La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique (part 3 of 4)
--Si je m’appesantis sur ces détails si vulgaires et en apparence si légers, ce n’est pas sans raison, dit le bonhomme en regardant Godefroid; je cherche à vous expliquer comment je fus conduit à agir comme agissent la plupart des hommes, au hasard et au mépris des règles que les Sauvages observent dans les moindres choses. Bien des gens se justifieraient en s’appuyant sur un homme grave comme Bordin; mais aujourd’hui, je me trouve inexcusable. Dès qu’il s’agit de condamner un de nos semblables en lui refusant à jamais notre estime, on ne peut s’en rapporter qu’à soi-même, et encore!... Devons-nous faire de notre cœur un tribunal où nous citions notre prochain? Où serait la loi? quelle serait notre mesure d’appréciation? Ce qui chez nous est faiblesse ne sera-t-il pas force chez le voisin? Autant d’êtres, autant de circonstances différentes pour chaque fait, car il n’est pas deux accidents semblables dans l’humanité. La Société seule a sur ses membres le droit de répression; car celui de punition, je le lui conteste: réprimer lui suffit, et comporte d’ailleurs assez de cruautés.
--En écoutant les propos en l’air d’un Parisien, et en admirant la sagesse de mon ancien patron, je condamnai donc Mongenod, reprit le bonhomme en continuant son histoire après en avoir tiré ce sublime enseignement. On annonça les Péruviens. Je m’attendis à recevoir un billet de Mongenod pour la première représentation, je m’établissais une sorte de supériorité sur lui. Mon ami me semblait, à raison de son emprunt, une sorte de vassal qui me devait une foule de choses, outre les intérêts de mon argent. Nous agissons tous ainsi! Non-seulement Mongenod ne m’envoya point de billet, mais je le vis venir de loin dans le passage obscur pratiqué sous le théâtre Feydeau, bien mis, élégant presque; il feignit de ne pas m’avoir aperçu; puis, quand il m’eut dépassé, lorsque je voulus courir à lui, mon débiteur s’était évadé par un passage transversal. Cette circonstance m’irrita vivement. Mon irritation, loin d’être passagère, s’accrut avec le temps. Voici comment. Quelques jours après cette rencontre, j’écrivis à Mongenod à peu près en ces termes:
«Mon ami, vous ne devez pas me croire indifférent à tout ce qui peut vous arriver d’heureux ou de malheureux. Les Péruviens vous donnent-ils de la satisfaction? Vous m’avez oublié, c’était votre droit pour la première représentation, où je vous aurais tant applaudi. Quoi qu’il en soit, je souhaite que vous y trouviez un Pérou, car j’ai trouvé l’emploi de mes fonds, et compte sur vous à l’échéance. Votre ami, Alain.»
--Après être resté quinze jours sans recevoir de réponse, je vais rue des Moineaux. L’hôtesse m’apprend que la petite femme est effectivement partie avec son père à l’époque où Mongenod avait annoncé ce départ à Bordin. Mongenod quittait son galetas de grand matin, et n’y revenait que tard dans la nuit. Quinze autres jours se passent, nouvelle lettre ainsi conçue:
«Mon cher Mongenod, je ne vous vois point, vous ne répondez point à mes lettres: je ne conçois rien à votre conduite, et si je me comportais ainsi envers vous, que penseriez-vous de moi?»
--Je ne signe plus votre ami: je mets mille amitiés. Un mois se passe sans que j’aie aucune nouvelle de Mongenod. Les Péruviens n’avaient pas obtenu le grand succès sur lequel Mongenod comptait. J’y allai pour mon argent à la vingtième représentation, et j’y vis peu de monde. Madame Scio y était cependant fort belle. On me dit au foyer que la pièce aurait encore quelques représentations. Je vais sept fois à différentes reprises chez Mongenod, je ne le trouve point, et chaque fois je laisse mon nom à l’hôtesse. Je lui écris alors:
«Monsieur, si vous ne voulez pas perdre mon estime après avoir perdu mon amitié, vous me traiterez maintenant comme un étranger, c’est-à-dire avec politesse, et vous me direz si vous serez en mesure à l’échéance de votre lettre de change. Je me conduirai d’après votre réponse. Votre serviteur, Alain.»
--Aucune réponse. Nous étions alors en 1799; à deux mois près, un an s’était écoulé. A l’échéance, je vais trouver Bordin. Bordin prend le titre, fait protester et poursuivre. Les désastres éprouvés par les armées françaises avaient produit sur les fonds une dépréciation si forte, qu’on pouvait acheter cinq francs de rente pour sept francs. Ainsi, pour cent louis en or, j’aurais eu près de quinze cents francs de rente. Tous les matins, en prenant ma tasse de café, je disais à la lecture du journal:--«Maudit Mongenod! Sans lui, je me ferais mille écus de rentes!» Mongenod était devenu ma bête noire, je tonnais contre lui tout en me promenant par les rues.--«Bordin est là, me disais-je, il le pincera, et ce sera bien fait!» Ma haine s’exhalait en imprécations, je maudissais cet homme, je lui trouvais tous les vices. Ah! monsieur Barillaud avait bien raison dans ce qu’il m’en disait. Enfin, un matin, je vois entrer mon débiteur, pas plus embarrassé que s’il ne me devait pas un centime; en l’apercevant, j’éprouvai toute la honte qu’il aurait dû ressentir. Je fus comme un criminel surpris en flagrant délit. J’étais mal à mon aise. Le Dix-Huit Brumaire avait eu lieu, tout allait au mieux, les fonds montaient, et Bonaparte était parti pour aller livrer la bataille de Marengo.--Il est malheureux, monsieur, dis-je en recevant Mongenod debout, que je ne doive votre visite qu’aux instances d’un huissier. Mongenod prend une chaise et s’assied.--Je viens te dire, me répondit-il, que je suis hors d’état de te payer.--Vous m’avez fait manquer le placement de mon argent avant l’arrivée du premier consul, moment où je me serais fait une petite fortune...--Je le sais, Alain, me dit-il, je le sais. Mais à quoi bon me poursuivre et m’endetter en m’accablant de frais? J’ai reçu des nouvelles de mon beau-père et de ma femme, ils ont acheté des terres, et m’ont envoyé la note de choses nécessaires à leur établissement, j’ai dû employer toutes mes ressources à ces acquisitions. Maintenant, sans que personne puisse m’en empêcher, je vais partir sur un vaisseau hollandais, à Flessingue, où j’ai fait parvenir toutes mes petites affaires. Bonaparte a gagné la bataille de Marengo, la paix va se signer, je puis sans crainte rejoindre ma famille, car ma chère petite femme est partie enceinte.--Ainsi, vous m’avez immolé à vos intérêts?.... lui dis-je.--Oui, me répondit-il, j’ai cru que vous étiez mon ami. En ce moment, je me sentis inférieur à Mongenod, tant il me parut sublime en disant ce simple mot si grand:--Ne vous l’ai-je pas dit? reprit-il. N’ai-je pas été de la dernière franchise avec vous, là, à cette même place? Je suis venu à vous, Alain, comme à la seule personne par laquelle je pusse être apprécié. Cinquante louis, vous ai-je dit, seraient perdus; mais cent, je vous les rendrai. Je n’ai point pris de terme; car puis-je savoir le jour où j’aurai fini ma longue lutte avec la misère? Vous étiez mon dernier ami. Tous mes amis, même notre vieux patron Bordin, me méprisaient par cela même que je leur empruntais de l’argent. Oh! vous ne savez pas, Alain, la cruelle sensation qui étreint le cœur d’un honnête homme aux prises avec le malheur, quand il entre chez quelqu’un pour lui demander secours!... et tout ce qui s’ensuit! je souhaite que vous ne la connaissiez jamais: elle est plus affreuse que l’angoisse de la mort. Vous m’avez écrit des lettres qui, de moi, dans la même situation, vous eussent semblé bien odieuses. Vous avez attendu de moi des choses qui n’étaient point en mon pouvoir. Vous êtes le seul auprès de qui je viens me justifier. Malgré vos rigueurs, et quoique d’ami vous vous soyez métamorphosé en créancier le jour où Bordin m’a demandé un titre pour vous, démentant ainsi le sublime contrat que nous avons fait, là, en nous serrant la main et en échangeant nos larmes; eh bien! je ne me suis souvenu que de cette matinée. A cause de cette heure, je viens vous dire: «Vous ne connaissez pas le malheur, ne l’accusez pas!» Je n’ai eu ni une heure ni une seconde pour écrire et vous répondre! Peut-être auriez-vous désiré que je vinsse vous cajoler?... Autant vaudrait demander à un lièvre fatigué par les chiens et les chasseurs de se reposer dans une clairière et d’y brouter l’herbe! Je n’ai pas eu de billet pour vous, non; je n’en ai pas eu assez pour les exigences de ceux de qui mon sort dépendait. Novice au théâtre, j’ai été la proie des musiciens, des acteurs, des chanteurs, de l’orchestre. Pour pouvoir partir et acheter ce dont ma famille a besoin là-bas, j’ai vendu les Péruviens au directeur, avec deux autres pièces que j’avais en portefeuille. Je pars pour la Hollande sans un sou. Je mangerai du pain sur la route, jusqu’à ce que j’aie atteint Flessingue. Mon voyage est payé, voilà tout. Sans la pitié de mon hôtesse, qui a confiance en moi, j’aurais été obligé de voyager à pied, le sac sur le dos. Donc, malgré vos doutes sur moi, comme sans vous je n’aurais pu envoyer mon beau-père et ma femme à New-York, ma reconnaissance reste entière. Non, monsieur Alain, je n’oublierai pas que les cent louis que vous m’avez prêtés vous donneraient aujourd’hui quinze cents francs de rentes.--Je voudrais vous croire, Mongenod, dis-je presque ébranlé par l’accent qu’il mit en prononçant cette explication.--Ah! tu ne me dis plus monsieur, dit-il vivement en me regardant d’un air attendri. Mon Dieu! je quitterais la France avec moins de regret si j’y laissais un homme aux yeux de qui je ne serais ni un demi-fripon, ni un dissipateur, ni un homme à illusions. J’ai aimé un ange au milieu de ma misère. Un homme qui aime bien, Alain, n’est jamais tout à fait méprisable... A ces mots, je lui tendis la main, il la prit, me la serra.--Que le ciel te protége, lui dis-je.--Nous sommes toujours amis? demanda-t-il.--Oui, repartis-je. Il ne sera pas dit que mon camarade d’enfance et mon ami de jeunesse sera parti pour l’Amérique sous le poids de ma colère!... Mongenod m’embrassa les larmes aux yeux, et se précipita vers la porte. Quand quelques jours après je rencontrai Bordin, je lui racontai ma dernière entrevue, et il me dit en souriant:--Je souhaite que ce ne soit pas une scène de comédie!... Il ne vous a rien demandé?--Non, répondis-je.--Il est venu de même chez moi, j’ai eu presque autant de faiblesse que vous, et il m’a demandé de quoi vivre en route. Enfin, qui vivra verra! Cette observation de Bordin me fit craindre d’avoir cédé bêtement à un mouvement de sensibilité.--Mais lui aussi, le procureur, a fait comme moi! me dis-je. Je crois inutile de vous expliquer comment je perdis toute ma fortune, à l’exception de mes autres cent louis que je plaçai sur le Grand-Livre quand les fonds furent à un taux si élevé, que j’eus à peine cinq cents francs de rente pour vivre, à l’âge de trente-quatre ans. J’obtins, par le crédit de Bordin, un emploi de huit cents francs d’appointements à la succursale du Mont-de-Piété, rue des Petits-Augustins. Je vécus alors bien modestement. Je me logeai rue des Marais, au troisième, dans un petit appartement composé de deux pièces et d’un cabinet, pour deux cent cinquante francs. J’allais dîner dans une pension bourgeoise, à quarante francs par mois. Je faisais le soir des écritures. Laid comme je suis et pauvre, je dus renoncer à me marier.
En entendant cet arrêt que le pauvre Alain portait sur lui-même avec une adorable résignation, Godefroid fit un mouvement qui prouva mieux qu’une confidence la parité de leurs destinées, et le bonhomme, en réponse à ce geste éloquent, eut l’air d’attendre un mot de son auditeur.
--Vous n’avez jamais été aimé?... demanda Godefroid.
--Jamais! reprit-il, excepté par Madame qui nous rend à tous l’amour que nous avons tous pour elle, un amour que je puis appeler divin... Vous avez pu vous en convaincre, nous vivons de sa vie comme elle vit de la nôtre; nous n’avons qu’une âme à nous tous; et, pour n’être pas physiques, nos plaisirs n’en sont pas moins d’une grande vivacité, car nous n’existons que par le cœur... Que voulez-vous, mon enfant, reprit-il, quand les femmes peuvent apprécier les qualités morales, elles en ont fini avec les dehors, et elles sont vieilles alors.... J’ai beaucoup souffert, allez!...
--Ah! j’en suis là... dit Godefroid.
--Sous l’Empire, reprit le bonhomme en baissant la tête, les rentes ne se payaient pas exactement, il fallait prévoir les suspensions de paiement. De 1802 à 1814, il ne se passa point de semaine que je n’attribuasse mes chagrins à Mongenod.--Sans Mongenod, me disais-je, j’aurais pu me marier. Sans lui, je ne serais pas obligé de vivre de privations. Mais quelquefois aussi je me disais:--Peut-être le malheureux est-il poursuivi là-bas par un mauvais sort! En 1806, par un jour où je trouvais ma vie bien lourde à porter, je lui écrivis une longue lettre que je lui fis passer par la Hollande. Je n’eus pas de réponse, et j’attendis pendant trois ans, en fondant sur cette réponse des espérances toujours déçues. Enfin, je me résignai à ma vie. A mes cinq cents francs de rente, à mes douze cents francs au Mont-de-Piété, car je fus augmenté, je joignis une tenue de livres que j’obtins chez monsieur Birotteau, parfumeur, et qui me valut cinq cents francs. Ainsi, non seulement je me tirais d’affaire, mais je mettais huit cents francs de côté par an. Au commencement de 1814, je plaçai neuf mille francs d’économies à quarante francs sur le Grand-Livre et j’eus seize cents francs de rente assurés pour mes vieux jours. J’avais ainsi quinze cents francs au Mont-de-Piété, six cents francs pour ma tenue de livres, seize cents francs sur l’État, en tout trois mille sept cents francs. Je pris un appartement rue de Seine, et je vécus alors un peu mieux. Ma place me mettait en relation avec bien des malheureux. Depuis douze ans, je connaissais mieux que qui que ce soit la misère publique. Une ou deux fois j’obligeai quelques pauvres gens. Je sentis un vif plaisir en trouvant sur dix obligés un ou deux ménages qui se tiraient de peine. Il me vint dans l’esprit que la bienfaisance ne devait pas consister à jeter de l’argent à ceux qui souffraient. Faire la charité, selon l’expression vulgaire, me parut souvent être une espèce de prime donnée au crime. Je me mis à étudier cette question. J’avais alors cinquante ans, et ma vie était à peu près finie. A quoi suis-je bon? me demandai-je. A qui laisserai-je ma fortune? Quand j’aurai meublé richement mon appartement, quand j’aurai une bonne cuisinière, quand mon existence sera bien convenablement assurée, à quoi emploierai-je mon temps? Ainsi, onze ans de révolution et quinze ans de misère avaient dévoré le temps le plus heureux de ma vie! l’avaient usé dans un travail stérile, ou uniquement employé à la conservation de mon individu. Personne ne peut, à cet âge, s’élancer de cette destinée obscure et comprimée par le besoin vers une destinée éclatante; mais on peut toujours se rendre utile. Je compris enfin qu’une surveillance prodigue en conseils décuplait la valeur de l’argent donné, car les malheureux ont surtout besoin de guides; en les faisant profiter du travail qu’ils font pour autrui, l’intelligence du spéculateur n’est pas ce qui leur manque. Quelques beaux résultats que j’obtins me rendirent très fier. J’aperçus à la fois et un but et une occupation, sans parler des jouissances exquises que donne le plaisir de jouer en petit le rôle de la Providence.
--Et vous le jouez aujourd’hui en grand?... demanda vivement Godefroid.
--Oh! vous voulez tout savoir? dit le vieillard; nenni.
--Le croiriez-vous?... reprit-il après cette pause, la faiblesse des moyens que ma petite fortune mettait à ma disposition me ramenait souvent à Mongenod.--Sans Mongenod, j’aurais pu faire bien davantage, disais-je. Si un malhonnête homme ne m’avait pas enlevé quinze cents francs de rentes, ai-je souvent pensé, je sauverais cette famille. Excusant alors mon impuissance par une accusation, ceux à qui je n’offrais que des paroles pour consolation maudissaient Mongenod avec moi. Ces malédictions me soulageaient le cœur. Un matin, en janvier 1816, ma gouvernante m’annonce... qui? Mongenod! monsieur Mongenod! Et qui vois-je entrer?... la belle femme alors âgée de trente-six ans, et accompagnée de trois enfants; puis Mongenod, plus jeune que quand il était parti; car la richesse et le bonheur répandent une auréole autour de leurs favoris. Parti maigre, pâle, jaune, sec, il revenait gros, gras, fleuri comme un prébendier, et bien vêtu. Il se jeta dans mes bras, et se trouvant reçu froidement, il me dit pour première parole:--Ai-je pu venir plus tôt, mon ami? Les mers ne sont libres que depuis 1815, encore m’a-t-il fallu dix-huit mois pour réaliser ma fortune, clore mes comptes et me faire payer. J’ai réussi, mon ami! Quand j’ai reçu ta lettre, en 1806, je suis parti sur un vaisseau hollandais pour t’apporter moi-même une petite fortune; mais la réunion de la Hollande à l’Empire Français m’a fait prendre par les Anglais, qui m’ont conduit à la Jamaïque, d’où je me suis échappé par hasard. De retour à New-York, je me suis trouvé victime de faillites, et, en mon absence, la pauvre Charlotte n’avait pas su se défier des intrigants. J’ai donc été forcé de recommencer l’édifice de ma fortune. Enfin, nous voici de retour. A la manière dont te regardent ces enfants, tu dois bien deviner qu’on leur a souvent parlé du bienfaiteur de la famille!--Oh! oui, monsieur, dit la belle madame Mongenod, nous n’avons pas passé un seul jour sans nous souvenir de vous. Votre part a été faite dans toutes les affaires. Nous avons aspiré tous au bonheur que nous avons en ce moment de vous offrir votre fortune, sans croire que cette dîme du seigneur puisse jamais acquitter la dette de la reconnaissance. En achevant ces mots, madame Mongenod me tendit cette magnifique cassette que vous voyez, dans laquelle se trouvaient cent cinquante billets de mille francs.--Tu as bien souffert, mon pauvre Alain, je le sais, mais nous devinions tes souffrances, et nous nous sommes épuisés en combinaisons pour te faire parvenir de l’argent sans y avoir pu réussir, reprit Mongenod. Tu n’as pas pu te marier, tu me l’as dit; mais voici notre fille aînée, elle a été élevée dans l’idée de devenir ta femme, et a cinq cent mille francs de dot...--Dieu me garde de faire son malheur! m’écriai-je vivement en contemplant une fille aussi belle que l’était sa mère à cet âge, et je l’attirai sur moi pour l’embrasser au front.--N’ayez pas peur, ma belle enfant! lui dis-je. Un homme de cinquante ans à une fille de dix-sept ans! et un homme aussi laid que je le suis! m’écriai-je, jamais.--Monsieur, me dit-elle, le bienfaiteur de mon père ne sera jamais laid pour moi. Cette parole, dite spontanément et avec candeur, me fit comprendre que tout était vrai dans le récit de Mongenod; je lui tendis alors la main, et nous nous embrassâmes de nouveau.--Mon ami, lui dis-je, j’ai des torts envers toi, car je t’ai souvent accusé, maudit...--Tu le devais, Alain, me répondit-il en rougissant; tu souffrais, et par moi... Je tirai d’un carton le dossier Mongenod, et je lui rendis les pièces en acquittant sa lettre de change.--Vous allez déjeuner tous avec moi, dis-je à la famille.--A la condition de venir dîner chez madame, une fois qu’elle sera installée, me dit Mongenod, car nous sommes arrivés d’hier. Nous allons acheter un hôtel, et je vais ouvrir une maison de banque à Paris pour l’Amérique du Nord, afin de la laisser à ce gaillard-là, dit-il en me montrant son fils aîné qui avait quinze ans. Nous passâmes ensemble le reste de la journée et nous allâmes le soir à la comédie, car Mongenod et sa famille étaient affamés de spectacle. Le lendemain, je plaçai la somme sur le Grand-Livre, et j’eus environ quinze mille francs de rentes en tout. Cette fortune me permit de ne plus tenir de livres le soir, et de donner la démission de ma place, au grand contentement des surnuméraires. Après avoir fondé la maison de banque Mongenod et compagnie, qui a fait d’énormes bénéfices dans les premiers emprunts de la Restauration, mon ami est mort en 1827, à soixante-trois ans. Sa fille, à laquelle il a donné plus tard un million de dot, a épousé le vicomte de Fontaine. Le fils, que vous connaissez, n’est pas encore marié; il vit avec sa mère et son jeune frère. Nous trouvons chez eux toutes les sommes dont nous pouvons avoir besoin. Frédéric, car le père lui avait donné mon nom en Amérique, Frédéric Mongenod est, à trente-sept ans, un des plus habiles et des plus probes banquiers de Paris. Il n’y a pas longtemps que madame Mongenod a fini par m’avouer qu’elle avait vendu ses cheveux pour deux écus de six livres, afin d’avoir du pain. Elle donne tous les ans vingt-quatre voies de bois que je distribue aux malheureux, pour la demi-voie que lui ai jadis envoyée.
--Ceci m’explique alors vos relations avec la maison Mongenod, dit Godefroid, et votre fortune...
Le bonhomme regarda Godefroid en souriant toujours avec la même expression de douce malice.
--Continuez... reprit Godefroid en voyant à l’air de monsieur Alain que le bonhomme n’avait pas tout dit.
--Ce dénoûment, mon cher Godefroid, fit sur moi la plus profonde impression. Si l’homme qui avait tant souffert, si mon ami me pardonna mon injustice, moi, je ne me la pardonnai point.
--Oh! fit Godefroid.
--Je résolus de consacrer tout mon superflu, environ dix mille francs par an, à des actes de bienfaisance raisonnés, reprit tranquillement monsieur Alain. Je rencontrai, vers ce temps, un juge du tribunal de première instance de la Seine, nommé Popinot, que nous avons eu le chagrin de perdre il y a trois ans, et qui pendant quinze années exerça la charité la plus active dans le quartier Saint-Marcel. Il eut, avec notre vénérable vicaire de Notre-Dame et Madame, la pensée de fonder l’œuvre à laquelle nous coopérons, et qui, depuis 1825, a secrètement produit quelque bien. Cette œuvre a eu dans madame de La Chanterie une âme, car elle est véritablement l’âme de cette entreprise. Le vicaire a su nous rendre plus religieux que nous ne l’étions d’abord, en nous démontrant la nécessité d’être vertueux nous-mêmes pour pouvoir inspirer la vertu, pour enfin prêcher d’exemple. Plus nous avons cheminé dans cette voie, plus nous nous sommes réciproquement trouvés heureux. Ce fut donc le repentir que j’eus d’avoir méconnu le cœur de mon ami d’enfance qui me donna l’idée de consacrer aux pauvres, par moi-même, la fortune qu’il me rapportait et que j’acceptais sans me révolter contre l’énormité de la somme rendue à la place de celle que j’avais prêtée: la destination conciliait tout.
Ce récit, fait sans aucune emphase et avec une touchante bonhomie dans l’accent, dans le geste, dans le regard, aurait inspiré à Godefroid le désir d’entrer dans cette sainte et noble association, si déjà sa résolution n’eût été prise.
--Vous connaissez peu le monde, dit Godefroid, puisque vous avez eu de tels scrupules pour ce qui ne pèserait sur aucune conscience.
--Je ne connais que les malheureux, répondit le bonhomme. Je désire peu connaître un monde où l’on craint si peu de se mal juger les uns les autres. Voici bientôt minuit, et j’ai mon chapitre de l’Imitation de Jésus-Christ à méditer. Bonne nuit.
Godefroid prit la main du bonhomme et la lui serra par un mouvement plein d’admiration.
--Pouvez-vous me dire l’histoire de madame de La Chanterie? demanda Godefroid.
--C’est impossible sans son consentement, répondit le bonhomme, car elle touche à l’un des événements les plus terribles de la politique impériale. Ce fut par mon ami Bordin que j’ai connu Madame, il en a eu tous les secrets, c’est lui qui m’a, pour ainsi dire, amené dans cette maison.
--Quoi qu’il en soit, répondit Godefroid, je vous remercie de m’avoir raconté votre vie, il s’y trouve des leçons pour moi.
--Savez-vous quelle en est la morale?
--Mais, dites, répliqua Godefroid, car je pourrais y voir autre chose que ce que vous y voyez!...
--Eh bien! le plaisir, dit le bonhomme, est un accident dans la vie du chrétien, il n’en est pas le but, et nous comprenons cela trop tard.
--Et qu’arrive-t-il quand on se christianise? demanda Godefroid.
--Tenez! fit le bonhomme.
Il indiqua du doigt à Godefroid une inscription en lettres d’or sur un fond noir que le nouveau pensionnaire n’avait pu voir, puisqu’il entrait pour la première fois dans la chambre du bonhomme. Godefroid, qui se retourna, lut: TRANSIRE BENEFACIENDO.
--Voilà, mon enfant, le sens qu’on donne alors à la vie. C’est notre devise. Si vous devenez un des nôtres, ce sera là tout votre brevet. Nous lisons cet avis que nous nous donnons à nous-mêmes à toute heure, en nous levant, en nous couchant, en nous habillant... Ah! si vous saviez quels immenses plaisirs comporte l’accomplissement de cette devise!...
--Comme quoi?... dit Godefroid, espérant des révélations.
--D’abord, nous sommes aussi riches que le baron de Nucingen... Mais l’Imitation de Jésus-Christ nous défend d’avoir rien à nous, nous ne sommes que dispensateurs, et si nous avions un seul mouvement d’orgueil, nous ne serions pas dignes d’être des dispensateurs. Ce ne serait pas transire benefaciendo, ce serait jouir par la pensée. Que vous vous disiez avec un certain gonflement de narines, je joue le rôle de la Providence, comme vous auriez pu le penser si vous eussiez été ce matin à ma place en rendant la vie à une famille, vous devenez un Sardanapale! un mauvais! Aucun de ces messieurs ne pense plus à lui-même en faisant le bien, il faut dépouiller toute vanité, tout orgueil, tout amour-propre, et c’est difficile, allez!...
Godefroid souhaita le bonsoir à monsieur Alain, et revint chez lui vivement touché de ce récit; mais sa curiosité fut plus irritée que satisfaite, car la grande figure du tableau que présentait cet intérieur était madame de La Chanterie. La vie de cette femme avait pour lui tant de prix qu’il faisait de cette information le but de son séjour à l’hôtel de La Chanterie. Il entrevoyait bien déjà dans l’association de ces cinq personnes une vaste entreprise de charité; mais il y pensait beaucoup moins qu’à son héroïne.
Le néophyte passa quelques jours à observer mieux qu’il ne l’avait fait jusqu’alors les gens d’élite au milieu desquels il se trouvait, et il devint l’objet d’un phénomène moral que les philanthropes modernes ont dédaigné, par ignorance peut-être. La sphère où il vivait eut une action positive sur Godefroid. La loi qui régit la nature physique relativement à l’influence des milieux atmosphériques pour les conditions d’existence des êtres qui s’y développent, régit également la nature morale; d’où il suit que la réunion des condamnés est un des plus grands crimes sociaux, et que leur isolement est une expérience d’un succès douteux. Les condamnés devraient être livrés à des institutions religieuses et environnés des prodiges du Bien, au lieu de rester au milieu des miracles du Mal. On peut attendre en ce genre un dévouement entier de la part de l’Église; si elle envoie des missionnaires au milieu des nations sauvages ou barbares, avec quelle joie ne donnerait-elle pas à des ordres religieux la mission de recevoir les Sauvages de la civilisation pour les catéchiser; car tout criminel est athée, et souvent sans le savoir. Godefroid trouva ces cinq personnes douées des qualités qu’elles exigeaient de lui; toutes étaient sans orgueil, sans vanité, vraiment humbles et pieuses, sans aucune de ces prétentions qui constituent la dévotion, en prenant ce mot dans son acception mauvaise. Ces vertus étaient contagieuses; il fut pris du désir d’imiter ces héros inconnus, et il finit par étudier passionnément le livre qu’il avait commencé par dédaigner. En quinze jours il réduisit la vie au simple, à ce qu’elle est réellement quand on la considère au point de vue élevé où vous mène l’esprit religieux. Enfin sa curiosité si mondaine d’abord, excitée par tant de motifs vulgaires, se purifia; s’il n’y renonça point, c’est qu’il était difficile de se désintéresser à l’endroit de madame de la Chanterie; mais il montra, sans le vouloir, une discrétion qui fut appréciée par ces hommes en qui l’esprit divin développait une profondeur inouïe dans les facultés, comme chez tous les religieux, d’ailleurs. La concentration des forces morales par quelque système que ce soit en décuple la portée.
--Notre ami n’est pas encore converti, disait le bon abbé de Vèze; mais il demande à l’être....
Une circonstance imprévue hâta la révélation de l’histoire de madame de La Chanterie à Godefroid, en sorte que l’intérêt capital qu’elle présenta fut satisfait promptement.
Paris s’occupait alors du dénoûment à la barrière Saint-Jacques d’un de ces horribles procès criminels qui marquent dans les annales de nos cours d’assises. Ce procès avait tiré son prodigieux intérêt des criminels eux-mêmes dont l’audace, dont l’esprit supérieur à ceux des accusés ordinaires, dont les cyniques réponses épouvantèrent la société. Chose digne de remarque, aucun journal n’entrait à l’hôtel de La Chanterie, et Godefroid n’entendit parler du rejet du pourvoi en cassation formé par les condamnés que par son maître en tenue de livres, car le procès avait eu lieu bien avant son entrée chez madame de La Chanterie.
--Rencontrez-vous, dit-il à ses futurs amis, des gens comme ces atroces coquins, et, quand vous en rencontrez, comment vous y prenez-vous avec eux?...
--D’abord, dit monsieur Nicolas, il n’y a pas d’atroces coquins, il y a des natures malades à mettre à Charenton; mais, en dehors de ces rares exceptions médicales, nous ne voyons que des gens sans religion, ou des gens qui raisonnent mal, et la mission de l’homme charitable est de redresser les âmes, de remettre dans le bon chemin les égarés.
--Et, dit l’abbé de Vèze, tout est possible à l’apôtre, il a Dieu pour lui....
--Si l’on vous envoyait à ces deux condamnés, demanda Godefroid, vous n’en obtiendriez rien.
--Le temps manquerait, fit observer le bonhomme Alain.
--En général, dit monsieur Nicolas, on livre à la religion des âmes qui sont dans l’impénitence finale, et pour un temps insuffisant à faire des prodiges. Les gens de qui vous parlez, entre nos mains, seraient devenus des hommes très distingués, ils sont d’une immense énergie; mais, dès qu’ils ont commis un assassinat, il n’est plus possible de s’en occuper, la justice humaine se les approprie...
--Ainsi, dit Godefroid, vous êtes contre la peine de mort?...
Monsieur Nicolas se leva vivement, et sortit.
--Ne parlez jamais de la peine de mort devant monsieur Nicolas; il a reconnu, dans un criminel à l’exécution duquel il avait été chargé de veiller, son enfant naturel...
--Et il était innocent! reprit M. Joseph.
En ce moment madame de La Chanterie, qui s’était absentée pour quelques instants, revint au salon.
--Enfin, avouez, dit Godefroid en s’adressant à monsieur Joseph, que la société ne peut pas subsister sans la peine de mort, et que ceux à qui, demain matin, l’on coupera...
Godefroid se sentit fermer la bouche avec force par une main vigoureuse, et l’abbé de Vèze emmena madame de La Chanterie pâle et quasi-mourante.
--Qu’avez-vous fait?... dit à Godefroid monsieur Joseph. Emmenez-le, Alain! dit-il en retirant la main avec laquelle il avait bâillonné Godefroid. Et il suivit l’abbé de Vèze chez Madame.
--Venez, dit monsieur Alain à Godefroid, vous nous avez obligés à vous confier les secrets de la vie de Madame.
Les deux amis se trouvèrent alors, au bout de quelques instants, dans la chambre du bonhomme Alain, comme ils y étaient lorsque le vieillard avait dit son histoire au jeune homme.
--Eh bien? dit Godefroid dont la figure annonçait son désespoir d’avoir été la cause de ce qui, dans cette sainte maison, pouvait s’appeler une catastrophe.
--J’attends que Manon vienne nous rassurer, répondit le bonhomme en écoutant le bruit des pas de la domestique dans l’escalier.
--Monsieur, Madame va bien, monsieur l’abbé l’a trompée sur ce qu’on disait! dit Manon en jetant un regard presque courroucé sur Godefroid.
--Mon Dieu! s’écria ce pauvre jeune homme à qui des larmes vinrent aux yeux.
--Allons, asseyez-vous, lui dit monsieur Alain en s’asseyant lui-même.
Et il fit une pause en recueillant ses idées.
--Je ne sais pas, dit le bon vieillard, si j’aurai le talent qu’exige une vie si cruellement éprouvée pour être racontée dignement; vous m’excuserez quand vous ne trouverez pas la parole d’un si pauvre orateur à la mesure des actions et des catastrophes. Songez que je suis sorti du collége depuis longtemps, et que je suis l’enfant d’un siècle où l’on s’occupait plus de la pensée que de l’effet, un siècle prosaïque où l’on ne savait dire les choses que par leur nom.
Godefroid fit un mouvement d’adhésion où le bonhomme Alain put voir une admiration sincère et qui voulait dire: j’écoute.
--Vous venez de le voir, mon jeune ami, reprit le vieillard, il était impossible que vous restassiez plus longtemps parmi nous sans connaître quelques-unes des affreuses particularités de la vie de cette sainte femme. Il est des idées, des allusions, des paroles fatales qui sont complétement interdites dans cette maison, sous peine de rouvrir chez Madame des blessures dont les douleurs, une ou deux fois renouvelées, pourraient la tuer...
--Oh! mon Dieu! s’écria Godefroid, qu’ai-je donc fait?...
--Sans monsieur Joseph qui vous a coupé la parole en pressentant que vous alliez vous occuper du fatal instrument de mort, vous alliez foudroyer cette pauvre Madame... Il est temps que vous sachiez tout, car vous nous appartiendrez, nous en avons aujourd’hui tous la conviction.
--Madame de La Chanterie, dit-il après une pause, est issue d’une des premières familles de la basse Normandie. Elle est en son nom mademoiselle Barbe-Philiberte de Champignelles, d’une branche cadette de cette maison. Aussi fut-elle destinée à prendre le voile si son mariage ne pouvait se faire avec les renonciations d’usage à la légitime, comme cela se pratiquait chez les familles pauvres. Un sieur de La Chanterie, dont la famille était tombée dans une profonde obscurité, quoiqu’elle date de la croisade de Philippe-Auguste, voulut remonter au rang que lui méritait cette ancienneté dans la province de Normandie. Ce gentilhomme avait doublement dérogé, car il avait ramassé quelque trois cent mille écus dans les fournitures des armées du roi, lors de la guerre du Hanovre. Trop confiant dans de telles richesses, grossies par les rumeurs de la province, le fils menait à Paris une vie assez inquiétante pour un père de famille. Le mérite de mademoiselle de Champignelles obtenait quelque célébrité dans le Bessin. Le vieillard, dont le petit fief de La Chanterie se trouve entre Caen et Saint-Lô, entendit déplorer devant lui qu’une si parfaite demoiselle, si capable de rendre un homme heureux, allât finir ses jours dans un couvent; et, sur un désir qu’il témoigna de rechercher cette demoiselle, on lui donna l’espoir d’obtenir des Champignelles, pourvu que ce fût sans dot, la main de mademoiselle Philiberte pour son fils. Il se rendit à Bayeux, il se ménagea quelques entrevues avec la famille de Champignelles, et fut séduit par les grandes qualités de la jeune personne. A seize ans, mademoiselle de Champignelles annonçait tout ce qu’elle devait être. On devinait en elle une piété solide, un bon sens inaltérable, une droiture inflexible, et l’une de ces âmes qui ne doivent jamais se détacher d’une affection, fût-elle ordonnée. Le vieux noble, enrichi par ses maltôtes aux armées, aperçut en cette charmante fille la femme qui pouvait contenir son fils par l’autorité de la vertu, par l’ascendant d’un caractère ferme sans roideur; car, vous l’avez vue? nulle n’est plus douce que madame de La Chanterie; mais aussi nulle ne fut plus confiante qu’elle, elle a jusques au déclin de la vie la candeur de l’innocence, elle ne voulait pas jadis croire au mal, elle a dû le peu de défiance que vous lui connaissez, à ses malheurs. Le vieillard s’engagea, vis-à-vis des Champignelles, à donner quittance au contrat de la légitime de mademoiselle Philiberte; mais, en revanche, les Champignelles, alliés à de grandes maisons, promirent de faire ériger le fief de La Chanterie en baronnie, et ils tinrent parole. La tante du futur époux, madame de Boisfrelon, la femme du Conseiller au Parlement mort dans l’appartement que vous occupez, promit de léguer sa fortune à son neveu. Quand tous ces arrangements furent pris entre les deux familles, le père fit venir son fils. Maître des requêtes au Grand-Conseil, et âgé de vingt-cinq ans au moment de son mariage, le jeune homme avait fait de nombreuses folies avec les jeunes seigneurs de l’époque, en vivant à leur manière; aussi le vieux maltôtier avait-il déjà plusieurs fois payé des dettes considérables. Ce pauvre père, en prévision de nouvelles fautes chez son fils, était assez enchanté de reconnaître à sa future belle-fille une certaine fortune; mais il eut tant de méfiance, qu’il substitua le fief de La Chanterie aux enfants mâles à naître du mariage...
--La Révolution, dit le bonhomme Alain en forme de parenthèse, a rendu la précaution inutile.
--Doué d’une beauté d’ange, d’une adresse merveilleuse à tous les exercices du corps, le jeune maître des requêtes possédait le don de séduction, reprit-il. Mademoiselle de Champignelles devint donc, vous le croirez facilement, très éprise de son mari. Le vieillard, extrêmement heureux des commencements de ce mariage, et croyant à une réforme chez son fils, envoya lui-même les nouveaux mariés à Paris. Ceci se passait au commencement de l’année 1788. Ce fut presque une année de bonheur. Madame de La Chanterie connut les petits soins, les attentions les plus délicates qu’un homme plein d’amour puisse prodiguer à une femme aimée uniquement. Quelque courte qu’elle ait été, la lune de miel a lui sur le cœur de cette si noble et si malheureuse femme. Vous savez qu’alors les mères nourrissaient elles-mêmes leurs enfants, et Madame eut une fille. Cette période, pendant laquelle une femme devait être l’objet d’un redoublement de tendresse, fut au contraire le commencement de malheurs inouïs. Le maître des requêtes fut obligé de vendre tous les biens dont il pouvait disposer pour payer d’anciennes dettes qu’il n’avait pas avouées, et de nouvelles dettes de jeu. Puis, l’Assemblée nationale prononça bientôt la dissolution du Grand-Conseil, du Parlement, de toutes les charges de justice, si chèrement achetées. Le jeune ménage, augmenté d’une fille, fut donc sans autres revenus que ceux des biens substitués et celui de la dot reconnue à madame de La Chanterie. En vingt mois, cette charmante femme, à l’âge de dix-sept ans et demi, se vit obligée de vivre, elle et la fille qu’elle nourrissait, du travail de ses mains, dans un obscur quartier où elle se retira. Elle se vit alors entièrement abandonnée de son mari, qui tomba de degrés en degrés dans la société des créatures de la plus mauvaise espèce. Jamais Madame ne fit un reproche à son mari, jamais elle ne se donna le moindre tort. Elle nous a dit que, pendant ces mauvais jours, elle priait Dieu pour son cher Henri.
--Ce mauvais sujet s’appelait Henri, dit le bonhomme, c’est un nom à ne jamais prononcer, pas plus que celui d’Henriette. Je reprends.
--Ne quittant sa petite chambre de la rue de la Corderie-du-Temple que pour aller chercher sa subsistance ou son ouvrage, madame de La Chanterie suffisait à tout, grâce à cent livres par mois que son beau-père, touché de tant de vertu, lui faisait passer. Néanmoins, en prévoyant que cette ressource pourrait lui manquer, la pauvre jeune femme avait pris la dure profession de faiseuse de corsets, et travaillait pour une célèbre couturière. En effet, le vieux traitant mourut, et sa succession fut dévorée par son fils, à la faveur du renversement des lois de la monarchie. L’ancien maître des requêtes, devenu l’un des plus féroces présidents de tribunal révolutionnaire qui existât, fut la terreur de la Normandie et put ainsi satisfaire toutes ses passions. A son tour emprisonné lors de la chute de Robespierre, la haine de son Département le vouait à une mort certaine. Madame de La Chanterie apprend par une lettre d’adieu le sort qui attend son mari. Aussitôt, après avoir confié sa petite fille à une voisine, elle se rend dans la ville où le misérable était détenu, munie de quelques louis qui composaient sa fortune; ces louis lui servirent à pénétrer dans la prison, elle réussit à faire sauver son mari, qu’elle habille avec ses vêtements à elle, dans des circonstances presque semblables à celles qui, plus tard, servirent si bien madame de Lavalette. Elle fut condamnée à mort, mais on eut honte de donner suite à cette vengeance, et le tribunal, jadis présidé par son mari, facilita sous main sa sortie de prison. Elle revint à Paris, à pied, sans secours, en couchant dans des fermes et souvent nourrie par charité.
--Mon Dieu! s’écria Godefroid.
--Attendez!... reprit le bonhomme, ce n’est rien. En huit ans, la pauvre femme revit trois fois son mari. La première fois, monsieur resta deux fois vingt-quatre heures dans le modeste logement de sa femme, et il lui prit tout son argent en la comblant de marques de tendresse et lui faisant croire à une conversion complète: «J’étais, dit-elle, sans force contre un homme pour qui je priais tous les jours et qui occupait exclusivement ma pensée.» La seconde fois, monsieur de La Chanterie arriva mourant, et de quelle maladie!... elle le soigna, le sauva; puis elle essaya de le rendre à des sentiments et à une vie convenables. Après avoir promis tout ce que cet ange demandait, le révolutionnaire se replongea dans d’effroyables désordres, et n’échappa même à l’action du Ministère Public qu’en venant se réfugier chez sa femme, où il mourut en sûreté.
--Oh! ce n’est rien, s’écria le bonhomme en voyant l’étonnement peint sur la figure de Godefroid. Personne, dans le monde où il vivait, ne savait cet homme marié. Deux ans après la mort du misérable, madame de La Chanterie apprit qu’il existait une seconde madame de La Chanterie, veuve comme elle et comme elle ruinée. Ce bigame avait trouvé deux anges incapables de le trahir.
--Vers 1803, reprit monsieur Alain après une pause, monsieur de Boisfrelon, oncle de madame de La Chanterie, ayant été rayé de la liste des émigrés, vint à Paris et lui remit une somme de deux cent mille francs, que lui avait jadis confiée le vieux traitant, avec mission de la garder pour les enfants de sa nièce. Il engagea la veuve à revenir en Normandie, où elle acheva l’éducation de sa fille, et où, toujours conseillée par l’ancien magistrat, elle acheta, dans d’excellentes conditions, une terre patrimoniale.
--Ah! s’écria Godefroid.
--Ce n’est rien encore, dit le bonhomme Alain, vous n’êtes pas arrivé aux ouragans. Je reprends. En 1807, après quatre années de repos, madame de La Chanterie maria sa fille unique à un gentilhomme dont la piété, les antécédents, la fortune offraient des garanties de toute espèce; un homme qui, selon le dicton populaire, était la coqueluche de la meilleure compagnie du chef-lieu de préfecture où Madame et sa fille passaient l’hiver. Notez que cette compagnie se composait de sept ou huit familles, comptées dans la haute noblesse de France, les d’Esgrignon, les Troisville, les Casteran, les Nouâtre, etc. Au bout de dix-huit mois, cet homme laissa sa femme et disparut dans Paris, où il changea de nom. Madame de La Chanterie ne put apprendre les causes de cette séparation qu’à la clarté de la foudre et au milieu de la tempête. Sa fille, élevée avec des soins minutieux et dans les sentiments religieux les plus purs, garda sur cet événement un silence absolu. Ce défaut de confiance frappa sensiblement madame de La Chanterie. Déjà plusieurs fois elle avait reconnu dans sa fille quelques indices qui trahissaient le caractère aventureux du père, mais augmenté d’une fermeté presque virile. Ce mari s’en alla de son plein gré, laissant ses affaires dans une situation pitoyable. Madame de La Chanterie est encore étonnée aujourd’hui de cette catastrophe, à laquelle aucune puissance humaine n’aurait pu remédier. Les gens qu’elle consulta prudemment avaient tous dit que la fortune du futur était claire et liquide, en terres, sans hypothèques, alors que le bien se trouvait, depuis dix ans, devoir au delà de sa valeur. Aussi les immeubles furent-ils vendus, et la pauvre mariée, réduite à sa seule fortune, revint-elle chez sa mère. Madame de La Chanterie a su plus tard que cet homme avait été soutenu par les gens les plus honorables du pays dans l’intérêt de leur créances; car ce misérable leur devait à tous des sommes plus ou moins considérables. Aussi, dès son arrivée dans la province, madame de La Chanterie avait-elle été regardée comme une proie. Néanmoins il y eut, à cette catastrophe, d’autres raisons qui vous seront révélées par une pièce confidentielle mise sous les yeux de l’empereur. Cet homme avait d’ailleurs depuis longtemps capté la bienveillance des sommités royalistes du département par son dévoûment à la cause royale pendant les temps les plus orageux de la Révolution. Un des émissaires les plus actifs de Louis XVIII, il avait trempé, dès 1793, dans toutes les conspirations, en s’en retirant si savamment, avec tant d’adresse, qu’il finit par inspirer des soupçons. Remercié de ses services par Louis XVIII, et mis en dehors de toute affaire, il était revenu dans ses propriétés déjà grevées depuis longtemps. Ces antécédents obscurs alors (les initiés aux secrets du cabinet royal gardèrent le silence sur un si dangereux coopérateur) rendirent cet homme l’objet d’une espèce de culte dans une ville dévouée aux Bourbons, et où les moyens les plus cruels de la chouannerie étaient admis comme de bonne guerre. Les d’Esgrignon, les Casteran, le chevalier de Valois, enfin l’Aristocratie et l’Église ouvrirent leurs bras à ce diplomate royaliste et le mirent dans leur giron. Cette protection fut corroborée du désir que les créanciers eurent d’être payés. Ce misérable, le pendant de feu de La Chanterie, sut se contenir durant trois années, il afficha la plus haute dévotion et imposa silence à ses vices. Pendant les premiers mois que les nouveaux mariés passèrent ensemble, il eut une espèce d’action sur sa femme; il essaya de la corrompre par ses doctrines, si tant est que l’athéisme soit une doctrine, et par le ton plaisant avec lequel il parlait des principes les plus sacrés. Ce diplomate de bas étage eut, dès son retour au pays, une liaison intime avec un jeune homme, criblé de dettes comme lui, mais qui se recommandait par autant de franchise et de courage qu’il a montré, lui, d’hypocrisie et de lâcheté. Cet hôte, dont les agréments et le caractère, la vie aventureuse devaient influencer une jeune fille, fut, entre les mains du mari, comme un instrument, et il s’en servit pour appuyer ses infâmes théories. Jamais la fille ne fit connaître à la mère l’abîme où le hasard l’avait jetée, car il faut renoncer à parler de prudence humaine en songeant aux minutieuses précautions prises par madame de La Chanterie quand il fut question de marier sa fille unique. Ce dernier coup, dans une vie aussi dévouée, aussi pure, aussi religieuse que celle d’une femme éprouvée par tant de malheurs, rendit madame de La Chanterie d’une défiance envers elle-même qui l’isola d’autant plus de sa fille, que sa fille, en échange de sa mauvaise fortune, exigea presque sa liberté, domina sa mère, et la brusqua même quelquefois. Atteinte ainsi dans toutes ses affections, trompée et dans son dévouement et dans son amour pour son mari, à qui elle avait sacrifié sans une plainte son bonheur, sa fortune et sa vie; trompée dans l’éducation exclusivement religieuse qu’elle avait donnée à sa fille, trompée par la Société même dans l’affaire du mariage, et n’obtenant pas justice dans le cœur où elle n’avait semé que de bons sentiments, elle s’unit étroitement à Dieu, dont la main l’atteignait si fortement. Cette quasi-religieuse allait à l’église tous les matins, elle accomplissait les austérités claustrales, et faisait des économies pour soulager les pauvres.
--Y a-t-il jusqu’à présent une vie plus sainte et plus éprouvée que celle de cette noble femme, si douce avec l’infortune, si courageuse dans le danger et toujours si chrétienne? dit le bonhomme en regardant Godefroid étonné. Vous connaissez Madame, vous savez si elle manque de sens, de jugement, de réflexion; elle a toutes ces qualités au plus haut degré. Eh bien! ces malheurs, qui suffiraient à faire dire d’une existence qu’elle surpasse toutes les autres en adversités, ne sont rien en comparaison de ce que Dieu réservait à cette femme.--Occupons-nous exclusivement de la fille de madame de La Chanterie, dit le bonhomme en reprenant son récit.
--A dix-huit ans, époque de son mariage, mademoiselle de La Chanterie, dit-il, était une jeune fille d’une complexion excessivement délicate, brune, à couleurs éclatantes, svelte, et de la plus jolie figure. Au-dessus d’un front d’une forme élégante, on admirait les plus beaux cheveux noirs en harmonie avec des yeux bruns et d’une expression gaie. Une sorte de mignardise dans la physionomie trompait sur son véritable caractère et sur sa mâle décision. Elle avait de petites mains, de petits pieds, quelque chose de mince, de frêle dans toute sa personne, qui excluait toute idée de force et de vivacité. Ayant toujours vécu près de sa mère, elle était d’une parfaite innocence de mœurs et d’une piété remarquable. Cette jeune personne, de même que madame de La Chanterie, était attachée aux Bourbons jusqu’au fanatisme, ennemie de la révolution française, et ne reconnaissait la domination de Napoléon que comme une plaie que la providence infligeait à la France, en punition des attentats de 1793. Cette conformité d’opinion de la belle-mère et du gendre fut, comme toujours en pareille occurrence, une raison déterminante pour le mariage, auquel s’intéressa d’ailleurs toute l’aristocratie du pays. L’ami de ce misérable avait commandé, lors de la reprise des hostilités en 1799, une bande de Chouans. Il paraît que le baron (le gendre de madame de La Chanterie était baron) n’avait d’autre dessein, en liant sa femme et son ami, que de se servir de cette affection pour leur demander aide et secours. Quoique criblé de dettes et sans moyens d’existence, ce jeune aventurier vivait très bien, et pouvait en effet facilement secourir le fauteur des conspirations royalistes.
--Ceci veut quelques mots sur une association qui fit dans ce temps bien du tapage, dit monsieur Alain en interrompant son récit. Je veux vous parler des Chauffeurs. Chaque province de l’Ouest fut alors plus ou moins atteinte par ces brigandages, dont l’objet était beaucoup moins le pillage qu’une résurrection de la guerre royaliste. On profita, dit-on, du grand nombre de réfractaires à la loi sur la conscription, exécutée alors, comme vous le savez, jusqu’à l’abus. Entre Mortagne et Rennes, au delà même et jusque sur les bords de la Loire, il y eut des expéditions nocturnes, qui, dans cette portion de la Normandie, frappèrent principalement sur les détenteurs de biens nationaux. Ces bandes répandirent une terreur profonde dans les campagnes. Ce n’est pas vous tromper que de vous faire observer que, dans certains départements, l’action de la justice fut pendant longtemps paralysée. Ces derniers retentissements de la guerre civile ne firent pas autant de bruit que vous pourriez le croire, habitués que nous sommes aujourd’hui à l’effrayante publicité donnée par la Presse aux moindres procès politiques ou particuliers. Le système du gouvernement impérial était celui de tous les gouvernements absolus. La censure ne laissait rien publier de tout ce qui concernait la politique, excepté les faits accomplis, et encore étaient-ils travestis. Si vous vous donniez la peine de feuilleter le Moniteur, les autres journaux existants, et même ceux de l’Ouest, vous ne trouveriez pas un mot des quatre ou cinq procès criminels qui coûtèrent la vie à soixante ou quatre-vingts brigands. Ce nom, donné, pendant l’époque révolutionnaire, aux Vendéens, aux Chouans et à tous ceux qui prirent les armes pour la maison de Bourbon, fut maintenu judiciairement sous l’Empire aux royalistes victimes de quelques complots isolés. Pour quelques caractères passionnés, l’Empereur et son gouvernement, c’était l’ennemi, tout paraissait être de bonne prise de ce qui se prenait sur lui. Je vous explique ces opinions sans prétendre vous les justifier, et je reprends.
--Maintenant, dit-il après une de ces pauses nécessaires dans les longs récits, admettez de ces Royalistes ruinés par la guerre civile de 1793, soumis à des passions violentes; admettez des natures d’exception dévorées de besoins, comme celles du gendre de madame de La Chanterie et de cet ancien chef, et vous pourrez comprendre comment ils pouvaient se décider à commettre, dans leur intérêt particulier, les actes de brigandage que leur opinion politique autorisait contre le gouvernement impérial, au profit de la bonne cause. Ce jeune chef s’occupait donc à ranimer les brandons de la chouannerie, pour agir au moment opportun. Il y eut alors une crise terrible pour l’Empereur, quand, enfermé dans l’île de Lobau, il parut devoir succomber à l’attaque simultanée de l’Angleterre et de l’Autriche. La victoire de Wagram rendit la conspiration faite à l’intérieur à peu près inutile. Cette espérance d’allumer la guerre civile en Bretagne, en Vendée et dans une partie de la Normandie, eut une fatale coïncidence avec le dérangement des affaires du baron, qui se flatta de faire entreprendre une expédition dont les profits seraient exclusivement appliqués à sauver ses propriétés. Par un sentiment plein de noblesse, sa femme et son ami refusèrent de détourner, dans un intérêt privé, les sommes à prendre à main armée aux recettes de l’État et destinées à solder les réfractaires et les Chouans, à se procurer des armes et des munitions pour opérer une levée de boucliers. Quand, après des discussions envenimées, le jeune chef, appuyé par la femme, eut refusé positivement au mari de lui réserver une centaine de mille francs en écus, dont le recouvrement allait se faire pour le compte de l’armée royale, sur une des Recettes-générales de l’Ouest, le baron disparut pour éviter les ardentes poursuites de plusieurs prises de corps. Les créanciers en voulaient aux biens de la femme et ce misérable avait tari la source de l’intérêt qui porte une épouse à se sacrifier à son mari. Voilà ce qu’ignorait la pauvre madame de La Chanterie; mais ceci n’est rien en comparaison de la trame cachée sous cette explication préliminaire.
--Ce soir, dit le bonhomme après avoir regardé l’heure à sa petite pendule, l’heure est déjà trop avancée, et nous en aurions pour trop longtemps si je voulais vous raconter le reste de cette histoire. Le vieux Bordin, mon ami, que la conduite du fameux procès Simeuse avait illustré dans le parti royaliste, et qui plaida dans l’affaire criminelle dite des Chauffeurs de Mortagne, m’a, lors de mon installation ici, communiqué deux pièces que j’ai gardées, car il mourut quelque temps après. Vous y trouverez les faits beaucoup plus succinctement rédigés que je ne pourrais vous les dire. Ces faits sont si nombreux que je me perdrais dans les détails, et j’en aurais pour plus de deux heures à parler; tandis que là, vous les aurez sous une forme sommaire. Demain matin, je vous achèverai ce qui concerne madame de La Chanterie, car vous serez assez instruit par cette lecture pour que je puisse finir en quelques mots.
Le bonhomme remit des papiers jaunis par le temps à Godefroid, qui, après avoir souhaité le bonsoir à son voisin, se retira dans sa chambre, où il lut avant de s’endormir les deux pièces que voici.
ACTE D’ACCUSATION.
Cour de justice criminelle et spéciale du département de l’Orne.
Le procureur général près la Cour impériale de Caen, nommé pour remplir ses fonctions près la Cour criminelle spéciale établie par décret impérial en date de septembre 1809 et siégeant à Alençon, expose à la Cour les faits suivants, lesquels résultent de la procédure.
Un complot de brigandage, conçu de longue main avec une profondeur inouïe, et qui se rattache à un plan de soulèvement des départements de l’Ouest, a éclaté par plusieurs attentats contre des citoyens et leurs propriétés, mais notamment par l’attaque et le vol à main armée d’une voiture qui transportait, le... mai 180..., la recette de Caen pour le compte de l’État. Cet attentat, qui rappelle les déplorables souvenirs d’une guerre civile si heureusement éteinte, a reproduit les conceptions d’une scélératesse que la flagrance des passions ne justifiait plus.
De l’origine aux résultats, la trame est compliquée, les détails sont nombreux: l’instruction a duré plus d’une année; mais l’évidence, attachée à tous les pas du crime, en a éclairé les préparatifs, l’exécution et les suites.
La pensée du complot appartient au nommé Charles-Amédée-Louis-Joseph Rifoël, se disant chevalier du Vissard, né au Vissard, commune de Saint-Mexme, près Ernée, ancien chef de rebelles.
Ce coupable, à qui S. M. l’Empereur et Roi avait fait grâce lors de la pacification définitive, et qui n’a reconnu la magnanimité du souverain que par de nouveaux crimes, a subi déjà, par le dernier supplice, le châtiment dû à tant de forfaits; mais il est nécessaire de rappeler quelques-unes de ses actions, car il a influé sur les coupables actuellement déférés à la justice, et il se rattache à chaque particularité du procès.
Ce dangereux agitateur, caché, selon l’habitude des rebelles, sous le nom de Pierrot, errait dans les départements de l’Ouest, en y recueillant les éléments d’une nouvelle révolte; mais son asile le plus sûr fut le château de Saint-Savin, résidence d’une dame Lechantre et de sa fille, la dame Bryond, sis commune de Saint-Savin, arrondissement de Mortagne. Ce point stratégique se rattache aux plus affreux souvenirs de la rébellion de 1799. Là, le courrier fut assassiné, sa voiture pillée par une bande de brigands, sous le commandement d’une femme, aidée par le trop fameux Marche-à-terre. Ainsi, dans ces lieux le brigandage est en quelque sorte endémique.
Une intimité que nous n’essaierons pas de qualifier existait depuis plus d’un an entre la dame Bryond et ce nommé Rifoël.
Ce fut dans cette commune qu’eut lieu, dès le mois d’avril 1808, une entrevue entre Rifoël et le nommé Boislaurier, chef supérieur et connu sous le nom d’Auguste dans les funestes rébellions de l’Ouest dont l’esprit a dirigé l’affaire actuellement déférée à la Cour.
Ce point obscur des relations de ces deux chefs, victorieusement établi par de nombreux témoins, a d’ailleurs l’autorité de la chose jugée par l’arrêt de condamnation de Rifoël.
Ce Boislaurier s’entendit dès ce temps avec Rifoël pour agir de concert.
Tous deux, et seuls d’abord, ils se communiquèrent leurs atroces projets, inspirés par l’absence de Sa Majesté impériale et royale qui commandait alors ses armées en Espagne. Dès cette époque, ils durent arrêter, comme base fondamentale de leurs opérations, l’enlèvement des recettes de l’État.
Quelque temps après, le nommé Dubut de Caen expédie au château de Saint-Savin un émissaire, le nommé Hiley, dit le Laboureur, connu depuis longtemps comme voleur de diligences, pour donner des renseignements sur les hommes auxquels on pourrait se fier.
Ce fut ainsi, que, par l’intervention de Hiley, le complot acquit dès l’origine la coopération du nommé Herbomez, surnommé le Général-Hardi, ancien rebelle de la même trempe que Rifoël, et comme lui parjure à l’amnistie.
Herbomez et Hiley recrutèrent alors dans les communes environnantes sept bandits qu’il faut se hâter de faire connaître, et qui sont:
1º Jean Cibot, dit Pille-Miche, l’un des plus hardis brigands du corps formé par Montauran, en l’an VII, l’un des auteurs de l’attaque et de la mort du courrier de Mortagne.
2º François Lisieux, surnommé le Grand-Fils, réfractaire du département de la Mayenne.
3º Charles Grenier, dit Fleur-de-Genêt, déserteur de la 69e demi-brigade.
4º Gabriel Bruce, dit Gros-Jean, un des chouans les plus féroces de la division Fontaine.
5º Jacques Horeau, dit le Stuart, ex-lieutenant de la même demi-brigade, l’un des affidés de Tinténiac, assez connu par sa participation à l’expédition de Quiberon.
6º Marie-Anne Cabot, dit Lajeunesse, ancien piqueur du sieur Carol d’Alençon.
7º Louis Minard, réfractaire.
Ces enrôlés furent logés dans trois communes différentes, chez les nommés Binet, Mélin et Laravinière, aubergistes ou cabaretiers, tous dévoués à Rifoël.
Les armes nécessaires furent aussitôt fournies par le sieur Jean-François Léveillé, notaire, incorrigible correspondant des brigands, le lien intermédiaire entre eux et plusieurs chefs cachés, surnommé le Confesseur; enfin par le nommé Félix Courceuil, ancien chirurgien des armées rebelles de la Vendée, tous deux d’Alençon.
Onze fusils furent cachés dans la maison que possédait le sieur Bryond dans le faubourg d’Alençon, et à son insu; car il habitait alors sa campagne entre Alençon et Mortagne.
Lorsque le sieur Bryond quitta sa femme en l’abandonnant à elle-même dans la fatale route qu’elle devait parcourir, ces fusils, retirés mystérieusement de la maison, furent transportés par la dame Bryond elle-même dans sa voiture au château de Saint-Savin.
Ce fut alors qu’eurent lieu dans le département de l’Orne et les départements circonvoisins ces faits de brigandage qui ne surprirent pas moins les autorités que les habitants de ces contrées, depuis si longtemps paisibles, et qui prouvent que ces détestables ennemis du gouvernement et de l’Empire français avaient été mis dans le secret de la coalition de 1809 par leurs intelligences avec l’étranger.
Le notaire Léveillé, la dame Bryond, Dubut de Caen, Herbomez de Mayenne, Boislaurier du Mans, et Rifoël furent donc les chefs de l’association, à laquelle adhérèrent les coupables déjà punis par l’arrêt qui les a frappés avec Rifoël, ceux qui sont l’objet de la présente accusation, et plusieurs autres qui se sont dérobés par la fuite ou par le silence de leurs complices à l’action de la vindicte publique.
Ce fut Dubut qui, domicilié près de Caen, signala l’envoi de la recette au notaire Léveillé. Dès lors Dubut fait plusieurs voyages de Caen à Mortagne, et Léveillé se montre également sur les routes.
Il faut remarquer ici que, lors du déplacement des fusils, Léveillé, qui vint voir Bruce, Grenier et Cibot dans la maison de Mélin, les ayant trouvés qui arrangeaient les fusils sous un appentis intérieur, aida lui-même à cette opération.
Un rendez-vous général fut pris à Mortagne, à l’hôtel de l’Écu-de-France. Tous les accusés s’y rencontrèrent sous des déguisements différents. Ce fut alors que Léveillé, la dame Bryond, Dubut, Herbomez, Boislaurier et Hiley, le plus habile des complices secondaires, comme Cibot en est le plus hardi, s’assurèrent de la coopération du nommé Vauthier, dit Vieux-Chêne, ancien domestique du fameux Longuy, valet d’écurie de l’hôtel. Vauthier consentit à prévenir la dame Bryond du passage de la voiture de la recette, qui s’arrête ordinairement à cet hôtel.
Le moment arriva bientôt d’opérer la réunion des brigands recrutés et qu’on avait dispersés dans plusieurs logis, tantôt dans une commune et tantôt dans une autre, par les soins de Courceuil et de Léveillé. Cette réunion s’effectue sous les auspices de la dame Bryond, qui fournit une nouvelle retraite aux brigands dans une partie inhabitée du château de Saint-Savin, où elle demeurait près de sa mère, à quelques lieues de Mortagne, depuis sa séparation d’avec son mari. Les brigands, Hiley à leur tête, s’y établissent, y passent plusieurs jours. La dame Bryond a soin de préparer elle-même, avec la fille Godard, sa femme de chambre, toutes les choses nécessaires au coucher et à la nourriture de pareils hôtes. Elle fait porter à ce dessein des bottes de foin, elle visite les brigands dans l’asile qu’elle leur procure, et y retourne plusieurs fois avec Léveillé. Les provisions et les vivres furent apportés sous la direction et par les soins de Courceuil, qui recevait les ordres de Rifoël et de Boislaurier.
L’expédition principale se caractérise, l’armement est accompli; les brigands quittent leur retraite de Saint-Savin, ils opèrent nuitamment en attendant le passage de la recette, et le pays est épouvanté de leurs agressions réitérées.
Il est indubitable que les attentats commis à La Sartinière, à Vonay, au château de Saint-Seny furent commis par cette bande, dont l’audace égale la scélératesse, et qui sut imprimer une si grande terreur que leurs victimes gardèrent toutes le silence, en sorte que la justice s’est arrêtée à des présomptions.
Mais tout en mettant à contribution les acquéreurs de biens nationaux, ces brigands exploraient avec soin le bois du Chesnay, choisi pour être le théâtre de leurs crimes.
Non loin de là, se trouve le village de Louvigny. Une auberge y est tenue par les frères Chaussard, anciens gardes-chasse de la terre de Troisville, qui va servir de rendez-vous final aux brigands. Les deux frères connaissaient d’avance le rôle qu’ils devaient jouer; Courceuil et Boislaurier leur avaient fait depuis longtemps des ouvertures pour ranimer leur haine contre le gouvernement de notre auguste Empereur, en leur annonçant que, parmi les hôtes qui leur viendraient, se trouveraient des hommes de leur connaissance, le redoutable Hiley et le non moins redoutable Cibot.
En effet, le 6, les sept bandits, sous la conduite de Hiley, arrivent chez les frères Chaussard, et ils y passent deux jours. Le chef, le 8, emmène son monde, en disant qu’ils vont à trois lieues, et il commande aux deux frères de leur procurer des subsistances qui furent portées à un embranchement peu distant du village. Hiley revint coucher seul.
Deux hommes à cheval, qui doivent être la dame Bryond et Rifoël, car il est avéré que cette dame accompagnait Rifoël dans ses expéditions, à cheval et déguisée en homme, arrivent dans la soirée, et s’entretiennent avec Hiley.
Le lendemain, Hiley écrit une lettre au notaire Léveillé, que l’un des frères Chaussard porte, et il rapporte aussitôt une réponse.
Deux heures après, la dame Bryond et Rifoël, à cheval, viennent parler à Hiley.
De toutes ces conférences, de ces allées et venues, il résulte la nécessité d’avoir une hache pour briser les caisses. Le notaire reconduit la dame Bryond à Saint-Savin, et l’on y cherche vainement une hache. Le notaire revient, et à moitié route il rencontre Hiley à qui il venait annoncer que l’on n’avait point de hache.
Hiley revient à l’auberge, il y demande un souper pour dix personnes, et il introduit les sept brigands, tous armés cette fois. Hiley fait déposer militairement les armes. On s’assied à table, on soupe à la hâte, et Hiley demande qu’on lui fournissse des aliments en abondance pour les emporter. Puis il prend à part Chaussard l’aîné, pour lui demander une hache. L’aubergiste étonné, s’il faut l’en croire, se refuse à la donner. Courceuil et Boislaurier arrivent, la nuit s’écoule, et ces trois hommes la passèrent à marcher dans la chambre en s’entretenant de leurs complots. Courceuil, dit le Confesseur, le plus subtil de tous ces brigands, s’empare d’une hache; et, sur les deux heures du matin, tous sortent par des issues différentes.
Les moments acquéraient du prix, l’exécution du forfait était fixée à ce jour fatal. Hiley, Courceuil, Boislaurier amènent et placent leur monde. Hiley s’embusque avec Minard, Cabot et Bruce, à droite du bois du Chesnay. Boislaurier, Grenier et Horeau se mettent au centre. Courceuil, Herbomez et Lisieux se tiennent au défilé de la lisière. Toutes ces positions sont indiquées sur le plan géométral dressé par l’ingénieur du cadastre et joint aux pièces.
Cependant la voiture, partie de Mortagne vers une heure du matin, était conduite par le nommé Rousseau, que les événements accusent assez pour que son arrestation ait paru nécessaire. La voiture, menée lentement, devait arriver vers trois heures dans le bois du Chesnay.
Un seul gendarme escortait la voiture, on devait aller déjeuner à Donnery. Trois voyageurs faisaient par occasion route avec le gendarme.
Le voiturier, qui avait marché très lentement avec eux, arrive au pont de Chesnay, à l’entrée du bois de ce nom, pousse ses chevaux avec une vigueur et une vivacité qui fut remarquée, et il se jette dans un chemin de détour qu’on appelle le chemin de Senzey. La voiture échappe aux regards, sa direction n’est indiquée que par le bruit des grelots, le gendarme et les jeunes gens hâtent le pas pour la rejoindre. Un cri part. Ce cri, c’est: «Halte-là, coquins!» Quatre coups de fusil sont tirés.
Le gendarme n’étant pas atteint, tire son sabre et court dans la direction qu’il suppose prise par la voiture. Il est arrêté par quatre hommes armés qui font feu sur lui, son ardeur le préserve, car il s’élance pour dire à l’un des jeunes gens d’aller faire sonner le tocsin au Chesnay; mais deux brigands fondent sur lui et le couchent en joue, il est forcé de faire quelques pas en arrière, et reçoit alors dans l’aisselle gauche, au moment où il veut observer le bois, une balle qui lui a cassé le bras; il tombe et se trouve soudain hors de combat.
Les cris et la fusillade avaient retenti à Donnery. Le brigadier et un des gendarmes de cette résidence accourent; un feu de peloton les amène du côté du bois opposé à celui où se passait la scène de pillage. Le gendarme essaie de pousser des cris pour intimider les brigands, et simule par ses clameurs l’arrivée de secours fictifs. Il crie: «En avant! Par là le premier peloton! Nous les tenons! Par là le second peloton!»
Les brigands de leur côté crient: «Aux armes! Ici, camarades! des hommes au plus tôt!»
