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La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 (part 2 of 3)

Part 2 of 3 · Balzac, Honoré de · Public domain text

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La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 (part 2 of 3)

--Non? reprit des Lupeaulx. Eh! bien, il a été mêlé aux affaires de la Vendée, il était l’un des confidents du feu roi. Comme monsieur le comte de Fontaine, il n’a jamais voulu transiger avec le premier Consul. Il a un peu chouanné. C’est né en Bretagne d’une famille parlementaire si jeune, qu’il a été anobli par Louis XVIII. Quel âge avait-il? N’importe! Arrangez bien ça... La loyauté qui ne s’est jamais démentie... une religion éclairée... (le pauvre bonhomme avait pour manie de ne jamais mettre le pied dans une église), donnez-lui du pieux serviteur... Amenez gentiment qu’il a pu chanter le cantique de Siméon à l’avénement de Charles X. Le comte d’Artois estimait beaucoup La Billardière, car il a coopéré malheureusement à l’affaire de Quiberon et a tout pris sur lui. Vous savez?... La Billardière a justifié le roi dans une brochure publiée en réponse à une impertinente histoire de la Révolution faite par un journaliste, vous pouvez donc appuyer sur le dévouement. Enfin, pesez bien vos mots, afin que les autres journaux ne se moquent pas de nous, et apportez-moi l’article. Vous étiez hier chez Rabourdin?

--Oui, Monseigneur, dit du Bruel. Ah, pardon!

--Il n’y a pas de mal, répondit en riant des Lupeaulx.

--Sa femme était délicieusement belle, reprit du Bruel, il n’y a pas deux femmes pareilles dans Paris: il y en a d’aussi spirituelles qu’elle; mais il n’y en a pas de si gracieusement spirituelle; une femme peut être plus belle que Célestine; mais il est difficile qu’elle soit si variée dans sa beauté. Madame Rabourdin est bien supérieure à madame Colleville! dit le vaudevilliste en se rappelant l’aventure de des Lupeaulx. Flavie doit ce qu’elle est au commerce des hommes, tandis que madame Rabourdin est tout par elle-même, elle sait tout; il ne faudrait pas se dire un secret en latin devant elle. Si j’avais une femme semblable, je croirais pouvoir parvenir à tout.

--Vous avez plus d’esprit qu’il n’est permis à un auteur d’en avoir, répondit des Lupeaulx avec un mouvement de vanité. Puis il se détourna pour apercevoir Dutocq, et lui dit:--Ah! bonjour, Dutocq. Je vous ai fait demander pour vous prier de me prêter votre Charlet, s’il est complet; la comtesse ne connaît rien de Charlet.

Du Bruel se retira.

--Pourquoi venez-vous sans être appelé? dit durement des Lupeaulx à Dutocq quand ils furent seuls. L’État est-il en péril pour venir me trouver à dix heures, au moment où je vais déjeuner avec Son Excellence?

--Peut-être, monsieur, dit Dutocq. Si j’avais eu l’honneur de vous voir ce matin, vous n’auriez sans doute pas fait l’éloge du sieur Rabourdin après avoir lu le vôtre tracé par lui.

Dutocq ouvrit sa redingote, prit un cahier de papier moulé sur ses côtés gauches, et le posa sur le bureau de des Lupeaulx, à un endroit marqué. Puis il alla pousser le verrou, craignant une explosion. Voici ce que lut le Secrétaire-général à son article pendant que Dutocq fermait la porte.

MONSIEUR DES LUPEAULX. Un gouvernement se déconsidère en employant ostensiblement un tel homme qui a sa spécialité dans la police diplomatique. On peut opposer ce personnage avec succès aux flibustiers politiques des autres cabinets, ce serait dommage de l’employer à la police intérieure: il est au-dessus de l’espion vulgaire, il comprend un plan, il saurait mener à bien une infamie nécessaire et savamment couvrir sa retraite.

Des Lupeaulx était succinctement analysé en cinq ou six phrases, la quintessence du portrait biographique placé au commencement de cette histoire. Aux premiers mots, le Secrétaire-général se sentit jugé par un homme plus fort que lui; mais il voulut se réserver d’examiner ce travail, qui allait loin et haut, sans livrer ses secrets à un homme comme Dutocq. Des Lupeaulx montra donc à l’espion un visage calme et grave. Le Secrétaire-général, comme les avoués et les magistrats, comme les diplomates et tous ceux qui sont obligés de fouiller le cœur humain, ne s’étonnait plus de rien. Rompu aux trahisons, aux ruses de la haine, aux piéges, il pouvait recevoir dans le dos une blessure, sans que son visage en parlât.

--Comment vous êtes-vous procuré cette pièce?

Dutocq raconta sa bonne fortune; en l’écoutant, la figure de des Lupeaulx ne témoignait aucune approbation. Aussi l’espion finit-il en grande crainte le récit qu’il avait commencé triomphalement.

--Dutocq, vous avez mis le doigt entre l’écorce et l’arbre, répondit sèchement le Secrétaire-général. Si vous ne voulez pas vous faire de très-puissants ennemis, gardez le plus profond secret sur ceci, qui est un travail de la plus haute importance et à moi connu.

Des Lupeaulx renvoya Dutocq par un de ces regards qui sont plus expressifs que la parole.

--Ah! ce scélérat de Rabourdin s’en mêle aussi! se disait Dutocq épouvanté de trouver un rival dans son Chef. Il est dans l’État-major quand je suis à pied! Je ne l’aurais pas cru!

A tous ces motifs d’aversion contre Rabourdin se joignit la jalousie de l’homme de métier contre un confrère, un des plus violents ingrédients de haine.

Quand des Lupeaulx fut seul, il tomba dans une étrange méditation. De quel pouvoir Rabourdin était-il l’instrument? fallait-il profiter de ce singulier document pour le perdre, ou s’en armer pour réussir auprès de sa femme? Ce mystère fut tout obscur pour des Lupeaulx, qui parcourait avec effroi les pages de cet état où les hommes de sa connaissance étaient jugés avec une profondeur inouïe. Il admirait Rabourdin, tout en se sentant blessé au cœur par lui. L’heure du déjeuner surprit des Lupeaulx dans sa lecture.

--Monseigneur va vous attendre si vous ne descendez pas, vint lui dire le valet de chambre du ministre.

Le ministre déjeunait avec sa femme, ses enfants et des Lupeaulx, sans domestiques. Le repas du matin est le seul moment d’intimité que les hommes d’État peuvent conquérir sur le mouvement de leurs dévorantes affaires. Mais, malgré les ingénieuses barrières par lesquelles ils défendent cette heure de causerie intime et de laissez-aller donnée à leur famille et à leurs affections, beaucoup de grands et de petits savent les franchir. Les affaires viennent souvent, comme en ce moment, se jeter à travers leur joie.

--Je croyais Rabourdin un homme au-dessus des employés ordinaires, et le voilà qui, dix minutes après la mort de La Billardière, invente de me faire parvenir par La Brière un vrai billet de théâtre. Tenez, dit le ministre à des Lupeaulx en lui donnant un papier qu’il roulait entre ses doigts.

Trop noble pour songer au sens honteux que la mort de monsieur La Billardière prêtait à sa lettre, Rabourdin ne l’avait pas retirée des mains de La Brière en apprenant par lui la nouvelle. Des Lupeaulx lut ce qui suit:

«Monseigneur,

»Si vingt-trois ans de services irréprochables peuvent mériter une faveur, je supplie Votre Excellence de m’accorder une audience aujourd’hui même, il s’agit d’une affaire où mon honneur se trouve engagé.»

Suivaient les formules de respect.

--Pauvre homme! dit des Lupeaulx avec un ton de compassion qui laissa le ministre dans son erreur, nous sommes entre nous, faites-le venir. Vous avez Conseil après la Chambre, et votre Excellence doit aujourd’hui répondre à l’Opposition, il n’y a pas d’autre heure où vous puissiez le recevoir. Des Lupeaulx se leva, demanda l’huissier, lui dit un mot, et revint s’asseoir à table.--Je l’ajourne au dessert, dit-il.

Comme tous les ministres de la Restauration, le ministre était un homme sans jeunesse. La charte concédée par Louis XVIII avait le défaut de lier les mains aux rois en les forçant à livrer les destinées du pays aux quadragénaires de la Chambre des Députés et aux septuagénaires de la Pairie, de les dépouiller du droit de saisir un homme de talent politique là où il était, malgré sa jeunesse ou malgré la pauvreté de sa condition. Napoléon seul put employer des jeunes gens à son choix, sans être arrêté par aucune considération. Aussi, depuis la chute de cette grande volonté, l’énergie avait-elle déserté le pouvoir. Or, faire succéder la mollesse à la vigueur est un contraste plus dangereux en France qu’en tout autre pays. En général, les ministres arrivés vieux ont été médiocres, tandis que les ministres pris jeunes ont été l’honneur des monarchies européennes et des républiques où ils dirigèrent les affaires. Le monde retentissait encore de la lutte de Pitt et de Napoléon, deux hommes qui conduisirent la politique à l’âge où les Henri de Navarre, les Richelieu, les Mazarin, les Colbert, les Louvois, les d’Orange, les Guise, les la Rovère, les Machiavel, enfin tous les grands hommes connus, partis d’en bas ou nés aux environs des trônes, commencèrent à gouverner des États. La Convention, modèle d’énergie, fut composée en grande partie de têtes jeunes; aucun souverain ne doit oublier qu’elle sut opposer quatorze armées à l’Europe; sa politique, si fatale aux yeux de ceux qui tiennent pour le pouvoir, dit absolu, n’en était pas moins dictée par les vrais principes de la monarchie, car elle se conduisit comme un grand roi. Après dix ou douze années de luttes parlementaires, après avoir ressassé la politique et s’y être harassé, ce ministre avait été véritablement intronisé par un parti qui le considérait comme son homme d’affaires. Heureusement pour lui-même, il approchait plus de soixante ans que de cinquante; s’il avait conservé quelque vigueur juvénile, il aurait été promptement brisé. Mais, habitué à rompre, à faire retraite, à revenir à la charge, il pouvait se laisser frapper tour à tour par son parti, par l’Opposition, par la cour, par le clergé, en leur opposant la force d’inertie d’une matière à la fois molle et consistante; enfin, il avait les bénéfices de son malheur. Gehenné dans mille questions de gouvernement, comme est le jugement d’un vieil avocat après avoir tout plaidé, son esprit ne possédait plus ce vif que gardent les esprits solitaires, ni cette prompte décision des gens accoutumés de bonne heure à l’action, et qui se distingue chez les jeunes militaires. Pouvait-il en être autrement? il avait constamment chicané au lieu de juger, il avait critiqué les effets sans assister aux causes, il avait surtout la tête pleine des mille réformes qu’un parti lance à son chef, des programmes que les intérêts privés apportent à un orateur d’avenir, en l’embarrassant de plans et de conseils inexécutables. Loin d’arriver frais, il était arrivé fatigué de ses marches et contre-marches. Puis en prenant position sur la sommité tant désirée, il s’y était accroché à mille buissons épineux, il y avait trouvé mille volontés contraires à concilier. Si les hommes d’État de la Restauration avaient pu suivre leurs propres idées, leurs capacités seraient sans doute moins exposées à la critique; mais si leurs vouloirs furent entraînés, leur âge les sauva en ne leur permettant plus de déployer cette résistance qu’on sait opposer au début de la vie à ces intrigues à la fois basses et élevées qui vainquirent quelquefois Richelieu, et auxquelles, dans une sphère moins élevée, Rabourdin allait se prendre. Après les tiraillements de leurs premières luttes, ces gens, moins vieux que vieillis, eurent les tiraillements ministériels. Ainsi leurs yeux se troublaient déjà quand il fallait la perspicacité de l’aigle, leur esprit était lassé quand il fallait redoubler de verve. Le ministre à qui Rabourdin voulait se confier, entendait journellement des hommes d’une incontestable supériorité lui exposant les théories les plus ingénieuses, applicables ou inapplicables aux affaires de la France. Ces gens à qui les difficultés de la politique générale étaient cachées, assaillaient ce ministre au retour d’une bataille parlementaire, d’une lutte avec les secrètes imbécillités de la cour, ou à la veille d’un combat avec l’esprit public, ou le lendemain d’une question diplomatique qui avait déchiré le Conseil en trois opinions. Dans cette situation, un homme d’État tient naturellement un bâillement tout prêt au service de la première phrase où il s’agit de mieux ordonner la chose publique. Il ne se faisait pas alors de dîner où les plus audacieux spéculateurs, où les hommes des coulisses financières et politiques, ne résumassent en un mot profond les opinions de la Bourse et de la Banque, celles surprises à la diplomatie, et les plans que comportait la situation de l’Europe. Le ministre avait d’ailleurs en des Lupeaulx et son secrétaire particulier, un petit conseil pour ruminer cette nourriture, pour contrôler et analyser les intérêts qui parlaient par tant de voix habiles. En effet, son malheur, qui sera celui de tous les ministres sexagénaires, était de biaiser avec toutes les difficultés: avec le journalisme que l’on voulait en ce moment amortir sourdement au lieu de l’abattre franchement; avec la question financière, comme avec les questions d’industrie; avec le clergé comme avec la question des biens nationaux; avec le Libéralisme comme avec la Chambre. Après avoir tourné le pouvoir en sept ans, le ministre croyait pouvoir tourner ainsi toutes les questions. Il est si naturel de vouloir se maintenir par les moyens qui servirent à s’élever, que nul n’osait blâmer un système inventé par la médiocrité pour plaire à des esprits médiocres. La Restauration de même que la Révolution polonaise ont su démontrer, aux nations comme aux princes, ce que vaut un homme, et ce qui arrive quand il leur manque. Le dernier et le plus grand défaut des hommes d’État de la Restauration fut leur honnêteté dans une lutte où leurs adversaires employaient toutes les ressources de la friponnerie politique, le mensonge et les calomnies, en déchaînant contre eux, par les moyens les plus subversifs, les masses inintelligentes, habiles seulement à comprendre le désordre.

Rabourdin s’était dit tout cela. Mais il venait de se décider à jouer le tout pour le tout, comme un homme qui lassé par le jeu ne s’accorde plus qu’un coup; or, le hasard lui donnait un tricheur pour adversaire en la personne de des Lupeaulx. Néanmoins, quelle que fût sa sagacité, le Chef de Bureau, plus savant en administration qu’en optique parlementaire, n’imaginait pas toute la vérité: il ne savait pas que le grand travail qui avait rempli sa vie allait devenir une théorie pour le ministre, et qu’il était impossible à l’homme d’État de ne pas le confondre avec les novateurs du dessert, avec les causeurs du coin du feu.

Au moment où le ministre debout, au lieu de penser à Rabourdin, songeait à François Keller, et n’était retenu que par sa femme qui lui offrait une grappe de raisin, le Chef de Bureau fut annoncé par l’huissier. Des Lupeaulx avait bien compté sur la disposition où devait être le ministre préoccupé de ses improvisations; aussi, voyant l’homme d’État aux prises avec sa femme, alla-t-il au devant de Rabourdin et le foudroya-t-il par sa première phrase.

--Son Excellence et moi nous sommes instruits de ce qui vous préoccupe, dit des Lupeaulx, et vous n’avez rien à craindre (baissant la voix) ni de Dutocq (reprenant sa voix ordinaire) ni de qui que ce soit.

--Ne vous tourmentez point, Rabourdin, lui dit Son Excellence avec bonté, mais en faisant un mouvement de retraite.

Rabourdin s’avança respectueusement, et le ministre ne put l’éviter.

--Votre Excellence daignera-t-elle me permettre de lui dire deux mots en particulier? fit Rabourdin en jetant à l’Excellence une œillade mystérieuse.

Le ministre regarda la pendule et se dirigea vers la fenêtre où le suivit le pauvre Chef.

--Quand pourrai-je avoir l’honneur de soumettre l’affaire à Votre Excellence, afin de lui expliquer le nouveau plan d’administration auquel se rattache la pièce que l’on doit entacher...

--Un plan d’administration! dit le ministre en fronçant les sourcils et l’interrompant. Si vous avez quelque chose en ce genre à me communiquer, attendez le jour où nous travaillerons ensemble. J’ai Conseil aujourd’hui, je dois une réponse à la Chambre sur l’incident que l’Opposition a élevé hier à la fin de la séance. Votre jour est mercredi prochain, nous n’avons pas travaillé hier, car hier je n’ai pu m’occuper des affaires du Ministère. Les affaires politiques ont nui aux affaires purement administratives.

--Je remets mon honneur avec confiance entre les mains de Votre Excellence, dit gravement Rabourdin, et je la supplie de ne pas oublier qu’elle ne m’a pas laissé le temps d’une explication immédiate à propos de la pièce soustraite...

--Mais ne craignez donc rien, dit des Lupeaulx en s’avançant entre le ministre et Rabourdin qu’il interrompit, avant huit jours vous serez sans doute nommé.....

Le ministre se mit à rire en songeant à l’enthousiasme de des Lupeaulx pour madame Rabourdin, et il guigna sa femme qui sourit. Rabourdin, surpris de ce jeu muet, en chercha la signification, il cessa de tenir sous son regard le ministre un moment, et l’Excellence en profita pour se sauver.

--Nous causerons ensemble de tout cela, dit des Lupeaulx devant qui le Chef de Bureau se trouva seul, non sans surprise. Mais n’en voulez pas à Dutocq, je vous réponds de lui.

--Madame Rabourdin est une femme charmante, dit la femme du ministre au Chef de Bureau pour lui dire quelque chose.

Les enfants regardaient Rabourdin avec curiosité. Rabourdin s’attendait à quelque chose de solennel, et il était comme un gros poisson pris dans les mailles d’un léger filet, il se débattait avec lui-même.

--Madame la comtesse est bien bonne, dit-il.

--N’aurai-je pas le plaisir de la voir un mercredi? dit la comtesse, amenez-nous-la, vous m’obligerez...

--Madame Rabourdin reçoit le mercredi, répondit des Lupeaulx qui connaissait la banalité des mercredis officiels; mais si vous avez tant de bonté pour elle, vous avez bientôt, je crois, une soirée intime.

La femme du ministre se leva contrariée.

--Vous êtes le maître de mes cérémonies, dit-elle à des Lupeaulx.

Paroles ambiguës par lesquelles elle exprima la contrariété que lui causait des Lupeaulx en entreprenant sur ses soirées intimes, où elle n’admettait que des personnes de choix. Elle sortit en saluant Rabourdin. Des Lupeaulx et le Chef de Bureau furent donc seuls dans le petit salon où le ministre déjeunait en famille. Des Lupeaulx froissait entre ses doigts la lettre confidentielle que La Brière avait remise au ministre, Rabourdin la reconnut.

--Vous ne me connaissez pas bien, dit-il au Chef de Bureau en lui souriant. Vendredi soir, nous nous entendrons à fond. En ce moment, je dois faire l’audience, le ministre me la laisse aujourd’hui sur le dos, car il se prépare pour la Chambre. Mais je vous le répète, Rabourdin, ne craignez rien.

Rabourdin chemina lentement par les escaliers, confondu de la singulière tournure que prenaient les choses. Il s’était cru dénoncé par Dutocq, et ne se trompait point: des Lupeaulx avait entre les main l’État où il était jugé si sévèrement et des Lupeaulx caressait son juge. C’était à s’y perdre! Les gens droits comprennent difficilement les intrigues embrouillées, et Rabourdin se perdait dans ce dédale, sans pouvoir deviner le jeu que jouait le Secrétaire-général.

--Ou il n’a pas lu son article, ou il aime ma femme.

Telles furent les deux pensées auxquelles s’arrêta le chef en traversant la cour, car le regard qu’il avait saisi la veille entre Célestine et des Lupeaulx lui revint dans la mémoire comme un éclair. Pendant l’absence de Rabourdin, son Bureau avait été nécessairement en proie à une agitation violente, car dans les Ministères les rapports entre les employés et les supérieurs sont si bien réglés, que quand l’huissier du ministre vient de la part de Son Excellence chez un Chef de bureau, surtout à l’heure où le ministre n’est pas visible, il se fait de grands commentaires. La coïncidence de cette communication extraordinaire avec la mort de monsieur La Billardière donna d’ailleurs une importance insolite à ce fait que monsieur Saillard apprit par monsieur Clergeot, et il vint en conférer avec son gendre. Bixiou, qui travaillait alors avec son chef, le laissa causer avec son beau-père et se transporta dans le bureau Rabourdin où les travaux étaient interrompus.

BIXIOU (entrant).

Il ne fait guère chaud chez vous, messieurs! Vous ne savez pas ce qui se passe en bas? La vertueuse Rabourdin est enfoncée! Oui, destitué! Une scène horrible chez le ministre.

DUTOCQ (il regarde Bixiou).

Est-ce vrai?

BIXIOU.

A qui cela peut-il faire de la peine? ce n’est pas à vous, vous deviendrez Sous-chef et du Bruel chef. Monsieur Baudoyer passe à la Division.

FLEURY.

Je gage cent francs que Baudoyer ne sera jamais Chef de Division.

VIMEUX.

Je me mets dans le pari. Vous y mettez-vous, monsieur Poiret?

POIRET.

J’ai ma retraite au premier janvier.

BIXIOU.

Comment, nous ne verrons plus vos souliers à cordons, et que deviendra le ministère sans vous? Qui se met de mon pari?

DUTOCQ.

Je ne puis en être, je parierais à coup sûr. Monsieur Rabourdin est nommé, monsieur de La Billardière l’a recommandé sur son lit de mort aux deux ministres, en s’accusant d’avoir touché les émoluments d’une place dont le travail était fait par Rabourdin: il a eu des scrupules de conscience; et, sauf tout ordre supérieur, ils lui ont promis, pour le calmer, de nommer Rabourdin.

BIXIOU.

Messieurs, mettez-vous tous contre moi: vous voilà sept? car vous en serez, monsieur Phellion. Je parie un dîner de cinq cents francs au Rocher de Cancale que Rabourdin n’a pas la place de La Billardière. Ça ne vous coûtera pas cent francs à chacun, et moi j’en risque cinq cents. Je vous fais la chouette enfin. Ça va-t-il? En êtes-vous, du Bruel?

PHELLION (posant sa plume).

Môsieur, sur quoi fondez-vous cette proposition aléatoire, car aléatoire est le mot; mais je me trompe en employant le terme de proposition, c’est contrat que je voulais dire. Le pari constitue un contrat.

FLEURY.

Non, car on ne peut donner le nom de contrat qu’aux conventions reconnues par le code, et le code n’accorde pas d’action pour le pari.

DUTOCQ.

C’est le reconnaître que de le proscrire.

BIXIOU.

Ça, c’est fort, mon petit Dutocq!

POIRET.

Par exemple!

FLEURY.

C’est juste. C’est comme se refuser au paiement de ses dettes, on les reconnaît.

THUILLIER.

Vous faites de fameux jurisconsultes!

POIRET.

Je suis aussi curieux que monsieur Phellion de savoir sur quelles raisons s’appuie monsieur Bixiou...

BIXIOU (criant à travers le bureau).

En êtes-vous, du Bruel?

DU BRUEL (apparaissant).

Sac-à-papier, messieurs, j’ai quelque chose de difficile à faire, c’est la réclame pour la mort de monsieur La Billardière. De grâce! un peu de silence: vous rirez et parierez après.

THUILLIER.

Rirez et pas rirez! vous entreprenez sur mes calembours!

BIXIOU (allant dans le bureau de du Bruel).

C’est vrai, du Bruel, l’éloge du bonhomme est une chose bien difficile, j’aurais plus tôt fait sa charge!

DU BRUEL.

Aide-moi donc, Bixiou!

BIXIOU.

Je veux bien, quoique ces articles-là se fassent mieux en mangeant.

DU BRUEL.

Nous dînerons ensemble. (Lisant.)

«La religion et la monarchie perdent tous les jours quelques-uns de ceux qui combattirent pour elles dans les temps révolutionnaires...

BIXIOU.

Mauvais. Je mettrais:

«La mort exerce particulièrement ses ravages parmi les plus vieux défenseurs de la monarchie et les plus fidèles serviteurs du roi, dont le cœur saigne de tous ces coups. (Du Bruel écrit rapidement.) Monsieur le baron Flamet de La Billardière est mort ce matin d’une hydropisie de poitrine, causée par une affection au cœur.

Vois-tu, il n’est pas indifférent de prouver que l’on a du cœur dans les Bureaux. Faut-il couler là une petite tartine sur les émotions des royalistes pendant la terreur? Hein! ça ne ferait pas mal. Mais non, les petits journaux diraient que les émotions ont plus frappé sur les intestins que sur le cœur. N’en parlons pas. Qu’as-tu mis?

DU BRUEL (lisant).

«Issu d’une vieille souche parlementaire...

BIXIOU.

Très-bien cela! c’est poétique, et souche est profondément vrai.

DU BRUEL (continuant).

«Où le dévouement pour le trône était héréditaire, aussi bien que l’attachement à la foi de nos pères, monsieur de La Billardière...

BIXIOU.

Je mettrais monsieur le baron.

DU BRUEL.

Mais il ne l’était pas en 1793...

BIXIOU.

C’est égal, tu sais que, sous l’Empire, Fouché rapportant une anecdote sur la Convention, et dans laquelle Robespierre lui parlait, la contait ainsi: «Robespierre me dit: Duc d’Otrante, vous irez à l’Hôtel-de-Ville!» Il y a donc un précédent.

DU BRUEL.

Laisse-moi noter ce mot-là! Mais ne mettons pas le baron, car j’ai réservé pour la fin les faveurs qui ont plu sur lui.

BIXIOU.

Ah! bien! C’est le coup de théâtre, le tableau d’ensemble de l’article.

DU BRUEL.

Voyez-vous?...

«En nommant monsieur de La Billardière baron, gentilhomme ordinaire...

BIXIOU (à part).

Très-ordinaire.

DU BRUEL (continuant).

«De la chambre, etc., le roi récompensa tout ensemble les services rendus par le prévôt qui sut concilier la rigueur de ses fonctions avec la mansuétude ordinaire aux Bourbons, et le courage du Vendéen qui n’a pas plié le genou devant l’idole impériale. Il laisse un fils, héritier de son dévouement et de ses talents, etc.»

BIXIOU.

N’est-ce pas trop monté de ton, trop riche de couleurs? j’éteindrais un peu cette poésie: l’idole impériale, plier le genou! diable! Le vaudeville gâte la main, et l’on ne sait plus tenir le style de la pédestre prose. Je mettrais: il appartenait au petit nombre de ceux qui, etc. Simplifie, il s’agit d’un homme simple.

DU BRUEL.

Encore un mot de vaudeville. Tu ferais ta fortune au théâtre, Bixiou!

BIXIOU.

Qu’as-tu mis sur Quiberon? (Il lit.) Ce n’est pas cela! Voilà comment je rédigerais:

«Il assuma sur lui, dans un ouvrage récemment publié, tous les malheurs de l’expédition de Quiberon, en donnant ainsi la mesure d’un dévouement qui ne reculait devant aucun sacrifice.»

C’est fin, spirituel, et tu sauves La Billardière.

DU BRUEL.

Aux dépens de qui?

BIXIOU (sérieux comme un prêtre qui monte en chaire).

De Hoche et de Tallien. Tu ne sais donc pas l’histoire?

DU BRUEL.

Non. J’ai souscrit à la collection des Baudouin, mais je n’ai pas encore eu le temps de l’ouvrir: il n’y a pas de sujet de vaudeville là-dedans.

PHELLION (à la porte).

Nous voudrions tous savoir, monsieur Bixiou, qui peut vous inciter à croire que le vertueux et digne monsieur Rabourdin, qui fait l’intérim de la Division depuis neuf mois, qui est le plus ancien Chef de Bureau du Ministère, et que le ministre au retour de chez monsieur de la Billardière a envoyé chercher par son huissier, ne sera pas nommé Chef de Division.

BIXIOU.

Papa Phellion, vous connaissez la géographie?

PHELLION (se rengorgeant).

Monsieur, je m’en flatte.

BIXIOU.

L’histoire?

PHELLION (d’un air modeste).

Peut-être.

BIXIOU (le regardant).

Votre diamant est mal accroché, il va tomber. Eh! bien, vous ne connaissez pas le cœur humain, vous n’êtes pas plus avancé là-dedans que dans les environs de Paris.

POIRET (bas à Vimeux).

Les environs de Paris? Je croyais qu’il s’agissait de monsieur Rabourdin.

BIXIOU.

Le bureau Rabourdin parie-t-il en masse contre moi?

TOUS.

Oui.

BIXIOU.

Du Bruel, en es-tu?

DU BRUEL.

Je crois bien. Il est dans notre intérêt que notre chef passe, alors chacun dans notre bureau avance d’un cran.

THUILLIER..

D’un crâne (bas à Phellion). Il est joli, celui-là.

BIXIOU.

Je gagerai. Voici ma raison. Vous la comprendrez difficilement, mais enfin je vous la dirai tout de même. Il est juste que monsieur Rabourdin soit nommé (il regarde Dutocq); car en lui, l’ancienneté, le talent et l’honneur sont reconnus, appréciés et récompensés. La nomination est même dans l’intérêt bien entendu de l’Administration. (Phellion, Poiret et Thuillier écoutent sans rien comprendre et sont comme des gens qui cherchent à voir clair dans les ténèbres.) Eh! bien, à cause de toutes ces convenances et de ces mérites, en reconnaissant combien la mesure est équitable et sage, je parie qu’elle n’aura pas lieu. Oui! elle manquera comme ont manqué les expéditions de Boulogne et de Russie, où le génie avait rassemblé toutes les chances de succès! Elle manquera comme manque ici-bas tout ce qui semble juste et bon. Je joue le jeu du diable.

DU BRUEL.

Qui donc sera nommé?

BIXIOU.

Plus je considère Baudoyer, plus il me semble réunir toutes les qualités contraires; conséquemment, il sera chef de Division.

DUTOCQ (poussé à bout).

Mais monsieur des Lupeaulx, qui m’a fait venir pour me demander mon Charlet, m’a dit que monsieur Rabourdin allait être nommé, et que le petit La Billardière passait Référendaire au Sceau.

BIXIOU.

Nommé! nommé! La nomination ne se signera seulement pas dans dix jours. On nommera pour le jour de l’an. Tenez, regardez votre chef dans la cour, et dites-moi si ma vertueuse Rabourdin a la mine d’un homme en faveur, on le croirait destitué! (Fleury se précipite à la fenêtre.) Adieu, messieurs; je vais aller annoncer à monsieur Baudoyer votre nomination de monsieur Rabourdin, ça le fera toujours enrager, le saint homme! Puis je lui raconterai notre pari, pour lui remettre le cœur. C’est ce que nous nommons au théâtre une péripétie, n’est-ce pas, du Bruel? Qu’est-ce que cela me fait? Si je gagne, il me prendra pour Sous-chef. (Il sort.)

POIRET.

Tout le monde accorde de l’esprit à ce monsieur, eh! bien, moi, je ne puis jamais rien comprendre à ses discours (il expédie toujours). Je l’écoute, je l’écoute, j’entends des paroles et ne saisis aucun sens; il parle des environs de Paris à propos du cœur humain, et (il pose sa plume et va au poêle) dit qu’il joue le jeu du diable, à propos des expéditions de Russie et de Boulogne! il faudrait d’abord admettre que le diable joue, et savoir quel jeu? Je vois d’abord le jeu de dominos... (il se mouche).

FLEURY (interrompant).

Il est onze heures, le père Poiret se mouche.

DU BRUEL.

C’est vrai. Déjà! Je cours au Secrétariat.

POIRET.

Où en étais-je?

THUILLIER.

Domino, au Seigneur; car il s’agit du diable, et le diable est un suzerain sans charte. Mais ceci vise plus à la pointe qu’au calembour. Ceci est le jeu de mots. Au reste, je ne vois pas de différence entre le jeu de mots et... (Sébastien entre pour prendre des circulaires à signer et à collationner).

VIMEUX.

Vous voilà, beau jeune homme. Le temps de vos peines est fini, vous serez appointé! Monsieur Rabourdin sera nommé! Vous étiez hier à la soirée de madame Rabourdin. Êtes-vous heureux d’aller là! On dit qu’il y va des femmes superbes.

SÉBASTIEN.

Je ne sais pas.

FLEURY.

Vous êtes aveugle?

SÉBASTIEN.

Je n’aime point à regarder ce que je ne saurais avoir.

PHELLION (enchanté).

Bien dit! jeune homme.

VIMEUX.

Vous faites bien attention à madame Rabourdin, que diable! une femme charmante.

FLEURY.

Bah! des formes maigres. Je l’ai vue aux Tuileries, j’aime bien mieux Percilliée, la maîtresse de Ballet, la victime à Castaing.

PHELLION.

Mais qu’a de commun une actrice avec la femme d’un Chef de bureau?

DUTOCQ.

Toutes deux jouent la comédie.

FLEURY (regardant Dutocq de travers).

Le physique n’a rien à faire avec le moral, et si vous entendez par là que...

DUTOCQ.

Moi, je n’entends rien.

FLEURY.

Celui de tous les employés qui sera fait chef de Bureau, voulez-vous le savoir?

TOUS.

Dites!

FLEURY.

C’est Colleville.

THUILLIER.

Pourquoi?

FLEURY.

Madame Colleville a fini par prendre le plus court... le chemin de la sacristie...

THUILLIER (sèchement).

Je suis trop l’ami de Colleville pour ne pas vous prier, monsieur Fleury, de ne pas parler légèrement de sa femme.

PHELLION.

Jamais les femmes, qui n’ont aucun moyen de défense, ne devraient être le sujet de nos conversations...

VIMEUX.

D’autant plus que la jolie madame Colleville n’a pas voulu recevoir Fleury, et qu’il la dénigre par vengeance.

FLEURY.

Elle n’a pas voulu me recevoir sur le même pied que Thuillier, mais j’y suis allé...

THUILLIER.

Quand?... Où?... sous ses fenêtres...

Quoique Fleury fût redouté dans les Bureaux pour sa crânerie, il accepta silencieusement le dernier mot de Thuillier. Cette résignation, qui surprit les employés, avait pour cause un billet de deux cents francs, d’une signature assez douteuse, que Thuillier devait présenter à mademoiselle Thuillier, sa sœur. Après cette escarmouche, un profond silence s’établit. Chacun travailla de une heure à trois heures. Du Bruel ne revint pas.

Vers trois heures et demie, les apprêts du départ, le brossage des chapeaux, le changement des habits, s’opéra simultanément dans tous les bureaux du Ministère. Cette chère demi-heure, employée à de petits soins domestiques, abrège d’autant la séance. En ce moment les pièces trop chaudes s’attiédissent, l’odeur particulière aux Bureaux s’évapore, le silence revient. A quatre heures, il ne reste plus que les véritables employés, ceux qui prennent leur état au sérieux. Un ministre peut connaître les travailleurs de son Ministère en faisant une tournée à quatre heures précises, espionnage qu’aucun de ces graves personnages ne se permet.

A cette heure, dans les cours, quelques chefs s’abordèrent pour se communiquer leurs idées sur l’événement de la journée. Généralement, en s’en allant deux à deux, trois à trois, on concluait en faveur de Rabourdin; mais les vieux routiers comme monsieur Clergeot branlaient la tête en disant: Habent sua sidera lites. Saillard et Baudoyer furent poliment évités, car personne ne savait quelle parole leur dire au sujet de la mort de La Billardière, et chacun comprenait que Baudoyer pouvait désirer la place, quoiqu’elle ne lui fût pas due.

Quand le gendre et le beau-père se trouvèrent à une certaine distance du Ministère, Saillard rompit le silence en disant:--Cela va mal pour toi, mon pauvre Baudoyer.

--Je ne comprends pas, répondit le chef, à quoi songe Élisabeth qui a employé Godard à avoir dare dare un passe-port pour Falleix. Godard m’a dit qu’elle a loué une chaise de poste d’après l’avis de mon oncle Mitral, et à cette heure Falleix est en route pour son pays.

--Sans doute une affaire de notre commerce, dit Saillard.

--Notre commerce le plus pressé dans ce moment était de songer à la place de monsieur de La Billardière.

Ils se trouvaient alors à la hauteur du Palais-Royal dans la rue Saint-Honoré, Dutocq les salua et les aborda.

--Monsieur, dit-il à Baudoyer, si je puis vous être utile en quelque chose dans les circonstances où vous vous trouvez, disposez de moi, car je ne vous suis pas moins dévoué que monsieur Godard.

--Une semblable démarche est au moins consolante, dit Baudoyer, on a l’estime des honnêtes gens.

--Si vous daignez employer votre influence pour me placer auprès de vous comme Sous-chef en prenant Bixiou pour votre Chef, vous feriez la fortune de deux hommes capables de tout pour votre élévation.

--Vous raillez-vous de nous, monsieur? dit Saillard en faisant de gros yeux bêtes.

--Loin de moi cette pensée, dit Dutocq. Je viens de l’imprimerie du journal y porter, de la part de monsieur le Secrétaire-général, le mot sur monsieur de La Billardière. L’article que j’y ai lu m’a donné la plus haute estime pour vos talents. Quand il faudra achever le Rabourdin, je puis donner un fier coup de hache, daignez vous en souvenir.

Dutocq disparut.

--Je veux être pendu si j’y comprends un mot, dit le caissier en regardant Baudoyer dont les petits yeux annonçaient une stupéfaction singulière. Il faudra faire acheter le journal ce soir.

Quand Saillard et son gendre entrèrent dans le salon du rez-de-chaussée, ils y trouvèrent un grand feu, madame Saillard, Élisabeth, monsieur Gaudron, et le curé de Saint-Paul. Le curé se tourna vers monsieur Baudoyer, à qui sa femme fit un signe d’intelligence peu compris.

--Monsieur, dit le curé, je n’ai pas voulu tarder à venir vous remercier du magnifique cadeau par lequel vous avez embelli ma pauvre église, je n’osais pas m’endetter pour acheter ce bel ostensoir, digne d’une cathédrale. Vous qui êtes un de nos plus pieux et assidus paroissiens, vous deviez plus que tout autre avoir été frappé du dénûment de notre maître-autel. Je vais voir, dans quelques moments, monseigneur le coadjuteur, et il vous témoignera bientôt sa satisfaction.

--Je n’ai rien fait encore.... dit Baudoyer.

--Monsieur le curé, répondit sa femme en lui coupant la parole, je puis trahir son secret tout entier. Monsieur Baudoyer compte achever son œuvre en vous donnant un dais pour la prochaine Fête-Dieu. Mais cette acquisition tient un peu à l’état de nos finances, et nos finances tiennent à notre avancement.

--Dieu récompense ceux qui l’honorent, dit monsieur Gaudron en se retirant avec le curé.

--Pourquoi, dit Saillard à monsieur Gaudron et au curé, ne nous faites-vous pas l’honneur de manger avec nous la fortune du pot?

--Restez, mon cher vicaire, dit le curé à Gaudron. Vous me savez invité par monsieur le curé de Saint-Roch, qui demain enterre monsieur de La Billardière.

--Monsieur le curé de Saint-Roch peut-il dire un mot pour nous? demanda Baudoyer que sa femme tira violemment par le pan de sa redingote.

--Mais tais-toi donc, Baudoyer, lui dit-elle en l’attirant dans un coin pour lui souffler à l’oreille:--Tu as donné à la paroisse un ostensoir de cinq mille francs. Je t’expliquerai tout.

L’avare Baudoyer fit une grimace horrible et resta songeur pendant tout le dîner.

--Pourquoi donc t’es-tu tant remuée à propos du passe-port de Falleix? de quoi te mêles-tu? lui demanda-t-il enfin.

--Il me semble que les affaires de Falleix sont un peu les nôtres, répondit sèchement Élisabeth en jetant un regard à son mari pour lui montrer monsieur Gaudron devant lequel il devait se taire.

--Certainement, dit le père Saillard en pensant à sa commandite.

--Vous êtes arrivé, j’espère, à temps au bureau du journal, demanda Élisabeth à monsieur Gaudron en lui servant le potage.

--Oui, chère madame, répondit le vicaire. Aussitôt que le directeur du journal a vu le mot du secrétaire de la Grande aumônerie, il n’a plus fait la moindre difficulté. La petite note a été mise par ses soins à la place la plus convenable, je n’y aurais jamais songé; mais ce jeune homme du journal a l’intelligence éveillée. Les défenseurs de la Religion pourront combattre l’impiété sans désavantage, il y a beaucoup de talents dans les journaux royalistes. J’ai tout lieu de penser que le succès couronnera vos espérances. Mais songez, mon cher Baudoyer, à protéger monsieur Colleville, il est l’objet de l’attention de Son Éminence, on m’a recommandé de vous parler de lui...

--Si je suis Chef de Division, j’en ferai l’un de mes Chefs de Bureau, si l’on veut! dit Baudoyer.

Le mot de l’énigme arriva quand le dîner fut fini. La feuille ministérielle, achetée par le portier, contenait aux Faits-Paris les deux articles suivants, dits entrefilets.

«Monsieur le baron de La Billardière est mort ce matin, après une longue et douloureuse maladie. Le Roi perd un serviteur dévoué, l’Église un de ses plus pieux enfants. La fin de monsieur de La Billardière a dignement couronné sa belle vie, consacrée tout entière dans des temps mauvais à des missions périlleuses, et vouée encore naguère aux fonctions les plus difficiles. Monsieur de La Billardière fut grand-prévôt dans un Département où son caractère triompha des obstacles que la rébellion y multipliait. Il avait accepté une Direction ardue où ses lumières ne furent pas moins utiles que l’aménité française de ses manières, pour concilier les affaires graves qui s’y sont traitées. Nulles récompenses n’ont été mieux méritées que celles par lesquelles le roi Louis XVIII et Sa Majesté se sont plu à couronner une fidélité qui n’avait pas chancelé sous l’usurpateur. Cette vieille famille revivra dans un rejeton héritier des talents et du dévouement de l’homme excellent dont la perte afflige tant d’amis. Déjà Sa Majesté a fait savoir, par un mot gracieux, qu’elle comptait monsieur Benjamin de La Billardière au nombre de ses Gentilshommes ordinaires de la chambre.

Les nombreux amis qui n’auraient pas reçu de billets de faire part, ou chez lesquels ces billets n’arriveraient pas à temps, sont prévenus que les obsèques se feront demain à quatre heures, à l’église de Saint-Roch. Le discours sera prononcé par monsieur l’abbé Fontanon.»

* * * * *

«Monsieur Isidore Baudoyer, représentant d’une des plus anciennes familles de la bourgeoisie parisienne, et chef de bureau dans la division La Billardière, vient de rappeler les vieilles traditions de piété qui distinguaient ces grandes familles, si jalouses de la splendeur de la Religion et si amies de ses monuments. L’église de Saint-Paul manquait d’un ostensoir en rapport avec la magnificence de cette basilique, due à la Compagnie de Jésus. Ni la Fabrique ni le curé n’étaient assez riches pour en orner l’autel. Monsieur Baudoyer a fait don à cette paroisse de l’ostensoir que plusieurs personnes ont admiré chez monsieur Gohier, orfévre du roi. Grâce à cet homme pieux, qui n’a pas reculé devant l’énormité du prix, l’église de Saint-Paul possède aujourd’hui ce chef-d’œuvre d’orfévrerie, dont les dessins sont dus à monsieur de Sommervieux. Nous aimons à publier un fait qui prouve combien sont vaines les déclamations du libéralisme sur l’esprit de la bourgeoisie parisienne. De tout temps, la haute bourgeoisie fut royaliste, elle le prouvera toujours dans l’occasion.»

* * * * *

--Le prix était de cinq mille francs, dit l’abbé Gaudron; mais en faveur de l’argent comptant, l’orfévre de la Cour a modéré ses prétentions.

--Représentant d’une des plus anciennes familles de la bourgeoisie parisienne! disait Saillard. C’est imprimé, et dans le Journal officiel encore!

--Cher monsieur Gaudron, aidez donc mon père à composer une phrase qu’il pourrait glisser dans l’oreille de madame la comtesse en lui portant le traitement du mois, une phrase qui dise bien tout! Je vais vous laisser. Je dois sortir avec mon oncle Mitral. Croiriez-vous qu’il m’a été impossible de trouver mon oncle Bidault. Et dans quel chenil demeure-t-il! Enfin monsieur Mitral, qui connaît ses allures, dit qu’il a fini ses affaires entre huit heures et midi; que, passé cette heure, on ne peut le trouver qu’à un café nommé café Thémis, un singulier nom....

--Y rend-on la justice? dit en riant l’abbé Gaudron.

--Comment va-t-il dans un café situé au coin de la rue Dauphine et du quai des Augustins; mais on dit qu’il y joue tous les soirs aux dominos avec son ami monsieur Gobseck. Je ne veux pas aller là toute seule, mon oncle me conduit et me ramène.

En ce moment Mitral montra sa figure jaune plaquée de sa perruque qui semblait faite en chiendent, et fit signe à sa nièce de venir afin de ne pas dissiper un temps payé deux francs à l’heure. Madame Baudoyer sortit donc sans rien expliquer à son père ni à son mari.

--Le ciel, dit monsieur Gaudron à Baudoyer quand Élisabeth fut partie, vous a donné dans cette femme un trésor de prudence et de vertus, un modèle de sagesse, une chrétienne en qui se trouve un entendement divin. La Religion seule forme des caractères si complets. Demain je dirai la messe pour le succès de la bonne cause! Il faut, dans l’intérêt de la monarchie et de la religion, que vous soyez nommé. Monsieur Rabourdin est un Libéral, abonné au Journal des Débats, journal funeste qui fait la guerre à monsieur le comte de Villèle pour servir les intérêts froissés de monsieur de Châteaubriand. Son Éminence lira ce soir le journal quand ce ne serait qu’à cause de son pauvre ami monsieur de La Billardière, et monseigneur le coadjuteur lui parlera de vous et de Rabourdin. Je connais monsieur le curé! Quand on pense à sa chère église, il ne vous oublie pas dans son prône. Or, il a l’honneur en ce moment de dîner avec le coadjuteur, chez monsieur le curé de Saint-Roch.

Ces paroles commençaient à faire comprendre à Saillard et à Baudoyer qu’Élisabeth n’était pas restée oisive depuis le moment où Godard l’avait avertie.

--Est-elle fûtée, ct’Élisabeth, s’écria Saillard en appréciant avec plus de justesse que ne le faisait l’abbé le rapide chemin de taupe tracé par sa fille.

--Elle a envoyé Godard savoir à la porte de monsieur Rabourdin quel journal il recevait, dit Gaudron, et je l’ai dit au secrétaire de Son Éminence; car nous sommes dans un moment où l’Église et le trône doivent bien connaître quels sont leurs amis, quels sont leurs ennemis.

--Voilà cinq jours que je cherche une phrase à dire à la femme de Son Excellence, dit Saillard.

--Tout Paris lit cela, s’écria Baudoyer dont les yeux étaient attachés sur le journal.

--Votre éloge nous coûte quatre mille huit cent francs, mon fiston! dit madame Saillard.

--Vous avez embelli la maison de Dieu, répondit l’abbé Gaudron.

--Nous pouvions faire notre salut sans cela, reprit-elle. Mais si Baudoyer a la place, elle vaut huit mille francs de plus, le sacrifice ne sera pas grand. Et s’il ne l’avait pas?... Hein, ma mère! dit-elle en regardant son mari, quelle saignée!...

--Eh! bien, dit Saillard enthousiasmé, nous regagnerions cela chez Falleix qui va maintenant étendre ses affaires en se servant de son frère qu’il a mis agent de change exprès. Élisabeth aurait bien dû nous dire pourquoi Falleix s’est envolé. Mais cherchons la phrase. Voilà ce que j’ai déjà trouvé: Madame, si vous vouliez dire deux mots à Son Excellence.....

--Vouliez, dit Gaudron, daigniez, pour parler plus respectueusement. D’ailleurs il faut savoir avant tout si madame la Dauphine vous accorde sa protection, car alors vous pourriez lui insinuer l’idée de coopérer aux désirs de son Altesse Royale.

--Il faudrait aussi désigner la place vacante, dit Baudoyer.

--Madame la comtesse, reprit Saillard en se levant et regardant sa femme avec un sourire agréable.

--Jésus! Saillard es-tu drôle comme ça! Mais, mon fils, prends donc garde, tu la feras rire, c’te femme!

--Madame la comtesse... Suis-je mieux? dit-il en regardant sa femme.

--Oui, mon poulet.

--La place de feu le digne monsieur La Billardière est vacante; mon gendre, monsieur Baudoyer....

--Homme de talent et de haute piété, souffla Gaudron.

--Écris, Baudoyer, cria le père Saillard, écris la phrase.

Baudoyer prit naïvement une plume et écrivit sans rougir son propre éloge, absolument comme eussent fait Nathan ou Canalis en rendant compte d’un de leurs livres.

--Madame la comtesse... Vois-tu, ma mère, dit Saillard à sa femme, je suppose que tu es la femme du ministre.

--Me prends-tu pour une bête? je le devine bien, répondit-elle.

--La place de feu le digne monsieur de La Billardière est vacante; mon gendre, monsieur Baudoyer, homme d’un talent consommé et de haute piété... Après avoir regardé monsieur Gaudron qui réfléchissait, il ajouta: serait bien heureux s’il l’avait. Ha! ce n’est pas mal, c’est bref et ça dit tout.

--Mais, attends donc, Saillard, tu vois bien que monsieur l’abbé rumine, lui dit sa femme, ne le trouble donc pas.

--Serait bien heureux si vous daigniez vous intéresser à lui, reprit Gaudron, et en disant quelques mots à Son Excellence, vous seriez particulièrement agréable à madame la Dauphine, par laquelle il a le bonheur d’être protégé.

--Ah, monsieur Gaudron, cette phrase vaut l’ostensoir, je regrette moins les quatre mille huit cents... D’ailleurs, dis donc, Baudoyer, tu les paieras, mon garçon! As-tu écrit?

--Je te ferai répéter cela, ma mère, dit madame Saillard, et tu me la réciteras matin et soir. Oui, elle est bien troussée, cette phrase-là! Êtes-vous heureux d’être si savant, monsieur Gaudron! Voilà ce que c’est que d’étudier dans les séminaires, on apprend à parler à Dieu et à ses saints.

--Il est aussi bon que savant, dit Baudoyer en serrant les mains au prêtre. Est-ce vous qui avez rédigé l’article? demanda-t-il en montrant le journal.

--Non, répondit Gaudron. Cette rédaction est du secrétaire de Son Éminence, un jeune abbé qui m’a de grandes obligations et qui s’intéresse à monsieur Colleville; autrefois, j’ai payé sa pension au séminaire.

--Un bienfait a toujours sa récompense, dit Baudoyer.

Pendant que ces quatre personnes s’attablaient pour faire leur boston, Élisabeth et son oncle Mitral atteignaient le café Thémis, après s’être entretenus en chemin de l’affaire que le tact d’Élisabeth lui avait indiquée comme le plus puissant levier pour forcer la main au ministre. L’oncle Mitral, l’ancien huissier fort en chicane, en expédients et précautions judiciaires, regarda l’honneur de sa famille comme intéressé au triomphe de son neveu. Son avarice lui faisait sonder le coffre-fort de Gigonnet, et il savait que cette succession revenait à son neveu Baudoyer; il lui voulait donc une position en harmonie avec la fortune des Saillard et de Gigonnet, qui toutes écherraient à la petite Baudoyer. A quoi ne devait pas prétendre une fille dont la fortune irait à plus de cent mille livres de rente! Il avait adopté les idées de sa nièce et les avait entendues. Aussi avait-il accéléré le départ de Falleix en lui expliquant comment on allait vite en poste. Puis il avait réfléchi pendant son dîner sur la courbure qu’il convenait d’imprimer au ressort inventé par Élisabeth. En arrivant au café Thémis, il dit à sa nièce que lui seul pouvait arranger l’affaire avec Gigonnet, et il la fit rester dans le fiacre, afin qu’elle n’intervînt qu’en temps et lieu. A travers les vitres, Élisabeth aperçut les deux figures de Gobseck et de son oncle Bidault qui se détachaient sur le fond jaune vif des boiseries de ce vieux café, comme deux têtes de camées, froides et impassibles dans l’attitude que le graveur leur a donnée. Ces deux avares Parisiens étaient entourés de vieux visages où le trente pour cent d’escompte semblait écrit dans les rides circulaires qui, partant du nez, retroussaient des pommettes glacées. Ces physionomies s’animèrent à l’aspect de Mitral, et les yeux brillèrent d’une curiosité tigresque.

--Hé, hé, c’est le papa Mitral! s’écria Chaboisseau.

Ce petit vieillard faisait l’escompte de la librairie.

--Oui, ma foi, répondit un marchand de papier nommé Métivier.--Ah, c’est un vieux singe qui se connaît en grimaces.

--Et vous, vous êtes un vieux corbeau qui vous connaissez en cadavres, répondit Mitral.

--Juste, dit le sévère Gobseck.

--Que venez-vous faire ici, mon fils? venez-vous saisir notre ami Métivier? lui demanda Gigonnet en lui montrant le marchand de papier qui avait une trogne de vieux portier.

--Votre petite-nièce Élisabeth est là, papa Gigonnet, lui dit Mitral à l’oreille.

--Quoi, des malheurs! dit Bidault.

Le vieillard fronça les sourcils et prit un air tendre comme celui du bourreau quand il s’apprête à officier; malgré sa vertu romaine, il dut être ému, car son nez si rouge perdit un peu de sa couleur.

--Eh! bien, ce serait des malheurs, n’aideriez-vous pas la fille de Saillard, une petite qui vous tricote des bas depuis trente ans? s’écria Mitral.

--S’il y avait des garanties, je ne dis pas! répondit Gigonnet. Il y a du Falleix là-dedans. Votre Falleix établit son frère agent de change, il fait autant d’affaires que les Brézac, avec quoi? avec son intelligence, n’est-ce pas! Enfin Saillard n’est pas un enfant.

--Il connaît la valeur de l’argent, dit Chaboisseau.

Ce mot, dit entre ces vieillards, eût fait frémir un artiste, car tous hochèrent la tête.

--D’ailleurs, ça ne me regarde pas, moi, le malheur de mes proches, reprit Bidault-Gigonnet. J’ai pour principe de ne jamais me laisser aller ni avec mes amis, ni avec mes parents, car on ne peut périr que par les endroits faibles. Adressez-vous à Gobseck, il est doux.

Les escompteurs applaudirent à cette doctrine par un mouvement de leurs têtes métalliques; et qui les eût vus, aurait cru entendre les cris de machines mal graissées.

--Allons, Gigonnet, un peu de tendresse, dit Chaboisseau, on vous a tricoté des bas pendant trente ans.

--Ah! ça vaut quelque chose, dit Gobseck.

--Vous êtes entre vous, on peut parler, dit Mitral après avoir examiné les êtres autour de lui. Je suis amené par une bonne affaire.....

--Pourquoi venez-vous donc à nous, si elle est bonne? dit aigrement Gigonnet en interrompant Mitral.

--Un gars qui était Gentilhomme de la chambre, un vieux Chouan, son nom?... La Billardière est mort.

--Vrai, dit Gobseck.

--Et le neveu donne des ostensoirs aux églises! dit Gigonnet.

--Il n’est pas si bête que de les donner, il les vend, papa, reprit Mitral avec orgueil. Il s’agit d’avoir la place de monsieur de La Billardière, et pour y arriver, il est nécessaire de saisir.....

--Saisir, toujours huissier, dit Métivier en frappant amicalement sur l’épaule de Mitral. J’aime cela, moi!

--De saisir le sieur Chardin des Lupeaulx entre nos griffes, reprit Mitral. Or, Élisabeth en a trouvé le moyen, et il est...

--Élisabeth, s’écria Gigonnet en interrompant encore. Chère petite créature, elle tient de son grand-père, de mon pauvre frère! Bidault n’avait pas son pareil! Ah! si vous l’aviez vu aux ventes de vieux meubles! quel tact! quel fil! Que veut-elle?

--Tiens, tiens, dit Mitral, vous retrouvez bien vite vos entrailles, papa Gigonnet. Ce phénomène doit avoir ses causes.

--Enfant! dit Gobseck à Gigonnet, toujours trop vif!

--Allons, Gobseck et Gigonnet mes maîtres, vous avez besoin de des Lupeaulx, vous vous souvenez de l’avoir plumé, vous avez peur qu’il ne redemande un peu de son duvet, dit Mitral.

--Peut-on lui dire l’affaire, demanda Gobseck à Gigonnet.

--Mitral est des nôtres, il ne voudrait pas faire un mauvais trait à ses anciennes pratiques, répondit Gigonnet. Eh! bien, Mitral, nous venons, entre nous trois, dit-il à l’oreille de l’ancien huissier, d’acheter des créances qui sont en liquidation.

--Que pouvez-vous sacrifier? demanda Mitral.

--Rien, dit Gobseck.

--On ne nous sait pas là, fit Gigonnet, Samanon nous sert de paravent.

--Écoutez-moi, Gigonnet? dit Mitral. Il fait froid et votre petite-nièce attend. Vous me comprendrez en trois mots. Il faut envoyer entre vous deux, sans intérêt, deux cent cinquante mille francs à Falleix, qui maintenant brûle la route à trente lieues de Paris, avec un courrier en avant.

--Possible? dit Gobseck.

--Où va-t-il? s’écria Gigonnet.

--Mais il se rend à la magnifique terre des Lupeaulx, reprit Mitral. Il connaît le pays, il va acheter autour de la bicoque du Secrétaire-général pour lesdits deux cent cinquante mille francs d’excellentes terres qui vaudront toujours bien leur prix. On a neuf jours pour l’enregistrement des actes notariés (ne perdez pas ceci de vue!). Avec cette petite augmentation, la terre des Lupeaulx paiera mille francs d’impôts. Ergo, des Lupeaulx devient électeur du grand Collége, éligible, comte, et tout ce qu’il voudra! Vous savez quel est le député qui s’est coulé?

Les deux avares firent un signe affirmatif.

--Des Lupeaulx se couperait une jambe pour être député, reprit Mitral. Mais il veut avoir en son nom les contrats que nous lui montrerons, en les hypothéquant, bien entendu, de notre prêt avec subrogation dans les droits des vendeurs..... (Ah! ah! vous y êtes?...) il nous faut d’abord la place pour Baudoyer, après, nous vous repassons des Lupeaulx! Falleix reste au pays et prépare la matière électorale; ainsi vous couchez des Lupeaulx en joue par Falleix pendant tout le temps de l’élection, une élection d’arrondissement où les amis de Falleix font la majorité. Y a-t-il du Falleix, là-dedans, papa Gigonnet?

--Il y a aussi du Mitral, reprit Métivier. C’est bien joué.

--C’est fait, dit Gigonnet. Pas vrai, Gobseck? Falleix nous signera des contre-valeurs, et mettra l’hypothèque en son nom, nous irons voir des Lupeaulx en temps utile.

--Et nous, dit Gobseck, nous sommes volés!

--Ah papa? dit Mitral, je voudrais bien connaître le voleur.

--Hé! nous ne pouvons être volés que par nous-mêmes, répondit Gigonnet. Nous avons cru bien faire en achetant les créances sur des Lupeaulx à soixante pour cent de remise.

--Vous les hypothéquerez sur sa terre et vous le tiendrez encore par les intérêts! répondit Mitral.

--Possible, dit Gobseck.

Après avoir échangé un fin regard avec Gobseck, Bidault dit Gigonnet vint à la porte du café.

--Élisabeth, va ton train, ma nièce, dit-il à sa nièce. Nous tenons ton homme, mais ne néglige pas les accessoires. C’est bien commencé, rusée! achève, tu as l’estime de ton oncle!... Et il lui frappa gaiement dans la main.

--Mais, dit Mitral, Métivier et Chaboisseau peuvent nous donner un coup de main, en allant ce soir à la boutique de quelque journal de l’Opposition y faire saisir la balle au bond, et rempoigner l’article ministériel. Va toute seule, ma petite, je ne veux pas lâcher ces deux cormorans. Et il rentra dans le Café.

--Demain les fonds partiront à leur destination par un mot au Receveur-général, nous trouverons chez nos amis pour cent mille écus de son papier, dit Gigonnet à Mitral quand l’huissier vint parler à l’escompteur.

Le lendemain, les nombreux abonnés d’un journal libéral lurent dans les premiers-Paris un article entre filets, inséré d’autorité par Chaboisseau et Métivier, actionnaires dans deux journaux, escompteurs de la librairie, de l’imprimerie, de la papeterie, et à qui nul rédacteur ne pouvait rien refuser. Voici l’article.

«Hier un journal ministériel indiquait évidemment comme successeur du baron de La Billardière monsieur Baudoyer, un des citoyens les plus recommandables d’un quartier populeux où sa bienfaisance n’est pas moins connue que la piété sur laquelle appuie tant la feuille ministérielle; elle aurait pu parler de ses talents! Mais a-t-elle songé qu’en vantant l’antiquité bourgeoise de monsieur Baudoyer, qui certes est une noblesse tout comme une autre, elle indiquait la cause de l’exclusion vraisemblable de son candidat? Perfidie gratuite! La bonne dame caresse celui qu’elle tue, suivant son habitude. Nommer monsieur Baudoyer, ce serait rendre hommage aux vertus, aux talents des classes moyennes, dont nous serons toujours les avocats, quoique nous voyions notre cause souvent perdue. Cette nomination serait un acte de justice et de bonne politique, le ministère ne se le permettra pas. La feuille religieuse a, cette fois, plus d’esprit que ses patrons; on la grondera.»

Le lendemain matin, vendredi, jour de dîner chez madame Rabourdin, que des Lupeaulx avait laissée à minuit, éblouissante de beauté, sur l’escalier des Bouffons, donnant le bras à madame de Camps (madame Firmiani venait de se marier), le vieux roué se réveilla, ses idées de vengeance calmées ou plutôt rafraîchies: il était plein du dernier regard échangé avec madame Rabourdin.

--Je m’assurerai Rabourdin en lui pardonnant d’abord et je le rattraperai plus tard; pour le moment, s’il n’avait pas sa place, il faudrait renoncer à une femme qui peut devenir un des plus précieux instruments d’une haute fortune politique; elle comprend tout, ne recule devant aucune idée; et puis, je ne saurais pas avant le ministre quel plan d’administration a conçu Rabourdin! Allons, cher des Lupeaulx, il s’agit de tout vaincre pour votre Célestine. Vous avez eu beau faire la grimace, madame la comtesse, vous inviterez madame Rabourdin à votre première soirée intime.

Des Lupeaulx était un de ces hommes qui, pour satisfaire une passion, savent mettre leur vengeance dans un coin de leur cœur. Ainsi son parti fut pris, il résolut de faire nommer Rabourdin.

--Je vous prouverai, cher chef, que je mérite une belle place dans votre bagne diplomatique, se dit-il en s’asseyant dans son cabinet et décachetant les journaux.

Il savait trop bien, à cinq heures, ce que devait contenir la feuille ministérielle, pour s’amuser à la lire; mais il l’ouvrit pour regarder l’article de La Billardière, en pensant à l’embarras dans lequel du Bruel l’avait mis en lui apportant la railleuse rédaction de Bixiou. Il ne put s’empêcher de rire en relisant la biographie de feu le comte de Fontaine, mort quelques mois auparavant, et qu’il avait réimprimée pour La Billardière, quand tout à coup ses yeux furent éblouis par le nom de Baudoyer. Il lut avec fureur le spécieux article qui engageait le Ministère. Il sonna vivement et fit demander Dutocq pour l’envoyer au journal. Quel fut son étonnement en lisant la réponse de l’Opposition! car, par hasard, ce fut la feuille libérale qui lui vint la première sous la main. La chose était sérieuse. Il connaissait cette partie, et le maître qui brouillait ses cartes lui parut un Grec de la première force. Disposer avec cette habilité de deux journaux opposés, à l’instant, dans la même soirée, et commencer le combat, en devinant l’intention du Ministre! Il reconnut la plume d’un rédacteur libéral de sa connaissance, et se promit de le questionner le soir à l’Opéra. Dutocq parut.

--Lisez, lui dit des Lupeaulx en lui tendant les deux journaux et continuant à parcourir les autres feuilles pour savoir si Baudoyer y avait remué quelque autre corde. Allez savoir qui s’est avisé de compromettre ainsi le Ministère.

--Ce n’est toujours pas monsieur Baudoyer, répondit Dutocq, il n’a pas quitté son bureau hier. Je n’ai pas besoin d’aller au journal. En y apportant votre article hier, j’ai vu l’abbé qui s’était présenté muni d’une lettre de la Grande-Aumônerie, et devant laquelle vous eussiez plié vous-même.

--Dutocq, vous en voulez à monsieur Rabourdin, et ce n’est pas bien, car il a deux fois empêché votre destitution. Mais nous ne sommes pas les maîtres de nos sentiments: on peut haïr son bienfaiteur. Seulement, sachez que si vous vous permettez contre Rabourdin la moindre traîtrise, avant que je vous aie donné le mot d’ordre, ce sera votre perte, vous me compterez comme votre ennemi. Quant au journal de mon ami, que la Grande-Aumônerie lui prenne notre nombre d’abonnements, si elle veut s’en servir exclusivement. Nous sommes à la fin de l’année, la question de l’abonnement sera bientôt discutée, et nous nous entendrons? Quant à la place de La Billardière, il y a un moyen d’en finir, c’est d’y nommer aujourd’hui même.

--Messieurs, dit Dutocq en rentrant au Bureau et en s’adressant à ses collègues, je ne sais pas si Bixiou a le don de lire dans l’avenir, mais si vous n’avez pas lu le journal ministériel, je vous engage à y étudier l’article Baudoyer; puis, comme monsieur Fleury a la feuille de l’Opposition, vous pourrez y voir la réplique. Certes, monsieur Rabourdin a du talent, mais un homme qui, par le temps qui court, donne aux églises des ostensoirs de six mille francs, a diablement de talent aussi.

BIXIOU (entrant).

Que dites-vous de la première aux Corinthiens contenue dans notre journal religieux, et de l’Épître aux ministres qui est dans le journal libéral? Comment va monsieur Rabourdin, du Bruel?

DU BRUEL (arrivant).

Je ne sais pas. (Il emmène Bixiou dans son cabinet et lui dit à voix basse.) Mon cher, votre manière d’aider les gens ressemble aux façons du bourreau, qui vous met les pieds sur les épaules pour vous plus promptement casser le cou. Vous m’avez fait avoir de des Lupeaulx une chasse que ma bêtise m’a méritée. Il était joli, l’article sur La Billardière! Je n’oublierai pas ce trait-là. La première phrase semblait dire au Roi: Il faut mourir. Celle sur Quiberon signifiait clairement que le Roi était un.... Enfin tout était ironique.

BIXIOU (se mettant à rire).

Tiens, vous vous fâchez! On ne peut donc plus blaguer?

DU BRUEL.

Blaguer! blaguer! Quand vous voudrez être Sous-Chef, on vous répondra par des blagues, mon cher.

BIXIOU (d’un ton menaçant).

Sommes-nous fâchés?

DU BRUEL.

Oui.

BIXIOU (d’un air sec).

Eh! bien, tant pis pour vous.

DU BRUEL (songeur et inquiet).

Pardonneriez-vous cela, vous?

BIXIOU (câlin).

A un ami? je crois bien. (On entend la voix de Fleury.) Voilà Fleury qui maudit Baudoyer. Hein! est-ce bien joué? Baudoyer aura la place. (Confidentiellement.) Après tout, tant mieux. Du Bruel, suivez bien les conséquences. Rabourdin serait un lâche de rester sous Baudoyer, il donnera sa démission, et ça nous fera deux places. Vous serez Chef, et vous me prendrez avec vous comme Sous-chef. Nous ferons des vaudevilles ensemble, et je vous piocherai la besogne au Bureau.

DU BRUEL (souriant).

Tiens, je ne songeais pas à cela. Pauvre Rabourdin! ça me ferait de la peine, cependant.

BIXIOU.

Ah! voilà comment vous l’aimez? (Changeant de ton.) Eh! bien, je ne le plains pas non plus. Après tout, il est riche; sa femme donne des soirées, et ne m’invite pas, moi qui vais partout! Allons, mon bon du Bruel, adieu, sans rancune! (Il sort dans le Bureau.) Adieu, Messieurs. Ne vous disais-je pas hier qu’un homme qui n’avait que des vertus et du talent était toujours bien pauvre, même avec une jolie femme.

FLEURY.

Vous êtes riche, vous!

BIXIOU.

Pas mal, cher Cincinnatus! Mais vous me donnerez à dîner au Rocher de Cancale.

POIRET.

Il m’est toujours impossible de comprendre le Bixiou.

PHELLION (d’un air élégiaque).

Monsieur Rabourdin lit si rarement les journaux, qu’il serait peut-être utile de les lui porter en nous en privant momentanément. (Fleury lui tend son journal, Vimeux celui du Bureau, il prend les journaux et sort.)

En ce moment, des Lupeaulx, qui descendait pour déjeuner avec le ministre, se demandait si, avant d’employer la fine fleur de sa rouerie pour le mari, la prudence ne commandait pas de sonder le cœur de la femme, afin de savoir s’il serait récompensé de son dévouement. Il se tâtait le peu de cœur qu’il avait, lorsque, sur l’escalier, il rencontra son avoué qui lui dit en souriant:--Deux mots, monseigneur? avec cette familiarité des gens qui se savent indispensables.

--Quoi, mon cher Desroches? fit l’homme politique. Que m’arrive-t-il? Ils se fâchent, ces messieurs, et ne savent pas faire comme moi: attendre!

--J’accours vous prévenir que toutes vos créances sont entre les mains des sieurs Gobseck et Gigonnet, sous le nom d’un sieur Samanon.

