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L'île mystérieuse (part 2 of 3)

Part 2 of 3 · Jules Verne · Public domain text

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Contents (3)

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L'île mystérieuse (part 2 of 3)

«Un beau gars! dit Pencroff. Si seulement on connaissait sa langue, on pourrait lui parler!

-- Ainsi, dit Nab, c'est sérieux, mon maître? Nous allons le prendre comme domestique?

-- Oui, Nab, répondit en souriant l'ingénieur. Mais ne sois pas jaloux!

-- Et j'espère qu'il fera un excellent serviteur, ajouta Harbert. Il paraît jeune, son éducation sera facile, et nous ne serons pas obligés, pour le soumettre, d'employer la force, ni de lui arracher les canines, comme on fait en pareille circonstance! Il ne peut que s'attacher à des maîtres qui seront bons pour lui.

-- Et on le sera», répondit Pencroff, qui avait oublié toute sa rancune contre «les farceurs.»

Puis, s'approchant de l'orang:

«Eh bien, mon garçon, lui demanda-t-il, comment cela va-t-il?»

L'orang répondit par un petit grognement qui ne dénotait pas trop de mauvaise humeur.

«Nous voulons donc faire partie de la colonie? demanda le marin. Nous allons donc entrer au service de M Cyrus Smith?»

Nouveau grognement approbateur du singe.

«Et nous nous contenterons de notre nourriture pour tout gage?»

Troisième grognement affirmatif.

«Sa conversation est un peu monotone, fit observer Gédéon Spilett.

-- Bon! répliqua Pencroff, les meilleurs domestiques sont ceux qui parlent le moins. Et puis, pas de gages! -- entendez-vous, mon garçon? Pour commencer, nous ne vous donnerons pas de gages, mais nous les doublerons plus tard, si nous sommes contents de vous!»

C'est ainsi que la colonie s'accrut d'un nouveau membre, qui devait lui rendre plus d'un service.

Quant au nom dont on l'appellerait, le marin demanda qu'en souvenir d'un autre singe qu'il avait connu, il fût appelé Jupiter, et Jup par abréviation.

Et voilà comme, sans plus de façons, maître Jup fut installé à Granite-House.

CHAPITRE VII

Les colons de l'île Lincoln avaient donc reconquis leur domicile, sans avoir été obligés de suivre l'ancien déversoir, ce qui leur épargna des travaux de maçonnerie. Il était heureux, en vérité, qu'au moment où ils se disposaient à le faire, la bande de singes eût été prise d'une terreur, non moins subite qu'inexplicable, qui les avait chassés de Granite-House. Ces animaux avaient-ils donc pressenti qu'un assaut sérieux allait leur être donné par une autre voie? C'était à peu près la seule façon d'interpréter leur mouvement de retraite.

Pendant les dernières heures de cette journée, les cadavres des singes furent transportés dans le bois, où on les enterra; puis, les colons s'employèrent à réparer le désordre causé par les intrus, -- désordre et non dégât, car s'ils avaient bouleversé le mobilier des chambres, du moins n'avaient-ils rien brisé.

Nab ralluma ses fourneaux, et les réserves de l'office fournirent un repas substantiel auquel tous firent largement honneur.

Jup ne fut point oublié, et il mangea avec appétit des amandes de pignon et des racines de rhyomes, dont il se vit abondamment approvisionné. Pencroff avait délié ses bras, mais il jugea convenable de lui laisser les entraves aux jambes jusqu'au moment où il pourrait compter sur sa résignation.

Puis, avant de se coucher, Cyrus Smith et ses compagnons, assis autour de la table, discutèrent quelques projets dont l'exécution était urgente.

Les plus importants et les plus pressés étaient l'établissement d'un pont sur la Mercy, afin de mettre la partie sud de l'île en communication avec Granite-House, puis la fondation d'un corral, destiné au logement des mouflons ou autres animaux à laine qu'il convenait de capturer.

On le voit, ces deux projets tendaient à résoudre la question des vêtements, qui était alors la plus sérieuse. En effet, le pont rendrait facile le transport de l'enveloppe du ballon, qui donnerait le linge, et le corral devait fournir la récolte de laine, qui donnerait les vêtements d'hiver.

Quant à ce corral, l'intention de Cyrus Smith était de l'établir aux sources mêmes du Creek-Rouge, là où les ruminants trouveraient des pâturages qui leur procureraient une nourriture fraîche et abondante. Déjà la route entre le plateau de Grande-vue et les sources était en partie frayée, et avec un chariot mieux conditionné que le premier, les charrois seraient plus faciles, surtout si l'on parvenait à capturer quelque animal de trait.

Mais, s'il n'y avait aucun inconvénient à ce que le corral fût éloigné de Granite-House, il n'en eût pas été de même de la basse- cour, sur laquelle Nab appela l'attention des colons. Il fallait, en effet, que les volatiles fussent à la portée du chef de cuisine, et aucun emplacement ne parut plus favorable à l'établissement de ladite basse-cour que cette portion des rives du lac qui confinait à l'ancien déversoir. Les oiseaux aquatiques y sauraient prospérer aussi bien que les autres, et le couple de tinamous, pris dans la dernière excursion, devait servir à un premier essai de domestication.

Le lendemain, -- 3 novembre, -- les nouveaux travaux furent commencés par la construction du pont, et tous les bras furent requis pour cette importante besogne.

Scies, haches, ciseaux, marteaux furent chargés sur les épaules des colons, qui, transformés en charpentiers, descendirent sur la grève.

Là, Pencroff fit une réflexion:

«Et si, pendant notre absence, il allait prendre fantaisie à maître Jup de retirer cette échelle qu'il nous a si galamment renvoyée hier?

-- Assujettissons-la par son extrémité inférieure», répondit Cyrus Smith.

Ce qui fut fait au moyen de deux pieux, solidement enfoncés dans le sable. Puis, les colons, remontant la rive gauche de la Mercy, arrivèrent bientôt au coude formé par la rivière.

Là, ils s'arrêtèrent, afin d'examiner si le pont ne devrait pas être jeté en cet endroit. L'endroit parut convenable. En effet, de ce point au port Ballon, découvert la veille sur la côte méridionale, il n'y avait qu'une distance de trois milles et demi, et, du pont au port, il serait aisé de frayer une route carrossable, qui rendrait les communications faciles entre Granite-House et le sud de l'île.

Cyrus Smith fit alors part à ses compagnons d'un projet à la fois très simple à exécuter et très avantageux, qu'il méditait depuis quelque temps.

C'était d'isoler complètement le plateau de Grande-vue, afin de le mettre à l'abri de toute attaque de quadrupèdes ou de quadrumanes. De cette façon, Granite-House, les Cheminées, la basse-cour et toute la partie supérieure du plateau, destinée aux ensemencements, seraient protégées contre les déprédations des animaux.

Rien n'était plus facile à exécuter que ce projet, et voici comment l'ingénieur comptait opérer.

Le plateau se trouvait déjà défendu sur trois côtés par des cours d'eau, soit artificiels, soit naturels: au nord-ouest, par la rive du lac Grant, depuis l'angle appuyé à l'orifice de l'ancien déversoir jusqu'à la coupée faite à la rive est du lac pour l'échappement des eaux; au nord, depuis cette coupée jusqu'à la mer, par le nouveau cours d'eau qui s'était creusé un lit sur le plateau et sur la grève, en amont et en aval de la chute, et il suffisait, en effet, de creuser le lit de ce creek pour en rendre le passage impraticable aux animaux; sur toute la lisière de l'est, par la mer elle-même, depuis l'embouchure du susdit creek jusqu'à l'embouchure de la Mercy; au sud, enfin, depuis cette embouchure jusqu'au coude de la Mercy où devait être établi le pont.

Restait donc la partie ouest du plateau, comprise entre le coude de la rivière et l'angle sud du lac, sur une distance inférieure à un mille, qui était ouverte à tout venant. Mais rien n'était plus facile que de creuser un fossé, large et profond, qui serait rempli par les eaux du lac, et dont le trop-plein irait se jeter par une seconde chute dans le lit de la Mercy. Le niveau du lac s'abaisserait un peu, sans doute, par suite de ce nouvel épanchement de ses eaux, mais Cyrus Smith avait reconnu que le débit du Creek-Rouge était assez considérable pour permettre l'exécution de son projet.

«Ainsi donc, ajouta l'ingénieur, le plateau de Grande-vue sera une île véritable, étant entouré d'eau de toutes parts, et il ne communiquera avec le reste de notre domaine que par le pont que nous allons jeter sur la Mercy, les deux ponceaux déjà établis en amont et en aval de la chute, et enfin deux autres ponceaux à construire, l'un sur le fossé que je vous propose de creuser, et l'autre sur la rive gauche de la Mercy. Or, si ces pont et ponceaux peuvent être levés à volonté, le plateau de Grande-vue sera à l'abri de toute surprise.»

Cyrus Smith, afin de se faire mieux comprendre de ses compagnons, avait dessiné une carte du plateau, et son projet fut immédiatement saisi dans tout son ensemble. Aussi un avis unanime l'approuva-t-il, et Pencroff, brandissant sa hache de charpentier, de s'écrier:

«Au pont, d'abord!»

C'était le travail le plus urgent. Des arbres furent choisis, abattus, ébranchés, débités en poutrelles, en madriers et en planches. Ce pont, fixe dans la partie qui s'appuyait à la rive droite de la Mercy, devait être mobile dans la partie qui se relierait à la rive gauche, de manière à pouvoir se relever au moyen de contre-poids, comme certains ponts d'écluse.

On le comprend, ce fut un travail considérable, et s'il fut habilement conduit, du moins demanda-t-il un certain temps, car la Mercy était large de quatre-vingts pieds environ. Il fallut donc enfoncer des pieux dans le lit de la rivière, afin de soutenir le tablier fixe du pont, et établir une sonnette pour agir sur les têtes de pieux, qui devaient former ainsi deux arches et permettre au pont de supporter de lourds fardeaux.

Très heureusement ne manquaient ni les outils pour travailler le bois, ni les ferrures pour le consolider, ni l'ingéniosité d'un homme qui s'entendait merveilleusement à ces travaux, ni enfin le zèle de ses compagnons, qui, depuis sept mois, avaient nécessairement acquis une grande habileté de main.

Et il faut le dire, Gédéon Spilett n'était pas le plus maladroit et luttait d'adresse avec le marin lui-même, «qui n'aurait jamais tant attendu d'un simple journaliste!»

La construction du pont de la Mercy dura trois semaines, qui furent très sérieusement occupées. On déjeunait sur le lieu même des travaux, et, le temps étant magnifique alors, on ne rentrait que pour souper à Granite-House.

