périt difficilement dans les cœurs les plus gangrenés!
L’ignoble forçat en matérialisant le poëme caressé par tant de poëtes, par Moore, par lord Byron, par Mathurin, par Canalis (un démon possédant un ange attiré dans son enfer pour le rafraîchir d’une rosée dérobée au paradis), Jacques Collin, si l’on a bien pénétré dans ce cœur de bronze, avait renoncé à lui-même depuis sept ans. Ses puissantes facultés, absorbées en Lucien, ne jouaient que pour Lucien; il jouissait de ses progrès, de ses amours, de son ambition. Pour lui, Lucien était son âme visible.
Trompe-la-Mort dînait chez les Grandlieu, se glissait dans le boudoir des grandes dames, aimait Esther par procuration. Enfin, il voyait en Lucien un Jacques Collin, beau, jeune, noble, arrivant au poste d’ambassadeur.
Trompe-la-Mort avait réalisé la superstition allemande du double par un phénomène de paternité morale que concevront les femmes qui, dans leur vie, ont aimé véritablement, qui ont senti leur âme passée dans celle de l’homme aimé, qui ont vécu de sa vie, noble ou infâme, heureuse ou malheureuse, obscure ou glorieuse, qui ont éprouvé, malgré les distances, du mal à leur jambe, s’il s’y faisait une blessure, qui ont senti qu’il se battait en duel, et qui, pour tout dire en un mot, n’ont pas eu besoin d’apprendre une infidélité pour la savoir.
Reconduit dans son cabanon, Jacques Collin se disait: —On interroge le petit!
Et il frissonnait, lui qui tuait comme un ouvrier boit.
—A-t-il pu voir ses maîtresses? se demandait-il. Ma tante a-t-elle trouvé ces damnées femelles? Ces duchesses, ces comtesses ont-elles marché, ont-elles empêché l’interrogatoire?... Lucien a-t-il reçu mes instructions?... Et si la fatalité veut qu’on l’interroge, comment se tiendra-t-il? Pauvre petit, c’est moi qui l’ai conduit là! C’est ce brigand de Paccard et cette fouine d’Europe qui cause tout ce grabuge, en chippant les sept cent cinquante mille francs de l’inscription donnée par Nucingen à Esther. Ces deux drôles nous ont fait trébucher au dernier pas; mais ils paieront cher cette farce-là! Un jour de plus, et Lucien était riche! il épousait sa Clotilde de Grandlieu. Je n’avais plus Esther sur les bras. Lucien aimait trop cette fille, tandis qu’il n’eût jamais aimé cette planche de salut, cette Clotilde... Ah! le petit aurait alors été tout à moi! Et dire que notre sort dépend d’un regard, d’une rougeur de Lucien devant ce Camusot, qui voit tout, qui ne manque pas de la finesse des juges! car nous avons échangé, lorsqu’il m’a montré les lettres, un regard par lequel nous nous sommes sondés mutuellement, et il a deviné que je puis faire chanter les maîtresses de Lucien!...
Ce monologue dura trois heures. L’angoisse fut telle qu’elle eut raison de cette organisation de fer et de vitriol. Jacques Collin, dont le cerveau fut comme incendié par la folie, ressentit une soif si dévorante, qu’il épuisa, sans s’en apercevoir, toute la provision d’eau contenue dans un des deux baquets qui forment, avec le lit en bois, tout le mobilier d’un Secret.
—S’il perd la tête, que deviendra-t-il? car ce cher enfant n’a pas la force de Théodore!... se demanda-t-il en se couchant sur le lit de camp, semblable à celui d’un corps de garde.
Un mot sur ce Théodore de qui se souvenait Jacques Collin en ce moment suprême. Théodore Calvi, jeune Corse, condamné à perpétuité pour onze meurtres, à l’âge de dix-huit ans, grâce à certaines protections achetées à prix d’or, avait été le compagnon de chaîne de Jacques Collin, de 1819 à 1820. La dernière évasion de Jacques Collin, une de ses plus belles combinaisons (il était sorti déguisé en gendarme et conduisant Théodore Calvi marchant à ses côtés en forçat, mené chez le commissaire), cette superbe évasion avait eu lieu dans le port de Rochefort, où les forçats meurent dru, et où l’on espérait voir finir ces deux dangereux personnages. Évadés ensemble, ils avaient été forcés de se séparer par les hasards de leur fuite. Théodore, repris, avait été réintégré au bagne. Après avoir gagné l’Espagne et s’y être transformé en Carlos Herrera, Jacques Collin venait chercher son Corse à Rochefort, lorsqu’il rencontra Lucien sur les bords de la Charente. Le héros des bandits et des macchis à qui Trompe-la-Mort devait de savoir l’italien, fut sacrifié naturellement à cette nouvelle idole.
La vie avec Lucien, garçon pur de toute condamnation, et qui ne se reprochait que des peccadilles, se levait d’ailleurs belle et magnifique comme le soleil d’une journée d’été; tandis qu’avec Théodore, Jacques Collin n’apercevait plus d’autre dénoûment que l’échafaud, après une série de crimes indispensables.
L’idée d’un malheur causé par la faiblesse de Lucien, à qui le régime du secret devait faire perdre la tête, prit des proportions énormes dans l’esprit de Jacques Collin; et, en supposant la possibilité d’une catastrophe, ce malheureux se sentit les yeux mouillés de larmes, phénomène qui, depuis son enfance, ne s’était pas produit une seule fois en lui.
—Je dois avoir une fièvre de cheval, se dit-il, et peut-être en faisant venir le médecin et lui proposant une somme considérable me mettrait-il en rapport avec Lucien.
En ce moment le surveillant apporta le dîner au prévenu.
—C’est inutile, mon garçon, je ne puis manger. Dites à monsieur le directeur de cette prison de m’envoyer le médecin, je me trouve si mal que je crois ma dernière heure arrivée.
En entendant les sons gutturaux du râle par lesquels le forçat accompagna sa phrase, le surveillant inclina la tête et partit. Jacques Collin s’accrocha furieusement à cette espérance; mais, quand il vit entrer dans son cabanon le docteur en compagnie du directeur, il regarda sa tentative comme avortée, et il attendit froidement l’effet de la visite, en tendant son pouls au médecin.
—Monsieur a la fièvre, dit le docteur à monsieur Gault; mais c’est la fièvre que nous reconnaissons chez tous les prévenus, et qui, dit-il à l’oreille du faux Espagnol, est toujours pour moi la preuve d’une criminalité quelconque.
En ce moment, le directeur, à qui le procureur général avait donné la lettre écrite par Lucien à Jacques Collin pour la lui remettre, laissa le docteur et le prévenu sous la garde du surveillant, et alla chercher cette lettre.
—Monsieur, dit Jacques Collin au docteur en voyant le surveillant à la porte, et ne s’expliquant pas l’absence du directeur, je ne regarderais pas à trente mille francs pour pouvoir faire passer cinq lignes à Lucien de Rubempré.
—Je ne veux pas vous voler votre argent, dit le docteur Lebrun, personne au monde ne peut plus communiquer avec lui...
—Personne? dit Jacques Collin stupéfait, et pourquoi?
—Mais il s’est pendu...
Jamais tigre trouvant ses petits enlevés n’a frappé les jungles de l’Inde d’un cri aussi épouvantable que le fut celui de Jacques Collin, qui se dressa sur ses pieds comme le tigre sur ses pattes, qui lança sur le docteur un regard brûlant, comme l’éclair de la foudre quand elle tombe; puis il s’affaissa sur son lit de camp en disant: —Oh! mon fils!...
—Pauvre homme! s’écria le médecin ému de ce terrible effort de la nature.
En effet, cette explosion fut suivie d’une si complète faiblesse, que ces mots: «Oh! mon fils!» furent comme un murmure.
—Va-t-il aussi nous craquer dans les mains, celui-là? demanda le surveillant.
—Non, ce n’est pas possible! reprit Jacques Collin en se soulevant et regardant les deux témoins de cette scène d’un œil sans flamme ni chaleur. Vous vous trompez, ce n’est pas lui! Vous n’avez pas bien vu. L’on ne peut pas se pendre au secret! Voyez comment pourrais-je me pendre ici? Paris tout entier me répond de cette vie-là! Dieu me la doit!
Le surveillant et le médecin étaient à leur tour stupéfaits, eux que rien depuis longtemps ne pouvait plus surprendre. Monsieur Gault entra, tenant la lettre de Lucien à la main. A l’aspect du directeur, Jacques Collin, abattu sous la violence même de cette explosion de douleur, parut se calmer.
—Voici une lettre que monsieur le procureur général m’a chargé de vous donner, en permettant que vous l’eussiez non décachetée, fit observer monsieur Gault.
—C’est de Lucien... dit Jacques Collin.
—Oui, monsieur.
—N’est-ce pas, monsieur, que ce jeune homme?...
—Est mort, reprit le directeur. Quand même monsieur le docteur se serait trouvé ici, malheureusement il serait toujours arrivé trop tard... Ce jeune homme est mort, là..., dans une des pistoles...
—Puis-je le voir de mes yeux? demanda timidement Jacques Collin; laisserez-vous un père libre d’aller pleurer son fils?
—Vous pouvez, si vous le voulez, prendre sa chambre, car j’ai l’ordre de vous transférer dans une des chambres de la pistole. Le secret est levé pour vous, monsieur.
Les yeux du prévenu, dénués de chaleur et de vie, allaient lentement du directeur au médecin; Jacques Collin les interrogeait, croyant à quelque piége, et il hésitait à sortir.
—Si vous voulez voir le corps, lui dit le médecin, vous n’avez pas de temps à perdre, on doit l’enlever cette nuit...
—Si vous avez des enfants, messieurs, dit Jacques Collin, vous comprendrez mon imbécillité, j’y vois à peine clair... Ce coup est pour moi bien plus que la mort, mais vous ne pouvez pas savoir ce que je dis... Vous n’êtes pères, si vous l’êtes, que d’une manière;... je suis mère, aussi!... Je... je suis fou... je le sens.
En franchissant des passages dont les portes inflexibles ne s’ouvrent que devant le directeur, il est possible d’aller en peu de temps des secrets aux pistoles. Ces deux rangées d’habitations sont séparées par un corridor souterrain formé de deux gros murs qui soutiennent la voûte sur laquelle repose la galerie du Palais de Justice, nommée la galerie Marchande. Aussi, Jacques Collin, accompagné du surveillant qui le prit par le bras, précédé du directeur et suivi par le médecin, arriva-t-il en quelques minutes à la cellule où gisait Lucien, qu’on avait mis sur le lit.
A cet aspect, il tomba sur ce corps et s’y colla par une étreinte désespérée, dont la force et le mouvement passionnés firent frémir les trois spectateurs de cette scène.
—Voilà, dit le docteur au directeur, un exemple de ce dont je vous parlais. Voyez!... cet homme va pétrir ce corps, et vous ne savez pas ce qu’est un cadavre, c’est de la pierre...
—Laissez-moi là!... dit Jacques Collin d’une voix éteinte, je n’ai pas longtemps à le voir, on va me l’enlever pour...
Il s’arrêta devant le mot enterrer.
—Vous me permettrez de garder quelque chose de mon cher enfant!... Ayez la bonté de me couper vous-même, monsieur, dit-il au docteur Lebrun, quelques mèches de ses cheveux, car je ne le puis pas...
—C’est bien son fils! dit le médecin.
—Vous croyez? répondit le directeur d’un air profond, qui jeta le médecin dans une courte rêverie.
Le directeur dit au surveillant de laisser le prévenu dans cette cellule, et de couper quelques mèches de cheveux pour le prétendu père sur la tête du fils, avant qu’on vînt enlever le corps.
A cinq heures et demie, au mois de mai, l’on peut facilement lire une lettre à la Conciergerie, malgré les barreaux des grilles et les mailles du treillis en fil de fer qui en condamnent les fenêtres. Jacques Collin épela donc cette terrible lettre en tenant la main de Lucien.
On ne connaît pas d’homme qui puisse garder pendant dix minutes un morceau de glace, en le serrant avec force dans le creux de sa main. La froideur se communique aux sources de la vie avec une rapidité mortelle. Mais l’effet de ce froid terrible, et agissant comme un poison, est à peine comparable à celui que produit sur l’âme la main raide et glacée d’un mort tenue ainsi, serrée ainsi. La Mort parle alors à la Vie, elle dit des secrets noirs et qui tuent bien des sentiments; car, en fait de sentiment, changer, n’est-ce pas mourir?
En relisant avec Jacques Collin la lettre de Lucien, cet écrit suprême paraîtra ce qu’il fut pour cet homme, une coupe de poison.
A L’ABBÉ CARLOS HERRERA.
«Mon cher abbé, je n’ai reçu que des bienfaits de vous, et je vous ai trahi. Cette ingratitude involontaire me tue, et, quand vous lirez ces lignes, je n’existerai plus; vous ne serez plus là pour me sauver.
»Vous m’aviez donné pleinement le droit, si j’y trouvais un avantage, de vous perdre en vous jetant à terre comme un bout de cigare, mais j’ai disposé de vous sottement. Pour sortir d’embarras, séduit par une captieuse demande du juge d’instruction, votre fils spirituel, celui que vous aviez adopté, s’est rangé du côté de ceux qui veulent vous assassiner à tout prix, en voulant faire croire à une identité que je sais impossible entre vous et un scélérat français. Tout est dit.
»Entre un homme de votre puissance et moi, de qui vous avez voulu faire un personnage plus grand que je ne pouvais l’être, il ne saurait y avoir de niaiseries échangées au moment d’une séparation suprême. Vous m’avez voulu faire puissant et glorieux, vous m’avez précipité dans les abîmes du suicide, voilà tout. Il y a longtemps que je voyais venir le vertige pour moi.
»Il y a la postérité de Caïn et celle d’Abel, comme vous disiez quelquefois. Caïn, dans le grand drame de l’Humanité, c’est l’opposition. Vous descendez d’Adam par cette ligne en qui le diable a continué de souffler le feu dont la première étincelle avait été jetée sur Ève. Parmi les démons de cette filiation, il s’en trouve, de temps en temps, de terribles, à organisations vastes, qui résument toutes les forces humaines, et qui ressemblent à ces fiévreux animaux du désert dont la vie exige les espaces immenses qu’ils y trouvent. Ces gens-là sont dangereux dans la société comme les lions le seraient en pleine Normandie: il leur faut une pâture, ils dévorent les hommes vulgaires et broutent les écus des niais; leurs jeux sont si périlleux qu’ils finissent par tuer l’humble chien dont ils se sont fait un compagnon, une idole. Quand Dieu le veut, ces êtres mystérieux sont Moïse, Attila, Charlemagne, Robespierre ou Napoléon; mais quand ils laissent rouiller au fond de l’océan d’une génération ces instruments gigantesques, ils ne sont plus que Pugatcheff, Fouché, Louvel et l’abbé Carlos Herrera. Doués d’un immense pouvoir sur les âmes tendres, ils les attirent et les broient. C’est grand, c’est beau dans son genre. C’est la plante vénéneuse aux riches couleurs qui fascine les enfants dans les bois. C’est la poésie du mal.
»Des hommes comme vous autres doivent habiter des antres et n’en pas sortir. Tu m’as fait vivre de cette vie gigantesque, et j’ai bien mon compte de l’existence. Ainsi, je puis retirer ma tête des nœuds gordiens de ta politique, pour la donner au nœud coulant de ma cravate.
»Pour réparer ma faute, je transmets au procureur général une rétractation de mon interrogatoire; vous verrez à tirer parti de cette pièce. Par le vœu d’un testament en bonne forme, on vous rendra, monsieur l’abbé, les sommes appartenant à votre Ordre, desquelles vous avez disposé très-imprudemment pour moi, par suite de la paternelle tendresse que vous m’avez portée.
»Adieu donc, adieu, grandiose statue du mal et de la corruption, adieu, vous qui, dans la bonne voie, eussiez été plus que Ximénès, plus que Richelieu; vous avez tenu vos promesses: je me retrouve au bord de la Charente, après vous avoir dû les enchantements d’un rêve; mais, malheureusement, ce n’est plus la rivière de mon pays où j’allais noyer les peccadilles de ma jeunesse; c’est la Seine, et mon trou, c’est un cabanon de la Conciergerie.
»Ne me regrettez pas: mon mépris pour vous était égal à mon admiration.
»LUCIEN.»
Avant une heure du matin, lorsqu’on vint enlever le corps, on trouva Jacques Collin agenouillé devant le lit, cette lettre à terre, lâchée sans doute comme le suicidé lâche le pistolet qui l’a tué; mais le malheureux tenait toujours la main de Lucien entre ses mains jointes et priait Dieu.
En voyant cet homme, les porteurs s’arrêtèrent un moment, car il ressemblait à une de ces figures de pierre agenouillée pour l’éternité sur les tombeaux du moyen âge, par le génie des tailleurs d’images. Ce faux prêtre, aux yeux clairs comme ceux des tigres et raidi par une immobilité surnaturelle, imposa tellement à ces gens, qu’ils lui dirent avec douceur de se lever.
—Pourquoi? demanda-t-il timidement.
Cet audacieux Trompe-la-Mort était devenu faible comme un enfant.
Le directeur montra ce spectacle à monsieur de Chargebœuf, qui, saisi de respect pour une pareille douleur, et croyant à la qualité de père que Jacques Collin se donnait, expliqua les ordres de monsieur de Grandville relatifs au service et au convoi de Lucien, qu’il fallait absolument transférer à son domicile du quai Malaquais, où le clergé l’attendait pour le veiller pendant le reste de la nuit.
—Je reconnais bien là la grande âme de ce magistrat, s’écria d’une voix triste le forçat. Dites-lui, monsieur, qu’il peut compter sur ma reconnaissance... Oui, je suis capable de lui rendre de grands services... N’oubliez pas cette phrase; elle est, pour lui, de la dernière importance. Ah! monsieur, il se fait d’étranges changements dans le cœur d’un homme, quand il a pleuré pendant sept heures sur un enfant comme celui-ci... Je ne le verrai donc plus!...
Après avoir couvé Lucien par un regard de mère à qui l’on arrache le corps de son fils, Jacques Collin s’affaissa sur lui-même. En regardant prendre le corps de Lucien, il laissa échapper un gémissement qui fit hâter les porteurs.
Le secrétaire du procureur général et le directeur de la prison s’étaient déjà soustraits à ce spectacle.
Qu’était devenue cette nature de bronze, où la décision égalait le coup d’œil en rapidité, chez laquelle la pensée et l’action jaillissaient comme un même éclair, dont les nerfs aguerris par trois évasions, par trois séjours au bagne avaient atteint à la solidité métallique des nerfs du sauvage? Le fer cède à certains degrés de battage ou de pression réitérée; ses impénétrables molécules, purifiées par l’homme et rendues homogènes, se désagrègent; et, sans être en fusion, le métal n’a plus la même vertu de résistance. Les maréchaux, les serruriers, les taillandiers, tous les ouvriers qui travaillent constamment ce métal en expriment alors l’état par un mot de leur technologie: «Le fer est roui!» disent-ils en s’appropriant cette expression exclusivement consacrée au chanvre, dont la désorganisation s’obtient par le rouissage. Eh bien, l’âme humaine, ou, si vous voulez la triple énergie du corps, du cœur et de l’esprit se trouve dans une situation analogue à celle du fer par suite de certains chocs répétés. Il en est alors des hommes comme du chanvre et du fer: ils sont rouis. La science et la justice, le public cherchent mille causes aux terribles catastrophes causées sur les chemins de fer, par la rupture d’une barre de fer, et dont le plus affreux exemple est celui de Bellevue; mais personne n’a consulté les vrais connaisseurs en ce genre, les forgerons, qui ont tous dit le même mot: «Le fer était roui!» Ce danger est imprévisible. Le métal devenu mou, le métal resté résistant, offrent la même apparence.
C’est dans cet état que les confesseurs et les juges d’instruction trouvent souvent les grands criminels. Les sensations terribles de la cour d’assises et celles de la toilette déterminent presque toujours chez les natures les plus fortes cette dislocation de l’appareil nerveux. Les aveux s’échappent alors des bouches les plus violemment serrées; les cœurs les plus durs se brisent alors; et, chose étrange! au moment où les aveux sont inutiles, lorsque cette faiblesse suprême arrache à l’homme le masque d’innocence sous lequel il inquiétait la Justice, toujours inquiète lorsque le condamné meurt sans avouer son crime.
Napoléon a connu cette dissolution de toutes les forces humaines sur le champ de bataille de Waterloo!
A huit heures du matin, quand le surveillant des pistoles entra dans la chambre où se trouvait Jacques Collin, il le vit pâle et calme, comme un homme redevenu fort par un violent parti pris.
—Voici l’heure d’aller au préau, dit le porte-clefs, vous êtes enfermé depuis trois jours, si vous voulez prendre l’air et marcher, vous le pouvez!
Jacques Collin, tout à ses pensées absorbantes, ne prenant aucun intérêt à lui-même, se regardant comme un vêtement sans corps, comme un haillon, ne soupçonna pas le piége que lui tendait Bibi-Lupin, ni l’importance de son entrée au préau. Le malheureux, sorti machinalement, enfila le corridor qui longe les cabanons pratiqués dans les corniches des magnifiques arcades du palais des rois de France, et sur lesquelles s’appuie la galerie dite de Saint-Louis, par où l’on va maintenant aux différentes dépendances de la cour de cassation. Ce corridor rejoint celui des pistoles; et, circonstance digne de remarque, la chambre où fut détenu Louvel, l’un des plus fameux régicides, est celle située à l’angle droit formé par le coude des deux corridors. Sous le joli cabinet qui occupe la tour Bonbec se trouve un escalier en colimaçon auquel aboutit ce sombre corridor, et par où les détenus logés, dans les pistoles ou dans les cabanons, vont et viennent pour se rendre au préau.
Tous les détenus, les accusés qui doivent comparaître en cour d’assises et ceux qui y ont comparu, les prévenus qui ne sont plus au secret, tous les prisonniers de la Conciergerie enfin se promènent dans cet étroit espace entièrement pavé, pendant quelques heures de la journée, et surtout le matin de bonne heure en été. Ce préau, l’antichambre de l’échafaud ou du bagne, y aboutit d’un bout, et de l’autre il tient à la société par le gendarme, par le cabinet du juge d’instruction ou par la cour d’assises. Aussi est-ce plus glacial à voir que l’échafaud. L’échafaud peut devenir un piédestal pour aller au ciel; mais le préau, c’est toutes les infamies de la terre réunies et sans issue!
Que ce soit le préau de la Force ou celui de Poissy, ceux de Melun ou de Sainte-Pélagie, un préau est un préau. Les mêmes faits s’y reproduisent identiquement, à la couleur près des murailles, à la hauteur ou à l’espace. Aussi les ÉTUDES DE MŒURS mentiraient-elles à leur titre, si la description la plus exacte de ce pandémonium parisien ne se trouvait ici.
Sous les puissantes voûtes qui soutiennent la salle des audiences de la cour de cassation, il existe à la quatrième arcade une pierre qui servait, dit-on, à saint Louis pour distribuer ses aumônes, et qui, de nos jours, sert de table pour vendre quelques comestibles aux détenus. Aussi, dès que le préau s’ouvre pour les prisonniers, tous vont-ils se grouper autour de cette pierre à friandises de détenus, l’eau-de-vie, le rhum, etc.
Les deux premières arcades de ce côté du préau, qui fait face à la magnifique galerie byzantine, seul vestige de l’élégance du palais de saint Louis, sont prises par un parloir où confèrent les avocats et les accusés, et où les prisonniers parviennent au moyen d’un guichet formidable, composé d’une double voie tracée par des barreaux énormes, et comprise dans l’espace de la troisième arcade. Ce double chemin ressemble à ces rues momentanément créées à la porte des théâtres par des barrières pour contenir la queue, lors des grands succès. Ce parloir, situé au bout de l’immense salle du guichet actuel de la Conciergerie, éclairé sur le préau par des hottes, vient d’être mis à jour par des châssis vitrés du côté du guichet, en sorte qu’on y surveille les avocats en conférence avec leurs clients. Cette innovation a été nécessitée par les trop fortes séductions que de jolies femmes exerçaient sur leurs défenseurs. On ne sait plus où s’arrêtera la morale?... Ces précautions ressemblent à ces examens de conscience tout faits, où les imaginations pures se dépravent en réfléchissant à des monstruosités ignorées. Dans ce parloir ont également lieu les entrevues des parents et des amis à qui la police permet de voir des prisonniers, accusés ou détenus.
On doit maintenant comprendre ce qu’est le préau pour les deux cents prisonniers de la Conciergerie; c’est leur jardin, un jardin sans arbres, ni terre, ni fleurs, un préau enfin! Les annexes du parloir et de la pierre de saint Louis, sur laquelle se distribuent les comestibles et les liquides autorisés, constituent l’unique communication possible avec le monde extérieur.
Les moments passés au préau sont les seuls pendant lesquels le prisonnier se trouve à l’air et en compagnie; néanmoins, dans les autres prisons, les détenus sont réunis dans les ateliers du travail; mais, à la Conciergerie, on ne peut se livrer à aucune occupation, à moins d’être à la pistole. Là, le drame de la cour d’assises préoccupe d’ailleurs tous les esprits, puisqu’on ne vient là que pour subir ou l’instruction ou le jugement. Cette cour présente un affreux spectacle; on ne peut se le figurer, il faut le voir, ou l’avoir vu.
D’abord, la réunion, sur un espace de quarante mètres de long sur trente de large, d’une centaine d’accusés ou de prévenus, ne constitue pas l’élite de la société. Ces misérables, qui, pour la plupart, appartiennent aux plus basses classes, sont mal vêtus; leurs physionomies sont ignobles ou horribles; car un criminel venu des sphères sociales supérieures est une exception heureusement assez rare. La concussion, le faux ou la faillite frauduleuse, seuls crimes qui peuvent amener là des gens comme il faut, ont d’ailleurs le privilége de la pistole, et l’accusé ne quitte alors presque jamais sa cellule.
Ce lieu de promenade, encadré par de beaux et formidables murs noirâtres, par une colonnade partagée en cabanons, par une fortification du côté du quai, par les cellules grillagées de la pistole au nord, gardé par des surveillants attentifs, occupé par un troupeau de criminels ignobles et se défiant tous les uns des autres, attriste déjà par les dispositions locales; mais il effraie bientôt, lorsque vous vous y voyez le centre de tous ces regards pleins de haine, de curiosité, de désespoir, en face de ces êtres déshonorés. Aucune joie! tout est sombre, les lieux et les hommes. Tout est muet, les murs et les consciences. Tout est péril pour ces malheureux; ils n’osent, à moins d’une amitié sinistre comme le bagne dont elle est le produit, se fier les uns aux autres. La police, qui plane sur eux, empoisonne pour eux l’atmosphère et corrompt tout, jusqu’au serrement de main de deux coupables intimes. Un criminel qui rencontre là son meilleur camarade ignore si ce dernier ne s’est pas repenti, s’il n’a pas fait des aveux dans l’intérêt de sa vie. Ce défaut de sécurité, cette crainte du mouton gâte la liberté déjà si mensongère du préau. En argot de prison, le mouton est un mouchard, qui paraît être sous le poids d’une méchante affaire, et dont l’habileté proverbiale consiste à se faire prendre pour un ami. Le mot ami signifie, en argot, un voleur émérite, un voleur consommé, qui, depuis longtemps, a rompu avec la société, qui veut rester voleur toute sa vie, et qui demeure fidèle quand même aux lois de la haute pègre.
Le crime et la folie ont quelque similitude. Voir les prisonniers de la Conciergerie au préau, ou voir des fous dans le jardin d’une maison de santé, c’est une même chose. Les uns et les autres se promènent en s’évitant, se jettent des regards au moins singuliers, atroces, selon leurs pensées du moment, jamais gais ni sérieux; car ils se connaissent ou ils se craignent. L’attente d’une condamnation, les remords, les anxiétés donnent aux promeneurs du préau l’air inquiet et hagard des fous. Les criminels consommés ont seuls une assurance qui ressemble à la tranquillité d’une vie honnête, à la sincérité d’une conscience pure.
L’homme des classes moyennes étant là l’exception, et la honte retenant dans leurs cellules ceux que le crime y envoie, les habitués du préau sont généralement mis comme les gens de la classe ouvrière. La blouse, le bourgeron, la veste de velours dominent. Ces costumes grossiers ou sales, en harmonie avec les physionomies communes ou sinistres, avec les manières brutales, un peu domptées néanmoins par les pensées tristes dont sont saisis les prisonniers, tout, jusqu’au silence du lieu, contribue à frapper de terreur ou de dégoût le rare visiteur, à qui de hautes protections ont valu le privilége peu prodigué d’étudier la Conciergerie.
De même que la vue d’un cabinet d’anatomie, où les maladies infâmes sont figurées en cire, rend chaste et inspire de saintes et nobles amours au jeune homme qu’on y mène; de même la vue de la Conciergerie et l’aspect du préau, meublé de ces hôtes dévoués au bagne, à l’échafaud, à une peine infamante quelconque, donne la crainte de la justice humaine à ceux qui pourraient ne pas craindre la justice divine, dont la voix parle si haut dans la conscience; et ils en sortent honnêtes gens pour longtemps.
Les promeneurs qui se trouvaient au préau quand Jacques Collin y descendit devant être les acteurs d’une scène capitale dans la vie de Trompe-la-Mort, il n’est pas indifférent de peindre quelques-unes des principales figures de cette terrible assemblée.
Là, comme partout où des hommes sont rassemblés; là, comme au collége, règnent la force physique et la force morale. Là donc, comme dans les bagnes, l’aristocratie est la criminalité. Celui dont la tête est en jeu prime tous les autres. Le préau, comme on le pense, est une école de Droit criminel; on l’y professe infiniment mieux qu’à la place du Panthéon. La plaisanterie périodique consiste à répéter le drame de la cour d’assises, à constituer un président, un jury, un ministère public, un avocat, et à juger le procès. Cette horrible farce se joue presque toujours à l’occasion des crimes célèbres. A cette époque, une grande cause criminelle était à l’ordre du jour des assises, l’affreux assassinat commis sur monsieur et madame Crottat, anciens fermiers, père et mère du notaire, qui gardaient chez eux, comme cette malheureuse affaire l’a prouvé, huit cent mille francs en or. L’un des auteurs de ce double assassinat était le célèbre Dannepont, dit La Pouraille, forçat libéré, qui, depuis cinq ans, avait échappé aux recherches les plus actives de la police à la faveur de sept ou huit noms différents. Les déguisements de ce scélérat étaient si parfaits, qu’il avait subi deux ans de prison sous le nom de Delsouq, un de ses élèves, voleur célèbre qui ne dépassait jamais, dans les affaires, la compétence du tribunal correctionnel. La Pouraille en était, depuis sa sortie du bagne, à son troisième assassinat. La certitude d’une condamnation à mort rendait cet accusé, non moins que sa fortune présumée, l’objet de la terreur et de l’admiration des prisonniers; car pas un liard des fonds volés ne se retrouvait. On peut encore, malgré les événements de juillet 1830, se rappeler l’effroi que causa dans Paris ce coup hardi, comparable au vol des médailles de la Bibliothèque pour son importance; car la malheureuse tendance de notre temps à tout chiffrer rend un assassinat d’autant plus frappant que la somme volée est plus considérable.
La Pouraille, petit homme sec et maigre, à visage de fouine, âgé de quarante-cinq ans, l’une des célébrités des trois bagnes qu’il avait habités successivement dès l’âge de dix-neuf ans, connaissait intimement Jacques Collin, et l’on va savoir comment et pourquoi. Transférés de la Force à la Conciergerie depuis vingt-quatre heures avec La Pouraille, deux autres forçats avaient reconnu sur-le-champ, et fait reconnaître au préau cette royauté sinistre de l’ami promis à l’échafaud. L’un de ces forçats, un libéré nommé Sélérier, surnommé l’Auvergnat, le père Ralleau, le Rouleur, et qui, dans la société que le bagne appelle la haute pègre, avait nom Fil-de-Soie, sobriquet dû à l’adresse avec laquelle il échappait aux périls du métier, était un des anciens affidés de Trompe-la-Mort.
Trompe-la-Mort soupçonnait tellement Fil-de-Soie de jouer un double rôle, d’être à la fois dans les conseils de la haute pègre, et l’un des entretenus de la police, qu’il lui avait (Voyez le Père Goriot.) attribué son arrestation dans la maison Vauquer, en 1819. Sélérier, qu’il faut appeler Fil-de-Soie, de même que Dannepont se nommera La Pouraille, déjà sous le coup d’une rupture de ban, était impliqué dans des vols qualifiés, mais sans une goutte de sang répandu, qui devaient le faire réintégrer au moins pour vingt ans au bagne. L’autre forçat, nommé Riganson, formait avec sa concubine, appelée la Biffe, un des plus redoutables ménages de la haute pègre. Riganson, en délicatesse avec la justice dès l’âge le plus tendre, avait pour surnom le Biffon. Le Biffon était le mâle de la Biffe, car il n’y a rien de sacré pour la haute pègre. Ces sauvages ne respectent ni la loi, ni la religion, rien, pas même l’histoire naturelle, dont la sainte nomenclature est, comme on le voit, parodiée par eux.
Une digression est ici nécessaire; car l’entrée de Jacques Collin au préau, son apparition au milieu de ses ennemis, si bien ménagée par Bibi-Lupin et par le juge d’instruction, les scènes curieuses qui devaient s’ensuivre, tout en serait inadmissible et incompréhensible, sans quelques explications sur le monde des voleurs et des bagnes, sur ses lois, sur ses mœurs, et surtout sur son langage, dont l’affreuse poésie est indispensable dans cette partie du récit. Donc, avant tout, un mot sur la langue des grecs, des filous, des voleurs et des assassins, nommée l’argot, et que la littérature a, dans ces derniers temps, employée avec tant de succès, que plus d’un mot de cet étrange vocabulaire a passé sur les lèvres roses des jeunes femmes, a retenti sous les lambris dorés, a réjoui les princes, dont plus d’un a pu s’avouer floué! Disons-le, peut-être à l’étonnement de beaucoup de gens, il n’est pas de langue plus énergique, plus colorée que celle de ce monde souterrain qui, depuis l’origine des empires à capitale, s’agite dans les caves, dans les sentines, dans le troisième-dessous des sociétés, pour emprunter à l’art dramatique une expression vive et saisissante. Le monde n’est-il pas un théâtre? Le Troisième-Dessous est la dernière cave pratiquée sous les planches de l’Opéra, pour en recéler les machines, les machinistes, la rampe, les apparitions, les diables bleus que vomit l’enfer, etc.
Chaque mot de ce langage est une image brutale, ingénieuse ou terrible. Une culotte est une montante; n’expliquons pas ceci. En argot on ne dort pas, on pionce. Remarquez avec quelle énergie ce verbe exprime le sommeil particulier à la bête traquée, fatiguée, défiante, appelée Voleur, et qui, dès qu’elle est en sûreté, tombe et roule dans les abîmes d’un sommeil profond et nécessaire sous les puissantes ailes du Soupçon planant toujours sur elle. Affreux sommeil, semblable à celui de l’animal sauvage qui dort, qui ronfle, et dont néanmoins les oreilles veillent doublées de prudence!
Tout est farouche dans cet idiome. Les syllabes qui commencent ou qui finissent, les mots sont âpres et étonnent singulièrement. Une femme est une largue. Et quelle poésie! la paille est la plume de Beauce. Le mot minuit est rendu par cette périphrase: douze plombes crossent! Ça ne donne-t-il pas le frisson? Rincer une cabriole, veut dire dévaliser une chambre. Qu’est-ce que l’expression se coucher, comparée à se piausser, revêtir une autre peau. Quelle vivacité d’images! Jouer des dominos, signifie manger; comment mangent les gens poursuivis?
L’argot va toujours, d’ailleurs! il suit la civilisation, il la talonne, il s’enrichit d’expressions nouvelles à chaque nouvelle invention. La pomme de terre, créée et mise au jour par Louis XVI et Parmentier, est aussitôt saluée par l’argot d’orange à cochons. On invente les billets de banque, le bagne les appelle des fafiots garatés, du nom de Garat, le caissier qui les signe. Fafiot! n’entendez-vous pas le bruissement du papier de soie? Le billet de mille francs est un fafiot mâle, le billet de cinq cents un fafiot femelle. Les forçats baptiseront, attendez-vous-y, les billets de cent ou de deux cents francs de quelque nom bizarre.
En 1790, Guillotin trouve, dans l’intérêt de l’humanité, la mécanique expéditive qui résoud tous les problèmes soulevés par le supplice de la peine de mort. Aussitôt les forçats, les ex-galériens, examinent cette mécanique placée sur les confins monarchiques de l’ancien système, et sur les frontières de la justice nouvelle, ils l’appellent tout à coup l’Abbaye de Monte-à-Regret! Ils étudient l’angle décrit par le couperet d’acier, et trouvent pour en peindre l’action, le verbe faucher! Quand on songe que le bagne se nomme le pré, vraiment ceux qui s’occupent de linguistique doivent admirer la création de ces affreux vocables, eût dit Charles Nodier.
Reconnaissons d’ailleurs la haute antiquité de l’argot! il contient un dixième de mots de la langue romane, un autre dixième de la vieille langue gauloise de Rabelais. Effondrer (enfoncer), otolondrer (ennuyer), cambrioler (tout ce qui se fait dans une chambre), aubert (argent), gironde (belle, le nom d’un fleuve en langue d’Oc), fouillousse (poche), appartiennent à la langue du quatorzième et du quinzième siècles. L’affe, pour la vie, est de la plus haute antiquité. Troubler l’affe a fait les affres, d’où vient le mot affreux, dont la traduction est ce qui trouble la vie, etc.
Cent mots au moins de l’argot appartiennent à la langue de PANURGE, qui, dans l’œuvre rabelaisienne, symbolise le peuple, car ce nom est composé de deux mots grecs qui veulent dire: Celui qui fait tout. La science change la face de la civilisation par le chemin de fer, l’argot l’a déjà nommé le roulant vif.
Le nom de la tête, quand elle est encore sur leurs épaules, la sorbonne, indique la source antique de cette langue dont il est question dans les romanciers les plus anciens, comme Cervantes, comme les nouvelliers italiens et l’Arétin. De tout temps, en effet, la fille, héroïne de tant de vieux romans, fut la protectrice, la compagne, la consolation du grec, du voleur, du tire-laine, du filou, de l’escroc.
La prostitution et le vol sont deux protestations vivantes, mâle et femelle, de l’état naturel contre l’état social. Aussi les philosophes, les novateurs actuels, les humanitaires, qui ont pour queue les communistes et les fouriéristes, arrivent-ils, sans s’en douter, à ces deux conclusions: la prostitution et le vol. Le voleur ne met pas en question dans les livres sophistiques, la propriété, l’hérédité, les garanties sociales; il les supprime net. Pour lui, voler, c’est rentrer dans son bien. Il ne discute pas le mariage, il ne l’accuse pas, il ne demande pas, dans des utopies imprimées, ce consentement mutuel, cette alliance étroite des âmes impossible à généraliser; il s’accouple avec une violence dont les chaînons sont incessamment resserrés par le marteau de la nécessité. Les novateurs modernes écrivent des théories pâteuses, filandreuses et nébuleuses, ou des romans philanthropiques; mais le voleur pratique! il est clair comme un fait, il est logique comme un coup de poing. Et quel style!...
Autre observation! Le monde des filles, des voleurs et des assassins, les bagnes et les prisons comportent une population d’environ soixante à quatre-vingt mille individus, mâles et femelles. Ce monde ne saurait être dédaigné dans la peinture de nos mœurs, dans la reproduction littérale de notre état social. La justice, la gendarmerie et la police offrent un nombre d’employés presque correspondant, n’est-ce pas étrange? Cet antagonisme de gens qui se cherchent et qui s’évitent réciproquement constitue un immense duel, éminemment dramatique, esquissé dans cette étude. Il en est du vol et du commerce de fille publique, comme du théâtre, de la police, de la prêtrise et de la gendarmerie. Dans ces six conditions, l’individu prend un caractère indélébile. Il ne peut plus être que ce qu’il est. Les stigmates du divin sacerdoce sont immuables, tout aussi bien que ceux du militaire. Il en est ainsi des autres états qui sont de fortes oppositions, des contraires dans la civilisation. Ces diagnostics violents, bizarres, singuliers, sui generis, rendent la fille publique et le voleur, l’assassin et le libéré, si faciles à reconnaître, qu’ils sont pour leurs ennemis, l’espion et le gendarme, ce qu’est le gibier pour le chasseur: ils ont des allures, des façons, un teint, des regards, une couleur, une odeur, enfin des propriétés infaillibles. De là, cette science profonde du déguisement chez les célébrités du bagne.
Encore un mot sur la constitution de ce monde, que l’abolition de la marque, l’adoucissement des pénalités et la stupide indulgence du jury rendent si menaçant. En effet, dans vingt ans, Paris sera cerné par une armée de quarante mille libérés. Le département de la Seine et ses quinze cent mille habitants étant le seul point de la France où ces malheureux puissent se cacher. Paris est, pour eux, ce qu’est la forêt vierge pour les animaux féroces.
La haute pègre, qui est pour ce monde son faubourg Saint-Germain, son aristocratie, s’était résumée, en 1816, à la suite d’une paix qui mettait tant d’existences en question, dans une association dite des Grands Fanandels, où se réunirent les plus célèbres chefs de bande et quelques gens hardis, alors sans aucun moyen d’existence. Ce mot de fanandels veut dire à la fois frères, amis, camarades. Tous les voleurs, les forçats, les prisonniers sont fanandels. Or, les Grands Fanandels, fine fleur de la haute pègre, furent pendant vingt et quelques années la cour de cassation, l’institut, la chambre des pairs de ce peuple. Les Grands Fanandels eurent tous leur fortune particulière, des capitaux en commun et des mœurs à part. Ils se devaient aide et secours dans l’embarras, ils se connaissaient. Tous d’ailleurs au-dessus des ruses et des séductions de la police, ils eurent leur charte particulière, leurs mots de passe et de reconnaissance.
Ces ducs et pairs du bagne avaient formé, de 1815 à 1819, la fameuse société des Dix-Mille (Voyez le Père Goriot.) ainsi nommée de la convention en vertu de laquelle on ne pouvait jamais entreprendre une affaire où il se trouvait moins de dix mille francs à prendre. En ce moment même, en 1829 et 1830, il se publiait des mémoires où l’état des forces de cette société, les noms de ses membres, étaient indiqués par une des célébrités de la police judiciaire. On y voyait avec épouvante une armée de capacités, en hommes et en femmes; mais si formidable, si habile, si souvent heureuse, que des voleurs comme les Lévy, les Pastourel, les Collonge, les Chimaux, âgés de cinquante et de soixante ans, y sont signalés comme étant en révolte contre la société depuis leur enfance!... Quel aveu d’impuissance pour la justice que l’existence de voleurs si vieux!
Jacques Collin était le caissier, non-seulement de la Société des Dix-Mille, mais encore des Grands Fanandels, les héros du bagne. De l’aveu des autorités compétentes, les bagnes ont toujours eu des capitaux. Cette bizarrerie se conçoit. Aucun vol ne se retrouve, excepté dans des cas bizarres. Les condamnés, ne pouvant rien emporter avec eux au bagne, sont forcés d’avoir recours à la confiance, à la capacité, de confier leurs fonds, comme dans la société l’on se confie à une maison de banque.
Primitivement, Bibi-Lupin, chef de la police de sûreté depuis dix ans, avait fait partie de l’aristocratie des Grands Fanandels. Sa trahison venait d’une blessure d’amour-propre; il s’était vu constamment préférer la haute intelligence et la force prodigieuse de Trompe-la-Mort. De là l’acharnement constant de ce fameux chef de la police de sûreté contre Jacques Collin. De là provenaient aussi certains compromis entre Bibi-Lupin et ses anciens camarades, dont commençaient à se préoccuper les magistrats.
Donc, dans son désir de vengeance, auquel le juge d’instruction avait donné pleine carrière par la nécessité d’établir l’identité de Jacques Collin, le chef de la police de sûreté avait très-habilement choisi ses aides en lançant sur le faux Espagnol, La Pouraille, Fil-de-Soie et le Biffon, car La Pouraille appartenait aux Dix-Mille, ainsi que Fil-de-Soie, et le Biffon était un Grand Fanandel.
La Biffe, cette redoutable largue du Biffon, qui se dérobe encore à toutes les recherches de la police, à la faveur de ses déguisements en femme comme il faut, était libre. Cette femme, qui sait admirablement faire la marquise, la baronne, la comtesse, a voiture et des gens. Cette espèce de Jacques Collin en jupon est la seule femme comparable à cette Asie, le bras droit de Jacques Collin. Chacun des héros du bagne est, en effet, doublé d’une femme dévouée. Les fastes judiciaires, la chronique secrète du Palais vous le diront: aucune passion d’honnête femme, pas même celle d’une dévote pour son directeur, rien ne surpasse l’attachement de la maîtresse qui partage les périls des grands criminels.
La passion est presque toujours, chez ces gens, la raison primitive de leurs audacieuses entreprises, de leurs assassinats. L’amour excessif qui les entraîne, constitutionnellement, disent les médecins, vers la femme, emploie toutes les forces morales et physiques de ces hommes énergiques. De là, l’oisiveté qui dévore les journées; car les excès en amour exigent et du repos et des repas réparateurs. De là, cette haine de tout travail, qui force ces gens à recourir à des moyens rapides pour se procurer de l’argent. Néanmoins, la nécessité de vivre, et de bien vivre, déjà si violente, est peu de chose en comparaison des prodigalités inspirées par la fille à qui ces généreux Médor veulent donner des bijoux, des robes, et qui, toujours gourmande, aime la bonne chère. La fille désire un châle, l’amant le vole, et la femme y voit une preuve d’amour! C’est ainsi qu’on marche au vol, qui, si l’on veut examiner le cœur humain à la loupe, sera reconnu pour un sentiment presque naturel chez l’homme. Le vol mène à l’assassinat, et l’assassinat conduit de degrés en degrés l’amant à l’échafaud.
L’amour physique et déréglé de ces hommes serait donc, si l’on en croit la Faculté de médecine, l’origine des sept dixièmes des crimes. La preuve s’en trouve toujours, d’ailleurs, frappante, palpable, à l’autopsie de l’homme exécuté. Aussi l’adoration de leurs maîtresses est-elle acquise à ces monstrueux amants, épouvantails de la société. C’est ce dévouement femelle accroupi fidèlement à la porte des prisons, toujours occupé à déjouer les ruses de l’instruction, incorruptible gardien des plus noirs secrets, qui rend tant de procès obscurs, impénétrables. Là gît la force et aussi la faiblesse du criminel. Dans le langage des filles, avoir de la probité, c’est ne manquer à aucune des lois de cet attachement, c’est donner tout son argent à l’homme enflacqué (emprisonné), c’est veiller à son bien-être, lui garder toute espèce de foi, tout entreprendre pour lui. La plus cruelle injure qu’une fille puisse jeter au front déshonoré d’une autre fille, c’est de l’accuser d’infidélité envers un amant serré (mis en prison). Une fille, dans ce cas, est regardée comme une femme sans cœur!...
La Pouraille aimait passionnément une femme, comme on va le voir. Fil-de-Soie, philosophe égoïste, qui volait pour se faire un sort, ressemblait beaucoup à Paccard, le séide de Jacques Collin, qui s’était enfui avec Prudence Servien, riches tous deux de sept cent cinquante mille francs. Il n’avait aucun attachement, il méprisait les femmes et n’aimait que Fil-de-Soie. Quant au Biffon, il tirait, comme on le sait maintenant, son surnom de son attachement à la Biffe. Or, ces trois illustrations de la haute pègre avaient des comptes à demander à Jacques Collin, comptes assez difficiles à établir.
Le caissier savait seul combien d’associés survivaient, quelle était la fortune de chacun. La mortalité particulière à ses mandataires était entrée dans les calculs de Trompe-la-Mort, au moment où il résolut de manger la grenouille au profit de Lucien. En se dérobant à l’attention de ses camarades et de la police pendant neuf ans, Jacques Collin avait une presque certitude d’hériter, aux termes de la charte des Grands Fanandels, des deux tiers de ses commettants. Ne pouvait-il pas d’ailleurs alléguer des payements faits aux fanandels fauchés? Aucun contrôle n’atteignait enfin ce chef des Grands Fanandels. On se fiait absolument à lui par nécessité, car la vie de bête fauve que mènent les forçats, impliquait entre les gens comme il faut de ce monde sauvage, la plus haute délicatesse. Sur les cent mille écus du délit, Jacques Collin pouvait peut-être alors se libérer avec une centaine de mille francs. En ce moment, comme on le voit, La Pouraille, un des créanciers de Jacques Collin, n’avait que quatre-vingt-dix jours à vivre. Nanti d’une somme sans doute bien supérieure à celle que lui gardait son chef, La Pouraille devait d’ailleurs être assez accommodant.
Un des diagnostics infaillibles auxquels les directeurs de prison et leurs agents, la police et ses aides, et même les magistrats instructeurs reconnaissent les chevaux de retour, c’est-à-dire ceux qui ont déjà mangé les gourganes (espèce de haricots destinés à la nourriture des forçats de l’État), est leur habitude de la prison; les récidivistes en connaissent naturellement les usages; ils sont chez eux, ils ne s’étonnent de rien.
Aussi Jacques Collin, en garde contre lui-même, avait-il jusqu’alors admirablement bien joué son rôle d’innocent et d’étranger, soit à la Force, soit à la Conciergerie. Mais, abattu par la douleur, écrasé par sa double mort; car dans cette fatale nuit, il était mort deux fois, il redevint Jacques Collin. Le surveillant fut stupéfait de n’avoir pas à dire à ce prêtre espagnol par où l’on allait au préau. Cet acteur si parfait oublia son rôle, il descendit la vis de la tour Bonbec en habitué de la Conciergerie.
—Bibi-Lupin a raison, se dit en lui-même le surveillant, c’est un cheval de retour, c’est Jacques Collin. Au moment où Trompe-la-Mort se montra dans l’espèce de cadre que lui fit la porte de la tourelle, les prisonniers ayant tous fini leurs acquisitions à la table en pierre dite de Saint-Louis, se dispersaient sur le préau, toujours trop étroit pour eux: le nouveau détenu fut donc aperçu par tous à la fois, avec d’autant plus de rapidité que rien n’égale la précision du coup d’œil des prisonniers, qui sont tous dans un préau comme l’araignée au centre de sa toile. Cette comparaison est d’une exactitude mathématique, car l’œil étant borné de tous côtés par de hautes et noires murailles, le détenu voit toujours, même sans regarder, la porte par laquelle entrent les surveillants, les fenêtres du parloir et de l’escalier de la tour Bonbec, seules issues du préau. Dans le profond isolement où il est, tout est accident pour l’accusé, tout l’occupe; son ennui, comparable à celui du tigre en cage au jardin des Plantes, décuple sa puissance d’attention. Il n’est pas indifférent de faire observer que Jacques Collin, vêtu comme un ecclésiastique qui ne s’astreint pas au costume, portait un pantalon noir, des bas noirs, des souliers à boucles en argent, un gilet noir, et une certaine redingote marron foncé, dont la coupe trahit le prêtre quoi qu’il fasse, surtout quand ces indices sont complétés par la taille caractéristique des cheveux. Jacques Collin portait une perruque superlativement ecclésiastique, et d’un naturel exquis.
—Tiens! tiens! dit La Pouraille au Biffon, mauvais signe! un sanglier! comment s’en trouve-t-il un ici?
—C’est un de leurs trucs, un cuisinier (espion) d’un nouveau genre, répondit Fil-de-Soie. C’est quelque marchand de lacets (la maréchaussée d’autrefois) déguisé qui vient faire son commerce.
Le gendarme a différents noms en argot: quand il poursuit le voleur, c’est un marchand de lacets; quand il l’escorte, c’est une hirondelle de la grève; quand il le mène à l’échafaud, c’est le hussard de la guillotine.
Pour achever la peinture du préau, peut-être est-il nécessaire de peindre en peu de mots les deux autres fanandels. Sélérier, dit l’Auvergnat, dit le père Ralleau, dit le Rouleur, enfin Fil-de-Soie (il avait trente noms et autant de passe-ports), ne sera plus désigné que par ce sobriquet, le seul qu’on lui donnât dans la haute pègre. Ce profond philosophe, qui voyait un gendarme dans le faux prêtre, était un gaillard de cinq pieds quatre pouces, dont tous les muscles produisaient des saillies singulières. Il faisait flamboyer, sous une tête énorme, de petits yeux couverts, comme ceux des oiseaux de proie, d’une paupière grise, mate et dure. Au premier aspect, il ressemblait à un loup par la largeur de ses mâchoires vigoureusement tracées et prononcées; mais tout ce que cette ressemblance impliquait de cruauté, de férocité même, était contrebalancé par la ruse, par la vivacité de ses traits, quoique sillonnés de marques de petite vérole. Le rebord de chaque couture, coupé net, était comme spirituel. On y lisait autant de railleries. La vie des criminels, qui implique la faim et la soif, les nuits passées au bivouac des quais, des berges, des ponts et des rues, les orgies de liqueurs fortes par lesquelles on célèbre les triomphes, avait mis sur ce visage comme une couche de vernis. A trente pas, si Fil-de-Soie se fût montré au naturel, un agent de police, un gendarme eût reconnu son gibier; mais il égalait Jacques Collin dans l’art de se grimer et de se costumer. En ce moment, Fil-de-Soie, en négligé comme les grands acteurs qui ne soignent leur mise qu’au théâtre, portait une espèce de veste de chasse où manquaient les boutons, et dont les boutonnières dégarnies laissaient voir le blanc de la doublure, de mauvaises pantoufles vertes, un pantalon de nankin devenu grisâtre, et sur la tête une casquette sans visière par où passaient les coins d’un vieux madras à barbe, sillonné de déchirures et lavé.
A côté de Fil-de-Soie, le Biffon formait un contraste parfait. Ce célèbre voleur, de petite stature, gros et gras, agile, au teint livide, à l’œil noir et enfoncé, vêtu comme un cuisinier, planté sur deux jambes très-arquées, effrayait par une physionomie où prédominaient tous les symptômes de l’organisation particulière aux animaux carnassiers.
Fil-de-Soie et le Biffon faisaient la cour à La Pouraille, qui ne conservait aucune espérance. Cet assassin récidiviste savait qu’il serait jugé, condamné, exécuté avant quatre mois. Aussi Fil-de-Soie et le Biffon, amis de La Pouraille, ne l’appelaient-ils pas autrement que le Chanoine, c’est-à-dire chanoine de l’Abbaye de Monte-à-Regret. On doit facilement concevoir pourquoi Fil-de-Soie et le Biffon câlinaient La Pouraille. La Pouraille avait enterré deux cent cinquante mille francs d’or, sa part du butin fait chez les époux Crottat, en style d’acte d’accusation. Quel magnifique héritage à laisser à deux fanandels, quoique ces deux anciens forçats dussent retourner dans quelques jours au bagne. Le Biffon et Fil-de-Soie allaient être condamnés pour des vols qualifiés (c’est-à-dire réunissant des circonstances aggravantes) à quinze ans qui ne se confondraient point avec dix années d’une condamnation précédente qu’ils avaient pris la liberté d’interrompre. Ainsi, quoiqu’ils eussent l’un vingt-deux et l’autre vingt-six années de travaux forcés à faire, ils espéraient tous deux s’évader et venir chercher le tas d’or de La Pouraille. Mais le Dix-Mille gardait son secret, il lui paraissait inutile de le livrer tant qu’il ne serait pas condamné. Appartenant à la haute aristocratie du bagne, il n’avait rien révélé sur ses complices. Son caractère était connu; monsieur Popinot, l’instructeur de cette épouvantable affaire, n’avait rien pu obtenir de lui.
Ce terrible triumvirat stationnait en haut du préau, c’est-à-dire au bas des pistoles. Fil-de-Soie achevait l’instruction d’un jeune homme qui n’en était qu’à son premier coup, et qui, sûr d’une condamnation à dix années de travaux forcés, prenait des renseignements sur les différents prés.
—Eh bien, mon petit, lui disait sentencieusement Fil-de-Soie, au moment où Jacques Collin apparut, la différence qu’il y a entre Brest, Toulon et Rochefort, la voici.
—Voyons, mon ancien, dit le jeune homme avec la curiosité d’un novice.
Cet accusé, fils de famille sous le poids d’une accusation de faux, était descendu de la pistole voisine de celle où était Lucien.
—Mon fiston, reprit Fil-de-Soie, à Brest on est sûr de trouver des gourganes à la troisième cuillerée, en puisant au baquet; à Toulon, vous n’en avez qu’à la cinquième; et à Rochefort, on n’en attrape jamais, à moins d’être un ancien.
Ayant dit, le profond philosophe rejoignit La Pouraille et le Biffon, qui, très-intrigués par le sanglier, se mirent à descendre le préau, tandis que Jacques Collin, abîmé de douleur, le remontait. Trompe-la-Mort, tout à de terribles pensées, les pensées d’un empereur déchu, ne se croyait pas le centre de tous les regards, l’objet de l’attention générale, et il allait lentement, regardant la fatale croisée à laquelle Lucien de Rubempré s’était pendu. Aucun des prisonniers ne savait cet événement, car le voisin de Lucien, le jeune faussaire, par des motifs qu’on va bientôt connaître, n’en avait rien dit. Les trois fanandels s’arrangèrent pour barrer le chemin au prêtre.
—Ce n’est pas un sanglier, dit La Pouraille à Fil-de-Soie, c’est un cheval de retour. Vois comme il tire la droite!
Il est nécessaire d’expliquer ici, car tous les lecteurs n’ont pas eu la fantaisie de visiter un bagne, que chaque forçat est accouplé à un autre (toujours un vieux et un jeune ensemble) par une chaîne. Le poids de cette chaîne, rivée à un anneau au-dessus de la cheville, est tel, qu’il donne, au bout d’une année, un vice de marche éternel au forçat. Obligé d’envoyer dans une jambe plus de force que dans l’autre pour tirer cette manicle, tel est le nom donné dans le bagne à ce ferrement, le condamné contracte invinciblement l’habitude de cet effort. Plus tard, quand il ne porte plus sa chaîne, il en est de cet appareil comme des jambes coupées, dont l’amputé souffre toujours; le forçat sent toujours sa manicle, il ne peut jamais se défaire de ce tic de démarche. En termes de police, il tire la droite. Ce diagnostic, connu des forçats entre eux, comme il l’est des agents de police, s’il n’aide pas à la reconnaissance d’un camarade, du moins la complète.
Chez Trompe-la-Mort, évadé depuis huit ans, ce mouvement s’était bien affaibli; mais, par l’effet de son absorbante méditation, il allait d’un pas si lent et si solennel que, quelque faible que fût ce vice de démarche, il devait frapper un œil exercé comme celui de La Pouraille. On comprend très-bien d’ailleurs que les forçats, toujours en présence les uns des autres au bagne, et n’ayant qu’eux-mêmes à observer, aient étudié tellement leurs physionomies, qu’ils connaissent certaines habitudes qui doivent échapper à leurs ennemis systématiques: les mouchards, les gendarmes et les commissaires de police. Aussi fut-ce à un certain tiraillement des muscles maxillaires de la joue gauche reconnu par un forçat, qui fut envoyé à une revue de la légion de la Seine, que le lieutenant-colonel de ce corps, le fameux Coignard, dut son arrestation; car, malgré la certitude de Bibi-Lupin, la police n’osait croire à l’identité du comte Pontis de Sainte-Hélène et de Coignard.
—C’est notre dab! (notre maître) dit Fil-de-Soie en ayant reçu de Jacques Collin ce regard distrait que jette l’homme abîmé dans le désespoir sur tout ce qui l’entoure.
—Ma foi oui, c’est Trompe-la-Mort, dit en se frottant les mains le Biffon. Oh! c’est sa taille, sa carrure; mais qu’a-t-il fait? il ne se ressemble plus à lui-même.
—Oh! j’y suis, dit Fil-de-Soie, il a un plan! il veut revoir sa tante qu’on doit exécuter bientôt.
Pour donner une vague idée du personnage que les reclus, les argousins et les surveillants appellent une tante, il suffira de rapporter ce mot magnifique du directeur d’une des maisons centrales au feu lord Durham, qui visita toutes les prisons pendant son séjour à Paris. Ce lord, curieux d’observer tous les détails de la justice française, fit même dresser par feu Sanson, l’exécuteur des hautes œuvres, la mécanique, et demanda l’exécution d’un veau vivant pour se rendre compte du jeu de la machine que la révolution française a illustrée.
Le directeur, après avoir montré toute la prison, les préaux, les ateliers, les cachots, etc., désigna du doigt un local, en faisant un geste de dégoût.
—«Je ne mène pas là Votre Seigneurie, dit-il, car c’est le quartier des tantes...
—«Hao! fit lord Durham, et qu’est-ce?
—«C’est le troisième sexe, milord.»
—On va terrer (guillotiner) Théodore! dit La Pouraille, un gentil garçon! quelle main! quel toupet! quelle perte pour la société!
—Oui, Théodore Calvi morfile (mange) sa dernière bouchée, dit le Biffon. Ah! ses largues doivent joliment chigner des yeux, car il était aimé, le petit gueux!
—Te voilà, mon vieux? dit La Pouraille à Jacques Collin.
Et, de concert avec ses deux acolytes, avec lesquels il était bras dessus bras dessous, il barra le chemin au nouveau venu.
—Oh! dab, tu t’es donc fait sanglier? ajouta La Pouraille.
—On dit que tu as poissé nos philippes (filouté nos pièces d’or), reprit le Biffon d’un air menaçant.
—Tu vas nous abouler du carle? (tu vas nous donner de l’argent) demanda Fil-de-Soie.
Ces trois interrogations partirent comme trois coups de pistolet.
—Ne plaisantez pas un pauvre prêtre mis ici par erreur, répondit machinalement Jacques Collin, qui reconnut aussitôt ses trois camarades.
—C’est bien le son du grelot, si ce n’est pas la frimousse (figure), dit La Pourraille en mettant sa main sur l’épaule de Jacques Collin.
Ce geste, l’aspect de ses trois camarades, tirèrent violemment le dab de sa prostration, et le rendirent au sentiment de la vie réelle; car, pendant cette fatale nuit, il avait roulé dans les mondes spirituels et infinis des sentiments en y cherchant une voie nouvelle.
—Ne fais pas de ragoût sur ton dab! (n’éveille pas les soupçons sur ton maître) dit tout bas Jacques Collin d’une voix creuse et menaçante qui ressemblait assez au grognement sourd d’un lion. La raille (la police) est là, laisse-la couper dans le pont (donner dans le panneau). Je joue la mislocq (la comédie) pour un fanandel en fine pegrène (un camarade à toute extrémité).
Ceci fut dit avec l’onction d’un prêtre essayant de convertir des malheureux, et accompagné d’un regard par lequel Jacques Collin embrassa le préau, vit les surveillants sous les arcades, et les montra railleusement à ses trois compagnons.
N’y a-t-il pas ici des cuisiniers? Allumez vos clairs, et remouchez! (voyez et observez!) Ne me conobrez pas, épargnons le poitou et engantez-moi en sanglier (ne me connaissez plus, prenons nos précautions et traitez-moi en prêtre), ou je vous effondre, vous, vos largues et votre aubert (je vous ruine, vous, vos femmes et votre fortune).
—T’as donc tafe de nozigues? (tu te méfies donc de nous?) dit Fil-de-Soie. Tu viens cromper ta tante (sauver ton ami).
—Madeleine est paré pour la placarde de vergne (est prêt pour la place de Grève), dit La Pouraille.
—Théodore! dit Jacques Collin en comprimant un bond et un cri.
Ce fut le dernier coup de la torture de ce colosse détruit.
—On va le buter, répéta La Pouraille, il est depuis deux mois gerbé à la passe (condamné à mort).
Jacques Collin, saisi par une défaillance, les genoux presque coupés, fut soutenu par ses trois compagnons, et il eut la présence d’esprit de joindre ses mains en prenant un air de componction. La Pouraille et le Biffon soutinrent respectueusement le sacrilége Trompe-la-Mort, pendant que Fil-de-Soie courait vers le surveillant en faction à la porte du guichet qui mène au parloir.
—Ce vénérable prêtre voudrait s’asseoir, donnez une chaise pour lui.
Ainsi, le coup monté par Bibi-Lupin manquait. Trompe-la-Mort, de même que Napoléon reconnu par ses soldats, obtenait soumission et respect des trois forçats. Deux mots avaient suffi. Ces deux mots étaient: vos largues et votre aubert, vos femmes et votre argent, le résumé de toutes les affections vraies de l’homme. Cette menace fut pour les trois forçats l’indice du suprême pouvoir, le dab tenait toujours leur fortune entre ses mains. Toujours tout-puissant au dehors, leur dab n’avait pas trahi, comme de faux frères le disaient. La colossale renommée d’adresse et d’habileté de leur chef stimula, d’ailleurs, la curiosité des trois forçats; car, en prison, la curiosité devient le seul aiguillon de ces âmes flétries. La hardiesse du déguisement de Jacques Collin, conservé jusque sous les verrous de la Conciergerie, étourdissait d’ailleurs les trois criminels.
—Au secret depuis quatre jours, je ne savais pas Théodore si près de l’abbaye... dit Jacques Collin. J’étais venu pour sauver un pauvre petit qui s’est pendu là, hier, à quatre heures, et me voici devant un autre malheur. Je n’ai plus d’as dans mon jeu!...
—Pauvre dab! dit Fil-de-Soie.
—Ah! le boulanger (le diable) m’abandonne! s’écria Jacques Collin en s’arrachant des bras de ses deux camarades et se dressant d’un air formidable. Il y a un moment où le monde est plus fort que nous autres! La Cigogne (le Palais de Justice) finit par nous gober.