--Des hommes à qui j’ai fait gagner des sommes immenses!

--Écoutez, lui dit l’avoué à l’oreille, Gigonnet s’appelle Bidault, il est l’oncle de Saillard, votre caissier, et Saillard est le beau-père d’un certain Baudoyer qui se croit des droits à la place vacante dans votre Ministère. N’ai-je pas eu raison de vous prévenir?

--Merci, fit des Lupeaulx en saluant l’avoué d’un air fin.

--D’un trait de plume vous aurez quittance, dit Desroches en s’en allant.

--Voilà de ces sacrifices immenses! se dit des Lupeaulx, il est impossible d’en parler à une femme, pensa-t-il. Célestine vaut-elle la quittance de toutes mes dettes? j’irai la voir ce matin.

Ainsi la belle madame Rabourdin allait être dans quelques heures l’arbitre des destinées de son mari, sans qu’aucune puissance pût la prévenir de l’importance de ses réponses, sans qu’aucun signal l’avertît de composer son maintien et sa voix. Et, par malheur, elle se croyait sûre du succès, elle ne savait pas Rabourdin miné de toutes parts par le travail sourd des tarets.

--Eh! bien, monseigneur, dit des Lupeaulx en entrant dans le petit salon où l’on déjeunait, avez-vous lu les articles sur Baudoyer?

--Pour l’amour de Dieu, mon cher, répondit le ministre, laissons les nominations dans ce moment-ci. On m’a cassé la tête, hier, de cet ostensoir. Pour sauver Rabourdin, il faudra faire de sa promotion une affaire de Conseil, si je ne veux point avoir la main forcée. C’est à dégoûter des affaires. Pour garder Rabourdin, il nous faut avancer un certain Colleville...

--Voulez-vous me livrer la conduite de ce vaudeville, et ne pas vous en occuper! je vous égaierai tous les matins par le récit de la partie d’échecs que je jouerai contre la Grande-Aumônerie, dit des Lupeaulx.

--Eh! bien, lui dit le ministre, faites le travail avec le chef du Personnel. Savez-vous que rien n’est plus propre à frapper l’esprit du roi que les raisons contenues dans le journal de l’Opposition? Menez donc un ministère avec des Baudoyer!

--Un imbécile dévot, reprit des Lupeaulx, et incapable comme...

--Comme La Billardière, dit le ministre.

--La Billardière avait au moins les manières du gentilhomme ordinaire de la Chambre, reprit des Lupeaulx. Madame, dit-il, en s’adressant à la comtesse, il y a maintenant nécessité d’inviter madame Rabourdin à votre première soirée intime, je vous ferai observer qu’elle a pour amie madame de Camps; elles étaient ensemble hier aux Italiens, et je l’ai connue à l’hôtel Firmiani, d’ailleurs vous verrez si elle est de nature à compromettre un salon.

--Invitez madame Rabourdin, ma chère, dit le ministre, et parlons d’autre chose.

--Célestine est donc dans mes griffes, dit des Lupeaulx en remontant chez lui pour faire une toilette du matin.

Les ménages parisiens sont dévorés par le besoin de se mettre en harmonie avec le luxe qui les environne de toutes parts, aussi en est-il peu qui aient la sagesse de conformer leur situation extérieure à leur budget intérieur. Mais ce vice tient peut-être à un patriotisme tout français et qui a pour but de conserver à la France sa suprématie en fait de costume. La France règne par le vêtement sur toute l’Europe, chacun y sent la nécessité de garder un sceptre commercial qui fait de la Mode en France ce qu’est la Marine en Angleterre. Cette patriotique fureur qui porte à tout sacrifier au paroistre, comme disait d’Aubigné sous Henri IV, est la cause de travaux secrets et immenses qui prennent toute la matinée des femmes parisiennes, quand elles veulent, ainsi que le voulait madame Rabourdin, tenir avec douze mille livres de rente le train que beaucoup de riches ne se donnent pas avec trente mille. Ainsi, les vendredis, jours de dîner, madame Rabourdin aidait la femme de chambre à faire les appartements; car la cuisinière allait de bonne heure à la Halle, et le domestique nettoyait l’argenterie, façonnait les serviettes, brossait les cristaux. Le mal-avisé qui, par une distraction de la portière, serait monté vers onze heures ou midi chez madame Rabourdin, l’eût trouvée, au milieu du désordre le moins pittoresque, en robe de chambre, les pieds dans de vieilles pantoufles, mal coiffée, arrangeant elle-même ses lampes, disposant elle-même ses jardinières ou se cuisinant à la hâte un déjeuner peu poétique. Le visiteur à qui les mystères de la vie parisienne auraient été inconnus eût certes appris à ne pas mettre le pied dans les coulisses du théâtre; bientôt signalé comme un homme capable des plus grandes noirceurs, la femme surprise dans ses mystères du matin aurait parlé de sa bêtise et de son indiscrétion de manière à le ruiner. La Parisienne, si indulgente pour les curiosités qui lui profitent, est implacable pour celles qui lui font perdre ses prestiges. Aussi une pareille invasion domiciliaire n’est elle pas, comme dit la Police correctionnelle, une attaque à la pudeur, mais un vol avec effraction, le vol de ce qu’il y a de plus précieux, le crédit! Une femme se laisse volontiers surprendre peu vêtue, les cheveux tombants; quand tous ses cheveux sont à elle, elle y gagne; mais elle ne veut pas se laisser voir faisant elle-même son appartement, elle y perd son paroistre. Madame Rabourdin était dans tous les apprêts de son vendredi, au milieu des provisions pêchées par sa cuisinière dans l’océan de la Halle, alors que monsieur des Lupeaulx se rendit sournoisement chez elle. Certes, le Secrétaire-général était bien le dernier que la belle Rabourdin attendît; aussi, en entendant craquer des bottes sur le palier, s’écria-t-elle:--Déjà le coiffeur! Exclamation aussi peu agréable pour des Lupeaulx que la vue de des Lupeaulx le fut pour elle. Elle se sauva donc dans sa chambre à coucher, où régnait un effroyable gâchis de meubles qui ne veulent pas être vus, des choses hétérogènes en fait d’élégance, un vrai mardi-gras domestique. L’effronté des Lupeaulx suivit la belle effarée, tant il la trouva piquante dans son déshabillé. Je ne sais quoi d’alléchant tentait le regard: la chair, vue par un hiatus de camisole, semblait mille fois plus attrayante que quand elle se bombait gracieusement depuis la ligne circulaire tracée sur le dos par le surjet de velours, jusqu’aux rondeurs fuyantes du plus joli col de cygne où jamais un amant ait posé son baiser avant le bal. Quand l’œil se promène sur une femme parée qui montre une magnifique poitrine, ne croit-on pas voir le dessert monté de quelque beau dîner; mais le regard qui se coule entre l’étoffe froissée par le sommeil embrasse des coins friands, et s’en régale comme on dévore un fruit volé qui rougit entre deux feuilles sur l’espalier.

--Attendez, attendez! cria la jolie Parisienne en verrouillant son désordre.

Elle sonna Thérèse, sa fille, la cuisinière, le domestique, implorant un schall et souhaitant le coup de sifflet du machiniste à l’Opéra. Et le coup de sifflet partit. Et en un tour de main, autre phénomène! la chambre prit un air de matin fort piquant en harmonie avec une toilette subitement combinée pour la plus grande gloire de cette femme, évidemment supérieure en ceci.

--Vous! dit-elle. Et à cette heure! Que se passe-t-il donc?

--Les choses les plus graves du monde, répondit des Lupeaulx. Il s’agit aujourd’hui de bien nous comprendre.

Célestine regarda cet homme à travers ses lunettes et comprit.

--Mon principal vice, répondit-elle, est d’être prodigieusement fantasque, ainsi je ne mêle pas mes affections à la politique; parlez politique, affaires, et nous verrons après. Ce n’est pas, d’ailleurs, une fantaisie, mais une conséquence de mon goût d’artiste, s’il me défend de faire hurler les couleurs, d’allier des choses disparates, et m’ordonne d’éviter les dissonances. Nous avons notre politique aussi, nous autres femmes!

Déjà le son de la voix, la gentillesse des manières avaient produit leur effet et métamorphosé la brutalité du Secrétaire-général en courtoisie sentimentale; elle l’avait rappelé à ses obligations d’amant. Une jolie femme habile se fait comme une atmosphère où les nerfs se détendent, où les sentiments s’adoucissent.

--Vous ignorez ce qui se passe, reprit brutalement des Lupeaulx qui tenait à se montrer brutal. Lisez.

Et il offrit à la gracieuse Rabourdin les deux journaux où il avait entouré chaque article en encre rouge. En lisant, le schall se décroisa sans que Célestine s’en aperçût ou par l’effet d’une volonté bien déguisée. A l’âge où la force des fantaisies est en raison de leur rapidité, des Lupeaulx ne pouvait pas plus garder son sang-froid que Célestine ne gardait le sien.

--Comment! dit-elle, mais c’est affreux! Qu’est-ce que ce Baudoyer?

--Un baudet, fit des Lupeaulx; mais, vous le voyez! il porte des reliques, et arrivera conduit par la main habile qui tient la bride.

Le souvenir de ses dettes passa devant les yeux de madame Rabourdin et l’éblouit, comme si elle eût vu deux éclairs consécutifs; ses oreilles tintèrent à coups redoublés sous la pression du sang qui battait dans ses artères; elle resta tout hébétée, regardant une patère sans la voir.

--Mais vous nous êtes fidèle! dit-elle à des Lupeaulx en le caressant d’un coup d’œil de manière à se l’attacher.

--C’est selon, fit-il en répondant à cette œillade par un regard inquisitif qui fit rougir cette pauvre femme.

--S’il vous faut des arrhes, vous perdriez tout le prix, dit-elle en riant. Je vous faisais plus grand que vous ne l’êtes. Et vous, vous me croyez bien petite, bien pensionnaire.

--Vous ne m’avez pas compris, reprit-il d’un air fin. Je voulais dire que je ne pouvais pas servir un homme qui joue contre moi, comme l’Étourdi contre Mascarille.

--Que signifie ceci?

--Voici qui vous prouvera que je suis grand.

Et il présenta à madame Rabourdin l’État volé par Dutocq, en le lui offrant à l’endroit où son mari l’avait analysé si savamment.

--Lisez!

Célestine reconnut l’écriture, lut, et pâlit sous ce coup d’assommoir.

--Toutes les administrations y sont, dit des Lupeaulx.

--Mais heureusement, dit-elle, vous seul possédez ce travail, que je ne puis m’expliquer.

--Celui qui l’a volé n’est pas si niais que de ne pas en avoir un double, il est trop menteur pour l’avouer et trop intelligent dans son métier pour le livrer, je n’ai même pas tenté d’en parler.

--Qui est-ce?

--Votre Commis principal.

--Dutocq. On n’est jamais puni que de ses bienfaits! Mais, reprit-elle, c’est un chien qui veut un os.

--Savez-vous ce qu’on veut m’offrir à moi, pauvre diable de Secrétaire-général?

--Quoi?

--Je dois trente et quelques malheureux mille francs, vous allez prendre une bien méchante opinion de moi en sachant que je ne dois pas davantage; mais enfin, en cela, je suis petit! Eh! bien, l’oncle de Baudoyer vient d’acheter mes créances et sans doute se dispose à m’en rendre les titres.

--Mais c’est infernal, tout cela.

--Du tout, c’est monarchique et religieux, car la Grande-Aumônerie s’en mêle...

--Que ferez-vous?

--Que m’ordonnez-vous de faire? dit-il avec une grâce adorable en lui tendant la main.

Célestine ne le trouva plus ni laid, ni vieux, ni poudré à frimas, ni secrétaire-général, ni quoi que ce soit d’immonde; mais elle ne lui donna pas la main: le soir dans son salon elle la lui aurait laissé prendre cent fois; mais le matin et seule, le geste constituait une promesse un peu trop positive, et pouvait mener loin.

--Et l’on dit que les hommes d’État n’ont pas de cœur! s’écria-t-elle en voulant compenser la dureté du refus par la grâce de la parole. Cela m’effrayait, ajouta-t-elle en prenant l’air le plus innocent du monde.

--Quelle calomnie! répondit des Lupeaulx, un des plus immobiles diplomates et qui garde le pouvoir depuis qu’il est né, vient d’épouser la fille d’une actrice, et de la faire recevoir à la cour la plus ferrée sur les quartiers de noblesse.

--Et vous nous soutiendrez?

--Je fais le travail des nominations. Mais pas de tricherie!

Elle lui tendit sa main à baiser et lui donna un petit soufflet sur la joue.

--Vous êtes à moi, dit-elle.

Des Lupeaulx admira ce mot. (Le soir à l’Opéra, le fat le raconta de cette manière: «Une femme ne voulant pas dire à un homme qu’elle était à lui, aveu qu’une femme comme il faut ne fait jamais, lui a dit: Vous êtes à moi. Comment trouvez-vous le détour?»)

--Mais soyez mon alliée, reprit-il. Votre mari a parlé au ministre d’un plan d’administration auquel se rattache l’État dans lequel je suis si bien traité; sachez-le, dites-le-moi ce soir.

--Ce sera fait, dit-elle sans voir grande importance à ce qui avait amené des Lupeaulx chez elle si matin.

--Madame, le coiffeur, dit la femme de chambre.

--Il s’est bien fait attendre, je ne sais pas comment je m’en serais tirée, s’il avait tardé, pensa Célestine.

--Vous ne savez pas jusqu’où va mon dévouement, lui dit des Lupeaulx en se levant. Vous serez invitée à la première soirée particulière de la femme du ministre...

--Ah! vous êtes un ange, dit-elle. Et je vois maintenant combien vous m’aimez: vous m’aimez avec intelligence.

--Ce soir, chère enfant, reprit-il, j’irai savoir à l’Opéra quels sont les journalistes qui conspirent pour Baudoyer, et nous mesurerons nos bâtons.

--Oui, mais vous dînez ici, n’est-ce pas? j’ai fait chercher et trouver les choses que vous aimez.

--Tout cela cependant ressemble tant à l’amour, qu’il serait doux d’être longtemps trompé ainsi! se dit des Lupeaulx en descendant les escaliers. Mais si elle se moque de moi, je le saurai: je lui prépare le plus habile de tous les piéges avant la signature, afin de pouvoir lire dans son cœur. Mes petites chattes, nous vous connaissons! car, après tout, les femmes sont tout ce que nous sommes! Vingt-huit ans et vertueuse, et ici, rue Duphot! c’est un bonheur bien rare, qui vaut la peine d’être cultivé.

Le papillon éligible sautillait par les escaliers.

--Mon Dieu, cet homme-là, sans ses lunettes, poudré, doit être bien drôle en robe de chambre, se disait Célestine. Il a le harpon dans le dos, et me remorque enfin là où je voulais aller, chez le ministre. Il a joué son rôle dans ma comédie.

Quand, à cinq heures, Rabourdin rentra pour s’habiller, sa femme vint assister à sa toilette, et lui rapporta cet État que, comme la pantoufle du conte des Mille et une Nuits, le pauvre homme devait rencontrer partout.

--Qui t’a remis cela? dit Rabourdin stupéfait.

--Monsieur des Lupeaulx!

--Il est venu? demanda Rabourdin en jetant à sa femme un de ces regards qui certes auraient fait pâlir une coupable, mais qui trouva un front de marbre et un œil rieur.

--Et il reviendra dîner, répondit-elle. Pourquoi votre air effarouché?

--Ma chère, dit Rabourdin, des Lupeaulx est mortellement offensé par moi, ces gens-là ne pardonnent pas, et il me caresse! Crois-tu que je ne voie pas pourquoi?

--Cet homme, reprit-elle, me paraît avoir un goût très-délicat, je ne puis le blâmer. Enfin, je ne sais rien de plus flatteur pour une femme que de réveiller un palais blasé. Après.....

--Trève de plaisanterie, Célestine! Épargne un homme accablé. Je ne puis rencontrer le ministre, et mon honneur est au jeu.

--Mon Dieu, non. Dutocq aura la promesse d’une place et tu seras nommé Chef de Division.

--Je te devine, chère enfant, dit Rabourdin; mais le jeu que tu joues est aussi déshonorant que la réalité. Le mensonge est le mensonge, et une honnête femme.....

--Laisse-moi donc me servir des armes employées contre nous.

--Célestine, plus cet homme se verra sottement pris au piége, plus il s’acharnera sur moi.

--Et si je le renverse?

Rabourdin regarda sa femme avec étonnement.

--Je ne pense qu’à ton élévation, et il était temps mon pauvre ami!... reprit Célestine. Mais tu prends le chien de chasse pour le gibier, dit-elle après une pause. Dans quelques jours des Lupeaulx aura très-bien accompli sa mission. Pendant que tu cherches à parler au ministre, et avant que tu ne puisses le voir, moi je lui aurai parlé. Tu as sué sang et eau pour enfanter un plan que tu me cachais; et, en trois mois, ta femme aura fait plus d’ouvrage que toi en six ans. Dis-moi ton beau système?

Rabourdin, tout en se faisant la barbe et après avoir obtenu de sa femme de ne pas dire un seul mot de ses travaux, en la prévenant que confier une seule idée à des Lupeaulx c’était mettre le chat à même la jatte au lait, commença l’explication de ses travaux.

--Comment, Rabourdin, ne m’as-tu pas parlé de cela? dit Célestine en coupant la parole à son mari dès la cinquième phrase. Mais tu te serais épargné des peines inutiles. Que l’on soit aveuglé pendant un moment par une idée, je le conçois; mais pendant six ou sept ans, voilà ce que je ne conçois pas. Tu veux réduire le budget, c’est l’idée vulgaire et bourgeoise! Mais il faudrait arriver à un budget de deux milliards, la France serait deux fois plus grande. Un système neuf, ce serait de tout faire mouvoir par l’emprunt, comme le crie monsieur de Nucingen. Le trésor le plus pauvre est celui qui se trouve plein d’écus sans emploi; la mission d’un ministère des finances est de jeter l’argent par les fenêtres, il lui rentre par ses caves, et tu veux lui faire entasser des trésors! Mais il faut multiplier les emplois au lieu de les réduire. Au lieu de rembourser les rentes, il faudrait multiplier les rentiers. Si les Bourbons veulent régner en paix, ils doivent créer des rentiers dans les dernières bourgades, et surtout ne pas laisser les étrangers toucher des intérêts en France, car ils nous en demanderont un jour le capital; tandis que si toute la rente est en France, ni la France ni le crédit ne périront. Voilà ce qui a sauvé l’Angleterre. Ton plan est un plan de petite bourgeoisie. Un homme ambitieux n’aurait dû se présenter devant son ministre qu’en recommençant Law sans ses chances mauvaises, en expliquant la puissance du crédit, en démontrant comme quoi nous ne devons pas amortir le capital, mais les intérêts, comme font les Anglais...

--Allons, Célestine, dit Rabourdin, mêle toutes les idées ensemble, contrarie-les; amuse-t’en comme de joujoux! je suis habitué à cela. Mais ne critique pas un travail que tu ne connais pas encore.

--Ai-je besoin, dit-elle, de connaître un plan dont l’esprit est d’administrer la France avec six mille employés au lieu de vingt mille? Mais, mon ami, fût-ce un plan d’homme de génie, un roi de France se ferait détrôner en voulant l’exécuter. On soumet une aristocratie féodale en abattant quelques têtes, mais on ne soumet pas une hydre à mille pattes. Non, l’on n’écrase pas les petits, ils sont trop plats sous le pied. Et c’est avec les ministres actuels, entre nous de pauvres sires, que tu veux remuer ainsi les hommes? Mais on remue les intérêts, et l’on ne remue pas les hommes: ils crient trop; tandis que les écus sont muets.

--Mais, Célestine, si tu parles toujours, et si tu fais de l’esprit à côté de la question, nous ne nous entendrons jamais...

--Ah! je comprends à quoi mène l’État où tu as classé les capacités administratives, reprit-elle sans avoir écouté son mari. Mon Dieu, mais tu as aiguisé toi-même le couperet pour te faire trancher la tête. Sainte-Vierge! pourquoi ne m’as-tu pas consultée? au moins je t’aurais empêché d’écrire une seule ligne, ou tout au moins, si tu avais voulu faire ce mémoire, je l’aurais copié moi-même, et il ne serait jamais sorti d’ici... Pourquoi, mon Dieu, ne m’avoir rien dit? Voilà les hommes! ils sont capables de dormir auprès d’une femme en gardant un secret pendant sept ans! Se cacher d’une pauvre femme pendant sept années, douter de son dévouement?

--Mais, dit Rabourdin impatienté, voici onze ans que je n’ai jamais pu discuter avec toi sans que tu me coupes la parole et sans substituer aussitôt tes idées aux miennes... Tu ne sais rien de mon travail.

--Rien! je sais tout!

--Dis-le-moi donc? s’écria Rabourdin impatienté pour la première fois depuis son mariage.

--Tiens, il est six heures et demie, fais ta barbe, habille-toi, répondit-elle comme répondent toutes les femmes quand on les presse sur un point où elles doivent se taire. Je vais achever ma toilette, et nous ajournerons la discussion, car je ne veux pas être agacée le jour où je reçois. Mon Dieu, le pauvre homme! dit-elle en sortant, travailler sept ans pour accoucher de sa mort! Et se défier de sa femme!

Elle rentra.

--Si tu m’avais écoutée dans le temps, tu n’aurais pas intercédé pour conserver ton Commis principal, et il a sans doute une copie autographiée de ce maudit état! Adieu, homme d’esprit!

En voyant son mari dans une tragique attitude de douleur, elle comprit qu’elle était allée trop loin, elle courut à lui, le saisit tout barbouillé de savon, et l’embrassa tendrement.

--Cher Xavier, ne te fâche pas, lui dit-elle, ce soir nous étudierons ton plan, tu parleras à ton aise, j’écouterai bien et aussi long-temps que tu le voudras!... est-ce gentil? Va, je ne demande pas mieux que d’être la femme de Mahomet.

Elle se mit à rire. Rabourdin ne put s’empêcher de rire aussi, car Célestine avait de la mousse blanche aux lèvres, et sa voix avait déployé les trésors de la plus pure et de la plus solide affection.

--Va t’habiller, mon enfant, et surtout ne dis rien à des Lupeaulx, jure-le-moi? voilà la seule pénitence que je t’impose.

--Impose?... dit-elle, alors je ne jure rien!

--Allons, Célestine, j’ai dit en riant une chose sérieuse.

--Ce soir, répondit-elle, ton secrétaire-général saura qui nous avons à combattre, et moi, je sais qui attaquer.

--Qui? dit Rabourdin.

--Le ministre, répondit-elle en se grandissant de deux pieds.

Malgré la grâce amoureuse de sa chère Célestine, Rabourdin, en s’habillant, ne put empêcher quelques douloureuses pensées d’obscurcir son front.

--Quand saura-t-elle m’apprécier? se disait-il. Elle n’a pas même compris qu’elle seule était la cause de tout ce travail! Quel brise-raison, et quelle intelligence! Si je ne m’étais pas marié, je serais déjà bien haut et bien riche! J’aurais économisé cinq mille francs par an sur mes appointements. En les employant bien j’aurais aujourd’hui dix mille livres de rente en dehors de ma place, je serais garçon et j’aurais la chance de devenir par un mariage... Oui, reprit-il en s’interrompant, mais j’ai Célestine et mes deux enfants. Il se rejeta sur son bonheur. Dans le plus heureux ménage, il y a toujours des moments de regret. Il vint au salon et contempla son appartement.--Il n’y a pas dans Paris deux femmes qui s’entendent à la vie comme elle. Avec douze mille livres de rente faire tout cela! dit-il en regardant les jardinières pleines de fleurs, et songeant aux jouissances de vanité que le monde allait lui donner. Elle était faite pour être la femme d’un ministre. Quand je pense que celle du mien ne lui sert à rien; elle a l’air d’une bonne grosse bourgeoise, et quand elle se trouve au château, dans les salons... Il se pinça les lèvres. Les hommes très-occupés ont des idées si fausses en ménage, qu’on peut également leur faire croire qu’avec cent mille francs on n’a rien, et qu’avec douze mille francs on a tout.

Quoique très-impatiemment attendu, malgré les flatteries préparées pour ses appétits de gourmet émérite, des Lupeaulx ne vint pas dîner, il ne se montra que très-tard dans la soirée, à minuit, heure à laquelle la causerie devient, dans tous les salons, plus intime et confidentielle. Andoche Finot, le journaliste, était resté.

--Je sais tout, dit des Lupeaulx quand il fut bien assis sur la causeuse au coin du feu, sa tasse de thé à la main, madame Rabourdin debout devant lui, tenant une assiette pleine de sandwiches et de tranches d’un gâteau bien justement nommé gâteau de plomb. Finot, mon cher et spirituel ami, vous pourrez rendre service à notre gracieuse reine en lâchant quelques chiens après des hommes de qui nous causerons. Vous avez contre vous, dit-il à monsieur Rabourdin en baissant la voix pour n’être entendu que des trois personnes auxquelles il s’adressait, des usuriers et le clergé, l’argent et l’église. L’article du journal libéral a été demandé par un vieil escompteur à qui l’on avait des obligations, mais le petit bonhomme qui l’a fait s’en soucie peu. La rédaction en chef de ce journal change dans trois jours, et nous reviendrons là-dessus. L’opposition royaliste, car nous avons, grâce à M. de Châteaubriand, une opposition royaliste, c’est-à-dire qu’il y a des Royalistes qui passent aux Libéraux, mais ne faisons pas de haute politique; ces assassins de Charles X m’ont promis leur appui en mettant pour prix à votre nomination notre approbation à un de leurs amendements. Toutes mes batteries sont dressées. Si l’on nous impose Baudoyer, nous dirons à la Grande-Aumônerie: «Tel et tel journal et messieurs tels et tels attaqueront la loi que vous voulez, et toute la presse sera contre (car les journaux ministériels que je tiens seront sourds et muets, ils n’auront pas de peine à l’être, ils le sont assez, n’est-ce pas, Finot?) Nommez Rabourdin, et vous aurez l’opinion pour vous.» Pauvres Bonifaces de gens de province qui se carrent dans leurs fauteuils au coin du feu, très-heureux de l’indépendance des organes de l’Opinion, ah! ah!

--Hi, hi, hi! fit Andoche Finot.

--Ainsi, soyez tranquille, dit des Lupeaulx. J’ai tout arrangé ce soir. La Grande-Aumônerie pliera.

--J’aurais mieux aimé perdre tout espoir et vous avoir à dîner, lui dit Célestine à l’oreille en le regardant d’un air fâché qui pouvait passer pour l’expression d’un amour-fou.

--Voici qui m’obtiendra ma grâce, reprit-il en lui remettant une invitation pour la soirée de mardi.

Célestine ouvrit la lettre, et le plaisir le plus rouge anima ses traits. Aucune jouissance ne peut se comparer à celle de la vanité triomphante.

--Vous savez ce qu’est la soirée du mardi, reprit des Lupeaulx en prenant un air mystérieux; c’est dans notre ministère comme le Petit-Château à la cour. Vous serez au cœur du pouvoir! Il y aura la comtesse Féraud, qui est toujours en faveur malgré la mort de Louis XVIII, Delphine de Nucingen, madame de Listomère, la marquise d’Espard, votre chère de Camps que j’ai priée afin que vous trouviez un appui dans le cas où les femmes vous blakbolleraient. Je veux vous voir au milieu de ce monde-là.

Célestine hochait la tête comme un pur sang avant la course, et relisait l’invitation comme Baudoyer et Saillard avaient relu leurs articles dans les journaux, sans pouvoir s’en rassasier.

--Là d’abord, et un jour aux Tuileries, dit-elle à des Lupeaulx.

Des Lupeaulx fut effrayé du mot et de l’attitude, tant ils exprimaient d’ambition et de sécurité.--Ne serais-je qu’un marchepied? se dit-il. Il se leva, s’en alla dans la chambre à coucher de madame Rabourdin, et y fut suivi par elle, car elle avait compris à un geste du Secrétaire-général qu’il voulait lui parler en secret.--Hé, bien! le plan? dit-il.

--Bah! des bêtises d’honnête homme! Il veut supprimer quinze mille employés et n’en garder que cinq ou six mille, vous n’avez pas idée d’une monstruosité pareille, je vous ferai lire son mémoire quand la copie en sera terminée. Il est de bonne foi. Son catalogue analytique des employés a été dicté par la pensée la plus vertueuse. Pauvre cher homme!

Des Lupeaulx fut d’autant plus rassuré par le rire vrai qui accompagnait ces railleuses et méprisantes paroles, qu’il se connaissait en mensonges, et que pour le moment Célestine était de bonne foi.

--Mais enfin, le fond de tout cela? demanda-t-il.

--Hé! bien, il veut supprimer la contribution foncière en la remplaçant par des impôts de consommation.

--Mais il y a déjà un an que François Keller et Nucingen ont proposé un plan à peu près semblable, et le ministre médite de dégrever l’impôt foncier.

--Là, quand je lui disais que ce n’était pas neuf? s’écria Célestine en riant.

--Oui, mais s’il s’est rencontré avec le plus grand financier de l’époque, un homme qui, je vous le dis entre nous, est le Napoléon de la finance, il doit y avoir au moins quelques idées dans ses moyens d’exécution.

--Tout est vulgaire, fit-elle en imprimant à ses lèvres une moue dédaigneuse. Songez donc qu’il veut gouverner et administrer la France avec cinq ou six mille employés, tandis qu’il faudrait au contraire qu’il n’y eût pas en France une seule personne qui ne fût intéressée au maintien de la monarchie.

Des Lupeaulx parut satisfait de trouver un homme médiocre dans l’homme auquel il accordait des talents supérieurs.

--Êtes-vous bien sûr de la nomination? Voulez-vous un conseil de femme? lui dit-elle.

--Vous vous entendez mieux que nous en trahisons élégantes, fit des Lupeaulx en hochant la tête.

--Hé! bien, dites Baudoyer à la cour et à la Grande-Aumônerie pour leur ôter tout soupçon et les endormir; mais, au dernier moment, écrivez Rabourdin.

--Il y a des femmes qui disent oui tant qu’on a besoin d’un homme, et non quand il a joué son rôle, répondit des Lupeaulx.

--J’en connais, lui dit-elle en riant. Mais elles sont bien sottes, car en politique on se retrouve toujours; c’est bon avec les niais, et vous êtes un homme d’esprit. Selon moi, la plus grande faute que l’on puisse commettre dans la vie est de se brouiller avec un homme supérieur.

--Non, dit des Lupeaulx, car il pardonne. Il n’y a de danger qu’avec de petits esprits rancuneux qui n’ont pas autre chose à faire qu’à se venger, et je passe ma vie à cela.

Quand tout le monde fut parti, Rabourdin resta chez sa femme, et, après avoir exigé pour une seule fois son attention, il put lui expliquer son plan en lui faisant comprendre qu’il ne restreignait point et augmentait au contraire le budget, en lui montrant à quels travaux s’employaient les deniers publics, en lui expliquant comment l’État décuplait le mouvement de l’argent en faisant entrer le sien pour un tiers ou pour un quart dans les dépenses qui seraient supportées par des intérêts privés ou de localité; enfin il lui prouva que son plan était moins une œuvre de théorie qu’une œuvre fertile en moyens d’exécution. Célestine, enthousiasmée, sauta au cou de son mari et s’assit au coin du feu sur ses genoux.

--Enfin j’ai donc en toi le mari que je rêvais, dit-elle. L’ignorance où j’étais de ton mérite t’a sauvé des griffes de des Lupeaulx. Je t’ai calomnié merveilleusement et de bon cœur.

Cet homme pleura de bonheur. Il avait donc enfin son jour de triomphe. Après avoir tout entrepris pour plaire à sa femme, il était grand aux yeux de son seul public!

--Et, pour qui te connaît si bon, si doux, si égal de caractère, si aimant, tu es dix fois plus grand. Mais, dit-elle, un homme de génie est toujours plus ou moins enfant, et tu es un enfant, un enfant bien-aimé. Elle tira son invitation de l’endroit où les femmes mettent ce qu’elles veulent cacher, et la lui montra.--Voilà ce que je voulais, dit-elle. Des Lupeaulx m’a mise en présence du ministère, et fût-il de bronze, cette Excellence sera pendant quelque temps mon serviteur.

Dès le lendemain, Célestine s’occupa de sa présentation au cercle intime du ministre. C’était sa grande journée, à elle! Jamais courtisane ne prit tant de soin d’elle-même que cette honnête femme n’en prit de sa personne. Jamais couturière ne fut plus tourmentée que la sienne, et jamais couturière ne comprit mieux l’importance de son art. Enfin madame Rabourdin n’oublia rien. Elle alla elle-même chez un loueur de voitures, pour choisir un coupé qui ne fût ni vieux, ni bourgeois, ni insolent. Son domestique, comme les domestiques de bonne maison, fut tenu d’avoir l’air d’un maître. Puis, vers dix heures du soir, le fameux mardi, elle sortit dans une délicieuse toilette de deuil. Elle était coiffée avec des grappes de raisin en jais du plus beau travail, une parure de mille écus commandée chez Fossin par une Anglaise partie sans la prendre. Les feuilles étaient en lames de fer estampé, légères comme de véritables feuilles de vigne, et l’artiste n’avait pas oublié ces vrilles si gracieuses, destinées à s’entortiller dans les boucles, comme elles s’accrochent à tout rameau. Les bracelets, le collier et les pendants d’oreilles étaient en fer dit de Berlin; mais ces délicates arabesques venaient de Vienne, et semblaient avoir été faites par ces fées qui, dans les contes, sont chargées par quelque Carabosse jalouse d’amasser des yeux de fourmis, ou de filer des pièces de toile contenues dans une noisette. Sa taille amincie déjà par le noir avait été mise en relief par une robe d’une coupe étudiée, et qui s’arrêtait à l’épaule dans la courbure, sans épaulettes; à chaque mouvement, il semblait que la femme, comme un papillon, allait sortir de son enveloppe, et néanmoins la robe tenait par une invention de la divine couturière. La robe était en mousseline de laine, étoffe que le fabricant n’avait pas encore envoyée à Paris, une divine étoffe qui plus tard eut un succès fou. Ce succès alla plus loin que ne vont les modes en France. L’économie positive de la mousseline de laine, qui ne coûte pas de blanchissage, a nui plus tard aux étoffes de coton, de manière à révolutionner la fabrique à Rouen. Le pied de Célestine chaussé d’un bas à mailles fines et d’un soulier de satin turc, car le grand deuil excluait le satin de soie, avait une tournure supérieure. Célestine fut bien belle ainsi. Son teint, ravivé par un bain au son, avait un éclat doux. Ses yeux, baignés par les ondes de l’espoir, étincelant d’esprit, attestaient cette supériorité dont parlait alors l’heureux et fier des Lupeaulx. Elle fit bien son entrée, et les femmes sauront apprécier le sens de cette phrase. Elle salua gracieusement la femme du ministre, en conciliant le respect qu’elle lui devait avec sa propre valeur à elle, et ne la choqua point tout en se posant dans sa majesté, car chaque belle femme est une reine. Aussi eut-elle avec le ministre cette jolie impertinence que les femmes peuvent se permettre avec les hommes, fussent-ils grands-ducs. Elle examina le terrain en s’asseyant, et se trouva dans une de ces soirées choisies, peu nombreuses, où les femmes peuvent se toiser, se bien apprécier, où la moindre parole retentit dans toutes les oreilles, où chaque regard porte coup, où la conversation est un duel avec témoins, où ce qui est médiocre devient plat, mais où tout mérite est accueilli silencieusement, comme étant au niveau de chaque esprit. Rabourdin était allé se confiner dans un salon voisin où l’on jouait, et il resta planté sur ses pieds à faire galerie, ce qui prouve qu’il ne manquait pas d’esprit.

--Ma chère, dit la marquise d’Espard à la comtesse Féraud la dernière maîtresse de Louis XVIII, Paris est unique! il en sort, sans qu’on s’y attende et sans qu’on sache d’où, des femmes comme celle-ci, qui semblent tout pouvoir et tout vouloir...

--Mais elle peut et veut tout, dit des Lupeaulx en se rengorgeant.

En ce moment, la rusée Rabourdin courtisait la femme du ministre. Stylée, la veille, par des Lupeaulx, qui connaissait les endroits faibles de la comtesse, elle la caressait, sans avoir l’air d’y toucher. Puis elle garda le silence à propos, car des Lupeaulx, tout amoureux qu’il était, avait remarqué les défauts de cette femme, et lui avait dit la veille: Surtout ne parlez pas trop! Exorbitante preuve d’attachement. Si Bertrand Barrère a laissé ce sublime axiome: N’interromps pas une femme qui danse pour lui donner un avis, on peut y ajouter celui-ci: Ne reproche pas à une femme de semer ses perles! afin de rendre ce chapitre du Code femelle complet. La conversation devint générale. De temps en temps, madame Rabourdin y mit la langue comme une chatte bien apprise met la patte sur les dentelles de sa maîtresse, en veloutant ses griffes. Comme cœur, le ministre avait peu de fantaisies; la Restauration n’eut pas d’homme d’État plus fini sur l’article de la galanterie, et l’Opposition du Miroir, de la Pandore, du Figaro ne trouva pas le plus léger battement d’artère à lui reprocher. Sa maîtresse était l’ÉTOILE, et, chose bizarre, elle lui fut fidèle dans le malheur, elle y gagnait sans doute encore! Madame Rabourdin savait cela; mais elle savait aussi qu’il revient des esprits dans les vieux châteaux, elle s’était donc mis en tête de rendre le ministre jaloux du bonheur, encore sous bénéfice d’inventaire, dont paraissait jouir des Lupeaulx. En ce moment, des Lupeaulx se gargarisait avec le nom de Célestine. Pour lancer sa prétendue maîtresse, il se tuait à faire comprendre à la marquise d’Espard, à madame de Nucingen et à la comtesse, dans une conversation à huit oreilles, qu’elles devaient admettre madame Rabourdin dans leur coalition, et madame de Camps l’appuyait. Au bout d’une heure, le ministre avait été fortement égratigné, l’esprit de madame Rabourdin lui plaisait; elle avait séduit sa femme qui, tout enchantée de cette syrène, venait de l’inviter à venir quand elle le voudrait.

--Car, ma chère, avait dit la femme du ministre à Célestine, votre mari sera bientôt directeur: l’intention du ministre est de réunir deux Divisions et d’en faire une Direction, vous serez alors des nôtres.

L’Excellence emmena madame Rabourdin pour lui montrer une pièce de son appartement devenue célèbre par les prétendues profusions que l’Opposition lui avait reprochées, et démontrer la niaiserie du journalisme. Il lui donna le bras.

--En vérité, madame, vous devriez bien nous faire la grâce, à la comtesse et à moi, de venir souvent...

Et il lui débita des galanteries de ministre.

--Mais, monseigneur, dit-elle en lui lançant un de ces regards que les femmes tiennent en réserve, il me semble que cela dépend de vous.

--Comment?

--Mais vous pouvez m’en donner le droit.

--Expliquez-vous?

--Non, je me suis dit en venant ici que je n’aurais pas le mauvais goût de faire la solliciteuse.

--Parlez! les placets de ce genre ne sont pas déplacés, dit le ministre en riant.

Il n’y a rien comme les bêtises de ce genre pour amuser ces hommes graves.

--Hé! bien, il est ridicule à la femme d’un Chef de Bureau de paraître souvent ici, tandis que la femme d’un directeur n’y serait pas déplacée.

--Laissons cela, dit le ministre, votre mari est un homme indispensable, il est nommé.

--Dites-vous votre vraie vérité?

--Voulez-vous venir voir sa nomination dans mon cabinet, le travail est fait.

--Eh! bien, dit-elle en restant dans un coin seule avec le ministre dont l’empressement avait une vivacité suspecte, laissez-moi vous dire que je puis vous en récompenser...

Elle allait dévoiler le plan de son mari, lorsque des Lupeaulx, venu sur la pointe du pied, fit un: «broum! broum!» de colère qui annonçait qu’il ne voulait pas paraître avoir entendu ce qu’il avait écouté. Le ministre lança un regard plein de mauvaise humeur au vieux fat pris au piége. Impatient de sa conquête, des Lupeaulx avait pressé outre mesure le travail du personnel, l’avait remis au ministre, et voulait venir apporter le lendemain la nomination à celle qui passait pour sa maîtresse. En ce moment, le valet de chambre du ministre se présenta d’un air mystérieux et dit à des Lupeaulx que son valet de chambre l’avait prié de lui remettre aussitôt cette lettre en le prévenant de sa haute importance.

Le Secrétaire-général alla près d’une lampe, et lut un mot ainsi conçu:

Contre mon habitude, j’attends dans une antichambre, et il n’y a pas un instant à perdre pour vous arranger avec

Votre serviteur,

Le Secrétaire-général frémit en reconnaissant cette signature qu’il eût été dommage de ne pas donner en autographe, elle est rare sur la place, et doit être précieuse pour ceux qui cherchent à deviner le caractère des gens d’après la physionomie de leur signature. Si jamais image hiéroglyphique exprima quelque animal, assurément c’est ce nom où l’initiale et la finale figurent une vorace gueule de requin, insatiable, toujours ouverte, accrochant et dévorant tout, le fort et le faible. Il a été impossible de typographier l’écriture, elle est trop fine, trop menue et trop serrée, quoique nette; mais on peut l’imaginer, la phrase n’occupait qu’une ligne. L’esprit de l’Escompte, seul, pouvait inspirer une phrase si insolemment impérative et si cruellement irréprochable, claire et muette, qui disait tout et ne trahissait rien. Gobseck vous serait inconnu, qu’à l’aspect de cette ligne qui vous faisait venir sans être un ordre, vous eussiez deviné l’implacable argentier de la rue des Grès. Aussi, comme un chien que le chasseur a rappelé, des Lupeaulx quitta-t-il aussitôt la piste, et s’en alla-t-il chez lui, songeant à toute sa position compromise. Figurez-vous un général en chef à qui son aide-de-champ vient dire: «Il arrive à l’ennemi trente mille hommes de troupes fraîches qui nous prennent en flanc.» Un seul mot expliquera l’arrivée des sieurs Gigonnet et Gobseck sur le champ de bataille, car ils étaient tous deux chez des Lupeaulx. A huit heures du soir, Martin Falleix, venu sur l’aile des vents en vertu de trois francs de guides et d’un postillon en avant, avait apporté les actes d’acquisition à la date de la veille. Aussitôt portés au café Thémis par Mitral, les contrats avaient passé dans les mains des deux usuriers qui s’étaient empressés de se rendre au Ministère, mais à pied. Onze heures sonnaient. Des Lupeaulx tressaillit en voyant les deux sinistres figures émérillonnées par un regard aussi direct que la balle d’un pistolet, et brillant comme la flamme du coup.

--Hé! bien, qu’y a-t-il, mes maîtres?

Les usuriers restèrent froids et immobiles. Gigonnet montra tour à tour ses dossiers et le valet de chambre.

--Passons dans mon cabinet, dit des Lupeaulx en renvoyant par un geste son valet de chambre.

--Vous entendez le français à ravir, dit Gigonnet.

--Venez-vous tourmenter un homme qui vous a fait gagner à chacun deux cent mille francs? dit-il en laissant échapper un mouvement de hauteur.

--Et qui nous en fera gagner encore, j’espère, dit Gigonnet.

--Une affaire?... reprit des Lupeaulx. Si vous avez besoin de moi, j’ai de la mémoire.

--Et nous les vôtres, répondit Gigonnet.

--On paiera mes dettes, dit dédaigneusement des Lupeaulx pour ne pas se laisser entamer.

--Vrai, dit Gobseck.

--Allons au fait, mon fils, dit Gigonnet. Ne vous posez pas comme ça dans votre cravate, avec nous c’est inutile. Prenez ces actes et lisez-les.

Les deux usuriers inventorièrent le cabinet de des Lupeaulx, pendant qu’il lisait avec étonnement et stupéfaction ces contrats qui lui semblèrent jetés des nues par les anges.

--N’avez-vous pas en nous des hommes d’affaires intelligents? dit Gigonnet.

--Mais à quoi dois-je une si habile coopération? fit des Lupeaulx inquiet.

--Nous savions, il y a huit jours, ce que, sans nous, vous ne sauriez que demain: le président du tribunal de Commerce, député, se voit forcé de donner sa démission.

Les yeux de des Lupeaulx se dilatèrent et devinrent grands comme des marguerites.

--Votre ministre vous jouait ce tour-là, dit le concis Gobseck.

--Vous êtes mes maîtres, dit le Secrétaire-général en s’inclinant avec un profond respect empreint de moquerie.

--Juste, dit Gobseck.

--Mais vous allez m’étrangler?

--Possible.

--Eh! bien, à l’œuvre, bourreaux! reprit en souriant le Secrétaire-général.

--Vous voyez, reprit Gigonnet, vos créances sont inscrites avec l’argent prêté pour l’acquisition.

--Voici les titres, dit Gobseck en tirant de la poche de sa redingote verdâtre des dossiers d’avoué.

--Vous avez trois ans pour rembourser le tout, dit Gigonnet.

--Mais, dit des Lupeaulx effrayé de tant de complaisance et d’un arrangement si fantastique, que voulez-vous de moi?

--La place de La Billardière pour Baudoyer, dit vivement Gigonnet.

--C’est bien peu de chose, quoique j’aie l’impossible à faire, répondit des Lupeaulx, je me suis lié les mains.

--Vous rongerez les cordes avec vos dents, dit Gigonnet.

--Elles sont pointues! ajouta Gobseck.

--Est-ce tout? dit des Lupeaulx.

--Nous gardons les pièces jusqu’à l’admission de ces créances-là, dit Gigonnet en mettant un État sous les yeux du Secrétaire-général; si elles ne sont pas reconnues par la Commission dans six jours, vos noms sur cet acte seront remplacés par les miens.

--Vous êtes habile, s’écria le Secrétaire-général.

--Juste, dit Gobseck.

--Voilà tout? fit des Lupeaulx.

--Vrai, dit Gobseck.

--Est-ce fait? demanda Gigonnet.

Des Lupeaulx inclina la tête.

--Eh! bien, signez cette procuration, dit Gigonnet. Dans deux jours la nomination de Baudoyer, dans six les créances reconnues, et....

--Et quoi? dit des Lupeaulx.

--Nous vous garantissons...

--Quoi? fit des Lupeaulx de plus en plus étonné.

--Votre nomination, répondit Gigonnet en se grandissant sur ses ergots. Nous faisons la majorité avec cinquante-deux voix de fermiers et d’industriels qui obéiront à votre prêteur.

Des Lupeaulx serra la main de Gigonnet.

--Il n’y a qu’entre nous que les malentendus sont impossibles, dit-il, voilà ce qui s’appelle des affaires! Aussi vous y mettrai-je la réjouissance.

--Juste, dit Gobseck.

--Que sera-ce? demanda Gigonnet.

--La croix pour votre imbécile de neveu.

--Bon, fit Gigonnet, vous le connaissez bien.

Les usuriers saluèrent alors des Lupeaulx qui les reconduisit jusque sur l’escalier.

--C’est donc les envoyés secrets de quelques puissances étrangères, se dirent les deux valets de chambre.

Dans la rue, les deux usuriers se regardèrent en riant, à la lueur d’un réverbère.

--Il nous devra neuf mille francs d’intérêt par an, et la terre en rapporte à peine cinq net, s’écria Gigonnet.

--Il est dans nos mains pour long-temps, dit Gobseck.

--Il bâtira, il fera des folies, répondit Gigonnet, Falleix achètera la terre.

--Son affaire est d’être député, le loup se moque du reste, dit Gobseck.

--Hé, hé!

--Hé, hé!

Ces petites exclamations sèches servaient de rire aux deux usuriers, qui se rendirent à pied au café Thémis.

Des Lupeaulx revint au salon et trouva madame Rabourdin faisant très-bien la roue, elle était charmante, et le ministre, ordinairement si triste, avait une figure déridée et gracieuse.

--Elle opère des miracles, se dit des Lupeaulx. Quelle femme précieuse! il faut la pénétrer jusqu’au fond du cœur.

--Elle est décidément très-bien, votre petite dame, dit la marquise au Secrétaire-général, il ne lui manque que votre nom.

--Oui, son seul tort est d’être la fille d’un commissaire-priseur, elle périra par le défaut de naissance, répondit des Lupeaulx d’un air froid qui contrastait avec la chaleur qu’il avait mise à parler de madame Rabourdin un instant auparavant.

La marquise regarda fixement des Lupeaulx.

--Vous leur avez jeté un coup d’œil qui ne m’a pas échappé, dit-elle en montrant le ministre et madame Rabourdin, il a percé le nuage de vos lunettes. Vous êtes amusants tous deux, à vous disputer cet os-là.

Comme la marquise passait la porte, le ministre courut à elle et la reconduisit.

--Eh! bien, dit des Lupeaulx à madame Rabourdin, que pensez-vous de notre ministre?

--Il est charmant. Vraiment, répondit-elle en élevant la voix pour se faire entendre de la femme de l’Excellence, il faut les connaître pour les apprécier ces pauvres ministres. Les petits journaux et les calomnies de l’Opposition défigurent tant les hommes politiques que l’on finit par se laisser influencer; mais ces préventions tournent à leur avantage quand on les voit.

--Il est très-bien, dit des Lupeaulx.

--Eh! bien, je vous assure qu’on peut l’aimer, dit-elle avec bonhomie.

--Chère enfant, dit des Lupeaulx en prenant à son tour un air bonhomme et câlin, vous avez fait la chose impossible.

--Quoi? dit-elle.

--Vous avez ressuscité un mort, je ne lui croyais pas de cœur, demandez à sa femme! il en a juste de quoi défrayer une fantaisie; mais profitez-en, venez par ici, ne soyez pas étonnée. Il amena madame Rabourdin dans le boudoir et s’assit avec elle sur le divan.--Vous êtes une rusée, et je vous en aime davantage. Entre nous, vous êtes une femme supérieure. Des Lupeaulx vous a conduite ici, tout est dit pour lui, n’est-ce pas? D’ailleurs, quand on se décide à aimer par intérêt, il vaut mieux prendre un sexagénaire ministre qu’un quadragénaire secrétaire-général: il y a plus de profit et moins d’ennuis. Je suis un homme à lunettes, à tête poudrée, usé par les plaisirs, le bel amour que cela ferait! Oh! je me suis dit cela! S’il faut absolument accorder quelque chose à l’utile, je ne serai jamais l’agréable, n’est-ce pas? Il faut être fou pour ne pas savoir raisonner sa position. Vous pouvez m’avouer la vérité, me montrer le fond de votre cœur: nous sommes deux associés et non pas deux amants. Si j’ai quelque caprice, vous êtes trop supérieure pour faire attention à de telles misères, et vous me le passerez; autrement, vous auriez des idées de petite pensionnaire ou de bourgeoise de la rue Saint-Denis! Bah! nous sommes plus élevés que tout cela, vous et moi. Voilà la marquise d’Espard qui s’en va, croyez-vous qu’elle ne pense pas ainsi? Nous nous sommes entendus ensemble il y a deux ans (le fat!), eh! bien, elle n’a qu’à m’écrire un mot, et il n’est pas long: Mon cher des Lupeaulx, vous m’obligerez de faire telle ou telle chose! c’est exécuté ponctuellement; nous pensons en ce moment à faire interdire son mari. Vous autres femmes, il ne vous en coûte que du plaisir pour avoir ce que vous voulez. Hé! bien donc, enjuponnez le ministre, chère enfant, je vous y aiderai, c’est dans mon intérêt. Oui, je lui voudrais une femme qui l’influençât, il ne m’échapperait pas; il m’échappe quelquefois, et cela se conçoit: je ne le tiens que par sa raison; en m’entendant avec une jolie femme, je la tiendrais par sa folie, et c’est plus fort. Ainsi, restons bons amis, et partageons le crédit que vous aurez.

Madame Rabourdin écouta dans le plus profond étonnement cette singulière profession de rouerie. La naïveté du commerçant politique excluait toute idée de surprise.

--Croyez-vous qu’il ait fait attention à moi? lui demanda-t-elle prise au piége.

--Je le connais, j’en suis sûr.

--Est-il vrai que la nomination de Rabourdin soit signée?

--Je lui ai remis le travail, ce matin. Mais ce n’est rien encore que d’être Directeur, il faut être Maître des requêtes...

--Oui, dit-elle.

--Eh bien! rentrez, coquetez avec l’Excellence.

--Vraiment, dit-elle, ce n’est que de ce soir que j’ai pu bien vous connaître. Vous n’avez rien de vulgaire.

--Ainsi donc, reprit des Lupeaulx, nous sommes deux vieux amis, et nous supprimons les airs tendres, l’amour ennuyeux, pour entendre la question comme sous la Régence, où l’on avait beaucoup d’esprit.

--Vous êtes vraiment fort, et vous avez mon admiration, dit-elle en souriant et lui tendant la main. Vous saurez que l’on fait plus pour son ami que pour son...

Elle n’acheva pas et rentra.

--Chère petite, se dit des Lupeaulx à lui-même en la regardant aborder le ministre, des Lupeaulx n’a plus de remords à se retourner contre toi! Demain soir, en m’offrant une tasse de thé, tu m’offriras ce dont je ne veux plus... Tout est dit! Ah! quand nous avons quarante ans, les femmes nous attrapent toujours, on ne peut plus être aimé.

Il entra dans le salon après s’être toisé dans la glace et s’être reconnu pour un fort joli homme politique, mais pour un parfait invalide de Cythère. En ce moment, madame Rabourdin se résumait. Elle méditait de s’en aller et s’efforçait de laisser dans l’esprit de chacun une dernière et gracieuse impression, elle y réussit. Contre la coutume des salons, quand elle ne fut plus là, chacun s’écria: «La charmante femme!» et le ministre la reconduisit jusqu’à la dernière porte.

--Je suis bien sûr que demain vous penserez à moi, dit-il au ménage en faisant allusion à la nomination.

--Il y a si peu de hauts fonctionnaires dont les femmes soient agréables que je suis tout content de notre acquisition, dit le ministre en rentrant.

--Ne la trouvez-vous pas un peu envahissante? dit des Lupeaulx d’un air piqué.

Les femmes échangèrent entre elles des regards expressifs, la rivalité du ministre et de son Secrétaire-général les amusait. Alors eut lieu l’une de ces jolies mystifications auxquelles s’entendent si admirablement les Parisiennes. Les femmes animèrent le ministre et des Lupeaulx en s’occupant de madame Rabourdin: l’une la trouva trop apprêtée et visant à l’esprit; l’autre compara les grâces de la bourgeoisie aux manières de la grande compagnie afin de critiquer Célestine; et des Lupeaulx défendit sa prétendue maîtresse, comme on défend ses ennemis dans les salons.

--Rendez-lui donc justice, mesdames! n’est-il pas extraordinaire que la fille d’un commissaire-priseur soit si bien! Voyez d’où elle est partie, et voyez où elle est: elle ira aux Tuileries, elle en a la prétention, elle me l’a dit.

--Si elle est la fille d’un commissaire, dit madame d’Espard en souriant, en quoi cela peut-il nuire à l’avancement de son mari?

--Par le temps qui court, n’est-ce pas? dit la femme du ministre en se pinçant les lèvres.

--Madame, dit sévèrement le ministre à la marquise, avec des mots pareils, que malheureusement la Cour n’épargne à personne, on prépare des révolutions. Vous ne sauriez croire combien la conduite peu mesurée de l’Aristocratie déplaît à certains personnages clairvoyants du Château. Si j’étais grand seigneur, au lieu d’être un petit gentilhomme de province qui semble être mis où je suis pour faire vos affaires, la monarchie ne serait pas aussi mal assise que je la vois. Que devient un trône qui ne sait pas communiquer son éclat à ceux qui le représentent? Nous sommes loin du temps où le Roi faisait grands par sa seule volonté les Louvois, les Colbert, les Richelieu, les Jeannin, les Villeroy et les Sully... Oui, Sully, à son début, n’était pas plus que je ne suis. Je vous parle ainsi parce que nous sommes entre nous et que je serais, en effet, bien peu de chose si je me choquais d’une pareille misère. C’est à nous et non aux autres à nous rendre grands.

--Tu es nommé, mon cher, dit Célestine en serrant la main de son mari. Sans le des Lupeaulx, j’eusse expliqué ton plan au ministre; mais ce sera pour mardi prochain, et tu pourras ainsi devenir plus promptement maître des requêtes.

Dans la vie de toutes les femmes, il est un jour où elles ont brillé de tout leur éclat, et qui leur donne un éternel souvenir auquel elles reviennent complaisamment. Quand madame Rabourdin défit un à un les artifices de sa parure, elle récapitula sa soirée en la comptant parmi ses jours de gloire et de bonheur: toutes ses beautés avaient été jalousées, elle avait été vantée par la femme du ministre, heureuse de l’opposer à ses amies. Enfin toutes ses vanités avaient rayonné au profit de l’amour conjugal. Rabourdin était nommé!

--N’étais-je pas bien ce soir? dit-elle à son mari comme si elle avait eu besoin de l’animer.

En ce moment Mitral, qui attendait au café Thémis les deux usuriers, les vit entrer et n’aperçut rien sur ces deux figures impassibles.

--Où en sommes-nous? leur dit-il quand ils furent attablés.

--Eh! bien, comme toujours, dit Gigonnet en se frottant les mains, la victoire aux écus.

--Vrai, répondit Gobseck.

Mitral prit un cabriolet, alla trouver les Saillard et les Baudoyer, chez qui le boston s’était prolongé; mais il ne restait plus que l’abbé Gaudron. Falleix, quasi mort de fatigue, était allé se coucher.

--Vous serez nommé, mon neveu, et l’on vous réserve une surprise.

--Quoi? dit Saillard.

--La croix! s’écria Mitral.

--Dieu protége ceux qui songent à ses autels! dit Gaudron.

On chantait ainsi le Te Deum dans les deux camps avec un égal bonheur.

Le lendemain, mercredi, monsieur Rabourdin devait travailler avec le ministre, car il faisait l’intérim depuis la maladie de défunt La Billardière. Ces jours-là, les employés étaient fort exacts, les garçons de bureau très-empressés, car les jours de signature tout est en l’air dans les Bureaux, et pourquoi? personne ne le sait. Les trois garçons étaient donc à leur poste, et se flattaient d’avoir quelque gratification, car le bruit de la nomination de monsieur Rabourdin s’était répandu la veille par les soins de des Lupeaulx. L’oncle Antoine et l’huissier Laurent se trouvaient en grande tenue, quand, à huit heures moins un quart, le garçon du Secrétariat vint prier Antoine de remettre en secret à monsieur Dutocq une lettre que le Secrétaire-général lui avait dit d’aller porter chez le Commis principal à sept heures.

--Je ne sais pas comment cela s’est fait, mon vieux, j’ai dormi, dormi, que je ne fais que de me réveiller. Il me chanterait une gamme d’enfer s’il savait qu’elle n’est pas à son adresse; au lieur que, comme ça, je lui soutiendrai que je l’ai remise moi-même chez monsieur Dutocq. Un fameux secret, père Antoine: ne dites rien aux employés; parole! il me renverrait, je perdrais ma place pour un seul mot, a-t-il dit?

--Qu’est-ce qu’il y a donc dedans? dit Antoine.

--Rien. Je l’ai regardée, comme ça, tenez.

Et il fit bailler la lettre, qui ne laissa voir que du blanc.

--C’est aujourd’hui le grand jour pour vous, Laurent, dit le garçon du Secrétariat, vous allez avoir un nouveau directeur. Décidément on fait des économies, on réunit deux Divisions en une Direction, gare aux garçons!

--Oui, neuf employés mis à la retraite, dit Dutocq qui arrivait. Comment savez-vous cela, vous autres?

Antoine présenta la lettre à Dutocq, qui dégringola les escaliers et courut au Secrétariat après l’avoir ouverte.

Depuis le jour de la mort de monsieur de La Billardière, après avoir bien bavardé, les deux Bureaux Rabourdin et Baudoyer avaient fini par reprendre leur physionomie accoutumée et les habitudes du dolce far niente administratif. Cependant la fin de l’année imprimait dans les Bureaux une sorte d’application studieuse, de même qu’elle donne quelque chose de plus onctueusement servile aux portiers. Chacun venait à l’heure, on remarquait plus de monde après quatre heures, car la distribution des gratifications dépend des dernières impressions qu’on laisse de soi dans l’esprit des chefs. La veille, la nouvelle de la réunion des deux divisions La Billardière et Clergeot en une Direction, sous une dénomination nouvelle, avait agité les deux Divisions. On savait le nombre des employés mis à la retraite, mais on ignorait leurs noms. On supposait bien que Poiret ne serait pas remplacé, on ferait l’économie de sa place. Le petit La Billardière s’en était allé. Deux nouveaux surnuméraires arrivaient; et, circonstance effrayante! ils étaient fils de députés. La nouvelle jetée la veille dans les Bureaux, au moment où les employés partaient, avait imprimé la terreur dans les consciences. Aussi, pendant la demi-heure d’arrivée, y eut-t-il des causeries autour des poêles. Avant que personne ne fût arrivé, Dutocq vit des Lupeaulx à sa toilette; et, sans quitter son rasoir, le Secrétaire-général lui jeta le coup-d’œil du général intimant un ordre.

--Sommes-nous seuls? lui dit-il.

--Oui, monsieur.

--Hé! bien, marchez sur Rabourdin, en avant et ferme! vous devez avoir gardé une copie de son état.

--Oui.

--Vous me comprenez: Indè iræ! Il nous faut un tolle général. Sachez inventer quelque chose pour activer les clameurs...

--Je puis faire faire une caricature, mais je n’ai pas cinq cents francs à donner...

--Qui la fera?

--Bixiou!

--Il aura mille francs, et sera Sous-Chef sous Colleville qui s’entendra avec lui.

--Mais il ne me croira pas.

--Voulez-vous me compromettre, par hasard? Allez, ou sinon rien, entendez-vous?

--Si monsieur Baudoyer est directeur, il pourrait prêter la somme...

--Oui, il le sera. Laissez-moi, dépêchez-vous, et n’ayez pas l’air de m’avoir vu, descendez par le petit escalier.

Pendant que Dutocq revenait au Bureau le cœur palpitant de joie, en se demandant par quels moyens il exciterait la rumeur contre son Chef sans trop se compromettre, Bixiou était entré chez les Rabourdin pour leur dire un petit bonjour. Croyant avoir perdu, le mystificateur trouva plaisant de se poser comme ayant gagné.

BIXIOU (imitant la voix de Phellion).

Messieurs, je vous salue, et vous dépose un bonjour collectif. J’indique dimanche prochain pour un dîner au Rocher-de-Cancale; mais une question grave se présente, les employés supprimés en sont-ils?

POIRET.

Même ceux qui prennent leur retraite.

BIXIOU.

Ça m’est égal, ce n’est pas moi qui paye (stupéfaction générale). Baudoyer est nommé, je voudrais déjà l’entendre appelant Laurent! (Il copie Baudoyer.)

Laurent, serrez ma haire, avec ma discipline.

(Tous pouffent de rire.)

Ris d’aboyeur d’oie! Colleville a raison avec ses anagrammes, car vous savez l’anagramme de Xavier Rabourdin, chef de bureau, c’est: D’abord rêva bureaux, e, u, fin riche. Si je m’appelais Charles X, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, je tremblerais de voir le destin que me prophétise mon anagramme s’accomplir ainsi.

THUILLIER.

Ha! çà, vous voulez rire!

BIXIOU (lui riant au nez).

Ris au laid (riz au lait)! Il est joli celui-là, papa Thuillier, car vous n’êtes pas beau. Rabourdin donne sa démission de rage de savoir Baudoyer directeur.

VIMEUX (entrant).

Quelle farce! Antoine, à qui je rendais trente ou quarante francs, m’a dit que monsieur et madame Rabourdin avaient été reçus hier à la soirée particulière du ministre et y étaient restés jusqu’à minuit moins un quart. Son Excellence a reconduit madame Rabourdin jusque sur l’escalier, il paraît qu’elle était divinement mise. Enfin, il est certainement Directeur. Riffé, l’expéditionnaire du Personnel, a passé la nuit pour achever plus promptement le travail: ce n’est plus un mystère. Monsieur Clergeot a sa retraite. Après trente ans de services, ce n’est pas une disgrâce. Monsieur Cochin qui est riche...

BIXIOU.

Selon Colleville, il fait cochenille.

VIMEUX.

Mais il est dans la cochenille, car il est associé de la maison Matifat, rue des Lombards. Eh! bien, il a sa retraite. Poiret a sa retraite. Tous deux, ils ne sont pas remplacés. Voilà le positif, le reste n’est pas connu. La nomination de monsieur Rabourdin vient ce matin, on craint des intrigues.

BIXIOU.

Quelles intrigues?

FLEURY.

Baudoyer, parbleu! le parti-prêtre l’appuie, et voilà un nouvel article du journal libéral: il n’a que deux lignes, mais il est drôle. (Il lit.)

«Quelques personnes parlaient hier au foyer des Italiens de la rentrée de monsieur Châteaubriand au ministère, et se fondaient sur le choix que l’on a fait de monsieur Rabourdin, le protégé des amis du noble vicomte, pour remplir la place primitivement destinée à monsieur Baudoyer. Le parti-prêtre n’aura pu reculer que devant une transaction avec le grand écrivain.» Canailles!

DUTOCQ (entrant après avoir entendu).

Qui, canaille? Rabourdin. Vous savez donc la nouvelle?

FLEURY (roulant des yeux féroces).

Rabourdin?... une canaille! Êtes-vous fou, Dutocq, et voulez-vous une balle pour vous mettre du plomb dans la cervelle?

DUTOCQ.

Je n’ai rien dit contre monsieur Rabourdin, seulement on vient de me confier sous le secret dans la cour qu’il avait dénoncé beaucoup d’employés, donné des notes, enfin que sa faveur avait pour cause un travail sur les ministères où chacun de nous est enfoncé...

PHELLION (d’une voix forte).

Monsieur Rabourdin est incapable...

BIXIOU.

C’est du propre! dites donc, Dutocq? (Ils se disent un mot à l’oreille et sortent dans le corridor.)

BIXIOU.

Qu’est-ce qu’il arrive donc?

DUTOCQ.

Vous souvenez-vous de la caricature?

BIXIOU.

Oui, eh! bien?

DUTOCQ.

Faites-la, vous êtes Sous-chef, et vous aurez une fameuse gratification. Voyez-vous, mon cher, il y a zizanie dans les régions supérieures. Le Ministère est engagé envers Rabourdin; mais s’il ne nomme pas Baudoyer, il se brouille avec le Clergé. Vous ne savez pas? le Roi, le Dauphin et la Dauphine, la Grande-Aumônerie, enfin la Cour veut Baudoyer, le ministre veut Rabourdin.

BIXIOU.

Bon!....

DUTOCQ.

Pour pouvoir se rapprocher, car le ministre a vu la nécessité de céder, il veut tuer la difficulté. Il faut une cause pour se défaire de Rabourdin. On a donc déniché un ancien travail fait par lui sur les Administrations pour les épurer, et il en circule quelque chose. Du moins, voilà comment j’essaie de m’expliquer la chose. Faites le dessin, vous entrez dans le jeu des sommités, vous servez à la fois le Ministère, la Cour, tout le monde, et vous êtes nommé. Comprenez-vous?

BIXIOU.

Je ne comprends pas comment vous pouvez savoir tout cela, ou bien vous l’inventez.

DUTOCQ.

Voulez-vous que je vous montre votre article?

BIXIOU.

Oui.

DUTOCQ.

Eh! bien, venez chez moi, car je veux remettre ce travail en des mains sûres.

BIXIOU.

Allez-y tout seul. (Il rentre dans le bureau des Rabourdin.) Il n’est question que de ce que vous a dit Dutocq, parole d’honneur. Monsieur Rabourdin aurait donné des notes peu flatteuses sur les employés à réformer. Le secret de son élévation est là. Nous vivons dans un temps où rien n’étonne. (Il se drape comme Talma.)

Vous avez vu tomber les plus illustres têtes, Et vous vous étonnez, insensés que vous êtes!

de trouver une cause de ce genre à la faveur d’un homme? Mon Baudoyer est trop bête pour réussir par des moyens semblables! Agréez mon compliment, messieurs, vous êtes sous un illustre chef. (Il sort.)

POIRET.

Je quitterai le ministère sans avoir jamais pu comprendre une seule phrase de ce monsieur-là. Qu’est-ce qu’il veut dire avec ses têtes tombées?

FLEURY.

Parbleu! les quatre sergents de la Rochelle, Berton, Ney, Caron, les frères Faucher, tous les massacres!

PHELLION.

Il avance légèrement des choses hasardées.

FLEURY.

Dites donc qu’il ment, qu’il blague! et que dans sa gueule le vrai prend la tournure du vert-de-gris.

PHELLION.

Vos paroles sont hors la loi de la politesse et des égards que l’on se doit entre collègues.

VIMEUX.

Il me semble que si ce qu’il dit est faux, on nomme cela des calomnies, des diffamations, et qu’un diffamateur mérite des coups de cravache.

FLEURY (s’animant).

Et si les Bureaux sont un endroit public, cela va droit en Police correctionnelle.

PHELLION (voulant éviter une querelle, essaie de détourner la conversation).

Messieurs, du calme. Je travaille à un nouveau petit traité sur la morale, et j’en suis à l’âme.

FLEURY (l’interrompant).

Qu’en dites-vous, monsieur Phellion?

PHELLION (lisant).

D. Qu’est-ce que l’âme de l’homme?

R. C’est une substance spirituelle qui pense et qui raisonne.

THUILLIER.

Une substance spirituelle, c’est comme si on disait un moellon immatériel.

POIRET.