Pendant cette période, on put constater que maître Jup s'acclimatait aisément et se familiarisait avec ses nouveaux maîtres, qu'il regardait toujours d'un oeil extrêmement curieux. Cependant, par mesure de précaution, Pencroff ne lui laissait pas encore liberté complète de ses mouvements, voulant attendre, avec raison, que les limites du plateau eussent été rendues infranchissables par suite des travaux projetés. Top et Jup étaient au mieux et jouaient volontiers ensemble, mais Jup faisait tout gravement.

Le 20 novembre, le pont fut terminé. Sa partie mobile, équilibrée par des contre-poids, basculait aisément, et il ne fallait qu'un léger effort pour la relever; entre sa charnière et la dernière traverse sur laquelle elle venait s'appuyer, quand on la refermait, il existait un intervalle de vingt pieds, qui était suffisamment large pour que les animaux ne pussent le franchir.

Il fut alors question d'aller chercher l'enveloppe de l'aérostat, que les colons avaient hâte de mettre en complète sûreté; mais pour la transporter, il y avait nécessité de conduire un chariot jusqu'au port Ballon, et, par conséquent, nécessité de frayer une route à travers les épais massifs du Far-West. Cela exigeait un certain temps. Aussi Nab et Pencroff poussèrent-ils d'abord une reconnaissance jusqu'au port, et comme ils constatèrent que le «stock de toile» ne souffrait aucunement dans la grotte où il avait été emmagasiné, il fut décidé que les travaux relatifs au plateau de Grande-vue seraient poursuivis sans discontinuer.

«Cela, fit observer Pencroff, nous permettra d'établir notre basse-cour dans des conditions meilleures, puisque nous n'aurons à craindre ni la visite des renards, ni l'agression d'autres bêtes nuisibles.

-- Sans compter, ajouta Nab, que nous pourrons défricher le plateau, y transplanter les plantes sauvages...

-- Et préparer notre second champ de blé!» s'écria le marin d'un air triomphant.

C'est qu'en effet le premier champ de blé, ensemencé uniquement d'un seul grain, avait admirablement prospéré, grâce aux soins de Pencroff. Il avait produit les dix épis annoncés par l'ingénieur, et, chaque épi portant quatre-vingts grains, la colonie se trouvait à la tête de huit cents grains, -- en six mois, -- ce qui promettait une double récolte chaque année.

Ces huit cents grains, moins une cinquantaine, qui furent réservés par prudence, devaient donc être semés dans un nouveau champ, et avec non moins de soin que le grain unique.

Le champ fut préparé, puis entouré d'une forte palissade, haute et aiguë, que les quadrupèdes eussent très difficilement franchie. Quant aux oiseaux, des tourniquets criards et des mannequins effrayants, dus à l'imagination fantasque de Pencroff, suffirent à les écarter. Les sept cent cinquante grains furent alors déposés dans de petits sillons bien réguliers, et la nature dut faire le reste.

Le 21 novembre, Cyrus Smith commença à dessiner le fossé qui devait fermer le plateau à l'ouest, depuis l'angle sud du lac Grant jusqu'au coude de la Mercy. Il y avait là deux à trois pieds de terre végétale, et, au-dessous, le granit. Il fallut donc fabriquer à nouveau de la nitro-glycérine, et la nitro-glycérine fit son effet accoutumé. En moins de quinze jours, un fossé large de douze pieds, profond de six, fut creusé dans le dur sol du plateau. Une nouvelle saignée fut, par le même moyen, pratiquée à la lisière rocheuse du lac, et les eaux se précipitèrent dans ce nouveau lit, en formant un petit cours d'eau auquel on donna le nom de «Creek-Glycérine» et qui devint un affluent de la Mercy. Ainsi que l'avait annoncé l'ingénieur, le niveau du lac baissa, mais d'une façon presque insensible. Enfin, pour compléter la clôture, le lit du ruisseau de la grève fut considérablement élargi, et on maintint les sables au moyen d'une double palissade.

Avec la première quinzaine de décembre, ces travaux furent définitivement achevés, et le plateau de Grande-vue, c'est-à-dire une sorte de pentagone irrégulier ayant un périmètre de quatre milles environ, entouré d'une ceinture liquide, fut absolument à l'abri de toute agression.

Pendant ce mois de décembre, la chaleur fut très forte. Cependant les colons ne voulurent point suspendre l'exécution de leurs projets, et, comme il devenait urgent d'organiser la basse-cour, on procéda à son organisation.

Inutile de dire que, depuis la fermeture complète du plateau, maître Jup avait été mis en liberté. Il ne quittait plus ses maîtres et ne manifestait aucune envie de s'échapper. C'était un animal doux, très vigoureux pourtant, et d'une agilité surprenante. Ah! quand il s'agissait d'escalader l'échelle de Granite-House, nul n'eût pu rivaliser avec lui. On l'employait déjà à quelques travaux: il traînait des charges de bois et charriait les pierres qui avaient été extraites du lit du Creek- Glycérine.

«Ce n'est pas encore un maçon, mais c'est déjà un singe!» disait plaisamment Harbert, en faisant allusion à ce surnom de «singe» que les maçons donnent à leurs apprentis. Et si jamais nom fut justifié, c'était bien celui-là!

La basse-cour occupa une aire de deux cents yards carrés, qui fut choisie sur la rive sud-est du lac.

On l'entoura d'une palissade, et on construisit différents abris pour les animaux qui devaient la peupler. C'étaient des cahutes de branchages, divisées en compartiments, qui n'attendirent bientôt plus que leurs hôtes.

Les premiers furent le couple de tinamous, qui ne tardèrent pas à donner de nombreux petits. Ils eurent pour compagnons une demi- douzaine de canards, habitués des bords du lac. Quelques-uns appartenaient à cette espèce chinoise, dont les ailes s'ouvrent en éventail, et qui, par l'éclat et la vivacité de leur plumage, rivalisent avec les faisans dorés. Quelques jours après, Harbert s'empara d'un couple de gallinacés à queue arrondie et faite de longues pennes, de magnifiques «alectors», qui ne tardèrent pas à s'apprivoiser. Quant aux pélicans, aux martins-pêcheurs, aux poules d'eau, ils vinrent d'eux-mêmes au rivage de la basse-cour, et tout ce petit monde, après quelques disputes, roucoulant, piaillant, gloussant, finit par s'entendre, et s'accrut dans une proportion rassurante pour l'alimentation future de la colonie.

Cyrus Smith, voulant aussi compléter son oeuvre, établit un pigeonnier dans un angle de la basse-cour.

On y logea une douzaine de ces pigeons qui fréquentaient les hauts rocs du plateau. Ces oiseaux s'habituèrent aisément à rentrer chaque soir à leur nouvelle demeure, et montrèrent plus de propension à se domestiquer que les ramiers leurs congénères, qui, d'ailleurs, ne se reproduisent qu'à l'état sauvage. Enfin, le moment était venu d'utiliser, pour la confection du linge, l'enveloppe de l'aérostat, car, quant à la garder sous cette forme et à se risquer dans un ballon à air chaud pour quitter l'île, au- dessus d'une mer pour ainsi dire sans limites, ce n'eût été admissible que pour des gens qui auraient manqué de tout, et Cyrus Smith, esprit pratique, n'y pouvait songer.

Il s'agissait donc de rapporter l'enveloppe à Granite-House, et les colons s'occupèrent de rendre leur lourd chariot plus maniable et plus léger. Mais si le véhicule ne manquait pas, le moteur était encore à trouver! N'existait-il donc pas dans l'île quelque ruminant d'espèce indigène qui pût remplacer cheval, âne, boeuf ou vache? C'était la question.

«En vérité, disait Pencroff, une bête de trait nous serait fort utile, en attendant que M Cyrus voulût bien construire un chariot à vapeur, ou même une locomotive, car certainement, un jour, nous aurons un chemin de fer de Granite-House au port Ballon, avec embranchement sur le mont Franklin!»

Et l'honnête marin, en parlant ainsi, croyait ce qu'il disait! Oh! Imagination, quand la foi s'en mêle!

Mais, pour ne rien exagérer, un simple quadrupède attelable eût bien fait l'affaire de Pencroff, et comme la providence avait un faible pour lui, elle ne le fit pas languir. Un jour, le 23 décembre, on entendit à la fois Nab crier et Top aboyer à qui mieux mieux. Les colons, occupés aux Cheminées, accoururent aussitôt, craignant quelque fâcheux incident. Que virent-ils? Deux beaux animaux de grande taille, qui s'étaient imprudemment aventurés sur le plateau, dont les ponceaux n'avaient pas été fermés. On eût dit deux chevaux, ou tout au moins deux ânes, mâle et femelle, formes fines, pelage isabelle, jambes et queue blanches, zébrés de raies noires sur la tête, le cou et le tronc. Ils s'avançaient tranquillement, sans marquer aucune inquiétude, et ils regardaient d'un oeil vif ces hommes, dans lesquels ils ne pouvaient encore reconnaître des maîtres.

«Ce sont des onaggas! s'écria Harbert, des quadrupèdes qui tiennent le milieu entre le zèbre et le couagga!

-- Pourquoi pas des ânes? demanda Nab.

-- Parce qu'ils n'ont point les oreilles longues et que leurs formes sont plus gracieuses!

-- Ânes ou chevaux, riposta Pencroff, ce sont des «moteurs», comme dirait M Smith, et, comme tels, bons à capturer!»

Le marin, sans effrayer les deux animaux, se glissant entre les herbes jusqu'au ponceau du Creek-Glycérine, le fit basculer, et les onaggas furent prisonniers.

Maintenant, s'emparerait-on d'eux par la violence et les soumettrait-on à une domestication forcée? Non.

Il fut décidé que, pendant quelques jours, on les laisserait aller et venir librement sur le plateau, où l'herbe était abondante, et immédiatement l'ingénieur fit construire près de la basse-cour une écurie, dans laquelle les onaggas devaient trouver, avec une bonne litière, un refuge pendant la nuit.

Ainsi donc, ce couple magnifique fut laissé entièrement libre de ses mouvements, et les colons évitèrent même de l'effrayer en s'approchant.

Plusieurs fois, cependant, les onaggas parurent éprouver le besoin de quitter ce plateau, trop restreint pour eux, habitués aux larges espaces et aux forêts profondes. On les voyait, alors, suivre la ceinture d'eau qui leur opposait une infranchissable barrière, jeter quelques braiments aigus, puis galoper à travers les herbes, et, le calme revenu, ils restaient des heures entières à considérer ces grands bois qui leur étaient fermés sans retour!