Le directeur de la Conciergerie, averti de la défaillance du prêtre espagnol, vint lui-même au préau pour l’espionner, il le fit asseoir sur une chaise, au soleil, en examinant tout avec cette perspicacité redoutable qui s’augmente de jour en jour dans l’exercice de pareilles fonctions, et qui se cache sous une apparente indifférence.
—Ah! mon Dieu! dit Jacques Collin, être confondu parmi ces gens, le rebut de la société, des criminels, des assassins!... Mais Dieu n’abandonnera pas son serviteur. Mon cher monsieur le directeur, je marquerai mon passage ici par des actes de charité dont le souvenir restera! Je convertirai ces malheureux, ils apprendront qu’ils ont une âme, que la vie éternelle les attend, et que, s’ils ont tout perdu sur la terre, ils ont encore le ciel à conquérir, le ciel qui leur appartient au prix d’un vrai, d’un sincère repentir.
Vingt ou trente prisonniers, accourus et groupés en arrière des trois terribles forçats, dont les farouches regards avaient maintenu trois pieds de distance entre eux et les curieux, entendirent cette allocution prononcée avec une onction évangélique.
—Celui-là, monsieur Gault, dit le formidable La Pouraille, eh bien! nous l’écouterions...
—On m’a dit, reprit Jacques Collin, près de qui monsieur Gault se tenait, qu’il y avait dans cette prison un condamné à mort.
—On lui lit en ce moment le rejet de son pourvoi, dit monsieur Gault.
—J’ignore ce que cela signifie, demanda naïvement Jacques Collin en regardant autour de lui.
—Dieu! est-il sinve (simple), dit le petit jeune homme qui consultait naguère Fil-de-Soie sur la fleur des gourganes des prés.
—Eh bien! aujourd’hui ou demain on le fauche! dit un détenu.
—Faucher? demanda Jacques Collin, dont l’air d’innocence et d’ignorance frappa ses trois fanandels d’admiration.
—Dans leur langage, répondit le directeur, cela veut dire l’exécution de la peine de mort. Si le greffier lit le pourvoi, sans doute l’exécuteur va recevoir l’ordre pour l’exécution. Le malheureux a constamment refusé les secours de la religion...
—Ah! monsieur le directeur, c’est une âme à sauver!... s’écria Jacques Collin.
Le sacrilége joignit les mains avec une expression d’amant au désespoir qui parut être l’effet d’une divine ferveur au directeur attentif.
—Ah! monsieur, reprit Trompe-la-Mort, laissez-moi vous prouver ce que je suis et tout ce que je puis, en me permettant de faire éclore le repentir dans ce cœur endurci! Dieu m’a donné la faculté de dire certaines paroles qui produisent de grands changements. Je brise les cœurs, je les ouvre... Que craignez-vous? faites-moi accompagner par des gendarmes, par des gardiens, par qui vous voudrez.
—Je verrai si l’aumônier de la maison veut vous permettre de le remplacer, dit monsieur Gault.
Et le directeur se retira, frappé de l’air parfaitement indifférent, quoique curieux, avec lequel les forçats et les prisonniers regardaient ce prêtre, dont la voix évangélique donnait du charme à son baragouin mi-parti de français et d’espagnol.
—Comment vous trouvez-vous ici, monsieur l’abbé? demanda le jeune interlocuteur de Fil-de-Soie à Jacques Collin.
—Oh! par erreur, répondit Jacques Collin en toisant le fils de famille. On m’a trouvé chez une courtisane qui venait d’être volée après sa mort. On a reconnu qu’elle s’était tuée; et les auteurs du vol, qui sont probablement les domestiques, ne sont pas encore arrêtés.
—Et c’est à cause de ce vol que ce jeune homme s’est pendu?...
—Ce pauvre enfant n’a pas sans doute pu soutenir l’idée d’être flétri par un emprisonnement injuste, répondit Trompe-la-Mort en levant les yeux au ciel.
—Oui, dit le jeune homme, on venait le mettre en liberté quand il s’est suicidé. Quelle chance!
—Il n’y a que les innocents qui se frappent ainsi l’imagination, dit Jacques Collin. Remarquez que le vol a été commis à son préjudice.
—Et de combien s’agit-il? demanda le profond et fin Fil-de-Soie.
—De sept cent cinquante mille francs, répondit tout doucement Jacques Collin.
Les trois forçats se regardèrent entre eux, et ils se retirèrent du groupe que tous les détenus formaient autour du soi-disant ecclésiastique.
—C’est lui qui a rincé la profonde (la cave) de la fille! dit Fil-de-Soie à l’oreille du Biffon. On voulait nous coquer le taffe (faire peur) pour nos thunes de balles (nos pièces de cent sous).
—Ce sera toujours le dab des grands fanandels, répondit La Pouraille. Notre carle n’est pas décaré (envolé).
La Pouraille, qui cherchait un homme à qui se fier, avait intérêt à trouver Jacques Collin honnête homme. Or, c’est surtout en prison qu’on croit à ce qu’on espère!
—Je gage qu’il esquinte le dab de la Cigogne! (qu’il enfonce le procureur général), et qu’il va cromper sa tante (sauver son ami), dit Fil-de-Soie.
—S’il y arrive, dit le Biffon, je ne le crois pas tout à fait Meg (Dieu); mais il aura, comme on le prétend, bouffardé avec le boulanger (fumé une pipe avec le diable).
—L’as-tu entendu crier: Le boulanger m’abandonne! fit observer Fil-de-Soie.
—Ah! s’écria La Pouraille, s’il voulait cromper ma sorbonne (sauver ma tête), quel viocque (vie) je ferais avec mon fade de carle (ma part de fortune), et mes rondins jaunes servis (et l’or volé que je viens de cacher).
—Fais sa balle! (suis ses instructions) dit Fil-de-Soie.
—Planches-tu? (ris-tu?) reprit La Pouraille en regardant son fanandel.
—Es-tu sinve (simple), tu seras roide gerbé à la passe (condamné à mort). Ainsi, tu n’as pas d’autre lourde à pessigner (porte à soulever) pour pouvoir rester sur tes paturons (pieds), morfiler, le dessaler et goupiner encore (manger, boire et voler), lui répliqua le Biffon, que de lui prêter le dos!
—V’là qu’est dit, reprit La Pouraille, pas un de nous ne sera pour le dab à la manque (pas un de nous ne le trahira), ou je me charge de l’emmener où je vais...
—Il le ferait comme il le dit! s’écria Fil-de-Soie.
Les gens les moins susceptibles de sympathie pour ce monde étrange peuvent se figurer la situation d’esprit de Jacques Collin, qui se trouvait entre le cadavre de l’idole qu’il avait adorée pendant cinq heures de nuit et la mort prochaine de son ancien compagnon de chaîne, le futur cadavre du jeune Corse Théodore. Ne fût-ce que pour voir ce malheureux, il avait besoin de déployer une habileté peu commune; mais le sauver, c’était un miracle! Et il y pensait déjà.
Pour l’intelligence de ce qu’allait tenter Jacques Collin, il est nécessaire de faire observer ici que les assassins, les voleurs, que tous ceux qui peuplent les bagnes ne sont pas aussi redoutables qu’on le croit. A quelques exceptions très-rares, ces gens-là sont tous lâches, sans doute à cause de la peur perpétuelle qui leur comprime le cœur. Leurs facultés étant incessamment tendues à voler, et l’exécution d’un coup exigeant l’emploi de toutes les forces de la vie, une agilité d’esprit égale à l’aptitude du corps, une attention qui abuse de leur moral, ils deviennent stupides, hors de ces violents exercices de leur volonté, par la même raison qu’une cantatrice ou qu’un danseur tombent épuisés après un pas fatigant ou après l’un de ces formidables duos comme en infligent au public les compositeurs modernes. Les malfaiteurs sont en effet si dénués de raison, ou tellement oppressés par la crainte, qu’ils deviennent absolument enfants. Crédules au dernier point, la plus simple ruse les prend dans sa glu. Après la réussite d’une affaire, ils sont dans un tel état de prostration, que livrés immédiatement à des débauches nécessaires, ils s’enivrent de vin, de liqueurs, et se jettent dans les bras de leurs femmes avec rage, pour retrouver du calme en perdant toutes leurs forces, et cherchent l’oubli de leur crime dans l’oubli de leur raison. En cette situation, ils sont à la merci de la police. Une fois arrêtés ils sont aveugles, ils perdent la tête, et ils ont tant besoin d’espérance qu’ils croient à tout; aussi n’est-il pas d’absurdité qu’on ne leur fasse admettre. Un exemple expliquera jusqu’où va la bêtise du criminel enflacqué. Bibi-Lupin avait récemment obtenu les aveux d’un assassin âgé de dix-neuf ans, en lui persuadant qu’on n’exécutait jamais les mineurs. Quand on transféra ce garçon à la Conciergerie pour subir son jugement, après le rejet du pourvoi, ce terrible agent était venu le voir.
—Es-tu sûr de ne pas avoir vingt ans?... lui demanda-t-il.
—Oui, je n’ai que dix-neuf ans et demi, dit l’assassin parfaitement calme.
—Eh bien! répondit Bibi-Lupin, tu peux être tranquille, tu n’auras jamais vingt ans...
—Et pourquoi?
—Eh! mais, tu seras fauché dans trois jours, répliqua le chef de la sûreté.
L’assassin, qui croyait toujours, même après son jugement, qu’on n’exécutait pas les mineurs, s’affaissa comme une omelette soufflée.
Ces hommes, si cruels par la nécessité de supprimer des témoignages, car ils n’assassinent que pour se défaire de preuves (c’est une des raisons alléguées par ceux qui demandent la suppression de la peine de mort); ces colosses d’adresse, d’habileté, chez qui l’action de la main, la rapidité du coup d’œil, les sens sont exercés comme chez les sauvages, ne deviennent des héros de malfaisance que sur le théâtre de leurs exploits. Non-seulement, le crime commis, leurs embarras commencent, car ils sont aussi hébétés par la nécessité de cacher les produits de leur vol qu’ils étaient oppressés par la misère; mais encore ils sont affaiblis comme la femme qui vient d’accoucher. Énergiques à effrayer dans leurs conceptions, ils sont comme des enfants après la réussite. C’est, en un mot, le naturel des bêtes sauvages, faciles à tuer quand elles sont repues. En prison, ces hommes singuliers sont hommes par la dissimulation et par leur discrétion, qui ne cède qu’au dernier moment, alors qu’on les a brisés, roués, par la durée de la détention.
On peut alors comprendre comment les trois forçats, au lieu de perdre leur chef, voulurent le servir; ils l’admirèrent en le soupçonnant d’être le maître des sept cent cinquante mille francs volés, en le voyant calme sous les verrous de la Conciergerie, et le croyant capable de les prendre sous sa protection.
Lorsque monsieur Gault eut quitté le faux Espagnol, il revint par le parloir à son greffe, et alla trouver Bibi-Lupin, qui, depuis vingt minutes que Jacques Collin était descendu de sa cellule, observait tout, tapi contre une des fenêtres donnant sur le préau, par un judas.
—Aucun d’eux ne l’a reconnu, dit monsieur Gault, et Napolitas, qui les surveille tous, n’a rien entendu. Le pauvre prêtre, dans son accablement, cette nuit, n’a pas dit un mot qui puisse faire croire que sa soutane cache Jacques Collin.
—Ça prouve qu’il connaît bien les prisons, répondit le chef de la police de sûreté.
Napolitas, secrétaire de Bibi-Lupin, inconnu de tous les gens en ce moment détenus à la Conciergerie, y jouait le rôle du fils de famille accusé de faux.
—Enfin, il demande à confesser le condamné à mort! reprit le directeur.
—Voici notre dernière ressource! s’écria Bibi-Lupin, je n’y pensais pas. Théodore Calvi, ce Corse, est le camarade de chaîne de Jacques Collin; Jacques Collin lui faisait au pré, m’a-t-on dit, de bien belles patarasses...
Les forçats se fabriquent des espèces de tampons qu’ils glissent entre leur anneau de fer et leur chair, afin d’amortir la pesanteur de la manicle sur leurs chevilles et leur cou-de-pied. Ces tampons, composés d’étoupe et de linge, s’appellent, au bagne, des patarasses.
—Qui veille le condamné? demanda Bibi-Lupin à monsieur Gault.
—C’est Cœur-la-Virole!
—Bien, je vais me peausser en gendarme, j’y serai; je les entendrai, je réponds de tout.
—Ne craignez-vous pas, si c’est Jacques Collin, d’être reconnu et qu’il ne vous étrangle? demanda le directeur de la Conciergerie à Bibi-Lupin.
—En gendarme, j’aurai mon sabre, répondit le chef; d’ailleurs si c’est Jacques Collin, il ne fera jamais rien pour se faire gerber à la passe; et, si c’est un prêtre, je suis en sûreté.
—Il n’y a pas de temps à perdre, dit alors monsieur Gault; il est huit heures et demie, le père Sauteloup vient de lire le rejet du pourvoi, monsieur Sanson attend dans la salle l’ordre du parquet.
—Oui, c’est pour aujourd’hui, les hussards de la veuve (autre nom, nom terrible de la mécanique!) sont commandés, répondit Bibi-Lupin. Je comprends cependant que le procureur général hésite, ce garçon s’est toujours dit innocent, et il n’y a pas eu, selon moi, de preuves convaincantes contre lui.
—C’est un vrai Corse, reprit monsieur Gault, il n’a pas dit un mot, et il a résisté à tout.
Le dernier mot du directeur de la Conciergerie au chef de la police de sûreté contenait la sombre histoire des condamnés à mort. Un homme que la justice a retranché du nombre des vivants appartient au Parquet. Le Parquet est souverain; il ne dépend de personne, il ne relève que de sa conscience. La prison appartient au Parquet, il en est le maître absolu. La poésie s’est emparée de ce sujet social, éminemment propre à frapper les imaginations, le Condamné à mort! La poésie a été sublime, la prose n’a d’autre ressource que le réel, mais le réel est assez terrible comme il est pour pouvoir lutter avec le lyrisme. La vie du condamné à mort qui n’a pas avoué ses crimes ou ses complices est livrée à d’affreuses tortures. Il ne s’agit ici ni de brodequins qui brisent les pieds, ni d’eau ingurgitée dans l’estomac, ni de la distension des membres au moyen d’affreuses machines; mais d’une torture sournoise et pour ainsi dire négative. Le Parquet livre le condamné tout à lui-même, il le laisse dans le silence et dans les ténèbres, avec un compagnon (un mouton) dont il doit se défier.
L’aimable philanthropie moderne croit avoir deviné l’atroce supplice de l’isolement, elle se trompe. Depuis l’abolition de la torture, le Parquet, dans le désir bien naturel de rassurer les consciences déjà bien délicates des jurés, avait deviné les ressources terribles que la solitude donne à la justice contre le remords. La solitude, c’est le vide; et la nature morale en a tout autant d’horreur que la nature physique. La solitude n’est habitable que pour l’homme de génie qui la remplit de ses idées, filles du monde spirituel, ou pour le contemplateur des œuvres divines qui la trouve illuminée par le jour du ciel, animée par le souffle et par la voix de Dieu. Hormis ces deux hommes, si voisins du paradis, la solitude est à la torture ce que le moral est au physique. Entre la solitude et la torture il y a toute la différence de la maladie nerveuse à la maladie chirurgicale. C’est la souffrance multipliée par l’infini. Le corps touche à l’infini par le système nerveux, comme l’esprit y pénètre par la pensée. Aussi, dans les annales du Parquet de Paris, compte-t-on les criminels qui n’avouent pas.
Cette sinistre situation, qui prend des proportions énormes dans certains cas, en politique par exemple, lorsqu’il s’agit d’une dynastie ou de l’État, aura son histoire à sa place dans la COMÉDIE HUMAINE. Mais, ici la description de la boîte en pierre, où, sous la Restauration, le Parquet de Paris gardait le condamné à mort, peut suffire à faire entrevoir l’horreur des derniers jours d’un suppliciable.
Avant la révolution de juillet, il existait à la Conciergerie, et il y existe encore aujourd’hui, d’ailleurs, la chambre du condamné à mort. Cette chambre, adossée au greffe, en est séparée par un gros mur tout en pierre de taille, et elle est flanquée à l’opposite par le gros mur de sept ou huit pieds d’épaisseur qui soutient une portion de l’immense salle des Pas-Perdus. On y entre par la première porte qui se trouve dans le long corridor sombre où le regard plonge quand on est au milieu de la grande salle voûtée du guichet. Cette chambre sinistre tire son jour d’un soupirail, armé d’une grille formidable, et qu’on aperçoit à peine en entrant à la Conciergerie, car il est pratiqué dans le petit espace qui reste entre la fenêtre du greffe, à côté de la grille du guichet, et le logement du greffier de la Conciergerie, que l’architecte a plaqué comme une armoire au fond de la cour d’entrée. Cette situation explique comment cette pièce, encadrée par quatre épaisses murailles, a été destinée, lors du remaniement de la Conciergerie, à ce sinistre et funèbre usage. Toute évasion y est impossible. Le corridor, qui mène aux secrets et au quartier des femmes, débouche en face du poêle, où gendarmes et surveillants sont toujours groupés. Le soupirail, seule issue extérieure, situé à neuf pieds au-dessus des dalles, donne sur la première cour gardée par les gendarmes en faction à la porte extérieure de la Conciergerie. Aucune puissance humaine ne peut attaquer les gros murs. D’ailleurs, un criminel condamné à mort est aussitôt revêtu de la camisole, vêtement qui supprime, comme on le sait, l’action des mains; puis il est enchaîné par un pied à son lit de camp; enfin il a pour le servir et le garder un mouton. Le sol de cette chambre est dallé de pierres épaisses, et le jour est si faible qu’on y voit à peine.
Il est impossible de ne pas se sentir gelé jusqu’aux os en entrant là, même aujourd’hui, quoique depuis seize ans cette chambre soit sans destination, par suite des changements introduits à Paris dans l’exécution des arrêts de la justice. Voyez-y le criminel en compagnie de ses remords, dans le silence et les ténèbres, deux sources d’horreur, et demandez-vous si ce n’est pas à devenir fou? Quelles organisations que celles dont la trempe résiste à ce régime auquel la camisole ajoute l’immobilité, l’inaction!
Théodore Calvi, ce Corse alors âgé de vingt-sept ans, enveloppé dans les voiles d’une discrétion absolue, résistait cependant depuis deux mois à l’action de ce cachot et au bavardage captieux du mouton!... Voici le singulier procès criminel où le Corse avait gagné sa condamnation à mort. Quoiqu’elle soit excessivement curieuse, cette analyse sera très-rapide.
Il est impossible de faire une longue digression au dénoûment d’une scène déjà si étendue et qui n’offre pas d’autre intérêt que celui dont est entouré Jacques Collin, espèce de colonne vertébrale qui, par son horrible influence, relie pour ainsi dire LE PÈRE GORIOT à ILLUSIONS PERDUES, et ILLUSIONS PERDUES à cette ÉTUDE. L’imagination du lecteur développera d’ailleurs ce thème obscur qui causait en ce moment bien des inquiétudes aux jurés de la session où Théodore Calvi avait comparu. Aussi, depuis huit jours que le pourvoi du criminel était rejeté par la cour de Cassation, monsieur de Grandville s’occupait-il de cette affaire et suspendait-il l’ordre d’exécution de jour en jour; tant il tenait à rassurer les jurés en publiant que le condamné, sur le seuil de la mort, avait avoué son crime.
Une pauvre veuve de Nanterre, dont la maison était isolée dans cette commune, située, comme on sait, au milieu de la plaine infertile qui s’étale entre le Mont-Valérien, Saint-Germain, les collines de Sartrouville et d’Argenteuil, avait été assassinée et volée quelques jours après avoir reçu sa part d’un héritage inespéré. Cette part se montait à trois mille francs, à une douzaine de couverts, une chaîne, une montre en or et du linge. Au lieu de placer les trois mille francs à Paris, comme le lui conseillait le notaire du marchand de vin décédé de qui elle héritait, la vieille femme avait voulu tout garder. D’abord elle ne s’était jamais vu tant d’argent à elle, puis elle se défiait de tout le monde en toute espèce d’affaires, comme la plupart des gens du peuple ou de la campagne. Après de mûres causeries avec un marchand de vin de Nanterre, son parent et parent du marchand de vin décédé, cette veuve s’était résolue à mettre la somme en viager, à vendre sa maison de Nanterre et à aller vivre en bourgeoise à Saint-Germain.
La maison où elle demeurait, accompagnée d’un assez grand jardin enclos de mauvaises palissades, était l’ignoble maison que se bâtissent les petits cultivateurs des environs de Paris. Le plâtre et les moellons extrêmement abondants à Nanterre, dont le territoire est couvert de carrières exploitées à ciel ouvert, avaient été, comme en le voit communément autour de Paris, employés à la hâte et sans aucune idée architecturale. C’est presque toujours la hutte du Sauvage civilisé. Cette maison consistait en un rez-de-chaussée et un premier étage au-dessus duquel s’étendaient des mansardes.
Le carrier, mari de cette femme et constructeur de ce logis, avait mis des barres de fer très-solides à toutes les fenêtres. La porte d’entrée était d’une solidité remarquable. Le défunt se savait là, seul, en rase campagne, et quelle campagne! Sa clientèle se composait des principaux maîtres maçons de Paris, il avait donc rapporté les plus importants matériaux de sa maison, bâtie à cinq cents pas de sa carrière, sur ses voitures qui revenaient à vide. Il choisissait dans les démolitions de Paris les choses à sa convenance et à très-bas prix. Ainsi, les fenêtres, les grilles, les portes, les volets, la menuiserie, tout était provenu de déprédations autorisées, de cadeaux à lui faits par ses pratiques, de bons cadeaux bien choisis. De deux châssis à prendre il emportait le meilleur. La maison, précédée d’une cour assez vaste, où se trouvaient les écuries, était fermée de murs sur le chemin. Une forte grille servait de porte. D’ailleurs, des chiens de garde habitaient l’écurie, et un petit chien passait la nuit dans la maison. Derrière la maison, il existait un jardin d’un hectare environ.
Devenue veuve et sans enfants, la femme du carrier demeurait dans cette maison avec une seule servante. Le prix de la carrière vendue avait soldé les dettes du carrier, mort deux ans auparavant. Le seul avoir de la veuve fut cette maison déserte, où elle nourrissait des poules et des vaches en en vendant les œufs et le lait à Nanterre. N’ayant plus de garçon d’écurie, de charretier, ni d’ouvriers carriers que le défunt faisait travailler à tout, elle ne cultivait plus le jardin, elle y coupait le peu d’herbes et de légumes que la nature de ce sol caillouteux y laisse venir.
Le prix de la maison et l’argent de la succession pouvant produire sept à huit mille francs, cette femme se voyait très-heureuse à Saint Germain avec sept ou huit cents francs de rentes viagères qu’elle croyait pouvoir tirer de ses huit mille francs. Elle avait eu déjà plusieurs conférences avec le notaire de Saint-Germain, car elle se refusait à donner son argent en viager au marchand de vin de Nanterre qui le lui demandait. Dans ces circonstances, un jour, on ne vit plus reparaître la veuve Pigeau ni sa servante. La grille de la cour, la porte d’entrée de la maison, les volets, tout était clos. Après trois jours, la justice, informée de cet état de choses, fit une descente. Monsieur Popinot, juge d’instruction, accompagné du procureur du roi, vint de Paris, et voici ce qui fut constaté.
Ni la grille de la cour, ni la porte d’entrée de la maison ne portaient de traces d’effraction. La clef se trouvait dans la serrure de la porte d’entrée, à l’intérieur. Pas un barreau de fer n’avait été forcé. Les serrures, les volets, toutes les fermetures étaient intactes.
Les murailles ne présentaient aucune trace qui pût dévoiler le passage des malfaiteurs. Les cheminées en poterie n’offrant pas d’issue praticable, n’avaient pu permettre de s’introduire par cette voie. Les faîteaux, sains et entiers, n’accusaient d’ailleurs aucune violence. En pénétrant dans les chambres au premier étage, les magistrats, les gendarmes et Bibi-Lupin trouvèrent la veuve Pigeau étranglée dans son lit et la servante étranglée dans le sien, au moyen de leurs foulards de nuit. Les trois mille francs avaient été pris, ainsi que les couverts et les bijoux. Les deux corps étaient en putréfaction, ainsi que ceux du petit chien et d’un gros chien de basse-cour. Les palissades d’enceinte du jardin furent examinées, rien n’y était brisé. Dans le jardin, les allées n’offraient aucun vestige de passage. Il parut probable au juge d’instruction que l’assassin avait marché sur l’herbe pour ne pas laisser l’empreinte de ses pas, s’il s’était introduit par là, mais comment avait-il pu pénétrer dans la maison? Du côté du jardin, la porte avait une imposte garnie de trois barreaux de fer intacts. De ce côté, la clef se trouvait également dans la serrure, comme à la porte d’entrée du côté de la cour.
Une fois ces impossibilités parfaitement constatées par M. Popinot, par Bibi-Lupin, qui resta pendant une journée à tout observer, par le procureur du roi lui-même et par le brigadier du poste de Nanterre, cet assassinat devint un affreux problème où la politique et la justice devaient avoir le dessous.
Ce drame, publié par la Gazette des Tribunaux, avait eu lieu dans l’hiver de 1828 à 1829. Dieu sait quel intérêt de curiosité cette étrange aventure souleva dans Paris; mais Paris qui, tous les matins, a de nouveaux drames à dévorer, oublie tout. La police, elle, n’oublie rien. Trois mois après ces perquisitions infructueuses, une fille publique, remarquée pour ses dépenses par des agents de Bibi-Lupin, et surveillée à cause de ses accointances avec quelques voleurs, voulut faire engager par une de ses amies douze couverts, une montre et une chaîne d’or. L’amie refusa. Le fait parvint aux oreilles de Bibi-Lupin, qui se souvint des douze couverts, de la montre et de la chaîne d’or volés à Nanterre. Aussitôt les commissionnaires au Mont-de-Piété, tous les recéleurs de Paris furent avertis, et Bibi-Lupin soumit Manon-la-Blonde à un espionnage formidable.
On apprit bientôt que Manon-la-Blonde était amoureuse folle d’un jeune homme qu’on ne voyait guère, car il passait pour être sourd à toutes les preuves d’amour de la blonde Manon. Mystère sur mystère. Ce jeune homme, soumis à l’attention des espions, fut bientôt vu, puis reconnu pour être un forçat évadé, le fameux héros des vendettes corses, le beau Théodore Calvi, dit Madeleine.
On lâcha sur Théodore un de ces recéleurs à double face, qui servent à la fois les voleurs et la police, et il promit à Théodore d’acheter les couverts, la montre et la chaîne d’or. Au moment où le ferrailleur de la cour Saint-Guillaume comptait l’argent à Théodore, déguisé en femme, à dix heures et demie du soir, la police fit une descente, arrêta Théodore et saisit les objets.
L’instruction commença sur-le-champ. Avec de si faibles éléments, il était impossible, en style de parquet, d’en tirer une condamnation à mort. Jamais Calvi ne se démentit. Il ne se coupa jamais: il dit qu’une femme de la campagne lui avait vendu ces objets à Argenteuil, et, qu’après les lui avoir achetés, le bruit de l’assassinat commis à Nanterre l’avait éclairé sur le danger de posséder ces couverts, cette montre et ces bijoux, qui, d’ailleurs, ayant été désignés dans l’inventaire fait après le décès du marchand de vin de Paris, oncle de la veuve Pigeau, se trouvaient être les objets volés. Enfin, forcé par la misère de vendre ces objets, disait-il, il avait voulu s’en défaire en employant une personne non compromise.
On ne put rien obtenir de plus du forçat libéré, qui sut, par son silence et par sa fermeté, faire croire à la justice que le marchand de vin de Nanterre avait commis le crime, et que la femme de qui il tenait les choses compromettantes était l’épouse de ce marchand. Le malheureux parent de la veuve Pigeau et sa femme furent arrêtés; mais, après huit jours de détention et une enquête scrupuleuse, il fut établi que ni le mari ni la femme n’avaient quitté leur établissement à l’époque du crime. D’ailleurs, Calvi ne reconnut pas, dans l’épouse du marchand de vin, la femme qui, selon lui, lui aurait vendu l’argenterie et les bijoux.
Comme la concubine de Calvi, impliquée dans le procès, fut convaincue d’avoir dépensé mille francs environ depuis l’époque du crime jusqu’au moment où Calvi voulut engager l’argenterie et les bijoux, de telles preuves parurent suffisantes pour faire envoyer aux assises le forçat et sa concubine. Cet assassinat étant le dix-huitième commis par Théodore, il fut condamné à mort, car il parut être l’auteur de ce crime si habilement commis. S’il ne reconnut pas la marchande de vin de Nanterre, il fut reconnu par la femme et par le mari. L’instruction avait établi, par de nombreux témoignages, le séjour de Théodore à Nanterre pendant environ un mois; il y avait servi les maçons, la figure enfarinée de plâtre et mal vêtu. A Nanterre, chacun donnait dix-huit ans à ce garçon, qui devait avoir nourri ce poupon (comploté, préparé ce crime) pendant un mois.
Le parquet croyait à des complices. On mesura la largeur des tuyaux pour l’adapter au corps de Manon-la-Blonde, afin de voir si elle avait pu s’introduire par les cheminées; mais un enfant de six ans n’aurait pu passer par les tuyaux en poterie, par lesquels l’architecture moderne remplace aujourd’hui les vastes cheminées d’autrefois. Sans ce singulier et irritant mystère, Théodore eût été exécuté depuis une semaine. L’aumônier des prisons avait, comme on l’a vu, totalement échoué.
Cette affaire et le nom de Calvi dut échapper à l’attention de Jacques Collin, alors préoccupé de son duel avec Contenson, Corentin et Peyrade. Trompe-la-Mort essayait, d’ailleurs, d’oublier le plus possible les amis, et tout ce qui regardait le Palais de Justice. Il tremblait d’une rencontre qui l’aurait mis face à face avec un fanandel par qui le dab se serait vu demander des comptes impossibles à rendre.
Le directeur de la Conciergerie alla sur-le-champ au parquet du procureur général, et y trouva le premier avocat général causant avec monsieur de Grandville, et tenant l’ordre d’exécution à la main. Monsieur de Grandville, qui venait de passer toute la nuit à l’hôtel de Sérizy, quoique accablé de fatigue et de douleurs, car les médecins n’osaient encore affirmer que la comtesse conserverait sa raison, était obligé, par cette exécution importante, de donner quelques heures à son Parquet. Après avoir causé un instant avec le directeur, monsieur de Grandville reprit l’ordre d’exécution à son avocat général et le remit à Gault.
—Que l’exécution ait lieu, dit-il, à moins de circonstances extraordinaires que vous jugerez; je me fie à votre prudence. On peut retarder le dressage de l’échafaud jusqu’à dix heures et demie, il vous reste donc une heure. Dans une pareille matinée, les heures valent des siècles, et il tient bien des événements dans un siècle! Ne laissez pas croire à un sursis. Qu’on fasse la toilette, s’il le faut, et s’il n’y a pas de révélation, remettez l’ordre à Sanson à neuf heures et demie. Qu’il attende!
Au moment où le directeur de la prison quittait le cabinet du procureur général, il rencontra sous la voûte du passage qui débouche dans la galerie, monsieur Camusot qui s’y rendait. Il eut donc une rapide conversation avec le juge; et, après l’avoir instruit de ce qui se passait à la Conciergerie, relativement à Jacques Collin, il y descendit pour opérer cette confrontation de Trompe-la-Mort et de Madeleine; mais il ne permit au soi-disant ecclésiastique de communiquer avec le condamné à mort qu’au moment où Bibi-Lupin, admirablement déguisé en gendarme, eut remplacé le mouton qui surveillait le jeune Corse.
On ne peut pas se figurer le profond étonnement des trois forçats en voyant un surveillant venir chercher Jacques Collin, pour le mener dans la chambre du condamné à mort. Ils se rapprochèrent de la chaise où Jacques Collin était assis, par un bond simultané.
—C’est pour aujourd’hui, n’est-ce pas, monsieur Julien? dit Fil-de-Soie au surveillant.
—Mais, oui, Charlot est là, répondit le surveillant avec une parfaite indifférence.
Le peuple et le monde des prisons appellent ainsi l’exécuteur des hautes-œuvres de Paris. Ce sobriquet date de la révolution de 1789. Ce nom produisit une profonde sensation. Tous les prisonniers se regardèrent entre eux.
—C’est fini! répondit le surveillant, l’ordre d’exécution est arrivé à monsieur Gault, et l’arrêt vient d’être lu.
—Ainsi, reprit La Pouraille, la belle Madeleine a reçu tous les sacrements?... Il avala une dernière bouffée d’air.
—Pauvre petit Théodore... s’écria le Biffon, il est bien gentil. C’est dommage d’éternuer dans le son à son âge...
Le surveillant se dirigeait vers le guichet, en se croyant suivi de Jacques Collin; mais l’Espagnol allait lentement, et, quand il se vit à dix pas de Julien, il parut faiblir et demanda par un geste le bras de La Pouraille.
—C’est un assassin! dit Napolitas au prêtre en montrant La Pouraille et offrant son bras.
—Non, pour moi c’est un malheureux!... répondit Trompe-la-Mort avec la présence d’esprit et l’onction de l’archevêque de Cambrai.
Et il se sépara de Napolitas, qui du premier coup d’œil lui avait paru très-suspect.
—Il est sur la première marche de l’Abbaye-de-Monte-à-Regret; mais j’en suis le prieur! Je vais vous montrer comment je sais m’entifler avec la Cigogne (rouer le procureur général). Je veux cromper cette sorbonne de ses pattes.
—A cause de sa montante! dit Fil-de-Soie en souriant.
—Je veux donner cette âme au ciel! répondit avec componction Jacques Collin en se voyant entouré par quelques prisonniers.
Et il rejoignit le surveillant au guichet.
—Il est venu pour sauver Madeleine, dit Fil-de-Soie, nous avons bien deviné la chose. Quel dab!...
—Mais comment?... les hussards de la guillotine sont là, il ne le verra seulement pas, reprit le Biffon.
—Il a le boulanger pour lui! s’écria La Pouraille. Lui poisser nos philippes!... Il aime trop les amis! il a trop besoin de nous! On voulait nous mettre à la manque pour lui (nous le faire livrer), nous ne sommes pas des gnioles! S’il crompe sa Madeleine, il aura ma balle! (mon secret.)
Ce dernier mot eut pour effet d’augmenter le dévouement des trois forçats pour leur dieu; car en ce moment leur fameux dab devint toute leur espérance.
Jacques Collin, malgré le danger de Madeleine, ne faillit pas à son rôle. Cet homme, qui connaissait la Conciergerie aussi bien que les trois bagnes, se trompa si naturellement, que le surveillant fut obligé de lui dire à tout moment: —«Par ici, —par là!» jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés au greffe. Là Jacques Collin vit, du premier regard, accoudé sur le poêle, un homme grand et gros, dont le visage rouge et long ne manquait pas d’une certaine distinction, et il reconnut Sanson.
—Monsieur est l’aumônier, dit-il en allant à lui d’un air plein de bonhomie.
Cette erreur fut si terrible qu’elle glaça les spectateurs.
—Non, monsieur, répondit Sanson, j’ai d’autres fonctions.
Sanson, le père du dernier exécuteur de ce nom, car il a été destitué récemment, était le fils de celui qui exécuta Louis XVI.
Après quatre cents ans d’exercice de cette charge, l’héritier de tant de tortionnaires avait tenté de répudier ce fardeau héréditaire. Les Sanson, bourreaux à Rouen pendant deux siècles, avant d’être revêtus de la première charge du royaume, exécutaient de père en fils les arrêts de la justice depuis le treizième siècle. Il est peu de familles qui puissent offrir l’exemple d’un office ou d’une noblesse conservée de père en fils pendant six siècles. Au moment où ce jeune homme, devenu capitaine de cavalerie, se voyait sur le point de faire une belle carrière dans les armes, son père exigea qu’il vînt l’assister pour l’exécution du roi. Puis il fit de son fils son second, lorsqu’en 1793 il y eut deux échafauds en permanence: l’un à la barrière du Trône, l’autre à la place de Grève. Alors âgé d’environ soixante ans, ce terrible fonctionnaire se faisait remarquer par une excellente tenue, par des manières douces et posées, par un grand mépris pour Bibi-Lupin et ses acolytes, les pourvoyeurs de la machine. Le seul indice qui, chez cet homme, trahissait le sang des vieux tortionnaires du moyen âge, était une largeur et une épaisseur formidables dans les mains. Assez instruit d’ailleurs, tenant fort à sa qualité de citoyen et d’électeur, passionné, dit-on, pour le jardinage, ce grand et gros homme, parlant bas, d’un maintien calme, très-silencieux, au front large et chauve, ressemblait beaucoup plus à un membre de l’aristocratie anglaise qu’à un exécuteur des hautes-œuvres. Aussi, un chanoine espagnol devait-il commettre l’erreur que commettait volontairement Jacques Collin.
—Ce n’est pas un forçat, dit le chef des surveillants au directeur.
Je commence à le croire, se dit monsieur Gault en faisant un mouvement de tête à son subordonné.
Jacques Collin fut introduit dans l’espèce de cave où le jeune Théodore, en camisole de force, était assis au bord de l’affreux lit de camp de cette chambre. Trompe-la-Mort, momentanément éclairé par le jour du corridor, reconnut sur-le-champ Bibi-Lupin dans le gendarme qui se tenait debout, appuyé sur son sabre.
—Io sono Gaba-Morto! Parla nostro italiano, dit vivement Jacques Collin. Vengo ti salvar (je suis Trompe-la-Mort, parlons italien, je viens te sauver).
Tout ce qu’allaient se dire les deux amis devait être inintelligible pour le faux gendarme, et, comme Bibi-Lupin était censé garder le prisonnier, il ne pouvait quitter son poste. Aussi, la rage du chef de la police de sûreté ne saurait-elle se décrire.
Théodore Calvi, jeune homme au teint pâle et olivâtre, à cheveux blonds, aux yeux caves et d’un bleu trouble, très-bien proportionné d’ailleurs, d’une prodigieuse force musculaire cachée sous cette apparence lymphatique que présentent parfois les méridionaux, aurait eu la plus charmante physionomie sans des sourcils arqués, sans un front déprimé, qui lui donnaient quelque chose de sinistre, sans des lèvres rouges d’une cruauté sauvage, et sans un mouvement de muscles qui dénote cette faculté d’irritation particulière aux Corses, et qui les rend si prompts à l’assassinat dans une querelle soudaine.
Saisi d’étonnement par les sons de cette voix, Théodore leva brusquement la tête et crut à quelque hallucination; mais, comme il était familiarisé par une habitation de deux mois avec la profonde obscurité de cette boîte en pierre de taille, il regarda le faux ecclésiastique et soupira profondément. Il ne reconnut pas Jacques Collin, dont le visage couturé par l’action de l’acide sulfurique ne lui sembla point être celui de son dab.
—C’est bien moi, ton Jacques, je suis en prêtre et je viens te sauver. Ne fais pas la bêtise de me reconnaître, et aie l’air de te confesser.
Ceci fut dit rapidement.
—Ce jeune homme est très-abattu, la mort l’effraie, il va tout avouer, dit Jacques Collin en s’adressant au gendarme.
—Dis-moi quelque chose qui me prouve que tu es lui, car tu n’as que sa voix.
—Voyez-vous, il me dit, le pauvre malheureux, qu’il est innocent, reprit Jacques Collin en s’adressant au gendarme.
Bibi-Lupin n’osa point parler, de peur d’être reconnu.
—Sempremi! répondit Jacques en revenant à Théodore, et lui jetant ce mot de convention dans l’oreille.
—Sempreti! dit le jeune homme en donnant la réplique de la passe. C’est bien mon dab...
—As-tu fait le coup?
—Oui.
—Raconte-moi tout, afin que je puisse voir comment je ferai pour te sauver; il est temps, Charlot est là.
Aussitôt le Corse se mit à genoux et parut vouloir se confesser. Bibi-Lupin ne savait que faire, car cette conversation fut si rapide qu’elle prit à peine le temps pendant lequel elle se lit. Théodore raconta promptement les circonstances connues de son crime et que Jacques Collin ignorait.
—Les jurés m’ont condamné sans preuves, dit-il en terminant.
—Enfant, tu discutes quand on va te couper les cheveux!...
—Mais, je puis bien avoir été seulement chargé de mettre en plan les bijoux. Et voilà comme on juge, et à Paris encore!...
—Mais comment s’est fait le coup? demanda Trompe-la-Mort.
—Ah! voilà! Depuis que je ne t’ai vu, j’ai fait la connaissance d’une petite fille corse, que j’ai rencontrée en arrivant à Pantin (Paris).
—Les hommes assez bêtes pour aimer une femme, s’écria Jacques Collin, périssent toujours par là!... C’est des tigres en liberté, des tigres qui babillent et qui se regardent dans des miroirs... Tu n’as pas été sage!...
—Mais...
—Voyons, à quoi t’a-t-elle servi cette sacrée largue?...
—Cet amour de femme grande comme un fagot, mince comme une anguille, adroite comme un singe, a passé par le haut du four et m’a ouvert la porte de la maison. Les chiens, bourrés de boulettes, étaient morts. J’ai refroidi les deux femmes. Une fois l’argent pris, La Ginetta a refermé la porte et est sortie par le haut du four.
—Une si belle invention vaut la vie, dit Jacques Collin en admirant la façon du crime, comme un ciseleur admire le modèle d’une figurine.
—J’ai commis la sottise de déployer tout ce talent-là pour mille écus!...
—Non, pour une femme! reprit Jacques Collin. Quand je te disais qu’elles nous ôtent notre intelligence!...
Jacques Collin jeta sur Théodore un regard flamboyant de mépris.
—Tu n’étais plus là! répondit le Corse, j’étais abandonné.
—Et l’aimes-tu, cette petite? demanda Jacques Collin sensible au reproche que contenait cette réponse.
—Ah! si je veux vivre, c’est maintenant pour toi plus que pour elle.
—Reste tranquille! Je ne me nomme pas pour rien Trompe-la-Mort! Je me charge de toi!
—Quoi! la vie!... s’écria le jeune Corse en levant ses bras emmaillottés vers la voûte humide de ce cachot.
—Ma petite Madeleine, apprête-toi à retourner au pré à vioque, reprit Jacques Collin. Tu dois t’y attendre, on ne va pas te couronner de roses, comme le bœuf gras!... S’ils nous ont déjà ferrés pour Rochefort, c’est qu’ils essaient à se débarrasser de nous! Mais je te ferai diriger sur Toulon, tu t’évaderas, et tu reviendras à Pantin, où je t’arrangerai quelque petite existence bien gentille...
Un soupir comme il en avait peu retenti sous cette voûte inflexible, un soupir exhalé par le bonheur de la délivrance, choqua la pierre, qui renvoya cette note, sans égale en musique, dans l’oreille de Bibi-Lupin stupéfait.
—C’est l’effet de l’absolution que je viens de lui promettre à cause de ses révélations, dit Jacques Collin au chef de la police de sûreté. Ces Corses, voyez-vous, monsieur le gendarme, sont pleins de foi! Mais il est innocent comme l’Enfant Jésus, et je vais essayer de le sauver...
—Dieu soit avec vous! monsieur l’abbé!... dit en français Théodore.
Trompe-la-Mort, plus Carlos Herrera, plus chanoine que jamais, sortit de la chambre du condamné, se précipita dans le corridor, et joua l’horreur en se présentant à monsieur Gault.
—Monsieur le directeur, ce jeune homme est innocent, il m’a révélé le coupable!... Il allait mourir pour un faux point d’honneur... C’est un Corse! Allez demander pour moi, dit-il, cinq minutes d’audience à monsieur le procureur général. Monsieur de Grandville ne refusera pas d’écouter immédiatement un prêtre espagnol qui souffre tant des erreurs de la justice française!
—J’y vais! répondit monsieur Gault au grand étonnement de tous les spectateurs de cette scène extraordinaire.
—Mais, reprit Jacques Collin, faites-moi reconduire dans cette cour en attendant, car j’y achèverai la conversion d’un criminel que j’ai déjà frappé dans le cœur... Ils ont un cœur, ces gens-là!
Cette allocution produisit un mouvement parmi toutes les personnes qui se trouvaient là. Les gendarmes, le greffier des écrous, Sanson, les surveillants, l’aide de l’exécuteur, qui attendaient l’ordre d’aller faire dresser la mécanique, en style de prison; tout ce monde, sur qui les émotions glissent, fut agité par une curiosité très-concevable.
En ce moment, on entendit le fracas d’un équipage à chevaux fins qui arrêtait à la grille de la Conciergerie, sur le quai, d’une manière significative. La portière fut ouverte, le marchepied fut déplié si vivement que toutes les personnes crurent à l’arrivée d’un grand personnage. Bientôt une dame, agitant un papier bleu, se présenta, suivie d’un valet de pied et d’un chasseur, à la grille du guichet. Vêtue tout en noir, et magnifiquement, le chapeau couvert d’un voile, elle essuyait ses larmes avec un mouchoir brodé très-ample.
Jacques Collin reconnut aussitôt Asie, ou, pour rendre son véritable nom à cette femme, Jacqueline Collin, sa tante. Cette atroce vieille, digne de son neveu, dont toutes les pensées étaient concentrées sur le prisonnier, et qui le défendait avec une intelligence, une perspicacité au moins égales en puissance à celles de la justice, avait une permission, donnée la veille au nom de la femme de chambre de la duchesse de Maufrigneuse, sur la recommandation de monsieur de Sérizy, de communiquer avec Lucien et l’abbé Carlos Herrera, dès qu’il ne serait plus au secret, et sur laquelle le chef de division, chargé des prisons, avait écrit un mot. Le papier, par sa couleur, impliquait déjà de puissantes recommandations; car ces permissions, comme les billets de faveur au spectacle, diffèrent de forme et d’aspect.
Aussi le porte-clefs ouvrit-il le guichet, surtout en apercevant ce chasseur emplumé dont le costume vert et or, brillant comme celui d’un général russe, annonçait une visiteuse aristocratique et un blason quasi royal.
—Ah! mon cher abbé! s’écria la fausse grande dame qui versa un torrent de larmes en apercevant l’ecclésiastique, comment a-t-on pu mettre ici, même pour un instant, un si saint homme!
Le directeur prit la permission et lut: A la recommandation de Son Excellence le Comte de Sérizy.
—Ah! madame de San-Esteban, madame la marquise, dit Carlos Herrera, quel beau dévouement!
—Madame, on ne communique pas ainsi, dit le bon vieux Gault.
Et il arrêta lui-même au passage cette tonne de moire noire et de dentelles.
—Mais à cette distance! reprit Jacques Collin, et devant vous?... ajouta-t-il en jetant un regard circulaire à l’assemblée.
La tante, dont la toilette devait étourdir le greffe, le directeur, les surveillants et les gendarmes, puait le musc. Elle portait, outre des dentelles pour mille écus, un cachemire noir de six mille francs. Enfin le chasseur paradait dans la cour de la Conciergerie avec l’insolence d’un laquais qui se sait indispensable à une princesse exigeante. Il ne parlait pas au valet de pied, qui stationnait à la grille du quai, toujours ouverte pendant le jour.
—Que veux-tu? Que dois-je faire? dit madame de San-Esteban dans l’argot convenu entre la tante et le neveu.
Cet argot consistait à donner des terminaisons en ar ou en or en al ou en i, de façon à défigurer les mots, soit français soit d’argot, en les agrandissant. C’était le chiffre diplomatique appliqué au langage.
—Mets toutes les lettres en lieu sûr, prends les plus compromettantes pour chacune de ces dames, reviens mise en voleuse dans la salle des Pas-Perdus, et attends-y mes ordres.
Asie ou Jacqueline s’agenouilla comme pour recevoir la bénédiction, et le faux abbé bénit sa tante avec une componction évangélique.
—Addio, marchesa! dit-il à haute voix. Et, ajouta-t-il en se servant de leur langage de convention, retrouve Europe et Paccard avec les sept cent cinquante mille francs qu’ils ont effarouchés, il nous les faut.
—Paccard est là, répondit la pieuse marquise en montrant le chasseur les larmes aux yeux.
Cette promptitude de compréhension arracha non-seulement un sourire, mais encore un mouvement de surprise à cet homme, qui ne pouvait être étonné que par sa tante. La fausse marquise se tourna vers les témoins de cette scène en femme habituée à se poser.
—Il est au désespoir de ne pouvoir aller aux obsèques de son enfant, dit-elle en mauvais français, car cette affreuse méprise de la justice a fait connaître le secret de ce saint homme!... Moi, je vais assister à la messe mortuaire. Voici, monsieur, dit-elle à monsieur Gault, en lui donnant une bourse pleine d’or, voici pour soulager les pauvres prisonniers...
—Quel chique-mar! lui dit à l’oreille son neveu satisfait.
Jacques Collin suivit le surveillant qui le menait au préau.
Bibi-Lupin, au désespoir, avait fini par se faire voir d’un vrai gendarme, à qui, depuis le départ de Jacques Collin il adressait des hem! hem! significatifs, et qui vint le remplacer dans la chambre du condamné. Mais cet ennemi de Trompe-la-Mort ne put arriver assez à temps pour voir la grande dame, qui disparut dans son brillant équipage, et dont la voix, quoique déguisée, apportait à son oreille des sons rogommeux.
—Trois cents balles pour les détenus!... disait le chef des surveillants en montrant à Bibi-Lupin la bourse que monsieur Gault avait remise à son greffier.
—Montrez, monsieur Jacomety, dit Bibi-Lupin.
Le chef de la police secrète prit la bourse, vida l’or dans sa main, l’examina attentivement.
—C’est bien de l’or!... dit-il, et la bourse est armoiriée! Ah! le gredin, est-il fort! est-il complet! Il nous met tous dedans, et à chaque instant!... On devrait tirer sur lui comme sur un chien!
—Qu’y a-t-il donc? demanda le greffier en reprenant la bourse.
—Il y a que cette femme doit être une voleuse!... s’écria Bibi-Lupin en frappant du pied avec rage sur la dalle extérieure du guichet.
Ces mots produisirent une vive sensation parmi les spectateurs, groupés à une certaine distance de monsieur Sanson, qui restait toujours debout, le dos appuyé contre le gros poêle, au centre de cette vaste salle voûtée, en attendant un ordre pour faire la toilette au criminel et dresser l’échafaud sur la place de Grève.
En se retrouvant au préau, Jacques Collin se dirigea vers ses amis du pas que devait avoir un habitué du pré.
—Qu’as-tu sur le casaquin? dit-il à La Pouraille.
—Mon affaire est faite, reprit l’assassin que Jacques Collin avait emmené dans un coin. J’ai besoin maintenant d’un ami sûr.
—Et pourquoi?
La Pouraille, après avoir raconté tous ses crimes à son chef, mais en argot, lui détailla l’assassinat et le vol commis chez les époux Crottat.
—Tu as mon estime, lui dit Jacques Collin. C’est bien travaillé; mais tu me parais coupable d’une faute.
—Laquelle?
—Une fois l’affaire faite, tu devais avoir un passe-port russe, te déguiser en prince russe, acheter une belle voiture armoiriée, aller déposer hardiment ton or chez un banquier, demander une lettre de crédit pour Hambourg, prendre la poste, accompagné d’un valet de chambre, d’une femme de chambre et de ta maîtresse habillée en princesse; puis, à Hambourg, t’embarquer pour le Mexique. Avec deux cent quatre-vingt mille francs en or, un gaillard d’esprit doit faire ce qu’il veut, et aller où il veut, sinve!
—Ah! tu as de ces idées-là, parce que tu es le dab!... Tu ne perds jamais la sorbonne, toi! Mais moi.
—Enfin, un bon conseil dans ta position, c’est du bouillon pour un mort, reprit Jacques Collin en jetant un regard fascinateur à son fanandel.
—C’est vrai! dit avec un air de doute La Pouraille. Donne-le-moi toujours, ton bouillon; s’il ne me nourrit pas, je m’en ferai un bain de pieds...
—Te voilà pris par la Cigogne, avec cinq vols qualifiés, trois assassinats, dont le plus récent concerne deux riches bourgeois... Les jurés n’aiment pas qu’on tue des bourgeois... Tu seras gerbé à la passe, et tu n’as pas le moindre espoir!...
—Ils m’ont tous dit cela, répondit piteusement La Pouraille.
—Ma tante Jacqueline, avec qui je viens d’avoir un petit bout de conversation en plein greffe, et qui est, tu le sais, la mère aux Fanandels, m’a dit que la Cigogne voulait se défaire de toi, tant elle te craignait.
—Mais, dit La Pouraille avec une naïveté qui prouve combien les voleurs sont pénétrés du droit naturel de voler, je suis riche à présent, que craignent-ils?
—Nous n’avons pas le temps de faire de la philosophie, dit Jacques Collin. Revenons à ta situation...
—Que veux-tu faire de moi? demanda La Pouraille en interrompant son dab.
—Tu vas voir! un chien mort vaut encore quelque chose.
—Pour les autres! dit La Pouraille.
—Je te prends dans mon jeu! répliqua Jacques Collin.
—C’est déjà quelque chose!... dit l’assassin. Après?
—Je ne demande pas où est ton argent, mais ce que tu veux en faire?
La Pouraille espionna l’œil impénétrable du dab, qui continua froidement.
—As-tu quelque largue que tu aimes, un enfant, un fanandel à protéger? Je serai dehors dans une heure, je pourrai tout pour ceux à qui tu veux du bien.
La Pouraille hésitait encore, il restait au port d’armes de l’indécision. Jacques Collin fit alors avancer un dernier argument.
—Ta part dans notre caisse est de trente mille francs, la laisses-tu aux fanandels, la donnes-tu à quelqu’un? Ta part est en sûreté, je puis la remettre ce soir à qui tu veux la léguer.
L’assassin laissa échapper un mouvement de plaisir.
—Je le tiens! se dit Jacques Collin. —Mais ne flânons pas, réfléchis?... reprit-il en parlant à l’oreille de La Pouraille. Mon vieux, nous n’avons pas dix minutes à nous... Le procureur général va me demander et je vais avoir une conférence avec lui. Je le tiens, cet homme, je puis tordre le cou à la Cigogne! je suis certain de sauver Madeleine.
—Si tu sauves Madeleine, mon bon dab, tu peux bien me...
—Ne perdons pas notre salive, dit Jacques Collin d’une voix brève. Fais ton testament.
—Eh bien! je voudrais donner l’argent à la Gonore, répondit La Pouraille d’un air piteux.
—Tiens!... tu vis avec la veuve de Moïse, ce juif qui était à la piste des rouleurs du midi? demanda Jacques Collin.
Semblable aux grands généraux, Trompe-la-Mort connaissait admirablement bien le personnel de toutes les troupes.
—C’est elle-même, dit La Pouraille excessivement flatté.
—Jolie femme! dit Jacques Collin qui s’entendait admirablement à manœuvrer ces machines terribles. La largue est fine! elle a de grandes connaissances et beaucoup de probité! c’est une voleuse finie. Ah! tu t’es retrempé dans la Gonore! c’est bête de se fait terrer quand on tient une pareille largue. Imbécile! il fallait prendre un petit commerce honnête, et vivoter!... Et que goupine-t-elle?
—Elle est établie rue Sainte-Barbe, elle gère une maison...
—Ainsi, tu l’institues ton héritière? Voilà, mon cher, où nous mènent ces gueuses-là, quand on a la bêtise de les aimer...
—Oui, mais ne lui donne rien qu’après ma culbute!
—C’est sacré, dit Jacques Collin d’un ton sérieux. Rien aux fanandels?
—Rien, ils m’ont servi, répondit haineusement La Pouraille.
—Qui t’a vendu? Veux-tu que je te venge, demanda vivement Jacques Collin en essayant de réveiller le dernier sentiment qui fasse vibrer ces cœurs au moment suprême. Qui sait, mon vieux fanandel, si je ne pourrais pas, tout en te vengeant, faire ta paix avec la Cigogne?
Là, l’assassin regarda son dab d’un air hébété de bonheur.
—Mais, répondit le dab à cette expression de physionomie parlante, je ne joue en ce moment la mislocq que pour Théodore. Après le succès de ce vaudeville, mon vieux, pour un de mes amis, car tu es des miens, toi! je suis capable de bien des choses.
—Si je te vois seulement faire ajourner la cérémonie pour ce pauvre petit Théodore, tiens, je ferai tout ce que tu voudras.
—Mais c’est fait, je suis sûr de cromper sa sorbonne des griffes de la Cigogne. Pour se désenflacquer, vois-tu, La Pouraille, il faut se donner la main les uns aux autres... On ne peut rien tout seul...
—C’est vrai! s’écria l’assassin.
La confiance était si bien établie, et sa foi dans le dab si fanatique, que La Pouraille n’hésita plus.
La Pouraille livra le secret de ses complices, ce secret si bien gardé jusqu’à présent. C’était tout ce que Jacques Collin voulait savoir.
—Voici la balle! Dans le poupon, Ruffard, l’agent de Bibi-Lupin, était en tiers avec moi et Godet...
—Arrachelaine?... s’écria Jacques Collin en donnant à Ruffard son nom de voleur.
—C’est cela. Les gueux m’ont vendu, parce que je connais leur cachette et qu’ils ne connaissent pas la mienne.
—Tu graisses mes bottes! mon amour, dit Jacques Collin.
—Quoi!
—Eh bien! répondit le dab, vois ce qu’on gagne à mettre en moi toute sa confiance!... Maintenant ta vengeance est un point de la partie que je joue!... Je ne te demande pas de m’indiquer ta cachette, tu me la diras au dernier moment; mais, dis-moi tout qui regarde Ruffard et Godet.
—Tu es et tu seras toujours notre dab, je n’aurai pas de secrets pour toi, répliqua La Pouraille. Mon or est dans la profonde (la cave) de la maison à la Gonore.
—Tu ne crains rien de ta largue?
—Ah! ouiche! elle ne sait rien de mon tripotage! reprit La Pouraille. J’ai soûlé la Gonore, quoique ce soit une femme à ne rien dire la tête dans la lunette. Mais tant d’or!
—Oui, ça fait tourner le lait de la conscience la plus pure! répliqua Jacques Collin.
—J’ai donc pu travailler sans luisant sur moi! Toute la volaille dormait dans le poulailler. L’or est à trois pieds sous terre, derrière les bouteilles de vin. Et par-dessus j’ai mis une couche de cailloux et de mortier.
—Bon! fit Jacques Collin. Et les cachettes des autres?
—Ruffard a son fade chez la Gonore, dans la chambre de la pauvre femme, qu’il tient par là, car elle peut devenir complice de recel et finir ses jours à Saint-Lazare.
—Ah! le gredin! comme la raille (la police) vous forme un voleur! dit Jacques.
—Godet a mis son fade chez sa sœur, blanchisseuse de fin, une honnête fille qui peut attraper cinq ans de lorcefé sans s’en douter. Le fanandel a levé les carreaux du plancher, les a remis, et a filé.
—Sais-tu ce que je veux de toi? dit alors Jacques Collin en jetant sur La Pouraille un regard magnétique.
—Quoi?
—Que tu prennes sur ton compte l’affaire de Madeleine...
La Pouraille fit un singulier haut-le-corps; mais il se remit promptement en posture d’obéissance sous le regard fixe du dab.
—Eh bien! tu renâcles déjà! tu te mêles de mon jeu! Voyons! quatre assassinats ou trois, n’est-ce pas la même chose?
—Peut-être!
—Par le meg des Fanandels, tu es sans raisiné dans le vermichels (sans sang dans les veines). Et moi qui pensais à te sauver!...
—Et comment!
—Imbécile; si l’on promet de rendre l’or à la famille, tu en seras quitte pour aller à vioque au pré. Je ne donnerais pas une face de ta sorbonne si l’on tenait l’argent; mais, en ce moment, tu vaux sept cent mille francs, imbécile!
—Dab! dab! s’écria La Pouraille au comble du bonheur.
—Et, reprit Jacques Collin, sans compter que nous rejetterons les assassinats sur Ruffard... Du coup Bibi-Lupin est dégommé... Je le tiens!
La Pouraille resta stupéfait de cette idée, ses yeux s’agrandirent, il fut comme une statue. Arrêté depuis trois mois, à la veille de passer à la cour d’assises, conseillé par ses amis de la Force, auxquels il n’avait pas parlé de ses complices, il était si bien sans espoir après l’examen de ses crimes, que ce plan avait échappé à toutes ces intelligences enflacquées. Aussi ce semblant d’espoir le rendit-il presque imbécile.
—Ruffard et Godet ont-ils déjà fait la noce? ont-ils fait prendre l’air à quelques-uns de leurs jaunets? demanda Jacques Collin.
—Ils n’osent pas, répondit La Pouraille. Les gredins attendent que je sois fauché. C’est ce que m’a fait dire ma largue par la Biffe, quand elle est venue voir le Biffon.
—Eh bien! nous aurons leurs fades dans vingt-quatre heures! s’écria Jacques Collin. Les drôles ne pourront pas restituer comme toi, tu seras blanc comme neige et eux rougis de tout le sang! Tu deviendras, par mes soins, un honnête garçon entraîné par eux. J’aurai ta fortune pour mettre des alibis dans tes autres procès, et une fois au pré, car tu y retourneras, tu verras à t’évader... C’est une vilaine vie, mais c’est encore la vie!
Les yeux de La Pouraille annonçaient un délire intérieur.
—Vieux! avec sept cent mille francs on a bien des cocardes! disait Jacques Collin en grisant d’espoir son fanandel.
—Dab! dab!
—J’éblouirai le ministre de la justice... Ah! Ruffard la dansera, c’est une raille à démolir. Bibi-Lupin est frit.
—Eh bien! c’est dit, s’écria La Pouraille avec une joie sauvage. Ordonne, j’obéis.
Et il serra Jacques Collin dans ses bras, en laissant voir des larmes de joie dans ses yeux tant il lui parut possible de sauver sa tête.
—Ce n’est pas tout, dit Jacques Collin. La Cigogne a la digestion difficile, surtout en fait de redoublement de fièvre (révélation d’un nouveau fait à charge). Maintenant il s’agit de servir de belle une largue (de dénoncer à faux une femme).
—Et comment? A quoi bon? demanda l’assassin.
—Aide-moi! Tu vas voir!... répondit Trompe-la-Mort.
Jacques Collin révéla brièvement à La Pouraille le secret du crime commis à Nanterre et lui fit apercevoir la nécessité d’avoir une femme qui consentirait à jouer le rôle qu’avait rempli la Ginetta. Puis il se dirigea vers le Biffon avec La Pouraille devenu joyeux.
—Je sais combien tu aimes la Biffe... dit Jacques Collin au Biffon.
Le regard que jeta le Biffon fut tout un poème horrible.
—Que fera-t-elle pendant que tu seras au pré?
Une larme mouilla les yeux féroces du Biffon.
—Eh bien! si je te la fourrais à la lorcefé des largues (à la Force des femmes, les Madelonnettes ou Saint-Lazare) pour un an, le temps de ton gerbement (jugement), de ton départ, de ton arrivée et de ton évasion?
—Tu ne peux faire ce miracle, elle est nique de mèche (sans aucune complicité), répondit l’amant de la Biffe.
—Ah! mon Biffon, dit La Pouraille, notre dab est plus puissant que le Meg!... (Dieu).
—Quel est ton mot de passe avec elle? demanda Jacques Collin au Biffon avec l’assurance d’un maître qui ne doit pas essuyer de refus.
—Sorgue à Pantin (nuit à Paris). Avec ce mot, elle sait qu’on vient de ma part, et si tu veux qu’elle t’obéisse, montre-lui une thune de cinq balles (pièce de cinq francs), et prononce ce mot-ci: Tondif!
—Elle sera condamnée dans le gerbement de La Pouraille, et graciée pour révélation après un an d’ombre! dit sentencieusement Jacques Collin en regardant La Pouraille.
La Pouraille comprit le plan de son dab, et lui promit, par un seul regard, de décider le Biffon à y coopérer en obtenant de la Biffe cette fausse complicité dans le crime dont il allait se charger.
—Adieu, mes enfants. Vous apprendrez bientôt que j’ai sauvé mon petit des mains de Charlot, dit Trompe-la-Mort. Oui, Charlot était au greffe avec ses soubrettes pour faire la toilette à Madeleine! Tenez, dit-il, on vient me chercher de la part du dab de la Cigogne (du procureur général).
En effet, un surveillant sorti du guichet fit signe à cet homme extraordinaire, à qui le danger du jeune Corse avait rendu cette sauvage puissance avec laquelle il savait lutter contre la société.
Il n’est pas sans intérêt de faire observer qu’au moment où le corps de Lucien lui fut ravi, Jacques Collin s’était décidé, par une résolution suprême, à tenter une dernière incarnation, non plus avec une créature, mais avec une chose. Il avait enfin pris le parti fatal que prit Napoléon sur la chaloupe qui le conduisit vers le Bellérophon. Par un concours bizarre de circonstances, tout aida ce génie du mal et de la corruption dans son entreprise.
Aussi, quand même le dénoûment inattendu de cette vie criminelle perdrait un peu de ce merveilleux, qui, de nos jours, ne s’obtient que par des invraisemblances inacceptables, est-il nécessaire, avant de pénétrer avec Jacques Collin dans le cabinet du procureur général, de suivre madame Camusot chez les personnes où elle alla, pendant que tous ces événements se passaient à la Conciergerie? Une des obligations auxquelles ne doit jamais manquer l’historien des mœurs, c’est de ne point gâter le vrai par des arrangements en apparence dramatiques, surtout quand le vrai a pris la peine de devenir romanesque. La nature sociale, à Paris surtout, comporte de tels hasards, des enchevêtrements de conjectures si capricieuses, que l’imagination des inventeurs est à tout moment dépassée. La hardiesse du vrai s’élève à des combinaisons interdites à l’art, tant elles sont invraisemblables ou peu décentes, à moins que l’écrivain ne les adoucisse, ne les émonde, ne les châtre.