Laissez donc dire...

PHELLION (reprenant).

D. D’où vient l’âme?

R. Elle vient de Dieu, qui l’a créée d’une nature simple et indivisible, et dont par conséquent on ne peut concevoir la destructibilité, et il a dit...

POIRET (stupéfait).

Dieu?

PHELLION.

Oui, monsieur. La tradition est là.

FLEURY (à Poiret).

N’interrompez donc pas, vous-même!

PHELLION (reprenant).

Et il a dit qu’il l’avait créée immortelle, c’est-à-dire qu’elle ne mourra jamais.

D. A quoi sert l’âme?

R. A comprendre, vouloir et se souvenir; ce qui constitue l’entendement, la volonté, la mémoire.

D. A quoi sert l’entendement?

R. A connaître. C’est l’œil de l’âme.

FLEURY.

Et l’âme est l’œil de quoi?

PHELLION (continuant).

D. Que doit connaître l’entendement?

R. La vérité.

D. Pourquoi l’homme a-t-il une volonté?

R. Pour aimer le bien et haïr le mal.

D. Qu’est-ce que le bien?

R. Ce qui rend heureux.

VIMEUX.

Et vous écrivez cela pour des demoiselles?

PHELLION.

Oui. (Continuant).

D. Combien y a-t-il de sortes de biens?

FLEURY.

C’est prodigieusement leste!

PHELLION (indigné).

Oh! monsieur! (Se calmant.) Voici d’ailleurs la réponse. J’en suis là. (Il lit.)

R. Il y a deux sortes de biens, le bien éternel et le bien temporel.

POIRET (il fait une mine de mépris).

Et cela se vendra beaucoup?

PHELLION.

J’ose l’espérer. Il faut une grande contention d’esprit pour établir le système des demandes et des réponses, voilà pourquoi je vous priais de me laisser penser, car les réponses...

THUILLIER (interrompant).

Au reste, les réponses pourront se vendre à part...

POIRET.

Est-ce un calembour?

THUILLIER.

Oui, on en fera de la salade (de raiponces).

PHELLION.

J’ai eu le tort grave de vous interrompre (il se replonge la tête dans ses cartons). Mais (en lui-même) ils ne pensent plus à monsieur Rabourdin.

En ce moment il se passait entre des Lupeaulx et le ministre une scène qui décida du sort de Rabourdin. Avant le déjeuner, le Secrétaire-général était venu trouver l’Excellence dans son cabinet, en s’assurant que la Brière ne pouvait rien entendre.

--Votre Excellence ne joue pas franchement avec moi...

--Nous voilà brouillés, pensa le ministre, parce que sa maîtresse m’a fait des coquetteries hier.--Je vous croyais moins enfant, mon cher ami, reprit-il à haute voix.

--Ami, reprit le Secrétaire-général, je vais bien le savoir.

Le ministre regarda fièrement des Lupeaulx.

--Nous sommes entre nous, et nous pouvons nous expliquer. Le député de l’arrondissement où se trouve ma terre des Lupeaulx...

--C’est donc bien décidément une terre? dit en riant le ministre pour cacher sa surprise.

--Augmentée de deux cent mille francs d’acquisitions, reprit négligemment des Lupeaulx. Vous connaissiez la démission de ce député depuis dix jours, et vous ne m’avez point prévenu, vous ne le deviez pas; mais vous saviez très-bien que je désire m’asseoir en plein Centre. Avez-vous songé que je puis me rejeter dans la Doctrine qui vous dévorera vous et la monarchie, si l’on continue à laisser ce parti recruter les hommes d’un certain talent méconnus? Savez-vous qu’il n’y a pas dans une nation plus de cinquante ou soixante têtes dangereuses, et où l’esprit soit en rapport avec l’ambition? Savoir gouverner, c’est connaître ces têtes-là pour les couper ou pour les acheter. Je ne sais pas si j’ai du talent, mais j’ai de l’ambition, et vous commettez la faute de ne pas vous entendre avec un homme qui ne vous veut que du bien. Le Sacre a ébloui pour un moment, mais après?... Après, la guerre des mots et des discussions recommencera, s’envenimera. Eh! bien, pour ce qui vous concerne, ne me trouvez pas dans le Centre gauche, croyez-moi! Malgré les manœuvres de votre préfet, à qui sans doute il est parvenu des instructions confidentielles contre moi, j’aurai la majorité. Le moment est venu de nous bien comprendre. Après un petit coup de Jarnac on devient quelquefois bons amis. Je serai nommé comte, et l’on ne refusera pas à mes services le grand-cordon de la Légion. Mais je tiens moins à ces deux points qu’à une chose où votre intérêt seul se trouve engagé... Vous n’avez pas encore nommé Rabourdin, j’ai eu des nouvelles ce matin, vous satisferez bien du monde en lui préférant Baudoyer...

--Nommer Baudoyer, s’écria le ministre, vous le connaissez?

--Oui, dit des Lupeaulx, mais quand son incapacité sera prouvée, vous le destituerez en priant ses protecteurs de l’employer chez eux. Vous aurez ainsi pour vos amis une Direction importante à donner, ce qui facilitera quelque transaction pour vous défaire de quelque ambitieux.

--Je lui ai promis.

--Oui, mais je ne vous demande pas de changer aujourd’hui même. Je sais le danger de dire oui et non dans la même journée. Remettez les nominations, vous pourrez les signer après-demain. Eh! bien, après-demain vous reconnaîtrez qu’il est impossible de conserver Rabourdin, de qui, d’ailleurs, vous aurez reçu une belle et bonne démission.

--Sa démission?

--Oui.

--Pourquoi?...

--Il est l’homme d’un pouvoir inconnu pour lequel il a fait l’espionnage en grand dans tous les Ministères, et la chose a été découverte par une inadvertance; on en parle, les employés sont furieux. De grâce, ne travaillez pas aujourd’hui avec lui, laissez-moi trouver un biais pour vous en dispenser. Allez chez le Roi, je suis sûr que vous trouverez des personnes contentes de votre concession à propos de Baudoyer, vous obtiendrez quelque chose en échange. Puis, vous serez bien fort plus tard en destituant ce sot, puisqu’on vous l’aura pour ainsi dire imposé.

--Qui vous a fait changer ainsi sur le compte de Rabourdin?

--Aideriez-vous monsieur de Châteaubriand à faire un article contre le ministère? Eh! bien, voici comment Rabourdin me traite dans son État, dit-il en donnant sa note au ministre. Il organise un gouvernement tout entier, sans doute au profit d’une société que nous ne connaissons pas. Je vais rester son ami pour le surveiller: je crois que je rendrai quelque grand service qui me mènera à la Pairie, car la Pairie est le seul objet de mes désirs. Sachez-le bien, je ne veux ni ministère ni quoi que ce soit qui puisse vous contrarier, je vise à la Pairie qui me permettra d’épouser la fille de quelque maison de banque avec deux cent mille livres de rente. Ainsi, laissez-moi vous rendre quelques grands services qui fassent dire au Roi que j’ai sauvé le trône. Il y a long-temps que je le dis: le libéralisme ne nous livrera plus de bataille rangée; il a renoncé aux conspirations, au carbonarisme, aux prises d’armes, il mine en dessous et se prépare à un complet Ote-toi de là que je m’y mette! Croyez-vous que je me sois fait le courtisan de la femme d’un Rabourdin pour mon plaisir? non, j’avais des renseignements! Ainsi deux choses aujourd’hui: l’ajournement des nominations, et votre coopération sincère à mon élection. Vous verrez si vers la fin de la session je ne vous aurai pas largement payé ma dette.

Pour toute réponse, le ministre prit le travail du Personnel et le tendit à des Lupeaulx.

--Je vais faire dire à Rabourdin, reprit des Lupeaulx, que vous remettez le travail à samedi.

Le ministre consentit par un signe de tête. Le garçon du secrétariat traversa bientôt les cours et vint chez Rabourdin pour le prévenir que le travail était remis à samedi, jour où la Chambre ne s’occupait que de pétitions et où le ministre avait toute sa journée. En ce moment même, Saillard glissait sa phrase à la femme du ministre, qui lui répondit avec dignité qu’elle ne se mêlait point d’affaires d’État et que d’ailleurs elle avait entendu dire que monsieur Rabourdin était nommé. Saillard épouvanté monta chez Baudoyer et trouva Dutocq, Godard et Bixiou dans un état d’exaspération difficile à décrire, car ils parcouraient la terrible minute du travail de Rabourdin sur les employés.

BIXIOU (en montrant du doigt un passage).

Vous voilà, père Saillard.

SAILLARD. La caisse est à supprimer dans tous les ministères qui doivent avoir leurs comptes courants au Trésor. Saillard est riche et n’a nul besoin de pension.

Voulez-vous voir votre gendre? (Il feuillette.) Voilà.

BAUDOYER. Complétement incapable. Remercié sans pension, il est riche.

Et l’ami Godard? (Il feuillette.)

GODARD. A renvoyer! une pension du tiers de son traitement.

Enfin nous y sommes tous. Moi je suis un artiste à faire employer par la Liste Civile, à l’Opéra, aux Menus-Plaisirs, au Muséum. Beaucoup de capacité, peu de tenue, incapable d’application, esprit remuant. Ah! je t’en donnerai de l’artiste!

SAILLARD.

Supprimer les caissiers?... C’est un monstre!

BIXIOU.

Que dit-il de notre mystérieux Desroys? (Il feuillette et lit.)

DESROYS. Homme dangereux en ce qu’il est inébranlable en des principes contraires à tout pouvoir monarchique. Fils de conventionnel, il admire la Convention, il peut devenir un pernicieux publiciste.

BAUDOYER.

La police n’est pas si habile!

GODARD.

Mais je vais au Secrétariat-général porter une plainte en règle; il faut nous retirer tous en masse si un pareil homme est nommé.

DUTOCQ.

Écoutez-moi, messieurs! de la prudence. Si vous vous souleviez d’abord, nous serions accusés de vengeance et d’intérêt personnel! Non, laissez courir le bruit tout doucement. Quand l’Administration entière sera soulevée, vos démarches auront l’assentiment général.

BIXIOU.

Dutocq est dans les principes du grand air inventé par le sublime Rossini pour Basilio, et qui prouve que ce grand compositeur est un homme politique! Ceci me semble juste et convenable. Je compte mettre ma carte chez monsieur Rabourdin demain matin, et je vais faire graver BIXIOU; puis, comme titres, au-dessous: Peu de tenue, incapable d’application, esprit remuant.

GODARD.

Bonne idée, messieurs. Faisons faire nos cartes, et que le Rabourdin les ait toutes demain matin.

BAUDOYER.

Monsieur Bixiou, chargez-vous de ce petit détail, et faites détruire les planches après qu’on en aura tiré une seule épreuve.

DUTOCQ (Prenant à part Bixiou).

Eh! bien, voulez-vous dessiner la charge maintenant?

BIXIOU.

Je comprends, mon cher, que vous êtes dans le secret depuis dix jours. (Il le regarde dans le blanc des yeux.) Serai-je Sous-chef?

DUTOCQ.

Ma parole d’honneur, et mille francs de gratification, comme je vous l’ai dit. Vous ne savez pas quel service vous rendez à des gens puissants.

BIXIOU.

Vous les connaissez?

DUTOCQ.

Oui.

BIXIOU.

Eh! bien, je veux leur parler.

DUTOCQ (sèchement).

Faites la charge ou ne la faites pas, vous serez Sous-chef ou vous ne le serez pas.

BIXIOU.

Eh! bien, voyons les mille francs?

DUTOCQ.

Je vous les donnerai contre le dessin.

BIXIOU.

En avant. La charge courra demain dans les Bureaux. Allons donc embêter les Rabourdin. (Parlant à Saillard, à Godard et à Baudoyer qui causent entre eux à voix basse.) Nous allons aller travailler les voisins. (Il sort avec Dutocq et arrive au bureau Rabourdin. A son aspect, Fleury, Thuillier, Vimeux s’animent.) Eh! bien, qu’avez-vous, messieurs? Ce que je vous ai dit est si vrai que vous pouvez aller voir les preuves de la plus infâme des délations chez le vertueux, l’honnête, l’estimable, probe et pieux Baudoyer, qui certes est incapable, lui! du moins, de faire un pareil métier. Votre chef a inventé quelque guillotine pour les employés, c’est sûr, allez voir! suivez le monde, on ne paie pas si l’on est mécontent, vous jouirez de votre malheur, GRATIS! Aussi les nominations sont-elles remises. Les Bureaux sont en rumeur, et Rabourdin vient d’être prévenu que le ministre ne travaillerait pas avec lui aujourd’hui. Et, allez donc!

Phellion et Poiret demeurèrent seuls. Le premier aimait trop Rabourdin pour aller chercher une conviction qui pouvait nuire à un homme qu’il ne voulait pas juger; le second n’avait plus que cinq jours à rester au bureau. En ce moment, Sébastien descendit pour venir chercher ce qui devait être compris dans les pièces à signer. Il fut assez étonné, sans en rien témoigner, de trouver le bureau désert.

PHELLION.

Mon jeune ami (il se lève, cas rare), savez-vous ce qui se passe, quels bruits courent sur môsieur Rabourdin, que vous aimez et (il baisse la voix et s’approche de l’oreille de Sébastien) que j’aime autant que je l’estime? On dit qu’il a commis l’imprudence de laisser traîner un travail sur les Employés... (A ces mots Phellion s’arrête, il est obligé de soutenir dans ses bras nerveux le jeune Sébastien, qui devient pâle comme une rose blanche, et défaille sur une chaise.) Une clef dans le dos, môsieur Poiret, avez-vous une clef?

POIRET.

J’ai toujours celle de mon domicile.

(Le vieux Poiret jeune insinue sa clef dans le dos de Sébastien, à qui Phellion fait boire un verre d’eau froide. Le pauvre enfant n’ouvre les yeux que pour verser un torrent de larmes. Il va se mettre la tête sur le bureau de Phellion, en s’y renversant le corps abandonné comme si la foudre l’avait atteint, et ses sanglots sont si pénétrants, si vrais, si abondants, que, pour la première fois de sa vie, Poiret s’émeut de la douleur d’autrui.)

PHELLION (grossissant sa voix).

Allons, allons, mon jeune ami, du courage! Dans les grandes circonstances il en faut. Vous êtes un homme. Qu’y a-t il? en quoi ceci peut-il vous émouvoir si démesurément?

SÉBASTIEN (à travers ses sanglots).

C’est moi qui ai perdu monsieur Rabourdin. J’ai laissé l’État que j’avais copié, j’ai tué mon bienfaiteur, j’en mourrai. Un si grand homme! un homme qui eût été ministre!

POIRET (en se mouchant).

C’est donc vrai qu’il a fait les rapports?

SÉBASTIEN (à travers ses sanglots).

Mais c’était pour.... Allons, je vais dire ses secrets, maintenant! Ah! le misérable Dutocq! c’est lui qui l’a volé...

Et les pleurs, les sanglots recommencèrent si bien que, de son cabinet, Rabourdin entendit les larmes, distingua la voix, et monta. Le chef trouva Sébastien presque évanoui, comme un Christ entre les bras de Phellion et de Poiret, qui singeaient grotesquement la pause des deux Maries et dont les figures étaient crispées par l’attendrissement.

RABOURDIN.

Qu’y a-t-il, messieurs? (Sébastien se dresse sur ses pieds et tombe sur ses genoux devant Rabourdin.)

SÉBASTIEN.

Je vous ai perdu, monsieur! L’État, Dutocq le montre, il l’a sans doute surpris.

RABOURDIN (calme).

Je le savais. (Il relève Sébastien et l’emmène.) Vous êtes un enfant, mon ami. (Il s’adresse à Phellion.) Où sont ces messieurs?

PHELLION.

Môsieur, ils sont allés voir dans le cabinet de monsieur Baudoyer un état que l’on dit...

RABOURDIN.

Assez. (Il sort en tenant Sébastien. Poiret et Phellion se regardent en proie à une vive surprise et ne savent quelles idées se communiquer.)

POIRET (à Phellion).

Monsieur Rabourdin!...

PHELLION (à Poiret).

Monsieur Rabourdin!

POIRET.

Par exemple, monsieur Rabourdin!

PHELLION.

Avez-vous vu comme il était, néanmoins, calme et digne...

POIRET (d’un air finaud qui ressemble à une grimace).

Il y aurait quelque chose là-dessous que cela ne m’étonnerait point.

PHELLION.

Un homme d’honneur, pur, sans tache.

POIRET.

Et ce Dutocq?

PHELLION.

Môsieur Poiret, vous pensez ce que je pense sur Dutocq; ne me comprenez-vous pas?

POIRET (en donnant deux ou trois petits coups de tête, répond d’un air fin).

Oui. (Tous les employés rentrent.)

FLEURY.

En voilà une sévère, et après avoir lu je ne le crois pas encore. Monsieur Rabourdin, le roi des hommes! Ma foi, s’il y a des espions parmi ces hommes-là, c’est à dégoûter de la vertu. Je mettais Rabourdin dans les héros de Plutarque.

VIMEUX.

Oh! c’est vrai!

POIRET (songeant qu’il n’a plus que cinq jours).

Mais, messieurs, que dites-vous de celui qui a dérobé le travail, qui a guetté monsieur Rabourdin? (Dutocq s’en va.)

FLEURY.

C’est un Judas Iscariote! Qui est-ce?

PHELLION (finement).

Il n’est certes pas parmi nous.

VIMEUX (illuminé).

C’est Dutocq.

PHELLION.

Je n’en ai point vu la preuve, môsieur. Pendant que vous étiez absent, ce jeune homme, môsieur Delaroche, a failli mourir. Tenez, voyez ses larmes sur mon bureau!...

POIRET.

Nous l’avons tenu dans nos bras évanoui. Et la clef de mon domicile, tiens, tiens, il l’a toujours dans le dos. (Poiret sort.)

VIMEUX.

Le ministre n’a pas voulu travailler avec Rabourdin aujourd’hui, et monsieur Saillard, à qui le Chef du Personnel a dit deux mots, est venu prévenir monsieur Baudoyer de faire une demande pour la croix de la Légion-d’Honneur; il y en a une pour le jour de l’an accordée à la Division, et elle est donnée à monsieur Baudoyer. Est-ce clair? Monsieur Rabourdin est sacrifié par ceux-là même qui l’emploient. Voilà ce que dit Bixiou. Nous étions tous supprimés, excepté Phellion et Sébastien.

DU BRUEL (arrivant).

Hé! bien, messieurs, est-ce vrai?

THUILLIER.

De la dernière exactitude.

DU BRUEL (remettant son chapeau).

Adieu, messieurs. (Il sort.)

THUILLIER.

Il ne s’amuse pas dans les feux de file, le vaudevilliste! Il va chez le duc de Rhétoré, chez le duc de Maufrigneuse; mais il peut courir! C’est, dit-on, Colleville qui sera notre chef.

PHELLION.

Il avait pourtant l’air d’aimer môsieur Rabourdin.

POIRET (rentrant).

J’ai eu toutes les peines du monde à avoir la clef de mon domicile; ce petit fond en larmes, et monsieur Rabourdin a disparu complétement. (Dutocq et Bixiou rentrent.)

BIXIOU.

Hé! bien, messieurs, il se passe d’étranges choses dans votre bureau! Du Bruel? (Il regarde dans le cabinet.) Parti!

THUILLIER.

En course!

BIXIOU.

Et Rabourdin?

FLEURY.

Fondu! distillé! fumé! Dire qu’un homme, le roi des hommes!...

POIRET (à Dutocq).

Dans sa douleur, monsieur Dutocq, le petit Sébastien vous accuse d’avoir pris le travail, il y a dix jours...

BIXIOU (en regardant Dutocq).

Il faut vous laver de ce reproche, mon cher. (Tous les employés contemplent fixement Dutocq.)

DUTOCQ.

Où est-il, ce petit aspic qui le copiait?

BIXIOU.

Comment savez-vous qu’il le copiait? Mon cher, il n’y a que le diamant qui puisse polir le diamant! (Dutocq sort.)

POIRET.

Écoutez, monsieur Bixiou, je n’ai plus que cinq jours et demi à rester dans les Bureaux, et je voudrais une fois, une seule fois, avoir le plaisir de vous comprendre! Faites-moi l’honneur de m’expliquer en quoi le diamant est utile dans cette circonstance...

BIXIOU.

Cela veut dire, papa, car je veux bien une fois descendre jusqu’à vous, que de même que le diamant peut seul user le diamant, de même il n’y a qu’un curieux qui puisse vaincre son semblable.

FLEURY.

Curieux est mis ici pour espion.

POIRET.

Je ne comprends pas...

BIXIOU.

Eh! bien, ce sera pour une autre fois!

Monsieur Rabourdin avait couru chez le ministre. Le ministre était à la Chambre. Rabourdin se rendit à la Chambre des députés, où il écrivit un mot au ministre. Le ministre était à la tribune, occupé d’une chaude discussion. Rabourdin attendit, non pas dans la salle des conférences, mais dans la cour, et se décida, malgré le froid, à se poster devant la voiture de l’Excellence, afin de lui parler quand elle y monterait. L’huissier lui avait dit que le ministre était engagé dans une tempête soulevée par les dix-neuf de l’extrême Gauche, et qu’il y avait une séance orageuse. Rabourdin se promenait dans la largeur de la cour du palais, en proie à une agitation fébrile, et il attendit cinq mortelles heures. A six heures et demie, le défilé commença; mais le chasseur du ministre vint trouver le cocher.

--Hé! Jean! lui dit-il, monseigneur est parti avec le ministre de la guerre; ils vont chez le roi, et de là dînent ensemble. Nous irons le chercher à dix heures, il y aura conseil.

Rabourdin revint à pas lents chez lui, dans un abattement facile à concevoir. Il était sept heures. Il eut à peine le temps de s’habiller.

--Hé! bien, tu es nommé, lui dit joyeusement sa femme quand il se montra dans le salon.

Rabourdin leva la tête par un mouvement d’horrible mélancolie, et répondit:--Je crains bien de ne plus remettre les pieds au Ministère.

--Quoi? dit sa femme agitée d’une horrible anxiété.

--Mon mémoire sur les employés court les Bureaux, et il m’a été impossible de joindre le ministre!

Célestine eut une vision rapide, où, par un de ses éclairs infernaux, le démon lui montra le sens de sa dernière conversation avec des Lupeaulx.

--Si je m’étais conduite en femme vulgaire, pensa-t-elle, nous aurions eu la place.

Elle contempla Rabourdin avec une sorte de douleur. Il se fit un triste silence, et le dîner se passa dans de mutuelles méditations.

--Et c’est notre mercredi, dit-elle.

--Tout n’est pas perdu, ma chère Célestine, dit Rabourdin en mettant un baiser sur le front de sa femme, peut-être pourrai-je parler demain matin au ministre et tout s’expliquera. Sébastien a passé hier la nuit, toutes les copies sont achevées et collationnées, je prierai le ministre de me lire en mettant tout sur son bureau. La Brière m’aidera. L’on ne condamne jamais un homme sans l’entendre.

--Je suis curieuse de savoir si monsieur des Lupeaulx viendra nous voir aujourd’hui.

--Lui?... certes il n’y manquera pas, dit Rabourdin. Il y a du tigre chez lui, il aime à lécher le sang de la blessure qu’il a faite!

--Mon pauvre ami, reprit sa femme en lui prenant la main, je ne sais pas comment l’homme qui pouvait concevoir une si belle réforme n’a pas vu qu’elle ne devait être communiquée à personne. C’est de ces idées qu’un homme garde dans sa conscience, car lui seul peut les appliquer. Il fallait faire dans ta sphère comme Napoléon dans la sienne: il s’est plié, tordu, il a rampé! Oui, Bonaparte a rampé! Pour devenir général en chef, il a épousé la maîtresse de Barras. Il fallait attendre, se faire nommer député, suivre les mouvements de la politique, tantôt au fond de la mer, tantôt sur le dos d’une lame, et, comme monsieur de Villèle, prendre la devise Col tempo: Tout vient à point pour qui sait attendre. Cet orateur a visé le pouvoir pendant sept ans, et a commencé en 1814 par une protestation contre la Charte à l’âge où tu te trouves aujourd’hui. Voilà la faute! tu t’es subordonné, quand tu es fait pour ordonner.

L’arrivée du peintre Schinner imposa silence à la femme et au mari que ces paroles rendirent songeur.

--Cher ami, dit le peintre en serrant la main à l’administrateur, le dévouement d’un artiste est bien inutile; mais, dans ces circonstances, nous sommes fidèles, nous autres! J’ai acheté le journal du soir. Baudoyer est nommé directeur et décoré de la croix de la Légion-d’Honneur...

--Je suis le plus ancien, et j’ai vingt-quatre ans de services, dit en souriant Rabourdin.

--Je connais assez monsieur le comte de Sérizy, le ministre d’État, si vous voulez l’employer, je puis l’aller voir, dit Schinner.

Le salon s’emplit des personnes à qui les mouvements administratifs étaient inconnus. Du Bruel ne vint pas. Madame Rabourdin redoubla de gaieté, de grâce, comme le cheval qui, blessé dans la bataille, trouve encore des forces pour porter son maître.

--Elle est bien courageuse, dirent quelques femmes qui furent charmantes pour elle en la voyant dans le malheur.

--Elle a eu cependant bien des attentions pour des Lupeaulx, dit la baronne du Châtelet à la vicomtesse de Fontaine.

--Croyez-vous que...., demanda la vicomtesse.

--Mais monsieur Rabourdin aurait au moins eu la croix! dit madame de Camps en défendant son amie.

Vers onze heures, des Lupeaulx apparut, et l’on ne peut le peindre qu’en disant que ses lunettes étaient tristes et ses yeux gais; mais le verre enveloppait si bien les regards qu’il fallait être physionomiste pour découvrir leur expression diabolique. Il alla serrer la main à Rabourdin, qui ne put se dispenser de la lui laisser prendre.

--Nous avons à causer ensemble, lui dit-il en allant s’asseoir auprès de la belle Rabourdin qui le reçut à merveille.

--Eh! fit-il en lui jetant un regard de côté, vous êtes grande, et je vous trouve comme je vous imaginais, sublime dans la déroute. Savez-vous qu’il est bien rare à une personne supérieure de répondre à l’idée qu’on se fait d’elle? la défaite ne vous accable donc pas? Vous avez raison, nous triompherons, lui dit-il à l’oreille. Votre sort est toujours entre vos mains, tant que vous aurez pour allié un homme qui vous adore. Nous tiendrons conseil.

--Mais Baudoyer est-il nommé, lui demanda-t-elle.

--Oui, dit le Secrétaire-général.

--Est-il décoré?

--Pas encore, mais il le sera.

--Eh! bien?

--Vous ne connaissez pas la politique.

Pendant que cette soirée semblait éternelle à madame Rabourdin, il se passait à la Place-Royale une de ces comédies qui se jouent dans sept salons à Paris lors de chaque changement de ministère. Le salon des Saillard était plein. Monsieur et madame Transon arrivèrent à huit heures. Madame Transon embrassa madame Baudoyer, née Saillard. Monsieur Bataille, capitaine de la garde nationale, vint avec son épouse et le curé de Saint-Paul.

--Monsieur Baudoyer, dit madame Transon, je veux être la première à vous faire mon compliment; l’on a rendu justice à vos talents. Allons, vous avez bien gagné votre avancement.

--Vous voilà Directeur, dit monsieur Transon en se frottant les mains, c’est très-flatteur pour le quartier.

--Et l’on peut bien dire que c’est sans intrigue, s’écria le père Saillard. Nous ne sommes pas intrigants, nous autres! nous n’allons pas dans les soirées intimes du ministre.

L’oncle Mitral se frotta le nez en souriant, il regarda sa nièce Élisabeth qui causait avec Gigonnet. Falleix ne savait que penser de l’aveuglement du père Saillard et de Baudoyer. Messieurs Dutocq, Bixiou, du Bruel, Godard et Colleville, nommé Chef, entrèrent.

--Quelles boules! dit Bixiou à du Bruel, quelle belle caricature si on les dessinait sous formes de raies, de dorades, et de claquarts (nom vulgaire d’un coquillage) dansant une sarabande!

--Monsieur le directeur, dit Colleville, je viens vous féliciter, ou plutôt nous nous félicitons nous-mêmes de vous avoir à la tête de la Direction, et nous venons vous assurer du zèle avec lequel nous coopérerons à vos travaux.

Monsieur et madame Baudoyer, père et mère du nouveau directeur, étaient là jouissant de la gloire de leur fils et de leur belle-fille. L’oncle Bidault, qui avait dîné au logis, avait un petit regard frétillant qui épouvanta Bixiou.

--En voilà un, dit l’artiste à du Bruel en montrant Gigonnet, qui peut faire un personnage de vaudeville! Qu’est-ce que ça vend? un Chinois pareil devrait servir d’enseigne aux Deux-Magots. Et quelle redingote! je croyais qu’il n’y avait que Poiret capable d’en montrer une semblable après dix ans d’exposition publique aux intempéries parisiennes.

--Baudoyer est magnifique, dit du Bruel.

--Étourdissant, répondit Bixiou.

--Messieurs, leur dit Baudoyer, voici mon oncle propre, monsieur Mitral, et mon grand-oncle par ma femme, monsieur Bidault.

Gigonnet et Mitral jetèrent sur les trois employés un de ces regards profonds où éclatait la couleur de l’or et qui firent leur impression sur les deux rieurs.

--Hein! dit Bixiou en s’en allant sous les arcades de la Place-Royale, avez-vous bien examiné les deux oncles? deux exemplaires de Shylock. Ils vont, je le parie, à la Halle placer leurs écus à cent pour cent par semaine. Ils prêtent sur gage, ils vendent des habits, des galons, des fromages, des femmes et des enfants; ils sont arabes-juifs-génois-grecs-genevois-lombards et parisiens, nourris par une louve et enfantés par une Turque.

--Je crois bien, l’oncle Mitral a été huissier, dit Godard.

--Voyez-vous! dit du Bruel.

--Je vais aller voir tirer la pierre, reprit Bixiou, mais je voudrais bien étudier le salon de monsieur Rabourdin: vous êtes bien heureux de pouvoir y aller, du Bruel.

--Moi! dit le vaudevilliste, que voulez-vous que j’y fasse? ma figure ne se prête pas aux compliments de condoléance. Et puis, c’est bien vulgaire aujourd’hui d’aller faire queue chez les gens destitués.

A minuit, le salon de madame Rabourdin était désert, il ne restait plus que deux ou trois personnes, des Lupeaulx et les maîtres de la maison. Quand Schinner, madame et monsieur Octave de Camps furent partis, des Lupeaulx se leva d’un air mystérieux, se plaça le dos à la pendule, et regarda tour à tour la femme et le mari.

--Mes amis, leur dit-il, rien n’est perdu, car le ministre et moi nous vous restons. Dutocq entre deux pouvoirs a préféré celui qui lui paraissait le plus fort. Il a servi la Grande-Aumônerie et la Cour, il m’a trahi, c’est dans l’ordre: un homme politique ne se plaint jamais d’une trahison. Seulement Baudoyer sera destitué dans quelques mois, et replacé sans doute à la préfecture de police, car la Grande-Aumônerie ne l’abandonnera pas.

Et il fit une longue tirade sur la Grande-Aumônerie, sur les dangers que courait le gouvernement à s’appuyer sur l’Église, sur les Jésuites, etc. Mais il n’est pas inutile de faire observer que la Cour et la Grande-Aumônerie, à laquelle des journaux libéraux accordaient une influence énorme sur l’Administration, s’étaient très-peu mêlées du sieur Baudoyer. Ces petites intrigues se mouraient dans la haute sphère devant les grands intérêts qui s’y agitaient. Si quelques paroles furent arrachées par l’importunité du curé de Saint-Paul et de monsieur Gaudron, la sollicitation s’était tue à la première observation du ministre. Les passions seules faisaient la police de la Congrégation en se dénonçant les unes les autres... Le pouvoir occulte de cette association, bien permise en présence de l’effrontée société de la Doctrine intitulée: Aide-toi, le ciel t’aidera, ne devenait formidable que par l’action dont la dotaient gratuitement les subordonnés en s’en menaçant à l’envi. Enfin les calomnies libérales se plaisaient à configurer la Grande-Aumônerie en un géant politique, administratif, civil et militaire. La peur se fera toujours des idoles. En ce moment, Baudoyer croyait à la Grande-Aumônerie, tandis que la seule aumônerie qui l’avait protégé siégeait au café Thémis. Il est, à certaines époques, des noms, des institutions, des pouvoirs à qui l’on prête tous les malheurs, à qui l’on dénie leurs talents, et qui servent de raison coefficiente aux sots. De même que M. de Talleyrand fut censé saluer tout événement par un bon mot, de même, en ce moment de la Restauration, la Grande-Aumônerie faisait et défaisait tout. Malheureusement elle ne faisait ni ne défaisait rien. Son influence n’était entre les mains ni d’un cardinal de Richelieu ni d’un cardinal Mazarin; mais entre les mains d’une espèce de cardinal de Fleury, qui, timide pendant cinq ans, n’osa que pendant un jour, et osa mal. Plus tard, la Doctrine fit impunément à Saint-Merry plus que Charles X ne prétendit faire en juillet 1830. Sans l’article sur la censure si sottement mis dans la nouvelle Charte, le journalisme aurait eu son Saint-Merry aussi. La branche cadette aurait légalement exécuté le plan de Charles X.

--Restez Chef de Bureau sous Baudoyer, ayez ce courage, reprit des Lupeaulx, soyez un véritable homme politique; laissez les pensées et les mouvements généreux de côté, renfermez-vous dans vos fonctions; ne dites pas un mot à votre Directeur, ne lui donnez pas un conseil, ne faites rien sans son ordre. En trois mois Baudoyer quittera le Ministère ou destitué ou déporté sur une autre plage administrative. Il ira à la maison du Roi peut-être. Il m’est arrivé deux fois dans ma vie d’être ainsi couché sous une avalanche de niaiseries, j’ai laissé passer.

--Oui, dit Rabourdin, mais vous n’étiez pas calomnié, atteint dans votre honneur, compromis...

--Ah! ah! ah! dit des Lupeaulx en interrompant le Chef de Bureau par un rire homérique; mais c’est là le pain quotidien de tout homme remarquable dans le beau pays de France, et il y a deux manières de prendre la chose: ou d’être au-dessous, il faut plier bagage et s’en aller planter des choux; ou d’être au-dessus et marcher sans crainte, sans même tourner la tête.

--Je n’ai pour moi qu’une seule manière de dénouer le nœud coulant que l’espionnage et la trahison m’ont mis autour du cou, reprit Rabourdin, c’est de m’expliquer immédiatement avec le ministre, et, si vous m’êtes aussi sincèrement attaché que vous le dites, vous pouvez me mettre face à face avec lui demain.

--Vous voulez lui exposer votre plan d’administration?...

Rabourdin inclina la tête.

--Eh! bien, confiez-moi vos plans, vos mémoires, et je vous jure qu’il y passera la nuit.

--Allons-y donc, dit vivement Rabourdin, car c’est bien le moins qu’après six mois de travaux j’aie la jouissance de deux ou trois heures pendant lesquelles un ministre du Roi sera forcé d’applaudir à tant de persévérance.

Mis par la ténacité de Rabourdin sur un chemin sans buissons où la ruse pût s’abriter, des Lupeaulx hésita pendant un moment et regarda madame Rabourdin en se demandant:--Qui triomphera de ma haine pour lui ou de mon goût pour elle!

--Si vous n’avez pas de confiance en moi, dit-il au Chef de Bureau après une pause, je vois que vous serez toujours pour moi l’homme de votre note secrète. Adieu, madame.

Madame Rabourdin salua froidement. Célestine et Xavier se retirèrent chacun de leur côté sans se rien dire, tant ils étaient oppressés par le malheur. La femme songeait à l’horrible situation où elle se trouvait vis-à-vis de son mari. Le Chef de bureau, qui se résolvait à ne plus remettre les pieds au Ministère et à donner sa démission, était perdu dans l’immensité de ses réflexions: il s’agissait pour lui de changer de vie et de prendre une voie nouvelle. Il resta pendant toute la nuit devant son feu, sans apercevoir Célestine, qui vint à plusieurs reprises sur la pointe du pied, dans ses vêtements de nuit.

--Puisque je dois aller une dernière fois au Ministère pour retirer mes papiers et mettre Baudoyer au fait des affaires, tentons-y l’effet de ma démission, se dit-il.

Il rédigea sa démission, médita les expressions de la lettre dans laquelle il la mit et que voici:

«Monseigneur,

«J’ai l’honneur d’adresser à Votre Excellence ma démission sous ce pli; mais j’ose croire qu’elle se souviendra de m’avoir entendu lui dire que j’avais remis mon honneur entre ses mains, et qu’il dépendait d’une explication immédiate. Cette explication, je l’ai vainement implorée, et aujourd’hui peut-être serait-elle inutile, alors qu’un fragment de mes travaux sur l’Administration, surpris et défiguré, court dans les Bureaux, est mal interprété par la haine, et me force à me retirer devant la tacite réprobation du pouvoir. Votre Excellence, le matin où je voulais lui parler, a pu penser qu’il s’agissait d’avancement, quand je ne songeais qu’à la gloire de son ministère et au bien public; il m’importait de rectifier ses idées à cet égard.»

Suivaient les formules de respect.

Il était sept heures et demie quand cet homme eut consommé le sacrifice de ses idées, car il brûla tout son travail. Fatigué par ses méditations et vaincu par ses souffrances morales, il s’assoupit la tête appuyée sur son fauteuil. Il fut réveillé par une sensation bizarre, il trouva ses mains couvertes des larmes de sa femme, agenouillée devant lui. Célestine était venue lire la démission. Elle avait mesuré l’étendue de la chute. Elle et Rabourdin, ils allaient être réduits à quatre mille livres de rente. Elle avait supputé ses dettes, elles montaient à trente-deux mille francs! C’était la plus ignoble de toutes les misères. Et cet homme si noble et si confiant ignorait l’abus qu’elle s’était permis de la fortune confiée à ses soins. Elle sanglotait à ses pieds, belle comme Madeleine.

--Le malheur est complet, dit Xavier dans son effroi, je suis déshonoré au Ministère, et déshonoré...

L’éclair de l’honneur pur scintilla dans les yeux de Célestine, elle se dressa comme un cheval effarouché, jeta sur Rabourdin un regard foudroyant.

--MOI! moi! lui dit-elle sur deux tons sublimes. Suis-je donc une femme vulgaire? Ne serais-tu pas nommé, si j’avais failli? Mais, reprit-elle, il est plus facile de croire à cela qu’à la vérité.

--Qu’y a-t-il? dit Rabourdin.

--Tout en deux mots, répondit-elle. Nous devons trente mille francs.

Rabourdin saisit sa femme par un geste fou et l’assit sur ses genoux avec joie.

--Console-toi, ma chère, dit-il avec un son de voix où perçait une adorable bonté qui changea l’amertume de ses larmes en je ne sais quoi de doux. Moi aussi j’ai fait des fautes! j’ai travaillé fort inutilement pour mon pays, ou du moins j’ai cru pouvoir lui être utile... Maintenant, je vais marcher dans un autre sentier. Si j’avais vendu des épices, nous serions millionnaires. Eh! bien, faisons-nous épiciers. Tu n’as que vingt-huit ans, mon ange! Eh! bien, dans dix ans, l’Industrie t’aura rendu le luxe que tu aimes, et auquel nous renoncerons pendant quelques jours. Moi aussi, chère enfant, je ne suis pas un mari vulgaire. Nous vendrons notre ferme! elle a depuis sept ans gagné de valeur. Cette plus-value et notre mobilier paieront mes dettes...

Elle embrassa son mari mille fois dans un seul baiser pour ce mot généreux.

--Nous aurons, reprit-il, cent mille francs à employer dans un commerce quelconque. Avant un mois, j’aurai choisi quelque spéculation. Le hasard qui a fait rencontrer un Martin Falleix à un Saillard ne nous manquera pas. Attends-moi pour déjeuner. Je reviendrai du Ministère, libre de mon collier de misère.

Célestine serra son mari dans ses bras avec une force que n’ont point les hommes dans leurs moments les plus encolérés, car la femme est plus forte par le sentiment que l’homme n’est fort par sa puissance. Elle pleurait, riait, sanglotait et parlait tout ensemble.

Quand à huit heures Rabourdin sortit, la portière lui remit les cartes railleuses de Baudoyer, de Bixiou, de Godard et autres. Néanmoins, il se rendit au Ministère, et y trouva Sébastien à la porte, qui le supplia de ne point venir dans les Bureaux, où il courait une infâme caricature sur lui.

--Si vous voulez m’adoucir l’amertume de la chute, apportez-moi ce dessin, dit-il, car je vais porter ma démission moi-même à Ernest de La Brière afin qu’elle ne soit pas dénaturée en suivant la voie administrative. J’ai mes raisons en vous demandant la caricature.

Quand après s’être assuré que sa lettre était entre les mains du ministre, Rabourdin revint dans la cour, il trouva Sébastien en larmes, qui lui présenta la lithographie, dont voici le principal trait rendu par ce léger croquis.

--Il y a là beaucoup d’esprit, dit Rabourdin en montrant au surnuméraire un front serein comme le fut celui du Sauveur quand on lui mit sa couronne d’épines.

Il entra dans les bureaux d’un air calme, et alla d’abord chez Baudoyer pour le prier de venir dans le cabinet de la Division recevoir de lui les instructions relatives aux affaires que ce routinier devait désormais diriger.

--Dites à monsieur Baudoyer que ceci ne souffre pas de retard, ajouta-t-il devant Godard et les employés, ma démission est entre les mains du ministre, et je ne veux pas rester cinq minutes de plus qu’il ne faut dans les Bureaux!

En apercevant Bixiou, Rabourdin alla droit à lui, lui montra la lithographie; et, au grand étonnement de tous, il lui dit:--N’avais-je pas raison de prétendre que vous étiez un artiste? il est seulement dommage que vous ayez dirigé la pointe de votre crayon contre un homme qui ne pouvait être jugé ni de cette manière, ni dans les Bureaux; mais on rit de tout en France, même de Dieu!

Puis il entraîna Baudoyer dans l’appartement de feu La Billardière. A la porte, se trouvaient Phellion et Sébastien, les seuls qui dans ce grand désastre particulier osassent rester ostensiblement fidèles à cet accusé. Rabourdin, apercevant les yeux de Phellion humides, ne put s’empêcher de lui serrer la main.

--Môsieur, dit le bonhomme, si nous pouvons vous être utiles à quelque chose, disposez de nous...

--Entrez donc, mes amis, leur dit Rabourdin avec une grâce noble. Sébastien, mon enfant, écrivez votre démission et envoyez-la par Laurent, vous devez être enveloppé dans la calomnie qui m’a renversé; mais j’aurai soin de votre avenir: nous ne nous quitterons plus.

Sébastien fondit en larmes.

Monsieur Rabourdin s’enferma dans le cabinet de feu La Billardière avec monsieur Baudoyer, et Phellion l’aida à mettre le nouveau Chef de Division en présence de toutes les difficultés administratives. A chaque dossier que Rabourdin expliquait, à chaque carton ouvert, les petits yeux de Baudoyer devenaient grands comme des soucoupes.

--Adieu, monsieur, lui dit enfin Rabourdin d’un air à la fois solennel et railleur.

Sébastien avait, pendant ce temps-là, fait un paquet des papiers appartenant au Chef de bureau, et les avait emportés dans un fiacre. Rabourdin passa par la grande cour du Ministère où tous les employés étaient aux fenêtres, et y attendit un moment les ordres du ministre. Le ministre ne bougea pas. Phellion et Sébastien tenaient compagnie à Rabourdin. Phellion escorta courageusement l’homme tombé jusqu’à la rue Duphot, en lui exprimant une respectueuse admiration. Il revint satisfait de lui-même reprendre sa place, après avoir rendu les honneurs funèbres au talent administratif méconnu.

BIXIOU (voyant entrer Phellion).

Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.

PHELLION.

Oui, môsieur!

POIRET.

Qu’est-ce que cela veut dire?

FLEURY.

Que le parti-prêtre se réjouit, et que monsieur Rabourdin a l’estime des gens d’honneur.

DUTOCQ (piqué).

Vous ne disiez pas cela hier.

FLEURY.

Si vous m’adressez encore la parole, vous aurez ma main sur la figure, vous! il est certain que vous avez chippé le travail de monsieur Rabourdin. (Dutocq sort.) Allez vous plaindre à votre monsieur des Lupeaulx, espion!

BIXIOU, riant et grimaçant comme un singe.

Je suis curieux de savoir comment ira la Division? Monsieur Rabourdin était un homme si remarquable qu’il devait avoir ses vues en faisant ce travail. Le Ministère perd une fameuse tête. (Il se frotte les mains.)

LAURENT.

Monsieur Fleury est mandé au secrétariat.

LES EMPLOYÉS DES DEUX BUREAUX.

Enfoncé!

FLEURY (en sortant).

Ça m’est bien égal, j’ai une place d’éditeur responsable. J’aurai toute la journée à moi pour flâner ou pour remplir quelque place amusante dans le bureau du journal.

BIXIOU.

Dutocq a déjà fait destituer ce pauvre Desroys, accusé de vouloir couper les têtes...

THUILLIER.

Des rois?...

BIXIOU.

Recevez mes compliments! il est joli celui-là!

COLLEVILLE (entrant joyeux).

Messieurs, je suis votre Chef...

THUILLIER (il embrasse Colleville).

Ah! mon ami, je le serais comme tu l’es, je ne serais pas si content.

BIXIOU.

C’est un coup de sa femme, mais ce n’est pas un coup de tête! (Éclats de rire).

POIRET.

Qu’on me dise la morale de ce qui nous arrive aujourd’hui?...

BIXIOU.

La voulez-vous? L’antichambre de l’Administration sera désormais la Chambre, la cour en est le boudoir, le chemin ordinaire en est la cave, le lit est plus que jamais le petit sentier de traverse.

POIRET.

Monsieur Bixiou, je vous en prie, expliquez-vous?

BIXIOU.

Je vais paraphraser mon opinion. Pour être quelque chose, il faut commencer par être tout. Il y a évidemment une réforme administrative à faire; car, ma parole d’honneur, l’État vole autant ses employés que les employés volent le temps dû à l’État; mais nous travaillons peu parce que nous ne recevons presque rien, nous trouvant en beaucoup trop grand nombre pour la besogne à faire, et ma vertueuse Rabourdin a vu tout cela! Ce grand homme de bureau prévoyait, messieurs, ce qui doit arriver, et ce que les niais appellent le jeu de nos admirables institutions libérales. La Chambre va vouloir administrer, et les administrateurs voudront être législateurs. Le Gouvernement voudra administrer, et l’Administration voudra gouverner. Aussi les lois seront-elles des règlements, et les ordonnances deviendront-elles des lois. Dieu fit cette époque pour ceux qui aiment à rire. Je vis dans l’admiration du spectacle que le plus grand railleur des temps modernes, Louis XVIII, nous a préparé. (Stupéfaction générale). Messieurs, si la France, le pays le mieux administré de l’Europe, est ainsi, jugez de ce que doivent être les autres. Pauvres pays, je me demande comment ils peuvent marcher sans les deux Chambres, sans la liberté de la presse, sans le Rapport et le Mémoire, sans les circulaires, sans une armée d’employés!... Ah! çà, comment ont-ils des armées, des flottes? comment existent-ils sans discuter à chaque respiration et à chaque bouchée?... Ça peut-il s’appeler des gouvernements, des patries? On m’a soutenu... (des farceurs de voyageurs!...) que ces gens prétendent avoir une politique, et qu’ils jouissent d’une certaine influence; mais je les plains! ils n’ont pas le progrès des lumières, ils ne peuvent pas remuer des idées, ils n’ont pas de tribuns indépendants, ils sont dans la barbarie. Il n’y a que le peuple français de spirituel. Comprenez-vous, monsieur Poiret (Poiret reçoit comme une secousse), qu’un pays puisse se passer de chefs de division, de directeurs-généraux, de ce bel état-major, la gloire de la France et de l’empereur Napoléon qui eut bien ses raisons pour créer des places. Tenez, comme ces pays ont l’audace d’exister, et qu’à Vienne on compte à peu près cent employés au ministère de la Guerre, tandis que chez nous les traitements et les pensions forment le tiers du budget, ce dont on ne se doutait pas avant la Révolution, je me résume en disant que l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, qui a peu de chose à faire, devrait bien proposer un prix pour qui résoudra cette question: Quel est l’État le mieux constitué de celui qui fait beaucoup de choses avec peu d’employés, ou de celui qui fait peu de chose avec beaucoup d’employés?

POIRET.

Est-ce là votre dernier mot?

BIXIOU.

Yes, sir!... Ja, mein Herr!... Si, signor! Da!... je vous fais grâce des autres langues.

POIRET (lève les mains au ciel).

Mon Dieu! et l’on dit que vous êtes spirituel!

BIXIOU.

Vous ne m’avez donc pas compris?

PHELLION.

Cependant la dernière proposition est pleine de sens...

BIXIOU.

Comme le budget, aussi compliqué qu’il paraît simple, et je vous mets ainsi comme un lampion sur ce casse-cou, sur ce trou, sur ce gouffre, sur ce volcan appelé, par le Constitutionnel, l’horizon politique.

POIRET.

J’aimerais mieux une explication que je pusse comprendre...

BIXIOU.

Vive Rabourdin!... voilà mon opinion. Êtes-vous content?

COLLEVILLE (gravement).

Monsieur Rabourdin n’a eu qu’un tort.

POIRET.

Lequel?

COLLEVILLE.

Celui d’être un homme d’État au lieu d’être un Chef de Bureau.

PHELLION (en se plaçant devant Bixiou).

Pourquoi, môsieur, vous qui compreniez si bien monsieur Rabourdin, avez-vous fait cette ign... cette inf... cette affreuse caricature?

BIXIOU.

Et notre pari? oubliez-vous que je jouais le jeu du diable! et que votre Bureau me doit un dîner au Rocher de Cancale.

POIRET (très-chiffonné).

Il est donc dit que je quitterai le Bureau sans avoir jamais pu comprendre une phrase, un mot, une idée de monsieur Bixiou.

BIXIOU.

C’est votre faute! demandez à ces messieurs?... Messieurs, avez-vous compris le sens de mes observations? sont-elles justes? lumineuses?

TOUS.

Hélas! oui.

MINARD.

Et la preuve, c’est que je viens d’écrire ma démission. Adieu, messieurs, je me jette dans l’industrie...

BIXIOU.

Avez-vous inventé des corsets mécaniques ou des biberons, des pompes à incendie ou des paracrottes, des cheminées qui ne consomment pas de bois, ou des fourneaux qui cuisent les côtelettes avec trois feuilles de papier?

MINARD (en s’en allant).

Je garde mon secret.

BIXIOU.

Eh! bien, jeune Poiret-jeune, vous le voyez?... ces messieurs me comprennent tous...

POIRET (humilié).

Monsieur Bixiou, voulez-vous me faire l’honneur de me parler une seule fois mon langage en descendant jusqu’à moi...

BIXIOU (en guignant les employés).

Volontiers! (Il prend Poiret par le bouton de sa redingote.) Avant de vous en aller d’ici, peut-être serez-vous bien aise de savoir qui vous êtes...

POIRET (vivement).

Un honnête homme, monsieur.

BIXIOU.

.... De définir, d’expliquer, de pénétrer, d’analyser ce que c’est qu’un employé... le savez-vous?

POIRET.

Je le crois.

BIXIOU (tortille le bouton).

J’en doute.

POIRET.

C’est un homme payé par le gouvernement pour faire un travail.

BIXIOU.

Évidemment, alors un soldat est un employé.

POIRET (embarrassé).

Mais non.

BIXIOU.

Cependant il est payé par l’État pour monter la garde et passer des revues. Vous me direz qu’il souhaite trop quitter sa place, qu’il est trop peu en place, qu’il travaille trop et touche généralement trop peu de métal, excepté toutefois celui de son fusil.

POIRET (ouvre de grands yeux).

Eh! bien, monsieur, un employé serait plus logiquement un homme qui pour vivre a besoin de son traitement et qui n’est pas libre de quitter sa place, ne sachant faire autre chose qu’expédier.

BIXIOU.

Ah! nous arrivons à une solution... Ainsi le Bureau est la coque de l’employé. Pas d’employé sans bureau, pas de bureau sans employé. Que faisons-nous alors du douanier. (Poiret essaye de piétiner, il échappe à Bixiou qui lui a coupé un bouton et qui le reprend par un autre.) Bah! ce serait dans la matière bureaucratique un être neutre. Le gabelou est à moitié employé, il est sur les confins des bureaux et des armes, comme sur les frontières: ni tout à fait soldat, ni tout à fait employé. Mais, papa, où allons-nous? (Il tortille le bouton.) Où cesse l’employé? Question grave! Un préfet est-il un employé?

POIRET (timidement).

C’est un fonctionnaire.

BIXIOU.

Ah! vous arrivez à ce contre-sens qu’un fonctionnaire ne serait pas un employé!...

POIRET (fatigué regarde tous les employés).

Monsieur Godard a l’air de vouloir dire quelque chose.

GODARD.

L’employé serait l’Ordre et le fonctionnaire un Genre.

BIXIOU (souriant).

Je ne vous croyais pas capable de cette ingénieuse distinction, brave Sous-Ordre.

POIRET.

Où allons-nous?...

BIXIOU.

Là, là... papa, ne marchons pas sur notre longe... Écoutez, et nous finirons par nous entendre. Tenez, posons un axiome que je lègue aux Bureaux!

Où finit l’employé commence le fonctionnaire, où finit le fonctionnaire commence l’homme d’État.

Il se rencontre cependant peu d’hommes d’État parmi les préfets. Le préfet serait alors un neutre des Genres supérieurs. Il se trouverait entre l’homme d’État et l’employé, ce que le douanier se trouve entre le civil et le militaire. Continuons à débrouiller ces hautes questions. (Poiret devient rouge.) Ceci ne peut-il pas se formuler par cette maxime digne de Larochefoucault: Au-dessus de vingt mille francs d’appointements, il n’y a plus d’employés. Nous pouvons mathématiquement en tirer ce premier corollaire: L’homme d’État se déclare dans la sphère des traitements supérieurs. Et ce non moins important et logique deuxième corollaire: Les Directeurs généraux peuvent être des hommes d’État. Peut-être est-ce dans ce sens que plus d’un député se dit:--C’est un bel état que d’être directeur général! Mais, dans l’intérêt de la langue française et de l’Académie...

POIRET (tout à fait fasciné par la fixité du regard de Bixiou).

La langue française!... l’Académie!...

BIXIOU (il coupe un second bouton et ressaisit le bouton supérieur).

Oui, dans l’intérêt de notre belle langue, on doit faire observer que si le chef de bureau peut à la rigueur être encore un employé, le chef de division doit être un bureaucrate. Ces messieurs... (Il se tourne vers les employés en leur montrant le second bouton coupé à la redingote de Poiret.) ces messieurs apprécieront cette nuance pleine de délicatesse. Ainsi, papa Poiret, l’employé finit exclusivement au chef de division. Voici donc la question bien posée, il n’existe plus aucune incertitude, l’employé qui pouvait paraître indéfinissable est défini.

POIRET.

Cela me semble hors de doute.

BIXIOU.

Néanmoins, faites-moi l’amitié de résoudre cette question: Un juge étant inamovible, conséquemment ne pouvant être, selon votre subtile distinction, un fonctionnaire, et n’ayant pas un traitement en harmonie avec son ouvrage, doit-il être compris dans la classe des employés?...

POIRET (il regarde les corniches).

Monsieur, je n’y suis plus...

BIXIOU (il coupe un troisième bouton).

Je voulais vous prouver, monsieur, que rien n’est simple, mais surtout, et ce que je vais dire est pour les philosophes (si vous voulez me permettre de retourner un mot de Louis XVIII), je veux faire voir que: A côté du besoin de définir, se trouve le danger de s’embrouiller.

POIRET (s’essuie le front).

Pardon, monsieur, j’ai mal au cœur... (Il veut croiser sa redingote.) Ah! vous m’avez coupé tous mes boutons!

BIXIOU.

Eh! bien, comprenez-vous?...

POIRET (mécontent).

Oui, monsieur.... oui, je comprends que vous avez voulu faire une très-mauvaise farce, en me coupant mes boutons, sans que je m’en aperçusse!...

BIXIOU (gravement).

Vieillard! vous vous trompez. J’ai voulu graver dans votre cerveau la plus vivante image possible du Gouvernement constitutionnel (tous les employés regardent Bixiou, Poiret stupéfait le contemple dans une sorte d’inquiétude) et vous tenir ainsi ma parole. J’ai pris la manière parabolique des Sauvages! (Écoutez!) Pendant que les ministres établissent à la Chambre des colloques à peu près aussi concluants, aussi utiles que le nôtre, l’Administration coupe des boutons aux contribuables.

TOUS.

Bravo, Bixiou!

POIRET (qui comprend).

Je ne regrette plus mes boutons.

BIXIOU.

Et je fais comme Minard, je ne veux plus émarger pour si peu de chose, et je prive le Ministère de ma coopération. (Il sort au milieu des rires de tous les employés.)

Une autre scène, plus instructive que celle-ci, car elle peut apprendre comment périssent les grandes idées dans les sphères supérieures et comment on s’y console d’un malheur, se passait dans le salon de réception du ministère.

En ce moment, des Lupeaulx présentait au ministre le nouveau Directeur, monsieur Baudoyer. Il se trouvait dans le salon deux ou trois députés ministériels, influents, et monsieur Clergeot, à qui l’Excellence donnait l’assurance d’un traitement honorable. Après quelques phrases banales échangées, l’événement du jour fut sur le tapis.

UN DÉPUTÉ.

Vous n’aurez donc plus Rabourdin?

DES LUPEAULX.

Il a donné sa démission.

CLERGEOT.

Il voulait, dit-on, réformer l’administration.

LE MINISTRE (en regardant les députés).

Les traitements ne sont peut-être pas proportionnés aux exigences du service.

DE LA BRIÈRE.

Selon monsieur Rabourdin, cent employés à douze mille francs feraient mieux et plus promptement que mille employés à douze cents francs.

CLERGEOT.

Peut-être a-t-il raison.

LE MINISTRE.

Que voulez-vous? la machine est montée ainsi, il faudrait la briser et la refaire; qui donc en aura le courage en présence de la Tribune, sous le feu des sottes déclamations de l’Opposition, ou des terribles articles de la Presse? Il s’ensuit qu’un jour il y aura quelque solution de continuité dommageable entre le Gouvernement et l’Administration.

LE DÉPUTÉ.

Qu’arrivera-t-il?

LE MINISTRE.

Un ministre voudra le bien sans pouvoir l’accomplir. Vous aurez créé des lenteurs interminables entre les choses et les résultats. Si vous avez rendu le vol d’un écu vraiment impossible, vous n’empêcherez pas les collusions dans la sphère des intérêts. On ne concédera certaines opérations qu’après des stipulations secrètes, qu’il sera difficile de surprendre. Enfin les employés, depuis le plus petit jusqu’au chef du bureau, vont avoir des opinions à eux, ils ne seront plus les mains d’une cervelle, ils ne représenteront plus la pensée du Gouvernement, l’Opposition tend à leur donner le droit de parler contre lui, voter contre lui, juger contre lui.

BAUDOYER (tout bas, mais de manière à être entendu).

Monseigneur est sublime.

DES LUPEAULX.

Certes, la bureaucratie a des torts: je la trouve et lente et insolente, elle enserre un peu trop l’action ministérielle, elle étouffe bien des projets, elle arrête le progrès; mais l’administration française est admirablement utile...

BAUDOYER.

Certes!

DES LUPEAULX.

Ne fût-ce qu’à soutenir la papeterie et le timbre. Si, comme les excellentes ménagères, elle est un peu taquine, elle peut, à toute heure, rendre compte de sa dépense. Quel est le négociant habile qui ne jetterait pas joyeusement, dans le gouffre d’une assurance quelconque, cinq pour cent de toute sa production, du capital qui sort ou rentre, pour ne pas avoir de Coulage! Les industriels des deux mondes souscriraient avec joie à un pareil accord avec ce génie du mal appelé Coulage. Eh! bien, quoique la Statistique soit l’enfantillage des hommes d’État modernes, qui croient que les chiffres sont le calcul, on doit se servir de chiffres pour calculer. Calculons donc? Le chiffre est d’ailleurs la raison probante des sociétés basées sur l’intérêt personnel et sur l’argent, et telle est la société que nous a faite la Charte! selon moi, du moins. Puis rien ne convaincra mieux les masses intelligentes qu’un peu de chiffres. Tout, disent nos hommes d’État de la Gauche, en définitif, se résout par des chiffres. Chiffrons. (Le ministre cause à voix basse avec un député, dans un coin.) On compte environ quarante mille employés en France, déduction faite des salariés, car un cantonnier, un balayeur des rues, une rouleuse de cigares ne sont pas des employés. La moyenne des traitements est de quinze cents francs. Multipliez quarante mille par quinze cents, vous obtenez soixante millions. Et d’abord, un publiciste pourrait faire observer à la Chine, à la Russie, où tous les employés volent, à l’Autriche, aux républiques américaines, au monde, que, pour ce prix, la France obtient la plus fureteuse, la plus méticuleuse, la plus écrivassière, paperassière, inventorière, contrôleuse, vérifiante, soigneuse, enfin la plus femme de ménage des Administrations connues! Il ne se dépense pas, il ne s’encaisse pas un centime en France qui ne soit ordonné par une lettre, prouvé par une pièce, produit et reproduit sur des états de situation, payé sur quittance; puis la demande et la quittance sont enregistrées, contrôlées, vérifiées par des gens à lunettes. Au moindre défaut de forme, l’employé s’effarouche, car il vit de ces scrupules. Enfin bien des pays seraient contents, mais Napoléon ne s’en est pas tenu là. Ce grand organisateur a rétabli les magistrats suprêmes d’une cour unique dans le monde. Ces magistrats passent leurs jours à vérifier tous les bons, paperasses, rôles, contrôles, acquits à caution, paiements, contributions reçues, contributions dépensées, etc., que les employés ont écrits. Ces juges sévères poussent le talent du scrupule, le génie de la recherche, la vue des lynx, la perspicacité des Comptes jusqu’à refaire toutes les additions pour chercher des soustractions. Ces sublimes victimes des chiffres renvoient, deux ans après, à un intendant militaire, un état quelconque où y il a une erreur de deux centimes. Ainsi l’administration française, la plus pure de toutes celles qui paperassent sur le globe, a rendu, comme vient de le dire Son Excellence, le vol impossible en France, la concussion est une chimère. Eh! bien, que peut-on objecter? La France possède un revenu de douze cents millions, elle le dépense, voilà tout. Il entre douze cents millions dans ses caisses, et douze cents millions en sortent. Elle manie donc deux milliards quatre cents millions, et ne paie que soixante millions, deux et demi pour cent, pour avoir la certitude qu’il n’existe pas de coulage. Notre livre de cuisine politique coûte soixante millions, mais la gendarmerie coûte davantage, et ne nous empêche pas d’être volés. Les tribunaux, les bagnes et la police coûtent autant et ne nous font rien rendre. Et nous trouvons l’emploi des gens qui ne peuvent pas faire autre chose que ce qu’ils font, croyez-le bien. Le gaspillage, s’il y en a, ne peut plus être que moral et législatif, les Chambres en sont alors les complices, le gaspillage devient légal. Le coulage consiste à faire faire des travaux qui ne sont pas urgents ou nécessaires, à dégalonner et regalonner les troupes, à commander des vaisseaux sans s’inquiéter s’il y a du bois et de payer alors le bois trop cher, à se préparer à la guerre sans la faire, à payer les dettes d’un État sans lui en demander le remboursement ou des garanties, etc., etc.

BAUDOYER.

Mais ce haut coulage ne regarde pas l’employé. Cette mauvaise gestion des affaires du pays concerne l’homme d’État qui conduit le vaisseau.

LE MINISTRE (il a fini sa conversation).

Il y a du vrai dans ce que vient de dire des Lupeaulx; mais sachez (à Baudoyer), monsieur le directeur, que personne n’est au point de vue d’un homme d’État. Ordonner toute espèce de dépenses, même inutiles, ne constitue pas une mauvaise gestion. N’est-ce pas toujours animer le mouvement de l’argent dont l’immobilité devient, en France surtout, funeste par suite des habitudes avaricieuses et profondément illogiques de la province qui enfouit des tas d’or...

LE DÉPUTÉ (qui a écouté des Lupeaulx).

Mais il me semble que si votre Excellence avait raison tout à l’heure, et si notre spirituel ami (il prend des Lupeaulx par le bras) n’a pas tort, que conclure?

DES LUPEAULX (après avoir regardé le ministre).

Il y a sans doute quelque chose à faire...

DE LA BRIÈRE (timidement).

Monsieur Rabourdin a donc raison?

LE MINISTRE.

Je verrai Rabourdin...

DES LUPEAULX.

Ce pauvre homme a eu le tort de se constituer le juge suprême de l’Administration et des hommes qui la composent; il ne veut que trois ministères...

LE MINISTRE (interrompant).

Il est donc fou!

LE DÉPUTÉ.

Comment représenterait-on, dans les ministères, les chefs des partis à la Chambre?

BAUDOYER.

Peut-être monsieur Rabourdin changeait-il aussi la constitution?

LE MINISTRE (devenu pensif prend le bras de La Brière et l’emmène).

Je voudrais voir le travail de Rabourdin; et puisque vous le connaissez...

DE LA BRIÈRE (dans le cabinet).

Il a tout brûlé, vous l’avez laissé déshonorer, il quitte l’Administration. Ne croyez pas, monseigneur, qu’il ait eu la sotte pensée, comme des Lupeaulx veut le faire croire, de rien changer à l’admirable centralisation du pouvoir.

LE MINISTRE (en lui-même).

J’ai fait une faute. (Il reste un moment silencieux.) Bah! nous ne manquerons jamais de plans de réforme...

DE LA BRIÈRE.

Ce n’est pas les idées, mais les hommes d’exécution qui manquent.

Des Lupeaulx, ce délicieux avocat des abus, entra dans le cabinet.

--Monseigneur, je pars pour mon élection.

--Attendez! dit l’Excellence en laissant son secrétaire particulier et prenant le bras de des Lupeaulx avec qui il alla dans l’embrasure de la fenêtre. Mon cher, laissez-moi cet arrondissement, vous serez nommé comte, et je paie vos dettes... Enfin, si, après le renouvellement de la Chambre, je reste aux affaires, je trouverai l’occasion de vous faire nommer pair de France dans une fournée.

--Vous êtes homme d’honneur, j’accepte.

Ce fut ainsi que Clément Chardin des Lupeaulx dont le père, anobli sous Louis XV, portait écartelé au premier d’argent au loup ravissant de sable emportant un agneau de gueules; au deux, de pourpre à trois fermeaux d’argent; deux et un, aux trois pals de gueules et d’argent de douze pièces; au quatre, d’or au caducée de gueules mis en pal, volé et serpenté de sinople, soutenu de quatre pates de griffon mouvantes des flancs de l’écu; avec EN LUPUS IN HISTORIA pour devise, put surmonter cet écusson quasi-railleur d’une couronne comtale.

En 1830, vers la fin de décembre, monsieur Rabourdin eut une affaire dans son ancien Ministère où les Bureaux furent agités par des déménagements de fond en comble. Cette révolution pesa principalement sur les garçons de bureau, qui n’aiment guère les nouveaux visages. Venu de bonne heure au Ministère dont les êtres lui étaient connus, Rabourdin put entendre le dialogue suivant entre les deux neveux de Laurent, car l’oncle avait eu sa retraite.

--Hé! bien, comment va ton Chef de division?

--Ne m’en parle pas, je n’en peux rien faire. Il me sonne pour me demander si j’ai vu son mouchoir ou sa tabatière. Il reçoit sans faire attendre, pas la moindre dignité. Moi, je suis obligé de lui dire: Mais, monsieur, monsieur le comte votre prédécesseur, dans l’intérêt du pouvoir, il bûchait son fauteuil avec son canif pour faire croire qu’il travaillait. Enfin, il brouille tout! je trouve tout cen dessus dessous, c’est un bien petit esprit. Et le tien?

--Le mien, oh! j’ai fini par le former, il sait maintenant où sont placés son papier à lettres, ses enveloppes, son bois, toutes ses affaires. Mon autre jurait, celui-là est doux... mais ça n’a pas le grand genre; il n’est pas décoré, je n’aime pas qu’un chef soit sans décoration: on peut le prendre pour un de nous, c’est humiliant. Il emporte le papier du bureau, et il m’a demandé si je pouvais aller servir chez lui des jours de soirée.

--Eh! quel gouvernement, mon cher?

--Oui, tout le monde y carotte.

--Pourvu qu’on ne nous rogne pas nos pauvres appointements!...

--J’en ai peur! Les Chambres sont bien près regardantes. On chicane le bois des bûches.

--Eh! bien, ça ne durera pas long-temps, s’ils prennent ce genre-là.

--Nous sommes pincés, on nous écoutait.

--Eh! c’est défunt monsieur Rabourdin... ah! monsieur, je vous ai reconnu à votre manière de vous présenter... si vous avez besoin ici, personne ne saura ce qu’on vous doit d’égards, car nous sommes les seuls qui soyons restés de votre temps... Messieurs Colleville et Baudoyer n’ont pas usé le maroquin de leurs fauteuils après votre départ, six mois après ils ont été nommés percepteurs à Paris...

Paris, juillet 1838.

SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES.

A S. A. LE PRINCE ALFONSO SERAFINO DI PORCIA.