Cependant, des harnais et des traits en fibres végétales avaient été confectionnés, et quelques jours après la capture des onaggas, non seulement le chariot était prêt à être attelé, mais une route droite, ou plutôt une coupée avait été faite à travers la forêt du Far-West, depuis le coude de la Mercy jusqu'au port Ballon. On pouvait donc y conduire le chariot, et ce fut vers la fin de décembre qu'on essaya pour la première fois les onaggas.

Pencroff avait déjà assez amadoué ces animaux pour qu'ils vinssent lui manger dans la main, et ils se laissaient approcher sans difficulté, mais, une fois attelés, ils se cabrèrent, et on eut grand'peine à les contenir. Cependant ils ne devaient pas tarder à se plier à ce nouveau service, car l'onagga, moins rebelle que le zèbre, s'attelle fréquemment dans les parties montagneuses de l'Afrique australe, et on a même pu l'acclimater en Europe sous des zones relativement froides.

Ce jour-là, toute la colonie, sauf Pencroff, qui marchait à la tête de ses bêtes, monta dans le chariot et prit la route du port Ballon. Si l'on fut cahoté sur cette route à peine ébauchée, cela va sans dire; mais le véhicule arriva sans encombre, et, le jour même, on put y charger l'enveloppe et les divers agrès de l'aérostat.

À huit heures du soir, le chariot, après avoir repassé le pont de la Mercy, redescendait la rive gauche de la rivière et s'arrêtait sur la grève. Les onaggas étaient dételés, puis ramenés à leur écurie, et Pencroff, avant de s'endormir, poussait un soupir de satisfaction qui fit bruyamment retentir les échos de Granite- House.

CHAPITRE VIII

La première semaine de janvier fut consacrée à la confection du linge nécessaire à la colonie. Les aiguilles trouvées dans la caisse fonctionnèrent entre des doigts vigoureux, sinon délicats, et on peut affirmer que ce qui fut cousu le fut solidement.

Le fil ne manqua pas, grâce à l'idée qu'eut Cyrus Smith de réemployer celui qui avait déjà servi à la couture des bandes de l'aérostat. Ces longues bandes furent décousues avec une patience admirable par Gédéon Spilett et Harbert, car Pencroff avait dû renoncer à ce travail, qui l'agaçait outre mesure; mais quand il se fut agi de coudre, il n'eut pas son égal. Personne n'ignore, en effet, que les marins ont une aptitude remarquable pour le métier de couturière.

Les toiles qui composaient l'enveloppe de l'aérostat furent ensuite dégraissées au moyen de soude et de potasse obtenues par incinération de plantes, de telle sorte que le coton, débarrassé du vernis, reprit sa souplesse et son élasticité naturelles; puis, soumis à l'action décolorante de l'atmosphère, il acquit une blancheur parfaite. Quelques douzaines de chemises et de chaussettes -- celles-ci non tricotées, bien entendu, mais faites de toiles cousues -- furent ainsi préparées. Quelle jouissance ce fut pour les colons de revêtir enfin du linge blanc -- linge très rude sans doute, mais ils n'en étaient pas à s'inquiéter de si peu -- et de se coucher entre des draps, qui firent des couchettes de Granite-House des lits tout à fait sérieux.

Ce fut aussi vers cette époque que l'on confectionna des chaussures en cuir de phoque, qui vinrent remplacer à propos les souliers et les bottes apportés d'Amérique. On peut affirmer que ces nouvelles chaussures furent larges et longues et ne gênèrent jamais le pied des marcheurs!

Avec le début de l'année 1866, les chaleurs furent persistantes, mais la chasse sous bois ne chôma point. Agoutis, pécaris, cabiais, kangourous, gibiers de poil et de plume fourmillaient véritablement, et Gédéon Spilett et Harbert étaient trop bons tireurs pour perdre désormais un seul coup de fusil.

Cyrus Smith leur recommandait toujours de ménager les munitions, et il prit des mesures pour remplacer la poudre et le plomb qui avaient été trouvés dans la caisse, et qu'il voulait réserver pour l'avenir.

Savait-il, en effet, où le hasard pourrait jeter un jour, lui et les siens, dans le cas où ils quitteraient leur domaine? Il fallait donc parer à toutes les nécessités de l'inconnu, et ménager les munitions, en leur substituant d'autres substances aisément renouvelables.

Pour remplacer le plomb, dont Cyrus Smith n'avait rencontré aucune trace dans l'île, il employa sans trop de désavantage de la grenaille de fer, qui était facile à fabriquer. Ces grains n'ayant pas la pesanteur des grains de plomb, il dut les faire plus gros, et chaque charge en contint moins, mais l'adresse des chasseurs suppléa à ce défaut. Quant à la poudre, Cyrus Smith aurait pu en faire, car il avait à sa disposition du salpêtre, du soufre et du charbon; mais cette préparation demande des soins extrêmes, et, sans un outillage spécial, il est difficile de la produire en bonne qualité.

Cyrus Smith préféra donc fabriquer du pyroxyle, c'est-à-dire du fulmi-coton, substance dans laquelle le coton n'est pas indispensable, car il n'y entre que comme cellulose. Or, la cellulose n'est autre chose que le tissu élémentaire des végétaux, et elle se trouve à peu près à l'état de pureté, non seulement dans le coton, mais dans les fibres textiles du chanvre et du lin, dans le papier, le vieux linge, la moelle de sureau, etc. Or, précisément, les sureaux abondaient dans l'île, vers l'embouchure du Creek-Rouge, et les colons employaient déjà en guise de café les baies de ces arbrisseaux, qui appartiennent à la famille des caprifoliacées.

Ainsi donc, cette moelle de sureau, c'est-à-dire la cellulose, il suffisait de la récolter, et, quant à l'autre substance nécessaire à la fabrication du pyroxyle, ce n'était que de l'acide azotique fumant.

Or, Cyrus Smith, ayant de l'acide sulfurique à sa disposition, avait déjà pu facilement produire de l'acide azotique, en attaquant le salpêtre que lui fournissait la nature.

Il résolut donc de fabriquer et d'employer du pyroxyle, tout en lui reconnaissant d'assez graves inconvénients, c'est-à-dire une grande inégalité d'effet, une excessive inflammabilité, puisqu'il s'enflamme à cent soixante-dix degrés au lieu de deux cent quarante, et enfin une déflagration trop instantanée qui peut dégrader les armes à feu. En revanche, les avantages du pyroxyle consistaient en ceci, qu'il ne s'altérait pas par l'humidité, qu'il n'encrassait pas le canon des fusils, et que sa force propulsive était quadruple de celle de la poudre ordinaire.

Pour faire le pyroxyle, il suffit de plonger pendant un quart d'heure de la cellulose dans de l'acide azotique fumant, puis de laver à grande eau et de faire sécher. On le voit, rien n'est plus simple.

Cyrus Smith n'avait à sa disposition que de l'acide azotique ordinaire, et non de l'acide azotique fumant ou monohydraté, c'est-à-dire de l'acide qui émet des vapeurs blanchâtres au contact de l'air humide; mais en substituant à ce dernier de l'acide azotique ordinaire, mélangé dans la proportion de trois volumes à cinq volumes d'acide sulfurique concentré, l'ingénieur devait obtenir le même résultat, et il l'obtint. Les chasseurs de l'île eurent donc bientôt à leur disposition une substance parfaitement préparée, et qui, employée avec discrétion, donna d'excellents résultats.

Vers cette époque, les colons défrichèrent trois acres du plateau de Grande-vue, et le reste fut conservé à l'état de prairies pour l'entretien des onaggas. Plusieurs excursions furent faites dans les forêts du Jacamar et du Far-West, et l'on rapporta une véritable récolte de végétaux sauvages, épinards, cresson, raifort, raves, qu'une culture intelligente devait bientôt modifier, et qui allaient tempérer le régime d'alimentation azotée auquel avaient été jusque-là soumis les colons de l'île Lincoln. On véhicula également de notables quantités de bois et de charbon. Chaque excursion était, en même temps, un moyen d'améliorer les routes, dont la chaussée se tassait peu à peu sous les roues du chariot.

La garenne fournissait toujours son contingent de lapins aux offices de Granite-House. Comme elle était située un peu au dehors du point où s'annonçait le Creek-Glycérine, ses hôtes ne pouvaient pénétrer sur le plateau réservé, ni ravager, par conséquent, les plantations nouvellement faites. Quant à l'huîtrière, disposée au milieu des rocs de la plage et dont les produits étaient fréquemment renouvelés, elle donnait quotidiennement d'excellents mollusques. En outre, la pêche, soit dans les eaux du lac, soit dans le courant de la Mercy, ne tarda pas à être fructueuse, car Pencroff avait installé des lignes de fond, armées d'hameçons de fer, auxquels se prenaient fréquemment de belles truites et certains poissons, extrêmement savoureux, dont les flancs argentés étaient semés de petites taches jaunâtres. Aussi maître Nab, chargé des soins culinaires, pouvait-il varier agréablement le menu de chaque repas. Seul, le pain manquait encore à la table des colons, et, on l'a dit, c'était une privation à laquelle ils étaient vraiment sensibles.

On fit aussi, vers cette époque, la chasse aux tortues marines, qui fréquentaient les plages du cap Mandibule. En cet endroit, la grève était hérissée de petites boursouflures, renfermant des oeufs parfaitement sphériques, à coque blanche et dure, et dont l'albumine a la propriété de ne point se coaguler comme celle des oeufs d'oiseaux. C'était le soleil qui se chargeait de les faire éclore, et leur nombre était naturellement très considérable, puisque chaque tortue peut en pondre annuellement jusqu'à deux cent cinquante.

«Un véritable champ d'oeufs, fit observer Gédéon Spilett, et il n'y a qu'à les récolter.»

Mais on ne se contenta pas des produits, on fit aussi la chasse aux producteurs, chasse qui permit de rapporter à Granite-House une douzaine de ces chéloniens, véritablement très estimables au point de vue alimentaire. Le bouillon de tortue, relevé d'herbes aromatiques et agrémenté de quelques crucifères, attira souvent des éloges mérités à maître Nab, son préparateur.

Il faut encore citer ici une circonstance heureuse, qui permit de faire de nouvelles réserves pour l'hiver. Des saumons vinrent par bandes s'aventurer dans la Mercy et en remontèrent le cours pendant plusieurs milles. C'était l'époque à laquelle les femelles, allant rechercher des endroits convenables pour frayer, précédaient les mâles et faisaient grand bruit à travers les eaux douces. Un millier de ces poissons, qui mesuraient jusqu'à deux pieds et demi de longueur, s'engouffra ainsi dans la rivière, et il suffit d'établir quelques barrages pour en retenir une grande quantité. On en prit ainsi plusieurs centaines, qui furent salés et mis en réserve pour le temps où l'hiver, glaçant les cours d'eau, rendrait toute pêche impraticable.