Madame Camusot essaya de se composer une toilette du matin presque de bon goût, entreprise assez difficile pour la femme d’un juge qui, depuis six ans, avait constamment habité la province. Il s’agissait de ne donner prise à la critique ni chez la marquise d’Espard, ni chez la duchesse de Maufrigneuse, en venant les trouver de huit à neuf heures du matin. Amélie-Cécile Camusot, quoique née Thirion, hâtons-nous de le dire, réussit à moitié. N’est-ce pas, en fait de toilette, se tromper deux fois?...
On ne se figure pas de quelle utilité sont les femmes de Paris pour les ambitieux en tous genres; elles sont aussi nécessaires dans le grand monde que dans le monde des voleurs, où, comme on vient de le voir, elles jouent un rôle énorme. Ainsi, supposez un homme forcé de parler dans un temps donné, sous peine de rester en arrière dans l’arène, à ce personnage, immense sous la restauration, et qui s’appelle encore aujourd’hui le garde des sceaux. Prenez un homme dans la condition la plus favorable, un juge, c’est-à-dire un familier de la maison. Le magistrat est obligé d’aller trouver soit un chef de division, soit le secrétaire particulier, soit le secrétaire général, et de leur prouver la nécessité d’obtenir une audience immédiate. Un garde des sceaux est-il jamais visible à l’instant même? Au milieu de la journée, s’il n’est pas à la Chambre, il est au conseil des ministres, ou il signe, ou il donne audience. Le matin, il dort on ne sait où. Le soir, il a ses obligations publiques et personnelles. Si tous les juges pouvaient réclamer des moments d’audience, sous quelque prétexte que ce soit, le chef de la justice serait assailli. L’objet de l’audience, particulière, immédiate, est donc soumis à l’appréciation d’une de ces puissances intermédiaires qui deviennent un obstacle, une porte à ouvrir, quand elle n’est pas déjà tenue par un compétiteur. Une femme, elle! va trouver une autre femme; elle peut entrer dans la chambre à coucher immédiatement, en éveillant la curiosité de la maîtresse ou de la femme de chambre, surtout lorsque la maîtresse est sous le coup d’un grand intérêt ou d’une nécessité poignante. Nommez la puissance femelle, madame la marquise d’Espard, avec qui devait compter un ministre; cette femme écrit un petit billet ambré que son valet de chambre porte au valet de chambre du ministre. Le ministre est saisi par le poulet au moment de son réveil, il le lit aussitôt. Si le ministre a des affaires, l’homme est enchanté d’avoir une visite à rendre à l’une des reines de Paris, une des puissances du faubourg Saint-Germain, une des favorites de Madame, de la dauphine ou du roi. Casimir Périer, le seul premier ministre réel qu’ait eu la révolution de juillet, quittait tout pour aller chez un ancien premier gentilhomme de la chambre du roi Charles X.
Cette théorie explique le pouvoir de ces mots:
—«Madame, madame Camusot pour une affaire très-pressante, et que sait madame!» dits à la marquise d’Espard par sa femme de chambre qui la supposait éveillée.
Aussi la marquise cria-t-elle d’introduire Amélie incontinent. La femme du juge fut bien écoutée, quand elle commença par ces paroles:
—Madame la marquise, nous sommes perdus pour vous avoir vengée...
—Comment, ma petite belle?... répondit la marquise en regardant madame Camusot dans la pénombre que produisit la porte entr’ouverte. Vous êtes divine, ce matin, avec votre petit chapeau. Où trouvez-vous ces formes-là?...
—Madame, vous êtes bien bonne... Mais vous savez que la manière dont Camusot a interrogé Lucien de Rubempré a réduit ce jeune homme au désespoir, et qu’il s’est pendu dans sa prison...
—Que va devenir madame de Sérizy? s’écria la marquise en jouant l’ignorance pour se faire raconter tout à nouveau.
—Hélas! on la tient pour folle... répondit Amélie. Ah! si vous pouvez obtenir de Sa Grandeur qu’il mande aussitôt mon mari par une estafette envoyée au Palais, le ministre saura d’étranges mystères, il en fera bien certainement part au roi..... Dès lors, les ennemis de Camusot seront réduits au silence.
—Quels sont les ennemis de Camusot? demanda la marquise.
—Mais, le procureur général, et maintenant monsieur de Sérizy...
—C’est bon, ma petite, répliqua madame d’Espard, qui devait à messieurs de Grandville et de Sérizy sa défaite dans le procès ignoble qu’elle avait intenté pour faire interdire son mari, je vous défendrai. Je n’oublie ni mes amis, ni mes ennemis.
Elle sonna, fit ouvrir ses rideaux, le jour vint à flots; elle demanda son pupitre, et la femme de chambre l’apporta. La marquise griffonna rapidement un petit billet.
—Que Godard monte à cheval, et porte ce mot à la chancellerie; il n’y a pas de réponse, dit-elle à sa femme de chambre.
La femme de chambre sortit vivement, et, malgré cet ordre, resta sur la porte pendant quelques minutes.
—Il y a donc de grands mystères? demanda madame d’Espard. Contez-moi donc cela, chère petite. Clotilde de Grandlieu n’est-elle pas mêlée à cette affaire?
—Madame la marquise saura tout par Sa Grandeur, car mon mari ne m’a rien dit, il m’a seulement avertie de son danger. Il vaudrait mieux pour nous que madame de Sérizy mourût plutôt que de rester folle.
—Pauvre femme! dit la marquise. Mais ne l’était-elle pas déjà?
Les femmes du monde, par leurs cent manières de prononcer la même phrase, démontrent aux observateurs attentifs l’étendue infinie des modes de la musique. L’âme passe tout entière dans la voix aussi bien que dans le regard, elle s’empreint dans la lumière comme dans l’air, éléments que travaillent les yeux et le larynx. Par l’accentuation de ces deux mots: «Pauvre femme!» la marquise laissa deviner le contentement de la haine satisfaite, le bonheur du triomphe. Ah! combien de malheurs ne souhaitait-elle pas à la protectrice de Lucien! La vengeance qui survit à la mort de l’objet haï, qui n’est jamais assouvie, cause une sombre épouvante. Aussi madame Camusot, quoique d’une nature âpre, haineuse et tracassière, fut-elle abasourdie. Elle ne trouva rien à répliquer, elle se tut.
—Diane m’a dit, en effet, que Léontine était allée à la prison, reprit madame d’Espard. Cette chère duchesse est au désespoir de cet éclat, car elle a la faiblesse d’aimer beaucoup madame de Sérizy; mais cela se conçoit, elles ont adoré ce petit imbécile de Lucien presqu’en même temps, et rien ne lie ou ne désunit plus deux femmes que de faire leurs dévotions au même autel. Aussi cette chère amie a-t-elle passé deux heures hier dans la chambre de Léontine. Il paraît que la pauvre comtesse dit des choses affreuses! On m’a dit que c’est dégoûtant!... Une femme comme il faut ne devrait pas être sujette à de pareils accès!... Fi! C’est une passion purement physique... La duchesse est venue me voir pâle comme une morte, elle a eu bien du courage! Il y a dans cette affaire des choses monstrueuses...
—Mon mari dira tout au garde des sceaux pour sa justification, car on voulait sauver Lucien, et lui, madame la marquise, il a fait son devoir. Un juge d’instruction doit toujours interroger les gens au secret, dans le temps voulu par la loi!... Il fallait bien lui demander quelque chose à ce petit malheureux, qui n’a pas compris qu’on le questionnait pour la forme, et il a fait tout de suite des aveux...
—C’était un sot et un impertinent! dit sèchement madame d’Espard.
La femme du juge garda le silence en entendant cet arrêt.
—Si nous avons succombé dans l’interdiction de monsieur d’Espard, ce n’est pas la faute de Camusot, je m’en souviendrai toujours! reprit la marquise après une pause... C’est Lucien, messieurs de Sérizy, Bauvan et de Grandville qui nous ont fait échouer. Avec le temps, Dieu sera pour moi! Tous ces gens-là seront malheureux. Soyez tranquille, je vais envoyer le chevalier d’Espard chez le garde des sceaux pour qu’il se hâte de faire venir votre mari, si c’est utile...
—Ah! madame...
—Écoutez! dit la marquise, je vous promets la décoration de la Légion-d’Honneur immédiatement, demain! Ce sera comme un éclatant témoignage de satisfaction pour votre conduite dans cette affaire. Oui, c’est un blâme de plus pour Lucien, ça le dira coupable! On se pend rarement pour son plaisir... Allons, adieu, chère belle!
Madame Camusot, dix minutes après, entrait dans la chambre à coucher de la belle Diane de Maufrigneuse, qui, couchée à une heure du matin, ne dormait pas encore à neuf heures.
Quelque insensibles que soient les duchesses, ces femmes, dont le cœur est en stuc, ne voient pas l’une de leurs amies en proie à la folie sans que ce spectacle ne leur fasse une impression profonde.
Puis, les liaisons de Diane et de Lucien, quoique rompues depuis dix-huit mois, avaient laissé dans l’esprit de la duchesse assez de souvenirs pour que la funeste mort de cet enfant lui portât à elle aussi des coups terribles. Diane avait vu pendant toute la nuit ce beau jeune homme, si charmant, si poétique, qui savait si bien aimer, pendu comme le dépeignait Léontine dans les accès et avec les gestes de la fièvre chaude. Elle gardait de Lucien d’éloquentes, d’enivrantes lettres, comparables à celles écrites par Mirabeau à Sophie, mais plus littéraires, plus soignées, car ces lettres avaient été dictées par la plus violente des passions, la vanité! Posséder la plus ravissante des duchesses, la voir faisant des folies pour lui, des folies secrètes, bien entendu, ce bonheur avait tourné la tête à Lucien. L’orgueil de l’amant avait bien inspiré le poëte. Aussi la duchesse avait-elle conservé ces lettres émouvantes, comme certains vieillards ont des gravures obscènes, à cause des éloges hyperboliques donnés à ce qu’elle avait de moins duchesse en elle.
—Et il est mort dans une ignoble prison! se disait-elle en serrant les lettres avec effroi quand elle entendit frapper doucement à sa porte par sa femme de chambre.
—Madame Camusot, pour une affaire de la dernière gravité qui concerne madame la duchesse, dit la femme de chambre.
Diane se dressa sur ses jambes tout épouvantée.
—Oh! dit-elle en regardant Amélie qui s’était composé une figure de circonstance, je devine tout! Il s’agit de mes lettres... Ah! mes lettres!... Ah! mes lettres!... Et elle tomba sur une causeuse. Elle se souvint alors d’avoir, dans l’excès de sa passion, répondu sur le même ton à Lucien, d’avoir célébré la poésie de l’homme comme il chantait les gloires de la femme, et par quels dithyrambes!
—Hélas! oui, madame, je viens vous sauver plus que la vie! il s’agit de votre honneur... Reprenez vos sens, habillez-vous, allons chez la duchesse de Grandlieu; car, heureusement pour vous, vous n’êtes pas la seule de compromise.
—Mais Léontine, hier, a brûlé, m’a-t-on dit, au Palais, toutes les lettres saisies chez notre pauvre Lucien?
—Mais, madame, Lucien était doublé de Jacques Collin! s’écria la femme du juge. Vous oubliez toujours cet atroce compagnonnage, qui, certes, est la seule cause de la mort de ce charmant et regrettable jeune homme! Or, ce Machiavel du bagne n’a jamais perdu la tête, lui! Monsieur Camusot a la certitude que ce monstre a mis en lieu sûr les lettres les plus compromettantes des maîtresses de son...
—Son ami, dit vivement la duchesse. Vous avez raison, ma petite belle, il faut aller tenir conseil chez les Grandlieu. Nous sommes tous intéressés dans cette affaire, et fort heureusement Sérizy nous donnera la main...
Le danger extrême a, comme on l’a vu par les scènes de la Conciergerie, une vertu sur l’âme aussi terrible que celle des puissants réactifs sur le corps. C’est une pile de Volta morale. Peut-être le jour n’est-il pas loin où l’on saisira le mode par lequel le sentiment se condense chimiquement en un fluide, peut-être pareil à celui de l’électricité.
Ce fut chez le forçat et chez la duchesse le même phénomène. Cette femme abattue, mourante, et qui n’avait pas dormi, cette duchesse, si difficile à habiller, recouvra la force d’une lionne aux abois, et la présence d’esprit d’un général au milieu du feu. Diane choisit elle-même ses vêtements et improvisa sa toilette avec la célérité qu’y eût mise une grisette qui se sert de femme de chambre à elle-même. Ce fut si merveilleux, que la soubrette resta sur ses jambes, immobile pendant un instant, tant elle fut surprise de voir sa maîtresse en chemise, laissant peut-être avec plaisir apercevoir à la femme du juge, à travers le brouillard clair du lin, un corps blanc, aussi parfait que celui de la Vénus de Canova. C’était comme un bijou sous son papier de soie. Diane avait deviné soudain où se trouvait son corset de bonne fortune, ce corset qui s’accroche par devant, en évitant aux femmes pressées la fatigue et le temps si mal employé du laçage. Elle avait déjà fixé les dentelles de la chemise et massé convenablement les beautés de son corsage, lorsque la femme de chambre apporta le jupon, et acheva l’œuvre en donnant une robe. Pendant qu’Amélie, sur un signe de la femme de chambre, agrafait la robe par derrière et aidait la duchesse, la soubrette alla prendre des bas en fil d’Écosse, des brodequins de velours, un châle et un chapeau. Amélie et la femme de chambre chaussèrent chacune une jambe.
—Vous êtes la plus belle femme que j’aie vue, dit habilement Amélie en baisant le genou fin et poli de Diane par un mouvement passionné.
—Madame n’a pas sa pareille, dit la femme de chambre.
—Allons, Josette, taisez-vous, répliqua la duchesse. —Vous avez une voiture? dit-elle à madame Camusot. Allons, ma petite belle, nous causerons en route. Et la duchesse descendit le grand escalier de l’hôtel de Cadignan en courant et en mettant ses gants, ce qui ne s’était jamais vu.
—A l’hôtel de Grandlieu, et promptement! dit-elle à l’un de ses domestiques, en lui faisant signe de monter derrière la voiture.
Le valet hésita, car cette voiture était un fiacre.
—Ah! madame la duchesse, vous ne m’aviez pas dit que ce jeune homme avait des lettres de vous! sans cela, Camusot aurait bien autrement procédé...
—La situation de Léontine m’a tellement occupée que je me suis entièrement oubliée, dit-elle. La pauvre femme était déjà quasi folle avant-hier, jugez de ce qu’a dû produire de désordre en elle le fatal événement! Ah! si vous saviez, ma petite, quelle matinée nous avons eue hier... Non, c’est à faire renoncer à l’amour. Hier, traînées toutes les deux, Léontine et moi, par une atroce vieille, une marchande à la toilette, une maîtresse femme, dans cette sentine puante et sanglante qu’on nomme la Justice, je lui disais, en la conduisant au Palais: «N’est-ce pas à tomber sur ses genoux et à crier, comme madame de Nucingen, quand, en allant à Naples, elle a subi l’une de ces tempêtes effrayantes de la Méditerranée: —«Mon Dieu! sauvez-moi, et plus jamais!» Certes, voici deux journées qui compteront dans ma vie! sommes-nous stupides d’écrire?... Mais on aime! on reçoit des pages qui vous brûlent le cœur par les yeux, et tout flambe! et la prudence s’en va! et l’on répond...
—Pourquoi répondre, quand on peut agir! dit madame Camusot.
—Il est si beau de se perdre!... reprit orgueilleusement la duchesse. C’est la volupté de l’âme.
—Les belles femmes, répliqua modestement madame Camusot, sont excusables, elles ont bien plus d’occasions que nous autres de succomber!
La duchesse sourit.
—Nous sommes toujours trop généreuses, reprit Diane de Maufrigneuse. Je ferai comme cette atroce madame d’Espard.
—Et que fait-elle? demanda curieusement la femme du juge.
—Elle a écrit mille billets doux...
—Tant que cela!... s’écria la Camusot en interrompant la duchesse.
—Eh bien! ma chère, on n’y pourrait pas trouver une phrase qui la compromette...
—Vous seriez incapable de conserver cette froideur, cette attention, répondit madame Camusot. Vous êtes femme, vous êtes de ces anges qui ne savent pas résister au diable...
—Je me suis juré de ne plus jamais écrire. Je n’ai, dans toute ma vie, écrit qu’à ce malheureux Lucien... Je conserverai ses lettres jusqu’à ma mort! Ma chère petite, c’est du feu, on a besoin quelquefois.
—Si on les trouvait! fit la Camusot avec un petit geste pudique.
—Oh! je dirais que c’est les lettres d’un roman commencé. Car j’ai tout copié, ma chère, et j’ai brûlé les originaux!
—Oh! madame pour ma récompense, laissez-moi les lire...
—Peut-être, dit la duchesse. Vous verrez alors, ma chère, qu’on n’en a pas écrit de pareilles à Léontine!
Ce dernier mot fut toute la femme, la femme de tous les temps et de tous les pays.
Semblable à la grenouille de la fable de La Fontaine, madame Camusot crevait dans sa peau du plaisir d’entrer chez les Grandlieu en compagnie de la belle Diane de Maufrigneuse. Elle allait former, dans cette matinée, un de ces liens si nécessaires à l’ambition. Aussi s’entendait-elle appeler: —Madame la présidente. Elle éprouvait la jouissance ineffable de triompher d’obstacles immenses, et dont le principal était l’incapacité de son mari, secrète encore, mais qu’elle connaissait bien. Faire arriver un homme médiocre! c’est pour une femme, comme pour les rois, se donner le plaisir qui séduit tant les grands acteurs, et qui consiste à jouer cent fois une mauvaise pièce. C’est l’ivresse de l’égoïsme! Enfin c’est en quelque sorte les saturnales du pouvoir. Le pouvoir ne se prouve sa force à lui-même que par le singulier abus de couronner quelque absurdité des palmes du succès, en insultant au génie, seule force que le pouvoir absolu ne puisse atteindre. La promotion du cheval de Caligula, cette farce impériale, a eu et aura toujours un grand nombre de représentations.
En quelques minutes, Diane et Amélie passèrent de l’élégant désordre dans lequel était la chambre à coucher de la belle Diane, à la correction d’un luxe grandiose et sévère, chez la duchesse de Grandlieu.
Cette Portugaise très-pieuse se levait toujours à huit heures pour aller entendre la messe à la petite église de Sainte-Valère, succursale de Saint-Thomas d’Aquin, alors située sur l’esplanade des Invalides. Cette chapelle, aujourd’hui démolie, a été transportée rue de Bourgogne, en attendant la construction de l’église gothique qui sera, dit-on, dédiée à sainte Clotilde.
Aux premiers mots dits à l’oreille de la duchesse de Grandlieu par Diane de Maufrigneuse, la pieuse femme passa chez monsieur de Grandlieu qu’elle ramena promptement. Le duc jeta sur madame Camusot un de ces rapides regards par lesquels les grands seigneurs analysent toute une existence, et souvent l’âme. La toilette d’Amélie aida puissamment le duc à deviner cette vie bourgeoise depuis Alençon jusqu’à Mantes, et de Mantes à Paris.
Ah! si la femme du juge avait pu connaître ce don des ducs, elle n’aurait pu soutenir gracieusement ce coup d’œil poliment ironique, elle n’en vit que la politesse. L’ignorance partage les priviléges de la finesse.
—C’est madame Camusot, la fille de Thirion, un des huissiers du cabinet, dit la duchesse à son mari.
Le duc salua très-poliment la femme de robe, et sa figure perdit quelque peu de sa gravité. Le valet de chambre du duc, que son maître avait sonné, se présenta.
—Allez rue Honoré-Chevalier, prenez une voiture. Arrivé là, vous sonnerez à une petite porte, au numéro 10. Vous direz au domestique qui viendra vous ouvrir la porte que je prie son maître de passer ici; vous me le ramènerez si ce monsieur est chez lui. Servez-vous de mon nom, il suffira pour aplanir toutes les difficultés. Tâchez de n’employer qu’un quart d’heure à tout faire.
Un autre valet de chambre, celui de la duchesse, parut aussitôt que celui du duc fut parti.
—Allez de ma part chez le duc de Chaulieu, faites-lui passer cette carte. Le duc donna sa carte pliée d’une certaine manière. Quand ces deux amis intimes éprouvaient le besoin de se voir à l’instant pour quelque affaire pressée et mystérieuse qui ne permettait pas l’écriture, ils s’avertissaient ainsi l’un l’autre.
On voit qu’à tous les étages de la société, les usages se ressemblent, et ne diffèrent que par les manières, les façons, les nuances. Le grand monde a son argot. Mais cet argot s’appele le style.
—Êtes-vous bien certaine, madame, de l’existence de ces prétendues lettres écrites par mademoiselle Clotilde de Grandlieu à ce jeune homme? dit le duc de Grandlieu. Et il jeta sur madame Camusot un regard, comme un marin jette la sonde.
—Je ne les ai pas vues, mais c’est à craindre, répondit-elle en tremblant.
—Ma fille n’a rien pu écrire qui ne soit avouable! s’écria la duchesse.
—Pauvre duchesse! pensa Diane en jetant un regard au duc de Grandlieu qui le fit trembler.
—Que crois-tu, ma chère petite Diane? dit le duc à l’oreille de la duchesse de Maufrigneuse en l’emmenant dans l’embrasure d’une fenêtre.
—Clotilde est si folle de Lucien, mon cher, qu’elle lui avait donné un rendez-vous avant son départ. Sans la petite Lenoncourt, elle se serait peut-être enfuie avec lui dans la forêt de Fontainebleau! Je sais que Lucien écrivait à Clotilde des lettres à faire partir la tête d’une sainte! Nous sommes trois filles d’Ève enveloppées par le serpent de la correspondance...
Le duc et Diane revinrent de l’embrasure vers la duchesse et madame Camusot, qui causaient à voix basse. Amélie, qui suivait en ceci les avis de la duchesse de Maufrigneuse, se posait en dévote pour gagner le cœur de la fière Portugaise.
—Nous sommes à la merci d’un ignoble forçat évadé! dit le duc en faisant un certain mouvement d’épaule. Voilà ce que c’est que de recevoir chez soi des gens de qui l’on n’est pas parfaitement sûr! On doit, avant d’admettre quelqu’un, bien connaître sa fortune, ses parents, tous ses antécédents...
Cette phrase est la morale de cette histoire, au point de vue aristocratique.
—C’est fait, dit la duchesse de Maufrigneuse. Pensons à sauver la pauvre madame de Sérizy, Clotilde, et moi...
—Nous ne pouvons qu’attendre Henri, je l’ai fait demander; mais tout dépend du personnage que Gentil est allé chercher. Dieu veuille que cet homme soit à Paris! Madame, dit-il en s’adressant à madame Camusot, je vous remercie d’avoir pensé à nous...
C’était le congé de madame Camusot. La fille de l’huissier du cabinet avait assez d’esprit pour comprendre le duc, elle se leva; mais la duchesse de Maufrigneuse, avec cette adorable grâce qui lui conquérait tant de discrétions et d’amitiés, prit Amélie par la main et la montra d’une certaine manière au duc et à la duchesse.
—Pour mon propre compte, et comme si elle ne s’était pas levée dès l’aurore pour nous sauver tous, je vous demande plus d’un souvenir pour ma petite madame Camusot. D’abord elle m’a déjà rendu de ces services qu’on n’oublie point; puis elle nous est tout acquise, elle et son mari. J’ai promis de faire avancer son Camusot, et je vous prie de le protéger avant tout, pour l’amour de moi.
—Vous n’avez pas besoin de cette recommandation, dit le duc à madame Camusot. Les Grandlieu se souviennent toujours des services qu’on leur a rendus. Les gens du roi vont dans quelque temps avoir l’occasion de se distinguer, on leur demandera du dévouement, votre mari sera mis sur la brèche...
Madame Camusot se retira fière, heureuse, gonflée à étouffer. Elle revint chez elle triomphante, elle s’admirait, elle se moquait de l’inimitié du procureur général. Elle se disait: Si nous faisions sauter monsieur de Grandville!
Il était temps que madame Camusot se retirât. Le duc de Chaulieu, l’un des favoris du roi, se rencontra sur le perron avec cette bourgeoise.
—Henri, s’écria le duc de Grandlieu quand il entendit annoncer son ami, cours, je t’en prie, au château, tâche de parler au roi, voici de quoi il s’agit. Et il emmena le duc dans l’embrasure de la fenêtre, où il s’était entretenu déjà avec la légère et gracieuse Diane.
De temps en temps le duc de Chaulieu regardait à la dérobée la folle duchesse, qui, tout en causant avec la duchesse pieuse et se laissant sermonner, répondait aux œillades du duc de Chaulieu.
—Chère enfant, dit enfin le duc de Grandlieu dont l’aparté se termina, soyez donc sage! Voyons! ajouta-t-il en prenant les mains de Diane, gardez donc les convenances, ne vous compromettez plus, n’écrivez jamais! Les lettres, ma chère, ont causé tout autant de malheurs particuliers que de malheurs publics... Ce qui serait pardonnable à une jeune fille comme Clotilde, aimant pour la première fois, est sans excuse chez...
—Un vieux grenadier qui a vu le feu! dit la duchesse en faisant la moue au duc. Ce mouvement de physionomie et la plaisanterie amenèrent le sourire sur les visages désolés des deux ducs et de la pieuse duchesse elle-même. Voilà quatre ans que je n’ai écrit de billets doux!... Sommes-nous sauvées? demanda Diane qui cachait ses anxiétés sous ses enfantillages.
—Pas encore! dit le duc de Chaulieu, car vous ne savez pas combien les actes arbitraires sont difficiles à commettre. C’est, pour un roi constitutionnel, comme une infidélité pour une femme mariée. C’est son adultère.
—Son péché mignon! dit le duc de Grandlieu.
—Le fruit défendu! reprit Diane en souriant. Oh! comme je voudrais être le gouvernement; car je n’en ai plus, moi, de ce fruit, j’ai tout mangé.
—Oh! chère! chère! dit la pieuse duchesse, vous allez trop loin.
Les deux ducs, en entendant une voiture s’arrêter au perron avec le fracas que font les chevaux lancés au galop, laissèrent les deux femmes ensemble après les avoir saluées, et allèrent dans le cabinet du duc de Grandlieu, où l’on introduisit l’habitant de la rue Honoré-Chevalier, qui n’était autre que le chef de la contre-police du château, de la police politique, l’obscur et puissant Corentin.
—Passez, dit le duc de Grandlieu, passez, monsieur de Saint-Denis.
Corentin, surpris de trouver tant de mémoire au duc, passa le premier, après avoir salué profondément les deux ducs.
—C’est toujours pour le même personnage, ou à cause de lui, mon cher monsieur, dit le duc de Grandlieu.
—Mais il est mort, dit Corentin.
—Il reste un compagnon, fit observer le duc de Chaulieu, un rude compagnon.
—Le forçat, Jacques Collin! répliqua Corentin.
—Parle, Ferdinand, dit le duc de Chaulieu à l’ancien ambassadeur.
—Ce misérable est à craindre, reprit le duc de Grandlieu; car il s’est emparé, pour pouvoir en faire une rançon, des lettres que mesdames de Sérizy et de Maufrigneuse ont écrites à ce Lucien Chardon, sa créature. Il paraît que c’était un système chez ce jeune homme d’arracher des lettres passionnées en échange des siennes; car mademoiselle de Grandlieu en a écrit, dit-on, quelques-unes; on le craint, du moins, et nous ne pouvons rien savoir, elle est en voyage...
—Le petit jeune homme, répondit Corentin, était incapable de se faire de ces provisions-là!... C’est une précaution prise par l’abbé Carlos Herrera! Corentin appuya son coude sur le bras du fauteuil où il s’était assis, et se mit la tête dans la main en réfléchissant. De l’argent!... cet homme en a plus que nous n’en avons, dit-il. Esther Gobseck lui a servi d’asticot pour pêcher près de deux millions dans cet étang à pièces d’or appelé Nucingen... Messieurs, faites-moi donner plein pouvoir par qui de droit, je vous débarrasse de cet homme!...
—Et... des lettres? demanda le duc de Grandlieu à Corentin.
—Écoutez, messieurs, reprit Corentin en se levant et montrant sa figure de fouine en état d’ébullition. Il enfonça ses mains dans les goussets de son pantalon de molleton noir à pied. Ce grand acteur du drame historique de notre temps avait passé seulement un gilet et une redingote, il n’avait pas quitté son pantalon du matin, tant il savait combien les grands sont reconnaissants de la promptitude en certaines occurrences. Il se promena familièrement dans le cabinet en discutant à haute voix, comme s’il était seul. —C’est un forçat! on peut le jeter, sans procès, au secret, à Bicêtre, sans communications possibles, et l’y laisser crever... Mais il peut avoir donné des instructions à ses affidés, en prévoyant ce cas-là!
—Mais il a été mis au secret, dit le duc de Grandlieu, sur-le-champ, après avoir été saisi chez cette fille, à l’improviste.
—Est-ce qu’il y a des secrets pour ce gaillard-là? répondit Corentin. Il est aussi fort que... que moi!
—Que faire? se dirent par un regard les deux ducs.
—Nous pouvons réintégrer le drôle au bagne immédiatement... à Rochefort, il y sera mort dans six mois! Oh! sans crimes! dit-il en répondant à un geste du duc de Grandlieu. Que voulez-vous? un forçat ne tient pas plus de six mois à un été chaud quand on l’oblige à travailler réellement au milieu des miasmes de la Charente. Mais ceci n’est bon que si notre homme n’a pas pris des précautions pour ces lettres. Si le drôle s’est méfié de ses adversaires, et c’est probable, il faut découvrir quelles sont ses précautions. Si le détenteur des lettres est pauvre, il est corruptible... Il s’agit donc de faire jaser Jacques Collin! Quel duel! j’y serai vaincu. Ce qui vaudrait mieux, ce serait d’acheter ces lettres par d’autres lettres!... des lettres de grâce, et me donner cet homme dans ma boutique. Jacques Collin est le seul homme assez capable pour me succéder, ce pauvre Contenson et ce cher Peyrade étant morts. Jacques Collin m’a tué ces deux incomparables espions comme pour se faire une place. Il faut, vous le voyez, messieurs, me donner carte blanche. Jacques Collin est à la Conciergerie. Je vais aller voir monsieur de Grandville à son parquet. Envoyez donc là quelque personne de confiance qui me rejoigne; car il me faut, soit une lettre à montrer à monsieur de Grandville, qui ne sait rien de moi, lettre que je rendrai d’ailleurs au président du conseil, soit un introducteur très-imposant... Vous avez une demi-heure, car il me faut une demi-heure environ pour m’habiller, c’est-à-dire pour devenir ce que je dois être aux yeux de monsieur le procureur général.
—Monsieur, dit le duc de Chaulieu, je connais votre profonde habileté, je ne vous demande qu’un oui ou un non. Répondez-vous du succès?...
—Oui, avec l’omnipotence, et avec votre parole de ne jamais me voir questionner à ce sujet. Mon plan est fait.
Cette réponse sinistre occasionna chez les deux grands seigneurs un léger frisson.
—Allez! monsieur, dit le duc Chaulieu. Vous porterez cette affaire dans les comptes de celles dont vous êtes habituellement chargé.
Corentin salua les deux grands seigneurs et partit.
Henri de Lenoncourt, pour qui Ferdinand de Grandlieu avait fait atteler une voiture, se rendit aussitôt chez le roi, qu’il pouvait voir en tout temps, par le privilége de sa charge.
Ainsi, les divers intérêts noués ensemble, en bas et en haut de la société, devaient se rencontrer tous dans le cabinet du procureur général, amenés tous par la nécessité, représentés par trois hommes: la justice par monsieur de Grandville, la famille par Corentin, devant ce terrible adversaire, Jacques Collin, qui configurait le mal social dans sa sauvage énergie.
Quel duel que celui de la justice et de l’arbitraire, réunis contre le bagne et sa ruse! Le bagne, ce symbole de l’audace qui supprime le calcul et la réflexion, à qui tous les moyens sont bons, qui n’a pas l’hypocrisie de l’arbitraire, qui symbolise hideusement l’intérêt du ventre affamé, la sanglante, la rapide protestation de la faim! N’était-ce pas l’attaque et la défense? le vol et la propriété? La question terrible de l’état social et de l’état naturel vidée dans le plus étroit espace possible? Enfin, c’était une terrible, une vivante image de ces compromis antisociaux que font les trop faibles représentants du pouvoir avec de sauvages émeutiers.
Lorsqu’on annonça monsieur Camusot au procureur général, il fit un signe pour qu’on le laissât entrer. Monsieur de Grandville, qui pressentait cette visite, voulut s’entendre avec le juge sur la manière de terminer l’affaire Lucien. La conclusion ne pouvait plus être celle qu’il avait trouvée, de concert avec Camusot, la veille, avant la mort du pauvre poëte.
—Asseyez-vous, monsieur Camusot, dit monsieur de Grandville en tombant sur son fauteuil.
Le magistrat, seul avec le juge, laissa voir l’accablement dans lequel il se trouvait. Camusot regarda monsieur de Grandville et aperçut sur ce visage si ferme une pâleur presque livide, et une fatigue suprême, une prostration complète qui dénotaient des souffrances plus cruelles peut-être que celles du condamné à mort à qui le greffier avait annoncé le rejet de son pourvoi en cassation. Et cependant cette lecture, dans les usages de la justice, veut dire: Préparez-vous, voici vos derniers moments.
—Je reviendrai, monsieur le comte, dit Camusot, quoique l’affaire soit urgente...
—Restez, répondit le procureur général avec dignité. Les vrais magistrats, monsieur, doivent accepter leurs angoisses et savoir les cacher. J’ai eu tort, si vous vous êtes aperçu de quelque trouble en moi...
Camusot fit un geste.
—Dieu veuille que vous ignoriez, monsieur Camusot, ces extrêmes nécessités de notre vie! On succomberait à moins! Je viens de passer la nuit auprès d’un de mes plus intimes amis, je n’ai que deux amis, c’est le comte Octave de Bauvan et le comte de Sérizy. Nous sommes restés, monsieur de Sérizy, le comte Octave et moi, depuis six heures hier au soir jusqu’à six heures ce matin, allant à tour de rôle du salon au lit de madame de Sérizy, en craignant chaque fois de la trouver morte ou pour jamais folle! Desplein, Bianchon, Sinard n’ont pas quitté la chambre avec deux garde-malade. Le comte adore sa femme. Pensez à la nuit que je viens d’avoir entre une femme folle d’amour et mon ami fou de désespoir. Un homme d’État n’est pas désespéré comme un imbécile! Sérizy, calme comme sur son siége au conseil d’État, se tordait sur son fauteuil pour nous offrir un visage tranquille. Et la sueur couronnait ce front incliné par tant de travaux. J’ai dormi de cinq à sept heures et demie, vaincu par le sommeil, et je devais être ici à huit heures et demie pour ordonner une exécution. Croyez-moi, monsieur Camusot, lorsqu’un magistrat a roulé durant toute une nuit dans les abîmes de la douleur, en sentant la main de Dieu appesantie sur les choses humaines et frappant en plein sur de nobles cœurs, il lui est bien difficile de s’asseoir là, devant son bureau, et de dire froidement: Faites tomber une tête à quatre heures! anéantissez une créature de Dieu pleine de vie, de force, de santé. Et cependant tel est mon devoir!... Abîmé de douleur, je dois donner l’ordre de dresser l’échafaud...
»Le condamné ne sait pas que le magistrat éprouve des angoisses égales aux siennes. En ce moment, liés l’un à l’autre par une feuille de papier, moi la société qui se venge, lui le crime à expier, nous sommes le même devoir à deux faces, deux existences cousues pour un instant par le couteau de la loi. Ces douleurs si profondes du magistrat, qui les plaint? qui les console?... notre gloire est de les enterrer au fond de nos cœurs! Le prêtre, avec sa vie offerte à Dieu, le soldat et ses mille morts données au pays, me semblent plus heureux que le magistrat avec ses doutes, ses craintes, sa terrible responsabilité.
»Vous savez qui l’on doit exécuter? continua le procureur général, un jeune homme de vingt-sept ans, beau comme notre mort d’hier, blond comme lui, dont nous avons obtenu la tête contre notre attente; car il n’y avait à sa charge que les preuves du recel. Condamné, ce garçon n’a pas avoué! Il résiste depuis soixante-dix jours à toutes les épreuves, en se disant toujours innocent. Depuis deux mois j’ai deux têtes sur les épaules! Oh! je payerais son aveu d’un an de ma vie, car il faut rassurer les jurés!... Jugez quel coup porté à la justice si quelque jour on découvrait que le crime pour lequel il va mourir a été commis par un autre.
»A Paris, tout prend une gravité terrible, les plus petits incidents judiciaires deviennent politiques.
»Le jury, cette institution que les législateurs révolutionnaires ont crue si forte, est un élément de ruine sociale; car elle manque à sa mission, elle ne protége pas suffisamment la société. Le jury joue avec ses fonctions. Les jurés se divisent en deux camps, dont l’un ne veut plus de la peine de mort, et il en résulte un renversement total de l’égalité devant la loi. Tel crime horrible, le parricide, obtient dans un département un verdict de non culpabilité[1], tandis que dans tel autre un crime ordinaire, pour ainsi dire, est puni de mort! Que serait-ce si, dans notre ressort, à Paris, on exécutait un innocent?»
[1] Il existe dans les bagnes vingt-trois PARRICIDES à qui l’on a donné les bénéfices des circonstances atténuantes.
—C’est un forçat évadé, fit observer timidement monsieur Camusot.
—Il deviendrait entre les mains de l’opposition et de la presse un agneau pascal! s’écria monsieur de Grandville, et l’opposition aurait beau jeu pour le savonner, car c’est un Corse fanatique des idées de son pays, ses assassinats sont les effets de la vendetta!... Dans cette île, on tue son ennemi, et l’on se croit, et l’on est cru très-honnête homme...
»Ah! les vrais magistrats sont bien malheureux! Tenez! ils devraient vivre séparés de toute société, comme jadis les pontifes. Le monde ne les verrait que sortant de leurs cellules à des heures fixes, graves, vieux, vénérables, jugeant à la manière des grands-prêtres dans les sociétés antiques, qui réunissaient en eux le pouvoir judiciaire et le pouvoir sacerdotal! On ne nous trouverait que sur nos siéges... On nous voit aujourd’hui souffrants ou nous amusant comme les autres!... On nous voit dans les salons, en famille, citoyens, ayant des passions, et nous pouvons être grotesques au lieu d’être terribles...»
Ce cri suprême, scandé par des repos et des interjections, accompagné de gestes qui le rendaient d’une éloquence difficilement traduite sur le papier, fit frissonner Camusot.
—Moi, monsieur, dit Camusot, j’ai commencé hier aussi l’apprentissage des souffrances de notre état!... J’ai failli mourir de la mort de ce jeune homme, il n’avait pas compris ma partialité, le malheureux s’est enferré lui-même...
—Eh! il fallait ne pas l’interroger, s’écria monsieur de Grandville, il est si facile de rendre service par une abstention!...
—Et la loi! répondit Camusot, il était arrêté depuis deux jours!...
—Le malheur est consommé, reprit le procureur général. J’ai réparé de mon mieux ce qui, certes, est irréparable. Ma voiture et mes gens sont au convoi de ce pauvre faible poëte. Sérizy a fait comme moi, bien plus, il accepte la charge que lui a donnée ce malheureux jeune homme, il sera son exécuteur testamentaire. Il a obtenu de sa femme, par cette promesse, un regard où luisait le bon sens. Enfin, le comte Octave assiste en personne à ses funérailles.
—Eh bien! monsieur le comte, dit Camusot, achevons notre ouvrage. Il nous reste un prévenu bien dangereux. C’est, vous le savez aussi bien que moi, Jacques Collin. Ce misérable sera reconnu pour ce qu’il est...
—Nous sommes perdus! s’écria monsieur de Grandville.
—Il est en ce moment auprès de votre condamné à mort, qui fut jadis au bagne pour lui ce que Lucien était à Paris... son protégé! Bibi-Lupin s’est déguisé en gendarme pour assister à l’entrevue.
—De quoi se mêle la police judiciaire? dit le procureur général, elle ne doit agir que par mes ordres!...
—Toute la Conciergerie saura que nous tenons Jacques Collin... Eh bien! je viens vous dire que ce grand et audacieux criminel doit posséder les lettres les plus dangereuses de la correspondance de madame de Sérizy, de la duchesse de Maufrigneuse et de mademoiselle Clotilde de Grandlieu.
—Êtes-vous sûr de cela?... demanda monsieur de Grandville en laissant voir sur sa figure une douloureuse surprise.
—Jugez, monsieur le comte, si j’ai raison de craindre ce malheur. Quand j’ai développé la liasse des lettres saisies chez cet infortuné jeune homme, Jacques Collin y a jeté un coup d’œil incisif, et a laissé échapper un sourire de satisfaction, à la signification duquel un juge d’instruction ne pouvait pas se tromper. Un scélérat aussi profond que Jacques Collin se garde bien de lâcher de pareilles armes. Que dites-vous de ces documents entre les mains d’un défenseur que le drôle choisira parmi les ennemis du gouvernement et de l’aristocratie? Ma femme, pour laquelle la duchesse de Maufrigneuse a des bontés, est allée la prévenir, et, dans ce moment, elles doivent être chez les Grandlieu à tenir conseil...
—Le procès de cet homme est impossible! s’écria le procureur général en se levant et parcourant son cabinet à grands pas. Il aura mis les pièces en lieu de sûreté...
—Je sais où, dit Camusot. Par ce seul mot, le juge d’instruction effaça toutes les préventions que le procureur général avait conçues contre lui.
—Voyons!... dit monsieur de Grandville en s’asseyant.
—En venant de chez moi au Palais, j’ai bien profondément réfléchi à cette désolante affaire. Jacques Collin a une tante, une tante naturelle et non artificielle, une femme sur le compte de laquelle la police politique a fait passer une note à la préfecture. Il est l’élève et le dieu de cette femme, la sœur de son père, elle se nomme Jacqueline Collin. Cette drôlesse a un établissement de marchande à la toilette, et, à l’aide des relations qu’elle s’est créées par ce commerce, elle pénètre bien des secrets de famille. Si Jacques Collin a confié la garde de ses papiers sauveurs pour lui à quelqu’un, c’est à cette créature; arrêtons-la...
Le procureur général jeta sur Camusot un fin regard qui voulait dire: Cet homme n’est pas si sot que je le croyais hier; seulement il est jeune encore, il ne sait pas manœuvrer les guides de la justice.
—Mais, dit Camusot en continuant, pour réussir, il faut changer toutes les mesures que nous avons prises hier, et je venais vous demander vos conseils, vos ordres...
Le procureur général prit son couteau à papier et en frappa doucement le bord de la table, par un de ces gestes, familiers à tous les penseurs, quand ils s’abandonnent entièrement à la réflexion.
—Trois grandes familles en péril! s’écria-t-il... Il ne faut pas faire un seul pas de clerc!... Vous avez raison, avant tout, suivons l’axiome de Fouché: Arrêtons! Il faut réintégrer au secret, à l’instant, Jacques Collin.
—Nous avouons ainsi le forçat! C’est perdre la mémoire de Lucien...
—Quelle affreuse affaire! dit monsieur de Grandville, tout est danger.
En ce moment le directeur de la Conciergerie entra, non sans avoir frappé; mais un cabinet comme celui du procureur général est si bien gardé, que les familiers du parquet peuvent seuls frapper à la porte.
—Monsieur le comte, dit monsieur Gault, le prévenu qui porte le nom de Carlos Herrera demande à vous parler.
—A-t-il communiqué avec quelqu’un? demanda le procureur général.
—Avec les détenus, car il est au préau depuis sept heures et demie environ. Il a vu le condamné à mort, qui paraît avoir causé avec lui.
Monsieur de Grandville, sur un mot de monsieur Camusot qui lui revint comme un trait de lumière, aperçut tout le parti qu’on pouvait tirer, pour obtenir la remise des lettres, d’un aveu de l’intimité de Jacques Collin avec Théodore Calvi. Heureux d’avoir une raison pour remettre l’exécution, le procureur général appela par un geste monsieur Gault près de lui.
—Mon intention, lui dit-il, est de remettre à demain l’exécution; mais qu’on ne soupçonne pas ce retard à la Conciergerie. Silence absolu. Que l’exécuteur paraisse aller surveiller les apprêts. Envoyez ici, sous bonne garde, ce prêtre espagnol, il nous est réclamé par l’ambassade d’Espagne. Les gendarmes amèneront le sieur Carlos par votre escalier de communication, pour qu’il ne puisse voir personne. Prévenez ces hommes, afin qu’ils se mettent deux à le tenir, chacun par un bras, et qu’on ne le quitte qu’à la porte de mon cabinet. —Êtes-vous bien sûr, monsieur Gault, que ce dangereux étranger n’a pu communiquer qu’avec les détenus?
—Ah! au moment où il est sorti de la chambre du condamné à mort, il s’est présenté pour le voir une dame...
Ici les deux magistrats échangèrent un regard, et quel regard!
—Quelle dame? dit Camusot.
—Une de ses pénitentes... une marquise, répondit monsieur Gault.
—De pis en pis! s’écria monsieur de Grandville en regardant Camusot.
—Elle a donné la migraine aux gendarmes et aux surveillants, reprit monsieur Gault interloqué.
—Rien n’est indifférent dans vos fonctions, dit sévèrement le procureur général. La Conciergerie n’est pas murée comme elle l’est pour rien. Comment cette dame est-elle entrée?
—Avec une permission en règle, monsieur, répliqua le directeur. Cette dame, parfaitement bien mise, accompagnée d’un chasseur et d’un valet de pied, en grand équipage, est venue voir son confesseur avant d’aller à l’enterrement de ce malheureux jeune homme que vous avez fait enlever...
—Apportez-moi la permission de la préfecture, dit monsieur de Grandville.
—Elle est donnée à la recommandation de son Excellence le comte de Sérizy.
—Comment était cette femme? demanda le procureur général.
—Ça nous a paru devoir être une femme comme il faut.
—Avez-vous vu sa figure?
—Elle portait un voile noir.
—Qu’ont-ils dit?
—Mais une dévote avec un livre de prières!... que pouvait-elle dire?... Elle a demandé la bénédiction de l’abbé, s’est agenouillée...
—Se sont-ils entretenus pendant longtemps? demanda le juge.
—Pas cinq minutes; mais personne de nous n’a rien compris à leurs discours, ils ont parlé vraisemblablement espagnol.
—Dites-nous tout, monsieur, reprit le procureur général. Je vous le répète, le plus petit détail est, pour nous, d’un intérêt capital. Que ceci vous soit un exemple!
—Elle pleurait, monsieur.
—Pleurait-elle réellement?
—Nous n’avons pas pu le voir, elle cachait sa figure dans son mouchoir. Elle a laissé trois cents francs en or pour les détenus.
—Ce n’est pas elle! s’écria Camusot.
—Bibi-Lupin, reprit monsieur Gault, s’est écrié: —C’est une voleuse.
—Il s’y connaît, dit monsieur de Grandville. Lancez votre mandat, ajouta-t-il en regardant Camusot, et vivement les scellés chez elle, partout! Mais comment a-t-elle obtenu la recommandation de monsieur de Sérizy?... Apportez-moi la permission de la préfecture... allez, monsieur Gault! Envoyez-moi promptement cet abbé. Tant que nous l’aurons là, le danger ne saurait s’aggraver. Et, en deux heures de conversation, on fait bien du chemin dans l’âme d’un homme.
—Surtout un procureur général comme vous, dit finement Camusot.
—Nous serons deux, répondit poliment le procureur général. Et il retomba dans ses réflexions.
—On devrait créer, dans tous les parloirs de prison, une place de surveillant, qui serait donnée, avec de bons appointements, comme retraite aux plus habiles et aux plus dévoués agents de police, dit-il après une longue pause. Bibi-Lupin devrait finir là ses jours. Nous aurions un œil et une oreille dans un endroit qui veut une surveillance plus habile que celle qui s’y trouve. Monsieur Gault n’a rien pu nous dire de décisif.
—Il est si occupé, dit Camusot; mais entre les secrets et nous, il existe une lacune, et il n’en faudrait pas. Pour venir de la Conciergerie à nos cabinets, on passe par des corridors, par des cours, par des escaliers. L’attention de nos agents n’est pas perpétuelle, tandis que le détenu pense toujours à son affaire.
—Il s’est trouvé, m’a-t-on dit, une dame déjà sur le passage de Jacques Collin, quand il est sorti du secret pour être interrogé. Cette femme est venue jusqu’au poste des gendarmes, en haut du petit escalier de la Souricière, les huissiers me l’ont dit, et j’ai grondé les gendarmes à ce sujet.
—Oh! le palais est à reconstruire en entier, dit monsieur de Grandville; mais c’est une dépense de vingt à trente millions!... Allez donc demander trente millions aux Chambres pour les convenances de la Justice.
On entendit le pas de plusieurs personnes et le son des armes. Ce devait être Jacques Collin.
Le procureur général mit sur sa figure un masque de gravité sous lequel l’homme disparut. Camusot imita le chef du parquet.
En effet, le garçon de bureau du cabinet ouvrit la porte, et Jacques Collin se montra, calme et sans aucun étonnement.
—Vous avez voulu me parler, dit le magistrat, je vous écoute.
—Monsieur le comte, je suis Jacques Collin, je me rends!
Camusot tressaillit, le procureur général resta calme.
—Vous devez penser que j’ai des motifs pour agir ainsi, reprit Jacques Collin, en étreignant les deux magistrats par un regard railleur. Je dois vous embarrasser énormément; car en restant prêtre espagnol, vous me faites reconduire par la gendarmerie jusqu’à la frontière de Bayonne, et là, des baïonnettes espagnoles vous débarasseraient de moi!
Les deux magistrats demeurèrent impassibles et silencieux.
—Monsieur le comte, reprit le forçat, les raisons qui me font agir ainsi sont encore plus graves que celles-ci, quoiqu’elles me soient diablement personnelles; mais je ne puis les dire qu’à vous... Si vous aviez peur...
—Peur de qui? de quoi? dit le comte de Grandville. L’attitude, la physionomie, l’air de tête, le geste, le regard, firent en ce moment de ce grand procureur général une vivante image de la Magistrature, qui doit offrir les plus beaux exemples de courage civil. Dans ce moment si rapide, il fut à la hauteur des vieux magistrats de l’ancien parlement, au temps des guerres civiles où les présidents se trouvaient face à face avec la mort et restaient alors de marbre comme les statues qu’on leur a élevées.
—Mais peur de rester seul avec un forçat évadé.
—Laissez-nous, monsieur Camusot, dit vivement le procureur général.
—Je voulais vous proposer de me faire attacher les mains et les pieds, reprit froidement Jacques Collin en enveloppant les deux magistrats d’un regard formidable. Il fit une pause et reprit gravement: Monsieur le comte, vous n’aviez que mon estime, mais vous avez en ce moment mon admiration...
—Vous vous croyez donc redoutable? demanda le magistrat d’un air plein de mépris.
—Me croire redoutable! dit le forçat, à quoi bon? je le suis et je le sais. Jacques Collin prit une chaise et s’assit avec toute l’aisance d’un homme qui se sait à la hauteur de son adversaire dans une conférence où il traite de puissance à puissance.
En ce moment, monsieur Camusot, qui se trouvait sur le seuil de la porte qu’il allait fermer, rentra, revint jusqu’à monsieur de Grandville, et lui remit, pliés, deux papiers...
—Voyez, dit le juge au procureur général en lui montrant l’un des papiers.
—Rappelez monsieur Gault, cria le comte de Grandville aussitôt qu’il eut lu le nom de la femme de chambre de madame de Maufrigneuse, qui lui était connue.
Le directeur de la Conciergerie entra.
—Dépeignez-nous, lui dit à l’oreille le procureur général, la femme qui est venue voir le prévenu.
—Petite, forte, grasse, trapue, répondit monsieur Gault.
—La personne pour qui le permis a été délivré est grande et mince, dit monsieur de Grandville. Quel âge, maintenant?
—Soixante ans.
—Il s’agit de moi, messieurs? dit Jacques Collin. Voyons, reprit-il avec bonhomie, ne cherchez pas. Cette personne est ma tante, une tante vraisemblable, une femme, une vieille. Je puis vous éviter bien des embarras... Vous ne trouverez ma tante que si je le veux... Si nous pataugeons ainsi, nous n’avancerons guère.
—Monsieur l’abbé ne parle plus le français en espagnol, dit monsieur Gault, il ne bredouille plus.
—Parce que les choses sont assez embrouillées, mon cher monsieur Gault! répondit Jacques Collin avec un sourire amer et en appelant le directeur par son nom.
En ce moment monsieur Gault se précipita vers le procureur général et lui dit à l’oreille:
—Prenez garde à vous, monsieur le comte, cet homme est en fureur!
Monsieur de Grandville regarda lentement Jacques Collin et le trouva calme; mais il reconnut bientôt la vérité de ce que lui disait le directeur. Cette trompeuse attitude cachait la froide et terrible irritation des nerfs du sauvage. Les yeux de Jacques Collin couvaient une éruption volcanique, ses poings étaient crispés. C’était bien le tigre se ramassant pour bondir sur une proie.
—Laissez-nous, reprit d’un air grave le procureur général en s’adressant au directeur de la Conciergerie et au juge.
—Vous avez bien fait de renvoyer l’assassin de Lucien!... dit Jacques Collin sans s’inquiéter si Camusot pouvait ou non l’entendre, je n’y tenais plus, j’allais l’étrangler...
Et monsieur de Grandville frissonna. Jamais il n’avait vu tant de sang dans les yeux d’un homme, tant de pâleur aux joues, tant de sueur au front, et une pareille contraction de muscles.
—A quoi ce meurtre vous eût-il servi? demanda tranquillement le procureur général au criminel.
—Vous vengez tous les jours ou vous croyez venger la Société, monsieur, et vous me demandez raison d’une vengeance!... Vous n’avez donc jamais senti dans vos veines la vengeance y roulant ses lames... Ignorez-vous donc que c’est cet imbécile de juge qui nous l’a tué; car vous l’aimiez, mon Lucien, et il vous aimait! Je vous sais par cœur, monsieur. Ce cher enfant me disait tout, le soir, quand il rentrait; je le couchais, comme une bonne couche son marmot, et je lui faisais tout raconter... Il me confiait tout, jusqu’à ses moindres sensations... Ah! jamais une bonne mère n’a tendrement aimé son fils unique comme j’aimais cet ange. Si vous saviez! le bien naissait dans ce cœur comme les fleurs se lèvent dans les prairies. Il était faible, voilà son seul défaut, faible comme la corde de la lyre, si forte quand elle se tend... C’est les plus belles natures, leur faiblesse est tout uniment la tendresse, l’admiration, la faculté de s’épanouir au soleil de l’art, de l’amour, du beau que Dieu a fait pour l’homme sous mille formes!... Enfin, Lucien était une femme manquée. Ah! que n’ai-je pas dit à la brute bête qui vient de sortir... Ah! monsieur, j’ai fait, dans ma sphère de prévenu devant un juge, ce que Dieu aurait fait pour sauver son fils, si, voulant le sauver, il l’eût accompagné devant Pilate!...
Un torrent de larmes sortit des yeux clairs et jaunes du forçat qui naguère flamboyaient comme ceux d’un loup affamé par six mois de neige en pleine Ukraine. Il continua: Cette buse n’a voulu rien écouter, et il a perdu l’enfant!... Monsieur, j’ai lavé le cadavre du petit de mes larmes, en implorant celui que je ne connais pas et qui est au-dessus de nous! Moi qui ne crois pas en Dieu!... (Si je n’étais pas matérialiste, je ne serais pas moi!...) Je vous ai tout dit là dans un mot! Vous ne savez pas, aucun homme ne sait ce que c’est que la douleur; moi seul je la connais. Le feu de la douleur absorbait si bien mes larmes, que cette nuit je n’ai pas pu pleurer. Je pleure maintenant, parce que je sens que vous me comprenez. Je vous ai vu là, tout à l’heure, posé en justice... Ah! monsieur, que Dieu... (je commence à croire en lui!) que Dieu vous préserve d’être comme je suis... Ce sacré juge m’a ôté mon âme. Monsieur! monsieur! on enterre en ce moment ma vie, ma beauté, ma vertu, ma conscience, toute ma force! Figurez-vous un chien à qui un chimiste soutire le sang... Me voilà! je suis ce chien... Voilà pourquoi je suis venu vous dire: «Je suis Jacques Collin, je me rends!...» J’avais résolu cela ce matin quand on est venu m’arracher ce corps que je baisais comme un insensé, comme une mère, comme la Vierge a dû baiser Jésus au tombeau... Je voulais me mettre au service de la justice sans conditions... Maintenant, je dois en faire, vous allez savoir pourquoi...
—Parlez-vous à monsieur de Grandville ou au procureur général? dit le magistrat.
Ces deux hommes, le CRIME et la JUSTICE, se regardèrent. Le forçat avait profondément ému le magistrat qui fut pris d’une pitié divine pour ce malheureux, il devina sa vie et ses sentiments. Enfin, le magistrat (un magistrat est toujours magistrat) à qui la conduite de Jacques Collin depuis son évasion était inconnue, pensa qu’il pourrait se rendre maître de ce criminel, uniquement coupable d’un faux après tout. Et il voulut essayer de la générosité sur cette nature composée, comme le bronze, de divers métaux, de bien et de mal. Puis monsieur de Grandville, arrivé à cinquante-trois ans sans avoir pu jamais inspirer l’amour, admirait les natures tendres, comme tous les hommes qui n’ont pas été aimés. Peut-être ce désespoir, le lot de beaucoup d’hommes à qui les femmes n’accordent que leur estime ou leur amitié, était-il le lien secret de l’intimité profonde de messieurs de Bauvan, de Grandville et de Sérizy; car un même malheur, tout aussi bien qu’un bonheur mutuel, met les âmes au même diapason.
—Vous avez un avenir!... dit le procureur général en jetant un regard d’inquisiteur sur ce scélérat abattu.
L’homme fit un geste par lequel il exprima la plus profonde indifférence de lui-même.
«Lucien laisse un testament par lequel il vous lègue trois cent mille francs...
—Pauvre! pauvre petit! pauvre petit! s’écria Jacques Collin, toujours trop honnête! J’étais, moi, tous les sentiments mauvais; il était, lui, le bon, le noble, le beau, le sublime! On ne change pas de si belles âmes! il n’avait pris de moi que mon argent, monsieur!
Cet abandon profond, entier de la personnalité que le magistrat ne pouvait ranimer, prouvait si bien les terribles paroles de cet homme que monsieur de Grandville passa du côté du criminel. Restait le procureur général!
—Si rien ne vous intéresse plus, demanda monsieur de Grandville, qu’êtes-vous donc venu me dire?
—N’est-ce pas déjà beaucoup que de me livrer? Vous brûliez, mais vous ne me teniez pas? vous seriez d’ailleurs trop embarrassé de moi!...
—Quel adversaire! pensa le procureur général.
«Vous allez, monsieur le procureur général, faire couper le cou à un innocent, et j’ai trouvé le coupable, reprit gravement Jacques Collin en séchant ses larmes. Je ne suis pas ici pour eux, mais pour vous. Je venais vous ôter un remords, car j’aime tous ceux qui ont porté un intérêt quelconque à Lucien, de même que je poursuivrai de ma haine tous ceux ou celles qui l’ont empêché de vivre... Qu’est-ce que ça me fait un forçat à moi? reprit-il après une légère pause. Un forçat, à mes yeux, c’est à peine pour moi ce qu’est une fourmi pour vous. Je suis comme les brigands de l’Italie, de fiers hommes! tant que le voyageur leur rapporte quelque chose de plus que le prix du coup de fusil, ils l’étendent mort! Je n’ai pensé qu’à vous. J’ai confessé ce jeune homme, qui ne pouvait se fier qu’à moi, c’est mon camarade de chaîne! Théodore est une bonne nature; il a cru rendre service à une maîtresse en se chargeant de vendre ou d’engager des objets volés; mais il n’est pas plus criminel dans l’affaire de Nanterre que vous ne l’êtes. C’est un Corse, c’est dans leurs mœurs de se venger, de se tuer les uns les autres comme des mouches.
»En Italie et en Espagne, on n’a pas le respect de la vie de l’homme, et c’est tout simple. On nous y croit pourvus d’une âme, d’un quelque chose, une image de nous qui nous survit, qui vivrait éternellement. Allez donc dire cette billevesée à nos annalistes! Ce sont les pays athées ou philosophes qui font payer chèrement la vie humaine à ceux qui la troublent, et ils ont raison, puisqu’ils ne croient qu’à la matière, au présent!
»Si Calvi vous avait indiqué la femme de qui viennent les objets volés, vous auriez trouvé, non pas le vrai coupable, car il est dans vos griffes, mais un complice que le pauvre Théodore ne veut pas perdre, car c’est une femme... Que voulez-vous? chaque état a son point d’honneur, le bagne et les filous ont les leurs! Maintenant je connais l’assassin de ces deux femmes et les auteurs de ce coup hardi, singulier, bizarre, on me l’a raconté dans tous ses détails. Suspendez l’exécution de Calvi, vous saurez tout, mais donnez-moi votre parole de le réintégrer au bagne, en faisant commuer sa peine... Dans la douleur où je suis, on ne peut prendre la peine de mentir, vous savez cela. Ce que je vous dis est la vérité...
—Avec vous, Jacques Collin, quoique ce soit abaisser la justice, qui ne saurait faire de semblables compromis, je crois pouvoir me relâcher de la rigueur de mes fonctions, et en référer à qui de droit.
—M’accordez-vous cette vie?
—Cela se pourra...
—Monsieur, je vous supplie de me donner votre parole, elle me suffira.
Monsieur de Grandville fit un geste d’orgueil blessé.
»Je tiens l’honneur de trois grandes familles, et vous ne tenez que la vie de trois forçats, reprit Jacques Collin, je suis plus fort que vous.
—Vous pouvez être remis au secret; que ferez-vous?... demanda le procureur général.
—Eh! nous jouons donc! dit Jacques Collin. Je parlais à la bonne franquette, moi! je parlais à monsieur de Grandville; mais si le procureur général est là, je reprends mes cartes et je poitrine. Et moi qui, si vous m’aviez donné votre parole, allais vous rendre les lettres écrites à Lucien par mademoiselle Clotilde de Grandlieu! Cela fut dit avec un accent, un sang-froid et un regard qui révélèrent à M. de Grandville un adversaire avec qui la moindre faute était dangereuse.
—Est-ce là tout ce que vous demandez? dit le procureur général.
—Je vais vous parler pour moi, dit Jacques Collin. L’honneur de la famille Grandlieu paye la commutation de peine de Théodore: c’est donner beaucoup et recevoir peu. Qu’est-ce qu’un forçat condamné à perpétuité?... S’il s’évade, vous pouvez vous défaire si facilement de lui! c’est une lettre de change sur la guillotine! Seulement, comme on l’avait fourré dans des intentions peu charmantes à Rochefort, vous me promettrez de le faire diriger sur Toulon, en recommandant qu’il y soit bien traité. Maintenant, moi, je veux davantage; j’ai le dossier de madame de Sérizy et celui de la duchesse de Maufrigneuse, et quelles lettres!... Tenez, monsieur le comte: Les filles publiques en écrivant font du style et de beaux sentiments, eh bien! les grandes dames qui font du style et de grands sentiments toute la journée, écrivent comme les filles agissent. Les philosophes trouveront la raison de ce chassez-croisez, je ne tiens pas à la chercher. La femme est un être inférieur, elle obéit trop à ses organes. Pour moi, la femme n’est belle que quand elle ressemble à un homme!
»Aussi ces petites duchesses qui sont viriles par la tête ont-elles écrit des chefs-d’œuvre... Oh! c’est beau, d’un bout à l’autre, comme la fameuse ode de Piron...»
—Vraiment?
—Vous voulez les voir?... dit Jacques Collin en souriant.
Le magistrat devint honteux.
—Je puis vous en faire lire; mais, là, pas de farce! Nous jouons franc jeu?... Vous me rendrez les lettres, et vous défendrez qu’on moucharde, qu’on suive et qu’on regarde la personne qui va les apporter.
—Cela prendra du temps? dit le procureur général.
—Non, il est neuf heures et demie... reprit Jacques Collin en regardant la pendule; eh bien! en quatre minutes nous aurons une lettre de chacune de ces deux dames; et, après les avoir lues, vous contremanderez la guillotine! Si ça n’était pas ce que cela est, vous ne me verriez pas si tranquille. Ces dames sont d’ailleurs averties...
Monsieur de Grandville fit un geste de surprise.
—Elles doivent se donner à cette heure bien du mouvement, elles vont mettre en campagne le garde des sceaux, elles iront, qui sait, jusqu’au roi... Voyons, me donnez-vous votre parole d’ignorer qui sera venu, de ne pas suivre ni faire suivre pendant une heure cette personne?
—Je vous le promets!