Le fracas des décharges ne permet pas au brigadier d’entendre les cris du gendarme blessé, ni d’aider à la manœuvre semblable par laquelle l’autre gendarme tenait les brigands en échec; mais il put distinguer un bruit rapproché de lui, provenant du brisement et de l’enfoncement des caisses. Il s’avance de ce côté, quatre bandits armés le tenant en arrêt, il leur crie: «Rendez-vous, scélérats!»
Ceux-ci répliquent: «N’approche pas ou tu es mort!» Le brigadier s’élance, deux coups d’arme à feu sont tirés, et il est atteint, une balle lui traverse la jambe gauche et pénètre dans les flancs de son cheval. Le brave soldat, baigné dans son sang, est forcé de quitter cette lutte inégale, et il crie, mais en vain: «A moi! les brigands sont au Quesnay!»
Les bandits, restés maîtres du terrain grâce à leur nombre, fouillent la voiture, placée à dessein dans un ravin. Ils avaient voilé, par feinte, la tête au voiturier. On défonce les caisses, les sacs d’argent jonchent le terrain. Les chevaux de la voiture sont dételés, et le numéraire est chargé sur les chevaux. On dédaigne 3,000 francs de billon, et une somme de 103,000 francs est enlevée sur quatre chevaux. On se dirige sur le hameau de Menneville, qui touche au bourg de Saint-Savin. La horde et le butin s’arrêtent à une maison isolée appartenant aux frères Chaussard, et où demeure leur oncle, le nommé Bourget, confident du projet dès l’origine. Ce vieillard, aidé par sa femme, accueille les brigands, leur recommande le silence, décharge l’argent, va leur tirer à boire. La femme était comme en sentinelle auprès du château. Le vieillard dételle les chevaux, les ramène au bois, les rend au voiturier, délivre deux des jeunes gens qu’on avait garrottés, ainsi que le complaisant voiturier. Après s’être reposés à la hâte, les bandits se remettent en route. Courceuil, Hiley, Boislaurier passent leurs complices en revue; et, après avoir délivré de faibles et modiques rétributions à chacun d’eux, la bande s’enfuit chacun de son côté.
Arrivés à un endroit nommé le Champ-Landry, ces malfaiteurs, obéissant à cette voix qui précipite tous les misérables dans les contradictions et les faux calculs du crime, jettent leurs fusils dans un champ de blé. Cette action, faite en commun, est le dernier signe de leur mutuelle intelligence. Frappés de terreur par la hardiesse de leur attentat et par le succès même, ils se dispersent.
Le vol une fois accompli avec les caractères de l’assassinat et de l’attaque à main armée, l’enchaînement d’autres faits se prépare et d’autres acteurs vont agir à propos du récit du vol et de sa destination.
Rifoël, caché dans Paris d’où sa main dirigeait chaque fil de cette trame, transmet à Léveillé l’ordre de lui faire tenir au plus vite cinquante mille francs.
Courceuil, propre à toutes les combinaisons de ces forfaits, avait déjà dépêché Hiley pour instruire Léveillé de la réussite et de son arrivée à Mortagne. Léveillé s’y rend.
Vauthier, sur la fidélité de qui l’on croit pouvoir compter, se charge d’aller trouver l’oncle des Chaussard, il arrive à cette maison, le vieillard lui dit qu’il faut s’adresser à ses neveux, qui ont remis de fortes sommes à la dame Bryond. Néanmoins il lui dit d’attendre sur la route, et il lui donne un sac de douze cents francs que Vauthier apporte à la dame Lechantre pour sa fille.
Sur l’instance de Léveillé, Courceuil retourne chez Bourget, qui, cette fois, l’envoie chez ses neveux directement. Chaussard l’aîné emmène Vauthier dans le bois, lui indique un arbre, et l’on y trouve un sac de mille francs enterré. Enfin, Léveillé, Hiley, Vauthier font de nouveaux voyages, et chaque fois une somme minime, en comparaison de celle à laquelle se monte le vol, est donnée.
Madame Lechantre recevait ces sommes à Mortagne; et, sur une lettre d’avis de sa fille, elle les transporte à Saint-Savin, où la dame Bryond était revenue.
Ce n’est pas ici l’instant d’examiner si la dame Lechantre n’avait pas des connaissances antérieures du complot.
Il suffit pour le moment de remarquer que cette dame quitte Mortagne pour venir à Saint-Savin la veille de l’exécution du crime, et en emmène sa fille; que ces dames se rencontrent au milieu de la route, et reviennent à Mortagne; que le lendemain le notaire, averti par Hiley, se rend d’Alençon à Mortagne, va sur-le-champ chez elles, et les décide plus tard à transporter les fonds si péniblement obtenus des frères Chaussard et de Bourget, dans une maison d’Alençon dont il sera bientôt question, celle du sieur Pannier, négociant.
La dame Lechantre écrit au garde de Saint-Savin de la venir chercher elle et sa fille à Mortagne pour les conduire par la traverse vers Alençon.
Ces fonds, montant en tout à 20,000 francs, sont chargés la nuit, et la fille Godard aide à ce chargement.
Le notaire avait tracé l’itinéraire. On arrive à l’auberge d’un des affidés, le nommé Louis Chargegrain, dans la commune de Littray. Malgré les précautions prises par le notaire, qui vint au-devant de la carriole, il se trouva des témoins, et l’on vit descendre les porte-manteaux et les sacoches qui contenaient l’argent.
Mais, au moment où Courceuil et Hiley, déguisés en femmes, se concertaient, sur une place d’Alençon, avec le sieur Pannier, trésorier des rebelles depuis 1794, et tout acquis à Rifoël, pour savoir comment faire passer à Rifoël la somme demandée, la terreur causée par les arrestations commencées, par les perquisitions, fut telle, que la dame Lechantre, troublée, alla de nuit en fugitive, de l’auberge où elle était, emmenant sa fille par les chemins détournés, abandonnant le notaire Léveillé, pour se réfugier dans les cachettes pratiquées au château de Saint-Savin. Les mêmes alarmes assiégeaient les autres coupables. Courceuil, Boislaurier et son parent Dubut changeaient deux mille francs d’écus contre de l’or, chez un négociant et s’enfuyaient par la Bretagne en Angleterre.
En arrivant à Saint-Savin, les dames Lechantre et Bryond apprennent l’arrestation de Bourget, celle du voiturier, celle des réfractaires.
Les magistrats, la gendarmerie, les autorités frappaient des coups si sûrs, qu’il parut urgent de soustraire la dame Bryond aux investigations de la justice, car elle était l’objet du dévouement de tous ces malfaiteurs subjugués par elle. Aussi la dame Bryond quitte-t-elle Saint-Savin, et se cache-t-elle d’abord dans Alençon, où ses fidèles délibèrent et parviennent à la celer dans la cave de Pannier.
Ici, de nouveaux incidents se développent.
Depuis l’arrestation de Bourget et de sa femme, les Chaussard se refusaient à tout nouveau versement, en se prétendant trahis. Cette défection inattendue arrivait au moment où le plus urgent besoin d’argent se déclarait chez tous les complices, ne fût-ce que pour se mettre en sûreté. Rifoël avait soif d’argent. Hiley, Cibot, Léveillé commençaient à soupçonner les frères Chaussard.
Ici se place un nouvel incident qui appelle les rigueurs de la justice.
Deux gendarmes chargés de découvrir la dame Bryond réussissent à pénétrer chez Pannier, ils y assistent à une délibération; mais ces hommes, indignes de la confiance de leurs chefs, au lieu d’arrêter la dame Bryond, succombent à ses séductions. Ces indignes militaires, nommés Ratel et Mallet, prodiguent à cette femme les marques du plus vif intérêt, et s’offrent à la conduire sans danger auprès des Chaussard, pour les forcer à restitution.
La dame Bryond part sur un cheval, déguisée en homme, accompagnée de Ratel, de Mallet, et de la fille Godard. Elle fait la route de nuit. Elle arrive; elle a seule, avec l’un des frères Chaussard, une conférence animée. Elle s’était armée d’un pistolet, décidée à brûler la cervelle à son complice en cas de refus; mais elle se fait conduire dans le bois, et en revient avec une lourde sacoche. Au retour, elle trouve du billon et des pièces de douze sous pour une valeur de quinze cents francs.
On propose alors une descente de tous les complices qui peuvent être réunis chez les Chaussard pour s’emparer d’eux et les soumettre à des tortures.
Pannier, apprenant cet insuccès, entre en fureur, il éclate en menaces; et la dame Bryond, quoique le menaçant à son tour de la colère de Rifoël, est forcée de fuir.
Tous ces détails sont dus aux aveux de Ratel.
Mallet, touché de cette situation, propose un asile à la dame Bryond. Tous vont coucher dans le bois de Troisville. Puis Mallet et Ratel, accompagnés de Hiley et de Cibot, se rendent la nuit chez les frères Chaussard; mais cette fois ils apprennent que les deux frères ont quitté le pays, que le reste de l’argent est certainement déplacé.
Ce fut le dernier effort du complot pour faire le recouvrement des deniers du vol.
Maintenant il convient d’établir la part caractéristique de chacun des auteurs de cet attentat.
Dubut, Boislaurier, Gentil, Herbomez, Courceuil et Hiley sont les chefs, les uns délibérant, les autres agissant.
Boislaurier, Dubut et Courceuil, tous trois fugitifs et contumaces, sont des habitués de rébellion, des fauteurs de troubles, les implacables ennemis de Napoléon le Grand, de ses victoires, de sa dynastie et de son gouvernement, de nos nouvelles lois, de la constitution de l’Empire.
Herbomez et Hiley ont audacieusement exécuté, comme bras, ce qu’ils avaient conçu comme tête.
La culpabilité des sept instruments du crime, de Cibot, Lisieux, Grenier, Bruce, Horeau, Cabot, Minard, est évidente; elle ressort des aveux de ceux d’entre eux qui sont sous la main de la Justice, car Lisieux est mort pendant l’instruction, et Bruce est contumace.
La conduite tenue par Rousseau le voiturier est empreinte de complicité. Sa lenteur pendant la route, la précipitation avec laquelle il a excité ses chevaux à l’entrée du bois, sa persévérance à soutenir qu’il avait eu la tête voilée, tandis que le chef des brigands lui fit ôter son mouchoir en lui disant de les reconnaître, selon le témoignage des jeunes gens; toutes ces particularités sont de violentes présomptions de connivence.
Quant à la dame Bryond, au notaire Léveillé, quelle complicité fut plus connexe, plus continue que la leur? ils ont constamment fourni les moyens du crime, ils l’ont connu, secouru. Léveillé voyageait à tout propos. La dame Bryond inventait stratagèmes sur stratagèmes, elle a risqué tout, jusqu’à sa vie, pour assurer la rentrée des fonds. Elle prête son château, sa voiture, elle est dans le complot dès l’origine; elle n’en a pas détourné le principal chef, quand elle pouvait employer sa coupable influence à l’empêcher. Elle a entraîné sa femme de chambre, la fille Godard. Léveillé a si bien trempé dans l’exécution, qu’il a cherché à procurer la hache que demandaient les brigands.
La femme Bourget, Vauthier, les Chaussard, Pannier, la dame Lechantre, Mallet et Ratel ont tous participé au crime à des degrés différents, ainsi que les aubergistes Melin, Binet, Laravinière et Chargegrain.
Bourget est mort pendant l’instruction, après avoir fait des aveux qui ôtent toute incertitude sur la part prise par Vauthier, par la dame Bryond; et s’il a tâché d’atténuer les charges qui pèsent sur sa femme et sur son neveu Chaussard, les motifs de ses réticences sont faciles à comprendre.
Mais les Chaussard ont sciemment nourri les brigands, ils les ont vus armés, ils ont été témoins de toutes leurs dispositions, et ils ont laissé prendre la hache nécessaire au brisement des caisses, en sachant quel en était l’usage. Enfin ils ont recélé, ont vu porter des sommes provenant du vol, et ils en ont caché, dissipé la plus forte part.
Pannier, ancien trésorier des rebelles, a caché la dame Bryond; il est l’un des plus dangereux complices de ce crime, il le connaissait dès l’origine. A lui commencent des relations inconnues et qui restent obscures, mais que la justice surveillera. C’est le fidèle de Rifoël, le dépositaire des secrets du parti contre-révolutionnaire dans l’Ouest; il a regretté que Rifoël ait introduit dans le complot des femmes et se soit confié à elles; il a envoyé des sommes à Rifoël, et il a recélé l’argent du vol.
Quant à la conduite des deux gendarmes, Ratel et Mallet, elle mérite les dernières rigueurs de la justice, ils ont trahi leurs devoirs. L’un d’eux, prévoyant son sort, s’est suicidé, mais après avoir fait d’importantes révélations. L’autre, Mallet, n’a rien nié; ses aveux épargnent toute incertitude.
La dame Lechantre, malgré ses constantes dénégations, a tout connu. L’hypocrisie de cette femme, qui tâche d’abriter sa prétendue innocence sous les pratiques d’une menteuse dévotion, a des antécédents qui prouvent sa décision, son intrépidité dans les cas extrêmes. Elle allègue qu’elle a été trompée par sa fille, qu’elle croyait qu’il s’agissait de fonds appartenant au sieur Bryond. Ruse grossière! Si le sieur Bryond avait eu des fonds, il n’eût pas quitté le pays pour éviter d’être témoin de sa déconfiture. La dame Lechantre fut rassurée contre la honte du vol, quand elle le vit approuvé par son allié Boislaurier. Mais comment explique-t-elle la présence de Rifoël à Saint-Savin, les courses et les relations de ce jeune homme avec sa fille, le séjour des brigands servis par la fille Godard, par la dame Bryond? Elle allègue un profond sommeil, elle se retranche dans une prétendue habitude de se coucher à sept heures du soir, et elle ne sait que répondre quand le magistrat instructeur lui fait observer qu’alors elle se levait au jour, et qu’au jour elle devait apercevoir quelques traces du complot et du séjour de tant de gens, s’inquiéter des sorties et des rentrées nocturnes de sa fille. Elle objecte alors qu’elle était en prières. Cette femme est un modèle d’hypocrisie. Enfin son voyage le jour du crime, le soin qu’elle prend d’emmener sa fille à Mortagne, sa course avec l’argent, sa fuite précipitée quand tout est découvert, le soin qu’elle prend de se cacher, les circonstances mêmes de son arrestation, tout prouve une complicité de longue main. Elle n’a pas agi en mère qui veut éclairer sa fille et l’arracher à son danger, mais en complice qui tremble; et sa complicité n’a pas été l’égarement de la tendresse, elle est le fruit de l’esprit de parti, l’inspiration d’une haine connue contre le gouvernement de Sa Majesté impériale et royale. Un égarement maternel ne l’excuserait pas d’ailleurs: et nous ne devons pas oublier que le consentement de longue date, prémédité, doit être le signe le plus évident de la complicité.
Ainsi que les éléments du crime, ses artisans sont à découvert. On voit le monstrueux assemblage des délires d’une faction avec les amorces de la rapine, l’assassinat conseillé par l’esprit de parti, sous l’égide duquel on essaie de se justifier à soi-même les plus ignobles excès. La voix des chefs donne le signal du pillage des deniers publics pour solder des crimes ultérieurs; de vils et farouches stipendiaires l’effectuent à bas prix, ne reculent pas devant l’assassinat; et des fauteurs de rébellion, non moins coupables, aident au partage, au recel du butin. Quelle société tolérerait de pareils attentats? La justice n’a pas assez de rigueur pour les punir.
Sur quoi la Cour de justice criminelle et spéciale aura à décider si les nommés Herbomez, Hiley, Cibot, Grenier, Horeau, Cabot, Minard, Melin, Binet, Laravinière, Rousseau, femme Bryond, Léveillé, femme Bourget, Vauthier, Chaussard aîné, Pannier, veuve Lechantre, Mallet, tous ci-dessus dénommés et qualifiés, accusés présents, et les nommés Boislaurier, Dubut, Courceuil, Bruce, Chaussard cadet, Chargegrain, fille Godard, ces derniers absents et fugitifs, sont ou ne sont pas coupables des faits mentionnés dans le présent acte d’accusation.
Fait à Caen, au parquet, ce 1er décembre 180...
Signé: baron BOURLAC.
Cette pièce judiciaire, beaucoup plus brève et impérieuse que ne le sont les actes d’accusation d’aujourd’hui, si minutieux, si complets sur les plus légères circonstances et surtout sur la vie antérieure au crime des accusés, agita profondément Godefroid. La sécheresse de cet acte, où la plume officielle narrait à l’encre rouge les détails principaux de l’affaire, fut pour son imagination une cause de travail. Les récits contenus, concis, sont pour certains esprits des textes où ils s’enfoncent en en parcourant les mystérieuses profondeurs.
Au milieu de la nuit, aidé par le silence, par les ténèbres, par la corrélation terrible que le bonhomme Alain venait de lui faire pressentir entre cet écrit et madame de La Chanterie, Godefroid appliqua toutes les forces de son intelligence à développer ce thème terrible.
Évidemment, ce nom de Lechantre devait être le nom patronymique des La Chanterie, à qui, sous la République et sous l’Empire, on avait sans doute retranché leur nom aristocratique.
Il entrevit les paysages où ce drame s’était accompli. Les figures des complices secondaires passèrent sous ses yeux. Il se dessina fantastiquement non pas le nommé Rifoël, mais un chevalier du Vissard, un jeune homme quasi semblable au Fergus de Walter Scott, enfin le jacobite français. Il développa le roman de la passion d’une jeune fille grossièrement trompée par l’infamie d’un mari (roman alors à la mode), et aimant un jeune chef en révolte contre l’Empereur, donnant, comme Diana Vernon, à plein collier dans une conspiration, s’exaltant, et, une fois lancée sur cette pente dangereuse, ne s’arrêtant plus! Avait-elle donc roulé jusqu’à l’échafaud?
Godefroid apercevait tout un monde. Il errait sous les bocages normands, il y voyait le chevalier breton et madame Bryond dans les haies; il habitait le vieux château de Saint-Savin; il assistait aux scènes diverses de séduction de tant de personnages, en se figurant ce notaire, ce négociant, et tous ces hardis chefs de chouans. Il devinait le concours presque général d’une contrée où vivait le souvenir des expéditions du fameux Marche-à-Terre, des comtes de Bauvan, de Longuy, du massacre de la Vivetière, de la mort du marquis de Montauran, dont les exploits lui avaient été déjà racontés par madame de La Chanterie.
Cette espèce de vision des choses, des hommes, des lieux, fut rapide. En songeant qu’il s’agissait de l’imposante, de la noble et pieuse vieille femme dont les vertus agissaient sur lui au point de le métamorphoser, Godefroid saisit avec un mouvement de terreur la seconde pièce que le bonhomme Alain lui avait donnée, et qui était intitulée:
Précis pour madame Henriette Bryond des Tours-Minières, née Lechantre de La Chanterie.
--Plus de doute! se dit Godefroid.
Voici la teneur de cette pièce:
«Nous sommes condamnés et coupables; mais si jamais le souverain a eu raison d’user de son droit de grâce, n’est-ce pas dans les circonstances de cette cause?
»Il s’agit d’une jeune femme, qui a déclaré être mère, et condamnée à mort.
»Sur le seuil d’une prison, en présence de l’échafaud qui l’attend, cette femme dira la vérité.
»La Vérité plaidera pour elle, elle lui devra sa grâce.
»Le procès jugé par la Cour criminelle d’Alençon a eu comme tous les procès où il se trouve un grand nombre d’accusés réunis par un complot qu’a inspiré l’esprit de parti, des portions sérieusement obscures.
»La chancellerie de Sa Majesté Impériale et Royale sait à quoi s’en tenir aujourd’hui sur le personnage mystérieux nommé Le Marchand, dont la présence dans le département de l’Orne n’a pas été niée par le Ministère Public pendant le cours des débats, mais que l’Accusation n’a pas jugé convenable de faire comparaître, et que la Défense n’avait ni la faculté d’amener ni le pouvoir de trouver.
»Ce personnage est, comme le Parquet, la Préfecture, la Police de Paris et la Chancellerie de S. M. I. et R. le savent, le sieur Bernard-Polydor Bryond des Tours-Minières, correspondant, depuis 1794, du comte de Lille, connu à l’étranger comme baron des Tours-Minières, et dans les fastes de la police parisienne sous le nom de Contenson.
»C’est un homme qui fait exception, un homme dont la noblesse et la jeunesse ont été déshonorées par des vices si exigeants, par une immoralité si profonde, par des écarts si criminels, que cette infâme vie eût certainement abouti à l’échafaud sans l’art avec lequel il a su se rendre utile par son double rôle, indiqué par son double nom. Mais de plus en plus dominé par ses passions, par ses besoins renaissants, il finira par tomber au-dessous de l’infamie, et servira bientôt dans les derniers rangs, malgré d’incontestables talents et un esprit remarquable.
»Lorsque la perspicacité du comte de Lille n’a plus permis à Bryond de toucher l’or de l’étranger, il a voulu sortir de l’arène ensanglantée où ses besoins l’avaient jeté.
»N’était-elle plus assez féconde, cette carrière? fut-ce donc le remords ou la honte qui ramena cet homme dans le pays où ses propriétés, grevées de dettes à son départ, devaient offrir peu de ressources à son génie? Il est impossible de le croire. Il est plus vraisemblable de lui supposer une mission à remplir dans ces départements où couvaient encore quelques étincelles de nos discordes civiles.
»En observant le pays où sa perfide coopération aux intrigues de l’Angleterre et du comte de Lille lui livra la confiance des familles attachées au parti vaincu par le génie de notre immortel empereur, il rencontra un des anciens chefs de révolte avec qui, lors de l’expédition de Quiberon, et lors du dernier soulèvement des rebelles en l’an VII, il avait eu des rapports comme envoyé de l’étranger. Il favorisa les espérances de ce grand agitateur qui a payé du dernier supplice ses trames contre l’État. Bryond put alors pénétrer les secrets de cet incorrigible parti qui méconnaît à la fois et la gloire de S. M. l’empereur Napoléon Ier et les vrais intérêts du pays, unis dans cette personne sacrée.
»A l’âge de trente-cinq ans, affectant la piété la plus sincère, professant un dévouement sans bornes aux intérêts du comte de Lille et un culte pour les insurgés qui dans l’Ouest ont trouvé la mort dans la lutte, déguisant avec habileté les restes d’une jeunesse épuisée, mais qui se recommandait par quelques dehors, et vivement protégé par le silence de ses créanciers, par une complaisance inouïe chez tous les ci-devant du pays, cet homme, vrai sépulcre blanchi, fut introduit, avec tant de titres à la considération, auprès de la dame Lechantre, à qui l’on croyait une grande fortune.
»On complota de faire épouser la fille unique de madame Lechantre, la jeune Henriette, à ce protégé des ci-devant.
»Prêtres, ex-nobles, créanciers, chacun dans un intérêt différent, loyal chez les uns, cupide chez les autres, aveugle chez la plupart, tous enfin conspirèrent l’union de Bernard Bryond avec Henriette Lechantre.
»Le bon sens du notaire chargé des affaires de madame Lechantre, et quelque défiance peut-être, furent cause de la perte de la jeune fille. Le sieur Chesnel, notaire d’Alençon, mit la terre de Saint-Savin, unique bien de la future épouse, sous le régime dotal, en en réservant l’habitation et une modique rente à la mère.
»Les créanciers, qui supposaient à la dame Lechantre, à raison de son esprit d’ordre et d’économie, des capitaux considérables, furent déçus dans leurs espérances; et tous, croyant à l’avarice de cette dame, firent des poursuites qui mirent à nu la situation précaire de Bryond.
»Des dissidences graves éclatèrent alors entre les nouveaux époux, et elles donnèrent lieu à la jeune femme de connaître les mœurs dépravées, l’athéisme religieux et politique, dirai-je le mot? l’infamie de l’homme auquel sa destinée avait été si fatalement unie. Bryond, forcé de mettre sa femme dans le secret des trames odieuses formées contre le gouvernement impérial, donne sa maison pour asile à Rifoël du Vissard.
»Le caractère de Rifoël, aventureux, brave, généreux, exerçait sur tous ceux qui l’approchaient des séductions dont les preuves abondent dans les procès criminels jugés devant trois Cours spéciales criminelles.
»L’influence irrésistible, l’empire absolu qu’il obtint sur une jeune femme qui se voyait au fond d’un abîme, n’est que trop visible par la catastrophe dont l’horreur la jette en suppliante aux pieds du trône. Mais ce que la Chancellerie de Sa Majesté Impériale et Royale peut aisément faire vérifier, c’est la complaisance infâme de Bryond, qui, loin de remplir ses devoirs de guide et de conseil auprès de l’enfant qu’une pauvre mère abusée lui avait confiée, se plut à serrer les nœuds de l’intimité de la jeune Henriette et du chef des rebelles.
»Le plan de cet odieux personnage, qui se fait gloire de tout mépriser, de ne considérer en toute chose que la satisfaction de ses passions, et qui ne voit que des obstacles vulgaires dans les sentiments dictés par la morale civile ou religieuse, ce plan, le voici.
»C’est ici le lieu de remarquer combien cette combinaison est familière à un homme qui, depuis 1794, joue un double rôle, et qui, pendant huit ans, a pu tromper le comte de Lille et ses adhérents, tromper peut-être aussi la police générale de l’Empire: de tels hommes n’appartiennent-ils pas à qui les paye le plus?
»Bryond poussait Rifoël au crime, il insistait pour des attaques à main armée sur les recettes de l’État et pour une large contribution levée sur les acquéreurs de biens nationaux, au moyen de tortures affreuses qui portèrent l’effroi dans cinq départements, et qu’il a inventées. Il exigeait que trois cent mille francs lui fussent remis pour liquider ses biens.
»En cas de résistance de la part de sa femme ou de Rifoël, il se proposait de se venger du profond mépris qu’il inspirait à cette âme droite, en les livrant l’un et l’autre à la rigueur des lois dès qu’ils auraient accompli quelque crime capital.
»Quand il vit l’esprit de parti plus fort que ses intérêts chez les deux êtres qu’il avait liés l’un à l’autre, il disparut et revint à Paris muni de renseignements complets sur la situation des départements de l’Ouest.
»Les frères Chaussard et Vauthier furent les correspondants de Bryond, la Chancellerie le sait.
»Revenu secrètement et déguisé dans le pays, aussitôt que l’attentat fut commis sur la recette de Caen, Bryond, sous le nom de Le Marchand, se mit en relation secrète avec monsieur le préfet et les magistrats. Aussi qu’arriva-t-il? Jamais conspiration plus étendue, et à laquelle participaient tant de personnes et placées à des degrés si différents de l’échelle sociale, ne fut plus promptement connue par la justice que ne l’a été celle dont l’agression éclata par l’attaque de la recette de Caen. Tous les coupables ont été suivis, épiés, six jours après l’attentat, avec une perspicacité qui dénotait la plus entière connaissance des plans et des individus. L’arrestation, le procès, la mort de Rifoël et de ses complices en sont une preuve que nous donnons uniquement pour démontrer notre certitude; la Chancellerie, nous le répétons, en sait plus que nous à ce sujet.
»Si jamais condamné dut recourir à la clémence du souverain, n’est-ce pas Henriette Lechantre?
»Entraînée par la passion, par des idées de rébellion qu’elle a sucées avec le lait, elle est certainement inexcusable aux yeux de la justice; mais, aux yeux du plus magnanime des empereurs, la plus infâme des trahisons, le plus violent de tous les enthousiasmes, ne plaideront-ils pas cette cause?
»Le plus grand capitaine, l’immortel génie qui fit grâce au prince de Hatzfeld et qui sait deviner comme Dieu même les raisons nées de la fatalité du cœur, ne voudra-t-il pas admettre la puissance, invincible au jeune âge, qui milite pour excuser ce crime, quelque grand qu’il soit?
»Vingt-deux têtes sont déjà tombées sous le glaive de la justice, par les arrêts de trois Cours criminelles; il ne reste plus que celle d’une jeune femme de vingt ans, d’une mineure: l’empereur Napoléon le Grand ne la laissera-t-il pas au repentir? N’est-ce pas une part à faire à Dieu?...
»Pour Henriette Le Chantre, épouse de Bryond des Tours-Minières.
»Son défenseur,
»BORDIN,
»Avoué près le tribunal de première instance du département de la Seine.»
Ce drame effroyable troubla le peu de sommeil que prit Godefroid. Il rêva du dernier supplice tel que le médecin Guillotin l’a fait dans un but de philanthropie. A travers les chaudes vapeurs d’un cauchemar, il entrevit une jeune femme, belle, exaltée, subissant les derniers apprêts et traînée dans une charrette, montant sur l’échafaud, et criant: Vive le roi!
La curiosité poignait Godefroid. Au petit jour, il se leva, s’habilla, marcha par sa chambre, et finit par se coller à sa croisée, regardant machinalement le ciel en reconstruisant, comme ferait un auteur moderne, ce drame en plusieurs volumes. Et il voyait toujours sur ce fond ténébreux de Chouans, de gens de la campagne, de gentilshommes provinciaux, de chefs, de gens de justice, d’avocats, d’espions, se détacher radieuses les figures de la mère et de la fille; de la fille abusant sa mère, de la fille victime d’un monstre, victime de son entraînement pour un de ces hommes hardis que plus tard on qualifia de héros, et à qui l’imagination de Godefroid prêtait des ressemblances avec les Charette, les Georges Cadoudal, avec les géants de cette lutte entre la république et la monarchie.
Dès que Godefroid entendit le bonhomme Alain se remuant dans sa chambre, il y alla; mais après avoir entr’ouvert la porte il revint chez lui. Le vieillard, agenouillé à son prie-Dieu, faisait ses prières du matin. L’aspect de cette tête blanchie, abîmée dans une pose pleine de piété, ramena Godefroid à ses devoirs oubliés, il se mit à prier fervemment.
--Je vous attendais, lui dit le bonhomme, en voyant entrer Godefroid au bout d’un quart d’heure, je suis allé au-devant de votre impatience en me levant plus tôt qu’à l’ordinaire.
--Madame Henriette?... demanda Godefroid avec une anxiété visible.
--Est la fille de Madame, répondit le vieillard en interrompant Godefroid. Madame s’appelle Lechantre de La Chanterie. Sous l’Empire, on ne reconnaissait ni les titres nobiliaires, ni les noms ajoutés aux noms patronymiques ou primitifs. Ainsi la baronne des Tours-Minières s’appelait la femme Bryond. Le marquis d’Esgrignon reprenait son nom de Carol, il était le citoyen Carol, et plus tard le sieur Carol. Les Troisville devenaient les sieurs Guibelin.
--Mais qu’est-il arrivé? l’Empereur a-t-il fait grâce?
--Hélas! non, répondit Alain. L’infortunée petite femme, à vingt et un ans, a péri sur l’échafaud. Après avoir lu la note de Bordin, l’Empereur répondit à peu près en ces termes à son Grand-Juge:
«Pourquoi s’acharner à l’espion? Un agent n’est plus un homme, il ne doit plus en avoir les sentiments; il est un rouage dans une machine, Bryond a fait son devoir. Si les instruments de ce genre n’étaient pas ce qu’ils sont, des barres d’acier, et intelligents seulement dans le sens de la domination qu’ils servent, il n’y aurait pas de gouvernement possible. Il faut que les arrêts de la justice criminelle spéciale s’exécutent, autrement mes magistrats n’auraient plus de confiance en eux ni en moi. D’ailleurs, les soldats de ces gens-là sont morts, et ils étaient moins coupables que les chefs. Enfin, il faut apprendre aux femmes de l’Ouest à ne pas tremper dans les complots. C’est précisément parce que c’est une femme que l’arrêt frappe que la justice doit avoir son cours. Il n’y a pas d’excuse possible devant les intérêts du pouvoir.» Telle est la substance de ce que le Grand-Juge voulut bien répéter à Bordin de son entretien avec l’Empereur. En apprenant que la France et la Russie ne tarderaient pas à se mesurer, que l’Empereur serait obligé d’aller à sept cent lieues de Paris attaquer un pays immense et désert, Bordin comprit les véritables motifs de l’inclémence de l’Empereur. Pour obtenir la tranquillité dans l’Ouest, déjà plein de réfractaires, il parut nécessaire à Napoléon d’imprimer une profonde terreur. Aussi le Grand-Juge conseilla à l’avoué de ne plus s’occuper de ses clients.
--De sa cliente, dit Godefroid.
--Madame de La Chanterie était condamnée à vingt-deux ans de réclusion, dit Alain. Déjà transférée à Bicêtre, près de Rouen, pour subir sa peine, on ne devait s’occuper d’elle qu’après avoir sauvé son Henriette qui, depuis les affreux débats, lui était devenue si chère que, sans la promesse de Bordin de lui obtenir grâce de la vie, on ne croit pas que Madame aurait survécu au prononcé de l’arrêt. On trompa donc cette pauvre mère. Elle vit sa fille après l’exécution des condamnés à mort par l’arrêt, sans savoir que ce répit était dû à une fausse déclaration de grossesse.
--Ah! je comprends tout!... s’écria Godefroid.
--Non, mon cher enfant, il est des choses qu’on ne devine pas. Madame a cru sa fille vivante pendant bien longtemps...
--Comment?
--Voici. Quand madame des Tours-Minières apprit par Bordin le rejet de son recours en grâce, cette sublime petite femme eut le courage d’écrire une vingtaine de lettres datées de six mois en six mois postérieurement à son exécution, afin de faire croire à son existence, et d’y graduer les souffrances d’une maladie imaginaire jusqu’à la mort. Ces lettres embrassaient un laps de temps de deux années. Madame de La Chanterie fut donc préparée à la mort de sa fille, mais à une mort naturelle: elle n’en apprit le supplice qu’en 1814. Elle resta deux années entières détenue, confondue avec les plus infâmes créatures de son sexe, portant l’habillement de la prison; mais, grâce aux instances des Champignelles et des Beauséant, elle fut, dès la seconde année, mise dans une chambre particulière où elle vivait comme une religieuse cloîtrée.
--Et les autres?
--Le notaire Léveillé, d’Herbomez, Hiley, Cibot, Grenier, Hureau, Cabot, Minard, Mallet, furent condamnés à mort et exécutés le même jour. Pannier, condamné à vingt ans de travaux forcés, ainsi que Chaussard et Vauthier, furent marqués et envoyés au bagne; mais l’Empereur fit grâce à Chaussard et à Vauthier; Mélin, Laravinière et Binet furent condamnés à cinq ans de réclusion. La femme Bourget fut condamnée à vingt-deux ans de réclusion. Chargegrain et Rousseau furent acquittés. Les contumaces furent tous condamnés à mort; moins la fille Godard, qui n’est autre, vous le devinez, que notre pauvre Manon...
--Manon!... s’écria Godefroid stupéfait.
--Oh! vous ne connaissez pas encore Manon! répliqua le bon Alain. Cette dévouée créature, condamnée à vingt-deux ans de réclusion, se livra pour servir madame de La Chanterie en prison. Notre cher vicaire est le prêtre de Mortagne qui donna les derniers sacrements à madame la baronne des Tours-Minières, qui eut le courage de la conduire à l’échafaud, et à qui elle a donné le dernier baiser d’adieu. Ce courageux et sublime prêtre avait assisté le chevalier du Vissard. Notre cher abbé de Vèze a donc connu tous les secrets de ces conspirateurs...
--Je vois où ses cheveux ont blanchi! dit Godefroid.
--Hélas! reprit Alain, il a reçu d’Amédée du Vissard la miniature de madame des Tours-Minières, la seule image qui reste d’elle; aussi l’abbé devint-il sacré pour madame de La Chanterie, au jour où elle rentra glorieusement dans la vie sociale...
--Et comment?... dit Godefroid étonné.
--Mais à la rentrée de Louis XVIII, en 1814. Boislaurier, le jeune frère de monsieur de Boisfrelon, avait les ordres du roi pour soulever l’Ouest en 1809, et plus tard encore, en 1812. Leur nom est Dubut, le Dubut de Caen est leur parent. Ils étaient trois frères: Dubut de Boisfranc, président à la Cour des aides; Dubut de Boisfrelon, le conseiller au Parlement, et Dubut-Boislaurier, capitaine de dragons. Le père avait donné les noms de trois différentes propriétés à ses fils, en en faisant des savonnettes à vilain, car le grand-père de ces Dubut vendait de la toile. Le Dubut de Caen, qui put se sauver, appartenait aux Dubut restés dans le commerce, et il espérait, par son dévouement à la cause royale, obtenir de succéder au titre de monsieur de Boisfranc. Aussi Louis XVIII a-t-il accompli le vœu de ce fidèle serviteur, qui fut grand prévôt en 1815, et plus tard procureur général sous le nom de Boisfranc; il est mort premier président d’une Cour royale. Le marquis du Vissard, frère aîné du pauvre chevalier, créé pair de France et comblé d’honneurs par le roi, fut nommé lieutenant dans la Maison rouge, et préfet après la dissolution de la Maison rouge. Le frère de monsieur d’Herbomez a été fait comte et receveur général. Le pauvre banquier Pannier est mort de chagrin au bagne. Boislaurier est mort sans enfants, lieutenant-général et gouverneur d’un château royal. Messieurs de Champignelles, de Beauséant, le duc de Verneuil et le Garde des Sceaux ont présenté madame de La Chanterie au roi. «--Vous avez bien souffert pour moi, madame la baronne; vous avez droit à toute ma faveur et à toute ma reconnaissance, a-t-il dit.--Sire, a-t-elle répondu, Votre Majesté a tant de douleurs à consoler, que je ne veux pas faire peser sur elle le poids d’une douleur inconsolable. Vivre dans l’oubli, pleurer ma fille et faire du bien, voilà ma vie. Si quelque chose peut adoucir mon malheur, c’est la bonté de mon roi, c’est le plaisir de voir que la Providence n’a pas rendu tant de dévouement inutile.»
--Et qu’a fait Louis XVIII? demanda Godefroid.
--Le roi fit restituer deux cent mille francs à madame de La Chanterie, car la terre de Saint-Savin a été vendue pour satisfaire le fisc, répondit le bonhomme. Les lettres de grâce expédiées pour madame la baronne et sa servante contiennent le regret du roi des souffrances supportées pour son service, en reconnaissant que le zèle de ses serviteurs était allé trop loin dans les moyens d’exécution; mais, chose horrible et qui vous semblera le trait le plus curieux du caractère de ce monarque, il employa Bryond dans sa contre-police pendant tout son règne.
--Oh! les rois! les rois! s’écria Godefroid. Et ce misérable vit-il encore?
--Non. Ce misérable, qui du moins cachait son nom sous celui de Contenson, est mort vers la fin de l’année 1829 ou au commencement de 1830. En arrêtant un criminel qui se sauvait sur le toit d’une maison, il tomba dans la rue. Louis XVIII partageait les idées de Napoléon sur les hommes de police. Madame de La Chanterie est une sainte, elle prie pour l’âme de ce monstre, et fait dire pour lui deux messes par an. Quoique défendue par le père d’un grand orateur et l’un des célèbres avocats du temps, madame de La Chanterie, qui ne connut les dangers de sa fille qu’au moment du transport des fonds, et encore parce qu’elle fut éclairée par son parent Boislaurier, ne put jamais établir son innocence. Le président du Ronceret et le vice-président du tribunal d’Alençon, Blondet, essayèrent vainement de sauver notre pauvre dame; l’influence du conseiller à la Cour impériale qui présidait la Cour spéciale criminelle, le fameux Mergi, plus tard procureur général, fanatiquement dévoué à l’autel et au trône, et qui fit tomber plus d’une tête bonapartiste, fut telle sur ses deux collègues, qu’il obtint la condamnation de la pauvre baronne de La Chanterie. Messieurs Bourlac et Mergi mirent un acharnement inouï dans les débats. Le président appelait la baronne des Tours femme Bryond, et Madame, femme Lechantre. Les noms des accusés sont tous ramenés au système républicain et presque tous dénaturés. Ce procès eut des détails extraordinaires, et je ne me les rappelle pas tous; mais il m’est resté dans la mémoire un trait d’audace qui peut servir à vous peindre quels hommes étaient ces Chouans. La foule pour assister aux débats dépassait tout ce que votre imagination s’en figure; elle remplissait les corridors, et, sur la place, elle ressemblait au rassemblement des jours de marché. Un jour à l’ouverture de l’audience, avant l’arrivée de la Cour, Pille-Miche, le fameux Chouan, saute, par-dessus la balustrade, au milieu de la foule, joue des coudes, se mêle à ce monde, et s’enfuit avec le flot de cette foule effrayée, brochant comme un sanglier, m’a dit Bordin. Les gendarmes, la garde courent sus, et il fut repris sur l’escalier au moment où il gagnait la place. Ce trait d’audace fit doubler la garde. On commanda sur la place un piquet de gendarmerie, car on craignait que, parmi la foule, il ne se trouvât des Chouans prêts à donner aide et secours aux accusés. Il y eut trois personnes écrasées dans la foule par suite de ces tentatives. Depuis on a su que Contenson (de même que mon vieil ami Bordin, je ne puis l’appeler ni baron des Tours-Minières, ni Bryond, qui est un nom de la vieille race), on a su, dis-je, que ce misérable a soustrait et dissipé soixante mille francs des fonds volés; il en a donné dix mille au jeune Chaussard, qu’il a embauché dans la police, en lui inoculant ses goûts et ses vices; mais aucun de ses complices ne fut heureux. Le Chaussard contumace fut jeté dans la mer par monsieur de Boislaurier, dès qu’il apprit, par un mot de Pannier, la trahison de ce drôle à qui Contenson avait conseillé de rejoindre les conspirateurs fugitifs pour les surveiller. Vauthier fut tué dans Paris sans doute par un des obscurs et dévoués compagnons du chevalier du Vissard. Enfin, le plus jeune des Chaussard fut assassiné dans une de ces affaires nocturnes particulières à la police; il est à croire que Contenson se débarrassa de ses réclamations ou de ses remords en le recommandant, comme on dit, au prône. Madame de La Chanterie plaça ses fonds sur le Grand-Livre, et acheta cette maison, pour obéir à un désir de son oncle, le vieux conseiller de Boisfrelon, qui lui donna l’argent nécessaire à l’acquisition. Ce quartier tranquille était voisin de l’archevêché, où notre cher abbé fut placé près du cardinal. Ce fut la principale de toutes les raisons de Madame pour ne pas s’opposer au vœu du vieillard, dont la fortune, après vingt-cinq ans de révolutions, était restreinte à six mille francs de rente. D’ailleurs, Madame souhaitait terminer par une vie presque claustrale les effroyables malheurs qui, depuis vingt-six ans, l’accablaient. Vous devez maintenant vous expliquer la majesté, la grandeur de cette victime, auguste, j’ose le dire...
--Oui, dit Godefroid, l’empreinte de tous les coups qu’elle a reçus lui donne je ne sais quoi de grand et de majestueux.
--Chaque blessure, chaque nouvelle atteinte a redoublé chez elle la patience, la résignation, reprit Alain; mais si vous la connaissiez comme nous la connaissons, si vous saviez combien vive est sa sensibilité, combien est active l’inépuisable tendresse qui sort de ce cœur, vous seriez effrayé de compter les larmes versées, les prières ferventes adressées à Dieu. Il a fallu, comme elle, n’avoir connu qu’une rapide saison de bonheur, pour résister à tant de secousses! C’est un cœur tendre, une âme douce contenus dans un corps d’acier, endurci par les privations, par les travaux, par les austérités.
--Elle explique la longue vie des solitaires, dit Godefroid.
--Par certains jours, je me demande quel est le sens d’une pareille existence?... Dieu réserve-t-il ces dernières, ces cruelles épreuves à celles de ses créatures qui doivent s’asseoir près de lui le lendemain de leur mort? dit le bonhomme Alain, sans savoir qu’il exprimait naïvement toute la doctrine de Swedenborg sur les anges.
--Comment, s’écria Godefroid, madame de La Chanterie a été confondue avec...
--Madame a été sublime dans sa prison, répondit Alain. Elle a réalisé pendant trois ans la fiction du vicaire de Wakefield, car elle a converti plusieurs de ces femmes de mauvaise vie qui l’entouraient. Pendant sa détention, en observant les mœurs des recluses, elle a été prise de cette grande pitié pour les douleurs du peuple qui l’oppresse et qui fait d’elle la reine de la charité parisienne. Au milieu de l’affreux Bicêtre de Rouen, elle a conçu le plan à la réalisation duquel nous nous sommes voués. Ce fut, comme elle le dit, un rêve délicieux, une inspiration angélique au milieu de l’enfer; elle n’imaginait jamais pouvoir le réaliser. Ici, quand, en 1819, le calme parut renaître à Paris, elle revint à son rêve. Madame la duchesse d’Angoulême, depuis la Dauphine, la duchesse de Berry, l’archevêque, plus tard le chancelier, quelques personnes pieuses donnèrent libéralement les premières sommes qui furent nécessaires. Ce fonds s’augmenta de la portion disponible de nos revenus, sur lesquels chacun de nous ne prend que le strict nécessaire.
Des larmes vinrent aux yeux de Godefroid.
--Nous sommes les desservants fidèles d’une Idée chrétienne, et nous appartenons corps et âme à cette Œuvre, dont le génie, dont la fondatrice est la baronne de La Chanterie, que vous nous entendez appeler si respectueusement Madame.
--Ah! je serai tout à vous, dit Godefroid en tendant les mains au bonhomme.
--Comprenez-vous maintenant qu’il est des sujets de conversation interdits absolument ici, même par allusion? reprit le vieillard. Comprenez-vous les obligations de délicatesse que chacun des habitants de cette maison contracte envers celle qui nous semble être une sainte? Comprenez-vous les séductions qu’exerce une femme sacrée par tant de malheurs, qui sait tant de choses, à qui toutes les infortunes ont dit leur dernier mot, qui de chaque adversité garde un enseignement, de qui toutes les vertus ont eu la double sanction des épreuves les plus dures et d’une constante pratique, de qui l’âme est sans tache, sans reproche, qui de la maternité n’a connu que les douleurs, de l’amour conjugal que les amertumes, à qui la vie n’a souri que pendant quelques mois, à qui le Ciel réserve sans doute quelque palme, pour prix de tant de résignation, de douceur dans les chagrins? n’a-t-elle pas sur Job l’avantage de n’avoir jamais murmuré? Ne vous étonnez plus de trouver sa parole si puissante, sa vieillesse si jeune, son âme si communicative, ses regards si convaincants; elle a reçu des pouvoirs extraordinaires pour confesser les souffrances, car elle a tout souffert. Toute douleur se tait auprès d’elle.
--C’est une vivante Image de la Charité! s’écria Godefroid enthousiasmé. Serai-je des vôtres?
--Il vous faut accepter les épreuves, et avant tout CROYEZ! s’écria doucement le vieillard. Tant que vous n’aurez pas la foi, tant que vous n’aurez pas absorbé dans votre cœur et dans votre intelligence le sens divin de l’épître de saint Paul sur la Charité, vous ne pouvez pas participer à nos œuvres.
Godefroid baissa la tête.
Paris, 1843-1845.
LE DÉPUTÉ D’ARCIS.
I.--TOUTE ÉLECTION COMMENCE PAR DES REMUE-MÉNAGE.
A la fin du mois d’avril 1839, sur les dix heures du matin, le salon de madame Marion, veuve d’un ancien receveur général du département de l’Aube, offrait un coup d’œil étrange. De tous les meubles, il n’y restait que les rideaux aux fenêtres, la garniture de cheminée, le lustre et la table à thé. Le tapis d’Aubusson, décloué quinze jours avant le temps, obstruait les marches du perron, et le parquet venait d’être frotté à outrance, sans en être plus clair. C’était une espèce de présage domestique concernant l’avenir des élections qui se préparaient sur toute la surface de la France. Souvent les choses sont aussi spirituelles que les hommes. C’est un argument en faveur des Sciences Occultes.
Le vieux domestique du colonel Giguet, frère de madame Marion, achevait de chasser la poussière qui s’était glissée dans le parquet pendant l’hiver. La femme de chambre et la cuisinière apportaient, avec une prestesse qui dénotait un enthousiasme égal à leur attachement, les chaises de toutes les chambres de la maison, et les entassaient dans le jardin.
Hâtons-nous de dire que les arbres avaient déjà déplié de larges feuilles à travers lesquelles on voyait un ciel sans nuages. L’air du printemps et le soleil du mois de mai permettaient de tenir ouvertes et la porte-fenêtre et les deux fenêtres de ce salon qui forme un carré long.
En désignant aux deux femmes le fond du salon, la vieille dame ordonna de disposer les chaises sur quatre rangs de profondeur, entre chacun desquels elle fit laisser un passage d’environ trois pieds. Chaque rangée présenta bientôt un front de dix chaises d’espèces diverses. Une ligne de chaises s’étendit le long des fenêtres et de la porte vitrée. A l’autre bout du salon, en face des quarante chaises, madame Marion plaça trois fauteuils derrière la table à thé qui fut recouverte d’un tapis vert, et sur laquelle elle mit une sonnette.
Le vieux colonel Giguet arriva sur ce champ de bataille au moment où sa sœur inventait de remplir les espaces vides de chaque côté de la cheminée en y faisant apporter les deux banquettes de son antichambre, malgré la calvitie du velours qui comptait déjà vingt-quatre ans de service.
--Nous pouvons asseoir soixante-dix personnes, dit-elle triomphalement à son frère.
--Dieu veuille que nous ayons soixante-dix amis! répondit le colonel.
--Si, après avoir reçu pendant vingt-quatre ans, tous les soirs, la société d’Arcis-sur-Aube, il nous manquait, dans cette circonstance, un seul de nos habitués!... dit la vieille dame d’un air de menace.
--Allons, répondit le colonel en haussant les épaules et interrompant sa sœur, je vais vous en nommer dix qui ne peuvent pas, qui ne doivent pas venir. D’abord, dit-il en comptant sur ses doigts: Antonin Goulard, le sous-préfet, et d’un! Le procureur du roi, Frédéric Marest, et de deux! M. Olivier Vinet, son substitut, trois! M. Martener, le juge d’instruction, quatre! Le juge de paix...
--Mais je ne suis pas assez sotte, dit la vieille dame en interrompant son frère à son tour, pour vouloir que les gens en place assistent à une réunion dont le but est de donner un député de plus à l’Opposition... Cependant Antonin Goulard, le camarade d’enfance et de collége de Simon sera très content de le voir député, car...
--Tenez, ma sœur, laissez-nous faire notre besogne, à nous autres hommes... Où donc est Simon?
--Il s’habille, répondit-elle. Il a bien fait de ne pas déjeuner, car il est très nerveux, et quoique notre jeune avocat ait l’habitude de parler au tribunal, il appréhende cette séance comme s’il devait y rencontrer des ennemis.
--Ma foi! j’ai souvent eu à supporter le feu des batteries ennemies; eh bien! mon âme, je ne dis pas mon corps, n’a jamais tremblé; mais, s’il fallait me mettre là, dit le vieux militaire en se plaçant à la table à thé, regarder les quarante bourgeois qui seront assis en face, bouche béante, les yeux braqués sur les miens, et s’attendant à des périodes ronflantes et correctes... j’aurais ma chemise mouillée avant d’avoir trouvé mon premier mot.
--Et il faudra cependant, mon cher père, que vous fassiez cet effort pour moi, dit Simon Giguet en entrant par le petit salon, car s’il existe dans le département de l’Aube un homme dont la parole y soit puissante, c’est assurément vous. En 1815....
--En 1815, dit ce petit vieillard admirablement conservé, je n’ai pas eu à parler, j’ai rédigé tout bonnement une petite proclamation qui a fait lever deux mille hommes en vingt-quatre heures... Et c’est bien différent de mettre son nom au bas d’une page qui sera lue par un département, ou de parler à une assemblée. A ce métier-là Napoléon lui-même a échoué. Lors du dix-huit brumaire, il n’a dit que des sottises aux Cinq-Cents.
--Enfin, mon cher père, reprit Simon, il s’agit de toute ma vie, de ma fortune, de mon bonheur... Tenez, ne regardez qu’une seule personne, et figurez-vous que vous ne parlez qu’à elle... vous vous en tirerez...
--Mon Dieu! je ne suis qu’une vieille femme, dit madame Marion; mais, dans une pareille circonstance, et en sachant de quoi il s’agit, mais... je serai éloquente!
--Trop éloquente peut-être! dit le colonel. Et dépasser le but, ce n’est pas y atteindre. Mais de quoi s’agit-il donc? reprit-il en regardant son fils. Depuis deux jours vous attachez à cette candidature des idées... Si mon fils n’est pas nommé, tant pis pour Arcis, voilà tout.
Ces paroles, dignes d’un père, étaient en harmonie avec toute la vie de celui qui les disait. Le colonel Giguet, un des officiers les plus estimés qu’il y eût dans la grande armée, se recommandait par un de ces caractères dont le fond est une excessive probité, jointe à une grande délicatesse. Jamais il ne se mit en avant, les faveurs devaient venir le chercher; aussi resta-t-il onze ans simple capitaine d’artillerie dans la Garde, où il ne fut nommé chef de bataillon qu’en 1813, et major en 1814. Son attachement presque fanatique pour Napoléon ne lui permit pas de servir les Bourbons après la première abdication. Enfin, son dévouement en 1815 fut tel, qu’il eût été banni sans le comte de Gondreville qui le fit effacer de l’ordonnance et finit par lui obtenir et une pension de retraite et le grade de colonel.
Madame Marion, née Giguet, avait un autre frère qui devint colonel de gendarmerie à Troyes, et qu’elle avait suivi là dans le temps. Elle y épousa M. Marion, receveur général de l’Aube.
Feu M. Marion, le receveur général, avait pour frère un premier président d’une cour impériale. Simple avocat d’Arcis, ce magistrat avait prêté son nom pendant la Terreur au fameux Malin de l’Aube, représentant du peuple, pour l’acquisition de la terre de Gondreville. Aussi tout le crédit de Malin, devenu sénateur et comte, fut-il au service de la famille Marion. Le frère de l’avocat eut ainsi la recette générale de l’Aube à une époque où, loin d’avoir à choisir entre trente solliciteurs, le gouvernement était fort heureux de trouver un sujet qui voulût accepter de si glissantes places.
Marion, le receveur général, recueillit la succession de son frère le président, et madame Marion celle de son frère le colonel de gendarmerie. En 1814, le receveur général éprouva des revers. Il mourut en même temps que l’Empire, mais sa veuve trouva quinze mille francs de rentes dans les débris de ces diverses fortunes accumulées. Le colonel de gendarmerie Giguet avait laissé son bien à sa sœur, en apprenant le mariage de son frère l’artilleur, qui, vers 1806, épousa l’une des filles d’un riche banquier de Hambourg. On sait quel fut l’engouement de l’Europe pour les sublimes troupiers de l’empereur Napoléon!
En 1814, madame Marion, quasi ruinée, revint habiter Arcis, sa patrie, où elle acheta sur la Grande-Place l’une des plus belles maisons de la ville, et dont la situation indique une ancienne dépendance du château. Habituée à recevoir beaucoup de monde à Troyes, où régnait le receveur général, son salon fut ouvert aux notabilités du parti libéral d’Arcis. Une femme accoutumée aux avantages d’une royauté de salon n’y renonce pas facilement. De toutes les habitudes, celles de la vanité sont les plus tenaces.
Bonapartiste, puis libéral, car, par une des plus étranges métamorphoses, les soldats de Napoléon devinrent presque tous amoureux du système constitutionnel, le colonel Giguet fut pendant la Restauration le président naturel du comité directeur d’Arcis, qui se composa du notaire Grévin, de son gendre Beauvisage, et de Varlet fils, le premier médecin d’Arcis, beau-frère de Grévin, et de quelques autres notabilités libérales.
--Si notre cher enfant n’est pas nommé, dit madame Marion après avoir regardé dans l’antichambre et dans le jardin pour voir si personne ne pouvait l’écouter, il n’aura pas mademoiselle Beauvisage; car il y a pour lui, dans le succès de sa candidature, un mariage avec Cécile.
--Cécile?... fit le vieillard en ouvrant les yeux et regardant sa sœur d’un air de stupéfaction.
--Il n’y a peut-être que vous dans tout le département, mon frère, qui puissiez oublier la dot et les espérances de mademoiselle Beauvisage.
--C’est la plus riche héritière du département de l’Aube, dit Simon Giguet.
--Mais il me semble que mon fils n’est pas à dédaigner, reprit le vieux militaire: il est votre héritier, il a déjà le bien de sa mère, et je compte lui laisser autre chose que mon nom tout sec.
--Tout cela mis ensemble ne fait pas trente mille francs de rente, et il y a déjà des gens qui se présentaient avec cette fortune-là, sans compter leur position...
--Et...? demanda le colonel.
--Et on les a refusés!
--Que veulent donc les Beauvisage? fit le colonel en regardant alternativement sa sœur et son fils.
On peut trouver extraordinaire que le colonel Giguet, frère de madame Marion, chez qui la société d’Arcis se réunissait tous les jours depuis vingt-quatre ans, dont le salon était l’écho de tous les bruits, de toutes les médisances, de tous les commérages du département de l’Aube, et où peut-être il s’en fabriquait, ignorât des événements et des faits de cette nature; mais son ignorance paraîtra naturelle dès qu’on aura fait observer que ce noble débris des vieilles phalanges napoléoniennes se couchait et se levait avec les poules, comme tous les vieillards qui veulent vivre toute leur vie. Il n’assistait donc jamais aux conversations intimes. Il existe en province deux conversations intimes, celle qui se tient officiellement quand tout le monde est réuni, joue aux cartes et babille; puis celle qui mitonne, comme un potage bien soigné, lorsqu’il ne reste devant la cheminée que trois ou quatre amis de qui l’on est sûr et qui ne répètent rien de ce qui se dit, que chez eux, quand ils se trouvent avec trois ou quatre autres amis bien sûrs aussi.
Depuis neuf ans, depuis le triomphe de ses idées politiques, le colonel vivait presque en dehors de la société. Levé toujours en même temps que le soleil, il s’adonnait à l’horticulture, il adorait les fleurs, et, de toutes les fleurs, il ne cultivait que les roses. Il avait les mains noires du vrai jardinier, il soignait ses carrés. Ses carrés! ce mot lui rappelait les carrés d’hommes multicolores alignés sur les champs de bataille. Toujours en conférence avec son garçon jardinier, il se mêlait peu, surtout depuis deux ans, à la société, qu’il entrevoyait par échappées. Il ne faisait en famille qu’un repas, le dîner; car il se levait de trop bonne heure pour pouvoir déjeuner avec son fils et sa sœur. On doit aux efforts de ce colonel la fameuse rose-Giguet, que connaissent tous les amateurs. Ce vieillard, passé à l’état de fétiche domestique, était exhibé, comme bien on le pense, dans les grandes circonstances. Certaines familles jouissent d’un demi-dieu de ce genre, et s’en parent comme on se pare d’un titre.
--J’ai cru deviner que, depuis la Révolution de Juillet, répondit madame Marion à son frère, madame Beauvisage aspire à vivre à Paris. Forcée de rester ici tant que vivra son père, elle a reporté son ambition sur la tête de son futur gendre, et la belle dame rêve les splendeurs de la vie politique.
--Aimerais-tu Cécile? dit le colonel à son fils.
--Oui, mon père.
--Lui plais-tu?
--Je le crois, mon père; mais il s’agit aussi de plaire à la mère et au grand-père. Quoique le bonhomme Grévin veuille contrarier mon élection, le succès déterminerait madame Beauvisage à m’accepter, car elle espérera me gouverner à sa guise, être ministre sous mon nom...
--Ah! la bonne plaisanterie! s’écria madame Marion. Et pourquoi nous compte-t-elle?...
--Qui donc a-t-elle refusé? demanda le colonel à sa sœur.
--Mais, depuis trois mois, Antonin Goulard et le procureur du roi, monsieur Frédéric Marest, ont reçu, dit-on, de ces réponses équivoques qui sont tout ce qu’on veut, excepté un oui!
--Oh! mon Dieu! fit le vieillard en levant les bras, dans quel temps vivons-nous! Mais Lucie est la fille d’un bonnetier et la petite-fille d’un fermier. Madame Beauvisage veut-elle donc avoir un comte de Cinq-Cygne pour gendre!
--Mon frère, ne vous moquez pas des Beauvisage. Cécile est assez riche pour pouvoir choisir un mari partout, même dans le parti auquel appartiennent les Cinq-Cygne. Mais j’entends la cloche qui vous annonce des électeurs, je vous laisse, et je regrette bien de ne pouvoir écouter ce qui va se dire.
II.--RÉVOLTE D’UN BOURG-POURRI LIBÉRAL.
Quoique 1839 soit, politiquement parlant, bien éloigné de 1847, on peut encore se rappeler aujourd’hui les élections qui produisirent la coalition, tentative éphémère que fit la chambre des députés pour réaliser la menace d’un gouvernement parlementaire; menace à la Cromwell qui, sans un Cromwell, ne pouvait aboutir, sous un prince ennemi de la fraude, qu’au triomphe du système actuel où les chambres et les ministres ressemblent aux acteurs de bois que fait jouer le propriétaire du spectacle de Guignolet, à la grande satisfaction des passants toujours ébahis.
L’arrondissement d’Arcis-sur-Aube se trouvait alors dans une singulière situation, il se croyait libre de choisir un député. Depuis 1816 jusqu’en 1836, on y avait toujours nommé l’un des plus lourds orateurs du côté gauche, l’un des dix-sept qui furent tous appelés grands citoyens par le parti libéral, enfin l’illustre François Keller, de la maison Keller frères, le gendre du comte de Gondreville. Gondreville, une des plus magnifiques terres de la France, est située à un quart de lieue d’Arcis. Ce banquier, récemment nommé comte et pair de France, comptait sans doute transmettre à son fils, alors âgé de trente ans, sa succession électorale pour le rendre un jour apte à la pairie.
Déjà chef d’escadron dans l’état-major, et l’un des favoris du prince royal, Charles Keller, devenu vicomte, appartenait au parti de la cour citoyenne. Les plus brillantes destinées semblaient promises à un jeune homme puissamment riche, plein de courage, remarqué par son dévouement à la nouvelle dynastie, petit-fils du comte de Gondreville, et neveu de la maréchale de Carigliano; mais cette élection, si nécessaire à son avenir, présentait de grandes difficultés à vaincre.
Depuis l’accession au pouvoir de la classe bourgeoise, Arcis éprouvait un vague désir de se montrer indépendant. Aussi les dernières élections de François Keller avaient-elles été troublées par quelques républicains dont les casquettes rouges et les barbes frétillantes n’avaient pas trop effrayé les gens d’Arcis. En exploitant les dispositions du pays, le candidat radical put réunir trente ou quarante voix. Quelques habitants humiliés de voir leur ville comptée au nombre des bourgs-pourris de l’opposition se joignirent aux démocrates, quoique ennemis de la démocratie. En France, au scrutin des élections, il se forme des produits politico-chimiques où les lois des affinités sont renversées.
Or, nommer le jeune commandant Keller en 1839, après avoir nommé le père pendant vingt ans, accusait une véritable servitude électorale contre laquelle se révoltait l’orgueil de plusieurs bourgeois enrichis qui croyaient bien valoir, et monsieur Malin, comte de Gondreville, et les banquiers Keller frères, et les Cinq-Cygne, et même le roi des Français! Aussi les nombreux partisans du vieux Gondreville, le roi du département de l’Aube, attendaient-ils une nouvelle preuve de son habileté tant de fois éprouvée. Pour ne pas compromettre l’influence de sa famille dans l’arrondissement d’Arcis, ce vieil homme d’État proposerait sans doute pour candidat un homme du pays qui céderait sa place à Charles Keller, en acceptant des fonctions publiques; cas parlementaire qui rend l’élu du peuple sujet à réélection.
Quand Simon Giguet pressentit, au sujet des élections, le fidèle ami du comte, l’ancien notaire Grévin, ce vieillard répondit que sans connaître les intentions du comte de Gondreville, il faisait de Charles Keller son candidat, et emploierait toute son influence à cette nomination. Dès que cette réponse du bonhomme Grévin circula dans Arcis, il y eut une réaction contre lui. Quoique, durant trente ans de notariat, cet Aristide champenois eût possédé la confiance de la ville, qu’il eût été maire d’Arcis de 1804 à 1814, et pendant les Cent-Jours; quoique l’opposition l’eût accepté pour chef jusqu’au triomphe de 1830, époque à laquelle il refusa les honneurs de la mairie en objectant son grand âge; enfin, quoique la ville, pour lui témoigner son affection, eût alors pris pour maire son gendre, monsieur Beauvisage, on se révolta contre lui, et quelques jeunes gens allèrent jusqu’à le taxer de radotage. Les partisans de Simon Giguet se tournèrent vers Philéas Beauvisage, le maire, et le mirent d’autant mieux de leur côté, que, sans être mal avec son beau-père, il affichait une indépendance qui dégénérait en froideur, mais que lui laissait le fin beau-père, en y voyant un excellent moyen d’action sur la ville d’Arcis.
M. le maire, interrogé la veille sur la place publique, avait déclaré qu’il nommerait le premier inscrit sur la liste des éligibles d’Arcis, plutôt que de donner sa voix à Charles Keller, qu’il estimait d’ailleurs infiniment.
--Arcis ne sera plus un bourg-pourri! dit-il, ou j’émigre à Paris.
Flattez les passions du moment, vous devenez partout un héros, même à Arcis-sur-Aube.
--M. le maire, dit-on, vient de mettre le sceau à la fermeté de son caractère.
Rien ne marche plus rapidement qu’une révolte légale. Dans la soirée, madame Marion et ses amis organisèrent pour le lendemain une réunion des électeurs indépendants, au profit de Simon Giguet, le fils du colonel. Ce lendemain venait de se lever et de mettre sens dessus dessous toute la maison pour recevoir les amis sur l’indépendance desquels on comptait.
Simon Giguet, candidat-né d’une petite ville jalouse de nommer un de ses enfants, avait, comme on le voit, aussitôt mis à profit ce mouvement des esprits pour devenir le représentant des besoins et des intérêts de la Champagne Pouilleuse. Cependant toute la considération et la fortune de la famille Giguet étaient l’ouvrage du comte de Gondreville. Mais, en matière d’élection, y a-t-il des sentiments?
Cette scène est écrite pour l’enseignement des pays assez malheureux pour ne pas connaître les bienfaits d’une représentation nationale, et qui, par conséquent, ignorent par quelles guerres intestines, au prix de quels sacrifices à la Brutus, une petite ville enfante un député! Spectacle majestueux et naturel auquel on ne peut comparer que celui d’un accouchement: mêmes efforts, mêmes impuretés, mêmes déchirements, même triomphe.
On peut se demander comment un fils unique, dont la fortune était satisfaisante, se trouvait, comme Simon Giguet, simple avocat dans la petite ville d’Arcis, où les avocats sont à peu près inutiles.
Un mot sur le candidat est ici nécessaire. Le colonel avait eu, de 1806 à 1813, de sa femme, qui mourut en 1814, trois enfants dont l’aîné, Simon, survécut à ses cadets, morts tous deux, l’un en 1818, l’autre en 1825. Jusqu’à ce qu’il restât seul, Simon dut être élevé comme un homme à qui l’exercice d’une profession lucrative était nécessaire. Devenu fils unique, Simon fut atteint d’un revers de fortune. Madame Marion comptait beaucoup pour son neveu sur la succession du grand-père, le banquier de Hambourg; mais cet Allemand mourut en 1826, ne laissant à son petit-fils Giguet que deux mille francs de rentes. Ce banquier, doué d’une grande vertu procréatrice, avait combattu les ennuis de son commerce par les plaisirs de la paternité; donc il favorisa les familles de onze autres enfants qui l’entouraient et qui lui firent croire, avec assez de vraisemblance, d’ailleurs, que Simon Giguet serait riche.
Le colonel tint à faire embrasser à son fils une profession indépendante. Voici pourquoi. Les Giguet ne pouvaient attendre aucune faveur du pouvoir sous la Restauration. Quand même Simon n’eût pas été le fils d’un ardent bonapartiste, il appartenait à une famille dont tous les membres avaient, à juste titre, encouru l’animadversion de la famille de Cinq-Cygne, à propos de la part que Giguet, le colonel de gendarmerie, et les Marion, y compris madame Marion, prirent, en qualité de témoins à charge, dans le fameux procès de MM. de Simeuse, condamnés injustement en 1805 comme coupables de la séquestration du comte de Gondreville, alors sénateur et autrefois représentant du peuple, qui avait spolié la fortune de cette maison.
Grévin fut non-seulement l’un des témoins les plus importants, mais encore un des plus ardents meneurs de cette affaire. Ce procès criminel divisait encore l’arrondissement d’Arcis en deux partis, dont l’un tenait pour l’innocence des condamnés, et conséquemment pour la maison de Cinq-Cygne, l’autre pour le comte de Gondreville et pour ses adhérents.
Si, sous la Restauration, la comtesse de Cinq-Cygne usa de l’influence que lui donnait le retour des Bourbons pour ordonner tout à son gré dans le département de l’Aube, le comte de Gondreville sut contre-balancer la royauté des Cinq-Cygne, par l’autorité secrète qu’il exerça sur les libéraux du pays, au moyen du notaire Grévin, du colonel Giguet, de son gendre Keller; toujours nommé député d’Arcis-sur-Aube en dépit des Cinq-Cygne, et enfin par le crédit qu’il conserva dans les conseils de la Couronne, tant que vécut Louis XVIII. Ce ne fut qu’après la mort de ce roi, que la comtesse de Cinq-Cygne put faire nommer Michu président du tribunal de première instance d’Arcis. Elle tenait à mettre à cette place le fils du régisseur qui périt sur l’échafaud à Troyes, victime de son dévouement à la famille Simeuse, et dont le portrait en pied ornait son salon et à Paris et à Cinq-Cygne. Jusqu’en 1823, le comte de Gondreville avait eu le pouvoir d’empêcher la nomination de Michu.
Ce fut par le conseil même du comte de Gondreville que le colonel Giguet fit de son fils un avocat. Simon devait d’autant plus briller dans l’arrondissement d’Arcis, qu’il y fut le seul avocat, les avoués plaidant toujours les causes eux-mêmes dans ces petites localités. Simon avait eu quelques triomphes à la cour d’assises de l’Aube; mais il n’en était pas moins l’objet des plaisanteries de Frédéric-Marest le procureur du roi, d’Olivier Vinet le substitut, du président Michu, les trois plus fortes têtes du tribunal.