Ce fut à cette époque que le très intelligent Jup fut élevé aux fonctions de valet de chambre. Il avait été vêtu d'une jaquette, d'une culotte courte en toile blanche et d'un tablier dont les poches faisaient son bonheur, car il y fourrait ses mains et ne souffrait pas qu'on vînt y fouiller. L'adroit orang avait été merveilleusement stylé par Nab, et on eût dit que le nègre et le singe se comprenaient quand ils causaient ensemble. Jup avait, d'ailleurs, pour Nab une sympathie réelle, et Nab la lui rendait. À moins qu'on n'eût besoin de ses services, soit pour charrier du bois, soit pour grimper à la cime de quelque arbre, Jup passait la plus grande partie de son temps à la cuisine et cherchait à imiter Nab en tout ce qu'il lui voyait faire. Le maître montrait, d'ailleurs, une patience et même un zèle extrême à instruire son élève, et l'élève déployait une intelligence remarquable à profiter des leçons que lui donnait son maître.

Qu'on juge donc de la satisfaction que procura un jour maître Jup aux convives de Granite-House, quand, la serviette sur le bras, il vint, sans qu'ils en eussent été prévenus, les servir à table. Adroit, attentif, il s'acquitta de son service avec une adresse parfaite, changeant les assiettes, apportant les plats, versant à boire, le tout avec un sérieux qui amusa au dernier point les colons et dont s'enthousiasma Pencroff.

«Jup, du potage!

-- Jup, un peu d'agouti!

-- Jup, une assiette!

-- Jup! Brave Jup! Honnête Jup!»

On n'entendait que cela, et Jup, sans se déconcerter jamais, répondait à tout, veillait à tout, et il hocha sa tête intelligente, quand Pencroff, refaisant sa plaisanterie du premier jour, lui dit:

«Décidément, Jup, il faudra vous doubler vos gages!»

Inutile de dire que l'orang était alors absolument acclimaté à Granite-House, et qu'il accompagnait souvent ses maîtres dans la forêt, sans jamais manifester aucune envie de s'enfuir. Il fallait le voir, alors, marcher de la façon la plus amusante, avec une canne que Pencroff lui avait faite et qu'il portait sur son épaule comme un fusil! Si l'on avait besoin de cueillir quelque fruit à la cime d'un arbre, qu'il était vite en haut! Si la roue du chariot venait à s'embourber, avec quelle vigueur Jup, d'un seul coup d'épaule, la remettait en bon chemin!

«Quel gaillard! s'écriait souvent Pencroff. S'il était aussi méchant qu'il est bon, il n'y aurait pas moyen d'en venir à bout!»

Ce fut vers la fin de janvier que les colons entreprirent de grands travaux dans la partie centrale de l'île. Il avait été décidé que, vers les sources du Creek-Rouge, au pied du mont Franklin, serait fondé un corral, destiné à contenir les ruminants, dont la présence eût été gênante à Granite-House, et plus particulièrement ces mouflons, qui devaient fournir la laine destinée à la confection des vêtements d'hiver.

Chaque matin, la colonie, quelquefois tout entière, le plus souvent représentée seulement par Cyrus Smith, Harbert et Pencroff, se rendait aux sources du creek, et, les onaggas aidant, ce n'était plus qu'une promenade de cinq milles, sous un dôme de verdure, par cette route nouvellement tracée, qui prit le nom de «route du Corral.»

Là, un vaste emplacement avait été choisi, au revers même de la croupe méridionale de la montagne. C'était une prairie, plantée de bouquets d'arbres, située au pied même d'un contrefort qui la fermait sur un côté. Un petit rio, né sur ses pentes, après l'avoir arrosée diagonalement, allait se perdre dans le Creek- Rouge. L'herbe était fraîche, et les arbres qui croissaient çà et là permettaient à l'air de circuler librement à sa surface. Il suffisait donc d'entourer ladite prairie d'une palissade disposée circulairement, qui viendrait s'appuyer à chaque extrémité sur le contrefort, et assez élevée pour que des animaux, même les plus agiles, ne pussent la franchir. Cette enceinte pourrait contenir, en même temps qu'une centaine d'animaux à cornes, mouflons ou chèvres sauvages, les petits qui viendraient à naître par la suite.

Le périmètre du corral fut donc tracé par l'ingénieur, et on dut procéder à l'abattage des arbres nécessaires à la construction de la palissade; mais, comme le percement de la route avait déjà nécessité le sacrifice d'un certain nombre de troncs, on les charria, et ils fournirent une centaine de pieux, qui furent solidement implantés dans le sol.

À la partie antérieure de la palissade, une entrée assez large fut ménagée et fermée par une porte à deux battants faits de forts madriers, que devaient consolider des barres extérieures.

La construction de ce corral ne demanda pas moins de trois semaines, car, outre les travaux de palissade, Cyrus Smith éleva de vastes hangars en planches, sous lesquels les ruminants pourraient se réfugier.

D'ailleurs, il avait été nécessaire d'établir ces constructions avec une extrême solidité, car les mouflons sont de robustes animaux, et leurs premières violences étaient à craindre. Les pieux, pointus à leur extrémité supérieure, qui fut durcie au feu, avaient été rendus solidaires au moyen de traverses boulonnées, et, de distance en distance, des étais assuraient la solidité de l'ensemble.

Le corral terminé, il s'agissait d'opérer une grande battue au pied du mont Franklin, au milieu des pâturages fréquentés par les ruminants. Cette opération se fit le 7 février, par une belle journée d'été, et tout le monde y prit part. Les deux onaggas, assez bien dressés déjà et montés par Gédéon Spilett et Harbert, rendirent de grands services dans cette circonstance.

La manoeuvre consistait uniquement à rabattre les mouflons et les chèvres, en resserrant peu à peu le cercle de battue autour d'eux. Aussi Cyrus Smith, Pencroff, Nab, Jup se postèrent-ils en divers points du bois, tandis que les deux cavaliers et Top galopaient dans un rayon d'un demi-mille autour du corral.

Les mouflons étaient nombreux dans cette portion de l'île. Ces beaux animaux, grands comme des daims, les cornes plus fortes que celles du bélier, la toison grisâtre et mêlée de longs poils, ressemblaient à des argalis.

Elle fut fatigante, cette journée de chasse! que d'allées et venues, que de courses et contre-courses, que de cris proférés! Sur une centaine de mouflons qui furent rabattus, plus des deux tiers échappèrent aux rabatteurs; mais, en fin de compte, une trentaine de ces ruminants et une dizaine de chèvres sauvages, peu à peu repoussés vers le corral, dont la porte ouverte semblait leur offrir une issue, s'y jetèrent et purent être emprisonnés. En somme, le résultat fut satisfaisant, et les colons n'eurent pas à se plaindre. La plupart de ces mouflons étaient des femelles, dont quelques-unes ne devaient pas tarder à mettre bas. Il était donc certain que le troupeau prospérerait, et que non seulement la laine, mais aussi les peaux abonderaient dans un temps peu éloigné.

Ce soir-là, les chasseurs revinrent exténués à Granite-House. Cependant, le lendemain, ils n'en retournèrent pas moins visiter le corral. Les prisonniers avaient bien essayé de renverser la palissade, mais ils n'y avaient point réussi, et ils ne tardèrent pas à se tenir plus tranquilles.

Pendant ce mois de février, il ne se passa aucun événement de quelque importance. Les travaux quotidiens se poursuivirent avec méthode, et, en même temps qu'on améliorait les routes du corral et du port Ballon, une troisième fut commencée, qui, partant de l'enclos, se dirigea vers la côte occidentale. La portion encore inconnue de l'île Lincoln était toujours celle de ces grands bois qui couvraient la presqu'île Serpentine, où se réfugiaient les fauves, dont Gédéon Spilett comptait bien purger son domaine.

Avant que la froide saison reparût, les soins les plus assidus furent donnés également à la culture des plantes sauvages qui avaient été transplantées de la forêt sur le plateau de Grande- vue. Harbert ne revenait guère d'une excursion sans rapporter quelques végétaux utiles. Un jour, c'étaient des échantillons de la tribu des chicoracées, dont la graine même pouvait fournir par la pression une huile excellente; un autre, c'était une oseille commune, dont les propriétés anti-scorbutiques n'étaient point à dédaigner; puis, quelques-uns de ces précieux tubercules qui ont été cultivés de tout temps dans l'Amérique méridionale, ces pommes de terre, dont on compte aujourd'hui plus de deux cents espèces. Le potager, maintenant bien entretenu, bien arrosé, bien défendu contre les oiseaux, était divisé en petits carrés, où poussaient laitues, vitelottes, oseille, raves, raifort et autres crucifères. La terre, sur ce plateau, était prodigieusement féconde, et l'on pouvait espérer que les récoltes y seraient abondantes.

Les boissons variées ne manquaient pas non plus, et, à la condition de ne pas exiger de vin, les plus difficiles ne devaient pas se plaindre. Au thé d'Oswego fourni par les monardes didymes, et à la liqueur fermentée extraite des racines du dragonnier, Cyrus Smith avait ajouté une véritable bière; il la fabriqua avec les jeunes pousses de «l'abies nigra», qui, après avoir bouilli et fermenté, donnèrent cette boisson agréable et particulièrement hygiénique que les anglo-américains nomment «spring-berr», c'est- à-dire bière de sapin.

Vers la fin de l'été, la basse-cour possédait un beau couple d'outardes, qui appartenaient à l'espèce «houbara», caractérisée par une sorte de mantelet de plumes, une douzaine de souchets, dont la mandibule supérieure était prolongée de chaque côté par un appendice membraneux, et de magnifiques coqs, noirs de crête, de caroncule et d'épiderme, semblables aux coqs de Mozambique, qui se pavanaient sur la rive du lac.

Ainsi donc, tout réussissait, grâce à l'activité de ces hommes courageux et intelligents. La providence faisait beaucoup pour eux, sans doute; mais, fidèles au grand précepte, ils s'aidaient d'abord, et le ciel leur venait ensuite en aide.

Après ces chaudes journées d'été, le soir, quand les travaux étaient terminés, au moment où se levait la brise de mer, ils aimaient à s'asseoir sur la lisière du plateau de Grande-vue, sous une sorte de véranda couverte de plantes grimpantes, que Nab avait élevée de ses propres mains. Là, ils causaient, ils s'instruisaient les uns les autres, ils faisaient des plans, et la grosse bonne humeur du marin réjouissait incessamment ce petit monde, dans lequel la plus parfaite harmonie n'avait jamais cessé de régner.