—Bien, vous ne voudriez pas, vous, tromper un forçat évadé. Vous êtes du bois dont sont faits les Turenne et vous tenez votre parole à des voleurs... Eh bien! dans la salle des Pas-Perdus, il y a dans ce moment une mendiante en haillons, une vieille femme, au milieu même de la salle. Elle doit causer avec un des écrivains publics de quelque procès de mur mitoyen; envoyez votre garçon de bureau la chercher, en lui disant ceci: Dabor ti mandana. Elle viendra... Mais ne soyez pas cruel inutilement!... Ou vous acceptez mes propositions, ou vous ne voulez pas vous compromettre avec un forçat... Je ne suis qu’un faussaire, remarquez!... Eh bien! ne laissez pas Calvi dans les affreuses angoisses de la toilette...
—L’exécution est déjà contremandée... Je ne veux pas, dit monsieur de Grandville à Jacques Collin, que la justice soit au-dessous de vous!
Jacques Collin regarda le procureur général avec une sorte d’étonnement et lui vit tirer le cordon de sa sonnette.
—Voulez-vous ne pas vous échapper? Donnez-moi votre parole, je m’en contente. Allez chercher cette femme...
Le garçon de bureau se montra.
«Félix, renvoyez les gendarmes...» dit monsieur de Grandville.
Jacques Collin fut vaincu.
Dans ce duel avec le magistrat, il voulait être le plus grand, le plus fort, le plus généreux, et le magistrat l’écrasait. Néanmoins, le forçat se sentit bien supérieur en ce qu’il jouait la justice, qui lui persuadait que le coupable était innocent, et qu’il disputait victorieusement une tête; mais cette supériorité devait être sourde, secrète, cachée, tandis que la Gigogne l’accablait au grand jour, et majestueusement.
Au moment où Jacques Collin sortait du cabinet de monsieur de Grandville, le secrétaire général de la présidence du conseil, un député, le comte des Lupeaulx, se présentait accompagné d’un petit vieillard souffreteux. Ce personnage, enveloppé d’une douillette puce, comme si l’hiver régnait encore, à cheveux poudrés, le visage blême et froid, marchait en goutteux, peu sûr de ses pieds grossis par des souliers en veau d’Orléans, appuyé sur une canne à pomme d’or, tête nue, son chapeau à la main, la boutonnière ornée d’une brochette à sept croix.
—Qu’y a-t-il, mon cher des Lupeaulx? demanda le procureur général.
—Le prince m’envoie, dit-il à l’oreille de monsieur de Grandville. Vous avez carte blanche pour retirer les lettres de mesdames de Sérizy et de Maufrigneuse, et celles de mademoiselle Clotilde de Grandlieu. Vous pouvez vous entendre avec ce monsieur...
—Qui est-ce? demanda le procureur général à l’oreille de des Lupeaulx.
—Je n’ai pas de secrets pour vous, mon cher procureur général, c’est le fameux Corentin. Sa Majesté vous fait dire de lui rapporter vous-même toutes les circonstances de cette affaire et les conditions du succès.
—Rendez-moi le service, répondit le procureur général à l’oreille de des Lupeaulx, d’aller dire au prince que tout est terminé, que je n’ai pas eu besoin de ce monsieur, ajouta-t-il en désignant Corentin. J’irai prendre les ordres de Sa Majesté, quant à la conclusion de l’affaire qui regardera le garde des sceaux, car il y a deux grâces à donner.
—Vous avez sagement agi en allant de l’avant, dit des Lupeaulx en donnant une poignée de main au procureur général. Le roi ne veut pas, à la veille de tenter une grande chose, voir la pairie et les grandes familles tympanisées, salies... Ce n’est plus un vil procès criminel, c’est une affaire d’État...
—Mais dites au prince que, lorsque vous êtes venu, tout était fini!
—Vraiment?
—Je le crois.
—Vous serez alors garde des sceaux, quand le garde des sceaux actuel sera chancelier, mon cher...
—Je n’ai pas d’ambition!... répondit le procureur général.
Des Lupeaulx sortit en riant.
—Priez le prince de solliciter du roi dix minutes d’audience pour moi, vers deux heures et demie, ajouta monsieur de Grandville, en reconduisant le comte des Lupeaulx.
—Et vous n’êtes pas ambitieux! dit des Lupeaulx en jetant un regard à monsieur de Grandville. Allons, vous avez deux enfants, vous voulez être fait au moins pair de France...
—Si monsieur le procureur général a les lettres, mon intervention devient inutile, fit observer Corentin, en se trouvant seul avec monsieur de Grandville, qui le regardait avec une curiosité très-compréhensible.
—Un homme comme vous n’est jamais de trop dans une affaire si délicate, répondit le procureur général en voyant que Corentin avait tout compris ou tout entendu.
Corentin salua par un petit signe de tête presque protecteur.
—Connaissez-vous, monsieur, le personnage dont il s’agit?
—Oui, monsieur le comte, c’est Jacques Collin, le chef de la société des Dix-Mille, le banquier des trois bagnes, un forçat qui, depuis cinq ans, a su se cacher sous la soutane de l’abbé Carlos Herrera. Comment a-t-il été chargé d’une mission du roi d’Espagne pour le feu roi, nous nous perdons tous à la recherche du vrai dans cette affaire? J’attends une réponse de Madrid, où j’ai envoyé des notes et un homme. Ce forçat a le secret de deux rois...
—C’est un homme vigoureusement trempé! Nous n’avons que deux partis à prendre: se l’attacher, ou se défaire de lui, dit le procureur général.
—Nous avons eu la même idée, et c’est un grand honneur pour moi, répliqua Corentin. Je suis forcé d’avoir tant d’idées et pour tant de monde, que sur le nombre je dois me rencontrer avec un homme d’esprit. Ce fut débité si sèchement et d’un ton si glacé, que le procureur général garda le silence et se mit à expédier quelques affaires pressantes.
Lorsque Jacques Collin se montra dans la salle des Pas-Perdus, on ne peut se figurer l’étonnement dont fut saisie mademoiselle Jacqueline Collin. Elle resta plantée sur ses deux jambes, les mains sur ses hanches, car elle était costumée en marchande des quatre saisons. Quelque habituée qu’elle fût aux tours de force de son neveu, celui-là dépassait tout.
—Eh bien! si tu continues à me regarder comme un cabinet d’histoire naturelle, dit Jacques Collin, en prenant le bras de sa tante et l’emmenant hors de la salle des Pas-Perdus, ça nous fera prendre pour deux curiosités, l’on nous arrêterait peut-être, et nous perdrions du temps. Et il descendit l’escalier de la galerie Marchande, qui mène rue de la Barillerie. —Où est Paccard?
—Il m’attend chez la Rousse et se promène sur le quai aux Fleurs.
—Et Prudence?
—Elle est chez elle, comme ma filleule.
—Allons-y...
—Regarde si nous sommes suivis...
La Rousse, quincaillière, établie quai aux Fleurs, était la veuve d’un célèbre assassin, un Dix-Mille. En 1819, Jacques Collin avait fidèlement remis vingt et quelques mille francs à cette fille, de la part de son amant, après l’exécution. Trompe-la-Mort connaissait seul l’intimité de cette jeune personne, alors modiste, avec son fanandel.
—Je suis le dab de ton homme, avait dit alors le pensionnaire de madame Vauquer à la modiste, qu’il avait fait venir au Jardin des Plantes. Il a dû te parler de moi, ma petite. Quiconque me trahit meurt dans l’année! quiconque m’est fidèle n’a jamais rien à redouter de moi. Je suis ami à mourir sans dire un mot qui compromette ceux à qui je veux du bien. Sois à moi comme une âme est au diable, et tu en profiteras. J’ai promis que tu serais heureuse à ton pauvre Auguste, qui voulait te mettre dans l’opulence; et il s’est fait faucher à cause de toi. Ne pleure pas. Écoute-moi: personne au monde que moi ne sais que tu étais la maîtresse d’un forçat, d’un assassin qu’on a terré samedi; jamais je n’en dirai rien. Tu as vingt-deux ans, tu es jolie, te voilà riche de vingt-six mille francs; oublie Auguste, marie-toi, deviens une honnête femme si tu peux. En retour de cette tranquillité, je te demande de me servir, moi et ceux que je t’adresserai, mais sans hésiter. Jamais je ne te demanderai rien de compromettant, ni pour toi, ni pour tes enfants, ni pour ton mari, si tu en as un, ni pour ta famille. Souvent, dans le métier que je fais, il me faut un lieu sûr pour causer, pour me cacher. J’ai besoin d’une femme discrète pour porter une lettre, se charger d’une commission. Tu seras une de mes boîtes à lettres, une de mes loges de portiers, un de mes émissaires, rien de plus, rien de moins. Tu es trop blonde, Auguste et moi nous te nommions la Rousse, tu garderas ce nom-là. Ma tante, la marchande au Temple, avec qui je te lierai, sera la seule personne au monde à qui tu devras obéir; dis-lui tout ce qui t’arrivera; elle te mariera, elle te sera très-utile.
Ce fut ainsi que se conclut un de ces pactes diaboliques dans le genre de celui qui, pendant si longtemps, lui avait lié Prudence Servien, et que cet homme ne manquait jamais à cimenter; car il avait, comme le démon, la passion du recrutement.
Jacqueline Collin avait marié la Rousse au premier commis d’un riche quincaillier en gros, vers 1821. Ce premier commis, ayant traité de la maison de commerce de son patron, se trouvait alors en voie de prospérité, père de deux enfants, et adjoint au maire de son quartier. Jamais la Rousse, devenue madame Prélard, n’avait eu le plus léger motif de plainte, ni contre Jacques Collin, ni contre sa tante; mais, à chaque service demandé, madame Prélard tremblait de tous ses membres. Aussi devint-elle pâle et blême en voyant entrer dans sa boutique ces deux terribles personnages.
—Nous avons à vous parler d’affaires, Madame, dit Jacques Collin.
—Mon mari est là, répondit-elle.
—Eh bien! nous n’avons pas trop besoin de vous pour le moment; je ne dérange jamais inutilement les gens.
—Envoyez chercher un fiacre, ma petite, dit Jacqueline Collin, et dites à ma filleule de descendre; j’espère la placer comme femme de chambre chez une grande dame, et l’intendant de la maison veut l’emmener.
Paccard, qui ressemblait à un gendarme mis en bourgeois, causait en ce moment avec monsieur Prélard d’une importante fourniture de fil de fer pour un pont.
Un commis alla chercher un fiacre, et quelques minutes après, Europe, ou pour lui faire quitter le nom sous lequel elle avait servi Esther, Prudence Servien, Paccard, Jacques Collin et sa tante étaient, à la grande joie de la Rousse, réunis dans un fiacre, à qui Trompe-la-Mort donna l’ordre d’aller à la barrière d’Ivry.
Prudence Servien et Paccard, tremblant devant le dab, ressemblaient à des âmes coupables en présence de Dieu.
—Où sont les sept cent cinquante mille francs? leur demanda le dab, en plongeant sur eux un de ces regards fixes et clairs qui troublaient si bien le sang de ces âmes damnées, quand elles étaient en faute, qu’elles croyaient avoir autant d’épingles que de cheveux dans la tête.
—Les sept cent trente mille francs, répondit Jacqueline Collin à son neveu, sont en sûreté, je les ai remis ce matin à la Romette, dans un paquet cacheté...
—Si vous ne les aviez pas remis à Jacqueline, dit Trompe-la-Mort, vous alliez droit-là... dit-il en montrant la place de Grève, devant laquelle le fiacre se trouvait.
Prudence Servien fit, à la mode de son pays, un signe de croix, comme si elle avait vu tomber le tonnerre.
—Je vous pardonne, reprit le dab, à condition que vous ne commettrez plus de fautes semblables, et que désormais vous serez pour moi ce que sont ces deux doigts de la main droite, dit-il en montrant l’index et le doigt du milieu, car le pouce, c’est cette bonne largue-là! Et il frappa sur l’épaule de sa tante. Écoutez-moi. Désormais, toi, Paccard, tu n’auras plus rien à craindre, et tu peux suivre ton nez dans Pantin à ton aise! Je te permets d’épouser Prudence.
Paccard prit la main de Jacques Collin et la baisa respectueusement.
—Qu’aurai-je à faire? demanda-t-il.
—Rien, et tu auras des rentes et des femmes, sans compter la tienne, car tu es très-Régence, mon vieux!... Voilà ce que c’est que d’être trop bel homme!
Paccard rougit de recevoir ce railleur éloge de son sultan.
—Toi, Prudence, reprit Jacques, il te faut une carrière, un état, un avenir, et rester à mon service. Écoute-moi bien. Il existe rue Sainte-Barbe une très-bonne maison appartenant à cette madame Saint-Estève, à qui ma tante emprunte quelquefois son nom... C’est une bonne maison, bien achalandée, qui rapporte quinze ou vingt mille francs par an. La Saint-Estève fait tenir cet établissement par...
—La Gonore, dit Jacqueline.
—La largue à ce pauvre La Pouraille, dit Paccard. C’est là que j’ai filé avec Europe le jour de la mort de cette pauvre madame Van Bogseck, notre maîtresse...
—On jase donc quand je parle? dit Jacques Collin.
Le plus profond silence régna dans le fiacre, et Prudence ni Paccard n’osèrent plus se regarder.
—La maison est donc tenue par la Gonore, reprit Jacques Collin. Si tu y es allé te cacher avec Prudence, je vois, Paccard, que tu as assez d’esprit pour esquinter la raille (enfoncer la police), mais que tu n’es pas assez fin pour faire voir des couleurs à la darbonne..., dit-il en caressant le menton de sa tante. Je devine maintenant comment elle a pu te trouver... Ça se rencontre bien. Vous allez y retourner, chez la Gonore... Je reprends: Jacqueline va négocier avec madame Nourrisson l’affaire de l’acquisition de son établissement de la rue Sainte-Barbe, et tu pourras y faire fortune avec de la conduite, ma petite! dit-il en regardant Prudence. Abbesse à ton âge! c’est le fait d’une fille de France, ajouta-t-il d’une voix mordante.
Prudence sauta au cou de Trompe-la-Mort et l’embrassa, mais par un coup sec qui dénotait sa force extraordinaire, le dab la repoussa si vivement, que, sans Paccard, la fille allait se cogner la tête dans la vitre du fiacre et la casser.
—A bas les pattes! Je n’aime pas ces manières! dit sèchement le dab, c’est me manquer de respect.
—Il a raison, ma petite, dit Paccard. Vois-tu, c’est comme si le dab te donnait cent mille francs. La boutique vaut cela. C’est sur le boulevard, en face du Gymnase. Il y a la sortie du spectacle...
—Je ferai mieux, j’achèterai aussi la maison, dit Trompe-la-Mort.
—Et nous voilà riches à millions en six ans! s’écria Paccard.
Fatigué d’être interrompu, Trompe-la-Mort envoya dans le tibia de Paccard un coup de pied à le lui casser; mais Paccard avait des nerfs en caoutchouc et des os en fer-blanc.
—Suffit, Dab! on se taira, répondit-il.
—Croyez-vous que je dis des sornettes? reprit Trompe-la-Mort qui s’aperçut alors que Paccard avait bu quelques petits verres de trop. Écoutez. Il y a dans la cave de la maison deux cent cinquante mille francs en or...
Le silence le plus profond régna de nouveau dans le fiacre.
»Cet or est dans un massif très-dur... Il s’agit d’extraire cette somme, et vous n’avez que trois nuits pour y arriver. Jacqueline vous aidera... Cent mille francs serviront à payer l’établissement, cinquante mille à l’achat de la maison, et vous laisserez le reste.»
—Où? dit Paccard.
—Dans la cave! répéta Prudence.
—Silence! dit Jacqueline.
—Oui, mais pour la transmission de cette charge, il faut l’agrément de la raille (la police), dit Paccard.
—On l’aura, dit sèchement Trompe-la-Mort. De quoi te mêles-tu?...
Jacqueline regarda son neveu et fut frappée de l’altération de ce visage à travers le masque impassible sous lequel cet homme si fort cachait habituellement ses émotions.
—Ma fille, dit Jacques Collin à Prudence Servien, ma tante va te remettre les sept cent cinquante mille francs.
—Sept cent trente, dit Paccard.
—Hé bien, soit! sept cent trente, reprit Jacques Collin. Cette nuit, il faut que tu reviennes sous un prétexte quelconque à la maison de madame Lucien. Tu monteras par la lucarne, sur le toit; tu descendras par la cheminée dans la chambre à coucher de ta feue maîtresse, et tu placeras dans le matelas de son lit le paquet qu’elle avait fait...
—Et pourquoi pas par la porte? dit Prudence Servien.
—Imbécile, les scellés y sont! répliqua Jacques Collin. L’inventaire se fera dans quelques jours, et vous serez innocents du vol...
—Vive le dab! s’écria Paccard. Ah! quelle bonté!
—Cocher, arrêtez!... cria de sa voix puissante Jacques Collin.
Le fiacre se trouvait devant la place des fiacres du Jardin des Plantes.
—Détalez, mes enfants, dit Jacques Collin, et ne faites pas de sottises! Trouvez-vous ce soir sur le pont des Arts, à cinq heures, et là, ma tante vous dira s’il n’y a pas contre-ordre. Il faut tout prévoir, ajouta-t-il à voix basse à sa tante. Jacqueline vous expliquera demain, reprit-il, comment s’y prendre pour extraire sans danger l’or de la profonde. C’est une opération très-délicate...
Prudence et Paccard sautèrent sur le pavé du roi, heureux comme des voleurs graciés.
—Ah! quel brave homme que le dab! dit Paccard.
—Ce serait le roi des hommes, s’il n’était pas si méprisant pour les femmes!
—Ah! il est bien aimable! s’écria Paccard. As-tu vu quels coups de pieds il m’a donnés! Nous méritions d’être envoyés ad patres; car enfin c’est nous qui l’avons mis dans l’embarras...
—Pourvu, dit la spirituelle et fine Prudence, qu’il ne nous fourre pas dans quelque crime pour nous envoyer au pré...
—Lui! s’il en avait la fantaisie, il nous le dirait, tu ne le connais pas! Quel joli sort il te fait! Nous voilà bourgeois. Quelle chance! Oh! quand il vous aime, cet homme-là, il n’a pas son pareil pour la bonté!...
—Ma minette! dit Jacques Collin à sa tante, charge-toi de la Gonore, il faut l’endormir; elle sera, dans cinq jours d’ici, arrêtée, et on trouvera dans sa chambre cent cinquante mille francs d’or qui resteront d’une autre part dans l’assassinat des vieux Crottat, père et mère du notaire.
—Elle en aura pour cinq ans de Madelonnettes, dit Jacqueline.
—A peu près, répondit Jacques Collin. Donc, c’est une raison pour la Nourrisson de se défaire de sa maison; elle ne peut pas la gérer elle-même, et on ne trouve pas de gérantes comme on veut. Donc tu pourras très-bien arranger cette affaire. Nous aurons là un œil... Mais ces opérations sont toutes les trois subordonnées à la négociation que je viens d’entamer relativement à nos lettres. Ainsi découds ta robe et donne-moi les échantillons des marchandises. Où se trouvent les trois paquets?
—Parbleu! chez la Rousse.
—Cocher! cria Jacques Collin, retournez au Palais de Justice, et du train!... J’ai promis de la célérité, voici une demi-heure d’absence, et c’est trop! Reste chez la Rousse, et donne les paquets cachetés au garçon de bureau que tu verras venir demander madame de Saint-Estève. C’est le de qui sera le mot d’avis, et il devra te dire: Madame, je viens de la part de monsieur le procureur général pour ce que vous savez. Stationne devant la porte de la Rousse en regardant ce qui se passe sur le marché aux Fleurs, afin de ne pas exciter l’attention de Prélard. Dès que tu auras lâché les lettres, tu peux faire agir Paccard et Prudence.
—Je te devine, dit Jacqueline, tu veux remplacer Bibi-Lupin. La mort de ce garçon t’a tourné la cervelle!
—Et Théodore, à qui l’on allait couper les cheveux pour le faucher à quatre heures ce soir, s’écria Jacques Collin?
—Enfin, c’est une idée! nous finirons honnêtes gens et bourgeois, dans une belle propriété, sous un beau climat en Touraine.
—Que pouvais-je devenir? Lucien a emporté mon âme, toute ma vie heureuse; je me vois encore trente ans à m’ennuyer, et je n’ai plus de cœur. Au lieu d’être le dab du bagne, je serai le Figaro de la justice, et je vengerai Lucien. Ce n’est que dans la peau de la raille (police) que je puis en sûreté démolir Corentin. Ce sera vivre encore que d’avoir à manger un homme. Les états qu’on fait dans le monde ne sont que des apparences; la réalité, c’est l’idée! ajouta-t-il en se frappant le front. Qu’as-tu maintenant dans notre trésor?
—Rien, dit la tante épouvantée de l’accent et des manières de son neveu. Je t’ai tout donné pour ton petit. La Romette n’a pas plus de vingt mille francs pour son commerce. J’ai tout pris à madame Nourrisson, elle avait environ soixante mille francs à elle... Ah! nous sommes dans des draps qui ne sont pas blanchis depuis un an. Le petit a dévoré les fades des Fanandels, notre trésor et tout ce que possédait la Nourrisson.
—Ça faisait?
—Cinq cent soixante mille...
—Nous en avons cent cinquante en or, que Paccard et Prudence nous devront. Je vais te dire où en prendre deux cents autres... Le reste viendra de la succession d’Esther. Il faut récompenser la Nourrisson. Avec Théodore, Paccard, Prudence, la Nourrisson et toi, j’aurai bientôt formé le bataillon sacré qu’il me faut... Écoute, nous approchons...
—Voici les trois lettres, dit Jacqueline qui venait de donner le dernier coup de ciseaux à la doublure de sa robe.
—Bien, répondit Jacques Collin, en recevant les trois précieux autographes, trois papiers vélins encore parfumés. Théodore a fait le coup de Nanterre.
—Ah! c’est lui!...
—Tais-toi, le temps est précieux, il a voulu donner la becquée à un petit oiseau de Corse nommé Ginetta... Tu vas employer la Nourrisson à la trouver, je te ferai passer les renseignements nécessaires par une lettre que Gault te remettra. Tu viendras au guichet de la Conciergerie dans deux heures d’ici. Il s’agit de lâcher cette petite fille chez une blanchisseuse, la sœur à Godet, et qu’elle s’y impatronise... Godet et Ruffard sont des complices à La Pourraille dans le vol et l’assassinat commis chez les Crottat. Les quatre cent cinquante mille francs sont intacts, un tiers dans la cave de la Gonore, c’est la part de La Pourraille; le second tiers dans la chambre à la Gonore, c’est celle de Ruffard; le troisième est caché chez la sœur à Godet.
»Nous commencerons par prendre cent cinquante mille francs sur le fade de La Pourraille, puis cent sur celui de Godet, et cent sur celui de Ruffard. Une fois Ruffard et Godet serrés, c’est eux qui auront mis à part ce qui manquera de leur fade. Je leur ferai accroire, à Godet, que nous avons mis cent mille francs de côté pour lui, et à Ruffard et à La Pourraille, que la Gonore leur a sauvé cela!... Prudence et Paccard vont travailler chez la Gonore. Toi et Ginetta, qui me paraît être une fine mouche, vous manœuvrerez chez la sœur à Godet. Pour mon début dans le comique, je fais retrouver à la Cigogne quatre cent mille francs du vol Crottat, et les coupables. J’ai l’air d’éclaircir l’assassinat de Nanterre. Nous retrouvons notre aubert et nous sommes au cœur de la raille! Nous étions le gibier, et nous devenons les chasseurs, voilà tout. Donne trois francs au cocher.»
Le fiacre était au Palais. Jacqueline stupéfaite paya. Trompe-la-Mort monta l’escalier pour aller chez le procureur général.
Un changement total de vie est une crise si violente que, malgré sa décision, Jacques Collin gravissait lentement les marches de l’escalier qui, de la rue de la Barillerie, mène à la galerie Marchande où se trouve, sous le péristyle de la cour d’assises, la sombre entrée du parquet. Une affaire politique occasionnait une sorte d’attroupement au pied du double escalier qui mène à la cour d’assises, en sorte que le forçat, absorbé dans ses réflexions, resta pendant quelque temps arrêté par la foule. A gauche de ce double escalier, il se trouve, comme un énorme pilier, un des contreforts du Palais, et dans cette masse on aperçoit une petite porte. Cette petite porte donne sur un escalier en colimaçon qui sert de communication à la Conciergerie. C’est par là que le procureur général, le directeur de la Conciergerie, les présidents de cour d’assises, les avocats généraux et le chef de la police de sûreté peuvent aller et venir. C’est par un embranchement de cet escalier, aujourd’hui condamné, que Marie-Antoinette, la reine de France, était amenée devant le tribunal révolutionnaire, qui siégeait, comme on le sait, dans la grande salle des audiences solennelles de la cour de cassation.
A l’aspect de cet épouvantable escalier le cœur se serre quand on pense que la fille de Marie-Thérèse, dont la suite, la coiffure et les paniers remplissaient le grand escalier de Versailles, passait par là!... Peut-être expiait-elle le crime de sa mère, la Pologne hideusement partagée. Les souverains qui commettent de pareils crimes ne songent pas évidemment à la rançon qu’en demande la Providence.
Au moment où Jacques Collin entrait sous la voûte de l’escalier, pour se rendre chez le procureur général, Bibi-Lupin sortit par cette porte cachée dans le mur.
Le chef de la police de sûreté venait de la Conciergerie et se rendait aussi chez monsieur de Grandville. On peut comprendre quel fut l’étonnement de Bibi-Lupin en reconnaissant devant lui la redingote de Carlos Herrera, qu’il avait tant étudié le matin; il courut pour le dépasser. Jacques Collin se retourna. Les deux ennemis se trouvèrent en présence. De part et d’autre, chacun resta sur ses pieds, et le même regard partit de ces deux yeux, si différents, comme deux pistolets qui, dans un duel, partent en même temps.
—Cette fois, je te tiens, brigand! dit le chef de la police de sûreté.
—Ah! ah!... répondit Jacques Collin, d’un air ironique. Il pensa rapidement que monsieur de Grandville l’avait fait suivre; et, chose étrange! il fut peiné de savoir cet homme moins grand qu’il l’imaginait.
Bibi-Lupin sauta courageusement à la gorge de Jacques Collin, qui, l’œil à son adversaire, lui donna un coup sec et l’envoya les quatre fers en l’air à trois pas de là; puis Trompe-la-Mort alla posément à Bibi-Lupin, et lui tendit la main pour l’aider à se relever, absolument comme un boxeur anglais qui, sûr de sa force, ne demande pas mieux que de recommencer. Bibi-Lupin était beaucoup trop fort pour se mettre à crier; mais il se redressa, courut à l’entrée du couloir, et fit signe à un gendarme de s’y placer. Puis, avec la rapidité de l’éclair, il revint à son ennemi, qui le regardait faire tranquillement. Jacques Collin avait pris son parti: Ou le procureur général m’a manqué de parole, ou il n’a pas mis Bibi-Lupin dans sa confidence, et alors il faut éclaircir ma situation.
—Veux-tu m’arrêter? demanda Jacques Collin à son ennemi. Dis-le sans y mettre d’accompagnement. Ne sais-je pas qu’au cœur de la Cigogne tu es plus fort que moi? Je te tuerais à la savate, mais je ne mangerais pas les gendarmes et la ligne. Ne faisons pas de bruit; où veux-tu me mener?
—Chez monsieur Camusot.
—Allons chez monsieur Camusot, répondit Jacques Collin. Pourquoi n’irions-nous pas au parquet du procureur général?... c’est plus près, ajouta-t-il.
Bibi-Lupin, qui se savait en défaveur dans les hautes régions du pouvoir judiciaire et soupçonné d’avoir fait fortune aux dépens des criminels et de leurs victimes, ne fut pas fâché de se présenter au parquet avec une pareille capture.
—Allons-y, dit-il, ça me va! Mais, puisque tu te rends, laisse-moi t’accommoder, je crains tes giffles! Et il tira des poucettes de sa poche.
Jacques Collin tendit ses mains, et Bibi-Lupin lui serra les pouces.
—Ah! ça, puisque tu es si bon enfant, reprit-il, dis-moi comment tu es sorti de la Conciergerie?
—Mais par où tu es sorti, par le petit escalier.
—Tu as donc fait voir un nouveau tour aux gendarmes?
—Non. Monsieur Grandville m’a laissé libre sur parole.
—Planches-tu? (Plaisantes-tu.)
—Tu vas voir!... C’est toi peut-être à qui l’on va mettre les poucettes.
En ce moment, Corentin disait au procureur général:
—Eh bien! Monsieur, voilà juste une heure que notre homme est sorti, ne craignez-vous pas qu’il ne se soit moqué de vous?... Il est peut-être sur la route d’Espagne, où nous ne le trouverons plus, car l’Espagne est un pays tout de fantaisie.
—Ou je ne me connais pas en hommes, ou il reviendra; tous ses intérêts l’y obligent; il a plus à recevoir de moi qu’il ne me donne...
En ce moment Bibi-Lupin se montra.
—Monsieur le comte, dit-il, j’ai une bonne nouvelle à vous donner: Jacques Collin, qui s’était sauvé, est repris.
—Voilà, s’écria Jacques Collin, comment vous avez tenu votre parole! Demandez à votre agent à double face où il m’a trouvé?
—Où? dit le procureur général.
—A deux pas du parquet, sous la voûte, répondit Bibi-Lupin.
—Débarrassez cet homme de vos ficelles, dit sévèrement monsieur de Grandville à Bibi-Lupin. Sachez que, jusqu’à ce qu’on vous ordonne de l’arrêter de nouveau, vous devez laisser cet homme libre... Et sortez!... Vous êtes habitué à marcher et agir comme si vous étiez à vous seul la justice et la police.
Et le procureur général tourna le dos au chef de la police de sûreté, qui devint blême, surtout en recevant un regard de Jacques Collin, où il devina sa chute.
—Je ne suis pas sorti de mon cabinet, je vous attendais, et vous ne doutez pas que j’aie tenu ma parole comme vous teniez la vôtre, dit monsieur de Grandville à Jacques Collin.
—Dans le premier moment, j’ai douté de vous, monsieur, et peut-être à ma place eussiez-vous pensé comme moi; mais la réflexion m’a montré que j’étais injuste. Je vous apporte plus que vous ne me donnez; vous n’aviez pas intérêt à me tromper...
Le magistrat échangea soudain un regard avec Corentin. Ce regard, qui ne put échapper à Trompe-la-Mort, dont l’attention était portée sur monsieur de Grandville, lui fit apercevoir le petit vieux étrange, assis sur un fauteuil, dans un coin. Sur-le-champ, averti par cet instinct si vif et si rapide qui dénonce la présence d’un ennemi, Jacques Collin examina ce personnage; il vit du premier coup d’œil que les yeux n’avaient pas l’âge accusé par le costume, et il reconnut un déguisement. Ce fut en une seconde la revanche prise par Jacques Collin sur Corentin, de la rapidité d’observation avec laquelle Corentin l’avait démasqué chez Peyrade. (Voir SPLENDEURS ET MISÈRES, IIe PARTIE.)
—Nous ne sommes pas seuls!... dit Jacques Collin à monsieur de Grandville.
—Non, répliqua sèchement le procureur général.
—Et monsieur, reprit le forçat, est une de mes meilleures connaissances... je crois?...
Il fit un pas et reconnut Corentin, l’auteur réel, avoué de la chute de Lucien. Jacques Collin, dont le visage était d’un rouge de brique, devint, pour un rapide et imperceptible instant, pâle et presque blanc; tout son sang se porta au cœur, tant fut ardente et frénétique son envie de sauter sur cette bête dangereuse et de l’écraser; mais il refoula ce désir brutal et le comprima par la force qui le rendait si terrible. Il prit un air aimable, un ton de politesse obséquieuse, dont il avait l’habitude depuis qu’il jouait le rôle d’un ecclésiastique de l’ordre supérieur, et il salua le petit vieillard.
—Monsieur Corentin, dit-il, est-ce au hasard que je dois le plaisir de vous rencontrer, ou serais-je assez heureux pour être l’objet de votre visite au parquet?
L’étonnement du procureur général fut au comble, et il ne put s’empêcher d’examiner ces deux hommes en présence. Les mouvements de Jacques Collin et l’accent qu’il mit à ces paroles dénotaient une crise, et il fut curieux d’en pénétrer les causes. A cette subite et miraculeuse reconnaissance de sa personne, Corentin se dressa comme un serpent sur la queue duquel on a marché.
—Oui, c’est moi, mon cher abbé Carlos Herrera.
—Venez-vous, lui dit Trompe-la-Mort, vous interposer entre monsieur le procureur général et moi?... Aurais-je le bonheur d’être le sujet d’une de ces négociations dans lesquelles brillent vos talents? Tenez, monsieur, dit le forçat en se retournant vers le procureur général, pour ne pas vous faire perdre des moments aussi précieux que les vôtres, lisez, voici l’échantillon de mes marchandises... Et il tendit à monsieur de Grandville les trois lettres, qu’il tira de la poche de côté de sa redingote. «Pendant que vous en prendrez connaissance, je causerai, si vous le permettez, avec monsieur.»
—C’est beaucoup d’honneur pour moi, répondit Corentin, qui ne put s’empêcher de frissonner.
—Vous avez obtenu, monsieur, un succès complet dans notre affaire, dit Jacques Collin. J’ai été battu..., ajouta-t-il légèrement et à la manière d’un joueur qui a perdu son argent; mais vous avez laissé quelques hommes sur le carreau... C’est une victoire coûteuse...
—Oui, répondit Corentin, en acceptant la plaisanterie; si vous avez perdu votre reine, moi j’ai perdu mes deux tours...
—Oh! Contenson n’est qu’un pion, répliqua railleusement Jacques Collin. Ça se remplace. Vous êtes, permettez-moi de vous donner cet éloge en face, vous êtes, ma parole d’honneur, un homme prodigieux.
—Non, non, je m’incline devant votre supériorité, répliqua Corentin, qui eut l’air d’un plaisant de profession, disant: «Tu veux blaguer, blaguons!» Comment, moi, je dispose de tout, et vous, vous êtes pour ainsi dire tout seul...
—Oh! oh! fit Jacques Collin.
—Et vous avez failli l’emporter, dit Corentin en remarquant l’exclamation. Vous êtes l’homme le plus extraordinaire que j’aie rencontré dans ma vie, et j’en ai vu beaucoup d’extraordinaires, car les gens avec qui je me bats sont tous remarquables par leur audace, par leurs conceptions hardies. J’ai, par malheur, été très-intime avec feu monseigneur le duc d’Otrante; j’ai travaillé pour Louis XVIII, quand il régnait, et quand il était exilé, pour l’Empereur, et pour le directoire... Vous avez la trempe de Louvel, le plus bel instrument politique que j’aie vu; mais vous avez la souplesse du prince des diplomates. Et quels auxiliaires!... Je donnerais bien des têtes à couper pour avoir à mon service la cuisinière de cette pauvre petite Esther... Où trouvez-vous des créatures belles comme la fille qui a doublé cette juive pendant quelque temps pour monsieur de Nucingen?... Je ne sais où les prendre quand j’en ai besoin...
—Monsieur, monsieur, dit Jacques Collin, vous m’accablez... De votre part, ces éloges feraient perdre la tête...
—Ils sont mérités! Comment, vous avez trompé Peyrade, il vous a pris pour un officier de paix, lui!... Tenez, si vous n’aviez pas eu ce petit imbécile à défendre, vous nous auriez rossés...
—Ah! monsieur, vous oubliez Contenson déguisé en mulâtre... et Peyrade en Anglais. Les acteurs ont les ressources du théâtre; mais être ainsi parfait au grand jour, à tout heure, il n’y a que vous et les vôtres...
—Eh bien! voyons, dit Corentin, nous sommes persuadés, l’un et l’autre, de notre valeur, de nos mérites. Nous voilà, tous deux là, bien seuls; moi je suis sans mon vieil ami, vous sans votre jeune protégé. Je suis le plus fort pour le moment, pourquoi ne ferions-nous pas comme dans l’Auberge des Adrets? Je vous tends la main, en vous disant: Embrassons-nous et que cela finisse. Je vous offre, en présence de monsieur le procureur général, des lettres de grâce pleine et entière, et vous serez un des miens, le premier, après moi, peut-être mon successeur.
—Ainsi, c’est une position que vous m’offrez?... dit Jacques Collin. Une jolie position! Je passe de la brune à la blonde...
—Vous serez dans une sphère où vos talents seront bien appréciés, bien récompensés, et vous agirez à votre aise. La police politique et gouvernementale a ses périls. J’ai déjà, tel que vous me voyez, été deux fois emprisonné... je ne m’en porte pas plus mal. Mais, on voyage! on est tout ce qu’on veut être... On est le machiniste des drames politiques, on est traité poliment par les grands seigneurs... Voyez, mon cher Jacques Collin, cela vous va-t-il?...
—Avez-vous des ordres à cet égard? lui dit le forçat.
—J’ai plein pouvoir... répliqua Corentin, tout heureux de cette inspiration.
—Vous badinez, vous êtes un homme très-fort, vous pouvez bien admettre qu’on se puisse défier de vous... Vous avez vendu plus d’un homme en le liant dans un sac et l’y faisant entrer de lui-même... Je connais vos belles batailles, l’affaire Montauran, l’affaire Simeuse... Ah! c’est les batailles de Marengo de l’espionnage.
—Eh bien! dit Corentin, vous avez de l’estime pour monsieur le procureur général?
—Oui, dit Jacques Collin en s’inclinant avec respect; je suis en admiration devant son beau caractère, sa fermeté, sa noblesse, et je donnerais ma vie pour qu’il fût heureux. Aussi, commencerai-je par faire cesser l’état dangereux dans lequel est madame de Sérizy.
Le procureur général laissa échapper un mouvement de bonheur.
—Eh bien! demandez-lui, reprit Corentin, si je n’ai pas plein pouvoir pour vous arracher à l’état honteux dans lequel vous êtes, et vous attacher à ma personne.
—C’est vrai, dit monsieur de Grandville en observant le forçat.
—Bien vrai! j’aurais l’absolution de mon passé et la promesse de vous succéder en vous donnant des preuves de mon savoir-faire?
—Entre deux hommes comme nous, il ne peut y avoir aucun malentendu, reprit Corentin avec une grandeur d’âme à laquelle tout le monde eût été pris.
—Et le prix de cette transaction est sans doute la remise des trois correspondances?... dit Jacques Collin.
—Je ne croyais pas avoir besoin de vous le dire...
—Mon cher monsieur Corentin, dit Trompe-la-Mort avec une ironie digne de celle qui fit le triomphe de Talma dans le rôle de Nicomède, je vous remercie, je vous ai l’obligation de savoir tout ce que je vaux et quelle est l’importance qu’on attache à me priver de ces armes... Je ne l’oublierai jamais... Je serai toujours et en tout temps à votre service, et au lieu de dire, comme Robert Macaire: Embrassons-nous!... moi, je vous embrasse.
Il saisit avec tant de rapidité Corentin par le milieu du corps, que celui-ci ne put se défendre de cette embrassade; il le serra comme une poupée sur son cœur, le baisa sur les deux joues, l’enleva comme une plume, ouvrit la porte du cabinet, et le posa dehors, tout meurtri de cette rude étreinte.
»Adieu, mon cher, lui dit-il à voix basse et à l’oreille. Nous sommes séparés l’un de l’autre par trois longueurs de cadavres; nous avons mesuré nos épées, elles sont de la même trempe, de la même dimension... Ayons du respect l’un pour l’autre; mais je veux être votre égal, non votre subordonné... Armé comme vous le seriez, vous me paraissez un trop dangereux général pour votre lieutenant. Nous mettrons un fossé entre nous. Malheur à vous si vous venez sur mon terrain!... Vous vous appelez l’État, de même que les laquais s’appellent du même nom que leurs maîtres; moi, je veux me nommer la Justice; nous nous verrons souvent; continuons à nous traiter avec d’autant plus de dignité, de convenance, que nous serons toujours... d’atroces canailles, lui dit-il à l’oreille. Je vous ai donné l’exemple en vous embrassant...
Corentin resta sot pour la première fois de sa vie, et il se laissa secouer la main par son terrible adversaire...
—S’il en est ainsi, dit-il, je crois que nous avons intérêt l’un et l’autre à rester amis...
—Nous en serons plus forts chacun de notre côté, mais aussi plus dangereux, ajouta Jacques Collin à voix basse. Aussi me permettrez-vous de vous demander demain des arrhes sur notre marché...
—Eh bien! dit Corentin avec bonhomie, vous m’ôtez votre affaire pour la donner au procureur général; vous serez la cause de son avancement; mais je ne puis m’empêcher de vous le dire, vous prenez un bon parti... Bibi-Lupin est trop connu, il a fait son temps; si vous le remplacez, vous vivrez dans la seule condition qui vous convienne; je suis charmé de vous y voir... parole d’honneur...
—Au revoir, à bientôt, dit Jacques Collin.
En se retournant, Trompe-la-Mort trouva le procureur général assis à son secrétaire, la tête dans les mains.
—Comment, vous pourriez empêcher la comtesse de Sérizy de devenir folle?... demanda monsieur de Grandville.
—En cinq minutes, répliqua Jacques Collin.
—Et vous pouvez me remettre toutes les lettres de ces dames?
—Avez-vous lu les trois?...
—Oui, dit vivement le procureur général; j’en suis honteux pour celles qui les ont écrites...
—Eh bien! nous sommes seuls: défendez votre porte, et traitons, dit Jacques Collin.
—Permettez... la justice doit avant tout faire son métier, et monsieur Camusot a l’ordre d’arrêter votre tante...
—Il ne la trouvera jamais, dit Jacques Collin.
—On va faire une perquisition au Temple, chez une demoiselle Paccard qui tient son établissement...
—On n’y verra que des haillons, des costumes, des diamants, des uniformes. Néanmoins, il faut mettre un terme au zèle de monsieur Camusot.
Monsieur de Grandville sonna un garçon de bureau, et lui dit d’aller dire à monsieur Camusot de venir lui parler.
—Voyons, dit-il à Jacques Collin, finissons! Il me tarde de connaître votre recette pour guérir la comtesse...
—Monsieur le procureur général, dit Jacques Collin en devenant grave, j’ai été, comme vous le savez, condamné à cinq ans de travaux forcés pour crime de faux. J’aime ma liberté!... Cet amour, comme tous les amours, est allé directement contre son but; car, en voulant trop s’adorer, les amants se brouillent. En m’évadant, en étant repris tour à tour, j’ai fait sept ans de bagne. Vous n’avez donc à me gracier que pour les aggravations de peine que j’ai empoignées au pré... (pardon!) au bagne. En réalité, j’ai subi ma peine, et jusqu’à ce qu’on me trouve une mauvaise affaire, ce dont je défie la justice et même Corentin, je devrais être rétabli dans mes droits de citoyen français. Exclu de Paris, et soumis à la surveillance de la police, est-ce une vie? où puis-je aller? que puis-je faire? Vous connaissez mes capacités... Vous avez vu Corentin, ce magasin de ruses et de trahisons, blême de peur devant moi, rendant justice à mes talents... Cet homme m’a tout ravi! car c’est lui, lui seul qui, par je ne sais quels moyens et dans quel intérêt, a renversé l’édifice de la fortune de Lucien... Corentin et Camusot ont tout fait...
—Ne récriminez pas, dit monsieur de Grandville, et allez au fait.
—Eh bien! le fait, le voici. Cette nuit, en tenant dans ma main la main glacée de ce jeune mort, je me suis promis à moi-même de renoncer à la lutte insensée que je soutiens depuis vingt ans contre la société tout entière. Vous ne me croyez pas susceptible de faire des capucinades, après ce que je vous ai dit de mes opinions religieuses... Eh bien! j’ai vu, depuis vingt ans, le monde par son envers, dans ses caves, et j’ai reconnu qu’il y a dans la marche des choses une force que vous nommez la Providence, que j’appelais le hasard, que mes compagnons appellent la chance. Toute mauvaise action est rattrapée par une vengeance quelconque, avec quelque rapidité qu’elle s’y dérobe. Dans ce métier de lutteur, quand on a beau jeu, quinte et quatorze en main avec la primauté, la bougie tombe, les cartes brûlent, ou le joueur est frappé d’apoplexie!... C’est l’histoire de Lucien. Ce garçon, cet ange, n’a pas commis l’ombre d’un crime; il s’est laissé faire, il a laissé faire! Il allait épouser mademoiselle de Grandlieu, être nommé marquis, il avait une fortune; eh bien! une fille s’empoisonne, elle cache le produit d’une inscription de rentes, et l’édifice si péniblement élevé de cette belle fortune s’écroule en un instant. Et qui nous adresse le premier coup d’épée? un homme couvert d’infamies secrètes, un monstre qui a commis dans le monde des intérêts, de tels crimes (voir la Maison Nucingen), que chaque écu de sa fortune est trempé des larmes d’une famille, par un Nucingen qui a été Jacques Collin légalement et dans le monde des écus. Enfin vous connaissez tout aussi bien que moi les liquidations, les tours pendables de cet homme. Mes fers estampilleront toujours toutes mes actions, même les plus vertueuses. Être un volant entre deux raquettes, dont l’une s’appelle le bagne, et l’autre la police, c’est une vie où le triomphe est un labeur sans fin, où la tranquillité me semble impossible. Jacques Collin est en ce moment enterré, monsieur de Grandville, avec Lucien, sur qui l’on jette actuellement de l’eau bénite et qui part pour le Père-Lachaise. Mais il me faut une place où aller, non pas y vivre, mais y mourir... Dans l’état actuel des choses, vous n’avez pas voulu, vous, la justice, vous occuper de l’état civil et social du forçat libéré. Quand la loi est satisfaite, la société ne l’est pas, elle conserve ses défiances, et elle fait tout pour se les justifier à elle-même; elle rend le forçat libéré un être impossible; elle doit lui rendre tous ses droits, mais elle lui interdit de vivre dans une certaine zone. La société dit à ce misérable: Paris, le seul endroit où tu peux te cacher, et sa banlieue sur telle étendue, tu ne l’habiteras pas!... Puis elle soumet le forçat libéré à la surveillance de la police. Et vous croyez qu’il est possible dans ces conditions de vivre? Pour vivre, il faut travailler, car on ne sort pas avec des rentes du bagne. Vous vous arrangez pour que le forçat soit clairement désigné, reconnu, parqué, puis vous croyez que les citoyens auront confiance en lui, quand la société, la justice, le monde qui l’entoure n’en ont aucune. Vous le condamnez à la faim ou au crime. Il ne trouve pas d’ouvrage, il est poussé fatalement à recommencer son ancien métier qui l’envoie à l’échafaud. Ainsi, tout en voulant renoncer à une lutte avec la loi, je n’ai point trouvé de place au soleil pour moi. Une seule me convient, c’est de me faire le serviteur de cette puissance qui pèse sur nous, et quand cette pensée m’est venue, la force dont je vous parlais s’est manifestée clairement autour de moi.
»Trois grandes familles sont à ma disposition. Ne croyez pas que je veuille les faire chanter... Le chantage est un des plus lâches assassinats. C’est à mes yeux un crime d’une plus profonde scélératesse que le meurtre. L’assassin a besoin d’un atroce courage. Je signe mes opinions; car les lettres qui font ma sécurité, qui me permettent de vous parler ainsi, qui me mettent de plain-pied en ce moment avec vous, moi le crime et vous la justice, ces lettres sont à votre disposition...
»Votre garçon de bureau peut les aller chercher de votre part, elles lui seront remises... je n’en demande pas de rançon, je ne les vends pas! Hélas! monsieur le procureur général, en les mettant de côté, je ne pensais pas à moi, je songeais au péril où pourrait se trouver un jour Lucien! Si vous n’obtempérez pas à ma demande, j’ai plus de courage, j’ai plus de dégoût de la vie qu’il n’en faut pour me brûler la cervelle moi-même et vous débarasser de moi... Je puis, avec un passe-port, aller en Amérique et vivre dans la solitude; j’ai toutes les conditions qui font le sauvage... Telles sont les pensées dans lesquelles j’étais cette nuit. Votre secrétaire a dû vous répéter un mot que je l’ai chargé de vous dire... En voyant quelles précautions vous prenez pour sauver la mémoire de Lucien de toute infamie, je vous ai donné ma vie, pauvre présent! Je n’y tenais plus, je la voyais impossible sans la lumière qui l’éclairait, sans le bonheur qui l’animait, sans cette pensée qui en était le sens, sans la prospérité de ce jeune poëte qui en était le soleil, et je voulais vous faire donner ces trois paquets de lettres...»
Monsieur de Grandville inclina la tête.
—En descendant au préau, j’ai trouvé les auteurs du crime commis à Nanterre et mon petit compagnon de chaîne sous le couperet pour une participation involontaire à ce crime, reprit Jacques Collin. J’ai appris que Bibi-Lupin trompe la justice, que l’un de ses agents est l’assassin des Crottat; n’était-ce pas, comme vous le dites, providentiel?... J’ai donc entrevu la possibilité de faire le bien, d’employer les qualités dont je suis doué, les tristes connaissances que j’ai acquises, au service de la société; d’être utile au lieu d’être nuisible, et j’ai osé compter sur votre intelligence, sur votre bonté.
L’air de bonté, de naïveté, la simplesse de cet homme, se confessant en termes sans âcreté, sans cette philosophie du vice qui jusqu’alors le rendait terrible à entendre, eussent fait croire à une transformation. Ce n’était plus lui.
—Je crois tellement en vous que je veux être entièrement à votre disposition, reprit-il avec l’humilité d’un pénitent. Vous me voyez entre trois chemins: le suicide, l’Amérique et la rue de Jérusalem. Bibi-Lupin est riche, il a fait son temps; c’est un factionnaire à double face, et si vous vouliez me laisser agir contre lui, je le paumerais marron (je le prendrais en flagrant délit) en huit jours. Si vous me donnez la place de ce gredin, vous aurez rendu le plus grand service à la société. Je n’ai plus besoin de rien. (Je serai probe.) J’ai toutes les qualités voulues pour l’emploi. J’ai plus que Bibi-Lupin de l’instruction; on m’a fait suivre mes classes jusqu’en rhétorique; je ne serai pas si bête que lui, j’ai des manières quand j’en veux avoir. Je n’ai pas d’autre ambition que d’être un élément d’ordre et de répression, au lieu d’être la corruption même. Je n’embaucherai plus personne dans la grande armée du vice. Quand on prend à la guerre un général ennemi, voyons, monsieur, on ne le fusille pas, on lui rend son épée, et on lui donne une ville pour prison; eh bien! je suis le général du bagne, et je me rends... Ce n’est pas la justice, c’est la mort qui m’a abattu... La sphère où je veux agir et vivre est la seule qui me convienne, et j’y développerai la puissance que je me sens... Décidez...
Et Jacques Collin se tint dans une attitude soumise et modeste.
—Vous avez mis ces lettres à ma disposition?... dit le procureur général.
—Vous pouvez les envoyer prendre, elles seront remises à la personne que vous enverrez...
—Et comment?
Jacques Collin lut dans le cœur du procureur général et continua le même jeu.
—Vous m’avez promis la commutation de la peine de mort de Calvi en celle de vingt ans de travaux forcés. Oh! je ne vous rappelle pas ceci pour faire un traité, dit-il vivement, en voyant faire un geste au procureur général; mais cette vie doit être sauvée par d’autres motifs: ce garçon est innocent...
—Comment puis-je avoir les lettres? demanda le procureur général. J’ai le droit et l’obligation de savoir si vous êtes l’homme que vous dites être. Je vous veux sans condition...
—Envoyez un homme de confiance sur le quai aux Fleurs; il verra sur les marches de la boutique d’un quincaillier, à l’enseigne du Bouclier d’Achille.
—La maison du Bouclier?...
—C’est là, dit Jacques Collin avec un sourire amer, qu’est mon bouclier. Votre homme trouvera là une vieille femme mise, comme je vous le disais, en marchande de marée qui a des rentes, avec des pendeloques aux oreilles, et sous le costume d’une riche dame de la halle; il demandera madame de Sainte-Estève. N’oubliez pas le de... Et il dira: Je viens de la part du procureur général chercher ce que vous savez... A l’instant vous aurez trois paquets cachetés...
—Les lettres y sont toutes? dit monsieur de Grandville.
—Allons, vous êtes fort! Vous n’avez pas volé votre place, dit Jacques Collin en souriant. Je vois que vous me croyez capable de vous tâter et de vous livrer du papier blanc... Vous ne me connaissez pas! ajouta-t-il. Je me fie à vous comme un fils à son père...
—Vous allez être reconduit à la Conciergerie, dit le procureur général, et vous y attendrez la décision qu’on prendra sur votre sort. Le procureur général sonna, son garçon de bureau vint, et il lui dit: Priez monsieur Garnery de venir, s’il est chez lui.
Outre les quarante-huit commissaires de police qui veillent sur Paris comme quarante-huit providences au petit pied, sans compter la police de sûreté, et de là vient le nom de quart-d’œil que les voleurs leur ont donné dans leur argot, puisqu’ils sont quatre par arrondissement; il y a deux commissaires attachés à la fois à la police et à la justice pour exécuter les missions délicates, pour remplacer les juges d’instruction dans beaucoup de cas. Le bureau de ces deux magistrats, car les commissaires de police sont des magistrats, se nomme le bureau des délégations, car ils sont en effet délégués chaque fois et régulièrement saisis pour exécuter soit des perquisitions, soit des arrestations. Ces places exigent des hommes mûrs, d’une capacité éprouvée, d’une grande moralité, d’une discrétion absolue, et c’est un des miracles que la Providence fait en faveur de Paris que la possibilité de toujours avoir des natures de cette espèce. La description du Palais serait inexacte sans la mention de ces magistratures préventives, pour ainsi dire, qui sont les plus puissants auxiliaires de la justice; car si la justice a, par la force des choses, perdu de son ancienne pompe, de sa vieille richesse, il faut reconnaître qu’elle a gagné matériellement. A Paris surtout, le mécanisme s’est admirablement perfectionné.
Monsieur de Grandville avait envoyé monsieur de Chargebeuf, son secrétaire, au convoi de Lucien; il fallait le remplacer, pour cette mission, par un homme sûr; et monsieur Garnery était l’un des deux commissaires aux délégations. —Monsieur le procureur général, reprit Jacques Collin, je vous ai déjà donné la preuve que j’ai mon point d’honneur... Vous m’avez laissé libre et je suis revenu... Voici bientôt onze heures... on achève la messe mortuaire de Lucien, il va partir pour le cimetière... Au lieu de m’envoyer à la Conciergerie, permettez-moi d’accompagner le corps de cet enfant jusqu’au Père-Lachaise; je reviendrai me constituer prisonnier...
—Allez, dit monsieur de Grandville avec une inflexion de voix pleine de bonté.
—Un dernier mot, monsieur le procureur général. L’argent de cette fille, de la maîtresse de Lucien, n’a pas été volé... Dans le peu de moments de liberté que vous m’avez donnés, j’ai pu interroger les gens... Je suis sûr d’eux comme vous êtes sûr de vos deux commissaires aux délégations. Donc on trouvera le prix de l’inscription de rente vendue par mademoiselle Esther Gobseck dans sa chambre à la levée des scellés. La femme de chambre m’a fait observer que la défunte était, comme on dit, cachottière et très défiante, elle doit avoir mis les billets de banque dans son lit. Qu’on fouille le lit avec attention, qu’on le démonte, qu’on ouvre les matelas, le sommier, on trouvera l’argent...
—Vous en êtes sûr?...
—Je suis certain de la probité relative de mes coquins, ils ne se jouent jamais de moi... J’ai droit de vie et de mort sur eux, je juge et je condamne, et j’exécute mes arrêts sans toutes vos formalités. Vous voyez bien les effets de mes pouvoirs. Je vous retrouverai les sommes volées chez monsieur et madame Crottat; je vous serre marron un des agents de Bibi-Lupin, son bras droit, et je vous donnerai le secret du crime commis à Nanterre... C’est des arrhes!... Maintenant, si vous me mettez au service de la justice et de la police, au bout d’un an vous vous applaudirez de ma révélation, je serai franchement ce que je dois être, et je saurai réussir dans toutes les affaires qui me seront confiées.
—Je ne puis vous rien promettre, que ma bienveillance. Ce que vous me demandez ne dépend pas de moi seul. Au roi seul, sur le rapport du garde des sceaux, appartient le droit de faire grâce, et la position que vous voulez prendre est à la nomination de monsieur le préfet de police.
—Monsieur Garnery, dit le garçon de bureau.
Sur un geste du procureur général, le commissaire des délégations entra, jeta sur Jacques Collin un air de connaisseur, et il réprima son étonnement sur ce mot:
—Allez! dit par monsieur de Grandville à Jacques Collin.
—Voulez-vous me permettre, répondit Jacques Collin, de ne pas sortir avant que monsieur Garnery vous ait rapporté ce qui fait toute ma force, afin que j’emporte de vous un témoignage de satisfaction? Cette humilité, cette bonne foi complète touchèrent le procureur général.
—Allez! dit le magistrat. Je suis sûr de vous.
Jacques Collin salua profondément et avec l’entière soumission de l’inférieur devant le supérieur. Dix minutes après, monsieur de Grandville avait en sa possession les lettres contenues en trois paquets cachetés et intacts. Mais l’importance de cette affaire, l’espèce de confession de Jacques Collin lui avait fait oublier la promesse de guérison de madame de Sérizy.
Jacques Collin éprouva, quand il fut dehors, un sentiment incroyable de bien-être. Il se sentit libre et né pour une vie nouvelle; il marcha rapidement du Palais à l’église Saint-Germain-des-Prés, où la messe était finie. On jetait l’eau bénite sur la bière, et il put arriver assez à temps pour faire cet adieu chrétien à la dépouille mortelle de cet enfant si tendrement chéri; puis il monta dans une voiture, et accompagna le corps jusqu’au cimetière.
Dans les enterrements, à Paris, à moins de circonstances extraordinaires, ou dans les cas assez rares de quelque célébrité décédée naturellement, la foule venue à l’église diminue à mesure qu’on s’avance vers le Père-Lachaise. On a du temps pour une démonstration à l’église, mais chacun a ses affaires et y retourne au plus tôt. Aussi, des dix voitures de deuil, n’y en eut-il pas quatre de pleines. Quand le convoi atteignit au Père-Lachaise, la suite ne se composait que d’une douzaine de personnes, parmi lesquelles se trouvait Rastignac.
—C’est bien de lui être fidèle, dit Jacques Collin à son ancienne connaissance.
Rastignac fit un mouvement de surprise en trouvant là Vautrin.
—Soyez calme, lui dit l’ancien pensionnaire de madame Vauquer, vous avez en moi un esclave, par cela seul que je vous trouve ici. Mon appui n’est pas à dédaigner, je suis ou je serai plus puissant que jamais. Vous avez filé votre câble, vous avez été très-adroit; mais vous aurez peut-être besoin de moi, je vous servirai toujours.
—Mais qu’allez-vous donc être?
—Le pourvoyeur du bagne au lieu d’en être locataire, répondit Jacques Collin.
Rastignac fit un mouvement de dégoût.
—Ah! si l’on vous volait!...
Rastignac marcha vivement pour se séparer de Jacques Collin.
—Vous ne savez pas dans quelles circonstances vous pouvez vous trouver.
On était arrivé sur la fosse creusée à côté de celle d’Esther.
—Deux créatures qui se sont aimées et qui étaient heureuses! dit Jacques Collin; elles sont réunies. C’est encore un bonheur de pourrir ensemble. Je me ferai mettre là.
Quand on descendit le corps de Lucien dans la fosse, Jacques Collin tomba raide, évanoui. Cet homme si fort ne soutint pas ce léger bruit des pelletées de terre que les fossoyeurs jettent sur le corps pour venir demander leur pourboire. En ce moment, deux agents de la brigade de sûreté se présentèrent, reconnurent Jacques Collin, le prirent et le portèrent dans un fiacre.
—De quoi s’agit-il encore?... demanda Jacques Collin, quand il eut repris connaissance et qu’il eut regardé dans le fiacre. Il se voyait entre deux agents de police, dont l’un était précisément Ruffard; aussi lui jeta-t-il un regard qui sonda l’âme de l’assassin jusqu’au secret de la Gonore.
—Il y a que le procureur général vous a demandé, répondit Ruffard, qu’on est allé partout, et qu’on ne vous a trouvé que dans le cimetière, où vous avez failli piquer une tête dans la fosse de ce jeune homme.
Jacques Collin garda le silence.
—Est-ce Bibi-Lupin qui me fait chercher? demanda-t-il à l’autre agent.
—Non, c’est monsieur Garnery qui nous a mis en réquisition.
—Il ne vous a rien dit?
Les deux agents se regardèrent en se consultant par une mimique expressive.
—Voyons! comment vous a-t-il donné l’ordre?
—Il nous a, répondit Ruffard, ordonné de vous trouver sur-le-champ, en nous disant que vous étiez à l’église Saint-Germain-des-Prés; que, si le convoi avait quitté l’église, vous seriez au cimetière.
—Le procureur général me demandait?...
—Peut-être.
—C’est cela, répliqua Jacques Collin, il a besoin de moi!...
Et il retomba dans son silence, dont s’inquiétèrent beaucoup les deux agents. A deux heures et demie environ, Jacques Collin entra dans le cabinet de monsieur de Grandville et y vit un nouveau personnage, le prédécesseur de monsieur de Grandville, le comte Octave de Bauvan, l’un des présidents de la cour de cassation.
—Vous avez oublié le danger dans lequel se trouve madame de Sérizy, que vous m’avez promis de sauver.
—Demandez, monsieur le procureur général, dit Jacques Collin, en faisant signe aux deux agents d’entrer, dans quel état ces drôles m’ont trouvé?
—Sans connaissance, monsieur le procureur général, au bord de la fosse du jeune homme qu’on enterrait.
—Sauvez madame de Sérizy, dit monsieur de Bauvan, et vous aurez tout ce que vous demandez!
—Je ne demande rien, reprit Jacques Collin, je me suis rendu à discrétion, et monsieur le procureur général a dû recevoir...
—Toutes les lettres! dit monsieur de Grandville; mais vous avez promis de sauver la raison de madame de Sérizy, le pouvez-vous? n’est-ce pas une bravade?
—Je l’espère, répondit Jacques Collin avec modestie.
—Eh bien! venez avec moi, dit le comte Octave.
—Non, monsieur, dit Jacques Collin, je ne me trouverai pas dans la même voiture à vos côtés... Je suis encore un forçat. Si j’ai le désir de servir la justice, je ne commencerai pas par la déshonorer... Allez chez madame la comtesse, j’y serai quelque temps après vous... Annoncez-lui le meilleur ami de Lucien, l’abbé Carlos Herrera... Le pressentiment de ma visite fera nécessairement une impression sur elle et favorisera la crise. Vous me pardonnerez de prendre encore une fois le caractère mensonger du chanoine espagnol; c’est pour rendre un si grand service!
—Je vous verrai là sur les quatre heures, dit monsieur de Grandville, car je dois aller avec le garde des sceaux chez le roi.
Jacques Collin alla retrouver sa tante, qui l’attendait sur le quai aux Fleurs.
—Eh bien! dit-elle, tu t’es donc livré à la Cigogne?
—Oui.
—C’est chanceux!
—Non, je devais la vie à ce pauvre Théodore, et il aura sa grâce.
—Et toi?
—Moi, je serai ce que je dois être! Je ferai toujours trembler tout notre monde! Mais il faut se mettre à l’ouvrage! Va dire à Paccard de se lancer à fond de train, et à Europe d’exécuter mes ordres.
—Ce n’est rien, je sais déjà comment faire avec la Gonore!... dit la terrible Jacqueline. Je n’ai pas perdu mon temps à rester là dans les giroflées!
—Que la Ginetta, cette fille corse, soit trouvée pour demain, reprit Jacques Collin en souriant à sa tante.
—Il faudrait avoir sa trace?
—Tu l’auras par Manon-la-Blonde, répondit Jacques.
—C’est à nous, ce soir! répliqua la tante. Tu es plus pressé qu’un coq! Il y a donc gras?
—Je veux surpasser par mes premiers coups tout ce qu’a fait de mieux Bibi-Lupin. J’ai eu mon petit bout de conversation avec le monstre qui m’a tué Lucien, et je ne vis que pour me venger de lui! Nous serons, grâce à nos deux positions, également armés, également protégés! Il me faudra plusieurs années pour atteindre ce misérable; mais il recevra le coup en pleine poitrine.
—Il a dû te promettre le même chien de sa chienne, dit la tante, car il a recueilli chez lui la fille de Peyrade, tu sais, cette petite qu’on a vendue à madame Nourrisson.
—Notre premier point, c’est de lui donner un domestique.
—Ce sera difficile, il doit s’y connaître! fit Jacqueline.
—Allons, la haine fait vivre! qu’on travaille!
Jacques Collin prit un fiacre et alla sur-le-champ au quai Malaquais, dans la petite chambre où il logeait, et qui ne dépendait pas de l’appartement de Lucien. Le portier, très-étonné de le revoir, voulut lui parler des événements qui s’étaient accomplis.
—Je sais tout, lui dit l’abbé. J’ai été compromis, malgré la sainteté de mon caractère; mais grâce à l’intervention de l’ambassadeur d’Espagne, j’ai été mis en liberté.
Et il monta vivement à sa chambre, où il prit, dans la couverture d’un bréviaire, une lettre que Lucien avait adressée à madame de Sérizy, quand madame de Sérizy l’avait mis en disgrâce, en le voyant aux Italiens avec Esther.