Simon Giguet, comme presque tous les hommes d’ailleurs, payait à la grande puissance du ridicule une forte part de contributions. Il s’écoutait parler, il prenait la parole à tout propos, il dévidait solennellement des phrases filandreuses et sèches qui passaient pour de l’éloquence dans la haute bourgeoisie d’Arcis. Ce pauvre garçon appartenait à ce genre d’ennuyeux qui prétendent tout expliquer, même les choses les plus simples. Il expliquait la pluie, il expliquait les causes de la révolution de Juillet. Il expliquait aussi les choses impénétrables: il expliquait Louis-Philippe, il expliquait M. Odilon Barrot, il expliquait M. Thiers, il expliquait les affaires d’Orient; il expliquait la Champagne, il expliquait 1789; il expliquait le tarif des douanes et les humanitaires, le magnétisme et l’économie de la liste civile.
Ce jeune homme maigre, au teint bilieux, d’une taille assez élevée pour justifier sa nullité sonore, car il est rare qu’un homme de haute taille ait des facultés éminentes, outrait le puritanisme des gens de l’extrême gauche, déjà tous si affectés à la manière des prudes qui ont des intrigues à cacher. Toujours vêtu de noir, il portait la cravate blanche qu’il laissait descendre au bas de son cou. Aussi sa figure semblait-elle sortir d’un cornet de papier blanc, car il conservait ce col de chemise haut et empesé que la mode a fort heureusement proscrit. Son pantalon, ses habits, paraissaient toujours être trop larges. Il avait ce qu’on nomme en province de la dignité, c’est-à-dire qu’il se tenait roide et qu’il était ennuyeux. Antonin Goulard, son ami, l’accusait de singer M. Dupin. En effet, l’avocat se chaussait un peu trop de souliers et de gros bas de filoselle noire. Protégé par la considération dont jouissait son vieux père et par l’influence qu’exerçait sa tante sur une petite ville dont les principaux habitants venaient dans son salon depuis vingt-quatre ans, Simon Giguet, déjà riche d’environ dix mille francs de rentes, sans compter les honoraires produits par son cabinet et la fortune de sa tante qui ne pouvait manquer de lui revenir un jour, ne mettait pas sa nomination en doute.
Néanmoins le premier coup de cloche, en annonçant l’arrivée des électeurs les plus influents, retentit au cœur de l’ambitieux, en y portant des craintes vagues. Simon ne se dissimulait ni l’habileté ni les immenses ressources du vieux Grévin, ni le prestige de tous les moyens héroïques que le ministère déploierait pour appuyer la candidature d’un jeune et brave officier alors en Afrique, attaché au prince royal, fils d’un des ex-grands citoyens de la France, et neveu d’une maréchale.
--Il me semble, dit-il à son père, que j’ai la colique. Je sens une chaleur douceâtre au-dessous du creux de l’estomac, qui me donne des inquiétudes....
--Les plus vieux soldats, répondit le colonel, avaient une pareille émotion quand le canon commençait à ronfler au début de la bataille.
--Que sera-ce donc à la chambre?... dit l’avocat.
--Le comte de Gondreville nous disait, répondit le vieux militaire, qu’il arrive à plus d’un orateur quelques-uns des petits inconvénients qui signalaient pour nous, vieilles culottes de peau, le début des batailles. Tout cela pour des paroles oiseuses. Enfin, tu veux être député, fit le vieillard en haussant les épaules: sois-le!
--Mon père, le triomphe, c’est Cécile! Cécile, c’est une immense fortune! Aujourd’hui, la grande fortune, c’est le pouvoir.
--Ah! combien les temps sont changés! Sous l’Empereur, il fallait être brave!
--Chaque époque se résume dans un mot! dit Simon à son père, en répétant une observation du vieux comte de Gondreville qui peint bien ce vieillard. Sous l’Empire, quand on voulait tuer un homme, on disait: C’est un lâche! Aujourd’hui on dit:--C’est un escroc!
--Pauvre France! où t’a-t-on menée? s’écria le colonel: je vais retourner à mes roses.
--Oh! restez, mon père! Vous êtes ici la clef de voûte!
III.--OÙ L’OPPOSITION SE DESSINE.
Le maire, M. Philéas Beauvisage, se présenta le premier, accompagné du successeur de son beau-père, le plus occupé des notaires de la ville, Achille Pigoult, petit-fils d’un vieillard resté juge de paix d’Arcis pendant la Révolution, pendant l’Empire et pendant les premiers jours de la Restauration.
Achille Pigoult, âgé d’environ trente-deux ans, avait été dix-huit ans clerc chez le vieux Grévin, sans avoir l’espérance de devenir notaire. Son père, fils du juge de paix d’Arcis, mort d’une prétendue apoplexie, avait fait de mauvaises affaires.
Le comte de Gondreville, à qui le vieux Pigoult tenait par les liens de 1793, avait prêté l’argent d’un cautionnement, et avait ainsi facilité l’acquisition de l’étude de Grévin au petit-fils du juge de paix qui fit la première instruction du procès Simeuse. Achille s’était établi sur la place de l’Église, dans une maison appartenant au comte de Gondreville, et que le pair de France lui avait louée à si bas prix, qu’il était facile de voir combien le rusé politique tenait à toujours avoir le premier notaire d’Arcis dans sa main.
Ce jeune Pigoult, petit homme sec dont les yeux semblaient percer ses lunettes vertes qui n’atténuaient point la malice de son regard, instruit de tous les intérêts du pays, devant à l’habitude de traiter les affaires une certaine facilité de parole, passait pour être gouailleur, et disait tout bonnement les choses avec plus d’esprit que n’en mettaient les indigènes dans leurs conversations. Ce notaire, encore garçon, attendait un riche mariage de la bienveillance de ses deux protecteurs, Grévin et le comte de Gondreville. Aussi l’avocat Giguet laissa-t-il échapper un mouvement de surprise en apercevant Achille à côté de M. Philéas Beauvisage. Ce petit notaire, dont le visage était couturé par tant de marques de petite vérole qu’il s’y trouvait comme un réseau de filets blancs, formait un contraste parfait avec la grosse personne de M. le maire, dont la figure ressemblait à une pleine lune, mais à une lune réjouie.
Ce teint de lis et de rose était encore relevé chez Philéas par un sourire gracieux qui résultait bien moins d’une disposition de l’âme que de cette disposition des lèvres pour lesquelles on a créé le mot poupin. Philéas Beauvisage était doué d’un si grand contentement de lui-même, qu’il souriait toujours à tout le monde, dans toutes les circonstances. Ses lèvres poupines auraient souri à un enterrement. La vie qui abondait dans ses yeux bleus et enfantins ne démentait pas ce perpétuel et insupportable sourire. Cette satisfaction interne passait d’autant plus pour de la bienveillance et de l’affabilité, que Philéas s’était fait un langage à lui, remarquable par un usage immodéré des formules de la politesse. Il avait toujours l’honneur; il joignait à toutes ses demandes de santé relatives aux personnes absentes les épithètes de cher, de bon, d’excellent. Il prodiguait les phrases complimenteuses à propos des petites misères ou des petites félicités de la vie humaine. Il cachait ainsi sous un déluge de lieux communs son incapacité, son défaut absolu d’instruction, et une faiblesse de caractère qui ne peut être exprimée que par le mot un peu vieilli de girouette.
Rassurez-vous! cette girouette avait pour axe la belle madame Beauvisage, Séverine Grévin, la femme célèbre de l’arrondissement. Aussi quand Séverine apprit ce qu’elle nomma l’équipée de M. Beauvisage à propos de l’élection, lui avait-elle dit le matin même: «Vous n’avez pas mal agi en vous donnant des airs d’indépendance; mais vous n’irez pas à la réunion des Giguet sans vous y faire accompagner par Achille Pigoult, à qui j’ai dit de venir vous prendre!» Donner Achille Pigoult pour mentor à Beauvisage, n’était-ce pas faire assister à l’assemblée des Giguet un espion du parti Gondreville? Aussi chacun peut maintenant se figurer la grimace qui contracta la figure puritaine de Simon, forcé de bien accueillir un habitué du salon de sa tante, un électeur influent dans lequel il vit alors un ennemi.
--Ah! se dit-il à lui-même, j’ai eu bien tort de lui refuser son cautionnement quand il me l’a demandé! Le vieux Gondreville a eu plus d’esprit que moi...
--Bonjour, Achille, dit-il en prenant un air dégagé, vous allez me tailler des croupières!...
--Je ne crois pas que votre réunion soit une conspiration contre l’indépendance de nos votes, répondit le notaire en souriant. Ne jouons-nous pas franc jeu?
--Franc jeu! répéta Beauvisage. Et le maire se mit à rire de ce rire sans expression par lequel certaines personnes finissent toutes leurs phrases, et qu’on devrait appeler la ritournelle de la conversation. Puis M. le maire se mit à ce qu’il faut appeler sa troisième position, en se présentant droit, la poitrine effacée, les mains derrière le dos. Il était en habit et pantalon noirs, orné d’un superbe gilet blanc entr’ouvert de manière à laisser voir deux boutons de diamant d’une valeur de plusieurs milliers de francs.--Nous nous combattrons, et nous n’en serons pas moins bons amis, reprit Philéas. C’est là l’essence des mœurs constitutionnelles! (Hé! hé! hé!) Voilà comment je comprends l’alliance de la monarchie et de la liberté... (Ha! ha! ha!)
Là, M. le maire prit la main de Simon en lui disant:--Comment vous portez-vous, mon bon ami? Votre chère tante et notre digne colonel vont sans doute aussi bien ce matin qu’hier... du moins il faut le présumer!... (hé! hé! hé!) ajouta-t-il d’un air de parfaite béatitude,--peut-être un peu tourmentés de la cérémonie qui va se passer... Ah! dame, jeune homme (sic: jeûne hôme!), nous entrons dans la carrière politique... (Ah! ah! ah!) Voilà notre premier pas... il n’y a pas à reculer... c’est un grand parti, et j’aime mieux que ce soit vous que moi qui vous lanciez dans les orages et les tempêtes de la chambre... (hi! hi! hi!) quelque agréable que ce soit de voir résider en sa personne... (hi! hi! hi!) le pouvoir souverain de la France pour un quatre-cent-cinquante-troisième!... (Hi! hi! hi!)
L’organe de Philéas Beauvisage avait une agréable sonorité tout à fait en harmonie avec les courbes légumineuses de son visage coloré comme un potiron jaune clair, avec son dos épais, avec sa poitrine large et bombée. Cette voix, qui tenait de la basse-taille par son volume, se veloutait comme celle des barytons, et prenait, dans le rire par lequel Philéas accompagnait ses fins de phrases, quelque chose d’argentin. Dieu, dans son paradis terrestre, aurait voulu, pour y compléter les Espèces, y mettre un bourgeois de province, il n’aurait pas fait de ses mains un type plus beau, plus complet que Philéas Beauvisage.
--J’admire le dévouement de ceux qui peuvent se jeter dans les orages de la vie politique... (hé! hé! hé!) il faut pour cela des nerfs que je n’ai pas. Qui nous eût dit en 1812, en 1813, qu’on en arriverait là... Moi, je ne doute plus de rien dans un temps où l’asphalte, le caoutchouc, les chemins de fer et la vapeur changent le sol, les redingotes et les distances. (Hé! hé! hé!)
Ces derniers mots furent largement assaisonnés de ce rire par lequel Philéas relevait les plaisanteries vulgaires dont se paient les bourgeois; mais il les accompagna d’un geste qu’il s’était rendu propre: il fermait le poing droit et l’insérait dans la paume arrondie de la main gauche en l’y frottant d’une façon joyeuse. Ce manége concordait à ses rires, dans les occasions fréquentes où il croyait avoir dit un trait d’esprit. Peut-être est-il superflu de dire que Philéas passait dans Arcis pour un homme aimable et charmant.
--Je tâcherai, répondit Simon Giguet, de dignement représenter...
--Les moutons de la Champagne, repartit vivement Achille Pigoult en interrompant son ami.
Le candidat dévora l’épigramme sans répondre, car il fut obligé d’aller au-devant de deux nouveaux électeurs.
L’un était le maître du Mulet, la meilleure auberge d’Arcis, et qui se trouve sur la Grande-Place, au coin de la rue de Brienne. Ce digne aubergiste, nommé Poupart, avait épousé la sœur d’un domestique attaché à la comtesse de Cinq-Cygne, le fameux Gothard, un des acteurs du procès criminel. Dans le temps, ce Gothard fut acquitté. Poupart, quoique l’un des habitants d’Arcis les plus dévoués aux Cinq-Cygne, avait été sondé depuis deux jours par le domestique du colonel Giguet avec tant de persévérance et d’habileté, qu’il croyait jouer un tour à l’ennemi des Cinq-Cygne en consacrant son influence à la nomination de Simon Giguet, et il venait de causer dans ce sens avec un pharmacien nommé Fromaget, qui, ne fournissant pas le château de Gondreville, ne demandait pas mieux que de cabaler contre les Keller.
Ces deux personnages de la petite bourgeoisie pouvaient, à la faveur de leurs relations, déterminer une certaine quantité de votes flottants, car ils conseillaient une foule de gens auxquels les opinions politiques des candidats étaient indifférentes. Aussi l’avocat s’empara-t-il de Poupart et livra-t-il le pharmacien Fromaget à son père, qui vint saluer les électeurs déjà venus.
Le sous-ingénieur de l’arrondissement, le secrétaire de la mairie, quatre huissiers, trois avoués, le greffier du tribunal et celui de la justice de paix, le receveur de l’enregistrement et celui des contributions, deux médecins rivaux de Varlet, le beau-frère de Grévin, un meunier nommé Laurent Coussard, et chef du parti républicain à Arcis, les deux adjoints à Philéas, le libraire-imprimeur d’Arcis, et une douzaine de bourgeois, entrèrent successivement et se promenèrent dans le jardin par groupes, en attendant que la réunion fût assez nombreuse pour qu’on pût ouvrir la séance. Enfin, à midi, cinquante personnes environ, toutes endimanchées, la plupart venues par curiosité pour voir les beaux salons dont on parlait tant dans tout l’arrondissement, s’assirent sur les siéges que madame Marion leur avait préparés. On laissa les fenêtres ouvertes, et bientôt il se fit un si profond silence, qu’on put entendre crier la robe de soie de madame Marion, qui ne put résister au plaisir de descendre au jardin et de se placer à un endroit d’où elle pouvait entendre les électeurs. La cuisinière, la femme de chambre et le domestique se tinrent dans la salle à manger et partagèrent les émotions de leurs maîtres.
--Messieurs, dit Simon Giguet, quelques-uns d’entre vous veulent faire à mon père l’honneur de lui offrir la présidence de cette réunion; mais le colonel Giguet me charge de leur présenter ses remercîments, en exprimant toute la gratitude que mérite ce désir, dans lequel il voit une récompense de ses services à la patrie. Nous sommes chez mon père, il croit devoir se récuser pour ces fonctions, et il vous propose un honorable négociant à qui vos suffrages ont conféré la première magistrature de la ville, monsieur Philéas Beauvisage.
--Bravo! bravo!
--Nous sommes, je crois, tous d’accord d’imiter dans cette réunion--essentiellement amicale... mais entièrement libre--et qui ne préjudicie en rien à la grande réunion préparatoire où vous interpellerez les candidats, où vous pèserez leurs mérites... d’imiter, dis-je, les formes... constitutionnelles de la Chambre... élective.
--Oui! oui! cria-t-on d’une seule voix.
--En conséquence, reprit Simon, j’ai l’honneur de prier, d’après le vœu de l’assemblée, monsieur le maire de venir occuper le fauteuil de la présidence. Philéas se leva, traversa le salon, en se sentant devenir rouge comme une cerise. Puis, quand il fut derrière la table, il ne vit pas cent yeux, mais cent mille chandelles. Enfin, le soleil lui parut jouer dans ce salon le rôle d’un incendie, et il eut, selon son expression, une gabelle dans la gorge.
--Remerciez! lui dit Simon à voix basse.
--Messieurs... On fit un si grand silence, que Philéas eut un mouvement de colique.
--Que faut-il dire, Simon? reprit-il tout bas.
--Eh bien? dit Achille Pigoult.
--Messieurs, dit l’avocat, saisi par la cruelle interjection du petit notaire, l’honneur que vous faites à monsieur le maire peut le surprendre sans l’étonner.
--C’est cela, dit Beauvisage, je suis trop sensible à cette attention de mes concitoyens, pour ne pas en être excessivement flatté.
--Bravo! cria le notaire tout seul.
--Que le diable m’emporte, se dit en lui-même Beauvisage, si l’on me reprend jamais à haranguer...
--Messieurs Fromaget et Marcelin veulent-ils accepter les fonctions de scrutateurs? dit Simon Giguet.
--Il serait plus régulier, dit Achille Pigoult en se levant, que l’assemblée nommât elle-même les deux membres du bureau, toujours pour imiter la Chambre.
--Cela vaut mieux, en effet, dit l’énorme M. Mollot, le greffier du tribunal; autrement, ce qui se fait en ce moment serait une comédie, et nous ne serions pas libres. Pourquoi ne pas continuer alors à tout faire par la volonté de M. Simon?
Simon dit quelques mots à Beauvisage, qui se leva pour accoucher d’un: Messieurs!... qui pouvait passer pour être palpitant d’intérêt.
--Pardon, monsieur le président, dit Achille Pigoult, mais vous devez présider et non discuter...
--Messieurs, si nous devons... nous conformer... aux usages parlementaires, dit Beauvisage soufflé par Simon, je prierai... l’honorable monsieur Pigoult... de venir parler... à la table que voici...
Pigoult s’élança vers la table à thé, s’y tint debout, les doigts légèrement appuyés sur le bord, et fit preuve d’audace en parlant sans gêne, à peu près comme l’illustre M. Thiers.
--Messieurs, ce n’est pas moi qui ai lancé la proposition d’imiter la Chambre; car, jusqu’aujourd’hui, les chambres m’ont paru véritablement inimitables; néanmoins j’ai très bien conçu qu’une assemblée de soixante et quelques notables Champenois devait s’improviser un président, car aucun troupeau ne va sans berger. Si nous avions voté au scrutin secret, je suis certain que le nom de notre estimable maire y aurait obtenu l’unanimité; son opposition à la candidature soutenue par sa parenté nous prouve qu’il possède le courage civil au plus haut degré, puisqu’il sait s’affranchir des liens les plus forts, ceux de la famille! Mettre la patrie avant la famille, c’est un si grand effort, que nous sommes toujours forcés, pour y arriver, de nous dire que, du haut de son tribunal, Brutus nous contemple depuis deux mille cinq cents et quelques années. Il semble naturel à maître Giguet, qui a eu le mérite de deviner nos sentiments relativement au choix d’un président, de nous guider encore pour celui des scrutateurs; mais, en appuyant mon observation, vous avez pensé que c’était assez d’une fois, et vous avez eu raison! Notre ami commun, Simon Giguet, qui doit se présenter en candidat, aurait l’air de se présenter en maître, et pourrait alors perdre dans notre esprit les bénéfices de l’attitude modeste qu’a prise son vénérable père. Or, que fait en ce moment notre digne président en acceptant la manière de présider que lui a proposée le candidat? il nous ôte notre liberté! Je vous le demande, est-il convenable que le président de notre choix nous dise de nommer par assis et levé les deux scrutateurs?... Ceci, messieurs, est un choix déjà. Serions-nous libres de choisir? Peut-on à côté de son voisin rester assis? On me proposerait, que tout le monde se lèverait, je crois, par politesse; et comme nous nous lèverions tous pour chacun de nous, il n’y a pas de choix là où tout le monde serait nommé nécessairement par tout le monde.
--Il a raison, dirent les soixante auditeurs.
--Donc, que chacun de nous écrive deux noms sur un bulletin, et ceux qui viendront s’asseoir auprès de M. le président pourront alors se regarder comme deux ornements de la société; ils auront qualité pour, conjointement avec M. le président, prononcer sur la majorité, quand nous déciderons par assis et levé sur les déterminations à prendre. Nous sommes ici, je crois, pour promettre à un candidat les forces dont chacun de nous dispose à la réunion préparatoire, où viendront tous les électeurs de l’arrondissement. Cet acte, je le déclare, est grave. Ne s’agit-il pas d’un quatre-centième du pouvoir, comme le disait naguère M. le maire avec l’esprit d’à-propos qui le caractérise et que nous apprécions toujours?
Pendant ces explications, le colonel Giguet coupait en bandes une feuille de papier, et Simon envoya chercher des plumes et une écritoire. La séance fut suspendue. Cette discussion préliminaire sur les formes avait déjà profondément inquiété Simon, et éveillé l’attention des soixante bourgeois convoqués. Bientôt on se mit à écrire les bulletins, et le rusé Pigoult réussit à faire porter M. Mollot, le greffier du tribunal, et M. Godivet, le receveur de l’enregistrement. Ces deux nominations mécontentèrent nécessairement Fromaget le pharmacien, et Marcelin l’avoué.
--Vous avez servi, leur dit Achille Pigoult, à manifester notre indépendance; soyez plus fiers d’avoir été rejetés que vous ne le seriez d’avoir été choisis. On se mit à rire.
Simon Giguet fit régner le silence en demandant la parole au président, dont la chemise était déjà mouillée, et qui rassembla tout son courage pour dire:--La parole est à M. Simon Giguet.
IV.--UN PREMIER ORAGE PARLEMENTAIRE.
--Messieurs, dit l’avocat, qu’il me soit permis de remercier M. Achille Pigoult qui, bien que notre réunion soit tout amicale...
--C’est la réunion préparatoire de la grande réunion préparatoire, dit l’avoué Marcelin.
--C’est ce que j’allais expliquer, reprit Simon. Je remercie avant tout M. Achille Pigoult d’y avoir introduit la rigueur des formes parlementaires. Voici la première fois que l’arrondissement d’Arcis usera librement...
--Librement! dit Pigoult en interrompant l’orateur.
--Librement! cria l’assemblée.
--Librement, reprit Simon Giguet, de ses droits dans la grande bataille de l’élection générale pour la Chambre des députés; et comme dans quelques jours nous aurons une réunion à laquelle assisteront tous les électeurs pour juger du mérite des candidats, nous devons nous estimer très heureux d’avoir pu nous habituer ici, en petit comité, aux usages de ces assemblées; nous en serons plus forts pour décider de l’avenir politique de la ville d’Arcis, car il s’agit aujourd’hui de substituer une ville à une famille, le pays à un homme...
Simon fit alors l’histoire des élections depuis vingt ans. Tout en approuvant la constante nomination de François Keller, il dit que le moment était venu de secouer le joug de la maison Gondreville. Arcis ne devait pas plus être un fief libéral qu’un fief des Cinq-Cygne. Il s’élevait en France, en ce moment, des opinions avancées que les Keller ne représentaient pas. Charles Keller, devenu vicomte, appartenait à la cour, il n’aurait aucune indépendance; car, en le présentant ici comme candidat, on pensait bien plus à faire de lui le successeur à la pairie de son père que le successeur d’un député, etc., etc. Enfin, Simon se présentait au choix de ses concitoyens en s’engageant à siéger auprès de l’illustre M. Odilon Barrot, et à ne jamais déserter le glorieux drapeau du progrès.
Le progrès, un de ces mots derrière lesquels on essayait alors de grouper beaucoup plus d’ambitions menteuses que d’idées; car, après 1830, il ne pouvait représenter que les prétentions de quelques démocrates affamés. Néanmoins ce mot faisait encore beaucoup d’effet dans Arcis et donnait de la consistance à qui l’inscrivait sur son drapeau. Se dire un homme de progrès, c’était se proclamer philosophe en toute chose et puritain en politique. On se déclarait ainsi pour les chemins de fer, les mackintosh, les pénitenciers, le pavage de bois, l’indépendance des nègres, les caisses d’épargne, les souliers sans couture, l’éclairage au gaz, les trottoirs d’asphalte, le vote universel, la réduction de la liste civile. Enfin, c’était se prononcer contre les traités de 1815, contre la branche aînée, contre le colosse du Nord, la perfide Albion, contre toutes les entreprises bonnes ou mauvaises du gouvernement. Comme on le voit, le mot progrès peut aussi bien signifier: Non! que Oui!... C’était le réchampissage du mot libéralisme, un nouveau mot d’ordre pour des ambitions nouvelles.
--Si j’ai bien compris ce que nous venons faire ici, dit Jean Violette, un fabricant de bas qui avait acheté depuis deux ans la maison Beauvisage, il s’agit de nous engager tous à faire nommer, en usant de tous nos moyens, M. Simon Giguet aux élections comme député, à la place du comte François Keller. Si chacun de nous entend se coaliser ainsi, nous n’avons qu’à dire tout bonnement oui ou non là-dessus.
--C’est aller trop promptement au fait! Les affaires politiques ne marchent pas ainsi, car ce ne serait plus de la politique! s’écria Pigoult, dont le grand-père, âgé de quatre-vingt-six ans, entra dans la salle. Le préopinant décide ce qui, selon mes faibles lumières, me paraît devoir être l’objet de la discussion. Je demande la parole.
--La parole est à M. Achille Pigoult, dit Beauvisage, qui put prononcer enfin cette phrase avec sa dignité municipale et constitutionnelle.
--Messieurs, dit le petit notaire, s’il était une maison dans Arcis où l’on ne devait pas s’élever contre l’influence du comte de Gondreville et des Keller, ne devait-ce pas être celle-ci?... Le digne colonel Giguet est le seul ici qui n’ait pas ressenti les effets du pouvoir sénatorial, car il n’a rien demandé certainement au comte de Gondreville, qui l’a fait rayer de la liste des proscrits de 1815, et lui a fait avoir la pension dont il jouit, sans que le vénérable colonel, notre gloire à tous, ait bougé...
Un murmure flatteur pour le vieillard accueillit cette observation.
--Mais, reprit l’orateur, les Marion sont couverts des bienfaits du comte. Sans cette protection, le feu colonel Giguet n’eût jamais commandé la gendarmerie de l’Aube. Feu M. Marion n’eût jamais présidé de cour impériale sans l’appui du comte, de qui je serai toujours l’obligé, moi!... Vous trouverez donc naturel que je sois son avocat dans cette enceinte!... Enfin il est peu de personnes, dans notre arrondissement, qui n’aient reçu des bienfaits de cette famille... (Il se fit une rumeur.)
--Un candidat se met sur la sellette, et, reprit Achille avec feu, j’ai le droit d’interroger sa vie avant de l’investir de mes pouvoirs. Or, je ne veux pas d’ingratitude chez mon mandataire, car l’ingratitude est comme le malheur: l’une attire l’autre. Nous avons été, dites-vous, le marchepied des Keller: eh bien! ce que je viens d’entendre me fait craindre d’être le marchepied des Giguet. Nous sommes dans le siècle du positif, n’est-ce pas? Eh bien! examinons quels seront, pour l’arrondissement d’Arcis, les résultats de la nomination de Simon Giguet. On vous parle d’indépendance? Simon, que je maltraite comme candidat, est mon ami, comme il est celui de tous ceux qui m’écoutent, et je serai personnellement charmé de le voir devenir un orateur de la gauche, se placer entre Garnier-Pagès et Laffitte; mais qu’en reviendra-t-il à l’arrondissement?... L’arrondissement aura perdu l’appui du comte de Gondreville et celui des Keller... Nous avons tous besoin de l’un et des autres dans une période de cinq ans. On va voir la maréchale de Carigliano pour obtenir la réforme d’un gaillard dont le numéro est mauvais. On a recours au crédit des Keller dans bien des affaires qui se décident sur leur recommandation. On a toujours trouvé le vieux comte de Gondreville prêt à nous rendre service: il suffit d’être d’Arcis pour entrer chez lui sans faire antichambre. Ces trois familles connaissent toutes les familles d’Arcis... Où est la caisse de la maison Giguet, et quelle sera son influence dans les ministères?... De quel crédit jouira-t-elle sur la place de Paris? S’il faut reconstruire en pierre notre méchant pont de bois, obtiendra-t-elle du département et de l’État les fonds nécessaires?... En nommant Charles Keller, nous continuons un pacte d’alliance et d’amitié qui, jusqu’aujourd’hui, ne nous a donné que des bénéfices. En nommant mon bon, mon excellent camarade de collége, mon digne ami Simon Giguet, nous réaliserons des pertes jusqu’au jour où il sera ministre! Je connais assez sa modestie pour croire qu’il ne me démentira pas si je doute de sa nomination très prochaine à ce poste!... (Rires.) Je suis venu dans cette réunion pour m’opposer à un acte que je regarde comme fatal à notre arrondissement. Charles Keller appartient à la cour! me dira-t-on. Eh! tant mieux! nous n’aurons pas à payer les frais de son apprentissage politique; il sait les affaires du pays, il connaît les nécessités parlementaires, il est plus près d’être homme d’État que mon ami Simon, qui n’a pas la prétention de s’être fait Pitt ou Talleyrand, dans notre petite ville d’Arcis...
--Danton en est sorti!... cria le colonel Giguet, furieux de cette improvisation pleine de justesse.
--Bravo!... Ce mot fut une acclamation; soixante personnes battirent des mains.
--Mon père a bien de l’esprit, dit tout bas Simon Giguet à Beauvisage.
--Je ne comprends pas qu’à propos d’une élection, dit le vieux colonel à qui le sang bouillait dans le visage et qui se leva soudain, on tiraille les liens qui nous unissent au comte de Gondreville. Mon fils tient sa fortune de sa mère, il n’a rien demandé au comte de Gondreville. Le comte n’aurait pas existé que Simon serait ce qu’il est: le fils d’un colonel d’artillerie qui doit ses grades à ses services, et un avocat dont les opinions n’ont pas varié. Je dirais tout haut au comte de Gondreville et en face: «Nous avons nommé votre gendre pendant vingt ans; aujourd’hui nous voulons faire voir qu’en le nommant nous agissions volontairement, et nous prenons un homme d’Arcis, afin de montrer que le vieil esprit de 1789, à qui vous avez dû votre fortune, vit toujours dans la patrie des Danton, des Malin, des Grévin, des Pigoult, des Marion...» Et voilà!
Et le vieillard s’assit. Il se fit alors un grand brouhaha. Achille ouvrit la bouche pour répliquer. Beauvisage, qui ne se serait pas cru président s’il n’avait pas agité sa sonnette, augmenta le tapage en réclamant le silence. Il était alors deux heures.
--Je prends la liberté de faire observer à l’honorable colonel Giguet, dont les sentiments sont faciles à comprendre, qu’il a pris de lui-même la parole; et c’est contre les usages parlementaires, dit Achille Pigoult.
--Je ne crois pas nécessaire de rappeler à l’ordre le colonel, dit Beauvisage. Il est père. (Le silence se rétablit.)
--Nous ne sommes pas venus ici, s’écria Fromaget, pour dire amen à tout ce que voudraient messieurs Giguet père et fils...
--Non! non! cria l’assemblée.
--Ça va mal! dit madame Marion à sa cuisinière.
--Messieurs, reprit Achille, je me borne à demander catégoriquement à mon ami Simon Giguet ce qu’il compte faire pour nos intérêts!...
--Oui, oui.
--Depuis quand, dit Simon Giguet, de bons citoyens comme ceux d’Arcis voudraient-ils faire métier et marchandise de la sainte mission de député?
On ne se figure pas l’effet que produisent les beaux sentiments sur les hommes réunis. On applaudit aux grandes maximes, et l’on n’en vote pas moins l’abaissement de son pays, comme le forçat qui souhaite la punition de Robert Macaire, en voyant jouer la pièce, n’en va pas moins assassiner un monsieur Germeuil quelconque.
--Bravo! crièrent quelques électeurs, Giguet pur sang!
--Vous m’enverrez à la chambre, si vous m’y envoyiez, pour y représenter des principes, les principes de 1789! pour être un des chiffres, si vous voulez, de l’opposition, mais pour voter avec elle, éclairer le gouvernement, faire la guerre aux abus, et réclamer le progrès en tout...
--Qu’appelez-vous progrès? Pour nous, le progrès serait de mettre la Champagne Pouilleuse en culture, dit Fromaget.
--Le progrès! je vais vous l’expliquer comme je l’entends, cria Giguet, exaspéré par l’interruption.
--C’est la frontière du Rhin pour la France, dit le colonel, et les traités de 1815 déchirés!
--C’est de vendre toujours le blé fort cher et de laisser toujours le pain à bon marché! cria railleusement Achille Pigoult qui, croyant faire une plaisanterie, exprimait un des non-sens qui règnent en France.
--C’est le bonheur de tous obtenu par le triomphe des doctrines humanitaires.
--Qu’est-ce que je disais?... demanda le fin notaire à ses voisins.
--Chut! silence! écoutons! dirent quelques curieux.
--Messieurs, dit le gros Mollot en souriant, le débat s’élève; donnez votre attention à l’orateur, laissez-le s’expliquer...
--A toutes les époques de transition, messieurs, reprit gravement Simon Giguet, et nous sommes à l’une de ces époques...
--Béééé!... béééé! fit un ami d’Achille Pigoult, qui possédait les facultés (sublimes en matière d’élection) du ventriloque. Un fou rire général s’empara de cette assemblée, champenoise avant tout. Simon Giguet se croisa les bras et attendit que cet orage de rires fût passé.
--Si l’on a prétendu me donner une leçon, reprit-il, et me dire que je marche avec le troupeau des glorieux défenseurs des droits de l’humanité, qui lancent cri sur cri, livre sur livre, du prêtre immortel qui plaide pour la Pologne expirée, du courageux pamphlétaire, le surveillant de la liste civile, des philosophes qui réclament la sincérité dans le jeu de nos institutions, je remercie mon interrupteur inconnu! Pour moi, le progrès, c’est la réalisation de tout ce qui nous fut promis à la Révolution de Juillet, c’est la réforme électorale, c’est...
--Vous êtes démocrate, alors! dit Achille Pigoult.
--Non, reprit le candidat. Est-ce être démocrate que de vouloir le développement régulier, légal, de nos institutions? Pour moi, le progrès, c’est la fraternité rétablie entre les membres de la grande famille française, et nous ne pouvons pas nous dissimuler que beaucoup de souffrances...
A trois heures, Simon Giguet expliquait encore le progrès, et quelques-uns des assistants faisaient entendre des ronflements réguliers qui dénotaient un profond sommeil. Le malicieux Achille Pigoult avait engagé tout le monde à religieusement écouter l’orateur qui se noyait dans ses phrases et périphrases à perte de vue.
V.--LES EMBARRAS DU GOUVERNEMENT D’ARCIS.
En ce moment plusieurs groupes de bourgeois, électeurs ou non, stationnaient devant le château d’Arcis, dont la grille donne sur la place, et en retour de laquelle se trouve la porte de la maison Marion.
Cette place est un terrain auquel aboutissent plusieurs routes et plusieurs rues. Il s’y trouve un marché couvert; puis en face du château, de l’autre côté de la place, qui n’est ni pavée, ni macadamisée, et où la pluie dessine de petites ravines, s’étend une magnifique promenade appelée avenue des Soupirs. Est-ce à l’honneur ou au blâme des femmes de la ville? Cette amphibologie est sans doute un trait d’esprit du pays. Deux belles contre-allées plantées de vieux tilleuls très touffus mènent de la place à un boulevard circulaire qui forme une autre promenade délaissée comme toutes les promenades de province, où l’on aperçoit beaucoup plus d’immondices tranquilles que de promeneurs agités comme ceux de Paris.
Au plus fort de la discussion qu’Achille Pigoult dramatisait avec un sang-froid et un courage dignes d’un orateur du vrai parlement, quatre personnages se promenaient de front sous les tilleuls d’une des contre-allées de l’avenue des Soupirs. Quand ils arrivaient à la place, ils s’arrêtaient d’un commun accord et regardaient les habitants d’Arcis qui bourdonnaient devant le château, comme des abeilles rentrant le soir à leur ruche. Ces quatre promeneurs étaient tout le parti ministériel d’Arcis: le sous-préfet, le procureur du roi, son substitut, et M. Martener, le juge d’instruction. Le président du tribunal est, comme on le sait déjà, partisan de la branche aînée et le dévoué serviteur de la maison de Cinq-Cygne.
--Non, je ne conçois pas le gouvernement, répéta le sous-préfet en montrant les groupes qui épaississaient. En de si graves conjonctures, on me laisse sans instruction!...
--Vous ressemblez en ceci à beaucoup de monde! répondit Olivier Vinet en souriant.
--Qu’avez-vous à reprocher au gouvernement? demanda le procureur du roi.
--Le ministère est fort embarrassé, reprit le jeune Martener; il sait que cet arrondissement appartient en quelque sorte aux Keller, et il se gardera bien de les contrarier. On a des ménagements à garder avec le seul homme comparable à monsieur de Talleyrand. Ce n’est pas au préfet que vous deviez envoyer le commissaire de police, mais au comte de Gondreville.
--En attendant, dit Frédéric Marest, l’opposition se remue, et vous voyez quelle est l’influence du colonel Giguet. Notre maire, monsieur Beauvisage, préside cette réunion préparatoire...
--Après tout, dit sournoisement Olivier Vinet au sous-préfet, Simon Giguet est votre ami, votre camarade de collége; il sera du parti de M. Thiers, et vous ne risquez rien à favoriser sa nomination.
--Avant de tomber, le ministère actuel peut me destituer. Si nous savons quand on nous destitue, nous ne savons jamais quand on nous renomme, dit Antonin Goulard.
--Collinet l’épicier!... voilà le soixante-septième électeur entré chez le colonel Giguet, dit M. Martener qui faisait son métier de juge d’instruction en comptant les électeurs.
--Si Charles Keller est le candidat du ministère, reprit Antonin Goulard, on aurait dû me le dire, et ne pas donner le temps à Simon Giguet de s’emparer des esprits!
Ces quatre personnages arrivèrent en marchant lentement jusqu’à l’endroit où cesse le boulevard, et où il devient la place publique.
--Voilà M. Groslier! dit le juge en apercevant un homme à cheval.
Ce cavalier était le commissaire de police; il aperçut le gouvernement d’Arcis réuni sur la voie publique, et se dirigea vers les quatre magistrats.
--Eh bien! monsieur Groslier?... fit le sous-préfet en allant causer avec le commissaire à quelques pas de distance des trois magistrats.
--Monsieur, dit le commissaire de police à voix basse, M. le préfet m’a chargé de vous apprendre une triste nouvelle: M. le vicomte Charles Keller est mort. La nouvelle est arrivée avant-hier à Paris par le télégraphe, et les deux messieurs Keller, le comte de Gondreville, la maréchale de Carigliano, enfin toute la famille est depuis hier à Gondreville. Abd-el-Kader a repris l’offensive en Afrique, et la guerre s’y fait avec acharnement. Ce pauvre jeune homme a été l’une des premières victimes des hostilités. Vous recevrez ici même, m’a dit M. le préfet, relativement à l’élection, des instructions confidentielles...
--Par qui?... demanda le sous-préfet.
--Si je le savais, ce ne serait plus confidentiel, répondit le commissaire. M. le préfet lui-même ne sait rien. Ce sera, m’a-t-il dit, un secret entre vous et le ministre. Et il continua son chemin après avoir vu l’heureux sous-préfet mettant un doigt sur les lèvres pour lui recommander le silence.
--Eh bien! quelle nouvelle de la préfecture?... dit le procureur du roi quand Antonin Goulard revint vers le groupe formé par les trois fonctionnaires.
--Rien de plus satisfaisant, répondit d’un air mystérieux Antonin, qui marcha lestement comme s’il voulait quitter les magistrats.
En allant vers le milieu de la place assez silencieusement, car les trois magistrats furent comme piqués de la vitesse affectée par le sous-préfet, M. Martener aperçut la vieille madame Beauvisage, la mère de Philéas, entourée par presque tous les bourgeois de la place, auxquels elle paraissait faire un récit. Un avoué, nommé Sinot, qui avait la clientèle des royalistes de l’arrondissement d’Arcis, et qui s’était abstenu d’aller à la réunion Giguet, se détacha du groupe et courut vers la porte de la maison Marion en sonnant avec force.
--Qu’y a-t-il? dit Frédéric Marest en laissant tomber son lorgnon et instruisant le sous-préfet et le juge de cette circonstance.
--Il y a, messieurs, répondit Antonin Goulard, ne trouvant plus d’utilité à la garde d’un secret qui allait être dévoilé par un autre côté, que Charles Keller a été tué en Afrique, et que cet événement donne les plus belles chances à Simon Giguet! Vous connaissez Arcis, il ne pouvait y avoir d’autre candidat ministériel que Charles Keller. Tout autre rencontrera contre lui le patriotisme du clocher...
--Un pareil imbécile serait nommé!... dit Olivier Vinet en riant.
Le substitut, âgé d’environ vingt-trois ans, fils aîné d’un des plus fameux procureurs généraux dont l’arrivée au pouvoir date de la Révolution de Juillet, avait dû naturellement à l’influence de son père d’entrer dans la magistrature du parquet. Ce procureur général, toujours nommé député par la ville de Provins, est un des arcs-boutants du centre à la Chambre. Aussi le fils, dont la mère est une demoiselle de Chargebœuf, avait-il une assurance, dans ses fonctions et dans son allure, qui révélait le crédit du père. Il exprimait ses opinions sur les hommes et sur les choses sans trop se gêner; car il espérait ne pas rester longtemps dans la ville d’Arcis, et passer procureur du roi à Versailles, infaillible marchepied d’un poste à Paris. L’air dégagé de ce petit Vinet, l’espèce de fatuité judiciaire que lui donnait la certitude de faire son chemin, gênaient d’autant plus Frédéric Marest que l’esprit le plus mordant appuyait les allures indisciplinées de son jeune subordonné. Le procureur du roi, homme de quarante ans, qui, sous la Restauration, avait mis six ans à devenir premier substitut, et que la Révolution de Juillet oubliait au parquet d’Arcis, quoiqu’il eût dix-huit mille francs de rente, se trouvait perpétuellement pris entre le désir de se concilier les bonnes grâces d’un procureur général susceptible d’être garde des sceaux tout comme tant d’avocats députés, et la nécessité de garder sa dignité.
Olivier Vinet, mince et fluet, blond, à la figure fade relevée par deux yeux verts pleins de malice, était de ces jeunes gens railleurs, portés au plaisir, qui savent reprendre l’air gourmé, rogue et pédant dont s’arment les magistrats une fois sur leur siége. Le grand, gros, épais et grave procureur du roi venait d’inventer depuis quelques jours un système au moyen duquel il se tirait d’affaires avec le désespérant Vinet, il le traitait comme un père traite un enfant gâté.
--Olivier, répondit-il à son substitut en lui frappant sur l’épaule, un homme qui a autant de portée que vous doit penser que maître Giguet peut devenir député. Vous eussiez dit votre mot tout aussi bien devant des gens d’Arcis qu’entre amis.
--Il a quelque chose contre Giguet, dit alors M. Martener.
Ce bon jeune homme, assez lourd, mais plein de capacité, fils d’un médecin de Provins, devait sa place au procureur général Vinet, qui fut pendant longtemps avocat à Provins, et qui protégeait les gens de Provins comme le comte de Gondreville protégeait ceux d’Arcis. (Voir Pierrette.)
--Quoi? fit Antonin.
--Le patriotisme du clocher est terrible contre un homme qu’on impose à des électeurs, reprit le juge; mais quand il s’agira pour les bonnes gens d’Arcis d’élever un de leurs égaux, la jalousie, l’envie, seront plus fortes que le patriotisme.
--C’est bien simple, dit le procureur du roi, mais c’est bien vrai... Si vous pouvez réunir cinquante voix ministérielles, vous vous trouverez vraisemblablement le maître des élections ici, ajouta-t-il en regardant Antonin Goulard.
--Il suffit d’opposer un candidat du même genre à Simon Giguet, dit Olivier Vinet.
Le sous-préfet laissa percer sur sa figure un mouvement de satisfaction qui ne pouvait échapper à aucun de ses trois compagnons, avec lesquels il s’entendait d’ailleurs très bien. Garçons tous les quatre, tous assez riches, ils avaient formé sans aucune préméditation une alliance pour échapper aux ennuis de la province. Les trois fonctionnaires avaient d’ailleurs remarqué déjà l’espèce de jalousie que Giguet inspirait à Goulard, et qu’une notice sur leurs antécédents fera comprendre.
Fils d’un ancien piqueur de la maison de Simeuse, enrichi par un achat de biens nationaux, Antonin Goulard était, comme Simon Giguet, un enfant d’Arcis. Le vieux Goulard son père quitta l’abbaye du Valpreux (corruption du Val des Preux) pour habiter Arcis après la mort de sa femme, et il envoya son fils Antonin au lycée impérial, où le colonel Giguet avait déjà mis son fils Simon. Les deux compatriotes, après s’être trouvés camarades de collége, firent à Paris leur droit ensemble, et leur amitié s’y continua dans les amusements de la jeunesse. Ils se promirent de s’aider l’un l’autre à parvenir en se trouvant tous deux dans des carrières différentes. Mais le sort voulut qu’ils devinssent rivaux. Malgré ses avantages assez positifs, malgré la croix de la Légion d’honneur que le comte de Gondreville, à défaut d’avancement, avait fait obtenir à Goulard et qui fleurissait sa boutonnière, l’offre de son cœur et de sa position avait été honnêtement rejetée, quand six mois avant le jour où cette histoire commence, Antonin s’était présenté lui-même secrètement à madame Beauvisage.
Aucune démarche de ce genre n’est secrète en province. Le procureur du roi, Frédéric Marest, dont la fortune, la boutonnière, la position étaient égales à celles d’Antonin Goulard, avait essuyé, trois ans auparavant, un refus motivé sur la différence des âges.
Aussi le sous-préfet et le procureur du roi se renfermaient-ils dans les bornes d’une exacte politesse avec les Beauvisage, et se moquaient d’eux en petit comité. Tous deux, en se promenant, ils venaient de deviner et de se communiquer le secret de la candidature de Simon Giguet, car ils avaient compris, la veille, les espérances de madame Marion. Possédés l’un et l’autre du sentiment qui anime le chien du jardinier, ils étaient pleins d’une secrète bonne volonté pour empêcher l’avocat d’épouser la riche héritière dont la main leur avait été refusée.
--Dieu veuille que je sois le maître des élections, reprit le sous-préfet, et que le comte de Gondreville me fasse nommer préfet, car je n’ai pas plus envie que vous de rester ici, quoique je sois d’Arcis.
--Vous avez une belle occasion de vous faire nommer député, mon chef, dit Olivier Vinet à Marest... Venez voir mon père, qui sans doute arrivera dans quelques heures à Provins, et nous lui demanderons de vous faire prendre pour candidat ministériel...
--Restez ici, reprit Antonin, le ministère a des vues sur la candidature d’Arcis...
--Ah! bah! Mais il y a deux ministères: celui qui croit faire les élections, et celui qui croit en profiter, dit Vinet.
--Ne compliquons pas les embarras d’Antonin, répondit Frédéric Marest en faisant un clignement d’yeux à son substitut.
Les quatre magistrats, alors arrivés bien au delà de l’avenue des Soupirs, sur la place, s’avancèrent jusque devant l’auberge du Mulet, en voyant venir Poupart qui sortait de chez madame Marion. En ce moment, la porte cochère de la maison vomissait les soixante-sept conspirateurs.
--Vous êtes donc allé dans cette maison? lui dit Antonin Goulard en lui montrant les murs du jardin Marion qui bordent la route de Brienne en face des écuries du Mulet.
--Je n’y retournerai plus, monsieur le sous-préfet, répondit l’aubergiste: le fils de M. Keller est mort, je n’ai plus rien à faire. Dieu s’est chargé de faire la place nette...
--Hé bien! Pigoult?... fit Olivier Vinet en voyant venir toute l’opposition de l’assemblée Marion.
--Eh bien! répondit le notaire sur le front de qui la sueur non séchée témoignait de ses efforts, Sinot est venu nous apprendre une nouvelle qui les a mis tous d’accord! A l’exception de cinq dissidents: Poupart, mon grand-père, Mollot, Sinot et moi, tous ont juré, comme au Jeu de Paume, d’employer leurs moyens au triomphe de Simon Giguet, de qui je me suis fait un ennemi mortel. Oh! nous nous étions bien échauffés! J’ai toujours amené les Giguet à fulminer contre les Gondreville! Ainsi, le vieux comte sera de mon côté. Pas plus tard que demain, il saura tout ce que les soi-disant patriotes d’Arcis ont dit de lui, de sa corruption, de ses infamies, pour se soustraire à sa protection, ou, selon eux, à son joug.
--Ils sont unanimes, dit en souriant Olivier Vinet.
--Aujourd’hui, répondit M. Martener.
--Oh! s’écria Pigoult, le sentiment général des électeurs est de nommer un homme du pays. Qui voulez-vous opposer à Simon Giguet? un homme qui vient de passer deux heures à expliquer le mot Progrès!...
--Nous trouverons le vieux Grévin! s’écria le sous-préfet.
--Il est sans ambition, répondit Pigoult; mais il faut avant tout consulter le comte de Gondreville. Tenez, voyez, ajouta-t-il, avec quels soins Simon reconduit cette ganache dorée de Beauvisage. Et il montrait l’avocat qui tenait le maire par le bras et lui parlait à l’oreille. Beauvisage saluait à droite et à gauche tous les habitants, qui le regardaient avec la déférence que les gens de la province témoignent à l’homme le plus riche de leur ville.
--Il le soigne comme père et maire! répliqua Vinet.
--Oh! il aura beau le papelarder, répondit Pigoult qui saisit la pensée cachée dans le calembour du substitut, la main de Cécile ne dépend ni du père ni de la mère.
--Et de qui donc?...
--De mon ancien patron. Simon serait nommé député d’Arcis, il n’aurait pas ville gagnée...
Quoi que le sous-préfet et Frédéric Marest pussent dire à Pigoult, il refusa d’expliquer cette exclamation qui leur avait justement paru grosse d’événements, et qui révélait une certaine connaissance des projets de la famille Beauvisage.
Tout Arcis était en mouvement, non-seulement à cause de la fatale nouvelle qui venait d’atteindre la famille Gondreville, mais encore à cause de la grande résolution prise chez les Giguet où, dans ce moment, les trois domestiques et madame Marion travaillaient à tout remettre en état pour être en mesure de recevoir pendant la soirée leurs habitués, que la curiosité devait attirer au grand complet.
VI.--LA CAMPAGNE DE 1814 AU POINT DE VUE DE LA BONNETERIE.
La Champagne a l’apparence d’un pays pauvre et n’est qu’un pauvre pays. Son aspect est généralement triste, la campagne y est plate. Si vous traversez les villages et même les villes, vous n’apercevez que de méchantes constructions en bois ou en pisé; les plus luxueuses sont de briques. La pierre y est à peine employée pour les établissements publics. Aussi le château, le palais de justice d’Arcis, l’église, sont-ils les seuls édifices bâtis de pierre. Néanmoins la Champagne, ou, si vous voulez, les départements de l’Aube, de la Marne et de la Haute-Marne, déjà richement dotés de ces vignobles dont la renommée est universelle, sont encore pleins d’industries florissantes.
Sans parler des manufactures de Reims, presque toute la bonneterie de France, commerce considérable, se fabrique autour de Troyes. La campagne, dans un rayon de dix lieues, est couverte d’ouvriers dont les métiers s’aperçoivent par les portes ouvertes quand on passe dans les villages. Ces ouvriers correspondent à des facteurs, lesquels aboutissent à un spéculateur appelé fabricant. Ce fabricant traite avec des maisons de Paris ou souvent avec de simples bonnetiers au détail qui, les uns et les autres, ont une enseigne où se lisent ces mots: Fabrique de bonneteries. Ni les uns ni les autres ne font un bas, ni un bonnet, ni une chaussette. La bonneterie vient de la Champagne en grande partie, car il existe à Paris des ouvriers qui rivalisent avec les Champenois. Cet intermédiaire entre le producteur et le consommateur n’est pas une plaie particulière à la bonneterie. Il existe dans la plupart des commerces, et renchérit la marchandise de tout le bénéfice exigé par l’entrepositaire. Abattre ces consolis coûteuses qui nuisent à la vente des produits, serait une entreprise grandiose qui, par ses résultats, arriverait à la hauteur d’une œuvre politique. En effet, l’industrie tout entière y gagnerait, en établissant à l’intérieur ce bon marché si nécessaire à l’extérieur pour soutenir victorieusement la guerre industrielle avec l’étranger; bataille tout aussi meurtrière que celle des armes.
Mais la destruction d’un abus de ce genre ne rapporterait pas aux philanthropes modernes la gloire et les avantages d’une polémique soutenue pour les noix creuses de la négrophilie ou du système pénitentiaire; aussi le commerce interlope de ces banquiers de marchandises continuera-t-il à peser pendant longtemps et sur la production et sur la consommation. En France, dans ce pays si spirituel, il semble que simplifier ce soit détruire. La révolution de 1789 y fait encore peur.
On voit, par l’énergie industrielle que déploie un pays pour qui la nature est marâtre, quels progrès y ferait l’agriculture si l’argent consentait à commanditer le sol, qui n’est pas plus ingrat dans la Champagne qu’il l’est en Écosse, où les capitaux ont produit des merveilles. Aussi le jour où l’agriculture aura vaincu les portions infertiles de ces départements; quand l’industrie aura semé quelques capitaux sur la craie champenoise, la prospérité triplera-t-elle. En effet, le pays est sans luxe, les habitations y sont dénuées; le confort des Anglais y pénétrera, l’argent y prendra cette rapide circulation qui est la moitié de la richesse, et qui commence dans beaucoup de contrées inertes de la France.
Les écrivains, les administrateurs, l’Église du haut de ses chaires, la Presse du haut de ses colonnes, tous ceux à qui le hasard donne le pouvoir d’influer sur les masses, doivent le dire et le redire: thésauriser est un crime social. L’économie intelligente de la province arrête la vie du corps industriel et gêne la santé de la nation.
Ainsi, la petite ville d’Arcis, sans transit, sans passage, en apparence vouée à l’immobilité la plus complète, est, relativement, une ville riche et pleine de capitaux lentement amassés dans l’industrie de la bonneterie.
M. Philéas Beauvisage était l’Alexandre, ou, si vous voulez, l’Attila de cette partie. Voici comment cet honorable industriel avait conquis sa suprématie sur le coton. Resté le seul enfant des Beauvisage, anciens fermiers de la magnifique ferme de Bellache, dépendant de la terre de Gondreville, ses parents firent en 1811 un sacrifice pour le sauver de la conscription, en achetant un homme. Depuis, la mère Beauvisage, devenue veuve, avait en 1813 encore soustrait son fils unique à l’enrôlement des Gardes d’Honneur, grâce au crédit du comte de Gondreville. En 1813, Philéas, âgé de vingt et un ans, s’était déjà voué depuis trois ans au commerce pacifique de la bonneterie. En se trouvant alors à la fin du bail de Bellache, la vieille fermière refusa de le continuer. Elle se voyait en effet assez d’ouvrage pour ses vieux jours à faire valoir ses biens. Pour que rien ne troublât sa vieillesse, elle voulut procéder chez M. Grévin, le notaire d’Arcis, à la liquidation de la succession de son mari, quoique son fils ne lui demandât aucun compte; il en résulta qu’elle lui devait cent cinquante mille francs environ. La bonne femme ne vendit point ses terres, dont la plus grande partie provenait du malheureux Michu, l’ancien régisseur de la maison de Simeuse; elle remit la somme en argent à son fils, en l’engageant à traiter de la maison de son patron, M. Pigoult, le fils du vieux juge de paix, dont les affaires étaient devenues si mauvaises, qu’on suspecta, comme on l’a dit déjà, sa mort d’être volontaire. Philéas Beauvisage, garçon sage et plein de respect pour sa mère, eut bientôt conclu l’affaire avec son patron; et comme il tenait de ses parents la bosse que les phrénologistes appellent l’acquisivité, son ardeur de jeunesse se porta sur ce commerce qui lui parut magnifique et qu’il voulut agrandir par la spéculation. Ce prénom de Philéas, qui peut paraître extraordinaire, est une des mille bizarreries dues à la Révolution. Attachés à la famille Simeuse, et conséquemment bon catholiques, les Beauvisage avaient voulu faire baptiser leur enfant. Le curé de Cinq-Cygne, l’abbé Goujet, consulté par les fermiers, leur conseilla de donner à leur fils Philéas pour patron, un saint dont le nom grec satisferait la municipalité; car cet enfant naquit à une époque où les enfants s’inscrivaient à l’état civil sous les noms bizarres du calendrier républicain.
En 1814, la bonneterie, commerce peu chanceux en temps ordinaires, était soumise à toutes les variations des prix du coton. Le prix du coton dépendait du triomphe ou de la défaite de l’empereur Napoléon dont les adversaires, les généraux anglais, disaient en Espagne:--La ville est prise, faites avancer les ballots...
Pigoult, l’ex-patron du jeune Philéas, fournissait la matière première à ses ouvriers dans les campagnes. Au moment où il vendit sa maison de commerce au fils Beauvisage, il possédait une forte partie de cotons achetés en pleine hausse, tandis que de Lisbonne on en introduisait des masses dans l’Empire à six sous le kilogramme, en vertu du fameux décret de l’Empereur. La réaction produite en France par l’introduction de ces cotons causa la mort de Pigoult, le père d’Achille, et commença la fortune de Philéas, qui, loin de perdre la tête comme son patron, se fit un prix moyen en achetant du coton à bon marché, en quantité double de celle acquise par son prédécesseur. Cette idée si simple permit à Philéas de tripler la fabrication, de se poser en bienfaiteur des ouvriers, et il put verser ses bonneteries dans Paris et en France, avec des bénéfices, quand les plus heureux vendaient à prix coûtant. Au commencement de 1814, Philéas avait vidé ses magasins. La perspective d’une guerres sur le territoire, et dont les malheurs devaient peser principalement sur la Champagne, le rendit prudent; il ne fit rien fabriquer, et se tint prêt à tout événement avec ses capitaux réalisés en or.
A cette époque, les lignes de Douanes étaient enfoncées. Napoléon n’avait pu se passer de ses trente mille douaniers pour sa lutte sur le territoire. Le coton, introduit par mille trous faits à la haie de nos frontières, se glissait sur tous les marchés de la France. On ne se figure pas combien le coton fut fin et alerte à cette époque, ni avec quelle avidité les Anglais s’emparèrent d’un pays où les bas de coton valaient six francs, et où les chemises de percale étaient un objet de luxe! Les fabricants du second ordre, les principaux ouvriers, comptant sur le génie de Napoléon, avaient acheté les cotons venus d’Espagne. Ils travaillèrent dans l’espoir de faire la loi plus tard aux négociants de Paris. Philéas observa ces faits. Puis, quand la guerre ravagea la Champagne, il se tint entre l’armée française et Paris. A chaque bataille perdue, il se présentait chez les ouvriers qui avaient enterré leurs produits dans des futailles, les silos de la bonneterie; puis, l’or à la main, ce cosaque du tricot achetait au-dessous du prix de fabrication, de village en village, les tonneaux de marchandises qui pouvaient du jour au lendemain devenir la proie d’un ennemi dont les pieds avaient autant besoin d’être chaussés que le gosier d’être humecté.
Philéas déploya dans ces circonstances malheureuses une activité presque égale à celle de l’Empereur. Ce général en bonneterie fit commercialement la campagne de 1814 avec un courage ignoré. A une lieue en arrière, là où le général se portait à une lieue en avant, il accaparait des bonnets et des bas de coton dans son succès, là où l’Empereur recueillait dans ses revers des palmes immortelles. Le génie fut égal de part et d’autre, quoiqu’il s’exerçât dans des sphères différentes et que l’un pensât à couvrir les têtes en aussi grand nombre que l’autre en faisait tomber. Obligé de se créer des moyens de transport pour sauver ses tonnes de bonneterie qu’il emmagasina dans un faubourg de Paris, Philéas mit souvent en réquisition des chevaux et des fourgons, comme s’il s’agissait du salut de l’Empire. Mais la majesté du commerce ne valait-elle pas celle de Napoléon? Les marchands anglais, après avoir soldé l’Europe, n’avaient-ils pas raison du colosse qui menaçait leurs boutiques?... Au moment où l’Empereur abdiquait à Fontainebleau, Philéas triomphant se trouvait maître de l’article. Il soutint, par suite de ses habiles manœuvres, la dépréciation des cotons, et doubla sa fortune au moment où les plus heureux fabricants étaient ceux qui se défaisaient de leurs marchandises à cinquante pour cent de perte. Il revint à Arcis, riche de trois cent mille francs, dont la moitié, placée sur le Grand-Livre à soixante francs, lui produisit quinze mille livres de rentes. Cent mille francs furent destinés à doubler le capital nécessaire à son commerce. Il employa le reste à bâtir, meubler, orner une belle maison sur la place du Pont, à Arcis.
Au retour du bonnetier triomphant, monsieur Grévin fut naturellement son confident. Le notaire avait alors à marier une fille unique, âgée de vingt ans. Le beau-père de Grévin, qui fut pendant quarante ans médecin d’Arcis, n’était pas encore mort. Grévin, déjà veuf, connaissait la fortune de la mère Beauvisage. Il crut à l’énergie, à la capacité d’un jeune homme assez hardi pour avoir ainsi fait la campagne de 1814. Séverine Grévin avait en dot la fortune de sa mère, soixante mille francs. Que pouvait laisser le vieux bonhomme Varlet à Séverine? tout au plus une pareille somme. Grévin était alors âgé de cinquante ans; il craignait de mourir; il ne voyait plus jour, sous la Restauration, à marier sa fille à son goût; car, pour elle, il avait de l’ambition. Dans ces circonstances, il eut la finesse de se faire demander sa fille en mariage par Philéas.
Séverine Grévin, jeune personne bien élevée, belle, passait alors pour être un des bons partis d’Arcis. D’ailleurs une alliance avec l’ami le plus intime du sénateur, comte de Gondreville, maintenu pair de France, ne pouvait qu’honorer le fils d’un fermier de Gondreville; la veuve Beauvisage eût fait un sacrifice pour l’obtenir; mais, en apprenant le succès de son fils, elle se dispensa de lui donner une dot, sage réserve qui fut imitée par le notaire. Ainsi fut consommée l’union du fils d’un fermier, jadis si fidèle aux Simeuse, avec la fille d’un de leurs plus cruels ennemis. C’est peut-être la seule application qui se fit du mot de Louis XVIII: Union et oubli.
Au second retour des Bourbons, le vieux médecin, monsieur Varlet, mourut à soixante-seize ans, laissant deux cent mille francs en or dans sa cave, outre ses biens évalués à une somme égale. Ainsi Philéas et sa femme eurent, dès 1816, en dehors de leur commerce, trente mille francs de rente; car Grévin voulut placer en immeubles la fortune de sa fille, et Beauvisage ne s’y opposa point. Les sommes recueillies par Séverine Grévin dans la succession de son grand-père donnèrent à peine quinze mille francs de revenu, malgré les belles occasions de placement que rechercha le vieux Grévin.
Ces deux premières années suffirent à madame Beauvisage et à Grévin pour reconnaître la profonde ineptie de Philéas. Le coup d’œil de la rapacité commerciale avait paru l’effet d’une capacité supérieure au vieux notaire, de même qu’il avait pris la jeunesse pour la force, et le bonheur pour le génie des affaires. Mais si Philéas savait lire, écrire et bien compter, jamais il n’avait rien lu. D’une ignorance crasse, on ne pouvait pas avoir avec lui la plus petite conversation, il répondait par un déluge de lieux communs agréablement débités. Seulement, en sa qualité de fils de fermier, il ne manquait pas de bon sens commercial. La parole d’autrui devait exprimer des propositions nettes, claires, saisissables, mais il ne rendait jamais la pareille à son adversaire. Philéas, bon et même tendre, pleurait au moindre récit pathétique. Cette bonté lui fit surtout respecter sa femme, dont la supériorité lui causa la plus profonde admiration. Séverine, femme à idées, savait tout, selon Philéas. Puis elle voyait d’autant plus juste, qu’elle consultait son père en toute chose. Enfin elle possédait une grande fermeté qui la rendit chez elle maîtresse absolue. Dès que ce résultat fut obtenu, le vieux notaire eut moins de regret en voyant sa fille heureuse par une domination qui satisfait toujours les femmes de ce caractère; mais restait la femme! Voici ce que trouva, dit-on, la femme.
VII.--LA MAISON BEAUVISAGE.
Dans la réaction de 1815 on envoya pour sous-préfet à Arcis un vicomte de Chargebœuf, de la branche pauvre, et qui fut nommé par la protection de la marquise de Cinq-Cygne, à la famille de laquelle il était allié. Ce jeune homme resta sous-préfet pendant cinq ans. La belle madame Beauvisage ne fut pas, dit-on, étrangère au séjour infiniment trop prolongé pour son avancement, que le vicomte fit dans cette sous-préfecture. Néanmoins hâtons-nous de dire que les propos ne furent sanctionnés par aucun de ces scandales qui révèlent en province ces passions si difficiles à cacher aux Argus de petite ville. Si Séverine aima le vicomte de Chargebœuf, si elle fut aimée de lui, ce fut en tout bien, tout honneur, dirent les amis de Grévin et ceux de Marion. Cette double coterie imposa son opinion à tout l’arrondissement; mais les Marion, les Grévin n’avaient aucune influence sur les royalistes, et les royalistes tinrent le sous-préfet pour très heureux.
Dès que la marquise de Cinq-Cygne apprit ce qui se disait de son parent dans les châteaux, elle le fit venir à Cinq-Cygne; et telle était son horreur pour tous ceux qui tenaient de loin ou de près aux acteurs du drame judiciaire si fatal à sa famille, qu’elle enjoignit au vicomte de changer de résidence. Elle obtint la nomination de son cousin à la sous-préfecture de Sancerre, en lui promettant une préfecture. Quelques fins observateurs prétendirent que le vicomte avait joué la passion pour devenir préfet, car il connaissait la haine de la marquise pour le nom de Grévin. D’autres remarquèrent des coïncidences entre les apparitions du vicomte de Chargebœuf à Paris et les voyages qu’y faisait madame Beauvisage, sous les prétextes les plus frivoles.
Un historien impartial serait fort embarrassé d’avoir une opinion sur des faits ensevelis dans les mystères de la vie privée. Une seule circonstance a paru donner gain de cause à la médisance. Cécile-Renée Beauvisage était née en 1820, au moment où M. de Chargebœuf quitta sa sous-préfecture, et parmi les noms de l’heureux sous-préfet se trouve celui de René. Ce nom fut donné par le comte de Gondreville, parrain de Cécile. Si la mère s’était opposée à ce que sa fille reçût ce nom, elle aurait en quelque sorte confirmé les soupçons. Comme le monde veut toujours avoir raison, ceci passa pour une malice du vieux pair de France. Madame Keller, fille du comte, et qui avait nom Cécile, était la marraine. Quant à la ressemblance de Cécile-Renée Beauvisage, elle est frappante! Cette jeune personne ne ressemble ni à son père ni à sa mère; et, avec le temps, elle est devenue le portrait vivant du vicomte dont elle a pris les manières aristocratiques. Cette double ressemblance morale et physique ne put jamais être remarquée par les gens d’Arcis, où le vicomte ne revint plus.
Séverine rendit d’ailleurs Philéas heureux à sa manière. Il aimait la bonne chère et les choses aisées de la vie; elle eut pour lui les vins les plus exquis, une table digne d’un évêque et entretenue par la meilleure cuisinière du département, mais sans afficher aucun luxe, car elle maintint sa maison dans les conditions de la vie bourgeoise d’Arcis. Le proverbe d’Arcis est qu’il faut dîner chez madame Beauvisage et passer la soirée chez madame Marion.
La prépondérance que la Restauration donnait à la maison de Cinq-Cygne, dans l’arrondissement d’Arcis, avait naturellement resserré les liens entre toutes les familles du pays qui touchèrent au procès criminel fait à propos de l’enlèvement de Gondreville. Les Marion, les Grévin, les Giguet, furent d’autant plus unis, que le triomphe de leur opinion dite constitutionnelle aux élections exigeait une harmonie parfaite.
Par calcul, Séverine occupa Beauvisage au commerce de la bonneterie, auquel tout autre que lui aurait pu renoncer; elle l’envoyait à Paris, dans les campagnes, pour ses affaires. Aussi, jusqu’en 1830, Philéas, qui trouvait à exercer ainsi sa bosse de l’acquisivité, gagna-t-il chaque année une somme équivalente à celle de ses dépenses, outre l’intérêt de ses capitaux, en faisant son métier en pantoufles, pour employer une expression proverbiale. Les intérêts et la fortune de M. et Mme Beauvisage, capitalisés depuis quinze ans par les soins de Grévin, devaient donc donner cinq cent mille francs en 1830. Telle était, en effet, à cette époque, la dot de Cécile, que le vieux notaire fit placer en trois pour cent à cinquante francs, ce qui produisit trente mille livres de rentes. Ainsi personne ne se trompait dans l’appréciation de la fortune des Beauvisage, alors évaluée à quatre-vingt mille francs de rentes. Depuis 1830, ils avaient vendu leur commerce de bonneterie à Jean Violette, un de leurs facteurs, petit-fils d’un des principaux témoins à charge dans l’affaire Simeuse. M. et Mme Beauvisage avaient encore en perspective les deux successions du vieux Grévin et de la vieille fermière Beauvisage, estimées chacune entre quinze et vingt mille francs de rentes. Les grandes fortunes de la province sont le produit du temps multiplié par l’économie. Trente ans de vieillesse y sont toujours un capital.
En donnant à Cécile-Renée cinquante mille francs de rentes en dot, M. et Mme Beauvisage conservaient encore pour eux ces deux successions, trente mille livres de rentes et leur maison d’Arcis. Une fois la marquise de Cinq-Cygne morte, Cécile pouvait assurément épouser le jeune marquis; mais la santé de cette femme, encore forte et presque belle à soixante ans, tuait cette espérance, si toutefois elle était entrée au cœur de Grévin et de sa fille, comme le prétendaient quelques gens, étonnés des refus essuyés par des gens aussi convenables que le sous-préfet et le procureur du roi.
La maison Beauvisage, une des plus belles d’Arcis, est située sur la place du Pont, dans l’alignement de la rue Vide-Bourse, à l’angle de la rue du Pont qui monte jusqu’à la place de l’Église. Quoique sans cour ni jardin, comme beaucoup de maisons de province, elle y produit un certain effet, malgré des ornements de mauvais goût. La porte bâtarde, mais à deux vantaux, donne sur la place. Les croisées du rez-de-chaussée ont sur la rue la vue de l’auberge de la poste, et sur la place celle du paysage assez pittoresque de l’Aube, dont la navigation commence en aval du pont. Au delà du pont, se trouve une autre petite place, sur laquelle demeure M. Grévin et où commence la route de Sézanne. Sur la rue comme sur la place, la maison Beauvisage, soigneusement peinte en blanc, a l’air d’avoir été bâtie de pierre. La hauteur des persiennes, les moulures extérieures des croisées, tout contribue à donner à cette maison une certaine tournure, que rehausse l’aspect généralement misérable des maisons d’Arcis, construites presque toutes en bois, et couvertes d’un enduit à l’aide duquel on simule la solidité de la pierre. Néanmoins ces maisons ne manquent pas d’une certaine naïveté, par cela même que chaque architecte ou chaque bourgeois s’est ingénié pour résoudre le problème que présente ce mode de bâtisse. On voit, sur chacune des places qui se trouvent de l’un et de l’autre côté du pont, un modèle de ces édifices champenois.