On parlait aussi du pays, de la chère et grande Amérique. Où en était cette guerre de sécession?

Elle n'avait évidemment pu se prolonger! Richmond était promptement tombée, sans doute, aux mains du général Grant! La prise de la capitale des confédérés avait dû être le dernier acte de cette funeste lutte! Maintenant, le nord avait triomphé pour la bonne cause. Ah! Qu'un journal eût été le bienvenu pour les exilés de l'île Lincoln! Voilà onze mois que toute communication entre eux et le reste des humains avait été interrompue, et, avant peu, le 24 mars, arrivait l'anniversaire de ce jour où le ballon les jeta sur cette côte inconnue! Ils n'étaient alors que des naufragés, ne sachant pas même s'ils pourraient disputer aux éléments leur misérable vie! Et maintenant, grâce au savoir de leur chef, grâce à leur propre intelligence, c'étaient de véritables colons, munis d'armes, d'outils, d'instruments, qui avaient su transformer à leur profit les animaux, les plantes et les minéraux de l'île, c'est-à-dire les trois règnes de la nature!

Oui! Ils causaient souvent de toutes ces choses et formaient encore bien des projets d'avenir!

Quant à Cyrus Smith, la plupart du temps silencieux, il écoutait ses compagnons plus souvent qu'il ne parlait. Parfois, il souriait à quelque réflexion d'Harbert, à quelque boutade de Pencroff, mais, toujours et partout, il songeait à ces faits inexplicables, à cette étrange énigme dont le secret lui échappait encore!

CHAPITRE IX

Le temps changea pendant la première semaine de mars.

Il y avait eu pleine lune au commencement du mois, et les chaleurs étaient toujours excessives. On sentait que l'atmosphère était imprégnée d'électricité, et une période plus ou moins longue de temps orageux était réellement à craindre. En effet, le 2, le tonnerre gronda avec une extrême violence. Le vent soufflait de l'est, et la grêle attaqua directement la façade de Granite-House, en crépitant comme une volée de mitraille. Il fallut fermer hermétiquement la porte et les volets des fenêtres, sans quoi tout eût été inondé à l'intérieur des chambres. En voyant tomber ces grêlons, dont quelques-uns avaient la grosseur d'un oeuf de pigeon, Pencroff n'eut qu'une idée: c'est que son champ de blé courait les dangers les plus sérieux.

Et aussitôt il courut à son champ, où les épis commençaient déjà à lever leur petite tête verte, et, au moyen d'une grosse toile, il parvint à protéger sa récolte. Il fut lapidé à sa place, mais il ne s'en plaignit pas.

Ce mauvais temps dura huit jours, pendant lesquels le tonnerre ne cessa de rouler dans les profondeurs du ciel. Entre deux orages, on l'entendait encore gronder sourdement hors des limites de l'horizon; puis, il reprenait avec une nouvelle fureur. Le ciel était zébré d'éclairs, et la foudre frappa plusieurs arbres de l'île, entre autres un énorme pin qui s'élevait près du lac, à la lisière de la forêt. Deux ou trois fois aussi, la grève fut atteinte par le fluide électrique, qui fondit le sable et le vitrifia. En retrouvant ces fulgurites, l'ingénieur fut amené à croire qu'il serait possible de garnir les fenêtres de vitres épaisses et solides, qui pussent défier le vent, la pluie et la grêle.

Les colons, n'ayant pas de travaux pressés à faire au dehors, profitèrent du mauvais temps pour travailler à l'intérieur de Granite-House, dont l'aménagement se perfectionnait et se complétait de jour en jour. L'ingénieur installa un tour, qui lui permit de tourner quelques ustensiles de toilette ou de cuisine, et particulièrement des boutons, dont le défaut se faisait vivement sentir. Un râtelier avait été installé pour les armes, qui étaient entretenues avec un soin extrême, et ni les étagères, ni les armoires ne laissaient à désirer. On sciait, on rabotait, on limait, on tournait, et pendant toute cette période de mauvais temps on n'entendait que le grincement des outils ou les ronflements du tour, qui répondaient aux grondements du tonnerre.

Maître Jup n'avait point été oublié, et il occupait une chambre à part, près du magasin général, sorte de cabine avec cadre toujours rempli de bonne litière, qui lui convenait parfaitement.

«Avec ce brave Jup, jamais de récrimination, répétait souvent Pencroff, jamais de réponse inconvenante! quel domestique, Nab, quel domestique!

-- Mon élève, répondait Nab, et bientôt mon égal!

-- Ton supérieur, ripostait en riant le marin, car enfin toi, Nab, tu parles, et lui, ne parle pas!»

Il va sans dire que Jup était maintenant au courant du service. Il battait les habits, il tournait la broche, il balayait les chambres, il servait à table, il rangeait le bois, et -- détail qui enchantait Pencroff -- il ne se couchait jamais sans être venu border le digne marin dans son lit.

Quant à la santé des membres de la colonie, bipèdes ou bimanes, quadrumanes ou quadrupèdes, elle ne laissait rien à désirer. Avec cette vie au grand air, sur ce sol salubre, sous cette zone tempérée, travaillant de la tête et de la main, ils ne pouvaient croire que la maladie dût jamais les atteindre.

Tous se portaient merveilleusement bien, en effet.

Harbert avait déjà grandi de deux pouces depuis un an. Sa figure se formait et devenait plus mâle, et il promettait d'être un homme aussi accompli au physique qu'au moral. D'ailleurs, il profitait pour s'instruire de tous les loisirs que lui laissaient les occupations manuelles, il lisait les quelques livres trouvés dans la caisse, et, après les leçons pratiques qui ressortaient de la nécessité même de sa position, il trouvait dans l'ingénieur pour les sciences, dans le reporter pour les langues, des maîtres qui se plaisaient à compléter son éducation.

L'idée fixe de l'ingénieur était de transmettre au jeune garçon tout ce qu'il savait, de l'instruire par l'exemple autant que par la parole, et Harbert profitait largement des leçons de son professeur.

«Si je meurs, pensait Cyrus Smith, c'est lui qui me remplacera!»

La tempête prit fin vers le 9 mars, mais le ciel demeura couvert de nuages pendant tout ce dernier mois de l'été. L'atmosphère, violemment troublée par ces commotions électriques, ne put recouvrer sa pureté antérieure, et il y eut presque invariablement des pluies et des brouillards, sauf trois ou quatre belles journées qui favorisèrent des excursions de toutes sortes.

Vers cette époque, l'onagga femelle mit bas un petit qui appartenait au même sexe que sa mère, et qui vint à merveille. Au corral, il y eut, dans les mêmes circonstances, accroissement du troupeau de mouflons, et plusieurs agneaux bêlaient déjà sous les hangars, à la grande joie de Nab et d'Harbert, qui avaient chacun leur favori parmi les nouveaux-nés.

On tenta aussi un essai de domestication pour les pécaris, essai qui réussit pleinement. Une étable fut construite près de la basse-cour et compta bientôt plusieurs petits en train de se civiliser, c'est-à-dire de s'engraisser par les soins de Nab.

Maître Jup, chargé de leur apporter la nourriture quotidienne, eaux de vaisselle, rognures de cuisine, etc., s'acquittait consciencieusement de sa tâche. Il lui arrivait bien, parfois, de s'égayer aux dépens de ses petits pensionnaires et de leur tirer la queue, mais c'était malice et non méchanceté, car ces petites queues tortillées l'amusaient comme un jouet, et son instinct était celui d'un enfant. Un jour de ce mois de mars, Pencroff, causant avec l'ingénieur, rappela à Cyrus Smith une promesse que celui-ci n'avait pas encore eu le temps de remplir.

«Vous aviez parlé d'un appareil qui supprimerait les longues échelles de Granite-House, Monsieur Cyrus, lui dit-il. Est-ce que vous ne l'établirez pas quelque jour?

-- Vous voulez parler d'une sorte d'ascenseur! répondit Cyrus Smith.

-- Appelons cela un ascenseur, si vous voulez, répondit le marin. Le nom n'y fait rien, pourvu que cela nous monte sans fatigue jusqu'à notre demeure.

-- Rien ne sera plus facile, Pencroff, mais est-ce bien utile?

-- Certes, Monsieur Cyrus. Après nous être donné le nécessaire, pensons un peu au confortable. Pour les personnes, ce sera du luxe, si vous voulez; mais pour les choses, c'est indispensable! Ce n'est pas déjà si commode de grimper à une longue échelle, quand on est lourdement chargé!

-- Eh bien, Pencroff, nous allons essayer de vous contenter, répondit Cyrus Smith.

-- Mais vous n'avez pas de machine à votre disposition.

-- Nous en ferons.

-- Une machine à vapeur?

-- Non, une machine à eau.»

Et, en effet, pour manoeuvrer son appareil, une force naturelle était là à la disposition de l'ingénieur, et que celui-ci pouvait utiliser sans grande difficulté.

Pour cela, il suffisait d'augmenter le débit de la petite dérivation faite au lac qui fournissait l'eau à l'intérieur de Granite-House. L'orifice ménagé entre les pierres et les herbes, à l'extrémité supérieure du déversoir, fut donc accru, ce qui produisit au fond du couloir une forte chute, dont le trop-plein se déversa par le puits intérieur. Au-dessous de cette chute, l'ingénieur installa un cylindre à palettes qui se raccordait à l'extérieur avec une roue enroulée d'un fort câble supportant une banne. De cette façon, au moyen d'une longue corde qui tombait jusqu'au sol et qui permettait d'embrayer ou de désembrayer le moteur hydraulique, on pouvait s'élever dans la banne jusqu'à la porte de Granite-House.

Ce fut le 17 mars que l'ascenseur fonctionna pour la première fois, et à la satisfaction commune.

Dorénavant, tous les fardeaux, bois, charbons, provisions et colons eux-mêmes furent hissés par ce système si simple, qui remplaça l'échelle primitive, que personne ne songea à regretter. Top se montra particulièrement enchanté de cette amélioration, car il n'avait pas et ne pouvait avoir l'adresse de maître Jup pour gravir des échelons, et bien des fois c'était sur le dos de Nab, ou même sur celui de l'orang, qu'il avait dû faire l'ascension de Granite-House.

Vers cette époque aussi, Cyrus Smith essaya de fabriquer du verre, et il dut d'abord approprier l'ancien four à poteries à cette nouvelle destination.

Cela présentait d'assez grandes difficultés; mais après plusieurs essais infructueux, il finit par réussir à monter un atelier de verrerie, que Gédéon Spilett et Harbert, les aides naturels de l'ingénieur, ne quittèrent pas pendant quelques jours.