Dans son désespoir, Lucien s’était dispensé d’envoyer cette lettre, en se croyant à jamais perdu; mais Jacques Collin avait lu ce chef-d’œuvre, et comme tout ce qu’écrivait Lucien était sacré pour lui, il avait serré la lettre dans son bréviaire, à cause des expressions poétiques de cet amour de vanité. Lorsque monsieur de Grandville lui avait parlé de l’état où se trouvait madame de Sérizy, cet homme si profond avait justement pensé que le désespoir et la folie de cette grande dame devait venir de la brouille qu’elle avait laissée subsister entre elle et Lucien. Il connaissait les femmes, comme les magistrats connaissent les criminels, il devinait les plus secrets mouvements de leur cœur, et il pensa sur-le-champ que la comtesse devait attribuer en partie la mort de Lucien à sa rigueur, et se la reprochait amèrement. Évidemment, un homme comblé d’amour par elle n’eût pas quitté la vie. Savoir qu’elle était toujours aimée, malgré ses rigueurs, pouvait lui rendre la raison.
Si Jacques Collin était un grand général pour les forçats, il faut avouer qu’il n’était pas moins un grand médecin des âmes. Ce fut une honte à la fois et une espérance que l’arrivée de cet homme dans les appartements de l’hôtel de Sérizy. Plusieurs personnes, le comte, les médecins étaient dans le petit salon qui précédait la chambre à coucher de la comtesse; mais, pour éviter toute tache à l’honneur de son âme, le comte de Bauvan renvoya tout le monde et resta seul avec son ami. Ce fut un coup sensible déjà pour le vice-président du conseil d’État, pour un membre du conseil privé, que de voir entrer ce sombre et sinistre personnage.
Jacques Collin avait changé d’habits. Il était mis en pantalon et en redingote de drap noir, et sa démarche, ses regards, ses gestes, tout fut d’une convenance parfaite. Il salua les deux hommes d’État, et demanda s’il pouvait entrer dans la chambre de la comtesse.
—Elle vous attend avec impatience, dit monsieur de Bauvan.
—Avec impatience?... Elle est sauvée, dit ce terrible fascinateur. En effet, après une conférence d’une demi-heure, Jacques Collin ouvrit la porte et dit: «Venez, monsieur le comte, vous n’avez plus aucun événement fatal à redouter.»
La comtesse tenait la lettre sur son cœur; elle était calme, et paraissait réconciliée avec elle-même. A cet aspect, le comte laissa échapper un geste de bonheur.
—Les voilà donc, ces gens qui décident de nos destinées et de celles des peuples! pensa Jacques Collin, qui haussa les épaules quand les deux amis furent entrés. Un soupir poussé de travers par une femelle leur retourne l’intelligence comme un gant! Ils perdent la tête pour une œillade! Une jupe mise un peu plus haut, un peu plus bas, et ils courent par tout Paris au désespoir. Les fantaisies d’une femme réagissent sur tout l’État! Oh! combien de force acquiert un homme quand il s’est soustrait, comme moi, à cette tyrannie d’enfant, à ces probités renversées par la passion, à ces méchancetés candides, à ces ruses de sauvage! La femme, avec son génie de bourreau, ses talents pour la torture, est et sera toujours la perte de l’homme. Procureur général, ministre, les voilà tous aveuglés, tordant tout pour des lettres de duchesse ou de petites filles, ou pour la raison d’une femme qui sera plus folle avec son bon sens qu’elle ne l’était sans sa raison. Il se mit à sourire superbement. Et, se dit-il, ils me croient, ils obéissent à mes révélations, et ils me laisseront à ma place. Je régnerai toujours sur ce monde, qui, depuis vingt-cinq ans, m’obéit...
Jacques Collin avait usé de cette suprême puissance qu’il exerça jadis sur la pauvre Esther; car il possédait, comme on l’a vu maintes fois, cette parole, ces regards, ces gestes qui domptent les fous, et il avait montré Lucien comme ayant emporté l’image de la comtesse avec lui.
Aucune femme ne résiste à l’idée d’être aimée uniquement.
—Vous n’avez plus de rivale! fut le dernier mot de ce froid railleur.
Il resta pendant une heure entière, oublié, là, dans ce salon. Monsieur de Grandville vint et le trouva sombre, debout, perdu dans une rêverie comme en doivent avoir ceux qui font un dix-huit brumaire dans leur vie.
Le procureur général alla jusqu’au seuil de la chambre de la comtesse, il y passa quelques instants; puis il vint à Jacques Collin et lui dit:
—Persistez-vous dans vos intentions?
—Oui, monsieur.
—Eh bien! vous remplacerez Bibi-Lupin, et le condamné Calvi aura sa peine commuée.
—Il n’ira pas à Rochefort?
—Pas même à Toulon, vous pourrez l’employer dans votre service; mais ces grâces et votre nomination dépendent de votre conduite pendant six mois que vous serez adjoint à Bibi-Lupin.
En huit jours, l’adjoint de Bibi-Lupin fit recouvrer quatre cent mille francs à la famille Crottat, livra Ruffard et Godet.
Le produit de l’inscription de rentes vendues par Esther Gobseck fut trouvé dans le lit de la courtisane, et monsieur de Sérizy fit attribuer à Jacques Collin les trois cent mille francs qui lui étaient légués par le testament de Lucien de Rubempré.
Le monument ordonné par Lucien, pour Esther et pour lui, passe pour être un des plus beaux du Père-Lachaise, et le terrain au-dessous appartient à Jacques Collin.
Après avoir exercé ses fonctions pendant environ quinze ans, Jacques Collin s’est retiré vers 1845.
QUATRIÈME LIVRE SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.
L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE
DEUXIÈME ÉPISODE. L’INITIÉ.
De même que le mal, le sublime a sa contagion. Aussi, lorsque le pensionnaire de madame de La Chanterie eut habité cette vieille et silencieuse maison pendant quelques mois, après la dernière confidence du bonhomme Alain, qui lui donna le plus profond respect pour les quasi-religieux avec lesquels il se trouvait, éprouva-t-il ce bien-être de l’âme que donnent une vie réglée, des habitudes douces et l’harmonie des caractères chez ceux qui nous entourent. En quatre mois, Godefroid, qui n’entendit pas un éclat de voix, ni une discussion, finit par s’avouer à lui-même que, depuis l’âge de raison, il ne se souvenait point d’avoir été si complétement non pas heureux, mais tranquille. Il jugeait sainement du monde, en le voyant de loin. Enfin, le désir qu’il nourrissait depuis trois mois de participer aux œuvres de ces mystérieux personnages devint une passion; et, sans être un grand philosophe, chacun peut soupçonner la force que prennent les passions dans la solitude.
Un jour donc, jour devenu solennel par la toute-puissance de l’esprit, après s’être sondé le cœur, avoir consulté ses forces, Godefroid monta chez le bon vieil Alain, celui que madame de La Chanterie nommait son agneau, celui qui, de tous les commensaux du logis, lui semblait le moins imposant, le plus abordable, dans l’intention d’obtenir du bonhomme quelques lumières sur les conditions du sacerdoce que ces espèces de frères en Dieu exerçaient dans Paris. Les allusions déjà faites à un temps d’épreuves lui pronostiquaient une initiation à laquelle il s’attendait. Sa curiosité n’avait pas été contentée par ce que lui avait dit le vénérable vieillard sur les motifs de son agrégation à l’œuvre de madame de La Chanterie; il voulait en savoir davantage.
Pour la troisième fois, Godefroid se trouva devant le bonhomme Alain, à dix heures et demie du soir, au moment où le vieillard allait faire sa lecture de l’Imitation. Cette fois, le doux initiateur ne put retenir un sourire, et voyant le jeune homme, il lui dit, sans le laisser parler: —Pourquoi vous adressez-vous à moi, mon cher garçon, au lieu de vous adresser à Madame? Je suis le plus ignorant, le moins spirituel, le plus imparfait de la maison. Voici trois jours que Madame et mes amis lisent dans votre cœur, ajouta-t-il d’un petit air fin.
—Et qu’ont-ils vu?... demanda Godefroid.
—Ah! répondit le bonhomme sans aucun détour, ils ont deviné chez vous une envie assez naïve d’appartenir à notre petit troupeau. Mais ce sentiment n’est pas encore chez vous une bien ardente vocation. Oui, reprit-il vivement à un geste de Godefroid, vous avez plus de curiosité que de ferveur. Enfin, vous n’êtes pas tellement détaché de vos anciennes idées, que vous n’ayez entrevu je ne sais quoi d’aventureux, de romanesque, comme on dit, dans les incidents de notre vie...
Godefroid ne put s’empêcher de rougir.
—Vous voyez dans nos occupations une similitude avec celles des califes des Mille et une Nuits, et vous éprouvez par avance une sorte de satisfaction à jouer le rôle d’un bon génie dans les romans de bienfaisance que vous vous plaisez à inventer!... Allons mon fils, votre rire de confusion me prouve que nous ne nous sommes pas trompés. Comment croyez-vous pouvoir dérober un sentiment à des gens dont le métier est de deviner les mouvements les plus cachés des âmes, les ruses de la pauvreté, les calculs de l’indigence, et qui sont des espions honnêtes, chargés de la police du bon Dieu, de vieux juges dont le code ne contient que des absolutions, des docteurs en toute souffrance dont l’unique remède est l’argent sagement employé. Mais, voyez-vous, mon enfant, nous ne querellons pas les motifs qui nous amènent un néophyte, pourvu qu’il nous reste et qu’il devienne un frère de notre ordre. Nous vous jugerons à l’œuvre. Il y a deux curiosités, celle du bien et celle du mal; vous avez en ce moment la bonne. Si vous devez être un ouvrier de notre vigne, le jus des grappes vous donnera la soif perpétuelle du fruit divin. L’initiation est, comme en toute science naturelle, facile en apparence et difficile en réalité. C’est en bienfaisance comme en poésie. Rien de plus facile que d’attraper l’apparence. Mais ici, comme au Parnasse, nous ne nous contentons que de la perfection. Pour devenir un des nôtres, vous devez acquérir une grande science de la vie, et de quelle vie, bon Dieu! la vie parisienne qui défie la sagacité de monsieur le préfet de police et de ses messieurs. N’avons-nous pas à déjouer la conspiration permanente du mal? à la saisir dans ses formes si changeantes qu’on les croirait infinies? La Charité, dans Paris, doit être aussi savante que le vice, de même que l’agent de police doit être aussi rusé que le voleur. Chacun de nous doit être candide et défiant; avoir le jugement sûr et rapide autant que le coup d’œil. Aussi, mon enfant, sommes-nous tous vieux et vieillis; mais nous sommes si contents des résultats que nous avons obtenus, que nous ne voulons pas mourir sans laisser de successeurs; et vous nous êtes d’autant plus cher à tous, que vous serez, si vous persistez, notre premier élève. Il n’y a pas de hasard pour nous, nous vous devons à Dieu! Vous êtes une bonne nature aigrie; et depuis que vous demeurez ici, les mauvais levains se sont affaiblis. La nature divine de Madame a réagi sur vous. Hier, nous avons tenu conseil; et, puisque j’ai votre confiance, mes bons frères ont décidé de me donner à vous comme tuteur et instituteur... Êtes-vous content?
—Ah! mon bon monsieur Alain! vous avez éveillé par votre éloquence une...
—Ce n’est pas moi, mon enfant, qui parle bien, c’est les choses qui sont éloquentes... On est toujours sûr d’être grandiose en obéissant à Dieu, en imitant Jésus-Christ, autant que des hommes le peuvent, aidés par la foi...
—Eh bien! ce moment a décidé de ma vie, et je me sens la ferveur! s’écria Godefroid. Moi aussi, je veux passer ma vie à bien faire...
—C’est le secret de rester en Dieu, répliqua le bonhomme. Avez-vous étudié cette devise: Transire benefaciendo? Transire veut dire aller au delà de ce monde, en y laissant une longue traînée de bienfaits.
—J’ai bien compris, et j’ai mis de moi-même la devise de l’ordre devant mon lit.
—C’est bien! Cette action, si légère en elle-même, est beaucoup à mes yeux! Donc, mon enfant, j’ai votre première affaire, votre premier duel avec la misère, et je vais vous mettre le pied à l’étrier... Nous allons nous quitter... Oui, moi-même, je suis détaché du couvent pour prendre place au cœur d’un volcan. Je vais devenir contre-maître dans une grande fabrique dont tous les ouvriers sont infectés des doctrines communistes, et qui rêvent une destruction sociale, l’égorgement des maîtres, sans savoir que ce serait la mort de l’industrie, du commerce, des fabriques... Je resterai là, qui sait? peut-être un an, à tenir la caisse, les livres, et à pénétrer dans cent ou cent vingt ménages de pauvres gens égarés sans doute par la misère, avant de l’être par de mauvais livres. Néanmoins, nous nous verrons ici tous les dimanches et les jours de fête... Comme nous habiterons le même quartier, je vous indique l’église Saint-Jacques du Haut-Pas comme lieu de rendez-vous; j’y entendrai la messe tous les jours, à sept heures et demie du matin. Si vous me rencontrez ailleurs, vous ne me reconnaîtrez jamais, à moins que vous ne me voyiez me frotter les mains à la façon des gens satisfaits. C’est un de nos signes. Nous avons, comme les sourds-muets, un langage par gestes, dont la nécessité vous sera bientôt et surabondamment démontrée.
Godefroid fit un geste que le bonhomme Alain interpréta, car il sourit et reprit aussitôt la parole.
—Maintenant, voici votre affaire. Nous n’exerçons ni la bienfaisance, ni la philanthropie que vous connaissez, et qui se divisent en plusieurs branches exploitées par des filous de probité comme autant de commerces; mais nous pratiquons la charité telle que l’a définie notre grand et sublime saint Paul; car, mon enfant, nous pensons que la charité peut seule panser les plaies de Paris. Ainsi, pour nous, le malheur, la misère, la souffrance, le chagrin, le mal, de quelque cause qu’ils procèdent, dans quelque classe sociale qu’ils se manifestent, ont les mêmes droits à nos yeux. Quelle que soit surtout sa croyance ou ses opinions, un malheureux est avant tout un malheureux; et nous ne devons lui faire tourner la face vers notre sainte mère l’Église qu’après l’avoir sauvé du désespoir ou de la faim. Et, encore, devons-nous le convertir plus par l’exemple et par la douceur qu’autrement; car nous croyons que Dieu nous aide en ceci. Toute contrainte est donc mauvaise. De toutes les misères parisiennes, les plus difficiles à découvrir et les plus âpres sont celles des gens honnêtes, celles des hautes classes de la bourgeoisie dont les familles viennent à tomber dans l’indigence, car elles mettent leur honneur à la cacher. Ces malheurs-là, mon cher Godefroid, sont l’objet d’une sollicitude particulière. En effet, les personnes secourues ont de l’intelligence et du cœur, elles nous rendent avec usure les sommes que nous leur avons prêtées; et, dans un temps donné, ces restitutions couvrent les pertes que nous faisons avec les infirmes, les fripons, ou ceux que le malheur a rendus stupides. Nous obtenons bien quelquefois des renseignements par nos propres obligés; mais notre œuvre est devenue si vaste, les détails en sont si multipliés, que nous n’y suffisions plus. Aussi, depuis sept à huit mois, avons-nous un médecin à nous dans chaque arrondissement de Paris. Chacun de nous est chargé de quatre arrondissements. Nous donnons à chaque médecin une indemnité de trois mille francs par an, pour s’occuper de nos pauvres. Il nous doit son temps et ses soins préférablement à tout; mais nous ne l’empêchons pas de soigner d’autres malades. Savez-vous que nous n’avons pas pu trouver douze hommes si précieux, douze braves gens, en huit mois, malgré les ressources que nous offraient nos amis et nos propres connaissances? Ne nous fallait-il pas des personnes d’une discrétion absolue, de mœurs pures, de science éprouvée, actives, aimant à faire le bien? Or, quoiqu’il y ait dans Paris dix mille individus plus ou moins aptes à nous servir, ces douze élus ne se rencontrent pas en un an.
—Notre Sauveur a eu de la peine à rassembler ses apôtres, et encore, s’y était-il fourré un traître et un incrédule! dit Godefroid.
—Enfin, depuis quinze jours, nos arrondissements sont tous pourvus d’un visiteur, reprit le bonhomme en souriant, c’est un nom que nous donnons à nos médecins; aussi, depuis une quinzaine, avons-nous un surcroît de besogne; mais nous redoublons d’activité. —Si je vous confie ce secret de notre Ordre naissant, c’est que vous devez connaître le médecin de l’arrondissement où vous allez, d’autant plus que les renseignements viennent de lui. Ce visiteur se nomme Berton, le docteur Berton, il demeure rue d’Enfer. Et maintenant voici le fait. Le docteur Berton soigne une dame dont la maladie défie en quelque sorte la science. Ceci ne nous regarde pas, mais bien la Faculté; notre affaire à nous est de découvrir la misère de la famille de cette malade, que le docteur soupçonne être effroyable, et surtout cachée avec une énergie, avec une fierté qui veulent tous nos soins. Autrefois, j’aurais suffi, mon enfant, à cette tâche; aujourd’hui, l’œuvre à laquelle je me dévoue exige un aide pour mes quatre arrondissements, et vous serez cet aide. Notre famille demeure rue Notre-Dame des Champs, dans une maison qui donne sur le boulevard du Mont-Parnasse. Vous y trouverez bien une chambre à louer, et vous tâcherez de savoir la vérité pendant le temps que vous habiterez ce logis. Soyez d’une avarice sordide pour vous; mais, quant à l’argent à donner, ne vous en inquiétez point, je vous remettrai les sommes que nous jugerons nécessaires, tout examen fait des circonstances, entre nous. Mais étudiez bien le moral de ces malheureux. Le cœur, la noblesse des sentiments, voilà nos hypothèques! Avares pour nous, généreux avec les souffrants, nous devons être prudents et même calculateurs, car nous puisons dans le trésor des pauvres. Ainsi, demain matin, partez et songez à toute la puissance dont vous disposez. Les Frères sont avec vous!...
—Ah! s’écria Godefroid, vous me donnez un tel plaisir de bien faire et d’être digne de vous appartenir un jour, que, vraiment, je n’en dormirai pas...
—Ah! mon enfant! une dernière recommandation! La défense de me reconnaître, sans le signal, concerne également ces messieurs, Madame, et même les gens de la maison. C’est une nécessité de l’incognito absolu qui nous est nécessaire dans nos entreprises, et nous sommes si souvent obligés de le garder, que nous en avons fait une loi. D’ailleurs, nous devons rester ignorés, perdus dans Paris... Songez aussi, cher Godefroid, à l’esprit de notre ordre, qui consiste à ne jamais paraître des bienfaiteurs, à garder un rôle obscur, celui d’intermédiaires. Nous nous présentons toujours comme les agents d’une personne pieuse, sainte (ne travaillons-nous pas pour Dieu?), afin qu’on ne se croie pas obligé à de la reconnaissance envers nous ou qu’on ne nous prenne point pour des personnages riches. L’humilité vraie, sincère, et non la fausse humilité des gens qui s’effacent pour être mis en lumière, doit vous inspirer et régir toutes vos pensées... Vous pouvez être content d’avoir réussi; mais tant que vous sentirez en vous un mouvement de vanité, d’orgueil, vous ne serez pas digne d’entrer dans l’Ordre. Nous avons connu deux hommes parfaits, l’un, qui fut un de nos fondateurs, le juge Popinot; quant à l’autre, qui s’est révélé par ses œuvres, c’est un médecin de campagne qui a laissé son nom écrit dans un canton. Celui-ci, mon cher Godefroid, est un des plus grands hommes de notre temps; il a fait passer toute une contrée de l’état sauvage à l’état prospère, de l’état irréligieux à l’état catholique, de la barbarie à la civilisation. Le nom de ces deux hommes sont gravés dans nos cœurs, et nous nous les proposons comme modèles. Nous serions bien heureux si nous pouvions avoir un jour sur Paris l’influence que ce médecin de campagne a eue sur son canton. Mais ici, la plaie est immense, au-dessus de nos forces, quant à présent. Que Dieu nous conserve longtemps Madame, qu’il nous envoie quelques aides comme vous, et peut-être laisserons-nous une institution qui fera bénir sa sainte religion. Allons, adieu... Votre initiation commence... Ah! je suis bavard comme un professeur, et j’oublie l’essentiel. Tenez, voici l’adresse de cette famille, dit-il en remettant à Godefroid un carré de papier; j’y ai ajouté le numéro de la maison où demeure monsieur Berton, rue d’Enfer... Maintenant allez prier Dieu qu’il vous vienne en aide.
Godefroid prit les mains du bon vieillard, et les lui serra tendrement en lui souhaitant le bonsoir et lui protestant de ne manquer à aucune de ses recommandations.
—Tout ce que vous m’avez dit, ajouta-t-il, est gravé dans ma mémoire pour toute ma vie...
Le vieillard sourit, sans exprimer aucun doute, et se leva pour aller s’agenouiller à son prie-Dieu. Godefroid rentra dans sa chambre, joyeux de participer enfin aux mystères de cette maison, et d’avoir une occupation qui, dans la disposition d’âme où il se trouvait, devenait un plaisir.
Le lendemain matin, au déjeuner, le bonhomme Alain manquait, mais Godefroid ne fit aucune allusion à la cause de son absence; il ne fut pas questionné non plus sur la mission que le vieillard lui avait confiée, il prit ainsi sa première leçon de discrétion. Néanmoins, après le déjeuner, il prit à part madame de La Chanterie, et lui dit qu’il allait être absent pour quelques jours.
—Bien, mon enfant! lui répondit madame de La Chanterie, tâchez de faire honneur à votre parrain, car monsieur Alain a répondu de vous à ses frères.
Godefroid dit adieu aux trois autres frères, qui lui firent un salut affectueux, par lequel ils semblaient bénir son début dans cette pénible carrière.
L’association, une des plus grandes forces sociales et qui a fait l’Europe du Moyen Age, repose sur des sentiments qui, depuis 1792, n’existent plus en France, où l’Individu a triomphé de l’État. L’association exige d’abord une nature de dévouement qui n’y est pas comprise, puis une foi candide contraire à l’esprit de la nation, enfin, une discipline contre laquelle tout regimbe, et que la Religion catholique peut seule obtenir. Dès qu’une association se forme dans notre pays, chaque membre, en rentrant chez soi d’une assemblée où les plus beaux sentiments ont éclaté, pense à faire litière de ce dévouement collectif, de cette réunion de forces, et il s’ingénie à traire à son profit la vache commune, qui, ne pouvant suffire à tant d’adresse individuelle, meurt étique.
On ne sait pas combien de sentiments généreux ont été flétris, combien de germes ardents ont péri, combien de ressorts ont été brisés, perdus pour le pays, par les infâmes déceptions de la charbonnerie française, par les souscriptions patriotiques du Champ-d’Asile, et autres tromperies politiques qui devaient être de grands, de nobles drames, et qui ne furent que des vaudevilles de police correctionnelle. Il en fut des associations industrielles comme des associations politiques. L’amour de soi s’est substitué à l’amour du Corps collectif. Les corporations et les Hanses du Moyen Age, auxquelles on reviendra, sont impossibles encore; aussi les seules SOCIÉTÉS qui subsistent sont-elles des institutions religieuses auxquelles on fait la plus rude guerre en ce moment, car la tendance naturelle des malades est de s’attaquer aux remèdes et souvent aux médecins. La France ignore l’abnégation. Aussi, toute association ne peut-elle vivre que par le sentiment religieux, le seul qui dompte les rébellions de l’esprit, les calculs de l’ambition et les avidités de tout genre. Les chercheurs de mondes ignorent que l’association a des mondes à donner.
En marchant dans les rues, Godefroid se sentait un tout autre homme. Qui l’eût pu pénétrer, aurait admiré le phénomène curieux de la communication du pouvoir collectif. Ce n’était plus un homme, mais bien un être décuplé, se sachant le représentant de cinq personnes dont les forces réunies appuyaient ses actions, et qui marchaient avec lui. Portant ce pouvoir dans son cœur, il éprouvait une plénitude de vie, une puissance noble qui l’exaltait. Ce fut, comme il le dit plus tard, l’un des plus beaux moments de son existence; car il jouissait d’un sens nouveau, celui d’une omnipotence plus certaine que celle des despotes. Le pouvoir moral est comme la pensée, sans limites.
—Vivre pour autrui, se dit-il, agir en commun comme un seul homme, et agir à soi seul comme tous ensemble! avoir pour chef la Charité, la plus belle, la plus vivante des figures idéales que nous avons faite des vertus catholiques, voilà vivre! Allons, réprimons cette joie puérile, et dont rirait le père Alain. N’est-ce pas singulier, cependant, se dit-il, que ce soit en voulant m’annuler, que j’aie trouvé ce pouvoir tant désiré depuis si longtemps? Le monde des malheureux va m’appartenir!
Il fit le trajet du cloître Notre-Dame à l’avenue de l’Observatoire dans une telle exaltation, qu’il ne s’aperçut point de la longueur du chemin.
Arrivé rue Notre-Dame des Champs, dans la partie aboutissant à la rue de l’Ouest, qui, ni l’une ni l’autre, n’étaient encore pavées à cette époque, il fut surpris de trouver de tels bourbiers dans un endroit si magnifique. On ne marchait alors que le long des enceintes en planches qui bordaient des jardins marécageux, ou le long des maisons, par d’étroits sentiers bientôt gagnés par des eaux stagnantes, qui les convertissaient en ruisseaux.
A force de chercher, il finit par trouver la maison indiquée, et il y arriva non sans peine. C’était évidemment une ancienne fabrique abandonnée. Le bâtiment, assez étroit, se présentait comme une longue muraille percée de fenêtres, sans aucun ornement; mais ces ouvertures carrées n’existaient pas au rez-de-chaussée, où l’on ne voyait qu’une misérable porte bâtarde.
Godefroid supposa que le propriétaire avait ménagé de petits logements dans ce local, pour en tirer parti; car il y avait au-dessus de la porte une affiche faite à la main, et ainsi conçue: Plusieurs chambres à louer. Godefroid sonna, mais personne ne vint; et comme il attendait, une personne qui passait lui fit observer que la maison avait une autre entrée sur le boulevard où il trouverait à qui parler.
Godefroid suivit ce conseil, et vit au fond d’un jardinet qui longeait le boulevard la façade de cette construction, quoique cachée par les arbres. Le jardinet, assez mal tenu, se trouvait en pente, car il existe entre le boulevard et la rue Notre-Dame des Champs une assez forte différence de hauteur qui faisait de ce petit jardin une espèce de fossé. Godefroid descendit alors dans une allée, au bout de laquelle il vit une vieille femme dont les vêtements délabrés étaient en parfaite harmonie avec la maison.
—N’est-ce pas vous qui avez sonné rue Notre-Dame? demanda-t-elle.
—Oui, madame... Êtes-vous chargée de faire voir les logements?
Sur la réponse de cette portière d’un âge douteux, Godefroid s’enquit si la maison était habitée par des gens tranquilles; il se livrait à des occupations qui exigeaient le silence et le repos; il était garçon, et voulait s’arranger avec la concierge pour qu’elle fît son ménage.
A cette insinuation, la portière prit un air gracieux et dit:
—Monsieur est bien tombé en venant ici; car, excepté les jours de Chaumière, le boulevard est désert comme les marais Pontins...
—Vous connaissez les marais Pontins? dit Godefroid.
—Non, monsieur; mais j’ai là-haut un vieux monsieur dont la fille a pour état d’être à l’agonie, et qui dit cela; je le répète. Ce pauvre vieillard sera bien content de savoir que monsieur aime et veuille du repos; car un locataire qui serait un général Tempête lui avancerait sa fille... Nous avons, au second, deux espèces d’écrivains; mais ils rentrent, le jour, à minuit; et la nuit, ils s’en vont à huit heures du matin. Ils se disent auteurs; mais je ne sais pas où ni quand ils travaillent.
En parlant ainsi, la portière avait conduit Godefroid par un de ces affreux escaliers de briques et de bois, si mal mariés qu’on ne sait si c’est le bois qui veut quitter la brique ou les briques qui s’ennuient d’être prises dans le bois, et alors ces deux matériaux se fortifient l’un contre l’autre par des provisions de poussière en été, de boue en hiver. Les murs en plâtre fendillé offraient aux regards plus d’inscriptions que l’Académie des Belles-Lettres n’en a inventées. La portière s’arrêta sur le premier palier.
—Voici, monsieur, deux chambres contiguës et très-propres qui donnent sur le carré de monsieur Bernard. C’est le vieux monsieur en question, un homme bien comme il faut. C’est un monsieur décoré, mais qui a eu des malheurs, à ce qu’il paraît, car il ne porte jamais son décor... Ils ont d’abord été servis par un domestique qui était de la province, et ils l’ont renvoyé il y a de ça trois ans... Le jeune fils de la dame suffit pour lors à tout: il fait le ménage...
Godefroid fit un geste.
—Oh! s’écria la portière, soyez tranquille, ils ne vous diront rien, ils ne parlent à personne. Ce monsieur est là depuis la révolution de juillet, il est venu en 1831... C’est des gens de province qui auront été ruinés par le changement de gouvernement; ils sont fiers, ils sont taciturnes comme des poissons... Depuis quatre ans, monsieur, ils n’ont pas accepté de moi le plus petit service, de peur d’avoir à le payer... Cent sous au jour de l’an, voilà tout ce que je gagne avec eux... Parlez-moi des auteurs! j’ai dix francs par mois rien que pour dire qu’ils sont déménagés du dernier terme à tous ceux qui viennent les demander.
Ce bavardage fit espérer à Godefroid un allié dans cette portière, qui lui dit, tout en lui vantant la salubrité des deux chambres et des deux cabinets, qu’elle n’était pas portière, mais bien la femme de confiance du propriétaire, pour qui elle gérait en quelque sorte la maison.
—On peut avoir confiance en moi, monsieur, allez! car madame Vauthier aimerait mieux ne rien avoir que d’avoir un sou à autrui!
Madame Vauthier fut bientôt d’accord avec Godefroid, qui ne voulut louer ce logement qu’au mois et meublé. Ces misérables chambres d’étudiants ou d’auteurs malheureux se louaient meublées ou non meublées. Les vastes greniers qui s’étendaient sur tout le bâtiment contenaient les meubles. Mais monsieur Bernard avait meublé lui-même le logement qu’il occupait.
En faisant causer la dame Vauthier, Godefroid devina que son ambition était de tenir une pension bourgeoise; mais, depuis cinq ans, elle n’avait pu rencontrer dans ses locataires un seul commensal. Elle demeurait au rez-de-chaussée sur le boulevard, et gardait ainsi elle-même la maison, à l’aide d’un gros chien, d’une grosse servante et d’un petit domestique qui faisait les bottes, les chambres et les commissions, deux pauvres gens comme elle, en harmonie avec la misère de la maison, avec celle des locataires, avec l’air sauvage et désolé du jardin qui précédait la maison.
Tous deux étaient des enfants abandonnés de leurs familles, et à qui la veuve Vauthier donnait la nourriture pour tous gages, et quelle nourriture! Le garçon, que Godefroid entrevit, portait une blouse déguenillée pour livrée, des chaussons au lieu de souliers, et dehors il allait en sabots. Ébouriffé comme un moineau qui sort de prendre un bain, les mains noires, il allait travailler à mesurer du bois dans un des chantiers du boulevard, après avoir fait le service du matin; et, après sa journée qui, chez les marchands de bois, est finie à quatre heures et demie, il reprenait ses occupations domestiques. Il allait chercher à la fontaine de l’Observatoire l’eau nécessaire à la maison, et que la veuve fournissait aux locataires, ainsi que de petites falourdes sciées et fabriquées par lui.
Népomucène, ainsi s’appelait cet esclave de la veuve Vauthier, apportait sa journée à sa maîtresse. En été, ce pauvre abandonné devenait garçon chez les marchands de vin de la barrière, les lundis et les dimanches. La veuve l’habillait alors convenablement.
Quant à la grosse fille, elle faisait la cuisine sous la direction de la veuve Vauthier, qu’elle aidait dans son industrie le reste du temps; car cette veuve avait un état, elle faisait des chaussons de lisière pour les vendeurs ambulants.
Godefroid apprit tous ces détails en une heure de temps, car la veuve le promena partout, lui montra la maison en lui en expliquant la transformation. Jusqu’en 1828, une magnanerie avait été établie là, moins pour faire de la soie que pour obtenir ce qu’on nomme de la graine. Onze arpents plantés en mûriers dans la plaine de Montrouge, et trois arpents rue de l’Ouest, convertis plus tard en maisons, avaient alimenté cette fabrique d’œufs de vers à soie. Au moment où la veuve expliquait à Godefroid que monsieur Barbet, qui prêtait de l’argent à un Italien nommé Fresconi, l’entrepreneur de cette fabrique, n’avait recouvré ses fonds hypothéqués sur les constructions et les terrains que par la vente de ces trois arpents, qu’elle lui montrait de l’autre côté de la rue Notre-Dame des Champs, un grand vieillard sec, dont les cheveux étaient entièrement blancs, se montra dans le bout de la rue qui aboutit au carrefour de la rue de l’Ouest.
—Ah! bien! il arrive à propos! s’écria la Vauthier; tenez, voilà votre voisin, monsieur Bernard... —Monsieur Bernard, lui dit-elle dès que le vieillard fut à portée de l’entendre, vous ne serez plus seul, voici monsieur qui vient de louer le logement en face du vôtre...
Monsieur Bernard leva les yeux sur Godefroid dans une appréhension qu’il était facile de pénétrer, il avait l’air de se dire:
—Le malheur que je craignais est donc enfin arrivé...
—Monsieur, dit-il à haute voix, vous comptez demeurer ici?
—Oui, monsieur, répondit honnêtement Godefroid. Ce n’est pas l’asile des gens qui font partie des heureux du monde, et c’est ce que j’ai trouvé de moins cher dans le quartier. Madame Vauthier n’a pas la prétention de loger des millionnaires... Adieu, ma bonne madame Vauthier, disposez tout de manière à ce que je puisse m’installer ce soir à six heures; je reviendrai très-exactement à cette heure-là.
Et Godefroid se dirigea vers le carrefour de la rue de l’Ouest, en allant avec lenteur, car l’anxiété peinte sur la physionomie du grand vieillard sec lui fit croire qu’ils allaient avoir ensemble une explication. En effet, après quelque hésitation, monsieur Bernard retourna sur ses pas et marcha de manière à rejoindre Godefroid. —Le vieux mouchard! il va l’empêcher de revenir... se dit la dame Vauthier, voilà deux fois qu’il me joue ce tour-là... Mais patience! dans cinq jours, il doit payer son loyer, et s’il ne le solde pas recta, je le flanque à la porte. M. Barbet est une espèce de tigre qu’on n’a pas besoin d’exciter, et... Mais je voudrais bien savoir ce qu’il leur dit... Félicité!... Félicité! grosse gaupe! arriveras-tu?... cria la veuve de sa voix rêche et formidable, car elle avait pris sa petite voix flûtée pour parler avec Godefroid.
La servante, grosse fille rousse et louche, accourut.
—Veille bien à tout ici pour quelques instants, m’entends-tu? je reviens dans cinq minutes.
Et la dame Vauthier, ancienne cuisinière du libraire Barbet, un des plus durs prêteurs à la petite semaine, se glissa sur les pas de ses deux locataires, de manière à les épier de loin, et à pouvoir retrouver Godefroid lorsque la conversation entre monsieur Bernard et lui serait finie.
Monsieur Bernard allait lentement, comme un homme indécis ou comme un débiteur qui cherche des raisons à donner à un créancier qui vient de le quitter dans de mauvaises dispositions.
Godefroid, quoiqu’en avant de cet inconnu, le regardait en feignant d’examiner le quartier. Aussi, ne fut-ce qu’au milieu de la grande allée du jardin du Luxembourg que monsieur Bernard aborda Godefroid.
—Pardon, monsieur, dit monsieur Bernard en saluant Godefroid qui lui rendit son salut; mille pardons de vous arrêter, sans avoir l’honneur d’être connu de vous; mais votre dessein de loger dans l’affreuse maison où je me trouve est-il bien arrêté?
—Mais, monsieur...
—Oui, reprit le vieillard en interrompant Godefroid par un geste d’autorité, je sais que vous pouvez me demander à quel titre je me mêle de vos affaires, de quel droit je vous interroge... Écoutez, monsieur, vous êtes jeune, et je suis bien vieux, j’ai plus que mon âge, et je suis âgé déjà de soixante-sept ans, on m’en donnerait quatre-vingts... L’âge et les malheurs autorisent bien des choses, puisque la loi exempte les septuagénaires de certains services publics; mais je ne vous parle pas des droits qu’ont les têtes blanchies; il s’agit de vous. Savez-vous que le quartier où vous voulez demeurer est désert à huit heures du soir, et que l’on y court des dangers, dont le moindre est d’être volé?... Avez-vous fait attention à ces espaces sans habitations, à ces cultures, à ces jardins?... Vous pouvez me dire que j’y demeure: mais moi, monsieur, je ne sors plus de chez moi passé six heures du soir... Vous me ferez observer qu’il y a deux jeunes gens logés au second étage, au-dessus de l’appartement que vous allez prendre... Mais, monsieur, ces deux pauvres gens de lettres sont sous le coup de lettres de change, poursuivis par des créanciers; ils se cachent, et, partis au jour, ils reviennent à minuit, ne craignant ni les voleurs, ni les assassins; d’ailleurs ils vont toujours ensemble et sont armés... C’est moi qui leur ai obtenu de la préfecture de police l’autorisation de porter des armes...
—Hé! monsieur, dit Godefroid, je ne crains pas les voleurs, par des raisons semblables à celles qui rendent ces messieurs invulnérables, et j’ai pour la vie un si grand mépris, que si l’on m’assassinait par erreur, je bénirais le meurtrier...
—Vous n’avez cependant pas l’air très-malheureux, répliqua le vieillard qui avait examiné Godefroid.
—J’ai tout au plus de quoi vivre, de quoi manger du pain, et je suis venu là, monsieur, à cause du silence qui y règne. Mais, puis-je vous demander quel intérêt vous avez à m’éloigner de cette maison?
Le grand vieillard hésitait à répondre; il voyait venir madame Vauthier; mais Godefroid, qui l’examinait attentivement, fut surpris du degré de maigreur auquel les chagrins, la faim peut-être, peut-être le travail, l’avaient fait arriver; il y avait trace de toutes ces causes d’affaiblissement sur cette figure où la peau desséchée se collait avec ardeur sur les os, comme si elle avait été exposée aux feux de l’Afrique. Le front haut et d’un aspect menaçant, abritait sous sa coupole deux yeux d’un bleu d’acier, deux yeux froids, durs, sagaces et perspicaces comme ceux des sauvages, mais meurtris par un profond cercle noir très-ridé. Le nez grand, long et mince, et le menton très-relevé, donnaient à ce vieillard une ressemblance avec le masque si connu, si populaire attribué à don Quichotte; mais c’était don Quichotte méchant, sans illusions, un don Quichotte terrible.
Ce vieillard, malgré cette sévérité générale, laissait percer la crainte et la faiblesse que prête l’indigence à tous les malheureux. Ces deux sentiments produisaient comme des lézardes dans cette face construite si solidement que le pic dévastateur de la misère semblait s’y ébrécher. La bouche était éloquente et sérieuse. Don Quichotte se compliquait du président de Montesquieu.
Tout le vêtement était de drap noir, mais de drap qui montrait la corde. L’habit, de coupe ancienne, le pantalon, montraient quelques reprises maladroitement travaillées. Les boutons venaient d’être renouvelés. L’habit boutonné jusqu’au menton, ne laissait pas voir la couleur du linge, et la cravate d’un noir rougi cachait l’industrie d’un faux col. Ce noir, porté depuis de longues années, puait la misère. Mais le grand air de ce vieillard mystérieux, sa démarche, la pensée qui habitait son front et se manifestait dans ses yeux, excluaient l’idée de pauvreté. L’observateur eût hésité à classer ce Parisien.
M. Bernard paraissait tellement absorbé qu’il pouvait être pris pour un professeur du quartier, pour un savant plongé dans des méditations jalouses et tyranniques; aussi Godefroid fut-il pris d’un violent intérêt et d’une curiosité que sa mission de bienfaisance aiguillonnait encore.
—Monsieur, si j’étais sûr que vous cherchiez le silence et la retraite, je vous dirais: Logez-vous près de moi, reprit le vieillard en continuant. —Louez cet appartement, dit-il en élevant la voix de manière à se faire entendre de la Vauthier qui passait et qui l’écoutait en effet. Je suis père, monsieur, et je n’ai plus au monde que ma fille et son fils pour m’aider à supporter les misères de la vie; or, ma fille a besoin de silence et d’une absolue tranquillité... Tous ceux qui sont venus jusqu’à présent pour se loger dans l’appartement que vous voulez prendre, se sont rendus aux raisons et à la prière d’un père au désespoir; il leur était indifférent de se loger dans telle ou telle rue d’un quartier vraiment désert, et où les logements à bon marché ne manquent pas plus que les pensions à des prix modérés. Mais je vois en vous une volonté bien arrêtée, et je vous en supplie, monsieur, ne me trompez pas; car, autrement, je serais forcé de partir, et d’aller hors barrière... D’abord, un déménagement peut me coûter la vie de ma fille, dit-il d’une voix altérée; puis, ô qui sait si les médecins qui déjà viennent voir ma fille pour l’amour de Dieu, voudront passer les barrières!...
Si cet homme avait pu pleurer, il aurait eu les joues couvertes de larmes en disant ces dernières paroles; mais, selon une expression devenue aujourd’hui vulgaire, il eut des larmes dans la voix, et se couvrit le front de sa main, qui ne laissait voir que des os et des muscles.
—Quelle maladie a donc madame votre fille? demanda Godefroid d’un air insinuant et sympathique.
—Une maladie terrible à laquelle les médecins donnent tous les noms, ou, pour mieux dire, qui n’a pas de nom... Ma fortune a passé... Il se reprit pour dire avec un de ces gestes qui n’appartiennent qu’aux malheureux: Le peu d’argent que j’avais, car je me suis trouvé sans fortune en 1830, renversé d’une haute position, enfin tout ce que je possédais a été dévoré promptement par ma fille, qui déjà, monsieur, avait ruiné sa mère et la famille de son mari... Aujourd’hui, la pension que je touche suffit à peine à payer les nécessités de l’état où se trouve ma pauvre sainte fille... Elle a usé chez moi la faculté de pleurer ... J’ai subi mille tortures. Monsieur, je suis de granit pour n’être pas mort, ou, plutôt, Dieu conserve le père à l’enfant pour qu’elle ait une garde, une providence, car sa mère est morte à la peine... Ah! vous êtes venu, jeune homme, dans le moment où le vieil arbre qui n’a jamais plié sent la hache de la misère, aiguisée par la douleur, entamer le cœur... Et moi, qui n’ai jamais proféré de plaintes, je vais vous parler de cette maladie, afin de vous empêcher de venir dans cette maison, ou, si vous persistez, pour vous montrer la nécessité de ne pas troubler notre repos... En ce moment, monsieur, ma fille aboie comme un chien, jour et nuit!...
—Elle est folle! dit Godefroid.
—Elle a toute sa raison, et c’est une sainte, répondit le vieillard. Vous allez tout à l’heure croire que je suis fou, quand je vous aurai tout dit. Monsieur, ma fille unique est née d’une mère qui jouissait d’une excellente santé. Je n’ai dans ma vie aimé qu’une seule femme, c’était la mienne; je l’ai choisie. J’ai fait un mariage d’inclination en épousant la fille d’un des plus braves colonels de la garde impériale, un Polonais, ancien officier d’ordonnance de l’empereur, le brave général Tarlowski. Les fonctions que j’exerçais exigent une grande pureté de mœurs; mais je n’ai pas le cœur fait à loger beaucoup de sentiments, et j’ai fidèlement aimé ma femme, qui méritait un pareil amour. Je suis père comme j’ai été mari, c’est tout vous dire en un mot. Ma fille n’a jamais quitté sa mère, et jamais enfant n’a vécu plus chastement, plus chrétiennement que cette chère fille. Elle est née plus que jolie, belle; et son mari, jeune homme de mœurs duquel j’étais sûr, car il était le fils d’un de mes amis, un président de cour royale, n’a pu, certes, contribuer en rien à la maladie de ma fille.
Godefroid et monsieur Bernard firent une pause involontaire en se regardant tous deux.
—Le mariage, vous le savez, change quelquefois beaucoup les jeunes personnes, reprit le vieillard. La première grossesse s’est bien passée, et a produit un fils, mon petit-fils, qui demeure avec moi maintenant, seul rejeton de deux familles qui se sont alliées. La seconde grossesse fut accompagnée de symptômes si extraordinaires, que les médecins, étonnés tous, les ont attribués à la bizarrerie des phénomènes qui se manifestent quelquefois dans cet état, et qu’ils consignent aux fastes de la science. Ma fille accoucha d’un enfant mort, et, à la lettre, tordu, étouffé par des mouvements intérieurs. La maladie commençait, la grossesse n’y était pour rien... Peut-être êtes-vous étudiant en médecine?
Godefroid fit un geste qui pouvait s’interpréter par une affirmation, tout aussi bien que par une négation.
—Après cet accouchement terrible, laborieux, reprit monsieur Bernard, un accouchement, monsieur, qui fit une impression si violente sur mon gendre, qu’il a commencé la mélancolie dont il est mort, ma fille, deux ou trois mois après, se plaignit d’une faiblesse générale qui affectait particulièrement les pieds, lesquels, selon son expression, lui paraissaient être comme du coton. Cette atonie s’est changée en paralysie; mais quelle paralysie, monsieur! On peut plier les pieds à ma fille sous elle, les tordre sans qu’elle le sente. Le membre existe et n’a en apparence ni sang, ni muscles, ni os. Cette affection, qui ne se rapporte à rien de connu, a gagné les bras, les mains, et nous avons cru à quelque maladie de l’épine dorsale. Médecins et remèdes n’ont fait qu’empirer cet état, et ma pauvre fille ne pouvait plus bouger sans se démettre, soit les reins, soit les épaules ou les bras. Nous avons eu pendant longtemps, chez nous, un excellent chirurgien, presque à demeure, occupé, de concert avec le médecin ou les médecins (car il nous en est venu par curiosité), à remettre les membres à leur place... le croiriez-vous, monsieur? trois ou quatre fois par jour!... Ah!... Cette maladie a tant de formes, que j’oubliais de vous dire que, durant la période de faiblesse, avant la paralysie des membres, il s’est manifesté chez ma fille les cas de catalepsie les plus bizarres... Vous savez ce qu’est la catalepsie. Ainsi, elle restait les yeux ouverts, immobiles, quelques jours, dans la position où cet état la prenait. Elle a subi les faits les plus monstrueux de cette affection, et elle a eu jusqu’à des attaques de tétanos. Cette phase de la maladie m’a suggéré l’idée d’employer le magnétisme à sa guérison, lorsque je la vis paralysée si singulièrement. Ma fille, monsieur, fut d’une clairvoyance miraculeuse; son âme a été le théâtre de tous les prodiges du somnambulisme, comme son corps est le théâtre de toutes les maladies...
Godefroid se demanda en lui-même si le vieillard avait toute sa raison.
—Vraiment, moi qui, nourri de Voltaire, de Diderot et d’Helvétius, suis un enfant du dix-huitième siècle, dit-il en continuant, sans faire attention à l’expression des yeux de Godefroid, qui suis un fils de la Révolution, je me moquais de tout ce que l’Antiquité et le Moyen Age racontent des possédés; eh bien, monsieur, la possession peut seule expliquer l’état dans lequel est mon enfant. Somnambule, elle n’a jamais pu nous dire la cause de ses souffrances; elle ne les voyait point, et toutes les méthodes de traitement qu’elle nous a dictées, quoique scrupuleusement suivies, ne lui firent aucun bien. Par exemple, elle voulut être enveloppée dans un porc fraîchement égorgé; puis elle ordonna de lui plonger dans les jambes des pointes de fer aimanté fortement et rougi au feu... de faire fondre le long de son dos de la cire à cacheter...
Et quels désastres, monsieur! Les dents sont tombées! Elle devient sourde, puis muette; et puis, après six mois de mutisme absolu, de surdité complète, tout à coup l’ouïe et la parole lui reviennent. Elle a recouvré capricieusement, comme elle le perd, l’usage de ses mains; mais les pieds sont, depuis sept ans, demeurés perdus. Elle a subi des symptômes et des attaques d’hydrophobie bien prononcés, bien caractérisés. Non-seulement la vue de l’eau, le bruit de l’eau, l’aspect d’un verre, d’une tasse, la mettaient en fureur, mais encore elle a contracté l’aboiement des chiens, un aboiement mélancolique, les hurlements qu’ils font entendre lorsqu’on joue de l’orgue. Elle a été plusieurs fois à l’agonie et administrée, et elle revenait à la vie pour souffrir avec toute sa raison, avec toute sa clarté d’esprit; car les facultés de l’âme et du cœur sont encore inattaquées... Si elle a vécu, monsieur, elle a causé la mort de son mari, de sa mère, qui n’ont pas pu supporter de pareilles crises... Hélas! monsieur... ce que je vous dis là n’est rien! Toutes les fonctions naturelles sont perverties, et la médecine peut seule vous expliquer les étranges aberrations des organes... Et c’est dans cet état que j’ai dû l’amener de province à Paris, en 1829; car les deux ou trois médecins célèbres de Paris à qui je me suis adressé, Desplein, Bianchon et Haudry, tous ont cru qu’on voulait les mystifier. Le magnétisme était alors très-énergiquement nié par les académies; et sans mettre la bonne foi des médecins de la province et la mienne en doute, ils supposaient une inobservation, ou si vous voulez, une exagération assez commune dans les familles ou chez les malades. Mais ils ont été forcés de changer d’avis, et c’est à ces phénomènes que sont dues les recherches faites dans ces derniers temps sur les maladies nerveuses, car ils ont classé cet état bizarre dans les névroses. La dernière consultation que ces messieurs ont faite a eu pour résultat de supprimer la médecine; ils ont décidé qu’il fallait suivre la nature, l’étudier; et, depuis, je n’ai plus eu qu’un médecin, le dernier est le médecin des pauvres de ce quartier. Il suffit, en effet, de faciliter les douleurs, de les pallier, puisqu’on n’en connaît pas les causes.
Ici le vieillard s’arrêta comme oppressé de cette épouvantable confidence.
—Depuis cinq ans, reprit-il, ma fille vit dans des alternatives de mieux et de rechutes continuelles; mais aucun phénomène nouveau ne s’est produit. Elle souffre plus ou moins par le fait de ces attaques nerveuses si variées que je vous ai brièvement indiquées; mais les jambes et la perturbation des fonctions naturelles sont constantes. La gêne où nous sommes, et qui n’a fait que s’accroître, nous a forcés de quitter l’appartement que j’avais pris, en 1829, dans le quartier du faubourg du Roule; et comme ma fille ne peut supporter le changement, que deux fois déjà j’ai failli la perdre en l’emmenant à Paris et en la transportant du quartier Beaujon ici, j’ai sur-le-champ pris le logement où je suis, en prévision des malheurs qui n’ont pas tardé longtemps à fondre sur moi; car, après trente ans de service, l’on m’a fait attendre le règlement de ma pension jusqu’en 1833. Ce n’est que depuis six mois que je la touche, et le nouveau gouvernement a joint à tant de rigueurs celle de ne m’accorder que le minimum.
Godefroid fit un geste d’étonnement qui demandait une confidence totale, et le vieillard le comprit ainsi, car il répondit sur-le-champ, non sans laisser échapper un regard accusateur vers le ciel:
—Je suis une des mille victimes des réactions politiques. Je cache un nom objet de bien des vengeances, et si les leçons de l’expérience ne doivent pas toujours être perdues d’une génération à l’autre, souvenez-vous, jeune homme, de ne jamais vous prêter aux rigueurs d’aucune politique... Non que je me repente d’avoir fait mon devoir, ma conscience est parfaitement en repos, mais les pouvoirs aujourd’hui n’ont plus cette solidarité qui lie les gouvernements entre eux, quoique différents; et si l’on récompense le zèle, c’est l’effet d’une peur passagère. L’instrument dont on s’est servi, quelque fidèle qu’il soit, est tôt ou tard entièrement oublié. Vous voyez en moi l’un des plus fermes soutiens du gouvernement des Bourbons de la branche aînée, comme je le fus du pouvoir impérial, et je suis dans la misère! Trop fier pour tendre la main, jamais on ne songera que je souffre des maux inouïs. Il y a cinq jours, monsieur, le médecin du quartier qui soigne ma fille, ou, si vous voulez, qui l’observe, m’a dit qu’il était hors d’état de guérir une maladie dont les formes variaient tous les quinze jours. Selon lui, les névroses sont le désespoir de la médecine, car les causes s’en trouvent dans un système inexplorable. Il m’a dit d’avoir recours à un médecin juif qui passe pour un empirique; mais il m’a fait observer que c’était un étranger, un Polonais réfugié, que les médecins sont très-jaloux de quelques cures extraordinaires dont on parle beaucoup, et que certaines personnes le croient très-savant, très-habile. Seulement il est exigeant, défiant, il choisit ses malades, il ne perd pas son temps; enfin, il est... communiste... il se nomme Halpersohn. Mon petit-fils est allé déjà voir ce médecin deux fois inutilement, car nous n’avons pas encore eu sa visite, je comprends pourquoi!...
—Pourquoi? dit Godefroid.
—Oh! mon petit-fils, qui a seize ans, est encore plus mal vêtu que je ne le suis; et, le croiriez-vous, monsieur, je n’ose pas me présenter chez ce médecin: ma mise est trop peu d’accord avec ce qu’on attend d’un homme de mon âge, sérieux comme je le suis. S’il voit le grand-père dénué comme le voilà, lorsque le petit-fils s’est montré tout aussi mal, le médecin donnera-t-il à ma fille les soins nécessaires? Il agira comme on agit avec les pauvres... Et pensez, mon cher monsieur, que j’aime ma fille pour toutes les douleurs qu’elle m’a faites, de même que je l’aimais jadis pour toutes les félicités qu’elle me prodiguait. Elle est devenue angélique. Hélas! ce n’est plus qu’une âme, une âme qui rayonne sur son fils et sur moi; le corps n’existe plus, car elle a vaincu la douleur... Jugez quel spectacle pour un père! Le monde pour ma fille, c’est sa chambre! il y faut des fleurs qu’elle aime; elle lit beaucoup; et, quand elle a l’usage de ses mains, elle travaille comme une fée... Elle ignore la profonde misère dans laquelle nous sommes plongés... Aussi notre existence est-elle si bizarre que nous ne pouvons admettre personne chez nous... Me comprenez-vous bien, monsieur? Devinez-vous qu’un voisin est impossible? Je lui demanderais tant de choses que je lui aurais trop d’obligations, et il me serait impossible de m’acquitter. D’abord le temps me manque pour tout: je fais l’éducation de mon petit-fils, et je travaille tant, tant, monsieur, que je ne dors pas plus de trois ou quatre heures par nuit.
—Monsieur, dit Godefroid en interrompant le vieillard qu’il avait écouté patiemment, en l’observant avec une douloureuse attention, je serai votre voisin, et je vous aiderai...
Le vieillard laissa échapper un geste de fierté, d’impatience même, car il ne croyait à rien de bon des hommes.
—Je vous aiderai, reprit Godefroid en prenant les mains au vieillard et les lui serrant avec une pieuse affection; mais comme je puis vous aider... Écoutez-moi. Que comptez-vous faire de votre petit-fils?
—Il va bientôt entrer à l’Ecole de droit, car il prendra la carrière du Palais.
—Votre petit-fils vous coûtera six cents francs par an alors...
Le vieillard garda le silence.
—Moi, dit Godefroid en continuant après une pause, je n’ai rien, mais je puis beaucoup; je vous aurai le médecin juif! Et si votre fille est guérissable, elle sera guérie. Nous trouverons le moyen de récompenser cet Halpersohn.
—Oh! si ma fille était guérie, je ferais un sacrifice que je ne puis faire qu’une fois! s’écria le vieillard. Je vendrai la poire conservée pour la soif!
—Vous garderez la poire...
—Oh! la jeunesse! la jeunesse!... s’écria le vieillard en branlant la tête... Adieu, monsieur, ou plutôt au revoir. Voici l’heure de la bibliothèque, et comme j’ai vendu tous mes livres, je suis forcé d’y aller tous les jours pour mes travaux... Je vous tiens compte de ce bon mouvement que vous venez d’avoir; mais nous verrons si vous m’accordez les ménagements que je dois demander à mon voisin. Voilà tout ce que j’attends de vous...
—Oui, laissez-moi, monsieur, être votre voisin; car, voyez-vous, Barbet n’est pas homme à subir des non-valeurs pendant longtemps, et vous pourriez rencontrer un plus mauvais compagnon de misère que moi... Maintenant je ne vous demande pas de croire en moi, mais de me permettre de vous être utile...
—Et dans quel intérêt? s’écria le vieillard qui se disposait à descendre les marches du cloître des Chartreux par où l’on passait alors de la grande allée du Luxembourg dans la rue d’Enfer.
—N’avez-vous donc dans vos fonctions obligé personne?
Le vieillard regarda Godefroid les sourcils contractés, les yeux pleins de souvenirs, comme un homme qui compulse le livre de sa vie en y cherchant l’action à laquelle il pourrait devoir une si rare reconnaissance, et il se retourna froidement, après un salut empreint de doute.
—Allons, pour une première entrevue, il ne s’est pas extrêmement effarouché, se dit l’Initié.
Godefroid se rendit aussitôt rue d’Enfer, à l’adresse indiquée par monsieur Alain, et y trouva le docteur Berton, homme froid et sévère, qui l’étonna beaucoup en lui assurant l’exactitude de tous les détails donnés par monsieur Bernard sur la maladie de sa fille; et il obtint l’adresse d’Halpersohn.
Ce médecin polonais, devenu depuis si célèbre, demeurait alors à Chaillot, rue Marbœuf, dans une petite maison isolée, où il occupait le premier étage. Le général Roman Tarnowicki logeait au rez-de-chaussée, et les domestiques de ces deux réfugiés habitaient les combles de ce petit hôtel, qui n’avait qu’un étage. Godefroid ne vit pas cette fois le docteur, il apprit qu’il était allé assez loin en province, appelé par un riche malade; mais il fut presque content de ne pas le rencontrer; car dans sa précipitation, il avait oublié de se munir d’argent et fut obligé de retourner à l’hôtel de La Chanterie pour en prendre chez lui.
Ces courses et le temps de dîner à un restaurant de la rue de l’Odéon firent atteindre à Godefroid l’heure où il devait entrer en possession de son logement, au boulevard du Mont-Parnasse. Rien n’était plus misérable que le mobilier avec lequel madame Vauthier avait garni les deux chambres. Il semblait que cette femme eût pour habitude de louer des logements qu’on n’habitait pas. Évidemment, le lit, les chaises, les tables, la commode, le secrétaire, les rideaux provenaient de ventes faites par autorité de justice, où l’usurier les avait gardés pour son compte, en n’en trouvant pas la valeur intrinsèque, cas assez fréquent.
Madame Vauthier, les poings sur les hanches, attendait des remercîments; elle prit donc le sourire de Godefroid pour un sourire de surprise.
—Ah! je vous ai choisi tout ce que nous avons de plus beau, mon cher monsieur Godefroid, dit-elle d’un air triomphant... Voilà de jolis rideaux de soie et un lit en acajou qui n’est pas piqué des vers!... il a appartenu au prince de Wissembourg, et vient de son hôtel. Quand il a quitté la rue Louis-le-Grand, en 1809, j’étais fille de cuisine chez lui... De là, je suis entrée pour lors chez mon propriétaire.
Godefroid arrêta le flux des confidences en payant son mois d’avance et donna, d’avance aussi, les six francs qu’il devait à madame Vauthier pour qu’elle fît son ménage. En ce moment il entendit aboyer, et s’il n’avait pas été prévenu par monsieur Bernard, il aurait pu croire que son voisin gardait un chien chez lui.
—Est-ce que ce chien-là jappe la nuit?...
—Oh! soyez tranquille, monsieur, prenez patience, il n’y a plus que cette semaine à souffrir. Monsieur Bernard ne pourra pas payer son terme et il sera mis dehors... Mais c’est des gens bien singuliers, allez! Je n’ai jamais vu leur chien. Ce chien est des mois, qu’est-ce que je dis des mois? des six mois sans qu’on l’entende! c’est à croire qu’ils n’ont pas de chien. Cet animal ne quitte pas la chambre de la dame... Il y a une dame bien malade, allez! Elle n’est pas sortie de sa chambre depuis qu’elle est entrée... Le vieux monsieur Bernard travaille beaucoup, et son fils aussi, qui est externe au collége Louis-le-Grand, où il achève sa philosophie, à seize ans! C’est crâne, çà! mais aussi ce petit môme travaille comme un enragé!..... Vous allez les entendre déménager les fleurs qui sont chez la dame, car ils ne mangent que du pain, le grand-père et le petit-fils, mais ils achètent des fleurs et des friandises pour la dame... Il faut que cette dame soit bien mal, pour ne pas être sortie d’ici depuis qu’elle y est entrée; et, à entendre monsieur Berton, le médecin qui vient la voir, elle n’en sortira que les pieds en avant.
—Et que fait-il, ce monsieur Bernard?
—C’est un savant, à ce qu’il paraît; car il écrit, il va travailler aux bibliothèques, et monsieur lui prête de l’argent sur ce qu’il compose.
—Qui! monsieur?
—Mon propriétaire, monsieur Barbet, l’ancien libraire, il était établi depuis seize ans. C’est un Normand qui vendait de la salade dans les rues et qui s’est mis bouquiniste, en 1818, sur les quais, puis il a eu une petite boutique, et il est maintenant bien riche... C’est une manière de juif qui fait trente-six métiers, puisqu’il était comme associé avec l’Italien qui a bâti cette baraque pour loger des vers à soie...
—Ainsi cette maison est le refuge des auteurs malheureux? dit Godefroid.
—Est-ce que monsieur aurait le malheur d’en être un? demanda la veuve Vauthier.
—Je n’en suis qu’au début, répondit Godefroid.
—Oh! mon cher monsieur, pour le mal que je vous veux, restez-en là... Journaliste, par exemple, je ne dis pas...
Godefroid ne put s’empêcher de rire, et il souhaita le bonsoir à cette cuisinière qui, sans le savoir, représentait la bourgeoisie. En se couchant dans cette affreuse chambre carrelée en briques rouges qui n’avaient pas seulement été mises en couleur, et tendue d’un papier à sept sous le rouleau, Godefroid regretta non-seulement son petit appartement de la rue Chanoinesse, mais encore la société de madame de La Chanterie. Il sentit en son âme un grand vide. Il avait déjà pris des habitudes d’esprit, et il ne se souvint pas d’avoir éprouvé de pareils regrets pour quoi que ce soit de sa vie antérieure. Cette comparaison si courte fut d’un effet prodigieux sur son âme; il comprit que nulle vie ne pouvait valoir celle qu’il voulait embrasser, et sa résolution de devenir un émule du bon père Alain fut inébranlable. Sans avoir la vocation, il eut la volonté.
Le lendemain, Godefroid, habitué par sa nouvelle vie à se lever de très-grand matin, vit par sa fenêtre un jeune homme d’environ dix-sept ans, vêtu d’une blouse, qui revenait sans doute d’une fontaine publique en tenant une cruche pleine d’eau dans chaque main. La figure de ce jeune homme, qui ne se savait pas vu, laissait paraître ses sentiments, et jamais Godefroid n’avait rien observé de si naïf, mais aussi rien de si triste. Les grâces de la jeunesse étaient comprimées par la misère, par l’étude et par de grandes fatigues physiques. Le petit-fils de monsieur Bernard était remarquable par un teint d’une excessive blancheur, que rehaussaient encore des cheveux très-bruns. Il fit trois voyages; au dernier, il vit décharger une voie de bois neuf que Godefroid avait demandée la veille, car l’hiver tardif de 1838 commençait à se faire sentir, et il avait neigé légèrement pendant la nuit.
Népomucène, qui venait de commencer sa journée en allant chercher ce bois, sur lequel madame Vauthier avait prélevé largement sa redevance, causait avec le jeune homme, en attendant que le scieur lui eût fourni la charge qu’il allait monter. Il était facile de deviner que le froid venu subitement causait des inquiétudes au petit-fils de monsieur Bernard, et que la vue de ce bois, autant que le ciel grisâtre, lui rappelait la nécessité de faire sa provision. Mais tout à coup le jeune homme, comme s’il se fût reproché de perdre un temps précieux, reprit ses deux cruches et rentra précipitamment dans la maison. Il était en effet sept heures et demie, et en les entendant sonner à la cloche du couvent de la Visitation, il songea qu’il fallait être au collége Louis-le-Grand à huit heures et demie.
Au moment où le jeune homme rentra, Godefroid allait ouvrir à madame Vauthier qui venait apporter du feu à son nouveau locataire, en sorte que Godefroid fut témoin d’une scène qui eut lieu sur le palier. Un jardinier du voisinage, après avoir sonné plusieurs fois à la porte de monsieur Bernard, sans avoir fait venir personne, car sa sonnette était enveloppée de papier, eut une dispute assez grossière avec le jeune homme en lui demandant de l’argent dû pour la location des fleurs qu’il fournissait. Comme ce créancier élevait la voix, monsieur Bernard parut.
—Auguste, dit-il à son petit-fils, habille-toi, l’heure d’aller au collége est venue.
Il prit les deux cruches et les rentra dans la première pièce de son appartement où se voyaient des fleurs dans des jardinières, puis il ferma la porte et revint parler au jardinier. La porte de Godefroid était ouverte, car Népomucène avait commencé ses voyages et entassait le bois dans la première pièce. Le jardinier s’était tu devant monsieur Bernard qui, vêtu d’une robe de chambre en soie couleur violette, boutonnée jusqu’au menton, avait un air imposant.
—Vous pouvez bien nous demander ce que nous vous devons sans crier, dit monsieur Bernard.