Laissez-moi mettre votre nom en tête d’une œuvre essentiellement parisienne et méditée chez vous ces jours derniers. N’est-il pas naturel de vous offrir les fleurs de rhétorique poussées dans votre jardin, arrosées de regrets qui m’ont fait connaître la nostalgie, et que vous avez adoucis quand j’errais sous les boschetti dont les ormes me rappelaient les Champs-Élysées? Peut-être rachèterai-je ainsi le crime d’avoir rêvé Paris en face du Duomo, d’avoir aspiré à nos rues si boueuses sur les dalles si propres et si élégantes de Porta Renza. Quand j’aurai quelques livres à publier qui pourront être dédiés à des Milanaises, j’aurai le bonheur de trouver des noms déjà chers à vos vieux conteurs italiens parmi ceux des personnes que nous aimons, et au souvenir desquelles je vous prie de rappeler

Votre sincèrement affectionné, DE BALZAC. Août 1838.

PREMIÈRE PARTIE.

ESTHER HEUREUSE.

En 1824, au dernier bal de l’Opéra, plusieurs masques furent frappés de la beauté d’un jeune homme qui se promenait dans les corridors et dans le foyer, avec l’allure des gens en quête d’une femme que des circonstances imprévues retiennent au logis. Le secret de cette démarche, tour à tour indolente et pressée, n’est connu que des vieilles femmes et de quelques flâneurs émérites. Dans cet immense rendez-vous, la foule observe peu la foule, les intérêts sont passionnés, le désœuvrement lui-même est préoccupé. Le jeune dandy était si bien absorbé par son inquiète recherche, qu’il ne s’apercevait pas de son succès: les exclamations railleusement admiratives de certains masques, les étonnements sérieux, les mordants lazzis, les plus douces paroles, il ne les entendait pas, il ne les voyait point. Quoique sa beauté le classât parmi ces personnages exceptionnels qui viennent au bal de l’Opéra pour y avoir une aventure, et qui l’attendent comme on attendait un coup heureux à la Roulette quand Frascati vivait, il paraissait bourgeoisement sûr de sa soirée; il devait être le héros d’un de ces mystères à trois personnages qui composent tout le bal masqué de l’Opéra, et connus seulement de ceux qui y jouent leur rôle; car, pour les jeunes femmes qui viennent afin de pouvoir dire: J’ai vu; pour les gens de province, pour les jeunes gens inexpérimentés, pour les étrangers, l’Opéra doit être alors le palais de la fatigue et de l’ennui. Pour eux, cette foule noire, lente et pressée, qui va, vient, serpente, tourne, retourne, monte, descend, et qui ne peut être comparée qu’à des fourmis sur leur tas de bois, n’est pas plus compréhensible que la Bourse pour un paysan bas-breton qui ignore l’existence du Grand-Livre. A de rares exceptions près, à Paris, les hommes ne se masquent point: un homme en domino paraît ridicule. En ceci le génie de la nation éclate. Les gens qui veulent cacher leur bonheur peuvent aller au bal de l’Opéra sans y venir, et les masques absolument forcés d’y entrer en sortent aussitôt. Un spectacle des plus amusants est l’encombrement que produit à la porte, dès l’ouverture du bal, le flot des gens qui s’échappent aux prises avec ceux qui y montent. Donc, les hommes masqués sont des maris jaloux qui viennent espionner leurs femmes, ou des maris en bonne fortune qui ne veulent pas être espionnés par elles, deux situations également moquables. Or, le jeune homme était suivi, sans qu’il le sût, par un masque assassin, gros et court, roulant sur lui-même comme un tonneau. Pour tout habitué de l’Opéra, ce domino trahissait un administrateur, un agent de change, un banquier, un notaire, un bourgeois quelconque en soupçon de son infidèle. En effet, dans la très-haute société, personne ne court après d’humiliants témoignages. Déjà plusieurs masques s’étaient montré en riant ce monstrueux personnage, d’autres l’avaient apostrophé, quelques jeunes s’étaient moqués de lui, sa carrure et son maintien annonçaient un dédain marqué pour ces traits sans portée; il allait où le menait le jeune homme, comme va un sanglier poursuivi qui ne se soucie ni des balles qui sifflent à ses oreilles, ni des chiens qui aboient après lui. Quoiqu’au premier abord le plaisir et l’inquiétude aient pris la même livrée, l’illustre robe noire vénitienne, et que tout soit confus au bal de l’Opéra, les différents cercles dont se compose la société parisienne se retrouvent, se reconnaissent et s’observent. Il y a des notions si précises pour quelques initiés, que ce grimoire d’intérêts est lisible comme un roman qui serait amusant. Pour les habitués, cet homme ne pouvait donc pas être en bonne fortune, il eût infailliblement porté quelque marque convenue, rouge, blanche ou verte, qui signale les bonheurs apprêtés de longue main. S’agissait-il d’une vengeance? En voyant le masque suivant de si près un homme en bonne fortune, quelques désœuvrés revenaient au beau visage sur lequel le plaisir avait mis sa divine auréole. Le jeune homme intéressait: plus il allait, plus il réveillait de curiosités. Tout en lui signalait d’ailleurs les habitudes d’une vie élégante. Suivant une loi fatale de notre époque, il existait peu de différence, soit physique, soit morale, entre le plus distingué, le mieux élevé des fils d’un duc et pair, et ce charmant garçon que naguère la misère étreignit de ses mains de fer au milieu de Paris. La beauté, la jeunesse pouvaient masquer chez lui de profonds abîmes, comme chez beaucoup de jeunes gens qui veulent jouer un rôle à Paris sans posséder le capital nécessaire à leurs prétentions, et qui chaque jour risquent le tout pour le tout en sacrifiant au dieu le plus courtisé dans cette cité royale, le Hasard. Néanmoins, sa mise, ses manières étaient irréprochables, il foulait le parquet classique du foyer en habitué de l’Opéra. Qui n’a pas remarqué que là, comme dans toutes les zones de Paris, il est une façon d’être qui révèle ce que vous êtes, ce que vous faites, d’où vous venez, et ce que vous voulez?

--Le beau jeune homme! Ici l’on peut se retourner pour le voir, dit un masque en qui les habitués du bal reconnaissaient une femme comme il faut.

--Vous ne vous le rappelez pas? lui répondit le cavalier, madame du Châtelet vous l’a cependant présenté...

--Quoi! c’est le petit apothicaire de qui elle s’était amourachée, qui s’est fait journaliste, l’amant de mademoiselle Coralie?

--Je le croyais tombé trop bas pour jamais pouvoir se remonter, et je ne comprends pas comment il peut reparaître dans le monde de Paris, dit le comte Sixte du Châtelet.

--Il a un air de prince, dit le masque, et ce n’est pas cette actrice avec laquelle il vivait qui le lui aura donné; ma cousine, qui l’avait deviné, n’a pas su le débarbouiller; je voudrais bien connaître la maîtresse de ce Sargine, dites-moi quelque chose de sa vie qui puisse me permettre de l’intriguer.

Ce couple qui suivait le jeune homme en chuchotant fut alors particulièrement observé par le masque aux épaules carrées.

--Cher monsieur Chardon, dit le préfet de la Charente en prenant le dandy par le bras, je vous présente une personne qui veut renouer connaissance avec vous...

--Cher comte Châtelet, répondit le jeune homme, cette personne m’a appris combien était ridicule le nom que vous me donnez. Une Ordonnance du Roi m’a rendu celui de mes ancêtres maternels, les Rubempré. Quoique les journaux aient annoncé ce fait, il concerne un si pauvre personnage que je ne rougis point de le rappeler à mes amis, à mes ennemis et aux indifférents: vous vous classerez où vous voudrez, mais je suis certain que vous ne désapprouverez point une mesure qui me fut conseillée par votre femme quand elle n’était encore que madame de Bargeton. (Cette jolie épigramme, qui fit sourire la marquise, fit éprouver un tressaillement nerveux au préfet de la Charente.)--Vous lui direz, ajouta Lucien, que maintenant je porte de gueules, au taureau furieux d’argent, dans le pré de sinople.

--Furieux d’argent, répéta Châtelet.

--Madame la marquise vous expliquera, si vous ne le savez pas, pourquoi ce vieil écusson est quelque chose de mieux que la clef de chambellan et les abeilles d’or de l’Empire qui se trouvent dans le vôtre, au grand désespoir de madame Châtelet, née Nègrepelisse d’Espard... dit vivement Lucien.

--Puisque vous m’avez reconnue, je ne puis plus vous intriguer, et ne saurais vous exprimer à quel point vous m’intriguez, lui dit à voix basse la marquise d’Espard tout étonnée de l’impertinence et de l’aplomb acquis par l’homme qu’elle avait jadis méprisé.

--Permettez-moi donc, madame, de conserver la seule chance que j’aie d’occuper votre pensée en restant dans cette pénombre mystérieuse, dit-il avec le sourire d’un homme qui ne veut pas compromettre un bonheur sûr.

La marquise ne put réprimer un petit mouvement sec en se sentant, suivant une expression anglaise, coupée par la précision de Lucien.

--Je vous fais mon compliment sur votre changement de position, dit le comte du Châtelet.

--Et je la reçois comme vous me l’adressez, répliqua Lucien en saluant la marquise avec une grâce infinie.

--Le fat! dit à voix basse le comte à madame d’Espard, il a fini par conquérir ses ancêtres.

--Chez les jeunes gens, la fatuité, quand elle tombe sur nous, annonce presque toujours un bonheur très-haut situé; car, entre vous autres, elle annonce la mauvaise fortune. Aussi voudrais-je connaître celle de nos amies qui a pris ce bel oiseau sous sa protection; peut-être aurais-je alors la possibilité de m’amuser ce soir. Mon billet anonyme est sans doute une méchanceté préparée par quelque rivale, car il est question de ce jeune homme; son impertinence lui aura été dictée: espionnez-le. Je vais prendre le bras du duc de Navarreins, vous saurez bien me retrouver.

Au moment où madame d’Espard allait aborder son parent, le masque mystérieux se plaça entre elle et le duc pour lui dire à l’oreille:--Lucien vous aime, il est l’auteur du billet; votre préfet est son plus grand ennemi, pouvait-il s’expliquer devant lui?

L’inconnu s’éloigna, laissant madame d’Espard en proie à une double surprise. La marquise ne savait personne au monde capable de jouer le rôle de ce masque; elle craignit un piége, alla s’asseoir et se cacha. Le comte Sixte du Châtelet, à qui Lucien avait retranché son du ambitieux avec une affectation qui sentait une vengeance long-temps rêvée, suivit à distance ce merveilleux dandy, et rencontra bientôt un jeune homme auquel il crut pouvoir parler à cœur ouvert.

--Eh! bien, Rastignac, avez-vous vu Lucien? il a fait peau neuve.

--Si j’étais aussi joli garçon que lui, je serais encore plus riche que lui, répondit le jeune élégant d’un ton léger mais fin qui exprimait une raillerie attique.

--Non, lui dit à l’oreille le gros masque en lui rendant mille railleries pour une par la manière dont il accentua le monosyllabe.

Rastignac, qui n’était pas homme à dévorer une insulte, resta comme frappé de la foudre, et se laissa mener dans l’embrasure d’une fenêtre par une main de fer, qu’il lui fut impossible de secouer.

--Jeune coq sorti du poulailler de maman Vauquer, vous à qui le cœur a failli pour saisir les millions du papa Taillefer quand le plus fort de l’ouvrage était fait, sachez, pour votre sûreté personnelle, que si vous ne vous comportez pas avec Lucien comme avec un frère que vous aimeriez, vous êtes dans nos mains sans que nous soyons dans les vôtres. Silence et dévouement, ou j’entre dans votre jeu pour y renverser vos quilles. Lucien de Rubempré est protégé par le plus grand pouvoir d’aujourd’hui, l’Église. Choisissez entre la vie ou la mort. Votre réponse?

Rastignac eut le vertige comme un homme endormi dans une forêt, et qui se réveille à côté d’une lionne affamée. Il eut peur, mais sans témoins: les hommes les plus courageux s’abandonnent alors à la peur.

--Il n’y a que lui pour savoir.... et pour oser..., se dit-il à lui-même.

Le masque lui serra la main pour l’empêcher de finir sa phrase:--Agissez comme si c’était lui, dit-il.

Rastignac se conduisit alors comme un millionnaire sur la grande route, en se voyant mis en joue par un brigand: il capitula.

--Mon cher comte, dit-il à Châtelet vers lequel il revint, si vous tenez à votre position, traitez Lucien de Rubempré comme un homme que vous trouverez un jour placé beaucoup plus haut que vous ne l’êtes.

Le masque laissa échapper un imperceptible geste de satisfaction, et se remit sur la trace de Lucien.

--Mon cher, vous avez bien rapidement changé d’opinion sur son compte, répondit le préfet justement étonné.

--Aussi rapidement que ceux qui sont au Centre et qui votent avec la Droite, répondit Rastignac à ce préfet-député, dont la voix manquait depuis peu de jours au Ministère.

--Est-ce qu’il y a des opinions, aujourd’hui, il n’y a plus que des intérêts, répliqua des Lupeaulx qui les écoutait. De quoi s’agit-il?

--Du sieur de Rubempré, que Rastignac veut me donner pour un personnage, dit le député au Secrétaire-Général.

--Mon cher comte, lui répondit des Lupeaulx d’un air grave, monsieur de Rubempré est un jeune homme du plus grand mérite, et si bien appuyé que je me croirais très-heureux de pouvoir renouer connaissance avec lui.

--Le voilà qui va tomber dans le guêpier des roués de l’époque, dit Rastignac.

Les trois interlocuteurs se tournèrent vers un coin où se tenaient quelques beaux esprits, des hommes plus ou moins célèbres, et plusieurs élégants. Ces messieurs mettaient en commun leurs observations, leurs bons mots et leurs médisances, en essayant de s’amuser ou en attendant quelque amusement. Dans cette troupe si bizarrement composée se trouvaient des gens avec qui Lucien avait eu des relations mêlées de procédés ostensiblement bons et de mauvais services cachés.

--Eh! bien, Lucien, mon enfant, mon cher amour, nous voilà rempaillé, rafistolé. D’où venons-nous? Nous avons donc remonté sur notre bête à l’aide des cadeaux expédiés du boudoir de Florine. Bravo, mon gars! lui dit Blondet en quittant le bras de Finot pour prendre familièrement Lucien par la taille et le serrer contre son cœur.

Andoche Finot était le propriétaire d’une Revue où Lucien avait travaillé presque gratis, et que Blondet enrichissait par sa collaboration, par la sagesse de ses conseils et la profondeur de ses vues. Finot et Blondet personnifiaient Bertrand et Raton, à cette différence près que le chat de La Fontaine finit par s’apercevoir de sa duperie, et que, tout en se sachant dupé, Blondet servait toujours Finot. Ce brillant condottière de plume devait, en effet, être pendant long-temps esclave. Finot cachait une volonté brutale sous des dehors lourds, sous les pavots d’une bêtise impertinente, frottée d’esprit comme le pain d’un manœuvre est frotté d’ail. Il savait engranger ce qu’il glanait, les idées et les écus, à travers les champs de la vie dissipée que mènent les gens de lettres et les gens d’affaires politiques. Blondet, pour son malheur, avait mis sa force à la solde de ses vices et de sa paresse. Toujours surpris par le besoin, il appartenait au pauvre clan des gens éminents qui peuvent tout pour la fortune d’autrui sans rien pouvoir pour la leur, des Aladins qui se laissent emprunter leur lampe. Ces admirables conseillers ont l’esprit perspicace et juste quand il n’est pas tiraillé par l’intérêt personnel. Chez eux, c’est la tête et non le bras qui agit. De là le décousu de leurs mœurs, et de là le blâme dont les accablent les esprits inférieurs. Blondet partageait sa bourse avec le camarade qu’il avait blessé la veille; il dînait, trinquait, couchait avec celui qu’il égorgerait le lendemain. Ses amusants paradoxes justifiaient tout. En acceptant le monde entier comme une plaisanterie, il ne voulait pas être pris au sérieux. Jeune, aimé, presque célèbre, heureux, il ne s’occupait pas, comme Finot, d’acquérir la fortune nécessaire à l’homme âgé. Le courage le plus difficile est peut-être celui dont avait besoin Lucien en ce moment pour couper Blondet comme il venait de couper madame d’Espard et Châtelet. Malheureusement, chez lui, les jouissances de la vanité gênaient l’exercice de l’orgueil, qui certes est le principe de beaucoup de grandes choses. Sa vanité avait triomphé dans sa précédente rencontre: il s’était montré riche, heureux et dédaigneux avec deux personnes qui jadis l’avaient dédaigné pauvre et misérable; mais un poète pouvait-il, comme un diplomate vieilli, rompre en visière à deux soi-disant amis qui l’avaient accueilli dans sa misère, chez lesquels il avait couché durant les jours de détresse? Finot, Blondet et lui s’étaient avilis de compagnie, ils avaient roulé dans des orgies qui ne dévoraient pas que l’argent de leurs créanciers. Comme ces soldats qui ne savent pas placer leur courage, Lucien fit alors ce que font bien des gens de Paris, il compromit de nouveau son caractère en acceptant une poignée de main de Finot, en ne se refusant pas à la caresse de Blondet. Quiconque a trempé dans le journalisme, ou y trempe encore, est dans la nécessité cruelle de saluer les hommes qu’il méprise, de sourire à son meilleur ennemi, de pactiser avec les plus fétides bassesses, de se salir les doigts en voulant payer ses agresseurs avec leur monnaie. On s’habitue à voir faire le mal, à le laisser passer; on commence par l’approuver, on finit par le commettre. A la longue, l’âme sans cesse maculée par de honteuses et continuelles transactions, s’amoindrit, le ressort des pensées nobles se rouille, les gonds de la banalité s’usent et tournent d’eux-mêmes. Les Alcestes deviennent des Philintes, les caractères se détrempent, les talents s’abâtardissent, la foi dans les belles œuvres s’envole. Tel qui voulait s’enorgueillir de ses pages se dépense en de tristes articles que sa conscience lui signale tôt ou tard comme autant de mauvaises actions. On était venu, comme Lousteau, comme Vernou, pour être un grand écrivain, on se trouve un impuissant folliculaire. Aussi ne saurait-on trop honorer les gens chez qui le caractère est à la hauteur du talent, les d’Arthez qui savent marcher d’un pied sûr à travers les écueils de la vie littéraire. Lucien ne sut rien répondre au patelinage de Blondet, dont l’esprit exerçait d’ailleurs sur lui d’irrésistibles séductions, qui conservait l’ascendant du corrupteur sur l’élève, et qui d’ailleurs était bien posé dans le monde par sa liaison avec la comtesse de Montcornet.

--Avez-vous hérité d’un oncle? lui dit Finot d’un air railleur.

--J’ai mis, comme vous, les sots en coupes réglées, lui répondit Lucien sur le même ton.

--Monsieur aurait une Revue, un journal quelconque? reprit Andoche Finot avec la suffisance impertinente que déploie l’exploitant envers son exploité.

--J’ai mieux, répliqua Lucien dont la vanité blessée par la supériorité qu’affectait le rédacteur en chef lui rendit l’esprit de sa nouvelle position.

--Et, qu’avez-vous, mon cher?...

--J’ai un Parti.

--Il y a le parti Lucien? dit en souriant Vernou.

--Finot, te voilà distancé par ce garçon-là, je te l’ai prédit. Lucien a du talent, tu ne l’as pas ménagé, tu l’as roué. Repens-toi, gros butor, reprit Blondet.

Fin comme le musc, Blondet vit plus d’un secret dans l’accent, dans le geste, dans l’air de Lucien; tout en l’adoucissant, il sut donc resserrer par ces paroles la gourmette de la bride. Il voulait connaître les raisons du retour de Lucien à Paris, ses projets, ses moyens d’existence.

--A genoux devant une supériorité que tu n’auras jamais, quoique tu sois Finot! reprit-il. Admets monsieur, et sur-le-champ, au nombre des hommes forts à qui l’avenir appartient, il est des nôtres! Spirituel et beau, ne doit-il pas arriver par tes quibuscumque viis? Le voilà dans sa bonne armure de Milan, avec sa puissante dague à moitié tirée, et son pennon arboré! Tudieu! Lucien, où donc as-tu volé ce joli gilet? Il n’y a que l’amour pour savoir trouver de pareilles étoffes. Avons-nous un domicile? Dans ce moment, j’ai besoin de savoir les adresses de mes amis, je ne sais où coucher. Finot m’a mis à la porte pour ce soir, sous le vulgaire prétexte d’une bonne fortune.

--Mon cher, répondit Lucien, j’ai mis en pratique un axiome avec lequel on est sûr de vivre tranquille: Fuge, late, tace. Je vous laisse.

--Mais je ne te laisse pas que tu ne t’acquittes envers moi d’une dette sacrée, ce petit souper, hein? dit Blondet qui donnait un peu trop dans la bonne chère et qui se faisait traiter quand il se trouvait sans argent.

--Quel souper? reprit Lucien en laissant échapper un geste d’impatience.

--Tu ne t’en souviens pas? Voilà où je reconnais la prospérité d’un ami: il n’a plus de mémoire.

--Il sait ce qu’il nous doit, je suis garant de son cœur, reprit Finot en saisissant la plaisanterie de Blondet.

--Rastignac, dit Blondet en prenant le jeune élégant par le bras au moment où il arrivait en haut du foyer, et auprès de la colonne où se tenaient les soi-disant amis, il s’agit d’un souper: vous serez des nôtres... A moins que monsieur, reprit-il sérieusement en montrant Lucien, ne persiste à nier une dette d’honneur; il le peut.

--Monsieur de Rubempré, je le garantis, en est incapable, dit Rastignac qui pensait à tout autre chose qu’à une mystification.

--Voilà Bixiou, s’écria Blondet, il en sera: rien de complet sans lui. Sans lui, le vin de Champagne m’empâte la langue, et je trouve tout fade, même le piment des épigrammes.

--Mes amis, dit Bixiou, je vois que vous êtes réunis autour de la merveille du jour. Notre cher Lucien recommence les Métamorphoses d’Ovide. De même que les dieux se changeaient en de singuliers légumes et autres, pour séduire des femmes, il a changé le Chardon en gentilhomme pour séduire, quoi? Charles X! Mon petit Lucien, dit-il en le prenant par un bouton de son habit, un journaliste qui passe grand seigneur mérite un joli charivari. A leur place, dit l’impitoyable railleur en montrant Finot et Vernou, je t’entamerais dans leur petit journal; tu leur rapporterais une centaine de francs, dix colonnes de bons mots.

--Bixiou, dit Blondet, un Amphitryon nous est sacré vingt-quatre heures auparavant et douze heures après la fête: notre illustre ami nous donne à souper.

--Comment! comment! reprit Bixiou; mais quoi de plus nécessaire que de sauver un grand nom de l’oubli, que de doter l’indigente aristocratie d’un homme de talent? Lucien, tu as l’estime de la Presse, de laquelle tu étais le plus bel ornement, et nous te soutiendrons. Finot, un entrefilet aux premiers-Paris! Blondet, une tartine insidieuse à la quatrième page de ton journal! Annonçons l’apparition du plus beau livre de l’époque, l’Archer de Charles IX! Supplions Dauriat de nous donner bientôt les Marguerites, ces divins sonnets du Pétrarque français! Portons notre ami sur le pavois de papier timbré qui fait et défait les réputations!

--Si tu veux à souper, dit Lucien à Blondet pour se défaire de cette troupe qui menaçait de se grossir, il me semble que tu n’avais pas besoin d’employer l’hyperbole et la parabole avec un ancien ami, comme si c’était un niais. A demain soir, chez Lointier, dit-il vivement en voyant venir une femme vers laquelle il s’élança.

--Oh! oh! oh! dit Bixiou sur trois tons et d’un air railleur en paraissant reconnaître le masque au-devant duquel allait Lucien, ceci mérite confirmation.

Et il suivit le joli couple, le devança, l’examina d’un œil perspicace, et revint à la grande satisfaction de tous ces envieux intéressés à savoir d’où provenait le changement de fortune de Lucien.

--Mes amis, vous connaissez de longue main la bonne fortune du sire de Rubempré, leur dit Bixiou, c’est l’ancien rat de des Lupeaulx.

L’une des perversités maintenant oubliées, mais en usage au commencement de ce siècle, était le luxe des rats. Un rat, mot déjà vieilli, s’appliquait à un enfant de dix à onze ans, comparse à quelque théâtre, surtout à l’Opéra, que les débauchés formaient pour le vice et l’infamie. Un rat était une espèce de page infernal, un gamin femelle à qui se pardonnaient les bons tours. Le rat pouvait tout prendre; il fallait s’en défier comme d’un animal dangereux, il introduisait dans la vie un élément de gaieté, comme jadis les Scapin, les Sganarelle et les Frontin dans l’ancienne comédie. Un rat était trop cher: il ne rapportait ni honneur, ni profit, ni plaisir; la mode des rats passa si bien, qu’aujourd’hui peu de personnes savaient ce détail intime de la vie élégante avant la Restauration, jusqu’au moment où quelques écrivains se sont emparés du rat comme d’un sujet neuf.

--Comment, Lucien, après avoir eu Coralie tuée sous lui, nous ravirait la Torpille? dit Blondet.

En entendant ce nom, le masque aux formes athlétiques laissa échapper un mouvement qui, bien que concentré, fut surpris par Rastignac.

--Ce n’est pas possible! répondit Finot, la Torpille n’a pas un liard à donner, elle a emprunté, m’a dit Nathan, mille francs à Florine.

--Oh! messieurs, messieurs!... dit Rastignac en essayant de défendre Lucien contre de si odieuses imputations.

--Eh! bien, s’écria Vernou, l’ancien entretenu de Coralie est-il donc si bégueule?...

--Oh! ces mille francs-là, dit Bixiou, me prouvent que notre ami Lucien vit avec la Torpille...

--Quelle perte irréparable fait l’élite de la littérature, de la science, de l’art et de la politique! dit Blondet. La Torpille est la seule fille de joie en qui s’est rencontrée l’étoffe d’une belle courtisane; l’instruction ne l’avait pas gâtée, elle ne sait ni lire ni écrire: elle nous aurait compris. Nous aurions doté notre époque d’une de ces magnifiques figures aspasiennes sans lesquelles il n’y a pas de grand siècle. Voyez comme la Dubarry va bien au dix-huitième siècle, Ninon de Lenclos au dix-septième, Marion de Lorme au seizième, Impéria au quinzième, Flora à la république romaine, qu’elle fit son héritière, et qui put payer la dette publique avec cette succession! Que serait Horace sans Lydie, Tibulle sans Délie, Catulle sans Lesbie, Properce sans Cynthie, Démétrius sans Lamie, qui fait aujourd’hui sa gloire?

--Blondet, parlant de Démétrius dans le foyer de l’Opéra, me semble un peu trop Débats, dit Bixiou à l’oreille de son voisin.

--Et sans toutes ces reines, que serait l’empire des Césars? disait toujours Blondet. Laïs, Rhodope sont la Grèce et l’Égypte. Toutes sont d’ailleurs la poésie des siècles où elles ont vécu. Cette poésie, qui manque à Napoléon, car la veuve de sa grande armée est une plaisanterie de caserne, n’a pas manqué à la Révolution, qui a eu madame Tallien! Maintenant, en France où c’est à qui trônera, certes, il y a un trône vacant! A nous tous, nous pouvions faire une reine. Moi, j’aurais donné une tante à la Torpille, car sa mère est trop authentiquement morte au champ du déshonneur; Du Tillet lui aurait payé un hôtel, Lousteau une voiture, Rastignac des laquais, des Lupeaulx un cuisinier, Finot des chapeaux (Finot ne put réprimer un mouvement en recevant cette épigramme à bout portant), Vernou lui aurait fait des réclames, Bixiou lui aurait fait ses mots! L’aristocratie serait venue s’amuser chez notre Ninon, où nous aurions appelé les artistes sous peine d’articles mortifères. Ninon II aurait été magnifique d’impertinence, écrasante de luxe. Elle aurait eu des opinions. On aurait lu chez elle un chef-d’œuvre dramatique défendu; on l’aurait au besoin fait faire exprès. Elle n’aurait pas été libérale, une courtisane est essentiellement monarchique. Ah! quelle perte! elle devait embrasser tout son siècle, elle aime avec un petit jeune homme! Lucien en fera quelque chien de chasse!

--Aucune des puissances femelles que tu nommes n’a barboté dans la rue, dit Finot, et ce joli rat a roulé dans la fange.

--Comme la graine d’un lys dans son terreau, reprit Vernou, elle s’y est embellie, elle y a fleuri. De là vient sa supériorité. Ne faut-il pas avoir tout connu pour créer le rire et la joie qui tiennent à tout?

--Il a raison, dit Lousteau qui jusqu’alors avait observé sans parler, la Torpille sait rire et faire rire. Cette science des grands auteurs et des grands acteurs appartient à ceux qui ont pénétré toutes les profondeurs sociales. A dix-huit ans, cette fille a déjà connu la plus haute opulence, la plus basse misère, les hommes à tous les étages. Elle tient comme une baguette magique avec laquelle elle déchaîne les appétits brutaux si violemment comprimés chez les hommes qui ont encore du cœur en s’occupant de politique ou de science, de littérature ou d’art. Il n’y a pas de femme dans Paris qui puisse dire comme elle à l’Animal: Sors!... Et l’Animal quitte sa loge, et il se roule dans les excès; elle vous met à table jusqu’au menton, elle vous aide à boire, à fumer. Enfin cette femme est le sel chanté par Rabelais et qui, jeté sur la matière, l’anime et l’élève jusqu’aux merveilleuses régions de l’Art: sa robe déploie des magnificences inouïes, ses doigts laissent tomber à temps leurs pierreries, comme sa bouche les sourires; elle donne à toute chose l’esprit de la circonstance; son jargon pétille de traits piquants; elle a le secret des onomatopées les mieux colorées et les plus colorantes; elle...

--Tu perds cent sous de feuilleton, dit Bixiou en interrompant Lousteau, la Torpille est infiniment mieux que tout cela: vous avez tous été plus ou moins ses amants, nul de vous ne peut dire qu’elle a été sa maîtresse; elle peut toujours vous avoir, vous ne l’aurez jamais. Vous forcez sa porte, vous avez un service à lui demander...

--Oh! elle est plus généreuse qu’un chef de brigands qui fait bien ses affaires, et plus dévouée que le meilleur camarade de collége, dit Blondet: on peut lui confier sa bourse et son secret. Mais ce qui me la faisait élire pour reine, c’est son indifférence bourbonnienne pour le favori tombé.

--Elle est comme sa mère, beaucoup trop chère, dit des Lupeaulx. La belle Hollandaise aurait avalé les revenus de l’archevêque de Tolède, elle a mangé deux notaires....

--Et nourri Maxime de Trailles quand il était page, dit Bixiou.

--La Torpille est trop chère, comme Raphaël, comme Carême, comme Taglioni, comme Lawrence, comme Boule, comme tous les artistes de génie étaient trop chers... dit Blondet.

--Jamais Esther n’a eu cette apparence de femme comme il faut, dit alors Rastignac en montrant le masque à qui Lucien donnait le bras. Je parie pour madame de Sérizy.

--Il n’y a pas de doute, reprit du Châtelet, et la fortune de monsieur de Rubempré s’explique.

--Ah! l’Église sait choisir ses lévites, quel joli secrétaire d’ambassade il fera! dit des Lupeaulx.

--D’autant plus, reprit Rastignac, que Lucien est un homme de talent. Ces messieurs en ont eu plus d’une preuve, ajouta-t-il en regardant Blondet, Finot et Lousteau.

--Oui, le gars est taillé pour aller loin, dit Lousteau qui crevait de jalousie, d’autant plus qu’il a ce que nous nommons de l’indépendance dans les idées...

--C’est toi qui l’as formé, dit Vernou.

--Eh! bien, répliqua Bixiou en regardant des Lupeaulx, j’en appelle aux souvenirs de monsieur le secrétaire-général et maître des requêtes; ce masque est la Torpille, je gage un souper...

--Je tiens le pari, dit Châtelet intéressé à savoir la vérité.

--Allons, des Lupeaulx, dit Finot, voyez à reconnaître les oreilles de votre ancien rat.

--Il n’y a pas besoin de commettre un crime de lèse-masque, reprit Bixiou, la Torpille et Lucien vont revenir jusqu’à nous en remontant le foyer, je m’engage alors à vous prouver que c’est elle.

--Il est donc revenu sur l’eau, notre ami Lucien, dit Nathan qui se joignit au groupe, je le croyais retourné dans l’Angoumois pour le reste de ses jours. A-t-il découvert quelque secret contre les Anglais?

--Il a fait ce que tu ne feras pas de sitôt, répondit Rastignac, il a tout payé.

Le gros masque hocha la tête en signe d’assentiment.

--En se rangeant à son âge, un homme se dérange bien, il n’a plus d’audace, il devient rentier, reprit Nathan.

--Oh! celui-là sera toujours grand seigneur, et il y aura toujours en lui une hauteur d’idées qui le mettra au-dessus de bien des hommes soi-disant supérieurs, répondit Rastignac.

En ce moment, journalistes, dandies, oisifs, tous examinaient, comme des maquignons examinent un cheval à vendre, le délicieux objet de leur pari. Ces juges vieillis dans la connaissance des dépravations parisiennes, tous d’un esprit supérieur et chacun à des titres différents, également corrompus, également corrupteurs, tous voués à des ambitions effrénées, habitués à tout supposer, à tout deviner, avaient les yeux ardemment fixés sur une femme masquée, une femme qui ne pouvait être déchiffrée que par eux. Eux et quelques habitués du bal de l’Opéra savaient seuls reconnaître, sous le long linceul du domino noir, sous le capuchon, sous le collet tombant qui rendent les femmes méconnaissables, la rondeur des formes, les particularités du maintien et de la démarche, le mouvement de la taille, le port de la tête, les choses les moins saisissables aux yeux vulgaires et les plus faciles à voir pour eux. Malgré cette enveloppe informe, ils purent donc reconnaître le plus émouvant des spectacles, celui que présente à l’œil une femme animée par un véritable amour. Que ce fût la Torpille, la duchesse de Maufrigneuse ou madame de Sérizy, le dernier ou le premier échelon de l’échelle sociale, cette créature était une admirable création, l’éclair des rêves heureux. Ces vieux jeunes gens, aussi bien que ces jeunes vieillards, éprouvèrent une sensation si vive qu’ils envièrent à Lucien le privilége sublime de cette métamorphose de la femme en déesse. Le masque était là comme s’il eût été seul avec Lucien, il n’y avait plus pour cette femme dix mille personnes, une atmosphère lourde et pleine de poussière; non; elle était sous la voûte céleste des Amours, comme les madones de Raphaël sont sous leur ovale filet d’or. Elle ne sentait point les coudoiements, la flamme de son regard partait par les deux trous du masque et se ralliait aux yeux de Lucien, enfin le frémissement de son corps semblait avoir pour principe le mouvement même de son ami. D’où vient cette flamme qui rayonne autour d’une femme amoureuse et qui la signale entre toutes? d’où vient cette légèreté de sylphide qui semble changer les lois de la pesanteur? Est-ce l’âme qui s’échappe? Le bonheur a-t-il des vertus physiques? L’ingénuité d’une vierge, les grâces de l’enfance se trahissaient sous le domino. Quoique séparés et marchant, ces deux êtres ressemblaient à ces groupes de Flore et Zéphire savamment enlacés par les plus habiles statuaires; mais c’était plus que de la sculpture, le plus grand des arts, Lucien et son joli domino rappelaient ces anges occupés de fleurs ou d’oiseaux, et que le pinceau de Gian-Bellini a mis sous les images de la Virginité-mère; Lucien et cette femme appartenaient à la Fantaisie, qui est au-dessus de l’Art comme la cause est au-dessus de l’effet.

Quand cette femme, qui oubliait tout, fut à un pas du groupe, Bixiou cria:--Esther? L’infortunée tourna vivement la tête comme une personne qui s’entend appeler, reconnut le malicieux personnage, et baissa la tête comme un agonisant qui a rendu le dernier soupir. Un rire strident partit, et le groupe fondit au milieu de la foule comme une troupe de mulots effrayés, qui du bord d’un chemin rentrent dans leurs trous. Rastignac seul ne s’en alla pas plus loin qu’il ne le devait pour ne pas avoir l’air de fuir les regards étincelants de Lucien, il put admirer deux douleurs également profondes quoique voilées: d’abord la pauvre Torpille abattue comme par un coup de foudre, puis le masque incompréhensible, le seul du groupe qui fût resté. Esther dit un mot à l’oreille de Lucien au moment où ses genoux fléchirent, et Lucien disparut avec elle en la soutenant. Rastignac suivit du regard ce joli couple, en demeurant abîmé dans ses réflexions.

--D’où lui vient ce nom de Torpille? lui dit une voix sombre qui l’atteignit aux entrailles, car elle n’était plus déguisée.

--C’est bien lui qui s’est encore échappé.... dit Rastignac à part.

--Tais-toi ou je t’égorge, répondit le masque en prenant une autre voix. Je suis content de toi, tu as tenu ta parole, aussi as-tu plus d’un bras à ton service. Sois désormais muet comme la tombe; et avant de te taire, réponds à ma demande.

--Eh! bien, cette fille est si attrayante qu’elle aurait engourdi l’empereur Napoléon, et qu’elle engourdirait quelqu’un de plus difficile à séduire: toi! répondit Rastignac en s’éloignant.

--Un instant, dit le masque. Je vais te montrer que tu dois ne m’avoir jamais vu nulle part.

L’homme se démasqua, Rastignac hésita pendant un moment en ne trouvant rien du hideux personnage qu’il avait jadis connu dans la Maison-Vauquer.

--Le diable vous a permis de tout changer en vous, moins vos yeux qu’on ne saurait oublier, lui dit-il.

La main de fer lui serra le bras pour lui recommander un silence éternel.

A trois heures du matin, des Lupeaulx et Finot trouvèrent l’élégant Rastignac à la même place, appuyé sur la colonne où l’avait laissé le terrible masque. Rastignac s’était confessé à lui-même: il avait été le prêtre et le pénitent, le juge et l’accusé. Il se laissa emmener à déjeuner, et revint chez lui parfaitement gris, mais taciturne.

La rue de Langlade, de même que les rues adjacentes, dépare le Palais-Royal et la rue de Rivoli. Cette partie d’un des plus brillants quartiers de Paris conservera long-temps la souillure qu’y ont laissée les monticules produits par les immondices du vieux Paris, et sur lesquels il y eut autrefois des moulins. Ces rues étroites, sombres et boueuses, où s’exercent des industries peu soigneuses de leurs dehors, prennent à la nuit une physionomie mystérieuse et pleine de contrastes. En venant des endroits lumineux de la rue Saint-Honoré, de la rue Neuve-des-Petits-Champs et de la rue de Richelieu, où se presse une foule incessante, où reluisent les chefs-d’œuvre de l’Industrie, de la Mode et des Arts, tout homme à qui le Paris du soir est inconnu serait saisi d’une terreur triste en tombant dans le lacis de petites rues qui cercle cette lueur reflétée jusque sur le ciel. Une ombre épaisse succède à des torrents de gaz. De loin en loin, un pâle réverbère jette sa lueur incertaine et fumeuse qui n’éclaire plus certaines impasses noires. Les passants vont vite et sont rares. Les boutiques sont fermées, celles qui sont ouvertes ont un mauvais caractère: c’est un cabaret malpropre et sans lumière, une boutique de lingère qui vend de l’eau de Cologne. Un froid malsain pose sur vos épaules son manteau moite. Il passe peu de voitures. Il y a des coins sinistres, parmi lesquels se distingue la rue de Langlade, le débouché du passage Saint-Guillaume et quelques tournants de rues. Le Conseil municipal n’a pu rien faire encore pour laver cette grande léproserie, car la prostitution a depuis long-temps établi là son quartier-général. Peut-être est-ce un bonheur pour le monde parisien que de laisser à ces ruelles leur aspect ordurier. En y passant pendant la journée, on ne peut se figurer ce que toutes ces rues deviennent à la nuit; elles sont sillonnées par des êtres bizarres qui ne sont d’aucun monde; des formes à demi nues et blanches meublent les murs, l’ombre est animée. Il se coule entre la muraille et le passant des toilettes qui marchent et qui parlent. Certaines portes entrebâillées se mettent à rire aux éclats. Il tombe dans l’oreille de ces paroles que Rabelais prétend s’être gelées et qui fondent. Des ritournelles sortent d’entre les pavés. Le bruit n’est pas vague, il signifie quelque chose: quand il est rauque, c’est une voix; mais s’il ressemble à un chant, il n’a plus rien d’humain, il approche du sifflement. Il part souvent des coups de sifflet. Enfin les talons de botte ont je ne sais quoi de provoquant et de moqueur. Cet ensemble de choses donne le vertige. Les conditions atmosphériques y sont changées: on y a chaud en hiver et froid en été. Mais, quelque temps qu’il fasse, cette nature étrange offre toujours le même spectacle: le monde fantastique d’Hoffmann le Berlinois est là. Le caissier le plus mathématique n’y trouve rien de réel après avoir repassé les détroits qui mènent aux rues honnêtes où il y a des passants, des boutiques et des quinquets. Plus dédaigneuse ou plus honteuse que les reines et que les rois du temps passé, qui n’ont pas craint de s’occuper des courtisanes, l’administration ou la politique moderne n’ose plus envisager en face cette plaie des capitales. Certes, les mesures doivent changer avec les temps, et celles qui tiennent aux individus et à leur liberté sont délicates; mais peut-être devrait-on se montrer large et hardi sur les combinaisons purement matérielles, comme l’air, la lumière, les locaux. Le moraliste, l’artiste et le sage administrateur regretteront les anciennes Galeries de Bois du Palais-Royal où se parquaient ces brebis qui viendront toujours où vont les promeneurs; et ne vaut-il pas mieux que les promeneurs aillent où elles sont? Qu’est-il arrivé? Aujourd’hui les parties les plus brillantes des boulevards, cette promenade enchantée, sont interdites le soir à la famille. La police n’a pas su profiter des ressources offertes, sous ce rapport, par quelques Passages, pour sauver la voie publique.

La fille brisée par un mot au bal de l’Opéra demeurait, depuis un mois ou deux, rue de Langlade, dans une maison d’ignoble apparence. Accolée au mur d’une immense maison, cette construction, mal plâtrée, sans profondeur et d’une hauteur prodigieuse, tire son jour de la rue et ressemble assez à un bâton de perroquet. Un appartement de deux pièces s’y trouve à chaque étage. Cette maison est desservie par un escalier mince, plaqué contre la muraille et singulièrement éclairé par des châssis qui dessinent extérieurement la rampe, et où chaque palier est indiqué par un plomb, l’une des plus horribles particularités de Paris. La boutique et l’entresol appartenaient alors à un ferblantier, le propriétaire demeure au premier, les quatre autres étages étaient occupés par des grisettes très-décentes qui obtenaient du propriétaire et de la portière une considération et des complaisances nécessitées par la difficulté de louer une maison si singulièrement bâtie et située. La destination de ce quartier s’explique par l’existence d’une assez grande quantité de maisons semblables à celle-ci, dont ne veut pas le Commerce, et qui ne peuvent être exploitées que par des industries désavouées, précaires ou sans dignité.

A trois heures après-midi, la portière, qui avait vu mademoiselle Esther ramenée mourante par un jeune homme à deux heures du matin, venait de tenir conseil avec la grisette logée à l’étage supérieur, laquelle, avant de monter en voiture pour se rendre à quelque partie de plaisir, lui avait témoigné son inquiétude sur Esther: elle ne l’avait pas entendue remuer. Esther dormait sans doute encore, mais ce sommeil semblait suspect. Seule dans sa loge, la portière regrettait de ne pouvoir aller s’enquérir de ce qui se passait au quatrième étage, où se trouvait le logement de mademoiselle Esther. Au moment où elle se décidait à confier au fils du ferblantier la garde de sa loge, espèce de niche pratiquée dans un enfoncement de mur, à l’entresol, un fiacre s’arrêta. Un homme enveloppé dans un manteau de la tête aux pieds, avec une évidente intention de cacher son costume ou sa qualité, en sortit et demanda mademoiselle Esther. La portière fut alors entièrement rassurée, le silence et la tranquillité de la recluse lui semblèrent parfaitement expliqués. Lorsque le visiteur monta les degrés au-dessus de la loge, la portière remarqua les boucles d’argent qui décoraient ses souliers, elle crut avoir aperçu la frange noire d’une ceinture de soutane; elle descendit et questionna le cocher, qui répondit sans parler, et la portière comprit encore. Le prêtre frappa, ne reçut aucune réponse, entendit de légers soupirs, et força la porte d’un coup d’épaule; avec une vigueur que lui donnait sans doute la charité, mais qui chez tout autre aurait paru être de l’habitude. Il se précipita dans la seconde pièce, et vit, devant une sainte Vierge en plâtre colorié, la pauvre Esther agenouillée, ou mieux, tombée sur elle-même, les mains jointes. La grisette expirait.

Un réchaud de charbon consumé disait l’histoire de cette terrible matinée. Le capuchon et le mantelet du domino se trouvaient à terre. Le lit n’était pas défait. La pauvre créature, atteinte au cœur d’une blessure mortelle, avait tout disposé sans doute à son retour de l’Opéra. Une mèche de chandelle, figée dans la mare que contenait la bobèche du chandelier, apprenait combien Esther avait été absorbée par ses dernières réflexions. Un mouchoir trempé de larmes prouvait la sincérité de ce désespoir de Madeleine, dont la pose classique était celle de la courtisane irréligieuse. Ce repentir absolu fit sourire le prêtre. Inhabile à mourir, Esther avait laissé sa porte ouverte sans calculer que l’air des deux pièces voulait une plus grande quantité de charbon pour devenir irrespirable; la vapeur l’avait seulement étourdie; l’air frais venu de l’escalier la rendit par degrés au sentiment de ses maux. Le prêtre demeura debout, perdu dans une sombre méditation, sans être touché de la divine beauté de cette fille, examinant ses premiers mouvements comme si c’eût été quelque animal. Ses yeux allaient de ce corps affaissé à des objets indifférents avec une apparente indifférence. Il regarda le mobilier de cette chambre, dont le carreau rouge, frotté, froid, était mal caché par un méchant tapis qui montrait la corde. Une couchette en bois peint, d’un vieux modèle, enveloppée de rideaux en calicot jaune à rosaces rouges; un seul fauteuil et deux chaises également en bois peint, et couvertes du même calicot qui avait aussi fourni les draperies de la fenêtre; un papier à fond gris moucheté de fleurs, mais noirci par le temps et gras; une table à ouvrage en acajou; la cheminée encombrée d’ustensiles de cuisine de la plus vile espèce, deux falourdes entamées, un chambranle en pierre sur lequel étaient çà et là quelques verroteries mêlées à des bijoux, à des ciseaux; une pelote salie, des gants blancs et parfumés, un délicieux chapeau jeté sur le pot à l’eau, un châle de Ternaux qui bouchait la fenêtre, une robe élégante pendue à un clou, un petit canapé, sec, sans coussins; d’ignobles socques cassés et des souliers mignons, des brodequins à faire envie à une reine, des assiettes de porcelaine commune ébréchées où se voyaient les restes du dernier repas, et encombrées de couverts en maillechort, l’argenterie du pauvre à Paris; un corbillon plein de pommes de terre et du linge à blanchir, puis par-dessus un frais bonnet de gaze; une mauvaise armoire à glace ouverte et déserte, sur les tablettes de laquelle se voyaient des reconnaissances du Mont-de-Piété: tel était l’ensemble de choses lugubres et joyeuses, misérables et riches, qui frappait le regard. Ces vestiges de luxe dans ces tessons, ce ménage si bien approprié à la vie bohémienne de cette fille abattue dans ses linges défaits comme un cheval mort dans son harnais, sous son brancard cassé, empêtré dans ses guides, ce spectacle étrange faisait-il penser le prêtre? Se disait-il qu’au moins cette créature égarée devait être désintéressée pour accoupler une telle pauvreté avec l’amour d’un jeune homme riche? Attribuait-il le désordre du mobilier au désordre de la vie? Éprouvait-il de la pitié, de l’effroi? Sa charité s’émouvait-elle? Qui l’eût vu, les bras croisés, le front soucieux, les lèvres crispées, l’œil âpre, l’aurait cru préoccupé de sentiments sombres, haineux, de réflexions qui se contrariaient, de projets sinistres. Il était, certes, insensible aux jolies rondeurs d’un sein presque écrasé sous le poids du buste fléchi et aux formes délicieuses de la Vénus accroupie qui paraissaient sous le noir de la jupe, tant la mourante était rigoureusement ramassée sous elle-même; l’abandon de cette tête, qui, vue par derrière, offrait au regard la nuque blanche, molle et flexible, les belles épaules d’une nature hardiment développée, ne l’émouvait point; il ne relevait pas Esther, il ne semblait pas entendre les aspirations déchirantes par lesquelles se trahissait le retour à la vie: il fallut un sanglot horrible et le regard effrayant que lui lança cette fille pour qu’il daignât la relever et la porter sur le lit avec une facilité qui révélait une force prodigieuse.

--Lucien! dit-elle en murmurant.

--L’amour revient, la femme n’est pas loin, dit le prêtre avec une sorte d’amertume.

La victime des dépravations parisiennes aperçut alors le costume de son libérateur, et dit, avec le sourire de l’enfant quand il met la main sur une chose enviée:--Je ne mourrai donc pas sans m’être réconciliée avec le ciel!

--Vous pourrez expier vos fautes, dit le prêtre en lui mouillant le front avec de l’eau et lui faisant respirer une burette de vinaigre qu’il trouva dans un coin.

--Je sens que la vie, au lieu de m’abandonner, afflue en moi, dit-elle après avoir reçu les soins du prêtre et en lui exprimant sa gratitude par des gestes pleins de naturel.

Cette attrayante pantomime, que les Grâces auraient déployée pour séduire, justifiait parfaitement le surnom de cette étrange fille.

--Vous sentez-vous mieux? demanda l’ecclésiastique en lui donnant à boire un verre d’eau sucrée.

Cet homme semblait être au fait de ces singuliers ménages, il en connaissait tout. Il était là comme chez lui. Ce privilége d’être partout chez soi n’appartient qu’aux rois, aux filles et aux voleurs.

--Quand vous serez tout à fait bien, reprit ce singulier prêtre après une pause, vous me direz les raisons qui vous ont portée à commettre votre dernier crime, ce suicide commencé.

--Mon histoire est bien simple, mon père, répondit-elle. Il y a trois mois, je vivais dans le désordre où je suis née. J’étais la dernière des créatures et la plus infâme, maintenant je suis seulement la plus malheureuse de toutes. Permettez-moi de ne rien vous raconter de ma pauvre mère, morte assassinée...

--Par un capitaine, dans une maison suspecte, dit le prêtre en interrompant sa pénitente... Je connais votre origine, et sais que si une personne de votre sexe peut jamais être excusée de mener une vie honteuse, c’est vous à qui les bons exemples ont manqué.

--Hélas! je n’ai pas été baptisée, et n’ai reçu les enseignements d’aucune religion.

--Tout est donc encore réparable, reprit le prêtre, pourvu que votre foi, votre repentir soient sincères et sans arrière-pensée.

--Lucien et Dieu remplissent mon cœur, dit-elle avec une touchante ingénuité.

--Vous auriez pu dire Dieu et Lucien, répliqua le prêtre en souriant. Vous me rappelez l’objet de ma visite. N’omettez rien de ce qui concerne ce jeune homme.

--Vous venez pour lui? demanda-t-elle avec une expression amoureuse qui eût attendri tout autre prêtre. Oh! il s’est douté du coup.

--Non, répondit-il, ce n’est pas de votre mort, mais de votre vie que l’on s’inquiète. Allons, expliquez-moi vos relations.

--En un mot, dit-elle.

La pauvre fille tremblait au ton brusque de l’ecclésiastique, mais en femme que la brutalité ne surprenait plus depuis long-temps.

--Lucien est Lucien, reprit-elle, le plus beau jeune homme, et le meilleur des êtres vivants; mais si vous le connaissez, mon amour doit vous sembler bien naturel. Je l’ai rencontré par hasard, il y a trois mois, à la Porte-Saint-Martin où j’étais allée un jour de sortie; car nous avions un jour par semaine dans la maison de madame Meynardie, où j’étais. Le lendemain, vous comprenez bien que je me suis affranchie sans permission. L’amour était entré dans mon cœur, et m’avait si bien changée qu’en revenant du théâtre, je ne me reconnaissais plus moi-même: je me faisais horreur. Jamais Lucien n’a pu rien savoir. Au lieu de lui dire où j’étais, je lui ai donné l’adresse de ce logement où demeurait alors une de mes amies qui a eu la complaisance de me le céder. Je vous jure ma parole sacrée...

--Il ne faut point jurer.

--Est-ce donc jurer que de donner sa parole sacrée? Eh! bien, depuis ce jour j’ai travaillé dans cette chambre, comme une perdue, à faire des chemises à vingt-huit sous de façon, afin de vivre d’un travail honnête. Pendant un mois, je n’ai mangé que des pommes de terre, pour rester sage et digne de Lucien, qui m’aime et me respecte comme la plus vertueuse des vertueuses. J’ai fait ma déclaration en forme à la Police, pour reprendre mes droits, et je suis soumise à deux ans de surveillance. Eux, qui sont si faciles pour vous inscrire sur les registres d’infamie, deviennent d’une excessive difficulté pour vous en rayer. Tout ce que je demandais au ciel était de protéger ma résolution. J’aurai dix-neuf ans au mois d’avril: à cet âge, il y a de la ressource. Il me semble, à moi, que je ne suis née qu’il y a trois mois... Je priais le bon Dieu tous les matins, et lui demandais de permettre que jamais Lucien ne connût ma vie antérieure. J’ai acheté cette Vierge que vous voyez; je la priais à ma manière, vu que je ne sais point de prières; je ne sais ni lire ni écrire, je ne suis jamais entrée dans une église, je n’ai jamais vu le bon Dieu qu’aux processions, par curiosité.

--Que dites-vous donc à la Vierge?

--Je lui parle comme je parle à Lucien, avec ces élans d’âme qui le font pleurer.

--Ah! il pleure?

--De joie, dit-elle vivement. Pauvre chat! nous nous entendons si bien que nous avons une même âme! Il est si gentil, si caressant, si doux de cœur, d’esprit et de manières!... Il dit qu’il est poète, moi je dis qu’il est dieu... Pardon! mais, vous autres prêtres, vous ne savez pas ce que c’est que l’amour. Il n’y a d’ailleurs que nous qui connaissions assez les hommes pour apprécier un Lucien. Un Lucien, voyez-vous, est aussi rare qu’une femme sans péché; quand on le rencontre, on ne peut plus aimer que lui: voilà. Mais à un pareil être, il faut sa pareille. Je voulais donc être digne d’être aimée par mon Lucien. De là, est venu mon malheur. Hier, à l’Opéra, j’ai été reconnue par des jeunes gens qui n’ont pas plus de cœur qu’il n’y a de pitié chez les tigres; encore m’entendrais-je avec un tigre! Le voile d’innocence que j’avais est tombé; leurs rires m’ont fendu la tête et le cœur. Ne croyez pas m’avoir sauvée, je mourrai de chagrin.

--Votre voile d’innocence?... dit le prêtre, vous avez donc traité Lucien avec la dernière rigueur?

--Oh! mon père, comment vous, qui le connaissez, me faites-vous une semblable question! répondit-elle en lui jetant un sourire superbe. On ne résiste pas à un Dieu.

--Ne blasphémez pas, dit l’ecclésiastique d’une voix douce. Personne ne peut ressembler à Dieu; l’exagération va mal au véritable amour, vous n’aviez pas pour votre idole un amour pur et vrai. Si vous aviez éprouvé le changement que vous vous vantez d’avoir subi, vous eussiez acquis les vertus qui sont l’apanage de l’adolescence, vous auriez connu les délices de la chasteté, les délicatesses de la pudeur, ces deux gloires de la jeune fille. Vous n’aimez pas.

Esther fit un geste d’effroi que vit le prêtre, et qui n’ébranla point l’impassibilité de ce confesseur.

--Oui, vous l’aimez pour vous et non pour lui, pour les plaisirs temporels qui vous charment, et non pour l’amour en lui-même; si vous vous en êtes emparée ainsi, vous n’aviez pas ce tremblement sacré qu’inspire un être sur qui Dieu a mis le cachet des plus adorables perfections; avez-vous songé que vous le dégradiez par votre impureté passée, que vous alliez corrompre un enfant par ces épouvantables délices qui vous ont mérité votre surnom, glorieux d’infamie? Vous avez été inconséquente avec vous-même et avec votre passion d’un jour...

--D’un jour! répéta-t-elle en levant les yeux.

--De quel nom appeler un amour qui n’est pas éternel, qui ne nous unit pas, jusque dans l’avenir du chrétien, avec celui que nous aimons?

--Ah! je veux être catholique, cria-t-elle d’un ton sourd et violent qui lui eût obtenu sa grâce de Notre-Sauveur.

--Est-ce une fille qui n’a reçu ni le baptême de l’Église ni celui de la science, qui ne sait ni lire, ni écrire, ni prier, qui ne peut faire un pas sans que les pavés ne se lèvent pour l’accuser, remarquable seulement par le fugitif privilége d’une beauté que la maladie enlèvera demain peut-être; est-ce cette créature avilie, dégradée, et qui connaissait sa dégradation... (ignorante et moins aimante, vous eussiez été plus excusable...) est-ce la proie future du suicide et de l’enfer, qui pouvait être la femme de Lucien de Rubempré?

Chaque phrase était un coup de poignard qui entrait à fond de cœur. A chaque phrase, les sanglots croissants, les larmes abondantes de la fille au désespoir attestaient la force avec laquelle la lumière entrait à la fois dans son intelligence pure comme celle d’un sauvage, dans son âme enfin réveillée, dans sa nature sur laquelle la dépravation avait mis une couche de glace boueuse, qui fondait alors au soleil de la foi.

--Pourquoi ne suis-je pas morte? était la seule idée qu’elle exprimait au milieu des torrents d’idées qui ruisselaient dans sa cervelle en la ravageant.

--Ma fille, dit le terrible juge, il est un amour qui ne s’avoue point devant les hommes, et dont les confidences sont reçues avec des sourires de bonheur par les anges.

--Lequel?

--L’amour sans espoir quand il inspire la vie, quand il y met le principe des dévouements, quand il ennoblit tous les actes par la pensée d’arriver à une perfection idéale. Oui, les anges approuvent cet amour, il mène à la connaissance de Dieu. Se perfectionner sans cesse pour se rendre digne de celui qu’on aime, lui faire mille sacrifices secrets, l’adorer de loin, donner son sang goutte à goutte, lui immoler son amour-propre, ne plus avoir ni orgueil ni colère avec lui, lui dérober jusqu’à la connaissance des jalousies atroces qu’il échauffe au cœur, lui donner tout ce qu’il souhaite, fût-ce à notre détriment, aimer ce qu’il aime, avoir toujours le visage tourné vers lui pour le suivre sans qu’il le sache; cet amour, la religion vous l’eût pardonné, il n’offensait ni les lois humaines ni les lois divines, et conduisait dans une autre voie que celle de vos sales voluptés.

En entendant cet horrible arrêt exprimé par un mot (et quel mot! et de quel accent fut-il accompagné!) Esther fut en proie à une défiance assez légitime. Ce mot fut comme un coup de tonnerre qui trahit un orage près de fondre. Elle regarda ce prêtre, et il lui prit le saisissement d’entrailles qui tord le plus courageux en face d’un danger imminent et soudain. Aucun regard n’aurait pu lire ce qui se passait alors en cet homme; mais pour les plus hardis il y aurait eu plus à frémir qu’à espérer à l’aspect de ses yeux, jadis clairs et jaunes comme ceux des tigres, et sur lesquels les austérités et les privations avaient mis un voile semblable à celui qui se trouve sur les horizons au milieu de la canicule: la terre est chaude et lumineuse, mais le brouillard la rend indistincte, vaporeuse, elle est presque invisible. Une gravité toute espagnole, des plis profonds que les mille cicatrices d’une horrible petite vérole rendaient hideux et semblables à des ornières déchirées, sillonnaient sa figure olivâtre et cuite par le soleil. La dureté de cette physionomie ressortait d’autant mieux qu’elle était encadrée par la sèche perruque du prêtre qui ne se soucie plus de sa personne, une perruque pelée et d’un noir rouge à la lumière. Son buste d’athlète, ses mains de vieux soldat, sa carrure, ses fortes épaules appartenaient à ces cariatides que les architectes du Moyen-Age ont employées dans quelques palais italiens, et que rappellent imparfaitement celles de la façade du théâtre de la Porte-Saint-Martin. Les personnes les moins clairvoyantes eussent pensé que les passions les plus chaudes ou des accidents peu communs avaient jeté cet homme dans le sein de l’Église; certes, les plus étonnants coups de foudre avaient pu seuls le changer, si toutefois une pareille nature était susceptible de changement. Les femmes qui ont mené la vie alors si violemment répudiée par Esther arrivent à une indifférence absolue sur les formes extérieures de l’homme. Elles ressemblent au critique littéraire d’aujourd’hui, qui, sous quelques rapports, peut leur être comparé, et qui arrive à une profonde insouciance des formules d’art: il a tant lu d’ouvrages, il en voit tant passer, il s’est tant accoutumé aux pages écrites, il a subi tant de dénoûments, il a vu tant de drames, il a tant fait d’articles sans dire ce qu’il pensait, en trahissant si souvent la cause de l’art en faveur de ses amitiés et de ses inimitiés, qu’il arrive au dégoût de toute chose et continue néanmoins à juger. Il faut un miracle pour que cet écrivain produise une œuvre, de même que l’amour pur et noble exige un autre miracle pour éclore dans le cœur d’une courtisane. Le ton et les manières de ce prêtre, qui semblait échappé d’une toile de Zurbaran, parurent si hostiles à cette pauvre fille, à qui la forme importait peu, qu’elle se crut moins l’objet d’une sollicitude que le sujet nécessaire d’un plan. Sans pouvoir distinguer entre le patelinage de l’intérêt personnel et l’onction de la charité, car il faut bien être sur ses gardes pour reconnaître la fausse monnaie que donne un ami, elle se sentit comme entre les griffes d’un oiseau monstrueux et féroce qui tombait sur elle après avoir plané longtemps, et, dans son effroi, elle dit ces paroles d’une voix alarmée:--Je croyais les prêtres chargés de nous consoler, et vous m’assassinez!

A ce cri de l’innocence, l’ecclésiastique laissa échapper un geste, et fit une pause; il se recueillit avant de répondre. Pendant cet instant, ces deux personnages si singulièrement réunis s’examinèrent à la dérobée. Le prêtre comprit la fille, sans que la fille pût comprendre le prêtre. Il renonça sans doute à quelque dessein qui menaçait la pauvre Esther, et revint à ses idées premières.

--Nous sommes les médecins des âmes, dit-il d’une voix douce, et nous savons quels remèdes conviennent à leurs maladies.

--Il faut pardonner beaucoup à la misère, dit Esther.

Elle crut s’être trompée, se coula à bas de son lit, se prosterna aux pieds de cet homme, baisa sa soutane avec une profonde humilité, et releva vers lui des yeux baignés de larmes.

--Je croyais avoir beaucoup fait, dit-elle.

--Écoutez, mon enfant? votre fatale réputation a plongé dans le deuil la famille de Lucien; on craint, et avec quelque justesse, que vous ne l’entraîniez dans la dissipation, dans un monde de folies...

--C’est vrai, c’est moi qui l’avais amené au bal pour l’intriguer.

--Vous êtes assez belle pour qu’il veuille triompher en vous aux yeux du monde, vous montrer avec orgueil et faire de vous comme un cheval de parade. S’il ne dépensait que son argent!... mais il dépensera son temps, sa force; il perdra le goût des belles destinées qu’on veut lui faire. Au lieu d’être un jour ambassadeur, riche, admiré, glorieux, il aura été, comme tant de ces gens débauchés qui ont noyé leurs talents dans la boue de Paris, l’amant d’une femme impure. Quant à vous, vous auriez repris plus tard votre première vie, après être un moment montée dans une sphère élégante, car vous n’avez point en vous cette force que donne une bonne éducation pour résister au vice et penser à l’avenir. Vous n’auriez pas mieux rompu avec vos compagnes que vous n’avez rompu avec les gens qui vous ont fait honte à l’Opéra, ce matin. Les vrais amis de Lucien, alarmés de l’amour que vous lui inspirez, ont suivi ses pas, ont tout appris. Pleins d’épouvante, ils m’ont envoyé vers vous pour sonder vos dispositions et décider de votre sort; mais s’ils sont assez puissants pour débarrasser la voie de ce jeune homme d’une pierre d’achoppement, ils sont miséricordieux. Sachez-le, ma fille: une personne aimée de Lucien a des droits à leur respect, comme un vrai chrétien adore la fange où, par hasard, rayonne la lumière divine. Je suis venu pour être l’organe de la pensée bienfaisante; mais si je vous eusse trouvée entièrement perverse, et armée d’effronterie, d’astuce, corrompue jusqu’à la moelle, sourde à la voix du repentir, je vous eusse abandonnée à leur colère. Cette libération civile et politique, si difficile à obtenir, que la Police a raison de tant retarder dans l’intérêt de la Société même, et que je vous ai entendu souhaiter avec l’ardeur des vrais repentirs, la voici, dit le prêtre en tirant de sa ceinture un papier de forme administrative. On vous a vue hier, cette lettre d’avis est datée d’aujourd’hui: vous voyez combien sont puissants les gens que Lucien intéresse.

A la vue de ce papier, les tremblements convulsifs que cause un bonheur inespéré agitèrent si ingénument Esther, qu’elle eut sur les lèvres un sourire fixe qui ressemblait à celui des insensés. Le prêtre s’arrêta, regarda cette enfant pour voir si, privée de l’horrible force que les gens corrompus tirent de leur corruption même, et revenue à sa frêle et délicate nature primitive, elle résisterait à tant d’impressions. Courtisane trompeuse, Esther eût joué la comédie; mais, redevenue innocente et vraie, elle pouvait mourir, comme un aveugle opéré peut reperdre la vue en se trouvant frappé par un jour trop vif. Cet homme vit donc en ce moment la nature humaine à fond, mais il resta dans un calme terrible par sa fixité: c’était une Alpe froide, blanche et voisine du ciel, inaltérable et sourcilleuse, aux flancs de granit, et cependant bienfaisante. Les filles sont des êtres essentiellement mobiles, qui passent sans raison de la défiance la plus hébétée à une confiance absolue. Elles sont, sous ce rapport, au-dessous de l’animal. Extrêmes en tout, dans leurs joies, dans leurs désespoirs, dans leur religion, dans leur irréligion, presque toutes deviendraient folles, si la mortalité qui leur est particulière ne les décimait, et si d’heureux hasards n’élevaient quelques-unes d’entre elles au-dessus de la fange où elles vivent. Pour pénétrer jusqu’au fond des misères de cette horrible vie, il faudrait avoir vu jusqu’où la créature peut aller dans la folie sans y rester, en admirant la violente extase de la Torpille aux genoux de ce prêtre. La pauvre fille regardait le papier libérateur avec une expression que Dante a oubliée, et qui surpassait les inventions de son Enfer. Mais la réaction vint avec les larmes. Esther se releva, jeta ses bras autour du cou de cet homme, pencha la tête sur son sein, y versa des pleurs, baisa la rude étoffe qui couvrait ce cœur d’acier, et sembla vouloir y pénétrer. Elle saisit cet homme, lui couvrit les mains de baisers; elle employa, mais dans une sainte effusion de reconnaissance, les chatteries de ses caresses, lui prodigua les noms les plus doux, lui dit, au travers de ses phrases sucrées, mille et mille fois: Donnez-le-moi! avec autant d’intonations différentes; elle l’enveloppa de ses tendresses, le couvrit de ses regards avec une rapidité qui le saisit sans défense; enfin, elle finit par engourdir sa colère. Le prêtre connut comment cette fille avait mérité son surnom; il comprit combien il était difficile de résister à cette charmante créature, il devina tout à coup l’amour de Lucien et ce qui devait avoir séduit le poëte. Une passion semblable cache, entre mille attraits, un hameçon lancéolé qui pique surtout l’âme élevée des artistes. Ces passions, inexplicables pour la foule, sont parfaitement expliquées par cette soif du beau idéal qui distingue les êtres créateurs. N’est-ce pas ressembler un peu aux anges chargés de ramener les coupables à des sentiments meilleurs, n’est-ce pas créer que de purifier un pareil être? Quel allèchement que de mettre d’accord la beauté morale et la beauté physique! Quelle jouissance d’orgueil, si l’on réussit! Quelle belle tâche que celle qui n’a d’autre instrument que l’amour! Ces alliances, illustrées d’ailleurs par l’exemple d’Aristote, de Socrate, de Platon, d’Alcibiade, de Céthégus, de Pompée, et si monstrueuses aux yeux du vulgaire, sont fondées sur le sentiment qui a porté Louis XIV à bâtir Versailles, qui jette les hommes dans toutes les entreprises ruineuses: convertir les miasmes d’un marais en un monceau de parfums entouré d’eaux vives; mettre un lac sur une colline, comme fit le prince de Conti à Nointel, ou les vues de la Suisse à Cassan, comme le fermier-général Bergeret. Enfin c’est l’Art qui fait irruption dans la Morale.