Quant aux substances qui entrent dans la composition du verre, ce sont uniquement du sable, de la craie et de la soude (carbonate ou sulfate). Or, le rivage fournissait le sable, la chaux fournissait la craie, les plantes marines fournissaient la soude, les pyrites fournissaient l'acide sulfurique, et le sol fournissait la houille pour chauffer le four à la température voulue. Cyrus Smith se trouvait donc dans les conditions nécessaires pour opérer.

L'outil dont la fabrication offrit le plus de difficulté fut la «canne» du verrier, tube de fer, long de cinq à six pieds, qui sert à recueillir par un de ses bouts la matière que l'on maintient à l'état de fusion. Mais au moyen d'une bande de fer, longue et mince, qui fut roulée comme un canon de fusil, Pencroff réussit à fabriquer cette canne, et elle fut bientôt en état de fonctionner.

Le 28 mars, le four fut chauffé vivement. Cent parties de sable, trente-cinq de craie, quarante de sulfate de soude, mêlées à deux ou trois parties de charbon en poudre, composèrent la substance, qui fut déposée dans les creusets en terre réfractaire. Lorsque la température élevée du four l'eut réduite à l'état liquide ou plutôt à l'état pâteux, Cyrus Smith «cueillit» avec la canne une certaine quantité de cette pâte; il la tourna et la retourna sur une plaque de métal préalablement disposée, de manière à lui donner la forme convenable pour le soufflage; puis il passa la canne à Harbert en lui disant de souffler par l'autre extrémité.

«Comme pour faire des bulles de savon? demanda le jeune garçon.

-- Exactement», répondit l'ingénieur.

Et Harbert, gonflant ses joues, souffla tant et si bien dans la canne, en ayant soin de la tourner sans cesse, que son souffle dilata la masse vitreuse.

D'autres quantités de substance en fusion furent ajoutées à la première, et il en résulta bientôt une bulle qui mesurait un pied de diamètre. Alors Cyrus Smith reprit la canne des mains d'Harbert, et, lui imprimant un mouvement de pendule, il finit par allonger la bulle malléable, de manière à lui donner une forme cylindro-conique.

L'opération du soufflage avait donc donné un cylindre de verre terminé par deux calottes hémisphériques, qui furent facilement détachées au moyen d'un fer tranchant mouillé d'eau froide; puis, par le même procédé, ce cylindre fut fendu dans sa longueur, et, après avoir été rendu malléable par une seconde chauffe, il fut étendu sur une plaque et plané au moyen d'un rouleau de bois.

La première vitre était donc fabriquée, et il suffisait de recommencer cinquante fois l'opération pour avoir cinquante vitres. Aussi les fenêtres de Granite-House furent-elles bientôt garnies de plaques diaphanes, pas très blanches peut-être, mais suffisamment transparentes.

Quant à la gobeleterie, verres et bouteilles, ce ne fut qu'un jeu. On les acceptait, d'ailleurs, tels qu'ils venaient au bout de la canne. Pencroff avait demandé la faveur de «souffler» à son tour, et c'était un plaisir pour lui, mais il soufflait si fort que ses produits affectaient les formes les plus réjouissantes, qui faisaient son admiration.

Pendant une des excursions qui furent faites à cette époque, un nouvel arbre fut découvert, dont les produits vinrent encore accroître les ressources alimentaires de la colonie.

Cyrus Smith et Harbert, tout en chassant, s'étaient aventurés un jour dans la forêt du Far-West, sur la gauche de la Mercy, et, comme toujours, le jeune garçon faisait mille questions à l'ingénieur, auxquelles celui-ci répondait de grand coeur. Mais il en est de la chasse comme de toute occupation ici-bas, et quand on n'y met pas le zèle voulu, il y a bien des raisons pour ne point réussir.

Or, comme Cyrus Smith n'était pas chasseur et que, d'un autre côté, Harbert parlait chimie et physique, ce jour-là, bien des kangourous, des cabiais ou des agoutis passèrent à bonne portée, qui échappèrent pourtant au fusil du jeune garçon. Il s'ensuivit donc que, la journée étant déjà avancée, les deux chasseurs risquaient fort d'avoir fait une excursion inutile, quand Harbert, s'arrêtant et poussant un cri de joie, s'écria:

«Ah! Monsieur Cyrus, voyez-vous cet arbre?»

Et il montrait un arbuste plutôt qu'un arbre, car il ne se composait que d'une tige simple, revêtue d'une écorce squammeuse, qui portait des feuilles zébrées de petites veines parallèles.

«Et quel est cet arbre qui ressemble à un petit palmier? demanda Cyrus Smith.

-- C'est un «cycas revoluta», dont j'ai le portrait dans notre dictionnaire d'histoire naturelle!

-- Mais je ne vois point de fruit à cet arbuste?

-- Non, Monsieur Cyrus, répondit Harbert, mais son tronc contient une farine que la nature nous fournit toute moulue.

-- C'est donc l'arbre à pain?

-- Oui! L'arbre à pain.

-- Eh bien, mon enfant, répondit l'ingénieur, voilà une précieuse découverte, en attendant notre récolte de froment. À l'ouvrage, et fasse le ciel que tu ne te sois pas trompé!»

Harbert ne s'était pas trompé. Il brisa la tige d'un cycas, qui était composée d'un tissu glandulaire et renfermait une certaine quantité de moelle farineuse, traversée de faisceaux ligneux, séparés par des anneaux de même substance disposés concentriquement. À cette fécule se mêlait un suc mucilagineux d'une saveur désagréable, mais qu'il serait facile de chasser par la pression. Cette substance cellulaire formait une véritable farine de qualité supérieure, extrêmement nourrissante, et dont, autrefois, les lois japonaises défendaient l'exportation.

Cyrus Smith et Harbert, après avoir bien étudié la portion du Far- West où poussaient ces cycas, prirent des points de repère et revinrent à Granite-House, où ils firent connaître leur découverte.

Le lendemain, les colons allaient à la récolte, et Pencroff, de plus en plus enthousiaste de son île, disait à l'ingénieur:

«Monsieur Cyrus, croyez-vous qu'il y ait des îles à naufragés?

-- Qu'entendez-vous par là, Pencroff?

-- Eh bien, j'entends des îles créées spécialement pour qu'on y fasse convenablement naufrage, et sur lesquelles de pauvres diables puissent toujours se tirer d'affaire!

-- Cela est possible, répondit en souriant l'ingénieur.

-- Cela est certain, monsieur, répondit Pencroff, et il est non moins certain que l'île Lincoln en est une!»

On revint à Granite-House avec une ample moisson de tiges de cycas. L'ingénieur établit une presse afin d'extraire le suc mucilagineux mêlé à la fécule, et il obtint une notable quantité de farine qui, sous la main de Nab, se transforma en gâteaux et en puddings. Ce n'était pas encore le vrai pain de froment, mais on y touchait presque.

À cette époque aussi, l'onagga, les chèvres et les brebis du corral fournirent quotidiennement le lait nécessaire à la colonie. Aussi le chariot, ou plutôt une sorte de carriole légère qui l'avait remplacé, faisait-elle de fréquents voyages au corral, et quand c'était à Pencroff de faire sa tournée, il emmenait Jup et le faisait conduire, ce dont Jup, faisant claquer son fouet, s'acquittait avec son intelligence habituelle.

Tout prospérait donc, aussi bien au corral qu'à Granite-House, et véritablement les colons, si ce n'est qu'ils étaient loin de leur patrie, n'avaient point à se plaindre. Ils étaient si bien faits à cette vie, d'ailleurs, si accoutumés à cette île, qu'ils n'eussent pas quitté sans regret son sol hospitalier!

Et cependant, tant l'amour du pays tient au coeur de l'homme, si quelque bâtiment se fût inopinément présenté en vue de l'île, les colons lui auraient fait des signaux, ils l'auraient attiré, et ils seraient partis!... En attendant, ils vivaient de cette existence heureuse, et ils avaient la crainte plutôt que le désir qu'un événement quelconque vînt l'interrompre.

Mais qui pourrait se flatter d'avoir jamais fixé la fortune et d'être à l'abri de ses revers!

Quoi qu'il en soit, cette île Lincoln, que les colons habitaient déjà depuis plus d'un an, était souvent le sujet de leur conversation, et, un jour, une observation fut faite qui devait amener plus tard de graves conséquences.

C'était le 1er avril, un dimanche, le jour de pâques, que Cyrus Smith et ses compagnons avaient sanctifié par le repos et la prière. La journée avait été belle, telle que pourrait l'être une journée d'octobre dans l'hémisphère boréal.

Tous, vers le soir, après dîner, étaient réunis sous la véranda, à la lisière du plateau de Grande-vue, et ils regardaient monter la nuit sur l'horizon. Quelques tasses de cette infusion de graines de sureau, qui remplaçaient le café, avaient été servies par Nab. On causait de l'île et de sa situation isolée dans le Pacifique, quand Gédéon Spilett fut amené à dire:

«Mon cher Cyrus, est-ce que, depuis que vous possédez ce sextant trouvé dans la caisse, vous avez relevé de nouveau la position de notre île?

-- Non, répondit l'ingénieur.

-- Mais il serait peut-être à propos de le faire, avec cet instrument qui est plus parfait que celui que vous avez employé.

-- À quoi bon? dit Pencroff. L'île est bien où elle est!

-- Sans doute, reprit Gédéon Spilett, mais il a pu arriver que l'imperfection des appareils ait nui à la justesse des observations, et puisqu'il est facile d'en vérifier l'exactitude...

-- Vous avez raison, mon cher Spilett, répondit l'ingénieur, et j'aurais dû faire cette vérification plus tôt, bien que, si j'ai commis quelque erreur, elle ne doive pas dépasser cinq degrés en longitude ou en latitude.

-- Eh! Qui sait? Reprit le reporter, qui sait si nous ne sommes pas beaucoup plus près d'une terre habitée que nous ne le croyons?

-- Nous le saurons demain, répondit Cyrus Smith, et sans tant d'occupations qui ne m'ont laissé aucun loisir, nous le saurions déjà.

-- Bon! dit Pencroff, M Cyrus est un trop bon observateur pour s'être trompé, et si elle n'a pas bougé de place, l'île est bien où il l'a mise!

-- Nous verrons.»

Il s'ensuivit donc que le lendemain, au moyen du sextant, l'ingénieur fit les observations nécessaires pour vérifier les coordonnées qu'il avait déjà obtenues, et voici quel fut le résultat de son opération: sa première observation lui avait donné pour la situation de l'île Lincoln: en longitude ouest: de 150 degrés à 155 degrés; en latitude sud: de 30 degrés à 35 degrés.

La seconde donna exactement: en longitude ouest: 150 degrés 30 minutes; en latitude sud: 34 degrés 57 minutes.