Au milieu de la rangée de maisons située sur la place, à gauche de la maison Beauvisage, on aperçoit, peinte en couleur lie de vin et les bois peints en vert, la frêle boutique de Jean Violette, petit-fils du fameux fermier de Grouage, un des témoins principaux dans l’affaire de l’enlèvement du sénateur, à qui, depuis 1830, Beauvisage avait cédé son fonds de commerce, ses relations, et à qui, dit-on, il prêtait des capitaux.
Le pont d’Arcis est de bois. A cent mètres de ce pont, en remontant l’Aube, la rivière est barrée par un autre pont sur lequel s’élèvent les hautes constructions en bois d’un moulin à plusieurs tournants. Cet espace entre le pont public et le pont particulier forme un grand bassin, sur les rives duquel sont assises de grandes maisons. Par une échancrure et au-dessus des toits, on aperçoit l’éminence sur laquelle sont assis le château d’Arcis, ses jardins, son parc, ses murs de clôture, ses arbres qui dominent le cours supérieur de l’Aube et les maigres prairies de la rive gauche.
Le bruit de l’Aube, qui s’échappe au delà de la chaussée des moulins par-dessus le barrage, la musique des roues contre lesquelles l’eau fouettée retombe dans le bassin en y produisant des cascades, animent la rue du Pont et contrastent avec la tranquillité de la rivière, qui coule en aval entre le jardin de M. Grévin, dont la maison se trouve au coin du pont sur la rive gauche, et le port où, sur la rive droite, les bateaux déchargent leurs marchandises devant une rangée de maisons assez pauvres, mais pittoresques. L’Aube serpente dans le lointain entre des arbres épars ou serrés, grands ou petits, de divers feuillages, au gré des caprices des riverains.
La physionomie des maisons est si variée, qu’un voyageur y trouverait un spécimen des maisons de tous les pays. Ainsi, au nord, sur le bord du bassin, dans les eaux duquel s’ébattent des canards, il y a une maison quasi méridionale, dont le toit plie sous la tuilerie à gouttières en usage dans l’Italie; elle est flanquée d’un jardinet soutenu par un coin de quai, dans lequel il s’élève des vignes, une treille et deux ou trois arbres. Elle rappelle quelques détails de Rome où, sur la rive du Tibre, quelques maisons offrent des aspects semblables. En face, sur l’autre bord, est une grande maison à toit avancé avec des galeries qui ressemblent à une maison suisse. Pour compléter l’illusion, entre cette construction et le déversoir, on aperçoit une vaste prairie ornée de ses peupliers et que traverse une petite route sablonneuse. Enfin, les constructions du château qui paraît entouré de maisons si frêles, d’autant plus imposant, représentent les splendeurs de l’aristocratie française.
Quoique les deux places du pont soient coupées par le chemin de Sézanne, une affreuse chaussée en mauvais état, et qu’elles soient l’endroit le plus vivant de la ville, car la justice de paix et la mairie d’Arcis sont situées rue Vide-Bourse, un Parisien trouverait ce lieu prodigieusement champêtre et solitaire. Ce paysage a tant de naïveté que, sur la place du Pont, en face de l’auberge de la Poste, vous voyez une pompe de ferme: pendant un demi-siècle on a pu en admirer une à peu près semblable dans la splendide cour du Louvre!
Rien n’explique mieux la vie de province que le silence profond dans lequel est ensevelie cette petite ville et qui règne dans son endroit le plus vivant. On doit facilement imaginer combien la présence d’un étranger, n’y passât-il qu’une demi-journée, y est inquiétante, avec quelle attention des visages se penchent à toutes les croisées pour l’observer, et dans quel état d’espionnage les habitants vivent les uns envers les autres. La vie y devient si conventuelle, qu’à l’exception des dimanches et jours de fêtes, un étranger ne rencontre personne sur les boulevards, ni dans l’avenue des Soupirs, nulle part, pas même par les rues. Chacun peut comprendre maintenant pourquoi le rez-de-chaussée de la maison Beauvisage était de plain-pied avec la rue et la place. La place y servait de cour. En se mettant à sa fenêtre, l’ancien bonnetier pouvait embrasser en enfilade la place de l’Église, les deux places du pont, et le chemin de Sézanne. Il voyait arriver les messagers et les voyageurs à l’auberge de la Poste. Enfin il apercevait, les jours d’audience, le mouvement de la justice de paix et celui de la mairie. Aussi Beauvisage n’aurait pas troqué sa maison contre le château, malgré son air seigneurial, ses pierres de taille et sa superbe situation.
VIII.--OÙ PARAÎT LA DOT, UNE DES HÉROÏNES DE CETTE HISTOIRE.
En entrant chez Beauvisage, on trouvait devant soi un péristyle où se développait au fond un escalier. A droite, on entrait dans un vaste salon dont les deux fenêtres donnaient sur la place, et à gauche dans une belle salle à manger dont les fenêtres voyaient sur la rue. Le premier étage servait à l’habitation.
Malgré la fortune de Beauvisage, le personnel de leur maison se composait de la cuisinière et d’une femme de chambre, espèce de paysanne qui savonnait, repassait, frottait plus souvent qu’elle n’habillait madame et mademoiselle, habituées à se servir l’une l’autre pour employer le temps. Depuis la vente du fonds de bonneterie, le cheval et le cabriolet de Philéas, logés à l’hôtel de la Poste, avaient été supprimés et vendus.
Au moment où Philéas rentra chez lui, sa femme, qui avait appris la résolution de l’assemblée Giguet, avait mis ses bottines et son châle pour aller chez son père, car elle devinait bien que, le soir, madame Marion lui ferait quelques ouvertures relativement à Cécile pour Simon. Après avoir appris à sa femme la mort de Charles Keller, il lui demanda naïvement son avis par un:--Que dis-tu de cela, ma femme?--qui peignait son habitude de respecter l’opinion de Séverine en toute chose. Puis il s’assit sur un fauteuil et attendit une réponse.
En 1839, madame Beauvisage, alors âgée de quarante-quatre ans, était si bien conservée, qu’elle aurait pu doubler mademoiselle Mars. En se rappelant la plus charmante Célimène que le Théâtre-Français ait eue, on se fera une idée exacte de la physionomie de Séverine Grévin. C’était la même richesse de formes, la même beauté de visage, la même netteté de contours; mais la femme du bonnetier avait une petite taille qui lui ôtait cette grâce noble, cette coquetterie à la Sévigné par lesquelles la grande actrice se recommande au souvenir des hommes qui ont vu l’Empire et la Restauration.
La vie de province et la mise un peu négligée à laquelle Séverine se laissait aller depuis dix ans donnaient je ne sais quoi de commun à ce beau profil, à ces beaux traits, et l’embonpoint avait détruit ce corps magnifique pendant les douze premières années de mariage. Mais Séverine rachetait ses imperfections par un regard souverain, superbe, impérieux et par une certaine attitude de tête pleine de fierté. Ses cheveux encore noirs, longs et fournis, relevés en hautes tresses sur la tête, lui prêtaient un air jeune. Elle avait une poitrine et des épaules de neige, mais tout cela rebondi, plein, de manière à gêner le mouvement du cou, devenu trop court. Au bout de ses gros bras potelés pendait une jolie petite main trop grasse. Elle était enfin accablée de tant de vie et de santé, que par-dessus ses souliers, la chair, quoique contenue, formait un léger bourrelet. Deux anneaux de nuit, d’une valeur de mille écus chacun, ornaient ses oreilles. Elle portait un bonnet de dentelles à nœuds roses, une robe-redingote de mousseline de laine à raies alternativement roses et gris de lin, bordée de lisérés verts, qui s’ouvrait par en bas pour laisser voir un jupon garni d’une petite valenciennes, et un châle de cachemire vert à palmes dont la pointe traînait jusqu’à terre. Ses pieds ne paraissaient pas à l’aise dans ses brodequins de peau bronzée.
--Vous n’avez pas tellement faim, dit-elle en jetant les yeux sur Beauvisage, que vous ne puissiez attendre une demi-heure. Mon père a fini de dîner, et je ne peux pas manger en repos, sans avoir su ce qu’il pense et si nous devons aller à Gondreville.
--Va, va, ma bonne, je t’attendrai, dit le bonnetier.
--Mon Dieu, je ne vous déshabituerai donc jamais de me tutoyer? dit-elle en faisant un geste d’épaules assez significatif.
--Jamais cela ne m’est arrivé devant le monde depuis 1817, dit Philéas.
--Cela vous arrive constamment devant les domestiques et devant votre fille.
--Comme vous voudrez, Séverine, répondit tristement Beauvisage.
--Surtout, ne dites pas un mot à Cécile de cette détermination des électeurs, ajouta madame Beauvisage qui se mirait dans la glace en arrangeant son châle.
--Veux-tu que j’aille avec toi chez ton père? demanda Philéas.
--Non, restez avec Cécile. D’ailleurs, Jean Violette ne doit-il pas vous payer aujourd’hui le reste de son prix? Il va venir vous apporter ses vingt mille francs. Voilà trois fois qu’il nous remet à trois mois; ne lui accordez plus de délais; et s’il n’est pas en mesure, allez porter son billet à Courtet, l’huissier: soyons en règle, prenez jugement. Achille Pigoult vous dira comment faire pour toucher notre argent. Ce Violette est bien le digne petit-fils de son grand-père! je le crois capable de s’enrichir par une faillite: il n’a ni foi ni loi.
--Il est bien intelligent, dit Beauvisage.
--Vous lui avez donné pour trente mille francs une clientèle et un établissement qui, certes, en valaient cinquante mille, et en huit ans il ne vous a payé que dix mille francs...
--Je n’ai jamais poursuivi personne, répondit Beauvisage, et j’aime mieux perdre mon argent que de tourmenter un pauvre homme...
--Un homme qui se moque de vous!
Beauvisage resta muet. Ne trouvant rien à répondre à cette observation cruelle, il regarda les planches qui formaient le parquet du salon. Peut-être l’abolition progressive de l’intelligence et de la volonté de Beauvisage s’expliquerait-elle par l’abus du sommeil. Couché tous les soirs à huit heures et levé le lendemain à huit heures, il dormait depuis vingt ans ses douze heures sans jamais s’être réveillé la nuit, ou, si ce grave événement arrivait, c’était pour lui le fait le plus extraordinaire: il passait à sa toilette une heure environ, car sa femme l’avait habitué à ne se présenter devant elle, au déjeuner, que rasé, propre et habillé. Quand il était dans le commerce, il partait après le déjeuner, il allait à ses affaires, et ne revenait que pour le dîner. Depuis 1832, il avait remplacé les courses d’affaires par une visite à son beau-père, et par une promenade, ou par des visites en ville. En tout temps il portait des bottes, un pantalon de drap bleu, un gilet blanc et un habit bleu, tenue encore exigée par sa femme. Son linge se recommandait par une blancheur et une finesse d’autant plus remarquée que Séverine l’obligeait à en changer tous les jours. Ces soins pour son extérieur, si rarement pris en province, contribuaient à le faire considérer dans Arcis comme on considère à Paris un homme élégant.
A l’extérieur, ce digne et grave marchand de bonnets de coton paraissait donc un personnage; car sa femme était assez spirituelle pour n’avoir jamais dit une parole qui mît le public d’Arcis dans la confidence de son désappointement et dans la nullité de son mari, qui, grâce à ses sourires, à ses phrases obséquieuses et à sa tenue d’homme riche, passait pour un des hommes les plus considérables. On disait que Séverine en était si jalouse, qu’elle l’empêchait d’aller en soirée; tandis que Philéas broyait les roses et les lis sur son teint par la pesanteur d’un heureux sommeil.
Beauvisage qui vivait selon ses goûts, choyé par sa femme, bien servi par ses deux domestiques, cajolé par sa fille, se disait l’homme le plus heureux d’Arcis, et il l’était. Le sentiment de Séverine pour cet homme nul n’allait pas sans la pitié protectrice de la mère pour ses enfants. Elle déguisait la dureté des paroles qu’elle était obligée de lui dire, sous un air de plaisanterie. Aucun ménage n’était plus calme, et l’aversion que Philéas avait pour le monde, où il s’endormait, où il ne pouvait pas jouer, ne sachant aucun jeu de cartes, avait rendu Séverine entièrement maîtresse de ses soirées.
L’arrivée de Cécile mit un terme à l’embarras de Philéas, qui s’écria:--Comme te voilà belle!
Madame Beauvisage se retourna brusquement et jeta sur sa fille un regard perçant qui la fit rougir.
--Ah! Cécile, qui vous a dit de faire une pareille toilette?... demanda la mère.
--N’irons-nous pas ce soir chez madame Marion? Je me suis habillée pour voir comment m’allait ma nouvelle robe.
--Cécile! Cécile! fit Séverine, pourquoi vouloir tromper votre mère?... Ce n’est pas bien, je ne suis pas contente de vous, vous voulez me cacher quelque pensée...
--Qu’a-t-elle donc fait? demanda Beauvisage, enchanté de voir sa fille si pimpante.
--Ce qu’elle a fait? je le lui dirai!... fit madame Beauvisage en menaçant du doigt sa fille unique.
Cécile se jeta au cou de sa mère, l’embrassa, la cajola, ce qui, pour les filles uniques, est une manière d’avoir raison.
Cécile Beauvisage, jeune personne de dix-neuf ans, venait de mettre une robe de soie gris de lin, garnie de brandebourgs en gris plus foncé, et qui figurait par devant une redingote. Le corsage à guimpe, orné de boutons et de jokeys, se terminait en pointe par devant, et se laçait par derrière comme un corset. Ce faux corset dessinait parfaitement le dos, les hanches et le buste. La jupe, garnie de trois rangs d’effilés, faisait des plis charmants, et annonçait par sa coupe et sa façon la science d’une couturière de Paris. Un joli fichu, garni de dentelle, retombait sur le corsage. L’héritière avait autour du cou un petit foulard rose noué très élégamment, et sur la tête un chapeau de paille orné d’une rose mousseuse. Ses mains étaient gantées de mitaines de filet noir. Elle était chaussée de brodequins de peau bronzée; enfin, excepté son petit air endimanché, cette tournure de figurine, dessinée dans les journaux de mode, devait ravir le père et la mère de Cécile. Cécile était d’ailleurs bien faite, d’une taille moyenne et parfaitement proportionnée. Elle avait tressé ses cheveux châtains selon la mode de 1839, en deux grosses nattes qui lui accompagnaient le visage et se rattachaient derrière la tête. Sa figure pleine de santé, d’un ovale distingué, se recommandait par cet air aristocratique qu’elle ne tenait ni de son père ni de sa mère. Ses yeux, d’un brun clair, étaient entièrement dépourvus de cette expression douce, calme et presque mélancolique, si naturelle aux jeunes filles.
Vive, animée, bien portante, Cécile gâtait, par une sorte de positif bourgeois, et par la liberté de manières que prennent les enfants gâtés, tout ce que sa physionomie avait de romanesque. Néanmoins un mari capable de refaire son éducation et d’y effacer les traces de la vie de province pouvait encore extraire de ce bloc une femme charmante. En effet, l’orgueil que Séverine mettait en sa fille avait contre-balancé les effets de sa tendresse. Madame Beauvisage avait eu le courage de bien élever sa fille; elle s’était habituée avec elle à une fausse sévérité qui lui permit de se faire obéir et de réprimer le peu de mal qui se trouvait dans cette âme. La mère et la fille ne s’étaient jamais quittées; ainsi Cécile avait, ce qui chez les jeunes filles est plus rare qu’on ne le pense, une pureté de pensée, une fraîcheur de cœur, une naïveté réelles, entières et parfaites.
--Votre toilette me donne à penser, dit madame Beauvisage: Simon Giguet vous aurait-il dit quelque chose hier que vous m’auriez caché?
--Eh bien! dit Philéas, un homme qui va recevoir le mandat de ses concitoyens...
--Ma chère maman, dit Cécile à l’oreille de sa mère, il m’ennuie; mais il n’y a plus que lui pour moi dans Arcis.
--Tu l’as bien jugé: mais attends que ton grand-père ait prononcé, dit madame Beauvisage en embrassant sa fille, dont la réponse annonçait un grand sens tout en révélant une brèche faite dans son innocence par l’idée du mariage.
IX.--HISTOIRE DE DEUX MALINS.
La maison de Grévin, située sur la rive droite de l’Aube, et qui fait le coin de la petite place d’au delà le pont, est une des plus vieilles maisons d’Arcis. Aussi est-elle bâtie de bois, et les intervalles de ces murs si légers sont-ils remplis de cailloux; mais elle est revêtue d’une couche de mortier lissé à la truelle et peint en gris. Malgré ce fard coquet, elle n’en paraît pas moins être une maison de cartes.
Le jardin, situé le long de l’Aube, est protégé par un mur de terrasse couronné de pots de fleurs. Cette humble maison, dont les croisées ont des contrevents solides peints en gris comme le mur, est garnie d’un mobilier en harmonie avec la simplicité de l’extérieur. En entrant, on apercevait, dans une petite cour cailloutée, les treillages verts qui servaient de clôture au jardin. Au rez-de-chaussée, l’ancienne étude, convertie en salon, et dont les fenêtres donnent sur la rivière et sur la place, est meublée de vieux meubles en velours d’Utrecht vert, excessivement passé. L’ancien cabinet est devenu la salle à manger du notaire retiré. Là tout annonce un vieillard profondément philosophe, et une de ces vies qui se sont écoulées comme coule l’eau des ruisseaux champêtres que les arlequins de la vie politique finissent par envier quand ils sont désabusés sur les grandeurs sociales, ou fatigués des luttes insensées avec le cours de l’humanité.
Pendant que Séverine traverse le pont en regardant si son père a fini de dîner, il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil sur la personne, sur la vie et les opinions de ce vieillard, que l’amitié du comte Malin de Gondreville recommandait au respect de tout le pays.
Voici la simple et naïve histoire de ce notaire, pendant longtemps, pour ainsi dire, le seul notaire d’Arcis. En 1787, deux jeunes gens d’Arcis allèrent à Paris, recommandés à un avocat au conseil nommé Danton. Cet illustre patriote était d’Arcis. On y voit encore sa maison, et sa famille y existe encore. Ceci pourrait expliquer l’influence que la Révolution exerça sur ce coin de la Champagne. Danton plaça ses compatriotes chez le procureur au Châtelet si fameux par son procès avec le comte Morton de Chabrillant, à propos de sa loge à la première représentation du Mariage de Figaro, et pour qui le parlement prit fait et cause en se regardant comme outragé dans la personne de son procureur.
L’un s’appelait Malin, et l’autre Grévin, tous deux fils uniques. Malin avait pour père le propriétaire même de la maison où demeure actuellement Grévin. Tous deux ils eurent l’un pour l’autre une mutuelle, une solide affection. Malin, garçon retors, d’un esprit profond, ambitieux, avait le don de la parole. Grévin, honnête travailleur, eut pour vocation d’admirer Malin. Ils revinrent à leur pays lors de la révolution, l’un pour être avocat à Troyes, l’autre pour être notaire à Arcis. Grévin, l’humble serviteur de Malin, le fit nommer député à la Convention. Malin fit nommer Grévin procureur syndic d’Arcis. Malin fut un obscur conventionnel jusqu’au 9 thermidor, se rangeant toujours du côté du plus puissant, écrasant le faible; mais Tallien lui fit comprendre la nécessité d’abattre Robespierre. Malin se distingua lors de cette terrible bataille parlementaire, il eut du courage à propos. Dès ce moment commença le rôle politique de cet homme, un des héros de la sphère inférieure; il abandonna le parti des Thermidoriens pour celui des Clichyens, et fut alors nommé membre du conseil des Anciens. Devenu l’ami de Talleyrand et de Fouché, conspirant avec eux, contre Bonaparte, il devint, comme eux, un des plus ardents partisans de Bonaparte après la victoire de Marengo. Nommé tribun, il entra l’un des premiers au conseil d’État, fut un des rédacteurs du Code, et fut promu l’un des premiers à la dignité de sénateur, sous le nom de comte de Gondreville. Ceci est le côté politique de cette vie; en voici le côté financier.
Grévin fut dans l’arrondissement d’Arcis l’instrument le plus actif et le plus habile de la fortune du comte de Gondreville. La terre de Gondreville appartenait aux Simeuse, bonne vieille noble famille de province, décimée par l’échafaud et dont les héritiers, deux jeunes gens, servaient dans l’armée de Condé. Cette terre, vendue nationalement, fut acquise pour Malin sous le nom de M. Marion et par les soins de Grévin. Grévin fit acquérir à son ami la meilleure partie des biens ecclésiastiques vendus par la République dans le département de l’Aube. Malin envoyait à Grévin les sommes nécessaires à ces acquisitions, et n’oubliait d’ailleurs point son homme d’affaires. Quand vint le Directoire, époque à laquelle Malin régnait dans les conseils de la République, les ventes furent réalisées au nom de Malin. Grévin fut notaire et Malin fut conseiller d’État. Grévin fut maire d’Arcis, Malin fut sénateur et comte de Gondreville. Malin épousa la fille d’un fournisseur millionnaire, Grévin épousa la fille unique du bonhomme Varlet, le premier médecin d’Arcis. Le comte de Gondreville eut trois cent mille livres de rentes, un hôtel à Paris, le magnifique château de Gondreville; il maria l’une de ses filles à l’un des Keller, banquier à Paris, l’autre au maréchal duc de Carigliano.
Grévin lui, riche de quinze mille livres de rentes, possède la maison où il achève sa paisible vie en économisant, et il a géré les affaires de son ami, qui lui a vendu cette maison pour six mille francs.
Le comte de Gondreville a quatre-vingts et Grévin soixante-seize ans. Le pair de France se promène dans son parc, l’ancien notaire dans le jardin du père de Malin. Tous deux, enveloppés de molleton, entassent écus sur écus. Aucun nuage n’a troublé cette amitié de soixante ans. Le notaire a toujours obéi au conventionnel, au conseiller d’État, au sénateur, au pair de France. Après la révolution de Juillet, Malin, en passant par Arcis, dit à Grévin:--Veux-tu la croix?--Qué que j’en ferais? répondit Grévin. L’un n’avait jamais failli à l’autre; tous deux s’étaient toujours mutuellement éclairés, conseillés: l’un sans jalousie, et l’autre sans morgue ni prétention blessante. Malin avait toujours été obligé de faire la part de Grévin, car tout l’orgueil de Grévin était le comte de Gondreville. Grévin était autant comte de Gondreville que le comte de Gondreville lui-même.
Cependant, depuis la Révolution de Juillet, moment où Grévin, se sentant vieilli, avait cessé de gérer les biens du comte, et où le comte, affaibli par l’âge et par sa participation aux tempêtes politiques, avait songé à vivre tranquille, les deux vieillards, sûrs d’eux-mêmes, mais n’ayant plus tant besoin l’un de l’autre, ne se voyaient plus guère. En allant à sa terre, ou en retournant à Paris, le comte venait voir Grévin, qui faisait seulement une ou deux visites au comte pendant son séjour à Gondreville; il n’existait aucun lien entre leurs enfants. Jamais ni madame Keller ni la duchesse de Carigliano n’avaient eu la moindre relation avec mademoiselle Grévin, ni avant ni après son mariage avec le bonnetier Beauvisage. Ce dédain involontaire ou réel surprenait beaucoup Séverine.
Grévin, maire d’Arcis sous l’Empire, serviable pour tout le monde, avait, durant l’exercice de son ministère, concilié, prévenu beaucoup de difficultés. Sa rondeur, sa bonhomie et sa probité lui méritaient l’estime et l’affection de tout l’arrondissement; chacun, d’ailleurs, respectait en lui l’homme qui disposait de la faveur, du pouvoir et du crédit du comte de Gondreville. Néanmoins, depuis que l’activité du notaire et sa participation aux affaires publiques et particulières avaient cessé, depuis huit ans, son souvenir s’était presque aboli dans la ville d’Arcis, où chacun s’attendait, de jour en jour, à le voir mourir. Grévin, à l’instar de son ami Malin, paraissait plus végéter que vivre, il ne se montrait point, il cultivait son jardin, taillait ses arbres, allait examiner ses légumes, ses bourgeons; et, comme les vieillards, il s’essayait à l’état de cadavre. La vie de ce septuagénaire était d’une régularité parfaite. De même que son ami le colonel Giguet, levé au jour, couché avant neuf heures, il avait la frugalité des avares. Il buvait peu de vin, mais ce vin était exquis. Il prenait du café, mais jamais de liqueurs, et le seul exercice auquel il se livrât, était celui qu’exige le jardinage. En tout temps, il portait les mêmes vêtements: de gros souliers huilés, des bas drapés, un pantalon de molleton gris à boucles, sans bretelles, un grand gilet de drap léger bleu de ciel à boutons de corne, et une redingote de molleton gris pareil à celui du pantalon; il avait sur la tête une petite casquette de loutre ronde, et la gardait au logis. En été, il remplaçait cette casquette par une espèce de calotte de velours noir, et la redingote de molleton par une redingote de drap gris de fer. Sa taille était de cinq pieds quatre pouces; il avait l’embonpoint des vieillards bien portants, ce qui alourdissait un peu sa démarche, déjà lente, comme celle de tous les gens de cabinet.
Dès le jour, ce bonhomme s’habillait en accomplissant les soins de toilette les plus minutieux; il se rasait lui-même, puis il faisait le tour de son jardin, il regardait le temps, allait consulter son baromètre, en ouvrant lui-même les volets de son salon. Enfin il binait, il échenillait, il sarclait, il avait toujours quelque chose à faire jusqu’au déjeuner. Après son déjeuner, il restait assis à digérer jusqu’à deux heures, pensant on ne sait à quoi. Sa petite-fille venait presque toujours, conduite par une domestique, quelquefois accompagnée de sa mère, le voir entre deux et cinq heures. A certains jours, cette vie mécanique était interrompue: il y avait à recevoir les fermages et les revenus en nature, aussitôt vendus. Mais ce petit trouble n’arrivait que les jours de marché, et une fois par mois. Que devenait l’argent? Personne, pas même Séverine et Cécile, ne le savait. Grévin était là-dessus d’une discrétion ecclésiastique. Cependant tous les sentiments de ce vieillard avaient fini par se concentrer sur sa fille et sur sa petite-fille; il les aimait plus que son argent.
Ce septuagénaire propret, à figure toute ronde, au front dégarni, aux yeux bleus et à cheveux blancs, avait quelque chose d’absolu dans le caractère comme tous ceux à qui ni les hommes ni les choses n’ont résisté. Son seul défaut, extrêmement caché d’ailleurs, car il n’avait jamais eu occasion de le manifester, était une rancune persistante, terrible, une susceptibilité que Malin n’avait jamais heurtée. Si Grévin avait toujours servi le comte de Gondreville, il l’avait toujours trouvé reconnaissant; jamais Malin n’avait ni humilié ni froissé son ami, qu’il connaissait à fond. Les deux amis conservaient encore le tutoiement de leur jeunesse et la même affectueuse poignée de main. Jamais le sénateur n’avait fait sentir à Grévin la différence de leurs situations; il devançait toujours les désirs de son ami d’enfance, en lui offrant toujours tout, sachant qu’il se contenterait de peu. Grévin, adorateur de la littérature classique, puriste, bon administrateur, possédait de sérieuses et vastes connaissances en législation; il avait fait pour Malin des travaux qui fondèrent au Conseil d’État la gloire du rédacteur des Codes. Séverine aimait beaucoup son père. Elle et sa fille ne laissaient à personne le soin de faire son linge; elles lui tricotaient des bas pour l’hiver, elles avaient pour lui les plus petites précautions, et Grévin savait qu’il n’entrait dans leur affection aucune pensée d’intérêt: le million probable de la succession paternelle n’aurait pas séché leurs larmes. Les vieillards sont sensibles à la tendresse désintéressée. Avant de s’en aller chez le bonhomme, tous les jours madame Beauvisage et Cécile s’inquiétaient du dîner de leur père pour le lendemain, et lui envoyaient les primeurs du marché.
Madame Beauvisage avait toujours souhaité que son père la présentât au château de Gondreville, et la liât avec les filles du comte; mais le sage vieillard lui avait maintes fois expliqué combien il était difficile d’entretenir des relations suivies avec la duchesse de Carigliano, qui habitait Paris, et qui venait rarement à Gondreville, ou avec la brillante madame Keller, quand on tenait une fabrique de bonneterie à Arcis.
--Ta vie est finie, disait Grévin à sa fille, mets toutes tes jouissances en Cécile, qui sera certes assez riche pour te donner, quand tu quitteras le commerce, l’existence grande et large à laquelle tu as droit. Choisis un gendre qui ait de l’ambition, des moyens, tu pourras un jour aller à Paris, et laisser ici ce benêt de Beauvisage. Si je vis assez pour me voir un petit-gendre, je vous piloterai sur la mer des intérêts politiques comme j’ai piloté Malin, et vous arriverez à une position égale à celle des Keller...
Ce peu de paroles, dites avant la révolution de 1830, un an après la retraite du vieux notaire dans cette maison, explique cette attitude végétative. Grévin voulait vivre, il voulait mettre dans la route des grandeurs sa fille, sa petite-fille et ses arrière-petits-enfants. Le vieillard avait de l’ambition à la troisième génération. Quand il parlait ainsi, le vieillard rêvait de marier Cécile à Charles Keller; aussi pleurait-il en ce moment sur ses espérances renversées, il ne savait plus que résoudre. Sans relations dans la société parisienne, ne voyant plus dans le département de l’Aube d’autre mari pour Cécile que le jeune marquis de Cinq-Cygne, il se demandait s’il pouvait surmonter à force d’or les difficultés que la Révolution de Juillet suscitait entre les royalistes fidèles à leurs principes et leurs vainqueurs. Le bonheur de sa petite-fille lui paraissait si compromis en la livrant à l’orgueilleuse marquise de Cinq-Cygne, qu’il se décidait à se confier à l’ami des vieillards, au Temps. Il espérait que son ennemie capitale, la marquise de Cinq-Cygne, mourrait, et il croyait pouvoir séduire le fils, en se servant du grand-père du marquis, le vieux d’Hauteserre, qui vivait alors à Cinq-Cygne, et qu’il savait accessible aux calculs de l’avarice.
Si ce plan manquait, quand Cécile Beauvisage atteindrait à vingt-deux ans, en désespoir de cause, Grévin comptait consulter son ami Gondreville, qui lui choisirait à Paris un mari selon son cœur et son ambition, parmi les ducs de l’Empire.
X.--L’INCONNU.
Séverine trouva son père assis sur un banc de bois, au bout de sa terrasse, sous les lilas en fleur et prenant son café, car il était cinq heures et demie. Elle vit bien, à la douleur gravée sur la figure de son père, qu’il savait la nouvelle. En effet, le vieux pair de France venait d’envoyer un valet de chambre à son ami, en le priant de venir le voir. Jusqu’alors le vieux Grévin n’avait pas voulu trop encourager l’ambition de sa fille; mais en ce moment, au milieu de réflexions contradictoires qui se heurtaient dans sa triste méditation, son secret lui échappa.
--Ma chère enfant, lui dit-il, j’avais formé pour ton avenir les plus beaux et les plus fiers projets. La mort vient de les renverser. Cécile eût été vicomtesse Keller, car Charles, par mes soins, eût été nommé député d’Arcis, et il eût succédé quelque jour à la pairie de son père. Gondreville, ni sa fille madame Keller, n’auraient refusé les soixante mille francs de rente que Cécile a en dot, surtout avec la perspective de cent autres que vous aurez un jour... Tu aurais habité Paris avec ta fille, et tu y aurais joué ton rôle de belle-mère dans les hautes régions du pouvoir (madame Beauvisage fit un signe de satisfaction). Mais nous sommes atteints ici du coup qui frappe ce charmant jeune homme à qui l’amitié du prince royal était acquise déjà... Maintenant ce Simon Giguet, qui se pousse sur la scène politique, est un sot, un sot de la pire espèce, car il se croit un aigle... Vous êtes trop liés avec les Giguet et la maison Marion pour ne pas mettre beaucoup de formes à votre refus, et il faut refuser...
--Nous sommes, comme toujours, du même avis, mon père.
--Tout ceci m’oblige à voir mon vieux Malin, d’abord pour le consoler, puis pour le consulter. Cécile et toi, vous seriez malheureuses avec une vieille famille du faubourg Saint-Germain, on vous ferait sentir votre origine de mille façons: nous devons chercher quelque duc de la façon de Bonaparte, qui soit ruiné; nous serons à même d’avoir ainsi pour Cécile un beau titre, et nous la marierons séparée de biens. Tu peux dire que j’ai disposé de la main de Cécile, nous couperons court ainsi à toutes les demandes saugrenues comme celle d’Antonin Goulard. Le petit Vinet ne manquera pas de s’offrir, il serait préférable à tous les épouseurs qui viendront flairer la dot... Il a du talent, de l’intrigue, et il appartient aux Chargebœuf par sa mère; mais il a trop de caractère pour ne pas dominer sa femme, et il est assez jeune pour se faire aimer: tu périras entre ces deux sentiments-là, car je te sais par cœur, mon enfant!
--Je serai bien embarrassée ce soir, chez les Marion, dit Séverine.
--Eh bien! mon enfant, répondit Grévin, envoie-moi madame Marion, je lui parlerai, moi!
--Je savais bien, mon père, que vous pensiez à notre avenir, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il fût si brillant, dit madame Beauvisage en prenant les mains de son père et les lui baisant.
--J’y avais si profondément pensé, reprit Grévin, qu’en 1831, j’ai acheté un hôtel que tu connais, l’hôtel Beauséant. Madame Beauvisage fit un mouvement de surprise en apprenant ce secret si bien gardé, mais elle n’interrompit point son père.--Ce sera mon présent de noces, dit-il. En 1832, je l’ai loué pour sept ans à des Anglais, à raison de vingt-quatre mille francs; une jolie affaire, car il ne m’a coûté que trois cent vingt-cinq mille francs, et en voici près de deux cent mille de retrouvés. Le bail finit le 15 juillet de cette année.
Séverine embrassa son père au front et sur les deux joues. Cette dernière révélation agrandissait tellement son avenir, qu’elle eut comme un éblouissement. «Mon père, par mon conseil, ne donnera que la nue propriété de cet héritage à ses petits-enfants, se dit-elle en traversant le pont, j’en aurai l’usufruit; je ne veux pas que ma fille et un gendre me chassent de chez eux: ils seront chez moi!»
Au dessert, quand les deux bonnes furent attablées dans la cuisine, et que madame Beauvisage eut la certitude de n’être pas écoutée, elle jugea nécessaire de faire une petite leçon à Cécile.
--Ma fille, lui dit-elle, conduisez-vous ce soir en personne bien élevée, et, à dater d’aujourd’hui, prenez un air posé, ne causez pas légèrement, ne vous promenez pas seule avec M. Giguet, ni avec M. Olivier Vinet, ni avec le sous-préfet, ni avec M. Martener, avec personne enfin, pas même avec Achille Pigoult. Vous ne vous marierez à aucun des jeunes gens d’Arcis ni du département. Vous êtes destinée à briller à Paris. Aussi, tous les jours, aurez-vous de charmantes toilettes, pour vous habituer à l’élégance. Nous tâcherons de débaucher une femme de chambre à la jeune duchesse de Maufrigneuse; nous saurons ainsi où se fournissent la princesse de Cadignan et la marquise de Cinq-Cygne!... Oh! je ne veux pas que nous ayons le moindre air provincial. Vous étudierez trois heures par jour le piano; je ferai venir tous les jours M. Moïse de Troyes, jusqu’à ce qu’on m’ait dit le maître que je puis faire venir de Paris. Il faut perfectionner tous vos talents, car vous n’avez plus qu’un an tout au plus à rester fille. Vous voilà prévenue, je verrai comment vous vous comporterez ce soir. Il s’agit de tenir Simon à une grande distance de vous, sans vous amuser de lui.
--Soyez tranquille, madame, je vais me mettre à adorer l’inconnu. Ce mot, qui fit sourire madame Beauvisage, a besoin d’une explication.
--Ah! je ne l’ai point encore vu, dit Philéas; mais tout le monde parle de lui. Quand je voudrai savoir qui c’est, j’enverrai le brigadier ou M. Groslier lui demander son passe-port...
Il n’est pas de petite ville en France où, dans un temps donné, le drame ou la comédie de l’étranger ne se joue. Souvent l’étranger est un aventurier qui fait des dupes et qui part, emportant la réputation d’une femme ou l’argent d’une famille. Plus souvent l’étranger est un étranger véritable, dont la vie reste assez longtemps mystérieuse pour que la petite ville soit occupée de ses faits et gestes. Or, l’avénement probable de Simon Giguet au pouvoir n’était pas le seul événement grave. Depuis deux jours, l’attention de la ville d’Arcis avait pour point de mire un personnage arrivé depuis trois jours, qui se trouvait être le premier inconnu de la génération actuelle. Aussi l’inconnu faisait-il en ce moment les frais de la conversation dans toutes les maisons. C’était le soliveau tombé du ciel dans la ville des grenouilles.
La situation d’Arcis-sur-Aube explique l’effet que devait y produire l’arrivée d’un étranger. A six lieues avant Troyes, sur la grande route de Paris, devant une ferme appelée la Belle-Étoile, commence un chemin départemental qui mène à la ville d’Arcis, en traversant de vastes plaines où la Seine trace une étroite vallée verte ombragée de peupliers, qui tranche sur la blancheur des terres crayeuses de la Champagne. La route qui relie Arcis à Troyes a six lieues de longueur et fait la corde d’un arc dont les extrémités sont Arcis et Troyes, en sorte que le plus court chemin pour aller de Paris à Arcis est cette route départementale qu’on prend à la Belle-Étoile. L’Aube, comme on l’a dit, n’est navigable que depuis Arcis jusqu’à son embouchure. Ainsi cette ville, sise à six lieues de la grande route, séparée de Troyes par des plaines monotones, se trouve perdue au milieu des terres, sans commerce ni transit, soit par eau, soit par terre. En effet, Sézanne, situé à quelques lieues d’Arcis, de l’autre côté de l’Aube, est traversé par une grande route qui économise huit postes sur l’ancienne route d’Allemagne par Troyes. Arcis est donc une ville entièrement isolée où ne passe aucune voiture, et qui ne se rattache à Troyes et à la station de la Belle-Étoile que par des messagers. Tous les habitants se connaissent, ils connaissent même les voyageurs de commerce qui viennent pour les affaires des maisons parisiennes: ainsi, comme toutes les petites villes de province qui sont dans une situation analogue, un étranger doit y mettre en branle toutes les langues et agiter toutes les imaginations, quand il reste plus de deux jours sans qu’on sache ni son nom ni ce qu’il y vient faire.
Or, comme tout Arcis était encore tranquille, trois jours avant la matinée où, par la volonté du créateur de tant d’histoires celle-ci commence, tout le monde avait vu venir par la route de la Belle-Étoile un étranger conduisant un joli tilbury attelé d’un cheval de prix, et accompagné d’un petit domestique gros comme le poing, monté sur un cheval de selle. Le messager en relation avec les diligences de Troyes avait apporté de la Belle-Étoile trois malles venues de Paris, sans adresse, et appartenant à cet inconnu, qui se logea au Mulet.
Chacun, dans Arcis, imagina le soir que ce personnage avait l’intention d’acheter la terre d’Arcis, et l’on en parla dans beaucoup de ménages comme du futur propriétaire du château. Le tilbury, le voyageur, ses chevaux, son domestique, tout paraissait appartenir à un homme tombé des plus hautes sphères sociales. L’inconnu, sans doute fatigué, ne se montra pas; peut-être passa-t-il une partie de son temps à s’installer dans les chambres qu’il choisit, en annonçant devoir demeurer un certain temps. Il voulut voir la place que ses chevaux devaient occuper dans l’écurie et se montra très exigeant; il voulut qu’on les séparât de ceux de l’aubergiste et de ceux qui pourraient venir. En présence de tant de prétentions singulières, le maître de l’hôtel du Mulet considéra son hôte comme un Anglais. Dès le soir du premier jour, quelques tentatives furent faites par des curieux, au Mulet; mais on n’obtint aucune lumière du petit groom, qui refusa de s’expliquer sur son maître, non pas par des défaites ou par le silence, mais par des moqueries qui parurent être au-dessus de son âge et annoncer une grande corruption.
Après avoir fait une toilette soignée et avoir dîné, sur les six heures, il partit à cheval, suivi de son tigre, disparut par la route de Brienne et ne revint que fort tard.
L’hôte, sa femme et ses filles de chambre ne recueillirent, en examinant les malles et les effets de l’inconnu, rien qui pût les éclairer sur le rang, sur le nom, sur la condition ou les projets de cet hôte mystérieux. Ce fut d’un effet incalculable. On fit mille commentaires de nature à nécessiter l’intervention du procureur du roi.
A son retour, l’inconnu laissa monter la maîtresse de la maison, qui lui présenta le livre où, selon les ordonnances de police, il devait inscrire son nom, sa qualité, le but de son voyage et son point de départ.
--Je n’écrirai rien, dit-il à la maîtresse de l’auberge. Si vous étiez tourmentée à ce sujet, vous diriez que je m’y suis refusé, et vous m’enverriez le sous-préfet, car je n’ai point de passe-port. On vous fera sur moi bien des questions, madame, reprit-il, mais répondez-moi comme vous voudrez; je veux que vous ne sachiez rien sur moi, quand même vous apprendriez malgré moi quelque chose. Si vous me tourmentez, j’irai à l’hôtel de la Poste, sur la place du Pont, et remarquez que je compte rester au moins quinze jours ici. Cela me contrarierait beaucoup, car je sais que vous êtes la sœur de Gothard, l’un des héros de l’affaire Simeuse.
--Suffit, monsieur! dit la sœur de Gothard, l’intendant des Cinq-Cygne.
Après un pareil mot, l’inconnu put garder près de lui, pendant deux heures environ, la maîtresse de l’hôtel, et lui fit dire tout ce qu’elle savait sur Arcis, sur toutes les fortunes, sur tous les intérêts et sur les fonctionnaires. Le lendemain, il disparut à cheval, suivi de son tigre, et ne revint qu’à minuit.
On doit comprendre alors la plaisanterie qu’avait faite Cécile, et que madame Beauvisage crut être sans fondement. Beauvisage et Cécile, surpris de l’ordre du jour formulé par Séverine, en furent enchantés. Pendant que sa femme passait une robe pour aller chez madame Marion, le père entendit sa fille faire les suppositions auxquelles il est si naturel aux jeunes personnes de se livrer en pareil cas. Puis, fatigué de sa journée, il alla se coucher lorsque la mère et la fille furent parties.
XI.--UNE VUE DU SALON MARION.
Comme doivent le deviner ceux qui connaissent la France ou la Champagne, ce qui n’est pas la même chose, et, si l’on veut, les petites villes, il y eut un monde fou chez madame Marion le soir de cette journée. Le triomphe du fils Giguet fut considéré comme une victoire remportée sur le comte de Gondreville, et l’indépendance d’Arcis en fait d’élection parut être à jamais assurée. La nouvelle de la mort du pauvre Charles Keller fut regardée comme un arrêt du ciel, et imposa silence à toutes les rivalités. Antonin Goulard, Frédéric Marest, Olivier Vinet, M. Martener, enfin les autorités qui jusqu’alors avaient hanté ce salon dont les opinions ne leur paraissaient pas devoir être contraires au gouvernement créé par la volonté populaire en juillet 1830, vinrent selon leur habitude, mais possédés tous d’une curiosité dont le but était l’attitude de la famille Beauvisage.
Le salon, rétabli dans sa forme, ne portait pas la moindre trace de la séance qui semblait avoir décidé de la destinée de maître Simon. A huit heures, quatre tables de jeu, chacune garnie de quatre joueurs, fonctionnaient. Le petit salon et la salle à manger étaient pleins de monde. Jamais, excepté dans les grandes occasions de bals ou de jours de fête, madame Marion n’avait vu ainsi des groupes à l’entrée du salon et formant comme la queue d’une comète.
--C’est l’aurore de la faveur, lui dit Olivier qui lui montra ce spectacle si réjouissant pour une maîtresse de maison qui aime à recevoir.
--On ne sait pas jusqu’où peut aller Simon, répondit madame Marion. Nous sommes à une époque où les gens qui ont de la persévérance et beaucoup de conduite peuvent prétendre à tout. Cette réponse était beaucoup moins faite pour Vinet que pour madame Beauvisage qui entrait alors avec sa fille et qui vint féliciter son amie.
Afin d’éviter toute demande indirecte, et pour se soustraire à toute interprétation de paroles dites en l’air, la mère de Cécile prit position à une table de whist, et s’enfonça dans une contention d’esprit à gagner cent fiches. Cent fiches font cinquante sous!... Quand un joueur a perdu cette somme, on en parle pendant deux jours dans Arcis.
Cécile alla causer avec mademoiselle Mollot, une de ses bonnes amies, et sembla prise d’un redoublement d’affection pour elle. Mademoiselle Mollot était la beauté d’Arcis, comme Cécile en était l’héritière.
Monsieur Mollot, le greffier du tribunal d’Arcis, habitait sur la grand’place une maison située dans les mêmes conditions que celle de Beauvisage sur la place du Pont. Madame Mollot, incessamment assise à la fenêtre de son salon, au rez-de-chaussée, était atteinte, par suite de cette situation, d’un cas de curiosité aiguë, chronique, devenue maladie consécutive, invétérée. Madame Mollot s’adonnait à l’espionnage comme une femme nerveuse parle de ses maux imaginaires, avec coquetterie et passion. Dès qu’un paysan débouchait par la route de Brienne sur la place, elle regardait et cherchait ce qu’il pouvait venir faire à Arcis; elle n’avait pas l’esprit en repos, tant que son paysan n’était pas expliqué. Elle passait sa vie à juger les événements, les hommes, les choses et les ménages d’Arcis. Cette grande femme sèche, fille d’un juge de Troyes, avait apporté en dot à M. Mollot, ancien premier clerc de Grévin, une dot assez considérable pour qu’il pût acheter la charge de greffier. On sait que le greffier d’un tribunal a le rang de juge, comme, dans les cours royales, le greffier en chef a celui de conseiller. La position de M. Mollot était due au comte de Gondreville qui, d’un mot, avait arrangé l’affaire du premier clerc de Grévin à la chancellerie. Toute l’ambition de la maison Mollot, du père, de la mère et de la fille, était de marier Ernestine Mollot, fille unique d’ailleurs, à Antonin Goulard. Aussi le refus par lequel les Beauvisage avaient accueilli les tentatives du sous-préfet, avait-il encore resserré les liens d’amitié des Mollot pour la famille Beauvisage.
--Voilà quelqu’un de bien impatienté! dit Ernestine à Cécile en lui montrant Simon Giguet. Oh! il voudrait bien causer avec nous; mais chaque personne qui entre se croit obligée de le féliciter, de l’entretenir. Voilà plus de cinquante fois que je lui entends dire: «C’est, je crois, moins à moi qu’à mon père que se sont adressés les vœux de mes concitoyens; mais, en tout cas, croyez que je serai dévoué non-seulement à nos intérêts généraux, mais encore aux vôtres propres.» Tiens, je devine la phrase au mouvement des lèvres, et chaque fois il te regarde en faisant des yeux de martyr...
--Ernestine, répondit Cécile, ne me quitte pas de toute la soirée, car je ne veux pas avoir à écouter ses propositions cachées sous des phrases à hélas! entremêlées de soupirs.
--Tu ne veux donc pas être la femme d’un garde des sceaux?
--Ah! ils n’en sont que là? dit Cécile en riant.
--Je t’assure, reprit Ernestine, que tout à l’heure, avant que tu n’arrivasses, M. Godivet, le receveur de l’enregistrement, dans son enthousiasme, prétendait que Simon serait garde des sceaux avant trois ans.
--Compte-t-on pour cela sur la protection du comte de Gondreville? demanda le sous-préfet, qui vint s’asseoir à côté des deux jeunes filles, en devinant qu’elles se moquaient de son ami Giguet.
--Ah! monsieur Antonin, dit la belle Ernestine Mollot, vous qui avez promis à ma mère de découvrir ce qu’est le bel inconnu, que savez-vous de lui?
--Les événements d’aujourd’hui, mademoiselle, sont bien autrement importants! dit Antonin en s’asseyant près de Cécile, comme un diplomate enchanté d’échapper à l’attention générale en se réfugiant dans une causerie de jeunes filles. Toute ma vie de sous-préfet ou de préfet est en question.
--Comment! vous ne laisserez pas nommer à l’unanimité votre ami Simon?
--Simon est mon ami, mais le gouvernement est mon maître, et je compte tout faire pour empêcher Simon de réussir. Et voilà madame Mollot qui me devra son concours, comme la femme d’un homme que ses fonctions attachent au gouvernement.
--Nous ne demandons pas mieux que d’être avec vous, répliqua la greffière. Mollot m’a raconté, dit-elle à voix basse, ce qui s’est fait ici ce matin... C’est pitoyable! Un seul homme a montré du talent, et c’est Achille Pigoult: tout le monde s’accorde à dire que ce serait un orateur qui brillerait à la Chambre; aussi, quoiqu’il n’ait rien et que ma fille soit fille unique, qu’elle aura d’abord sa dot, qui sera de soixante mille francs, puis notre succession, dont je ne parle pas, et enfin les héritages de l’oncle à Mollot, le meunier, et de ma tante Lambert, à Troyes; eh bien! je vous déclare que si M. Achille Pigoult voulait nous faire l’honneur de penser à elle et la demandait pour femme, je la lui donnerai, moi, si toutefois il plaisait à ma fille: mais la petite sotte ne veut se marier qu’à sa fantaisie... C’est mademoiselle Beauvisage qui lui met ces idées-là dans la tête... Le sous-préfet reçut cette double bordée en homme qui se sait trente mille livres de rente et qui attend une préfecture.
--Mademoiselle a raison, répondit-il en regardant Cécile; elle est bien assez riche pour faire un mariage d’amour...
--Ne parlons pas mariage, dit Ernestine. Vous attristez ma pauvre chère petite Cécile, qui m’avouait tout à l’heure que, pour ne pas être épousée pour sa fortune, mais pour elle-même, elle souhaiterait une aventure avec un inconnu qui ne saurait rien d’Arcis, ni des successions qui doivent faire d’elle une lady Crésus, et voudrait filer un roman où elle serait, au dénoûment, épousée, aimée pour elle-même...
--C’est très joli, cela. Je savais déjà que mademoiselle avait autant d’esprit que d’argent! s’écria Olivier Vinet en se joignant au groupe des demoiselles, en haine des courtisans de Simon Giguet, l’idole du jour.
--Est-ce ainsi, monsieur Goulard, dit Cécile en souriant, que nous sommes arrivés, de fil en aiguille, à parler de l’inconnu?...
--Et, dit Ernestine, elle l’a pris pour le héros de ce roman que je vous ai tracé....
--Oh! dit madame Mollot, un homme de cinquante ans!... Fi donc!
--Comment savez-vous qu’il a cinquante ans? demanda Olivier Vinet en souriant.
--Ma foi! dit madame Mollot, ce matin j’étais si intriguée, que j’ai pris ma lorgnette!
--Bravo! dit l’ingénieur des ponts et chaussées, qui faisait la cour à la mère pour avoir la fille.
--Donc, reprit madame Mollot, j’ai pu voir l’inconnu se faisant la barbe lui-même avec des rasoirs d’une élégance!... Ils sont montés en or ou en vermeil.
--En or! en or! dit Vinet. Quand les choses sont inconnues, il faut les imaginer de la plus belle qualité. Aussi, moi qui, je vous le déclare, n’ai pas vu ce monsieur, suis-je sûr que c’est au moins un comte... Le mot, pris pour un calembour, fit excessivement rire. Ce petit groupe où l’on riait excita la jalousie du groupe des douairières et l’attention du troupeau d’hommes en habit noir qui entourait Simon Giguet. Quant à l’avocat, il était au désespoir de ne pouvoir mettre sa fortune aux pieds de la riche Cécile. Oh! mon père, pensa le substitut en se voyant complimenté pour ce calembour involontaire, dans quel tribunal m’as-tu fait débuter!--Un comte par un M, mesdames et mesdemoiselles? reprit-il. Un homme aussi distingué par sa naissance, ses manières, par sa fortune et par ses équipages, un lion, un élégant, un gant jaune!...
--Il a, monsieur Olivier, dit Ernestine, le plus joli tilbury du monde.
--Comment! Antonin, tu ne m’avais pas dit qu’il avait un tilbury, ce matin, quand nous avons parlé de ce conspirateur; mais le tilbury, c’est une circonstance atténuante; ce ne peut plus être un républicain.
--Mesdemoiselles, il n’est rien que je ne fasse dans l’intérêt de vos plaisirs... dit Antonin Goulard. Nous allons savoir si c’est un comte par un M, afin que vous puissiez continuer votre conte par un N.
--Et ce deviendra peut-être une histoire, dit l’ingénieur de l’arrondissement.
--A l’usage des sous-préfets, dit Olivier Vinet.
--Comment allez-vous vous y prendre? demanda madame Mollot.
--Oh! répliqua le sous-préfet, demandez à mademoiselle Beauvisage qui elle prendrait pour mari si elle était condamnée à choisir parmi les gens ici présents, elle ne vous répondrait jamais!... Laissez au pouvoir sa coquetterie. Soyez tranquilles, mesdemoiselles, vous allez savoir dans dix minutes si l’inconnu est un comte ou un commis voyageur.
XII.--DESCRIPTION D’UNE PARTIE DE L’INCONNU.
Antonin Goulard quitta le petit groupe de demoiselles, car il s’y trouvait, outre mademoiselle Berton, fille du receveur des contributions, jeune personne insignifiante, qui jouait le rôle de satellite auprès de Cécile et d’Ernestine, mademoiselle Herbelot, la sœur du second notaire d’Arcis, vieille fille de trente ans, aigre, pincée et mise comme toutes les vieilles filles: elle portait, sur une robe d’alépine verte, un fichu brodé dont les coins ramassés sur la taille par devant, étaient noués à la mode qui régnait sous la Terreur.
--Julien, dit le sous-préfet dans l’antichambre à son domestique, toi qui as servi pendant six mois à Gondreville, tu sais comment est faite une couronne de comte?
--Il y a des perles sur les neuf pointes.
--Eh bien! va-t’en au Mulet et tâche d’y donner un coup d’œil au tilbury du monsieur qui y loge; puis viens me dire ce qui s’y trouvera peint. Enfin, fais bien ton métier, récolte tous les cancans... Si tu vois le petit domestique, demande-lui à quelle heure M. le comte peut recevoir le sous-préfet demain, dans le cas où tu verrais les neuf pointes à perles; ne bois pas, ne cause pas, reviens promptement, et quand tu seras revenu, fais-moi-le savoir en te montrant à la porte du salon...
--Oui, monsieur le sous-préfet.
L’auberge du Mulet, comme on l’a déjà dit, occupe sur la place le coin opposé à l’angle du mur de clôture des jardins de la maison Marion, de l’autre côté de la route de Brienne. Ainsi, la solution du problème devait être immédiate. Antonin Goulard revint prendre sa place auprès de mademoiselle Beauvisage.
--Nous avions tant parlé hier, ici, de l’étranger, disait alors madame Mollot, que j’ai rêvé de lui toute la nuit...
--Ah! ah! dit Vinet, vous rêvez encore aux inconnus, belle dame?
--Vous êtes un impertinent; si je voulais, je vous ferais rêver de moi! répliqua-t-elle. Ce matin donc, en me levant... Il n’est pas inutile de faire observer que madame Mollot passe à Arcis pour une femme d’esprit, c’est-à-dire qu’elle s’exprime si facilement, qu’elle abuse de ses avantages. Un Parisien, égaré dans ces parages comme l’était l’inconnu, l’aurait peut-être trouvée excessivement bavarde... Je fais, comme de raison, ma toilette, et je regarde machinalement devant moi!...
--Par la fenêtre... dit Antonin Goulard.
--Mais oui, mon cabinet de toilette donne sur la place. Or, vous savez que Poupart a mis l’inconnu dans une des chambres dont les fenêtres sont en face des miennes...
--Une chambre, maman! dit Ernestine. Le comte occupe trois chambres! Le petit domestique, habillé tout de noir, est dans la première. On a fait comme un salon de la seconde, et l’inconnu couche dans la troisième.
--Il a donc la moitié des chambres du Mulet? dit mademoiselle Herbelot.
--Enfin, mesdemoiselles, qu’est-ce que cela fait à sa personne? dit aigrement madame Mollot, fâchée d’être interrompue par les demoiselles. Il s’agit de sa personne.
--N’interrompez pas l’orateur, dit Olivier Vinet.
--Comme j’étais baissée...
--Assise, dit Antonin Goulard.
--Madame était comme elle devait être, reprit Vinet; elle faisait sa toilette et regardait le Mulet! En province, ces plaisanteries sont prisées, car on s’est tout dit depuis trop longtemps pour ne pas avoir recours aux bêtises dont s’amusaient nos pères avant l’introduction de l’hypocrisie anglaise, une de ces marchandises contre lesquelles les douanes sont impuissantes.
--N’interrompez pas l’orateur, dit en souriant mademoiselle Beauvisage à Vinet, avec qui elle échangea ce sourire.
--Mes yeux se sont portés involontairement sur la fenêtre de la chambre où la veille s’était couché l’inconnu, je ne sais pas à quelle heure, par exemple, car je ne me suis endormie que longtemps après minuit... J’ai le malheur d’être unie à un homme qui ronfle à faire trembler les planchers et les murs... Si je m’endors la première, oh! j’ai le sommeil si dur que je n’entends rien; mais si c’est Mollot qui part le premier, ma nuit est flambée...
--Il y a le cas où vous partez ensemble! dit Achille Pigoult qui vint se joindre à ce joyeux groupe. Je vois qu’il s’agit de votre sommeil...
--Taisez-vous, mauvais sujet! répliqua gracieusement madame Mollot.
--Comprends-tu? dit Cécile à l’oreille d’Ernestine.
--Donc, une heure après minuit, il n’était pas encore rentré! dit madame Mollot.
--Il vous a fraudée! Rentrer sans que vous le sachiez! dit Achille Pigoult. Ah! cet homme est très fin, il nous mettra tous dans un sac, nous vendra sur la place du marché!
--A qui? demanda Vinet.
--A une affaire! à une idée! à un système! répondit le notaire à qui le substitut sourit d’un air fin.
--Jugez de ma surprise, reprit madame Mollot, en apercevant une étoffe d’une magnificence, d’une beauté, d’un éclat... Je me dis: Il a sans doute une robe de chambre de cette étoffe de verre que nous sommes allés voir à l’Exposition des produits de l’industrie. Alors je vais chercher ma lorgnette, et j’examine... Mais, bon Dieu! qu’est-ce que je vois?... Au-dessus de la robe de chambre, là où devrait être la tête, je vois une masse énorme, quelque chose comme un genou... Non, je ne peux pas vous dire quelle a été ma curiosité.
--Je le conçois, dit Antonin.
--Non, vous ne le concevez pas, dit madame Mollot, car ce genou...
--Ah! je comprends, dit Olivier Vinet en riant aux éclats, l’inconnu faisait ainsi sa toilette, et vous avez vu ses deux genoux...
--Mais non! s’écria madame Mollot, vous me faites dire des incongruités. L’inconnu était debout, il tenait une éponge au-dessus d’une immense cuvette, et vous en serez pour vos mauvaises plaisanteries, monsieur Olivier. J’aurais bien reconnu ce que vous croyez...
--Oh! reconnu, madame, vous vous compromettez!... dit Antonin Goulard.
--Laissez-moi donc achever, dit madame Mollot. C’était sa tête! il se lavait la tête, et il n’a pas un seul cheveu...
--L’imprudent! dit Antonin Goulard. Il ne vient certes pas ici avec des idées de mariage. Ici, pour se marier, il faut avoir des cheveux... C’est très demandé.
--J’ai donc raison de dire que notre inconnu doit avoir cinquante ans. On ne prend guère perruque qu’à cet âge. Et en effet, de loin, l’inconnu, sa toilette finie, a ouvert sa fenêtre; je l’ai revu muni d’une superbe chevelure noire, et il m’a lorgnée quand je me suis mise à mon balcon. Ainsi, ma chère Cécile, vous ne prendrez pas ce monsieur-là pour héros de votre roman.
--Pourquoi pas? les gens de cinquante ans ne sont pas à dédaigner, quand ils sont comtes, reprit Ernestine.
--Il a peut-être des cheveux, dit malicieusement Olivier Vinet, et alors il serait très mariable. La question serait de savoir s’il a montré sa tête nue à madame Mollot, ou...
--Taisez-vous! dit madame Mollot.
Antonin Goulard s’empressa de dépêcher le domestique de madame Marion au Mulet, en lui donnant un ordre pour Julien.
--Mon Dieu! que fait l’âge d’un mari? dit mademoiselle Herbelot.
--Pourvu qu’on en ait un, ajouta le substitut qui se faisait redouter par sa méchanceté froide et ses railleries.
--Mais, répliqua la vieille fille, en sentant l’épigramme, j’aimerais mieux un homme de cinquante ans, indulgent et bon, plein d’attention pour sa femme, qu’un jeune homme de vingt et quelques années qui serait sans cœur, dont l’esprit mordait tout le monde, même sa femme.
--Ceci, dit Olivier Vinet, est bon pour la conversation; car, pour aimer mieux un quinquagénaire qu’un adulte, il faut les avoir à choisir.
--Oh! dit madame Mollot pour arrêter cette lutte de la vieille fille et du jeune Vinet qui allait toujours trop loin, quand une femme a l’expérience de la vie, elle sait qu’un mari de cinquante ans ou de vingt-cinq ans, c’est absolument la même chose quand il n’est qu’estimé... L’important dans le mariage, c’est les convenances qu’on y cherche. Si mademoiselle Beauvisage veut aller à Paris, y faire figure, et, à sa place, je penserais ainsi, je ne prendrais certainement pas mon mari dans la ville d’Arcis... Si j’avais eu la fortune qu’elle aura, j’aurais très bien accordé ma main à un comte, à un homme qui m’aurait mise dans une haute position sociale, et je n’aurais pas demandé à voir son extrait de naissance.
--Il vous eût suffi de le voir à sa toilette, dit tout bas Vinet à madame Mollot.
--Mais le roi fait des comtes, madame! vint dire madame Marion, qui depuis un moment surveillait le cercle des jeunes filles.
--Ah! madame, répliqua Vinet, il y a des jeunes filles qui aiment les comtes faits...
--Eh bien! monsieur Antonin, dit alors Cécile en riant du sarcasme d’Olivier Vinet, nos dix minutes sont passées, et nous ne savons pas si l’inconnu est comte.
--Le gouvernement doit être infaillible! dit Olivier Vinet en regardant Antonin.
--Je vais tenir ma promesse, répliqua le sous-préfet en voyant apparaître à la porte du salon la tête de son domestique. Et il quitta de nouveau sa place près de Cécile.
--Vous parlez de l’étranger? dit madame Marion. Sait-on quelque chose sur lui?
--Non, madame, répondit Achille Pigoult; mais il est, sans le savoir, comme un athlète dans un cirque, le centre des regards de deux mille habitants. Moi, je sais quelque chose, ajouta le petit notaire.
--Ah! dites, monsieur Achille! demanda vivement Ernestine.
--Son domestique s’appelle Paradis!...
--Paradis! ripostèrent toutes les personnes qui formaient le cercle.
--Peut-on s’appeler Paradis? demanda madame Herbelot en venant prendre place à côté de sa belle-sœur.
--Cela tend, reprit le petit notaire, à prouver que son maître est un ange; car lorsque son domestique le suit... Vous comprenez...
--C’est le chemin du Paradis! Il est très joli celui-là, dit madame Marion qui tenait à mettre Achille Pigoult dans les intérêts de son neveu.
XIII.--OÙ L’ÉTRANGER TIENT TOUT CE QUE PROMET L’INCONNU.
--Monsieur, disait dans la salle à manger le domestique d’Antonin à son maître, le tilbury est armorié...
--Armorié!...
--Et, monsieur, allez, les armes sont joliment drôles! il y a dessus une couronne à neuf pointes, et des perles...
--C’est un comte!
--On y voit un monstre ailé qui court à tout brésiller, absolument comme un postillon qui aurait perdu quelque chose! Et voilà ce qui est écrit sur la banderole, dit-il, en prenant un papier dans son gousset. Mademoiselle Anicette, la femme de chambre de Cadignan, qui venait d’apporter, en voiture, bien entendu (le chariot de Cinq-Cygne est devant le Mulet), une lettre à ce monsieur, m’a copié la chose...
--Donne! Le sous-préfet lut: QUO ME TRAHIT FORTUNA. S’il n’était pas assez fort en blason français pour connaître la maison qui portait cette devise, Antonin pensa que les Cinq-Cygne ne pouvaient donner leur chariot, et la princesse de Cadignan envoyer un exprès, que pour un personnage de la plus haute noblesse. Ah! tu connais la femme de chambre de la princesse de Cadignan!... Tu es un homme heureux... dit Antonin à son domestique.
Julien, garçon du pays, après avoir servi six mois à Gondreville, était entré chez M. le sous-préfet, qui voulait avoir un domestique bien stylé.
--Mais, monsieur, Anicette est la filleule de mon père. Papa qui voulait du bien à cette petite dont le père est mort, l’a envoyée à Paris pour y être couturière, parce que ma mère ne pouvait la souffrir.
--Est-elle jolie?
--Assez, monsieur le sous-préfet. A preuve qu’à Paris elle a eu des malheurs; mais enfin, comme elle a des talents, qu’elle sait faire des robes et coiffer, elle est entrée chez la princesse par la protection de M. Marin, le premier valet de chambre de M. le duc de Maufrigneuse...
--Que t’a-t-elle dit de Cinq-Cygne? Y a-t-il beaucoup de monde?
--Beaucoup, monsieur. Il y a la princesse et M. d’Arthez... le duc de Maufrigneuse et la duchesse, le jeune marquis... Enfin, le château est plein... Monseigneur l’évêque de Troyes y est attendu ce soir...
--Monseigneur Troubert?... Ah! je voudrais bien savoir s’il y restera quelque temps...
--Anicette le croit, et elle suppose que monseigneur vient pour le comte qui loge au Mulet. On attend encore du monde. Le cocher a dit qu’on parlait beaucoup des élections... Monsieur le président Michu doit y aller passer quelques jours...
--Tâche de faire venir cette femme de chambre en ville, sous prétexte d’y chercher quelque chose... Est-ce que tu as des idées sur elle?...
--Si elle avait quelque chose à elle, je ne dis pas!... Elle est bien finaude.
--Dis-lui de venir te voir à la sous-préfecture.
--Oui, monsieur, j’y vas...
--Ne lui parle pas de moi! elle ne viendrait point, propose-lui une place avantageuse...
--Ah! monsieur... j’ai servi à Gondreville.
--Tu ne sais pas pourquoi ce message de Cinq-Cygne à cette heure, car il est neuf heures et demie...
--Il paraît que c’est quelque chose de bien pressé, car le comte qui revenait de Gondreville...
--L’étranger est allé à Gondreville?
--Il y a dîné! monsieur le sous-préfet. Et, vous allez voir, c’est à faire rire! Le petit domestique est, parlant par respect, soûl comme une grive; il a bu tant de vin de Champagne à l’office, qu’il ne se tient pas sur ses jambes: on l’aura poussé par plaisanterie à boire.
--Eh bien! le comte?
--Le comte qui était couché, quand il a lu la lettre, s’est levé; maintenant il s’habille. On attelait le tilbury. Le comte va passer la soirée à Cinq-Cygne.
--C’est alors un bien grand personnage?
--Oh! oui, monsieur; car Gothard, l’intendant de Cinq-Cygne, est venu ce matin voir son beau-frère Poupart, et lui a recommandé la plus grande discrétion en toute chose sur ce monsieur, et de le servir comme si c’était un roi...
--Vinet aurait-il raison? se dit le sous-préfet. Y aurait-il quelque conspiration?...
--C’est le duc Georges de Maufrigneuse qui a envoyé monsieur Gothard au Mulet. Si Poupart est venu ce matin ici, à cette assemblée, c’est que ce comte a voulu qu’il y allât. Ce monsieur dirait à M. Poupart d’aller ce soir à Paris, il partirait... Gothard a dit à son beau-frère de tout confondre pour ce monsieur-là, et de se moquer des curieux.
--Si tu peux avoir Anicette, ne manque pas de m’en prévenir!... dit Antonin.
--Mais je peux bien l’aller voir à Cinq-Cygne, si monsieur veut m’envoyer chez lui au Valpreux.
--C’est une idée. Tu profiteras du chariot pour t’y rendre... Mais qu’as-tu à dire du petit domestique?
--C’est un crâne que ce petit garçon! monsieur le sous-préfet. Figurez-vous, monsieur, que, gris comme il l’est, il vient de partir sur le magnifique cheval anglais de son maître, un cheval de race qui fait sept lieues à l’heure, pour porter une lettre à Troyes afin qu’elle soit demain à Paris... Et ça n’a que neuf ans et demi! Qu’est-ce que ce sera donc à vingt ans?
Le sous-préfet écouta machinalement ce dernier commérage administratif. Et alors Julien bavarda pendant quelques minutes. Antonin Goulard écoutait Julien tout en pensant à l’inconnu.
--Attends, dit le sous-préfet à son domestique.
--Quel gâchis!... se disait-il en revenant à pas lents. Un homme qui dîne avec le comte de Gondreville et qui passe la nuit à Cinq-Cygne!... En voilà des mystères!...
--Eh bien! lui cria le cercle de mademoiselle Beauvisage tout entier quand il reparut.
--Eh bien! c’est un comte et de vieille roche, je vous en réponds!
--Oh! comme je voudrais le voir! s’écria Cécile.
--Mademoiselle, dit Antonin en souriant et en regardant avec malice madame Mollot, il est grand et bien fait, et il ne porte pas perruque! Son... petit domestique était gris comme les vingt-deux cantons; on l’avait abreuvé de vin de Champagne à l’office de Gondreville, et cet enfant de neuf ans a répondu avec la fierté d’un vieux laquais à Julien, qui lui parlait de la perruque de son maître: Mon maître, une perruque! je le quitterais... Il se teint les cheveux, c’est bien assez!