—Soyez juste, mon cher monsieur, dit le jardinier; vous deviez me payer toutes les semaines, et voilà trois mois, dix semaines, que je n’ai rien reçu, et vous me devez cent vingt francs. Nous sommes habitués à louer nos fleurs à des gens riches qui nous donnent notre argent dès que nous le demandons, et voilà cinq fois que je viens. Nous avons nos loyers à payer, nos ouvriers, et je ne suis guère plus riche que vous. Ma femme, qui vous donnait du lait et des œufs, ne viendra pas non plus ce matin: vous lui devez trente francs, et elle aime mieux ne pas venir que de vous tourmenter, car elle est bonne, ma femme! si on l’écoutait, le commerce ne serait pas possible. C’est pour cela que moi qui n’entends pas de cette oreille-là, vous comprenez...
En ce moment, Auguste sortit, vêtu d’un méchant petit habit vert et d’un pantalon en drap de même couleur, d’une cravate noire et de bottes usées. Ces vêtements, quoique soigneusement brossés, accusaient une détresse arrivée au dernier degré, car ils étaient trop courts et trop étroits; en sorte que l’étudiant semblait devoir les faire craquer au moindre mouvement. Les coutures devenues blanches, les contours recroquevillés, les boutonnières crevées, malgré les raccommodages, y montraient aux yeux les moins exercés les ignobles stigmates de l’indigence. Cette livrée contrastait avec la jeunesse d’Auguste, qui s’en alla, mordant un morceau de pain rassis, où ses belles et fortes dents laissaient leur empreinte. Il déjeunait ainsi pendant le trajet du boulevard Mont-Parnasse à la rue Saint-Jacques, tout en tenant ses livres et ses papiers sous le bras, et coiffé d’une casquette aussi trop petite pour sa forte tête, d’où s’échappait sa magnifique chevelure noire.
En passant devant son grand-père, il échangea, mais rapidement, un regard d’une effroyable tristesse; car il le voyait aux prises avec une difficulté presque insurmontable, et dont les conséquences étaient terribles. Pour laisser place à l’élève de philosophie, le jardinier se recula jusqu’à la porte de Godefroid; et au moment où cet homme se trouvait sur la porte, Népomucène, chargé de bois, embarrassa le palier, en sorte que le créancier recula jusqu’à la fenêtre.
—Monsieur Bernard, cria la veuve Vauthier, croyez-vous que monsieur Godefroid ait loué son logement pour que vous y teniez vos séances?
—Pardon, madame, répondit le jardinier, le carré s’est trouvé plein...
—Je ne dis pas cela pour vous, monsieur Cartier, dit la veuve.
—Restez! s’écria Godefroid, en s’adressant au jardinier. Et vous, mon cher voisin, ajouta-t-il en regardant monsieur Bernard, que cette injure atroce trouvait insensible, s’il vous convient de vous expliquer dans cette chambre avec votre jardinier, venez-y.
Le grand vieillard, hébété de douleur, jeta sur Godefroid un coup d’œil qui contenait mille remercîments.
—Quant à vous, ma chère madame Vauthier, ne soyez pas si rude pour monsieur, qui d’abord est un vieillard et à qui vous avez l’obligation de me voir loger ici.
—Ah bah! s’écria la veuve.
—Puis, si les gens qui ne sont pas riches ne s’aident pas entre eux, qui donc les aidera? Laissez-nous, madame Vauthier, je soufflerai mon feu moi-même. Voyez à faire mettre mon bois dans votre cave, je crois que vous en aurez bien soin.
Madame Vauthier disparut; car Godefroid, en lui donnant le bois à serrer, venait de donner pâture à son avidité.
—Entrez par ici, messieurs, dit Godefroid, qui fit un signe au jardinier en présentant deux chaises au débiteur et au créancier.
Le vieillard conversa debout, mais le jardinier s’assit.
—Voyons, mon cher, les riches ne payent pas aussi régulièrement que vous le dites, et il ne faut pas tourmenter un digne homme pour quelques louis. Monsieur touche sa pension tous les six mois, et il ne peut pas vous faire une délégation pour une si misérable somme; mais moi j’avancerai l’argent, si vous le voulez absolument.
—Monsieur Bernard a touché l’argent de sa pension, il y a vingt jours environ, et il ne m’a pas payé... Je serais fâché de lui faire de la peine...
—Comment, vous lui fournissez des fleurs depuis...
—Oui, monsieur, depuis six ans, et il m’a toujours bien payé.
Monsieur Bernard, qui prêtait l’oreille à tout ce qui se passait chez lui, sans écouter cette discussion, entendit des cris à travers les cloisons, et il s’en alla tout effrayé, sans dire mot.
—Allons! allons, mon brave homme, apportez de belles fleurs, vos plus belles fleurs, ce matin même, à monsieur Bernard, et que votre femme envoie de bons œufs et du lait; je vous payerai ce soir, monsieur.
Cartier regarda singulièrement Godefroid.
—Vous en savez sans doute plus que madame Vauthier, qui m’a fait prévenir de me dépêcher, si je voulais être payé, dit-il. Ni elle, ni moi, monsieur, nous ne pouvons nous expliquer pourquoi des gens qui mangent du pain, qui ramassent des épluchures de légumes, des restes de carottes, de navets et de pommes de terre au coin des portes des restaurateurs... oui, monsieur, j’ai surpris le petit avec un vieux cabas qu’il emplissait... eh bien! pourquoi ces gens-là dépensent près de cent francs par mois de fleurs... On dit que le vieux n’a que trois mille francs de pension.
—En tout cas, répliqua Godefroid, ce n’est pas à vous à trouver mauvais qu’ils se ruinent en fleurs.
—Oui, monsieur, pourvu que je sois payé.
—Apportez-moi votre mémoire.
—Très-bien, monsieur... dit le jardinier avec une teinte de respect. Monsieur veut sans doute voir la dame cachée...
—Allons! mon cher ami, vous vous oubliez! répliqua sèchement Godefroid. Retournez chez vous, choisissez vos plus belles fleurs pour remplacer celles que vous devez reprendre. Si vous pouvez me donner à moi de bonne crème et des œufs frais, vous aurez ma pratique et j’irai voir ce matin votre établissement.
—C’est un des plus beaux de Paris, monsieur, et j’expose au Luxembourg. Mon jardin, qui a trois arpents, est situé sur le boulevard, derrière le jardin de la Grande-Chaumière.
—Bien, monsieur Cartier. Vous êtes, à ce que je vois, plus riche que je ne le suis... Ayez donc des égards pour nous, car qui sait si nous n’aurons pas quelque besoin les uns des autres?
Le jardinier sortit, fort inquiet de ce que pouvait être Godefroid.
—J’ai pourtant été comme cela! se dit Godefroid en soufflant son feu. Quel admirable représentant du bourgeois d’aujourd’hui: commère, curieux, dévoré d’égalité, jaloux de la pratique, furieux de ne pas savoir pourquoi un pauvre malade reste dans sa chambre sans se montrer, et cachant sa fortune, vaniteux au point de la découvrir pour pouvoir se mettre au-dessus de son voisin. Cet homme doit être au moins lieutenant dans sa compagnie. Avec quelle facilité se joue à toutes les époques la scène de monsieur Dimanche! Encore un instant et je me faisais un ami du sieur Cartier.
Le grand vieillard interrompit ce soliloque de Godefroid qui prouve combien ses idées étaient changées depuis quatre mois.
—Pardon, mon voisin, dit-il d’une voix troublée, je vois que vous venez de renvoyer le jardinier satisfait, car il m’a salué poliment. En vérité, jeune homme, la Providence semble vous avoir envoyé exprès ici, pour nous, au moment même où nous succombions. Hélas! une indiscrétion de cet homme vous a fait deviner bien des choses. Il est vrai que j’ai touché le semestre de ma pension il y a quinze jours, mais j’avais des dettes plus pressantes que celles-là, et il a fallu réserver la somme de notre loyer, sous peine d’être chassés d’ici. Vous à qui j’ai confié l’état dans lequel est ma fille et qui l’avez entendue...
Il regarda d’un air inquiet Godefroid, qui fit un signe affirmatif.
—Eh bien! jugez si ce ne serait pas le coup de la mort... car il faudrait la mettre dans un hôpital... Mon petit-fils et moi, nous redoutions cette matinée, et ce n’était pas Cartier que nous craignions le plus, mais le froid...
—Mon cher monsieur Bernard, j’ai du bois, prenez-en, reprit Godefroid.
—Comment, s’écria le vieillard, reconnaître jamais de tels services?...
—En les acceptant sans façon, répliqua vivement Godefroid, et en m’accordant toute confiance.
—Mais quels sont mes droits à tant de générosité? demanda monsieur Bernard redevenant défiant. Ma fierté, celle de mon petit-fils, sont vaincues! s’écria-t-il, car nous sommes déjà descendus à des explications avec les deux ou trois créanciers que nous avons. Les malheureux n’ont pas de créanciers; il faut, pour en avoir, une certaine splendeur extérieure que nous avons perdue... Mais je n’ai pas encore abdiqué mon bon sens, ma raison... ajouta-t-il comme s’il se fût parlé à lui-même.
—Monsieur, répondit sérieusement Godefroid, le récit que vous m’avez fait hier tirerait des larmes à un usurier.
—Non, non, car Barbet, ce libraire, notre propriétaire, spécule sur ma misère et la fait espionner par cette Vauthier, son ancienne servante...
—Comment peut-il spéculer sur vous? demanda Godefroid.
—Je vous dirai cela plus tard, répondit le vieillard. Ma fille peut avoir froid, et puisque vous le permettez, je suis dans une situation à recevoir l’aumône de mon plus cruel ennemi...
—Je vais vous porter du bois, dit Godefroid qui traversa le palier en tenant une dizaine de bûches qu’il déposa dans la première pièce de l’appartement du vieillard.
Monsieur Bernard en avait pris autant, et quand il vit cette petite provision de bois, il ne put réprimer le sourire niais et quasiment imbécile par lequel les gens sauvés d’un danger mortel, et qui leur semble inévitable, expriment leur joie, car il y a de la terreur encore dans cette joie.
—Acceptez tout de moi, mon cher monsieur Bernard, sans aucune défiance, et quand votre fille sera sauvée, quand vous serez heureux, je vous expliquerai tout; mais jusque-là laissez-moi faire... Je suis allé chez le médecin juif, et malheureusement Halpersohn est absent; il ne revient que dans deux jours...
En ce moment une voix qui parut être à Godefroid et qui réellement était d’un timbre frais et mélodieux, cria: —Papa! papa! sur deux notes expressives.
En parlant au vieillard, Godefroid avait déjà remarqué, dans les rainures de la porte qui faisait face à la porte d’entrée, les lignes blanches d’une peinture soignée qui révélaient de grandes différences entre la chambre de la malade et les autres pièces de ce logement; mais sa curiosité si vivement excitée fut alors portée au plus haut degré, sa mission de bienfaisance n’était plus qu’un prétexte, le but fut de voir la malade. Il se refusait à croire qu’une créature douée d’une semblable voix pût être un objet de dégoût.
—Vous vous donnez vraiment trop de peine, papa!... disait la voix. Pourquoi ne pas avoir plus de domestiques que vous n’en avez... à votre âge!... Mon Dieu!...
—Tu sais bien, ma chère Vanda, que je ne veux pas que d’autres que ton fils et moi te servent.
Ces deux phrases que Godefroid entendit à travers la porte, ou plutôt devina, car une portière étouffait les sons, lui fit pressentir la vérité. La malade, entourée de luxe, devait ignorer la situation réelle de son père et de son fils. La douillette de soie de monsieur Bernard, les fleurs et sa conversation avec Cartier avaient déjà donné quelques soupçons à Godefroid qui restait là, presque hébété de ce prodige d’amour paternel. Le contraste entre la chambre de la malade telle qu’il se la figurait et le reste, était d’ailleurs étourdissant. Qu’on en juge!
Par la porte de la troisième chambre, que le vieillard avait laissée entr’ouverte, Godefroid aperçut deux couchettes jumelles en bois peint comme les couchettes des pensions infimes, et garnies d’une paillasse et d’un petit matelas mince, sur lesquels il n’y avait qu’une couverture. Un petit poêle en fonte, pareil à ceux sur le couvercle desquels les portiers font leur cuisine, et au bas duquel se voyait une dizaine de mottes, eût expliqué le dénûment de monsieur Bernard sans les autres détails tout à fait en harmonie avec cet horrible poêle.
En avançant d’un pas, Godefroid vit la poterie des plus pauvres ménages: des jattes en terre vernie où nageaient des pommes de terre dans de l’eau sale. Deux tables en bois noirci, chargées de papiers, de livres, et placées devant la croisée qui donnait rue Notre-Dame des Champs, indiquaient les occupations nocturnes du père et du fils. Il y avait sur les deux tables deux chandeliers en fer battu comme en ont les pauvres, et dans lesquels Godefroid aperçut des chandelles du moindre prix, c’est-à-dire de celles dont la livre se compose de huit chandelles.
Sur une troisième table, qui servait de table de cuisine, brillaient deux couverts et une petite cuiller en vermeil, des assiettes, un bol, des tasses en porcelaine de Sèvres, un double couteau de vermeil et d’acier dans son écrin, enfin la vaisselle de la malade.
Le poêle était allumé, l’eau contenue dans le fourneau fumait faiblement. Une armoire en bois peint contenait sans doute le linge et les effets de la fille de monsieur Bernard; car sur le lit du père, il vit l’habillement qu’il lui avait vu la veille posé en travers en façon de couvre-pied.
D’autres hardes, placées de la même manière sur le lit du petit-fils, faisaient présumer que toute leur garde-robe était là; car, sous le lit, Godefroid aperçut des chaussures. Le carreau, balayé sans doute rarement, ressemblait à celui des classes dans les pensionnats. Un pain de six livres entamé se voyait sur une planche au-dessus de la table. Enfin c’était la misère à son dernier période, la misère parfaitement organisée, avec la froide décence du parti pris de la supporter; la misère hâtée qui veut, qui doit et qui ne peut pas tout faire chez elle, et qui alors intervertit les usages de tous ses pauvres meubles. Aussi une odeur forte et nauséabonde s’exhalait-elle de cette pièce, rarement nettoyée.
L’antichambre, où se trouvait Godefroid, était au moins convenable, et il devina qu’elle servait à cacher les horreurs de celle où demeuraient le petit-fils et le grand-père. Cette antichambre, tendue d’un papier quadrillé dans le genre écossais, était garnie de quatre chaises en noyer, d’une petite table, et ornée de la gravure en couleur du portrait de l’Empereur, fait par Horace Vernet; du portrait de Louis XVIII, de celui de Charles X et du prince Poniatowski, sans doute l’ami du beau-père de monsieur Bernard. La fenêtre était décorée de rideaux en calicot bordés de bandes rouges et à franges.
Godefroid, qui surveillait Népomucène, l’entendant monter une charge de bois, lui fit signe de la décharger tout doucement dans l’antichambre de monsieur Bernard, et, par une attention qui prouvait quelques progrès chez l’Initié, il ferma la porte du taudis pour que le garçon de la veuve Vauthier ne sût rien de la misère du vieillard.
L’antichambre était alors encombrée de trois jardinières pleines des plus magnifiques fleurs, deux oblongues et une ronde, toutes trois en bois de palissandre, et d’une grande élégance; aussi Népomucène ne put-il s’empêcher de dire, après avoir posé son bois sur le carreau:
—Est-ce gentil!... Ça doit-il coûter cher!...
—Jean! ne faites donc pas tant de bruit!... cria monsieur Bernard.
—Entendez-vous? dit Népomucène à Godefroid. Il est toqué pour sûr, le vieux bonhomme!...
—Sais-tu comment tu seras à son âge?...
—Oh! que oui! je le sais! répondit Népomucène. Je serai dans un sucrier.
—Dans un sucrier?...
—Oui, l’on aura sans doute fait du noir avec mes os. J’ai vu les charretiers des raffineurs assez souvent à Montsouris venir chercher du noir pour leurs fabriques; et ils m’ont dit qu’ils en employaient à faire le sucre.
Et il alla chercher une autre charge de bois, après cette réponse philosophique.
Godefroid tira discrètement la porte de monsieur Bernard et le laissa seul avec sa fille. Madame Vauthier, qui pendant ce temps avait fait le déjeuner de son nouveau locataire, vint le servir, aidée de Félicité. Godefroid, plongé dans ses réflexions, regardait le feu de sa cheminée. Il était absorbé par la contemplation de cette misère qui contenait tant de misères différentes, mais où il entrevoyait aussi les joies ineffables des mille triomphes remportés par l’amour filial et paternel. C’était comme des perles semées sur de la bure.
—Quels romans, parmi les plus célèbres, valent ces réalités! se disait-il. Quelle belle vie que celle où l’on épouse de pareilles existences?... où l’âme en pénètre les causes et les effets en y remédiant, en calmant les douleurs, en aidant au bien?... Aller ainsi s’incarner au malheur, s’initier à de tels intérieurs! Agir perpétuellement dans les drames renaissants dont la peinture nous charme chez les auteurs célèbres... Je ne croyais pas que le Bien fût plus piquant que le Vice.
—Monsieur est-il content?... demanda madame Vauthier qui, aidée de Félicité, venait d’apporter la table près de Godefroid.
Godefroid aperçut alors une excellente tasse de café au lait, accompagnée d’une omelette fumante, de beurre frais et de petits radis roses.
—Où diable avez-vous pêché des radis?... demanda Godefroid.
—Ils m’ont été donnés par monsieur Cartier, répondit-elle, j’en ai fait hommage à monsieur.
—Et que me demandez-vous pour un déjeuner pareil, tous les jours? dit Godefroid.
—Dame! monsieur, soyez juste; il est bien difficile de vous le fournir pour moins de trente sous.
—Va pour trente sous! dit Godefroid; mais d’où vient qu’on ne demande que quarante-cinq francs par mois pour le dîner, à côté d’ici, chez madame Machillot, ce qui fait trente sous par jour?...
—Oh! quelle différence, monsieur, de préparer à dîner pour quinze personnes, ou de vous aller chercher tout ce qu’il faut pour un déjeuner! Voyez! un petit pain, des œufs, du beurre, allumer le feu, du sucre, du lait, du café... Songez qu’on vous demande seize sous pour une simple tasse de café au lait sur la place de l’Odéon, et vous donnez un ou deux sous au garçon!... Ici, vous n’avez aucun embarras; vous déjeunez chez vous en pantoufles.
—Allons, c’est bien, répondit Godefroid.
—Sans madame Cartier, qui me fournit le lait et les œufs, les herbes, je ne m’en tirerais pas. Faut aller voir leur établissement, monsieur. Ah! c’est une belle chose! Ils occupent cinq garçons jardiniers, et Népomucène y va tirer de l’eau tout l’été; on me le loue pour arroser... Ils font beaucoup d’argent avec les melons et les fraises... Il paraît que monsieur s’intéresse beaucoup à monsieur Bernard?... demanda d’une voix douce la veuve Vauthier, car pour répondre comme cela de leurs dettes... Monsieur ne sait peut-être pas tout ce qu’ils doivent... Il y a la dame du cabinet de lecture de la place Saint-Michel qui vient tous les trois ou quatre jours pour trente francs, et elle en a bien besoin. Dieu de Dieu! lit-elle, cette pauvre dame malade! Elle lit, elle lit! Enfin, à deux sous le volume, trente francs en trois mois...
—C’est cent volumes par mois! dit Godefroid...
—Ah! voilà le vieux qui va chercher la crème et le petit pain de madame!... reprit la veuve Vauthier. C’est pour le thé, car elle ne vit que de thé cette dame! elle en prend deux fois par jour, et deux fois par semaine il lui faut des douceurs... Elle est friande! Le vieux lui achète des gâteaux, des pâtés de chez le pâtissier de la rue de Bussy. Oh! quand il s’agit d’elle, il ne regarde à rien. Il dit que c’est sa fille!... Plus souvent qu’on fait tout ce qu’il fait, à son âge, pour sa fille!... Il s’extermine, lui et son Auguste, pour elle... Monsieur est-il comme moi? Je donnerais bien vingt francs pour la voir. Monsieur Berton dit que c’est un monstre, une chose à montrer pour de l’argent. Ils ont bien fait de venir dans un quartier comme le nôtre, où il n’y a point de monde... Comme ça, monsieur compte dîner chez madame Machillot?...
—Oui, je compte aller m’arranger là...
—Monsieur, ce n’est pas pour vous détourner de cette intention; mais, gargote pour gargote, vous feriez mieux d’aller dîner rue de Tournon; vous ne seriez point engagé pour un mois et vous auriez un meilleur ordinaire...
—Où, rue de Tournon?
—Chez le successeur de la mère Girard... C’est là que vont souvent ces messieurs d’en haut, et ils sont contents, mais contents comme il n’est pas possible.
—Eh bien, mère Vauthier, je suivrai votre conseil et j’irai dîner là...
—Mon cher monsieur, dit la concierge enhardie par l’air de bonhomie que Godefroid prenait avec intention, là, sérieusement, est-ce que vous seriez assez jobard pour vouloir payer les dettes de monsieur Bernard!... Ça me ferait bien du chagrin; car, songez, mon brave monsieur Godefroid, qu’il a bien près de soixante-dix ans, qu’après lui, bernique! plus de pension. Et avec quoi serez-vous remboursé?... Les jeunes gens sont bien imprudents! Savez-vous qu’il doit plus de mille écus?
—Et à qui? demanda Godefroid.
—Oh! à qui? ce n’est pas mes affaires, répondit mystérieusement la Vauthier; suffit qu’il les doit, et, entre nous, il n’est pas à la noce, il ne trouvera pas un liard de crédit dans le quartier, à cause de cela...
—Mille écus! répéta Godefroid; ah! soyez bien tranquille, si j’avais mille écus, je ne serais pas votre locataire. Moi, voyez-vous, je ne puis pas voir la souffrance des autres, et pour quelques cents francs que ça me coûtera, je saurai que mon voisin, un homme en cheveux blancs! a du pain et du bois... Que voulez vous! on perd cela souvent aux cartes... Mais trois mille francs... y pensez-vous, bon Dieu!...
La mère Vauthier, trompée par la feinte franchise de Godefroid, laissa paraître sur son visage douceâtre un rire de satisfaction qui confirma les soupçons du locataire. Godefroid fut persuadé que cette vieille était le complice d’une trame ourdie contre le pauvre monsieur Bernard.
—C’est singulier, monsieur, quelles imaginations on se fourre dans la tête! Vous allez me dire que je suis bien curieuse! mais en vous voyant hier causant avec monsieur Bernard, je me suis figuré que vous étiez commis de librairie, car c’est ici le quartier. J’ai logé un prote d’imprimerie, que son imprimerie était rue de Vaugirard, et il avait le même nom que vous...
—Qu’est-ce que cela vous fait, mon état? dit Godefroid.
—Bah! que vous me le disiez, que vous ne me le disiez pas, reprit la Vauthier, je le saurai toujours... Voilà monsieur Bernard, par exemple, eh bien! pendant dix-huit mois je n’ai rien su de ce qu’il était; mais le dix-neuvième mois j’ai fini par découvrir qu’il avait été magistrat, juge ou n’importe quoi dans la justice, et qu’il écrit là-dessus... Qu’y gagne-t-il? Je le dis! Et s’il me l’avait confié, je me tairais. Voilà!
—Je ne suis pas encore commis libraire, mais je le serai peut-être bientôt.
—Là, je m’en doutais, dit vivement la veuve Vauthier en se retournant et quittant le lit qu’elle faisait pour avoir un prétexte de rester avec son locataire. Vous êtes venu pour couper l’herbe sous le pied à... Bon! un homme averti en vaut deux...
—Halte-là, s’écria Godefroid en se mettant entre la Vauthier et la porte. Voyons, quel intérêt vous donne-t-on là-dedans?
—Tiens! tiens! reprit la vieille en guignant Godefroid, vous êtes fièrement malin, tout de même!
Elle alla fermer la porte de la première pièce au verrou, puis elle revint s’asseoir sur une chaise devant le feu.
—Ma parole d’honneur, comme je m’appelle Vauthier, je vous ai pris pour un étudiant, jusqu’à ce que je vous ai vu donnant votre bois au père Bernard. Ah! vous êtes un finaud! Nom d’une pipe, êtes-vous comédien?... je vous prenais pour un jobard! Voyons, m’assurez-vous mille francs? Aussi vrai que le jour nous éclaire, mon vieux Barbet et monsieur Métivier m’ont promis cinq cents francs pour veiller au grain.
—Eux! cinq cents francs!... Allons donc! s’écria Godefroid, deux cents tout au plus, la mère, et encore promis... et vous ne les assignerez pas!... Si vous me mettiez à même d’avoir l’affaire qu’ils veulent faire avec monsieur Bernard, moi je donnerais quatre cents francs!... Voyons, où en sont-ils?
—Mais ils ont donné quinze cents francs sur l’ouvrage, et le vieux a reconnu devoir mille écus... Ils lui ont lâché cela cent francs à cent francs... en s’arrangeant pour le laisser dans la misère... C’est eux qui lui déchaînent les créanciers, ils ont envoyé pour sûr Cartier...
Là, Godefroid, par un regard plein d’une ironique perspicacité jeté sur la Vauthier, lui fit voir qu’il comprenait le rôle qu’elle jouait au profit de son propriétaire.
Cette phrase fut un double trait de lumière pour lui, car la scène assez singulière qui s’était passée entre le jardinier et lui s’expliquait aussi.
—Oh! reprit-elle, ils le tiennent; car où trouvera-t-il jamais mille écus! Ils comptent lui offrir cinq cents francs le jour où il leur remettra l’ouvrage, et cinq cents francs par chaque volume mis en vente... L’affaire est faite au nom d’un libraire que ces deux messieurs ont établi sur le quai des Augustins...
—Ah! le petit chose?
—Oui, c’est cela, Morand, l’ancien commis de monsieur... Il paraît qu’il y a bien de l’argent à gagner?
—Oh! il y a bien de l’argent à y mettre, répondit Godefroid en faisant une moue significative.
On frappa doucement à la porte, et Godefroid, très-heureux de l’interruption, se leva pour aller ouvrir.
—Ce qui est dit, est dit, mère Vauthier, fit Godefroid en voyant monsieur Bernard.
—Monsieur Bernard, s’écria-t-elle, j’ai une lettre pour vous...
Le vieillard redescendit quelques marches.
—Eh! non, je n’ai pas de lettre, monsieur Bernard. Je voulais seulement vous dire de vous méfier de ce petit jeune homme, c’est un libraire.
—Ah! tout s’explique, se dit en lui-même le vieillard.
Et il revint chez son voisin la physionomie entièrement changée.
L’expression de froideur calme avec laquelle monsieur Bernard se montra, contrastait tellement avec l’air affable et ouvert produit par l’expression de la reconnaissance, que Godefroid fut frappé d’un si subit changement.
—Monsieur, pardonnez-moi de venir troubler votre repos; mais depuis hier vous me comblez, et le bienfaiteur crée des droits à l’obligé.
Godefroid s’inclina.
—Moi qui, depuis cinq ans, ai souffert la passion de Jésus-Christ, tous les quinze jours! Moi qui, pendant trente-six ans, ai représenté la Société, le Gouvernement, qui étais alors la Vengeance publique, et qui, vous le devinez, n’avais plus d’illusions... non je n’ai plus que des douleurs. Eh! bien, monsieur, l’attention que vous avez eue de fermer la porte du chenil où mon petit-fils et moi nous couchons, cette petite chose a été pour moi le verre d’eau dont parle Bossuet... Oui, j’ai retrouvé dans mon cœur... dans ce cœur épuisé, qui ne fournit plus de larmes, comme mon corps ne fournit plus de sueur, j’ai retrouvé la dernière goutte de cet élixir qui, dans la jeunesse, nous fait voir en beau toutes les actions humaines, et je venais vous tendre cette main, que je ne tends qu’à ma fille; je venais vous apporter cette rose céleste de la croyance au bien...
—Monsieur Bernard, dit Godefroid en se souvenant des leçons du bonhomme Alain, je n’ai rien fait dans le but de me voir l’objet de votre reconnaissance... Vous vous trompez en ceci...
—Ah! voilà de la franchise! reprit l’ancien magistrat. Eh bien! cela me plaît. J’allais vous réprimer... pardon! je vous estime. Ainsi, vous êtes libraire, et vous êtes venu pour enlever mon ouvrage à la compagnie Barbet, Métivier et Morand... Tout est expliqué. Vous me faites des avances comme ils m’en ont fait; seulement vous y mettez de la grâce.
—C’est la Vauthier qui vient de vous dire que je suis un commis libraire? demanda Godefroid au vieillard.
—Oui, répondit-il.
—Eh bien, monsieur Bernard, pour savoir ce que je puis vous donner au-dessus de ce que vous offrent ces messieurs, il faudrait me dire les conditions que vous avez faites avec eux.
—C’est juste, reprit l’ancien magistrat, qui parut heureux de se voir l’objet de cette concurrence à laquelle il ne pouvait que gagner. Savez-vous quel est l’ouvrage?
—Non, je sais seulement qu’il y a une bonne affaire.
—Il n’est que neuf heures et demie, ma fille a déjeuné, mon petit-fils Auguste ne revient qu’à dix heures trois quarts, Cartier n’apportera les fleurs que dans une heure; nous pouvons causer... Monsieur... monsieur qui?
—Godefroid.
—Monsieur Godefroid, l’œuvre dont il s’agit a été conçue par moi en 1825, à l’époque où, frappé de la destruction persistante de la propriété immobilière, le ministère proposa cette loi sur le droit d’aînesse qui fut rejetée. J’avais remarqué certaines imperfections dans nos codes et dans les institutions fondamentales de la France. Nos codes ont été l’objet de travaux importants; mais tous ces traités n’étaient que de la jurisprudence; personne n’avait osé contempler l’œuvre de la Révolution, ou de Napoléon, si vous voulez, dans son ensemble, étudier l’esprit de ces lois, les juger dans leur application. C’est là mon ouvrage en gros; il est intitulé provisoirement: Esprit des lois nouvelles; il embrasse les lois organiques aussi bien que les codes, tous les codes; car nous avons bien plus de cinq codes: aussi mon livre a-t-il cinq volumes et un volume de citations, de notes, de renvois. J’ai pour trois mois encore de travaux. Le propriétaire de cette maison, ancien libraire, sur quelques questions que je lui ai faites, a deviné, flairé, si vous voulez, la spéculation. Moi, primitivement, je ne pensais qu’au bien de mon pays. Ce Barbet m’a circonvenu... Vous allez vous demander comment un libraire a pu entortiller un vieux magistrat; mais, monsieur, vous connaissez mon histoire, et cet homme est un usurier; il a le coup d’œil et le savoir-faire de ces gens-là... Son argent a toujours talonné mes besoins... Il s’est toujours trouvé le jour où le désespoir me livrait sans défense.
—Eh! non, mon cher monsieur, dit Godefroid. Il a tout bonnement un espion dans la mère Vauthier; mais les conditions, voyons?... dites-les nettement.
—On m’a prêté quinze cents francs, représentés aujourd’hui par trois lettres de change de mille francs, et ces trois mille francs sont hypothéqués par un traité sur la propriété de mon ouvrage, dont je ne peux disposer qu’en remboursant les lettres de change, et les lettres de change sont protestées, il y a jugement contradictoire... Voilà, monsieur, les complications de la misère... Dans la plus modeste évaluation, la première édition de cette œuvre immense, l’œuvre de dix ans de travaux et de trente-six ans d’expérience, vaudrait bien dix mille francs... Eh bien, il y a cinq jours, Morand me proposait mille écus et mes lettres de change acquittées pour la toute propriété... Comme je ne saurais trouver trois mille deux cent quarante francs, il faudra, si vous ne vous interposez entre eux et moi, leur céder... Ils ne se sont pas contentés de mon honneur; ils ont voulu, pour plus de garantie, des lettres de change protestées, et arrivées à l’exercice de la contrainte par corps. Si je rembourse, ces usuriers auront doublé leurs fonds; si je traite, ils auront une fortune, car l’un d’eux est un ancien marchand de papier, et Dieu sait combien ils peuvent restreindre les frais de la fabrication. Et comme ils ont mon nom, ils savent que le placement de dix mille exemplaires est assuré.
—Comment, monsieur, vous, ancien magistrat!...
—Que voulez-vous? pas un ami! pas un souvenir!... Et j’ai sauvé bien des têtes, si j’en ai fait tomber!... Enfin! ma fille, ma fille, de qui je suis la garde-malade! à qui je tiens compagnie, car je ne travaille que pendant la nuit... Ah! jeune homme, il n’y a que les malheureux qui puissent être les juges de la misère... Aujourd’hui je trouve que jadis j’étais trop sévère.
—Monsieur, je ne vous demande pas votre nom. Je ne puis pas disposer de mille écus, surtout en payant Halpersohn et vos petites dettes; mais je vous sauverai si vous jurez de ne pas disposer de votre ouvrage sans que j’en sois averti; car il est impossible de faire une affaire aussi importante que celle-là sans consulter les gens du métier. Mes patrons sont puissants, et je puis vous promettre le succès si vous pouvez me promettre le plus profond secret, même avec vos enfants, et me tenir votre promesse...
—Le seul succès que je veuille obtenir, c’est la santé de ma pauvre Vanda; car, monsieur, de telles souffrances, dans le cœur d’un père, éteignent tout autre sentiment, et l’amour de la gloire n’est plus rien pour qui voit la tombe entr’ouverte.
—Je viendrai vous voir ce soir; l’on attend Halpersohn de moment en moment, et je me suis promis d’aller voir tous les jours s’il arrive... Je vais employer pour vous toute cette journée.
—Ah! si vous étiez la cause de la guérison de ma fille, monsieur... monsieur, je voudrais vous donner mon ouvrage!...
—Monsieur, dit Godefroid, je ne suis pas libraire!...
Le vieillard fit un geste de surprise.
—Que voulez-vous, je l’ai laissé croire à la vieille Vauthier pour bien connaître les piéges qui vous étaient tendus...
—Qui donc êtes-vous?...
—Godefroid! répondit l’Initié. Et comme vous me permettrez de vous offrir de quoi mieux vivre, vous pouvez, ajouta-t-il en souriant, me nommer Godefroid de Bouillon.
L’ancien magistrat était trop ému pour rire de cette plaisanterie. Il tendit la main à Godefroid, et lui serra la main que son voisin lui présentait.
—Vous voulez garder l’incognito?... dit l’ancien magistrat en regardant Godefroid avec une tristesse mélangée d’inquiétude.
—Permettez-le moi?...
—Eh bien, faites comme vous voudrez!... Et venez ce soir; vous verrez ma fille, si son état le permet...
C’était évidemment la plus grande concession que le pauvre père pût faire; et, au regard de remercîment que lui jeta Godefroid, le vieillard eut la satisfaction de se voir compris.
Une heure après, Cartier vint avec d’admirables fleurs, renouvela lui-même les jardinières, y mit de la mousse fraîche, et Godefroid paya la facture, de même qu’il paya la note du cabinet de lecture qui fut envoyée quelques instants après. Les livres et les fleurs, c’était le pain de cette pauvre femme malade ou plutôt torturée, qui se contentait de si peu d’aliments.
En pensant à cette famille entortillée par le malheur comme celle de Laocoon (image sublime de tant d’existences!) Godefroid, qui s’en alla vers la rue Marbœuf en se promenant, se sentait au cœur encore plus de curiosité que de bienfaisance. Cette malade entourée de luxe dans une affreuse misère lui faisait oublier les détails horribles de la plus bizarre de toutes les affections nerveuses, et qui fort heureusement est une violente exception constatée par quelques historiens; un de nos plus babillards chroniqueurs, Tallemant des Réaux, en cite un exemple. On aime à se figurer les femmes, élégantes jusque dans leurs plus terribles souffrances; aussi Godefroid se promettait-il comme un plaisir de pénétrer dans cette chambre, où le médecin, le père et le fils étaient seuls entrés depuis six ans. Néanmoins il finit par se gourmander de sa curiosité. Le néophyte comprit même que ce sentiment si naturel finirait par s’éteindre à mesure qu’il exercerait son bienfaisant ministère, à force de voir de nouveaux intérieurs, de nouvelles plaies.
On arrive en effet à la divine mansuétude que rien n’étonne et ne surprend, de même qu’en amour, on arrive à la quiétude sublime du sentiment, sûr de sa force et de sa durée, par une constante pratique des peines et des douceurs.
Godefroid apprit qu’Halpersohn était arrivé dans la nuit; mais, dès le matin, il avait été forcé de monter en voiture et d’aller voir ses malades qui l’attendaient. La portière dit à Godefroid de venir le lendemain avant neuf heures.
En se souvenant de la recommandation de monsieur Alain sur la parcimonie qu’il fallait apporter dans ses dépenses personnelles, Godefroid alla dîner pour vingt-cinq sous rue de Tournon, et fut récompensé de son abnégation en s’y trouvant au milieu de compositeurs et de correcteurs d’imprimerie. Il entendit une discussion sur les prix de fabrication, à laquelle il prit part, et il apprit qu’un volume in-octavo, composé de quarante feuilles, tiré à mille exemplaires, ne coûtait pas plus de trente sous l’exemplaire dans les meilleures conditions de fabrication. Il se proposa d’aller s’informer des prix auxquels les libraires de jurisprudence vendaient leurs volumes, afin d’être dans le cas de soutenir une discussion avec les libraires qui tenaient monsieur Bernard dans leurs mains, s’il se rencontrait avec eux.
Vers sept heures du soir il revint au boulevard du Montparnasse par les rues de Vaugirard, Madame et de l’Ouest, et il reconnut combien ce quartier était désert, car il n’y vit personne. Il est vrai que le froid sévissait, la neige tombait à gros flocons, et les voitures ne faisaient aucun bruit sur les pavés.
—Ah! vous voilà, monsieur! dit la veuve Vauthier en voyant Godefroid; si j’avais su que vous viendriez de si bonne heure, j’aurais fait du feu.
—C’est inutile, répondit Godefroid en voyant que la Vauthier le suivait; je passerai la soirée chez monsieur Bernard...
—Ah! bien, vous êtes donc son cousin, que vous voilà dès le second jour à pot et à rôt avec lui... Je croyais que monsieur achèverait la conversation que nous avions commencée.
—Ah! les quatre cents francs! dit Godefroid tout bas à la veuve. Écoutez, maman Vauthier, vous les auriez touchés ce soir si vous n’aviez rien dit à monsieur Bernard... Vous ménagez la chèvre et le chou, vous n’aurez ni chèvre ni chou; car, pour ce qui me regarde, vous m’avez trahi... mon affaire est tout à fait manquée...
—Ne croyez pas cela, mon cher monsieur... Demain, pendant votre déjeuner...
—Oh! demain, je pars d’ici, comme vos auteurs, au petit jour...
Les antécédents de Godefroid, sa vie de dandy, de journaliste, le servit en ceci, qu’il avait assez d’acquis pour deviner que, s’il n’agissait pas ainsi, le complice de Barbet irait avertir le libraire de quelque danger, et que les poursuites commenceraient, de manière à compromettre en peu de temps la liberté de monsieur Bernard; tandis qu’en laissant croire à ce trio de négociants avides que leur combinaison ne courait aucun risque, ils resteraient tranquilles. Mais Godefroid ne connaissait pas encore la nature parisienne quand elle se déguise en veuve Vauthier. Cette femme voulait avoir l’argent de Godefroid et l’argent de son propriétaire. Elle courut aussitôt chez son monsieur Barbet, pendant que Godefroid changeait de vêtements pour se présenter chez la fille de monsieur Bernard.
Huit heures sonnaient au couvent de la Visitation, l’horloge du quartier, lorsque le curieux Godefroid frappa doucement à la porte de son voisin. Auguste vint ouvrir, et, comme ce jour était un samedi, le jeune homme avait sa soirée à lui; Godefroid le vit habillé d’une petite redingote en velours noir, d’une cravate en soie bleue, d’un pantalon noir assez propre; mais son étonnement de trouver le jeune homme si différent de lui-même, cessa tout à coup lorsqu’il fut dans la chambre de la malade: il comprit la nécessité pour le père et pour le fils d’être bien vêtus.
En effet, l’opposition entre la misère du logement qu’il avait vu le matin, et le luxe de cette pièce, était trop forte pour que Godefroid n’en fût pas comme ébloui, quoiqu’il fût habitué à ce qui sert aux recherches et aux élégances de la richesse.
Les murs tendus de soie jaune relevée par des torsades en soie verte d’un ton vif, donnaient une grande gaieté pour ainsi dire à la chambre, dont le carreau froid était caché par un tapis de moquette à fond blanc semé de fleurs. Les deux croisées, drapées de beaux rideaux doublés en soie blanche, formaient comme deux jolis bosquets, tant les jardinières étaient abondamment garnies. Des stores empêchaient de voir du dehors cette richesse, si rare dans ce quartier. La boiserie, peinte à la colle en blanc pur, était rehaussée par quelques filets d’or.
A la porte, une lourde portière en tapisserie au petit point à fond jaune et à feuillages extravagants, étouffait tout bruit du dehors. Cette portière magnifique était l’ouvrage de la malade, qui travaillait comme une fée lorsqu’elle avait l’usage de ses mains.
Au fond de la pièce et en face de la porte, la cheminée, à manteau de velours vert, offrait aux regards une garniture d’une excessive recherche, les seules reliques de l’opulence de ces deux familles, et composée d’une pendule curieuse; un éléphant soutenant une tour en porcelaine, d’où sortaient des fleurs à profusion, de deux candélabres dans le même style et des chinoiseries précieuses. Le garde-cendre, les chenets, les pelles, les pincettes, tout était du plus grand prix.
La plus grande des jardinières occupait le milieu de cette chambre, d’où tombait d’une rosace un lustre en porcelaine à fleurs.
Le lit où gisait la fille du magistrat était un de ces beaux lits blanc et or, en bois sculpté, comme on les faisait sous Louis XV. Il y avait au chevet de la malade une jolie table en marqueterie, où se trouvaient toutes ces choses nécessaires à cette vie qui se passait au lit. A la muraille tenait un flambeau à deux branches, qui se repliait ou s’avançait au moindre mouvement de main. Une petite table excessivement commode et appropriée aux besoins de la malade était devant elle. Le lit, couvert d’une superbe courtepointe et drapé de rideaux retroussés par des embrasses, était embarrassé de livres, d’une corbeille à ouvrage; et, sous toutes ces choses, Godefroid aurait difficilement vu la malade sans les deux bougies du flambeau mobile.
Ce n’était plus qu’un visage d’un teint très-blanc bruni par la souffrance autour des yeux, où brillaient des yeux de feu, et qui, pour principal ornement, offrait une magnifique chevelure noire, dont les boucles nombreuses, énormes, disposées par mèches, annonçaient que l’arrangement et le soin de ces cheveux occupaient la malade une partie de la matinée, ainsi qu’on pouvait le supposer en voyant un miroir portatif au pied du lit.
Aucune des recherches modernes ne manquait là. Quelques colifichets, amusements de la pauvre Vanda, prouvaient que cet amour paternel allait jusqu’au délire.
Le vieillard se leva de dessus une magnifique bergère Louis XV, blanc et or, garnie en tapisserie, et fit quelques pas au-devant de Godefroid, qui ne l’eût certes pas reconnu, car cette froide et sévère figure avait cette expression de gaieté particulière aux vieillards qui ont conservé la noblesse de manières et l’apparente légèreté des gens de cour. Sa douillette puce était en harmonie avec ce luxe, et il prisait dans une tabatière d’or enrichie de diamants!...
—Voici, ma chère enfant, dit monsieur Bernard à sa fille, en prenant Godefroid par la main, voici le voisin de qui je t’ai parlé.
Et il fit signe à son petit-fils d’avancer un des deux fauteuils semblables à la bergère, qui se trouvaient de chaque côté de la cheminée.
—Monsieur se nomme monsieur Godefroid, et il est plein d’indulgence pour nous...
Vanda fit un mouvement de tête pour répondre au salut profond de Godefroid; et, à la manière dont le cou se plia, se replia, Godefroid vit bien que toute la vie de la malade résidait dans la tête. Les bras amaigris, les mains molles, reposaient sur le drap blanc et fin, comme deux choses étrangères à ce corps, qui paraissait ne point tenir de place dans le lit. Les objets nécessaires à la malade étaient placés derrière le dossier du lit, dans une étagère fermée par un rideau de soie.
—Vous êtes, monsieur, la première personne, à l’exception des médecins, qui ne sont plus des hommes pour moi, que j’aurai vue depuis six ans; aussi ne vous doutez-vous pas de la passion que vous avez excitée en moi depuis le moment où mon père m’a annoncé votre visite... Non, c’était une curiosité pareille à celle de notre mère Ève... Mon père, si bon pour moi, mon fils que j’aime tant, suffisent bien certainement à remplir le désert d’une âme maintenant à peu près sans corps; mais cette âme est restée femme, après tout, et vous ne serez pas étonné de l’intérêt que j’ai pris à votre visite... Vous me ferez le plaisir de prendre une tasse de thé avec nous...
—Monsieur m’a promis la soirée, répondit le vieillard avec la grâce d’un millionnaire qui fait les honneurs chez lui.
Auguste, assis sur une chaise de tapisserie, à une petite table en marqueterie ornée de cuivres, lisait un livre à la clarté des candélabres de la cheminée.
—Auguste, mon enfant, dis à Jean de venir nous servir le thé dans une heure.
Elle accompagna cette phrase d’un regard expressif, auquel Auguste répondit par un signe.
—Croiriez-vous, monsieur, que depuis six ans, je n’ai pas d’autres serviteurs que mon père et mon fils, et je n’en pourrais plus supporter d’autres. S’ils me manquaient, je mourrais... Mon père ne veut pas que Jean, un pauvre Normand qui nous sert depuis trente ans, vienne dans ma chambre.
—Je crois bien, dit finement le vieillard, monsieur l’a vu, il scie le bois, il le rentre; il fait la cuisine; il fait les commissions; il porte un tablier sale; il aurait fricassé toute cette élégance, si nécessaire aux yeux d’une pauvre fille, pour qui cette chambre est toute la nature...
—Ah! madame, monsieur votre père a bien raison...
—Et pourquoi? dit-elle. Si Jean avait gâté ma chambre, mon père l’aurait renouvelée.
—Oui, mon enfant; mais ce qui m’en empêche, c’est que tu ne peux pas la quitter; et tu ne connais pas les tapissiers de Paris!... Il leur faudrait plus de trois mois pour refaire ta chambre. Songe à la poussière qui s’élèverait de ton tapis, si on l’ôtait. Faire faire ta chambre par Jean? y penses-tu?... En prenant les précautions minutieuses dont sont capables un père et un fils, nous t’avons évité le balayage, la poussière... Si seulement Jean entrait pour nous servir, ce serait fini dans un mois...
—Ce n’est pas par économie, dit Godefroid, c’est pour votre santé. Monsieur votre père a raison.
—Je ne me plains pas, répliqua Vanda d’une voix pleine de coquetterie.
Cette voix faisait l’effet d’un concert. L’âme, le mouvement et la vie s’étaient concentrés dans le regard et dans la voix; car Vanda, par des études auxquelles le temps n’avait certes pas manqué, était arrivée à vaincre les difficultés provenues de la perte de ses dents.
—Je suis encore heureuse, monsieur, dans l’effroyable malheur qui m’assiége; car, au moins, la fortune est d’un grand secours pour supporter mes souffrances... Si nous avions été dans l’indigence, il y a dix-huit ans que je n’existerais plus, et je vis!... J’ai des jouissances, elles sont d’autant plus vives que c’est de perpétuelles conquêtes sur la mort... Vous allez me trouver bien bavarde... reprit-elle en souriant.
—Madame, répondit Godefroid, je vous prierais de parler toujours, car je n’ai jamais entendu de voix comparable à la vôtre... c’est une musique: Rubini n’est pas plus enchanteur...
—Ne parlez pas de Rubini, des Italiens, dit le vieillard avec une teinte de tristesse. Quelque riches que nous soyons, il m’est impossible de donner à ma fille, qui était une grande musicienne, ce plaisir dont elle est folle.
—Pardon, fit Godefroid.
—Vous vous ferez à nous, dit le vieillard.
—Voici le procédé, dit la malade en souriant. Quand on vous aura crié casse-cou plusieurs fois, vous serez au fait du colin-maillard de notre conversation...
Godefroid échangea rapidement un regard avec monsieur Bernard, qui, voyant des larmes dans les yeux de son voisin, se mit un doigt sur la bouche pour lui recommander de ne pas faillir à l’héroïsme qu’il partageait avec son fils depuis sept ans.
Cette sublime et perpétuelle imposture, accusée par la complète illusion de la malade, produisait en ce moment sur Godefroid l’effet de la contemplation d’un précipice à pic, où deux chasseurs de chamois descendraient avec facilité. La magnifique boîte d’or, enrichie de diamants, avec laquelle jouait insouciamment le vieillard sur le pied du lit de sa fille, était comme le trait de génie qui, dans l’œuvre d’un homme supérieur, enlève le cri d’admiration. Godefroid regardait cette tabatière, se demandant pourquoi elle n’était pas vendue ou au Mont-de-Piété; mais il se réserva d’en parler au vieillard.
—Ce soir, monsieur Godefroid, ma fille a reçu de l’annonce de votre visite une telle excitation, que tous les phénomènes bizarres de sa maladie qui, depuis douze jours, faisaient notre désespoir, ont complétement disparu... Jugez si je vous ai de la reconnaissance.
—Et moi donc?... s’écria la malade d’un son de voix câlin et en penchant la tête par un mouvement plein de coquetterie. Monsieur est pour moi le député du monde... Depuis l’âge de vingt ans, monsieur, je n’ai plus su ce que c’était qu’un salon, une soirée, un bal... Et notez que j’aime la danse, que je raffole du spectacle, et surtout de musique. Je devine tout par la pensée! Je lis beaucoup. Puis mon père me raconte les choses du monde...
En entendant ce mot, Godefroid fit un mouvement comme pour plier un genou devant ce pauvre vieillard.
—Oui, quand il va aux Italiens, et il y va souvent, il me dépeint les toilettes, il me décrit les effets du chant. Oh! je voudrais être guérie, d’abord pour mon père, qui vit uniquement pour moi, comme je vis par lui, pour lui; pour mon fils, à qui je voudrais donner une autre mère! Ah! monsieur, quels êtres accomplis que mon vieux père... que mon excellent fils... mais aussi pour entendre Lablache, Rubini, Tamburini, la Grisi et I Puritani... Mais...
—Allons, mon enfant, du calme!... Si nous parlons musique, nous sommes perdus! dit le vieillard en souriant.
Il souriait, et ce sourire qui rajeunissait cette figure trompait toujours évidemment la malade.
—Tiens, je serai bien sage, dit Vanda d’un air mutin; mais donne-moi l’accordéon...
On avait inventé dès ce temps cet instrument portatif qui pouvait, à la rigueur, se poser au bord du lit de la malade, et qui, pour donner les sons de l’orgue, n’exigeait que la pression du pied. Cet instrument, dans son plus grand développement, équivalait à un piano; mais il coûtait alors trois cents francs. La malade, qui lisait les journaux, les revues, connaissait l’existence de cet instrument et en souhaitait un depuis deux mois.
—Oui, madame, vous en aurez un, reprit Godefroid à un regard que lui lança le vieillard. Un de mes amis, qui part pour Alger, en a un superbe que je lui emprunterai; car, avant de vous en acheter un, vous essayerez celui-là. Il est possible que les sons si vibrants, si puissants, ne vous conviennent pas...
—Puis-je l’avoir demain?... dit-elle avec la vivacité d’une créole.
—Demain, reprit monsieur Bernard, c’est bientôt, et demain, c’est dimanche.
—Ah!... fit-elle en regardant Godefroid qui croyait voir voltiger une âme en admirant l’ubiquité des regards de Vanda.
Jusqu’alors, Godefroid avait ignoré la puissance de la voix et des yeux, lorsqu’ils sont devenus toute la vie. Le regard n’était plus un regard, mais une flamme, ou mieux, un flamboiement divin, un rayonnement communicatif de vie et d’intelligence, la pensée visible! Cette voix aux mille intonations remplaçait les mouvements, les gestes et les poses de la tête. Les variations du teint, qui changeait de couleur comme le fabuleux caméléon, rendaient l’illusion, ou, si vous voulez, ce mirage complet. Cette tête souffrante, plongée dans cet oreiller de batiste garni de dentelles, était toute une personne.
Jamais, dans sa vie, Godefroid, n’avait contemplé de si grand spectacle, il suffisait à peine à ses émotions. Autre sublimité, car tout était étrange dans cette situation, pleine de poésie et d’horreur: l’âme seule vivait chez les spectateurs. Cette atmosphère, uniquement remplie de sentiment, avait une influence céleste. On ne s’y sentait pas plus de corps que n’en avait la malade. On s’y trouvait tout esprit. A force de contempler ce mince débris d’une jolie femme, Godefroid oubliait les mille détails élégants de cette chambre, il se croyait en plein ciel. Ce ne fut qu’au bout d’une demi-heure qu’il aperçut une étagère pleine de curiosités, placée sous un portrait magnifique de madame Bernard que la malade le pria d’aller voir, car il était de Géricault.
—Géricault, dit-elle, était de Rouen, et sa famille ayant eu quelques obligations à mon père, le premier président, il nous remercia par ce chef-d’œuvre, où vous me voyez à l’âge de seize ans.
—Vous avez un fort beau tableau, dit Godefroid, il est tout à fait inconnu de ceux qui se sont occupés des œuvres si rares de ce génie.
—Ce n’est plus pour moi, dit-elle, qu’une chose d’affection, car je ne vis que par le cœur, et j’ai la plus belle vie, ajouta-t-elle en regardant son père et lui jetant toute son âme dans ce regard. Ah! monsieur, si vous saviez ce qu’est mon père. Qui jamais pourrait croire que ce grand et sévère magistrat, à qui l’empereur a eu tant d’obligations qu’il lui a donné cette tabatière, et que Charles X a cru le récompenser par ce cabaret de Sèvres, là, dit-elle, en montrant la console, que ce ferme soutien du pouvoir et des lois, ce savant publiciste, a, dans un cœur de rocher, les délicatesses d’un cœur de mère. Oh! papa! papa! embrasse-moi,... viens! je le veux, si tu m’aimes.
Le vieillard se leva, se pencha sur le lit, et prit un baiser sur le front blanc, vaste, poétique de sa fille, de qui les fureurs ne ressemblaient pas toujours à cette tempête d’affection.
Le vieillard se promena par la chambre, il avait aux pieds des pantoufles brodées par sa fille, et il ne faisait aucun bruit.
—Et quelles sont vos occupations? demanda-t-elle à Godefroid après une pause.
—Madame, je suis employé par des personnes pieuses à secourir les gens très-malheureux.
—Ah! la belle mission, monsieur! dit-elle. Croyez-vous que l’idée de me vouer à cette occupation m’est venue?... Mais quelles sont les idées que je n’ai pas eues? reprit-elle en faisant un mouvement de tête. La douleur est comme un flambeau qui nous éclaire la vie... Si donc je recouvrais la santé!...
—Tu t’amuserais, mon enfant, dit le vieillard.
—Certainement répondit-elle, j’en ai le désir, mais en aurai-je la faculté? Mon fils sera, je l’espère, un magistrat digne de ses deux grands-pères, il me quittera. Que faire?... Si Dieu me rend la vie, je la lui consacrerai! Oh! après vous avoir donné tout ce que vous en voudrez! s’écria-t-elle en regardant son père et son fils. Il y a des moments, mon père, où les idées de monsieur de Maistre me travaillent, et je crois que j’expie quelque chose.
—Voilà ce que c’est que de tant lire, s’écria le vieillard évidemment chagriné.
—Ce brave général polonais, mon grand-père, a trempé fort innocemment dans le partage de la Pologne.
—Allons, voilà la Pologne! reprit Bernard.
—Que veux-tu, papa! mes souffrances sont infernales, elles donnent horreur de la vie, elles me dégoûtent de moi-même. Eh bien! en quoi les ai-je méritées? De telles maladies ne sont pas un simple dérangement de santé, c’est l’organisation tout entière pervertie, et...
—Chante l’air national que chantait ta pauvre mère, tu feras plaisir à monsieur, à qui j’ai parlé de ta voix, dit le vieillard qui voulait évidemment distraire sa fille des idées dans lesquelles elle s’engageait.
Vanda se mit à chanter d’un ton bas et doux une chanson en langue polonaise qui fit rester Godefroid stupide d’admiration et saisi de tristesse. Cette mélodie, assez semblable aux airs traînants et mélancoliques de la Bretagne, est une de ces poésies qui vibrent dans le cœur longtemps après qu’on les a entendues. En écoutant Vanda, Godefroid la regardait, mais il ne put soutenir les regards extatiques de ce reste de femme, quasi-folle, et il arrêta sa vue sur des glands qui pendaient de chaque côté du ciel de lit.
—Ah! ah! fit Vanda qui se mit à rire de l’attention de Godefroid, vous vous demandez à quoi cela sert?
—Vanda! dit le père, allons, calme-toi, ma fille! tiens, voici le thé. Ceci, monsieur, est une bien coûteuse machine, dit-il à Godefroid. Ma fille ne peut pas se lever, et elle ne peut pas non plus rester dans son lit, sans qu’on le fasse ou qu’on en change les draps. Ces cordons répondent à des poulies, et, en passant sous elle un carré de peau maintenu aux quatre coins par des anneaux qui s’accrochent à quatre cordes, nous pouvons l’enlever sans fatigue pour elle, ni pour nous.
—On m’enlève, répéta follement Vanda.
Heureusement Auguste parut apportant une théière qu’il mit sur une petite table, où il déposa le cabaret de porcelaine de Sèvres et qu’il couvrit de pâtisseries, de sandwichs. Il apporta la crème et le beurre. Cette vue changea tout à fait les dispositions de la malade qui tournaient à une crise.
—Tiens, Vanda, voilà le nouveau roman de Nathan. Si tu t’éveilles cette nuit, tu auras de quoi lire.
—La Perle de Dol! Ah! cela doit être une histoire d’amour. Auguste! dis donc, j’aurai un accordéon.
Auguste leva la tête brusquement et regarda son grand-père d’un air singulier.
—Voyez, comme il aime sa mère! reprit Vanda. Viens m’embrasser, mon petit chat. Non, ce n’est pas ton grand-père, c’est monsieur que tu dois remercier, car notre voisin doit m’en prêter un demain matin. —Comment est-ce fait, monsieur?
Godefroid, sur un signe du vieillard, expliqua longuement l’accordéon, tout en savourant le thé fait par Auguste, et qui, d’une qualité supérieure, était exquis.
Vers dix heures et demie, l’Initié se retira, lassé du spectacle de cette lutte insensée du grand-père et du fils, admirant leur héroïsme et cette patience de tous les jours à jouer un double rôle, également accablant.
—Eh bien! lui dit monsieur Bernard, qui le suivit chez lui, vous comprenez, monsieur, la vie que je mène! C’est à toute heure les émotions du voleur, attentif à tout. Un mot, un geste tuerait ma fille! Une babiole de moins parmi celles qu’elle a l’habitude de voir révélerait tout à cet esprit qui voit à travers les murs.
—Monsieur, répondit Godefroid, lundi Halpersohn prononcera sur votre fille; car il est arrivé. Je doute que la science puisse rétablir ce corps...
—Oh! je n’y compte pas, reprit l’ancien magistrat; mais qu’on lui rende la vie supportable... Je comptais, monsieur, sur votre intelligence, et je voulais vous remercier, car vous avez tout compris... Ah! voilà l’accès! s’écria-t-il en entendant un cri à travers les murs; elle a excédé ses forces!
Et, serrant la main de Godefroid, le vieillard courut chez lui.
A huit heures du matin, le lendemain, Godefroid frappait à la porte du célèbre médecin polonais. Il fut conduit par un valet de chambre au premier étage du petit hôtel qu’il avait pu examiner pendant le temps que le portier mit à trouver et à prévenir le domestique.
Heureusement, comme il s’en doutait, l’exactitude de Godefroid lui sauva l’ennui d’attendre; il était, sans doute, le premier venu. D’une antichambre fort simple, il passa dans un grand cabinet où il aperçut un vieillard en robe de chambre, qui fumait une longue pipe. La robe de chambre, en alépine noire, devenue luisante, portait la date de l’émigration polonaise.
—Qu’y a-t-il pour votre service? lui dit le médecin juif, car vous n’êtes pas malade!
Et il arrêta sur Godefroid un regard qui avait l’expression curieuse et piquante des yeux du juif polonais, ces yeux qui semblent avoir des oreilles.
Halpersohn était, au grand étonnement de Godefroid, un homme de cinquante-six ans, à petites jambes turques et dont le buste était large, puissant. Il y avait en cet homme quelque chose d’oriental, car sa figure avait dû, dans la jeunesse, être fort belle; il en restait un nez hébraïque, long et recourbé comme un sabre de Damas. Le front vraiment polonais, large et noble, mais ridé comme un papier froissé, rappelait celui de saint Joseph des vieux maîtres italiens. Les yeux, vert de mer et enchâssés comme ceux des perroquets, par des membranes grisâtres et froncées, exprimaient la ruse et l’avarice à un degré supérieur. Enfin, la bouche, fendue comme une blessure, ajoutait à cette physionomie sinistre tout le mordant de la défiance.
Cette face pâle et maigre, car Halpersohn était d’une remarquable maigreur, surmontée de cheveux gris mal peignés, avait, pour ornement, une longue barbe très-fournie, noire, mélangée de blanc, qui cachait la moitié du visage, en sorte qu’on n’en voyait que le front, les yeux, le nez, les pommettes et la bouche.
Cet ami du révolutionnaire Lelewel portait une calotte en velours noir qui, mordant par une pointe sur le front, en faisait ressortir la couleur blonde, digne des pinceaux de Rembrandt.
La question que fit ce médecin devenu si célèbre, autant par ses talents que par son avarice, causa quelque surprise à Godefroid, qui se dit en lui-même:
—Me prendrait-il pour un voleur?
La réponse à cette question se trouvait sur la table et sur la cheminée du docteur. Godefroid croyait arriver le premier, il arrivait le dernier. Les consultants avaient déposé sur la cheminée et sur le bord de la table d’assez grosses offrandes, car Godefroid aperçut des piles de pièces de 20 francs, de 40 francs et deux billets de mille francs. Était-ce là le produit d’une matinée? Il en douta beaucoup, et il crut à quelque savante invention d’esprit. Peut-être l’avare mais infaillible docteur tenait-il à forcer ainsi ses recettes en laissant croire à ses clients, choisis parmi les riches, qu’on lui donnait des rouleaux au lieu de papillottes.
Moïse Halpersohn devait d’ailleurs être payé largement, car il guérissait, et guérissait précisément les maladies désespérées auxquelles la médecine renonçait. On ignore en Europe que les peuples slaves possèdent beaucoup de secrets; ils ont une collection de remèdes souverains, fruits de leurs relations avec les Chinois, les Persans, les Cosaques, les Turcs et les Tartares. Certaines paysannes, qui passent pour sorcières, guérissent radicalement la rage en Pologne, avec des sucs d’herbe. Il existe dans ce pays un corps d’observations sans code, sur les effets de certaines plantes, de quelques écorces d’arbres réduites en poudre, que l’on se transmet de famille en famille, et il s’y fait des cures miraculeuses.
Halpersohn, qui passa, pendant cinq ou six ans, pour un médicastre, à cause de ses poudres, de ses médecines, possédait la science innée des grands médecins. Non-seulement il était savant et avait beaucoup observé, mais encore il avait parcouru l’Allemagne, la Russie, la Perse, la Turquie, où il avait recueilli bien des traditions; et comme il connaissait la chimie, il devint la bibliothèque vivante de ces secrets épars chez les bonnes femmes, comme on dit en France, de tous les pays où il avait porté ses pas, à la suite de son père, marchand ambulant de son état.
Il ne faut pas croire que la scène où, dans Richard en Palestine, Saladin guérit le roi d’Angleterre, soit une fiction. Halpersohn possède une bourse de soie qu’il trempe dans l’eau pour la colorer légèrement, et certaines fièvres cèdent à cette eau bue par le malade. La vertu des plantes, selon cet homme, est infinie, et les guérisons des plus affreuses maladies sont possibles. Cependant, lui, comme ses confrères, s’arrête quelquefois devant des incompréhensibilités. Halpersohn aime l’invention de l’homœopathie, plus à cause de sa thérapeutique que pour son système médical; il correspondait alors avec Hédenius de Dresde, Chelius d’Heidelberg et les célèbres médecins allemands, tout en tenant la main fermée, quoique pleine de découvertes. Il ne voulait pas faire d’élèves.
Le cadre était d’ailleurs en harmonie avec ce portrait échappé d’une toile de Rembrandt. Le cabinet, tendu d’un papier qui simulait du velours vert, était mesquinement meublé d’un divan vert. Le tapis vert mélangé montrait la corde. Un grand fauteuil en cuir noir, pour les consultants, se trouvait devant la fenêtre, drapée de rideaux verts. Un fauteuil de bureau, de forme romaine, en acajou, et couvert d’un maroquin vert, était le siége du docteur.
Entre la cheminée et la table longue sur laquelle il écrivait, une caisse commune en fer, placée en face de la cheminée, au milieu de la paroi opposée, supportait une pendule en granit de Vienne sur laquelle s’élevait un groupe en bronze, représentant l’Amour jouant avec la Mort, le présent d’un grand sculpteur allemand qu’Halpersohn avait sans doute guéri. Le chambranle de la cheminée avait une coupe entre deux flambeaux pour tout ornement. De chaque côté du divan, deux encoignures en ébène servaient à mettre des plateaux, où Godefroid vit des cuvettes d’argent, des carafes et des serviettes.