Le prêtre, honteux d’avoir cédé à cette tendresse, repoussa vivement Esther, qui s’assit honteuse aussi, car il lui dit:--Vous êtes toujours courtisane. Et il remit froidement la lettre dans sa ceinture. Comme un enfant qui n’a qu’un désir en tête, Esther ne cessa de regarder l’endroit de la ceinture où était le papier.--Mon enfant, reprit le prêtre après une pause, votre mère était juive, et vous n’avez pas été baptisée, mais vous n’avez pas non plus été menée à la synagogue: vous êtes dans les limbes religieuses où sont les petits enfants...

--Les petits enfants! répéta-t-elle d’une voix attendrie.

--... Comme vous êtes, dans les cartons de la police, un chiffre en dehors des êtres sociaux, dit en continuant le prêtre impassible. Si l’amour, vu par une échappée, vous a fait croire, il y a trois mois, que vous naissiez, vous devez sentir que depuis ce jour vous êtes vraiment en enfance. Il faut donc vous conduire comme si vous étiez une enfant; vous devez changer entièrement, et je me charge de vous rendre méconnaissable. D’abord, vous oublierez Lucien.

La pauvre fille eut le cœur brisé par cette parole; elle leva les yeux sur le prêtre et fit un signe de négation; elle fut incapable de parler, en retrouvant encore le bourreau dans le sauveur.

--Vous renoncerez à le voir, du moins, reprit-il. Je vous conduirai dans une maison religieuse où les jeunes filles des meilleures familles reçoivent leur éducation; vous y deviendrez catholique, vous y serez instruite dans la pratique des exercices chrétiens, vous y apprendrez la religion; vous pourrez en sortir une jeune fille accomplie, chaste, pure, bien élevée, si...

Cet homme leva le doigt et fit une pause.

--Si, reprit-il, vous vous sentez la force de laisser ici la Torpille.

--Ah! cria la pauvre enfant pour qui chaque parole avait été comme la note d’une musique au son de laquelle les portes du paradis se fussent lentement ouvertes, ah! s’il était possible de verser ici tout mon sang et d’en prendre un nouveau!...

--Écoutez-moi.

Elle se tut.

--Votre avenir dépend de la puissance de votre oubli. Songez à l’étendue de vos obligations: une parole, un geste qui décèlerait la Torpille tue la femme de Lucien; un mot dit en rêve, une pensée involontaire, un regard immodeste, un mouvement d’impatience, un souvenir de déréglement, une omission, un signe de tête qui révélerait ce que vous savez ou ce qui a été su pour votre malheur...

--Allez, allez, mon père, dit la fille avec une exaltation de sainte, marcher avec des souliers de fer rouge et sourire, vivre vêtue d’un corset armé de pointes et conserver la grâce d’une danseuse, manger du pain saupoudré de cendre, boire de l’absinthe, tout sera doux, facile!

Elle retomba sur ses genoux, elle baisa les souliers du prêtre, elle y fondit en larmes et les mouilla, elle étreignit les jambes et s’y colla, murmurant des mots insensés au travers des pleurs que lui causait la joie. Ses beaux et admirables cheveux blonds ruisselèrent et firent comme un tapis sous les pieds de ce messager céleste, qu’elle trouva sombre et dur quand, en se relevant, elle le regarda.

--En quoi vous ai-je offensé? dit-elle tout effrayée. J’ai entendu parler d’une femme comme moi qui avait lavé de parfums les pieds de Jésus-Christ. Hélas! la vertu m’a faite si pauvre que je n’ai plus que mes larmes à vous offrir.

--Ne m’avez-vous pas entendu? répondit-il d’une voix cruelle. Je vous dis qu’il faut pouvoir sortir de la maison où je vous conduirai, si bien changée au physique et au moral, que nul de ceux ou de celles qui vous ont connue ne puisse vous crier: Esther! et vous faire retourner la tête. Hier, l’amour ne vous avait pas donné la force de si bien enterrer la fille de joie qu’elle ne reparût jamais, elle reparaît encore dans une adoration qui ne va qu’à Dieu.

--Ne vous a-t-il pas envoyé vers moi? dit-elle.

--Si, durant votre éducation, vous étiez aperçue de Lucien, tout serait perdu, reprit-il, songez-y bien.

--Qui le consolera? dit-elle.

--De quoi le consoliez-vous? demanda le prêtre d’une voix où, pour la première fois de cette scène, il y eut un tremblement nerveux.

--Je ne sais pas, il est souvent venu triste.

--Triste? reprit le prêtre; il vous a dit pourquoi?

--Jamais, répondit-elle.

--Il était triste d’aimer une fille comme vous, s’écria-t-il.

--Hélas! il devait l’être, reprit-elle avec une humilité profonde, je suis la créature la plus méprisable de mon sexe, et je ne pouvais trouver grâce à ses yeux que par la force de mon amour.

--Cet amour doit vous donner le courage de m’obéir aveuglément. Si je vous conduisais immédiatement dans la maison où se fera votre éducation, ici tout le monde dirait à Lucien que vous vous êtes en allée, aujourd’hui dimanche, avec un prêtre; il pourrait être sur votre voie. Dans huit jours, la portière, ne me voyant pas revenir, m’aura pris pour ce que je ne suis pas. Donc, un soir, comme d’aujourd’hui en huit, à sept heures, vous sortirez furtivement et vous monterez dans un fiacre qui vous attendra en bas de la rue des Frondeurs. Pendant ces huit jours évitez Lucien; trouvez des prétextes, faites-lui défendre la porte, et, quand il viendra, montez chez une amie; je saurai si vous l’avez revu, et, dans ce cas, tout est fini, je ne reviendrai même pas. Ces huit jours vous sont nécessaires pour vous faire un trousseau décent et pour quitter votre mine de prostituée, dit-il en déposant une bourse sur la cheminée. Il y a dans votre air, dans vos vêtements, ce je ne sais quoi si bien connu des Parisiens qui leur dit ce que vous êtes. N’avez-vous jamais rencontré par les rues, sur les boulevards, une modeste et vertueuse jeune personne marchant en compagnie de sa mère?

--Oh! oui, pour mon malheur. La vue d’une mère et de sa fille est un de nos plus grands supplices, elle réveille des remords cachés dans les replis de nos cœurs et qui nous dévorent!... Je ne sais que trop ce qui me manque.

--Eh! bien, vous savez comment vous devez être dimanche prochain, dit le prêtre en se levant.

--Oh! dit-elle, apprenez-moi une vraie prière avant de partir, afin que je puisse prier Dieu.

C’était une chose touchante que de voir ce prêtre faisant répéter à cette fille l’Ave Maria et le Pater noster en français.

--C’est bien beau! dit Esther quand elle eut une fois répété sans faute ces deux magnifiques et populaires expressions de la foi catholique.

--Comment vous nommez-vous? demanda-t-elle au prêtre quand il lui dit adieu.

--Carlos Herrera, je suis Espagnol et banni de mon pays.

Esther lui prit la main et la baisa. Ce n’était plus une courtisane, mais un ange qui se relevait d’une chute.

Dans une maison célèbre par l’éducation aristocratique et religieuse qui s’y donne, au commencement du mois de mars de cette année, un lundi matin, les pensionnaires aperçurent leur jolie troupe augmentée d’une nouvelle venue dont la beauté triompha sans contestation, non-seulement de ses compagnes, mais des beautés particulières qui se trouvaient parfaites chez chacune d’elles. En France, il est extrêmement rare, pour ne pas dire impossible, de rencontrer les trente fameuses perfections décrites en vers persans sculptés, dit-on, dans le sérail, et qui sont nécessaires à une femme pour être entièrement belle. En France, s’il y a peu d’ensemble, il y a de ravissants détails. Quant à l’ensemble imposant que la statuaire cherche à rendre, et qu’elle a rendu dans quelques compositions rares, comme la Diane et la Callipyge, il est le privilége de la Grèce et de l’Asie-Mineure. Esther venait de ce berceau du genre humain, la patrie de la beauté: sa mère était juive. Les Juifs, quoique si souvent dégradés par leur contact avec les autres peuples, offrent parmi leurs nombreuses tribus des filons où s’est conservé le type sublime des beautés asiatiques. Quand ils ne sont pas d’une laideur repoussante, ils présentent le magnifique caractère des figures arméniennes. Esther eût remporté le prix au sérail, elle possédait les trente beautés harmonieusement fondues. Loin de porter atteinte au fini des formes, à la fraîcheur de l’enveloppe, son étrange vie lui avait communiqué le je ne sais quoi de la femme: ce n’est plus le tissu lisse et serré des fruits verts, et ce n’est pas encore le ton chaud de la maturité, il y a de la fleur encore. Quelques jours de plus passés dans la dissolution, elle serait arrivée à l’embonpoint. Cette richesse de santé, cette perfection de l’animal chez une créature à qui la volupté tenait lieu de la pensée doit être un fait éminent aux yeux des physiologistes. Par une circonstance rare, pour ne pas dire impossible chez les très-jeunes filles, ses mains, d’une incomparable noblesse, étaient molles, transparentes et blanches comme les mains d’une femme en couches de son second enfant. Elle avait exactement le pied et les cheveux si justement célèbres de la duchesse de Berri, des cheveux qu’aucune main de coiffeur ne pouvait tenir, tant ils étaient abondants, et si longs, qu’en tombant à terre ils y formaient des anneaux, car Esther possédait cette moyenne taille qui permet de faire d’une femme une sorte de joujou, de la prendre, quitter, reprendre et porter sans fatigue. Sa peau fine comme du papier de Chine et d’une chaude couleur d’ambre nuancée par des veines rouges, était luisante sans sécheresse, douce sans moiteur. Nerveuse à l’excès, mais délicate en apparence, Esther attirait soudain l’attention par un trait remarquable dans les figures que le dessin de Raphaël a le plus artistement coupées, car Raphaël est le peintre qui a le plus étudié, le mieux rendu la beauté juive. Ce trait merveilleux était produit par la profondeur de l’arcade sous laquelle l’œil roulait comme dégagé de son cadre, et dont la courbe ressemblait par sa netteté à l’arête d’une voûte. Quand la jeunesse revêt de ses teintes pures et diaphanes ce bel arc, surmonté de sourcils à racines perdues; quand la lumière en se glissant dans le sillon circulaire de dessous, y reste d’un rose clair, il y a là des trésors de tendresse à contenter un amant, des beautés à désespérer la peinture. C’est le dernier effort de la nature que ces plis lumineux où l’ombre prend des teintes dorées, que ce tissu qui a la consistance d’un nerf et la flexibilité de la plus délicate membrane. L’œil au repos est là-dedans comme un œuf miraculeux dans un nid de brins de soie. Mais plus tard cette merveille devient d’une horrible mélancolie, quand les passions ont charbonné ces contours si déliés, quand les douleurs ont ridé ce réseau de fibrilles. L’origine d’Esther se trahissait dans cette coupe orientale de ses yeux à paupières turques, et dont la couleur était un gris d’ardoise qui contractait, aux lumières, la teinte bleue des ailes noires du corbeau. L’excessive tendresse de son regard pouvait seule en adoucir l’éclat. Il n’y a que les races venues des déserts qui possèdent dans l’œil le pouvoir de la fascination sur tous, car une femme fascine toujours quelqu’un. Leurs yeux retiennent sans doute quelque chose de l’infini qu’ils ont contemplé. La nature, dans sa prévoyance, a-t-elle donc armé leurs rétines de quelque tapis réflecteur, pour leur permettre de soutenir le mirage des sables, les torrents du soleil et l’ardent cobalt de l’éther? ou les êtres humains prennent-ils, comme les autres, quelque chose aux milieux dans lesquels ils se développent, et gardent-ils pendant des siècles les qualités qu’ils en tirent! Cette grande solution du problème des races est peut-être dans la question elle-même. Les instincts sont des faits vivants dont la cause gît dans une nécessité subie. Les variétés animales sont le résultat de l’exercice de ces instincts. Pour se convaincre de cette vérité tant cherchée, il suffit d’étendre aux troupeaux d’hommes l’observation récemment faite sur les troupeaux de moutons espagnols et anglais qui, dans les prairies de plaines où l’herbe abonde, paissent serrés les uns contre les autres, et se dispersent sur les montagnes où l’herbe est rare. Arrachez à leurs pays ces deux espèces de moutons, transportez-les en Suisse ou en France: le mouton de montagne y paîtra séparé, quoique dans une prairie basse et touffue; les moutons de plaine y paîtront l’un contre l’autre, quoique sur une Alpe. Plusieurs générations réforment à peine les instincts acquis et transmis. A cent ans de distance, l’esprit de la montagne reparaît dans un agneau réfractaire, comme, après dix-huit cents ans de bannissement, l’Orient brillait dans les yeux et dans la figure d’Esther. Ce regard n’exerçait point de fascination terrible, il jetait une douce chaleur, il attendrissait sans étonner, et les plus dures volontés se fondaient sous sa flamme. Esther avait vaincu la haine, elle avait étonné les dépravés de Paris, enfin ce regard et la douceur de sa peau suave lui avaient mérité le surnom terrible qui venait de lui faire prendre sa mesure dans la tombe. Tout, chez elle, était en harmonie avec ces caractères de la péri des sables ardents. Elle avait le front ferme et d’un dessin fier. Son nez, comme celui des Arabes, était fin, mince, à narines ovales, bien placées, retroussées sur les bords. Sa bouche rouge et fraîche était une rose qu’aucune flétrissure ne déparait, les orgies n’y avaient point laissé de traces. Le menton, modelé comme si quelque sculpteur amoureux en eût poli le contour, avait la blancheur du lait. Une seule chose à laquelle elle n’avait pu remédier trahissait la courtisane tombée trop bas: ses ongles déchirés qui voulaient du temps pour reprendre une forme élégante, tant ils avaient été déformés par les soins les plus vulgaires du ménage.

Les jeunes pensionnaires commencèrent par jalouser ces miracles de beauté, mais elles finirent par les admirer. La première semaine ne se passa point sans qu’elles se fussent attachées à la naïve Esther, car elles s’intéressèrent aux secrets malheurs d’une fille de dix-huit ans qui ne savait ni lire ni écrire, à qui toute science, toute instruction était nouvelle, et qui allait procurer à l’archevêque la gloire de la conversion d’une Juive au catholicisme, au couvent la fête de son baptême. Elles lui pardonnèrent sa beauté en se trouvant supérieures à elle par l’éducation. Esther eut bientôt pris les manières, la douceur de voix, le port et les attitudes de ces filles si distinguées; enfin elle retrouva sa nature première. Le changement devint si complet que, à sa première visite, Herrera fut surpris, lui que rien au monde ne paraissait devoir surprendre, et les supérieures le complimentèrent sur sa pupille. Ces femmes n’avaient jamais, dans leur carrière d’enseignement, rencontré naturel plus aimable, douceur plus chrétienne, modestie plus vraie, ni si grand désir d’apprendre. Lorsqu’une fille a souffert les maux qui avaient accablé la pauvre pensionnaire et qu’elle attend une récompense comme celle que l’Espagnol offrait à Esther, il est difficile qu’elle ne réalise pas ces miracles des premiers jours de l’Église que les Jésuites renouvelèrent au Paraguay.

--Elle est édifiante, dit la supérieure en la baisant au front.

Ce mot, essentiellement catholique, dit tout.

Pendant les récréations, Esther questionnait avec mesure ses compagnes sur les choses du monde les plus simples, et qui pour elle étaient comme les premiers étonnements de la vie pour un enfant. Quand elle sut qu’elle serait habillée de blanc le jour de son baptême et de sa première communion, qu’elle aurait un bandeau de satin blanc, des rubans blancs, des souliers blancs, des gants blancs; qu’elle serait coiffée de nœuds blancs, elle fondit en larmes au milieu de ses compagnes étonnées. C’était le contraire de la scène de Jephté sur la montagne. La courtisane eut peur d’être comprise, elle rejeta cette horrible mélancolie sur la joie que ce spectacle lui causait par avance. Comme il y a certes aussi loin des mœurs qu’elle quittait aux mœurs qu’elle prenait qu’il y a de distance entre l’état sauvage et la civilisation, elle avait la grâce et la naïveté, la profondeur, qui distinguent la merveilleuse héroïne des Puritains d’Amérique. Elle avait aussi, sans le savoir elle-même, un amour au cœur qui la rongeait, un amour étrange, un désir plus violent chez elle qui savait tout, qu’il ne l’est chez une vierge qui ne sait rien, quoique ces deux désirs eussent la même cause et la même fin. Pendant les premiers mois, la nouveauté d’une vie recluse, les surprises de l’enseignement, les travaux qu’on lui apprenait, les pratiques de la religion, la ferveur d’une sainte résolution, la douceur des affections qu’elle inspirait, enfin l’exercice des facultés de l’intelligence réveillée, tout lui servit à comprimer ses souvenirs, même les efforts de la nouvelle mémoire qu’elle se faisait; car elle avait autant à désapprendre qu’à apprendre. Il existe en nous plusieurs mémoires: le corps, l’esprit ont chacun la leur; et la nostalgie, par exemple, est une maladie de la mémoire physique. Pendant le troisième mois, la violence de cette âme vierge, qui tendait à pleines ailes vers le paradis, fut donc, non pas domptée, mais entravée par une sourde résistance dont la cause était ignorée d’Esther elle-même. Comme les moutons d’Écosse, elle voulait paître à l’écart, elle ne pouvait vaincre les instincts développés par la débauche. Les rues boueuses du Paris qu’elle avait abjuré la rappelaient-elles? Les chaînes de ses horribles habitudes rompues tenaient-elles à elle par des scellements oubliés, et les sentait-elle comme, selon les médecins, les vieux soldats souffrent encore dans les membres qu’ils n’ont plus? Les vices et leurs excès avaient-ils si bien pénétré jusqu’à sa moelle que les eaux saintes n’atteignaient pas encore le démon caché là? La vue de celui pour qui s’accomplissaient tant d’efforts angéliques était-elle nécessaire à celle à qui Dieu devait pardonner de mêler l’amour humain à l’amour sacré? L’un l’avait conduite à l’autre. Se faisait-il en elle un déplacement de la force vitale, et qui entraînait des souffrances nécessaires? Tout est doute et ténèbres dans une situation que la science a dédaigné d’examiner en trouvant le sujet trop immoral et trop compromettant, comme si le médecin et l’écrivain, le prêtre et le politique n’étaient pas au-dessus du soupçon. Cependant un médecin arrêté par la mort a eu le courage de commencer des études laissées incomplètes. Peut-être la noire mélancolie à laquelle Esther fut en proie, et qui obscurcissait sa vie heureuse, participait-elle de toutes ces causes; et, incapable de les deviner, peut-être souffrait-elle comme souffrent les malades qui ne connaissent ni la médecine ni la chirurgie. Le fait est bizarre. Une nourriture abondante et saine substituée à une détestable nourriture inflammatoire ne sustentait pas Esther. Une vie pure et régulière, partagée en travaux modérés exprès et en récréations, mise à la place d’une vie désordonnée où les plaisirs étaient aussi horribles que les peines, cette vie brisait la jeune pensionnaire. Le repos le plus frais, les nuits plus calmes qui remplaçaient des fatigues écrasantes et les agitations les plus cruelles, donnaient une fièvre dont les symptômes échappaient au doigt et à l’œil de l’infirmière. Enfin, le bien, le bonheur succédant au mal et à l’infortune, la sécurité à l’inquiétude, étaient aussi funestes à Esther que ses misères passées l’eussent été à ses jeunes compagnes. Implantée dans la corruption, elle s’y était développée. Sa patrie infernale exerçait encore son empire, malgré les ordres souverains d’une volonté absolue. Ce qu’elle haïssait était pour elle la vie, ce qu’elle aimait la tuait. Elle avait une si ardente foi que sa piété réjouissait l’âme. Elle aimait à prier. Elle avait ouvert son âme aux clartés de la vraie religion, qu’elle recevait sans efforts, sans doutes. Le prêtre qui la dirigeait était dans le ravissement, mais chez elle le corps contrariait l’âme à tout moment.

On prit des carpes à un étang bourbeux pour les mettre dans un bassin de marbre et dans de belles eaux claires, afin de satisfaire un désir de madame de Maintenon qui les nourrissait des bribes de la table royale. Les carpes dépérissaient. Les animaux peuvent être dévoués, mais l’homme ne leur communiquera jamais la lèpre de la flatterie. Un courtisan remarqua cette muette opposition dans Versailles. «Elles sont comme moi, répliqua cette reine inédite, elles regrettent leurs vases obscures.» Ce mot est toute l’histoire d’Esther.

Par moments, la pauvre fille était poussée à courir dans les magnifiques jardins du couvent, elle allait affairée d’arbre en arbre, elle se jetait désespérément aux coins obscurs en y cherchant, quoi? elle ne le savait pas, mais elle succombait au démon, elle coquetait avec les arbres, elle leur disait des paroles qu’elle ne prononçait point. Elle se coulait parfois le long des murs, le soir, comme une couleuvre, sans châle, les épaules nues. Souvent à la chapelle, durant les offices, elle restait les yeux fixés sur le crucifix, et chacun l’admirait, les larmes la gagnaient; mais elle pleurait de rage; au lieu des images sacrées qu’elle voulait voir, les nuits flamboyantes où elle conduisait l’orgie comme Habeneck conduit au Conservatoire une symphonie de Beethoven, ces nuits rieuses et lascives, coupées de mouvements nerveux, de rires inextinguibles, se dressaient échevelées, furieuses, brutales. Elle était au dehors suave comme une vierge qui ne tient à la terre que par sa forme féminine, au dedans s’agitait une impériale Messaline. Elle seule était dans le secret de ce combat du démon contre l’ange; quand la supérieure la grondait d’être plus artistement coiffée que la règle ne le voulait, elle changeait sa coiffure avec une adorable et prompte obéissance, elle était prête à couper ses cheveux si sa mère le lui eût ordonné. Cette nostalgie avait une grâce touchante dans une fille qui aimait mieux périr que de retourner aux pays impurs. Elle pâlit, changea, maigrit. La supérieure modéra l’enseignement, et prit cette intéressante créature auprès d’elle pour la questionner. Esther était heureuse, elle se plaisait infiniment avec ses compagnes; elle ne se sentait attaquée en aucune partie vitale, mais sa vitalité était essentiellement attaquée. Elle ne regrettait rien, elle ne désirait rien. La supérieure, étonnée des réponses de sa pensionnaire, ne savait que penser en la voyant en proie à une langueur dévorante. Le médecin fut appelé lorsque l’état de la jeune pensionnaire parut grave, mais ce médecin ignorait la vie antérieure d’Esther et ne pouvait la soupçonner: il trouva la vie partout, la souffrance n’était nulle part. La malade répondit à renverser toutes les hypothèses. Restait une manière d’éclaircir les doutes du savant qui s’attachait à une affreuse idée: Esther refusa très-obstinément de se prêter à l’examen du médecin. La supérieure en appela, dans ce danger, à l’abbé Herrera. L’Espagnol vint, vit l’état désespéré d’Esther, et causa pendant un moment à l’écart avec le docteur. Après cette confidence, l’homme de science déclara à l’homme de foi que le seul remède était un voyage en Italie. L’abbé ne voulut pas que ce voyage se fît avant le baptême et la première communion d’Esther.

--Combien faut-il de temps encore? demanda le médecin.

--Un mois, répondit la supérieure.

--Elle sera morte, répliqua le docteur.

--Oui, mais en état de grâce et sauvée, dit l’abbé.

La question religieuse domine en Espagne les questions politiques, civiles et vitales; le médecin ne répliqua donc rien à l’Espagnol, il se tourna vers la supérieure; mais le terrible abbé le prit alors par le bras pour l’arrêter.

--Pas un mot, monsieur! dit-il.

Le médecin, quoique religieux et monarchique, jeta sur Esther un regard plein de pitié tendre. Cette fille était belle comme un lys penché sur sa tige.

--A la grâce de Dieu, donc! s’écria-t-il en sortant.

Le jour même de cette consultation, Esther fut emmenée par son protecteur au Rocher de Cancale, car le désir de la sauver avait suggéré les plus étranges expédients à ce prêtre; il essaya de deux excès: un excellent dîner qui pouvait rappeler à la pauvre fille ses orgies, l’Opéra qui lui présentait quelques images mondaines. Il fallut son écrasante autorité pour décider la jeune sainte à de telles profanations. Herrera se déguisa si complétement en militaire qu’Esther eut peine à le reconnaître; il eut soin de faire prendre un voile à sa compagne, et la plaça dans une loge où elle pût être cachée aux regards. Ce palliatif, sans danger pour une innocence si sérieusement reconquise, fut promptement épuisé. La pensionnaire éprouva du dégoût pour les dîners de son protecteur, une répugnance religieuse pour le théâtre, et retomba dans sa mélancolie.

--Elle meurt d’amour pour Lucien, se dit Herrera qui voulut sonder la profondeur de cette âme et savoir tout ce qu’on en pouvait exiger.

Il vint donc un moment où cette pauvre fille n’était plus soutenue que par sa force morale, et où le corps allait céder. Le prêtre calcula ce moment avec l’affreuse sagacité pratique apportée autrefois par les bourreaux dans leur art de donner la question. Il trouva sa pupille au jardin, assise sur un banc, le long d’une treille que caressait le soleil d’avril; elle paraissait avoir froid et s’y réchauffer; ses camarades regardaient avec intérêt sa pâleur d’herbe flétrie, ses yeux de gazelle mourante, sa pose mélancolique. Esther se leva pour aller au-devant de l’Espagnol par un mouvement qui montra combien elle avait peu de vie, et, disons-le, peu de goût pour la vie. Cette pauvre Bohémienne, cette fauve hirondelle blessée excita pour la seconde fois la pitié de Carlos Herrera. Ce sombre ministre que Dieu ne devait employer qu’à l’accomplissement de ses vengeances, accueillit la malade par un sourire qui exprimait autant d’amertume que de douceur, autant de vengeance que de charité. Instruite à la méditation, à des retours sur elle-même depuis sa vie quasi-monastique, Esther éprouva, pour la seconde fois, un sentiment de défiance à la vue de son protecteur; mais, comme à la première, elle fut aussitôt rassurée par sa parole.

--Eh! bien, ma chère enfant, disait-il, pourquoi ne m’avez-vous jamais parlé de Lucien?

--Je vous avais promis, répondit-elle en tressaillant de la tête aux pieds par un mouvement convulsif, je vous avais juré de ne point prononcer ce nom.

--Vous n’avez cependant pas cessé de penser à lui.

--Là, monsieur, est ma seule faute. A toute heure je pense à lui, et quand vous vous êtes montré, je me disais à moi-même ce nom.

--L’absence vous tue?

Pour toute réponse, Esther inclina la tête à la manière des malades qui sentent déjà l’air de la tombe.

--Le revoir?... dit-il.

--Ce serait vivre, répondit-elle.

--Pensez-vous à lui d’âme seulement?

--Ah! monsieur, l’amour ne se partage point.

--Fille de la race maudite! j’ai fait tout pour te sauver, je te rends à ta destinée: tu le reverras!

--Pourquoi donc injuriez-vous mon bonheur? Ne puis-je aimer Lucien et pratiquer la vertu, que j’aime autant que je l’aime? Ne suis-je pas prête à mourir ici pour elle, comme je serais prête à mourir pour lui? Ne vais-je pas expirer pour ces deux fanatismes, pour la vertu qui me rendait digne de lui, pour lui qui m’a jetée dans les bras de la vertu? oui, prête à mourir sans le revoir, prête à vivre en le revoyant. Dieu me jugera.

Ses couleurs étaient revenues, sa pâleur avait pris une teinte dorée. Esther eut encore une fois sa grâce.

--Le lendemain du jour où vous vous serez lavée dans les eaux du baptême, vous reverrez Lucien, et si vous croyez pouvoir vivre vertueuse en vivant pour lui, vous ne vous séparerez plus.

Le prêtre fut obligé de relever Esther, dont les genoux avaient plié. La pauvre fille était tombée comme si la terre eût manqué sous ses pieds, l’abbé l’assit sur le banc, et quand elle retrouva la parole, elle lui dit:--Pourquoi pas aujourd’hui?

--Voulez-vous dérober à Monseigneur le triomphe de votre baptême et de votre conversion? Vous êtes trop près de Lucien pour n’être pas loin de Dieu.

--Oui, je ne pensais plus à rien!

--Vous ne serez jamais d’aucune religion, dit le prêtre avec un mouvement de profonde ironie.

--Dieu est bon, reprit-elle, il lit dans mon cœur.

Vaincu par la délicieuse naïveté qui éclatait dans la voix, le regard, les gestes et l’attitude d’Esther, Herrera l’embrassa sur le front pour la première fois.

--Les libertins t’avaient bien nommée: tu séduirais Dieu le père. Encore quelques jours, il le faut, et après, vous serez libres tous deux.

--Tous deux! répéta-t-elle avec une joie extatique.

Cette scène, vue à distance, frappa les pensionnaires et les supérieures, qui crurent avoir assisté à quelque opération magique, en comparant Esther à elle-même. L’enfant tout changée vivait. Elle reparut dans sa vraie nature d’amour, gentille, coquette, agaçante, gaie; enfin elle ressuscita!

Herrera demeurait rue Cassette, près de Saint-Sulpice, église à laquelle il s’était attaché. Cette église, d’un style dur et sec, allait à cet Espagnol dont la religion tenait de celle des Dominicains. Enfant perdu de la politique astucieuse de Ferdinand VII, il desservait la cause constitutionnelle, en sachant que ce dévouement ne pourrait jamais être récompensé qu’au rétablissement du Rey netto. Et Carlos Herrera s’était donné corps et âme à la camarilla au moment où les Cortès ne paraissaient pas devoir être renversées. Pour le monde, cette conduite annonçait une âme supérieure. L’expédition du duc d’Angoulême avait eu lieu, le roi Ferdinand régnait, et Carlos Herrera n’allait pas réclamer le prix de ses services à Madrid. Défendu contre la curiosité par un silence diplomatique, il donna pour cause à son séjour à Paris, sa vive affection pour Lucien de Rubempré, et à laquelle ce jeune homme devait déjà l’ordonnance du roi relative à son changement de nom. Herrera vivait d’ailleurs comme vivent traditionnellement les prêtres employés à des missions secrètes, fort obscurément. Il accomplissait ses devoirs religieux à Saint-Sulpice, ne sortait que pour affaires, toujours le soir et en voiture. La journée était remplie pour lui par la sieste espagnole, qui place le sommeil entre les deux repas, et prend ainsi tout le temps pendant lequel Paris est tumultueux et affairé. Le cigare espagnol jouait aussi son rôle, et consumait autant de temps que de tabac. La paresse est un masque aussi bien que la gravité, qui est encore de la paresse. Herrera demeurait dans une aile de la maison, au second étage, et Lucien occupait l’autre aile. Ces deux appartements étaient à la fois séparés et réunis par un grand appartement de réception dont la magnificence antique convenait également au grave ecclésiastique et au jeune poète. La cour de cette maison était sombre. De grands arbres touffus ombrageaient le jardin. Le silence et la discrétion se rencontrent dans les habitations choisies par les prêtres. Le logement d’Herrera sera décrit en deux mots: une cellule. Celui de Lucien, brillant de luxe et muni des recherches du comfort, réunissait tout ce qu’exige la vie élégante d’un dandy, poète, écrivain, ambitieux, vicieux, à la fois orgueilleux et vaniteux, plein de négligence et souhaitant l’ordre, un de ces génies incomplets qui ont quelque puissance pour désirer, pour concevoir, ce qui est peut-être la même chose, mais qui n’ont aucune force pour exécuter. A eux deux, Lucien et Herrera formaient un politique: là sans doute était le secret de leur union. Les vieillards chez qui l’action de la vie s’est déplacée et s’est transportée dans la sphère des intérêts, sentent souvent le besoin d’une jolie machine, d’un acteur jeune et passionné pour accomplir leurs projets. Richelieu chercha trop tard une belle et blanche figure à moustaches pour la jeter aux femmes qu’il devait amuser. Incompris par de jeunes étourdis, il fut obligé de bannir la mère de son maître et d’épouvanter la reine, après avoir essayé de se faire aimer de l’une et de l’autre, sans être de taille à plaire à des reines. Quoi qu’on fasse, il faut toujours, dans une vie ambitieuse, se heurter contre une femme, au moment où l’on s’attend le moins à pareille rencontre. Quelque puissant que soit un grand politique, il lui faut une femme à opposer à la femme, de même que les Hollandais usent le diamant par le diamant. Rome, au moment de sa puissance, obéissait à cette nécessité. Voyez aussi comme la vie de Mazarin, cardinal italien, fut autrement dominatrice que celle de Richelieu, cardinal français! Richelieu trouve une opposition chez les grands seigneurs, il y met la hache; il meurt à la fleur de son pouvoir, usé par ce duel où il n’avait qu’un capucin pour second. Mazarin est repoussé par la Bourgeoisie et par la Noblesse réunies, armées, parfois victorieuses, et qui font fuir la royauté; mais le serviteur d’Anne d’Autriche n’ôte la tête à personne, sait vaincre la France entière et forme Louis XIV, qui acheva l’œuvre de Richelieu en étranglant la noblesse avec des lacets dorés dans le grand sérail de Versailles. Madame de Pompadour morte, Choiseul est perdu. Herrera s’était-il pénétré de ces hautes doctrines? s’était-il rendu justice à lui-même plus tôt que ne l’avait fait Richelieu? avait-il choisi dans Lucien un Cinq-Mars, mais un Cinq-Mars fidèle? Personne ne pouvait répondre à ces questions ni mesurer l’ambition de cet Espagnol comme on ne pouvait prévoir quelle serait sa fin. Ces questions faites par ceux qui purent jeter un regard sur cette union, pendant longtemps secrète, tendaient à percer un mystère horrible que Lucien ne connaissait que depuis quelques jours. Carlos était ambitieux pour deux, voilà ce que sa conduite démontrait aux personnages qui le connaissaient, et qui tous croyaient que Lucien était l’enfant naturel de ce prêtre.

Quinze mois après son apparition à l’Opéra, qui le jeta trop tôt dans un monde où l’abbé ne voulait le voir qu’au moment où il aurait achevé de l’armer contre le monde, Lucien avait trois beaux chevaux dans son écurie, un coupé pour le soir, un cabriolet et un tilbury pour le matin. Il mangeait en ville. Les prévisions d’Herrera s’étaient réalisées: la dissipation s’était emparée de son élève; mais il avait jugé nécessaire de faire diversion à l’amour insensé que ce jeune homme gardait au cœur pour Esther. Après avoir dépensé quarante mille francs environ, chaque folie avait ramené Lucien plus vivement à la Torpille, il la cherchait avec obstination; et, ne la trouvant pas, elle devenait pour lui ce qu’est le gibier pour le chasseur. Herrera pouvait-il connaître la nature de l’amour d’un poète? Une fois que ce sentiment a gagné chez un de ces grands petits hommes la tête, comme il a embrasé le cœur et pénétré les sens, ce poète devient aussi supérieur à l’humanité par l’amour qu’il l’est par la puissance de sa fantaisie. Devant à un caprice de la génération intellectuelle la faculté rare d’exprimer la nature par des images où il empreint à la fois le sentiment et l’idée, il donne à son amour les ailes de son esprit: il sent et il peint, il agit et médite, il multiplie ses sensations par la pensée, il triple la félicité présente par l’aspiration de l’avenir et par les souvenances du passé: il y mêle les exquises jouissances d’âme qui le rendent le prince des artistes. La passion d’un poète devient alors un grand poème où souvent les proportions humaines sont dépassées. Le poète ne met-il pas alors sa maîtresse beaucoup plus haut que les femmes ne veulent être logées? Il change, comme le sublime chevalier de la Manche, une fille des champs en princesse. Il use pour lui-même de la baguette avec laquelle il touche toute chose pour la faire merveilleuse, et il grandit ainsi les voluptés par l’adorable monde de l’idéal. Aussi cet amour est-il un modèle de passion: il est excessif en tout, dans ses espérances, dans ses désespoirs, dans ses colères, dans ses mélancolies, dans ses joies; il vole, il bondit, il rampe, il ne ressemble à aucune des agitations qu’éprouve le commun des hommes; il est à l’amour bourgeois ce qu’est l’éternel torrent des Alpes aux ruisseaux des plaines. Ces beaux génies sont si rarement compris qu’ils se dépensent en faux espoirs; ils se consument à la recherche de leurs idéales maîtresses, ils meurent presque toujours comme de beaux insectes parés à plaisir pour les fêtes de l’amour par la plus poétique des natures, et qui sont écrasés vierges sous le pied d’un passant; mais, autre danger! lorsqu’ils rencontrent la forme qui répond à leur esprit et qui souvent est une boulangère, il font comme Raphaël, ils font comme le bel insecte, ils meurent auprès de la Fornarina. Lucien en était là. Sa nature poétique, nécessairement extrême en tout, en bien comme en mal, avait deviné l’ange dans la fille, plutôt frottée de corruption que corrompue: il la voyait toujours blanche, ailée, pure et mystérieuse, comme elle s’était faite pour lui, devinant qu’il la voulait ainsi.

Vers la fin du mois de mai 1825, Lucien avait perdu toute sa vivacité; il ne sortait plus, dînait avec Herrera, demeurait pensif, travaillait, lisait la collection des traités diplomatiques, restait assis à la turque sur un divan et fumait trois ou quatre houka par jour. Son groom était plus occupé à nettoyer les tuyaux de ce bel instrument et à les parfumer, qu’à lisser le poil des chevaux et à les harnacher de roses pour les courses au Bois. Le jour où l’Espagnol vit le front de Lucien pâli, où il aperçut les traces de la maladie dans les folies de l’amour comprimé, il voulut aller au fond de ce cœur d’homme sur lequel il avait assis sa vie.

Par une belle soirée où Lucien, assis dans un fauteuil, contemplait machinalement le coucher du soleil à travers les arbres du jardin, en y jetant le voile de sa fumée de parfums par des souffles égaux et prolongés, comme font les fumeurs préoccupés, il fut tiré de sa rêverie par un profond soupir. Il se retourna et vit l’abbé debout, les bras croisés.

--Tu étais là! dit le poète.

--Depuis long-temps, répondit le prêtre, mes pensées ont suivi l’étendue des tiennes...

Lucien comprit ce mot.

--Je ne me suis jamais donné pour une nature de bronze comme est la tienne. La vie est pour moi tour à tour un paradis et un enfer; mais quand, par hasard, elle n’est ni l’un ni l’autre, elle m’ennuie, et je m’ennuie...

--Comment peut-on s’ennuyer quand on a tant de magnifiques espérances devant soi...

--Quand on ne croit pas à ces espérances, ou quand elles sont trop voilées...

--Pas de bêtises! dit le prêtre. Il est bien plus digne de toi et de moi de m’ouvrir ton cœur. Il y a entre nous ce qu’il ne devait jamais y avoir: un secret! Ce secret dure depuis seize mois. Tu aimes une femme.

--Après...

--Une fille immonde, nommée la Torpille...

--Eh! bien?

--Mon enfant, je t’avais permis de prendre une maîtresse, mais une femme de la cour, jeune, belle, influente, au moins comtesse. Je t’avais choisi madame d’Espard, afin d’en faire sans scrupule un instrument de fortune; car elle ne t’aurait jamais perverti le cœur, elle te l’aurait laissé libre... Aimer une prostituée de la dernière espèce, quand on n’a pas, comme les rois, le pouvoir de l’anoblir, est une faute énorme.

--Suis-je le premier qui ait renoncé à l’ambition pour suivre la pente d’un amour effréné?

--Bon! fit le prêtre en ramassant le bochettino du houka que Lucien avait laissé tomber par terre et le lui rendant, je comprends l’épigramme. Ne peut-on réunir l’ambition et l’amour? Enfant, tu as dans le vieil Herrera une mère dont le dévouement est absolu...

--Je le sais, mon vieux, dit Lucien en lui prenant la main et la lui secouant.

--Tu as voulu les joujoux de la richesse, tu les as. Tu veux briller, je te dirige dans la voie du pouvoir, je baise des mains bien sales pour te faire avancer, et tu avanceras. Encore quelque temps, il ne te manquera rien de ce qui plaît aux hommes et aux femmes. Efféminé par tes caprices, tu es viril par ton esprit: j’ai tout conçu de toi, je te pardonne tout. Tu n’as qu’à parler pour satisfaire tes passions d’un jour. J’ai agrandi ta vie en y mettant ce qui la fait adorer par le plus grand nombre, le cachet de la politique et de la domination. Tu seras aussi grand que tu es petit; mais il ne faut pas briser le balancier avec lequel nous battons monnaie. Je te permets tout, moins les fautes qui tueraient ton avenir. Quand je t’ouvre les salons du faubourg Saint-Germain, je te défends de te vautrer dans les ruisseaux. Lucien! je serai comme une barre de fer dans ton intérêt, je souffrirai tout de toi, pour toi. Ainsi donc, j’ai converti ton manque de touche au jeu de la vie en une finesse de joueur habile...

Lucien leva la tête par un mouvement d’une brusquerie furieuse.

--J’ai enlevé la Torpille!

--Toi? s’écria Lucien.

Dans un accès de rage animale, le poète se leva, jeta le bochinetto d’or et de pierreries à la face du prêtre, qu’il poussa assez violemment pour renverser cet athlète.

--Moi, dit l’Espagnol en se relevant et en gardant sa gravité terrible.

La perruque noire était tombée. Un crâne poli comme une tête de mort rendit à cet homme sa vraie physionomie; elle était épouvantable. Lucien resta sur son divan, les bras pendants, accablé, regardant l’abbé d’un air stupide.

--Je l’ai enlevée, reprit-il.

--Qu’en as-tu fait? Tu l’as enlevée le lendemain du bal masqué...

--Oui, le lendemain du jour où j’ai vu insulter un être qui t’appartenait par des drôles à qui je ne voudrais pas donner mon pied dans...

--Des drôles, dit Lucien en l’interrompant, dis des monstres, auprès de qui ceux que l’on guillotine sont des anges. Sais-tu ce que la pauvre Torpille a fait pour trois d’entre eux? Il y en a un qui a été, pendant deux mois, son amant: elle était pauvre et cherchait son pain dans le ruisseau; lui n’avait pas le sou, il était comme moi quand tu m’as rencontré, bien près de la rivière; mon gars se relevait la nuit, il allait à l’armoire où étaient les restes du dîner de cette fille, et il les mangeait: elle a fini par découvrir ce manége; elle a compris cette honte, elle a eu soin de laisser beaucoup de restes, elle était bien heureuse; elle n’a dit cela qu’à moi, dans son fiacre, au retour de l’Opéra. Le second avait volé, mais avant qu’on ne pût s’apercevoir du vol, elle a pu lui prêter la somme qu’il a pu restituer et qu’il a toujours oublié de rendre à cette pauvre enfant. Quant au troisième, elle a fait sa fortune en jouant une comédie où éclate le génie de Figaro; elle a passé pour sa femme et s’est faite la maîtresse d’un homme tout-puissant qui la croyait la plus candide des bourgeoises. A l’un la vie, à l’autre l’honneur, au dernier la fortune, qui est aujourd’hui tout cela! Et voilà comme elle a été récompensée par eux.

--Veux-tu qu’ils meurent? dit Herrera qui avait une larme dans les veux.

--Allons, te voilà bien! Je te reconnais...

--Non, apprends tout, poète rageur, dit le prêtre, la Torpille n’existe plus...

Lucien s’élança sur Herrera si vigoureusement pour le prendre à la gorge, que tout autre homme eût été renversé; mais le bras de l’Espagnol maintint le poète.

--Écoute donc, dit-il froidement. J’en ai fait une femme chaste, pure, bien élevée, religieuse, une femme comme il faut; elle est dans le chemin de l’instruction. Elle peut, elle doit devenir, sous l’empire de ton amour, une Ninon, une Marion de Lorme, une Dubarry, comme le disait ce journaliste à l’Opéra. Tu l’avoueras pour ta maîtresse ou tu resteras derrière le rideau de ta création, ce qui sera plus sage! L’un ou l’autre parti t’apportera profit et orgueil, plaisir et progrès; mais si tu es aussi grand politique que grand poète, Esther ne sera qu’une fille pour toi, car plus tard elle nous tirera peut-être d’affaire, elle vaut son pesant d’or. Bois, mais ne te grise pas. Si je n’avais pas pris les rênes de ta passion, où en serais-tu aujourd’hui? Tu aurais roulé avec la Torpille dans la fange des misères d’où je t’ai tiré. Tiens, lis, dit Herrera aussi simplement que Talma dans Manlius qu’il n’avait jamais vu.

Un papier tomba sur les genoux du poète, et le tira de l’extatique surprise où l’avait plongé cette terrifiante réponse, il le prit et lut la première lettre écrite par mademoiselle Esther.

«A MONSIEUR L’ABBÉ CARLOS HERRERA.

»Mon cher protecteur, ne croirez-vous pas que chez moi la reconnaissance passe avant l’amour, en voyant que c’est à vous rendre grâce que j’emploie, pour la première fois, la faculté d’exprimer mes pensées, au lieu de la consacrer à peindre un amour que Lucien a peut-être oublié? Mais je vous dirai à vous, homme divin, ce que je n’oserais lui dire à lui, qui, pour mon bonheur, tient encore à la terre. La cérémonie d’hier a versé les trésors de la grâce en moi, je remets donc ma destinée en vos mains. Dussé-je mourir en restant loin de mon bien-aimé, je mourrai purifiée comme la Madeleine, et mon âme deviendra pour lui la rivale de son ange gardien. Oublierai-je jamais la fête d’hier? Comment vouloir abdiquer le trône glorieux où je suis montée? Hier, j’ai lavé toutes mes souillures dans l’eau du baptême, et j’ai reçu le corps sacré de notre Sauveur; je suis devenue l’un de ses tabernacles. En ce moment, j’ai entendu les chants des anges, je n’étais plus qu’une femme, je naissais à une vie de lumière, au milieu des acclamations de la terre, admirée par le monde, dans un nuage d’encens et de prières qui enivrait, et parée comme une vierge pour un époux céleste. En me trouvant, ce que je n’espérais jamais, digne de Lucien, j’ai abjuré tout amour impur, et ne veux pas marcher dans d’autres voies que celles de la vertu. Si mon corps est plus faible que mon âme, qu’il périsse. Soyez l’arbitre de ma destinée, et, si je meurs, dites à Lucien que je suis morte pour lui en naissant à Dieu.

»Ce dimanche soir.»

Lucien leva sur l’abbé ses yeux mouillés de larmes.

--Tu connais l’appartement de la petite Caroline Bellefeuille, rue Taitbout, reprit l’Espagnol. Cette pauvre fille, abandonnée par son magistrat, était dans un effroyable besoin, elle allait être saisie; j’ai fait acheter son domicile en bloc, elle en est sortie avec ses nippes. Esther, cette ange qui voulait monter au ciel, y est descendue et t’attend.

En ce moment, Lucien entendit dans la cour ses chevaux qui piaffaient, il n’eut pas la force d’exprimer son admiration pour un dévouement que lui seul pouvait apprécier; il se jeta dans les bras de l’homme qu’il avait outragé, répara tout par un seul regard et par la muette effusion de ses sentiments; puis il franchit les escaliers, jeta l’adresse d’Esther à l’oreille de son tigre, et les chevaux partirent comme si la passion de leur maître eût animé leurs jambes.

Le lendemain, un homme, qu’à son habillement les passants pouvaient prendre pour un gendarme déguisé, se promenait, rue Taitbout, en face d’une maison, comme s’il attendait la sortie de quelqu’un; son pas était celui des hommes agités. Vous rencontrerez souvent de ces promeneurs passionnés dans Paris, vrais gendarmes qui guettent un garde national réfractaire, des recors qui prennent leurs mesures pour une arrestation, des créanciers méditant une avanie à leur débiteur qui s’est claquemuré, des amants ou des maris jaloux et soupçonneux, des amis en faction pour compte d’amis; mais vous rencontrerez bien rarement une face éclairée par les sauvages et rudes pensées qui animaient celle du sombre athlète allant et venant sous les fenêtres de mademoiselle Esther avec la précipitation occupée d’un ours en cage. A midi, une croisée s’ouvrit pour laisser passer la main d’une femme de chambre qui en poussa les volets rembourrés de coussins. Quelques instants après, Esther en déshabillé vint respirer l’air, elle s’appuyait sur Lucien; qui les eût vus, les aurait pris pour l’original d’une suave statuette anglaise. Esther rencontra tout d’abord les yeux de basilic du prêtre espagnol, et la pauvre créature, atteinte comme de la peste, jeta un cri d’effroi.

--Voila le terrible prêtre, dit-elle en le montrant à Lucien.

--Lui! dit-il en souriant, il n’est pas plus prêtre que toi...

--Qu’est-il donc alors? dit-elle effrayée.

--Eh! c’est un vieux Lascar qui ne croit ni à Dieu ni au diable, dit Lucien en laissant échapper sur les secrets du prêtre une lueur qui, saisie par un être moins dévoué qu’Esther, aurait pu perdre à jamais Lucien et l’Espagnol.

En allant de la fenêtre de leur chambre à coucher dans la salle à manger où leur déjeuner venait d’être servi, les deux amants rencontrèrent Carlos Herrera.

--Que viens-tu faire ici? lui dit brusquement Lucien.

--Vous bénir, répondit cet audacieux personnage en arrêtant le couple et le forçant à rester dans le petit salon de l’appartement. Écoutez-moi, mes amours? Amusez-vous, soyez heureux, c’est très-bien. Le bonheur à tout prix, voilà ma doctrine. Mais toi, dit-il à Esther, toi que j’ai tirée de la boue et que j’ai savonnée, âme et corps, tu n’as pas la prétention de te mettre en travers sur le chemin de Lucien?... Quant à toi, mon petit, reprit-il après une pause en regardant Lucien, tu n’es plus assez poète pour te laisser aller à une nouvelle Coralie. Nous faisons de la prose. Que peut devenir l’amant d’Esther? rien. Esther peut-elle devenir madame de Rubempré? non. Eh! bien, le monde, ma petite, dit-il en mettant sa main sur celle d’Esther, qui frissonna comme si quelque serpent l’eût enveloppée, le monde doit ignorer que vous vivez; le monde doit surtout ignorer qu’une mademoiselle Esther aime Lucien, et que Lucien est épris d’elle... Cet appartement sera votre prison, ma petite. Si vous voulez sortir, et votre santé l’exigera, vous vous promènerez pendant la nuit, aux heures où vous ne pourrez point être vue; car votre beauté, votre jeunesse et la distinction que vous avez acquise au couvent seraient trop promptement remarquées dans Paris. Le jour où qui que ce soit au monde, dit-il avec un terrible accent accompagné d’un plus terrible regard, saurait que Lucien est votre amant ou que vous êtes sa maîtresse, ce jour serait l’avant-dernier de vos jours. On a obtenu à ce cadet-là une ordonnance qui lui a permis de porter le nom et les armes de ses ancêtres maternels. Mais ce n’est pas tout! le titre de marquis ne nous a pas été rendu; et, pour le reprendre, il doit épouser une fille de bonne maison à qui le roi fera cette faveur. Cette alliance mettra Lucien dans le monde de la cour. Cet enfant, de qui j’ai su faire un homme, deviendra d’abord secrétaire d’ambassade; plus tard, il sera ministre dans quelque petite cour d’Allemagne, et, Dieu ou moi (ce qui vaut mieux) aidant, il ira s’asseoir quelque jour sur les bancs de la pairie...

--Ou sur les bancs... dit Lucien en interrompant le faux prêtre.

--Tais-toi, s’écria Carlos en couvrant avec sa large main la bouche de Lucien. Un pareil secret à une femme!... lui souffla-t-il dans l’oreille.

--Esther, une femme!... s’écria l’auteur des Marguerites.

--Encore des sonnets! dit le faux prêtre. Tous ces anges-là redeviennent femmes, tôt ou tard; or, la femme a toujours des moments où elle est à la fois singe et enfant! deux êtres qui nous tuent en voulant rire.--Esther, mon bijou, dit-il à la jeune pensionnaire épouvantée, je vous ai trouvé pour femme de chambre une créature qui m’appartient comme si elle était ma fille. Vous aurez pour cuisinière une mulâtresse, ce qui donne un fier ton à une maison. Avec Europe et Asie, vous pourrez vivre ici pour un billet de mille francs par mois, tout compris, comme une reine... de théâtre. Europe a été couturière, modiste et comparse, Asie a servi un milord gourmand. Ces deux créatures seront pour vous comme deux fées.

En voyant Lucien très-petit garçon devant cet être, coupable au moins d’un sacrilége et d’un faux, cette femme, sacrée par son amour, sentit alors au fond de son cœur une terreur profonde. Sans répondre, elle entraîna Lucien dans la chambre où elle lui dit:--Est-ce le diable?

--C’est bien pis... pour moi! reprit-il vivement. Mais, si tu m’aimes, tâche d’imiter le dévouement de cet homme, et obéis-lui sous peine de mort...

--De mort?... dit-elle encore plus effrayée.

--De mort, répéta Lucien. Hélas! ma petite biche, aucune mort ne saurait se comparer à celle qui m’attendrait, si...

Esther pâlit en entendant ces paroles et se sentit défaillir.

--Eh! bien? leur cria le faux abbé, vous n’avez donc pas encore effeuillé toutes vos marguerites?

Esther et Lucien reparurent, et la pauvre fille dit, sans oser regarder l’homme mystérieux:--Vous serez obéi comme on obéit à Dieu, monsieur.

--Bien! répondit-il, vous pourrez être, pendant quelque temps, heureuse, et.... vous n’aurez que des toilettes de chambre et de nuit à faire, ce sera très-économique. Et les deux amants se dirigèrent vers la salle à manger; mais le protecteur de Lucien fit un geste pour arrêter le joli couple, qui s’arrêta.--Je viens de vous parler de vos gens, mon enfant, dit-il à Esther, je dois vous les présenter.

L’Espagnol sonna deux fois. Les deux femmes, qu’il nommait l’Europe et l’Asie, apparurent, et il fut facile de voir la cause de ces surnoms.

Asie, qui devait être née à l’île de Java, offrait au regard, pour l’épouvanter, ce visage cuivré particulier aux Malais, plat comme une planche, et où le nez semble avoir été rentré par une compression violente. L’étrange disposition des os maxillaires donnait au bas de cette figure une ressemblance avec la face des singes de la grande espèce. Le front, quoique déprimé, ne manquait pas d’une intelligence produite par l’habitude de la ruse. Deux petits yeux ardents conservaient le calme de ceux des tigres, mais ils ne regardaient point en face. Asie semblait avoir peur d’épouvanter son monde. Les lèvres, d’un bleu pâle, laissaient passer des dents d’une blancheur éblouissante, mais entre-croisées. L’expression générale de cette physionomie animale était la lâcheté. Les cheveux, luisants et gras, comme la peau du visage, bordaient de deux bandes noires un foulard très-riche. Les oreilles, excessivement jolies, avaient deux grosses perles brunes pour ornement. Petite, courte, ramassée, Asie ressemblait à ces créations falotes que se permettent les Chinois sur leurs écrans, ou plus exactement, à ces idoles hindoues dont le type ne paraît pas devoir exister, mais que les voyageurs finissent par trouver. En voyant ce monstre, paré d’un tablier blanc sur une robe de stoff, Esther eut le frisson.

Asie! dit l’Espagnol vers qui cette femme leva la tête par un mouvement qui n’est comparable qu’à celui d’un chien regardant son maître, voilà votre maîtresse.

Et il montra du doigt Esther en peignoir. Asie regarda cette jeune fée avec une expression quasi douloureuse; mais en même temps une lueur étouffée entre ses petits cils pressés partit comme la flammèche d’un incendie sur Lucien, qui, vêtu d’une magnifique robe de chambre ouverte, d’une chemise en toile de Frise et d’un pantalon rouge, un bonnet turc sur sa tête d’où ses cheveux blonds sortaient en grosses boucles, offrait une image divine. Le génie italien peut inventer de raconter Othello, le génie anglais peut le mettre en scène; mais la nature seule a le droit d’être dans un seul regard plus magnifique et plus complète que l’Angleterre et l’Italie dans l’expression de la jalousie. Ce regard, surpris par Esther, lui fit saisir l’Espagnol par le bras et y imprimer ses ongles comme eût fait un chat qui se retient pour ne pas tomber dans un précipice où il ne voit pas de fond. L’Espagnol dit alors trois ou quatre mots d’une langue inconnue à ce monstre asiatique, qui vint s’agenouiller en rampant aux pieds d’Esther, et les lui baisa.

--C’est, dit l’Espagnol à Esther, non pas une cuisinière, mais un cuisinier qui rendrait Carême fou. Asie sait tout faire en cuisine. Elle vous accommodera un simple plat de haricots à vous mettre en doute si les anges ne sont pas descendus pour y ajouter des herbes du ciel. Elle ira tous les matins à la Halle elle-même, et se battra comme un démon qu’elle est, afin d’avoir les choses au plus juste prix; elle lassera les curieux par sa discrétion. Comme vous passerez pour être allée aux Indes, Asie vous aidera beaucoup à rendre cette fable possible; mais mon avis n’est pas que vous soyez étrangère...--Europe, qu’en dis-tu?...

Europe formait un contraste parfait avec Asie, car elle était la soubrette la plus gentille que jamais Monrose ait pu souhaiter pour adversaire sur le théâtre. Svelte, en apparence étourdie, au minois de belette, le nez en vrille, Europe offrait à l’observation une figure fatiguée par les corruptions parisiennes, la blafarde figure d’une fille nourrie de pommes crues, lymphatique et fibreuse, molle et tenace. Son petit pied en avant, les mains dans les poches de son tablier, elle frétillait tout en restant immobile, tant elle avait d’animation. A la fois grisette et figurante, elle devait, malgré sa jeunesse, avoir déjà fait bien des métiers. Perverse comme toutes les Madelonnettes ensemble, elle pouvait avoir volé ses parents et frôlé les bancs de la Police correctionnelle. Asie inspirait une grande épouvante; mais on la connaissait tout entière en un moment, elle descendait en ligne droite de Locuste; tandis qu’Europe inspirait une inquiétude qui ne pouvait que grandir à mesure qu’on se servait d’elle; sa corruption semblait ne pas avoir de bornes; elle devait, comme dit le peuple, savoir faire battre des montagnes.

--Madame pourrait être de Valenciennes, dit Europe d’un petit ton sec, j’en suis. Monsieur, dit-elle à Lucien d’un air pédant, veut-il nous apprendre le nom qu’il donne à madame?

--Madame van Bogseck, répondit l’Espagnol en retournant aussitôt le nom d’Esther. Madame est une Juive originaire de Hollande, veuve d’un négociant et malade d’une maladie de foie rapportée de Java... Pas grande fortune, afin de ne pas exciter la curiosité.

--De quoi vivre, six mille francs de rentes, et nous nous plaindrons de ses lésineries, dit Europe.

--C’est cela, fit l’Espagnol en inclinant la tête. Satanées farceuses! reprit-il d’un son de voix terrible en surprenant en Asie et en Europe des regards qui lui déplurent, vous savez ce que je vous ai dit: vous servez une reine, vous lui devez le respect qu’on doit à une reine, vous la soignerez comme vous soigneriez une vengeance, vous lui serez dévouée comme à moi. Ni le portier, ni les voisins, ni les locataires, enfin personne au monde ne doit savoir ce qui se passe ici. C’est à vous à déjouer toutes les curiosités, s’il s’en éveille. Et, madame, ajouta-t-il en mettant sa large main velue sur le bras d’Esther, madame ne doit pas commettre la plus légère imprudence, vous l’en empêcheriez au besoin, mais... toujours respectueusement. Europe, c’est vous qui serez en relation avec le dehors pour la toilette de madame, et vous y travaillerez afin d’aller à l’économie. Enfin, que personne, pas même les gens les plus insignifiants, ne mette les pieds dans l’appartement. A vous deux, il faut savoir tout y faire.--Ma petite belle, dit-il à Esther, quand vous voudrez sortir le soir en voiture, vous le direz à Europe, elle sait où aller chercher vos gens, car vous aurez un chasseur, et de ma façon, comme ces deux esclaves.

Esther et Lucien ne trouvaient pas un mot à dire, ils écoutaient l’Espagnol et regardaient les deux sujets précieux auxquels il donnait ses ordres. A quel secret devait-il la soumission, le dévouement écrits sur ces deux visages, l’un si méchamment mutin, l’autre si profondément cruel? Il devina les pensées d’Esther et de Lucien, qui paraissaient engourdis comme l’eussent été Paul et Virginie à l’aspect de deux horribles serpents, et il leur dit de sa bonne voix à l’oreille:--Vous pouvez compter sur elles comme sur moi-même; n’ayez aucun secret pour elles, ça les flattera.--Va servir, ma petite Asie, dit-il à la cuisinière; et toi, ma mignonne, mets un couvert, dit-il à Europe, c’est bien le moins que ces enfants donnent à déjeuner à papa.

Quand les deux femmes eurent fermé la porte, et que l’Espagnol entendit Europe allant et venant, il dit à Lucien et à la jeune fille, en ouvrant sa large main:--Je les tiens! Mot et geste qui faisaient frémir.

--Où donc les as-tu trouvées? s’écria Lucien.

--Eh! parbleu, répondit cet homme, je ne les ai pas cherchées au pied des trônes! Ça sort de la boue et ça a peur d’y rentrer..... Menacez-les de monsieur l’abbé quand elles ne vous satisferont pas, et vous les verrez tremblant comme des souris à qui l’on parle d’un chat. Je suis un dompteur de bêtes féroces, ajouta-t-il en souriant.

--Vous me faites l’effet du démon..... s’écria gracieusement Esther en se serrant contre Lucien.

--Mon enfant, j’ai tenté de vous donner au ciel; mais la fille repentie sera toujours une mystification pour l’Église; s’il s’en trouvait une, elle redeviendrait courtisane dans le paradis... Vous y avez gagné de vous faire oublier et de ressembler à une femme comme il faut; car vous avez appris là-bas ce que vous n’auriez jamais pu savoir dans la sphère infâme où vous viviez... Vous ne me devez rien, fit-il en voyant une délicieuse expression de reconnaissance sur la figure d’Esther, j’ai tout fait pour lui... Et il montra Lucien... Vous êtes fille, vous resterez fille, vous mourrez fille; car, malgré les séduisantes théories des éleveurs de bêtes, on ne peut devenir ici-bas que ce qu’on est. L’homme aux bosses a raison. Vous avez la bosse de l’amour.

L’Espagnol était, comme on le voit, fataliste, ainsi que Napoléon, Mahomet et beaucoup de grands politiques. Chose étrange, presque tous les hommes d’action inclinent à la Fatalité, de même que la plupart des penseurs inclinent à la Providence.

--Je ne sais pas ce que je suis, répondit Esther avec une douceur d’ange; mais j’aime Lucien, et je mourrai l’adorant.

--Venez déjeuner, dit brusquement l’Espagnol, et priez Dieu que Lucien ne se marie pas promptement, car alors vous ne le reverriez plus.

--Son mariage serait ma mort, dit-elle.

Elle laissa passer le faux prêtre le premier afin de pouvoir se hausser jusqu’à l’oreille de Lucien, sans être vue.

--Est-ce ta volonté, dit-elle, que je reste sous la puissance de cet homme qui me fait garder par ces deux hyènes?

Lucien inclina la tête. La pauvre fille réprima sa tristesse et parut joyeuse; mais elle fut horriblement oppressée. Il fallut plus d’un an de soins constants et dévoués pour qu’elle s’habituât à ces deux terribles créatures, que l’abbé nommait les deux chiens de garde.

La conduite de Lucien, depuis son retour à Paris, était marquée au coin d’une politique si profonde, qu’il devait exciter et qu’il excita la jalousie de tous ses anciens amis, envers lesquels il n’exerça pas d’autre vengeance que de les faire enrager par ses succès, par sa tenue irréprochable, et par sa façon de laisser les gens à distance. L’auteur des Marguerites, ce poète si communicatif, si expansif, devint froid et réservé. De Marsay, ce type adopté par la jeunesse parisienne, n’apportait pas dans ses discours et dans ses actions plus de mesure que n’en avait Lucien. Quant à de l’esprit, l’auteur et le journaliste avaient fait leurs preuves. De Marsay, à qui bien des gens opposaient Lucien avec complaisance en donnant la préférence au poète, eut la petitesse de s’en taquiner. Lucien, très en faveur auprès des hommes qui exerçaient secrètement le pouvoir, abandonna si bien toute pensée de gloire littéraire, qu’il fut insensible au succès de son roman, republié sous son vrai titre de l’Archer de Charles IX, et au bruit que fit son recueil de sonnets vendu par Dauriat en une seule semaine.

--C’est un succès posthume, répondit-il en riant, à mademoiselle des Touches qui le complimentait.

Le terrible Espagnol maintenait sa créature avec un bras de fer dans la ligne au bout de laquelle les fanfares et les profits de la victoire attendent les politiques patients. Lucien avait pris l’appartement de garçon de Beaudenord, sur le quai Malaquais, afin de se rapprocher de la rue Taitbout. L’abbé s’était logé dans trois chambres de la même maison, au quatrième étage. Lucien n’avait plus qu’un cheval de selle et de cabriolet, un domestique et un palefrenier. Quand il ne dînait pas en ville, il dînait chez Esther. L’abbé surveillait si bien les gens au quai Malaquais, que Lucien ne dépensait pas en tout dix mille francs par an. Dix mille francs suffisaient à Esther, grâce au dévouement constant, inexplicable d’Europe et d’Asie. Lucien employait les plus grandes précautions pour aller rue Taitbout ou pour en sortir. Il n’y venait jamais qu’en fiacre, les stores baissés, et faisait toujours entrer la voiture. Aussi, sa passion pour Esther et l’existence du joli ménage de la rue Taitbout, entièrement inconnues dans le monde, ne nuisirent-elles à aucune de ses entreprises ou de ses relations. Jamais un mot indiscret ne lui échappa sur ce sujet délicat. Ses fautes en ce genre avec Coralie, lors de son premier séjour à Paris, lui avaient donné de l’expérience. Sa vie offrit d’abord cette régularité de bon ton sous laquelle on peut cacher bien des mystères: il restait dans le monde tous les soirs jusqu’à une heure du matin; on le trouvait chez lui de dix heures à une heure après-midi; puis il allait au bois de Boulogne et faisait des visites jusqu’à cinq heures. On le voyait rarement à pied, il évitait ainsi ses anciennes connaissances. Quand il fut salué par quelque journaliste ou par quelqu’un de ses anciens camarades, il répondit d’abord par une inclination de tête assez polie pour qu’il fût impossible de se fâcher, mais où perçait un dédain profond qui tuait la familiarité française. Il se débarrassa promptement ainsi des gens qu’il ne voulait plus avoir connus. Une vieille haine l’empêchait d’aller chez madame d’Espard, qui, plusieurs fois, avait voulu l’avoir chez elle; s’il la rencontrait chez la duchesse de Maufrigneuse ou chez mademoiselle des Touches, chez la comtesse de Montcornet, ou ailleurs, il se montrait d’une exquise politesse avec elle. Cette haine, égale chez madame d’Espard, obligeait Lucien à user de prudence, car on verra comment il l’avait avivée en se permettant une vengeance qui, d’ailleurs, lui valut une forte semonce de l’abbé.

--Tu n’es pas encore assez puissant pour te venger de qui que ce soit, lui avait dit l’Espagnol. Quand on est en route, par un ardent soleil, on ne s’arrête pas pour cueillir la plus belle fleur...

Il y avait trop d’avenir et trop de supériorité vraie chez Lucien pour que les jeunes gens, que son retour à Paris et sa fortune inexplicable offusquaient ou froissaient, ne fussent pas enchantés de lui jouer un mauvais tour. Lucien, qui se savait beaucoup d’ennemis, n’ignorait pas ces mauvaises dispositions chez ses amis. Aussi l’abbé mettait-il admirablement son fils adoptif en garde contre les traîtrises du monde, contre les imprudences si fatales à la jeunesse. Lucien devait raconter et racontait tous les soirs à l’abbé les plus petits événements de la journée. Grâce aux conseils de ce mentor, il déjouait la curiosité la plus habile, celle du monde. Gardé par un sérieux anglais, fortifié par les redoutes qu’élève la circonspection des diplomates, il ne laissait à personne le droit ou l’occasion de jeter l’œil sur ses affaires. Sa jeune et belle figure avait fini par être, dans le monde, impassible comme une figure de princesse en cérémonie.

Au commencement de l’année 1829, il fut question de son mariage avec la fille aînée de la duchesse de Grandlieu, qui n’avait alors pas moins de quatre filles à établir. Personne ne mettait en doute que le roi ne fît, à propos de cette alliance, la faveur de rendre à Lucien le titre de marquis. Ce mariage allait décider la fortune politique de Lucien, qui probablement serait nommé ministre auprès d’une cour d’Allemagne. Depuis trois ans surtout, la vie de Lucien avait été d’une sagesse inattaquable; aussi de Marsay avait-il dit de lui ce mot singulier:--Ce garçon doit avoir derrière lui quelqu’un de bien fort!