--Votre lorgnette grossit beaucoup les objets, dit Achille Pigoult à madame Mollot qui se mit à rire.
--Enfin, le tigre du beau comte, gris comme il est, court à Troyes à cheval porter une lettre, et il y va, malgré la nuit, en cinq quarts d’heure.
--Je voudrais voir le tigre, moi, dit Vinet.
--S’il a dîné à Gondreville, dit Cécile, nous saurons qui est ce comte; car mon grand-papa y va demain matin.
--Ce qui va vous sembler étrange, dit Antonin Goulard, c’est qu’on vient de dépêcher de Cinq-Cygne à l’inconnu mademoiselle Anicette, la femme de chambre de la princesse de Cadignan, et qu’il y va passer la soirée...
--Ah çà! dit Olivier Vinet, ce n’est pas un homme, c’est un diable, un phénix! il serait l’ami des deux châteaux, il poculerait...
--Ah! fi! monsieur, dit madame Mollot, vous avez des mots...
--Il poculerait est de la plus haute latinité, madame, reprit gravement le substitut... Il poculerait donc chez le roi Louis-Philippe le matin, et banqueterait le soir à Holy-Rood avec Charles X. Il n’y a qu’une raison qui puisse permettre à un chrétien d’aller dans les deux camps, chez les Montecchi et les Capuletti!... Ah! je sais qui est cet inconnu. C’est...
--Le directeur des chemins de fer de Paris à Lyon, ou de Paris à Dijon, ou de Montereau à Troyes.
--C’est vrai! dit Antonin, vous y êtes. Il n’y a que la banque, l’industrie ou la spéculation qui puissent être bien accueillies partout.
--Oui, dans ce moment-ci, les grands noms, les grandes familles, la vieille et la jeune pairie, arrivent au pas de charge dans les commandites! dit Achille Pigoult.
--Les francs attirent les Francs, repartit Olivier Vinet sans rire.
--Vous n’êtes guère l’olivier de la paix, dit madame Mollot en souriant.
--Mais n’est-ce pas démoralisant de voir les noms des Verneuil, des Maufrigneuse et des d’Hérouville accolés à ceux des du Tillet et des Nucingen dans des spéculations cotées à la Bourse?
--Notre inconnu doit être décidément un chemin de fer en bas âge, dit Olivier Vinet.
--Eh bien! tout Arcis va demain être sens dessus dessous, dit Achille Pigoult. Je vais voir ce monsieur pour être le notaire de la chose! Il y aura deux mille actes à faire.
--Notre roman devient une locomotive, dit tristement Ernestine à Cécile.
--Un comte doublé d’un chemin de fer, reprit Achille Pigoult, n’en est que plus conjugal. Mais est-il garçon?
--Eh! je saurai cela demain par grand-papa, dit Cécile avec un enthousiasme de parade.
--Oh! la bonne plaisanterie! s’écria madame Marion avec un rire forcé. Comment, Cécile, ma petite chatte, vous pensez à l’inconnu!...
--Mais le mari, c’est toujours l’inconnu, dit vivement Olivier Vinet en faisant à mademoiselle Beauvisage un signe qu’elle comprit à merveille.
--Pourquoi ne penserais-je pas à lui? demanda Cécile, ce n’est pas compromettant. Puis c’est, disent ces messieurs, ou quelque grand spéculateur, ou quelque grand seigneur... Ma foi! l’un et l’autre me vont. J’aime Paris! Je veux avoir voiture, hôtel, loge aux Italiens, etc.
--C’est cela! dit Olivier Vinet, quand on rêve, il ne faut se rien refuser. D’ailleurs, moi, si j’avais le bonheur d’être votre frère, je vous marierais au jeune marquis de Cinq-Cygne qui me paraît un petit gaillard à faire danser joliment les écus et à se moquer des répugnances de sa mère pour les acteurs du grand drame où le père de notre président a péri si malheureusement.
--Il vous serait plus facile de devenir premier ministre! dit madame Marion: il n’y aura jamais d’alliance entre la petite-fille des Grévin et les Cinq-Cygne!...
--Roméo a bien failli épouser Juliette! dit Achille Pigoult, et mademoiselle est plus belle que...
--Oh! si vous nous citez l’opéra! dit naïvement Herbelot le notaire qui venait de finir son whist.
--Mon confrère, dit Achille Pigoult, n’est pas fort sur l’histoire du moyen âge...
--Viens, Malvina! dit le gros notaire sans rien répondre à son confrère.
--Dites donc, monsieur Antonin, demanda Cécile au sous-préfet, vous avez parlé d’Anicette, la femme de chambre de la princesse Cadignan?... la connaissez-vous?
--Non; mais Julien la connaît: c’est la filleule de son père, et ils sont très bien ensemble.
--Oh! tâchez donc, par Julien, de nous l’avoir; maman ne regarderait pas aux gages...
--Mademoiselle! entendre, c’est obéir, dit-on en Asie aux despotes, répliqua le sous-préfet. Pour vous servir, vous allez voir comme je procède! Il sortit pour donner l’ordre à Julien de rejoindre le chariot qui retournait à Cinq-Cygne, et de séduire à tout prix Anicette.
XIV.--OÙ LE CANDIDAT PERD UNE VOIX.
En ce moment, Simon Giguet, qui venait d’achever ses courbettes en paroles à tous les gens influents d’Arcis, et qui se regardait comme sûr de son élection, vint se joindre au cercle qui entourait Cécile et mademoiselle Mollot. La soirée était assez avancée. Dix heures sonnaient. Après avoir énormément consommé de gâteaux, de verres d’orgeat, de punch, de limonades et de sirops variés, ceux qui n’étaient venus chez madame Marion, ce jour-là, que pour des raisons politiques, et qui n’avaient pas l’habitude de ces planches, pour eux aristocratiques, s’en allèrent d’autant plus promptement qu’ils ne se couchaient jamais si tard. La soirée allait donc prendre un caractère d’intimité. Simon Giguet espéra pouvoir échanger quelques paroles avec Cécile, et il la regardait en conquérant. Ce regard blessa Cécile.
--Mon cher, dit Antonin à Simon en voyant briller sur la figure de son ami l’auréole du succès, tu viens dans un moment où les gens d’Arcis ont tort...
--Très tort, dit Ernestine à qui Cécile poussa le coude. Nous sommes folles, Cécile et moi, de l’inconnu; nous nous le disputons!
--D’abord ce n’est plus un inconnu, dit Cécile, c’est un comte!
--Quelque farceur! répliqua Simon Giguet d’un air de mépris.
--Diriez-vous cela, monsieur Simon, répondit Cécile piquée, en face à un homme à qui la princesse de Cadignan vient d’envoyer ses gens, qui a dîné à Gondreville aujourd’hui, qui va passer la soirée chez la marquise de Cinq-Cygne. Ce fut dit si vivement et d’un ton si dur, que Simon en fut déconcerté.
--Ah! mademoiselle, dit Olivier Vinet, si l’on se disait en face ce que nous disons tous les uns des autres en arrière, il n’y aurait plus de société possible. Les plaisirs de la société, surtout en province, consistent à se dire du mal les uns des autres...
--M. Simon est jaloux de ton enthousiasme pour le comte inconnu, dit Ernestine...
--Il me semble, dit Cécile, que M. Simon n’a le droit d’être jaloux d’aucune de mes affections... Sur ce mot accentué de manière à foudroyer Simon, Cécile se leva; chacun lui laissa le passage libre, et elle alla rejoindre sa mère qui terminait ses comptes au whist.
--Ma petite, s’écria madame Marion en courant après l’héritière, il me semble que vous êtes bien dure pour mon pauvre Simon!
--Qu’a-t-elle fait, cette chère petite chatte! demanda madame Beauvisage.
--Maman, M. Simon a souffleté mon inconnu du mot farceur.
Simon suivit sa tante, et arriva sur le terrain de la table à jouer. Les quatre personnages dont les intérêts étaient si graves se trouvèrent alors réunis au milieu du salon, Cécile et sa mère d’un côté de la table, madame Marion et son neveu de l’autre.
--En vérité, dit Simon Giguet, avouez qu’il faut avoir bien envie de trouver des torts à quelqu’un pour se fâcher de ce que je viens de dire d’un monsieur dont parle tout Arcis et qui loge au Mulet...
--Est-ce que vous trouvez qu’il vous fait concurrence? dit en plaisantant madame Beauvisage.
--Je lui en voudrais certes beaucoup, s’il était cause de la moindre mésintelligence entre mademoiselle Cécile et moi, dit le candidat en regardant la jeune fille d’un air suppliant.
--Vous avez eu, monsieur, un ton tranchant en lançant votre arrêt, qui prouve que vous serez très despote, et vous avez raison; si vous voulez être ministre, il faut beaucoup trancher...
En ce moment, madame Marion prit madame Beauvisage par le bras et l’emmena sur un canapé. Cécile, se voyant seule, rejoignit le cercle où elle était assise, afin de ne pas écouter la réponse que Simon pouvait faire, et le candidat resta très sot devant la table où il s’occupa machinalement à jouer avec les fiches.
--Il y a des fiches de consolation, dit Olivier Vinet, qui suivait cette petite scène. Ce mot, quoique dit à voix basse, fut entendu de Cécile, qui ne put s’empêcher d’en rire.
--Ma chère amie, disait tout bas madame Marion à madame Beauvisage, vous voyez que rien maintenant ne peut empêcher l’élection de mon neveu.
--J’en suis enchantée pour vous et pour la Chambre des Députés, dit Séverine.
--Mon neveu, ma chère, ira très loin... Voici pourquoi: sa fortune à lui, celle que lui laissera son père, et la mienne, feront environ trente mille francs de rentes. Quand on est député, que l’on a cette fortune, on peut prétendre à tout.
--Madame, il aura notre admiration, et nos vœux le suivront dans sa carrière politique; mais...
--Je ne vous demande pas de réponse! dit vivement madame Marion en interrompant son amie. Je vous prie seulement de réfléchir à cette proposition. Nos enfants se conviennent-ils? pouvons-nous les marier? Nous habiterons Paris pendant tout le temps des sessions; et qui sait si le député d’Arcis n’y sera pas fixé par une belle place dans la magistrature?... Voyez le chemin qu’a fait M. Vinet, de Provins. On blâmait mademoiselle de Chargebœuf de l’avoir épousé; la voilà bientôt femme d’un garde des sceaux, et M. Vinet sera pair de France quand il le voudra.
--Madame, je ne suis pas maîtresse de marier ma fille à mon goût. D’abord, son père et moi nous lui laissons la pleine liberté de choisir. Elle voudrait épouser l’inconnu, que, pourvu que ce soit un homme convenable, nous lui accorderions notre consentement. Puis, Cécile dépend entièrement de son grand-père, qui lui donnera au contrat un hôtel à Paris, l’hôtel de Beauséant, qu’il a depuis dix ans acheté pour nous et qui vaut aujourd’hui huit cent mille francs. C’est l’un des plus beaux du faubourg Saint-Germain. En outre il a deux cent mille francs en réserve pour les frais d’établissement. Un grand-père qui se conduit ainsi et qui déterminera ma belle-mère à faire aussi quelques sacrifices pour sa petite-fille, en vue d’un mariage convenable, a droit de conseil...
--Certainement! dit madame Marion, stupéfaite de cette confidence qui rendait le mariage de son neveu d’autant plus difficile avec Cécile.
--Cécile n’aurait rien à attendre de son grand-père Grévin, reprit madame Beauvisage, qu’elle ne se marierait pas sans le consulter. Le gendre que mon père avait choisi vient de mourir; j’ignore ses nouvelles intentions. Si vous avez quelques propositions à faire, allez voir mon père.
--Eh bien! j’irai, dit madame Marion.
Madame Beauvisage fit un signe à Cécile, et toutes deux elles quittèrent le salon.
Le lendemain, Antonin et Frédéric Marest se trouvèrent, selon leur habitude après dîner, avec M. Martener et Olivier, sous les tilleuls de l’avenue des Soupirs, fumant leurs cigares et se promenant. Cette promenade est un des petits plaisirs des autorités en province, quand elles vivent bien ensemble.
Après que les promeneurs eurent fait quelques tours, Simon Giguet vint se joindre à eux, et d’un air mystérieux:
--Tu dois rester fidèle à un vieux camarade qui veut te faire donner la rosette d’officier et une préfecture, lui dit-il.
--Tu commences déjà ta carrière politique, dit Antonin en riant, tu veux me corrompre, enragé puritain?
--Veux-tu me seconder?
--Mon cher, tu sais bien que Bar-sur-Aube vient voter ici. Qui peut garantir une majorité dans ces circonstances-là? Mon collègue de Bar-sur-Aube se plaindrait de moi si je ne faisais pas les mêmes efforts que lui dans le sens du gouvernement, et ta promesse est conditionnelle, tandis que ma destitution est certaine.
--Mais je n’ai pas de concurrents.
--Tu le crois, dit Antonin; mais...
Il s’en présentera, garde-toi d’en douter.
--Et ma tante, qui sait que je suis sur des charbons ardents, et qui ne vient pas!... s’écria Giguet. Oh! voici trois heures qui peuvent compter pour trois années... Et son secret lui échappa! Il avoua à son ami que madame Marion était allée le proposer au vieux Grévin comme le prétendu de Cécile.
Les deux amis s’étaient avancés jusqu’à la hauteur de la route de Brienne, en face de l’hôtel du Mulet. Pendant que l’avocat regardait la rue en pente par laquelle sa tante devait revenir du pont, le sous-préfet examinait les ravins que les pluies avaient tracés sur la place. Arcis n’est pavé ni de grès ni de cailloux, car les plaines de la Champagne ne fournissent aucuns matériaux propres à bâtir, et encore moins de cailloux assez gros pour faire un pavage de cailloutis. Une ou deux rues et quelques endroits ont des chaussées; mais toutes les autres sont parfaitement macadamisées, et c’est assez dire en quel état elles se trouvent par les temps de pluie. Le sous-préfet se donnait une contenance, en paraissant exercer ses méditations sur cet objet important; mais il ne perdait pas une des souffrances intimes qui se peignaient sur la figure altérée de son camarade.
En ce moment, l’inconnu revenait du château de Cinq-Cygne où vraisemblablement il avait passé la nuit. Goulard résolut d’éclaircir par lui-même le mystère dans lequel s’enveloppait l’inconnu, qui, physiquement, était enveloppé dans cette petite redingote de gros drap appelée paletot, et alors à la mode; un manteau, jeté sur les pieds de l’inconnu comme une couverture, empêchait de voir le corps; enfin un énorme cache-nez de cachemire rouge montait jusque sur les yeux. Le chapeau, crânement mis sur le côté, n’avait cependant rien de ridicule. Jamais un mystère ne fut si mystérieusement emballé, entortillé.
--Gare! cria le tigre qui précédait à cheval le tilbury. Papa Poupart! ouvrez! cria-t-il d’une voix aigrelette.
Les trois domestiques du Mulet s’attroupèrent, et le tilbury fila sans que personne pût voir un seul des traits de l’inconnu. Le sous-préfet suivit le tilbury et vint sur le seuil de la porte de l’auberge.
--Madame Poupart, dit Antonin, voulez-vous demander à votre monsieur... monsieur!...
--Je ne sais pas son nom, dit la sœur de Gothard.
--Vous avez tort! les ordonnances de police sont formelles, et M. Groslier ne badine pas, comme tous les commissaires de police qui n’ont rien à faire.
--Les aubergistes n’ont jamais de tort en temps d’élections, dit le tigre qui descendait de cheval.
--Je vais aller répéter ce mot à Vinet, se dit le sous-préfet.--Va demander à ton maître s’il peut recevoir le sous-préfet d’Arcis. Et Antonin Goulard rejoignit les trois promeneurs, qui s’étaient arrêtés au bout de l’avenue en voyant le sous-préfet en conversation avec le tigre, illustre déjà dans Arcis par son nom et par ses reparties.
--Monsieur prie M. le sous-préfet de monter; il sera charmé de le recevoir, vint dire Paradis au sous-préfet quelques instants après.
--Mon petit, dit Olivier, combien ton maître donne-t-il par an à un garçon de ton poil et de ton esprit?
--Donner, monsieur?... Pour qui nous prenez-vous? M. le comte se laisse carotter... et je suis content.
--Cet enfant est à bonne école, dit Frédéric Marest.
--La haute école! monsieur le procureur du roi, répliqua Paradis en laissant les cinq amis étonnés de son aplomb.
--Quel Figaro! s’écria Vinet.
--Faut pas nous rabaisser, répliqua l’enfant. Mon maître m’appelle petit Robert-Macaire. Depuis que nous savons nous faire des rentes, nous sommes Figaro, plus la caisse d’épargnes.
--Que gagnes-tu donc?
--Il y a des courses où je gagne mille écus.... sans vendre mon maître, monsieur...
--Enfant sublime! dit Vinet. Il connaît le turf.
--Et tous les gentlemen riders, dit l’enfant en montrant la langue à Vinet.
--Le chemin de Paradis mène loin! dit Frédéric Marest.
XV.--INTERROGATOIRE SUBI PAR L’INCONNU.
Introduit par l’hôte du Mulet, Antonin Goulard trouva l’inconnu dans la pièce de laquelle il avait fait un salon, et il se vit sous le coup d’un lorgnon tenu de la façon la plus impertinente.
--Monsieur, dit Antonin Goulard avec une espèce de hauteur, je viens d’apprendre, par la femme de l’aubergiste, que vous refusez de vous conformer aux ordonnances de police, et comme je ne doute pas que vous ne soyez une personne distinguée, je viens moi-même...
--Vous vous nommez Goulard? demanda l’inconnu d’une voix de tête.
--Je suis le sous-préfet, monsieur... répondit Antonin Goulard.
--Votre père n’appartenait-il pas aux Simeuse?...
--Et moi, monsieur, j’appartiens au gouvernement, voilà la différence des temps.
--Vous avez un domestique nommé Julien, qui veut enlever la femme de chambre de la princesse de Cadignan?...
--Monsieur, je ne permets à personne de me parler ainsi, dit Goulard, vous méconnaissez mon caractère...
--Et vous voulez savoir le mien! riposta l’inconnu. Je me fais donc connaître... On peut mettre sur le livre de l’aubergiste: Impertinent... venant de Paris... questionneur... âge douteux... voyageant pour son plaisir. Ce serait une innovation très goûtée en France que d’imiter l’Angleterre dans sa méthode de laisser les gens aller et venir, selon leur bon plaisir, sans les tracasser, sans leur demander à tout moment des papiers... Je suis sans passe-port, que ferez-vous?
--M. le procureur du roi est là, sous les tilleuls... dit le sous-préfet.
--M. Marest!.... vous lui souhaiterez le bonjour de ma part...
--Mais qui êtes-vous?...
--Ce que vous voudrez que je sois, mon cher monsieur Goulard, dit l’inconnu, car c’est vous qui déciderez en quoi je serai dans cet arrondissement. Donnez-moi un bon conseil sur ma tenue. Tenez, lisez. Et l’inconnu tendit au sous-préfet une lettre ainsi conçue:
(Cabinet.) PRÉFECTURE DE L’AUBE.
«Monsieur le sous-préfet,
»Vous vous concerterez avec le porteur de la présente pour l’élection d’Arcis, et vous vous conformerez à tout ce qu’il pourra vous demander. Je vous engage à garder la plus entière discrétion et à le traiter avec les égards dus à son rang.»
Cette lettre était écrite, signée par le préfet.
--Vous avez fait de la prose sans le savoir! dit l’inconnu en reprenant la lettre.
Antonin Goulard, déjà frappé par l’air gentilhomme et les manières de ce personnage, devint respectueux.
--Et comment, monsieur? demanda le sous-préfet.
--En voulant débaucher Anicette... Elle est venue nous dire les tentatives de corruption de Julien, que vous pourriez nommer Julien l’Apostat, car il a été vaincu par le jeune Paradis, mon tigre, et il a fini par avouer que vous souhaitiez faire entrer Anicette au service de la plus riche maison d’Arcis. Or, comme la plus riche maison d’Arcis est celle des Beauvisage, je ne doute pas que ce ne soit mademoiselle Cécile qui veut jouir de ce trésor.
--Oui, monsieur...
--Eh bien! Anicette entrera ce matin au service de Beauvisage! Il siffla. Paradis se présenta si rapidement, que l’inconnu lui dit: Tu écoutais!
--Malgré moi, monsieur le comte; les cloisons sont de papier... Si monsieur le comte le veut, j’irai dans une chambre en haut...
--Non, tu peux écouter, c’est ton droit. C’est à moi de parler bas quand je ne veux pas que tu connaisses mes affaires... Tu vas retourner à Cinq-Cygne, et tu remettras de ma part cette pièce de vingt francs à la petite Anicette...--Julien aura l’air de l’avoir séduite pour votre compte. Cette pièce d’or signifie qu’elle peut suivre Julien, dit l’inconnu en se tournant vers Goulard. Anicette pourra bien ne pas être inutile au succès de notre candidat.
--Anicette?...
--Voici, monsieur le sous-préfet, trente-deux ans que les femmes de chambre me servent... J’ai eu ma première aventure à treize ans, absolument comme le régent, le trisaïeul de notre roi... Connaissez-vous la fortune de cette demoiselle Beauvisage?
--On ne peut pas la connaître, monsieur; car hier, chez madame Marion, madame Séverine a dit que M. Grévin, le grand-père de Cécile, donnerait à sa petite-fille l’hôtel de Beauséant et deux cent mille francs en cadeau de noces...
Les yeux de l’inconnu n’exprimèrent aucune surprise; il eut l’air de trouver cette fortune très médiocre.
--Connaissez-vous bien Arcis? demanda-t-il à Goulard.
--Je suis le sous-préfet et je suis né dans le pays.
--Eh bien! comment peut-on y déjouer la curiosité?
--Mais en y satisfaisant. Ainsi, monsieur le comte a son nom de baptême, qu’il le mette sur les registres avec son titre.
--Bien: le comte Maxime...
--Et si monsieur veut prendre la qualité d’administrateur du chemin de fer, Arcis sera content, et l’on peut l’amuser avec ce bâton flottant pendant quinze jours.
--Non, je préfère la condition d’irrigateur, c’est moins commun... Je viens pour mettre les terres de Champagne en valeur. Ce sera, mon cher monsieur Goulard, une raison de m’inviter à dîner chez vous avec les Beauvisage, demain... je tiens à les voir, à les étudier.
--Je suis trop heureux de vous recevoir, dit le sous-préfet; mais je vous demande de l’indulgence pour les misères de ma maison...
--Si je réussis dans l’élection d’Arcis, au gré des vœux de ceux qui m’envoient, vous serez préfet, mon cher ami, dit l’inconnu. Tenez, lisez, dit-il en tendant deux autres lettres à Antonin.
--C’est bien, monsieur le comte, dit Goulard en rendant les lettres.
--Récapitulez toutes les voix dont peut disposer le ministère, et surtout n’ayons pas l’air de nous entendre. Je suis un spéculateur et je me moque des élections!...
--Je vais vous envoyer le commissaire de police pour vous forcer à vous faire inscrire sur le livre de Poupart.
--C’est très bien... Adieu, monsieur. Quel pays que celui-ci! dit le comte à haute voix. On ne peut pas y faire un pas sans que tout le monde, jusqu’au sous-préfet, soit sur votre dos.
--Vous aurez affaire au commissaire de police, monsieur, dit Antonin.
On parla vingt minutes après, chez madame Mollot, d’une altercation survenue entre le sous-préfet et l’inconnu.
--Eh bien! de quel bois est le soliveau tombé dans notre marais? dit Olivier Vinet à Goulard en le voyant revenir du Mulet.
--Un comte Maxime qui vient étudier le système géologique de la Champagne dans l’intention d’y trouver des sources minérales, répondit le sous-préfet d’un air dégagé.
--Dites des ressources, répondit Olivier.
--Il espère réunir des capitaux dans le pays?... dit monsieur Martener.
--Je doute que nos royalistes donnent dans ces mines-là, répondit Olivier Vinet en souriant.
--Que présumez-vous, d’après l’air et les gestes de madame Marion, dit le sous-préfet qui brisa la conversation en montrant Simon et sa tante en conférence.
Simon était allé au-devant de sa tante et causait avec elle sur la place.
--Mais, s’il était accepté, je crois qu’un mot suffirait pour le lui dire, répliqua le substitut.
--Eh bien? dirent à la fois les deux fonctionnaires à Simon qui venait sous les tilleuls.
--Eh bien! ma tante a bon espoir. Madame Beauvisage et le vieux Grévin, qui partaient pour Gondreville, n’ont pas été surpris de notre demande; on a causé des fortunes respectives, on veut laisser Cécile entièrement libre de faire un choix. Enfin, madame Beauvisage a dit que, quant à elle, elle ne voyait pas d’objections contre une alliance de laquelle elle se trouvait très honorée, qu’elle subordonnerait néanmoins sa réponse à ma nomination et peut-être à mon début à la Chambre, et le vieux Grévin a parlé de consulter le comte de Gondreville, sans l’avis de qui jamais il ne prenait de décision importante.
--Ainsi, dit nettement Goulard, tu n’épouseras pas Cécile, mon vieux!
--Et pourquoi? s’écria Giguet ironiquement.
--Mon cher, madame Beauvisage va passer avec sa fille et son mari quatre soirées par semaine dans le salon de ta tante; ta tante est la femme la plus comme il faut d’Arcis; elle est, quoiqu’il y ait vingt ans de différence entre elle et madame Beauvisage, l’objet de son envie, et tu crois que l’on ne doit pas envelopper un refus de quelques façons...?
--Ne dire ni oui, ni non, reprit Vinet, c’est dire non, eu égard aux relations intimes de vos deux familles. Si madame Beauvisage est la plus grande fortune d’Arcis, madame Marion en est la femme la plus considérée; car, à l’exception de la femme de notre président, qui ne voit personne, elle est la seule qui sache tenir un salon; elle est la reine d’Arcis. Madame Beauvisage paraît vouloir mettre de la politesse à son refus, voilà tout.
--Il me semble que le vieux Grévin s’est moqué de votre tante, mon cher, dit Frédéric Marest.
--Vous avez attaqué hier le comte de Gondreville, vous l’avez blessé, vous l’avez grièvement offensé, car Achille Pigoult l’a vaillamment défendu... et l’on veut le consulter sur votre mariage avec Cécile!...
--Il est impossible d’être plus narquois que le vieux père Grévin, dit Vinet.
--Madame Beauvisage est ambitieuse, répondit Goulard, et sait très bien que sa fille aura deux millions; elle veut être la belle-mère d’un ministre ou d’un ambassadeur, afin de trôner à Paris.
--Eh bien! pourquoi pas? dit Simon Giguet.
--Je te le souhaite, répondit le sous-préfet en regardant le substitut avec lequel il se mit à rire quand ils furent à quelques pas. Il ne sera pas seulement député! dit-il à Olivier, le ministère a des intentions. Vous trouverez chez vous une lettre de votre père qui vous enjoint de vous assurer des personnes de votre ressort, dont les votes appartiennent au ministère, il y va de votre avancement, et il vous recommande la plus entière discrétion.
--Et pour qui devront voter nos huissiers, nos avoués, nos juges de paix, nos notaires? fit le substitut.
--Pour le candidat que je vous nommerai...
--Mais comment savez-vous que mon père m’écrit, et ce qu’il m’écrit?...
--Par l’inconnu...
--L’homme des mines!
--Mon cher Vinet, nous ne devons pas le connaître, traitons-le comme un étranger... Il a vu votre père à Provins, en y passant. Tout à l’heure ce personnage m’a salué par un mot du préfet qui me dit de suivre, pour les élections d’Arcis, toutes les instructions que me donnera le comte Maxime. Je ne pouvais pas ne point avoir une bataille à livrer, je le savais bien! Allons dîner ensemble et dressons nos batteries: il s’agit pour vous de devenir procureur du roi à Mantes, pour moi d’être préfet, et nous ne devons pas avoir l’air de nous mêler des élections, car nous sommes entre l’enclume et le marteau. Simon est le candidat d’un parti qui veut renverser le ministère actuel et qui peut réussir; mais pour des gens aussi intelligents que nous, il n’y a qu’un parti à prendre...
--Lequel?
--Servir ceux qui font et défont les ministères... Et la lettre qu’on m’a montrée est d’un des personnages qui sont les compères de la pensée immuable.
Avant d’aller plus loin, il est nécessaire d’expliquer quel était ce mineur, et ce qu’il venait extraire de la Champagne.
XVI.--CHEZ MADAME D’ESPARD.
Environ deux mois avant le triomphe de Simon Giguet comme candidat, à onze heures, dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré, au moment où l’on servit le thé chez la marquise d’Espard, le chevalier d’Espard, son beau-frère, dit en posant sa tasse et en regardant le cercle formé autour de la cheminée:--Maxime était bien triste ce soir, ne trouvez-vous pas?...
--Mais, répondit Rastignac, sa tristesse est assez explicable, il a quarante-huit ans; à cet âge, on ne se fait plus d’amis; et quand nous avons enterré de Marsay, Maxime a perdu le seul homme capable de le comprendre, de le servir et de se servir de lui...
--Il a sans doute quelques dettes pressantes, ne pourriez-vous pas le mettre à même de les payer? dit la marquise à Rastignac.
En ce moment Rastignac était pour la seconde fois ministre, il venait d’être fait comte presque malgré lui; son beau-père, le baron de Nucingen, avait été nommé pair de France; son frère était évêque; le comte de la Roche-Hugon, son beau-frère, était ambassadeur, et il passait pour être indispensable dans les combinaisons ministérielles à venir.
--Vous oubliez toujours, chère marquise, répondit Rastignac, que notre gouvernement n’échange son argent que contre de l’or; il ne comprend rien aux hommes.
--Maxime est-il homme à se brûler la cervelle? demanda le banquier du Tillet.
--Ah! tu le voudrais bien, nous serions quittes, répondit au banquier le comte Maxime de Trailles que chacun croyait parti.
Et le comte se dressa comme une apparition du fond d’un fauteuil placé derrière celui du chevalier d’Espard. Tout le monde se mit à rire.
--Voulez-vous une tasse de thé? lui dit la jeune comtesse de Rastignac que la marquise avait priée de faire les honneurs à sa place.
--Volontiers, répondit le comte en venant se mettre devant la cheminée.
Cet homme, le prince des mauvais sujets de Paris, s’était jusqu’à ce jour soutenu dans la position supérieure qu’occupaient les dandys, alors appelés Gants jaunes, et depuis des Lions. Il est assez inutile de raconter l’histoire de sa jeunesse pleine d’aventures galantes et marquée par des drames horribles où il avait toujours su garder les convenances. Pour cet homme, les femmes ne furent jamais que des moyens, il ne croyait pas plus à leurs douleurs qu’à leurs plaisirs; il les prenait, comme feu de Marsay, pour des enfants méchants. Après avoir mangé sa propre fortune, il avait dévoré celle d’une fille célèbre, nommée la Belle Hollandaise, mère de la fameuse Esther Gobseck. Puis il avait causé les malheurs de madame Restaud, la sœur de madame Delphine de Nucingen, mère de la jeune comtesse de Rastignac.
Le monde de Paris offre des bizarreries inimaginables. La baronne de Nucingen se trouvait en ce moment dans le salon de madame d’Espard, devant l’auteur de tous les maux de sa sœur, devant un assassin qui n’avait tué que le bonheur d’une femme. Voilà pourquoi, sans doute, il était là. Madame de Nucingen avait dîné chez la marquise avec sa fille, mariée depuis un an au comte de Rastignac, qui avait commencé sa carrière politique en occupant une place de sous-secrétaire d’État dans le célèbre ministère de feu de Marsay, le seul grand homme d’État qu’ait produit la Révolution du Juillet.
Le comte Maxime de Trailles savait seul combien de désastres il avait causés; mais il s’est toujours mis à l’abri du blâme en obéissant aux lois du Code-Homme. Quoiqu’il eût dissipé dans sa vie plus de sommes que les quatre bagnes de France n’en ont volé durant le même temps, la Justice était respectueuse pour lui. Jamais il n’avait manqué à l’honneur, il payait scrupuleusement ses dettes de jeu. Joueur admirable, il faisait la partie des plus grands seigneurs et des ambassadeurs. Il dînait chez tous les membres du corps diplomatique. Il se battait; il avait tué deux ou trois hommes en sa vie, les avait à peu près assassinés, car il était d’une adresse et d’un sang-froid sans pareils. Aucun jeune homme ne l’égalait dans sa mise, ni dans sa distinction de manières, dans l’élégance des mots, dans la désinvolture, ce qu’on appelait autrefois avoir un grand air. En sa qualité de page de l’Empereur, formé dès l’âge de douze ans aux exercices du manége, il passait pour un des plus habiles écuyers. Ayant toujours eu cinq chevaux dans son écurie, il faisait alors courir, il dominait toujours la mode. Enfin, personne ne se tirait mieux que lui d’un souper de jeunes gens, il buvait mieux que le plus aguerri d’entre eux, et sortait frais, prêt à recommencer, comme si la débauche était son élément. Maxime, un de ces hommes méprisés qui savent comprimer le mépris qu’ils inspirent par l’insolence de leur attitude et la peur qu’ils causent, ne s’abusait jamais sur sa situation. De là venait sa force. Les gens forts sont toujours leurs propres critiques.
Sous la Restauration, il avait assez bien exploité son état de page de l’Empereur; il attribuait à ses prétendues opinions bonapartistes la répulsion qu’il avait rencontrée chez les différents ministères quand il demandait à servir les Bourbons; car, malgré ses liaisons, sa naissance, et ses dangereuses aptitudes, il ne put rien obtenir; alors il entra dans la conspiration sourde sous laquelle succombèrent les Bourbons de la branche aînée. Quand la branche cadette eut marché, précédée du peuple parisien, sur la branche aînée, et se fut assise sur le trône, Maxime réexploita son attachement à Napoléon, de qui il se souciait comme de sa première amourette. Il rendit alors de grands services que l’on fut extrêmement embarrassé de reconnaître, car il voulait être trop souvent payé par des gens qui savent compter. Au premier refus, Maxime se mit en état d’hostilité, menaçant de révéler certains détails peu agréables, car les dynasties qui commencent ont, comme les enfants, des langes tachés.
Pendant son ministère, de Marsay répara les fautes de ceux qui avaient méconnu l’utilité de ce personnage; il lui donna de ces missions secrètes pour lesquelles il faut des consciences battues par le marteau de la nécessité, une adresse qui ne recule devant aucune mesure, de l’impudence, et surtout ce sang-froid, cet aplomb, ce coup d’œil qui constitue les bravi de la pensée et de la haute politique. De semblables instruments sont à la fois rares et nécessaires. Par calcul, de Marsay ancra Maxime de Trailles dans la société la plus élevée; il le peignit comme un homme mûri par les passions, instruit par l’expérience, qui savait les choses et les hommes, à qui les voyages et une certaine faculté d’observation avaient donné la connaissance des intérêts européens, des cabinets étrangers et des alliances de toutes les familles continentales. De Marsay convainquit Maxime de la nécessité de se faire un honneur à lui; il lui montra la discrétion moins comme une vertu que comme une spéculation; il lui prouva que le pouvoir n’abandonnerait jamais un instrument solide et sûr, élégant et poli.
--En politique, on ne fait chanter qu’une fois! lui dit-il en le blâmant d’avoir fait une menace.
Maxime était homme à sonder la profondeur de ce mot.
De Marsay mort, le comte Maxime de Trailles était retombé dans sa vie antérieure. Il allait jouer tous les ans aux eaux, il revenait passer l’hiver à Paris; mais, s’il recevait quelques sommes importantes, venues des profondeurs de certaines caisses extrêmement avares, cette demi-solde due à l’homme intrépide qu’on pouvait employer d’un moment à l’autre, et qui avait la confidence de bien des mystères de la contre-diplomatie, était insuffisante pour les dissipations d’une vie aussi splendide que celle du roi des dandys, du tyran de quatre ou cinq clubs parisiens. Aussi le comte Maxime avait-il souvent des inquiétudes sur la question financière. Sans propriété, il n’avait jamais pu consolider sa position en se faisant nommer député; puis, sans fonctions ostensibles, il lui était impossible de mettre le couteau sous la gorge à quelque ministère pour se faire nommer pair de France. Or, il se voyait gagné par le temps, car ses profusions avaient entamé sa personne aussi bien que ses diverses fortunes. Malgré ses beaux dehors, il se connaissait et ne pouvait se tromper sur lui-même, il pensait à faire une fin, à se marier.
Homme d’esprit, il ne s’abusait pas sur sa considération; il savait bien qu’elle était mensongère. Il ne devait donc y avoir de femmes pour lui ni dans la haute société de Paris, ni dans la bourgeoisie; il lui fallait prodigieusement de méchanceté, de bonhomie apparente et de services rendus pour se faire supporter, car chacun désirait sa chute, et une mauvaise veine pouvait le perdre. Une fois envoyé à la prison de Clichy ou à l’étranger par quelques lettres de change intraitables, il tombait dans le précipice où l’on peut voir tant de carcasses politiques qui ne se consolent pas entre elles. En ce moment même, il craignait les éboulements de quelques portions de cette voûte menaçante que les dettes élèvent au-dessus de plus d’une tête parisienne. Il avait laissé les soucis apparaître sur son front, il venait de refuser de jouer chez madame d’Espard, il avait causé avec les femmes en donnant des preuves de distraction, et il avait fini par rester muet et absorbé dans le fauteuil d’où il venait de se lever comme le spectre de Banquo. Le comte Maxime de Trailles se trouva l’objet de tous les regards, directs ou indirects, placé comme il l’était au milieu de la cheminée, illuminé par les feux croisés de deux candélabres. Le peu de mots dits sur lui l’obligeaient en quelque sorte à se poser fièrement, et il se tenait en homme d’esprit, sans arrogance, mais avec l’intention de se montrer au-dessus des soupçons.
Un peintre n’aurait jamais pu rencontrer un meilleur moment pour saisir le portrait de cet homme certainement extraordinaire. Ne faut-il pas être doué de facultés rares pour jouer un pareil rôle, pour avoir toujours séduit les femmes pendant trente ans, pour se résoudre à n’employer ses dons que dans une sphère cachée, en incitant un peuple à la révolte, en surprenant les secrets d’une politique astucieuse, en ne triomphant que dans les boudoirs ou dans les cabinets? N’y a-t-il pas je ne sais quoi de grand à s’élever aux plus hauts calculs de la politique, et à retomber froidement dans le néant d’une vie frivole? Quel homme de fer que celui qui résiste aux alternatives du jeu, aux rapides voyages de la politique, au pied de guerre de l’élégance et du monde, aux dissipations des galanteries nécessaires; qui fait de sa mémoire une bibliothèque de ruses et de mensonges; qui enveloppe tant de pensées diverses, tant de manéges sous une impénétrable élégance de manières! Si le vent de la faveur avait soufflé dans ces voiles toujours tendues, si le hasard des circonstances avait servi Maxime, il eût été Mazarin, le maréchal de Richelieu, Potemkin, ou peut-être plus justement Lauzun, sans Pignerol.
XVII.--PORTRAIT AVEC NOTICE.
Le comte, quoique d’une taille assez élevée et d’une constitution sèche, avait pris un peu de ventre, mais il le contenait au majestueux, suivant l’expression de Brillat-Savarin. Ses habits étaient d’ailleurs si bien faits, qu’il conservait dans toute sa personne un air de jeunesse, quelque chose de leste, de découplé, dû sans doute à ses exercices soutenus, à l’habitude de faire des armes, de monter à cheval et de chasser. Maxime possédait toutes les grâces et les noblesses physiques de l’aristocratie, encore rehaussées par sa tenue supérieure. Son visage, long et bourbonien, était encadré par des favoris, par un collier de barbe soigneusement frisés, élégamment coupés, et noirs comme du jais. Cette couleur, pareille à celle de sa chevelure abondante, s’obtenait par un cosmétique indien fort cher, en usage dans la Perse, et sur lequel Maxime gardait le secret. Il trompait ainsi les regards les plus exercés sur le blanc qui, depuis longtemps, avait envahi ses cheveux. Le propre de cette teinture, dont se servent les Persans pour leurs barbes, est de ne pas rendre les traits durs; elle peut se nuancer par le plus ou le moins d’indigo, et s’harmonie alors à la couleur de la peau. C’était sans doute cette opération que madame Mollot avait vu faire; mais on continue encore par certaines soirées la plaisanterie de se demander ce que madame Mollot a vu.
Maxime avait un très beau front, les yeux bleus, un nez grec, une bouche agréable et le menton bien coupé; mais le tour de ses yeux était cerné par de nombreuses lignes fines comme si elles eussent été tracées avec un rasoir, et au point de n’être plus vues à une certaine distance. Ses tempes portaient des traces semblables. Le visage était aussi passablement rayé. Les yeux, comme ceux des joueurs qui ont passé des nuits innombrables, étaient couverts comme d’un glacis; mais, quoique affaibli, le regard n’en était que plus terrible, il épouvantait. On sentait là-dessous une chaleur couvée, une lave de passions mal éteinte. Cette bouche, autrefois si fraîche et si rouge, avait également des teintes froides; elle n’était plus droite. Cette sinuosité semblait indiquer le mensonge. Le vice avait tordu ses lèvres; mais ses dents étaient encore belles et blanches.
Ces flétrissures disparaissaient dans l’ensemble de la physionomie et de la personne. Les formes étaient toujours si séduisantes, qu’aucun jeune homme ne pouvait lutter au bois de Boulogne avec Maxime à cheval, où il se montrait plus jeune, plus gracieux que le plus jeune et le plus gracieux d’entre eux. Ce privilége de jeunesse éternelle a été possédé par quelques hommes de ce temps.
Le comte était d’autant plus dangereux, qu’il paraissait souple, indolent, et ne laissait pas voir l’épouvantable parti pris qu’il avait sur toutes choses. Cette effroyable indifférence, qui lui permettait de seconder une sédition populaire avec autant d’habileté qu’il pouvait en mettre à une intrigue de cour, dans le but de raffermir l’autorité d’un prince, avait une sorte de grâce. Jamais on ne se défie du calme, de l’uni, surtout en France, où nous sommes habitués à beaucoup de mouvement pour les moindres choses.
Vêtu selon la mode de 1839, le comte était en habit noir, en gilet de cachemire bleu foncé, brodé de petites fleurs d’un bleu clair, en pantalon noir, en bas de soie gris, en souliers vernis. Sa montre, contenue dans une des poches du gilet, se rattachait par une chaîne élégante à l’une des boutonnières.
--Rastignac, dit-il en acceptant la tasse de thé que la jolie madame de Rastignac lui tendit, voulez-vous venir avec moi à l’ambassade d’Autriche?
--Mon cher, je suis trop nouvellement marié pour ne pas rentrer avec ma femme!
--C’est-à-dire que plus tard?... dit la jeune comtesse en se retournant et regardant son mari.
--Plus tard, c’est la fin du monde, répondit Maxime. Mais n’est-ce pas me faire gagner mon procès que de me donner madame pour juge?
Le comte, par un geste gracieux, amena la jolie comtesse auprès de lui; elle écouta quelques mots, regarda sa mère et dit à Rastignac:--Si vous voulez aller avec M. de Trailles à l’ambassade, ma mère me ramènera.
Quelques instants après, la baronne de Nucingen et la comtesse de Rastignac sortirent ensemble. Maxime et Rastignac descendirent bientôt, et quand ils furent assis tous deux dans la voiture du baron:--Que me voulez-vous, Maxime? dit le nouveau marié. Qu’y a-t-il de si pressé pour me prendre à la gorge? Qu’avez-vous dit à ma femme?
--Que j’avais à vous parler, répondit M. de Trailles. Vous êtes heureux, vous! Vous avez fini par épouser l’unique héritière des millions de Nucingen, et vous l’avez bien gagné... vingt ans de travaux forcés!
--Maxime!
--Mais moi, me voici mis en question par tout le monde, dit-il en continuant et tenant compte de l’interruption. Un misérable, un du Tillet, se demande si j’ai le courage de me tuer! Il est temps de se ranger. Veut-on ou ne veut-on pas se défaire de moi? vous pouvez le savoir, vous le saurez, dit Maxime en faisant un geste pour imposer silence à Rastignac. Voici mon plan, écoutez-le. Vous devez me servir, je vous ai déjà servi, je puis vous servir encore. La vie que je mène m’ennuie et je veux une retraite. Voyez à me seconder dans la conclusion d’un mariage qui me donne un demi-million; une fois marié, nommez-moi ministre auprès de quelque méchante république d’Amérique. Je resterai dans ce poste aussi longtemps qu’il le faudra pour légitimer ma nomination à un poste du même genre en Allemagne. Si je vaux quelque chose, on m’en tirera; si je ne vaux rien, on me remerciera. J’aurai peut-être un enfant, je serai sévère pour lui; sa mère sera riche, j’en ferai un diplomate, il pourra être ambassadeur.
--Voici ma réponse, dit Rastignac. Il y a un combat, plus violent que le vulgaire ne le croit, entre une puissance au maillot et une puissance enfant. La puissance au maillot, c’est la Chambre des Députés, qui, n’étant pas contenue par une chambre héréditaire...
--Ah! ah! dit Maxime, vous êtes pair de France.
--Ne le serais-je pas maintenant sous tous les régimes?... dit le nouveau pair. Mais ne m’interrompez pas, il s’agit de vous dans tout ce gâchis. La Chambre des Députés deviendra fatalement tout le gouvernement, comme nous le disait de Marsay, le seul homme par qui la France eût pu être sauvée, car les peuples ne meurent pas, ils sont esclaves ou libres, voilà tout. La puissance enfant est la royauté couronnée au mois d’août 1830. Le ministère actuel est vaincu, il a dissous la Chambre et veut faire les élections pour que le ministère qui viendra ne les fasse pas; mais il ne croit pas à une victoire. S’il était victorieux dans les élections, la dynastie serait en danger; tandis que, si le ministère est vaincu, le parti dynastique pourra lutter avec avantage pendant longtemps. Les fautes de la Chambre profiteront à une volonté qui, malheureusement, est tout dans la politique. Quand on est tout, comme fut Napoléon, il vient un moment où il faut se faire suppléer, et comme on a écarté les gens supérieurs, le grand tout ne trouve pas de suppléant. Le suppléant, c’est ce qu’on nomme un cabinet, et il n’y a pas de cabinet en France, il n’y a qu’une volonté viagère. En France, il n’y a que les gouvernants qui fassent des fautes, l’opposition ne peut pas en faire, elle peut perdre autant de batailles qu’elle en livre, il lui suffit, comme les alliés en 1814, de vaincre une seule fois. Avec trois glorieuses journées, enfin, elle détruit tout. Aussi est-ce se porter héritier du pouvoir que de ne pas gouverner et d’attendre. J’appartiens par mes opinions personnelles à l’aristocratie, et par mes opinions publiques à la royauté de Juillet. La maison d’Orléans m’a servi à relever la fortune de ma maison, et je lui reste attaché à jamais.
--Le jamais de M. de Talleyrand, bien entendu! dit Maxime.
--Dans ce moment je ne peux donc rien pour vous, reprit Rastignac; nous n’aurons pas le pouvoir dans six mois. Oui, ces six mois vont être une agonie, je le savais; nous connaissons notre sort en nous formant, nous sommes un ministère bouche-trou. Mais si vous vous distinguez au milieu de la bataille électorale qui va se livrer, si vous apportez une voix, un député fidèle à la cause dynastique, on accomplira votre désir. Je puis parler de votre bonne volonté, je puis mettre le nez dans les documents secrets, dans les rapports confidentiels, et vous trouver quelque rude tâche. Si vous réussissez, je puis insister sur vos talents, sur votre dévouement, et réclamer une récompense. Votre mariage, mon cher, ne se fera que dans une famille d’industriels ambitieux et en province. A Paris vous êtes trop connu. Il s’agit donc de trouver un millionnaire, un parvenu doué d’une fille, et possédé de l’envie de parader au château des Tuileries.
--Faites-moi prêter, par votre beau-père, vingt-cinq mille francs pour attendre jusque-là; il sera intéressé à ce qu’on ne me paie pas en eau bénite de cour après le succès, et il poussera au mariage.
--Vous êtes fin, Maxime, vous vous défiez de moi; mais j’aime les gens d’esprit, j’arrangerai votre affaire.
Ils étaient arrivés. Le baron de Rastignac vit dans le salon le ministre de l’intérieur et alla causer avec lui dans un coin. Le comte Maxime de Trailles était, en apparence, occupé de la vieille comtesse de Listomère; mais il suivait, en réalité, le cours de la conversation des deux pairs de France; il épiait leurs gestes, il interprétait leurs regards, et finit par saisir un favorable coup d’œil jeté sur lui par le ministre.
Maxime et Rastignac sortirent ensemble à une heure du matin, et, avant de monter chacun dans sa voiture, Rastignac dit à de Trailles, sur les marches de l’escalier:--Venez me voir à l’approche des élections. D’ici là j’aurai vu dans quelle localité les chances de l’opposition sont les plus mauvaises, et quelles ressources y trouveront deux esprits comme les nôtres.
--Les vingt-cinq mille francs sont pressés! lui répondit de Trailles.
--Eh bien! cachez-vous.
Cinquante jours après, un matin avant le jour, le comte de Trailles vint rue de Varennes, mystérieusement, dans un cabriolet de place. A la porte de l’hôtel du ministre des travaux publics, il renvoya le cabriolet, regarda s’il n’était pas suivi, puis attendit dans un petit salon du premier que Rastignac se levât. Quelques instants après, le valet de chambre qui avait porté la carte de Maxime l’introduisit dans la chambre à coucher, où l’homme d’État achevait sa toilette du matin.
--Mon cher, lui dit le ministre, je puis vous dire un secret qui sera divulgué dans deux jours par les journaux et que vous pouvez mettre à profit. Ce pauvre Charles Keller, qui dansait si bien la mazurka, a été tué en Afrique, et il était notre candidat dans l’arrondissement d’Arcis. Cette mort laisse un vide. Voici la copie de deux rapports, l’un du sous-préfet, l’autre du commissaire de police, qui prévenaient le ministre que l’élection de notre pauvre ami rencontrerait des difficultés. Il se trouve dans celui du commissaire de police des renseignements sur l’état de la ville, qui suffiront à un homme de votre habileté, car l’ambition du concurrent du pauvre feu Charles Keller vient de son désir d’épouser une héritière. A un entendeur tel que vous, ce mot suffit. Les Cinq-Cygne, la princesse de Cadignan et Georges de Maufrigneuse sont à deux pas d’Arcis; vous saurez avoir au besoin les votes légitimistes... Ainsi...
--N’use pas ta langue, dit Maxime. Le commissaire de police est encore là?
--Oui.
--Fais-moi donner un mot pour lui.
--Mon cher, dit Rastignac en remettant à Maxime tout un dossier, vous trouverez là deux lettres écrites à Gondreville pour vous. Vous avez été page, il a été sénateur, vous vous entendrez. Madame François Keller est dévote, voici pour elle une lettre de la maréchale de Carigliano. La maréchale est devenue dynastique, elle vous recommande chaudement et vous rejoindra d’ailleurs. Je ne vous ajouterai qu’un mot: défiez-vous du sous-préfet, que je crois capable de se ménager dans ce Simon Giguet un appui auprès de l’ex-président du conseil. S’il vous faut des lettres, des pouvoirs, des recommandations, écrivez-moi.
--Et les vingt-cinq mille francs? demanda Maxime.
--Signez cette lettre de change à l’ordre de du Tillet, voici les fonds.
--Je réussirai, dit le comte, et vous pouvez promettre au château que le député d’Arcis leur appartiendra corps et âme. Si j’échoue, qu’on m’abandonne!
Maxime de Trailles était en tilbury sur la route de Troyes une heure après.
XVIII.--PRÉFACE AVANT LA LETTRE.
Une fois en possession des renseignements fournis par l’hôtesse du Mulet et par le sous-préfet Antonin Goulard, M. de Trailles eut bientôt fait de disposer tout le plan de sa bataille électorale, et ce plan s’indique trop facilement de lui-même pour que le lecteur ne l’ait pas déjà pressenti. A la candidature de Simon Giguet, l’habile agent de la politique personnelle opposait brusquement la candidature de Philéas; et en dépit de la nullité et de l’invraisemblance du personnage, cette combinaison, il faut le reconnaître, avait pour elle d’incontestables chances de succès. Mis en évidence par l’auréole municipale auprès de la masse des électeurs indifférents, Beauvisage avait une avance énorme: son nom était connu d’eux.
La logique, bien plus qu’elle n’en a l’air, préside à la conduite des choses d’ici-bas; elle est comme la femme à laquelle, après beaucoup d’infidélités, on retourne toujours.
Ce que le bon sens voudrait, c’est qu’appelés à choisir un représentant de la chose publique, les électeurs fussent toujours parfaitement édifiés sur son aptitude, sa probité, son caractère. Trop souvent, sans doute, dans la pratique, de terribles entorses sont données à cette théorie; mais toutes les fois que le troupeau électoral, laissé à l’instinct de son mandat, peut se persuader qu’il vote avec son intelligence et avec ses lumières, on peut être assuré de le voir mettre de l’empressement et de l’amour-propre à se décider dans ce sens; or, quand il s’agit de connaître un homme, savoir au moins comment il s’appelle, électoralement parlant, n’est-ce pas un joli commencement?
Des électeurs indifférents en allant aux plus passionnés, Philéas était d’abord assuré de rallier le parti Gondreville. Quand il s’agissait de châtier l’outrecuidance de Simon Giguet, quel candidat n’eût été appuyé par le vice-roi d’Arcis? La nomination d’un homme placé vis-à-vis de lui en flagrant délit d’hostilité et d’ingratitude, c’était pour son importance provinciale un de ces échecs qu’il faut conjurer à tout prix.
Pourtant, à la première nouvelle de son ambition parlementaire, du côté de Grévin, son beau-père, Beauvisage devait s’attendre à un étonnement peu flatteur et peu encourageant. Une fois pour toutes, l’ancien notaire avait jaugé son gendre, et, à son esprit juste et exact, l’idée de Philéas homme d’État devait produire quelque chose du désagréable effet que produit à l’oreille la surprise d’une dissonance mal préparée. Si d’ailleurs il est vrai de dire qu’en son pays nul n’est prophète, on l’est bien moins, ce semble, dans sa famille, où la reconnaissance des succès les moins contestables continue encore d’être marchandée longtemps après que, dans le public, ils ont cessé de faire une question. Mais, la première impression passée, Grévin devait finir par s’acclimater à la pensée d’un expédient qui, en somme, s’ajustait assez avec la manière dont lui-même entendait arranger l’avenir de Séverine. D’ailleurs, pour le salut de l’influence Gondreville, si sérieusement menacée, quel sacrifice n’eût-il pas compris?
Auprès des partis légitimiste et républicain, qui tous deux ne pouvaient peser dans l’élection qu’à l’état d’appoint, le candidat de M. de Trailles avait une recommandation étrange, à savoir, celle de son ineptie bien constatée. Ne se sentant pas la force de faire un député, les deux fractions de l’opposition antidynastique devaient embrasser avec ardeur une occasion de faire une niche à ce qu’elles appelaient dédaigneusement l’ordre de choses, et l’on pouvait compter que dans leur joyeux désespoir elles s’attelleraient de tout cœur au succès d’un candidat assez éclatant de ridicule pour en refléter un large rayon sur le gouvernement qui lui aurait prêté son appui.
Enfin, dans l’opinion centre-gauche qui provisoirement avait adopté Simon Giguet pour son candidat, Beauvisage était en mesure d’opérer une grave scission; car, lui aussi, se donnait pour un homme de l’opposition dynastique, et jusqu’à nouvel ordre, tout en lui assurant le concours de l’influence ministérielle, M. de Trailles comptait bien lui garder cette teinte politique qui, dans le milieu où l’on opérait, était incontestablement la plus populaire. Mais quel que fût le bagage de convictions que l’incorruptible mandataire emporterait à Paris, son horoscope était tiré: on pouvait être assuré que dès sa première apparition dans les salons des Tuileries une auguste séduction ferait de lui un séide, si déjà même les simples enlacements de l’embauchage ministériel n’avaient pas suffi à ce résultat. L’intérêt de la chose publique ainsi bien réglé, restait, pour le courtier électoral, la question personnelle, celle de savoir si dans la façon du député il trouverait à tailler, de surcroît, l’étoffe d’un beau-père.
Premier point, la dot;
Deuxième point, la fille lui convenaient: l’une sans l’éblouir; l’autre sans qu’il se dissimulât les imperfections d’une éducation provinciale qu’il aurait tout entière à refaire, mais qui ne devait point offrir de résistance sérieuse à sa savante pédagogie conjugale.
De plein saut madame Beauvisage emportait son mari; c’était une ambitieuse qui, malgré ses quarante-quatre ans sonnés, avait encore l’air de sentir son cœur. Dès lors le jeu était peut-être de commencer sur elle le feu d’une fausse attaque, qu’ensuite on rabattrait du côté de la fille. Jusqu’où l’on irait dans l’occupation de l’ouvrage avancé, question à résoudre selon les circonstances. Dans tous les cas, auprès des deux femmes, Maxime se sentait d’avance puissamment patronné par son titre, par sa réputation d’homme à la mode, par son aptitude magistrale à leur servir d’initiateur dans tous les difficiles et élégants mystères de la vie parisienne; enfin, auteur de la fortune politique de Beauvisage, qui promettait une si heureuse révolution dans l’existence des deux exilées champenoises, monsieur de Trailles ne devait-il pas s’attendre de leur part à la plus chaude reconnaissance?
Toutefois au succès de sa campagne matrimoniale ne laissait pas de se rencontrer une difficulté sérieuse. Il fallait obtenir la ratification du vieux Grévin, qui n’était point homme à marier Cécile sans s’être d’abord renseigné à fond sur tout le passé du prétendant. Or, cette enquête faite, n’était-il pas à craindre que dans l’orageuse biographie d’un roué quinquagénaire n’apparût pas pour le pointilleux vieillard la somme entière des sûretés et des convenances que sa prudence pouvait réclamer?
Toutefois dans l’espèce de mission gouvernementale dont M. de Trailles arrivait chargé à Arcis, pouvait être trouvée l’apparence d’une gravité et d’un amendement très propre à neutraliser la portée de certains renseignements. Avant que cette mission fût ébruitée, en en faisant faire, sous le plus grand secret, la confidence par Gondreville, on flatterait l’amour-propre de Grévin et l’on se ménagerait auprès de lui un certain relief. Ensuite la très ancienne habileté attribuée à Gribouille, et qui consiste à se jeter dans l’eau pour éviter d’être mouillé, dans ce cas difficile, Maxime était décidé à l’employer. Allant au-devant des défiances du vieux notaire, il avait arrangé que lui-même aurait l’air de douter de sa propre sagesse, et en manière de précaution contre l’influence de ses vieux entraînements, il se proposait de demander que dans les stipulations matrimoniales fût introduite la clause expresse de séparation de biens. De cette façon, on se croirait bien garanti contre toute rechute de ses anciennes habitudes de prodigalité. Quant à lui, c’était son affaire de prendre sur sa jeune femme assez d’empire pour rattraper, par la puissance du sentiment, la part d’autorité conjugale dont le contrat l’aurait dépossédé.
D’abord, rien ne vint contredire la sagesse et la lucidité de tous ces aperçus. Aussitôt mise en avant, la candidature de Beauvisage ayant pris feu comme une traînée de poudre, M. de Trailles dut voir, au succès de tous ses efforts, des chances si probables, qu’il se crut autorisé à écrire à Rastignac, et à lui cautionner l’heureuse et entière exécution de son mandat. Mais tout à coup devant le triomphateur Beauvisage vint se dresser une contre-candidature, et, soit dit en passant, pour l’heur et fortune de notre histoire, cette concurrence se présentait dans des conditions si exceptionnelles et si imprévues, qu’à la peinture d’abord attendue des petites misères d’une lutte électorale, elle pourrait bien finir par substituer l’intérêt d’un drame plus fortement accidenté.
L’homme qui, dans ce récit, survient chargé d’une mission si haute, est appelé à y jouer un rôle trop considérable pour qu’il ne devienne pas nécessaire de l’y installer par des explications rétrospectives assez étendues. Mais au point où en est parvenue la narration, en suspendre inopinément la marche par une sorte de tardive exposition, ne serait-ce point procéder contre toutes les règles de l’art et s’exposer aux colères de la critique, ce pieux sergent de ville de l’orthodoxie littéraire? En présence de cette difficulté, l’auteur serait resté grandement empêché, si la faveur de son étoile n’eût mis à sa disposition une correspondance où avec une vie et une animation que jamais il n’aurait su leur communiquer, se trouvent réunis et exposés tous les détails qu’il devient indispensable de faire passer sous les yeux du lecteur. Ces lettres doivent être lues avec attention. En remettant en scène bien des acteurs déjà connus de la COMÉDIE HUMAINE, elles produisent une foule de faits nécessaires à l’intelligence et à l’avenir du présent drame. Leur défilé opéré et le récit ramené au point où nous semblons l’abandonner aujourd’hui, sans secousse et de lui-même, il reprendra son cours; et nous aimons à nous persuader qu’à l’introduction transitoire de la forme épistolaire, l’unité, qui aurait pu en paraître un moment contrariée, n’aura fait que trouver son profit.
LETTRES ÉDIFIANTES
I.--LE COMTE DE L’ESTORADE A MARIE-GASTON.
(Voir les Mémoires de deux jeunes mariées.)
Cher monsieur, suivant votre désir, j’ai vu M. le préfet de police, afin de savoir si le pieux dessein dont vous m’entretenez dans votre lettre datée de Carrare n’aurait pas à souffrir quelque opposition du fait de l’autorité.
M. le préfet m’a répondu que le décret impérial du 23 prairial an XII, par lequel se règle encore toute la matière des inhumations, établissait, de la manière la moins équivoque, le droit pour toute personne de se faire enterrer sur sa propriété. Il vous suffirait donc de vous pourvoir d’un permis à la préfecture de Seine-et-Oise, et, sans autre formalité, vous pourriez faire opérer la translation des restes mortels de madame Marie-Gaston dans le monument que vous vous proposez de lui élever au milieu de votre parc de Ville-d’Avray.
Maintenant j’oserai, moi, vous faire quelques objections.
Êtes-vous bien sûr que, de la part des Chaulieu, avec lesquels vous ne vivez pas en très bonne intelligence, vous ne serez pas exposé à de certaines difficultés? Jusqu’à un certain point, en effet, ne pourraient-ils pas être admis à se plaindre qu’en transportant du cimetière communal dans une propriété close et fermée une sépulture qui comme à vous leur est chère, vous soumettez entièrement à votre bon plaisir les visites qu’il peut leur convenir de faire à cette tombe? car enfin, cela est évident, il vous sera toujours loisible de leur interdire l’accès de votre propriété. Je sais bien qu’en droit rigoureux, morte ou vivante, la femme appartient à son mari, et cela à l’exclusion de sa parenté, même la plus proche; mais que, sous l’inspiration du mauvais vouloir dont ils vous ont déjà donné plus d’une preuve, les parents de madame Marie-Gaston aient la fâcheuse idée de porter leur opposition sur le terrain judiciaire, quel affligeant débat!
Vous gagnerez le procès, je veux bien ne pas en douter, l’influence du duc de Chaulieu n’étant plus ce qu’elle a été sous la Restauration; mais avez-vous pensé à tout le venin que la parole d’un avocat peut répandre sur une pareille question, quand après tout il se fera l’écho d’une réclamation respectable, celle d’un père, d’une mère et de deux frères demandant à ne pas être dépossédés du douloureux bonheur d’aller prier sur un cercueil? S’il faut d’ailleurs vous dire toute ma pensée, ce n’est pas sans un vif regret que je vous vois occupé à créer un nouvel aliment à votre douleur, trop longtemps inconsolable.
Nous avions espéré qu’après deux ans passés en Italie, vous nous reviendriez plus résigné, et qu’enfin vous prendriez sur vous de demander à la vie active quelques-unes de ses distractions. Évidemment, cette espèce de temple que vous vous proposez d’élever à la ferveur de vos souvenirs, dans un lieu où ils ne se pressent déjà que trop nombreux, ne peut servir qu’à en éterniser l’amertume, et je ne saurais vous louer du rajeunissement que vous vous proposez ainsi de leur ménager. Cependant, comme il faut servir ses amis un peu à leur mode, j’ai fait votre commission auprès de M. Dorlange; mais, je dois me hâter de vous le dire, je n’ai trouvé chez lui aucun empressement à entrer dans votre pensée.
Son premier mot, quand je me suis annoncé chez lui de votre part, a été qu’il n’avait pas l’honneur de vous connaître, et cette réponse, toute singulière qu’elle puisse vous paraître, m’a été faite avec tant de naturel, que d’abord j’ai cru à quelque méprise, résultant d’une confusion de noms. Néanmoins comme, un peu après, votre oublieux ami voulut bien convenir qu’il avait fait ses études au collége de Tours, et comme encore, de son aveu, il se trouve bien être le même M. Dorlange qui, en 1831, dans des circonstances tout à fait exceptionnelles, remporta le grand prix de sculpture, aucun doute ne pouvait me rester sur son identité. Je m’expliquai alors son défaut de mémoire par cette longue interruption que vous-même m’aviez signalée dans vos relations. Votre procédé l’aura blessé plus vivement que vous ne vous l’étiez figuré, et quand il s’est donné l’air d’avoir oublié jusqu’à votre nom, c’était tout simplement une revanche dont il n’était pas fâché de saisir l’occasion.
Mais là n’est pas l’obstacle réel. En me rappelant la fraternelle intimité qui vous a unis à une autre époque, je ne pouvais croire la mauvaise humeur de M. Dorlange inexorable. Aussi, après lui avoir exposé la nature du travail dont il serait question de le charger, me disposais-je à entrer avec lui dans quelques explications, relativement aux griefs qu’il pouvait nourrir contre vous, quand tout à coup je me suis trouvé face à face avec un obstacle de la nature la plus imprévue.
«Mon Dieu, me dit-il, l’importance de la commande que vous voulez bien m’offrir; cette assurance qu’on entend bien ne rien épargner pour la grandeur et la perfection de l’œuvre; cette invitation qui m’est faite de me rendre à Carrare pour présider moi-même au choix et à l’extraction des marbres, tout cela constitue une vraie bonne fortune d’artiste, et à une autre époque je l’aurais acceptée avec empressement. Mais au moment où j’ai l’honneur de vous recevoir, sans avoir encore le dessein arrêté de quitter la carrière des arts, je suis peut-être sur le point d’aborder la vie politique. Mes amis me pressent de me présenter aux élections prochaines, et vous le comprenez, monsieur, si je venais à être nommé, la complication de mes devoirs parlementaires, mon initiation à une vie toute nouvelle deviendraient, pour longtemps au moins, un obstacle à ce que je pusse aborder avec le recueillement nécessaire l’œuvre dont vous m’entretenez. J’aurais d’ailleurs affaire, ajouta M. Dorlange, à une grande douleur qui, dans ce monument projeté, se cherche à grands frais une consolation. Cette douleur, naturellement, serait impatiente; moi, je serais lent, distrait, empêché: le mieux est donc que l’on s’adresse ailleurs; ce qui ne m’empêchera pas d’être, comme je le dois, reconnaissant et honoré de la confiance qu’on a bien voulu me témoigner.»
A la suite de ce petit speech assez bien tourné, comme vous pouvez voir, et par lequel il me parut seulement que votre ami préludait peut-être un peu trop complaisamment à ses futurs succès de tribune, j’eus un moment la pensée de lui poser l’hypothèse de l’insuccès de sa candidature et de lui demander si, le cas échéant, il n’y aurait pas apparence de revenir à lui. Mais il n’est jamais bienséant de mettre en doute un triomphe électoral; et comme j’étais en présence d’un homme profondément ulcéré, je ne voulus point, par une curiosité qui pouvait être mal prise, m’exposer à jeter de l’huile sur le feu. Je me contentai donc d’exprimer un regret et de dire que je vous ferais connaître le résultat de ma démarche. Inutile d’ajouter que, d’ici à quelques jours, je saurai à quoi m’en tenir sur la portée de cette ambition parlementaire qui s’est si mal à propos rencontrée sur notre chemin. Pour moi, il y a mille raisons de croire que cette candidature est une visée. Dans cette donnée, peut-être feriez-vous bien d’écrire à M. Dorlange; car toute son attitude, d’ailleurs parfaitement polie et convenable, m’a paru accuser un souvenir encore bien vivant des torts apparents que vous aurez à vous faire pardonner.
Je sais qu’il en pourra coûter à votre sensibilité pour expliquer l’entourage des circonstances vraiment exceptionnelles dans lesquelles s’est fait votre mariage; car vous serez par là même entraîné à repasser sur la trace de vos jours de bonheur devenus pour vous aujourd’hui de si poignants souvenirs. Mais après ce que j’ai pu entrevoir des dispositions de votre ancien ami, si vous tenez expressément à ce qu’il vous prête le concours de son talent, ne pas insister vous-même et procéder encore par mandataire, serait continuer une allure qui déjà lui a semblé désobligeante, et s’exposer à un nouveau refus. Après cela, si la démarche à laquelle je vous sollicite se trouvait décidément au-dessus de vos forces, peut-être y aurait-il encore un moyen. En toute affaire où je l’ai vue s’entremettre, madame de l’Estorade m’a toujours semblé une habile négociatrice; mais, pour le cas particulier, j’aurais dans son intervention une confiance absolue. Elle-même a eu à souffrir de la part de madame Marie-Gaston des égoïsmes de passions assez semblables au traitement dont se plaint M. Dorlange. Mieux que personne elle serait donc en mesure de lui expliquer les entraînements de cette absorbante vie conjugale, que vous aviez si étroitement repliée sur elle-même, et il me paraîtrait très difficile que l’exemple de la longanimité et de la clémence dont elle a toujours usé avec celle qu’elle appelait sa chère égarée, ne devînt pas contagieux pour votre ami.
Vous avez, du reste, tout le loisir de penser à l’usage qu’il vous conviendra faire de cette ouverture. Madame de l’Estorade, en ce moment, est encore souffrante d’une grave indisposition, suite d’une terreur maternelle. Il y a huit jours, notre chère Naïs faillit être écrasée sous ses yeux, et sans la courageuse intervention d’un inconnu qui se jeta à la tête des chevaux et les arrêta court, Dieu sait l’affreux malheur qui nous atteignait. De cette cruelle émotion est résultée pour madame de l’Estorade une excitation nerveuse qui nous a si sérieusement inquiétés un moment. Quoiqu’elle soit beaucoup mieux aujourd’hui, ce n’est pas avant quelques jours qu’elle pourra être en état de recevoir M. Dorlange, étant admis que sa médiation féminine vous paraît désirable et utile.