Cette simplicité, qui tenait presque de la nudité, frappa beaucoup Godefroid, pour qui tout voir fut l’affaire d’un coup d’œil, et il recouvra son sang-froid.
—Monsieur, je me porte parfaitement bien: aussi ne viens-je pas pour moi, mais pour une femme à qui vous auriez dû, depuis longtemps, faire une visite. Il s’agit d’une dame qui demeure sur le boulevard du Mont-Parnasse...
—Ah! oui, cette dame m’a déjà plusieurs fois envoyé son fils. Eh! bien, monsieur, qu’elle vienne à ma consultation.
—Qu’elle vienne! répéta Godefroid indigné; mais, monsieur, elle n’est pas transportable de son lit sur un fauteuil; il faut la soulever avec des sangles.
—Vous n’êtes pas médecin, monsieur! demanda le docteur juif avec une singulière grimace qui rendit son masque encore plus méchant qu’il ne l’était.
—Si le baron de Nucingen vous faisait dire qu’il souffre et veut vous visiter, répondriez-vous: Qu’il vienne!
—J’irais, répliqua froidement le juif en lançant un jet de salive dans un crachoir hollandais en acajou plein de sable.
—Vous iriez, reprit doucement Godefroid, parce que le baron de Nucingen a deux millions de rentes, et...
—Le reste ne fait rien à l’affaire, j’irais.
—Eh bien! monsieur, vous viendrez voir la malade du boulevard Mont-Parnasse, par la même raison. Sans avoir la fortune du baron de Nucingen, je suis ici pour vous dire que vous mettrez vous-même le prix à la guérison, ou à vos soins si vous échouez... Je suis prêt à vous payer d’avance; mais comment, monsieur, vous qui êtes un émigré polonais, un communiste, je crois, ne feriez-vous pas un sacrifice à la Pologne? car cette dame est la petite-fille du général Tarlowski, l’ami du prince Poniatowski.
—Monsieur, vous êtes venu pour me demander de guérir cette dame, et non pour me donner des conseils. En Pologne, je suis Polonais; à Paris, je suis Parisien. Chacun fait le bien à sa manière, et croyez que l’avidité qu’on me prête a sa raison. Le trésor que j’amasse a sa destination; elle est sainte. Je vends la santé: les riches peuvent la payer, je la leur fais acheter... Les pauvres ont leurs médecins... Si je n’avais pas un but je n’exercerais pas la médecine... Je vis sobrement et je passe mon temps à courir; je suis paresseux et j’étais joueur... Concluez, jeune homme!... Vous n’avez pas l’âge où l’on peut juger les vieillards.
Godefroid garda le silence.
—Vous demeurez avec la petite-fille de cet imbécile qui n’avait de courage que pour se battre, et qui a livré son pays à Catherine II?
—Oui monsieur.
—Soyez chez vous lundi, à trois heures, dit-il en quittant sa pipe et en prenant son agenda sur lequel il traça quelques mots. Vous me remettrez, à mon arrivée, deux cents francs; et si je vous promets la guérison, vous me donnerez mille écus... Il m’a été dit, reprit-il, que cette dame est rapetissée comme si elle était tombée au feu.
—Monsieur, c’est, croyez-en les plus célèbres médecins de Paris, une névrose dont les désordres sont tels, qu’ils les ont niés tant qu’ils ne les ont pas vus.
—Ah! je me rappelle maintenant les détails que ce petit bonhomme m’en a donnés... A demain, monsieur.
Godefroid sortit après avoir salué cet homme aussi singulier qu’extraordinaire. Rien en lui ne sentait, n’indiquait un médecin, pas même ce cabinet nu, et dont le seul meuble qui frappât la vue était cette formidable caisse de Huret ou de Fichet.
Godefroid put arriver assez à temps au passage Vivienne pour acheter, avant que la boutique ne fermât, un magnifique accordéon qu’il fit partir devant lui pour monsieur Bernard, en en indiquant l’adresse.
Puis il alla rue Chanoinesse, en passant par le quai des Augustins, où il espérait trouver encore ouvert un des magasins des commissionnaires en librairie; il en vit effectivement un où il eut une longue conversation avec un jeune commis sur les livres de jurisprudence.
Il trouva madame de La Chanterie et ses amis au retour de la grand’messe; et, au premier regard qu’elle lui jeta, Godefroid répondit par un hochement de tête significatif.
—Eh bien! lui dit-il, notre cher père Alain n’est pas avec vous?
—Il ne viendra pas ce dimanche-ci, répondit madame de La Chanterie; vous ne le verrez que d’aujourd’hui en huit... A moins que vous n’alliez où il vous a donné rendez-vous.
—Madame, dit tout bas Godefroid, vous savez qu’il ne m’intimide pas comme ces messieurs, et je comptais lui faire ma confession.
—Et moi?
—Oh! vous, je vous dirai tout, car j’ai bien des choses à raconter. Pour mon début, j’ai trouvé la plus extraordinaire de toutes les infortunes, un sauvage accouplement de la misère et du luxe; puis des figures d’une sublimité qui dépasse toutes les inventions de nos romanciers les plus en vogue.
—La nature, et surtout la nature morale, est toujours au-dessus de l’art, autant que Dieu est au-dessus de ses créatures. Mais, voyons, dit madame de La Chanterie, venez me raconter votre expédition dans les terres inconnues où vous avez fait votre premier voyage.
Monsieur Nicolas et monsieur Joseph, car l’abbé de Vèze était resté pour quelques moments à Notre-Dame, laissèrent madame de La Chanterie seule avec Godefroid, qui, sous le coup des émotions qu’il venait de ressentir la veille, raconta tout dans les plus petits détails avec la force, avec l’action et la verve que donne la première impression d’un pareil spectacle et de son cadre d’homme et de choses. Il eut un grand succès, car la douce et calme madame de La Chanterie pleura, quelque accoutumée qu’elle fût à descendre dans l’abîme des douleurs.
—Vous avez bien fait, dit-elle, d’envoyer l’accordéon.
—Je voudrais faire bien plus, répondit Godefroid, puisque cette famille est la première qui m’ait fait connaître les plaisirs de la charité; je désire procurer à ce sublime vieillard la plus grande partie des bénéfices de son grand ouvrage. Je ne sais si vous avez assez de confiance dans ma capacité pour me mettre à même d’entreprendre une pareille affaire. D’après les renseignements que je viens de prendre, il faudrait environ neuf mille francs pour fabriquer ce livre à quinze cents exemplaires, et leur moindre valeur serait alors de vingt-quatre mille francs. Comme nous devons préalablement payer les trois mille et quelques cents francs qui grèvent le manuscrit, c’est donc douze mille francs à risquer. Oh! madame, si vous saviez quels regrets amers j’ai eus en venant du quai des Augustins ici d’avoir dissipé si follement ma petite fortune! car l’esprit de la charité m’est comme apparu. J’ai l’ardeur de l’Initié, je veux embrasser la vie de ces messieurs, et je serai digne de vous. J’ai béni plusieurs fois depuis deux jours le hasard qui m’a conduit ici. Je vous obéirai en tout, jusqu’à ce que vous me trouviez capable d’être un des vôtres.
—Eh bien! répondit gravement madame de La Chanterie après avoir réfléchi, écoutez-moi, car j’ai des choses importantes à vous révéler. Vous avez été séduit, mon enfant, par la poésie du malheur. Oui, souvent le malheur a de la poésie; car, pour moi, la poésie est un certain excès dans le sentiment, et la douleur est un sentiment. On vit tant par la douleur!...
—Oui, madame, j’ai été pris du démon de la curiosité... Que voulez-vous? Je n’ai pas encore l’habitude de pénétrer au cœur des existences malheureuses, et je n’y vais pas avec la tranquillité de vos trois pieux soldats du Seigneur. Mais, sachez-le bien, c’est après l’épuisement de cette irritation que je me suis voué à votre œuvre!...
—Écoutez, mon cher ange, dit madame de La Chanterie, qui prononça ces trois mots avec une douce sainteté dont fut singulièrement touché Godefroid, nous nous sommes interdit, mais absolument, nous ne forçons point les mots ici... Ce qui est interdit n’occupe pas même notre pensée... Donc nous nous sommes interdit d’entrer dans des spéculations. Imprimer un livre pour le vendre, en attendre des bénéfices, c’est une affaire, et les opérations de ce genre nous jetteraient dans les embarras du commerce. Certes, ceci me semble assez faisable, nécessaire même. Croyez-vous que ce soit le premier cas qui se présente? Nous avons vingt fois, cent fois aperçu le moyen de sauver ainsi des familles, des maisons! Or, que serions-nous devenus avec des affaires de ce genre? Nous aurions été négociants... Commanditer le malheur, ce n’est pas travailler soi-même, c’est mettre le malheur à même de travailler. Dans quelques jours vous rencontrerez des misères plus âpres que celle-ci; ferez-vous la même chose? Vous seriez accablé! Songez, mon enfant, que messieurs Mongenod ne peuvent plus, depuis un an, se charger de notre comptabilité. Vous aurez la moitié de votre temps pris par la tenue de nos livres. Nous avons aujourd’hui près de deux mille débiteurs dans Paris; et au moins faut-il que, pour ceux qui peuvent nous rendre, nous sachions le chiffre de leur dette... Nous ne demandons jamais, nous attendons. Nous calculons que la moitié de l’argent donné se perd. L’autre moitié nous revient quelquefois doublée... Ainsi, supposez que ce magistrat meure, voilà douze mille francs bien aventurés. Mais que sa fille soit guérie, que son petit-fils réussisse, et qu’il devienne un bon magistrat... Eh bien! s’il a de l’honneur, il se souviendra de sa dette, et il nous rendra l’argent des pauvres avec usure. Savez-vous que plus d’une famille, tirée de la misère et mise par nous sur le chemin de la fortune par des prêts sans intérêts, a fait la part des pauvres, et nous a rendu les sommes doublées et quelquefois triplées?... Voilà nos seules spéculations! D’abord, songez, quant à ce qui vous préoccupe (et vous devez vous en préoccuper), que la vente de l’ouvrage de ce magistrat dépend de la bonté de cette œuvre; l’avez-vous lue? Puis, si le livre est excellent, combien d’excellents livres sont restés un, deux ou trois ans sans avoir le succès qu’ils méritent! Combien de couronnes mises sur des tombeaux! Et je sais que les libraires ont des façons de traiter, de réaliser, qui font de leur commerce le plus chanceux et le plus difficile à débrouiller de tous les commerces parisiens. Monsieur Nicolas vous parlera de ces difficultés, inhérentes à la nature des livres. Ainsi, vous le voyez, nous sommes raisonnables, nous avons l’expérience de toutes les misères, comme celle de tous les commerces, car nous étudions Paris depuis longtemps... Les Mongenod nous aident; nous avons en eux des flambeaux; et c’est par eux que nous savons que la Banque de France a le commerce de la librairie en suspicion constante, quoique ce soit un des plus beaux commerces, mais il est mal fait... Quant aux quatre mille francs nécessaires pour sauver cette noble famille des horreurs de l’indigence, car il faut que ce pauvre enfant et son grand-père se nourrissent et puissent s’habiller convenablement, je vais vous les donner... Il est des souffrances, des misères, des plaies que nous pansons immédiatement, sans hésitation, sans chercher à savoir qui nous secourons: religion, honneur, caractère, tout est indifférent; mais dès qu’il s’agit de prêter l’argent des pauvres pour aider le malheur sous la forme agissante de l’industrie, du commerce... oh! alors nous cherchons des garanties, avec la rigidité des usuriers. Aussi, pour le surplus, bornez votre enthousiasme à trouver à ce vieillard le plus honnête libraire possible. Ceci regarde monsieur Nicolas. Il connaît des avocats, des professeurs, auteurs de livres sur la jurisprudence; et, dimanche prochain, il aura bien certainement un bon conseil à vous donner... Soyez tranquille, si c’est possible, cette difficulté sera résolue. Cependant, peut-être serait-il bon que monsieur Nicolas lût l’ouvrage de ce magistrat... Si cela se peut, obtenez-en la communication...
Godefroid restait stupéfait du bon sens de cette femme, qu’il croyait uniquement animée par l’esprit de charité. L’Initié plia le genou, baisa l’une des belles mains de madame de La Chanterie en lui disant:
—Vous êtes donc aussi la raison?
—Il faut être tout dans notre état, reprit-elle avec la gaieté douce particulière aux vraies saintes.
—Comment, deux mille comptes! s’écria-t-il, mais c’est immense!
—Oh! deux mille comptes et qui peuvent donner lieu, répondit-elle, à des restitutions basées, comme je viens de vous le dire, sur la délicatesse de nos obligés; car nous avons bien trois mille autres familles qui ne nous rendront jamais que des actions de grâce. Aussi, sentons-nous, je vous le répète, la nécessité d’avoir des livres. Et si vous avez une discrétion à toute épreuve, vous serez notre oracle financier. Nous sommes obligés de tenir un journal, le grand-livre des comptes-courants et un livre de caisse. Nous avons bien des notes, mais nous perdons trop de temps à chercher... Voilà ces messieurs, reprit-elle.
Godefroid, grave et pensif, prit peu de part d’abord à la conversation, il était abasourdi par la révélation que madame de La Chanterie venait de lui faire d’un ton qui prouvait qu’elle voulait le récompenser de son ardeur.
—Deux mille familles obligées! se disait-il; mais, si elles coûtent autant que va nous coûter monsieur Bernard, nous avons donc des millions semés dans Paris?
Ce sentiment fut un des derniers mouvements de l’esprit du monde qui s’éteignait insensiblement chez Godefroid. En réfléchissant, il comprit que les fortunes réunies de madame de La Chanterie, de messieurs Alain, Nicolas, Joseph et celle du juge Popinot, les dons recueillis par l’abbé de Vèse et les secours prêtés par la maison Mongenod avaient dû produire un capital considérable; et que, depuis douze ou quinze ans, ce capital, accru par ceux d’entre les obligés qui se montraient reconnaissants, avait dû grossir à la façon des boules de neige, puisque ces charitables personnes n’en distrayaient rien. Il voyait clair peu à peu dans cette œuvre immense, et son désir d’y coopérer s’en accrut.
Il voulut sur les neuf heures retourner à pied au boulevard du Mont-Parnasse; mais madame de La Chanterie, craignant la solitude du quartier, le contraignit à prendre un cabriolet. En descendant de voiture, quoique les volets fussent si soigneusement fermés qu’il ne passait pas une ligne de lueur, Godefroid entendit les sons de l’instrument; et, quand il fut sur le palier, Auguste, qui sans doute guettait l’arrivée de Godefroid, entr’ouvrit la porte de l’appartement et dit:
—Maman voudrait bien vous voir, et mon grand-père vous offre une tasse de thé.
En entrant, Godefroid trouva la malade transfigurée par le plaisir de faire de la musique; le visage étincelait et les yeux brillaient comme deux diamants.
—J’aurais dû vous attendre pour vous donner les premiers accords; mais je me suis jetée sur ce petit orgue comme un affamé se jette sur un festin. Vous avez une âme à me comprendre, et alors je suis pardonnée.
Et Vanda fit un signe à son fils, qui vint se placer de manière à presser la pédale par laquelle respira le soufflet intérieur de l’instrument; et, les yeux au ciel, comme sainte Cécile, la malade, dont les doigts avaient retrouvé momentanément de la force et de l’agilité, répéta des variations sur la Prière de Moïse que son fils était allé lui acheter, et qu’elle avait composées dans quelques heures. Godefroid reconnut un talent identique avec celui de Chopin. C’était une âme qui se manifestait par des sons divins où dominait une douceur mélancolique. Monsieur Bernard avait salué Godefroid par un regard où se peignait un sentiment inexprimé depuis longtemps. Si les larmes n’eussent pas été à jamais taries chez ce vieillard desséché par tant de douleurs cuisantes, ce regard aurait été mouillé. Cela se devinait.
Monsieur Bernard jouait avec sa tabatière, en contemplant sa fille dans une indicible extase.
—Demain, madame, reprit Godefroid lorsque la musique eut cessé, demain votre sort sera fixé, car je vous apporte une bonne nouvelle. Le célèbre Halpersohn viendra demain à trois heures. —Et il m’a promis, ajouta-t-il à l’oreille de monsieur Bernard, de me dire la vérité.
Le vieillard se leva, prit Godefroid par la main, l’entraîna dans un coin de la chambre, du côté de la cheminée, il tremblait.
—Ah! quelle nuit vais-je passer! C’est un arrêt définitif! lui dit-il à l’oreille. Ma fille sera guérie ou condamnée!
—Prenez courage, répondit Godefroid, et, après le thé, venez chez moi.
—Cesse, cesse, ma fille, dit le vieillard, tu te donneras des crises. A ce développement de forces succédera l’abattement.
Il fit enlever l’instrument par Auguste et présenta la tasse de thé destinée à sa fille avec toute la câlinerie d’une nourrice qui veut prévenir l’impatience d’un petit enfant.
—Comment est-il, ce médecin? demanda-t-elle déjà distraite par la perspective de voir un être nouveau.
Vanda, comme tous les prisonniers, était dévorée de curiosité. Quand les autres phénomènes physiques de sa maladie cessaient, ils semblaient se reporter dans le moral, et alors elle concevait des caprices étranges, des fantaisies violentes. Elle voulait voir Rossini; elle pleurait de ce que son père, qu’elle croyait tout-puissant, refusait de le lui amener.
Godefroid fit alors une description minutieuse du médecin juif et de son cabinet, car elle ignorait les démarches de son père. Monsieur Bernard avait recommandé le silence à son petit-fils sur ses visites chez Halpersohn, tant il avait craint d’exciter chez sa fille des espérances qui ne se seraient pas réalisées. Vanda restait comme attachée aux paroles qui sortaient de la bouche de Godefroid, elle était charmée, et elle tomba dans une espèce de folie, tant son désir de voir cet étrange Polonais devint ardent.
—La Pologne a souvent fourni de ces êtres singuliers, mystérieux, dit l’ancien magistrat. Aujourd’hui, par exemple, outre ce médecin, nous avons Hoëné Wronski, le mathématicien illuminé, le poëte Mickievicz, Towianski l’inspiré, Chopin au talent surnaturel. Les grandes commotions nationales produisent toujours des espèces de géants tronqués.
—Oh! cher papa! quel homme vous êtes! Si vous mettiez par écrit tout ce que nous vous entendons dire, seulement pour m’amuser, vous feriez une fortune... car, figurez-vous, monsieur, que mon bon vieux père invente pour moi des histoires admirables lorsque je n’ai plus de romans à lire, et il m’endort ainsi. Sa voix me berce, et il calme souvent mes douleurs par son esprit... Qui jamais le récompensera!... Auguste, mon enfant, tu devrais baiser pour moi les marques des pas de ton grand-père.
Le jeune homme leva sur sa mère ses beaux yeux humides, et un regard, où débordait une compassion longtemps comprimée, fut tout un poëme. Godefroid se leva, prit la main d’Auguste et la lui serra.
—Dieu, madame, a mis deux anges près de vous!... s’écria-t-il.
—Oui, je le sais. Aussi me reproché-je souvent de les faire enrager. Viens, cher Augustin, embrasse ta mère. C’est un enfant, monsieur, dont seraient fières toutes les mères. C’est pur comme l’or, c’est franc, c’est une âme sans péché; mais une âme un peu trop passionnée, comme celle de la maman. Dieu m’a peut-être clouée dans un lit pour me préserver des sottises que commettent les femmes... qui ont trop de cœur... ajouta-t-elle en souriant.
Godefroid répondit par un sourire et par un salut.
—Adieu, monsieur, et surtout remerciez votre ami, car il fait le bonheur d’une pauvre infirme.
—Monsieur, dit Godefroid quand il fut chez lui seul avec monsieur Bernard qui l’avait suivi, je crois pouvoir vous assurer que vous ne serez point dépouillé par ce trio de braves gens. J’aurai la somme nécessaire, mais il faudra me confier votre traité relatif au réméré... Pour faire plus pour vous, vous devriez me confier votre ouvrage à lire... non pas à moi, je n’aurais pas assez de connaissances pour en juger, mais à un ancien magistrat d’une intégrité parfaite, qui se chargera, d’après le mérite de l’œuvre, de trouver une honorable maison avec laquelle vous contracterez équitablement... Je n’insiste pas là-dessus. En attendant, voici cinq cents francs, ajouta-il en tendant un billet de banque à l’ancien magistrat stupéfait, pour subvenir à vos besoins les plus pressants. Je ne vous en demande point de reçu, vous ne serez obligé que par votre conscience, et votre conscience ne doit parler qu’au cas où vous retrouveriez quelque aisance... Je me charge de satisfaire Halpersohn...
—Qui donc êtes-vous? dit le vieillard qui tomba sur une chaise.
—Moi, répondit Godefroid, rien; mais je sers des personnes puissantes à qui votre détresse est maintenant connue et qui s’intéressent à vous... Ne m’en demandez pas davantage.
—Quel est donc le mobile de ces gens?... dit le vieillard.
—La religion, monsieur, répliqua Godefroid.
—Serait-ce possible!... la religion...
—Oui, la religion catholique, apostolique et romaine...
—Eh! vous appartenez à l’ordre de Jésus?
—Non, monsieur, répondit Godefroid. Soyez sans inquiétude: ces personnes n’ont aucun dessein sur vous, hors celui de vous secourir, et de rendre votre famille au bonheur.
—La philanthropie deviendrait-elle donc autre chose qu’une vanité?...
—Eh! monsieur, ne déshonorez pas, dit vivement Godefroid, la sainte charité catholique, la vertu définie par saint Paul!...
Monsieur Bernard, en entendant cette réponse, se mit à marcher à grands pas dans la chambre.
—J’accepte, dit-il tout à coup, et je n’ai qu’une façon de vous remercier, c’est de vous confier mon ouvrage. Les notes, les citations sont inutiles à un ancien magistrat; et j’ai pour deux mois de travaux encore à copier mes citations, comme je vous l’ai dit... A demain, ajouta-t-il en donnant une poignée de main à Godefroid.
—Aurais-je fait une conversion?... se dit Godefroid, qui fut frappé de l’expression nouvelle que la physionomie de ce grand vieillard avait prise à sa dernière réponse.
Le surlendemain, à trois heures, un cabriolet de place s’arrêta devant la maison, et Godefroid en vit sortir Halpersohn, enseveli dans une énorme pelisse d’ours. Pendant la nuit, le froid avait redoublé, le thermomètre marquait dix degrés.
Le médecin juif examina curieusement, quoique à la dérobée, la chambre où son client de la veille le recevait, et Godefroid aperçut une pensée de défiance qui rayonna dans ses yeux, comme une pointe de poignard. Ce rapide pointillement du soupçon fit éprouver un froid intérieur à Godefroid, qui pensa que cet homme devait être impitoyable dans les affaires; et il est si naturel de supposer le génie uni à la bonté, qu’il eut un nouveau mouvement de dégoût.
—Monsieur, dit-il, je vois que la simplicité de mon appartement vous inquiète; aussi ne serez-vous pas étonné de ma manière d’agir. Voici vos cent francs, et voici trois billets de mille francs, ajouta-t-il en tirant de son portefeuille les billets que madame de La Chanterie lui avait remis pour dégager l’ouvrage de monsieur Bernard; mais, dans le cas où vous auriez des craintes sur ma solvabilité, je vous offrirais, pour garants de l’exécution de nos conventions, messieurs Mongenod, banquiers, rue de la Victoire.
—Je les connais, répondit Halpersohn en serrant les dix pièces d’or dans sa poche.
—Il ira chez eux, pensa Godefroid.
—Et où demeure la malade? demanda le médecin en se levant comme un homme qui connaît le prix du temps.
—Venez par ici, monsieur, dit Godefroid en passant le premier pour montrer le chemin.
Le juif examina d’un œil soupçonneux et sagace les lieux par lesquels il passa, car il avait le coup d’œil de l’espion; aussi vit-il fort bien les horreurs de l’indigence par la porte de la pièce où couchaient le magistrat et son petit-fils; par malheur, monsieur Bernard était allé prendre le costume avec lequel il paraissait chez sa fille, et, dans son empressement à venir ouvrir la porte, il ferma mal celle de son chenil.
Il salua noblement Halpersohn, et ouvrit avec précaution la chambre de sa fille. —Vanda, mon enfant, voici le médecin, dit-il.
Et il se rangea pour laisser passer Halpersohn qui conservait sa pelisse. Le juif fut surpris du contraste de cette pièce, qui, dans ce quartier, dans cette maison surtout, était une anomalie; mais l’étonnement d’Halpersohn dura peu, car il avait vu souvent, chez les juifs d’Allemagne et de Russie, de semblables oppositions entre une excessive misère apparente et des richesses cachées. En marchant de la porte au lit de la malade, il ne cessa de la regarder, et, en arrivant à son chevet, il lui dit en polonais:
—Vous êtes Polonaise?
—Non pas moi, mais ma mère.
—Qui votre grand-père, le général Tarlowski, avait-il épousé?
—Une Polonaise.
—De quelle province?
—Une Sobolewska de Pinska.
—Bien. Monsieur est votre père?
—Oui, monsieur.
—Monsieur, demanda-t-il, madame votre femme...
—Elle est morte, répondit monsieur Bernard.
—Était-elle très-blanche? dit Halpersohn avec un léger mouvement d’impatience d’être interrompu.
—Voici son portrait, répondit monsieur Bernard en allant décrocher un magnifique cadre où se trouvaient plusieurs belles miniatures. Halpersohn tâtait la tête et maniait la chevelure de la malade, tout en regardant le portrait de Vanda Tarlowska, née comtesse Sobolewska.
—Racontez-moi les désordres causés par la maladie. Et il se mit dans la bergère en regardant Vanda fixement pendant les vingt minutes que dura le récit alternatif du père et de la fille.
—Quel âge a madame?
—Trente-huit ans.
—Ah! bon, s’écria-t-il en se levant, je réponds de la guérir. Je n’assure pas de lui rendre l’exercice de ses jambes, mais pour guérie, elle le sera. Seulement il faut la mettre dans une maison de santé de mon quartier.
—Mais, monsieur, ma fille n’est pas transportable.
—Je vous réponds d’elle, dit sentencieusement Halpersohn; mais je ne vous réponds de votre fille qu’à ces conditions... Savez-vous qu’elle va troquer sa maladie actuelle contre une autre maladie épouvantable, et qui durera peut-être un an, ou tout au moins six mois?... Vous pouvez venir voir madame, puisque vous êtes son père.
—Est-ce sûr? demanda monsieur Bernard.
—Sûr! répéta le juif. Madame a dans le corps un principe, une humeur nationale, il faut l’en délivrer. Quand vous viendrez, vous me l’amènerez, rue Basse-Saint-Pierre, à Chaillot, maison de santé du docteur Halpersohn.
—Mais comment?
—Sur un brancard, comme on transporte tous les malades aux hôpitaux.
—Mais le trajet la tuera.
—Non. Et Halpersohn, en disant ce non sec, était à la porte, où Godefroid le rejoignit dans l’escalier. Le juif, qui étouffait de chaud, lui dit à l’oreille: —Outre les mille écus, ce sera quinze francs par jour; on paie trois mois d’avance.
—Bien monsieur. Et, demanda Godefroid en montant sur le marchepied du cabriolet où le docteur s’était élancé, vous répondez de la guérison.
—J’en réponds, répéta le Polonais. Vous aimez cette dame?
—Non, dit Godefroid.
—Vous ne répéterez pas ce que je vais vous confier, car je ne vous le dis que pour vous prouver que je suis sûr de la guérison, et si vous faisiez une indiscrétion, vous tueriez cette dame...
Godefroid lui répondit par un seul geste.
—Elle est depuis dix-sept ans victime du principe de la plique polonaise qui produit tous ces ravages, j’en ai vu de plus terribles exemples. Or, moi seul aujourd’hui sais comment faire sortir la plique de manière à pouvoir la guérir, car on n’en guérit pas toujours. Vous voyez, monsieur, que je suis bien désintéressé. Si cette dame était une grande dame, une baronne de Nucingen ou toute autre femme ou fille des Crésus modernes, cette cure me serait payée cent, deux cent mille francs, enfin tout ce que je demanderais!... Mais c’est un petit malheur.
—Et le trajet!...
—Bah! elle aura l’air de mourir, mais elle ne mourra pas!... Elle a de la vie pour cent ans, une fois guérie. Allons, Jacques?... vite, rue de Monsieur!... et vite!... dit-il au cocher. Et il laissa Godefroid sur le boulevard, où Godefroid resta stupide à regarder s’enfuir le cabriolet.
—Qu’est-ce donc que ce drôle d’homme vêtu de peau d’ours? demanda la mère Vauthier à qui rien n’échappait. Est-ce vrai, ce que m’a dit le cocher du cabriolet, que c’est le plus fameux médecin de Paris?
—Et qu’est-ce que cela vous fait, mère Vauthier?
—Ah, rien du tout! reprit-elle en grimaçant.
—Vous avez eu bien tort de ne pas vous mettre de mon côté, dit Godefroid en revenant à pas lents vers la maison; vous auriez plus gagné qu’avec messieurs Barbet et Métivier, de qui vous n’aurez rien.
—Est-ce que je suis pour ces messieurs? reprit-elle en haussant les épaules. Monsieur Barbet est mon propriétaire, voilà tout!
Il fallut deux jours pour décider monsieur Bernard à se séparer de sa fille et la transporter à Chaillot. Godefroid et l’ancien magistrat firent la route chacun d’un côté du brancard couvert en coutil rayé de blanc et de bleu, sur lequel était la chère malade, quasi liée au matelas, tant le père craignait les soubresauts d’une attaque de nerfs. Enfin, parti à trois heures, le convoi parvint à la maison de santé vers cinq heures, à la chute du jour. Godefroid paya sur quittance les quatre cent cinquante francs du trimestre exigé; puis, quand il descendit pour donner le pourboire des deux porteurs, il fut rejoint par monsieur Bernard, qui prit sous le matelas un paquet cacheté très-volumineux, et qui le tendit à Godefroid.
—L’un de ces gens va vous aller chercher un cabriolet, dit le vieillard, car vous ne pourriez pas porter longtemps ces quatre volumes. Voici mon ouvrage, remettez-le à mon censeur, je le lui confie pour toute cette semaine. Je vais rester au moins huit jours dans ce quartier, car je ne veux pas laisser ainsi ma fille à l’abandon. Je connais mon petit-fils, il peut garder la maison, surtout aidé par vous; d’ailleurs, je vous le recommande. Si j’étais encore ce que je fus, je vous demanderais le nom de mon critique, de cet ancien magistrat, car il en est peu que je ne connaisse...
—Oh! ce n’est pas un mystère, dit Godefroid en interrompant monsieur Bernard. Du moment où vous avez en moi cette entière confiance, je puis vous dire que votre censeur est l’ancien président Lecamus de Tresnes.
—Oh! de la cour royale de Paris! Prenez!... allez! c’est l’un des plus beaux caractères de ce temps-ci... Lui, et feu Popinot, le juge au tribunal de première instance, ont été des magistrats dignes des plus beaux jours des anciens parlements. Toutes mes craintes, si j’en avais conservé, seraient dissipées... Et où demeure-t-il? Je voudrais l’aller remercier de la peine qu’il aura prise.
—Vous le trouverez rue Chanoinesse, sous le nom de monsieur Nicolas... J’y vais à l’instant. Et votre compromis avec vos coquins?...
—Auguste vous le remettra, dit le vieillard qui rentra dans la cour de la maison de santé.
Un cabriolet trouvé sur le quai de Billy, et ramené par un des commissionnaires, arrivait; Godefroid y monta et stimula le cocher par la promesse d’un bon pourboire, s’il arrivait rue Chanoinesse à temps, car Godefroid voulait y dîner.
Une demi-heure après le départ de Vanda, trois hommes vêtus de drap noir, que la Vauthier introduisit par la rue Notre-Dame des Champs, où ils attendaient sans doute le moment favorable, montèrent l’escalier, accompagnés de ce Judas femelle, et frappèrent doucement à la porte du logement de monsieur Bernard. Comme ce jour était précisément un jeudi, le collégien avait pu garder la maison. Il ouvrit, et trois hommes se glissèrent comme des ombres dans la première pièce.
—Que voulez-vous, messieurs? demanda le jeune homme.
—Nous sommes bien ici chez monsieur Bernard... c’est-à-dire chez monsieur le baron?...
—Mais que voulez-vous?
—Ah! vous le savez bien, jeune homme, car on nous a dit que votre grand-père vient de partir avec un brancard couvert... ça ne nous étonne pas! mais il est dans son droit. Je suis huissier, je viens tout saisir ici... Lundi, vous avez eu sommation de payer trois mille francs de principal, plus les frais, à monsieur Métivier, sous peine de la contrainte par corps que nous avons dénoncée; et comme un ancien marchand d’oignons se connaît en ciboules, le débiteur a pris la clef des champs pour éviter celle de Clichy. Mais si nous ne l’avons pas, nous aurons pied ou aile de son riche mobilier, car nous savons tout, jeune homme, et nous allons verbaliser.
—Voilà des papiers timbrés que votre grand-papa n’a jamais voulu prendre, dit alors la Vauthier en fourrant dans la main d’Auguste trois exploits.
—Restez, madame, nous allons vous constituer gardienne judiciaire. La loi vous accorde quarante sous par jour; ce n’est pas à dédaigner.
—Ah! je verrai donc ce qu’il y a dans la belle chambre!..... s’écria la Vauthier.
—Vous n’entrerez pas dans la chambre de ma mère! s’écria d’une voix formidable le jeune homme en s’élançant entre la porte et les trois hommes noirs.
Sur un signe de l’huissier, les deux praticiens et le premier clerc qui survint saisirent Auguste.
—Pas de rébellion, jeune homme; vous n’êtes pas le maître ici; nous dresserions procès-verbal, et vous iriez coucher à la Préfecture... En entendant ce mot redoutable, Auguste fondit en larmes.
—Ah! quel bonheur, disait-il, que maman soit partie! cela l’aurait tuée!
Une espèce de conférence se tenait entre les praticiens, l’huissier et la Vauthier. Auguste comprit, quoiqu’ils parlassent à voix basse, qu’on voulait surtout saisir les manuscrits de son grand-père; et il ouvrit alors la porte de la chambre.
—Entrez, messieurs, et ne gâtez rien, dit-il. On vous payera demain matin. Puis il s’en alla tout pleurant dans le taudis, où, saisissant les notes de son grand-père, il les mit dans le poële, qu’il savait être sans une étincelle de feu.
Cette action fut faite si rapidement que l’huissier, gaillard fin, rusé, digne de ses clients Barbet et Métivier, trouva le jeune homme en pleurs sur sa chaise, lorsqu’il se précipita dans le taudis, après avoir jugé que les manuscrits ne se trouvaient point dans l’antichambre. Quoiqu’on ne puisse point saisir les livres ni les manuscrits, le réméré souscrit par l’ancien magistrat eût justifié cette manière de procéder. Mais il était facile d’opposer des moyens dilatoires à cette saisie; ce que monsieur Bernard n’eût pas manqué de faire. De là, la nécessité d’agir avec sournoiserie. Aussi, la veuve Vauthier avait-elle merveilleusement servi son propriétaire en ne remettant pas ses significations aux locataires; elle comptait les jeter dans l’appartement en y entrant à la suite des gens de justice, ou dire, au besoin, à monsieur Bernard qu’elle croyait ces actes faits contre les deux auteurs qui depuis deux jours étaient absents.
Le procès-verbal de saisie prit environ une heure; car l’huissier n’omit rien et regarda la valeur des objets saisis comme suffisante à payer la dette. Une fois l’huissier parti, le pauvre jeune homme prit les exploits et courut pour retrouver son grand-père à la maison de santé; car l’huissier lui dit que, sous des peines graves, la Vauthier devenait responsable des objets saisis. Il put donc quitter le logis sans avoir rien à redouter.
L’idée de savoir son grand-père traîné en prison pour dettes rendit le pauvre enfant exactement fou, mais fou comme les jeunes gens sont fous, c’est-à-dire qu’il était en proie à l’une de ces exaltations dangereuses et funestes, où toutes les puissances de la jeunesse fermentent à la fois et peuvent faire commettre de mauvaises actions aussi bien que des traits d’héroïsme. Arrivé rue Basse-Saint-Pierre, le concierge dit au pauvre Auguste qu’il ignorait ce qu’était devenu le père de la malade amenée à quatre heures et demie, mais que l’ordre de monsieur Halpersohn était de ne laisser personne, pas même le père, voir cette dame d’ici à huit jours, sous peine de mettre sa vie en danger.
Cette réponse acheva de porter au comble l’exaspération d’Auguste. Il reprit le chemin du boulevard Mont-Parnasse en marchant dans son désespoir et en roulant les desseins les plus extravagants. Il arriva vers huit heures et demie du soir, presque à jeun, et tellement épuisé par la faim et par la douleur, qu’il écouta la Vauthier lorsqu’elle lui proposa de prendre part à son souper qui consistait en un ragoût de mouton aux pommes de terre. Le pauvre enfant tomba quasi mort sur une chaise, chez cette atroce femme. Encouragé par le patelinage et les paroles mielleuses de cette vieille, il répondit à quelques questions adroitement faites sur Godefroid, et il fit entendre que c’était le locataire qui, demain, allait payer les dettes de son grand-père, car on lui devait les changements heureux survenus dans leur position depuis une semaine. La veuve écoutait ces propos d’un air dubitatif, en forçant Auguste à boire quelques verres de vin.
Vers dix heures, on entendit le roulement d’un cabriolet qui arrêta devant la maison, et la veuve s’écria:
—Oh! c’est monsieur Godefroid.
Aussitôt Auguste prit la clef de l’appartement et monta pour rencontrer le protecteur de sa famille; mais il trouva la figure de Godefroid tellement changée, qu’il hésitait à lui parler, lorsque le danger de son grand-père décida ce généreux enfant. Voici ce qui s’était passé rue Chanoinesse et la cause de la sévérité répandue sur la figure de Godefroid.
Arrivé à temps, le néophyte avait trouvé madame de La Chanterie et ses fidèles au salon, et il y avait pris à part monsieur Nicolas pour lui remettre les quatre volumes de l’Esprit des lois modernes. Monsieur Nicolas porta sur-le-champ ce volume manuscrit dans sa chambre et descendit pour dîner; puis, après avoir causé pendant la première partie de la soirée, il remonta dans l’intention de commencer la lecture de cet ouvrage.
Godefroid fut très-étonné lorsque, quelques instants après la disparition de monsieur Nicolas il fut prié par Manon, de la part de l’ancien président, de venir lui parler. Il monta chez monsieur Nicolas, conduit par Manon, et il ne put faire aucune attention à l’intérieur de ce logement, tant il fut saisi par la figure bouleversée de cet homme si placide et si ferme.
—Saviez-vous, demanda monsieur Nicolas redevenu président, saviez-vous le nom de l’auteur de cet ouvrage?
—Monsieur Bernard, répondit Godefroid, je ne le connais que sous ce nom. Je n’ai pas ouvert le paquet...
—Ah! c’est vrai, se dit monsieur Nicolas, je l’ai décacheté moi-même. Vous n’avez pas cherché, reprit-il, à connaître ses antécédents?
—Non. Je sais qu’il a épousé par amour la fille du général Tarlowski; que sa fille se nomme comme la mère, Vanda, le petit-fils Auguste, et le portrait que j’ai vu de monsieur Bernard est, je crois, celui d’un président de cour royale en robe rouge.
—Tenez, lisez! dit monsieur Nicolas qui montra le titre de l’ouvrage écrit en caractères dus à la calligraphie d’Auguste, et disposés ainsi:
ESPRIT DES LOIS MODERNES
PAR M. BERNARD-JEAN-BAPTISTE-MACLOD, BARON BOURLAC,
ancien procureur général près la cour royale de Rouen, grand officier de la Légion d’honneur.
—Ah! le bourreau de madame, de sa fille, du chevalier du Vissard! dit d’une voix faible Godefroid. Et ses jambes s’affaiblissant, le néophyte se laissa aller sur un fauteuil. —Joli début! dit-il en murmurant.
—Ceci, mon cher Godefroid, reprit monsieur Nicolas, est une affaire qui nous regarde tous: vous en avez fait votre part, à nous le reste! Je vous en prie, ne vous mêlez plus de rien, allez chercher ce que vous pouvez avoir laissé là-bas! Pas un mot! Enfin, une discrétion absolue! Et dites au baron Bourlac de s’adresser à moi. D’ici là, nous aurons décidé comment il nous convient d’agir en cette circonstance.
Godefroid descendit, sortit, prit un cabriolet et arriva rapidement au boulevard du Mont-Parnasse, plein d’horreur au souvenir du réquisitoire du parquet de Caen, du drame sanglant terminé sur l’échafaud, et du séjour de madame de La Chanterie à Bicêtre. Il comprit l’abandon dans lequel cet ancien procureur général, assimilé presque à Fouquier-Tinville, achevait ses jours, et les raisons de son incognito si soigneusement gardé.
—Puisse monsieur Nicolas venger terriblement cette pauvre madame de La Chanterie! Il achevait en lui-même ce vœu peu catholique, lorsqu’il aperçut Auguste.
—Que me voulez-vous? demanda Godefroid.
—Mon bon monsieur, il vient de nous arriver un malheur qui me rend fou! Des scélérats sont venus saisir tout chez ma mère, et l’on cherche mon grand-père pour le mettre en prison. Mais ce n’est pas à cause de ces malheurs que je vous implore, dit ce garçon, avec une fierté romaine, c’est pour vous prier de me rendre un service que l’on rend à des condamnés à mort...
—Parlez, dit Godefroid.
—On est venu pour s’emparer des manuscrits de mon grand-père; et, comme je crois qu’il vous a remis l’ouvrage, je viens vous prier de prendre les notes, car la portière ne me laissera rien emporter d’ici... Joignez-les aux volumes, et...
—Bien, bien, répondit Godefroid, allez vite les chercher.
Pendant que le jeune homme entrait chez lui pour en revenir aussitôt, Godefroid pensa que cet enfant n’était coupable d’aucun crime, et qu’il ne fallait pas le désespérer en lui parlant de son grand-père, de l’abandon qui punissait cette triste vieillesse des fureurs de la vie politique, et il prit le paquet avec une sorte de bonne grâce.
—Quel est le nom de votre mère? demanda-t-il.
—Ma mère, monsieur, est la baronne de Mergi; mon père est le fils du premier président de la cour royale de Rouen.
—Ah! dit Godefroid, votre grand-père a marié sa fille au fils du fameux président Mergi.
—Oui, monsieur.
—Mon petit ami, laissez-moi, dit Godefroid. Il conduisit le jeune baron de Mergi jusque sur le palier, et appela la Vauthier.
—Mère Vauthier, lui dit-il, vous pouvez disposer de mon logement, je ne reviendrai jamais ici.
Et il descendit pour remonter en voiture.
—Avez-vous remis quelque chose à ce monsieur-là? demanda la Vauthier à Auguste.
—Oui, dit le jeune homme.
—Vous êtes propre! c’est un agent de vos ennemis! Il a tout conduit, c’est sûr. A preuve que le tour est fait, c’est qu’il ne reviendra jamais ici... Il m’a dit que je pouvais mettre son logement à louer. Auguste se précipita sur le boulevard, courut après le cabriolet, et finit par le faire arrêter tant il criait.
—Que me voulez-vous? demanda Godefroid.
—Les manuscrits de mon grand-père?...
—Dites-lui de les réclamer à monsieur Nicolas.
Le jeune homme prit ce mot pour l’atroce plaisanterie d’un voleur qui a bu toute honte, et il s’assit dans la neige en voyant le cabriolet reprendre sa course au grand trot. Il se releva dans un accès de sauvage énergie, revint se coucher, harassé de ses courses rapides, et le cœur brisé. Le lendemain matin, Auguste de Mergi s’éveilla seul dans ce logement, habité la veille par sa mère et par son grand-père, et il fut en proie aux émotions pénibles de sa situation, dans laquelle il se retrouva pleinement. La solitude profonde d’un appartement si rempli naguère, où chaque moment apportait un devoir, une occupation, lui fit tant de mal à voir, qu’il descendit demander à la mère Vauthier si son grand-père était venu pendant la nuit ou de grand matin; car il s’était éveillé fort tard, et il supposait que, dans le cas où le baron Bourlac serait retourné, la portière l’aurait instruit des poursuites. La portière répondit en ricanant qu’il savait bien où devait se trouver son grand-père; et que s’il n’était pas rentré ce matin, c’est qu’il habitait le château de Clichy. Cette raillerie chez une femme qui, la veille, l’avait si bien cajolé, rendit à ce pauvre jeune homme toute sa frénésie, et il courut à la maison de santé de la rue Basse-Saint-Pierre, en proie au désespoir de supposer son grand-père en prison.
Le baron Bourlac avait rôdé pendant toute la nuit autour de la maison de santé dont l’entrée lui avait été interdite, et autour de la maison du docteur Halpersohn, à qui naturellement il voulait demander compte d’une pareille conduite. Le docteur n’était rentré chez lui qu’à deux heures du matin. Le vieillard, venu à une heure et demie à la porte du docteur, était retourné se promener dans la grande allée des Champs-Élysées; lorsqu’il revint, à deux heures et demie, le portier lui dit que monsieur Halpersohn était rentré, couché, qu’il dormait et qu’il ne pouvait pas le réveiller.
En se trouvant à deux heures et demie du matin dans ce quartier, le pauvre père, au désespoir, erra sur le quai, sous les arbres chargés de givre des contre-allées du Cours-la-Reine, et attendit le jour. A neuf heures du matin, il se présenta chez le médecin, et lui demanda pourquoi il tenait ainsi sa fille en charte privée.
—Monsieur, lui répondit le docteur, hier, je vous ai répondu de la santé de votre fille; mais en ce moment je vous réponds de sa vie, et vous comprenez que je dois être souverain dans un pareil cas. Apprenez que votre fille a pris hier un remède qui doit lui donner la plique, et que, tant que cette horrible maladie ne sera pas sortie, elle ne sera pas visible. Je ne veux pas qu’une émotion vive, une erreur de régime, m’enlèvent ma malade et vous enlèvent à vous votre fille; si vous la voulez voir absolument, je demanderai une consultation de trois médecins, afin de mettre à couvert ma responsabilité, car la malade pourrait mourir.
Le vieillard, accablé de fatigue, tomba sur une chaise et se releva promptement en disant: —Pardonnez-moi, monsieur. J’ai passé la nuit à vous attendre dans des angoisses affreuses; car vous ne savez pas à quel point j’aime ma fille, que je garde depuis quinze ans entre la vie et la mort, et c’est un supplice que ces huit jours d’attente!
Le baron sortit du cabinet d’Halpersohn en chancelant comme un homme ivre. Environ une heure après la sortie de ce vieillard, que le médecin juif avait conduit en le soutenant par le bras jusqu’à la rampe de son escalier, il vit entrer Auguste de Mergi. En questionnant la portière de la maison de santé, ce pauvre jeune homme venait d’apprendre que le père de la dame amenée la veille était revenu dans la soirée, qu’il l’y avait demandée, et avait parlé d’aller ce matin chez le docteur Halpersohn, et que là sans doute on lui donnerait de ses nouvelles. Au moment où Auguste de Mergi se présenta dans le cabinet d’Halpersohn, le docteur déjeunait d’une tasse de chocolat, accompagnée d’un verre d’eau, le tout servi sur un petit guéridon; il ne se dérangea pas pour le jeune homme, et continua de tremper sa mouillette dans le chocolat; car il ne mangeait pas autre chose qu’une flûte coupée en quatre avec une précision qui prouvait une certaine habileté d’opérateur. Halpersohn avait, en effet, pratiqué la chirurgie dans ses voyages.
—Hé bien! jeune homme, dit-il, en voyant entrer le fils de Vanda, vous venez aussi me demander compte de votre mère...
—Oui, monsieur, répondit Auguste de Mergi.
Auguste s’était avancé jusqu’à la table où brillèrent tout d’abord à ses yeux plusieurs billets de banque parmi quelques piles de pièces d’or. Dans les circonstances où se trouvait ce malheureux enfant, la tentation fut plus forte que ses principes, quelque solides qu’ils pussent être. Il vit le moyen de sauver son grand-père et les fruits de vingt années de travail menacés par d’avides spéculateurs. Il succomba. Cette fascination fut rapide comme la pensée et justifiée par une idée de dévouement qui sourit à cet enfant. Il se dit: «Je me perds, mais je sauve ma mère et mon grand-père!...»
Dans cette étreinte de sa raison aux prises avec le crime, il acquit, comme les fous, une singulière et passagère habileté; car au lieu de donner des nouvelles de son grand-père, il abonda dans le sens du médecin. Halpersohn, comme tous les grands observateurs, avait deviné rétrospectivement la vie du vieillard, de cet enfant et de la mère. Il pressentit ou entrevit la vérité, que les discours de la baronne de Mergi lui dévoilèrent, et il en résultait chez lui comme une sorte de bienveillance pour ses nouveaux clients; car, du respect ou de l’admiration, il en était incapable.
—Hé bien! mon cher garçon, répondit-il familièrement au jeune baron, je vous garde votre mère, et je vous la rendrai jeune, belle et bien portante. C’est une de ces malades rares auxquelles les médecins s’intéressent; d’ailleurs, c’est, par sa mère, une compatriote à moi. Vous et votre grand-père, ayez le courage de rester deux semaines sans voir madame...
—La baronne Mergi...
—Si elle est baronne, vous êtes baron? demanda Halpersohn.
En ce moment le vol était accompli. Pendant que le médecin regardait sa mouillette alourdie par le chocolat, Auguste avait saisi quatre billets pliés et les avait mis dans la poche de son pantalon, en ayant l’air d’y fourrer la main par contenance.
—Oui, monsieur, je suis baron. Mon grand-père est baron aussi; il était procureur général sous la Restauration.
—Vous rougissez, jeune homme, il ne faut pas rougir d’être pauvre et baron, c’est fort commun.
—Qui vous a dit, monsieur, que nous sommes pauvres?
—Mais votre grand-père m’a dit avoir passé la nuit dans les Champs-Élysées; et, quoique je ne connaisse pas de palais où il se trouve d’aussi belle voûte que celle qui brillait à deux heures du matin, je vous assure qu’il faisait froid dans le palais où se promenait votre grand-père. On ne choisit pas par goût l’hôtel de la Belle-Étoile...
—Mon grand père sort d’ici? reprit Auguste, qui saisit cette occasion de faire retraite; je vous remercie, monsieur, et je viendrai, si vous le permettez, savoir des nouvelles de ma mère.
Aussitôt sorti, le jeune baron alla chez l’huissier en prenant un cabriolet pour s’y rendre plus promptement, et il paya la dette de son grand-père. L’huissier remit les pièces et le mémoire des frais acquittés, puis il dit au jeune homme de prendre un de ses clercs avec lui pour qu’il relevât le gardien judiciaire de ses fonctions.
—D’autant plus que messieurs Barbet et Métivier demeurent dans votre quartier, ajouta-t-il; mon jeune homme ira leur porter les fonds, et leur dire de vous rendre l’acte de réméré...
Auguste, qui ne comprenait rien à ces termes et à ces formalités, se laissa faire. Il reçut sept cents francs en argent qui lui revenaient sur les quatre mille francs, et sortit accompagné d’un clerc. Il monta dans le cabriolet dans un état de stupeur indicible; car, le résultat obtenu, les remords commencèrent, et il se vit déshonoré, maudit par son grand-père, dont l’inflexibilité lui était connue, et il pensa que sa mère mourrait de douleur de le savoir coupable. La nature entière changeait pour lui d’aspect. Il avait chaud, il ne voyait plus la neige, les maisons lui semblaient être des spectres. Arrivé chez lui, le jeune baron prit son parti, qui certes était celui d’un honnête jeune homme. Il alla dans la chambre de sa mère y prendre la tabatière garnie de diamants que l’empereur avait donnée à son grand-père, pour l’envoyer avec les sept cents francs au docteur Halpersohn, en y joignant la lettre suivante qui nécessita plusieurs brouillons.
«MONSIEUR,
»Les fruits d’un travail de vingt années, fait par mon grand-père, allaient être dévorés par des usuriers, qui menacent sa liberté. Trois mille trois cents francs le sauvaient, et en voyant tant d’or sur votre table, je n’ai pu résister au bonheur de rendre mon aïeul libre, en lui rendant aussi le salaire de ses veilles. Je vous ai emprunté sans votre consentement, quatre mille francs; mais comme trois mille trois cents francs seulement sont nécessaires, je vous envoie les sept cents francs restant, et j’y joins une tabatière enrichie de diamants, donnée par l’empereur à mon grand-père, et dont la valeur peut vous répondre de la somme.
»Dans le cas où vous ne croiriez pas à l’honneur de celui qui verra toute sa vie en vous un bienfaiteur, si vous daignez garder le silence sur une action injustifiable en toute autre circonstance, vous sauverez mon grand-père comme vous sauverez ma mère, et je serai toute la vie votre esclave dévoué.
»AUGUSTE DE MERGI.»
Vers deux heures et demie, Auguste, qui était allé jusqu’aux Champs-Élysées, fit remettre par un commissionnaire, à la porte du docteur Halpersohn, une boîte cachetée où se trouvaient dix louis, un billet de cinq cents francs et la tabatière; puis il revint lentement à pied chez lui, par le pont d’Iéna, les Invalides et les boulevards, comptant sur la générosité du docteur Halpersohn. Le médecin, qui s’était aperçu du vol, avait aussitôt changé d’opinion sur ses clients. Il pensa que le vieillard était venu pour le voler, et que, n’ayant pas réussi, il avait envoyé ce petit garçon. Il se mit en doute les qualités qu’ils se donnaient, et il alla droit au parquet du procureur du roi, rendre sa plainte, en ordonnant qu’on fît aussitôt des poursuites.
La prudence avec laquelle procède la justice permet rarement d’aller aussi vite que les parties plaignantes le veulent; mais vers trois heures, un commissaire de police, accompagné d’agents qui se tenaient en flâneurs sur les boulevards, faisait des questions à la mère Vauthier sur ses locataires, et la veuve augmentait, sans le savoir, les soupçons du commissaire de police.
Népomucène, qui flaira des agents de police, crut qu’on allait arrêter le vieillard; et, comme il aimait monsieur Auguste, il courut au-devant de monsieur Bernard; et l’apercevant dans l’avenue de l’Observatoire:
—Sauvez-vous, monsieur! cria-t-il, on vient vous arrêter. Les huissiers sont venus hier chez vous; ils ont tout saisi. La mère Vauthier, qui vous a caché des papiers timbrés, disait que vous coucheriez à Clichy ce soir ou demain. Tenez, voyez-vous ces argousins?
Un regard suffit à l’ancien procureur général pour reconnaître des recors dans les agents de police, et il devina tout.
—Et monsieur Godefroid?
—Parti pour ne plus revenir. La mère Vauthier dit que c’était une mouche à vos ennemis...
Aussitôt le baron Bourlac prit le parti d’aller chez Barbet, et il y fut en un quart d’heure, l’ancien libraire demeurait dans la rue Sainte-Catherine-d’Enfer.
—Ah! vous venez chercher votre acte de réméré? dit l’ancien libraire en répondant au salut de sa victime; le voici.
Et, au grand étonnement du baron Bourlac, il lui tendit l’acte que l’ancien procureur général prit, en disant:
—Je ne comprends pas...
—Ce n’est donc pas vous qui m’avez payé? répliqua le libraire.
—Vous êtes payé!
—Mon petit-fils a porté les fonds chez l’huissier ce matin.
—Est-il vrai que vous m’ayez fait saisir hier?...
—Vous n’étiez donc pas rentré chez vous depuis deux jours? demanda Barbet; mais un procureur général sait bien ce que c’est que la dénonciation de la contrainte par corps...
En entendant cette phrase, le baron salua froidement Barbet, et revint vers sa maison en pensant que le garde du commerce était là sans doute pour les auteurs cachés au deuxième étage. Il allait lentement, perdu dans de vagues appréhensions; car à mesure qu’il marchait, les paroles de Népomucène lui apparaissaient de plus en plus obscures, inexplicables. Godefroid pouvait-il bien l’avoir trahi! Il prit machinalement par la rue Notre-Dame des Champs et rentra par la petite porte, qu’il trouva par hasard ouverte, et heurta Népomucène.
—Ah! monsieur, arrivez donc! On emmène monsieur Auguste en prison! Il a été pris sur le boulevard; c’est lui qu’on cherchait; il a été interrogé...
Le vieillard bondit comme un tigre, passa l’allée sur le boulevard en traversant la maison, et le jardin, comme une flèche, et il put arriver assez à temps pour voir son petit-fils montant en fiacre entre trois hommes.
—Auguste, dit-il, qu’est-ce que cela veut dire?
Le jeune homme fondit en larmes et s’évanouit.
—Monsieur, je suis le baron Bourlac, ancien procureur général, dit-il au commissaire de police dont l’écharpe frappa son regard; de grâce, expliquez-moi ceci...
—Monsieur, si vous êtes le baron Bourlac, vous comprendrez tout en deux mots: je viens d’interroger ce jeune homme, et il a malheureusement avoué...
—Quoi?...
—Un vol de quatre mille francs fait chez le docteur Halpersohn.
—Est-il possible! Auguste?
—Grand-papa, je lui ai envoyé en nantissement votre tabatière de diamants, je voulais vous sauver de l’infamie d’aller en prison.
—Ah! malheureux, qu’as-tu fait! s’écria le baron. Les diamants sont faux, car j’ai vendu les vrais depuis trois ans.
Le commissaire de police et son greffier se regardèrent d’une singulière façon. Ce regard, plein de choses, surpris par le baron Bourlac, le foudroya.
—Monsieur le commissaire, reprit l’ancien procureur général, soyez tranquille, je vais aller voir monsieur le procureur du roi; mais vous pouvez attester l’erreur dans laquelle j’ai maintenu mon petit-fils et ma fille. Vous devez faire votre devoir; mais, au nom de l’humanité, mettez mon petit-fils à la pistole... Je passerai à la prison... Où le menez-vous?
—Êtes-vous le baron de Bourlac? dit le commissaire de police.
—Oh! monsieur.
—C’est que monsieur le procureur du roi, le juge d’instruction et moi, nous doutions que des gens comme vous et votre petit-fils pussent être coupables, et comme le docteur, nous avons cru que des fripons avaient pris vos noms.
Il prit le baron Bourlac à part et lui dit:
—Vous êtes allé ce matin chez le docteur Halpersohn?...
—Oui, monsieur.
—Votre petit-fils s’y est présenté une demi-heure après vous?
—Je n’en sais rien, monsieur, car je rentre, et je n’ai pas vu mon petit-fils depuis hier.
—Les exploits qu’il nous a montrés et le dossier m’ont tout expliqué, reprit le commissaire de police, je connais la cause du crime. Monsieur, je devrais vous arrêter comme complice de votre petit-fils, car vos réponses confirment les faits allégués dans la plainte; mais les actes qui vous ont été signifiés et que je vous rends, dit-il en tendant un volume de papier timbré qu’il tenait à la main, prouvent que vous êtes bien le baron Bourlac. Néanmoins, soyez prêt à comparaître devant M. Marest, juge d’instruction commis à cette affaire. Je crois devoir me relâcher des rigueurs ordinaires devant votre ancienne qualité. Quant à votre petit-fils, je vais parler à monsieur le procureur du roi en rentrant, et nous aurons tous les égards possibles pour le petit-fils d’un ancien premier président, victime d’une erreur de jeunesse. Mais il y a plainte: le délinquant avoue, j’ai dressé procès-verbal, il y a mandat de dépôt; je ne puis rien. Quant à l’incarcération, nous mettrons votre petit-fils à la Conciergerie.
—Merci! monsieur, dit le malheureux Bourlac.
Il tomba roide dans la neige, et roula dans une des cuvettes qui séparaient alors les arbres du boulevard.
Le commissaire de police appela du secours, et Népomucène accourut avec la mère Vauthier. On porta le vieillard chez lui, et la Vauthier pria le commissaire de police, en passant par la rue d’Enfer, d’envoyer au plus vite le docteur Berton.
—Qu’a donc mon grand-père? demanda le pauvre Auguste.
—Il est fou! monsieur!... Voilà ce que c’est que de voler!...
Auguste fit un mouvement pour se briser la tête; mais les deux agents le continrent.
—Allons, jeune homme, du calme! dit le commissaire, du calme. Vous avez des torts, mais ils ne sont pas irréparables!...
—Mais, monsieur, dites donc à cette femme que vraisemblablement mon grand-père est à jeun depuis vingt-quatre heures!...
—Oh! les pauvres gens! s’écria tout bas le commissaire.
Il fit arrêter le fiacre qui marchait, dit un mot à l’oreille de son secrétaire, qui courut parler à la Vauthier et qui revint aussitôt.
Monsieur Berton jugea que la maladie de monsieur Bernard, car il le connaissait sous ce seul nom, était une fièvre chaude d’une grande intensité; mais comme la veuve Vauthier lui raconta les événements qui motivaient cet état, à la façon dont racontent les portières, il jugea nécessaire d’informer le lendemain matin, à Saint-Jacques du Haut-Pas, monsieur Alain de cette aventure, et monsieur Alain fit parvenir par un commissionnaire un mot qu’il écrivit au crayon à monsieur Nicolas, rue Chanoinesse.
Godefroid, en arrivant, avait remis la veille au soir les notes de l’ouvrage à monsieur Nicolas, qui passa la plus grande partie de la nuit à lire le premier volume de l’ouvrage du baron Bourlac.
Le lendemain matin, madame de La Chanterie dit au néophyte qu’il allait, si sa résolution tenait toujours, se mettre immédiatement à l’ouvrage. Godefroid, initié par elle aux secrets financiers de la société, travailla sept ou huit heures par jour, pendant plusieurs mois, sous l’inspection de Frédéric Mongenod, qui venait tous les dimanches examiner la besogne, et il reçut de lui des éloges sur ses travaux.
—Vous êtes, lui dit-il, quand tous les comptes furent à jour et clairement établis, une acquisition précieuse pour les saints au milieu de qui vous vivez. Maintenant, deux ou trois heures par jour vous suffiront à maintenir cette comptabilité au courant, et vous pourrez, le surplus du temps, les aider, si vous avez encore la vocation que vous manifestiez il y a six mois...
On était alors au mois de juillet 1838. Pendant tout le temps qui s’était écoulé depuis l’aventure du boulevard Mont-Parnasse, Godefroid, jaloux de se montrer digne de ses amis, n’avait pas fait une seule question relative au baron Bourlac; car, n’en entendant pas dire un mot, ne trouvant rien dans les écritures qui concernât cette affaire, il regarda le silence gardé sur la famille des deux bourreaux de madame La Chanterie ou comme une épreuve à laquelle on le soumettait, ou comme une preuve que les amis de cette sublime femme l’avaient vengée.
En effet, il était allé, deux mois après, en se promenant, jusqu’au boulevard Mont-Parnasse; il avait su rencontrer la veuve Vauthier, et il lui avait demandé des nouvelles de la famille Bernard.
—Est-ce qu’on sait, mon cher monsieur Godefroid, où ces gens-là sont passés!... Deux jours après votre expédition, car c’est vous, finaud, qui avez soufflé l’affaire à mon propriétaire, il est venu du monde qui nous a débarrassé de ce vieux fiérot-là. Bah! l’on a tout déménagé en vingt-quatre heures, et, ni vu, ni connu! Personne ne m’a voulu dire un mot. Je crois qu’il est parti pour Alger avec son brigand de petit-fils; car Népomucène, qui avait un faible pour ce voleur, et qui ne vaut pas mieux que lui, ne l’a pas trouvé à la Conciergerie, et lui seul sait où ils sont, le gredin m’ayant plantée là... Élevez donc des enfants trouvés! Voilà comme ils vous récompensent, ils vous mettent dans l’embarras. Je n’ai pas encore pu le remplacer; et, comme le quartier gagne beaucoup, la maison est toute louée, je suis écrasée de travail.
Jamais Godefroid n’aurait rien su de plus sur le baron Bourlac, sans le dénoûment qui se fit de cette aventure, par suite d’une de ces rencontres comme il s’en fait à Paris.
Au mois de septembre, Godefroid descendait la grande avenue des Champs-Élysées, et il pensait au docteur Halpersohn, en passant devant la rue Marbœuf.
—Je devrais, se dit-il, aller le voir pour savoir s’il a guéri la fille de Bourlac!... Quelle voix! quel talent elle avait!... Elle voulait se consacrer à Dieu!
Parvenu au rond-point, Godefroid le traversa promptement à cause des voitures qui descendaient avec rapidité, et il heurta dans l’allée un jeune homme qui donnait le bras à une jeune dame.
—Prenez donc garde! s’écria le jeune homme, êtes-vous donc aveugle?
—Hé! c’est vous! répondit Godefroid en reconnaissant Auguste de Mergi dans ce jeune homme.
Auguste était si bien mis, si joli, si coquet, si fier de donner le bras à cette femme, que, sans les souvenirs auxquels il s’abandonnait, il ne l’aurait pas reconnu.
—Hé! c’est ce cher monsieur Godefroid, dit la dame.
En entendant les notes célestes de l’organe enchanteur de Vanda qui marchait, Godefroid resta cloué par les pieds à la place où il était.
—Guérie!... dit-il.
—Depuis dix jours, il m’a permis de marcher!... répondit-elle.
—Halpersohn?...
—Oui! dit-elle. Hé, comment n’êtes-vous pas venu nous voir? reprit-elle... Oh! vous avez bien fait! Mes cheveux n’ont été coupés qu’il y a huit jours! ceux que vous me voyez, sont une perruque; mais le docteur m’a juré qu’ils repousseraient!... Mais combien n’avons-nous pas de choses à nous dire!... Venez donc dîner avec nous!... Oh! votre accordéon!... oh! monsieur...