Ainsi donc, malgré l'imperfection de ses appareils, Cyrus Smith avait opéré avec tant d'habileté, que son erreur n'avait pas dépassé cinq degrés.

«Maintenant, dit Gédéon Spilett, puisque, en même temps qu'un sextant, nous possédons un atlas, voyons, mon cher Cyrus, la position que l'île Lincoln occupe exactement dans le Pacifique.»

Harbert alla chercher l'atlas, qui, on le sait, avait été édité en France, et dont, par conséquent, la nomenclature était en langue française.

La carte du Pacifique fut développée, et l'ingénieur, son compas à la main, s'apprêta à en déterminer la situation.

Soudain, le compas s'arrêta dans sa main, et il dit:

«Mais il existe déjà une île dans cette partie du Pacifique!

-- Une île? s'écria Pencroff.

-- La nôtre, sans doute? répondit Gédéon Spilett.

-- Non, reprit Cyrus Smith. Cette île est située par 153 degrés de longitude et 37 degrés 11 minutes de latitude, c'est-à-dire à deux degrés et demi plus à l'ouest et deux degrés plus au sud que l'île Lincoln.

-- Et quelle est cette île? demanda Harbert.

-- L'île Tabor.

-- Une île importante?

-- Non, un îlot perdu dans le Pacifique, et qui n'a jamais été visité peut-être!

-- Eh bien, nous le visiterons, dit Pencroff.

-- Nous?

-- Oui, Monsieur Cyrus. Nous construirons une barque pontée, et je me charge de la conduire. -- À quelle distance sommes-nous de cette île Tabor?

-- À cent cinquante milles environ dans le nord-est, répondit Cyrus Smith.

-- Cent cinquante milles! Et qu'est cela? répondit Pencroff. En quarante-huit heures et avec un bon vent, ce sera enlevé!

-- Mais à quoi bon? demanda le reporter.

-- On ne sait pas. Faut voir!»

Et sur cette réponse, il fut décidé qu'une embarcation serait construite, de manière à pouvoir prendre la mer vers le mois d'octobre prochain, au retour de la belle saison.

CHAPITRE X

Lorsque Pencroff s'était mis un projet en tête, il n'avait et ne laissait pas de cesse qu'il n'eût été exécuté. Or, il voulait visiter l'île Tabor, et, comme une embarcation d'une certaine grandeur était nécessaire à cette traversée, il fallait construire ladite embarcation.

Voici le plan qui fut arrêté par l'ingénieur, d'accord avec le marin.

Le bateau mesurerait trente-cinq pieds de quille et neuf pieds de bau, -- ce qui en ferait un marcheur, si ses fonds et ses lignes d'eau étaient réussis, -- et ne devrait pas tirer plus de six pieds, calant d'eau suffisant pour le maintenir contre la dérive. Il serait ponté dans toute sa longueur, percé de deux écoutilles qui donneraient accès dans deux chambres séparées par une cloison, et gréé en sloop, avec brigantine, trinquette, fortune, flèche, foc, voilure très maniable, amenant bien en cas de grains, et très favorable pour tenir le plus près. Enfin, sa coque serait construite à francs bords, c'est-à-dire que les bordages affleureraient au lieu de se superposer, et quant à sa membrure, on l'appliquerait à chaud après l'ajustement des bordages qui seraient montés sur faux-couples. Quel bois serait employé à la construction de ce bateau? L'orme ou le sapin, qui abondaient dans l'île? On se décida pour le sapin, bois un peu «fendif», suivant l'expression des charpentiers, mais facile à travailler, et qui supporte aussi bien que l'orme l'immersion dans l'eau.

Ces détails arrêtés, il fut convenu que, puisque le retour de la belle saison ne s'effectuerait pas avant six mois, Cyrus Smith et Pencroff travailleraient seuls au bateau. Gédéon Spilett et Harbert devaient continuer de chasser, et ni Nab, ni maître Jup, son aide, n'abandonneraient les travaux domestiques qui leur étaient dévolus. Aussitôt les arbres choisis, on les abattit, on les débita, on les scia en planches, comme eussent pu faire des scieurs de long. Huit jours après, dans le renfoncement qui existait entre les Cheminées et la muraille, un chantier était préparé, et une quille, longue de trente-cinq pieds, munie d'un étambot à l'arrière et d'une étrave à l'avant, s'allongeait sur le sable.

Cyrus Smith n'avait point marché en aveugle dans cette nouvelle besogne. Il se connaissait en construction maritime comme en presque toutes choses, et c'était sur le papier qu'il avait d'abord cherché le gabarit de son embarcation. D'ailleurs, il était bien servi par Pencroff, qui, ayant travaillé quelques années dans un chantier de Brooklyn, connaissait la pratique du métier. Ce ne fut donc qu'après calculs sévères et mûres réflexions que les faux-couples furent emmanchés sur la quille.

Pencroff, on le croira volontiers, était tout feu pour mener à bien sa nouvelle entreprise, et il n'eût pas voulu l'abandonner un instant. Une seule opération eut le privilège de l'arracher, mais pour un jour seulement, à son chantier de construction. Ce fut la deuxième récolte de blé, qui se fit le 15 avril. Elle avait réussi comme la première, et donna la proportion de grains annoncée d'avance.

«Cinq boisseaux! Monsieur Cyrus, dit Pencroff, après avoir scrupuleusement mesuré ses richesses.

-- Cinq boisseaux, répondit l'ingénieur, et, à cent trente mille grains par boisseau, cela fait six cent cinquante mille grains.

-- Eh bien! Nous sèmerons tout cette fois, dit le marin, moins une petite réserve cependant!

-- Oui, Pencroff, et, si la prochaine récolte donne un rendement proportionnel, nous aurons quatre mille boisseaux.

-- Et on mangera du pain?

-- On mangera du pain.

-- Mais il faudra faire un moulin?

-- On fera un moulin.»

Le troisième champ de blé fut donc incomparablement plus étendu que les deux premiers, et la terre, préparée avec un soin extrême, reçut la précieuse semence. Cela fait, Pencroff revint à ses travaux.

Pendant ce temps, Gédéon Spilett et Harbert chassaient dans les environs, et ils s'aventurèrent assez profondément dans les parties encore inconnues du Far-West, leurs fusils chargés à balle, prêts à toute mauvaise rencontre. C'était un inextricable fouillis d'arbres magnifiques et pressés les uns contre les autres comme si l'espace leur eût manqué. L'exploration de ces masses boisées était extrêmement difficile, et le reporter ne s'y hasardait jamais sans emporter la boussole de poche, car le soleil perçait à peine les épaisses ramures, et il eût été difficile de retrouver son chemin. Il arrivait naturellement que le gibier était plus rare en ces endroits, où il n'aurait pas eu une assez grande liberté d'allures. Cependant, trois gros herbivores furent tués pendant cette dernière quinzaine d'avril. C'étaient des koulas, dont les colons avaient déjà vu un échantillon au nord du lac, qui se laissèrent tuer stupidement entre les grosses branches des arbres sur lesquels ils avaient cherché refuge. Leurs peaux furent rapportées à Granite-House, et, l'acide sulfurique aidant, elles furent soumises à une sorte de tannage qui les rendit utilisables. Une découverte, précieuse à un autre point de vue, fut faite aussi pendant une de ces excursions, et celle-là, on la dut à Gédéon Spilett.

C'était le 30 avril. Les deux chasseurs s'étaient enfoncés dans le sud-ouest du Far-West, quand le reporter, précédant Harbert d'une cinquantaine de pas, arriva dans une sorte de clairière, sur laquelle les arbres, plus espacés, laissaient pénétrer quelques rayons.

Gédéon Spilett fut tout d'abord surpris de l'odeur qu'exhalaient certains végétaux à tiges droites, cylindriques et rameuses, qui produisaient des fleurs disposées en grappes et de très petites graines. Le reporter arracha une ou deux de ces tiges et revint vers le jeune garçon, auquel il dit:

«Vois donc ce que c'est que cela, Harbert?

-- Et où avez-vous trouvé cette plante, Monsieur Spilett?

-- Là, dans une clairière, où elle pousse très abondamment.

-- Eh bien! Monsieur Spilett, dit Harbert, voilà une trouvaille qui vous assure tous les droits à la reconnaissance de Pencroff!

-- C'est donc du tabac?

-- Oui, et, s'il n'est pas de première qualité, ce n'en est pas moins du tabac!

-- Ah! Ce brave Pencroff! Va-t-il être content! Mais il ne fumera pas tout, que diable! Et il nous en laissera bien notre part!

-- Ah! Une idée, Monsieur Spilett, répondit Harbert. Ne disons rien à Pencroff, prenons le temps de préparer ces feuilles, et, un beau jour, on lui présentera une pipe toute bourrée!

-- Entendu, Harbert, et ce jour-là notre digne compagnon n'aura plus rien à désirer en ce monde!»

Le reporter et le jeune garçon firent une bonne provision de la précieuse plante, et ils revinrent à Granite-House, où ils l'introduisirent «en fraude», et avec autant de précaution que si Pencroff eût été le plus sévère des douaniers.

Cyrus Smith et Nab furent mis dans la confidence, et le marin ne se douta de rien, pendant tout le temps, assez long, qui fut nécessaire pour sécher les feuilles minces, les hacher, les soumettre à une certaine torréfaction sur des pierres chaudes. Cela demanda deux mois; mais toutes ces manipulations purent être faites à l'insu de Pencroff, car, occupé de la construction du bateau, il ne remontait à Granite-House qu'à l'heure du repos.

Une fois encore, cependant, et quoi qu'il en eût, sa besogne favorite fut interrompue le 1er mai, par une aventure de pêche, à laquelle tous les colons durent prendre part. Depuis quelques jours, on avait pu observer en mer, à deux ou trois milles au large, un énorme animal qui nageait dans les eaux de l'île Lincoln. C'était une baleine de la plus grande taille, qui, vraisemblablement, devait appartenir à l'espèce australe, dite «baleine du Cap.»

«Quelle bonne fortune ce serait de nous en emparer! s'écria le marin. Ah! Si nous avions une embarcation convenable et un harpon en bon état, comme je dirais: «Courons à la bête, car elle vaut la peine qu'on la prenne!»

-- Eh! Pencroff, dit Gédéon Spilett, j'aurais aimé à vous voir manoeuvrer le harpon. Cela doit être curieux!

-- Très curieux et non sans danger, dit l'ingénieur; mais, puisque nous n'avons pas les moyens d'attaquer cet animal, il est inutile de s'occuper de lui.

-- Je m'étonne, dit le reporter, de voir une baleine sous cette latitude relativement élevée.