Mais encore un coup, cher monsieur, ne vaudrait-il pas mieux couper court à votre idée? Une dépense énorme, de fâcheux démêlés avec les Chaulieu, et pour nous un renouvellement de vos douleurs, voilà ce que j’y entrevois. Ce qui ne veut pas dire, cependant, qu’en tout et pour tout je ne continue pas d’être à vos ordres, ainsi que le commandent les sentiments d’estime et d’amitié que je vous ai voués.
II.--LA COMTESSE DE L’ESTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.
Paris, février 1839.
Chère madame, de tous les témoignages de sympathie que m’a valus le terrible accident arrivé à ma pauvre enfant, pas un ne m’a autant touchée que votre excellente lettre.
Pour répondre à votre affectueuse sollicitude, je dois dire que, dans cette terrible rencontre, Naïs a été merveilleuse de calme et de sang-froid. Il n’est pas, je crois, possible de voir la mort de plus près; mais, pas plus pendant qu’après l’événement, cette vaillante petite fille n’a sourcillé, et tout en elle annonce le caractère le plus résolu; aussi, dans sa santé, Dieu merci! pas l’ombre d’un dérangement.
Quant à moi, par suite de mon immense terreur, tombée en proie à des mouvements spasmodiques, j’ai, à ce qu’il paraît, pendant plusieurs jours, assez vivement inquiété le médecin, qui un moment aurait craint pour ma raison. Grâce à la force de mon tempérament, me voilà pourtant à peu près remise, et, de cette cruelle commotion, ne resterait aucune trace, si, par une fatalité singulière, elle n’était venue se relier à une autre préoccupation désagréable, qui, depuis quelque temps, avait jugé convenable de s’installer dans ma vie.
Avant même la nouvelle assurance que vous voulez bien me donner de vos dispositions pour moi, si bienveillantes déjà, j’avais pensé à invoquer le secours de votre amitié et de vos conseils; aujourd’hui, quand vous voulez bien m’écrire que vous seriez heureuse et fière si, à quelque degré que ce fût, il vous était donné de me rappeler la pauvre Louise de Chaulieu, cette précieuse et incomparable amie dont la mort m’a dépossédée, comment pourrais-je hésiter encore? Je vous prends au mot, chère madame, et cette exquise habileté qui autrefois vous aidait à dérouter les sots commentaires quand l’impossibilité où vous étiez de déclarer votre mariage avec M. de Camps vous laissait livrée à des curiosités si insolentes et si perfides (voir Madame Firmiani); ce tact singulier qu’à cette époque on vous vit mettre à vous démêler d’une situation où tout était embarras et péril; en un mot, cet art merveilleux qui vous permit, en gardant votre secret, de garder toute votre dignité de femme, je viens résolûment vous demander de les mettre au service de ce souci dont je vous parlais il n’y a qu’un moment.
Malheureusement, pour avoir la consultation du médecin, il faut dire la maladie, et c’est ici qu’avec son génie industriel, M. de Camps me paraît un abominable homme. Grâce à ces vilaines forges dont il lui a pris l’idée de faire l’acquisition, vous voilà à peu près morte à Paris et au monde. Jadis, quand on vous avait là sous la main, en un quart d’heure de causerie, sans embarras, sans préparation, on vous eût tout conté; aujourd’hui, il s’agit de prendre sur soi, de se recueillir, de passer, en un mot, par toute la solennité d’une confidence écrite. Mais, après tout, peut-être vaut-il mieux payer d’effronterie, et puisque, nonobstant les circonlocutions et les préambules, force serait toujours d’en venir là, pourquoi ne pas tout naïvement vous avouer qu’il va être question de cet inconnu par lequel ma pauvre et chère enfant a été sauvée.
Inconnu! Entendons-nous bien: inconnu pour M. de l’Estorade; inconnu pour tous ceux qui ont pu vous parler de l’accident; inconnu, si vous le voulez, pour le monde entier, mais non pas inconnu pour votre humble servante que, depuis près de trois mois, cet homme daigne honorer de l’attention la plus obstinée. Qu’à trente-deux ans passés, mère de trois enfants, dont un grand fils de quinze ans, j’aie pu devenir l’objet d’une recherche passionnée, pas plus à vous qu’à moi, chère madame, le fait ne paraîtra vraisemblable, et pourtant c’est là le ridicule malheur contre lequel j’ai à me défendre aujourd’hui.
Et quand je dis que cet inconnu m’est connu, encore faut-il bien distinguer: car je ne sais ni son nom, ni sa demeure, ni rien de ce qui le regarde; car je ne l’ai jamais rencontré dans le monde, et j’ajoute, quoiqu’il porte le ruban de la Légion d’honneur, que rien dans sa tournure, absolument dépourvue d’élégance, ne me donne à penser que jamais j’aie la chance de l’y rencontrer. C’est à Saint-Thomas-d’Aquin, où vous savez que tous les jours j’avais l’habitude d’aller entendre la messe, que cette fatigante obsession a commencé de se dessiner. Presque tous les jours aussi, je menais mes enfants prendre l’air aux Tuileries, M. de l’Estorade nous ayant installés dans une maison sans jardin. Cette habitude, bientôt remarquée, a d’autant animé mon persécuteur, et partout où je pouvais être rencontrée hors de chez moi, il a fallu me résigner à le retrouver sur mon chemin. Discret d’ailleurs autant qu’audacieux, ce singulier soupirant, j’en ai fait la remarque, évitait toujours de me convoyer jusqu’à ma porte, et il manœuvrait d’assez loin et avec assez de réserve pour que je puisse avoir du moins une consolante certitude, celle que sa sotte assiduité n’a dû frapper l’attention d’aucun de ceux par lesquels je pouvais être accompagnée.
Cependant, pour lui faire perdre ma trace, Dieu sait mes sacrifices et les entraves que je me suis imposés! L’Église ne m’a plus vue que le dimanche; mes chers enfants, au péril de leur santé, je les ai souvent retenus à la maison, ou bien j’ai forgé des prétextes pour ne les point accompagner; et contre tous mes principes d’éducation et de prudence, je les ai laissés livrés aux soins des domestiques. Visites, emplettes, je n’ai plus rien fait qu’en voiture, ce qui n’a pas empêché qu’au moment où je croyais avoir dérouté mon fâcheux et lassé sa patience, il ne se soit trouvé là pour prendre, dans l’accident arrivé à Naïs, un rôle si honorable et si providentiel.
Mais justement, cette grande obligation que je vais maintenant lui avoir, n’est-ce pas, dans une situation déjà empêchée, une complication déplorable? Quand j’eusse vraiment été trop excédée de son insistance, par un moyen quelconque, fût-ce un procédé violent, je pouvais couper court à ces empressements; aujourd’hui, qu’il vienne à se retrouver sur mon chemin, comment me conduire, quel parti prendre avec lui? L’aborder pour le remercier? Mais alors je l’encourage, et n’essayât-il pas de profiter de ma démarche pour modifier la nature de nos relations, cela est clair, plus solidement que jamais je le couds à mes jupes. Alors, ne l’aborder point, faire semblant de ne pas le connaître. Mais pensez donc, madame, une mère! une mère qui lui doit la vie de sa fille et qui n’aura pas l’air de s’en apercevoir, et qui n’aura pas pour lui une parole de gratitude!
Voilà pourtant l’alternative insupportable dans laquelle je suis placée, et vous pouvez voir maintenant si j’ai besoin des conseils de votre prudence. Que faire pour rompre la désagréable habitude qu’a prise ce monsieur d’être mon ombre? Comment le remercier sans surexciter sa fantaisie, et ne pas le remercier sans que ma conscience me fasse mille reproches? Tel est le problème soumis à votre sagesse. Si vous me rendez le service de me le résoudre, et je ne connais personne qui en soit plus capable, j’aurai à joindre ma reconnaissance à tous les sentiments affectueux dont vous me savez, chère madame, déjà animée pour vous...
III.--LE COMTE DE L’ESTORADE A MARIE-GASTON.
Paris, février 1839.
Peut-être avant moi, cher monsieur, les feuilles publiques vous porteront la nouvelle d’une rencontre qui a eu lieu entre votre ami, M. Dorlange, et le duc de Rhétoré. Mais en vous annonçant le fait tout sec, car l’usage et les convenances ne leur permettent pas de déduire au long les motifs de la querelle, les journaux ne feront qu’exciter votre curiosité sans la satisfaire. J’ai su heureusement, de très bonne source, tous les détails de l’affaire, et je m’empresse de vous les transmettre; ils sont de nature à vous intéresser au plus haut degré.
Il y a trois jours, c’est-à-dire le soir même de celui où je m’étais rendu chez M. Dorlange, le duc de Rhétoré occupait à l’Opéra une stalle d’orchestre. Près de lui vint se placer M. de Ronquerolles, arrivé tout récemment d’une mission diplomatique qui le tenait éloigné de Paris depuis plusieurs années. Pendant l’entr’acte, ces messieurs ne quittèrent pas la salle pour aller au foyer; mais, comme on fait volontiers au théâtre, ils se tinrent debout, le dos tourné à la scène, faisant face par conséquent à M. Dorlange qui, assis derrière eux, paraissait fort absorbé par la lecture du journal du soir. Il y avait eu ce jour-là une séance très scandaleuse, ce qu’on appelle une séance intéressante, à la Chambre des Députés. La conversation ayant naturellement roulé sur les événements du monde parisien, accomplis pendant l’absence de M. de Ronquerolles, celui-ci jeta cette parole qui était de nature à éveiller l’attention de M. Dorlange:
--Comment cette pauvre madame de Macumer, une si triste fin et un mariage si singulier!
--Ah! vous savez, répondit M. de Rhétoré, de ce verbe haut monté dont il a l’habitude, ma sœur avait trop d’imagination pour ne pas être un peu chimérique et romanesque. Elle avait aimé à la passion M. de Macumer, son premier mari; mais à la longue on se lasse de tout, même du veuvage. Ce M. Marie-Gaston se trouva sur son chemin. Il est agréable de sa personne; ma sœur était riche, lui fort endetté; il se montra donc aimable et empressé à proportion, et, par ma foi! le drôle a si bien manœuvré, qu’après avoir succédé à M. de Macumer et fait mourir sa femme de jalousie, il a tiré d’elle tout ce dont la loi permettait à cette pauvre affolée de disposer. La succession de Louise se montait au moins à douze cent mille francs, sans compter un magnifique mobilier et une délicieuse villa qu’elle s’était fait construire à Ville-d’Avray. La moitié de l’hoirie a été à ce monsieur, l’autre au duc et à la duchesse de Chaulieu, ses père et mère, qui, en leur qualité d’ascendants, avaient droit à ce partage. Quant à mon frère Lenoncourt et à moi, notre part a été d’être purement et simplement déshérités.
Aussitôt que votre nom, cher monsieur, eut été prononcé, M. Dorlange avait mis de côté son journal, puis, comme M. de Rhétoré achevait sa phrase, il se leva et lui dit:
--Pardon, monsieur le duc, si j’ose m’entremettre dans vos renseignements; mais, en conscience, je dois vous avertir que vous êtes tout ce qu’il y a au monde de plus mal informé.
--Vous dites?... repartit le duc en clignant des yeux et avec ce ton de dédain suprême que l’on peut imaginer.
--Je dis, monsieur le duc, que Marie-Gaston est mon ami d’enfance, que jamais il n’a passé pour un drôle; qu’au contraire c’est un homme plein d’honneur et de talent, et que, loin d’avoir fait mourir sa femme de jalousie, il l’a rendue parfaitement heureuse pendant les trois années qu’a duré leur mariage. Quant à la succession...
--Vous avez mesuré, monsieur, dit le duc de Rhétoré en interrompant, la portée de votre procédé?
--Parfaitement, monsieur, et je répète que pour la succession recueillie par Marie-Gaston, en vertu d’une volonté solennellement exprimée dans le testament de sa femme, il l’a si peu convoitée, qu’à ma connaissance, il est sur le point de distraire une somme de deux à trois cent mille francs pour faire élever un monument à celle qu’il n’a pas cessé de pleurer.
--Mais enfin, monsieur, qui êtes-vous? interrompit de nouveau le duc de Rhétoré avec une impatience de moins en moins contenue.
--Tout à l’heure, reprit M. Dorlange, j’aurai l’honneur de vous le dire; seulement vous me permettrez d’ajouter que cette succession dont vous avez été dépossédé, madame Marie-Gaston a pu en disposer sans le moindre remords de conscience; toute sa fortune en effet lui venait de M. le baron de Macumer, son premier mari; et, précédemment, elle avait fait abandon de sa légitime pour constituer un établissement à monsieur votre frère, le duc de Lenoncourt-Givry qui, en sa qualité de cadet de famille, n’avait pas comme vous, monsieur le duc, eu le bonheur d’être avantagé. Cela dit, M. Dorlange chercha dans sa poche son portefeuille, qui ne s’y trouva pas.--Je n’ai pas de cartes sur moi, finit-il par dire; mais je m’appelle Dorlange, un nom de comédie, facile à retenir, 42, rue de l’Ouest.
--Le quartier n’est pas très central, remarqua ironiquement M. de Rhétoré. En même temps, se tournant vers M. de Ronquerolles, qui constituait ainsi l’un de ses témoins: Je vous demande pardon, mon cher, lui dit-il, du voyage de découverte que vous aurez à entreprendre demain dans la matinée. Et presque aussitôt il ajouta: Venez-vous au foyer? nous y causerons plus tranquillement et surtout plus sûrement. Par sa manière d’accentuer ce dernier mot, il était impossible de se méprendre sur le sens désobligeant qu’il entendait y attacher.
Ces messieurs sortis, sans que cette scène eût causé le moindre esclandre, attendu le vide que l’entr’acte avait fait dans les stalles environnantes, M. Dorlange avisa à l’autre bout de l’orchestre M. Stidmann, le célèbre sculpteur. Allant à lui:
--Auriez-vous sur vous, lui demanda-t-il, un agenda, un album de poche?
--Oui, toujours.
--Voulez-vous bien me le prêter et me permettre d’en détacher une feuille? Il vient de me passer par l’esprit une idée que je ne voudrais pas perdre. Si je ne vous retrouve pas à la fin du spectacle pour vous faire restitution, l’objet sera chez vous, sans faute, demain matin.
De retour à sa place, M. Dorlange esquissa rapidement quelque chose, et, au lever de rideau, quand MM. de Rhétoré et de Ronquerolles vinrent prendre leurs stalles, touchant légèrement l’épaule du duc, et lui faisant passer son dessin:--Ma carte, dit-il, que j’ai l’honneur d’offrir à votre seigneurie.
Cette carte était une charmante esquisse d’architecture sculpturale, encadrée d’un paysage. Au bas était écrit: Projet d’un monument à élever à la mémoire de madame Marie-Gaston, née Chaulieu, par son mari, sur les dessins de Charles Dorlange, statuaire, rue de l’Ouest, 42.
Il était impossible de faire savoir plus finement à M. de Rhétoré qu’il aurait affaire à un adversaire sortable, et vous remarquerez d’ailleurs, cher monsieur, que M. Dorlange trouvait ainsi le moyen de peser sur son démenti, en donnant, pour ainsi parler, un corps à son affirmation touchant votre désintéressement et la sincérité de votre douleur conjugale. Le spectacle finit sans autre incident, M. de Rhétoré se sépara de M. de Ronquerolles. Alors, celui-ci aborda avec beaucoup de courtoisie M. Dorlange, et essayant de quelque conciliation, il lui fit remarquer qu’eût-il raison au fond, son procédé avait été blessant, insolite; M. de Rhétoré, d’ailleurs, avait fait preuve d’une grande modération, et certainement il se contenterait de la plus simple expression de regret; enfin, tout ce qui peut se dire en pareille occasion.
M. Dorlange ne voulut entendre parler de rien qui ressemblât à une soumission, et le lendemain, il recevait la visite de M. de Ronquerolles et du général Montriveau venus de la part de M. de Rhétoré. Ici nouvelles instances pour que M. Dorlange consentît à donner une autre tournure à ses paroles. Mais votre ami ne sortit pas de cet ultimatum:--M. de Rhétoré veut-il retirer les paroles que je me suis vu dans la nécessité de relever? alors, moi, je retirerai les miennes.
--Mais c’est impossible, lui objectait-on: M. de Rhétoré est personnellement offensé; vous, au contraire, vous ne l’êtes pas. A tort ou à raison, il a la conviction que M. Marie-Gaston lui a porté un dommage. Il faut toujours une certaine indulgence pour les intérêts blessés; jamais on n’obtient d’eux une justice absolue.
--De telle sorte, reprenait M. Dorlange, que M. le duc continuera de calomnier mon ami tout à son aise: d’abord parce qu’il est en Italie, et ensuite parce que Marie-Gaston aura toujours une extrême répugnance à en venir avec le frère de sa femme à de certaines extrémités. C’est justement, ajoutait-il, cette impuissance relative où il est de se défendre, qui constitue mon droit, je dis plus, mon devoir d’intervenir. Ce n’est pas sans une permission particulière de la Providence que j’ai été à même de saisir au passage quelques-uns de ces méchants propos qui circulaient sourdement, et puisque M. le duc de Rhétoré ne voit rien à modifier dans ses dires, nous irons jusqu’au bout, si vous le voulez bien.
Le débat s’étant constamment tenu dans ces termes, le duel devenait inévitable, et dans la journée, les conditions en furent réglées entre les témoins des deux parties. La rencontre, arrêtée pour le lendemain, devait avoir lieu au pistolet.
Sur le terrain, M. Dorlange fut parfait de sang-froid. Après un coup de feu échangé sans résultat, comme les témoins parlaient de mettre fin au combat:
--Allons! encore un coup! dit-il avec gaieté, comme s’il se fût agi d’abattre des poupées dans un tir. A cette reprise, il fut atteint dans la partie charnue de la cuisse, blessure en réalité peu dangereuse, mais qui lui fit perdre beaucoup de sang. Pendant qu’on le transportait à la voiture qui l’avait amené, comme M. de Rhétoré, s’empressant à lui donner des soins, se trouvait à sa portée:--Ce qui n’empêche pas, lui dit-il, que Marie-Gaston ne soit homme d’honneur et un cœur d’or; et presque en même temps il s’évanouit.
Ce duel, comme vous vous imaginez, cher monsieur, a fait un bruit énorme, et pour recueillir sur M. Dorlange beaucoup de renseignements, je n’ai eu vraiment qu’à écouter, car pendant toute la journée d’hier il a été le lion du moment, et impossible d’entrer dans une maison sans le trouver sur le tapis. Ma récolte s’est principalement faite chez madame de Montcornet. Elle reçoit, vous le savez, beaucoup d’artistes et de gens de lettres, et, pour vous donner une idée de la manière dont votre ami est posé, je ne ferai que sténographier une conversation à laquelle j’ai assisté hier soir dans le salon de la comtesse.
Les interlocuteurs étaient M. Émile Blondet des Débats, M. Bixiou, le caricaturiste, l’un des furets les mieux informés de Paris: l’un et l’autre, je crois, sont de votre connaissance, mais dans tous les cas, je suis sûr de votre intimité avec Joseph Bridau, notre grand peintre, qui venait en tiers dans cette causerie, car je me rappelle que Daniel Darthez et lui furent les témoins de votre mariage.
--Les débuts de Dorlange, disait Joseph Bridau au moment où je m’approchai pour écouter, ont été magnifiques. Il y avait déjà un grand maître dans sa sculpture de concours que l’Académie, sous la pression de l’opinion, se décida à couronner, quoiqu’il se fût assez plaisamment moqué de son programme.
--C’est vrai, répondit M. Bixiou, et la Pandore qu’il exposa en 1837, à son retour de Rome, est également une figure très remarquable. Mais comme elle lui a tout donné du premier coup, la croix, des commandes du gouvernement et de la ville, et dans les journaux une trentaine d’articles ébouriffants, il me paraît très difficile qu’il se relève de ce succès-là.
--Ça, dit Émile Blondel, c’est une opinion à la Bixiou.
--Sans doute, et très motivée. Connais-tu l’homme?
--Non; on ne le voit nulle part.
--Justement, le lieu où il fréquente le plus. C’est un ours, mais un ours avec préméditation; un ours prétentieux et réfléchi.
--Je ne vois pas, reprit Joseph Bridau, que cette sauvagerie soit une très mauvaise disposition pour un artiste. Qu’est-ce qu’un sculpteur surtout a tant à gagner dans les salons où les messieurs et les dames ont pris l’habitude d’aller vêtus?
--Dans les salons, d’abord, un sculpteur se distrait, ce qui l’empêche de tourner à la manie et au songe creux; ensuite il y voit comment le monde est fait, et que 1839 n’est ni le quinzième ni le seizième siècle.
--Comment, dit Émile Blondet, est-ce que le pauvre garçon a de ces illusions-là?
--Lui? il vous parle couramment de recommencer la vie des grands artistes du moyen âge avec l’universalité de leurs études et de leurs connaissances, et cette effrayante vie de labeur que peuvent faire comprendre les mœurs d’une société à demi barbare, mais que la nôtre ne comporte plus. Il ne remarque pas, le naïf rêveur, que la civilisation, en compliquant d’étrange sorte les rapports sociaux, absorbe pour les affaires, pour les intérêts, pour les plaisirs, trois fois plus de temps que n’en dépense, pour le même objet, une société moins avancée. Voyez le sauvage dans sa hutte, il n’a jamais rien à faire. Mais nous, avec la Bourse, l’Opéra, les journaux, les discussions parlementaires, les salons, les élections, les chemins de fer, le Café de Paris et la garde nationale, à quel moment, s’il vous plaît, veut-on que nous travaillions?
--Belle théorie de fainéant! dit en riant Émile Blondet.
--Mais non, mon cher, je suis dans le vrai. Le couvre-feu, que diable! ne sonne plus à neuf heures, et hier encore, jusque chez mon concierge Ravenouillet, il y avait une soirée (voir les Comédiens sans le savoir); peut-être même ai-je commis une lourde faute en déclinant l’invitation indirecte qu’il m’avait faite d’y assister.
--Pourtant, dit Joseph Bridau, il est clair que si l’on ne se mêle ni aux affaires, ni aux intérêts, ni aux plaisirs de son époque, on arrive à se faire, ce temps épargné, un joli capital. Indépendamment de ses commandes, Dorlange a, je crois, personnellement quelque aisance: rien ne l’empêche donc d’arranger sa vie comme il l’entend.
--Mais vous voyez bien que lui-même va à l’Opéra, puisque c’est là qu’il a récolté son duel! Vous tombez bien, d’ailleurs, en nous le représentant comme isolé de tout le milieu contemporain, quand je le sais, moi, tout près de s’y relier par le plus tapageur et le plus absorbant engrenage de la machine sociale, à savoir l’intérêt politique.
--Il veut se faire homme politique? demanda dédaigneusement Émile Blondet.
--Sans doute, cela rentre dans son fameux programme d’universalité, et il faut voir la suite et la persévérance qu’il met à cette idée! L’an dernier deux cent cinquante mille francs lui tombent du ciel, et aussitôt mon homme d’acquérir dans la rue Saint-Martin une masure pour se constituer le cens électoral; puis, autre jolie spéculation, avec le reste de la somme il se fait actionnaire du journal le National, où je le rencontre toutes les fois qu’il me prend envie d’aller rire de l’utopie républicaine. Là il a ses flatteurs; ils lui ont persuadé qu’il était né orateur et qu’à la Chambre il ferait le plus grand effet. On parle même de lui organiser une candidature, et dans les jours d’enthousiasme, on va jusqu’à lui trouver une lointaine ressemblance avec Danton.
--Ceci, dit Émile Blondet, devient du plus haut burlesque.
--Je ne sais si vous avez remarqué, cher monsieur, que chez les hommes d’un vrai talent il y a pour toutes choses un grand fond d’indulgence. Ici Joseph Bridau en fut la preuve.
--Je crois comme vous, dit-il, que si Dorlange se met dans cette voie, il est à peu près perdu pour l’art. Mais, après tout, pourquoi ne réussirait-il pas à la Chambre? Il s’énonce avec une grande facilité et me semble avoir à sa disposition beaucoup d’idées. Voyez Canalis, quand il s’est fait nommer député! Allons donc, un poëte! disait-on de tout côté: ce qui ne l’a pas empêché de se faire une belle renommée oratoire et de devenir ministre.
--Mais, d’abord, la question est d’y arriver, à la Chambre, dit Émile Blondet; où Dorlange compte-t-il se porter?
--Naturellement, répondit Bixiou, dans l’un des bourgs pourris du National. Je ne sache pas pourtant que le collége soit encore désigné.
--Règle générale, dit le publiciste des Débats, pour arriver à la députation, même avec l’appui le plus ardent d’un parti, il faut une notoriété publique un peu étendue, ou au moins, quelque part, une consistance provinciale de famille, de fortune. Connaît-on, chez Dorlange, quelqu’un de ces éléments de succès?
--Pour de la consistance de famille, celle-là en particulier lui serait difficile, car, pour lui, la famille est absente à un degré désespérant.
--Vraiment, dit Émile Blondet, c’est un enfant naturel?
--Tout ce qu’il y a de plus naturel, père et mère inconnus. Mais je veux admettre, moi, qu’il soit nommé; c’est le défilé de ses idées politiques qui sera une curiosité!
--Il est républicain, puisqu’il est l’ami de messieurs du National et qu’il ressemble à Danton.
--Sans doute, mais il méprise souverainement ses coreligionnaires, disant qu’ils ne sont bons qu’au coup de main, à la violence et à faire la grosse voix. Provisoirement, donc, il s’arrangerait d’une monarchie entourée d’institutions républicaines, mais il prétend que notre royauté citoyenne doit infailliblement se perdre par l’abus des influences, qu’il appelle brutalement la corruption. Ceci le mènerait à se rapprocher de la petite Église du centre gauche; mais là encore, car il y a toujours des mais, il ne voit qu’une réunion d’ambitieux et d’eunuques, aplanissant à leur insu le chemin à une révolution que, pour son compte, il voit poindre à l’horizon, avec le plus grand regret, parce que, dit-il, les masses sont trop peu préparées et trop peu intelligentes pour ne la point laisser échapper de leurs mains. La légitimité, il en rit; il n’admet d’aucune façon qu’elle soit un principe. Pour lui, c’est tout simplement une forme plus arrêtée et plus parfaite de l’hérédité monarchique, et il ne lui reconnaît pas d’autre supériorité que celle du vin vieux sur le vin nouveau. En même temps qu’il n’est pas légitimiste, pas conservateur, pas centre gauche, et qu’il est républicain sans vouloir de la république, il se pose intrépidement en catholique, et il chevauche sur le dada de ce parti, la liberté d’enseignement; mais cet homme, qui veut l’enseignement libre, a peur, d’autre côté, des jésuites, et il en est encore, comme en 1829, aux empiétements du parti prêtre et de la congrégation. Savez-vous, enfin, le grand parti qu’il se propose de créer dans la Chambre, et dont il entend bien être le chef? Celui du juste, de l’impartial, de l’honnête; comme si rien de pareil pouvait se rencontrer dans la caverne et dans la popote parlementaires, et comme si, d’ailleurs, toutes les opinions, pour dissimuler leurs laides nullités, n’avaient pas de temps immémorial accaparé ce drapeau.
--De telle sorte, demanda Joseph Bridau, qu’il renonce absolument à la sculpture?
--Pas encore; il termine en ce moment une statue de je ne sais quelle sainte, mais il ne la laisse voir à personne et ne compte pas la mettre à l’exposition de cette année; il a encore ses idées là-dessus.
--Qui sont? dit Émile Blondet.
--Que les œuvres catholiques ne doivent pas être livrées au jugement d’une critique et aux regards d’un public également pourris de scepticisme; qu’elles doivent, sans passer par les bruits du monde, aller pieusement et modestement s’installer à la place pour laquelle elles sont destinées.
--Ah çà mais! fit remarquer Émile Blondet, un catholique si fervent et qui se bat en duel!
--Il y a bien mieux que cela. Il est catholique et vit avec une femme qu’il a ramenée d’Italie, une espèce de déesse de la Liberté, qui lui sert à la fois de modèle et de gouvernante...
--Quelle langue et quel bureau de renseignements que ce Bixiou! se dirent en se séparant ses interlocuteurs. Ils venaient d’être conviés par madame de Montcornet à prendre de sa main une tasse de thé.
Vous voyez, cher monsieur, que les aspirations politiques de M. Dorlange ne sont guère prises au sérieux et qu’on en pense à peu près ce que j’en augure moi-même. Je ne doute pas que vous lui écriviez prochainement pour le remercier de sa chaleur à vous protéger contre la calomnie. Ce courageux dévoûment m’a donné pour lui une vraie sympathie, et je vous verrai avec bien de la joie user de l’influence de votre ancienne amitié pour le détourner de la voie déplorable dans laquelle il est sur le point de s’engager. Je ne juge pas les autres travers que lui a prêtés Bixiou, qui est un homme bien tranchant et bien léger, et, comme Joseph Bridau, je serais disposé à les trouver assez véniels; mais une faute à jamais regrettable, c’est, selon moi, celle qu’il commettrait en abandonnant une carrière où il est déjà bien placé, pour aller se jeter dans la mêlée politique. Prêchez-le donc de toutes vos forces, de manière à le rattacher à son art. Vous êtes d’ailleurs vous-même intéressé à ce qu’il prenne ce parti, si vous tenez toujours à lui confier le travail dont il a jusqu’ici refusé de se charger.
Au sujet de l’explication que je vous conseillais d’avoir avec lui, je puis dire que votre tâche s’est singulièrement simplifiée. Je ne vous vois tenu à entrer dans aucun des détails qui pourraient être pour vous trop douloureux. Madame de l’Estorade, à laquelle j’ai parlé du rôle de médiatrice dont j’avais eu l’idée pour elle, accepte ce rôle très volontiers, et elle se fait fort, en une demi-heure de conversation, de dissiper tous les nuages qui peuvent exister de vous à votre ami.
Pendant que je vous écrivais cette longue lettre, j’avais envoyé prendre de ses nouvelles; on me les rapporte aussi bonnes que possible, et les médecins, à moins d’accidents extraordinaires et tout à fait imprévus, n’ont pas la moindre inquiétude sur son état. Il paraît d’ailleurs qu’il est l’objet d’un intérêt général, car, selon l’expression de mon domestique, on fait queue pour s’inscrire chez lui. Il faut dire aussi que M. de Rhétoré n’est pas aimé. Il a beaucoup de roideur avec très peu d’esprit. Quelle différence avec celle que nous avons tous dans nos plus chers souvenirs! Elle était simple et bonne, sans jamais déroger, et rien n’était comparable aux aimables qualités de son cœur, si ce n’est les grâces de son esprit.
IV.--LA COMTESSE RENÉE DE L’ESTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.
Paris, février 1839.
Rien de mieux vu que tout ce que vous m’écrivez, chère madame; ce qui était en effet très probable, c’est qu’à la prochaine rencontre, mon fâcheux ne marchanderait pas à m’aborder. Son héroïsme lui en donnait le droit, et la plus simple politesse lui en faisait un devoir. Sous peine d’être tenu pour le plus gauche des soupirants, il devait venir s’enquérir auprès de moi des suites qu’avait pu avoir pour la santé de Naïs et pour la mienne l’accident dans lequel il était intervenu. Mais, contre toutes les prévisions, s’obstinât-il à ne pas descendre de son nuage, sous l’inspiration de votre judicieux conseil, mon parti était résolûment pris. La montagne ne venant pas à moi, je m’en allais à la montagne; comme Hippolyte dans le récit de Théramène, je poussais droit au monstre et lui tirais à bout portant ma reconnaissance.
Comme vous, chère madame, j’en étais venue à comprendre que le côté vraiment dangereux de cette sotte obsession, c’était sa durée et l’éclat tôt ou tard inévitable dont elle me menaçait. Mes domestiques, mes enfants pouvant d’un moment à l’autre être mis dans le secret; les fâcheux commentaires auxquels il m’exposait s’il était surpris par des étrangers; mais par-dessus tout, l’idée de cette ridicule intrigue venant à être éventée par M. de l’Estorade, et le poussant à des extrémités que sa tête méridionale et les souvenirs de son passé militaire ne me faisaient que trop deviner; tout cela m’avait animée à un tel point que je ne saurais dire, et votre programme lui-même eût été dépassé.
Non-seulement j’acceptais la nécessité de parler à ce monsieur la première; mais sous le spécieux prétexte que mon mari entendait bien aller le remercier chez lui, je le mettais dans la nécessité de me décliner son nom et sa demeure; puis, pour peu qu’il fût un personnage sortable, dès le lendemain je lui adressais une invitation à dîner, décidée que j’étais ainsi à enfermer le loup dans la bergerie. Après tout, où était le danger? S’il avait seulement l’ombre du sens commun, en voyant toute ma façon d’être avec M. de l’Estorade, ma passion forcenée pour mes enfants, comme vous l’appelez plaisamment; en un mot, toute la sage économie de mon intérieur, ne devait-il pas reconnaître la vanité de son insistance? Dans tous les cas, qu’il s’acharnât ou non, ses ardeurs perdaient toujours leur dangereux caractère de plein vent. Si je devais être encore obsédée, je le serais du moins à domicile et n’aurais plus affaire qu’à une de ces entreprises courantes auxquelles, du plus au moins, nous sommes toutes exposées; et, au fait, ces pas glissants on finit toujours par en sortir à son honneur pour peu que l’on soit sérieusement honnête femme et que l’on ait quelque ressource dans l’esprit.
Ce n’est pas qu’en réalité ce parti ne me coûtât beaucoup. Le moment critique arrivé, je n’étais pas du tout sûre d’être pourvue de l’aplomb nécessaire pour prendre la situation de très haut, ainsi qu’il la fallait prendre. Néanmoins j’étais fermement résolue; et, vous me connaissez, ce que j’ai une fois arrêté, je l’exécute. Eh bien! chère madame, tout ce beau plan, tous mes frais de courage, tous vos frais de prévision, auront été en pure perte. Depuis votre dernière lettre, le médecin m’a mis la bride sur le cou; je suis donc sortie plusieurs fois, toujours majestueusement flanquée de mes enfants, pour que leur présence, dans le cas où j’aurais été forcée d’aborder la première, servît à corriger la crudité de ma démarche; mais, du coin de l’œil, j’ai eu beau regarder à tous les points de l’horizon, rien, absolument rien, ne m’est apparu qui ressemblât à un sauveur ou à un amoureux.
Que vous semble, madame, de cette nouvelle attitude? Tout à l’heure je parlais de pousser au monstre. Ce monsieur, en effet, voudrait-il se donner les airs d’en être un, et de l’espèce la plus dangereuse? Cette absence, comment l’interpréter? Admirable de clairvoyance et de perspicacité, aurait-il flairé le piége où nous comptions le prendre, et se tiendrait-il prudemment à distance? Serait-ce plus profond que cela? Cet homme, dans lequel je ne voulais pas reconnaître une ombre d’élégance, pousserait-il le raffinement et la délicatesse jusqu’à sacrifier sa fantaisie à la crainte de gâter sa belle action? Mais, sur ce pied, il y aurait vraiment à compter avec lui, et, mon cher monsieur de l’Estorade, il faudrait bien y prendre garde! Savez-vous que la rivalité d’un homme à si beaux sentiments finirait par être plus menaçante qu’elle n’en avait l’air au premier coup d’œil?
Vous le voyez, chère madame, je tâche à être gaie, mais je crois qu’au fond je chante parce que j’ai peur. Cette retraite si habile et si peu attendue me jette dans des rêveries infinies; ces rêveries confinent à d’autres idées et à d’autres remarques que d’abord j’avais traitées légèrement et dont il faut bien pourtant vous entretenir, puisqu’on ne peut voir la fin de ce souci.
Le sentiment que je puis avoir pour cet homme, vous ne le mettez pas en doute. Il a sauvé ma fille, cela est vrai, mais uniquement pour que je lui eusse une obligation. En attendant, il bouleverse mes plus chères habitudes: il faut que je laisse sortir sans moi mes pauvres enfants; je ne vais plus à l’église quand je veux, car, jusqu’au pied des autels, il a l’insolence de s’interposer entre Dieu et moi; enfin, il a altéré cette sérénité absolue d’idées et de sentiments qui jusqu’ici avait été la joie et l’orgueil de ma vie. Mais tout en m’étant insupportable et odieux, ce persécuteur exerce sur moi une sorte de magnétisme qui me trouble. Avant de l’avoir aperçu, je le sens à mes côtés. Son regard pèse sur moi sans rencontrer mes yeux. Il est laid, mais sa laideur a quelque chose d’énergique et de puissamment accentué qui fait qu’on se souvient de lui, et qu’on se sent disposé à lui prêter de fortes et énergiques facultés. Aussi, quoi qu’on fasse, ne peut-on s’empêcher de l’avoir dans sa pensée. Maintenant il semble m’avoir dégrevée de sa présence. Eh bien! cela est-il à dire? j’éprouve comme un vide, vous savez, ce vide qui se fait à l’oreille quand vient à cesser un bruit aigu et pénétrant par lequel elle a été longtemps tourmentée.
Ce que je vais ajouter vous paraîtra une grande enfance; mais est-on maîtresse de ces mirages de l’imagination? Je vous ai bien souvent parlé de mes grands débats avec Louise de Chaulieu, relativement à la manière dont les femmes doivent prendre la vie. Je lui disais, moi, que la passion dont elle ne cessait de poursuivre l’infini, était quelque chose de désordonné et de mortel au bonheur. Et elle de me répondre: «Tu n’as pas aimé, ma chérie; l’amour comporte un phénomène si rare qu’on peut vivre toute sa vie sans rencontrer l’être auquel la nature a départi le pouvoir de nous rendre heureuses. Dans un jour de splendeur, vienne à se trouver un être qui réveille ton cœur de son sommeil, que tu parleras alors sur un autre ton!» (Voir les Mémoires de deux jeunes mariées.)
Chère madame, les paroles de ceux qui vont mourir sont devenues prophétiques. Si cet homme, mon Dieu! allait être le tardif serpent dont Louise avait l’air de me menacer! Que jamais il puisse m’être tout à fait dangereux; qu’il lui soit donné de me faire manquer à mes devoirs, ce n’est pas là sans doute ce qui est à craindre, et je me sens forte contre de telles extrémités. Mais je n’ai pas, comme vous, chère madame, épousé un homme que mon cœur ait choisi. Ce fut seulement à force de patience, de volonté et de raison que je parvins à édifier l’austère et solide attachement qui m’unit à M. de l’Estorade. Ne dois-je donc pas m’épouvanter même de l’idée d’une distraction menaçant de porter atteinte à ce sentiment, et n’est-ce point une vraie misère que ma pensée incessamment divertie sur un autre homme, fût-ce même pour le détester?
Je vous dirai, comme Monsieur, frère de Louis XIV, qui souvent apportait à sa femme ce qu’il venait d’écrire en la priant de le lui déchiffrer. Voyez clair pour moi, chère madame, dans mon cœur et dans mon esprit; dissipez les brouillards, calmez les tiraillements contraires, flux et reflux de volonté, que cette aventure ne cesse de soulever en moi. N’est-ce pas, ma pauvre Louise se trompait? et je ne suis pas une femme sur laquelle il y ait prise du côté de l’amour. L’homme qui, dans un jour de splendeur, peut prétendre à me rendre heureuse, c’est mon Armand, c’est mon René, c’est ma Naïs, ces trois anges pour lesquels et par lesquels j’ai vécu jusqu’ici, et il n’y aura jamais pour moi, je le sens bien, d’autre passion!
V.--LA COMTESSE DE L’ESTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.
Paris, mars 1839.
Vers 1820, dans la même semaine, le collége de Tours, pour parler le langage technique de mon fils Armand, se recruta de deux nouveaux. L’un était d’une charmante figure; l’autre aurait pu passer pour laid, si la santé, la franchise et l’intelligence épanouies sur son visage n’y avaient compensé l’inélégance et l’irrégularité des traits.
Ici vous m’arrêtez, chère madame, et me demandez si j’ai donc vu la fin de ma grande préoccupation, que je sois ainsi en humeur de vous adresser un roman-feuilleton? Au contraire, et sans en avoir l’air, le début qui vous étonne n’est qu’une suite et continuation de mon aventure. Veuillez donc me prêter attention et ne pas m’interrompre; cela dit, je reprends.
Presque aussitôt engagés, ces deux enfants se lièrent d’une étroite amitié; il y avait à leur intimité plus d’une bonne raison.
L’un, le plus beau, était rêveur, contemplatif et même un peu élégiaque; l’autre, ardent, impétueux et toujours prêt à l’action. C’étaient donc deux natures qui se complétaient l’une par l’autre; combinaison sans prix pour toute liaison qui prétend à durer. Tous deux d’ailleurs avaient un même accroc à leur naissance. Fils de la fameuse lady Brandon, le rêveur était un enfant adultérin; il s’appelait Marie-Gaston, ce qui n’est presque pas un nom. Né de père et de mère inconnus, l’autre s’appelait Dorlange, ce qui n’est pas un nom du tout. Dorlange, Valmon, Volmar, Derfeuil, Melcourt, on ne trouve des gens pour s’appeler ainsi qu’au théâtre, et encore dans le vieux répertoire, où ils sont allés rejoindre Arnolphe, Alceste, Clitandre, Damis, Eraste, Philinte et Arsinoé.
Une autre raison pour ces pauvres mal-nés de se serrer chaudement l’un contre l’autre, c’était le cruel abandon auquel ils se sentaient livrés. Pendant sept mortelles années que durèrent leurs études, pas un seul jour, même à l’époque des vacances, la porte de leur prison ne s’ouvrit pour eux. De loin en loin Marie-Gaston recevait la visite d’une vieille domestique qui avait servi sa mère. C’était par les mains de cette femme que se payaient les quartiers de sa pension. Celle de Dorlange s’acquittait au moyen de fonds très régulièrement faits chaque trimestre par une voie inconnue chez un banquier de Tours. Une chose à noter, c’est que les semaines du jeune écolier avaient été fixées au chiffre le plus élevé que permît le règlement du collége; d’où la conclusion que ses parents anonymes devaient être des gens aisés. Grâce à cette supposition, mais surtout grâce à l’emploi généreux qu’il faisait de son argent, Dorlange, parmi ses camarades, était arrivé à une certaine considération, que d’ailleurs il aurait bien su, au besoin, se ménager à la force du poignet; mais, tout bas, on n’en faisait pas moins la remarque que jamais personne ne l’avait fait demander au parloir, et que, hors de l’enceinte de la maison, pas une âme n’avait paru s’intéresser à lui.
Ces deux enfants, qui devaient être un jour des hommes distingués, furent des écoliers médiocres. Sans se montrer indociles ou paresseux, comme ils ne se savaient pas de mères à faire heureuses de leurs succès, que leur importaient les couronnes de la fin de l’année? Ils avaient leur manière d’étudier à eux. Dès l’âge de quinze ans, Marie-Gaston était à la tête d’un volume de vers, satires, élégies, méditations, plus deux tragédies. Les études de Dorlange, lui, le poussaient à voler des bûches; avec son couteau il y taillait des vierges, des grotesques, des maîtres d’étude, des saints, des grenadiers de la vieille garde, et, plus secrètement, des Napoléons.
En 1827, leurs classes achevées, les deux amis quittèrent ensemble le collége et furent dirigés sur Paris. D’avance une place avait été ménagée à Dorlange dans l’atelier de Bosio, et, à dater de ce moment, une allure peu fantastique va se marquer dans l’occulte protection qui planait sur lui. En débarquant dans la maison dont, au moment de son départ, le proviseur du collége lui avait remis l’adresse, il trouva un petit appartement coquettement meublé. Sous la cage de la pendule, une grande enveloppe portant son nom avait été placée de manière à frapper tout d’abord ses yeux. Sous cette enveloppe, il trouva un billet écrit au crayon, qui portait ces seuls mots:
«Le lendemain de l’arrivée à Paris, se rendre à huit heures précises du matin au jardin du Luxembourg, allée de l’Observatoire, quatrième banc à droite à partir de la grille. Cette prescription est de rigueur.»
Exact, on peut le croire, à ce rendez-vous, Dorlange n’y fut pas longtemps sans être abordé par un petit homme de deux pieds de haut, qu’à son énorme tête couronnée d’une immense chevelure, à son nez, à son menton et à ses jambes crochues, on pouvait prendre pour un échappé des Contes d’Hoffmann. Sans mot dire, car, à tous ses autres avantages physiques, ce galant messager joignait celui d’être muet et sourd, il remit au jeune homme une lettre et une bourse. La lettre disait que la famille de Dorlange le voyait avec plaisir se destiner aux beaux-arts. On l’engageait à travailler vaillamment et à bien profiter des leçons du grand maître sous la direction duquel il était placé. On espérait qu’il vivrait sagement; dans tous les cas, on aurait l’œil sur sa conduite. Mais on voulait aussi qu’il ne fût privé d’aucun des amusements honnêtes qui convenaient à son âge. Pour ses besoins, comme pour ses plaisirs, il pouvait compter sur une somme de vingt-cinq louis qui, tous les trois mois, lui serait remise au même lieu par le même homme. Au sujet de cet intermédiaire, défense expresse de le suivre quand il se retirerait après sa commission faite. Pour le cas de manquement direct ou indirect à cette injonction, la pénalité était très grave: elle n’allait rien moins qu’à la suppression de tout subside et à la menace d’un abandon absolu.
Vous souvient-il, chère madame, qu’en 1831 je vous entraînai à l’école des Beaux-Arts, où se faisait alors l’exposition du concours pour le grand prix de sculpture? Le sujet de ce concours m’avait été au cœur: Niobé pleurant ses enfants. Vous souvient-il aussi de mon indignation en présence de l’œuvre d’un des concurrents, autour de laquelle la foule se pressait si compacte qu’à peine nous pûmes nous en approcher? L’insolent! il avait osé prendre le sujet en moquerie! Sa Niobé, il fallut bien en convenir avec vous et avec le public, était admirablement touchante de beauté et de douleur; mais avoir imaginé de représenter les enfants sous la forme de petits singes, étendus sur le sol dans les attitudes les plus variées et les plus grotesques, quel déplorable abus du talent! Vous aviez beau me faire remarquer que ces petits singes étaient ravissants de grâce et d’esprit, et qu’on ne pouvait se railler plus ingénieusement de l’aveuglement et de l’idolâtrie de ces mères qui, dans une affreuse laideron, découvrent un chef-d’œuvre accompli de la nature, je n’en tenais pas moins la conception pour monstrueuse, et la colère des vieux académiciens demandant que cette impertinente sculpture fût solennellement écartée du concours me paraissait, de tout point, justifiée.
Poussée par le public et par les journaux qui parlaient d’ouvrir une souscription pour envoyer à Rome le jeune concurrent, dans le cas où le prix ne lui serait pas décerné, l’Académie ne fut ni de mon sentiment, ni de celui des anciens. L’insigne beauté de la Niobé fit passer sur tout le reste, et moyennant une sévère admonestation que M. le secrétaire perpétuel fut chargé de lui adresser le jour de la distribution des prix, le diffamateur des mères vit son œuvre couronnée. Le malheureux! maintenant je l’excuse, il n’avait pas connu la sienne! C’était Dorlange, le pauvre abandonné du collége de Tours, l’ami de Marie-Gaston.
Pendant quatre ans, de 1827 à 1831, époque à laquelle Dorlange partit pour Rome, les deux amis ne s’étaient pas quittés. Avec sa pension de deux mille quatre cents francs, toujours exactement payée par les soins du nain mystérieux, Dorlange était une sorte de marquis d’Aligre. Réduit à ses seules ressources, au contraire, Marie-Gaston eût vécu dans une gêne extrême; mais entre gens qui s’aiment, et l’espèce est plus rare qu’on ne l’imagine, tout d’un côté et rien de l’autre, est une raison déterminante pour une association. Sans compter, nos deux pigeons mirent en société leur avoir: logis, argent, peines, plaisirs, espérances, tout entre eux fut commun; ils n’eurent en quelque sorte qu’une vie à deux.
Malheureusement pour Marie-Gaston, ses efforts ne furent pas, comme ceux de Dorlange, couronnés de succès. Son volume de vers, soigneusement retouché et refondu, beaucoup d’autres poésies tombées de sa plume, deux ou trois pièces de théâtre dont il enrichit son portefeuille; tout cela, faute de bonne volonté dans les directeurs de spectacle et dans les éditeurs, demeura impitoyablement inédit. L’association, sur les instances de Dorlange, prit alors un parti violent: elle fit des économies, et sur ces économies trouva la somme nécessaire à l’impression d’un volume. Le titre était charmant: les Perce-Neige; la couverture du plus joli gris-perle, les blancs à profusion, plus une délicieuse vignette dessinée par Dorlange. Mais le public fit comme les éditeurs et les directeurs de théâtres: il ne voulut ni acheter, ni lire; si bien qu’un jour de loyer, dans un accès de désespoir, Marie-Gaston fit venir un bouquiniste et lui livra l’édition tout entière au prix de trois sous le volume, d’où bientôt une inondation de Perce-Neige s’étendant le long des quais, à tous les étages, depuis le pont Royal jusqu’au pont Marie. Cette blessure était encore saignante au cœur du poëte, lorsqu’il fut question que Dorlange se mît en route pour l’Italie.
Dès lors, plus de communauté possible. Averti par l’entremise du nain mystérieux que la subvention de sa famille continuerait à lui être payée à Rome, chez le banquier Torlonia, Dorlange eut une prétention, celle d’affecter à l’existence de Marie-Gaston, pendant les cinq années qu’allait durer leur séparation, les quinze cents francs qui lui étaient alloués comme pensionnaire du roi. Mais le bon cœur qui sait recevoir est peut-être encore plus rare que le bon cœur qui sait donner. Ulcéré d’ailleurs de ses échecs continus, Marie-Gaston n’eut pas le courage du sacrifice qui lui était demandé. La dissolution de la société mettait trop à nu la situation d’obligé qu’il avait acceptée jusque-là. Quelques travaux que lui avait confiés Daniel Darthez, notre grand écrivain, joints à son petit avoir, devaient, dit-il, suffire à le faire vivre. Il refusa donc péremptoirement ce que son amour-propre lui faisait appeler une aumône. Cette fierté mal entendue amena une nuance de refroidissement entre les deux amis.
Jusqu’en 1833, leur intimité fut néanmoins entretenue par une correspondance assez active, mais du côté de Marie-Gaston la confiance et l’abandon n’étaient plus absolus. Il avait à cacher quelque chose; son orgueilleuse prétention de se suffire à lui-même avait été un dur mécompte. Chaque jour avait vu croître sa gêne, et sous les entraînements de cette détestable conseillère, il avait imprimé à sa vie une direction déplorable. Jouant le tout pour le tout, il avait essayé d’en finir avec cette incessante pression du besoin par laquelle son essor lui semblait paralysé. Imprudemment mêlé à une affaire de journal, pour s’y créer une situation prépondérante, il avait assumé sur lui presque toutes les charges de l’entreprise, et tombé sous le coup d’engagements qui n’allaient pas à moins de trente mille francs, déjà il pouvait entrevoir la prison de la dette ouvrant sa large gueule pour le dévorer.
Ce fut à ce moment qu’eut lieu sa rencontre avec Louise de Chaulieu. Pendant neuf mois que dura la floraison de leur mariage, les lettres de Marie-Gaston allèrent de plus en plus s’espaçant; et pas une, encore, qui ne fût entachée du crime de lèse-amitié! Dorlange aurait dû être le premier à tout savoir, et rien ne lui était confié. Très haute et très puissante dame Louise de Chaulieu, baronne de Macumer, avait exigé qu’il en fût ainsi.
Le moment du mariage arrivé, la passion du secret s’était poussée chez madame de Macumer jusqu’à une sorte de frénésie. A peine, moi, son amie la plus chère, m’avisa-t-elle de l’événement, et personne ne fut admis à la cérémonie. Pour satisfaire au vœu de la loi, il fallut bien pourtant des témoins. Mais en même temps que, de son côté, Marie-Gaston conviait deux amis à lui rendre ce service, il leur signifiait une amiable et complète rupture. Pour tout autre que pour sa femme, passée à l’état d’une pure abstraction, «l’amitié, écrivait-il à Daniel Darthez, subsistera sans l’ami.» Louise, je pense, pour plus de discrétion, eût fait égorger les témoins au sortir de la mairie, n’était un peu de respect qu’elle conservait pour monsieur le procureur du roi.
Dorlange était absent; chance trop heureuse pour ne pas tout lui cacher. Entré au couvent de la Trappe, Marie-Gaston eût été moins pour lui. A force d’écrire à des amis communs et de se renseigner, l’abandonné finit pourtant par apprendre que Marie-Gaston n’habitait plus la terre, et que, comme Tithon, une divinité jalouse l’avait mythologiquement ravi dans un Olympe champêtre qu’elle avait fait tout exprès disposer au milieu des bois de Ville-d’Avray. En 1836, quand il revint de Rome, le séquestre mis sur la personne de Marie-Gaston durait plus que jamais étroit et inexorable. Dorlange avait trop d’amour-propre pour s’introduire furtivement ou de vive force dans le sanctuaire élevé par Louise et ses folles amours; pour rompre son ban et s’échapper des jardins d’Armide, Marie-Gaston était trop cruellement épris. Les deux amis, chose presque incroyable, ne se virent pas et n’échangèrent même pas un billet.
Mais à la nouvelle de la mort de madame Marie-Gaston, Dorlange a tout oublié et le voilà courant à Ville-d’Avray pour y porter des consolations. Empressement inutile: deux heures après la triste cérémonie, Marie-Gaston s’était jeté dans une chaise de poste qui l’emportait vers l’Italie. Dorlange trouva que cet égoïsme de douleur comblait la mesure, et il crut avoir effacé de son cœur jusqu’au dernier souvenir d’une amitié qui, même au souffle du malheur, n’avait pas reverdi.
Mon mari et moi avions trop tendrement aimé Louise de Chaulieu pour ne pas continuer à celui qui, trois années durant, avait été toute sa vie, quelque chose de ce sentiment. En partant, Marie-Gaston avait prié M. de l’Estorade de vouloir bien rester chargé de tous ses intérêts, et plus tard il lui avait fait parvenir une procuration dans ce sens. Il y a quelques semaines, sa douleur, toujours active et vivante, lui suggéra une pensée. Au milieu du fameux parc de Ville-d’Avray a été ménagé un petit lac, et au milieu de ce lac s’élève une île que Louise affectionnait. Dans cette île, ombreux et calme réduit, Marie-Gaston voulait faire transporter le tombeau de sa femme, et de Carrare, où il s’était rendu pour mieux évaluer la dépense des marbres, il nous écrivit pour nous communiquer son idée. Cette fois, ayant mémoire de Dorlange, il pria mon mari de passer chez lui pour savoir s’il consentirait à se charger de ce monument. Dorlange feignit d’abord de ne pas même se rappeler le nom de Marie-Gaston, et, sous un prétexte poli, il refusa la commande. Mais chez ceux qui aiment, admirez la solidité des partis pris! Le soir même du jour où il avait éconduit M. de l’Estorade, se trouvant à l’Opéra, il entend le duc de Rhétoré parler légèrement de son ancien ami, et relève avec la dernière vivacité ses paroles. De là, un duel où il est blessé et dont le bruit est certainement arrivé jusqu’à vous: en sorte que voilà un homme se mettant en passe de se faire tuer pour celui que, le matin même, il reniait désespérément.
Comment, chère madame, ce long exposé se relie à ma ridicule aventure, c’est ce que je vous dirais si déjà ma lettre n’était démesurément longue. D’ailleurs, puisque j’ai parlé du roman-feuilleton, le moment ne vous paraît-il pas merveilleusement choisi pour suspendre l’intérêt? J’ai, à ce qu’il me semble, assez savamment excité votre curiosité pour avoir conquis le droit de ne pas la satisfaire. La suite donc, que cela vous agrée ou non, au prochain courrier.
VI.--LA COMTESSE DE L’ESTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.
Paris, mars 1839.
L’immense digression biographique par laquelle je vous ai fait passer, chère madame, j’en avais puisé les éléments dans une lettre toute récente de M. Marie-Gaston.
En apprenant l’héroïque dévouement dont il venait d’être l’objet, son premier mouvement avait été d’accourir à Paris pour serrer la main de l’ami incomparable qui se vengeait si noblement de son oubli. Malheureusement, la veille de son départ, un cruel empêchement lui était survenu. Par le coup d’une sympathie singulière, tandis que, pour lui, M. Dorlange se faisait blesser à Paris; à Savarezza, en visitant l’une des plus belles carrières de marbre qui s’exploitent aux environs de Carrare, lui-même faisait une dangereuse chute et se luxait une jambe. Obligé d’ajourner son voyage, de son lit de douleur il avait écrit à M. Dorlange pour lui exprimer sa vive gratitude; mais par le même courrier me parvenait aussi une volumineuse lettre: en m’y racontant tout le passé de leur liaison, M. Marie-Gaston me suppliait de voir son ancien ami de collége et de me faire auprès de lui son avocat.
Il ne lui suffisait pas, en effet, d’avoir pu constater par un éclatant témoignage la place qu’il occupait encore dans les affections de M. Dorlange: sa prétention est de lui démontrer que cette place, malgré toutes les apparences contraires, jamais il n’a cessé de la mériter. Cette démonstration pour M. Marie-Gaston devenait difficile parce que, à aucun prix, il n’aurait consenti à faire remonter jusqu’à leur véritable auteur les torts qu’il a semblé se donner.
Là, pourtant, est tout le nœud de sa conduite avec M. Dorlange. Sa femme l’avait voulu à elle seule et avait mis à l’isoler de toute autre affection un acharnement singulier. Mais rien ne saurait le décider à reconnaître et à avouer l’espèce d’infériorité morale que révélait cette jalousie désordonnée et furieuse. Louise de Chaulieu, pour lui, a été la perfection même, et, par les côtés les plus excessifs de son imagination et de son caractère, elle lui paraissait encore adorable. Tout ce qu’il pourrait concéder, c’est que la personnalité et les actions de cette chère despote ne peuvent pas être pesées à la même balance que les actions et la personnalité des autres femmes. Il tient que Louise a été dans son sexe une exception glorieuse, et qu’à ce compte, pour être comprise, elle peut avoir besoin d’être expliquée. Or, qui, mieux que moi, pour laquelle elle n’eut jamais de secret, pouvait se charger de ce soin? J’étais donc priée de vouloir bien faire, à l’usage de M. Dorlange, cette espèce de travail d’illustration; car, une fois l’influence de madame Marie-Gaston justifiée et admise, tout le procédé de son mari se trouvait naturellement amnistié.
Pour entrer dans le désir de M. Marie-Gaston, ma première idée fut d’écrire un mot à son ami le sculpteur et de l’engager à passer chez moi. Mais, tout bien réfléchi, il était à peine remis de sa blessure, et puis, dans cette convocation qui aurait d’avance un but déterminé, mon rôle de médiatrice ne prenait-il pas une solennité étrange? Je m’avisai d’une autre forme. Tous les jours on va visiter l’atelier d’un artiste. Accompagnée de Naïs et de mon mari, je pouvais, sans être annoncée, arriver chez M. Dorlange, sous le spécieux prétexte de renouveler les instances qui déjà lui avaient été faites pour obtenir le concours de son talent. En ayant l’air de vouloir peser dans ce sens du poids de mon influence féminine, j’avais une transition toute faite pour arriver au sujet véritable de ma visite: ne m’approuvez-vous pas, chère madame, et les choses, comme cela, ne paraissaient-elles pas très bien arrangées? En conséquence, moi et l’escorte que je viens de vous dire, le lendemain de ma belle résolution prise, nous arrivons à une petite maison d’agréable apparence, située rue de l’Ouest, derrière le jardin du Luxembourg, dans un des quartiers les plus retirés de Paris.
Dès l’entrée, des fragments de sculpture, des bas-reliefs, des inscriptions gracieusement enchâssées dans les murs, témoignaient du bon goût en même temps que des occupations habituelles du propriétaire. Sur le perron, décoré de deux beaux vases antiques, nous sommes reçus par une femme dont déjà M. de l’Estorade m’avait touché un mot. Le lauréat de Rome, à ce qu’il paraît, n’aurait pas voulu quitter l’Italie sans en ramener avec lui quelque agréable souvenir.
Espèce de Galathée bourgeoise, tantôt gouvernante et tantôt modèle, représentant ainsi le pot-au-feu et l’art, cette belle Italienne, si l’on en croit certains propos indiscrets, serait appelée à réaliser dans le ménage de M. Dorlange l’idéal le plus complet de la fameuse femme pour tout faire, sans cesse annoncée par les Petites-Affiches. Pourtant, je dois me hâter de le dire, rien absolument dans l’apparence extérieure qui donne à deviner cet étrange cumul! Une politesse sérieuse et un peu froide; de grands yeux noirs veloutés, un teint légèrement orangé, une coiffure en bandeaux qui, par l’ampleur et le savant agencement de tresses luxuriantes, donne à deviner la plus magnifique chevelure; des mains un peu fortes, mais d’une forme élégante et dont la blancheur dorée ressort sur le fond noir de la robe; celle-ci simple, mais ajustée de façon à faire valoir la remarquable beauté de la taille; enfin, planant sur tout cet ensemble, un je ne sais quoi de fier et presque de sauvage, auquel on m’a toujours dit qu’à Rome se reconnaissent les femmes du Transtevère: tel est le portrait de notre introductrice, qui nous fait pénétrer dans une galerie encombrée d’objets d’art par laquelle est précédé l’atelier.
Pendant que la belle gouvernante annonçait monsieur le comte et madame la comtesse de l’Estorade, M. Dorlange, dans un costume d’atelier assez pittoresque et nous tournant le dos, se hâtait de ramener un ample rideau de serge verte sur une statue à laquelle il travaillait avant notre venue. Au moment où il se retourne et avant que j’aie eu le temps de l’envisager, imaginez mon étonnement en voyant Naïs se précipiter vers lui et avec une naïveté tout enfantine se jeter presque à son cou en s’écriant:
--Ah! c’est vous le monsieur qui m’a sauvée!
--Comment! le monsieur qui l’a sauvée? Mais à ce compte M. Dorlange se trouverait donc être ce fameux inconnu?--Oui, madame. Et tout d’abord, comme Naïs, je constatai que c’était lui.--Mais, s’il était l’inconnu, il était aussi le fâcheux.--Oui, madame: le hasard, qui est bien souvent le plus habile des romanciers, avait voulu que M. Dorlange fût tout cela, et dès ma dernière lettre, à ce qu’il me semble, vous auriez dû vous en douter, rien qu’à la manière un peu prolixe dont je vous déduisais sa vie.--Mais alors vous, ma chère comtesse, tombée ainsi dans son atelier!...--Moi! madame, ne m’en parlez pas, émue, tremblante, rougissant, pâlissant, un moment je dus offrir le spectacle du dernier désordre qui se puisse imaginer. Heureusement mon mari se lança dans un compliment assez compliqué de père heureux et reconnaissant. Pendant ce temps, j’eus le loisir de me remettre, et quand à mon tour je dus prendre la parole, j’avais installé sur mon visage un de mes plus beaux airs de l’Estorade, comme il vous plaît les appeler; vous savez, je marque alors vingt-cinq degrés au-dessous de zéro et ferais geler la parole sur les lèvres du plus ardent des amoureux. J’espérais ainsi tenir monsieur l’artiste à distance et faire obstacle à ce qu’il s’avisât de prendre avantage de ma sotte présence chez lui.
Quant à M. Dorlange, il me parut bien moins troublé que surpris de la rencontre; puis, comme si, au gré de sa modestie, nous le tenions trop longtemps sur le chapitre de notre gratitude, pour couper court, changeant brusquement de propos:
--Mon Dieu! madame, me dit-il, puisque nous sommes plus que nous ne l’avions pensé en pays de connaissance, oserai-je me permettre une curiosité!
Je crus sentir la griffe du chat s’apprêtant à jouer avec sa proie; aussi répondis-je:
--Les artistes, si je suis bien informée, ont souvent des curiosités assez indiscrètes. Et je mis, à accentuer cette allusion, une nuance bien marquée de sécheresse qui me sembla devoir en compléter le sens. Je ne vis pas que notre homme se démontât.
--J’espère, reprit-il, qu’il n’en sera pas ainsi de ma question; je voulais seulement savoir si vous aviez une sœur?
Bon, pensais-je, une porte de sortie! faire passer sur le compte d’une ressemblance l’audacieuse continuité de son obsession; voilà le jeu que nous allons jouer. Mais m’eût-il convenu de lui laisser cette échappatoire, en présence de M. de l’Estorade la liberté de mentir ne m’était pas laissée.
--Non, monsieur, repartis-je donc, je n’ai pas de sœur; pas que je sache, du moins. Et cette réponse, je la laissai tomber d’un petit air narquois, de manière à bien constater qu’on ne me prenait pas pour une dupe.
--Il n’était pas impossible, reprit cependant M. Dorlange de l’air du monde le plus naturel, que ma visée eût quelque réalité. La famille dans laquelle j’ai rencontré une personne qui avait avec vous bien de la ressemblance est entourée d’une certaine atmosphère mystérieuse qui rend à son endroit toutes les suppositions possibles.
--Et votre famille, y a-t-il quelque indiscrétion à vous demander son nom?
--Pas la moindre: ce sont des gens que vous avez pu connaître à Paris de 1829 à 1830; ils tenaient un grand état de maison et donnaient de très belles fêtes; moi, je les ai rencontrés en Italie.
--Mais, leur nom? demandai-je avec une instance qui certes n’avait rien de charitable.
--La famille de Lanty, me répondit M. Dorlange sans embarras et sans hésitation.
Et dans le fait, chère madame, il y a eu à Paris, à l’époque où je ne l’habitais pas encore, une famille de ce nom, et vous devez, comme moi, vous rappeler avoir ouï sur son compte de bien étranges histoires. Tout en répondant à ma question, l’artiste s’était dirigé du côté de sa statue voilée.
--La sœur que vous n’aviez pas, me dit-il brusquement, je me suis permis, madame, de vous la donner, et j’ose vous prier de voir si vous vous trouverez avec elle un peu d’air de famille. En même temps, il enlève l’étoffe sous laquelle était recélée son œuvre, et alors, chère madame, je m’apparais, sous la figure d’une sainte, ayant autour de ma tête une auréole. Le moyen, je vous prie, de se fâcher.
En présence de la prodigieuse ressemblance qu’ils avaient sous les yeux, mon mari et Naïs n’avaient jeté qu’un cri d’admiration. Quant à M. Dorlange, entreprenant sans plus tarder l’apologie de ce coup de théâtre:
--Cette statue, nous dit-il, est une sainte Ursule, commandée pour un couvent de province. Par des circonstances qu’il serait trop long de vous raconter, le type de cette personne, dont je vous parlais il n’y a qu’un moment, était resté profondément gravé dans mon souvenir. Vainement j’eusse essayé, par l’imagination, d’en créer un autre qui fût plus complétement l’expression de ma pensée. J’avais donc commencé de modeler avec ma mémoire; mais un jour, madame, à Saint-Thomas d’Aquin, je vous aperçus, et j’eus la superstition de vous prendre pour une contre-épreuve que m’envoyait la Providence. Dès lors, je ne travaillai plus que d’après vous; et comme je ne pouvais penser à vous prier de venir poser dans mon atelier, du mieux qu’il me fut possible, je multipliai mes chances de vous rencontrer. J’évitai d’ailleurs avec soin de savoir votre nom et rien de votre position sociale: c’eût été vous matérialiser et vous descendre de l’idéal. Si le malheur eût voulu que mon assiduité à me trouver sous vos pas eût été remarquée par vous, vous m’eussiez pris pour un de ces oisifs qui s’en vont par les rues, courant les aventures, et pourtant je n’étais qu’un artiste consciencieux, prenant, comme dit Molière, son bien où il le trouve, et tâchant à ne m’inspirer que de la nature, ce qui donne toujours des résultats bien plus complets.
--Oh! moi, j’avais bien remarqué que vous nous suiviez, dit alors Naïs d’un petit air capable.
Les enfants, chère madame, quelqu’un y comprend-il quelque chose? Naïs avait tout vu; lors de son accident, il eût été tout naturel qu’elle parlât à son père ou à moi de ce monsieur dont l’assiduité ne lui avait pas échappé, et pourtant pas un mot! Élevée par moi avec tant de soin et ne m’ayant presque jamais quittée d’un moment, la plénitude de son innocence ne fait pas pour moi un doute. Il faudrait donc croire que la nature seule, dès l’âge de treize ans, donne aux petites filles l’instinct de certains secrets: cela n’est-il pas vraiment effrayant à penser?
Mais les maris, chère madame, ce sont eux surtout qui vous épouvantent, quand par moments on les voit livrés à une sorte de stupide prédestination! Le mien, ce semble, aurait dû vivement dresser l’oreille au récit de la manière osée dont ce monsieur avait fait de moi un modèle; M. de l’Estorade, d’ailleurs, ne passe pas pour un sot: en toute rencontre, il a au plus haut degré le sentiment des convenances, et je le crois très disposé, si jamais je lui en donnais le moindre sujet, à se montrer ridiculement jaloux; mais d’avoir vu sa belle Renée, comme il m’appelle, exécutée en marbre blanc sous la figure d’une sainte, l’avait jeté, à ce qu’il paraît, dans une admiration à ne se plus connaître. Avec Naïs, il n’était occupé qu’à bien inventorier la fidélité de la coupe; que c’était bien ma pose, bien mes yeux, bien ma bouche et bien aussi les deux fossettes de mes joues. Enfin, je crus devoir prendre à mon compte le rôle dont M. de l’Estorade semblait tout à fait donner sa démission, et d’un air très sérieux:
--Ne pensez-vous pas, monsieur, dis-je à l’impertinent artiste, que s’approprier sans permission, tranchons le mot, que voler ainsi la figure des gens, pourrait bien leur paraître un procédé un peu étrange?
--Aussi, madame, me répondit-il d’un ton respectueux, ma soustraction frauduleuse n’aurait-elle été poussée que jusqu’au point où vous l’auriez soufferte. Bien que ma statue soit destinée à aller s’enfouir dans un oratoire de religieuses, je ne l’eusse pas mise en route sans avoir obtenu de vous l’agrément de la laisser dans l’état où elle était venue. J’aurais su, quand je l’aurais voulu, votre adresse, et vous confessant l’entraînement auquel j’avais cédé, je vous aurais supplié de venir visiter mon œuvre. Une fois en sa présence, dans le cas où une ressemblance trop exacte eût paru vous désobliger, je vous aurais dit ce que je dis encore aujourd’hui: qu’avec quelques coups de ciseau, je me charge de dérouter les yeux les plus exercés.