Lucien était ainsi devenu presque un personnage. Sa passion pour Esther l’avait d’ailleurs aidé beaucoup à jouer son rôle d’homme grave. Une habitude de ce genre garantit les ambitieux de bien des sottises; et, ne tenant à aucune femme, ils ne se laissent pas prendre aux réactions du physique sur le moral. Quant au bonheur dont jouissait Lucien, c’était la réalisation des rêves de poëtes sans le sou, à jeun, dans un grenier. Esther, l’idéal de la courtisane amoureuse, tout en rappelant à Lucien Coralie, l’actrice avec laquelle il avait vécu pendant une année, l’effaçait complétement. Toutes les femmes aimantes et dévouées inventent la réclusion, l’incognito, la vie de la perle au fond de la mer; mais, chez la plupart d’entre elles, c’est un de ces charmants caprices qui font un sujet de conversation, une preuve d’amour qu’elles rêvent de donner et qu’elles ne donnent pas; tandis qu’Esther, toujours au lendemain de sa première félicité, vivant à toute heure sous le premier regard incendiaire de Lucien, n’eut pas, en quatre ans, un mouvement de curiosité. Son esprit tout entier, elle l’employait à rester dans les termes du programme tracé par la main fatale du faux abbé. Bien plus! au milieu des plus enivrantes délices, elle n’abusa pas du pouvoir illimité que prêtent aux femmes aimées les désirs renaissants d’un amant pour faire à Lucien une interrogation sur Herrera, qui, d’ailleurs, l’épouvantait toujours: elle n’osait pas penser à lui. Les savants bienfaits de ce personnage inexplicable, à qui certainement Esther devait et sa grâce de pensionnaire, et ses façons de femme comme il faut, et sa régénération, semblaient à la pauvre fille être des avances de l’enfer.

--Je payerai tout cela quelque jour, se disait-elle avec effroi.

Pendant toutes les belles nuits, elle sortait en voiture de louage. Elle allait, avec une célérité, sans doute imposée par l’abbé, dans un de ces charmants bois qui sont autour de Paris, à Boulogne, Vincennes, Romainville ou Ville-d’Avray, souvent avec Lucien, quelquefois seule avec Europe. Elle s’y promenait sans avoir peur, car elle était accompagnée, quand elle se trouvait sans Lucien, par un grand chasseur vêtu comme les chasseurs les plus élégants, armé d’un vrai couteau, et dont la physionomie autant que la musculature annonçaient un terrible athlète. Cet autre gardien était pourvu, selon la mode anglaise, d’une canne, appelée bâton de longueur, que connaissent les bâtonistes, et avec laquelle ils peuvent défier plusieurs assaillants. En conformité d’un ordre donné par l’abbé, jamais Esther n’avait dit un mot à ce chasseur. Europe, quand madame voulait revenir, jetait un cri; le chasseur sifflait le cocher, qui se trouvait toujours à une distance convenable. Lorsque Lucien se promenait avec Esther, Europe et le chasseur restaient à cent pas d’eux, comme deux de ces pages infernaux dont parlent les Mille et une Nuits, et qu’un enchanteur donne à ses protégés. Les Parisiens, et surtout les Parisiennes, ignorent les charmes d’une promenade au milieu des bois par une belle nuit. Le silence, les effets de lune, la solitude ont l’action calmante des bains. Ordinairement Esther partait à dix heures, se promenait de minuit à une heure, et rentrait à deux heures et demie. Il ne faisait jamais jour chez elle avant onze heures. Elle se baignait, procédait à cette toilette minutieuse, ignorée de la plupart des femmes de Paris, car elle veut trop de temps, et ne se pratique guère que chez les courtisanes, les lorettes ou les grandes dames qui toutes ont leur journée à elles. Elle n’était que prête quand Lucien venait, et s’offrait toujours à ses regards comme une fleur nouvellement éclose. Elle n’avait de souci que du bonheur de son poète; elle était à lui comme une chose à lui, c’est-à-dire qu’elle lui laissait la plus entière liberté. Jamais elle ne jetait un regard au delà de la sphère où elle rayonnait; l’abbé le lui avait bien recommandé, car il entrait dans les plans de ce profond politique que Lucien eût des bonnes fortunes. Le bonheur n’a pas d’histoire, et les conteurs de tous les pays l’ont si bien compris que cette phrase: Ils furent heureux! termine toutes les aventures d’amour. Aussi ne peut-on qu’expliquer les moyens de ce bonheur vraiment fantastique au milieu de Paris. Ce fut le bonheur sous sa plus belle forme, un poème, une symphonie de quatre ans! Toutes les femmes diront:--C’est beaucoup! Ni Esther ni Lucien n’avaient dit:--C’est trop! Enfin, la formule: Ils furent heureux, fut pour eux encore plus explicite que dans les contes de fées, car ils n’eurent pas d’enfants. Ainsi, Lucien pouvait coqueter dans le monde, s’abandonner à ses caprices de poète et, disons le mot, aux nécessités de sa position. Il rendit, pendant le temps où il faisait lentement son chemin, des services secrets à quelques hommes politiques en coopérant à leurs travaux. Il fut en ceci d’une grande discrétion. Il cultiva beaucoup la société de madame de Sérizy, avec laquelle il était, au dire des salons, du dernier bien. Madame de Sérizy avait enlevé Lucien à la duchesse de Maufrigneuse, qui, dit-on, n’y tenait plus, un de ces mots par lesquels les femmes se vengent d’un bonheur envié. Lucien était, pour ainsi dire, dans le giron de la Grande-Aumônerie, et dans l’intimité de quelques femmes amies de l’archevêque de Paris. Modeste et discret, il attendait avec patience. Aussi le mot de Marsay, qui s’était alors marié et qui faisait mener à sa femme la vie que menait Esther, contenait-il plus qu’une observation. Mais les dangers sous-marins de la position de Lucien s’expliqueront assez dans le courant de cette histoire.

Dans ces circonstances, par une belle nuit du mois de juin, le baron de Nucingen revenait à Paris de la terre d’un banquier étranger établi en France, et chez lequel il avait dîné. Cette terre est à huit lieues de Paris, en pleine Brie. Or, comme le cocher du baron s’était vanté d’y mener son maître et de le ramener avec ses chevaux, ce cocher prit la liberté d’aller lentement quand la nuit fut venue. En entrant dans le bois de Vincennes, voici la situation des bêtes, des gens et du maître. Libéralement abreuvé à l’office de l’illustre autocrate du Change, le cocher, complétement ivre, dormait, tout en tenant les guides, à faire illusion aux passants. Le valet, assis derrière, ronflait comme une toupie d’Allemagne, pays des petites figures en bois sculpté, des grands Reinganum et des toupies. Le baron voulut penser; mais, dès le pont de Gournay, la douce somnolence de la digestion lui avait fermé les yeux. A la mollesse des guides, les chevaux comprirent l’état du cocher; ils entendirent la basse continue du valet en vigie à l’arrière, ils se virent les maîtres, et profitèrent de ce petit quart d’heure de liberté pour marcher à leur fantaisie. En esclaves intelligents, ils offrirent aux voleurs l’occasion de dévaliser l’un des plus riches capitalistes de France, le plus profondément habile de ceux qu’on a fini par nommer assez énergiquement des Loups-cerviers. Enfin, devenus les maîtres et attirés par cette curiosité que tout le monde a pu remarquer chez les animaux domestiques, ils s’arrêtèrent, dans un rond-point quelconque, devant d’autres chevaux à qui sans doute ils dirent en langue de cheval:--A qui êtes-vous? Que faites-vous? Êtes-vous heureux? Quand la calèche ne roula plus, le baron assoupi s’éveilla. Il crut d’abord n’avoir pas quitté le parc de son confrère; puis il fut surpris par une vision céleste qui le trouva sans son arme habituelle, le calcul. Il faisait un clair de lune si magnifique qu’on aurait pu tout lire, même un journal du soir. Par le silence des bois, et, à cette lueur pure, le baron vit une femme seule qui, tout en montant dans une voiture de louage, regarda le singulier spectacle de cette calèche endormie. A la vue de cet ange, le baron de Nucingen fut comme illuminé par une lumière intérieure. En se voyant admirée, la jeune femme abaissa son voile avec un geste d’effroi. Un chasseur jeta un cri rauque dont la signification fut bien comprise par le cocher, car la voiture fila comme une flèche. Le vieux banquier ressentit une émotion terrible: le sang qui lui revenait des pieds charriait du feu à sa tête, sa tête renvoyait des flammes au cœur; la gorge se serra. Le malheureux craignit une indigestion, et, malgré cette appréhension capitale, il se dressa sur ses pieds.

--Hau crante callot! fichi pédate ki tord! cria-t-il. Sante frante si di haddrappe cedde foidire.

A ces mots, cent francs, le cocher se réveilla, le valet de l’arrière les entendit sans doute dans son sommeil. Le baron répéta l’ordre, le cocher mit les chevaux au grand galop, et réussit à rattraper, à la barrière du Trône, une voiture à peu près semblable à celle où Nucingen avait vu la divine inconnue, mais où se prélassait le premier commis de quelque riche magasin, avec une femme comme il faut de la rue Vivienne. Cette méprise consterna le baron.

--Zi chaffais âmné Chorche (prononcez George), au lier te doi, crosse pette, ile aurede pien si droufer cedde phâmme, dit-il au domestique pendant que les commis visitaient la voiture.

--Eh! monsieur le baron, le diable était, je crois, derrière, sous forme d’heiduque, et il m’a substitué cette voiture à la sienne.

--Le tiaple n’egssisde boinde, dit le baron.

Le baron de Nucingen avouait alors soixante ans, les femmes lui étaient devenues parfaitement indifférentes, et, à plus forte raison, la sienne. Il se vantait de n’avoir jamais connu l’amour qui fait faire des folies. Il regardait comme un bonheur d’en avoir fini avec les femmes, desquelles il disait, sans se gêner, que la plus angélique ne valait pas ce qu’elle coûtait, même quand elle se donnait gratis. Il passait pour être si complétement blasé, qu’il n’achetait plus, à raison d’une couple de mille francs par mois, le plaisir de se faire tromper. De sa loge à l’Opéra, ses yeux froids plongeaient tranquillement sur le Corps de Ballet. Pas une œillade ne partait pour ce capitaliste de ce redoutable essaim de vieilles jeunes filles et de jeunes vieilles femmes, l’élite des plaisirs parisiens. Amour naturel, amour postiche et d’amour-propre, amour de bienséance et de vanité; amour-goût, amour décent et conjugal, amour excentrique, le baron avait acheté tout, avait connu tout, excepté le véritable amour.

Cet amour venait de fondre sur lui comme un aigle sur sa proie, comme il fondit sur Gentz, le confident de S. A. le prince de Metternich. On sait toutes les sottises que ce vieux diplomate fit pour Fanny Elssler dont les répétitions l’occupaient beaucoup plus que les intérêts européens. La femme qui venait de bouleverser cette caisse doublée de fer, appelée Nucingen, lui était apparue comme une de ces femmes uniques dans une génération. Il n’est pas sûr que la maîtresse du Titien, que la Mona Lisa de Léonard de Vinci, que la Fornarina de Raphaël fussent aussi belles que la sublime Esther, en qui l’œil le plus exercé du Parisien le plus observateur n’aurait pu reconnaître le moindre vestige qui rappelât la courtisane. Aussi le baron fut-il surtout étourdi par cet air de femme noble et grande qu’Esther, aimée, environnée de luxe, d’élégance et d’amour avait au plus haut degré. L’amour heureux est la Sainte-Ampoule des femmes, elles deviennent toutes alors fières comme des impératrices. Le baron alla, pendant huit nuits de suite, au bois de Vincennes, puis au bois de Boulogne, puis dans les bois de Ville-d’Avray, puis dans le bois de Meudon, enfin dans tous les environs de Paris, sans pouvoir rencontrer Esther. Cette sublime figure juive qu’il disait être eine viguire te la Piple, était toujours devant ses yeux. A la fin de la quinzaine, il perdit l’appétit. Delphine de Nucingen et sa fille Augusta, que la baronne commençait à montrer, ne s’aperçurent pas tout d’abord du changement qui se fit chez le baron. La mère et la fille ne voyaient monsieur de Nucingen que le matin au déjeuner et le soir au dîner, quand ils dînaient tous à la maison, ce qui n’arrivait qu’aux jours où Delphine avait du monde. Mais, au bout de deux mois, pris par une fièvre d’impatience et en proie à un état semblable à celui que donne la nostalgie, le baron, surpris de l’impuissance du million, maigrit et parut si profondément atteint, que Delphine espéra secrètement devenir veuve. Elle se mit à plaindre assez hypocritement son mari, et fit rentrer sa fille à l’intérieur. Elle assomma son mari de questions; il répondit comme répondent les Anglais attaqués du spleen, il ne répondit presque pas. Delphine de Nucingen donnait un grand dîner tous les dimanches. Elle avait pris ce jour-là pour recevoir, après avoir remarqué que, dans le grand monde, personne n’allait au spectacle, et que cette journée était assez généralement sans emploi. L’invasion des classes marchandes ou bourgeoises rend le dimanche presque aussi sot à Paris qu’il est ennuyeux à Londres. La baronne invita donc l’illustre Desplein à dîner pour pouvoir faire une consultation malgré le malade, car Nucingen disait se porter à merveille. Keller, Rastignac, de Marsay, du Tillet, tous les amis de la maison avaient fait comprendre à la baronne qu’un homme comme Nucingen ne devait pas mourir à l’improviste; ses immenses affaires exigeaient des précautions, il fallait savoir absolument à quoi s’en tenir. Ces messieurs furent priés à ce dîner, ainsi que le comte de Gondreville, beau-père de François Keller, le chevalier d’Espard, des Lupeaulx, le docteur Bianchon, celui de ses élèves que Desplein aimait le plus, Beaudenord et sa femme, le comte et la comtesse de Montcornet, Blondet, mademoiselle des Touches et Conti; puis enfin Lucien de Rubempré pour qui Rastignac avait, depuis cinq ans, conçu la plus vive amitié; mais par ordre, comme on dit en style d’affiches.

--Nous ne nous débarrasserons pas facilement de celui-là, dit Blondet à Rastignac, quand il vit entrer dans le salon Lucien plus beau que jamais et mis d’une façon ravissante.

--Il vaut mieux s’en faire un ami, car il est redoutable, dit Rastignac.

--Lui? dit de Marsay. Je ne reconnais de redoutable que les gens dont la position est claire, et la sienne est plus inattaquée qu’inattaquable! Voyons! de quoi vit-il? D’où lui vient sa fortune? il a, j’en suis sûr, une soixantaine de mille francs de dettes.

--Il a trouvé dans un prêtre espagnol un protecteur fort riche, et qui lui veut du bien, répondit Rastignac.

--Il épouse mademoiselle de Grandlieu l’aînée, dit mademoiselle des Touches.

--Oui, mais, dit le chevalier d’Espard, on lui demanda d’acheter une terre d’un revenu de trente mille francs pour assurer la fortune qu’il doit reconnaître à sa future, et il lui faut un million, ce qui ne se trouve sous le pied d’aucun Espagnol.

--C’est cher, car Clotilde est bien laide, dit la baronne en se donnant le genre d’appeler mademoiselle de Grandlieu par son petit nom, comme si elle, née Goriot, hantait cette société.

--Non, répliqua du Tillet, la fille d’une duchesse n’est jamais laide pour nous autres, surtout quand elle apporte le titre de marquis et un poste diplomatique.

--Je ne m’étonne plus de voir Lucien si grave. Il n’a pas le sou, peut-être, et il ne sait pas comment se tirer de cette position, reprit de Marsay.

--Oui, mais mademoiselle de Grandlieu l’adore, dit la comtesse de Montcornet, et avec l’aide de la jeune personne, il aura peut-être de meilleures conditions.

--Que fera-t-il de sa sœur et de son beau-frère d’Angoulême? demanda le chevalier d’Espard.

--Mais, répondit Rastignac, sa sœur est riche, et il l’appelle aujourd’hui madame Séchard de Marsac.

--S’il y a des difficultés, il est bien joli garçon, dit Bianchon en se levant pour saluer Lucien.

--Bonjour, cher ami, dit Rastignac en échangeant une chaleureuse poignée de main avec Lucien.

De Marsay salua froidement après avoir été salué le premier par Lucien.

Avant le dîner, Desplein et Bianchon, qui, tout en plaisantant le baron de Nucingen, l’examinaient, reconnurent que sa maladie était entièrement morale; mais personne n’en put deviner la cause, tant il paraissait impossible que ce profond politique de la Bourse pût être amoureux. Quand Bianchon, en ne voyant plus que l’amour pour expliquer l’état pathologique du banquier, en dit deux mots à Delphine de Nucingen, elle sourit en femme qui depuis long-temps sait à quoi s’en tenir sur son mari. Après dîner cependant, quand on descendit au jardin, les intimes de la maison cernèrent le banquier et voulurent éclaircir ce cas extraordinaire en entendant Bianchon affirmer que Nucingen devait être amoureux.

--Savez-vous, baron, lui dit de Marsay, que vous avez maigri considérablement? et l’on vous soupçonne de violer les lois de la nature financière.

--Chamais! dit le baron.

--Mais si, répliqua de Marsay. On ose prétendre que vous êtes amoureux.

--C’esde frai, répondit piteusement Nucingen. Chai zoubire abbrest kèque chausse t’ingonni.

--Vous êtes amoureux, vous?... Vous êtes un fat! dit le chevalier d’Espard.

--Hêdre hâmûreusse à mon hâche, cheu zai piène que rienne n’ai blis ritiquille; mai ké foullez-vûs? za y êde!

--D’une femme du monde? demanda Lucien.

--Mais, dit de Marsay, le baron ne peut maigrir ainsi que pour un amour sans espoir, il a de quoi acheter toutes les femmes qui veulent ou qui peuvent se vendre.

--Cheu neu la gonnès boind, répondit le baron. Et cheu buis fûs le tire buisque montame ti Nichingen ai tan lé salon. Chiskissi, cheu n’ai boin si ceu qu’edait l’amûre. L’amûre?... jeu groid que c’esd te maicrir.

--Où l’avez-vous rencontrée, cette jeune innocente? demanda Rastignac.

--An foidire, hâ minouitte, au pois de Finzennes.

--Son signalement? dit de Marsay.

--Eine jabot de casse plange, rope rosse, eine haigeharbe plange, foile planc... eine viguire fraiment piplique! Tes yeix de veu, eine tain t’Oriend.

--Vous rêviez! dit en souriant Lucien.

--C’est vrai, cheu tormais comme ein govre... ein govre blain, dit-il en se reprenant, gar zédaite en refenand te tinner à la gambagne te mon hâmi...

--Était-elle seule? dit du Tillet en interrompant le Loup-cervier.

--Ui, dit le baron d’un ton dolent, zauv ein heidicq terrière la foidire ed eine fâme te jampre...

--Lucien a l’air de la connaître, s’écria Rastignac en saisissant un sourire de l’amant d’Esther.

--Qui est-ce qui ne connaît pas les femmes capables d’aller à minuit à la rencontre de Nucingen? dit Lucien en pirouettant.

--Enfin, ce n’est pas une femme qui aille dans le monde? demanda le chevalier d’Espard, car le baron aurait reconnu l’heiduque.

--Che neu l’ai fue nille bard, répondit le baron, et foillà quarante chours queu cheu la vais gerger bar la bolice qui neu droufe bas.

--Il vaut mieux qu’elle vous coûte quelques centaines de mille francs que de vous coûter la vie, et à votre âge, une passion sans aliment est dangereuse, dit Desplein, on peut en mourir.

--Ui, répondit Nucingen à Desplein, ce que che manche neu meu nurride boind, l’air me semple mordel. Che fais au pois te Finzennes, foir la blace i che l’ai fue!... Ed! foillà ma fie! Cheu n’ai bas pi m’oguiber tu ternier eimbrunt: cheu m’an sis rabbordé à mes gonvrères ki onte i biddié te moi... Bire ein million, che foudrais gonnèdre cedde phâmme, ch’y cagnerais, car cheu neu fais plis à la Pirse... Temantez à ti Dilet.

--Oui, répondit du Tillet, il a le dégoût des affaires, il change, c’est signe de mort.

--Zigne t’amûr, reprit Nucingen, bir moi, c’esde eine même chausse!

La naïveté de ce vieillard, qui n’était plus Loup-cervier, et qui, pour la première fois de sa vie, apercevait quelque chose de plus saint et de plus sacré que l’or, émut cette compagnie de gens blasés: les uns échangèrent des sourires, les autres regardèrent Nucingen en exprimant cette pensée dans leur physionomie: Un homme si fort en arriver là!... Puis chacun revint au salon en causant de cet événement; car ce fut un événement de nature à produire la plus grande sensation. Madame de Nucingen se mit à rire quand Lucien lui découvrit le secret du banquier; mais en entendant les moqueries de sa femme, le baron la prit par le bras et l’emmena dans l’embrasure d’une fenêtre.

--Montame, lui dit-il à voix basse, aiche chamai titte ein mod té moguerie sir fos bassions, pir ké fis fis moguiez tes miennes? Eine ponne fame aiteraid son mari à ze direr t’avvaire sans sè môguer de lui, gomme fus le vaiddes...

D’après la description du vieux banquier, Lucien avait reconnu son Esther. Déjà très-fâché d’avoir vu son sourire remarqué, il profita du moment de causerie générale qui a lieu pendant le service du café pour disparaître.

--Qu’est donc devenu monsieur de Rubempré? dit la baronne de Nucingen.

--Il est fidèle à sa devise: Quid me continebit? répondit Rastignac.

--Ce qui veut dire: Qui peut me retenir? ou: Je suis indomptable; à votre choix, reprit de Marsay.

--Il a laissé échapper un sourire au moment où monsieur le baron parlait de son inconnue, qui me ferait croire qu’elle est de sa connaissance, dit Horace Bianchon très-innocemment.

--Pon! se dit en lui-même le Loup-cervier.

Semblable à tous les malades désespérés, le baron acceptait tout ce qui paraissait être un espoir, et il se promit de faire espionner Lucien, par d’autres gens que ceux de Louchard, le plus habile Garde du Commerce de Paris, à qui, depuis quinze jours, il s’était adressé.

Avant de se rendre chez Esther, Lucien devait aller à l’hôtel de Grandlieu passer les deux heures qui rendaient mademoiselle Clotilde Frédérique de Grandlieu la fille la plus heureuse du faubourg Saint-Germain. La prudence qui caractérisait la conduite de ce jeune ambitieux lui conseilla d’instruire aussitôt Carlos Herrera de l’effet produit par le sourire que lui avait arraché le portrait d’Esther, tracé par le baron de Nucingen. L’amour du baron pour Esther, et l’idée qu’il avait eue de mettre la police à la recherche de son inconnue, étaient d’ailleurs des événements assez importants à communiquer à l’homme qui avait cherché sous la soutane l’asile que jadis les criminels trouvaient dans les églises. Et, de la rue Saint-Lazare, où demeurait en ce temps le banquier, à la rue Saint-Dominique, où se trouve l’hôtel de Grandlieu, le chemin de Lucien le menait devant son chez-soi du quai Malaquais. Lucien trouva l’abbé fumant son bréviaire, c’est-à-dire culottant une pipe avant de se coucher. Cet homme, plus étrange qu’étranger, avait fini par renoncer aux cigares espagnols, qu’il trouva trop doux.

--Ceci devient sérieux, répondit l’abbé quand Lucien lui eut tout raconté. Le baron, qui se sert de Louchard pour chercher la petite, aura bien l’esprit de mettre un recors à tes trousses, et tout serait connu. Je n’ai pas trop de la nuit et de la matinée pour préparer les cartes de la partie que je vais jouer contre ce baron, à qui je dois démontrer avant tout l’impuissance de la police. Quand notre loup-cervier aura perdu tout espoir de trouver sa brebis, je me charge de la lui vendre ce qu’elle vaut pour lui...

--Vendre Esther! s’écria Lucien dont le premier mouvement était toujours excellent.

--Tu oublies donc notre position? s’écria l’abbé.

Lucien baissa la tête.

--Plus d’argent, reprit le faux prêtre, et soixante mille francs de dettes à payer! Si tu veux épouser Clotilde de Grandlieu, tu dois acheter une terre d’un million pour assurer le douaire de ce laideron. Eh! bien, Esther est un gibier après lequel je vais faire courir ce loup-cervier de manière à le dégraisser d’un million. Ça me regarde...

--Esther ne voudra jamais.

--Ça me regarde.

--Elle en mourra.

--Ça regarde les Pompes Funèbres. D’ailleurs, après?... s’écria ce sauvage personnage en arrêtant les élégies de Lucien par la manière dont il se posa.--Combien y a-t-il de généraux morts à la fleur de l’âge pour l’empereur Napoléon? demanda-t-il à Lucien après un moment de silence. On trouve toujours des femmes! en 1821, pour toi, Coralie n’avait pas sa pareille; Esther ne s’en est pas moins rencontrée. Après cette fille viendra... sais-tu qui?... la femme inconnue! Voilà, de toutes les femmes, la plus belle, et tu la chercheras dans la capitale où le gendre du duc de Grandlieu sera ministre et représentera le roi de France... Et puis, dis donc, monsieur l’enfant, Esther en mourra-t-elle? Enfin, le mari de mademoiselle de Grandlieu peut-il conserver Esther? D’ailleurs, laisse-moi faire, tu n’as pas l’ennui de penser à tout: ça me regarde. Seulement tu te passeras d’Esther pour une semaine ou deux, et tu n’en iras pas moins rue Taitbout. Allons, va roucouler auprès de ta Grandlieu. Tu retrouveras Esther un peu triste, mais dis-lui d’obéir. Il s’agit de notre livrée de vertu, de nos casaques d’honnêteté, du paravent derrière lequel les grands cachent toutes leurs infamies... Il s’agit de mon beau moi, de toi qui ne dois jamais être soupçonné. Le hasard nous a mieux servis que ma pensée, qui, depuis deux mois, travaillait dans le vide.

En jetant ces terribles phrases une à une, comme des coups de pistolet, le faux abbé s’habillait et se disposait à sortir.

--Ta joie est visible, s’écria Lucien, tu n’as jamais aimé la pauvre Esther, et tu vois arriver avec délices le moment de t’en débarrasser...

--Tu ne t’es jamais lassé de l’aimer, n’est-ce pas?... Eh! bien, je ne me suis jamais lassé de l’exécrer. Mais n’ai-je pas agi toujours comme si j’étais attaché sincèrement à cette fille, moi qui, par Asie, tenais sa vie entre mes mains! Quelques mauvais champignons dans un ragoût, et tout eût été dit... Mademoiselle Esther vit, cependant!... elle est heureuse parce que tu l’aimes! Ne fais pas l’enfant. Voici quatre ans que nous attendons un hasard pour ou contre nous, eh! bien, il faut déployer plus que du talent pour éplucher le légume que nous jette aujourd’hui le sort: il y a dans ce coup de roulette du bon et du mauvais, comme dans tout. Sais-tu à quoi je pensais au moment où tu es entré?

--Non...

--A me rendre, ici comme à Barcelone, héritier d’une vieille dévote, à l’aide d’Asie...

--Un crime?

--Il ne me restait plus que cette ressource pour assurer ton bonheur. Les créanciers se remuent. Une fois poursuivi par des huissiers et chassé de l’hôtel de Grandlieu, que serais-tu devenu? L’échéance du diable serait arrivée.

Le faux prêtre peignit par un geste le suicide d’un homme qui se jette à l’eau, puis il arrêta sur Lucien un de ces regards fixes et pénétrants qui font entrer la volonté des gens forts dans l’âme des gens faibles. Ce regard fascinateur, qui eut pour effet de détendre toute résistance, annonçait entre Lucien et le faux abbé, non-seulement des secrets de vie et de mort, mais encore des sentiments aussi supérieurs aux sentiments ordinaires que cet homme l’était à la bassesse de sa position.

Contraint à vivre en dehors du monde où la loi lui interdisait à jamais de rentrer, épuisé par le vice et par de furieuses, par de terribles résistances, mais doué d’une force d’âme qui le rongeait, ce personnage ignoble et grand, obscur et célèbre, dévoré surtout d’une fièvre de vie, revivait dans le corps élégant de Lucien dont l’âme était devenue la sienne. Il se faisait représenter dans la vie sociale par ce poète, auquel il donnait sa consistance et sa volonté de fer. Pour lui, Lucien était plus qu’un fils, plus qu’une femme aimée, plus qu’une famille, plus que sa vie, il était sa vengeance; aussi, comme les âmes fortes tiennent plus à un sentiment qu’à l’existence, se l’était-il attaché par des liens indissolubles. Après avoir acheté la vie de Lucien au moment où ce poète au désespoir faisait un pas vers le suicide, il lui avait proposé l’un de ces pactes infernaux qui ne se voient que dans les romans, mais dont la possibilité terrible a souvent été démontrée aux Assises par de célèbres drames judiciaires. En prodiguant à Lucien toutes les joies de la vie parisienne, en lui prouvant qu’il pouvait se créer encore un bel avenir, il en avait fait sa chose. Aucun sacrifice ne coûtait d’ailleurs à cet homme étrange, dès qu’il s’agissait de son second lui-même. Au milieu de sa force, il était si faible contre les fantaisies de sa créature qu’il avait fini par lui confier ses secrets. Peut-être fut-ce un lien de plus entre eux que cette complicité purement morale? Depuis le jour où la Torpille fut enlevée, Lucien savait sur quelle horrible base reposait son bonheur. Cette soutane de prêtre espagnol cachait Jacques Collin, une des célébrités du bagne, et qui, dix ans auparavant, vivait sous le nom bourgeois de Vautrin dans la Maison Vauquer, où Rastignac et Bianchon se trouvèrent en pension. Jacques Collin, dit Trompe-la-mort, presqu’aussitôt évadé de Rochefort qu’il y fut réintégré, mit à profit l’exemple donné par le fameux comte de Sainte-Hélène; mais en modifiant tout ce que l’action hardie de Coignard eut de vicieux. Se substituer à un honnête homme et continuer la vie du forçat est une proposition dont les deux termes sont trop contradictoires pour qu’il ne s’en dégage pas un dénoûment funeste, à Paris surtout; car, en s’implantant dans une famille, un condamné décuple les dangers de cette substitution. Pour être à l’abri de toute recherche, ne faut-il pas d’ailleurs se mettre plus haut que ne sont situés les intérêts ordinaires de la vie? Un homme du monde est soumis à des hasards qui pèsent rarement sur les gens sans contact avec le monde. Aussi la soutane est-elle le plus sûr des déguisements, quand on peut le compléter par une vie exemplaire, solitaire et sans action.--Donc, je serai prêtre, se dit ce mort-civil qui voulait absolument revivre sous une forme sociale et satisfaire des passions aussi étranges que lui. La guerre civile que la constitution de 1812 alluma en Espagne, où s’était rendu cet homme d’énergie, lui fournit les moyens de tuer secrètement le véritable Carlos Herrera dans une embuscade. Bâtard d’un grand seigneur et abandonné depuis long-temps par son père, ignorant à quelle femme il devait le jour, ce prêtre était chargé d’une mission politique en France par le roi Ferdinand VII, à qui un évêque l’avait proposé. L’évêque, le seul homme qui s’intéressât à Carlos Herrera, mourut pendant le voyage que cet enfant perdu de l’Église faisait de Cadix à Madrid et de Madrid en France. Heureux d’avoir rencontré cette individualité si désirée, et dans les conditions où il la voulait, Jacques Collin se fit des blessures au dos pour effacer les fatales lettres, et changea son visage à l’aide de réactifs chimiques. En se métamorphosant ainsi devant le cadavre du prêtre avant de l’anéantir, il put se donner quelque ressemblance avec son Sosie. Pour achever cette transmutation presque aussi merveilleuse que celle dont il est question dans ce conte arabe où le derviche a conquis le pouvoir d’entrer, lui vieux, dans un jeune corps par des paroles magiques, le forçat, qui parlait espagnol, apprit autant de latin qu’un prêtre andalou devait en savoir.

Banquier du Bagne, Collin était riche des dépôts confiés à sa probité connue, et forcée d’ailleurs: entre de tels associés, une erreur se solde à coups de poignard. A ces fonds, il joignit l’argent donné par l’évêque à Carlos Herrera. Avant de quitter l’Espagne, il put s’emparer du trésor d’une dévote de Barcelone à laquelle il donna l’absolution, en lui promettant d’opérer la restitution des sommes provenues d’un assassinat commis par elle, et d’où provenait sa fortune. Devenu prêtre, chargé d’une mission secrète qui devait lui valoir les plus puissantes recommandations à Paris, Jacques Collin, résolu à ne rien faire pour compromettre le caractère dont il s’était revêtu, s’abandonnait aux chances de sa nouvelle existence, quand il rencontra Lucien sur la route d’Angoulême à Paris. Ce garçon parut au faux abbé devoir être un merveilleux instrument de pouvoir; il le sauva du suicide, en lui disant:--Donnez-vous à un homme de Dieu comme on se donne au diable, et vous aurez toutes les chances d’une nouvelle destinée. Vous vivrez comme en rêve, et le pire réveil sera la mort que vous vouliez vous donner... L’alliance de ces deux êtres, qui n’en devaient faire qu’un seul, reposa sur ce raisonnement plein de force, que l’abbé cimenta d’ailleurs par une complicité savamment amenée. Doué du génie de la corruption, il détruisit l’honnêteté de Lucien en le plongeant dans des nécessités cruelles et en l’en tirant par des consentements tacites à des actions mauvaises ou infâmes qui le laissaient toujours pur, loyal, noble aux yeux du monde. Lucien était la splendeur sociale à l’ombre de laquelle voulait vivre le faux abbé.

--Je suis l’auteur, tu seras le drame; si tu ne réussis pas, c’est moi qui serai sifflé, lui dit-il le jour où il lui avoua le sacrilége de son déguisement.

Le faux prêtre alla prudemment d’aveu en aveu, mesurant l’infamie des confidences à la force de ses progrès et aux besoins de Lucien. Aussi, Trompe-la-Mort ne livra-t-il son dernier secret qu’au moment où l’habitude des jouissances parisiennes, les succès, la vanité satisfaite lui avaient asservi le corps et l’âme de ce poète si faible. Là où jadis Rastignac tenté par ce démon avait résisté, Lucien succomba, mieux manœuvré, plus savamment compromis, vaincu surtout par le bonheur d’avoir conquis une éminente position. Le Mal, dont la configuration poétique s’appelle le Diable, usa envers cet homme à moitié femme de ses plus attachantes séductions, et lui demanda peu d’abord en lui donnant beaucoup. Le grand argument de l’abbé fut cet éternel secret promis par Tartufe à Elmire. Les preuves réitérées d’un dévouement absolu, semblable à celui de Séide pour Mahomet, achevèrent cette œuvre horrible de la conquête de Lucien par Jacques Collin.

En ce moment, non-seulement Esther et Lucien avaient dévoré tous les fonds confiés à la probité du banquier des bagnes, qui s’exposait pour eux à de terribles redditions de comptes, mais encore le dandy, le prêtre et la courtisane avaient des dettes. Au moment où Lucien allait réussir, le plus petit caillou sous le pied d’un de ces trois êtres pouvait donc faire crouler le fantastique édifice d’une fortune si audacieusement bâtie. Au bal de l’Opéra, Rastignac avait reconnu le Vautrin de la Maison Vauquer, mais il se savait mort en cas d’indiscrétion, et Lucien échangeait avec l’amant de madame de Nucingen des regards où la peur se cachait de part et d’autre sous des semblants d’amitié. Aussi, dans le moment du danger, Rastignac aurait-il évidemment fourni avec le plus grand plaisir la voiture qui eût mené Trompe-la-Mort à l’échafaud. Chacun doit maintenant deviner de quelle sombre joie le faux abbé fut saisi en apprenant l’amour du baron Nucingen, et en saisissant dans une seule pensée tout le parti qu’un homme de sa trempe devait tirer de la pauvre Esther.

--Va, dit-il à Lucien, le diable protége son aumônier.

--Tu fumes sur une poudrière.

--Incedo per ignes! répondit le faux prêtre en souriant, c’est mon métier.

La maison de Grandlieu s’est partagée en deux branches vers le milieu du dernier siècle: d’abord la maison ducale condamnée à finir, puisque le duc actuel n’a eu que des filles; puis les vicomtes de Grandlieu qui doivent hériter du titre et des armes de leur branche aînée. La branche ducale porte de gueules, à trois doullouères, ou haches d’armes d’or mises en fasce, avec le fameux CAVEO NON TIMEO! pour devise, qui est toute l’histoire de cette maison. L’écusson des vicomtes est écartelé de Navarreins qui est de gueules, à la fasce crénelée d’or, et timbré du casque de chevalier avec: GRANDS FAITS, GRAND LIEU! pour devise. La vicomtesse actuelle, veuve depuis 1813, a un fils et une fille. Quoique revenue quasi ruinée de l’émigration, elle a retrouvé, par suite du dévouement d’un avoué, de Derville, une fortune assez considérable. Rentrés en 1804, le duc et la duchesse de Grandlieu furent l’objet des coquetteries de l’empereur; aussi Napoléon, qui les eut à sa cour, rendit-il tout ce qui se trouvait à la maison de Grandlieu dans le Domaine, environ quarante mille livres de rentes. De tous les grands seigneurs du faubourg Saint-Germain qui se laissèrent séduire par Napoléon, le duc et la duchesse (une Adjuda de la branche aînée, alliée aux Bragance) furent les seuls qui ne renièrent pas l’empereur ni ses bienfaits. Louis XVIII eut égard à cette fidélité lorsque le faubourg Saint-Germain en fit un crime aux Grandlieu; mais peut-être, en ceci, Louis XVIII voulait-il uniquement taquiner MONSIEUR. On regardait comme probable le mariage du jeune vicomte de Grandlieu avec Marie-Athénaïs, la dernière fille du duc, alors âgée de neuf ans. Sabine, l’avant-dernière, épousa le baron du Guénic, après la Révolution de Juillet. Joséphine, la troisième, devint madame d’Adjuda-Pinto, quand le marquis perdit sa première femme, mademoiselle de Rochefide (aliàs Rochegude). L’aînée avait pris le voile en 1822. La seconde, mademoiselle Clotilde-Frédérique, en ce moment, à l’âge de vingt-sept ans, était profondément éprise de Lucien de Rubempré. Il ne faut pas demander si l’hôtel du duc de Grandlieu, l’un des plus beaux de la rue Saint-Dominique, exerçait mille prestiges sur l’esprit de Lucien; toutes les fois que la porte immense tournait sur ses gonds pour laisser entrer son cabriolet, il éprouvait cette satisfaction de vanité dont a parlé Mirabeau.

--Quoique mon père ait été simple pharmacien à l’Houmeau, j’entre pourtant là...

Telle était sa pensée. Aussi eût-il commis bien d’autres crimes que ceux de son alliance avec Jacques Collin pour conserver le droit de monter les quelques marches du perron, pour s’entendre annoncer:--Monsieur de Rubempré! dans le grand salon à la Louis XIV, fait du temps de Louis XIV sur le modèle de ceux de Versailles, où se trouvait cette société d’élite, la crème de Paris, nommée alors le petit château. La noble Portugaise, une des femmes qui aimait le moins à sortir de chez elle, était la plupart du temps entourée de ses voisins les Chaulieu, les Navarreins, les Lenoncourt. Souvent la jolie baronne de Macumer (née Chaulieu), la duchesse de Maufrigneuse, madame d’Espard, madame de Camps, mademoiselle des Touches, alliée aux Grandlieu qui sont de Bretagne, se trouvaient en visite, allant au bal ou revenant de l’Opéra. Le vicomte de Grandlieu, le duc de Rhétoré, le marquis de Chaulieu, qui devait être un jour duc de Lenoncourt-Chaulieu, sa femme Madeleine de Mortsauf, petite-fille du duc de Lenoncourt, le marquis d’Adjuda-Pinto, le prince de Blamont-Chauvry, le marquis de Beauséant, le vidame de Pamiers, les Vandenesse, le vieux prince de Cadignan et son fils le duc de Maufrigneuse, étaient les habitués de ce salon grandiose où l’on respirait l’air de la cour, où les manières, le ton, l’esprit s’harmoniaient à la noblesse des maîtres, dont la grande tenue aristocratique avait fini par faire oublier leur servage napoléonien. La vieille duchesse d’Uxelles, la mère de la duchesse de Maufrigneuse, était l’oracle de ce salon, où madame de Sérizy n’avait jamais pu se faire admettre, quoique née de Ronquerolles. Amené par madame de Maufrigneuse, qui avait fait agir sa mère, Lucien s’y maintenait, grâce à l’influence de la Grande-Aumônerie de France et à l’aide de l’archevêque de Paris. Il ne fut présenté toutefois qu’après avoir obtenu l’ordonnance qui lui rendit le nom et les armes de la maison de Rubempré. Le duc de Rhétoré, le chevalier d’Espard, quelques autres encore, jaloux de Lucien, indisposaient périodiquement contre lui le duc de Grandlieu en lui racontant des anecdotes prises aux antécédents de Lucien! mais la dévote duchesse, entourée déjà par les sommités de l’Église, et Clotilde de Grandlieu le soutinrent. Lucien expliqua d’ailleurs ces inimitiés par son aventure avec la cousine de madame d’Espard, madame de Bargeton, devenue comtesse Châtelet. Puis, en sentant la nécessité de se faire adopter par une famille si puissante, et poussé par son conseil intime à séduire Clotilde, Lucien eut le courage des parvenus: il vint là cinq jours sur les sept de la semaine, il avala gracieusement les couleuvres de l’envie, il soutint les regards impertinents, il répondit spirituellement aux railleries. Son assiduité, le charme de ses manières, sa complaisance finirent par neutraliser les scrupules et par amoindrir les obstacles. Reçu chez la duchesse de Maufrigneuse, chez madame de Sérizy, chez mademoiselle des Touches, Lucien, content d’être admis dans ces trois maisons, apprit de l’abbé à mettre la plus grande réserve dans ses relations.

--On ne peut pas se dévouer à plusieurs maisons à la fois, lui disait son conseiller intime. Qui va partout ne trouve d’intérêt vif nulle part. Les grands ne protégent que ceux qui rivalisent avec leurs meubles, ceux qu’ils voient tous les jours, et qui savent leur devenir quelque chose de nécessaire, comme le divan sur lequel on s’assied.

Habitué à regarder le salon des Grandlieu comme son champ de bataille, Lucien réservait son esprit, ses bons mots, les nouvelles et ses grâces de courtisan pour le temps qu’il y passait le soir. Insinuant, caressant, prévenu par Clotilde des écueils à éviter, il flattait les petites passions de monsieur de Grandlieu. Après avoir commencé par envier le bonheur de la duchesse de Maufrigneuse, Clotilde devint éperdument amoureuse de Lucien. En apercevant tous les avantages d’une pareille alliance, Lucien joua son rôle d’amoureux comme l’eût joué Armand, le dernier jeune premier de la Comédie-Française. Lucien allait à la messe à Saint-Thomas-d’Aquin tous les dimanches, il se donnait pour fervent catholique, il se livrait à des prédications monarchiques et religieuses qui faisaient merveilles. Il écrivait d’ailleurs dans les journaux dévoués à la Congrégation des articles excessivement remarquables, sans vouloir en recevoir aucun prix, sans y mettre d’autre signature qu’un L. Il fit des brochures politiques, demandées ou par le roi Charles X, ou par la Grande-Aumônerie, sans exiger la moindre récompense.

--Le roi, disait-il, a déjà tant fait pour moi, que je lui dois mon sang.

Aussi, depuis quelques jours, était-il question d’attacher Lucien au cabinet du premier ministre en qualité de secrétaire particulier; mais madame d’Espard mit tant de gens en campagne contre Lucien, que le maître Jacques de Charles X hésitait à prendre cette résolution. Non-seulement la position de Lucien n’était pas assez nette, et ces mots: De quoi vit-il? que chacun avait sur les lèvres à mesure qu’il s’élevait, demandaient une réponse; mais encore la curiosité bienveillante comme la curiosité malicieuse allaient d’investigations en investigations, et trouvaient plus d’un défaut à la cuirasse de cet ambitieux. Clotilde de Grandlieu servait à son père et à sa mère d’espion innocent. Quelques jours auparavant, elle avait pris Lucien pour causer dans l’embrasure d’une fenêtre, et l’instruire des objections de la famille.

--Ayez une terre d’un million, et vous aurez ma main, telle a été la réponse de ma mère, avait dit Clotilde.

--Ils te demanderont plus tard d’où provient ton argent, avait dit l’abbé à Lucien quand Lucien lui reporta ce prétendu dernier mot.

--Mon beau-frère doit avoir fait fortune, s’écria Lucien, nous aurons en lui un éditeur responsable.

--Il ne manque donc plus que le million, s’était écrié l’abbé, j’y songerai.

Pour bien expliquer la position de Lucien à l’hôtel de Grandlieu, jamais il n’y avait dîné. Ni Clotilde, ni la duchesse d’Uxelles, ni madame de Maufrigneuse, qui resta toujours excellente pour Lucien, ne purent obtenir du vieux duc cette faveur, tant le gentilhomme conservait de défiance sur celui qu’il appelait le sire de Rubempré. Cette nuance, aperçue par toute la société de ce salon, causait de vives blessures à l’amour-propre de Lucien, qui s’y sentait seulement toléré. Le monde a le droit d’être exigeant, il est si souvent trompé! Faire figure à Paris sans avoir une fortune connue, sans une industrie avouée, est une position que nul artifice ne peut rendre pendant long-temps soutenable. Aussi, Lucien, en s’élevant, donnait-il une force excessive à cette objection:--De quoi vit-il? Il avait été forcé de dire chez madame Sérizy, à laquelle il devait l’appui du Procureur-général Grandville et d’un ministre d’État, le comte Octave de Bauvan, président à une cour souveraine:--Je m’endette horriblement.

En entrant dans la cour de l’hôtel où se trouvait la légitimation de ses vanités, il se disait avec amertume, en pensant à la délibération de Trompe-la-Mort:--J’entends tout craquer sous mes pieds!

Il aimait Esther, et il voulait mademoiselle de Grandlieu pour femme! Étrange situation! Il fallait vendre l’une pour avoir l’autre. Un seul homme pouvait faire ce trafic sans que l’honneur de Lucien en souffrît, cet homme était Jacques Collin: ne devaient-ils pas être aussi discrets l’un que l’autre, l’un envers l’autre? On n’a pas dans la vie deux pactes de ce genre où chacun est tour à tour dominateur et dominé. Lucien chassa les nuages qui obscurcissaient son front, il entra gai, radieux dans les salons de l’hôtel de Grandlieu. En ce moment, les fenêtres étaient ouvertes, les senteurs du jardin parfumaient le salon, la jardinière qui en occupait le milieu offrait aux regards sa pyramide de fleurs. La duchesse, assise dans un coin, sur un sofa, causait avec la duchesse de Chaulieu. Plusieurs femmes composaient un groupe remarquable par diverses attitudes empreintes des différentes expressions que chacune d’elles donnait à une douleur jouée. Dans le monde, personne ne s’intéresse à un malheur ni à une souffrance, tout y est parole. Les hommes se promenaient dans le salon, ou dans le jardin. Clotilde et Joséphine s’occupaient autour de la table à thé. Le vidame de Pamiers, le duc de Grandlieu, le marquis d’Adjuda-Pinto, le duc de Maufrigneuse, faisaient leur wisk (sic) dans un coin.

Quand Lucien fut annoncé, il traversa le salon et alla saluer la duchesse, à laquelle il demanda raison de l’affliction peinte sur son visage.

--Madame de Chaulieu vient de recevoir une affreuse nouvelle: son gendre, le baron de Macumer, l’ex-duc de Soria, vient de mourir. Le jeune duc de Soria et sa femme, qui étaient allés à Chantepleurs y soigner leur frère, ont écrit ce triste événement. Louise est dans un état navrant.

--Une femme n’est pas deux fois aimée dans sa vie comme Louise l’était par son mari, dit Madeleine de Mortsauf.

--Ce sera une riche veuve, reprit la vieille duchesse d’Uxelles en regardant Lucien dont le visage garda son impassibilité.

--Pauvre Louise, fit madame d’Espard, je la comprends et je la plains.

La marquise d’Espard eut l’air songeur d’une femme pleine d’âme et de cœur. Quoique Sabine de Grandlieu n’eût que dix ans, elle leva sur sa mère un œil intelligent dont le regard presque moqueur fut réprimé par un coup d’œil de sa mère. C’est ce qui s’appelle bien élever ses enfants.

--Si ma fille résiste à ce coup-là, dit madame de Chaulieu de l’air le plus maternel, son avenir m’inquiétera. Louise est très-romanesque.

--Je ne sais pas, dit la vieille duchesse d’Uxelles, de qui nos filles ont pris ce caractère-là?...

--Il est difficile, dit un vieux cardinal, de concilier aujourd’hui le cœur et les convenances.

Lucien, qui n’avait pas un mot à dire, alla vers la table à thé, faire ses compliments à mesdemoiselles de Grandlieu. Quand le poète fut à quelques pas du groupe de femmes, la marquise d’Espard se pencha pour pouvoir parler à l’oreille de la duchesse de Grandlieu.

--Vous croyez donc que ce garçon-là aime beaucoup votre chère Clotilde? lui dit-elle.

La perfidie de cette interrogation ne peut être comprise qu’après l’esquisse de Clotilde. Cette jeune personne, de vingt-sept ans était alors debout. Cette attitude permettait au regard moqueur de la marquise d’Espard d’embrasser la taille sèche et mince de Clotilde qui ressemblait parfaitement à une asperge. Le corsage de la pauvre fille était si plat qu’il n’admettait pas les ressources coloniales de ce que les modistes appellent des fichus menteurs. Aussi Clotilde, qui se savait de suffisants avantages dans son nom, loin de prendre la peine de déguiser ce défaut, le faisait-elle héroïquement ressortir. En se serrant dans ses robes, elle obtenait l’effet du dessin roide et net que les sculpteurs du Moyen-Age ont cherché dans leurs statuettes dont le profil tranche sur le fond des niches où ils les ont mises dans les cathédrales. Clotilde avait cinq pieds quatre pouces. S’il est permis de se servir d’une expression familière qui, du moins, a le mérite de bien se faire comprendre, elle était tout jambes. Ce défaut de proportion donnait à son buste quelque chose de difforme. Brune de teint, les cheveux noirs et durs, les sourcils très-fournis, les yeux ardents et encadrés dans des orbites déjà charbonnées, la figure arquée comme un premier quartier de lune et dominée par un front proéminent, elle offrait la caricature de sa mère, l’une des plus belles femmes du Portugal. La nature se plaît à ces jeux-là. On voit souvent, dans les familles, une sœur d’une beauté surprenante et dont les traits offrent, chez le frère, une laideur achevée, quoique tous deux se ressemblent, Clotilde avait sur sa bouche, excessivement rentrée, une expression de dédain stéréotypée. Aussi ses lèvres dénonçaient-elles plus que tout autre trait de son visage les secrets mouvements de son cœur, car l’affection leur imprimait une expression charmante, et d’autant plus remarquable que ses joues trop brunes pour rougir, que ses yeux noirs toujours durs ne disaient jamais rien. Malgré tant de désavantages, malgré sa prestance de planche, elle tenait de son éducation et de sa race un air de grandeur, une contenance fière, enfin tout ce qu’on a nommé si justement le je ne sais quoi, peut-être dû à la franchise de son costume, et qui signalait en elle une fille de bonne maison. Elle tirait parti de ses cheveux, dont la force, le nombre et la longueur pouvaient passer pour une beauté. Sa voix, qu’elle avait cultivée, jetait des charmes. Elle chantait à ravir. Clotilde était bien la jeune personne dont on dit: Elle a de beaux yeux, ou--Elle a un charmant caractère! A quelqu’un qui lui disait à l’anglaise: Votre Grâce, elle répondit: Appelez-moi Votre Minceur.

--Pourquoi n’aimerait-on pas ma pauvre Clotilde? répondit la duchesse à la marquise. Savez-vous ce qu’elle me disait hier? «Si je suis aimée par ambition, je me charge de me faire aimer pour moi-même!» Elle est spirituelle et ambitieuse, il y a des hommes à qui ces deux qualités plaisent. Quant à lui, ma chère, il est beau comme un rêve; et s’il peut racheter la terre de Rubempré, le roi lui rendra, par égard pour nous, le titre de marquis... Après tout, sa mère est la dernière Rubempré...

--Pauvre garçon, où prendra-t-il un million? dit la marquise.

--Ceci n’est pas notre affaire, reprit la duchesse; mais, à coup sûr, il est incapable de le voler... Et, d’ailleurs, nous ne donnerions pas Clotilde à un intrigant ni à un malhonnête homme, fût-il beau, fût-il poète et jeune comme monsieur de Rubempré.

--Vous venez tard, dit Clotilde en souriant avec une grâce infinie à Lucien.

--Oui, j’ai dîné en ville.

--Vous allez beaucoup dans le monde depuis quelques jours, dit-elle en cachant sa jalousie et ses inquiétudes sous un sourire.

--Dans le monde?... reprit Lucien, non, j’ai seulement, par le plus grand des hasards, dîné toute la semaine chez des banquiers, aujourd’hui chez Nucingen, hier chez du Tillet, et avant-hier chez les Keller...

On voit que Lucien avait bien su prendre le ton de spirituelle impertinence des grands seigneurs.

--Vous avez bien des ennemis, lui dit Clotilde en lui présentant une tasse de thé. On est venu dire à mon père que vous jouissiez de soixante mille francs de dettes, que d’ici à quelque temps vous auriez Sainte-Pélagie pour château de plaisance. Et si vous saviez ce que toutes ces calomnies me valent... Tout cela tombe sur moi. Je ne vous parle pas de ce que je souffre (mon père a des regards qui me crucifient), mais de ce que vous devez souffrir, si cela se trouvait, le moins du monde, vrai...

--Ne vous préoccupez point de ces niaiseries, aimez-moi comme je vous aime, et faites-moi crédit de quelques mois, répondit Lucien en replaçant sa tasse vide sur le plateau d’argent ciselé.

--Ne vous montrez pas à mon père, il vous dirait quelque impertinence; et comme vous ne le souffririez pas, nous serions perdus... Cette méchante marquise d’Espard lui a dit que votre mère avait gardé les femmes en couche, et que votre sœur était repasseuse...

--Nous avons été dans la plus profonde misère, répondit Lucien à qui des larmes vinrent aux yeux. Ceci n’est pas de la calomnie, mais de la bonne médisance. Aujourd’hui ma sœur est plus que millionnaire, et ma mère est morte depuis deux ans... On avait réservé ces renseignements pour le moment où je serais sur le point de réussir ici...

--Mais qu’avez-vous fait à madame d’Espard?

--J’ai eu l’imprudence de raconter plaisamment, chez madame de Sérizy, devant monsieur de Grandville, l’histoire du procès qu’elle faisait à son mari pour en obtenir l’interdiction et qui m’avait été confié par Bianchon. L’opinion de monsieur de Grandville a fait changer celle du Garde-des-Sceaux. L’un et l’autre, ils ont reculé devant la Gazette des Tribunaux, devant le scandale, et la marquise a eu sur les doigts dans les motifs du jugement qui a mis fin à cette horrible affaire. Si monsieur de Sérizy a commis une indiscrétion qui m’a fait de la marquise une ennemie mortelle, j’y ai gagné sa protection, celle du Procureur-général et du comte Octave de Bauvan à qui madame de Sérizy a dit le péril où ils m’avaient mis en laissant apercevoir la source d’où venaient leurs renseignements. Monsieur le marquis d’Espard a eu la maladresse de me faire une visite en me regardant comme la cause du gain de cet infâme procès.

--Je vais nous délivrer de madame d’Espard, dit Clotilde.

--Eh! comment? s’écria Lucien.

--Ma mère invitera les petits d’Espard qui sont charmants et déjà bien grands. Le père et ses deux fils chanteront ici vos louanges, nous sommes bien sûrs de ne jamais voir leur mère...

--Oh! Clotilde, vous êtes adorable, et si je ne vous aimais pas pour vous-même, je vous aimerais pour votre esprit.

--Ce n’est pas de l’esprit, dit-elle en mettant tout son amour sur ses lèvres. Adieu. Soyez quelques jours sans venir. Quand vous me verrez à Saint-Thomas-d’Aquin avec une écharpe rose, mon père aura changé d’humeur.

Cette jeune personne avait évidemment plus de vingt-sept ans.

Lucien prit un fiacre à la rue de la Planche, le quitta sur les boulevards, en prit un autre à la Madeleine et lui recommanda de demander la porte rue Taitbout. A onze heures, en entrant chez Esther, il la trouva tout en pleurs, mais mise comme elle se mettait pour lui faire fête! Elle attendait son Lucien couchée sur un divan de satin blanc broché de fleurs jaunes, vêtue d’un délicieux peignoir en mousseline des Indes, à nœuds de rubans couleur cerise, sans corset, les cheveux simplement attachés sur sa tête, les pieds dans de jolies pantoufles de velours doublées de satin cerise, toutes les bougies allumées et le houka prêt; mais elle n’avait pas fumé le sien, qui restait sans feu devant elle, comme un indice de sa situation. En entendant ouvrir les portes, elle essuya ses larmes, bondit comme une gazelle et enveloppa Lucien de ses bras comme un tissu qui, saisi par le vent, s’entortillerait à un arbre.

--Séparés, dit-elle, est-il vrai?...

--Bah! pour quelques jours, répondit Lucien.

Esther lâcha Lucien et retomba sur le divan comme morte. En ces situations, la plupart des femmes babillent comme des perroquets! Ah! elles vous aiment!... Après cinq ans, elles sont au lendemain de leur premier jour de bonheur, elles ne peuvent pas vous quitter, elles sont sublimes d’indignation, de désespoir, d’amour, de colère, de regrets, de terreur, de chagrin, de pressentiments! Enfin, elles sont belles comme une scène de Shakspeare. Mais, sachez-le bien! ces femmes-là n’aiment pas. Quand elles sont tout ce qu’elles disent être, quand enfin elles aiment véritablement, elles font comme fit Esther, comme font les enfants, comme fait le véritable amour: Esther ne disait pas une parole, elle gisait la face dans les coussins, et pleurait à chaudes larmes. Lucien, lui, s’efforçait de soulever Esther et lui parlait.

--Mais, enfant, nous ne sommes pas séparés... Comment, après bientôt quatre ans de bonheur, voilà ta manière de prendre une absence! Eh! qu’ai-je donc fait à toutes ces filles-là?... se dit-il en se souvenant d’avoir été aimé ainsi par Coralie.

--Ah! monsieur, vous êtes bien beau, dit Europe.

Les sens ont leur beau idéal. Quand à ce beau si séduisant se joignent la douceur de caractère, la poésie qui distinguaient Lucien, on peut concevoir la folle passion de ces créatures éminemment sensibles aux dons naturels extérieurs, et si naïves dans leur admiration. Esther sanglotait doucement, et restait dans une pose où se trahissait une extrême douleur.

--Mais, petite bête, dit Lucien, ne t’a-t-on pas dit qu’il s’agissait de ma vie!...

A ce mot dit exprès par Lucien, Esther se dressa comme une bête fauve, ses cheveux dénoués entourèrent sa sublime figure comme d’un feuillage. Elle regarda Lucien d’un œil fixe.

--De ta vie!... s’écria-t-elle en levant les bras et les laissant retomber par un geste qui n’appartient qu’aux filles en danger. Mais c’est vrai, le mot de ce sauvage parle de choses graves.

Elle tira de sa ceinture un méchant papier, mais elle vit Europe, et lui dit:--Laisse-nous, ma fille.

Quand Europe eut fermé la porte:--Tiens, voici ce qu’il m’écrit, reprit-elle en tendant à Lucien une lettre que l’abbé venait d’envoyer et que Lucien lut à haute voix.

«Vous partirez demain à cinq heures du matin, on vous conduira chez un Garde au fond de la forêt de Saint-Germain, vous y occuperez une chambre au premier étage. Ne sortez pas de cette chambre jusqu’à ce que je le permette, vous n’y manquerez de rien. Le Garde et sa femme sont sûrs. N’écrivez pas à Lucien. Ne vous mettez pas à la fenêtre pendant le jour; mais vous pouvez vous promener pendant la nuit sous la conduite du Garde, si vous avez envie de marcher. Tenez les stores baissés pendant la route: il s’agit de la vie de Lucien.

» Lucien viendra ce soir vous dire adieu, brûlez ceci devant lui...»

Lucien brûla sur-le-champ ce billet à la flamme d’une bougie.

--Écoute, mon Lucien, dit Esther après avoir entendu la lecture de ce billet comme un criminel écoute celle de son arrêt de mort, je ne te dirai pas que je t’aime, ce serait une bêtise.... Voici cinq ans bientôt qu’il me semble aussi naturel de t’aimer que de respirer, de vivre.... Le premier jour où mon bonheur a commencé sous la protection de cet être inexplicable, qui m’a mise ici comme on met une petite bête curieuse dans une cage, j’ai su que tu devais te marier. Le mariage est un élément nécessaire de ta destinée, et Dieu me garde d’arrêter les développements de ta fortune. Ce mariage est ma mort. Mais je ne t’ennuierai point; je ne ferai pas comme les grisettes qui se tuent à l’aide d’un réchaud de charbon, j’en ai eu assez d’une fois; et, deux fois, ça écœure, comme dit Mariette. Non: je m’en irai bien loin, hors de France. Asie a des secrets de son pays, elle m’a promis de m’apprendre à mourir tranquillement. On se pique, paf! tout est fini. Je ne demande qu’une seule chose, mon ange adoré, c’est de ne pas être trompée. J’ai mon compte de la vie: j’ai eu, depuis le jour où je t’ai vu, en 1824, jusqu’aujourd’hui, plus de bonheur qu’il n’en tient dans dix existences de femmes heureuses. Ainsi, prends-moi pour ce que je suis: une femme aussi forte que faible. Dis-moi: «Je me marie.» Je ne te demande plus qu’un adieu bien tendre, et tu n’entendras plus jamais parler de moi.

Il y eut un moment de silence après cette déclaration, dont la sincérité ne peut se comparer qu’à la naïveté des gestes et de l’accent.

--S’agit-il de ton mariage? dit-elle en plongeant un de ces regards fascinateurs et brillants comme la lame d’un poignard dans les yeux bleus de Lucien.

--Voici dix-huit mois que nous travaillons à mon mariage, et il n’est pas encore conclu, répondit Lucien, je ne sais pas quand il pourra se conclure; mais il ne s’agit pas de cela, ma chère petite... il s’agit de l’abbé, de moi, de toi.... nous sommes sérieusement menacés... Nucingen t’a vue...

--Oui, dit-elle, à Vincennes, il m’a donc reconnue?...

--Non, répondit Lucien, mais il est amoureux de toi à en perdre sa caisse. Après dîner, quand il t’a dépeinte en parlant de votre rencontre, j’ai laissé échapper un sourire involontaire, imprudent, car je suis au milieu du monde comme le sauvage au milieu des piéges d’une tribu ennemie. L’abbé, qui m’évite la peine de penser, trouve cette situation dangereuse, il se charge de rouer Nucingen si Nucingen s’avise de nous espionner, et le baron en est bien capable; il m’a parlé de l’impuissance de la police. Tu as allumé un incendie dans une vieille cheminée pleine de suie...

--Et que veut faire l’abbé? dit Esther tout doucement.

--Je n’en sais rien, il m’a dit de dormir sur mes deux oreilles, répondit Lucien sans oser regarder Esther.

--S’il en est ainsi, j’obéis avec cette soumission canine dont je fais profession, dit Esther qui passa son bras à celui de Lucien et l’emmena dans sa chambre en lui disant:--As-tu bien dîné, mon Lulu, chez cet infâme Nucingen?

--La cuisine d’Asie empêche de trouver un dîner bon, quelque célèbre que soit le chef de la maison où l’on dîne; mais Carême avait fait le dîner comme tous les dimanches.

Lucien comparait involontairement Esther à Clotilde. La maîtresse était si belle, si constamment charmante qu’elle n’avait pas encore laissé approcher le monstre qui dévore les plus robustes amours: la satiété!

--Quel dommage, se dit-il, de trouver sa femme en deux volumes! d’un côté, la poésie, la volupté, l’amour, le dévouement, la beauté, la gentillesse.....

Esther furetait comme furètent les femmes avant de se coucher, elle allait et revenait, elle papillonnait en chantant. Vous eussiez dit d’un colibri.

--... De l’autre, la noblesse du nom, la race, les honneurs, le rang, la science du monde!... Et aucun moyen de les réunir en une seule personne! s’écria Lucien.

Le lendemain, à sept heures du matin, en s’éveillant dans cette charmante chambre rose et blanche, le poète se trouva seul. Quand il eut sonné, la fantastique Europe accourut.

--Que veut monsieur?

--Esther!

--Madame est partie à quatre heures trois quarts. D’après les ordres de monsieur l’abbé, j’ai reçu franc de port un nouveau visage.

--Une femme?...

--Non, monsieur, une Anglaise... une de ces femmes qui vont en journée la nuit, et nous avons ordre de la traiter comme si c’était madame: qu’est-ce que monsieur veut en faire?... Pauvre Madame, elle s’est mise à pleurer quand elle est montée en voiture... «Enfin, il le faut!... s’est-elle écriée. J’ai quitté ce pauvre chat pendant qu’il dormait, m’a-t-elle dit en essuyant ses larmes; Europe, s’il m’avait regardée ou s’il avait prononcé mon nom, je serais restée, quitte à mourir avec lui...» Tenez, monsieur, j’aime tant madame, que je ne lui ai pas montré sa remplaçante, il y a bien des femmes de chambre qui lui en auraient donné le crève-cœur.

--L’inconnue est donc là?...

--Mais, monsieur, elle était dans la voiture qui a emmené madame, et je l’ai cachée dans ma chambre.

--Est-elle bien?

--Aussi bien que peut l’être une femme d’occasion, fit Europe, mais elle n’aura pas de peine à jouer son rôle, si monsieur y met du sien.

Après ce sarcasme, Europe alla chercher la fausse Esther.

La veille, avant de se coucher, le tout-puissant banquier avait donné ses ordres à son valet de chambre qui, dès sept heures, introduisait le fameux Louchard, le plus habile des Gardes du Commerce dans un petit salon où vint le baron en robe de chambre et en pantoufles...

--Fus fus êdes mogué te moi! dit-il en réponse aux salutations du Garde.

--Ça ne pouvait pas être autrement, monsieur le baron. Je tiens à ma Charge, et j’ai eu l’honneur de vous dire que je ne pouvais pas me mêler d’une affaire étrangère à mes fonctions. Que vous ai-je promis? de vous mettre en relation avec celui de nos agents qui m’a paru le plus capable de vous servir. Mais monsieur le baron connaît les démarcations qui existent entre les gens de différents métiers... Quand on bâtit une maison, on ne fait pas faire à un menuisier ce qui regarde le serrurier. Eh! bien, il y a deux polices: la Police Politique, la Police Judiciaire. Jamais les agents de la Police Judiciaire ne se mêlent de Police Politique, et vice versa. Si vous vous adressiez au chef de la Police Politique, il lui faudrait une autorisation du ministre pour s’occuper de votre affaire, et vous n’oseriez pas l’expliquer au Directeur-général de la police du Royaume. Un agent qui ferait de la police pour son compte perdrait sa place. Or, la Police Judiciaire est tout aussi circonspecte que la Police Politique. Ainsi personne, au Ministère de l’Intérieur ou à la Préfecture, ne marche que dans l’intérêt de l’État ou dans l’intérêt de la Justice. S’agit-il d’un complot ou d’un crime, eh! mon Dieu, les chefs vont être à vos ordres; mais comprenez donc, monsieur le baron, qu’ils ont d’autres chats à fouetter que de s’occuper des cinquante mille amourettes de Paris. Quant à nous autres, nous ne devons nous mêler que de l’arrestation des débiteurs; et, dès qu’il s’agit d’autre chose, nous nous exposons énormément dans le cas où nous troublerions la tranquillité de qui que ce soit. Je vous ai envoyé un de mes gens, mais en vous disant que je n’en répondais pas; vous lui avez dit de vous trouver une femme dans Paris, Contenson vous a carotté un billet de mille, sans seulement se déranger. Autant valait chercher une aiguille dans la rivière que de chercher dans Paris une femme soupçonnée d’aller au bois de Vincennes, et dont le signalement ressemblait à celui de toutes les jolies femmes de Paris.

--Gondanzon (Contenson), dit le baron, ne bouffait-ile bas me tire la féridé, au lier te me garodder ein pilet te mile vrancs?

--Écoutez, monsieur le baron, dit Louchard, voulez-vous me donner mille écus, je vais vous donner... vous vendre un conseil.

--Faud-il mile égus le gonzeil? demanda Nucingen.

--Je ne me laisse pas attraper, monsieur le baron, répondit Louchard. Vous êtes amoureux, vous voulez découvrir l’objet de votre passion, vous en séchez comme une laitue sans eau. Il est venu chez vous hier, m’a dit votre valet de chambre, deux médecins qui vous trouvent en danger; moi seul puis vous mettre entre les mains d’un homme habile... Eh! que diable! si votre vie ne valait pas mille écus...

--Tiddes-moi le nom de cedde ôme hapile, et gondez sir ma chénérosité!

Louchard prit son chapeau, salua, s’en alla.

--Tiaple t’homme! s’écria Nucingen, fennez?... dennez...

--Prenez garde, dit Louchard avant de prendre l’argent, que je vous vends purement et simplement un renseignement. Je vous donnerai le nom, l’adresse du seul homme capable de vous servir, mais c’est un maître...

--Fa de vaire viche! s’écria Nucingen, il n’y a que le nom te Rothschild qui faille mile égus, ed encore quant ille ette zigné au pas t’ein pilet...--Ch’ovre mile vrancs?

Louchard, petit finaud qui n’avait pu traiter d’aucune charge d’avoué, de notaire, d’huissier, ni d’agréé, guigna le baron d’une manière significative.

--Pour vous, c’est mille écus ou rien, vous les reprendrez en quelques secondes à la Bourse, lui dit-il.

--Ch’ovre mile vrans!... répéta le baron.

--Vous marchanderiez une mine d’or! dit Louchard en saluant et se retirant.

--Ch’aurai l’attresse pir ein pilet te sainte sant vrancs, s’écria le baron qui dit à son valet de chambre de lui envoyer son secrétaire.