Et elle porta son mouchoir à ses yeux.
—Je le garderai toute ma vie! mon fils le conservera comme une relique! Mon père vous a cherché dans tout Paris; il est, d’ailleurs, à la recherche de ses bienfaiteurs inconnus; il mourra de chagrin si vous ne l’aidez pas à les retrouver... Il est rongé par une mélancolie noire dont je ne triomphe pas tous les jours.
Autant séduit par la voix de cette délicieuse femme rappelée de la tombe que par la voix d’une fascinante curiosité, Godefroid prit le bras que lui tendit la baronne de Mergi, qui laissa son fils aller en avant, chargé par elle d’une commission par un signe de tête, que le jeune homme avait compris.
—Je ne vous emmène pas bien loin, nous demeurons allée d’Antin, dans une jolie maison bâtie à l’anglaise; nous l’occupons tout entière; chacun de nous a tout un étage. Oh! nous sommes très-bien. Mon père croit que vous êtes pour beaucoup dans les félicités qui nous accablent!...
—Moi!...
—Ne savez-vous pas que l’on a créé pour lui, sur un rapport du ministre de l’Instruction publique, une chaire de législation comparée à la Sorbonne? Mon père commencera son premier cours au mois de novembre prochain. Le grand ouvrage auquel il travaillait paraîtra dans un mois, car la maison Cavalier le publie en partageant les bénéfices avec mon père, et elle lui a remis trente mille francs à-compte sur sa part; aussi mon père achète-t-il la maison où nous sommes. Le ministère de la justice me fait une pension de douze cents francs, à titre de secours annuels à la fille d’un ancien magistrat; mon père a sa pension de mille écus; il a cinq mille francs comme professeur. Nous sommes si économes, que nous serons presque riches. Mon Auguste va commencer son droit dans deux mois; mais il est employé au parquet du procureur général, et gagne douze cents francs... Ah! monsieur Godefroid, ne parlez pas de la malheureuse affaire de mon Auguste. Moi, je le bénis tous les matins pour cette action, que son grand-père ne lui pardonne pas encore! sa mère le bénit, Halpersohn l’adore, et l’ancien procureur général est implacable.
—Quelle affaire? dit Godefroid.
—Ah! je reconnais bien là votre générosité! s’écria Vanda. Quel noble cœur vous avez!... Votre mère doit être fière de vous.
Elle s’arrêta comme si elle avait ressenti des douleurs dans le cœur.
—Je vous jure que je ne sais rien de l’affaire dont vous me parlez, dit Godefroid.
—Ah! vous ne la connaissez pas!
Et elle raconta naïvement, en admirant son fils, l’emprunt fait par Auguste au docteur.
—Si nous ne pouvons rien dire de cela devant monsieur le baron Bourlac, fit observer Godefroid, racontez-moi comment votre fils s’en est tiré...
—Mais, répondit Vanda, je vous ai dit, je crois, qu’il est employé chez le procureur général, qui lui témoigne la plus grande bienveillance. Il n’est pas resté plus de quarante-huit heures à la Conciergerie, où il avait été mis chez le directeur. Le bon docteur, qui n’a trouvé la belle, la sublime lettre d’Auguste que le soir, a retiré sa plainte; et, par l’intervention d’un ancien président de la cour royale que mon père n’a jamais vu, le procureur général a fait anéantir le procès-verbal du commissaire de police et le mandat de dépôt. Enfin il n’existe aucune trace de cette affaire que dans mon cœur, dans la conscience de mon fils et dans la tête de son grand-père, qui, depuis ce jour, dit vous à Auguste et le traite comme un étranger. Hier encore, Halpersohn demandait grâce pour lui; mais mon père, qui me refuse, moi qu’il aime tant, a répondu: —Vous êtes le volé; vous pouvez, vous devez pardonner; mais moi, je suis responsable du voleur... et quand j’étais procureur général, je ne pardonnais jamais!... —Vous tuerez votre fille! a dit Halpersohn que j’écoutais. Mon père a gardé le silence.
—Mais qui donc vous a secourus?
—Un monsieur que nous croyons chargé de répandre les bienfaits de la reine.
—Comment est-il? demanda Godefroid.
—C’est un homme solennel et sec, triste dans le genre de mon père... C’est lui qui fit transporter mon père dans la maison où nous sommes, lorsqu’il fut atteint de sa fièvre chaude. Figurez-vous que, dès que mon père fut rétabli, l’on m’a retirée de la maison de santé et installée là, où je me suis retrouvée dans ma chambre, comme si je ne l’avais pas quittée. Halpersohn, que ce grand monsieur a séduit, je ne sais comment, m’a donc alors appris toutes les souffrances endurées par mon père! Et les diamants vendus de sa tabatière! mon fils et mon père la plupart du temps sans pain, et faisant les riches en ma présence... Oh! monsieur Godefroid!... Ces deux êtres-là sont des martyrs... Que puis-je dire à mon père?... Entre mon fils et lui, je ne peux que leur rendre la pareille en souffrant pour eux, comme eux.
—Et ce grand monsieur n’a-t-il pas un peu l’air militaire?...
—Ah! vous le connaissez! lui cria Vanda sur la porte de sa maison.
Elle saisit Godefroid par la main avec la vigueur d’une femme lorsqu’elle éprouve une attaque de nerfs, elle le traîna dans un salon dont la porte s’ouvrit et cria:
—Mon père! monsieur Godefroid connaît ton bienfaiteur.
Le baron Bourlac, que Godefroid aperçut vêtu comme devait l’être un ancien magistrat d’un rang si éminent, se leva, tendit la main à Godefroid, et dit: —Je m’en doutais!
Godefroid fit un geste de dénégation, quant aux effets de cette noble vengeance; mais le procureur général ne lui laissa pas le temps de parler.
—Ah! monsieur, dit-il en continuant, il n’y a que la Providence de plus puissante, que l’amour de plus ingénieux, que la maternité de plus clairvoyante que vos amis qui tiennent de ces trois grandes divinités... Je bénis le hasard à qui nous devons notre rencontre; car monsieur Joseph a disparu pour toujours, et comme il a su se soustraire à tous les piéges que j’ai tendus pour savoir son vrai nom, sa demeure, je serais mort de chagrin..... Tenez, lisez sa lettre. Mais vous le connaissez?
Godefroid lut ce qui suit:
«Monsieur le baron Bourlac, les sommes que, par ordre d’une dame charitable, nous avons dépensées pour vous, montent à quinze mille francs. Prenez-en note, pour les faire rendre, soit par vous-même, soit par vos descendants, lorsque la prospérité de votre famille le permettra; car c’est le bien des pauvres. Quand cette restitution sera possible, versez les sommes dont vous serez débiteur chez les frères Mongenod, banquiers. Que Dieu vous pardonne vos fautes!»
Cinq croix formaient la mystérieuse signature de cette lettre, que Godefroid rendit.
—Les cinq croix y sont... dit-il en se parlant à lui-même.
—Ah! monsieur, dit le vieillard, vous qui savez tout, qui avez été l’envoyé de cette dame mystérieuse... dites-moi son nom!
—Son nom! cria Godefroid, son nom! Mais malheureux ne le demandez jamais! ne cherchez jamais à le savoir! Ah! madame, dit Godefroid en prenant dans ses mains tremblantes la main de madame de Mergi, si vous tenez à la raison de votre père, faites qu’il reste dans son ignorance, qu’il ne se permette pas la moindre démarche!
Un étonnement profond glaça le père, la fille et Auguste.
—C’est? demanda Vanda.
—Eh bien, celle qui vous a sauvé votre fille, reprit Godefroid en regardant le vieillard, qui vous l’a rendue jeune, belle, fraîche, ranimée, qui l’a retirée du cercueil; celle qui vous a épargné l’infamie de votre petit-fils! celle qui vous a rendu la vieillesse heureuse, honorée, qui vous a sauvé tous trois...
Il s’arrêta.
—C’est une femme que vous avez envoyée innocente au bagne pour vingt ans! s’écria Godefroid en s’adressant au baron Bourlac; à qui vous avez prodigué, dans votre ministère, les plus cruelles injures, à la sainteté de laquelle vous avez insulté, et à qui vous avez arraché une fille délicieuse pour l’envoyer à la plus affreuse des morts, car elle a été guillotinée!...
Godefroid, voyant Vanda tombée sur un fauteuil, évanouie, sauta dans le corridor; de là, dans l’allée d’Antin, et se mit à courir à toutes jambes.
—Si tu veux ton pardon, dit le baron Bourlac à son petit-fils, suis-moi cet homme et sache où il demeure!...
Auguste partit comme une flèche.
Le lendemain matin, le baron Bourlac frappait, à huit heures et demie, à la vieille porte jaune de l’hôtel de La Chanterie, rue Chanoinesse, et demanda madame La Chanterie au concierge, qui lui montra le perron. C’était heureusement à l’heure du déjeuner, et Godefroid reconnut le baron dans la cour, par un des croisillons qui donnaient du jour à l’escalier; il n’eut que le temps de descendre, de se jeter dans le salon, où tout le monde se trouvait, et de crier:
—Le baron de Bourlac!...
En entendant ce nom, madame de La Chanterie, soutenue par l’abbé de Véze, rentra dans sa chambre.
—Tu n’entreras pas, suppôt de Satan! s’écriait Manon qui reconnut le procureur général et qui se mit devant la porte du salon. Viens-tu pour tuer madame?
—Allons, Manon, laissez passer monsieur, dit monsieur Alain.
Manon s’assit sur une chaise comme si les deux jambes lui eussent manqué à la fois.
—Messieurs, dit le baron d’une voix excessivement émue en reconnaissant Godefroid et monsieur Joseph, et en saluant les deux autres, la bienfaisance donne des droits à l’obligé!
—Vous ne nous devez rien, monsieur, dit le bon Alain, vous devez tout à Dieu...
—Vous êtes des saints et vous avez le calme des saints, dit l’ancien magistrat. Vous m’écouterez!... Je sais que les bienfaits surhumains qui m’accablent depuis dix-huit mois sont l’œuvre d’une personne que j’ai gravement offensée en faisant mon devoir; il a fallu quinze ans pour que je reconnusse son innocence, et c’est là, messieurs, le seul remords que je doive à l’exercice de mes fonctions. —Écoutez! j’ai peu de vie à vivre, mais je vais perdre ce peu de vie, encore si nécessaire à mes enfants, sauvés par madame de La Chanterie, si je ne puis obtenir d’elle mon pardon. Messieurs, je resterai sur le parvis Notre-Dame, à genoux, jusqu’à ce qu’elle m’ait dit un mot... Je l’attendrai là... Je baiserai la trace de ses pas, je trouverai des larmes pour l’attendrir, moi que les tortures de mon enfant ont desséché comme une paille...
La porte de la chambre de madame de La Chanterie s’ouvrit, l’abbé de Vèse se glissa comme une ombre, et dit à monsieur Joseph: —Cette voix tue madame.
—Ah! elle est là! Elle passe par là! dit le baron Bourlac.
Il tomba sur ses genoux, baisa le parquet, fondit en larmes, et d’une voix déchirante, il cria: —Au nom de Jésus, mort sur la croix, pardonnez! pardonnez! car ma fille a souffert mille morts!
Le vieillard s’affaissa si bien que les spectateurs émus le crurent mort. En ce moment, madame de La Chanterie apparut comme un spectre à la porte de sa chambre, sur laquelle elle s’appuyait défaillante.
—Par Louis XVI et Marie-Antoinette, que je vois sur leur échafaud, par madame Elisabeth, par ma fille, par la vôtre, par Jésus, je vous pardonne...
En entendant ce dernier mot, l’ancien procureur leva les yeux et dit: —Les anges se vengent ainsi.
Monsieur Joseph et monsieur Nicolas relevèrent le baron Bourlac et le conduisirent dans la cour; Godefroid alla chercher une voiture, et quand on entendit le roulement, monsieur Nicolas dit en y mettant le vieillard:
—Ne revenez plus, monsieur, autrement vous tueriez aussi la mère, car la puissance de Dieu est infinie, mais la nature humaine a ses limites.
Ce jour-là Godefroid fut acquis à l’Ordre des Frères de la Consolation.
Août 1848.
FIN DE L’INITIÉ.
SIXIÈME LIVRE SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE
LES PAYSANS
A M. P. S. B. GAVAULT.
J. J. Rousseau mit en tête de la Nouvelle Héloïse: J’ai vu les mœurs de mon temps et j’ai publié ces lettres. Ne puis-je pas vous dire, à l’imitation de ce grand écrivain: J’étudie la marche de mon époque et je publie cet ouvrage?
Le but de cette étude, d’une effrayante vérité, tant que la société voudra faire de la philanthropie un principe, au lieu de la prendre pour un accident, est de mettre en relief les principales figures d’un peuple oublié par tant de plumes à la poursuite de sujets nouveaux. Cet oubli n’est peut-être que de la prudence, par un temps où le peuple hérite de tous les courtisans de la royauté. On a fait de la poésie avec les criminels, on s’est apitoyé sur les bourreaux, on a presque déifié le prolétaire! Des sectes se sont émues et crient par toutes leurs plumes: Levez-vous, travailleurs, comme on a dit au tiers état: Lève-toi! On voit bien qu’aucun de ces Erostrates n’a eu le courage d’aller au fond des campagnes étudier la conspiration permanente de ceux que nous appelons encore les faibles, contre ceux qui se croient les forts, du paysan contre le riche... Il s’agit ici d’éclairer, non pas le législateur d’aujourd’hui, mais celui de demain. Au milieu du vertige démocratique auquel s’adonnent tant d’écrivains aveugles, n’est-il pas urgent de peindre enfin ce paysan qui rend le Code inapplicable, en faisant arriver la propriété à quelque chose qui est et qui n’est pas? Vous allez voir cet infatigable sapeur, ce rongeur qui morcelle et divise le sol, le partage, et coupe un arpent de terre en cent morceaux, convié toujours à ce festin par une petite bourgeoisie qui fait de lui, tout à la fois, son auxiliaire et sa proie. Cet élément insocial créé par la révolution absorbera quelque jour la bourgeoisie comme la bourgeoisie a dévoré la noblesse. S’élevant au-dessus de la loi par sa propre petitesse, ce Robespierre à une tête et à vingt millions de bras, travaille sans jamais s’arrêter, tapi dans toutes les communes, intronisé au conseil municipal, armé en garde national dans tous les cantons de France, par l’an 1830, qui ne s’est pas souvenu que Napoléon a préféré les chances de son malheur à l’armement des masses.
Si j’ai, pendant huit ans, cent fois quitté, cent fois repris ce livre, le plus considérable de ceux que j’ai résolu d’écrire, c’est que tous mes amis, comme vous-même, ont compris que le courage pouvait chanceler devant tant de difficultés, tant de détails mêlés à ce drame doublement terrible et si cruellement ensanglanté; mais, au nombre des raisons qui me rendent aujourd’hui presque téméraire, comptez le désir d’achever une œuvre destinée à vous donner un témoignage de ma vive et durable reconnaissance pour un dévouement qui fut une de mes plus grandes consolations dans l’infortune.
DE BALZAC.
PREMIÈRE PARTIE QUI TERRE A, GUERRE A.
I.—LE CHATEAU.
A MONSIEUR NATHAN.
«Aux Aigues, le 6 août 1823.
»Toi qui procures de délicieux rêves au public avec tes fantaisies, mon cher Nathan, je vais te faire rêver avec du vrai. Tu me diras si jamais le siècle actuel pourra léguer de pareils songes aux Nathan et aux Blondet de l’an 1923! Tu mesureras la distance à laquelle nous sommes du temps où les Florine du dix-huitième siècle trouvaient, à leur réveil, un château comme les Aigues, dans un contrat.
»Mon très-cher, si tu reçois ma lettre dans la matinée, vois-tu, de ton lit, à cinquante lieues de Paris environ, au commencement de la Bourgogne, sur une grande route royale, deux petits pavillons en brique rouge, réunis ou séparés par une barrière peinte en vert?... Ce fut là que la diligence déposa ton ami.
»De chaque côté du pavillon serpente une haie vive, d’où s’échappent des ronces semblables à des cheveux follets. Çà et là, une pousse d’arbres s’élève insolemment. Sur le talus du fossé, de belles fleurs baignent leurs pieds dans une eau dormante et verte. A droite et à gauche, cette haie rejoint deux lisières de bois, et la double prairie à laquelle elle sert d’enceinte, a sans doute été conquise par quelque défrichement.
»A ces pavillons déserts et poudreux commence une magnifique avenue d’ormes centenaires, dont les têtes en parasol se penchent les unes sur les autres et forment un long, un majestueux berceau. L’herbe croît dans l’avenue; à peine y remarque-t-on les sillons tracés par les doubles roues des voitures. L’âge des ormes, la largeur des deux contre-allées, la tournure vénérable des pavillons, la couleur brune des chaînes de pierre, tout indique les abords d’un château quasi royal.
»Avant d’arriver à cette barrière, du haut d’une de ces éminences que, nous autres Français, nous nommons assez vaniteusement une montagne, et au bas de laquelle se trouve le village de Conches, le dernier relais, j’avais aperçu la longue vallée des Aigues, au bout de laquelle la grande route tourne pour aller droit à la petite sous-préfecture de la Ville-aux-Fayes, où trône le neveu de notre ami des Lupeaulx. D’immenses forêts posées à l’horizon, sur une vaste colline côtoyée par une rivière, dominent cette riche vallée encadrée au loin par les monts d’une petite Suisse, appelée le Morvan. Ces épaisses forêts appartiennent aux Aigues, au marquis de Ronquerolles et au comte de Soulanges, dont les châteaux et les parcs, dont les villages vus de loin et de haut donnent de la vraisemblance aux fantastiques paysages de Breughel-de-Velours.
»Si ces détails ne te remettent pas en mémoire tous les châteaux en Espagne que tu as désiré posséder en France, tu ne serais pas digne de cette narration d’un Parisien stupéfait. J’ai enfin joui d’une campagne où l’art se trouve mêlé à la nature, sans que l’un soit gâté par l’autre, où l’art semble naturel, où la nature est artiste. J’ai rencontré l’oasis que nous avons si souvent rêvée d’après quelques romans: une nature luxuriante et parée, des accidents sans confusion, quelque chose de sauvage et d’ébouriffé, de secret, de pas commun. Enjambe la barrière et marchons.
»Quand mon œil curieux a voulu embrasser l’avenue où le soleil ne pénètre qu’à son lever ou à son coucher, en la zébrant de ses rayons obliques, ma vue a été barrée par le contour que produit une élévation du terrain; mais, après ce détour, la longue avenue est coupée par un petit bois, et nous sommes dans un carrefour, au centre duquel se dresse un obélisque en pierre, absolument comme un éternel point d’admiration. Entre les assises de ce monument, terminé par une boule à piquants (quelle idée!), pendent quelques fleurs purpurines ou jaunes, selon la saison. Certes, les Aigues ont été bâtis par une femme, ou pour une femme; un homme n’a pas d’idées si coquettes; l’architecte a eu quelque mot d’ordre.
»Après avoir franchi ce bois posé comme en sentinelle, je suis arrivé dans un délicieux pli de terrain, au fond duquel bouillonne un ruisseau que j’ai passé sur une arche en pierres moussues, d’une superbe couleur, la plus jolie des mosaïques entreprises par le temps. L’avenue remonte le cours d’eau par une pente douce. Au loin, se voit le premier tableau; un moulin et son barrage, sa chaussée et ses arbres, ses canards, son linge étendu, sa maison couverte en chaume, ses filets et sa boutique à poisson, sans compter un garçon meunier qui déjà m’examinait. En quelque endroit que vous soyez à la campagne, et quand vous vous y croyez seul, vous êtes le point de mire de deux yeux couverts d’un bonnet de coton; un ouvrier quitte sa houe, un vigneron relève son dos voûté, une petite gardeuse de chèvres, de vaches ou de moutons, grimpe dans un saule pour vous espionner.
»Bientôt l’avenue se transforme en une allée d’acacias qui mène à une grille du temps où la serrurerie faisait de ces filigranes aériens qui ne ressemblent pas mal aux traits enroulés dans l’exemple d’un maître d’écriture. De chaque côté de la grille s’étend un saut de loup, dont la double crête est garnie des lances et des dards les plus menaçants, de véritables hérissons en fer. Cette grille est d’ailleurs encadrée par deux pavillons de concierge semblables à ceux du palais de Versailles, et couronnés par des vases de proportions colossales. L’or des arabesques a rougi, la rouille y a mêlé ses teintes; mais cette porte, dite de l’Avenue, et qui révèle la main du grand Dauphin, à qui les Aigues la doivent, ne m’en a paru que plus belle. Au bout de chaque saut de loup commencent des murailles non crépies, où les pierres, enchâssées dans un mortier de terre rougeâtre, montrent leurs teintes multipliées: le jaune ardent du silex, le blanc de la craie, le brun rouge de la meulière, et les formes les plus capricieuses. Au premier abord, le parc est sombre, ses murs sont cachés par des plantes grimpantes, par des arbres qui, depuis cinquante ans, n’ont pas entendu la hache. On dirait d’une forêt redevenue vierge par un phénomène exclusivement réservé aux forêts. Les troncs sont enveloppés de lianes qui vont de l’un à l’autre. Des guis d’un vert luisant pendent à toutes les bifurcations des branches où il a pu séjourner de l’humidité. J’ai retrouvé les lierres gigantesques, les arabesques sauvages qui ne fleurissent qu’à cinquante lieues de Paris, là, où le terrain ne coûte pas assez cher pour qu’on l’épargne. Le paysage, ainsi compris, veut beaucoup de terrain. Là, donc, rien de peigné, le râteau ne se sent pas, l’ornière est pleine d’eau, la grenouille y fait tranquillement ses têtards, les fines fleurs de forêt y poussent, et la bruyère y est aussi belle que celle que j’ai vue en janvier sur ta cheminée, dans le riche cachepot apporté par Florine. Ce mystère enivre, il inspire de vagues désirs. Les odeurs forestières, senteurs adorées par les âmes friandes de poésie, à qui plaisent les mousses les plus innocentes, les cryptogames les plus vénéneux, les terres mouillées, les saules, les baumes, le serpolet, les eaux vertes d’une mare, l’étoile arrondie des nénuphars jaunes; toutes ces vigoureuses fécondations se livraient au flair de mes narines, en me livrant toutes une pensée, leur âme peut-être. Je pensais alors à une robe rose, ondoyant à travers cette allée tournante.
»L’allée finit brusquement par un dernier bouquet où tremblent les bouleaux, les peupliers et tous les arbres frémissants, famille intelligente, à tiges gracieuses, d’un port élégant, les arbres de l’amour libre! De là j’ai vu, mon cher, un étang couvert de nymphéas, de plantes aux larges feuilles étalées ou aux petites feuilles menues, et sur lequel pourrit un bateau peint en blanc et noir, coquet comme la chaloupe d’un canotier de la Seine, léger comme une coquille de noix. Au delà s’élève un château signé 1560, en briques d’un beau rouge, avec des chaînes en pierre et des encadrements aux encoignures et aux croisées qui sont encore à petits carreaux (ô Versailles!). La pierre est taillée en pointes de diamant, mais en creux, comme au palais ducal de Venise dans la façade du pont des Soupirs. Ce château n’a de régulier que le corps du milieu, d’où descend un perron orgueilleux à double escalier tournant, à balustres arrondis, fins à leur naissance et à mollets épatés. Ce corps de logis principal est accompagné de tourelles à clochetons où le plomb dessine ses fleurs, de pavillons modernes à galeries et à vases plus ou moins grecs. Là, mon cher, point de symétrie. Ces nids assemblés au hasard sont comme empaillés par quelques arbres verts dont le feuillage secoue sur les toits ses mille dards bruns, entretient les mousses et vivifie de bonnes lézardes où le regard s’amuse. Il y a le pin d’Italie à écorce rouge avec son majestueux parasol; il y a un cèdre âgé de deux cents ans, des saules pleureurs, un sapin du Nord, un hêtre qui le dépasse; puis, en avant de la tourelle principale, les arbustes les plus singuliers: un if taillé qui rappelle quelque ancien jardin français détruit, des magnolias et des hortensias à leurs pieds; enfin, c’est les Invalides des héros de l’horticulture, tour à tour à la mode, et oubliés comme tous les héros.
»Une cheminée à sculptures originales et qui fumait à grands bouillons dans un angle, m’a certifié que ce délicieux spectacle n’était pas une décoration d’opéra. La cuisine y révélait des êtres vivants. Me vois-tu, moi Blondet, qui crois être en des régions polaires quand je suis à Saint-Cloud, au milieu de cet ardent paysage bourguignon? Le soleil verse sa plus piquante chaleur, le martin-pêcheur est au bord de l’étang, les cigales chantent, le grillon crie, les capsules de quelques graines craquent, les pavots laissent aller leur morphine en larmes liquoreuses, tout se découpe nettement sur le bleu foncé de l’éther. Au-dessus des terres rougeâtres de la terrasse s’échappent les joyeuses flamberies de ce punch naturel qui grise les insectes et les fleurs, qui nous brûle les yeux et qui brunit nos visages. Le raisin se perle, son pampre montre un voile de fils blancs dont la délicatesse fait honte aux fabriques de dentelle. Enfin, le long de la maison brillent des pieds d’alouette bleus, des capucines aurore, des pois de senteur. Quelques tubéreuses éloignées, des orangers parfument l’air. Après la poétique exhalation des bois qui m’y avait préparé, venaient les irritantes pastilles de ce sérail botanique. Au sommet du perron, comme la reine des fleurs, vois enfin une femme en blanc et en cheveux, sous une ombrelle doublée de soie blanche, mais plus blanche que la soie, plus blanche que les lis qui sont à ses pieds, plus blanche que les jasmins étoilés qui se fourrent effrontément dans les balustrades, une Française née en Russie qui m’a dit: « —Je ne vous espérais plus!» Elle m’avait vu dès le tournant. Avec quelle perfection toutes les femmes, même les plus naïves, entendent la mise en scène? Le bruit des gens occupés à servir m’annonçait qu’on avait retardé le déjeuner jusqu’à l’arrivée de la diligence. Elle n’avait pas osé venir au-devant de moi.
»N’est-ce pas là notre rêve, n’est-ce pas là celui de tous les amants du beau sous toutes ses formes, du beau séraphique que Luini a mis dans le mariage de la Vierge, sa belle fresque de Sarono, du beau que Rubens a trouvé pour sa mêlée de la bataille du Thermodon, du beau que cinq siècles élaborent aux cathédrales de Séville et de Milan, du beau des Sarrasins à Grenade, du beau de Louis XIV à Versailles, du beau des Alpes et du beau de la Limagne?
»De cette propriété qui n’a rien de trop princier ni rien de trop financier, mais où le prince et le fermier général ont demeuré, ce qui sert à l’expliquer, dépendent deux mille hectares de bois, un parc de neuf cents arpents, le moulin, trois métairies, une immense ferme à Conches et des vignes, ce qui devrait produire un revenu de soixante-douze mille francs. Voilà les Aigues, mon cher, où l’on m’attendait depuis deux ans, et où je suis en ce moment, dans la chambre perse destinée aux amis du cœur.
»En haut du parc, vers Conches, sortent une douzaine de sources claires, limpides, venues du Morvan, qui se versent toutes dans l’étang, après avoir orné de leurs rubans liquides et les vallées du parc et ses magnifiques jardins. Le nom des Aigues vient de ces charmants cours d’eau. On a supprimé le mot Vives, car dans les vieux titres, la terre s’appelle Aigues-Vives, contrepartie d’Aigues-Mortes. L’étang se décharge dans le cours d’eau de l’avenue, par un large canal droit, bordé de saules pleureurs dans toute sa longueur. Ce canal, ainsi décoré, produit un effet délicieux. En y voguant assis sur un banc de la chaloupe, on se croit sous la nef d’une immense cathédrale, dont le chœur est figuré par les corps de logis qui se trouvent au bout. Si le soleil couchant jette sur le château ses tons orangés entrecoupés d’ombres et allume le verre des croisées, il vous semble alors voir des vitraux flamboyants. Au bout du canal, on aperçoit Blangy, chef-lieu de la commune, contenant soixante maisons environ, avec une église de village, c’est-à-dire une maison mal entretenue, ornée d’un clocher de bois soutenant un toit de tuiles cassées. On y distingue une maison bourgeoise et un presbytère. La commune est d’ailleurs assez vaste; elle se compose de deux cents autres feux épars auxquels cette bourgade sert de chef-lieu. Cette commune est, çà et là, coupée en petits jardins; les chemins sont marqués par des arbres à fruits. Les jardins, en vrais jardins de paysan, ont de tout: des fleurs, des oignons, des choux et des treilles, des groseilles et beaucoup de fumier. Le village paraît naïf; il est rustique; il a cette simplicité parée que cherchent tant les peintres. Enfin, dans le lointain, on aperçoit la petite ville de Soulanges posée au bord d’un vaste étang comme une fabrique du lac de Thoune.
»Quand vous vous promenez dans ce parc, qui a quatre portes, chacune d’un superbe style, l’Arcadie mythologique devient pour vous plate comme la Beauce. L’Arcadie est en Bourgogne et non en Grèce; l’Arcadie est aux Aigues et non ailleurs. Une rivière, faite à coups de ruisseaux, traverse le parc, dans sa partie basse, par un mouvement serpentin, et y imprime une tranquillité fraîche, un air de solitude qui rappelle d’autant mieux les Chartreuses, que, dans une île factice, il se trouve une chartreuse sérieusement ruinée, et d’une élégance intérieure digne du voluptueux financier qui l’ordonna. Les Aigues, mon cher, ont appartenu à ce Bouret, qui dépensa deux millions pour recevoir une fois Louis XV. Combien de passions fougueuses, d’esprits distingués, d’heureuses circonstances n’a-t-il pas fallu pour créer ce beau lieu? Une maîtresse d’Henri IV a rebâti le château là où il est et y a joint la forêt. La favorite du grand Dauphin, mademoiselle Choin, à qui les Aigues furent donnés, les a augmentés de quelques fermes. Bouret a mis dans le château toutes les recherches des petites maisons de Paris, pour une des célébrités de l’Opéra. Les Aigues doivent à Bouret la restauration du rez-de-chaussée dans le style Louis XV.
»Je suis resté stupéfait en admirant la salle à manger. Les yeux sont d’abord attirés par un plafond peint à fresque dans le goût italien, et où volent les plus folles arabesques. Des femmes en stuc, finissant en feuillages, soutiennent de distance en distance des paniers de fruits, sur lesquels portent les rinceaux du plafond. Dans les panneaux qui séparent chaque femme, d’admirables peintures, dues à quelques artistes inconnus, représentent les gloires de la table: les saumons, les hures de sanglier, les coquillages; enfin tout le monde mangeable qui, par de fantastiques ressemblances, rappelle l’homme, les femmes, les enfants, et qui lutte avec les plus bizarres imaginations de la Chine, le pays où, selon moi, l’on comprend le mieux le décor. Sous son pied, la maîtresse de la maison trouve un ressort de sonnette pour appeler les gens, afin qu’ils n’entrent qu’au moment voulu, sans jamais rompre un entretien ou déranger une attitude. Les dessus de porte représentent des scènes voluptueuses. Toutes les embrasures sont en mosaïque de marbre. La salle est chauffée en dessous. De chaque fenêtre, on aperçoit des vues délicieuses.
»Cette salle communique à une salle de bain d’un côté, de l’autre à un boudoir qui donne dans le salon. La salle de bain est revêtue en briques de Sèvres peintes en camaïeu, le sol est en mosaïque, la baignoire est en marbre. Une alcôve, cachée par un tableau peint sur cuivre, et qui s’enlève au moyen d’un contrepoids, contient un lit de repos en bois doré du style le plus Pompadour. Le plafond est en lapis-lazuli, étoilé d’or. Les camaïeux sont faits d’après les dessins de Boucher. Ainsi, le bain, la table et l’amour sont réunis.
»Après le salon qui, mon cher, offre toutes les magnificences du style Louis XIV, vient une magnifique salle de billard, à laquelle je ne connais pas de rivale à Paris. L’entrée de ce rez-de-chaussée est une antichambre demi-circulaire, au fond de laquelle on a disposé le plus coquet des escaliers, éclairé par en haut, et qui mène à des logements bâtis tous à différentes époques! Et l’on a coupé le cou, mon cher, à des fermiers généraux en 1793! Mon Dieu, comment ne comprend-on pas que les merveilles de l’art sont impossibles dans un pays sans grandes fortunes, sans grandes existences assurées? Si la gauche veut absolument tuer les rois, qu’elle nous laisse quelques petits princes, grands comme rien du tout!
»Aujourd’hui, ces richesses accumulées appartiennent à une petite femme artiste qui, non contente de les avoir magnifiquement restaurées, les entretient avec amour. De prétendus philosophes, qui s’occupent d’eux en ayant l’air de s’occuper de l’humanité, nomment ces belles choses des extravagances. Ils se pâment devant les fabriques de calicot et les plates inventions de l’industrie moderne, comme si nous étions plus grands et plus heureux aujourd’hui que du temps de Henri IV, de Louis XIV et de Louis XVI, qui tous ont imprimé le cachet de leur règne aux Aigues. Quel palais, quel château royal, quelles habitations, quels beaux ouvrages d’art, quelles étoffes brochées d’or laissons-nous? Les jupes de nos grand’mères sont aujourd’hui recherchées pour couvrir nos fauteuils. Usufruitiers égoïstes et ladres, nous rasons tout et nous plantons des choux là où s’élevaient des merveilles. Hier, la charrue a passé sur Persan, magnifique domaine qui donnait un titre à l’une des plus opulentes familles du parlement de Paris; le marteau a démoli Montmorency, qui coûta des sommes folles à l’un des Italiens groupés autour de Napoléon; enfin, le Val, création de Regnault-Saint-Jean d’Angely; Cassan, bâti par une maîtresse du prince de Conti; en tout, quatre habitations royales viennent de disparaître dans la seule vallée de l’Oise. Nous préparons autour de Paris la campagne de Rome, pour le lendemain d’un saccage dont la tempête soufflera du nord sur nos châteaux de plâtre et nos ornements en carton-pierre.
»Vois, mon très-cher, où vous conduit l’habitude de tartiner dans un journal, voilà que je fais une espèce d’article. L’esprit aurait-il donc, comme les chemins, ses ornières? Je m’arrête, car je vole mon gouvernement, je me vole moi-même, et vous pourriez bâiller. La suite à demain. J’entends le second coup de cloche qui m’annonce un de ces plantureux déjeuners dont l’habitude est depuis longtemps perdue, à l’ordinaire s’entend, par les salles à manger de Paris.
»Voici l’histoire de mon Arcadie. En 1815 est morte, aux Aigues, l’une des impures les plus célèbres du dernier siècle, une cantatrice oubliée par la guillotine et par l’aristocratie, par la littérature et par la finance, après avoir tenu à la finance, à la littérature, à l’aristocratie et avoir frôlé la guillotine; oubliée comme beaucoup de charmantes vieilles femmes qui s’en vont expier à la campagne leur jeunesse adorée, et qui remplacent leur amour perdu par un autre, l’homme par la nature. Ces femmes vivent avec les fleurs, avec la senteur du bois, avec le ciel, avec les effets du soleil, avec tout ce qui chante, frétille, brille et pousse, les oiseaux, les lézards, les fleurs et les herbes; elles n’en savent rien, elles ne se l’expliquent pas, mais elles aiment encore; elles aiment si bien, qu’elles oublient les ducs, les maréchaux, les rivalités, les fermiers généraux, leurs folies et leur luxe effréné, leurs strass et leurs diamants, leurs mules à talons et leur rouge, pour les suavités de la campagne.
»J’ai recueilli, mon cher, de précieux renseignements sur la vieillesse de mademoiselle Laguerre, car la vieillesse des filles qui ressemblent à Florine, à Mariette, à Suzanne du Val-Noble, à Tullia, m’inquiétait de temps en temps, absolument comme je ne sais quel enfant s’inquiétait de ce que devenaient les vieilles lunes.
»En 1790, épouvantée par la marche des affaires publiques, mademoiselle Laguerre vint s’établir aux Aigues, acquis pour elle par Bouret, et où il avait passé plusieurs saisons avec elle; le sort de la Dubarry la fit tellement trembler, qu’elle enterra ses diamants. Elle n’avait alors que cinquante-trois ans; et selon sa femme de chambre, devenue la femme d’un gendarme, une madame Soudry, à qui l’on dit madame la mairesse gros comme le bras: «Madame était plus belle que jamais.» Mon cher, la nature a sans doute ses raisons pour traiter ses sortes de créatures en enfants gâtés; les excès, au lieu de les tuer, les engraissent, les conservent, les rajeunissent; elles ont, sous une apparence lymphatique, des nerfs qui soutiennent leur merveilleuse charpente; elles sont toujours belles par la raison qui enlaidirait une femme vertueuse. Décidément le hasard n’est pas moral.
»Mademoiselle Laguerre a vécu là d’une manière irréprochable, et ne peut-on pas dire comme une sainte? après sa fameuse aventure. Un soir, par un désespoir d’amour, elle se sauve de l’Opéra dans son costume de théâtre, va dans les champs, et passe la nuit à pleurer au bord d’un chemin. (A-t-on calomnié l’amour au temps de Louis XV!) Elle était si déshabituée de voir l’aurore, qu’elle la salue en chantant un de ses plus beaux airs. Par sa pose, autant que par ses oripeaux, elle attire des paysans qui, tout étonnés de ses gestes, de sa voix, de sa beauté la prennent pour un ange et se mettent à genoux autour d’elle. Sans Voltaire, on aurait eu, sous Bagnolet, un miracle de plus. Je ne sais si le bon Dieu tiendra compte à cette fille de sa vertu tardive, car l’amour est bien nauséabond à une femme aussi lassée d’amour que devait l’être une impure de l’ancien Opéra. Mademoiselle Laguerre était née en 1740, son beau temps fut en 1760, quand on nommait monsieur de... (le nom m’échappe) le premier commis de la guerre, à cause de sa liaison avec elle. Elle quitta ce nom tout à fait inconnu dans le pays, et s’y nomma madame des Aigues, pour mieux se blottir dans sa terre qu’elle se plut à entretenir dans un goût profondément artiste. Quand Bonaparte devint premier consul, elle acheva d’arrondir sa propriété par des biens d’Église, en y consacrant le produit de ses diamants. Comme une fille d’Opéra ne s’entend guère à gérer ses biens, elle avait abandonné la gestion de sa terre à un intendant, en ne s’occupant que du parc, de ses fleurs et de ses fruits.
»Mademoiselle, morte et enterrée à Blangy, le notaire de Soulanges, cette petite ville située entre la Ville-aux-Fayes et Blangy, le chef-lieu du canton, fit un copieux inventaire, et finit par découvrir les héritiers de la chanteuse, qui ne se connaissait point d’héritiers. Onze familles de pauvres cultivateurs aux environs d’Amiens, couchés dans des torchons, se réveillèrent un beau matin dans des draps d’or. Il fallut liciter. Les Aigues furent alors achetés par Montcornet, qui, dans ses commandements en Espagne et en Poméranie, se trouvait avoir économisé la somme nécessaire à cette acquisition, quelque chose comme onze cent mille francs, y compris le mobilier. Ce beau lieu devait toujours appartenir au ministère de la guerre. Le général a sans doute ressenti les influences de ce voluptueux rez-de-chaussée, et je soutenais hier à la comtesse que son mariage avait été déterminé par les Aigues.
»Mon cher, pour apprécier la comtesse, il faut savoir que le général est un homme violent, haut en couleur, de cinq pieds neuf pouces, rond comme une tour, un gros cou, des épaules de serrurier qui devaient mouler fièrement une cuirasse. Montcornet a commandé les cuirassiers au combat d’Essling, que les Autrichiens appellent Gross-Aspern, et n’y a pas péri quand cette belle cavalerie a été refoulée vers le Danube. Il a pu traverser le fleuve à cheval sur une énorme pièce de bois. Les cuirassiers, en trouvant le pont rompu, prirent, à la voix de Montcornet, la résolution sublime de faire volte-face et de résister à toute l’armée autrichienne, qui, le lendemain, emmena trente et quelques voitures pleines de cuirasses. Les Allemands ont créé, pour ces cuirassiers, un seul mot qui signifie hommes de fer[2]. Montcornet a les dehors d’un héros de l’antiquité. Ses bras sont gros et nerveux, sa poitrine est large et sonore, sa tête se recommande par un caractère léonin, sa voix est de celles qui peuvent commander la charge au fort des batailles; mais il n’a que le courage de l’homme sanguin, il manque d’esprit et de portée. Comme beaucoup de généraux à qui le bon sens militaire, la défiance naturelle à l’homme sans cesse en péril, les habitudes du commandement donnent les apparences de la supériorité, Montcornet impose au premier abord; on le croit un Titan, mais il recèle un nain, comme le géant de carton qui salue Elisabeth à l’entrée du château de Kenilworth. Colère et bon, plein d’orgueil impérial, il a la causticité du soldat, la répartie prompte et la main plus prompte encore. S’il a été superbe sur un champ de bataille, il est insupportable dans un ménage; il ne connaît que l’amour de garnison, l’amour du militaire, à qui les anciens, ces ingénieux faiseurs de mythes, avaient donné pour patron le fils de Mars et de Vénus, Eros. Ces délicieux chroniqueurs de religions s’étaient approvisionnés d’une dizaine d’amours différents. En étudiant les pères et les attributs de ces amours, vous découvrez la nomenclature sociale la plus complète, et nous croyons inventer quelque chose! Quand le globe se retournera comme un malade qui rêve, et que les mers deviendront des continents, les Français de ce temps-là trouveront au fond de notre Océan actuel une machine à vapeur, un canon, un journal et une charte, enveloppés dans des plantes marines.
[2] En principe, je n’aime pas les notes, voici la première que je me permets; son intérêt historique me servira d’excuse; elle prouvera, d’ailleurs, que la description des batailles est à faire autrement que par les sèches définitions des écrivains techniques qui, depuis trois mille ans, ne nous parlent que de l’aile droite ou gauche, du centre, plus ou moins enfoncé, mais qui, du soldat, de ses héroïsmes, de ses souffrances, ne disent pas un mot. La conscience avec laquelle je prépare les Scènes de la vie militaire, me conduit sur tous les champs de bataille arrosés par le sang de la France et par celui de l’étranger; j’ai donc voulu visiter la plaine de Wagram. En arrivant sur les bords du Danube, en face de la Lobau, je remarquai sur la rive, où croît une herbe fine, des ondulations semblables aux grands sillons des champs de luzerne. Je demandai d’où provenait cette disposition du terrain, pensant à quelque méthode d’agriculture: « —Là, me dit le paysan qui nous servait de guide, dorment les cuirassiers de la garde impériale; ce que vous voyez, c’est leurs tombes!» Ces paroles me causèrent un frisson, le prince Frédéric Schwartzenberg, qui les traduisit, ajouta que ce paysan avait conduit le convoi des charrettes chargées de cuirasses. Par une de ces bizarreries fréquentes à la guerre, notre guide avait fourni le déjeuner de Napoléon le matin de la bataille de Wagram. Quoique pauvre, il gardait le double napoléon que l’empereur lui avait donné de son lait et de ses œufs. Le curé de Gross-Aspern nous introduisit dans ce fameux cimetière où Français et Autrichiens se battirent, ayant du sang jusqu’à mi-jambe, avec un courage et une persistance également glorieuses de part et d’autre. C’est là que, nous expliquant qu’une tablette de marbre sur laquelle se porta toute notre attention, et où se lisaient les noms du propriétaire de Gross-Aspern, tué dans la troisième journée, était la seule récompense accordée à la famille, il nous dit avec une profonde mélancolie: « —Ce fut le temps des grandes misères, et ce fut le temps des grandes promesses; mais aujourd’hui, c’est le temps de l’oubli...» Je trouvai ces paroles d’une magnifique simplicité; mais, en y réfléchissant, je donnai raison à l’apparente ingratitude de la maison d’Autriche. Ni les peuples, ni les rois ne sont assez riches pour récompenser tous les dévouements auxquels donnent lieu les luttes suprêmes. Que ceux qui servent une cause avec l’arrière-pensée de la récompense, estiment leur sang et se fassent condottieri!... Ceux qui manient ou l’épée ou la plume pour leur pays, ne doivent penser qu’à bien faire, comme disaient nos pères, et ne rien accepter, pas même la gloire, que comme un heureux accident.
Ce fut en allant reprendre ce fameux cimetière pour la troisième fois que Masséna, blessé, porté dans une caisse de cabriolet, fit à ses soldats cette sublime allocution: « —Comment, s..... mâtins, vous n’avez que cinq sous par jour, j’ai quarante millions, et vous me laissez en avant?...» On sait l’ordre du jour de l’empereur à son lieutenant, et apporté par monsieur de Sainte-Croix, qui passa trois fois le Danube à la nage. «Mourir ou reprendre le village; il s’agit de sauver l’armée! les ponts sont rompus.»
(L’AUTEUR.)
»Or, mon cher, la comtesse de Montcornet est une petite femme frêle, délicate et timide. Que dis-tu de ce mariage? Pour qui connaît le monde, ces hasards sont si communs, que les mariages bien assortis sont l’exception. Je suis venu voir comment cette petite femme fluette arrange ses ficelles pour mener ce gros, grand, carré, général, précisément comme il menait, lui, ses cuirassiers.
»Si Montcornet parle haut devant sa Virginie, Madame lève un doigt sur ses lèvres, et il se tait. Le soldat va fumer sa pipe et ses cigares dans un kiosque à cinquante pas du château, et il en revient parfumé. Fier de sa sujétion, il se tourne vers elle comme un ours enivré de raisins, pour dire, quand on lui propose quelque chose: «Si Madame le veut.» Quand il arrive chez sa femme de ce pas lourd qui fait craquer les dalles comme des planches, si elle lui crie de sa voix effarouchée: «N’entrez pas!» il accomplit militairement demi-tour par flanc droit en jetant ces humbles paroles: «Vous me ferez dire quand je pourrai vous parler...» de la voix qu’il eut sur les bords du Danube, quand il cria à ses cuirassiers: «Mes enfants, il faut mourir, et très-bien, bien, quand on ne peut pas faire autrement!» J’ai entendu ce mot touchant dit par lui en parlant de sa femme: «Non-seulement je l’aime, mais je la vénère.» Quand il lui prend une de ces colères qui brisent toutes les bondes et s’échappent en cascades indomptables, la petite femme va chez elle et le laisse crier. Seulement, quatre ou cinq jours après: «Ne vous mettez pas en colère, lui dit-elle, vous pouvez vous briser un vaisseau dans la poitrine, sans compter le mal que vous me faites.» Et alors le lion d’Essling se sauve pour aller essuyer une larme. Quand il se présente au salon, et que nous y sommes occupés à causer: «Laissez-nous, il me lit quelque chose,» dit-elle, et il nous laisse.
»Il n’y a que les hommes forts, grands et colères, de ces foudres de guerre, de ces diplomates à tête olympienne, de ces hommes de génie, pour avoir ces partis pris de confiance, cette générosité pour la faiblesse, cette constante protection, cet amour sans jalousie, cette bonhomie avec la femme. Ma foi! je mets la science de la comtesse autant au-dessus des vertus sèches et hargneuses, que le satin d’une causeuse est préférable au velours d’Utrecht d’un sale canapé bourgeois.
»Mon cher, je suis dans cette admirable campagne depuis six jours, et je ne me lasse pas d’admirer les merveilles de ce parc, dominé par de sombres forêts, et où se trouvent de jolis sentiers le long des eaux. La nature et son silence, les tranquilles jouissances, la vie facile à laquelle elle invite, tout m’a séduit. Oh! voilà la vraie littérature, il n’y a jamais de faute de style dans une prairie. Le bonheur serait de tout oublier ici, même les Débats. Tu dois deviner qu’il a plu pendant deux matinées. Pendant que la comtesse dormait, pendant que Montcornet courait dans ses propriétés, j’ai tenu par force la promesse si imprudemment donnée de vous écrire.
»Jusqu’alors, quoique né dans Alençon, d’un vieux juge et d’un préfet, à ce qu’on dit, quoique connaissant les herbages, je regardais comme une fable l’existence de ces terres au moyen desquelles on touche par mois quatre à cinq mille francs. L’argent, pour moi, se traduisait par deux horribles mots: le travail et le libraire, le journal et la politique... Quand aurons-nous une terre où l’argent poussera dans quelque joli paysage? C’est ce que je vous souhaite au nom du théâtre, de la presse et du livre. Ainsi soit-il.
»Florine va-t-elle être jalouse de feu mademoiselle Laguerre? Nos Bourets modernes n’ont plus de noblesse française qui leur apprenne à vivre, ils se mettent trois pour payer une loge à l’Opéra, se cotisent pour un plaisir, et ne coupent plus d’in-quarto magnifiquement reliés pour les rendre pareils aux in-octavo de leur bibliothèque, à peine achète-t-on les livres brochés! Où allons-nous? Adieu, mes enfants! aimez toujours
»Votre doux BLONDET.»
Si, par un hasard miraculeux, cette lettre, échappée à la plus paresseuse plume de notre époque, n’avait pas été conservée, il eût été presque impossible de peindre les Aigues. Sans cette description, l’histoire doublement horrible qui s’y est passée serait peut-être moins intéressante.
Beaucoup de gens s’attendent sans doute à voir la cuirasse de l’ancien colonel de la garde impériale éclairée par un jet de lumière, à voir sa colère allumée, tombant comme une trombe sur cette petite femme, de manière à rencontrer vers la fin de cette histoire ce qui se trouve à la fin de tant de drames modernes, un drame de chambre à coucher. Ce drame moderne pourrait-il éclore dans ce joli salon à dessus de portes en camaïeu bleuâtre, où babillaient les amoureuses scènes de la Mythologie, où de beaux oiseaux fantastiques étaient peints au plafond et sur les volets, où sur la cheminée riaient à gorge déployée les monstres de porcelaine chinoise, où sur les plus riches vases, des dragons bleu et or tournaient leur queue en volute autour du bord que la fantaisie japonaise avait émaillé de ses dentelles de couleurs, où les duchesses, les chaises longues, les sofas, les consoles, les étagères inspiraient cette paresse contemplative qui détend toute énergie? Non, le drame ici n’est pas restreint à la vie privée, il s’agite ou plus haut ou plus bas. Ne vous attendez pas à de la passion, le vrai ne sera que trop dramatique. D’ailleurs l’historien ne doit jamais oublier que sa mission est de faire à chacun sa part; le malheureux et le riche sont égaux devant sa plume; pour lui, le paysan a la grandeur de ses misères, comme le riche a la petitesse de ses ridicules; enfin, le riche a des passions, le paysan n’a que des besoins, le paysan est donc doublement pauvre; et si, politiquement, ses agressions doivent être impitoyablement réprimées, humainement et religieusement, il est sacré.
II.—UNE BUCOLIQUE OUBLIÉE PAR VIRGILE.
Quand un Parisien tombe à la campagne, il s’y trouve sevré de toutes ses habitudes, et sent bientôt le poids des heures, malgré les soins les plus ingénieux de ses amis. Aussi, dans l’impossibilité de perpétuer les causeries du tête-à-tête, si promptement épuisées, les châtelains et les châtelaines vous disent-ils naïvement: Vous vous ennuierez bien ici. En effet, pour goûter les délices de la campagne, il faut y avoir des intérêts, en connaître les travaux, et le concert alternatif de la peine et du plaisir, symbole éternel de la vie humaine.
Une fois que le sommeil a repris son équilibre, quand on a réparé les fatigues du voyage et qu’on s’est mis à l’unisson des habitudes champêtres, le moment de la vie de château le plus difficile à passer pour un Parisien qui n’est ni chasseur ni agriculteur, et qui porte des bottes fines, est la première matinée. Entre l’instant du réveil et celui du déjeuner, les femmes dorment ou font leur toilette et sont inabordables; le maître du logis est parti de bonne heure à ses affaires: un Parisien se voit donc seul de huit à onze heures, l’instant choisi dans presque tous les châteaux pour déjeuner. Or, après avoir demandé des amusements aux minuties de la toilette, il a perdu bientôt cette ressource, s’il n’a pas apporté quelque travail impossible à réaliser, et qu’il remporte vierge en en connaissant seulement les difficultés; un écrivain est donc obligé alors de tourner dans les allées du parc, de bayer aux corneilles, de compter les gros arbres. Or, plus la vie est facile, plus ces occupations sont fastidieuses, à moins d’appartenir à la secte des quakers-tourneurs, à l’honorable corps des charpentiers ou des empailleurs d’oiseaux. Si l’on devait, comme les propriétaires, rester à la campagne, on meublerait son ennui de quelque passion géologique, minéralogique, entomologique ou botanique; mais un homme raisonnable ne se donne pas un vice pour tuer une quinzaine de jours. La plus magnifique terre, les plus beaux châteaux deviennent donc assez promptement insipides pour ceux qui n’en possèdent que la vue. Les beautés de la nature semblent bien mesquines, comparées à leur représentation au théâtre. Paris scintille alors par toutes ses facettes. Sans l’intérêt particulier qui nous attache, comme Blondet, aux lieux honorés par les pas, éclairés par les yeux d’une certaine personne, on envierait aux oiseaux leurs ailes, pour retourner aux perpétuels, aux émouvants spectacles de Paris et à ses déchirantes luttes.
La longue lettre écrite par le journaliste doit faire supposer aux esprits pénétrants qu’il avait atteint moralement et physiquement à cette phase particulière aux passions satisfaites, aux bonheurs assouvis, et que tous les volatiles engraissés par force représentent parfaitement quand, la tête enfoncée dans leur gésier qui bombe, ils restent sur leurs pattes, sans pouvoir ni vouloir regarder le plus appétissant manger. Aussi, quand sa formidable lettre fut achevée, Blondet éprouva-t-il le besoin de sortir des jardins d’Armide et d’animer la mortelle lacune des trois premières heures de la journée; car, entre le déjeuner et le dîner, le temps appartenait à la châtelaine qui savait le rendre court. Garder, comme le fit madame de Montcornet, un homme d’esprit pendant un mois à la campagne, sans avoir vu sur son visage le rire faux de la satiété, sans avoir surpris le bâillement caché d’un ennui qui se devine toujours, est un des plus beaux triomphes d’une femme. Une affection qui résiste à ces sortes d’essais doit être éternelle. On ne comprend point que les femmes ne se servent pas de cette épreuve pour juger leurs amants; il est impossible à un sot, à un égoïste, à un petit esprit d’y résister. Philippe II lui-même, l’Alexandre de la dissimulation, aurait dit son secret durant un mois de tête-à-tête à la campagne. Aussi les rois vivent-ils dans une agitation perpétuelle, et ne donnent-ils à personne le droit de les voir pendant plus d’un quart d’heure.
Nonobstant les délicates attentions d’une des plus charmantes femmes de Paris, Émile Blondet retrouva donc le plaisir oublié depuis longtemps de l’école buissonnière, quand, le lendemain du jour où sa lettre fut finie, il se fit éveiller par François, le premier valet de chambre attaché spécialement à sa personne, avec l’intention d’explorer la vallée de l’Avonne.
L’Avonne est la petite rivière qui, grossie au-dessus de Conches par de nombreux ruisseaux, dont quelques-uns sourdent aux Aigues, va se jeter à la Ville-aux-Fayes dans un des plus considérables affluents de la Seine. La disposition géographique de l’Avonne, flottable pendant environ quatre lieues, avait, depuis l’invention de Jean Rouvet, donné toute leur valeur aux forêts des Aigues, de Soulanges et de Ronquerolles, situées sur la crête des collines au bas desquelles coule cette charmante rivière. Le parc des Aigues occupait la partie la plus large de la vallée, entre la rivière que la forêt, dite des Aigues, borde des deux côtés, et la grande route royale que de vieux ormes tortillards indiquent à l’horizon sur une côte parallèle à celle des monts dits de l’Avonne, ce premier gradin du magnifique amphithéâtre appelé le Morvan.
Quelque vulgaire que soit cette comparaison, le parc ressemblait, ainsi posé au fond de la vallée, à un immense poisson dont la tête touchait au village de Conches et la queue au bourg de Blangy; car, plus long que large, il s’étalait au milieu par une largeur d’environ deux cents arpents, tandis qu’il en comptait à peine trente vers Conches, et quarante vers Blangy. La situation de cette terre, entre trois villages, à une lieue de la petite ville de Soulanges, d’où l’on plongeait sur cet Eden, a peut-être fomenté la guerre et conseillé les excès qui forment le principal intérêt de cette scène. Si, vu de la grande route, vu de la partie haute de la Ville-aux-Fayes, le paradis des Aigues fait commettre le péché d’envie aux voyageurs, comment les riches bourgeois de Soulanges et de la Ville-aux-Fayes auraient-ils été plus sages, eux qui l’admiraient à toute heure?
Ce dernier détail topographique était nécessaire pour faire comprendre la situation, l’utilité des quatre portes par lesquelles on entrait dans le parc des Aigues, entièrement clos de murs, excepté les endroits où la nature avait disposé des points de vue et où l’on avait creusé des sauts-de-loup. Ces quatre portes, dites la porte de Conches, la porte d’Avonne, la porte de Blangy et la porte de l’Avenue, révélaient si bien le génie des diverses époques où elles furent construites, que, dans l’intérêt des archéologues, elles seront décrites, mais aussi succinctement que Blondet a déjà décrit celle de l’Avenue.
Après huit jours de promenades avec la comtesse, l’illustre rédacteur du journal des Débats connaissait à fond le pavillon chinois, les ponts, les îles, la chartreuse, le châlet, les ruines du temple, la glacière babylonienne, les kiosques, enfin tous les détours inventés par les architectes de jardins, et auxquels neuf cents arpents peuvent se prêter; il voulait donc s’ébattre aux sources de l’Avonne, que le général et la comtesse lui vantaient tous les jours, en formant chaque soir le projet oublié chaque matin d’aller les visiter. En effet, au-dessus du parc des Aigues, l’Avonne a l’apparence d’un torrent alpestre. Tantôt elle se creuse un lit entre les roches, tantôt elle s’enterre comme dans une cuve profonde; là, des ruisseaux y tombent brusquement en cascade; ici, elle s’étale à la façon de la Loire, en effleurant des sables et rendant le flottage impraticable, par le changement perpétuel de son chenal. Blondet prit le chemin le plus court à travers les labyrinthes du parc pour gagner la porte de Conches. Cette porte exige quelques mots, pleins d’ailleurs de détails historiques sur la propriété.
Le fondateur des Aigues fut un cadet de la maison de Soulanges, enrichi par un mariage, qui voulut narguer son aîné. Ce sentiment nous a valu les féeries de l’Isola-Bella, sur le lac Majeur. Au moyen âge, le château des Aigues était situé sur l’Avonne. De ce castel, la porte seule subsistait, composée d’un porche semblable à celui des villes fortifiées, et flanqué de deux tourelles à poivrières. Au-dessus de la voûte du porche s’élevaient de puissantes assises ornées de végétations et percées de trois larges croisées à croisillons. Un escalier en colimaçon, ménagé dans une des tourelles, menait à deux chambres, et la cuisine occupait la seconde tourelle. Le toit du porche, à forme aiguë, comme toute vieille charpente, se distinguait par deux girouettes, perchées aux deux bouts d’une cime ornée de serrureries bizarres. Beaucoup de localités n’ont pas d’hôtel de ville si magnifique. Au dehors, le claveau du cintre offrait encore l’écusson des Soulanges, conservé par la dureté de la pierre de choix, où le ciseau du tailleur d’images l’avait gravé: d’azur à trois bourdons en pal d’argent, à la farce brochante de gueules, chargée de cinq croisettes d’or au pied aiguisé, et il portait la déchiqueture héraldique imposée aux cadets. Blondet déchiffra la devise: Je soule agir, un de ces calembours que les croisés se plaisaient à faire avec leurs noms, et qui rappelle une belle maxime de politique, malheureusement oubliée par Montcornet, comme on le verra. La porte, qu’une jolie fille avait ouverte à Blondet, était en vieux bois alourdi par des quinconces de ferraille. Le garde, réveillé par le grincement des gonds, mit le nez à sa fenêtre et se laissa voir en chemise.
—Comment! nos gardes dorment encore à cette heure-ci, se dit le Parisien en se croyant très-fort sur la coutume forestière.
En un quart d’heure de marche, il atteignit aux sources de la rivière, à la hauteur des Conches, et ses yeux furent alors ravis par un de ces paysages dont la description devrait être faite comme l’histoire de France, en mille volumes ou en un seul. Contentons-nous de deux phrases.
Une roche ventrue et veloutée d’arbres nains, rongée au pied par l’Avonne, disposition à laquelle elle doit un peu de ressemblance avec une énorme tortue mise en travers de l’eau, figure une arche, par laquelle le regard embrasse une petite nappe claire comme un miroir, où l’Avonne semble endormie, et que terminent au loin des cascades à grosses roches, où de petits saules, pareils à des ressorts, vont et viennent constamment sous l’effort des eaux.
Au delà de ces cascades, les flancs de la colline, coupés roide comme une roche du Rhin vêtue de mousses et de bruyères, mais troués comme elle par des arêtes schisteuses, versant çà et là de blancs ruisseaux bouillonnants, auxquels une petite prairie, toujours arrosée et toujours verte, sert de coupe; puis, comme contraste à cette nature sauvage et solitaire, les derniers jardins de Conches se voient de l’autre côté de ce chaos pittoresque, au bout des prés, avec la masse du village et son clocher.
Voilà les deux phrases, mais le soleil levant, mais la pureté de l’air, mais l’âcre rosée, mais le concert des eaux et des bois?... devinez-les!
—Ma foi! c’est presque aussi beau qu’à l’Opéra! se dit Blondet en remontant l’Avonne innavigable, dont les caprices faisaient ressortir le canal droit, profond et silencieux de la basse Avonne, encaissée par les grands arbres de la forêt des Aigues.
Blondet ne poussa pas très-loin sa promenade matinale, il fut bientôt arrêté par un des paysans qui sont, dans ce drame, des comparses si nécessaires à l’action, qu’on hésitera peut-être entre eux et les premiers rôles.
En arrivant à un groupe de rochers où la source principale est serrée comme entre deux portes, le spirituel écrivain aperçut un homme qui se tenait dans une immobilité capable de piquer la curiosité d’un journaliste, si déjà la tournure et l’habillement de cette statue animée ne l’avaient profondément intrigué.
Il reconnut dans cet humble personnage un de ces vieillards affectionnés par le crayon de Charlet, qui tenait aux troupiers de cet Homère des soldats, par la solidité d’une charpente habile à porter le malheur, et à ses immortels balayeurs, par une figure rougie, violacée, rugueuse, inhabile à la résignation. Un chapeau de feutre grossier, dont les bords tenaient à la calotte par des reprises, garantissait des intempéries cette tête presque chauve; il s’en échappait deux flocons de cheveux, qu’un peintre aurait payé quatre francs à l’heure pour pouvoir copier cette neige éblouissante, et disposée comme celle de tous les Pères éternels classiques. A la manière dont les joues rentraient en continuant la bouche, on devinait que le vieillard édenté s’adressait plus souvent au tonneau qu’à la huche. Sa barbe blanche, clair-semée, donnait quelque chose de menaçant à son profil par la roideur des poils coupés courts. Ses yeux, trop petits pour son énorme visage, inclinés comme ceux du cochon, exprimaient à la fois la ruse et la paresse; mais en ce moment ils jetaient comme une lueur, tant le regard jaillissait droit sur la rivière. Pour tout vêtement, ce pauvre homme portait une vieille blouse, autrefois bleue, et un pantalon de cette toile grossière qui sert à Paris à faire des emballages. Tout citadin aurait frémi de lui voir aux pieds des sabots cassés, sans même un peu de paille pour en adoucir les crevasses. Assurément, la blouse et le pantalon n’avaient de valeur que pour la cuve d’une papeterie.
En examinant ce Diogène campagnard, Blondet admit la possibilité du type de ces paysans qui se voient dans les vieilles tapisseries, les vieux tableaux, les vieilles sculptures, et qui lui paraissait jusqu’alors fantastique. Il ne condamna plus absolument l’école du laid, en comprenant que, chez l’homme, le beau n’est qu’une flatteuse exception, une chimère à laquelle il s’efforce de croire.
—Quelles peuvent être les idées, les mœurs d’un pareil être, à quoi pense-t-il? se disait Blondet pris de curiosité. Est-ce là mon semblable? Nous n’avons de commun que la forme, et encore?...
Il étudiait cette rigidité particulière au tissu des gens qui vivent en plein air, habitués aux intempéries de l’atmosphère, à supporter les excès du froid et du chaud, à tout souffrir enfin, qui font de leur peau des cuirs presque tannés, et de leurs nerfs un appareil contre la douleur physique, aussi puissant que celui des Arabes ou des Russes.
—Voilà des Peaux-Rouges de Cooper, se dit-il, il n’y a pas besoin d’aller en Amérique pour observer des sauvages.
Quoique le Parisien ne fût qu’à deux pas, le vieillard ne tourna pas la tête, et regarda toujours la rive opposée avec cette fixité que les fakirs de l’Inde donnent à leurs yeux vitrifiés et à leurs membres ankilosés. Vaincu par cette espèce de magnétisme, plus communicatif qu’on ne le croit, Blondet finit par regarder l’eau.
—Eh bien! mon bonhomme, qu’y a-t-il donc là? demanda Blondet, après un gros quart d’heure, pendant lequel il n’aperçut rien qui motivât cette profonde attention.
—Chut!... dit tout bas le vieillard en faisant signe à Blondet de ne pas agiter l’air par sa voix. Vous allez l’effrayer...
—Qui?...