Il s’agissait bien, vraiment, d’atténuer la ressemblance! Mon mari, apparemment, trouvait qu’on ne l’avait pas serrée d’assez près, car, en ce moment, s’adressant à M. Dorlange:
--Monsieur, lui dit-il béatement, ne trouvez-vous pas que dans le nez de madame de l’Estorade, il y a quelque chose de plus fin?
Bouleversée que j’étais par tout cet imprévu, j’aurais, je crois, très mal plaidé la cause de M. Marie-Gaston; mais, dès les premiers mots que j’en touchai à M. Dorlange:
--Je sais, madame, me répondit-il, tout ce que vous pourriez me dire à la décharge de mon infidèle. Je ne lui pardonne pas, mais j’oublie. Les choses ayant tourné à ce que je manquasse de me faire tuer pour lui, il y aurait vraiment trop peu de logique à vouloir garder rancune. Néanmoins, pour ce qui est du monument de Ville-d’Avray, rien ne me décidera à m’en charger. J’ai déjà dit à M. de l’Estorade un empêchement qui, de jour en jour, se dessine pour moi plus absolu; je trouve d’ailleurs misérable que Marie-Gaston s’étudie ainsi à ruminer sa douleur, et je lui ai écrit dans ce sens. Il faut enfin qu’il soit homme, et qu’il demande à l’étude et au travail les consolations qui toujours peuvent en être attendues.
Le sujet de ma visite était épuisé, et je n’avais pas, pour le présent, l’espérance d’aller au fond de toutes les obscurités qu’il me faudra pourtant pénétrer. Au moment où je me levais pour partir:
--Puis-je compter, me demanda M. Dorlange, que vous n’exigerez pas à ma statue des dégradations trop considérables?
--C’est à mon mari, bien plus qu’à moi, à vous répondre; d’ailleurs, nous en reparlerons, car M. de l’Estorade espère bien que vous nous ferez l’honneur de votre visite.
M. Dorlange s’inclina en signe d’acquiescement respectueux, et nous sortîmes. Comme il nous reconduisait jusqu’à notre voiture, sans avoir osé, je pense, m’offrir son bras, je vins à me retourner pour appeler Naïs qui s’approchait imprudemment d’un chien des Pyrénées, couché dans la cour. J’aperçus alors, derrière le rideau d’une des fenêtres, la belle gouvernante, avidement occupée à me suivre des yeux. En se voyant surprise dans cette curiosité, elle ferma le rideau avec une brusquerie marquée.
--Allons, pensai-je, voilà cette fille jalouse de moi; craindrait-elle, par hasard, qu’au moins comme modèle, je ne lui fasse concurrence? En somme, je sortis d’une humeur massacrante; j’étais outrée contre Naïs, contre mon mari, et je fus sur le point de lui faire une scène à laquelle, bien certainement, il n’eût rien compris.
Qu’en pensez-vous, chère madame? Cet homme est-il un des fourbes les plus adroits que l’on puisse rencontrer, ayant su, tout d’un coup, pour se retirer d’un mauvais pas, inventer la fable la plus ingénieuse, ou bien n’est-ce réellement qu’un artiste m’ayant prise en toute naïveté pour la vivante réalisation de son idéal? C’est ce que je saurai, du reste, d’ici à quelques jours, car, plus que jamais, voilà le cas de rentrer dans mon programme, et demain, pas plus tard, M. le comte et madame la comtesse de l’Estorade auront l’honneur de prier M. Dorlange à dîner.
VII.--LA COMTESSE DE L’ESTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.
Paris, mars 1839.
Chère madame, M. Dorlange dîna hier chez moi.
Ma pensée à moi avait été de l’avoir en famille, afin de le tenir mieux sous mon œil, et de lui donner tout à mon aise la question. Mais M. de l’Estorade, que je n’avais pu mettre dans la confidence de ma disposition charitable, me fit remarquer que cette invitation en tête-à-tête pourrait avoir quelque chose de blessant: M. le comte de l’Estorade, pair de France, aurait l’air de trouver que le sculpteur Dorlange n’est pas d’assez bon lieu pour être admis dans son monde. Nous ne pouvons, ajouta gaiement mon mari, le traiter comme le fils d’un de nos fermiers, qui viendrait nous voir avec l’épaulette de sous-lieutenant et que nous inviterions à huis clos, faute d’oser l’envoyer à l’office.
Nous eûmes donc avec notre convive principal, M. Joseph Bridau, le peintre, le chevalier d’Espard, M. et madame de la Bastie, et M. de Ronquerolles. En invitant ce dernier, mon mari lui avait demandé s’il ne lui serait pas désagréable de se rencontrer avec l’adversaire de M. de Rhétoré? Vous avez su sans doute que, dans son duel, le duc avait choisi pour ses témoins le général de Montriveau et M. de Ronquerolles.
--Loin que cette rencontre, répondit ce dernier, me soit désagréable, c’est avec empressement que je saisis cette occasion de me rapprocher d’un homme de talent qui, dans l’affaire à laquelle j’ai été mêlé, s’est montré du dernier bien.--Et comme mon mari lui apprenait la grande obligation que nous avions à M. Dorlange:--Mais c’est donc un héros, ajouta-t-il, que cet artiste! Pour peu qu’il continue, nous ne lui irons pas à la cheville.
Dans son atelier, le cou nu, ce qui lui dégage la tête, qu’il a un peu forte pour le reste du corps, et vêtu d’une façon de costume oriental, dont il s’est assez heureusement avisé, M. Dorlange m’avait paru beaucoup mieux que dans ses habits de ville. Il faut dire pourtant que lorsqu’il s’anime en parlant, son visage semble s’illuminer, et alors de ses yeux s’échappe un flot de ces effluves magnétiques que déjà j’avais remarqués dans nos précédentes rencontres; comme moi, madame de la Bastie en a été très frappée.
Je ne sais si je vous ai dit l’ambition de M. Dorlange, et qu’il compte se porter candidat aux prochaines élections. Ce fut là sa raison pour décliner la commande que mon mari avait été chargé de lui faire de la part de M. Marie-Gaston. Ce que M. de l’Estorade et moi avions d’abord pris pour une défaite ou pour un dessein en l’air, serait, à ce qu’il paraît, une prétention sérieuse. A table, sommé par M. Joseph Bridau de s’expliquer sur la créance qui devait être donnée à la réalité de ses projets parlementaires, M. Dorlange les a formellement maintenus. De là, pendant presque toute la durée du dîner, une allure exclusivement politique donnée à la conversation. En des questions jusqu’ici très étrangères à ses études, je m’attendais à trouver notre artiste, sinon absolument novice, au moins d’une très courante médiocrité. Point du tout: sur les hommes, sur les choses, sur le passé comme sur l’avenir des partis, il eut des aperçus vraiment neufs, où rien évidemment n’était emprunté à la phraséologie quotidienne des journaux; et tout cela dit d’une parole vive, facile, élégante; de telle sorte qu’après son départ, M. de Ronquerolles et M. de l’Estorade se déclarèrent positivement surpris de la forte et puissante aptitude politique qui venait de se révéler à eux. L’aveu est d’autant plus remarquable, que ces messieurs, par tempérament autant que par position, se trouvent être de zélés conservateurs, tandis que la pente de M. Dorlange l’entraîne d’une façon marquée vers les idées démocratiques.
Par le côté de cette supériorité inattendue qui se déclarait chez mon problématique amoureux, il commença de me rassurer un peu. La politique, en effet, est à elle seule une passion absorbante et dominatrice qui n’en laisse pas facilement une autre s’épanouir à ses côtés. Néanmoins, j’étais décidée à aller au fond de notre situation, et, après le dîner, j’attirai insidieusement notre homme dans un de ces tête-à-tête qu’il est toujours si facile à une maîtresse de maison de ménager. Après avoir un peu parlé de M. Marie-Gaston, notre ami commun, des exaltations de ma pauvre Louise et de mes inutiles et constants efforts pour les tempérer, ne marchandant pas à le placer sur le terrain où il eût toute commodité pour engager l’attaque, je lui demandai si bientôt sa sainte Ursule se mettrait en route?
--Tout est prêt, me répondit-il, pour son départ; mais j’ai besoin, madame, de votre exeat et que vous vouliez bien me dire si je dois ou non modifier quelque chose à son expression.
--Une question d’abord, répliquai-je. Votre œuvre, en supposant que j’y désirasse quelque changement, doit-elle beaucoup perdre à être ainsi remaniée?
--C’est probable: pour si peu qu’on lui rogne les ailes, l’oiseau est toujours empêché dans son vol.
--Autre curiosité. Est-ce moi ou l’autre personne que votre statue reproduit avec le plus de fidélité?
--Vous, madame, cela va sans dire: vous êtes le présent, et elle le passé.
--Mais laisser là le passé pour le présent, cela, monsieur, le savez-vous? s’appelle d’un assez vilain nom, et de mauvais entraînement, vous l’avouez avec une naïveté et avec une aisance qui ont quelque chose d’effrayant.
--C’est vrai, me répondit en riant M. Dorlange, l’art est féroce: quelque part que lui apparaisse la matière de ses créations, il se précipite dessus en désespéré.
--L’art, repartis-je, est un grand mot sous lequel un monde de choses peut s’abriter. L’autre jour, vous me disiez que des circonstances trop longues à raconter avaient contribué à vous rendre toujours présente cette forme dont je suis un reflet, et qui a laissé une trace si vive dans votre mémoire: n’était-ce pas assez clairement me dire qu’en vous ce n’était pas seulement le sculpteur qui se souvenait?
--Réellement, madame, le temps m’eût manqué pour mieux m’expliquer; mais, dans tous les cas, ayant l’honneur de vous voir pour la première fois, ne m’eussiez-vous pas trouvé bien étrange de prétendre en être avec vous aux confidences?
--Mais aujourd’hui? répliquai-je effrontément.
--Aujourd’hui... à moins d’un encouragement exprès, j’aurais encore quelque peine à me persuader que rien de mon passé puisse bien vivement vous intéresser.
--Pourquoi cela? il y a des connaissances qui mûrissent vite. Votre dévouement pour ma Naïs est, dans la nôtre, une grande avance. D’ailleurs, ajoutai-je avec une étourderie jouée, j’aime à la folie les histoires.
--Outre que la mienne a le malheur de manquer de dénoûment, pour moi-même elle est restée une énigme.
--Raison de plus: à deux, peut-être, nous en trouverons le mot.
M. Dorlange parut un moment se consulter; puis, après un court silence:
--C’est vrai, dit-il, les femmes sont admirables à saisir dans les faits et dans les sentiments des nuances où nous autres hommes ne savons rien démêler. Mais cette confidence ne m’intéresse pas seul, et j’aurais besoin d’espérer qu’elle restera expressément entre nous; je n’excepte pas même M. de l’Estorade de cette réserve: au delà de celui qui le confie et de celui qui l’écoute, un secret est déjà entamé.
En vérité, j’étais fort intriguée de ce qui allait suivre; dans cette dernière phrase n’y avait-il pas toute la préparation d’un homme qui se dispose à chasser sur les terres d’autrui? Néanmoins, continuant mon système d’encouragements éhontés:
--M. de l’Estorade, répliquai-je, est si peu habitué avec moi à tout savoir, que, de ma correspondance avec madame Marie-Gaston, jamais il n’a vu une ligne.
Ce qui n’empêchait pas qu’avec vous, chère madame, je ne me réservasse de ne garder qu’une discrétion relative; car enfin, n’êtes-vous pas mon directeur? et à son directeur il faut tout dire, si l’on veut être pertinemment conseillé.
Jusque-là M. Dorlange s’était tenu debout devant la cheminée, au coin de laquelle j’étais assise; il prit alors auprès de moi un fauteuil, puis en manière de préambule:
--Je vous ai parlé, madame, me dit-il, de la famille de Lanty?...
A ce moment, fâcheuse comme la pluie dans une partie de campagne, madame de la Bastie s’approcha pour me demander si j’avais vu le dernier drame de Nathan? Il s’agissait bien de la comédie des autres en présence de celle dans laquelle, ce me semble, j’avais joué un rôle passablement éveillé. Force fut néanmoins à M. Dorlange de céder la place qu’il occupait à mes côtés, et impossible de renouer notre tête-à-tête de toute la soirée.
Comme vous pouvez le voir, chère madame, de toutes mes provocations et de tous mes enlacements, n’est sortie, à vrai dire, aucune lumière; mais à défaut des paroles de M. Dorlange, quand je me rappelle toute son attitude que j’ai soigneusement étudiée, c’est vraiment du côté de sa parfaite innocence que ma pensée incline le plus volontiers. Au fait, rien ne prouve que, dans cette histoire interrompue, l’amour joue le rôle que j’avais insinué. Il y a mille autres manières d’installer fortement les gens dans son souvenir, et si M. Dorlange n’a réellement pas aimé celle que je lui rappelle, pourquoi donc en voudrait-il à moi, qui ne viens là que de la seconde main? N’oublions-nous pas, d’ailleurs, un peu trop sa belle gouvernante, et à supposer même dans cette habitude beaucoup plus de sens que de cœur, ne faut-il pas admettre qu’au moins, relativement, cette fille doit être pour moi une sorte de garde-fou? A ce compte, chère madame, avec toutes mes terreurs, dont je vous ai rebattue, je serais passablement ridicule, et j’aurais quelque peu l’air de Bélise des Femmes savantes, aheurtée à l’idée que tout ce qui la voit tombe fatalement amoureux d’elle. Je m’abandonnerais pourtant de grand cœur à ce plat dénoûment. Amoureux ou non, M. Dorlange est un caractère élevé et un esprit d’une distinction rare, et si, par des prétentions déplacées, il n’arrivait pas à se rendre impossible, on aurait assurément plaisir et honneur à le compter au nombre de ses amis. Le service qu’il nous a rendu le prédestine d’ailleurs à ce rôle, et je serais vraiment aux regrets d’avoir à le traiter avec dureté. Dans ce cas je me brouillerais avec Naïs, qui, chose bien naturelle, raffole de son sauveur. Le soir quand il fut parti:
--Maman, comme il parle bien, M. Dorlange! me dit-elle avec un petit air d’approbation tout à fait amusant. A propos de Naïs, voilà l’explication qu’elle m’a donnée de cette réticence dont je m’étais si fort émue.--Dame! maman, je croyais que tu l’avais remarqué aussi. Mais après qu’il a eu arrêté les chevaux, comme tu n’as pas eu l’air de le connaître, et qu’il n’a pas une figure trop distinguée, j’ai cru que c’était un homme.
--Comment! un homme?
--Eh bien, oui! un de ces gens auxquels on ne fait pas attention. Mais quel bonheur, quand j’ai su que c’était un monsieur! tu m’as bien entendue, comme je me suis écriée: Ah! c’est vous le monsieur qui m’a sauvée!
Si l’innocence est entière, il y a dans cette explication un vilain côté de vanité, sur lequel vous pensez bien que j’ai fait une grande morale. Cette distinction de l’homme et du monsieur est affreuse; mais, en somme, l’enfant n’est-elle pas dans le vrai? Seulement elle dit avec une naïveté toute crue ce que nos mœurs démocratiques nous permettent très bien encore de pratiquer, mais ce qu’elles ne nous permettent plus d’avouer hautement. La fameuse révolution de 89 a du moins servi à installer dans notre société cette vertueuse hypocrisie... Mais me voilà tournant aussi à la politique, et, si je poussais plus loin mes aperçus, vous me diriez de prendre garde, et que déjà M. Dorlange a commencé de déteindre sur moi.
VIII.--LA COMTESSE DE L’ESTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.
Paris, avril 1839.
Pendant près de deux semaines, chère madame, on n’a plus entendu parler de M. Dorlange. Non-seulement il n’a pas jugé convenable de venir reprendre la confidence si malencontreusement interrompue par madame de la Bastie; mais il n’a pas même paru se souvenir qu’à la suite d’un dîner chez les gens, on leur doit, pour le moins, une carte à huitaine.
Nous étions hier matin à déjeuner, et, sans aigreur, en manière de conversation, je venais de faire cette remarque, quand notre Lucas, qui, en sa qualité de vieux domestique, se permet parfois des familiarités un peu hasardées, se fait ouvrir triomphalement la porte de la salle à manger, et en même temps qu’il remet un billet à M. de l’Estorade, il dépose au milieu de la table un je ne sais quoi, soigneusement enveloppé de papier de soie, et que d’abord je prends pour un plat monté.
--Qu’est-ce que c’est que cela? dis-je à Lucas, sur le visage duquel je lisais l’annonce d’une surprise, et en même temps j’avance la main pour dégager l’inconnu.
--Oh! que madame prenne garde! s’écrie Lucas, c’est fragile.
Pendant ce temps, mon mari avait lu le billet, qu’il me passa en disant:
--Tenez, l’excuse de M. Dorlange!
Voilà ce que monsieur l’artiste écrivait:
«Monsieur le comte, j’ai cru entrevoir que madame de l’Estorade ne m’autorisait qu’à regret à profiter de l’audacieux larcin pratiqué à son préjudice. J’ai donc pris courageusement mon parti de modifier en ce sens mon œuvre, et, à l’heure qu’il est, les deux sœurs ne se ressemblent presque plus. Je n’ai pas voulu cependant que tout fût perdu pour tout le monde, et, après avoir fait mouler la tête de la sainte Ursule avant les retouches, j’en ai fait faire une réduction que j’ai placée sur les épaules d’une charmante comtesse, non encore canonisée, Dieu merci! le moule a été brisé aussitôt après le tirage de l’exemplaire unique que j’ai l’honneur de vous adresser. Ce procédé, qui était de haute convenance, donne peut-être un peu plus de valeur à l’objet.
»Veuillez agréer, monsieur le comte, etc.»
Tandis que je lisais, mon mari, Lucas, Naïs et René avaient à l’envi travaillé à m’extraire de mon enveloppe, et, en effet, de sainte que j’avais été, j’étais devenue une femme du monde, en la forme d’une ravissante statuette délicieusement ajustée. J’ai cru que M. de l’Estorade, Naïs et René allaient devenir fous de bonheur et d’admiration. La nouvelle du chef-d’œuvre s’était bientôt répandue dans la maison: tous nos domestiques, qu’en réalité nous gâtons un peu, d’arriver les uns après les autres, comme s’ils eussent été conviés, et tous de s’écrier: Ah! que c’est bien madame! Je vous dis là le thème général, sans me rappeler les variations plus ou moins saugrenues.
Moi seule ne partageais pas l’enivrement universel. Servir éternellement de matière aux élucubrations sculpturales de M. Dorlange me semblait un bonheur médiocrement enviable, et, pour toutes les raisons que vous savez, chère madame, j’aurais beaucoup mieux aimé ne pas me trouver si souvent dans sa pensée et sous son ciseau. Quant à M. de l’Estorade, après avoir travaillé pendant une heure à trouver dans son cabinet la place où le chef-d’œuvre serait le mieux dans son jour:
--En allant à la Cour des comptes, vint-il me dire, je passerai chez M. Dorlange; s’il est libre ce soir, je le prierai de venir dîner avec nous: Armand, qu’il ne connaît pas encore, sort aujourd’hui; il verra ainsi toute la famille réunie, et vous pourrez lui faire vos remercîments.
Je n’approuvais pas l’idée de cette invitation en famille. Il me parut qu’elle installait M. Dorlange sur un pied d’intimité que sa nouvelle galanterie recommençait à me faire trouver dangereuse. A quelques objections que je fis:
--Mais, ma chère, me répondit M. de l’Estorade, la première fois que nous le reçûmes, vous vouliez que ce fût en petit comité, ce qui eût été parfaitement maladroit; et aujourd’hui que cela devient convenable, vous y voyez des difficultés.
A un si bel argument, qui me prenait en flagrant défit de contradiction, je n’avais pas un mot à dire, si ce n’est, à part moi, que les maris n’ont vraiment pas la main heureuse.
M. Dorlange consentit à être des nôtres. Il dut me trouver un peu froide dans l’expression de ma reconnaissance. J’allai même jusq’à lui dire qu’il avait mal interprété ma pensée et que je ne lui aurais pas demandé de modifier sa statue, ce qui était lui créer un regret, et implicitement ne pas donner une grande approbation à son envoi de la matinée. Il eut d’ailleurs le talent de me déplaire par un autre côté sur lequel, vous le savez, je ne suis pas fort traitable. A dîner, M. de l’Estorade revint sur sa candidature à laquelle il donna moins que jamais son approbation, tout en ayant cessé de la trouver ridicule. Cela menait droit à la politique. Armand, qui est un esprit grave et réfléchi, et qui lit les journaux, se mêla de la conversation. Contre l’usage de la jeunesse actuelle, il est de l’opinion de son père, c’est-à-dire très conservateur, mais peut-être un peu hors de cette juste et sage mesure qu’il est bien difficile d’avoir à quinze ans. Il fut donc amené à contredire M. Dorlange dont je vous ai dit la pente un peu jacobine. Et vraiment, je ne trouvais pas que les arguments de mon petit homme fussent très mauvais et exprimés en trop méchants termes.
Sans cesser d’être poli, M. Dorlange eut l’air de dédaigner d’entrer en discussion avec le pauvre enfant, et il lui rappela assez durement son habit de collége, si bien que je vis Armand près de perdre patience et de tourner à l’aigre. Comme il est bien élevé, je n’eus qu’à lui faire un signe, et il se contint; mais en le voyant, devenu rouge pourpre, se renfermer dans un silence absolu, je sentis à son amour-propre une profonde blessure et trouvai peu généreux à M. Dorlange de l’avoir ainsi écrasé de sa supériorité. Je sais bien que les enfants d’aujourd’hui ont le tort de vouloir trop tôt être des personnages, et que de temps à autre il n’y a pas grand mal à se mettre en travers pour les empêcher d’avoir de si bonne heure quarante ans. Mais vrai, Armand a un développement intellectuel et une raison au-dessus de son âge. En voulez-vous la preuve? Jusqu’à l’année dernière, je n’avais pas voulu consentir à me séparer de lui, et c’était comme externe qu’il suivait les cours du collége Henri IV. Eh bien! lui-même, dans l’intérêt de ses études, que les allées et venues de l’externat ne laissaient pas de contrarier un peu, a demandé à être cloîtré, et pour obtenir la faveur d’aller s’enfermer sous la férule d’un proviseur, il a dépensé plus d’arguments et a fait auprès de moi plus d’intrigues que n’en eût employé un enfant ordinaire pour parvenir à un résultat tout opposé. Aussi, cette allure d’homme fait, qui, chez beaucoup de collégiens, est un insupportable ridicule, ne paraît-elle chez lui que le résultat d’une précocité naturelle; or, cette précocité, il faut bien la lui pardonner, puisque après tout, elle lui vient de Dieu.
Grâce au malheur de sa naissance, M. Dorlange, moins que tout autre, est en mesure de savoir ce que c’est que les enfants, et nécessairement il doit, pour eux, manquer d’indulgence. Qu’il y prenne garde pourtant, c’est là un mauvais moyen de me faire sa cour, même sur le pied de la plus simple amitié. La soirée en famille ne prêtait guère à ce que je pusse le remettre sur le chapitre de son histoire; mais il ne me sembla pas que lui-même eût un grand empressement à reprendre ce point. Il s’occupa vraiment beaucoup moins de moi que de Naïs, à laquelle, pendant plus d’une heure, il découpa des silhouettes. Il faut dire aussi que madame de Rastignac vint se jeter à la traverse, et que, de mon côté, je dus me donner tout entière à cette visite. Pendant que je lui tenais conversation au coin de la cheminée, à l’autre bout de l’appartement, M. Dorlange faisait poser Naïs et René, qui vinrent en triomphe m’apporter leur profil très ressemblant, exécuté en quelques coups de ciseaux.
--Tu ne sais pas, me dit tout bas Naïs, M. Dorlange qui veut faire mon buste en marbre!
Tout cela me parut d’assez mauvais goût. Je n’aime pas, qu’admis dans un salon, les artistes aient l’air d’y continuer encore leur métier. Ils semblent par là autoriser cette morgue aristocratique qui souvent ne les trouve pas bons à être reçus pour eux-mêmes.
M. Dorlange nous quitta de bonne heure, et M. de l’Estorade, comme il lui est arrivé bien des fois dans sa vie, me donna sur les nerfs, lorsqu’en reconduisant notre convive qui avait voulu s’échapper sans être aperçu, je l’entendis lui dire d’être moins rare, et que je passais chez moi presque toutes mes soirées.
De cette fameuse invitation en famille est résulté, entre mes enfants, une sorte de guerre civile. Naïs porte aux nues son cher sauveur, et étant soutenue dans son opinion par René qui s’est livré corps et âme, moyennant un superbe lancier à cheval que M. Dorlange lui a découpé. Armand, au contraire, le trouve laid, ce qui est incontestable: il dit qu’il ressemble aux portraits de Danton qu’il a vus dans les histoires de la Révolution illustrées, ce qui a quelque chose de vrai. Il dit encore que dans ma statuette, il m’a donné un air de grisette, ce qui n’est pas exact le moins du monde. De là, entre ces chers chéris, des débats qui ne finissent pas.
Tout à l’heure encore, j’ai été obligée d’intervenir en leur disant qu’ils me fatiguaient avec leur M. Dorlange. N’en dites-vous pas autant de moi, chère madame, qui, à son sujet, vous ai déjà tant écrit, sans savoir vous apprendre rien de précis?
IX.--DORLANGE A MARIE-GASTON.
Paris, avril 1839.
Pourquoi je déserte mon art et ce que j’entends aller faire dans cette maudite galère de la politique? Voilà ce que c’est, mon cher amoureux, que de s’enfermer pendant des années dans des chartreuses conjugales! Durant ce temps, le monde a marché. Pour ceux qu’on a oubliés à la porte, la vie a amené des combinaisons nouvelles, et plus on les ignore, plus on est disposé à jeter à cet inconnu son blâme. On est toujours si grands docteurs dans les choses d’autrui! Apprends donc, cher curieux, que je n’ai pas pris de mon crû le parti dont tu me demandes compte. En me présentant d’une manière si imprévue sur la brèche électorale, je ne fais que céder à une inspiration venue de haut lieu. Laissant enfin glisser un rayon de lumière au milieu de mes éternelles ténèbres, un père s’est aux trois quarts révélé à moi, et, si j’en crois les apparences, il serait posé dans le monde de manière à satisfaire l’amour-propre le plus exigeant. Du reste, suivant la donnée ordinaire de ma vie, à cette révélation s’est rencontré un entourage de circonstances assez bizarres et assez romanesques pour mériter de t’être contées avec quelque détail.
Puisque depuis deux ans tu habites l’Italie, en visitant les villes les plus intéressantes, il me paraît très inutile de t’expliquer ce que c’est que le fameux café Greco, rendez-vous ordinaire des élèves de l’Académie de tous les pays pendant leur séjour à Rome. A Paris, rue du Coq-Saint-Honoré, existe un lointain équivalent de cette institution dans un café très anciennement connu sous le nom de Café des Arts.
Deux ou trois fois par semaine, je vais y passer une soirée. Là je retrouve plusieurs pensionnaires de Rome, mes contemporains. Eux-mêmes m’ont fait faire la connaissance de quelques journalistes et hommes de lettres, tous gens aimables et distingués, avec lesquels il y a profit et plaisir à échanger ses idées. Dans un certain coin où nous nous groupons, s’agitent et se débattent toutes les questions qui sont de nature à intéresser des esprits sérieux; la politique a surtout le privilége de passionner nos discussions. Dans notre petit club, l’opinion démocratique est la tendance dominante: elle se trouve représentée dans ses nuances les plus diverses, l’utopie phalanstérienne comprise. C’est assez te dire qu’à ce tribunal, la marche du gouvernement est souvent jugée avec sévérité, et que dans nos appréciations règne la liberté la plus illimitée de langage.
Il y a de cela un peu plus d’un an, le garçon qui seul est admis à l’honneur de nous servir, me prit un jour à part, ayant, prétendait-il, à me donner un avis important.
--Vous êtes, monsieur, me dit-il, surveillé par la police, et vous feriez bien de ne pas toujours parler comme saint Paul, la bouche ouverte.
--La police! mon pauvre ami, mais que diable surveillerait-elle? Ce que je dis, et bien d’autres choses, s’impriment tous les matins dans les journaux.
--C’est égal, on vous guette. Je l’ai bien observé; il y a un petit vieux qui prend beaucoup de tabac et qui se place toujours à portée de vous entendre: quand vous parlez, il a l’air de prêter l’oreille avec bien plus d’attention que pour les autres, et même une fois je l’ai vu écrire quelque chose sur son agenda en signes qui n’étaient pas de l’écriture.
--C’est bien! la première fois qu’il viendra, tu me le feras remarquer.
Cette première fois ne tarda pas plus que le lendemain. Le personnage qui me fut signalé était un petit homme à cheveux gris, d’un extérieur assez négligé et dont le visage, très gravé de la petite vérole, me parut accuser la cinquantaine. Très fréquemment, en effet, il puisait dans une large tabatière et semblait honorer tous mes discours d’une attention qu’à mon choix je pouvais tenir pour très obligeante ou pour très indiscrète. Mais entre ces deux interprétations, ce qui semblait devoir conseiller la plus bienveillante, c’était un air de douceur et de probité répandu dans toute la personne de ce prétendu suppôt de la police. Comme j’objectais cette rassurante apparence à celui qui se flattait d’avoir éventé un agent secret:
--Parbleu! me dit-il, ce sont des airs mielleux qu’ils se donnent pour mieux déguiser leur jeu.
Deux jours plus tard, un dimanche, à l’heure des vêpres, dans une de ces promenades à travers le vieux Paris, dont tu te rappelles que j’ai toujours eu le goût et l’habitude, le hasard me conduisit à l’église de Saint-Louis-en-l’Ile, paroisse du quartier perdu qui porte ce nom. Cette église est un monument d’un très médiocre intérêt, quoi qu’en disent plusieurs historiens et après eux tous les Conducteurs de l’étranger à Paris. Je n’eusse donc fait que la traverser en courant, si le remarquable talent de l’organiste qui touchait l’office ne m’eût retenu d’autorité.
Te dire que le jeu de cet homme réalisait mon idéal, c’est t’en faire un immense éloge; car tu te souviens sans doute de ma subtile distinction entre les toucheurs d’orgue et les organistes, noblesse d’un ordre supérieur et dont je ne délivre les titres qu’à bon escient. L’office achevé, j’eus la curiosité de voir la figure d’un artiste si éminent, déporté en pareil lieu. J’allai donc me poser en embuscade à la porte de la tribune, afin d’apercevoir le virtuose à sa sortie. Je n’en eusse pas plus fait pour une tête couronnée; mais les grands artistes, après tout, ne sont-ce pas là les vrais rois du droit divin?
Représente-toi mon étonnement quand après quelques minutes d’attente, au lieu d’un visage entièrement nouveau pour moi, je vois paraître un homme qui d’abord éveille dans mon esprit un vague souvenir, et qu’à un second coup d’œil je reconnais pour mon auditeur acharné du Café des Arts. Ce n’est pas tout: à sa suite, marche un à peu près de créature humaine, et dans cette informe ébauche, à ses jambes torses, à son immense et inculte chevelure, je démêle notre ancienne Providence trimestrielle, mon banquier, ou apporteur d’argent, en un mot, notre estimable ami, le nain mystérieux.
De mon côté, je n’échappe pas à son œil vigilant, et, d’un geste animé, je le vois me signalant à l’organiste. Celui-ci, par un mouvement dont il n’a sans doute pas calculé toute la portée, se retourne précipitamment pour me regarder; mais, sans plus de démonstration, il continue son chemin. Pendant ce temps, le bancroche, qu’à ce détail je dois reconnaître pour un employé de la maison, s’approche familièrement du donneur d’eau bénite et lui offre une prise de tabac, puis, clopinant, sans plus m’honorer de son attention, il gagne une porte dérobée qui s’ouvre dans un des bas-côtés de l’église, et disparaît.
Le soin que cet homme avait pris de faire remarquer ma présence à l’organiste devenait pour moi une révélation. Évidemment le maëstro était au courant du bizarre procédé employé pour me faire parvenir ma pension, laquelle, à mon retour de Rome, et jusqu’au moment où je fus mis au-dessus du besoin par quelques commandes, avait continué de m’être religieusement servie. Quelque chose de non moins probable, c’est que l’homme initié à ce mystère financier était dépositaire de bien d’autres secrets; je devais être d’autant plus ardent à me procurer avec lui une explication, qu’arrivé à vivre de mes propres ressources, je n’avais plus à craindre de voir ma curiosité punie par ce retranchement de subsides dont j’avais été menacé dans un autre temps.
Prenant donc aussitôt mon parti, je m’élance sur les traces de l’organiste; au moment où je dépasse la porte de l’église, il était déjà hors de vue; mais, secondé par le hasard qui me mène du côté où il a tourné, comme je débouche sur le quai de Béthune, de loin j’ai le bonheur de l’apercevoir frappant à la porte d’une maison. Entré résolûment après lui, je demande au portier, monsieur l’organiste de Saint-Louis-en-l’Ile:
--M. Jacques Bricheteau?
--Oui, M. Jacques Bricheteau, c’est bien ici qu’il demeure?
--Au quatrième au-dessus de l’entresol, la porte à gauche. D’ailleurs, le voilà qui rentre; vous pouvez le rattraper sur l’escalier.
Quelque diligence que j’eusse faite au moment où je rejoignis mon homme, déjà sa clef était dans la serrure.
--C’est à M. Jacques Bricheteau, m’empressai-je de lui dire, que j’ai l’honneur de parler?
--Connais pas, me répondit-il effrontément en faisant jouer le double tour.
--Je dis peut-être mal le nom, mais monsieur l’organiste de Saint-Louis-en-l’Ile.
--Je n’ai jamais ouï dire qu’il y eût d’organiste dans la maison.
--Je vous demande pardon, monsieur: il y en a un, le concierge vient de me l’affirmer. D’ailleurs, c’est bien vous que tout à l’heure j’ai vu sortir de la tribune de l’orgue, escorté, parbleu! d’un individu...
Avant même que j’eusse achevé ma phrase, ce singulier interlocuteur m’avait faussé compagnie en refermant sa porte sur lui. Un moment je crus à une méprise; mais, réflexion faite, toute erreur était impossible. N’avais-je pas d’ailleurs affaire à un homme qui depuis des années faisait ses preuves d’une discrétion à outrance? c’était donc lui qui déclinait désespérément ma rencontre, et non pas moi qui me trompais. Je me mets alors à tirer vigoureusement sa sonnette, bien décidé à avoir raison par mon instance de la fin de non-recevoir qui m’est opposée. Pendant quelque temps, l’assiégé a patience du tapage que je fais à sa porte; mais tout à coup je remarque que la sonnette a cessé de tinter. Évidemment elle venait d’être tamponnée: dès lors mon obstiné n’ouvrirait plus, et le seul moyen d’entrer avec lui en communication c’était d’enfoncer sa porte, mais cela ne se fait pas trop.
Descendu chez le portier, sans lui dire les raisons qui m’expliquaient ma mésaventure, je la lui raconte; par là je provoquais sa confiance et me faisais une ouverture à obtenir quelques renseignements sur l’impénétrable M. Jacques Bricheteau. Quoique fournies avec tout l’empressement que je pouvais désirer, ces informations n’apportèrent à la situation aucune lumière. En résumé, M. Bricheteau était un locataire tranquille, poli, mais point communicatif; quoique fort exact à payer son terme, il paraissait peu aisé, n’avait pas même une femme de ménage pour le servir et ne prenait pas ses repas chez lui. Sorti tous les matins avant dix heures, et ne rentrant que dans la soirée, il devait être employé dans un bureau ou donner en ville des leçons de musique. Un détail au milieu de toute cette récolte de renseignements vains et vagues aurait pu présenter de l’intérêt. Depuis quelques mois, M. Jacques Bricheteau avait assez fréquemment reçu de volumineuses lettres, qu’attendu l’élévation de leur port, on pouvait supposer adressées de pays lointains; mais malgré sa bonne volonté, le digne concierge n’était jamais parvenu à bien déchiffrer le timbre indiquant le point de départ, et, dans tous les cas, le nom du pays, qu’il avait très incomplétement entrevu, était entièrement sorti de sa mémoire; ainsi pour le moment, cette remarque, qui aurait pu devenir instructive, n’éclaircissait absolument rien.
Rentré chez moi, je me persuadai qu’une épître pathétique adressée à mon réfractaire aurait pour effet de l’engager à me recevoir. Mêlant à mes formes suppliantes une pointe d’intimidation, je ne lui laissai pas ignorer mon dessein très arrêté de pénétrer à tout prix le mystère qui pesait sur ma vie, et dont il paraissait savoir le mot. Maintenant que j’avais une entrée dans ce secret, c’était à lui de voir si mes efforts désespérés, se ruant à l’aveugle sur tout cet inconnu, n’entraîneraient pas après eux beaucoup plus d’inconvénients qu’une franche explication dans laquelle je le conjurais de vouloir bien entrer avec moi. Mon ultimatum ainsi formulé, afin qu’il parvînt aux mains de M. Jacques Bricheteau dans le moindre délai possible, le lendemain matin, avant neuf heures, je me présentai à son domicile. Mais, enragé de discrétion, ou ayant à éviter ma rencontre un intérêt vraiment inexplicable, dès le petit jour, le maëstro, après avoir payé le terme courant et le terme à échoir, avait fait enlever son mobilier, et il faut croire que le silence des gens employés à ce brusque déménagement avait été largement payé, car jamais le concierge n’avait pu savoir d’eux le nom de la rue vers laquelle son locataire émigrait. Ces gens, d’ailleurs, n’étaient point du quartier; aucune chance, par conséquent, de les retrouver plus tard et de les faire parler.
Possédé d’une curiosité qui avait fini par être aussi excitée que la mienne, le portier s’était bien avisé d’un moyen de la contenter. Ce moyen, peu délicat, consistait à suivre de loin la charrette sur laquelle le ménage du musicien s’en allait empilé. Mais ce diable d’homme pensait à tout; et gardant à vue le trop zélé concierge, il était resté en croisière devant la porte de la maison jusqu’au moment où ses commissionnaires avaient pris assez d’avance pour ne plus courir la chance d’être dépistés. Toutefois, malgré l’entêtement et l’habileté de cet insaisissable adversaire, je ne me tenais pas pour battu.
Par l’orgue de Saint-Louis, je me sentais toujours avec lui un lien, et, dès le dimanche suivant, avant la fin de la grand’messe, j’étais posté à la porte de la tribune, bien décidé à ne pas lâcher le sphinx que je ne l’eusse fait parler.
Mais là, nouveau désappointement: M. Jacques Bricheteau s’était fait remplacer par un de ses élèves, et, pendant trois dimanches de suite, même substitution. Le quatrième, je pris le parti d’aborder le suppléant et de lui demander si le maëstro était malade.
--Non, monsieur. M. Bricheteau a pris un congé; il est absent pour quelque temps, par suite d’un voyage d’affaires.
--Alors, où pourrait-on lui écrire?
--Je ne sais pas au juste; il me semble pourtant qu’en adressant votre lettre à son domicile, à deux pas d’ici, quai de Béthune...
--Mais il a déménagé; vous ne le savez donc pas?
--Non, vraiment; et où demeure-t-il?
J’étais bien chanceux: je demandais des renseignements à un homme qui me priait de l’instruire quand je l’interrogeais. Comme pour achever de me mettre hors de moi, pendant que je prenais mes informations en si bon lieu, de loin j’aperçus le damné sourd et muet qui faisait mine de rire en me regardant.
Heureusement pour mon impatience et ma curiosité qui, s’exaltant de chaque délai, se montaient peu à peu à un diapason vraiment inquiétant, un peu de lumière se fit. Quelques jours après ma dernière déconvenue, une lettre me parvint, et plus habile que le concierge du quai de Béthune, tout d’abord je sus voir qu’elle était timbrée de Stockholm, SUÈDE, ce qui ne me surprit pas autrement. A Rome, j’avais été honoré de la bienveillance de Thorwaldsen, le grand sculpteur suédois, et souvent dans son atelier j’avais vu de ses compatriotes; c’était peut-être quelque commande qui m’arrivait par son intermédiaire; mais la lettre décachetée, juge un peu et de ma surprise et de mon émotion, en présence de ces premiers mots: Monsieur mon fils.
La lettre était longue et je n’eus pas la patience de la lire avant de savoir le nom que je portais. Je courus donc d’abord à la signature; cette forme: Monsieur mon fils, que j’ai vue plusieurs fois dans l’histoire employée par les rois pour écrire à leurs rejetons, ne semblait-elle pas m’annoncer la plus aristocratique origine? Mais mon désappointement fut complet; de signature, point. «Monsieur mon fils, me disait mon père anonyme, je ne regrette pas que, par votre insistance passionnée pour connaître le secret de votre naissance, vous ayez forcé la personne qui a eu soin de votre jeunesse de venir ici conférer avec moi touchant le parti que pouvait nous commander cette dangereuse et turbulente curiosité. Depuis longtemps, je nourrissais une pensée qui arrive aujourd’hui à maturité, et de vive voix, l’exécution en a été bien plus sûrement réglée qu’elle n’eût pu l’être par correspondance. Presque aussitôt après votre naissance, qui coûta la vie à votre mère, forcé de m’expatrier, j’ai fait dans un pays étranger une belle fortune, et dans le gouvernement de ce pays j’occupe un poste éminent.
»J’entrevois le moment où, libre de vous restituer mon nom, je pourrai en même temps vous procurer la survivance de la haute situation à laquelle je suis arrivé. Mais, pour parvenir à ce sommet, la notoriété que, de mon aveu, vous vous êtes mis en mesure d’acquérir dans les arts, ne serait pas une recommandation suffisante; j’ai donc le désir que vous abordiez la vie politique; et dans cette voie, sous les institutions actuelles de la France, il n’y a pas deux manières de devenir un homme considérable: il faut être député. Je sais que vous n’avez pas l’âge légal et que vous ne payez pas le cens. Mais dans un an vous aurez trente ans, et c’est juste le délai nécessaire pour que, devenu propriétaire, vous soyez en mesure de justifier de la possession annale. Dès demain, vous pouvez vous présenter chez les frères Mongenod, banquiers, rue de la Victoire; une somme de deux cent cinquante mille francs vous sera comptée; vous devrez l’employer immédiatement à l’acquisition d’un immeuble, affectant le surplus à prendre des intérêts dans quelque journal qui, le moment venu, appuiera votre candidature, et à une autre dépense qui vous sera expliquée plus bas.
»Votre aptitude politique m’est cautionnée par la personne qui, avec un zèle et un désintéressement que je ne saurai jamais reconnaître, a veillé sur votre abandon. Depuis quelque temps, elle vous a suivi, écouté, et elle est sûre que vous pourrez paraître dignement à la tribune. Vos opinions, d’un libéralisme ardent à la fois et modéré, me conviennent, et, sans le savoir, jusqu’ici vous avez très habilement joué dans mon jeu. Je ne vous dis pas encore le lieu de votre élection probable; l’habileté occulte et profonde qui la prépare a d’autant plus de chances de réussir, qu’elle marchera plus sourdement et plus entourée de ténèbres; mais son succès peut être en partie assuré par l’exécution d’un travail que je vous recommande et dont je vous engage à accepter l’apparente étrangeté sans étonnement et sans commentaire.
»Provisoirement, vous continuerez d’être sculpteur et, avec le talent dont vous avez donné des preuves, vous nous ferez une statue de sainte Ursule. C’est un sujet qui ne manque ni de poésie, ni d’intérêt; sainte Ursule, vierge et martyre, était, à ce qu’on croit généralement, fille d’un prince de la Grande-Bretagne. Martyrisée vers le cinquième siècle, à Cologne, elle était supérieure d’un couvent de filles que la naïveté populaire a appelées les Onze mille Vierges; plus tard, elle est devenue la patronne de l’ordre des Ursulines, auxquelles elle a donné son nom, et aussi la patronne de la fameuse maison de Sorbonne. Un artiste habile comme vous peut, à ce qu’il me semble, tirer parti de tous ces détails.
»Sans savoir la localité dont vous devez devenir le représentant, il sera convenable que, dès à présent, vous rendiez extérieures vos velléités politiques et fassiez connaître votre dessein d’arriver à la députation. Mais ce que je ne saurais trop vous recommander, c’est le secret sur la communication qui vous est faite aujourd’hui, aussi bien que la patience de votre position présente. Laissez, de grâce, en paix mon mandataire, et sans une curiosité qui pourrait, je vous en préviens, entraîner pour vous les plus grands malheurs, attendez le développement lent et calme du brillant avenir auquel vous êtes destiné. En refusant d’entrer dans mes desseins, vous vous ôteriez toute chance de jamais être initié au mystère que vous vous êtes montré si ardent à pénétrer; mais je ne veux pas même admettre la supposition de votre résistance, et j’aime mieux croire à votre déférence absolue pour les vœux d’un père, qui regardera comme le plus beau jour de sa vie celui où il lui sera enfin donné de se révéler à vous.
»P. S. Destinée à une chapelle de religieuses Ursulines, votre statue sera de marbre. Hauteur, un mètre sept cent six millimètres; autrement dit, cinq pieds trois pouces. Comme elle ne doit pas être placée dans une niche, n’en négligez aucun des aspects. Les frais en seront pris sur la somme de deux cent cinquante mille francs annoncée par la présente lettre.»
La présente lettre me laissa froid et mécontent; elle me dépossédait d’un espoir longtemps caressé, celui de retrouver une mère bonne comme la tienne, dont tu m’as si souvent, cher ami, conté la tendresse adorable. Ce n’était après tout qu’un demi-jour qui se faisait dans les brumes de mon existence, sans même me laisser connaître si j’étais ou non le fruit d’une union légitime. Il me parut d’ailleurs qu’adressées à un homme de mon âge, les intimations paternelles avaient des airs bien impérieux et bien despotiques. N’était-ce pas quelque chose d’étrange de retourner ma vie, comme au collége, en manière de punition, on nous faisait retourner notre habit? De premier mouvement, les arguments qui, par toi ou par d’autres, ont pu être formulés contre ma vocation politique, je me les adressai. Cependant la curiosité me fit passer chez les banquiers Mongenod, et en trouvant là, bien effectifs et bien vivants, les deux cent cinquante mille francs qui m’étaient annoncés, je fus conduit à raisonner d’autre façon.
Je pensai qu’une volonté qui se mettait d’abord en frais de telles avances devait avoir quelque chose de sérieux, quand elle savait tout et moi rien; il me sembla que vouloir entamer avec elle une lutte, n’était ni très raisonnable ni très opportun. En somme, avais-je de la répugnance pour la direction qui m’était insinuée? Non, les intérêts politiques m’ont toujours passionné dans un certain degré, et si ma tentative électorale n’aboutissait pas, je retournerais à mon art sans être plus ridicule que toutes les ambitions mort-nées que l’on voit se produire à chaque législature nouvelle. J’ai donc acheté l’immeuble, et, devenu actionnaire du National, j’y ai trouvé des encouragements à mes prétentions politiques, en même temps que la certitude d’un ardent concours, quand j’aurai révélé le lieu de ma candidature, sur lequel jusqu’ici il ne m’a pas été difficile de garder un silence absolu.
J’ai également terminé la sainte Ursule, et maintenant j’attends des instructions nouvelles, qui ne laissent pas de me paraître longues à venir, aujourd’hui que j’ai fort ébruité mon ambition parlementaire, et que le mouvement d’une prochaine élection générale, pour laquelle je me trouve de tout point en mesure, est déjà commencé.
Je n’ai pas besoin, pour entrer dans les recommandations de la prudence paternelle, de te demander sur toute cette confidence une discrétion sans réserve. C’est une vertu qu’à ma connaissance tu pratiques d’une manière trop distinguée pour que j’aie besoin de te la prêcher. Mais j’ai vraiment tort, cher ami, de me permettre de ces méchantes allusions à notre passé, car en ce moment, plus que tu ne penses, je me trouve ton obligé. Un peu par intérêt pour moi, et beaucoup par l’aversion assez générale qu’inspira la morgue de ton ex-beau-frère lors de ma blessure, le parti démocratique est venu en masse s’inscrire chez moi, et par le tapage de ce duel qui m’a vraiment beaucoup ébruité, nul doute que ma candidature n’ait gagné beaucoup de terrain. Trêve donc à tes éternelles reconnaissances, ne vois-tu pas que c’est moi qui te redois!
X.--DORLANGE A MARIE-GASTON.
Paris, avril 1839.
Cher ami, tant bien que mal je continue mon rôle de candidat sans collége; mes amis s’en étonnent et moi je m’en inquiète; car quelques semaines à peine nous séparent de l’élection générale, et s’il devait arriver que toute cette mystérieuse préparation aboutît à néant, la belle figure, je te prie, que je ferais en face de M. Bixiou, dont tu m’écrivais il y a quelque temps les malicieux aperçus.
Une pensée pourtant me rassure: il me paraît difficile qu’on ait ainsi semé deux cent cinquante mille francs dans mon sillon électoral, sans prétendre, en définitive, y récolter quelque chose; peut-être même, à bien prendre la chose, chez ceux qui travaillent pour moi d’une façon si peu pressée et si souterraine, cette lenteur doit-elle faire supposer une grande confiance du succès.
Quoi qu’il en soit, je suis tenu par cette longue attente dans un désœuvrement qui me pèse; à cheval en quelque sorte sur deux existences, celle dans laquelle je n’ai pas le pied encore et celle dont je ne suis pas tout à fait sorti, je n’ai le cœur à entreprendre aucun travail et ne ressemble pas mal à un voyageur qui, ayant devancé l’heure de la diligence, ne sait plus que faire de sa personne et à quoi dépenser son temps. Tu ne te plaindras pas, je pense, que je fasse tourner ce far niente au profit de notre correspondance, et, ma foi! puisque je suis de loisir, je reviendrai sur deux articles de ta dernière lettre, auxquels je n’avais pas d’abord trouvé utile de donner une grande attention. D’une part, tu m’avertissais que mes prétentions parlementaires n’avaient pas le suffrage de M. Bixiou; d’autre part tu m’insinuais que je pourrais bien être exposé à tomber amoureux de madame de l’Estorade, si même je ne l’étais déjà. Parlons d’abord de la grande désapprobation de M. Bixiou, comme on disait autrefois la grande trahison de M. de Mirabeau.
D’un seul mot je te peindrai l’homme: M. Bixiou est un envieux. Chez lui, il y avait incontestablement l’étoffe d’un grand artiste; mais, dans l’économie de son existence, le ventre a tué le cœur et la tête, et à tout jamais, par la domination des appétits sensuels, il s’est rivé à la condition de caricaturiste, c’est-à-dire à la condition d’un homme qui, au jour le jour, s’escompte en menus produits, vrais travaux de forçat, faisant gaiement vivre leur homme, mais n’ayant après eux ni considération ni lendemain. Talent avorté et à jamais impuissant, il a dans l’esprit, comme sur le visage, ce grimacement éternel et désespéré que d’instinct la pensée humaine a toujours prêté aux anges déchus. De même que l’esprit des ténèbres s’attaque de préférence aux grands saints, qui lui rappellent le plus durement la nature angélique du haut de laquelle il est tombé, de même M. Bixiou se plaît à baver sur les talents et sur les caractères chez lesquels il pressent de la force, de la séve et le dessein courageusement pris de ne se point gaspiller comme lui.
Mais ce qui doit te rassurer un peu sur la portée de ses calomnies et de ses médisances, car, au récit que t’a fait M. de l’Estorade, je m’aperçois qu’il entreprend l’une et l’autre partie, c’est que, dans le temps même où il se croit le plus savamment occupé à faire de moi une autopsie burlesque, il n’est entre mes mains qu’une marionnette obéissante, un pantin dont je tiens les fils, et que je fais babiller à ma volonté. Étant convenu qu’un peu d’ébruitement devait être d’avance donné à ma vocation d’homme d’État, je pensai à me procurer quelques crieurs publics, forts en gueule, comme dit madame Pernelle, et sachant bien donner de la voix. Entre ces trompettes de foire, si j’en avais connu une au son plus criard et au jeu plus assourdissant que mons Bixiou, c’est à celle-là de préférence que je me fusse adressé. J’ai profité de la curiosité malveillante qui sans cesse pousse cette aimable teigne à s’insinuer dans toutes les existences et dans tous les ateliers, pour l’inonder de ma confiance; je lui ai tout communiqué: ma bonne fortune, les deux cent cinquante mille francs que j’ai seulement attribués à un coup de Bourse, tous mes plans de conduite parlementaire, et jusqu’au numéro de la maison dont je suis devenu propriétaire. Je serais bien trompé si ce numéro, il ne l’avait pas quelque part écrit sur son agenda. Voilà, ce semble, de quoi rabattre un peu l’admiration des auditeurs du salon Montcornet, et comment ce terrible causeur ne serait plus tout à fait un bureau de renseignements miraculeux! Quant à mon horoscope politique, qu’il a bien voulu se donner la peine de tirer, je ne puis pas dire qu’absolument parlant, cette astrologie manque de vérité.
Il est bien certain qu’avec ma prétention de ne marcher au pas d’aucune opinion, je dois arriver à cette situation si bien résumée par un avocat continuateur de M. de la Palisse, lorsqu’il s’écriait avec une burlesque emphase: Que faites-vous, messieurs, quand vous placez un homme dans la solitude? Vous l’isolez. L’isolement en effet, au début, doit être mon lot, et la vie artiste où l’on vit seul, où l’on tire tout de soi-même, comme l’éternel Créateur dont on travaille à imiter l’œuvre, ne m’a que trop prédisposé à caresser cette situation. Mais si, par elle, en commençant surtout, je dois être destitué de toute influence de couloirs, peut-être me servira-t-elle à la tribune, car là, je parlerai dans ma force et dans ma liberté. N’ayant à compter avec aucun engagement, avec aucune petite misère des partis, rien ne m’empêchera d’être l’homme que je suis et d’exprimer dans leur sainte crudité toutes les idées que je croirai saines et justes. Je sais bien que devant les hommes assemblés, ce n’est pas toujours leur tour, à ces pauvres vérités vraies, de devenir contagieuses ou seulement de se voir gracieusement accueillies. Mais n’as-tu pas remarqué aussi qu’en sachant prendre ses occasions, on finit par rencontrer de ces journées qui sont en quelque sorte les fêtes de la morale et de l’intelligence, et où naturellement, presque sans effort, triomphe la pensée du bien? Ces jours-là, écouté des plus mal prévenus, on les fait bons de sa propre honnêteté et sympathiques, au moins à la passade, pour tout ce qui est droit, vrai et élevé.
Je ne me le dissimule pas pourtant, si par mon procédé on peut prétendre à quelque considération et à quelque notoriété oratoire, on ne fait pas très utilement la chasse aux portefeuilles, et l’on n’acquiert pas cette réputation d’homme pratique à laquelle il est devenu de mode de tant sacrifier aujourd’hui. Mais si à la longueur de mon bras je n’ai pas d’influence, à distance j’aurai ma portée, parce que la plupart du temps je parlerai par la fenêtre, hors de la sphère étouffée et rétrécie de la vie parlementaire, par-dessus la tête de ses passions mesquines et de ses petits intérêts. Or ce succès suffit aux desseins que paraît avoir sur moi la bienveillance paternelle. Ce que l’on semble désirer, c’est que je résonne et que je retentisse. Prise de ce point de vue, la politique a, ma foi! encore un côté artiste qui ne sera pas dans un désaccord trop apparent avec mon passé.
Maintenant venons à un autre propos, celui de ma passion née ou à naître pour madame de l’Estorade. Voici à ce sujet ta très judicieuse déduction. En 1837, lorsque tu partis pour l’Italie, madame de l’Estorade était encore en pleine fleur de beauté. Avec cette existence calme et abritée contre toute passion, qui a toujours été la sienne, il paraît peu probable que le travail de deux années ait pu beaucoup marquer sur elle, et la preuve que, pour cette privilégiée, le temps n’a pas dû marcher, c’est la bizarre et audacieuse insistance que j’ai mise à m’inspirer d’elle. Donc, si le mal n’est déjà fait, au moins faut-il m’en donner de garde; de l’admiration de l’artiste à celle de l’homme il n’y a qu’un pas, et l’histoire de feu Pygmalion se recommande à toute ma prudence.
D’abord, savant docteur et mythologue, on pourrait vous faire remarquer ceci. Sur place et beaucoup mieux posé que vous pour apprécier les dangers de la situation, le principal intéressé ne semble pas en prendre le moindre souci. M. de l’Estorade ne me fait qu’une querelle: il trouve mes visites trop rares, et ma discrétion, pour lui, c’est pure sauvagerie. Parbleu! un mari, vas-tu t’écrier, il est dans son rôle d’être le dernier à savoir qu’on courtise sa femme! Soit! Mais la haute renommée de vertu de madame de l’Estorade, mais cette raison froide et presque calculatrice qui, si souvent en elle, servit à pondérer la pétulance ardente et passionnée d’une autre personne qui te fut connue? Ne m’accorderas-tu pas d’ailleurs que poussé au degré de ferveur, j’ai presque dit de fanatisme, où il apparaît chez cette femme, l’amour des enfants doit être pour elle un préservatif infaillible?
Pour elle, bien. Mais ce n’est pas de sa tranquillité, c’est de la mienne que ton amitié s’occupe, et si Pygmalion n’était pas parvenu à animer sa statue, la belle vie que son amour lui faisait! A ta charitable sollicitude je pourrais répondre par mes principes, quoique le mot et la chose soient furieusement passés de mode; par un certain respect bête que j’ai toujours professé pour la foi conjugale; par la diversion bien naturelle que la grave entreprise où je suis sur le point de m’engager doit faire dans ma tête à toutes les légèretés d’imagination. Je pourrais te dire encore que, sinon par la hauteur du génie, au moins par toutes les tendances de mon esprit et de mon caractère, j’appartiens à cette forte et sérieuse école des artistes d’une autre époque, qui trouvant que l’art est long et la vie courte, ars longa et vita brevis, ne faisaient pas la faute de jeter à de sottes et plates intrigues leur temps et leur puissance de création. Mais j’ai mieux que tout cela à t’offrir. Puisque M. de l’Estorade ne t’a rien laissé ignorer des circonstances vraiment romanesques dans lesquelles ma rencontre s’est faite avec sa femme, tu dois savoir qu’un souvenir m’a jeté sur les pas de ce beau modèle. Eh bien! ce souvenir, en même temps qu’il m’attirait vers la belle comtesse, se trouve être tout ce que l’on peut supposer de plus efficace pour m’en tenir à distance. Ceci te paraît, n’est-ce pas, cruellement alambiqué et énigmatique, mais laisse un peu faire, je vais m’expliquer.
Si tu n’avais pas jugé convenable de rompre le fil qui pendant longtemps avait rattaché l’une à l’autre nos deux existences, je n’aurais pas aujourd’hui tant d’arriéré à reprendre; mais puisque, entre nous, tu as rendu une liquidation nécessaire, il faut, mon cher garçon, prendre ton parti de toutes mes histoires et savoir bravement écouter. En 1835, dernière année de mon séjour à Rome, je m’étais lié d’une intimité assez étroite avec un camarade de l’Académie nommé Desroziers. C’était un musicien, esprit distingué et observateur, qui probablement aurait été loin dans son art, s’il n’eût été enlevé par une fièvre typhoïde, l’année qui suivit mon départ. Un jour que l’idée nous avait pris de pousser jusqu’en Sicile une de ces excursions permises par le règlement de l’école, nous nous trouvâmes radicalement à sec, et comme nous nous promenions par les rues de Rome, occupés à chercher un moyen de remettre un peu de prospérité dans nos finances, nous vînmes à passer devant le palais Braschi. Ses portes grandes ouvertes donnaient accès à un va-et-vient de gens de toute sorte qui ne cessaient de sortir et d’entrer.--Parbleu! me dit Desroziers, c’est juste notre affaire! Et sans qu’il veuille m’expliquer où il me mène, nous voilà suivant cette foule et pénétrant avec elle dans le palais. Après avoir monté un magnifique escalier de marbre, et traversé une longue enfilade d’appartements assez pauvrement meublés, suivant la mode des palais romains qui ont tout leur luxe en plafonds, tableaux, statues et autres objets d’art, nous parvenons à une pièce entièrement tendue de noir et illuminée par quantité de cierges. C’était, tu l’as déjà compris, une chambre ardente; au milieu, sur une estrade couronnée d’un riche baldaquin, reposait une chose à la fois la plus hideuse et la plus grotesque que tu puisses te figurer. Imagine un petit vieillard dont les mains et le visage sont arrivés à un tel état de dessiccation, qu’auprès de lui une momie t’eût semblé étaler un appétissant embonpoint. Vêtu d’une culotte de satin noir, d’un habit de velours violet coupé à la française, d’un gilet blanc brodé d’or d’où s’échappe un énorme jabot de point d’Angleterre, ce squelette a les joues couvertes d’une couche épaisse de carmin qui fait d’autant ressortir le ton parcheminé du reste de la peau; puis, par-dessus une perruque blonde frisée à petites boucles, il est affublé d’un immense chapeau à plumes posé crânement sur l’oreille, de manière à provoquer, quoi qu’ils en aient, l’hilarité des visiteurs les plus respectueux.
Après un coup d’œil donné à cette ridicule et lamentable exhibition, préliminaire obligé des funérailles dans l’étiquette de l’aristocratie romaine:
--Voilà la fin! me dit Desroziers; maintenant viens-t’en voir le commencement. Cela dit, sans répondre à aucune de mes questions, parce qu’il avait à économiser un effet dramatique, il me mène au musée Albani, et me plaçant devant une statue qui représente Adonis couché sur une peau de lion:--Que te semble de cela? me dit-il.
--Ça? répondis-je après un premier coup d’œil, c’est beau comme l’antique.
--Antique comme moi! reprend Desroziers. Et sur un coin du socle il me fait lire la signature: Sarrasine 1758. (Voir Sarrasine.)
--Antique ou non, c’est un chef-d’œuvre, repris-je quand j’eus fini de contempler sous tous les aspects cette délicieuse création; mais ce chef-d’œuvre et la hideuse caricature que tu m’as mené voir tout à l’heure, comment cela nous conduit-il en Sicile?
--Moi, j’eusse d’abord commencé par demander ce que c’est que Sarrasine.
--Inutile, répondis-je; on m’avait déjà parlé de cette statue: elle m’était sortie de la mémoire, parce qu’à l’époque où j’étais venu pour la visiter, le musée Albani était fermé, comme disent les affiches de théâtre, pour cause de réparation. Sarrasine, on me l’a aussi expliqué, était un élève de Bouchardon, comme nous, pensionnaire du roi de Rome, où il mourut dans les six premiers mois qui suivirent son arrivée.
--Mais par qui, comment mourut-il?
--Probablement de maladie, repartis-je, sans me douter que je faisais là une sorte de réponse prophétique à l’adresse de celui auquel je parlais.
--Point du tout, répliqua Desroziers, les artistes n’ont pas une manière si bête de mourir, et il me donna les détails suivants: «Garçon de génie, mais homme de passions ardentes, Sarrasine, presque aussitôt après son arrivée à Rome, était tombé amoureux fou de la première cantatrice du théâtre d’Argentina, nommée la Zambinella. A l’époque où il s’était pris de cette passion, le pape ne permettait pas qu’à Rome les femmes parussent sur le théâtre; mais, par une opération chirurgicale également très connue et pratiquée en Orient, on tournait la difficulté. La Zambinella était un des plus merveilleux produits de cette industrie. Furieux d’apprendre où il avait fourvoyé son amour, Sarrasine, qui avant cette terrible lumière avait fait d’imagination la statue de sa maîtresse apocryphe, avait été sur le point de la tuer; mais elle était protégée par un haut personnage qui, prenant les devants, avait rafraîchi le sang du farouche sculpteur par deux ou trois coups de stylet sûrement dirigés. La Zambinella n’avait pas approuvé cette violence, mais elle n’en avait pas moins continué de chanter au théâtre d’Argentina et sur tous les théâtres de l’Europe en amassant une fortune princière.
»L’âge arrivé pour elle de quitter la scène, elle était devenue un petit vieillard coquet, timide, mais volontaire et capricieux comme une femme. Donnant toute l’affection dont il était capable à une nièce merveilleusement belle, il l’avait mise à la tête de sa maison: c’était la madame Denis de cet étrange Voltaire, et il la destinait à recueillir son immense héritage. Éprise d’un Français nommé le comte de Lanty, qui passait pour un chimiste très habile, sans que d’ailleurs on sût trop rien de ses antécédents, la belle héritière n’avait qu’à grand’peine obtenu de son oncle la permission d’épouser l’homme qu’elle avait distingué. Mais en donnant de guerre lasse les mains à ce mariage, l’oncle avait stipulé que sa nièce ne se séparerait pas de lui. Pour mieux assurer l’exécution de cet engagement, ne lui constituant pas de dot, il ne s’était point dessaisi de la moindre partie de sa fortune dont, au reste, il faisait jouir son entourage avec une grande générosité. Ennuyé partout, et sans cesse poussé par un invincible besoin de locomotion, le fantasque vieillard, traînant à sa suite le ménage dont, au moins viagèrement, il s’était ménagé le respect et l’affection, avait été successivement s’établir sur les points les plus éloignés du globe.
»En 1829, presque centenaire et tombé dans une sorte d’idiotisme qui néanmoins le laissait encore lucide quand il entendait de la musique, ou avait à traiter une question d’intérêt, avec les Lanty et deux enfants nés de leur mariage, il était venu s’installer dans un splendide hôtel du faubourg Saint-Honoré. Là tout Paris était venu, attiré par la beauté toujours éclatante de madame de Lanty, par les grâces naïves de sa fille Marianina, par la splendeur de fêtes vraiment royales, et par une incroyable senteur d’inconnu qu’exhalait l’atmosphère de ces mystérieux étrangers. Les commentaires surtout étaient infinis à l’endroit de ce petit vieillard qui, à la fois entouré de soins et d’égards et ayant l’air d’être tenu en chartre privée, se glissait parfois comme un spectre au milieu des routs somptueux dont on s’efforçait de le faire absent, et qu’il semblait prendre un malicieux plaisir à effarer de ses apparitions.
»Les coups de fusil de juillet 1830 avaient mis en fuite le fantôme, et en quittant Paris, au grand désespoir des Lanty, il avait voulu obstinément revoir Rome, sa ville natale, où sa présence avait ravivé tous les humiliants souvenirs de son passé. Mais Rome avait été sa dernière étape; il venait d’y mourir, et c’était lui que nous avions vu si ridiculement attifé dans la chambre ardente du palais Braschi, et lui encore que nous avions sous les yeux représenté dans tout l’éclat de sa jeunesse au musée Albani.»
Les détails que venait de me donner Desroziers étaient curieux sans doute, et d’ailleurs impossible de mieux dramatiser un contraste; mais comment cela nous menait-il en Sicile? Là était toujours la question.
--Tu as bien, me dit Desroziers, tout le talent qu’il faut pour faire une copie de cette statue?
--J’aime à le croire, au moins.
--Et moi, j’en suis sûr. Obtiens donc la permission du conservateur, et aussitôt mets-toi à l’œuvre; j’ai marchand pour cette copie.
--Et qui nous l’achètera?
--Parbleu, le comte de Lanty; je donne des leçons d’harmonie à sa fille, et quand j’aurai annoncé dans sa maison qu’il se prépare une belle copie de l’Adonis, on n’aura pas de repos qu’on n’en ait fait l’acquisition.
--Mais ceci n’aura-t-il pas l’air d’un chantage?
--Point du tout: dans le temps, les Lanty eux-mêmes ont fait faire par Vien une copie peinte, faute d’avoir pu acheter le marbre dont le musée Albani n’a voulu se dessaisir à aucun prix. Plusieurs essais de reproduction ont de même été demandés à la sculpture; tous ont échoué. Réussis, et tu seras payé de manière à faire quarante fois le voyage de Sicile, car tu auras contenté une fantaisie qui désespérait d’elle-même, et qui, l’argent donné, se croira encore ton obligée.
Deux jours après, le travail était commencé, et comme il était de mon goût, je le poussai assez chaudement pour qu’au bout de trois semaines, faisant, sous la conduite de Desroziers, invasion dans mon atelier, la famille de Lanty, en grand deuil, pût donner son attention à une esquisse très avancée. M. de Lanty dut me paraître bon connaisseur; il se déclara satisfait de mon œuvre. Favorite de son grand-oncle, et ayant eu dans son testament une mention particulière, Marianina, plus que tous les autres, parut heureuse du succès de ma tentative. Marianina était alors une fille de vingt et un ans; je ne t’en fais pas le portrait puisque tu connais madame de l’Estorade, avec laquelle sa ressemblance est frappante. Déjà musicienne accomplie, cette charmante fille avait pour tous les arts de remarquables dispositions. En venant de temps à autre dans mon atelier pour suivre les progrès de mon travail, qui, du reste, par suite d’un accident, ne fut pas terminé, il lui prit, comme à la princesse Marie d’Orléans, un goût de sculpture, et jusqu’au départ de la famille, qui eut lieu quelques mois avant qu’à mon tour je dusse quitter Rome, mademoiselle de Lanty reçut de moi des leçons.
J’étais à mille lieues de recommencer Saint-Preux ou Abeilard; mais, je dois le dire, c’était avec un rare bonheur que je communiquais ma science. Il y avait dans l’élève tant d’intelligence, tant de promptitude à profiter des moindres indications; Marianina était à la fois d’une humeur si enjouée et d’un jugement si mûr; sa voix, quand elle chantait, allait si profondément à l’âme, et à chaque instant, par les domestiques dont elle était adorée m’arrivait la connaissance de tant d’actions nobles, élevées, charitables, que, sans l’avertissement de son immense fortune qui me tenait à distance, j’aurais pu courir quelque chose de ce danger contre lequel tu entends me prémunir aujourd’hui. D’autre part, Marianina trouvait mon enseignement lumineux. Bientôt accepté dans la maison sur le pied d’une certaine familiarité, je pus m’apercevoir que ma belle élève ne paraissait pas se déplaire à ma conversation. Lorsque, pour elle et pour sa famille, il fut question d’aller de nouveau habiter Paris, tout à coup, découvrant au séjour de Rome des agréments infinis, elle témoigna un vrai regret de le quitter, et je crois, Dieu me le pardonne, qu’au moment où je pris congé d’elle, quelque chose comme une larme vint briller dans ses yeux.