Turcaret n’existe plus. Aujourd’hui le plus grand comme le plus petit banquier déploie son astuce dans les moindres choses: il marchande les arts, la bienfaisance, l’amour, il marchanderait au pape une absolution. Ainsi, en écoutant parler Louchard, Nucingen avait rapidement pensé que Contenson, étant le bras droit du Garde du Commerce, devait savoir l’adresse de ce Maître en espionnage. Contenson lâcherait pour cinq cents francs ce que Louchard voulait vendre mille écus. Cette rapide combinaison prouve énergiquement que si le cœur de cet homme était envahi par l’amour, la tête restait encore celle d’un Loup-cervier.

--Hâlez, fis même, mennesier, dit le baron à son secrétaire, ghez Gondanzon, l’esbion te Lichard le Carte ti Gommerce, maisse hâlez an gaprioledde, pien fidde, et hamnez-leu eingondinend. Chattends!... Vus basserez bar la borde ti chartin.--Foissi la glef,--gar il edde idile que berzonne ne foye cet homme-là ghez moi. Fous l’indrotuirez tans la bedite paffillon ti chartin. Dâgez te vaire ma gommission afec indellichance.

On vint parler d’affaires à Nucingen; mais il attendait Contenson, il rêvait d’Esther, il se disait qu’avant peu de temps il reverrait la femme à laquelle il avait dû des émotions inespérées. Et il renvoya tout le monde avec des paroles vagues, avec des promesses à double sens. Contenson lui paraissait l’être le plus important de Paris, il regardait à tout moment dans son jardin. Enfin, après avoir donné l’ordre de fermer sa porte, il se fit servir son déjeuner dans le pavillon qui se trouvait à l’un des angles de son jardin. Dans les bureaux, la conduite, les hésitations du plus madré, du plus clairvoyant, du plus politique des banquiers de Paris, paraissaient inexplicables.

--Qu’a donc le patron? disait un Agent-de-change à l’un des premiers commis.

--On ne sait pas, il paraît que sa santé donne des inquiétudes; hier, madame la baronne a réuni les docteurs Desplein et Bianchon...

Un jour, des étrangers voulurent voir Newton dans un moment où il était occupé à médicamenter un de ses chiens nommé Beauty, qui lui perdit, comme on sait, un immense travail, et à laquelle (Beauty était une chienne) il ne dit pas autre chose que:--Ah! Beauty, tu ne sais pas ce que tu viens de détruire... Les étrangers s’en allèrent en respectant les travaux du grand homme. Dans toutes les existences grandioses, on trouve une petite chienne Beauty. Quand le maréchal de Richelieu vint saluer Louis XV, après la prise de Mahon, un des plus grands faits d’arme du dix-huitième siècle, le roi lui dit:--«Vous savez la grande nouvelle?... ce pauvre Lansmatt est mort!» Lansmatt était un concierge au fait des intrigues du roi. Jamais les banquiers de Paris ne surent les obligations qu’ils avaient à Contenson. Cet espion fut cause que Nucingen laissa conclure une affaire immense où sa part était faite et qu’il leur abandonna. Tous les jours le Loup-cervier pouvait viser une fortune avec l’artillerie de la Spéculation, tandis que l’Homme était aux ordres du Bonheur!

Le célèbre banquier prenait du thé, grignotait quelques tartines de beurre en homme dont les dents n’étaient plus aiguisées par l’appétit depuis long-temps, quand il entendit une voiture arrêtant à la petite porte de son jardin. Bientôt le secrétaire de Nucingen lui présenta Contenson, qu’il n’avait pu trouver que dans un café près de Sainte-Pélagie, où l’agent déjeunait du pour-boire donné par un débiteur incarcéré avec certains égards qui se paient. Contenson, voyez-vous, était tout un poème, un poème parisien. A son aspect, vous eussiez deviné de prime abord que le Figaro de Beaumarchais, le Mascarille de Molière, les Frontin de Marivaux et les Lafleur de Dancourt, ces grandes expressions de l’audace dans la friponnerie, de la ruse aux abois, du stratagème renaissant de ses ficelles coupées, sont quelque chose de médiocre en comparaison de ce colosse d’esprit et de misère. Quand, à Paris, vous rencontrez un type, ce n’est plus un homme, c’est un spectacle! ce n’est plus un moment de la vie, mais une existence, plusieurs existences! Cuisez trois fois dans un four un buste de plâtre, vous obtenez une espèce d’apparence bâtarde de bronze florentin; eh! bien, les éclairs de malheurs innombrables, les nécessités de positions terribles avaient bronzé la tête de Contenson comme si la lueur d’un four eût, par trois fois, déteint sur son visage. Les rides très-pressées ne pouvaient plus se déplisser, elles formaient des plis éternels, blancs au fond. Cette figure jaune était tout rides. Le crâne, semblable à celui de Voltaire, avait l’insensibilité d’une tête de mort, et, sans quelques cheveux à l’arrière, on eût douté qu’il fût celui d’un homme vivant. Sous un front immobile, s’agitaient sans rien exprimer, des yeux de Chinois exposés sous verre à la porte d’un magasin de thé, des yeux factices qui jouent la vie, et dont l’expression ne change jamais. Le nez, camus comme celui de la mort, narguait le Destin, et la bouche, serrée comme celle d’un avare, était toujours ouverte et néanmoins discrète comme le rictus d’une boîte à lettres. Calme comme un sauvage, les mains hâlées, Contenson, petit homme sec et maigre, avait cette attitude diogénique pleine d’insouciance qui ne peut jamais se plier aux formes du respect. Et quels commentaires de sa vie et de ses mœurs n’étaient pas écrits dans son costume, pour ceux qui savent déchiffrer un costume?... Quel pantalon surtout!... un pantalon de recors, noir et luisant comme l’étoffe dite voile avec laquelle on fait les robes d’avocats! un gilet acheté au Temple, mais à châle et brodé!... un habit d’un noir rouge!... Et tout cela brossé, quasi propre, orné d’une montre attachée par une chaîne en chrysocale. Contenson laissait voir une chemise de percale jaune, plissée, sur laquelle brillait un faux diamant en épingle! Le col de velours ressemblait à un carcan, sur lequel débordaient les plis rouges d’une chair de caraïbe. Le chapeau de soie était luisant comme du satin, mais la coiffe eût rendu de quoi faire deux lampions si quelque épicier l’eût acheté pour le faire bouillir. Ce n’est rien que d’énumérer ces accessoires, il faudrait pouvoir peindre l’excessive prétention que Contenson savait leur imprimer. Il y avait je ne sais quoi de coquet dans le col de l’habit, dans le cirage tout frais des bottes à semelles entrebâillées, qu’aucune expression française ne peut rendre. Enfin, pour faire entrevoir ce mélange de tons si divers, un homme d’esprit aurait compris, à l’aspect de Contenson, que, si au lieu d’être mouchard il eût été voleur, toutes ces guenilles, au lieu d’attirer le sourire sur les lèvres, eussent fait frissonner d’horreur. Sur le costume, un observateur se fût dit:--Voilà un homme infâme, il boit, il joue, il a des vices, mais il ne se soûle pas, mais il ne triche pas, ce n’est ni un voleur, ni un assassin. Et Contenson était vraiment indéfinissable jusqu’à ce que le mot espion fût venu dans la pensée. Cet homme avait fait autant de métiers inconnus qu’il y en a de connus. Le fin sourire de ses lèvres pâles, le clignement de ses yeux verdâtres, la petite grimace de son nez camus, disaient qu’il ne manquait pas d’esprit. Il avait un visage de fer-blanc, et l’âme devait être comme le visage. Aussi ses mouvements de physionomie étaient-ils des grimaces arrachées par la politesse, plutôt que l’expression de ses mouvements intérieurs. Il eût effrayé, s’il n’eût pas fait tant rire. Contenson, un des plus curieux produits de l’écume qui surnage aux bouillonnements de la cuve parisienne, où tout est en fermentation, se piquait surtout d’être philosophe. Il disait sans amertume:--J’ai de grands talents, mais on les a pour rien, c’est comme si j’étais un crétin! Et il se condamnait au lieu d’accuser les hommes. Trouvez beaucoup d’espions qui n’aient pas plus de fiel que n’en avait Contenson?--Les circonstances sont contre nous, répétait-il à ses chefs, nous pouvions être du cristal, nous restons grains de sable, voilà tout. Son cynisme en fait de costume avait un sens: il tenait aussi peu à son habillement de ville que les acteurs tiennent au leur; il excellait à se déguiser, à se grimer; il eût donné des leçons à Fréderick Lemaître, car il pouvait se faire dandy quand il le fallait. Il manifestait une profonde antipathie pour la Police Judiciaire, car il avait appartenu sous l’Empire à la police de Fouché, qu’il regardait comme un grand homme. Depuis la suppression du Ministère de la Police, il avait pris pour pis-aller la partie des arrestations commerciales; mais ses capacités connues, sa finesse en faisaient un instrument précieux, et les chefs inconnus de la Police Politique avaient maintenu son nom sur leurs listes. Contenson, de même que ses camarades, n’était qu’un des comparses du drame dont les premiers rôles appartenaient à leurs chefs, quand il s’agissait d’un travail politique.

--Hâlés fis-en, dit Nucingen en renvoyant son secrétaire par un geste.

--Pourquoi cet homme est-il dans un hôtel et moi dans un garni.... se disait Contenson. Il a trois fois roué ses créanciers, il a volé, moi je n’ai jamais pris un denier... J’ai plus de talent qu’il n’en a...

--Gondanson, mon bedid, dit le baron, vûs m’affesse garoddé ein pilet te mile vrancs...

--Ma maîtresse devait à Dieu et au diable...

--Ti has eine maîtresse? s’écria Nucingen en regardant Contenson avec une admiration mêlée d’envie.

--Je n’ai que soixante-six ans, répondit Contenson en homme que le Vice avait maintenu jeune, comme un fatal exemple.

--Et que vaid-elle?

--Elle m’aide, dit Contenson. Quand on est voleur et qu’on est aimé par une honnête femme, ou elle devient voleuse, ou l’on devient honnête homme. Moi, je suis resté mouchard.

--Ti has pessoin t’archant, tuchurs? demanda Nucingen.

--Toujours, répondit Contenson en souriant, c’est mon état d’en désirer, comme le vôtre est d’en gagner; nous pouvons nous entendre: ramassez-m’en, je me charge de le dépenser. Vous serez le puits et moi le seau...

--Feux-du cagner ein pilet te sainte saint vrancs?

--Belle question! mais suis-je bête?... vous ne me l’offrez pas pour réparer l’injustice de la fortune à mon égard.

--Di tutte, ché le choins au pilet te mile ké ti m’has ghibbé; ça vait kinse sante vrancs ke che de tonne.

--Bien, vous me donnez les mille francs que j’ai pris, et vous ajoutez cinq cents francs...

--C’esde pien ça, fit Nucingen en hochant la tête.

--Ça ne fait toujours que cinq cents francs, dit imperturbablement Contenson.

--A tonner?... répondit le baron.

--A prendre. Eh! bien, contre quelle valeur monsieur le baron échange-t-il cela?

--On m’a did qu’il y affait à Baris ein ôme gabaple te tégoufrir la phâme que chaime, et queu tu sais son hatresse... Envin ein maîdre en esbionache?

--C’est vrai...

--Eh! pien, tonne-moi l’hatresse, et ti hâs les saint sante vrancs.

--Où sont-ils? répondit vivement Contenson.

--Les foissi, reprit le baron en tirant un billet de sa poche.

--Eh! bien, donnez, dit Contenson en tendant la main.

--Tonnant, tonnant, hâlons foir l’ôme, et ti has l’archant, gar ti bourrais me fendre peaugoup t’atresses à ce brix-là.

Contenson se mit à rire.

--Au fait, vous avez le droit de penser cela de moi, dit-il en ayant l’air de se gourmander. Plus notre état est canaille, plus il y faut de probité. Mais, voyez-vous, monsieur le baron, mettez six cents francs, et je vous donnerai un bon conseil.

--Tonne, et vie-toi à ma chenerosidé...

--Je me risque, dit Contenson; mais je joue gros jeu. En police, voyez-vous, il faut aller sous terre. Vous dites: Allons, marchons!... Vous êtes riche, vous croyez que tout cède à l’argent. L’argent est bien quelque chose. Mais, avec de l’argent, selon les deux ou trois hommes forts de notre partie, on n’a que des hommes. Et il existe des choses, auxquelles on ne pense point, qui ne peuvent pas s’acheter!... On ne soudoie pas le hasard. Aussi, en bonne police, ça ne se fait-il pas ainsi. Voulez-vous vous montrer avec moi en voiture? on sera rencontré. On a le hasard tout aussi bien pour soi que contre soi.

--Frai? dit le baron.

--Dame! oui, monsieur. C’est un fer à cheval ramassé dans la rue qui a mené le Préfet de police à la découverte de la machine infernale. Eh! bien, quand nous irions ce soir, à la nuit, en fiacre chez monsieur de Saint-Germain, il ne se soucierait pas plus de vous voir entrant chez lui que vous d’être vu y allant.

--C’esd chiste, dit le baron.

--Ah! c’est le fort des forts, le second du fameux Corentin, le bras droit de Fouché, que d’aucuns disent son fils naturel, il l’aurait eu étant prêtre; mais c’est des bêtises: Fouché savait être prêtre, comme il a su être ministre. Eh! bien, vous ne ferez pas travailler cet homme-là, voyez-vous, à moins de dix billets de mille francs... pensez-y... Mais votre affaire sera faite, et bien faite. Ni vu ni connu, comme on dit. Je devrai prévenir monsieur de Saint-Germain, et il vous assignera quelque rendez-vous dans un endroit où personne ne pourra rien voir ni rien entendre, car il court des dangers à faire de la police pour le compte des particuliers. Mais, que voulez-vous?... c’est un brave homme, le roi des hommes, et un homme qui a essuyé de grandes persécutions, et pour avoir sauvé la France, encore!...

--Ai pien, di m’egriras l’hire tu Percher, dit le baron en souriant de cette vulgaire plaisanterie.

--Monsieur le baron ne me graisse pas la patte?... dit Contenson avec un air à la fois humble et menaçant.

--Chan, cria le baron à son jardinier, fa temanter fint vrancs à Cheorche, et abborde-les-moi...

--Si monsieur le baron n’a pas d’autres renseignements que ceux qu’il m’a donnés, je doute cependant que le maître puisse lui être utile.

--Chen ai t’audres! répondit le baron d’un air fin.

--J’ai l’honneur de saluer monsieur le baron, dit Contenson en prenant la pièce de vingts francs, j’aurai l’honneur de venir dire à Georges où monsieur devra se trouver ce soir, car il ne faut jamais rien écrire en bonne police.

--C’edde trolle gomme ces caillarts onte de l’esbrit, se dit le baron, c’edde en bolice, dou gomme tans les avvaires.

En quittant le baron, Contenson alla tranquillement de la rue Saint-Lazare à la rue Saint-Honoré, jusqu’au café David; il y regarda par les carreaux et aperçut un vieillard connu là sous le nom du père Canquoëlle.

Le café David, situé rue de la Monnaie au coin de la rue Saint-Honoré, a joui pendant les trente premières années de ce siècle d’une sorte de célébrité, circonscrite d’ailleurs au quartier dit des Bourdonnais. Là se réunissaient les vieux négociants retirés ou les gros commerçants encore en exercice: les Camusot, les Lebas, les Pillerault, les Popinot, quelques propriétaires comme le petit père Molineux. On y voyait de temps en temps le vieux père Guillaume qui y venait de la rue du Colombier. On y parlait politique entre soi, mais prudemment, car l’opinion du café David était le libéralisme. On s’y racontait les cancans du quartier, tant les hommes éprouvent le besoin de se moquer les uns des autres!... Ce café, comme tous les cafés d’ailleurs, avait son personnage original dans ce père Canquoëlle, qui y venait depuis l’année 1811, et qui paraissait être si parfaitement en harmonie avec les gens probes réunis là, que personne ne se gênait pour parler politique en sa présence. Quelquefois ce bonhomme, dont la simplicité fournissait beaucoup de plaisanteries aux habitués, avait disparu pour un ou deux mois; mais ses absences, toujours attribuées à ses infirmités ou à sa vieillesse, car il parut dès 1811 avoir passé l’âge de soixante ans, n’étonnaient jamais personne.

--Qu’est donc devenu le père Canquoëlle?... disait-on à la dame du comptoir.

--J’ai dans l’idée, répondait-elle, qu’un beau jour nous apprendrons sa mort par les Petites-Affiches.

Le père Canquoëlle donnait dans sa prononciation un perpétuel certificat de son origine, il disait une estatue, espécialle, le peuble et ture pour turc. Son nom était celui d’un petit bien appelé Les Canquoëlles, mot qui signifie hanneton dans quelques provinces, et situé dans le département de Vaucluse, d’où il était venu. On avait fini par dire Canquoëlle au lieu de des Canquoëlles, sans que le bonhomme s’en fâchât, la noblesse lui semblait morte en 1793; d’ailleurs le fief des Canquoëlles ne lui appartenait pas, il était cadet d’une branche cadette. Aujourd’hui la mise du père Canquoëlle semblerait étrange; mais de 1811 à 1820, elle n’étonnait personne. Ce vieillard portait des souliers à boucles en acier à facettes, des bas de soie à raies circulaires alternativement blanches et bleues, une culotte en pou-de-soie à boucles ovales pareilles à celle des souliers, quant à la façon. Un gilet blanc à broderie, un vieil habit de drap verdâtre-marron à boutons de métal et une chemise à jabot plissé dormant complétaient ce costume. A moitié du jabot brillait un médaillon en or où se voyait sous verre un petit temple en cheveux, une de ces adorables petitesses de sentiment qui rassurent les hommes, tout comme un épouvantail effraie les moineaux. La plupart des hommes, comme les animaux, s’effraient et se rassurent avec des riens. La culotte du père Canquoëlle se soutenait par une boucle qui, selon la mode du dernier siècle, la serrait au-dessus de l’abdomen. De la ceinture pendaient parallélement deux chaînes d’acier composées de plusieurs chaînettes, et terminées par un paquet de breloques. Sa cravate blanche était tenue par derrière au moyen d’une petite boucle en or. Enfin sa tête neigeuse et poudrée se parait encore, en 1816, du tricorne municipal que portait aussi monsieur Try, Président du Tribunal. Ce chapeau, si cher au vieillard, le père Canquoëlle l’avait remplacé depuis peu (le bonhomme crut devoir ce sacrifice à son temps) par cet ignoble chapeau rond contre lequel personne n’ose réagir. Une petite queue, serrée dans un ruban, décrivait dans le dos de l’habit une trace circulaire où la crasse disparaissait sous une fine tombée de poudre. En vous arrêtant au trait distinctif du visage, un nez plein de gibbosités, rouge et digne de figurer dans un plat de truffes, vous eussiez supposé un caractère facile, niais et débonnaire à cet honnête vieillard essentiellement gobe-mouche, et vous en eussiez été la dupe, comme tout le café David, où jamais personne n’avait examiné le front observateur, la bouche sardonique et les yeux froids de ce vieillard dodeliné de vices, calme comme un Vitellius dont le ventre impérial reparaissait, pour ainsi dire, palingénésiquement.

En 1816, un jeune Commis-Voyageur, nommé Gaudissart, habitué du café David, se grisa de onze heures à minuit avec un officier à demi-solde. Il eut l’imprudence de parler d’une conspiration ourdie contre les Bourbons, assez sérieuse et près d’éclater. On ne voyait plus dans le café que le père Canquoëlle qui semblait endormi, deux garçons qui sommeillaient, et la dame du comptoir. Dans les vingt-quatre heures Gaudissart fut arrêté: la conspiration était découverte. Deux hommes périrent sur l’échafaud. Ni Gaudissart, ni personne ne soupçonna jamais le brave père Canquoëlle d’avoir éventé la mèche. On renvoya les garçons, on s’observa pendant un an, et l’on s’effraya de la police, de concert avec le père Canquoëlle qui parlait de déserter le café David, tant il avait horreur de la police.

Contenson entra dans le café, demanda un petit verre d’eau-de-vie, ne regarda pas le père Canquoëlle occupé à lire les journaux; seulement, quand il eut lampé son verre d’eau-de-vie, il prit la pièce d’or du baron, et appela le garçon en frappant trois coups secs sur la table. La dame du comptoir et le garçon examinèrent la pièce d’or avec un soin très-injurieux pour Contenson; mais leur défiance était autorisée par l’étonnement que causait à tous les habitués l’aspect de Contenson.

--Cet or est-il le produit d’un vol ou d’un assassinat?... Telle était la pensée de quelques esprits forts et clairvoyants qui regardaient Contenson par-dessous leurs lunettes tout en ayant l’air de lire leur journal. Contenson, qui voyait tout et ne s’étonnait jamais de rien, s’essuya dédaigneusement les lèvres avec un foulard où il n’y avait que trois reprises, reçut le reste de sa monnaie, empocha tous les gros sous dans son gousset dont la doublure, jadis blanche, était aussi noire que le drap du pantalon, et n’en laissa pas un seul au garçon.

--Quel gibier de potence! dit le père Canquoëlle à monsieur Pillerault son voisin.

--Bah! répondit à tout le café monsieur Camusot, qui seul n’avait pas montré le moindre étonnement, c’est Contenson, le bras droit de Louchard, notre Garde du Commerce. Ces drôles ont peut-être quelqu’un à pincer dans le quartier...

Un quart d’heure après, le bonhomme Canquoëlle se leva, prit son parapluie, et s’en alla tranquillement. N’est-il pas nécessaire d’expliquer quel homme terrible et profond se cachait sous l’habit du père Canquoëlle, de même que l’abbé Carlos recélait Vautrin? Ce méridional, né à Canquoëlle, le seul domaine de sa famille, assez honorable d’ailleurs, avait nom Peyrade. Il appartenait en effet à la branche cadette de la maison de La Peyrade, une vieille mais pauvre famille du Comtat, qui possède encore la petite terre de La Peyrade. Il était venu, lui septième enfant, à pied à Paris, avec deux écus de six livres dans sa poche, en 1772, à l’âge de dix-sept ans, poussé par les vices d’un tempérament fougueux, par la brutale envie de parvenir qui attire tant de méridionaux dans la capitale, quand ils ont compris que la maison paternelle ne pourra jamais fournir les rentes de leurs passions. On comprendra toute la jeunesse de Peyrade en disant qu’en 1782 il était le confident, le héros de la lieutenance-générale de police, où il fut très-estimé par messieurs Lenoir et d’Albert, les deux derniers lieutenants-généraux. La Révolution n’eut pas de police, elle n’en avait pas besoin. L’espionnage, alors assez général, s’appela civisme. Le Directoire, gouvernement un peu plus régulier que celui du Comité de Salut public, fut obligé de reconstituer une police, et le Premier Consul en acheva la création par la préfecture de police et par le Ministère de la Police générale. Peyrade, l’homme des traditions, créa le personnel, de concert avec un homme appelé Corentin, beaucoup plus fort que Peyrade d’ailleurs, quoique plus jeune, et qui ne fut un homme de génie que dans les souterrains de la police. En 1808, les immenses services que rendit Peyrade furent récompensés par sa nomination au poste éminent de Commissaire-Général de police à Anvers. Dans la pensée de Napoléon, cette espèce de Préfecture de police équivalait à un ministère de la police chargé de surveiller la Hollande. Au retour de la campagne de 1809, Peyrade fut enlevé d’Anvers par un ordre du cabinet de l’Empereur, amené en poste à Paris entre deux gendarmes, et jeté à la Force. Deux mois après, il sortit de prison, cautionné par son ami Corentin, après avoir toutefois subi, chez le Préfet de police, trois interrogatoires de chacun six heures. Peyrade devait-il sa disgrâce à l’activité miraculeuse avec laquelle il avait secondé Fouché dans la défense des côtes de la France, attaquées par ce qu’on a, dans le temps, nommé l’expédition de Walcheren, et dans laquelle le duc d’Otrante déploya des capacités dont s’effraya l’Empereur? Ce fut probable dans le temps pour Fouché; mais aujourd’hui que tout le monde sait ce qui se passa dans ce temps au Conseil des ministres convoqué par Cambacérès, c’est une certitude. Tous foudroyés par la nouvelle de la tentative de l’Angleterre, qui rendait à Napoléon l’expédition de Boulogne, et surpris sans le maître alors retranché dans l’île de Lobau, où l’Europe le croyait perdu, les ministres ne savaient quel parti prendre. L’opinion générale fut d’expédier un courrier à l’Empereur; mais Fouché seul osa tracer le plan de campagne qu’il mit d’ailleurs à exécution.--Agissez comme vous voudrez, lui dit Cambacérès; mais moi qui tiens à ma tête, j’expédie un rapport à l’Empereur. On sait quel absurde prétexte prit l’Empereur, à son retour, en plein Conseil d’État, pour disgracier son ministre et le punir d’avoir sauvé la France sans lui. Depuis ce jour, l’Empereur doubla l’inimitié du prince de Talleyrand de celle du duc d’Otrante, les deux seuls grands politiques dus à la Révolution, et qui peut-être eussent sauvé Napoléon en 1813. On prit, pour mettre Peyrade à l’écart, le vulgaire prétexte de concussion: il avait favorisé la contrebande en partageant quelques profits avec le haut commerce. Ce traitement était rude pour un homme qui devait le bâton de maréchal du Commissariat-Général à de grands services rendus. Cet homme, vieilli dans la pratique des affaires, possédait les secrets de tous les gouvernements depuis l’an 1775, époque de son entrée à la Lieutenance-Générale de police. L’Empereur, qui se croyait assez fort pour créer des hommes à son usage, ne tint aucun compte des représentations qui lui furent faites plus tard en faveur d’un homme considéré comme un des plus sûrs, des plus habiles et des plus fins de ces génies inconnus, chargés de veiller à la sûreté des États. Peyrade fut d’autant plus cruellement atteint, que, libertin et gourmand, il se trouvait relativement aux femmes dans la situation d’un pâtissier qui aimerait les friandises. Ses habitudes étaient devenues chez lui la nature même: il ne pouvait plus se passer de bien dîner, de jouer, de mener enfin cette vie de grand seigneur sans faste à laquelle s’adonnent tous les gens de facultés puissantes, et qui se sont fait un besoin de distractions exorbitantes. Puis, il avait jusqu’alors grandement vécu sans jamais être tenu à représentation, mangeant à même, car on ne comptait jamais ni avec lui ni avec Corentin, son ami. Cyniquement spirituel, il aimait d’ailleurs son état, il était philosophe. Enfin, un espion, à quelque étage qu’il soit dans la machine de la police, ne peut pas plus qu’un forçat revenir à une profession dite honnête ou libérale. Une fois marqués, une fois immatriculés, les espions et les condamnés ont pris, comme les diacres, un caractère indélébile. Il est des êtres auxquels l’État Social imprime des destinations fatales. Pour son malheur, Peyrade s’était amouraché d’une jolie petite fille, un enfant qu’il avait la certitude d’avoir eu lui-même d’une actrice célèbre, à laquelle il rendit un service et qui en fut reconnaissante pendant trois mois. Peyrade, qui fit revenir son enfant d’Anvers, se vit donc sans ressources dans Paris, avec un secours annuel de douze cents francs accordé par la Préfecture de police au vieil élève de Lenoir. Il se logea rue des Moineaux, au quatrième, dans un petit appartement de cinq pièces, pour deux cent cinquante francs.

Si jamais homme doit sentir l’utilité, les douceurs de l’amitié, n’est-ce pas le lépreux moral appelé par la foule un espion, par le peuple un mouchard, par l’administration un agent? Peyrade et Corentin étaient donc amis comme Oreste et Pylade. Peyrade avait formé Corentin, comme Vien forma David: l’élève surpassa promptement le maître. Ils avaient commis ensemble plus d’une expédition (Voir UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE). Peyrade, heureux d’avoir deviné le mérite de Corentin, l’avait lancé dans la carrière en lui préparant un triomphe. Il força son élève à se servir d’une maîtresse qui le dédaignait comme d’un hameçon à prendre un homme (Voir LES CHOUANS). Et Corentin avait à peine alors vingt-cinq ans!... Corentin, resté l’un des généraux dont le Ministre de la police est le Connétable, avait gardé, sous le duc de Rovigo, la place éminente qu’il occupait sous le duc d’Otrante. Or, il en était alors de la Police Générale comme de la Police Judiciaire. A chaque affaire un peu vaste, on passait des forfaits, pour ainsi dire, avec les trois, quatre ou cinq agents capables. Le ministre, instruit de quelque complot, averti de quelque machination, n’importe comment, disait à l’un des colonels de sa police:--Que vous faut-il pour arriver à tel résultat? Corentin répondait après un mûr examen:--Vingt, trente, quarante mille francs. Puis, une fois l’ordre donné d’aller en avant, tous les moyens et les hommes à employer étaient laissés au choix et au jugement de Corentin ou de l’agent désigné. La Police Judiciaire agissait d’ailleurs ainsi pour la découverte des crimes avec Vidocq.

La Police Politique, de même que la Police Judiciaire, prenait ses hommes principalement parmi les agents connus, immatriculés, habituels, et qui sont comme les soldats de cette force secrète si nécessaire aux gouvernements, malgré les déclamations des philanthropes ou des moralistes à petite morale. Mais l’excessive confiance due aux deux ou trois généraux de la trempe de Peyrade et de Corentin impliquait, chez eux, le droit d’employer des personnes inconnues, toujours néanmoins à charge de rendre compte au ministre dans les cas graves. Or, l’expérience, la finesse de Peyrade étaient trop précieuses à Corentin, qui, la bourrasque de 1810 passée, employa son vieil ami, le consulta toujours, et subvint largement à ses besoins. Corentin trouva moyen de donner environ mille francs par mois à Peyrade. De son côté, Peyrade rendit d’immenses services à Corentin. En 1816, Corentin, à propos de la découverte de la conspiration où devait tremper le bonapartiste Gaudissart, essaya de faire réintégrer Peyrade à la Police Générale du Royaume; mais une influence inconnue écarta Peyrade. Voici pourquoi. Dans leur désir de se rendre nécessaires, Peyrade et Corentin, à l’instigation du duc d’Otrante, avaient organisé, pour le compte de Louis XVIII, une Contre-Police dans laquelle Contenson et quelques autres agents de cette force furent employés. Louis XVIII mourut, instruit de secrets qui resteront des secrets pour les historiens les mieux informés. La lutte de la Police Générale du Royaume et de la Contre-Police du Roi engendra d’horribles affaires dont le secret a été gardé par quelques échafauds. Ce n’est ici ni le lieu ni l’occasion d’entrer dans des détails à ce sujet, car les Scènes de la Vie Parisienne ne sont pas les Scènes de la Vie Politique; et il suffit de faire apercevoir quels étaient les moyens d’existence de celui qu’on appelait le bonhomme Canquoëlle au café David, par quels fils il se rattachait au pouvoir terrible et mystérieux de la Police. De 1817 à 1822, Corentin, Peyrade et leurs agents eurent pour mission d’espionner souvent le ministre lui-même. Ceci peut expliquer pourquoi le Ministère refusa d’employer Peyrade, sur qui Corentin, à l’insu de Peyrade, fit tomber les soupçons des ministres, afin d’utiliser son ami, quand sa réintégration lui parut impossible. Les ministres eurent confiance en Corentin, ils le chargèrent de surveiller Peyrade, ce qui fit sourire Louis XVIII. Corentin et Peyrade restaient alors entièrement les maîtres du terrain. Contenson, pendant long-temps attaché à Peyrade, le servait encore. Il s’était mis au service de Gardes du Commerce par les ordres de Corentin et de Peyrade. En effet, par suite de cette espèce de fureur qu’inspire une profession exercée avec amour, ces deux généraux aimaient à placer leurs plus habiles soldats dans tous les endroits où les renseignements pouvaient abonder. D’ailleurs, les vices de Contenson, ses habitudes dépravées exigeaient tant d’argent, qu’il lui fallait beaucoup de besogne. Contenson, sans commettre aucune indiscrétion, avait dit à Louchard qu’il connaissait le seul homme capable de satisfaire le baron de Nucingen. Peyrade était, en effet, le seul agent qui pouvait faire impunément de la police pour le compte d’un particulier. Louis XVIII mort, Peyrade perdit non-seulement toute son importance, mais encore les bénéfices de sa position d’Espion Ordinaire de Sa Majesté. En se croyant indispensable, il avait continué son train de vie. Les femmes, la bonne chère et le Cercle des Étrangers avaient préservé de toute économie un homme qui jouissait, comme tous les gens taillés pour les vices, d’une constitution de fer. Mais, de 1826 à 1829, près d’atteindre soixante-quatorze ans, il enrayait, selon son expression. D’année en année, Peyrade avait vu son bien-être diminuant. Il assistait aux funérailles de la Police, il voyait avec chagrin le gouvernement de Charles X en abandonnant les bonnes traditions. De session en session, la Chambre rognait les allocations nécessaires à l’existence de la Police, en haine de ce moyen de gouvernement et par parti pris de moraliser cette institution.

--C’est comme si l’on voulait faire la cuisine en gants blancs, disait Peyrade à Corentin.

Corentin et Peyrade apercevaient 1830 dès 1825. Ils connaissaient la haine intime que Louis XVIII portait à son successeur, ce qui explique son laisser-aller avec la branche cadette, et sans laquelle son règne et sa politique seraient une énigme sans mot.

En vieillissant, son amour pour sa fille naturelle avait grandi chez Peyrade. Pour elle, il s’était mis sous sa forme bourgeoise, car il voulait marier sa Lydie à quelque honnête homme. Aussi, depuis trois ans surtout, voulait-il se caser, soit à la Préfecture de Police, soit à la Direction de la Police Générale du Royaume, dans quelque place ostensible, avouable. Il avait fini par inventer une place dont la nécessité se ferait, disait-il à Corentin, sentir tôt ou tard. Il s’agissait de créer à la Préfecture de Police un Bureau dit de renseignements, qui serait un intermédiaire entre la Police de Paris proprement dite, la Police Judiciaire et la Police du Royaume, afin de faire profiter la Direction Générale de toutes ces forces disséminées. Peyrade seul pouvait, à son âge, après cinquante-cinq ans de discrétion, être l’anneau qui rattacherait les trois polices, être enfin l’archiviste à qui la Politique et la Justice s’adresseraient pour s’éclairer en certains cas. Peyrade espérait ainsi rencontrer, Corentin aidant, une occasion d’attraper une dot et un mari pour sa petite Lydie. Corentin avait déjà parlé de cette affaire au Directeur-Général de la Police du Royaume, sans parler de Peyrade, et le Directeur-Général, un Méridional, jugeait nécessaire de faire venir la proposition de la Préfecture.

Au moment où Contenson avait frappé trois coups avec sa pièce d’or sur la table du café, signal qui voulait dire: «J’ai à vous parler,» le doyen des hommes de police était à penser à ce problème: «Par quel personnage, par quel intérêt faire marcher le Préfet de Police actuel?» Et il avait l’air d’un imbécile étudiant son Courrier français.--Notre pauvre Fouché, se disait-il en cheminant le long de la rue Saint-Honoré, ce grand homme est mort! nos intermédiaires avec Louis XVIII sont en disgrâce! D’ailleurs, comme me le disait Corentin hier, on ne croit plus à l’agilité ni à l’intelligence d’un septuagénaire.... Ah! pourquoi me suis-je habitué à dîner chez Véry, à boire des vins exquis.... à chanter la Mère Godichon.... à jouer quand j’ai de l’argent! Pour s’assurer une position, il ne suffit pas d’avoir de l’esprit, comme dit Corentin, il faut encore de l’esprit de conduite! Ce cher monsieur Lenoir m’a bien prédit mon sort quand il s’est écrié, à propos de l’affaire du Collier:--Vous ne serez jamais rien! en apprenant que je n’étais pas resté sous le lit de la fille Oliva.

Si le vénérable père Canquoëlle (on l’appelait le père Canquoëlle dans sa maison) était resté rue des Moineaux, au quatrième étage, croyez qu’il avait trouvé, dans la disposition du local, des bizarreries qui favorisaient l’exercice de ses terribles fonctions. Sise au coin de la rue Saint-Roch, sa maison se trouvait sans voisinage d’un côté. Comme elle était partagée en deux portions, au moyen de l’escalier, il existait, à chaque étage, deux chambres complétement isolées. Ces deux chambres étaient situées du côté de la rue Saint-Roch. Au-dessus du quatrième étage s’étendaient des mansardes dont l’une servait de cuisine, et dont l’autre était l’appartement de l’unique servante du père Canquoëlle, une Flamande nommée Katt, qui avait nourri Lydie. Le père Canquoëlle avait fait sa chambre à coucher de la première des deux pièces séparées, et de la seconde son cabinet. Un gros mur mitoyen isolait ce cabinet par le fond. La croisée, qui voyait sur la rue des Moineaux, faisait face à un mur d’encoignure sans fenêtre. Or, comme toute la largeur de la chambre de Peyrade les séparait de l’escalier, les deux amis ne craignaient aucun regard, aucune oreille, en causant d’affaires dans ce cabinet fait exprès pour leur affreux métier. Par précaution, Peyrade avait mis un lit de paille, une thibaude et un tapis très-épais dans la chambre de la Flamande, sous prétexte de rendre heureuse la nourrice de son enfant. De plus, il avait condamné la cheminée, en se servant d’un poêle dont le tuyau sortait par le mur extérieur sur la rue Saint-Roch. Enfin, il avait étendu sur le carreau plusieurs tapis, afin d’empêcher les locataires de l’étage inférieur de saisir aucun bruit. Expert en moyens d’espionnage, il sondait le mur mitoyen, le plafond et le plancher une fois par semaine, et les visitait comme un homme qui veut tuer des insectes importuns.

La certitude d’être là, sans témoins ni auditeurs, avait fait choisir ce cabinet à Corentin pour salle de délibération quand il ne délibérait pas chez lui. Le logement de Corentin n’était connu que du Directeur-Général de la Police du Royaume et de Peyrade, il y recevait les personnages que le ministère ou le château prenaient pour intermédiaires dans les circonstances graves; mais aucun agent, aucun homme en sous-ordre n’y venait, et il combinait les choses du métier chez Peyrade. Dans cette chambre sans aucune apparence se tramèrent des plans, se prirent des résolutions qui fourniraient d’étranges annales et des drames curieux, si les murs pouvaient parler. Là s’analysèrent, de 1816 à 1826, d’immenses intérêts. Là se découvrirent dans leur germe les événements qui devaient peser sur la France. Là, Peyrade et Corentin, aussi prévoyants, mais plus instruits que Bellart, le Procureur-Général, se disaient dès 1819:--Si Louis XVIII ne veut pas frapper tel ou tel coup, se défaire de tel prince, il exècre donc son frère? il veut donc lui léguer une révolution?

La porte de Peyrade était ornée d’une ardoise sur laquelle il trouvait parfois des marques bizarres, des chiffres écrits à la craie. Cette espèce d’algèbre infernale offrait aux initiés des significations très-claires.

En face de l’appartement si mesquin de Peyrade, celui de Lydie était composé d’une antichambre, d’un petit salon, d’une chambre à coucher et d’un cabinet de toilette... La porte de Lydie, comme celle de la chambre de Peyrade, était composée d’une tôle de quatre lignes d’épaisseur, placée entre deux fortes planches en chêne, armées de serrures et d’un système de gonds qui les rendaient aussi difficiles à forcer que des portes de prison. Aussi, quoique la maison fût une de ces maisons à allée, à boutique et sans portier, Lydie vivait-elle là sans avoir rien à craindre. La salle à manger, le petit salon, la chambre, dont toutes les croisées avaient des jardins aériens, étaient d’une propreté flamande et pleine de luxe.

La nourrice flamande n’avait jamais quitté Lydie, qu’elle appelait sa fille. Toutes deux elles allaient à l’église avec une régularité qui donnait du bonhomme Canquoëlle une excellente opinion à l’épicier royaliste établi dans la maison, au coin de la rue des Moineaux et de la rue Neuve-Saint-Roch, et dont la famille, la cuisine, les garçons occupaient le premier étage et l’entresol. Au second étage vivait le propriétaire, et le troisième était loué, depuis vingt ans, par un lapidaire. Chacun des locataires avait la clef de la porte bâtarde. L’épicière recevait d’autant plus complaisamment les lettres et les paquets adressés à ces trois paisibles ménages, que le magasin d’épiceries était pourvu d’une boîte aux lettres. Sans ces détails, les étrangers et ceux à qui Paris est connu n’auraient pu comprendre le mystère et la tranquillité, l’abandon et la sécurité qui faisaient de cette maison une exception parisienne. Dès minuit, le père Canquoëlle pouvait ourdir toutes les trames, recevoir des espions et des ministres, des femmes et des filles, sans que qui que ce soit au monde s’en aperçût.

Peyrade, de qui la Flamande avait dit à la cuisinière de l’épicier:--Il ne ferait pas de mal à une mouche! passait pour le meilleur des hommes. Il n’épargnait rien pour sa fille. Lydie, qui avait eu Schmuke pour maître de musique, était musicienne à pouvoir composer. Elle savait laver une seppia, peindre à la gouache et à l’aquarelle. Peyrade dînait tous les dimanches avec sa fille. Ce jour-là le bonhomme était exclusivement père. Religieuse sans être dévote, Lydie faisait ses pâques et allait à confesse tous les mois. Néanmoins, elle se permettait de temps en temps la petite partie de spectacle. Elle se promenait aux Tuileries quand il faisait beau. Tels étaient tous ses plaisirs, car elle menait la vie la plus sédentaire. Lydie, qui adorait son père, en ignorait entièrement les sinistres capacités et les occupations ténébreuses. Aucun désir n’avait troublé la vie pure de cette enfant si pure. Svelte, belle comme sa mère, douée d’une voix délicieuse, d’un minois fin, encadré par de beaux cheveux blonds, elle ressemblait à ces anges plus mystiques que réels, posés par quelques peintres primitifs au fond de leurs Saintes-Familles. Le regard de ses yeux bleus semblait verser un rayon du ciel sur celui qu’elle favorisait d’un coup d’œil. Sa mise chaste, sans exagération d’aucune mode, exhalait un charmant parfum de bourgeoisie.

Figurez-vous un vieux Satan, père d’un ange, et se rafraîchissant à ce divin contact, vous aurez une idée de Peyrade et de sa fille. Si quelqu’un eût sali ce diamant, le père aurait inventé, pour l’engloutir, un de ces formidables traquenards où se prirent, sous la Restauration, des malheureux qui portèrent leurs têtes sur l’échafaud. Mille écus par an suffisaient à Lydie et à Katt, celle qu’elle appelait sa bonne.

En entrant par le haut de la rue des Moineaux, Peyrade aperçut Contenson; il le dépassa, monta le premier, entendit les pas de son agent dans l’escalier, et l’introduisit avant que la Flamande n’eût mis le nez à la porte de sa cuisine. Une sonnette que faisait partir une porte à claire-voie, placée au troisième étage où demeurait le lapidaire, avertissait les locataires du troisième et du quatrième quand il montait quelqu’un pour eux. Il est inutile de dire que, dès minuit, Peyrade cotonnait le battant de cette sonnette.

--Qu’y a-t-il donc de si pressé, Philosophe?

Philosophe était le surnom que Peyrade donnait à Contenson, et que méritait cet Épictète des Mouchards.

--Mais il y a quelque chose, comme dix mille à prendre.

--Qu’est-ce? politique?

--Non, une niaiserie! Le baron de Nucingen, vous savez, ce vieux voleur patenté, hennit après une femme qu’il a vue au bois de Vincennes, et il faut la lui trouver, ou il meurt d’amour... L’on a fait une consultation de médecins hier, à ce que m’a dit son valet de chambre.... Je lui ai déjà soutiré mille francs, sous prétexte de chercher l’infante.

Et Contenson raconta la rencontre de Nucingen et d’Esther, en ajoutant que le baron avait quelques renseignements nouveaux.

--Va, dit Peyrade, nous lui trouverons sa Dulcinée; dis-lui de venir en voiture ce soir aux Champs-Élysées, avenue Gabrielle, au coin de l’allée de Marigny.

Peyrade mit Contenson à la porte, et frappa chez sa fille comme il fallait frapper pour être admis. Il entra joyeusement, le hasard venait de lui jeter un moyen d’avoir enfin la place qu’il désirait. Il se plongea dans un bon fauteuil à la Voltaire après avoir embrassé Lydie au front, et lui dit:--Joue-moi quelque chose?....

Lydie lui joua un morceau écrit, pour le piano, par Beethoven.

--C’est bien joué cela, ma petite biche, dit-il en prenant sa fille entre ses genoux, sais-tu que nous avons vingt et un ans? Il faut se marier, car notre père a plus de soixante-dix ans...

--Je suis heureuse ici, répondit-elle.

--Tu n’aimes que moi, moi si laid, si vieux? demanda Peyrade.

--Mais qui veux-tu donc que j’aime?

--Je dîne avec toi, ma petite biche, préviens-en Katt. Je songe à nous établir, à prendre une place et à te chercher un mari digne de toi.... quelque bon jeune homme, plein de talent, de qui tu puisses être fière un jour....

--Je n’en ai vu qu’un encore qui m’ait plu pour mari....

--Tu en as vu un?....

--Oui, aux Tuileries, reprit Lydie, il passait, il donnait le bras à la comtesse de Sérizy.

--Il se nomme?....

--Lucien de Rubempré!.... J’étais assise sous un tilleul avec Katt, ne pensant à rien. Il y avait à côté de moi deux dames qui se sont dit: «Voilà madame de Sérizy et le beau Lucien de Rubempré.» Moi, j’ai regardé le couple que ces deux dames regardaient. «Ah! ma chère, a dit l’autre, il y a des femmes qui sont bien heureuses!... On lui passe tout, à celle-ci, parce qu’elle est née Ronquerolles, et que son mari a le pouvoir.--Mais, ma chère, a répondu l’autre dame, Lucien lui coûte cher...» Qu’est-ce que cela veut dire, papa?

--C’est des bêtises, comme en disent les gens du monde, répondit Peyrade à sa fille d’un air de bonhomie. Peut-être faisaient-elles allusion à des événements politiques.

--Enfin, vous m’avez interrogée, je vous réponds. Si vous voulez me marier, trouvez-moi un mari qui ressemble à ce jeune homme-là....

--Enfant! répondit le père, la beauté chez les hommes n’est pas toujours le signe de la bonté. Les jeunes gens doués d’un extérieur agréable ne rencontrent aucune difficulté au début de la vie, ils ne déploient alors aucun talent, ils sont corrompus par les avances que leur fait le monde, et il faut leur payer plus tard les intérêts de leurs qualités!... Je voudrais te trouver ce que les bourgeois, les riches et les imbéciles laissent sans secours ni protection....

--Qui, mon père?

--Un homme de talent inconnu... Mais, va, mon enfant chéri, j’ai les moyens de fouiller tous les greniers de Paris et d’accomplir ton programme en présentant à ton amour un homme aussi beau que le mauvais sujet dont tu me parles, mais plein d’avenir, un de ces hommes signalés à la gloire et à la fortune.... Oh! je n’y songeais point! je dois avoir un troupeau de neveux, et dans le nombre il peut s’en trouver un digne de toi!.... Je vais écrire ou faire écrire en Provence!

Chose étrange! en ce moment un jeune homme, mourant de faim et de fatigue, venant à pied du département de Vaucluse, un neveu du père Canquoëlle, entrait par la Barrière d’Italie, à la recherche de son oncle. Dans les rêves de la famille à qui le destin de cet oncle était inconnu, Peyrade offrait un texte d’espérances: on le croyait revenu des Indes avec des millions! Stimulé par ces romans du coin du feu, ce petit-neveu, nommé Théodose, avait entrepris un voyage de circumnavigation à la recherche de l’oncle fantastique.

Après avoir savouré le bonheur de sa paternité pendant quelques heures, Peyrade, les cheveux lavés et teints (sa poudre était un déguisement), vêtu d’une bonne grosse redingote de drap bleu boutonnée jusqu’au menton, couvert d’un manteau noir, chaussé de grosses bottes à fortes semelles et muni d’une carte particulière, marchait à pas lents le long de l’avenue Gabrielle, où Contenson, déguisé en vieille marchande des quatre saisons, le rencontra devant les jardins de l’Élysée-Bourbon.

--Monsieur Saint-Germain, lui dit Contenson en donnant à son ancien chef son nom de guerre, vous m’avez fait gagner cinq cents faces (francs); mais si je suis venu me poster là, c’est pour vous dire que le damné baron, avant de me les donner, est allé prendre des renseignements à la maison (la préfecture).

--J’aurai besoin de toi, sans doute, répondit Peyrade. Vois nos numéros 7, 10 et 21, nous pourrons employer ces hommes-là sans qu’on s’en aperçoive, ni à la Police, ni à la Préfecture.

Contenson alla se replacer auprès de la voiture où monsieur de Nucingen attendait Peyrade.

--Je suis monsieur de Saint-Germain, dit le méridional au baron, en s’élevant jusqu’à la portière.

--Hé! pien, mondez afec moi, répondit le baron qui donna l’ordre de marcher vers l’arc de Triomphe de l’Étoile.

--Vous êtes allé à la Préfecture, monsieur le baron? ce n’est pas bien... Peut-on savoir ce que vous avez dit à monsieur le Préfet, et ce qu’il vous a répondu? demanda Peyrade.

--Affant te tonner sainte cente vrans à ein trôle gomme Godenzon, ch’édais pien aisse te saffoir s’il lès affait cagnés... Chai zimblement tidde au brevet de bolice que che zouhaiddais ambloyer ein achent ti nom te Beyrate à l’édrancher tans eine mission téligade, et si che bouffais affoir en loui eine gonffiance ilimidée... Le brevet m’a rébonti que visse édiez ein tes plis hapiles ômes et tes plis ônêdes. C’esde tutte l’avvaire.

--Monsieur le baron veut-il me dire de quoi il s’agit, maintenant qu’on lui a révélé mon vrai nom?...

Quand le baron eut expliqué longuement et verbeusement, dans son affreux patois de juif polonais, et sa rencontre avec Esther, et le cri du chasseur qui se trouvait derrière la voiture, et ses vains efforts, il conclut en racontant ce qui s’était passé la veille chez lui, le sourire échappé à Lucien de Rubempré, la croyance de Bianchon et de quelques dandies, relativement à une accointance entre l’inconnue et ce jeune homme.

--Écoutez, monsieur le baron, vous me remettrez d’abord dix mille francs en à-compte sur les frais, car pour vous, dans cette affaire, il s’agit de vivre; et, comme votre vie est une manufacture d’affaires, il ne faut rien négliger pour vous trouver cette femme. Ah! vous êtes pincé!

--Ui, che zuis binzé...

--S’il faut davantage, je vous le dirai, baron; fiez-vous à moi, reprit Peyrade. Je ne suis pas, comme vous pouvez le croire, un espion... J’étais, en 1807, commissaire-général de police à Anvers, et maintenant que Louis XVIII est mort, je puis vous confier que, pendant sept ans, j’ai dirigé sa contre-police... On ne marchande donc pas avec moi. Vous comprenez bien, monsieur le baron, qu’on ne peut pas faire le devis des consciences à acheter avant d’avoir étudié une affaire. Soyez sans inquiétude, je réussirai. Ne croyez pas que vous me satisferez avec une somme quelconque, je veux autre chose pour récompense...

--Bourfî que ce ne soid bas ein royaume?... dit le baron.

--C’est moins que rien pour vous.

--Ça me fa!

--Vous connaissez les Keller?

--Paugoub.

--François Keller est le gendre du comte de Gondreville, et le comte de Gondreville a dîné chez vous hier avec son gendre.

--Ki tiaple beut fus tire... s’écria le baron.--Ce sera Chorche ki pafarte tuchurs, se dit en lui-même monsieur de Nucingen.

Peyrade se mit à rire. Le banquier conçut alors d’étranges soupçons sur son domestique, en remarquant ce sourire.

--Le comte de Gondreville est tout à fait en position de m’obtenir une place que je désire avoir à la Préfecture de police, et sur la création de laquelle le préfet aura, sous quarante-huit heures, un mémoire, dit Peyrade en continuant. Demandez la place pour moi, faites que le comte de Gondreville veuille se mêler de cette affaire, en y mettant de la chaleur, et vous reconnaîtriez ainsi le service que je vais vous rendre. Je ne veux de vous que votre parole, car, si vous y manquiez, vous maudiriez tôt ou tard le jour où vous êtes né... foi de Peyrade...

--Je fus tonne ma barole t’honner te vaire le bossiple...

--Si je ne faisais que le possible pour vous, ce ne serait pas assez.

--Hé! pien, ch’achirai vrangement.

--Franchement... Voilà tout ce que je veux, dit Peyrade, et la franchise est le seul présent un peu neuf que nous puissions nous faire, l’un et l’autre.

--Vranchement, répéta le baron. U foullez-vûs que che vis remedde?

--Au bout du pont Louis XVI.

--Au bond te la Jambre, dit le baron à son valet de pied qui vint à la portière.

--Che fais tonc affoir l’eingonnie... se dit le baron en s’en allant.

--Quelle bizarrerie, se disait Peyrade en retournant à pied au Palais-Royal où il se proposait d’essayer de tripler les dix mille francs pour faire une dot à Lydie. Me voilà obligé d’examiner les petites affaires du jeune homme dont un regard a ensorcelé ma fille. C’est sans doute un de ces hommes qui ont l’œil à femme, se dit-il en employant une des expressions du langage particulier qu’il avait fait à son usage, et dans lesquelles ses observations, celles de Corentin se résumaient par des mots où la langue était souvent violée, mais, par cela même, énergiques et pittoresques.

En rentrant chez lui, le baron de Nucingen ne se ressemblait pas à lui-même; il étonna ses gens et sa femme, il leur montrait une face colorée, animée, il était gai.

--Gare à nos actionnaires, dit du Tillet à Rastignac.

On prenait en ce moment le thé dans le petit salon de Delphine de Nucingen, au retour de l’Opéra.

--Ui, reprit en souriant le baron qui saisit la plaisanterie de son compère, chébroufe l’enfie de vaire tes avvaires...

--Vous avez donc vu votre inconnue? demanda madame de Nucingen.

--Non, répondit-il, che n’ai que l’esboir te la droufer.

--Aime-t-on jamais sa femme ainsi?... s’écria madame de Nucingen en ressentant un peu de jalousie ou feignant d’en avoir.

--Quand vous l’aurez à vous, dit du Tillet au baron, vous nous ferez souper avec elle, car je suis bien curieux d’examiner la créature qui a pu vous rendre aussi jeune que vous l’êtes.

--C’esde eine cheffe d’œivre te la grèation, répondit le vieux banquier.

--Il va se faire attraper comme un mineur, dit Rastignac à l’oreille de Delphine.

--Bah! il gagne bien assez d’argent pour...

--Pour en rendre un peu, n’est-ce pas!... dit du Tillet en interrompant la baronne.

Nucingen se promenait dans le salon comme si ses jambes le gênaient.

--Voilà le moment de lui faire payer vos nouvelles dettes, dit Rastignac à l’oreille de la baronne.

En ce moment même, l’abbé, venu rue Taitbout pour faire ses dernières recommandations à Europe qui devait jouer le principal rôle dans la comédie inventée pour tromper le baron de Nucingen, s’en allait plein d’espérance. Il fut accompagné jusqu’au boulevard par Lucien, assez inquiet de voir ce demi-démon si parfaitement déguisé, que lui-même ne l’avait reconnu qu’à sa voix.

--Où diable as-tu trouvé une femme plus belle qu’Esther? demanda-t-il à son corrupteur.

--Mon petit, ça ne se trouve pas à Paris. Ces teints-là ne se fabriquent pas en France.

--C’est-à-dire que tu m’en vois encore étourdi... La Vénus Callipyge n’est pas si bien faite! On se damnerait pour elle... Mais où l’as-tu prise?

--C’est la plus belle fille de Londres. Elle a tué son amant dans un accès de jalousie, et ivre aussi de gin... L’amant est un misérable de qui la police de Londres est débarrassée, et l’on a, pour quelque temps, envoyé cette créature à Paris, afin de laisser oublier l’affaire... La drôlesse a été très-bien élevée; c’est la fille d’un ministre, elle parle le français comme si c’était sa langue maternelle. Elle ne sait et ne pourra jamais savoir ce qu’elle fait là. On lui a dit que si elle te plaisait elle pourrait te manger des millions... mais que tu étais jaloux comme un tigre, et on lui a donné le programme de l’existence d’Esther. Elle ne connaît pas ton nom.

--Mais si Nucingen la préférait à Esther...

--Ah! t’y voilà venu... s’écria l’abbé. Tu as peur aujourd’hui de ne pas voir s’accomplir ce qui t’effrayait tant hier! Sois tranquille. Cette fille est blonde, blanche, et a les yeux bleus. Elle est le contraire de la belle juive, et il n’y a que les yeux d’Esther qui puissent remuer un homme aussi pourri que Nucingen. Tu ne pouvais pas cacher un laideron, que diable! Quand cette poupée aura joué son rôle, je l’enverrai, sous la conduite d’une personne sûre, à Rome ou à Madrid, où elle fera des passions.

--Puisque nous ne l’avons que pour peu de temps, dit Lucien, j’y retourne...

--Va, mon fils, amuse-toi... Demain tu auras un jour de plus. Moi, j’attends quelqu’un que j’ai chargé de savoir ce qui se passe chez le baron de Nucingen.

--Qui?

--La maîtresse de son valet de chambre, car enfin faut-il savoir à tout moment ce qui se passe chez l’ennemi.

A minuit, Paccard, le chasseur d’Esther, trouva l’abbé sur le pont des Arts, l’endroit le plus favorable à Paris pour se dire deux mots qui ne doivent pas être entendus. Tout en causant, le chasseur regardait d’un côté pendant que l’abbé regardait de l’autre.

--Le baron est allé ce matin à la Préfecture de police, de quatre heures à cinq heures, dit le chasseur, et il s’est vanté ce soir de trouver la femme qu’il a vue au bois de Vincennes, on la lui a promise...

--Nous serons observés! dit Jacques Collin, mais par qui?...

--On s’est déjà servi de Louchard, le Garde du Commerce.

--Ce serait un enfantillage, répondit l’abbé. Nous n’avons que la brigade de sûreté, la police judiciaire à craindre; et du moment où elle ne marche pas, nous pouvons marcher, nous!...

--Quel est l’ordre? dit Paccard de l’air respectueux que devait avoir un maréchal en venant prendre le mot d’ordre de Louis XVIII.

--Vous sortirez tous les soirs à dix heures, répondit le faux abbé, vous irez bon train au bois de Vincennes, dans les bois de Meudon et de Ville-d’Avray. Si quelqu’un vous observe ou vous suit, laisse-toi faire, sois liant, causant, corruptible. Tu parleras de la jalousie de Rubempré, qui est fou de madame, et qui, surtout, ne veut pas qu’on sache dans le monde qu’il a une maîtresse de ce genre-là...

--Suffit! Faut-il s’armer?...

--Jamais! dit Jacques vivement. Une arme!... à quoi cela sert-il? à faire des malheurs. Ne te sers dans aucun cas de ton couteau de chasseur. Quand on peut casser les jambes à l’homme le plus fort par le coup que je t’ai montré!... quand on peut se battre avec trois argousins armés avec la certitude d’en mettre deux à terre avant qu’ils n’aient tiré leurs briquets!... que craint-on?... N’as-tu pas ta canne?...

--C’est juste! dit le chasseur.

Paccard, qualifié de Vieille Garde, de Fameux Lapin, de Bon-là, homme à jarret de fer, à bras d’acier, à favoris italiens, à chevelure artiste, à barbe de sapeur, à figure blême et impassible comme celle de Contenson, gardait sa fougue en dedans, et jouissait d’une tournure de tambour-major qui déroutait le soupçon. Un échappé de Poissy, de Melun n’a pas cette fatuité sérieuse et cette croyance en son mérite. Giafar de l’Aaroun al Raschid du Bagne, il lui témoignait l’amicale admiration que Peyrade avait pour Corentin. Ce colosse, excessivement fendu, sans beaucoup de poitrine et sans trop de chair sur les os, allait sur deux longues béquilles d’un pas grave. Jamais la droite ne se mouvait sans que l’œil droit examinât les circonstances extérieures avec cette rapidité placide particulière au voleur et à l’espion. L’œil gauche imitait l’œil droit. Un pas, un coup-d’œil! Sec, agile, prêt à tout et à toute heure, sans une ennemie intime appelée la liqueur des braves, Paccard eût été complet, disait Jacques, tant il possédait à fond les talents indispensables à l’homme en guerre avec la société; mais le maître avait réussi à convaincre l’esclave de faire la part au feu en ne buvant que le soir. En rentrant, Paccard absorbait l’or liquide que lui versait à petit coups une fille à grosse panse venue de Dantzick.

--On ouvrira l’œil, dit Paccard en remettant son magnifique chapeau à plumes après avoir salué celui qu’il nommait son confesseur.

Voilà par quels événements deux hommes aussi forts que l’étaient, chacun dans leur sphère, Jacques Collin et Peyrade, arrivèrent à se trouver aux prises sur le même terrain, et à déployer leur génie dans une lutte où chacun combattit pour sa passion ou pour ses intérêts. Ce fut un de ces combats ignorés, mais terribles, où il se dépense en talent, en haine, en irritations, en marches et contremarches, en ruses, autant de puissance qu’il en faut pour établir une fortune. Hommes et moyens, tout fut secret du côté de Peyrade, que son ami Corentin seconda dans cette expédition, une niaiserie pour eux. Ainsi, l’histoire est muette à ce sujet, comme elle est muette sur les véritables causes de bien des révolutions. Mais voici le résultat. Cinq jours après l’entrevue de monsieur de Nucingen avec Peyrade aux Champs-Élysées, un matin, un homme d’une cinquantaine d’années, doué de cette figure de blanc de céruse que se font les diplomates, habillé de drap bleu, d’une tournure assez élégante, ayant presque l’air d’un ministre d’État, descendit d’un cabriolet splendide en en jetant les guides à son domestique. Il demanda si le baron de Nucingen était visible, au valet qui se tenait sur une banquette du péristyle, et qui lui en ouvrit respectueusement la magnifique porte en glaces.

--Le nom de monsieur?... dit le domestique.

--Dites à monsieur le baron que je viens de l’avenue Gabrielle, répondit Corentin. S’il y a du monde, gardez-vous bien de prononcer ce nom-là tout haut, vous vous feriez mettre à la porte.

Une minute après, le valet revint et conduisit Corentin dans le cabinet du baron, par les appartements intérieurs.

Corentin échangea son regard impénétrable contre un regard de même nature avec le banquier, et ils se saluèrent convenablement.

--Monsieur le baron, dit-il, je viens au nom de Peyrade...

--Pien, fit le baron en allant pousser les verrous aux deux portes.

--La maîtresse de monsieur de Rubempré demeure rue Taitbout, dans l’ancien appartement de mademoiselle de Bellefeuille, l’ex-maîtresse de monsieur de Granville, le Procureur-Général.

--Ah! si brès te moi, s’écria le baron, gomme c’ed trôle.

--Je n’ai pas de peine à croire que vous soyez fou de cette magnifique personne, elle m’a fait plaisir à voir, répondit Corentin. Lucien est si jaloux de cette fille qu’il lui défend de se montrer; et il est bien aimé d’elle, car, depuis quatre ans qu’elle a succédé à la Bellefeuille, et dans son mobilier et dans son état, jamais les voisins, ni le portier, ni les locataires de la maison n’ont pu l’apercevoir. L’infante ne se promène que la nuit. Quand elle part, les stores de la voiture sont baissés, et madame est voilée. Lucien n’a pas seulement des raisons de jalousie pour cacher cette femme: il doit se marier à Clotilde de Grandlieu, et il est le favori intime actuel de madame de Sérizy. Naturellement, il tient et à sa maîtresse d’apparat et à sa fiancée. Ainsi, vous être maître de la position: Lucien sacrifiera son plaisir à ses intérêts et à sa vanité. Vous êtes riche, il s’agit probablement de votre dernier bonheur, soyez généreux. Vous arriverez à vos fins par la femme de chambre. Donnez une dizaine de mille francs à la soubrette, elle vous cachera dans la chambre à coucher de sa maîtresse; et, pour vous, ça vaut bien ça!

Aucune figure de rhétorique ne peut peindre le débit saccadé, net, absolu de Corentin; aussi le baron le remarquait-il en manifestant de l’étonnement, une expression qu’il avait depuis long-temps défendue à son visage impassible.

--Je viens vous demander cinq mille francs pour Peyrade, qui a laissé tomber cinq de vos billets de banque... un petit malheur! reprit Corentin avec le plus beau ton de commandement. Peyrade connaît trop bien son Paris pour faire des frais d’affiches, et il a compté sur vous. Mais ceci n’est pas le plus important, dit Corentin en se reprenant de manière à ôter à la demande d’argent toute gravité. Si vous ne voulez pas avoir du chagrin dans vos vieux jours, obtenez à Peyrade la place qu’il vous a demandée, et vous pouvez la lui faire obtenir facilement. Le Directeur-Général de la Police du royaume a dû recevoir hier une note à ce sujet. Il ne s’agit que d’en faire parler au Préfet de police par Gondreville. Hé! bien, dites à Malin comte de Gondreville, qu’il s’agit d’obliger un de ceux qui l’ont su débarrasser de messieurs Simeuse, et il marchera...

--Voici, monsieur, dit le baron en prenant cinq billets de mille francs et les présentant à Corentin.

--La femme de chambre a pour bon ami un grand chasseur nommé Paccard, qui demeure rue de Provence, chez un carrossier, et qui se loue comme chasseur à ceux qui se donnent des airs de prince. Vous arriverez à la femme de chambre de madame Van-Bogseck par Paccard, un grand drôle de Piémontais qui aime assez le vermout.

Évidemment cette confidence, élégamment jetée en Post-Scriptum, était le prix des cinq mille francs. Le baron cherchait à deviner à quelle race appartenait Corentin, en qui son intelligence lui disait assez qu’il voyait plutôt un directeur d’espionnage qu’un espion; mais Corentin resta pour lui ce qu’est, pour un archéologue, une inscription à laquelle il manque au moins les trois quarts des lettres.

--Gommand se nomme la phâme te jampre? demanda-t-il.

--Eugénie, répondit Corentin qui salua le baron et sortit.

Le baron de Nucingen, transporté de joie, abandonna ses affaires ses bureaux, et remonta chez lui dans l’heureux état où se trouve un jeune homme de vingt ans qui jouit en perspective d’un premier rendez-vous avec une première maîtresse. Le baron prit tous les billets de mille francs de sa caisse particulière, une somme avec laquelle il aurait pu faire le bonheur d’un village, cinquante-cinq mille francs! et il les mit à même, dans la poche de son habit. Mais la prodigalité des millionnaires ne peut se comparer qu’à leur avidité pour le gain. Dès qu’il s’agit d’un caprice, d’une passion, l’argent n’est plus rien pour les Crésus: il leur est en effet plus difficile d’avoir des caprices que de l’or. Une jouissance est la plus grande rareté de cette vie rassasiée, pleine des émotions que donnent les grands coups de la Spéculation, et sur lesquelles ces cœurs secs se sont blasés. Exemple. Un des plus riches capitalistes de Paris, connu d’ailleurs pour ses bizarreries, rencontre un jour, sur les boulevards, une petite ouvrière excessivement jolie. Accompagnée de sa mère, cette grisette donnait le bras à un jeune homme d’un habillement assez équivoque, et d’un balancement de hanches très-faraud. A la première vue, le millionnaire devient amoureux de cette Parisienne; il la suit chez elle, il y entre; il se fait raconter cette vie mélangée de bals chez Mabille, de jours sans pain, de spectacles et de travail; il s’y intéresse, et laisse cinq billets de mille francs sous une pièce de cent sous: une générosité déshonorée. Le lendemain, un fameux tapissier, Braschon, vient prendre les ordres de la grisette, meuble un appartement qu’elle choisit, y dépense une vingtaine de mille francs. L’ouvrière se livre à des espérances fantastiques: elle habille convenablement sa mère, elle se flatte de pouvoir placer son ex-amoureux dans les bureaux d’une Compagnie d’Assurance. Elle attend... un, deux jours; puis une... et deux semaines. Elle se croit obligée d’être fidèle, elle s’endette. Le capitaliste, appelé en Hollande, avait oublié l’ouvrière; il n’alla pas une seule fois dans le Paradis où il l’avait mise, et d’où elle retomba aussi bas qu’on peut tomber à Paris. Nucingen ne jouait pas, Nucingen ne protégeait pas les arts, Nucingen n’avait aucune fantaisie; il devait donc se jeter dans sa passion pour Esther avec un aveuglement sur lequel comptait l’abbé.

Après son déjeuner, le baron fit venir Georges, son valet de chambre, et lui dit d’aller rue Taitbout, prier mademoiselle Eugénie, la femme de chambre de madame Van-Bogseck, de passer dans ses bureaux pour une affaire importante.

--Du la guedderas, ajouta-t-il, et du la veras monder tans ma jambre, en lui tisand que sa vordine est vaidde.

Georges eut mille peines à décider Europe-Eugénie à venir. Madame, lui dit-elle, ne lui permettait jamais de sortir; elle pouvait perdre sa place, etc., etc. Aussi Georges fit-il sonner haut ses mérites aux oreilles du baron, qui lui donna dix louis.

--Si madame sort cette nuit sans elle, dit Georges à son maître dont les yeux brillaient comme des escarboucles, elle viendra sur les dix heures.

--Pon! ti fientras m’habiler à neiff eires... me goîver; gar che feusse êdre auzi pien que bossiple... Che grois que che gombaraidrai teffant ma maidresse, u l’archante ne seraid bas l’archante...

De midi à une heure, le baron teignit ses cheveux et ses favoris. A neuf heures, le baron, qui prit un bain avant le dîner, fit une toilette de marié, se parfuma, s’adonisa. Madame de Nucingen, avertie de cette métamorphose, se donna le plaisir de voir son mari.

--Mon Dieu! dit-elle, êtes-vous ridicule!... Mais mettez donc une cravate de satin noir, à la place de cette cravate blanche qui fait paraître vos favoris encore plus durs. Et, d’ailleurs, c’est Empire, c’est vieux bonhomme, et vous vous donnez l’air d’un ancien Conseiller au Parlement. Otez donc vos boutons en diamant, qui valent chacun cent mille francs; cette singesse vous les demanderait, vous ne pourriez pas les refuser; et pour les offrir à une fille, autant les mettre à mes oreilles.

Le pauvre financier, frappé de la justesse des remarques de sa femme, lui obéissait en rechignant.

--Ritiquile! ritiquile!... Che ne fous ai chamais tidde que visse édiez ritiquile quand vis vis meddiez te fodre miex bir fodre bedid mennesier de Rasdignac.

--Je l’espère bien que vous ne m’avez jamais trouvée ridicule. Suis-je femme à faire de pareilles fautes d’orthographe dans une toilette? Voyons, tournez-vous!... Boutonnez votre habit jusqu’en haut, comme fait le duc de Maufrigneuse, en laissant libres les deux dernières boutonnières d’en haut. Enfin, tâchez de vous rendre jeune.

--Monsieur, dit Georges, voici mademoiselle Eugénie.

--Attieu, montame... s’écria le banquier. Il reconduisit sa femme jusqu’au delà des limites de leurs appartements respectifs, pour être certain qu’elle n’écouterait pas la conférence. En revenant, il prit par la main Europe, et l’amena dans sa chambre avec une sorte de respect ironique:--Hé! pien, ma beddide, fus êdes pien héreize, gar vis êdes au serfice te la blis cholie phâme de l’inifers... Fodre fordine éd vaidde, si vis foulez barler bir moi, êdre tans mes eindereds.

--C’est ce que je ne ferais pas pour dix mille francs, s’écria Europe. Vous comprenez, monsieur le baron, que je suis avant tout une honnête fille...

--Ui. Ghe gomde pien bayer fodre onêdedé. C’ed ce g’on abbèle, tans le gommerce, la guriosidé.

--Ensuite, ce n’est pas tout, dit Europe. Si monsieur ne plaît pas à madame, et il y a de la chance! elle se fâche, je suis renvoyée, et ma place me vaut mille francs par an.

--Le gabidal te mile vrancs ed te fint mile vrancs, et si che fus les tonne, fus ne berterez rien.

--Ma foi, si vous le prenez sur ce ton-là, mon gros père, dit Europe, ça change joliment la question. Où sont-ils?...

--Foissi, répondit le baron en montrant un à un les billets de banque.

Il regarda chaque éclair que chaque billet faisait jaillir des yeux d’Europe, et qui révélait la concupiscence à laquelle il s’attendait.

--Vous payez la place, mais l’honnêteté, la conscience?... dit Europe en levant sa mine fûtée et lançant au baron un regard seria-buffa.

--La gonzience ne faud bas la blace; mais, meddons saint mîlle vrancs de blis, dit-il en ajoutant cinq billets de mille francs.

--Non, vingt mille francs pour la conscience, et cinq mille pour la place, si je la perds...

--Gomme fus futrez... dit-il en ajoutant les cinq billets. Mais bir les cagner, il vaut me gager tans la jampre te da maidresse bentant la nouid, quand elle sera séle...

--Si vous voulez m’assurer de ne jamais dire qui vous a introduit, j’y consens. Mais je vous préviens d’une chose: madame est forte comme Turc, elle aime monsieur de Rubempré comme une folle, et vous lui remettriez un million en billets de banque, que vous ne lui feriez pas commettre une infidélité!... C’est bête, mais elle est ainsi quand elle aime, elle est pire qu’une honnête femme, quoi? Quand elle va se promener dans les bois avec monsieur, il est rare que monsieur reste à la maison; elle y est allée ce soir, je puis donc vous cacher dans ma chambre. Si madame revient seule, je vous viendrai chercher; vous vous tiendrez dans le salon, je ne fermerai pas la porte de la chambre, et le reste... dame! le reste, ça vous regarde... Préparez-vous!

--Che te tonnerai les fint-sainte mile vrancs tans le salon... tonnant, tonnant.

--Ah! dit Europe, vous n’êtes pas plus défiant que ça?... Excusez du peu...

--Di auras pien des ogassions te me garodder... Ni verons gonnaissance...

--Eh! bien, soyez rue Taitbout à minuit; mais prenez alors trente mille francs sur vous. L’honnêteté d’une femme de chambre se paie, comme les fiacres, beaucoup plus cher, passé minuit.

--Bar britence, che de tonnerai ein pon sur la Panque...

--Non, non, dit Europe, des billets, ou rien ne va...

A une heure du matin, le baron de Nucingen, caché dans la mansarde où couchait Europe, était en proie à toutes les anxiétés d’un homme en bonne fortune. Il vivait, son sang lui semblait bouillant à ses orteils, et sa tête allait éclater comme une machine à vapeur trop chauffée.

--Che chouissais moralement pire blis de sant mille égus, dit-il à du Tillet en lui racontant cette aventure. Il écouta les moindres bruits de la rue, il entendit, à deux heures du matin, la voiture de sa maîtresse dès le boulevard. Son cœur battit à soulever la soie du gilet, quand la grande porte tourna sur ses gonds: il allait donc revoir la céleste, l’ardente figure d’Esther!... Il reçut dans le cœur le bruit du marchepied et le claquement de la portière. L’attente du moment suprême l’agitait plus que s’il se fût agi de perdre sa fortune.

--Ha! s’écria-t-il, c’esde fifre ça! C’esde trob fifre même, che ne serai gabaple te rienne te dude!

Un quart d’heure après, Europe monta.

--Madame est seule, descendez... Surtout, ne faites pas de bruit, gros éléphant!

--Cros élevant! répéta-t-il en riant et marchant comme sur des barres de fer rouge.

Europe allait en avant, un bougeoir à la main.

--Diens, gonde-les, dit le baron en tendant à Europe les billets de banque quand il fut dans le salon.

Europe prit les trente billets d’un air sérieux, et sortit en enfermant le banquier. Nucingen alla droit dans la chambre, où il trouva la belle Anglaise qui lui dit:--Serait-ce toi, Lucien?...

--Non, pelle envant, s’écria Nucingen qui n’acheva pas.

Il resta stupide en voyant une femme absolument le contraire d’Esther: du blond là où il avait vu du noir, de la faiblesse là où il admirait de la force! la douce nuit là où scintillait le soleil de l’Arabie.

--Ah çà! d’où venez-vous?... qui êtes-vous?... dit l’Anglaise en sonnant sans que les sonnettes fissent aucun bruit.

--Chai godonné les sonneddes, mais n’ayez poind beurre... chez fais m’en aller, dit-il. Foilà drende mile vrancs te cheddés tans l’eau. Fus êdes pien la maîdresse te mennesier Licien te Ripembré?

--Un peu, mon neveu, dit l’Anglaise qui parlait bien le français. Mais ki ed-dû, doi? fit-elle en imitant le parler de Nucingen.

--Ein ôme pien addrabé!... répondit-il piteusement.

--Esd-on addrabé bir afoir eine cholie phâme? demanda-t-elle en plaisantant.

--Bermeddez-moi te fis enfoyer temain eine barure, bir fus rabbeler le paron ti Nichenguenne.

--Gonnais bas!... fit-elle en riant comme une folle; mais la parure sera bien reçue, mon gros violateur de domicile.

--Fis le gonnaidrez? Attié, montame. Fis êdes un morzo te roi; mais je ne soui qu’ein bofre panquier té soizande ans bassés, et fis m’affez vaide combrentre gombien la phâme que ch’aime a te buissance, buisque fodre paudé sirhimaine n’a bas pi me la vaire ûplier...

--Tiens, ce êdre chentile ze que fis me tides là, répondit l’Anglaise.

--Ze n’esd pas si chentile que zelle qui me l’einsbire...

--Vous parliez de drande mille francs... à qui les avez-vous donnés?

--A fodre goguine te phâme te jampre...

L’Anglaise sonna, Europe n’était pas loin.

--Oh! s’écria Europe, un homme dans la chambre de madame, et qui n’est pas monsieur!... Quelle horreur!

--Vous a-t-il donné trente mille francs pour y être introduit?

--Non, madame; car, à nous deux, nous ne les valons pas...

Et Europe se mit à crier au voleur d’une si dure façon, que le banquier effrayé gagna la porte, d’où Europe le fit rouler par les escaliers...

--Gros scélérat, lui cria-t-elle, vous me dénoncez à ma maîtresse! Au voleur!... au voleur!

L’amoureux baron, au désespoir, put regagner sans avanie sa voiture qui stationnait sur le boulevard; mais il ne savait plus à quel espion se vouer.

--Est-ce que, par hasard, madame voudrait m’ôter mes profits?... dit Europe en revenant comme une furie vers l’Anglaise.

--Je ne sais pas les usages de France, dit l’Anglaise.

--Mais c’est que je n’ai qu’un mot à dire à monsieur pour faire mettre madame à la porte demain, répondit insolemment Europe.

--Cedde zagrée fâme te jampre, dit le baron à Georges qui demanda naturellement à son maître s’il était content, m’a ghibbé drande mile vrancs..., mais c’esd te ma vôde, ma drès crande vôde!...

--Ainsi la toilette de monsieur ne lui a pas servi. Diable! je ne conseille pas à monsieur de prendre pour rien ses pastilles...

--Chorche, che meirs te tesesboir... Chai vroit... Chai de la classe au cuer... Plis d’Esder, mon hami.

Georges était toujours l’ami de son maître dans les grandes circonstances.

Deux jours après cette scène, que la jeune Europe venait de dire beaucoup plus plaisamment qu’on ne peut la raconter, car elle y ajouta sa mimique, le faux Espagnol déjeunait en tête-à-tête avec Lucien.

--Il ne faut pas, mon petit, que la police ni personne mette le nez dans nos affaires, lui dit-il à voix basse en allumant un cigare à celui de Lucien. C’est malsain. J’ai trouvé un moyen audacieux, mais infaillible, de faire tenir tranquille notre baron et ses agents. Tu vas aller chez madame de Sérizy, tu seras très-gentil pour elle. Tu lui diras, dans la conversation, que, pour être agréable à Rastignac, qui depuis long-temps a trop de madame de Nucingen, tu consens à lui servir de manteau pour cacher une maîtresse. Monsieur de Nucingen, devenu très-amoureux de la femme que cache Rastignac (ceci la fera rire) s’est avisé d’employer la Police pour t’espionner, toi, bien innocent des roueries de ton compatriote, et dont les intérêts chez les Grandlieu pourraient être compromis. Tu prieras la comtesse de te donner l’appui de son mari, qui est Ministre d’État, pour aller à la Préfecture de Police. Une fois là, devant monsieur le Préfet, plains-toi, mais en homme politique et qui va bientôt entrer dans la vaste machine du gouvernement pour en être un des plus importants pistons. Tu comprendras la Police en homme d’État, tu l’admireras, y compris le Préfet. Les plus belles mécaniques font des taches d’huile ou crachent. Ne te fâche que tout juste. Tu n’en veux pas du tout à monsieur le Préfet; mais engage-le à surveiller son monde, et plains-le d’avoir à gronder ses gens. Plus tu seras doux, gentilhomme, plus le Préfet sera terrible contre ses agents. Nous serons alors tranquilles, et nous pourrons faire revenir Esther, qui doit bramer comme les daims dans sa forêt.

Le Préfet d’alors était un ancien magistrat. Les anciens magistrats font des Préfets de police beaucoup trop jeunes. Imbus du Droit, à cheval sur la Légalité, leur main n’est pas leste à l’Arbitraire que nécessite assez souvent une circonstance critique où l’action de la Préfecture doit ressembler à celle d’un pompier chargé d’éteindre un feu. En présence du Vice-Président du Conseil-d’État, le Préfet reconnut à la Police plus d’inconvénients qu’elle n’en a, déplora les abus, et se souvint alors de la visite que le baron de Nucingen lui avait faite et des renseignements qu’il avait demandés sur Peyrade. Le Préfet, tout en promettant de réprimer les excès auxquels se livraient les agents, remercia Lucien de s’être adressé directement à lui, lui promit le secret, et eut l’air de comprendre cette intrigue. De belles phrases sur la Liberté individuelle, sur l’inviolabilité du domicile furent échangées entre le Ministre d’État et le Préfet, à qui monsieur de Sérizy fit observer que si les grands intérêts du royaume exigeaient parfois de secrètes illégalités, le crime commençait à l’application de ces moyens d’État aux intérêts privés.

Un matin, au moment où Peyrade allait à son cher café David où il se régalait de voir des bourgeois comme un artiste s’amuse à voir pousser des fleurs, un gendarme habillé en bourgeois l’accosta dans la rue.

--J’allais chez vous, lui dit-il à l’oreille, j’ai ordre de vous amener à la Préfecture.

Peyrade prit un fiacre et monta, sans faire la moindre observation, en compagnie du gendarme.

Le Préfet de Police traita Peyrade comme s’il eût été le dernier argousin du Bagne, en se promenant dans une allée du petit jardin de la Préfecture de Police qui, dans ce temps, s’étendait le long du quai des Orfévres.

--Ce n’est pas sans raison, monsieur, que, depuis 1809, vous avez été mis en dehors de l’administration... Ne savez-vous pas à quoi vous nous exposez et vous vous exposez vous-même?...

La mercuriale fut terminée par un coup de foudre. Le Préfet annonça durement au pauvre Peyrade que non-seulement son secours annuel était supprimé, mais encore qu’il serait, lui, l’objet d’une surveillance spéciale. Le vieillard reçut cette douche de l’air le plus calme du monde. Il n’y a rien d’immobile et d’impassible comme un homme foudroyé. Peyrade avait perdu tout son argent au jeu. Le père de Lydie comptait sur sa place, et il se voyait sans autre ressource que les aumônes de son ami Corentin.

--J’ai été Préfet de Police, je vous donne complétement raison, dit tranquillement le vieillard au fonctionnaire posé dans sa majesté judiciaire et qui fit alors un haut-le-corps assez significatif. Mais permettez-moi, sans vouloir en rien m’excuser, de vous faire observer que vous ne me connaissez point, reprit Peyrade en jetant une fine œillade au Préfet. Vos paroles sont, ou trop dures pour l’ancien Commissaire Général de Police en Hollande, ou pas assez sévères pour un simple mouchard.

Le Préfet gardait le silence.

--Seulement, monsieur le Préfet, souvenez-vous de ce que je vais avoir l’honneur de vous dire. Sans que je me mêle en rien de votre police ni de ma justification, vous aurez l’occasion de voir que, dans cette affaire, il y a quelqu’un qu’on trompe: en ce moment, c’est votre serviteur; plus tard, vous direz: C’était moi.

Et il salua le Préfet, qui resta pensif pour cacher son étonnement.

Le vieillard revint chez lui, les bras et les jambes cassés, saisi d’une rage froide contre le baron de Nucingen. Cet épais financier pouvait seul avoir trahi un secret concentré dans les têtes de Contenson, de Peyrade et de Corentin. Le vieillard accusa le banquier de vouloir se dispenser du paiement, une fois le but atteint. Une seule entrevue lui avait suffi pour deviner les astuces du plus astucieux des banquiers.--Il liquide avec tout le monde, même avec nous, mais je me vengerai, se disait le bonhomme. Je n’ai jamais rien demandé à Corentin, je lui demanderai de m’aider à me venger de cette stupide caisse. Sacré baron! tu sauras de quel bois je me chauffe, en trouvant un matin ta fille déshonorée.... Mais aime-t-il sa fille? Le soir de cette catastrophe qui renversait les espérances de ce vieillard, il avait pris dix ans de plus. En causant avec son ami Corentin, il entremêlait ses doléances de larmes arrachées par la perspective du triste avenir qu’il léguait à sa fille, son idole, sa perle, son offrande à Dieu.

--Nous suivrons cette affaire, lui disait Corentin. Il faut savoir d’abord si le baron est ton délateur. Avons-nous été sages en nous appuyant de Gondreville?.... Ce vieux malin nous doit trop pour ne pas essayer de nous engloutir; aussi fais-je surveiller son gendre Keller, un niais en politique, et très-capable de tremper dans quelque conspiration tendant à renverser la branche aînée au profit de la branche cadette.... Demain, je saurai ce qui se passe chez Nucingen, s’il a vu sa maîtresse, et d’où nous vient ce coup de caveçon..... Ne te désole pas. D’abord, le Préfet ne restera pas long-temps en place..... Le temps est gros de révolutions, et les révolutions, c’est notre eau trouble.

Un sifflement particulier retentit dans la rue.

--C’est Contenson, dit Peyrade qui mit une lumière sur la fenêtre, et il y a quelque chose qui m’est personnel.

Un instant après, le fidèle Contenson comparaissait devant les deux gnomes de la Police par lui révérés à l’égal de deux génies.

--Qu’y a-t-il? dit Corentin.

--Du nouveau! Je sortais du 113, où j’ai tout perdu. Que vois-je sous les galeries?.... Georges! ce garçon est renvoyé par le baron, qui le soupçonne d’être un mouchard.

--Voilà l’effet d’un sourire qui m’est échappé, dit Peyrade.

--Oh! tout ce que j’ai vu de désastres causés par des sourires.... dit Corentin.

--Sans compter ce que causent les coups de cravache, dit Peyrade en faisant allusion à l’affaire Simeuse. (Voir UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE.) Mais, voyons, Contenson, qu’arrive-t-il?

--Voici ce qui arrive, reprit Contenson. J’ai fait jaser Georges en lui faisant payer des petits verres d’une infinité de couleurs, il en est resté gris; quant à moi, je dois être comme un alambic! Notre baron est allé rue Taitbout, bourré de pastilles du sérail. Il y a trouvé la belle femme que vous savez. Mais une bonne farce: cette Anglaise n’est pas son ingonnie!.... Et il a dépensé trente mille francs pour séduire la femme de chambre. Une bêtise. Ça se croit grand parce que ça fait de petites choses avec de grands capitaux, retournez la phrase, et vous trouvez le problème que résout l’homme de génie. Le baron est revenu dans un état à faire pitié. Le lendemain Georges, pour faire son bon apôtre, dit à son maître:--Pourquoi monsieur se sert-il de gens de sac et de corde? Si monsieur voulait s’en rapporter à moi, je lui trouverais son inconnue, car la description que monsieur m’en a faite me suffit, je remuerai tout Paris.--Va, lui dit le baron, je te récompenserai bien! Georges m’a raconté tout cela, entremêlé des détails les plus saugrenus. Mais... l’on est fait à recevoir la pluie! Le lendemain, le baron reçut une lettre anonyme où on lui disait quelque chose comme: «Monsieur de Nucingen se meurt d’amour pour une inconnue, il a déjà dépensé beaucoup d’argent en pure perte; s’il veut se trouver ce soir, à minuit, au bout du pont de Neuilly, et monter dans la voiture derrière laquelle sera le chasseur du bois de Vincennes, en se laissant bander les yeux, il verra celle qu’il aime... Comme sa fortune peut lui donner des craintes sur la pureté des intentions de ceux qui procèdent ainsi, monsieur le baron peut se faire accompagner de son fidèle Georges. Il n’y aura d’ailleurs personne dans la voiture.» Le baron y va, sans rien dire à Georges, avec Georges. Tous deux se laissent bander les yeux et couvrir la tête d’un voile. Le baron reconnaît le chasseur. Deux heures après, la voiture, qui marchait comme une voiture à Louis XVIII (que Dieu ait son âme! il se connaissait en police, ce roi-là!) arrête au milieu d’un bois. Le baron, à qui l’on ôte son bandeau, voit dans une voiture arrêtée son inconnue, qui.... psit!.... disparaît aussitôt. Et la voiture (même train que Louis XVIII) le ramène au pont de Neuilly, où il retrouve sa voiture. On avait mis dans la main de Georges un petit billet ainsi conçu: «Combien de billets de mille francs monsieur le baron lâche-t-il pour être mis en rapport avec son inconnue?» Georges donne le petit billet à son maître, et le baron, ne doutant pas que Georges ne s’entende ou avec moi ou avec vous, monsieur Peyrade, pour l’exploiter, a mis Georges à la porte. En v’là un imbécile de banquier! il ne fallait renvoyer Georges qu’après avoir gougé affec l’eingonnie.

--Georges a vu la femme?... dit Corentin.

--Oui, dit Contenson.

--Eh! bien, s’écria Peyrade, comment est-elle?

--Oh! répondit Contenson, il ne m’en a dit qu’un mot: un vrai soleil de beauté!...

--Nous sommes joués par des drôles plus forts que nous, s’écria Peyrade. Ces chiens-là vont vendre leur femme bien cher au baron.

--Ya, mein Herr! répondit Contenson. Aussi, en apprenant que vous aviez reçu des giroflées à la Préfecture, ai-je fait jaser Georges.

--Je voudrais bien savoir qui m’a roulé, dit Peyrade, nous mesurerions nos ergots!

--Faut faire les cloportes, dit Contenson.

--Il a raison, dit Peyrade, glissons-nous dans les fentes pour écouter, attendre...

--Nous allons étudier cette version-là, s’écria Corentin, pour le moment, je n’ai rien à faire. Tiens-toi sage, toi, Peyrade! Obéissons toujours à monsieur le préfet...

--Monsieur de Nucingen est bon à saigner, fit observer Contenson, il a trop de billets de mille francs dans les veines...

--La dot de Lydie était pourtant là! dit Peyrade à l’oreille de Corentin.

--Contenson, viens-nous-en, laissons dormir notre père... ade... A de...main.

--Monsieur, dit Contenson à Corentin sur le pas de la porte, quelle drôle d’opération de change aurait faite le bonhomme!... Hein! marier sa fille avec le prix de!... Ah! ah! l’on ferait de ce sujet une jolie pièce, et morale, intitulée: La dot d’une jeune fille.

--Ah! comme vous êtes organisés, vous autres!..... quelles oreilles tu as!... dit Corentin à Contenson. Décidément la Nature Sociale arme toutes ses Espèces des qualités nécessaires aux services qu’elle en attend! La société c’est une autre Nature!

--C’est très-philosophique ce que vous dites là, s’écria Contenson, un professeur en ferait un système!

--Sois au fait, reprit Corentin en souriant et s’en allant avec l’espion par les rues, de tout ce qui se passera chez monsieur de Nucingen, à propos de l’inconnue... en gros... ne finasse pas...

--On regarde si les cheminées fument! dit Contenson.

--Un homme comme le baron de Nucingen ne peut pas être heureux incognito, reprit Corentin. D’ailleurs nous, pour qui les hommes sont des cartes, nous ne devons jamais être joués par eux!

--Parbleu! ce serait le condamné qui s’amuserait à couper le cou au bourreau, s’écria Contenson.

--Tu as toujours le petit mot pour rire, répondit Corentin en laissant échapper un sourire qui dessina de faibles plis dans son masque de plâtre.

Cette affaire était excessivement importante en elle-même, et à part ses résultats. Si le baron n’avait pas trahi Peyrade, qui donc avait eu intérêt à voir le Préfet de Police? Il s’agissait pour Corentin de savoir s’il n’existait pas de faux frères parmi ses hommes. Il se disait en se couchant ce que ruminait aussi Peyrade:--Qui donc est allé se plaindre au Préfet?..... A qui cette femme appartient-elle? Ainsi, tout en s’ignorant les uns les autres, Jacques Collin, Peyrade et Corentin se rapprochaient sans le savoir; et la pauvre Esther, Nucingen, Lucien allaient nécessairement être enveloppés dans la lutte déjà commencée, et que l’amour-propre particulier aux gens de police devait rendre terrible.

Grâce à l’adresse d’Europe, la partie la plus menaçante des soixante mille francs de dettes qui pesaient sur Esther et sur Lucien fut acquittée. La confiance des créanciers ne fut pas même ébranlée. Lucien et l’abbé purent respirer pendant un moment. Comme deux bêtes fauves poursuivies qui lappent un peu d’eau au bord de quelque marais, ils purent continuer à côtoyer les précipices, le long desquels l’homme fort conduisait l’homme faible ou au gibet ou à la fortune.

--Aujourd’hui, dit le faux prêtre à sa créature, nous jouons le tout pour le tout; mais heureusement les cartes sont biseautées.

Pendant quelque temps Lucien fut assidu, par ordre de son terrible Mentor, auprès de madame de Sérizy. En effet, Lucien ne devait pas être soupçonné d’avoir une fille entretenue pour maîtresse. Il trouva d’ailleurs dans le plaisir d’être aimé, dans l’entraînement d’une vie mondaine, une force d’emprunt pour s’étourdir. Il obéissait à mademoiselle Clotilde de Grandlieu en ne la voyant plus qu’au Bois ou aux Champs-Élysées.

Le lendemain du jour où Esther fut enfermée dans la maison du Garde, l’être, pour elle problématique et terrible qui lui pesait sur le cœur, vint lui proposer de signer en blanc trois papiers timbrés, aggravés de ces mots tortionnaires: Accepté pour soixante mille francs, sur le premier;--Accepté pour cent vingt mille francs, sur le second;--Accepté pour cent vingt mille francs, sur le troisième. En tout trois cent mille francs d’acceptations. En mettant bon pour, vous faites un simple billet. Le mot accepté constitue la lettre de change et vous soumet à la contrainte par corps. Ce mot fait encourir à celui qui le signe imprudemment cinq ans de prison, une peine que le tribunal de police correctionnelle n’inflige presque jamais, et que la cour d’assises applique à des scélérats. La loi sur la contrainte par corps est un reste des temps de barbarie qui joint à sa stupidité le rare mérite d’être inutile, en ce qu’elle n’atteint jamais les fripons (Voir ILLUSIONS PERDUES).

--Il s’agit, dit l’Espagnol à Esther, de tirer Lucien d’embarras: nous avons soixante mille francs de dettes, et avec ces trois cent mille francs nous nous en tirerons peut-être.

Après avoir antidaté de six mois les lettres de change, l’abbé les fit tirer sur Esther par un homme incompris de la police correctionnelle, et dont les aventures, malgré le bruit qu’elles ont fait, furent bientôt oubliées, perdues, couvertes par le tapage de la grande symphonie de juillet 1830.

Ce jeune homme, un des plus audacieux chevaliers d’industrie, fils d’un huissier de Boulogne près Paris, se nomme Georges-Marie Destourny. Le père, obligé de vendre sa charge en des circonstances peu prospères, laissa, vers 1824, son fils sans aucune ressource après lui avoir donné cette brillante éducation, la folie des petits bourgeois pour leurs enfants. A vingt-trois ans, le jeune et brillant élève en droit avait déjà renié son père en écrivant ainsi son nom sur ses cartes:

GEORGES D’ESTOURNY.

Cette carte donnait à son personnage un parfum d’aristocratie. Ce fashionable eut l’audace de prendre tilbury, groom, et de hanter les clubs. Un mot expliquera tout: il faisait des affaires à la Bourse avec l’argent des femmes entretenues dont il était le confident. Enfin il succomba devant la Police correctionnelle, où il comparut accusé de se servir de cartes trop heureuses; il avait des complices, des jeunes gens corrompus par lui, ses séides obligés, les compères de son élégance et de son crédit. Obligé de fuir, il négligea de payer ses différences à la Bourse. Tout Paris, le Paris des loups-cerviers et des clubs, des boulevards et des industriels, tremblait encore de cette double affaire. Au temps de sa splendeur, Georges d’Estourny, joli garçon, bon enfant surtout, généreux comme un chef de voleurs, avait protégé la Torpille pendant quelques mois. Le faux Espagnol basa sa spéculation sur l’accointance d’Esther avec ce célèbre escroc, accident particulier aux femmes de cette classe. Georges d’Estourny, dont l’ambition s’était enhardie avec le succès, avait pris sous sa protection un homme venu du fond d’un département pour faire des affaires à Paris, et que le parti libéral voulait indemniser de condamnations encourues avec courage dans la lutte de la Presse contre le Gouvernement de Charles X, dont la persécution s’était ralentie pendant le ministère Martignac. On avait alors gracié le sieur Cérizet, ce gérant responsable, surnommé le Courageux-Cérizet. Or, Cérizet, patronné pour la forme par les sommités de la Gauche, fonda une maison qui tenait à la fois à l’agence d’affaires, à la Banque et à la maison de commission. Ce fut une de ces positions qui ressemblent, dans le commerce, à ces domestiques annoncés dans les Petites-Affiches, comme pouvant et sachant tout faire. Cérizet fut très-heureux de se lier avec Georges d’Estourny, qui le forma. Esther, en vertu de l’anecdote sur Ninon, pouvait passer pour être la fidèle dépositaire d’une portion de la fortune de Georges d’Estourny. Un endos en blanc signé Georges d’Estourny rendit Carlos Herrera maître des valeurs qu’il avait créées. Ce faux n’avait aucun danger du moment où, soit mademoiselle Esther, soit quelqu’un pour elle, pouvait ou devait payer. Après avoir pris des renseignements sur la maison Cérizet, Jacques Collin y reconnut l’un de ces personnages obscurs décidés à faire fortune, mais... légalement. Cérizet, le vrai dépositaire de d’Estourny, restait nanti de sommes importantes alors engagées dans la Hausse, à la Bourse, et qui permettaient à Cérizet de se dire banquier. Tout cela se fait à Paris; on méprise un homme, on n’en méprise pas l’argent. L’abbé se rendit chez Cérizet dans l’intention de le travailler à sa manière, car il se trouvait par hasard maître de tous les secrets de ce digne associé de d’Estourny. Le Courageux-Cérizet demeurait dans un entresol, rue du Gros-Chenet, et l’abbé, qui se fit mystérieusement annoncer comme venant de la part de Georges d’Estourny, surprit le soi-disant banquier pâle de cette annonce. L’abbé vit, dans un modeste cabinet, un petit homme à cheveux rares et blonds, et reconnut en lui, d’après la description que lui en avait faite Lucien, le judas de David Séchard.

--Pouvons-nous parler ici sans crainte d’être entendus? dit l’Espagnol métamorphosé subitement en Anglais à cheveux rouges, à lunettes bleues, aussi propre, aussi net qu’un puritain allant au Prêche.

--Et pourquoi, monsieur? dit Cérizet. Qui êtes-vous?

--Monsieur William Barker, créancier de monsieur d’Estourny; mais je vais démontrer la nécessité de fermer vos portes, puisque vous le désirez. Nous savons, monsieur, quelles ont été vos relations avec les Petit-Claud, les Cointet et les Séchard d’Angoulême...

A ces mots, Cérizet s’élança vers la porte et la ferma, revint à une autre porte qui donnait dans une chambre à coucher, la verrouilla; puis il dit à l’inconnu:--Plus bas, monsieur! Et il examina le faux Anglais en lui disant:--Que voulez-vous de moi?...

--Mon Dieu! reprit William Barker, chacun pour soi, dans ce monde. Vous avez les fonds de ce drôle de d’Estourny... Rassurez-vous, je ne viens pas vous les demander; mais, pressé par moi, ce fripon qui mérite la corde, entre nous, m’a donné ces valeurs en me disant qu’il pouvait y avoir quelque chance de les réaliser; et, comme je ne veux pas poursuivre en mon nom, il m’a dit que vous ne me refuseriez pas le vôtre.

Cérizet regarda la lettre de change, et dit:--Mais il n’est plus à Francfort...

--Je le sais, répondit le faux Barker, mais il pouvait encore y être à la date de ces traites...

--Mais je ne veux pas être responsable, dit Cérizet...

--Je ne vous demande pas ce sacrifice, reprit le faux Anglais; vous pouvez être chargé de les recevoir. Acquittez-les, et je me charge d’opérer le recouvrement.

--Je suis étonné de voir à d’Estourny autant de défiance de moi, reprit Cérizet.

--Il sait bien des choses, répondit l’Espagnol; mais ne le blâmez pas d’avoir mis ses œufs dans plusieurs paniers.

--Est-ce que vous croiriez?... demanda le petit faiseur d’affaires en rendant au faux Anglais les lettres de change acquittées et en règle.

--... Je crois que vous garderez bien ses fonds? dit le faux Anglais, j’en suis sûr! ils sont déjà jetés sur le tapis vert de la Bourse.

--Ma fortune est intéressée à...

--A les perdre ostensiblement, dit William Barker.

--Monsieur!... s’écria Cérizet.

--Tenez, mon cher monsieur Cérizet, dit froidement Barker en interrompant Cérizet, vous me rendriez un service en me facilitant cette rentrée. Ayez la complaisance de m’écrire une lettre où vous disiez que vous me remettez ces valeurs acquittées pour le compte de d’Estourny, et que l’huissier poursuivant devra considérer le porteur de la lettre comme le possesseur de ces trois traites.

--Voulez-vous me dire vos noms?

--Pas de nom! répondit le faux Anglais. Mettez: Le porteur de cette lettre et des valeurs... Vous allez être bien payé de cette complaisance...

--Et comment?... dit Cérizet.

--Par un seul mot. Vous resterez en France, n’est-ce pas?...

--Oui, monsieur.

--Eh! bien, jamais Georges d’Estourny n’y rentrera.

--Et pourquoi?

--Il y a plus de cinq personnes qui, à ma connaissance, l’assassineraient, et il le sait.

--Je ne m’étonne plus qu’il me demande de quoi faire une pacotille pour les Indes! s’écria Cérizet. Et il m’a malheureusement obligé d’engager tout dans les fonds. Nous sommes déjà débiteurs de différences. Je vis au jour le jour.

--Tirez votre épingle du jeu!

--Ah! si j’avais su cela plus tôt! s’écria Cérizet. J’ai manqué ma fortune...

--Un dernier mot?... dit Barker. Discrétion!... vous en êtes capable; mais, ce qui peut-être est moins sûr, fidélité. Nous nous reverrons, et je vous ferai faire fortune.

Après avoir jeté dans cette âme de boue un espoir qui devait en assurer la discrétion pendant long-temps, Barker se rendit chez un huissier sur lequel il pouvait compter, et le chargea d’obtenir des jugements définitifs contre Esther.--On payera, dit-il à l’huissier, c’est une affaire d’honneur, nous voulons seulement être en règle. Il fit représenter mademoiselle Esther au Tribunal de Commerce pour que les jugements fussent contradictoires. L’huissier, prié d’agir poliment, mit sous enveloppe tous les actes de procédure, vint saisir lui-même le mobilier, rue Taitbout, où il fut reçu par Europe. La contrainte par corps une fois dénoncée, Esther fut ostensiblement sous le coup de trois cents et quelques mille francs de dettes indiscutables. Jacques Collin ne fit pas en ceci de grands frais d’invention. Ce vaudeville des fausses dettes se joue à Paris très-souvent. Il y existe des sous-Gobseck, des sous-Gigonnet qui, moyennant une prime, se prêtent à ce calembour, car ils plaisantent de ce tour. Tout, en France, se fait en riant. On rançonne ainsi, soit des parents récalcitrants, soit des passions qui lésineraient, mais qui tous, devant une nécessité flagrante ou quelque prétendu déshonneur, s’exécutent. Maxime de Trailles avait usé très-souvent de ce moyen, renouvelé des comédies du vieux répertoire. Seulement Carlos Herrera, qui voulait sauver et l’honneur de sa robe et celui de Lucien, avait eu recours à un faux sans aucun danger, mais assez souvent pratiqué pour qu’en ce moment la Justice s’en émeuve. Il se tient, dit-on, une Bourse des effets faux aux environs du Palais-Royal, où, pour trois francs, on vous donne une signature.

Avant d’entamer la question de ces cent mille écus destinés à faire sentinelle à la porte de la chambre à coucher, Carlos se promit de faire payer, au préalable, cent mille autres francs à monsieur de Nucingen. Voici comment. Par ses ordres, Asie se posa, vis-à-vis de l’amoureux baron, en vieille femme au courant des affaires de la belle inconnue. Jusqu’à présent, les peintres de mœurs ont mis en scène beaucoup d’usuriers; mais on a oublié l’usurière, la madame La Ressource d’aujourd’hui, personnage excessivement curieux, appelée décemment marchande à la toilette, et qu’allait jouer la féroce Asie, à qui Carlos trouva le physique de l’emploi.--Tu t’appelleras madame de Saint-Estève, lui dit-il. L’abbé voulut voir Asie habillée. La fausse entremetteuse vint en robe de damas à fleurs, provenant de rideaux décrochés à quelque boudoir saisi, ayant un de ces châles de cachemire passés, usés, invendables, qui finissent leur vie au dos de ces femmes. Elle portait une collerette en dentelles magnifiques, mais éraillées, et un affreux chapeau; mais elle était chaussée en souliers de peau d’Irlande, sur le bord desquels sa chair faisait l’effet d’un bourrelet de soie noire à jour.

--Et la boucle de ma ceinture! dit-elle en montrant une orfévrerie suspecte que repoussait son ventre de cuisinière. Hein! quel genre! Et mon tour... comme il m’enlaidit gentiment!

--Sois mielleuse d’abord, lui dit Carlos, sois craintive presque, défiante comme une chatte; et fais surtout rougir le baron d’avoir employé la Police sans que tu paraisses avoir à trembler devant les agents. Enfin donne à entendre à la pratique, en termes plus ou moins clairs, que tu défies toutes les polices du monde de savoir où se trouve la belle. Cache bien tes traces... Quand le baron t’aura donné le droit de lui frapper sur le ventre en l’appelant:--Gros corrompu! deviens insolente et fais-le aller comme un laquais.

Menacé de ne plus revoir l’entremetteuse s’il se livrait au moindre espionnage, Nucingen voyait Asie en allant à la Bourse, à pied, mystérieusement, dans un misérable entresol de la rue Neuve-Saint-Marc, un appartement prêté; par qui? le baron ne put jamais obtenir la moindre lumière à ce sujet... Ces boueux sentiers, combien de fois les millionnaires amoureux les ont-ils côtoyés, et avec quelles délices! les pavés de Paris le savent. Madame de Saint-Estève fit arriver, d’espérance en désespoir, en relayant l’un par l’autre, le baron à vouloir être mis au courant de tout ce qui concernait l’inconnue, à tout prix!....

Pendant ce temps, l’huissier marchait, et marchait d’autant mieux que, ne trouvant aucune résistance chez Esther, il agissait dans les délais légaux, sans perdre vingt-quatre heures.

Lucien, conduit par l’abbé, visita cinq ou six fois la récluse à Saint-Germain. Le féroce conducteur de ces machinations avait jugé ces entrevues nécessaires pour empêcher Esther de dépérir, car sa beauté passait à l’état de capital. Au moment de quitter la maison du Garde, il amena Lucien et la pauvre courtisane au bord d’un chemin désert, à un endroit d’où l’on voyait Paris, et où personne ne pouvait les entendre. Tous trois ils s’assirent au soleil levant, sous un tronçon de peuplier abattu devant ce paysage, un des plus magnifiques du monde, et qui embrasse le cours de la Seine, Montmartre, Paris, Saint-Denis.

--Mes enfants, dit Carlos, votre rêve est fini. Toi, ma petite, tu ne reverras plus Lucien; ou, si tu le vois, tu dois l’avoir connu, il y a cinq ans, pendant quelques jours seulement.

--Voilà donc ma mort arrivée! dit-elle sans verser une larme.

--Eh! voilà cinq ans que tu es malade, reprit l’abbé. Suppose-toi poitrinaire, et meurs sans nous ennuyer de tes élégies. Mais tu vas voir que tu peux encore vivre, et très-bien!... Laisse-nous, Lucien, va cueillir des sonnets, dit-il en lui montrant un champ à quelques pas d’eux.

Lucien jeta sur Esther un regard mendiant, un de ces regards propres à ces hommes faibles et avides, pleins de tendresse dans le cœur et de lâcheté dans le caractère. Esther lui répondit par un signe de tête qui voulait dire:--Je vais écouter le bourreau pour savoir comment je dois poser ma tête sous la hache, et j’aurai le courage de bien mourir. Ce fut si gracieux et, en même temps, si plein d’horreur, que le poète pleura; Esther courut à lui, le serra dans ses bras, but cette larme et lui dit:--Sois tranquille! un de ces mots qui se disent avec les gestes et les yeux, avec la voix du délire.

Carlos se mit à expliquer nettement, sans ambiguïté, souvent avec d’horribles mots propres, la situation critique de Lucien, sa position à l’hôtel de Grandlieu, sa belle vie s’il triomphait, et enfin la nécessité pour Esther de se sacrifier à ce magnifique avenir.

--Que faut-il faire? s’écria-t-elle fanatisée.

--M’obéir aveuglément, dit Carlos. Et de quoi pourriez-vous vous plaindre? Il ne tiendra qu’à vous de vous faire un beau sort. Vous allez devenir ce que sont Tullia, Florine, Mariette et la Val-Noble, vos anciennes amies, la maîtresse d’un homme riche que vous n’aimerez pas. Une fois nos affaires faites, notre amoureux est assez riche pour vous rendre heureuse....

--Heureuse!... dit-elle en levant les yeux au ciel.

--Vous avez eu cinq ans de paradis, reprit-il. Ne peut-on vivre avec de pareils souvenirs?...

--Je vous obéirai, répondit-elle en essuyant une larme dans le coin de ses yeux. Ne vous inquiétez pas du reste! Vous l’avez dit, mon amour est une maladie mortelle.

--Ce n’est pas tout, reprit Carlos, il faut rester belle. A vingt-deux ans et demi, vous êtes à votre plus haut point de beauté, grâce à votre bonheur. Enfin, redevenez surtout la Torpille. Soyez espiègle, dépensière, rusée, sans pitié pour le millionnaire que je vous livre. Écoutez!... cet homme a été sans pitié pour bien du monde, il s’est engraissé des fortunes de la veuve et de l’orphelin, vous serez leur Vengeance!... Asie viendra vous prendre en fiacre, et vous serez à Paris ce soir. Si vous laissiez soupçonner vos liaisons depuis six ans avec Lucien, autant vaudrait lui tirer un coup de pistolet dans la tête. On vous demandera ce que vous êtes devenue: vous répondrez que vous avez été emmenée en voyage par un Anglais excessivement jaloux. Vous avez eu jadis assez d’esprit pour bien blaguer, retrouvez tout cet esprit-là...

Avez-vous jamais vu un radieux cerf-volant, ce géant des papillons de l’enfance, tout chamarré d’or, planant dans les cieux?... Les enfants oublient un moment la corde, un passant la coupe: le météore donne, en langage de collége, une tête, et il tombe avec une effrayante rapidité. Telle Esther en entendant Carlos.

DEUXIÈME PARTIE.

A COMBIEN L’AMOUR REVIENT AUX VIEILLARDS.

Depuis huit jours, Nucingen allait marchander la livraison de celle qu’il aimait, presque tous les jours, dans l’entresol de la rue Neuve-Saint-Marc. Là trônait Asie entre les plus belles parures arrivées à cette phase horrible où les robes ne sont plus des robes et ne sont pas encore des haillons. Le cadre était en harmonie avec la figure que cette femme se composait, car ces boutiques sont une des plus sinistres particularités de Paris. On y voit des défroques que la Mort y a jetées de sa main décharnée, et l’on entend alors le râle d’une phthisie sous un châle, comme on y devine l’agonie de la misère sous une robe lamée d’or. Les atroces débats entre le Luxe et la Faim sont écrits là sur de légères dentelles. On y retrouve la physionomie d’une reine sous un turban à plumes dont la pose rappelle et rétablit presque la figure absente. C’est le hideux dans le joli! Le fouet de Juvénal, agité par les mains officielles du commissaire-priseur, éparpille les manchons pelés, les fourrures flétries des Messalines aux abois. C’est un fumier de fleurs où, çà et là, brillent des roses coupées d’hier, portées un jour, et sur lequel est toujours accroupie une vieille, la cousine-germaine de l’usure, l’Occasion chauve, édentée, et prête à vendre le contenu, tant elle a l’habitude d’acheter le contenant, la robe sans la femme ou la femme sans la robe! Asie était là, comme l’argousin dans le Bagne, comme un vautour au bec rougi sur des cadavres, au sein de son élément; plus affreuse que ces sauvages horreurs qui font frémir les passants étonnés quelquefois de rencontrer un de leurs plus jeunes et frais souvenirs pendus dans le sale vitrage derrière lequel grimace une vraie Saint-Estève retirée.

D’irritations en irritations et de dix mille en dix mille francs, le banquier était arrivé à offrir soixante mille francs à madame de Saint-Estève, qui lui répondit par un refus grimacé à désespérer un macaque. Après une nuit agitée, après avoir reconnu combien Esther portait de désordre dans ses idées, après avoir réalisé des gains inattendus à la Bourse, il vint enfin un matin avec l’intention de lâcher les cent mille francs demandés par Asie, mais il voulait lui soutirer une foule de renseignements.

--Tu te décides donc, mon gros farceur? lui dit Asie en lui tapant sur l’épaule.

La familiarité la plus déshonorante est le premier impôt que ces sortes de femmes prélèvent sur les passions effrénées ou sur les misères qui se confient à elles; elles ne s’élèvent jamais à la hauteur du client, elles le font asseoir côte à côte auprès d’elles sur leur tas de boue. Asie, comme on le voit, obéissait admirablement à son maître.

--Il le vaud pien, dit Nucingen.

--Et tu n’es pas volé, répondit Asie. On a vendu des femmes plus cher que tu ne payeras celle-là, relativement. Il y a femme et femme! De Marsay a donné de Coralie soixante mille francs. Celle que tu veux a coûté cent mille francs de première main: mais pour toi, vois-tu, vieux corrompu, c’est une affaire de convenance.

--Mèz ù ed-elle?

--Ah! tu la verras. Je suis comme toi: donnant, donnant!... Ah! çà, mon cher, ta passion a fait des folies. Ces jeunes filles, ça n’est pas raisonnable. La princesse est en ce moment ce que nous appelons une belle de nuit...

--Eine pelle...

--Allons, vas-tu faire le jobard?... Elle a Louchard à ses trousses. Je lui ai prêté, moi, cinquante mille francs...

--Finte-sinte! tis tonc, s’écria le banquier.

--Parbleu, vingt-cinq pour cinquante, ça va sans dire, répondit Asie. Cette femme-là, faut lui rendre justice, c’est la probité même! Elle n’avait plus que sa personne, elle m’a dit: Ma petite madame Saint-Estève, je suis poursuivie, il n’y a que vous qui puissiez m’obliger, donnez-moi vingt mille francs, et je vous les hypothèque sur mon cœur... Oh! elle a un joli cœur... Il n’y a que moi qui sache où elle est. Une indiscrétion me coûterait mes vingt mille francs... Auparavant, elle demeurait rue Taitbout. Avant de s’en aller de là... (--son mobilier était saisi...--rapport aux frais.--Ces gueux d’huissiers!...--Vous savez, vous qui êtes un fort de la Bourse!)--Eh! bien, pas bête, elle a loué pour deux mois son appartement à une Anglaise, une femme superbe qu’avait ce petit chose... Rubempré, pour amant, et il en était si jaloux qu’il la faisait promener la nuit... Mais, comme on va vendre le mobilier, l’Anglaise a déguerpi, d’autant plus qu’elle était trop chère pour un petit criquet comme Lucien...

--Vus vaides la panque, dit Nucingen.

--En nature, dit Asie. Je prête aux jolies femmes; et ça rend, car on escompte deux valeurs à la fois.

Asie s’amusait à charger le rôle des revendeuses à la toilette qui sont bien âpres, mais plus patelines, plus douces que la Malaise, et qui justifient leur commerce par des raisons pleines de beaux motifs. Asie se posa comme ayant perdu ses illusions, cinq amants, ses enfants, et se laissant voler! Elle montra de temps en temps des reconnaissances du Mont-de-Piété, pour prouver combien son commerce comportait de mauvaises chances. Elle se donna pour gênée, endettée. Enfin, elle fut si naïvement hideuse que le baron finit par croire au personnage qu’elle représentait.

--Eh! pien, si che lâge les sante mille, ù la ferrai-che? dit-il en faisant le geste d’un homme décidé à tous les sacrifices.

--Mon gros père, tu viendras ce soir, avec ta voiture, par exemple, en face le Gymnase. C’est le chemin, dit Asie. Tu t’arrêteras au coin de la rue Sainte-Barbe. Je serai là en vedette, nous irons trouver mon hypothèque à cheveux noirs... Oh! elle a de beaux cheveux, mon hypothèque! En ôtant son peigne, Esther se trouve à couvert comme sous un pavillon. Mais si tu te connais aux chiffres, tu m’as l’air assez jobard sur le reste; je te conseille de bien cacher la petite, car on te la fourre à Sainte-Pélagie, et vivement, le lendemain, si on la trouve... et... on la cherche.

--Ne bourraid-on boind rageder les pilets? dit l’incorrigible Loup-cervier.

--L’huissier les a... mais il n’y a pas mèche. L’enfant a évu une passion et a mangé un dépôt qu’on lui redemande. Ah! dam! c’est un peu farceur un cœur de vingt-deux ans.

--Pon, pon, ch’arrancherai ça, dit Nucingen en prenant son air finaud. Il ède pien endentu que che serai son brodecdère.

--Eh! grosse bête, c’est ton affaire de te faire aimer par elle, et tu as bien assez de moyens pour acheter un semblant d’amour qui vaille le vrai. Je te remets ta princesse entre les mains; elle est tenue de te suivre, je ne m’inquiète point du reste... Mais elle est habituée au luxe, aux plus grands égards. Ah! mon petit! c’est une femme comme il faut... Sans cela, lui aurais-je donné quinze mille francs!

--Eh! pien, c’est tidde. A ce soir!

Le baron recommença la toilette nuptiale qu’il avait déjà faite; mais, cette fois, avec la certitude du succès. A neuf heures, il trouva l’horrible femme au rendez-vous, et la prit dans sa voiture.

--U? dit le baron.

--Où! fit Asie, rue de la Perle, au Marais, une adresse de circonstance, car ta perle est dans la boue, mais tu la laveras!

Arrivés là, la fausse madame Saint-Estève dit à Nucingen avec un affreux sourire:--Nous allons faire quelques pas à pied, je ne suis pas assez sotte pour avoir donné la véritable adresse.

--Ti benses à tutte, répondit Nucingen.

--C’est mon état, répliqua-t-elle.

Asie conduisit Nucingen rue Barbette, où, dans une maison garnie tenue par un tapissier du quartier, il fut introduit au quatrième étage. En apercevant, dans une chambre mesquinement meublée, Esther mise en ouvrière et travaillant à un ouvrage de broderie, le millionnaire pâlit. Au bout d’un quart d’heure, pendant lequel Asie eut l’air de chuchotter avec Esther, à peine ce jeune vieillard pouvait-il parler.

--Montemisselle, dit-il enfin à la pauvre fille, aurez-fûs la pondé té m’accebder gomme fodre brodecdère?...

--Mais il le faut bien, monsieur, dit Esther dont les deux yeux laissèrent échapper deux grosses larmes qui roulèrent le long de ses joues...

--Ne bleurez boind. Che feux fus rentre la blis héréize te duddes les phâmes... Laissez fûs seilement aimer bar moi, fus ferrez.

--Ma petite, monsieur est raisonnable, dit Asie, il sait bien qu’il a soixante-six ans passés, et il sera bien indulgent. Enfin, mon bel ange, c’est un père que je t’ai trouvé...--Faut lui dire ça, dit Asie à l’oreille du banquier surpris. On ne prend pas des hirondelles en leur tirant des coups de pistolet. Venez par ici! dit Asie en amenant Nucingen dans la pièce voisine. Vous savez nos petites conventions, mon ange?

Nucingen tira de la poche de son habit un portefeuille et compta les cent mille francs, que Carlos, caché dans un cabinet, attendait avec une vive impatience, et que la cuisinière lui porta.

--Voilà cent mille francs que notre homme place en Asie, maintenant nous allons lui en faire placer en Europe, dit Carlos à sa confidente quand ils furent sur le palier.

Il disparut après avoir donné ses instructions à la Malaise, qui rentra dans l’appartement où Esther pleurait à chaudes larmes. L’enfant, comme un criminel condamné à mort, s’était fait un roman d’espérance, et l’heure fatale avait sonné.

--Mes chers enfants, dit Asie, où allez-vous aller?... car le baron de Nucingen...

Esther regarda le banquier célèbre en laissant échapper un geste d’étonnement admirablement joué.

--Ui, mon envand, che suis le paron te Nichinguenne...

--Le baron de Nucingen ne doit pas, ne peut pas rester dans un chenil pareil. Écoutez-moi!... Votre ancienne femme de chambre Eugénie...

--Icheni! te la rie Daidpoud... s’écria le baron.

--Eh! bien, oui, la gardienne judiciaire des meubles, reprit Asie, et qui a loué l’appartement à la belle Anglaise...

--Ah! je combrens! dit le baron.

--L’ancienne femme de chambre de madame, reprit respectueusement Asie en désignant Esther, vous recevra très-bien ce soir, et jamais le Garde du Commerce ne s’avisera de la venir chercher dans son ancien appartement, qu’elle a quitté depuis trois mois.....

--Barvait! barvait! s’écria le baron. T’aillers, che gonnais les Cartes ti Gommerce, et che zais tes baroles bir les vaire tisbaraîdre...

--Vous aurez dans Eugénie une fine mouche, dit Asie, c’est moi qui l’ai donnée à madame...

--Che la gonnais, s’écria le millionnaire en riant. Ichénie m’a gibbé drende mille vrans...

Esther fit un geste d’horreur sur la foi duquel un homme de cœur lui aurait confié sa fortune.

--Oh! bar ma vôde, reprit le baron, che gourais abrès fûs...

Et il raconta le quiproquo auquel avait donné lieu la location de l’appartement à une Anglaise.

--Eh! bien, voyez-vous, madame? dit Asie, Eugénie ne vous a rien dit de cela, la rusée! Mais, madame est bien habituée à cette fille-là, dit-elle au baron, gardez-la tout de même.

Asie reprit Nucingen à part et lui dit:--Avec cinq cents francs par mois à Eugénie, qui arrondit joliment sa pelote, vous saurez tout ce que fera madame, donnez-la-lui pour femme de chambre. Eugénie sera d’autant mieux à vous qu’elle vous a déjà carotté... Rien n’attache plus les femmes à un homme que de le carotter. Mais tenez Eugénie en bride: elle fait tout pour de l’argent, cette fille-là, c’est une horreur!...

--Ed doi?...

--Moi, fit Asie, je me rembourse.

Nucingen, cet homme si profond, avait un bandeau sur les yeux; il se laissa faire comme un enfant. La vue de cette candide et adorable Esther essuyant ses yeux et tirant avec la décence d’une jeune vierge les points de sa broderie, rendait à ce vieillard amoureux les sensations qu’il avait éprouvées au bois de Vincennes: il eût donné la clef de sa caisse! il se sentait jeune, il avait le cœur plein d’adoration, il attendait qu’Asie fût partie pour pouvoir se mettre aux genoux de cette madone de Raphaël. Cette éclosion subite de l’enfance au cœur d’un Loup-cervier, d’un vieillard, est un des phénomènes sociaux que la physiologie peut le plus facilement expliquer. Comprimée sous le poids des affaires, étouffée par de continuels calculs, par les préoccupations perpétuelles de la chasse aux millions, l’adolescence et ses sublimes illusions reparaît, s’élance et fleurit, comme une cause, comme une graine oubliée dont les effets, dont les floraisons splendides obéissent au hasard, à un soleil qui jaillit, qui luit tardivement. Commis à douze ans dans la maison d’Aldrigger de Strasbourg, le baron n’avait jamais mis le pied dans le monde des sentiments. Aussi restait-il devant son idole en entendant mille phrases qui se heurtaient dans sa cervelle, et n’en trouvant aucune sur ses lèvres, il obéit alors à un désir brutal où l’homme de soixante-dix ans reparaissait.

--Foulez-vous fenir rie Daidboud?... dit-il.

--Où vous voudrez, monsieur, répondit Esther en se levant.

--I vis fudrez! répéta-t-il avec ravissement. Fus êdes ein anche tescentû ti ciel, et que ch’aime comme si ch’édais ein bedide cheune ôme quoique ch’aie tes gefeux cris...

--Ah! vous pouvez bien dire blancs! car ils sont d’un trop beau noir pour n’être que gris, dit Asie.

--Fa-d’en, filaine fenteusse te chair himaine! Tî as don archente, ne baffe blis sir cedde fleir t’amûr! s’écria le banquier en se remboursant par cette sauvage apostrophe de toutes les insolences qu’il avait supportées.

--Vieux polisson! tu me payeras cette phrase-là!... lui dit Asie en menaçant le banquier par un geste digne de la Halle qui lui fit hausser les épaules.

--Entre la gueule du pot et celle d’un licheur il y a la place d’une vipère, et tu m’y trouveras!... dit-elle excitée par le dédain de Nucingen.

Les millionnaires dont l’argent est gardé par la Banque de France, dont les hôtels sont gardés par une escouade de valets, dont la personne a, dans la rue, le rempart d’une rapide voiture à chevaux anglais, ne craignent aucun malheur; aussi le baron lorgna-t-il froidement Asie, en homme qui venait de lui donner cent mille francs. Cette majesté produisit son effet. Asie exécuta sa retraite en grommelant dans l’escalier et tenant un langage excessivement révolutionnaire, elle parlait d’échafaud!

--Que lui avez-vous donc dit?... demanda la vierge à la broderie, car elle est bonne femme.

--Elle fus ha fentie, elle fus ha follée...

--Quand nous sommes dans la misère, répondit-elle d’un air à fendre le cœur d’un diplomate, qui donc a de l’argent et des égards pour nous?...

--Bôfre bedide! dit Nucingen, ne resdez bas eine minude de blis, izi!

Nucingen donna le bras à Esther, il l’emmena comme elle se trouvait, et la mit dans sa voiture avec plus de respect peut-être qu’il n’en aurait eu pour la belle duchesse de Maufrigneuse.

--Fis haurez ein pel éguipache, le blis choli te Baris, disait Nucingen pendant le chemin. Doud ce que le lixe a te blis jarmant fis endourera. Eine reine ne sera bas blis riche que fus. Vis serez resbectée gomme eine viancée t’Allemeigne: che fous feux lipre... Ne bleurez boint. Égoudez... Che vis aime fériddaplement t’amur pur. Jagune te fos larmes me prise le cuer...

--Aime-t-on d’amour une femme qu’on achète?... demanda d’une voix délicieuse la pauvre fille.

--Choseffe ha pien édé fenti bar ses vrères à gausse de sa chantilesse. C’esd tans la Piple. T’aillers, tans l’Oriende, on agêde ses phâmes léchidimes.

Arrivée rue Taitbout, Esther ne put revoir sans des impressions douloureuses le théâtre de son bonheur. Elle resta sur un divan, immobile, étanchant ses larmes une à une, sans entendre un mot des folies que lui baragouinait le banquier, il se mit à ses genoux; elle l’y laissa sans lui rien dire, lui abandonnant ses mains quand il les prenait, mais ignorant, pour ainsi dire, de quel sexe était la créature qui lui réchauffait les pieds, que Nucingen trouva froids. Cette scène de larmes brûlantes semées sur la tête du baron, et de pieds à la glace réchauffés par lui, dura de minuit à deux heures du matin.

--Ichénie, dit enfin le baron en appelant Europe, optenez tonc te fodre maîdresse qu’elle se gouche...

--Non, s’écria Esther en se dressant sur ses jambes comme un cheval effarouché, jamais ici!...

--Tenez, monsieur, je connais madame, elle est douce et bonne comme un agneau, dit Europe au banquier; seulement, il ne faut pas la heurter, il faut toujours la prendre de biais... Elle a été si malheureuse ici!--Voyez?... le mobilier est bien usé!--Laissez-lui suivre ses idées.--Arrangez-lui, là, bien gentiment, quelque joli hôtel. Peut-être qu’en voyant tout nouveau autour d’elle, elle sera dépaysée, elle vous trouvera peut-être mieux que vous n’êtes, et sera d’une douceur angélique.--Oh! madame n’a pas sa pareille! et vous pouvez vous vanter d’avoir fait une excellente acquisition: un bon cœur, des manières gentilles, un cou-de-pied fin, une peau... Ah!... Et de l’esprit à faire rire des condamnés à mort... Madame est susceptible d’attache...--Et comme elle sait s’habiller!... Eh! bien, si c’est cher, un homme en a, comme on dit, pour son argent.--Ici, toutes ses robes sont saisies, sa toilette est donc arriérée de trois mois.--Mais Madame est si bonne, voyez-vous, que moi je l’aime et c’est ma maîtresse!--Mais, soyez juste, une femme comme elle se voir au milieu de meubles saisis!.... Et pour qui? pour un garnement qui l’a rouée... Pauvre petite femme! elle n’est plus elle-même.

--Esder.... Esder.... disait le baron, gouchez-fis, mon anche?--Eh! si c’edde moi qui fous vais beur, che resderai sir ce ganabé... s’écria le baron enflammé par l’amour le plus pur en voyant qu’Esther pleurait toujours.

--Hé! bien, répondit Esther en prenant la main du baron et la lui baisant avec un sentiment de reconnaissance qui fit venir aux yeux de ce loup-cervier quelque chose d’assez ressemblant à une larme, je vous en saurai gré... Et elle se sauva dans sa chambre en s’y enfermant.

--Il y a quêque chausse t’inexblicaple là-tetans... se disait Nucingen en s’asseyant sur le canapé. Que tira-d-on chèze moi?... Il se leva, regarda par la fenêtre:--Ma foidire ed tuchurs là.... Foissi piendôd le chour!... Il se promena par la chambre:--Gomme montame te Nichinguenne se mogueraid te moi, si chamais êle saffais gommand chai bassé cedde nouid!.... Il alla coller son oreille à la porte de la chambre en se trouvant un peu trop niaisement couché.--Esder!... Aucune réponse.--Mon tié! elle bleure tuchurs!.... se dit-il en revenant s’étendre sur le canapé.

Dix minutes environ après le lever du soleil, le baron de Nucingen, qui s’était endormi de ce mauvais sommeil pris par force, et dans une position gênée, sur un divan, fut éveillé en sursaut par Europe au milieu d’un de ces rêves qu’on fait alors et dont les rapides complications sont un des phénomènes insolubles de la physiologie médicale.

--Ah! mon Dieu! madame, criait-elle, madame! des soldats!... des gendarmes, la justice. On veut vous arrêter...

Au moment où Esther ouvrit sa porte et se montra, mal enveloppée de sa robe de chambre, les pieds nus dans ses pantoufles, ses cheveux en désordre, belle à faire damner l’ange Raphaël, la porte du salon vomit un flot de boue humaine qui roula, sur dix pattes, vers cette céleste fille, posée comme un ange dans un tableau de religion flamand. Un homme s’avança. Contenson, l’affreux Contenson mit sa main sur l’épaule moite d’Esther.

--Vous êtes mademoiselle Esther Van...? dit-il.

Europe, d’un revers appliqué sur la joue de Contenson, l’envoya d’autant mieux mesurer ce qu’il lui fallait de tapis pour se coucher, qu’elle lui donna dans les jambes ce coup sec si connu de ceux qui pratiquent l’art dit de la savate.

--Arrière! cria-t-elle, on ne touche pas à ma maîtresse!

--Elle m’a cassé la jambe! criait Contenson en se relevant, on me la paiera...

Sur la masse des cinq recors vêtus comme des recors, gardant leurs chapeaux affreux sur leurs têtes plus affreuses encore, et offrant des têtes de bois d’acajou veiné où les yeux louchaient, où les nez manquaient, où les bouches grimaçaient, se détacha Louchard, vêtu plus proprement que ses hommes, mais le chapeau sur la tête, la figure à la fois doucereuse et rieuse.

--Mademoiselle, je vous arrête, dit-il à Esther. Quant à vous ma fille, dit-il à Europe, toute rébellion serait punie et toute résistance est inutile.

Le bruit des fusils, dont les crosses tombèrent sur les dalles de la salle à manger et de l’antichambre en annonçant que le Garde était doublé de la Garde, appuya ce discours.

--Et pourquoi m’arrêter? dit innocemment Esther.

--Et nos petites dettes?... répondit Louchard.

--Ah! c’est vrai! s’écria Esther. Laissez-moi m’habiller.

--Malheureusement, mademoiselle, il faut que je m’assure si vous n’avez aucun moyen d’évasion dans votre chambre, dit Louchard.

Tout cela se fit si rapidement que le baron n’avait pas encore eu le temps d’intervenir.

--Eh! pien, je sis à cede hire eine fenteuse de chair himaine, paron de Nichinguenne!... s’écria la terrible Asie en se glissant à travers les recors jusqu’au divan où elle feignit de découvrir le banquier.

--Filaine trôlesse! s’écria Nucingen qui se dressa dans toute sa majesté financière, et il se jeta entre Esther et Louchard, qui lui ôta son chapeau à un cri de Contenson.

--Monsieur le baron de Nucingen!...

Au geste que fit Louchard, les recors évacuèrent l’appartement en se découvrant tous avec respect. Contenson seul resta.

--Monsieur le baron paye-t-il?... demanda le Garde qui avait son chapeau à la main.

--Je baye, répondit-il, mais engore vaud-il saffoir de guoi il s’achit.

--Trois cent douze mille francs et des centimes, frais liquidés; mais l’arrestation n’est pas comprise.

--Drois sante mille vrans! s’écria le baron.--C’esde ein reffeille drop cher bir ein ôme qui a bassé la nuid sir ein ganabé, ajouta-t-il à l’oreille d’Europe.

--Cet homme est-il bien le baron de Nucingen? dit Europe à Louchard en commentant son doute par un geste que mademoiselle Dupont, la dernière soubrette du Théâtre-Français, eût envié.

--Oui, mademoiselle, dit Louchard.

--Oui, répondit Contenson.

--Che rebont t’elle, dit le baron à Louchard, laissez-moi lui tire ein mode.

Esther et son vieil amoureux entrèrent dans la chambre, à la serrure de laquelle Louchard trouva nécessaire d’appliquer son oreille.

--Che fus aime blis que ma fie, Esder; mais birquoi tonner à fos gréanciers te l’archande qui seraid invinimente miex tans fodre birse? Halez an brison: che me vais vort te rageder ces sante mille égus afec sente mile vrans, et fus aurez teux sante mile vrans pir fus...

--Ce système, lui cria Louchard, est inutile. Le créancier n’est pas amoureux de mademoiselle, lui!... Vous comprenez? Et il veut plus que tout, depuis qu’il sait que vous êtes épris d’elle.

--Fitu pedad! s’écria Nucingen à Louchard en ouvrant la porte et l’introduisant dans la chambre, ti ne sais ce que du tis! Che te tonne, à doi, fint pir sant, zi tu vais l’avvaire...

--Impossible, monsieur le baron.

--Comment, monsieur? vous auriez le cœur, dit Europe en intervenant, de laisser aller ma maîtresse en prison!... Mais voulez-vous mes gages, mes économies? prenez-les, madame, j’ai quarante mille francs...

--Ah! ma pauvre fille, s’écria Esther, je ne te connaissais pas! dit Esther en serrant Europe dans ses bras, et Europe se mit à fondre en larmes.

--Cheu baye, dit piteusement le baron en tirant un carnet. Il y prit un de ces petits carrés de papier imprimés que la Banque donne aux banquiers, et sur lesquels ils n’ont plus qu’à remplir les sommes en chiffres et en toutes lettres pour en faire des mandats payables au porteur.

--Ce n’est pas la peine, monsieur le baron, dit Louchard, j’ai ordre de ne recevoir mon paiement qu’en espèces d’or ou d’argent. A cause de vous, je me contenterai de billets de banque.

--Tarteifle! s’écria le baron, mondrez moi tonc les didres? Contenson présenta trois dossiers couverts en papier bleu, que le baron prit en regardant Contenson, auquel il dit à l’oreille:--Ti hauraid vaide eine meyeur churnée en m’aferdissant.

--Eh! vous savais-je ici, monsieur le baron? répondit l’espion sans se soucier d’être ou non entendu de Louchard. Vous avez bien perdu en ne me continuant pas votre confiance. On vous carotte, ajouta ce profond philosophe en haussant les épaules.

--C’esde frai, se dit le baron. Ah! ma bedide, s’écria-t-il en voyant les lettres de change et s’adressant à Esther, fus edes la ficdime t’ein famez goquin! eine aissegrob!

--Hélas! oui, dit la pauvre Esther; mais il m’aimait bien!...

--Si chaffais si... chaurais vaid eine obbosition andre fos mains.

--Vous perdez la tête, monsieur le baron, dit Louchard, il y a un tiers porteur.

--Ui, reprit-il, il y en a ein diers bordier... Cérissed! ein ôme t’obbozission!

--Il a le malheur spirituel, dit en souriant Contenson, il fait un calembour.

--Monsieur le baron veut-il écrire un mot à son caissier? dit Louchard en souriant, je vais y envoyer Contenson et renverrai mon monde. L’heure s’avance, et tout le monde saurait...

--Fa, Gondenson!... cria Nucingen. Mon gaissier temeure au goin te la rie tes Madurins et de l’Argate. Foissi ein mode avin qu’il ale ghès ti Dilet ou ghès les Keller, tans le gas où nus n’aurions bas sante mil égus, gar nodre archand ed dude à la Panque...--Habilés-fous, mon anche, dit-il à Esther, fous êdes lipre.--Les fieilles phâmes, s’écria-t-il en regardant Asie, sonte blis tanchereusses que les cheûnes...

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