Lors de mon retour à Paris, ma première visite fut pour l’hôtel de Lanty. Marianina était trop bien élevée et d’une nature trop bienveillante pour aller jamais avec personne jusqu’à la désobligeance et jusqu’au dédain; mais tout d’abord je m’aperçus qu’une allure singulièrement froide et contenue s’était substituée à la gracieuse et amicale liberté de ses manières. Ce qui me parut probable, c’est que le goût qu’elle avait pu montrer, je ne dis pas pour ma personne, mais pour ma conversation et pour mon esprit, avait été remarqué par son entourage. On devait lui en avoir fait la leçon, et elle me parut exécuter une sévère consigne, que d’ailleurs les façons rêches et peu accueillantes de monsieur et de madame de Lanty me laissèrent facilement supposer.
Quelques mois plus tard, au Salon de 1837, je crus avoir la confirmation de cet aperçu. J’avais exposé une statue qui fit quelque sensation. Autour de ma Pandore, constamment il y avait foule. Souvent perdu dans cette presse, je venais incognito savourer ma gloire et récolter mon succès comptant. Un vendredi, jour du beau monde, je vois de loin venir la famille de Lanty. La mère donnait le bras à un lion très connu, le comte Maxime de Trailles; Marianina avait pour cavalier son frère; quant à M. de Lanty qui, à son ordinaire, me parut assez soucieux, il était l’homme de la chanson de Marlborough, tu sais, celui qui ne porte rien. Par une habile manœuvre, pendant que mes gens travaillaient à percer la foule, je me glisse derrière eux de manière à pouvoir recueillir leur impression sans être aperçu. Nil admirari, ne trouver rien de beau, est l’instinct naturel de tout homme à la mode; aussi, après un examen très sommaire de mon œuvre, M. de Trailles commença-t-il à lui trouver les défauts les plus choquants; l’arrêt d’ailleurs fut rendu à voix haute et intelligible, de telle sorte que rien de son dispositif ne devait être perdu pour personne, dans l’étendue d’un certain rayon. Sentant d’autre manière, Marianina écouta le profond discoureur avec quelques haussements d’épaules; puis quand il eut fini:
--Quel bonheur! lui dit-elle, que vous soyez venu avec nous! Sans votre jugement si éclairé, j’étais capable, avec tout le bon public, de trouver cette statue admirable; vraiment c’est dommage que l’auteur ne soit pas là pour apprendre de vous son métier.
--Mais c’est que justement il est là, derrière vous, dit en riant à gorge déployée une grosse femme que je venais de saluer, une ancienne carrossière qui me loue la maison où est établi mon atelier.
L’instinct l’emporta sur la réflexion, et involontairement Marianina se retourna; quand elle m’aperçut, un pied de rouge s’étendit sur son visage, moi je n’eus que le temps de m’esquiver. Une fille qui prenait si vertement mon parti, et qui ensuite se montrait si troublée d’être surprise en cette bienveillance, ne devait pas décidément me voir avec déplaisir; et comme, en définitive, lors de ma première visite, je n’avais été que froidement accueilli, à la suite de l’exposition, nommé chevalier de la Légion d’honneur, je résolus de faire une nouvelle épreuve. Peut-être la distinction dont je venais d’être l’objet me vaudrait-elle cette fois un traitement meilleur du fier M. de Lanty. Reçu par un vieux domestique que Marianina affectionnait:
--Ah! monsieur, me dit-il, il s’est passé ici des choses bien tristes!
--Mais quoi donc? demandai-je vivement.--Je vais annoncer monsieur, fut sa seule réponse, et, un instant après, j’étais introduit dans le cabinet de M. de Lanty. Cet homme me reçut sans se lever et me salua de cette apostrophe:
--Je vous trouve courageux, monsieur, d’avoir eu la pensée de vous présenter ici.
--Mais je n’y avais pas encore été reçu de manière à croire que j’eusse besoin d’un si grand courage.
--Vous venez sans doute, continua M. de Lanty, chercher ce que vous avez eu la maladresse de laisser dans nos mains; je vais vous rendre, monsieur, cet objet galant. Et s’étant levé, il alla prendre dans un tiroir de son bureau un petit portefeuille élégant qu’il me présenta.
Comme je marquais une sorte de stupéfaction:--Ah! par exemple, ajouta-t-il, les lettres n’y sont pas; j’ai pensé que vous me permettriez de les garder.
--Ce portefeuille, des lettres, tout ceci, monsieur, est une énigme pour moi.
En ce moment entra madame de Lanty.--Que voulez-vous? lui demanda brusquement son mari.
--J’ai su, répondit-elle, que monsieur était ici, et comme je devais prévoir entre lui et vous une explication désagréable, je fais mon devoir de femme en venant pour m’interposer.
--Votre présence, madame, dis-je alors, n’aura pas de peine à me conseiller la plus parfaite modération, car évidemment ce qui se passe est le résultat de quelque malentendu.
--Ah! c’est trop fort! dit M. de Lanty en retournant au tiroir dont précédemment le portefeuille était sorti. Et un peu après, quand, avec brusquerie, il m’eut mis dans les mains un petit paquet de lettres liées par une faveur rose. Je pense, continua-t-il, qu’à ce coup le malentendu va cesser.
Je regardai ces lettres, elles n’étaient point timbrées de la poste et portaient toutes pour suscription: A monsieur Dorlange: ces trois mots écrits d’une main de femme qui m’était inconnue.--Vous êtes, monsieur, repris-je froidement, plus avancé que moi; vous avez en votre possession des lettres qui semblent m’appartenir, sans m’être jamais parvenues.
--Ma foi, s’écria M. de Lanty, il faut convenir que vous êtes un comédien admirable; jamais je n’ai vu jouer avec autant de naturel l’innocence et l’étonnement. Mais pendant qu’il prononçait cette phrase, madame de Lanty s’était adroitement placée derrière son mari, et par une pantomime suppliante et parfaitement significative, elle me conjurait d’accepter la position contre laquelle je me défendais.
Mon honneur était trop engagé, et je voyais vraiment trop peu clair à ce que je faisais, pour être disposé à me rendre du premier coup. Cherchant donc à m’orienter un peu:--Mais, monsieur, demandai-je, les lettres, de qui sont-elles donc? qui me les aurait adressées?
--De qui sont ces lettres? s’écria M. de Lanty, d’un accent qui quittait l’ironie pour tourner à l’indignation.
--Inutile de nier, monsieur, dit alors madame de Lanty, Marianina a tout avoué.
--Mademoiselle Marianina, répondis-je, m’aurait écrit ces lettres? Il y a alors quelque chose de bien simple: qu’on veuille me mettre en sa présence; de sa bouche, l’affirmation des faits les plus improbables sera tenue par moi pour la vérité.
--Le tour est galant, répliqua M. de Lanty, mais Marianina n’est plus ici, elle est dans un couvent, pour jamais à l’abri de vos entreprises et des entraînements de sa ridicule passion. Si c’est cela que vous êtes venu savoir, vous voilà renseigné. Maintenant brisons là, car je ne vous cache pas que ma patience, ma modération ont un terme si votre impudence n’en a pas.
--Monsieur! m’écriai-je avec émotion. Mais en voyant madame de Lanty faire le geste de me supplier à genoux, je pensai que peut-être l’avenir de Marianina était intéressé à l’attitude que je prendrais. M. de Lanty était d’ailleurs grêle, chétif; il approchait de la soixantaine et paraissait très consciencieusement convaincu de son outrage imaginaire: je ne relevai donc pas sa dure parole et me retirai sans autre incident. J’avais espéré que le vieux domestique par lequel j’avais eu comme un avant-goût de cette scène pourrait, à ma sortie, se trouver sur mon passage et me donner quelques explications; mais je ne le vis pas et restai livré sans lumière aucune à l’infini de mes suppositions.
Le lendemain matin, j’étais levé à peine, quand on vint m’annoncer M. l’abbé Fontanon (voir Une double famille). J’ordonne qu’on l’introduise, et bientôt je me trouve en présence d’un grand vieillard au teint bilieux, à la mine sombre et sévère, qui, ayant sans doute la conscience de son mauvais aspect, tâche de le racheter par tout le raffinement de la plus exquise politesse et par une apparence de doucereuse mais glaciale obséquiosité. Une fois qu’il eut pris place:
--Monsieur, me dit-il, madame la comtesse de Lanty m’a fait l’honneur de me donner la direction de sa conscience. J’ai su par elle une scène qui s’est passée hier entre vous et son mari. La prudence ne lui permettant pas de vous donner elle-même quelques explications auxquelles vous avez un droit incontestable, je me suis chargé de vous les transmettre, et c’est dans cet intérêt que vous me voyez ici.
--Je vous écoute, monsieur, me contentai-je de répondre.
--Il y a quelques semaines, reprit l’abbé, M. de Lanty fit l’acquisition d’une terre dans les environs de Paris, et, profitant des premiers beaux jours du printemps, il alla aussitôt s’y installer avec toute sa famille. M. de Lanty dort peu; et une nuit qu’il était éveillé sans avoir chez lui de lumière, il crut entendre un bruit de pas sous sa fenêtre, qu’il ouvrit aussitôt, en interpellant d’un: Qui va là? bien accentué, le visiteur nocturne, dont il croyait s’être avisé. Il ne s’était pas trompé; il y avait quelqu’un, quelqu’un qui ne répondit pas, et qui prit aussitôt la fuite, sans que deux coups de pistolet que lâcha aussitôt M. de Lanty produisissent aucun effet. D’abord on crut à une tentative de vol; mais cette version était peu probable; le château n’était pas meublé, les nouveaux propriétaires étaient venus y camper pour très peu de temps; les voleurs, qui d’ordinaire prennent langue, ne devaient donc pas s’attendre à y trouver beaucoup d’objets de valeur. D’ailleurs, un autre renseignement vint donner aux soupçons de M. de Lanty une direction tout autre. Il apprit que deux jours après son arrivée, un beau monsieur était venu prendre une chambre dans un cabaret du village avoisinant le château; que ce monsieur paraissait se cacher, et que plusieurs fois il était sorti la nuit; dès lors il ne s’agissait plus d’un voleur, mais bien d’un amoureux.
--Je ne sache pas, monsieur l’abbé, dis-je, en interrompant, de romancier qui conte mieux que vous.
J’espérais, par cette assimilation peu édifiante, décider le conteur à précipiter son allure, car tu comprends mon impatience d’arriver au fait.
--Il s’agit malheureusement, reprit l’abbé, d’une réalité sérieuse. Vous allez en juger. M. de Lanty depuis longtemps observait sa fille, chez laquelle des passions ardentes lui paraissaient prochainement devoir faire explosion. Vous-même, monsieur, d’abord à Rome, lui aviez donné quelques inquiétudes...
--Bien gratuites, monsieur l’abbé, interrompis-je.
--Oui, je sais que dans vos rapports avec mademoiselle de Lanty vous n’avez pas cessé d’être parfaitement convenable. D’ailleurs, le départ de Rome coupa court à cette première sollicitude; mais à Paris une autre personne parut vivement occuper notre jeune tête, et, d’un instant à l’autre, M. de Lanty se proposait d’avoir avec elle, à ce sujet, une explication. Or l’homme dont elle semblait éprise est un personnage audacieux, entreprenant, très capable de tout risquer pour compromettre une héritière. Interrogée sur la question de savoir si, par quelques légèretés, elle avait encouragé, ou du moins fait naître l’idée de l’insolente démarche dont on recherchait l’auteur, mademoiselle de Lanty eut une attitude à éloigner tous les soupçons.
--Je l’aurais juré! m’écriai-je.
--Attendez, reprit l’abbé. Une femme de chambre fut alors accusée, et aussitôt elle reçut ordre de quitter la maison. Le père de cette fille est un homme violent, et en rentrant chez lui, chargée de cette honte, elle devait s’attendre au traitement le plus rigoureux. Mademoiselle de Lanty, il faut lui rendre cette justice, eut un mouvement chrétien; elle ne voulut pas qu’une innocente payât pour elle: allant se jeter aux pieds de son père, elle lui avoua que la visite nocturne était réellement à son adresse, et sans l’avoir positivement autorisée, jusqu’à un certain point, elle ne s’en étonnait pas. Le nom de l’audacieux, aussitôt M. de Lanty le prononça, mais la coupable ne voulut pas convenir que son père fût dans la vérité, et en même temps elle refusa de substituer un autre nom à celui qu’elle désavouait. La journée passée dans cette lutte, M. de Lanty espéra la finir en chargeant sa femme de le remplacer là où il avait échoué. Il pensait avec raison que de mère à fille il y aurait plus d’expansion et de franchise. En effet, seule à seule avec madame de Lanty, Marianina finit par avouer que les soupçons de son père avaient porté juste; mais en même temps elle donna de sa réticence obstinée un motif qui ne laissait pas de mériter grande considération. L’homme dont elle avait encouragé les entreprises a eu dans sa vie plusieurs duels heureux. Il est posé par sa naissance sur un pied de parfaite égalité avec MM. de Lanty, vit dans le même monde, a, par conséquent, la chance continuelle de se rencontrer avec eux. De grands malheurs dès lors n’étaient-ils pas à craindre; le moyen que le père ou le fils supportassent sa présence sans lui demander compte d’une conduite si insultante à l’honneur de leur maison? Que faire alors? C’est à la jeune imprudente que vint cette idée: jeter à M. de Lanty un nom qui, en lui laissant toute sa colère, ne lui fît pas une nécessité de la vengeance.
--J’entends, interrompis-je, le nom d’un homme qui ne fût pas né, un personnage sans conséquence; un artiste, par exemple, un sculpteur ou autre faquin de cette espèce.
--Je crois, monsieur, reprit l’abbé, que vous prêtez à mademoiselle de Lanty un sentiment qui lui est bien étranger. Elle n’a, à mon avis, que trop d’entraînement vers les arts, et c’est peut-être ce qui a amené chez elle ce fatal bouillonnement de l’imagination. Ce qui la décida à se réfugier dans votre nom contre les désastres qu’elle entrevoyait, ce fut le souvenir des doutes que précédemment M. de Lanty avait eus à votre sujet; vous étiez pour elle un complice plus vraisemblable, je crois pouvoir assurer qu’elle ne vit rien au-delà.
--Mais enfin, monsieur l’abbé, ce portefeuille, ces lettres qui, dans la scène d’hier, ont joué un rôle si étrange?
--Tout cela est encore une invention de Marianina; et quoique dans la circonstance, les singulières ressources de son esprit aient été tournées à bien, c’est surtout par ce côté, si elle était restée dans le monde, que son avenir m’eût paru effrayant. Une fois convenu avec madame de Lanty que vous seriez donné pour le promeneur nocturne, il fallait entourer cet aveu des conditions les plus favorables pour en assurer le succès. Au lieu de le parler, cette terrible fille imagina de le mettre en action. Elle passa la nuit à écrire les lettres qui vous ont été montrées. Des papiers différents, l’écriture diversifiée avec soin, jusqu’à l’encre dont elle eut soin de modifier les teintes, rien ne fut oublié par elle. Ces lettres écrites, elles furent placées dans ce portefeuille que M. de Lanty ne lui connaissait pas; puis, après avoir fait flairer le tout à un chien de chasse que sa rare intelligence a investi du privilége de paraître dans les appartements, elle alla jeter ce singulier dépôt dans un des massifs du parc, et revint d’elle-même s’offrir aux impatientes investigations de son père. Pendant qu’entre eux recommençait un vif débat, paraît le chien rapportant à sa jeune maîtresse le portefeuille; en voyant un émoi admirablement bien joué, M. de Lanty s’empare de l’objet suspect, et tout alors lui paraît clair dans le sens de l’illusion qu’on a pris soin de lui ménager.
--Tous ces détails, demandai-je d’un air de très médiocre crédulité, vous ont été contés par madame de Lanty?
--Confiés, monsieur, et vous en avez vous-même hier éprouvé la vérité. Par votre résistance à en accepter la donnée, vous pouvez tout compromettre, et c’est pour cela que madame de Lanty est intervenue. Je suis chargé par elle de vous remercier de votre connivence, au moins passive, dans ce pieux mensonge; elle n’a pas cru pouvoir mieux vous témoigner sa profonde gratitude qu’en vous faisant connaître tout le secret et en le remettant à votre discrétion.
--Et mademoiselle Marianina? demandai-je.
--Ainsi que vous l’a dit M. de Lanty, elle a été immédiatement dirigée sur un couvent d’Italie. Afin d’éviter tout scandale, on lui a prêté la grâce d’une vocation subite pour la vie religieuse. Elle-même décidera de son avenir par l’attitude qu’elle gardera.
Quand mon amour-propre n’aurait pas eu tant à souffrir de la vérité de cette histoire, je l’eusse encore mise en doute, car ne te semble-t-elle pas bien romanesque? Depuis, une explication est survenue qui à toute force pourrait en donner la clef. Dernièrement le frère de Marianina a épousé une Allemande d’une famille grand-ducale. D’énormes sacrifices ont dû être demandés aux Lanty pour rendre possible une pareille alliance, et Marianina, avantagée par le testament de son grand-oncle, et ensuite exhérédée au moyen du couvent, n’aurait-elle pas fait les frais de cette union princière? Autre version: Marianina éprouverait réellement pour moi le sentiment qu’exprimaient ses lettres; elle aurait fait l’enfantillage de les écrire, sans toutefois les envoyer. Quelque fâcheux hasard les aurait fait découvrir dans ses mains; alors, pour la punir, non pas de les avoir écrites, mais de les avoir pensées, on l’aurait confinée dans un couvent, et moi, pour me dégoûter d’elle, on m’aurait bâti l’histoire de cet autre amour, où je joue le rôle peu agréable de paratonnerre.
Avec ces Lanty, tout est croyable; outre que le chef de cette famille m’a toujours paru un caractère d’une grande profondeur et capable au besoin des conceptions les plus noires, imagine ces gens ayant toute leur vie couché, pour ainsi dire, avec le secret d’une fortune dont l’origine est ignoble, ne doivent-ils pas s’être à la longue rompus à toute espèce d’intrigues, et crois-tu, de leur part, à quelque vergogne dans l’emploi des moyens? J’ajoute que l’officieuse intervention de l’abbé Fontanon autorise toutes les pensées mauvaises. J’ai pris mes renseignements sur lui: c’est un de ces méchants prêtres toujours empressés de s’ingérer dans les intérêts secrets des familles, et qui jadis brouilla le ménage de M. de Grandville, procureur général près la cour royale de Paris, sous la Restauration. Quoi qu’il en soit, le vrai et le faux de mes suppositions, je l’ignore, et, selon toute apparence, je l’ignorerai longtemps. Mais, tu le comprends, planant sur toutes ces ténèbres, la pensée de Marianina doit être pour moi un point lumineux qui, malgré moi, attire mon œil. Faut-il l’aimer? Faut-il la haïr et la mépriser? Voilà ce que je me demande tous les jours, et à ce régime d’incertitude, le souvenir d’une femme a bien plutôt, je crois, la chance de s’installer que celle de se perdre.
Maintenant, n’est-ce pas une diabolique combinaison que justement à mon ciseau on vienne demander une pâle fille des cloîtres?
Ma mémoire, en ce cas, ne devenait-elle pas de nécessité mon imagination, et pouvais-je inventer autre chose que l’obsédante image si profondément gravée dans mon esprit? Sur ce, survient une Marianina en chair et en os, et parce que, pour la plus grande commodité de son travail, l’artiste profite de cette faveur du hasard, il devra du même coup avoir opéré le transport de son cœur, et de plain-pied, à ma charmante élève mise encore en relief par la double auréole du fruit défendu et du mystère, se substituerait la glaciale madame de l’Estorade.
D’un mot il faut en finir avec toutes tes suppositions. L’autre jour, à rien n’a tenu qu’à sa prétendue rivale je contasse tout le roman de mademoiselle de Lanty. Si j’avais quelque prétention sur cette femme, qui ne sait rien aimer que ses enfants, c’était une belle cour, il faut en convenir, que je lui faisais avec mon récit!
Donc, pour nous résumer, l’opinion de M. Bixiou, je m’en soucie à peu près comme des roses de l’an passé. Donc, je ne sais pas si j’aime Marianina; mais je suis bien sûr de n’aimer point madame de l’Estorade. Voilà, ce semble, répondre franc et clair. Maintenant laissons faire l’avenir, qui est notre maître à tous.
XI.--LA COMTESSE DE L’ESTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.
Paris, mai 1839.
Chère madame, M. Dorlange vint hier soir pour nous faire ses adieux. Il part aujourd’hui pour Arcis-sur-Aube où il va faire l’inauguration de sa statue. C’est là aussi que les journaux de l’opposition le portent candidat. M. de l’Estorade prétend que la localité ne pouvait pas être plus mal choisie et qu’elle ne laisse à sa nomination aucune chance; mais ce n’est pas là la question.
M. Dorlange arriva chez moi de bonne heure; j’étais seule: M. de l’Estorade dînait chez le ministre de l’intérieur, et les enfants, qui dans la journée avaient fait une grande promenade, avaient eux-mêmes demandé à devancer l’heure habituelle de leur coucher. Le tête-à-tête interrompu par madame de la Bastie se trouvait donc tout naturellement renoué, et j’allais demander à M. Dorlange la continuation de l’histoire dont il ne m’a encore dit que les derniers mots, quand survint notre vieux Lucas m’apportant une lettre. Elle était de mon Armand; il me faisait savoir que depuis le matin il était très souffrant à l’infirmerie.
--Faites atteler, dis-je à Lucas, avec l’émoi que vous supposez.
--Mais, madame, me répond Lucas, monsieur a demandé la voiture pour huit heures et demie, et Tony est déjà parti.
--Alors ayez-moi une citadine.
--Je ne sais pas si j’en trouverai, me dit notre vieux serviteur, qui est l’homme aux difficultés; depuis un moment il tombe de l’eau.
Sans tenir aucun compte de cette remarque et sans plus penser à M. Dorlange, que je laisse assez empêché de se retirer avant d’avoir pris congé, je passe dans ma chambre à coucher pour mettre mon châle et mon chapeau. Ma toilette lestement faite, je reviens au salon, où je retrouve mon visiteur.
--Vous m’excuserez, monsieur, lui dis-je alors, de vous quitter si brusquement: je cours au collége Henri IV. Jamais je ne saurais passer une nuit dans l’anxiété où vient de me jeter une lettre de mon fils, m’annonçant que depuis ce matin il est à l’infirmerie.
--Mais, me répond M. Dorlange, vous ne vous rendez pas seule, en voiture de louage, dans un quartier perdu?
--Lucas m’accompagnera.
A ce moment rentre Lucas. Sa prédiction s’était réalisée; pas une voiture sur les places, il pleuvait à torrents. Le temps s’écoulait; déjà il était presque une heure indue pour se présenter au collége, où, après neuf heures, tout le monde est couché.
--Il faut prendre un parti, dis-je à Lucas; allez mettre des chaussures un peu fortes, et vous m’accompagnerez avec un parapluie.
Aussitôt je vis la figure de Lucas s’allonger; il n’est plus jeune, aime ses aises, et tous les hivers se plaint d’un rhumatisme. A plusieurs objections dont il s’avise coup sur coup, qu’il est bien tard, que nous allons révolutionner le collége, que je m’expose à prendre un rhume, que M. Armand ne doit pas être bien malade puisqu’il a pu écrire lui-même, il est clair que mon plan de campagne n’agrée pas du tout à mon vieux compagnon. M. Dorlange offre alors obligeamment de faire la course à ma place, et de venir me rendre compte; mais ce terme moyen n’arrangeait rien, j’avais besoin de voir moi-même pour être rassurée. L’ayant donc remercié:
--Voyons, Lucas, dis-je avec autorité, allez vous disposer, et revenez vite, car une chose est vraie dans toutes vos remarques: il se fait tard.
Mais, se voyant ainsi acculé, Lucas lève résolûment l’étendard de la révolte:--Il n’est pas possible, dit-il, que madame sorte à pied par un temps pareil, et je n’ai pas envie que monsieur me fasse une scène pour m’être prêté à une si singulière idée.
--Ainsi vous ne jugez pas à propos de m’obéir?
--Madame sait bien que pour quelque chose d’utile et de raisonnable je serais à ses ordres, fallût-il passer au milieu du feu!
--Sans doute, la chaleur est recommandée pour les rhumatismes, mais la pluie leur est contraire. Me tournant alors vers M. Dorlange, sans écouter la réponse du vieux réfractaire:--Puisque, lui dis-je, vous vous offriez à entreprendre seul ce voyage, j’ose espérer que vous voudrez bien ne pas me refuser votre bras.
--Je suis comme Lucas, répondit-il, je ne trouve pas cette promenade absolument indispensable; mais moi je n’ai pas peur d’être grondé par M. de l’Estorade, j’aurai donc l’honneur de vous accompagner.
Nous sortons; et tout en descendant l’escalier, je pensais, à part moi, que la vie est pleine d’occurrences singulières. Voilà un homme dont je ne suis pas sûre, qui, deux mois avant, manœuvrait autour de moi avec tout l’air d’un forban, et auquel je suis amenée à me livrer en toute confiance et dans des conditions qu’oserait à peine rêver l’amant le plus favorisé. La vérité est qu’il faisait un temps effroyable; nous n’avions pas marché cinquante pas que, malgré le vaste parapluie de Lucas, tenu par M. Dorlange de manière à m’abriter à ses dépens, nous étions inondés. Ici nouvelle quoique heureuse complication. Une voiture vient à passer; M. Dorlange interpelle le cocher, elle était vide. Dire à mon cavalier que je n’entendais pas permettre qu’il y montât avec moi était presque impossible. Outre que cette défiance eût été du dernier désobligeant, n’était-ce pas moi-même beaucoup me descendre que de la témoigner! Voyez pourtant, chère madame, comme il y a des pentes glissantes, et comme on peut dire que, depuis Énée et Didon, les averses ont toujours fait les affaires des amoureux! En voiture, on cause mal; le bruit des roues et des glaces fait qu’on est obligé d’élever la voix. D’ailleurs M. Dorlange me savait sous le coup d’une vive préoccupation; il eut donc le bon goût de ne pas prétendre à une conversation réglée, et de rompre seulement de temps à autre, par quelques phrases, un silence que la situation ne comportait pas non plus trop absolu.
Arrivés au collége, M. Dorlange, après être descendu pour me donner la main, comprend de lui-même qu’il ne doit pas entrer avec moi, et il remonte dans la voiture pour m’attendre. M. Armand m’avait fait la grâce d’une sorte de mystification. Sa grande indisposition se réduisait à un mal de tête qui, depuis le moment où il m’avait écrit, s’était même dissipé. Pour ordonner quelque chose, le médecin, qui l’avait vu dans la journée, avait prescrit une infusion de tilleul en lui disant que le lendemain il serait en état de retourner à ses études. J’avais pris une massue pour tuer une puce, et commis une manière d’énormité pour venir, à l’heure où tout le personnel bien portant était au lit depuis longtemps, voir monsieur mon fils encore debout, et faisant gravement, avec un des infirmiers, une partie d’échecs.
Au sortir de ma belle expédition, la pluie avait entièrement cessé, et un beau clair de lune argentait le pavé des rues lavées à grande eau et ne conservant plus trace de boue. J’avais eu le cœur si serré, que j’éprouvais le besoin de respirer le grand air. J’engageai donc M. Dorlange à renvoyer la voiture, et nous revînmes à pied. C’était lui faire la partie belle: du Panthéon à la rue de Varennes on a le temps de se dire bien des choses; mais M. Dorlange parut si peu disposé à abuser de la situation, que, prenant son texte de la frasque de M. Armand, il entama une dissertation sur le danger de gâter les enfants. Ce sujet ne m’est point agréable; il aurait dû s’en apercevoir à la façon un peu rêche dont je me prêtais à la conversation. Voyons, pensai-je, il faut pourtant en finir avec cette histoire toujours interrompue et qui ressemble à la fameuse histoire du chevrier de Sancho, laquelle avait pour spécialité de ne pouvoir être contée. Coupant donc court aux théories d’éducation:
--La confidence que vous aviez commencé de me faire, dis-je à mon grave interlocuteur, le moment, il me semble, ne serait pas mal choisi pour la reprendre. Ici nous sommes sûrs que personne ne viendra se jeter à la traverse.
--J’ai peur, me répondit M. Dorlange, d’être mauvais conteur; l’autre jour, j’ai dépensé toute ma verve à faire à Marie-Gaston le même récit.
--Mais cela, remarquai-je en riant, est contre votre théorie du secret, où un tiers seulement est de trop.
--Oh! Marie-Gaston et moi ne comptons que pour un; d’ailleurs il fallait bien répondre aux bizarres idées qu’il s’était faites à votre sujet et au mien.
--Comment! à mon sujet?
--Oui, il prétendait qu’à trop regarder le soleil, on reste ébloui de ses rayons.
--Ce qui veut dire, en parlant d’une manière moins métaphorique.
--Qu’attendu les étrangetés dont a été entouré pour moi l’honneur de votre connaissance, je pourrais bien être exposé à ne pas garder auprès de vous, madame, toute ma raison et tout mon sang-froid.
--Et votre histoire répond à cette visée de M. Marie-Gaston?
--Vous allez en juger, repartit M. Dorlange.
Alors, sans plus de préambule, il me fit un assez long récit que je ne vous transmets pas, chère madame, parce que, d’une part, il me paraît tout à fait indifférent à vos fonctions directoriales, et que, d’une autre, il implique un secret de famille qui engage ma discrétion beaucoup plus sérieusement que je ne l’avais d’abord supposé. En somme, ce qui résulte de cette histoire, c’est que M. Dorlange est amoureux de la femme qui avait posé dans son imagination pour la sainte Ursule; mais comme il faut ajouter que cette femme a bien l’air d’être à tout jamais perdue pour lui, il ne me sembla pas du tout impossible qu’à la longue il ne vînt à me transporter le sentiment qu’il paraît lui garder encore aujourd’hui. Aussi, quand après avoir fini son récit, il me demanda si je ne trouvais pas qu’il fût une réponse bien victorieuse aux appréhensions ridicules de notre ami:
--La modestie, lui répondis-je, me fait un devoir de partager votre sécurité; cependant on prétend qu’à l’armée beaucoup de projectiles tuent les gens par ricochet.
--Ainsi, vous me croyez coupable de l’impertinence que Marie-Gaston me fait l’honneur de redouter pour moi?
--Je ne sais pas si vous seriez un impertinent, repartis-je avec une pointe de sécheresse; mais pour peu que cette fantaisie vous tînt fort au cœur, je vous trouverais, je vous l’avoue, un homme fort à plaindre. La riposte fut vive:
--Eh bien! madame, me répondit M. Dorlange, ne me plaignez pas: selon moi, un premier amour est une vaccine qui dispense d’en gagner un second.
La conversation en resta là; le récit avait pris du temps et nous étions arrivés à ma porte. Je dus engager M. Dorlange à monter, politesse qu’il accepta en remarquant que M. de l’Estorade serait sans doute rentré et qu’il pourrait prendre congé de lui. Mon mari était en effet de retour. Je ne sais si, prenant les devants contre les reproches que j’étais en droit de lui adresser, Lucas s’était étudié à envenimer ma démarche, ou si, pour la première fois de sa vie, en présence de mon escapade maternelle, éprouvant un mouvement de jalousie, M. de l’Estorade se trouva d’autant moins maître de le cacher, que ce sentiment lui était moins familier. Toujours est-il qu’il nous fit la réception la plus verte, me disant qu’il était inouï qu’on eût l’idée de sortir à une pareille heure, par un pareil temps, pour aller prendre des nouvelles d’un malade, qui, annonçant lui-même sa maladie, montrait par là même que son indisposition n’avait pas la moindre gravité. Après l’avoir laissé pendant quelque temps être parfaitement inconvenant, trouvant qu’il était temps de couper court à cette scène:
--Enfin, lui dis-je d’un ton péremptoire, je voulais dormir cette nuit; je suis donc allée au collége par une pluie battante; m’en voilà revenue par un magnifique clair de lune et je vous prie de remarquer qu’après avoir bien voulu prendre la peine de m’accompagner, monsieur, qui nous quitte demain, a pris celle de remonter jusqu’ici afin de vous faire ses adieux.
J’ai habituellement trop d’empire sur M. de l’Estorade pour que ce rappel à l’ordre ne fît pas son effet; mais décidément je vis qu’il y avait dans son fait du mari mécontent, car ayant voulu faire de M. Dorlange une diversion, bientôt je m’aperçus que j’en avais fait une proie pour la mauvaise humeur de mon ogre de mari qui se tourna tout entière de son côté. Après lui avoir dit que chez le ministre où il venait de dîner il avait été fort question de sa candidature, M. de l’Estorade commença par lui distiller avec amour toutes les raisons qu’il avait de craindre pour lui un éclatant échec; que le collége d’Arcis-sur-Aube était un de ceux où le ministère était le plus sûr de son fait; qu’on avait envoyé là un homme d’une habileté rare, qui déjà, depuis plusieurs jours, travaillait l’élection et avait fait passer au gouvernement les nouvelles les plus triomphantes. Mais ce n’était là que des généralités auxquelles d’ailleurs M. Dorlange répondit avec une grande modestie et avec toute l’apparence d’un homme ayant d’avance pris son parti des fortunes diverses auxquelles pouvait être exposée son élection. M. de l’Estorade lui gardait un dernier trait qui, dans la situation donnée, devenait d’un effet merveilleux, puisque, du même coup, il atteignait le candidat et le galant, en supposant que galant il y eût.
--Écoutez, mon cher monsieur, dit M. de l’Estorade à sa victime, quand on court la carrière électorale, il faut se représenter qu’on met tout en jeu: sa vie publique comme sa vie privée. Dans votre présent, dans votre passé, les adversaires fouillent d’une main impitoyable, et malheur ma foi! à qui se présente avec le moindre côté véreux! Eh bien! je ne dois pas vous le cacher: ce soir chez le ministre, il a été fort question d’un petit scandale qui, très véniel dans la vie d’un artiste, prend tout à coup dans celle d’un mandataire du pays une proportion beaucoup plus grave. Vous me comprenez: je veux parler de cette belle Italienne installée dans votre maison; prenez-y garde, il pourrait bien vous être demandé compte par quelque électeur puritain de la moralité plus ou moins problématique de sa présence chez vous.
La réplique de M. Dorlange fut très digne.
--A ceux, répondit-il, qui pourraient avoir la pensée de m’interroger sur ce détail de ma vie privée, je ne souhaite qu’une chose: c’est de n’avoir pas dans la leur un plus mauvais souvenir. Si déjà durant notre trajet du collége ici, je n’avais pas assommé madame d’une interminable histoire, je vous conterais, monsieur le comte, celle de ma belle Italienne, et vous verriez que sa présence chez moi ne doit rien me faire perdre de l’estime que jusqu’ici vous avez bien voulu me témoigner.
--Mais, repartit M. de l’Estorade se radoucissant tout à coup en apprenant que notre longue course s’était employée à raconter des histoires, vous prenez mon observation bien au tragique! Moi-même, je vous le disais tout à l’heure: qu’un artiste ait chez lui un beau modèle, il n’y a rien là que de très naturel, mais ce n’est pas un meuble à l’usage de messieurs les hommes politiques.
--Ce qui paraît être mieux à leur usage, reprit avec une certaine animation M. Dorlange, c’est le parti que l’on peut tirer d’une calomnie acceptée avec un mauvais empressement et avant toute vérification. Du reste, loin de craindre une explication sur le sujet dont vous m’entretenez, je la désire, et le ministère me rendrait grand service en chargeant cet agent si merveilleusement habile, qu’il a placé sur mon chemin, de soulever devant les électeurs cette délicate question.
--Enfin, vous partez demain? demanda M. de l’Estorade, voyant qu’il s’était engagé dans une voie où, au lieu de ménager de la confusion à M. Dorlange, il lui avait au contraire fourni l’occasion de répondre avec une certaine hauteur de ton et de paroles.
--Oui, et d’assez bonne heure, en sorte que je vais avoir l’honneur de prendre congé de vous, car j’ai encore quelques préparatifs à terminer.
Là-dessus M. Dorlange se leva, et après m’avoir adressé un salut assez cérémonieux, sans donner la main à M. de l’Estorade qui, de son côté, ne la lui tendit pas, il sortit de l’appartement.
Pour éviter une explication qui entre nous était inévitable:--Ah çà! qu’avait donc Armand? demanda M. de l’Estorade.
--Ce qu’avait Armand importe peu, répondis-je, et vous vous en êtes douté en me voyant revenir sans lui, et ne pas témoigner la moindre émotion. Mais ce qui serait plus intéressant à savoir, c’est ce que vous-même avez ce soir, car jamais je ne vous vis si à contre-temps, si aigre et si désobligeant.
--Quoi! parce que j’ai dit à un candidat ridicule qu’il devait prendre le deuil de sa députation?
--D’abord ce n’était pas un compliment à faire, et dans tous les cas, le moment était mal choisi avec un homme auquel mon émoi maternel venait d’imposer une atroce corvée.
--Je n’aime pas les officieux, répliqua M. de l’Estorade en haussant beaucoup plus le ton qu’il ne le fait d’ordinaire avec moi. Après tout, si ce monsieur ne s’était pas trouvé là pour vous offrir son bras, vous n’eussiez pas fait cette inconvenante promenade.
--Vous vous trompez, et je l’eusse faite d’une façon plus inconvenante encore, car j’eusse été seule au collége, vos gens étant ici les maîtres et ayant refusé de m’accompagner.
--Mais enfin, vous admettez bien que si quelqu’un vous eût rencontrée à neuf heures et demie du soir, dans le quartier du Panthéon, bras dessus, bras dessous, avec M. Dorlange, la chose eût au moins paru singulière.
Ayant l’air de découvrir ce que je savais depuis une heure:--Mon Dieu, monsieur, m’écriai-je, après quinze ans de mariage me feriez-vous pour la première fois l’honneur d’être jaloux? Alors je m’explique que, malgré votre respect pour les convenances, vous ayez profité de ma présence pour entreprendre M. Dorlange sur le sujet assez peu convenable de cette femme que l’on croit sa maîtresse; c’était de la bonne perfidie bien noire, et vous jouiez à le ruiner dans mon esprit.
Ainsi percé à jour, mon pauvre mari battit la campagne et n’eut enfin d’autre ressource que celle de sonner Lucas, auquel il fit une rude semonce; cela mit fin à l’explication. Toutefois, quoique ayant remporté cette facile victoire, les grands petits événements de cette soirée ne me laissent pas moins sous une détestable impression. Je revenais contente, je croyais savoir enfin à quoi m’en tenir avec M. Dorlange. Pour être franche, je ne dois pas vous cacher qu’au moment où il me jeta son fameux: Ne me plaignez pas, comme les femmes sont toujours un peu femmes, j’avais senti comme un petit froissement à mon amour-propre; mais, tout en montant l’escalier, je m’étais dit que la manière vive et accentuée dont était partie cette parole devait lui prêter grande créance. C’était bien la naïve et franche explosion d’un sentiment vrai; ce sentiment ne s’adressait pas à moi, il se portait énergiquement ailleurs. Je devais donc être pleinement rassurée.
Mais que pensez-vous de cette habileté conjugale qui, en voulant compromettre auprès de moi un homme dont je ne m’étais que trop occupée, lui fournit l’occasion de paraître dans un plus beau jour, et de s’y donner un nouveau relief? Car, il n’y avait pas à s’y méprendre, l’espèce d’émotion avec laquelle M. Dorlange a repoussé l’insinuation dont il se voyait l’objet, était le cri d’une conscience qui vit en paix avec elle-même, et qui sent le moyen de confondre la calomnie. Alors, chère madame, je vous le demande, quel est donc cet homme dont on ne peut trouver le côté vulnérable, et qu’en deux ou trois circonstances nous avons vu héroïque, et cela presque sans qu’il ait l’air de s’en apercevoir, comme s’il n’habitait jamais que les hauteurs, et que la grandeur fût son élément? Comment, en dépit de toutes les apparences contraires, cette Italienne ne lui serait rien? Ainsi, au milieu de nos petites mœurs étiolées, il se trouverait encore des caractères assez forts, pour courir sur le penchant des occasions les plus périlleuses, sans jamais y tomber! Quelle nature que celle qui peut ainsi traverser tous les buissons sans y rien laisser de sa laine! Et de cet homme si exceptionnel, je pensais à faire un ami!
Oh! que je ne m’y jouerai pas! qu’il vienne enfin à s’assurer, ce Dante Alighieri de la sculpture, que sa Béatrice ne lui sera jamais rendue et que, tout à coup, comme déjà il l’a fait une fois, il se retourne de mon côté; mais que deviendrai-je? Est-on jamais assurée contre la puissance de fascination que doivent exercer de pareils hommes? Comme disait M. de Montiveau à la pauvre duchesse de Langeais, non-seulement: il ne faut pas toucher à la hache, mais il faut encore soigneusement s’en tenir à distance, de peur qu’un des rayons de ce fer poli et brillant ne vienne à vous frapper dans les yeux. Heureusement voilà M. de l’Estorade déjà mal disposé pour ce dangereux homme; mais qu’il soit tranquille, M. le comte, j’aurai soin d’entretenir et de cultiver ce germe d’hostilité naissante. Après cela, si M. Dorlange venait à être nommé, lui et mon mari seront dans deux camps opposés, et la passion politique, Dieu merci! a souvent coupé court à des intimités plus anciennes et mieux installées que celle-ci. Mais il est le sauveur de votre fille; mais vous aviez peur d’être aimée, et il ne songe pas à vous; mais c’est un homme distingué par l’esprit et par la hauteur des sentiments, et auquel vous n’avez pas un reproche à adresser? Des raisons que tout cela! chère madame, suffit qu’il me fait peur. Or, quand j’ai peur, je ne discute, ni ne raisonne, je regarde seulement si j’ai encore assez de jambes et d’haleine, et tout naïvement je me mets à fuir jusqu’à ce que je me sente en sûreté.
XII.--DORLANGE A MARIE-GASTON.
Paris, avril 1839.
En rentrant de chez les l’Estorade, auxquels j’étais allé faire mes adieux, je trouve, cher ami, la lettre par laquelle tu m’annonces ta très prochaine arrivée.
Je t’attendrai toute la journée de demain, mais le soir, sans plus de remise, je me mets en route pour Arcis-sur-Aube, où d’ici à une huitaine se sera fait le dénoûment de mon imbroglio politique.
Quels tenants et aboutissants je puis avoir dans cette cité champenoise que j’aspire, à ce qu’il paraît, à représenter; sur quel concours et sur quel appui je dois compter; en un mot, qui s’est occupé de faire mon lit électoral? tout cela, je l’ignore aussi parfaitement que l’an passé, à l’époque où, pour la première fois, je reçus la nouvelle de ma vocation parlementaire. Il y a quelques jours seulement, j’ai reçu, timbrée de Paris, cette fois, et non plus de Stockholm, une communication émanant de la chancellerie paternelle. A voir la teneur de ce document, je ne serais pas étonné quand les éminentes fonctions remplies dans une cour du Nord par le mystérieux auteur de mes jours seraient tout simplement celles de caporal prussien; car il est impossible de faire passer des instructions sur un ton plus impératif, plus péremptoire, et en s’ingéniant aussi désespérément des plus minutieux détails.
La note porte pour titre, en vedette:
CE QUE DOIT FAIRE MONSIEUR MON FILS.
Au reçu de la présente, je dois mettre en route la sainte-Ursule, présider moi-même à l’emballage et à la mise en caisse, et ensuite adresser par le roulage accéléré, à la mère Marie-des-Anges, supérieure de la communauté des dames Ursulines d’Arcis-sur-Aube (AUBE). Tu comprends: en effet, sans cette indication supplémentaire, on pourrait croire qu’Arcis-sur-Aube est situé dans le département de la Gironde ou dans le département du Finistère. Je dois ensuite faire un marché avec le commissionnaire expéditeur, pour que le colis (ma sainte Ursule devient un colis) soit déchargé expressément à la porte de la chapelle du couvent. Puis, ordre m’est intimé de suivre à très peu de jours de distance, de manière à être rendu pour le plus tard, le 2 mai, audit Arcis-sur-Aube. Tu vois: la chose se traite militairement, si bien qu’au lieu de demander un passe-port, j’eus un moment l’idée de passer au bureau de l’intendance militaire, afin de me faire délivrer une feuille de route, et de voyager par étapes à trois sous par lieue.
L’hôtel où je dois descendre est prévu et indiqué. Je suis attendu à l’Hôtel de la Poste; ainsi, j’aurais eu plus de goût pour les Trois Maures ou le Lion d’argent qui doivent se trouver à Arcis comme ailleurs, impossible de me passer cette fantaisie. Enfin, j’ai commandement, la veille de mon départ, de faire annoncer dans les journaux dont je dispose, que je me présente comme candidat dans l’arrondissement électoral d’Arcis-sur-Aube (Aube), mais en évitant de faire une profession de foi qui serait à la fois inutile et prématurée. Reste une injonction qui, tout en m’humiliant un peu, ne laisse pas de me donner quelque foi dans tout ce qui m’arrive. Le matin même de mon départ, je passerai chez les frères Mongenod et j’y retirerai une nouvelle somme de deux cent cinquante mille francs, qui doit y être déposée à mon nom: mettre le plus grand soin, ajoutent mes instructions, en transportant cet argent de Paris à Arcis-sur-Aube, à ce qu’il ne soit ni perdu ni volé.
Que penses-tu, cher ami, de ce dernier article? Cette somme doit être déposée: elle pourrait donc ne pas l’être, et si elle n’y était pas? Et puis qu’en ferai-je à Arcis? Je vais donc aborder mon élection à la façon anglaise, c’est pour cela sans doute qu’une profession de foi serait inutile et prématurée. Quant à la recommandation de ne perdre, ni de ne me laisser voler la somme dont je serai porteur, ne trouves-tu pas qu’elle me rajeunit d’une façon bien extraordinaire? Depuis que je l’ai vue écrite, il me prend comme des envies de téter mon pouce et de me commander un bourrelet; mais, monsieur mon père a beau, par toutes ses façons singulières, me mettre l’esprit à la torture, n’était le respect que je lui dois, je m’écrierais, comme Bazile, en parlant du comte Almaviva: «Ce diable d’homme a toujours les poches pleines d’arguments irrésistibles.» Je me laisse donc aller, les yeux fermés, au courant qui m’entraîne et, nonobstant la nouvelle de ta venue prochaine, demain matin, après être passé chez les frères Mongenod, je me mets vaillamment en route, me représentant la stupéfaction des gens d’Arcis, quand ils vont me voir tout à coup tomber au milieu d’eux à peu près comme ces diablotins qu’un ressort fait jaillir d’une boîte à surprise.
A Paris, j’ai déjà produit mon effet: le National, hier matin, annonçait ma candidature dans des termes les plus ardents, et il paraît que ce soir, chez le ministre de l’intérieur, où dînait M. de l’Estorade, j’aurais été fort longuement tenu sur le tapis. Il faut se hâter d’ajouter, toujours selon M. de l’Estorade, que l’impression générale aurait été la certitude de mon insuccès. Tout au plus, dans l’arrondissement d’Arcis, le ministère aurait pu craindre une nomination centre-gauche; quant au parti démocratique que je prétends représenter, on ne peut pas même dire que là il existe; mais au candidat centre-gauche il a été mis bon ordre par l’envoi d’un courtier de l’espèce la plus alerte et la plus déliée, et au moment où je lance mon nom en ballon perdu, l’élection dans le sens conservateur serait déjà assurée. Au nombre des éléments de ma défaite inévitable, M. de l’Estorade a daigné mentionner un détail relativement auquel, cher ami, je m’étonne bien que tu ne m’aies pas adressé un peu de morale; car c’était une des plus agréables calomnies mises en circulation dans le salon Montcornet par le très honoré et très honorable M. Bixiou. Il s’agit d’une superbe Italienne que j’aurais ramenée d’Italie, et avec laquelle je vivrais dans la situation du monde la moins canonique. Voyons, qui t’a empêché de me demander les explications que semblait comporter la matière? As-tu trouvé le cas tellement honteux que tu aies craint d’offenser ma pudeur, en m’en disant seulement un mot? ou bien as-tu dans ma moralité une confiance assez entière pour n’avoir pas même besoin d’être édifié à cet endroit? Je n’ai pas eu le loisir d’entrer avec M. de l’Estorade dans les explications qui eussent été nécessaires, et je n’ai de même pas le temps de te les offrir ici spontanément. Si donc je te parle de ce petit incident, c’est pour arriver à une remarque que je crois avoir faite, et dont je te charge de vérifier le bien jugé une fois que tu seras ici. J’ai comme une idée qu’il ne serait pas agréable à M. de l’Estorade de me voir réussir dans ma campagne électorale. Jamais il n’avait donné grande approbation à mes projets de ce sens, et toujours par des considérations, toutes prises, il est vrai, du point de vue de mon intérêt, il s’était efforcé de m’en détourner. Mais aujourd’hui que l’idée a gagné de la consistance et qu’il va jusqu’à en être parlé dans les salons ministériels, notre gentilhomme tourne à l’aigre, et en même temps qu’il se fait une maligne joie d’augurer pour moi un échec, le voilà m’accostant avec une charmante petite infamie, sous laquelle il entend m’enterrer d’amitié.
Pourquoi cela? Je vais te le dire: c’est que, tout en étant mon obligé, le cher homme, de par la hauteur de sa position sociale, se sentait sur moi une supériorité dont mon entrée à la Chambre le déposséderait aussitôt, et, cette supériorité, il ne lui est pas agréable d’y renoncer. Après tout, qu’est-ce qu’un artiste, fût-il homme de génie, auprès d’un pair de France, d’un personnage qui met la main à la direction de la grande chose politique et sociale, d’un homme qui approche le roi et les ministres, et qui aurait le droit, si, par impossible, une telle audace pouvait lui prendre, de déposer une boule noire contre le budget? Eh bien! cet homme, ce privilégié, comprend-on que je veuille l’être à mon tour et avec plus d’importance et d’autorité dans cette insolente Chambre élective? Cela n’est-il pas criant de fatuité et d’outrecuidance? et dès lors voilà M. le comte furieux.
Ce n’est pas tout. MM. les hommes politiques patentés ont une marotte, celle d’avoir été initiés par une longue étude à une certaine science soi-disant ardue qu’ils appellent la science des affaires, et qu’eux seuls, comme les médecins la médecine, ont le droit de savoir et de pratiquer. Ils ne souffrent donc pas volontiers que, sans avoir pris ses licences, un faquin de premier venu, un journaliste, par exemple, moins que cela, un artiste, un tailleur d’images, ait la prétention de se glisser dans leur domaine et d’y prendre la parole à leur côté. Un poëte, un artiste, un écrivain, peuvent être doués de facultés éminentes, on veut bien en convenir; le métier même de tous ces gens les suppose, mais ce ne sont pas des hommes d’État. Chateaubriand lui-même, quoique posé mieux qu’aucun d’entre nous, pour se faire faire une place dans cet olympe gouvernemental, s’est vu néanmoins mis à la porte, et un matin, un petit billet très concis, signé Joseph de Villèle, l’a renvoyé comme il convenait à René, Atala, et autres futilités littéraires. Je sais bien que le temps et cette grande fille posthume de nous-mêmes que nous appelons la Postérité, finissent, en résultat, par faire bonne justice et par remettre chaque chose en son lieu. Vers l’an 2039, si le monde daigne durer jusque-là, on saura bien encore, je crois, ce qu’en 1839 étaient Canalis, Joseph Bridau, Daniel Darthez, Stidman et Léon de Lora; tandis qu’un nombre infiniment petit de gens saura qu’à cette même époque, M. le comte de l’Estorade était pair de France et président de Chambre à la Cour des comptes; M. le comte de Rastignac, ministre des travaux publics; et M. le baron Martial de la Roche-Hugon, son beau-frère, diplomate et conseiller d’État en service plus ou moins extraordinaire.
Mais en attendant cette classification tardive et ce lointain redressement, je ne trouve pas mauvais que de temps à autre on fasse connaître à ces grands hommes de gouvernement, qu’à moins de s’appeler Richelieu ou Colbert, on est exposé à toutes les concurrences et forcé de les accepter. Aussi, par ce côté taquin, je prends goût à mon entreprise, et si je viens à être nommé, à moins que tu m’affirmes que, ce soir, j’ai pris de travers le procédé Estorade, je trouverai bien l’occasion de lui faire sentir à lui et aux autres, qu’on peut, quand on le veut bien, enjamber les clôtures de leur petit parc de réserve et s’y carrer comme leur égal.
Mais c’est beaucoup, cher ami, te bavarder de moi et ne point penser aux tristes émotions qui t’attendent à ton retour ici. Comment les supporteras-tu? au lieu de les détourner de toi, n’iras-tu pas complaisamment à leur rencontre, et ne prendras-tu pas un triste plaisir à raviver leur âcreté? Mon Dieu! je te dirai de ces grandes douleurs ce que je te disais, il n’y a qu’un moment, de nos grands hommes de gouvernement: qu’il faut les considérer dans le temps et dans l’espace où elles deviennent insaisissables, imperceptibles, et où il n’est pas plus tenu compte à l’homme, quand la biographie s’empare de lui, que des cheveux tombés de sa tête, à sa toilette de chaque matin.
L’adorable insensée, avec laquelle tu as passé conjugalement trois années d’ivresse, avait cru mettre la main où était la mort qui, riant de ses arrangements, de ses projets, de ses raffinements, de ses habiletés à parer la vie, l’a brutalement et brusquement saisie. Toi, tu es resté, avec la jeunesse, les dons de l’intelligence, et ce qui est une force, ne t’y trompe pas, un désillusionnement profond et prématuré. Que ne fais-tu comme moi, que ne viens-tu me rejoindre dans l’arène politique? Nous serions deux alors pour le dessein que je médite, et l’on verrait ce que c’est que deux hommes décidés et énergiques formant en quelque sorte un attelage, et tirant ensemble au rude collier de la justice et de la vérité.
Mais trouves-tu que j’aie par trop la prétention de devenir épidémique et d’inoculer à tout venant ma fièvre jaune parlementaire, reviens au moins à la carrière des lettres où déjà tu avais marqué ta place, et demande à ton imagination de te faire oublier ton cœur qui te parle trop du passé. Pour mon compte, je ferai autour de toi tout le bruit que je pourrai, et dût la continuation de notre correspondance prendre sur mon sommeil, pour te distraire bon gré mal gré, je te tiendrai avec soin au courant de toutes les péripéties du drame dans lequel je vais m’engager.
Arrivant à Paris sans logement arrêté d’avance, tu serais bien l’homme du temps d’autrefois, si tu voulais prendre chez moi ton gîte, au lieu d’aller t’installer à Ville-d’Avray, dont je trouve le séjour mauvais et dangereux pour toi. Tu jugerais toi-même de ma belle gouvernante et verrais à quel point elle a été calomniée et méconnue. Tu serais aussi plus près de l’Estorade, dont j’attends pour toi de grandes consolations; enfin, ce serait là une charmante expiation de tous les torts involontaires que tu as pu avoir avec moi. A tout hasard, j’ai donné mes instructions en conséquence, et ta chambre t’attend. Le quartier perdu où je loge te sera une transition avec le Paris bruyant et infernal auquel je me doute bien que tu auras de la peine à te réhabituer. Je ne loge pas loin de cette rue d’Enfer où nous demeurions jadis de compagnie, et où nous avons eu de si bons moments. Que de rêves, que de projets alors et combien peu la vie réelle en a ratifié! Notre songe le plus habituel, c’était la gloire, et celui-là seul dont elle ait paru ne pas vouloir nous faire banqueroute, nous le désertons nous-mêmes: toi pour souffrir et pleurer, moi pour courir après une vaporeuse filiation dont je ne sais si j’aurai un jour beaucoup à me féliciter. Pendant que le flot toujours changeant de l’existence a tout emporté, nos digues, nos jardinets, nos rosiers en boutons, nos maisonnettes, une seule chose est restée à l’ancre: notre vieille et sainte amitié; n’y fais plus d’avarie, je t’en conjure, mon cher enfant prodigue, et ne t’expose pas à te brouiller avec la cour du Nord, dont je serai peut-être un jour le Suger ou le Sully.
P. S. Tu n’es pas encore arrivé, cher ami, et je ferme ma lettre qui te sera remise par ma gouvernante, quand tu te présenteras à mon domicile, car je compte bien que ta première visite sera pour moi; tu ne sauras pas encore, par conséquent, que je suis absent. Je suis allé ce matin chez les frères Mongenod; les deux cent cinquante mille francs y étaient, mais avec l’accompagnement d’une circonstance bien extraordinaire: l’argent était au nom de M. le comte de Sallenauve, dit Dorlange, statuaire, rue de l’Ouest, 42. Ainsi, malgré une désignation qui jusqu’ici n’avait jamais été la mienne, la somme en mes mains était bien à destination, et elle m’a été payée sans difficulté. J’ai eu assez de présence d’esprit en face du caissier pour ne pas paraître trop stupéfait de mon nouveau nom et de mon nouveau titre; mais j’ai vu en particulier M. Mongenod l’aîné, homme qui jouit dans la Banque de la plus belle réputation, et avec lui je me suis ouvert de mon étonnement, en lui demandant les explications qu’il serait en mesure de me donner. Il n’a pu m’en fournir aucune: l’argent lui est venu par un banquier hollandais, son correspondant à Rotterdam, et il n’en sait pas plus long. Ah ça! que se passe-t-il! Vais-je être noble maintenant? le moment est-il venu pour mon père de se manifester? Je pars dans un émoi et dans une anxiété que tu comprends. Jusqu’à nouvel ordre, je t’adresserai tes lettres chez moi; si tu ne te décides pas à y loger, fais-moi bientôt connaître ton adresse, car il me semble que nous allons avoir beaucoup de choses à nous dire. Aucune confidence, je te prie, aux l’Estorade, et tout ceci bien entre nous.
XIII.--DORLANGE A MARIE-GASTON.
Arcis-sur-Aube, 3 mai 1839.
Cher ami, hier soir, à sept heures, par-devant maître Achille Pigoult, notaire royal à la résidence d’Arcis-sur-Aube, ont eu lieu les obsèques et enterrement de Charles Dorlange, qui bientôt après, comme un papillon sorti de sa nymphe, s’est élancé dans le monde, sous le nom et la figure de Charles de Sallenauve, fils de François-Henri-Pantaléon Dumirail, marquis de Sallenauve. Suit l’historique des faits qui ont précédé cette brillante et glorieuse transformation.
Parti dans la soirée du 1er mai de Paris que je laissais livré à toutes les joies officielles de la saint Philippe, le lendemain dans l’après-midi, conformément à la prescription paternelle, je faisais mon entrée dans la ville d’Arcis. A la descente du coupé, tu penses bien que mon étonnement ne fut pas médiocre, en apercevant dans la rue, où venait de s’arrêter la diligence, cet insaisissable Jacques Bricheteau que je n’avais pas entrevu depuis notre fatale rencontre de l’île Saint-Louis. Cette fois, au lieu de procéder à la manière du chien de Jean de Nivelle, je le vois venir à moi, le sourire sur les lèvres, et il me tend la main en disant:
--Enfin, cher monsieur, nous sommes à peu près au bout des mystères, et bientôt, je l’espère, vous ne croirez plus avoir à vous plaindre de moi. En même temps, ayant l’air de céder à une pressante sollicitude:
--Vous apportez l’argent? me demande-t-il.
--Oui, répondis-je, ni perdu, ni volé. Et je tire de ma poche un portefeuille contenant les deux cent cinquante mille francs en billets de banque.
--Très bien! dit Jacques Bricheteau. Maintenant nous allons à l’hôtel de la Poste où vous savez sans doute par qui vous êtes attendu?
--Mais non, vraiment, repartis-je.
--Vous n’avez donc pas remarqué la qualification sous laquelle la somme vous est parvenue?
--Au contraire, cette étrangeté m’a tout d’abord frappé, et j’avoue qu’elle a beaucoup fait travailler mon imagination.
--Eh bien! tout à l’heure nous allons complétement déchirer le voile dont nous avions eu soin de vous lever un coin pour que vous n’alliez pas trop brusquement vous heurter contre le grand et heureux événement près de s’accomplir dans votre vie.
--Mon père serait ici? Je fis cette question avec vivacité, mais sans pourtant ressentir le trouble profond dont l’idée d’aller embrasser une mère m’eût probablement pénétré.
--Oui, répondit Jacques Bricheteau, votre père vous attend, mais je dois vous prémunir contre une nuance probable de son accueil. Le marquis a beaucoup souffert; la vie de cour que depuis il a menée, l’a habitué à rendre peu extérieures ses impressions; d’ailleurs, en tout, il a horreur de ce qui peut rappeler l’allure bourgeoise; ne vous étonnez donc pas de la réception froidement digne et aristocratique, qu’il pourrait être disposé à vous faire: c’est un bon homme au fond et que vous apprécierez mieux quand vous le connaîtrez.
Voilà, pensais-je, des préparations tout juste rassurantes, et comme déjà, de moi-même, je ne me sentais pas très ardemment disposé, j’augurai que cette première entrevue allait se passer tout entière au-dessous de zéro.
En entrant dans la pièce où m’attendait le marquis, je vis un homme fort grand, fort maigre et fort chauve, assis à une table, sur laquelle il mettait en ordre des papiers. Au bruit que nous fîmes en ouvrant la porte, il remonta ses lunettes sur son front, appuya ses deux mains sur les bras de son fauteuil, et, le visage tourné vers nous, il attendit.
--M. le comte de Sallenauve! dit Jacques Bricheteau en donnant à cette annonce toute la solennité qu’y eût mise un introducteur des ambassadeurs ou un chambellan. Cependant la présence de l’homme auquel je devais la vie, avait en un moment fondu ma glace, et en m’avançant vers lui d’un mouvement vif et empressé, je me sentais monter des larmes dans les yeux.
Lui ne se leva pas. Sur sa figure, de cette distinction remarquable qu’autrefois on appelait un grand air, ne parut pas la trace de la moindre émotion; il se contenta de me tendre la main, serra mollement la mienne, puis me dit:--Prenez un siége, monsieur, car je n’ai pas encore le droit de vous appeler mon fils.
Quand Jacques Bricheteau et moi fûmes assis:
--Vous n’avez donc, me dit ce singulier père, aucune répugnance à accepter la situation politique dont nous sommes occupés pour vous?
--Au contraire, répondis-je, l’idée m’en avait d’abord étonné, mais je m’y suis rapidement fait, et j’ai exécuté avec soin, pour assurer le succès, toutes les prescriptions qui m’avaient été transmises.
--A merveille, fit le marquis en prenant sur sa table une tabatière d’or qu’il se mit à faire tourner dans ses doigts; puis, après un moment de silence: maintenant, ajouta-t-il, je vous dois quelques explications; notre ami Bricheteau, s’il veut bien l’avoir pour agréable, va vous les donner. Ce qui équivalait à l’ancienne formule royale: Mon chancelier vous dira le reste.
--Pour reprendre les choses à leur origine, dit Jacques Bricheteau, en acceptant la procuration qui venait de lui être passée, je dois d’abord, mon cher monsieur, vous faire savoir que vous n’êtes pas un Sallenauve direct. Revenu de l’émigration, aux alentours de 1808, M. le marquis, ici présent, fit, vers la même époque, la connaissance de votre mère, et, au commencement de 1809, vous deveniez le fruit de cette liaison. Votre naissance, vous le savez déjà, coûta la vie à votre mère, et, comme un malheur n’arrive jamais seul, peu après cette perte cruelle, M. de Sallenauve, compromis dans une conspiration contre le trône impérial, était forcé de s’expatrier. Enfant d’Arcis comme moi, M. le marquis voulait bien m’honorer de quelque amitié, et, au moment de son expatriation nouvelle, il me confia le soin de votre enfance; ce soin, je l’acceptai, je ne dirai pas avec empressement, mais avec la plus vive reconnaissance.
A ce mot, le marquis tendit la main à Jacques Bricheteau qui était assis à sa portée, et, après une étreinte silencieuse, qui ne me parut pas d’ailleurs les émouvoir prodigieusement, Jacques Bricheteau ajouta:
--L’appareil de précautions mystérieuses dont je m’étudiai à entourer le mandat que j’avais accepté s’explique par beaucoup de raisons, et je puis dire qu’en quelque sorte, vous avez eu le contre-coup de tous les régimes qui, en France, se sont succédé depuis votre naissance. Sous l’Empire, je craignais qu’un gouvernement, qui n’avait pas la réputation d’être indulgent pour les agressions dont il pouvait devenir l’objet, n’étendît jusqu’à vous les rigueurs de la proscription paternelle, et c’est de cette façon que l’idée de vous ménager une sorte d’existence anonyme commença à prendre pied dans mon esprit. Sous la Restauration, j’eus à redouter pour vous une autre nature d’ennemis. La famille de Sallenauve, qui n’a plus aujourd’hui d’autre représentant que monsieur le marquis, ici présent, était alors toute puissante. Elle avait eu vent de votre naissance, et il ne lui avait pas échappé que celui de qui vous teniez le jour, avait eu la précaution de ne vous point reconnaître, afin d’être en mesure de vous laisser la totalité de sa fortune, dont la loi, comme enfant naturel, vous eût disputé une partie. L’ombre dans laquelle je vous avais tenu jusque-là me parut le meilleur asile contre les persécutions de parents avides, et venues de ce côté, quelques démarches suspectes, faites à plusieurs reprises dans mes entours, témoignèrent de la justesse de mes prévisions. Enfin, sous le gouvernement de Juillet, ce fut moi-même que je craignis pour vous. J’avais vu établir cet ordre de choses avec un profond regret, et comme on fait volontiers de tous les gouvernements qui arrivent et qui ne vous sont pas sympathiques, ne croyant pas à sa durée, je m’étais laissé entraîner contre lui à quelques hostilités actives qui me mirent à l’index de la police...
Ici le souvenir du soupçon tout contraire, dont Jacques Bricheteau avait été l’objet au Café des Arts, ayant fait passer un sourire sur mon visage, le chancelier s’arrêta, et avec un sérieux très marqué:
--Les explications que j’ai l’honneur de vous donner, me demanda-t-il, auraient-elles le malheur de vous sembler invraisemblables?
Lorsque j’eus donné le sens de mon mouvement de physionomie:
--Ce garçon limonadier, dit Jacques Bricheteau, ne se trompait pas absolument, car depuis de longues années je suis employé à la préfecture de police, au service de la salubrité, mais je n’entreprends pas l’espionnage, et au contraire, plus d’une fois je faillis en être la victime. Maintenant, pour en venir au secret dont je continuai d’entourer notre relation, sans appréhender pour vous comme résultat de cette accointance connue, des persécutions positives, il me parut que son ébruitement pouvait nuire à votre carrière. Les sculpteurs, me disais-je, ne peuvent vivre sans l’appui du gouvernement; je serai peut-être cause qu’on lui marchandera des commandes. Je dois ajouter d’ailleurs, qu’à l’époque où je vous fis savoir que votre pension cesserait de vous être servie, déjà depuis plusieurs années j’avais entièrement perdu la trace de monsieur le marquis. A quoi bon alors vous faire la confidence d’un passé qui ne paraissait plus avoir d’ouverture sur aucun avenir? Je résolus donc de vous laisser dans votre entière ignorance, et m’occupai de trouver une fable qui, en trompant votre curiosité, pût me relever de la longue privation que je m’étais imposée en évitant jusque-là tout rapport direct avec vous...
--L’homme que vous aviez chargé de vous représenter, dis-je alors en interrompant, pouvait être habilement choisi au point de vue du mystère; mais convenez que de sa personne il n’était pas attrayant.
--Ce pauvre Gorenflot, répondit en riant l’organiste, c’est tout bonnement un des sonneurs de la paroisse et l’homme qui pousse le vent dans mon orgue. Je ne sais s’il était connu de l’auteur de Notre-Dame-de-Paris quand il a inventé son Quasimodo.
Pendant cette parenthèse de Jacques Bricheteau, un bruit assez ridicule vint frapper notre oreille; un ronflement très accentué de mon père nous donnait à connaître ou qu’il ne prenait pas grand intérêt aux explications fournies en son nom ou qu’il les trouvait d’une certaine prolixité. Je ne sais si l’amour-propre d’orateur offensé donna à Jacques Bricheteau ce mouvement de vivacité; mais, se levant avec impatience, il secoua rudement le bras du dormeur en lui criant:
--Eh! marquis, si vous dormez ainsi au conseil des ministres, voilà, sur ma parole, un pays bien gouverné!
M. de Sallenauve ouvrit les yeux, se secoua, puis s’adressant à moi:--Pardon, monsieur le comte, me dit-il, mais voilà dix nuits que je voyage en poste, sans m’arrêter, afin de me trouver au rendez-vous que je vous avais fait donner ici; quoique j’aie passé dans un lit la nuit dernière, je me sens encore un peu fatigué. Cela dit, il se leva, aspira une forte prise de tabac, et se mit à se promener dans l’appartement pendant que Jacques Bricheteau continuait ainsi:
--Il y a un peu plus d’un an, je reçois enfin une lettre de votre père; il m’expliquait son long silence, les projets qu’il avait sur vous, et la nécessité où, encore pour quelques années peut être, il était de garder avec vous le plus sévère incognito. C’est justement à cette époque que le hasard vous conduit sur mon chemin; alors je vous vois prêt à vous jeter dans les folies pour pénétrer un secret dont l’existence était devenue manifeste pour vous.
--Vous êtes preste à déménager, dis-je en riant à l’ex-habitant du quai de Béthune.
--Je fis mieux que cela: horriblement tourmenté de l’idée qu’au moment précis où M. le marquis en déclarait la continuation nécessaire, vous viendriez à pénétrer malgré moi les ténèbres dont je vous avais si savamment environné...
--Vous partîtes pour Stockholm?
--Non: pour la résidence de votre père, et à Stockholm, je mis à la poste la lettre dont il m’avait chargé pour vous.
--Mais je ne saisis pas bien...
--Rien pourtant n’est plus facile à comprendre, dit le marquis d’un ton capable, ce n’est pas en Suède que je réside, et nous voulions vous dépayser.
--Vous plaît-il de poursuivre à ma place, dit Jacques Bricheteau, ne paraissant pas très disposé à se laisser déposséder de la parole, dont tu as pu remarquer, cher ami, qu’il use avec élégance et facilité.
--Non pas, non pas, continuez, repartit le marquis, vous vous en acquittez à merveille.
--La présence de M. le marquis, dit Jacques Bricheteau en poursuivant, n’aura pas pour résultat, je dois vous en prévenir, de mettre immédiatement un terme à toutes les obscurités dont ses rapports avec vous ont été compliqués jusqu’ici. Pour le soin de son avenir et pour celui du vôtre, il se réserve de vous laisser ignorer quelque temps encore le nom du pays au gouvernement duquel il espère vous voir un jour appelé après lui, aussi bien que quelques autres particularités de sa vie. Si même aujourd’hui il est ici présent, c’est surtout dans le but de n’avoir pas à s’expliquer davantage et de demander un nouveau bail à votre curiosité.