-- Pourquoi donc, Monsieur Spilett? répondit Harbert. Nous sommes précisément sur cette partie du Pacifique que les pêcheurs anglais et américains appellent le «whale-field», et c'est ici, entre la Nouvelle-Zélande et l'Amérique du Sud, que les baleines de l'hémisphère austral se rencontrent en plus grand nombre.

-- Rien n'est plus vrai, répondit Pencroff, et ce qui me surprend, moi, c'est que nous n'en ayons pas vu davantage. Après tout, puisque nous ne pouvons les approcher, peu importe!»

Et Pencroff retourna à son ouvrage, non sans pousser un soupir de regret, car, dans tout marin, il y a un pêcheur, et si le plaisir de la pêche est en raison directe de la grosseur de l'animal, on peut juger de ce qu'un baleinier éprouve en présence d'une baleine!

Et si ce n'avait été que le plaisir! Mais on ne pouvait se dissimuler qu'une telle proie eût été bien profitable à la colonie, car l'huile, la graisse, les fanons pouvaient être employés à bien des usages!

Or, il arriva ceci, c'est que la baleine signalée sembla ne point vouloir abandonner les eaux de l'île.

Donc, soit des fenêtres de Granite-House, soit du plateau de Grande-vue, Harbert et Gédéon Spilett, quand ils n'étaient pas à la chasse, Nab, tout en surveillant ses fourneaux, ne quittaient pas la lunette et observaient tous les mouvements de l'animal. Le cétacé, profondément engagé dans la vaste baie de l'Union, la sillonnait rapidement depuis le cap Mandibule jusqu'au cap Griffe, poussé par sa nageoire caudale prodigieusement puissante, sur laquelle il s'appuyait et se mouvait par soubresauts avec une vitesse qui allait quelquefois jusqu'à douze milles à l'heure. Quelquefois aussi, il s'approchait si près de l'îlot, qu'on pouvait le distinguer complètement.

C'était bien la baleine australe, qui est entièrement noire, et dont la tête est plus déprimée que celle des baleines du nord.

On la voyait aussi rejeter par ses évents, et à une grande hauteur, un nuage de vapeur... ou d'eau, car -- si bizarre que le fait paraisse -- les naturalistes et les baleiniers ne sont pas encore d'accord à ce sujet.

Est-ce de l'air, est-ce de l'eau qui est ainsi chassé? On admet généralement que c'est de la vapeur, qui, se condensant soudain au contact de l'air froid, retombe en pluie.

Cependant la présence de ce mammifère marin préoccupait les colons. Cela agaçait surtout Pencroff et lui donnait des distractions pendant son travail.

Il finissait par en avoir envie, de cette baleine, comme un enfant d'un objet qu'on lui interdit. La nuit, il en rêvait à voix haute, et certainement, s'il avait eu des moyens de l'attaquer, si la chaloupe eût été en état de tenir la mer, il n'aurait pas hésité à se mettre à sa poursuite.

Mais ce que les colons ne pouvaient faire, le hasard le fit pour eux, et le 3 mai, des cris de Nab, posté à la fenêtre de sa cuisine, annoncèrent que la baleine était échouée sur le rivage de l'île.

Harbert et Gédéon Spilett, qui allaient partir pour la chasse, abandonnèrent leur fusil, Pencroff jeta sa hache, Cyrus Smith et Nab rejoignirent leurs compagnons, et tous se dirigèrent rapidement vers le lieu d'échouage.

Cet échouement s'était produit sur la grève de la pointe de l'épave, à trois milles de Granite-House et à mer haute. Il était donc probable que le cétacé ne pourrait pas se dégager facilement. En tout cas, il fallait se hâter, afin de lui couper la retraite au besoin. On courut avec pics et épieux ferrés, on passa le pont de la Mercy, on redescendit la rive droite de la rivière, on prit par la grève, et, en moins de vingt minutes, les colons étaient auprès de l'énorme animal, au-dessus duquel fourmillait déjà un monde d'oiseaux.

«Quel monstre!» s'écria Nab.

Et l'expression était juste, car c'était une baleine australe, longue de quatre-vingts pieds, un géant de l'espèce, qui ne devait pas peser moins de cent cinquante mille livres!

Cependant le monstre, ainsi échoué, ne remuait pas et ne cherchait pas, en se débattant, à se remettre à flot pendant que la mer était haute encore.

Les colons eurent bientôt l'explication de son immobilité, quand, à marée basse, ils eurent fait le tour de l'animal.

Il était mort, et un harpon sortait de son flanc gauche.

«Il y a donc des baleiniers sur nos parages? dit aussitôt Gédéon Spilett.

-- Pourquoi cela? demanda le marin.

-- Puisque ce harpon est encore là...

-- Eh! Monsieur Spilett, cela ne prouve rien, répondit Pencroff. On a vu des baleines faire des milliers de milles avec un harpon au flanc, et celle-ci aurait été frappée au nord de l'Atlantique et serait venue mourir au sud du Pacifique, qu'il ne faudrait pas s'en étonner!

-- Cependant... dit Gédéon Spilett, que l'affirmation de Pencroff ne satisfaisait pas.

-- Cela est parfaitement possible, répondit Cyrus Smith; mais examinons ce harpon. Peut-être, suivant un usage assez répandu, les baleiniers ont-ils gravé sur celui-ci le nom de leur navire?»

En effet, Pencroff, ayant arraché le harpon que l'animal avait au flanc, y lut cette inscription: Maria-Stella Vineyard.

«Un navire du Vineyard! Un navire de mon pays! s'écria-t-il. La Maria-Stella! un beau baleinier, ma foi! Et que je connais bien! Ah! Mes amis, un bâtiment du Vineyard, un baleinier du Vineyard!»

Et le marin, brandissant le harpon, répétait non sans émotion ce nom qui lui tenait au coeur, ce nom de son pays natal!

Mais, comme on ne pouvait attendre que la Maria-Stella vînt réclamer l'animal harponné par elle, on résolut de procéder au dépeçage avant que la décomposition se fît. Les oiseaux de proie, qui épiaient depuis quelques jours cette riche proie, voulaient, sans plus tarder, faire acte de possesseurs, et il fallut les écarter à coups de fusil.

Cette baleine était une femelle dont les mamelles fournirent une grande quantité d'un lait qui, conformément à l'opinion du naturaliste Dieffenbach, pouvait passer pour du lait de vache, et, en effet, il n'en diffère ni par le goût, ni par la coloration, ni par la densité.

Pencroff avait autrefois servi sur un navire baleinier, et il put diriger méthodiquement l'opération du dépeçage, -- opération assez désagréable, qui dura trois jours, mais devant laquelle aucun des colons ne se rebuta, pas même Gédéon Spilett, qui, au dire du marin, finirait par faire «un très bon naufragé.»

Le lard, coupé en tranches parallèles de deux pieds et demi d'épaisseur, puis divisé en morceaux qui pouvaient peser mille livres chacun, fut fondu dans de grands vases de terre, apportés sur le lieu même du dépeçage, -- car on ne voulait pas empester les abords du plateau de Grande-vue, -- et dans cette fusion il perdit environ un tiers de son poids. Mais il y en avait à profusion: la langue seule donna six mille livres d'huile, et la lèvre inférieure quatre mille. Puis, avec cette graisse, qui devait assurer pour longtemps la provision de stéarine et de glycérine, il y avait encore les fanons, qui trouveraient, sans doute, leur emploi, bien qu'on ne portât ni parapluies ni corsets à Granite-House. La partie supérieure de la bouche du cétacé était, en effet, pourvue, sur les deux côtés, de huit cents lames cornées, très élastiques, de contexture fibreuse, et effilées à leurs bords comme deux grands peignes, dont les dents, longues de six pieds, servent à retenir les milliers d'animalcules, de petits poissons et de mollusques dont se nourrit la baleine.

L'opération terminée, à la grande satisfaction des opérateurs, les restes de l'animal furent abandonnés aux oiseaux, qui devraient en faire disparaître jusqu'aux derniers vestiges, et les travaux quotidiens furent repris à Granite-House.

Toutefois, avant de rentrer au chantier de construction, Cyrus Smith eut l'idée de fabriquer certains engins qui excitèrent vivement la curiosité de ses compagnons. Il prit une douzaine de fanons de baleine qu'il coupa en six parties égales et qu'il aiguisa à leur extrémité.

«Et cela, Monsieur Cyrus, demanda Harbert, quand l'opération fut terminée, cela servira?...

-- À tuer des loups, des renards, et même des jaguars, répondit l'ingénieur.

-- Maintenant?

-- Non, cet hiver, quand nous aurons de la glace à notre disposition.

-- Je ne comprends pas... répondit Harbert.

-- Tu vas comprendre, mon enfant, répondit l'ingénieur. Cet engin n'est pas de mon invention, et il est fréquemment employé par les chasseurs aléoutiens dans l'Amérique russe. Ces fanons que vous voyez, mes amis, eh bien! Lorsqu'il gèlera, je les recourberai, je les arroserai d'eau jusqu'à ce qu'ils soient entièrement enduits d'une couche de glace qui maintiendra leur courbure, et je les sèmerai sur la neige, après les avoir préalablement dissimulés sous une couche de graisse. Or, qu'arrivera-t-il si un animal affamé avale un de ces appâts? C'est que la chaleur de son estomac fera fondre la glace, et que le fanon, se détendant, le percera de ses bouts aiguisés.

-- Voilà qui est ingénieux! dit Pencroff.

-- Et qui épargnera la poudre et les balles, répondit Cyrus Smith.

-- Cela vaut mieux que les trappes! ajouta Nab.

-- Attendons donc l'hiver!

-- Attendons l'hiver.»

Cependant la construction du bateau avançait, et, vers la fin du mois, il était à demi bordé. On pouvait déjà reconnaître que ses formes seraient excellentes pour qu'il tînt bien la mer.

Pencroff travaillait avec une ardeur sans pareille, et il fallait sa robuste nature pour résister à ces fatigues; mais ses compagnons lui préparaient en secret une récompense pour tant de peines, et, le 31 mai, il devait éprouver une des plus grandes joies de sa vie.

Ce jour-là, à la fin du dîner, au moment où il allait quitter la table, Pencroff sentit une main s'appuyer sur son épaule.

C'était la main de Gédéon Spilett, lequel lui dit:

«Un instant, maître Pencroff, on ne s'en va pas ainsi! Et le dessert que vous oubliez?

-- Merci, Monsieur Spilett, répondit le marin, je retourne au travail.

-- Eh bien, une tasse de café, mon ami?

-- Pas davantage.

-- Une pipe, alors?»

Pencroff s'était levé soudain, et sa bonne grosse figure pâlit, quand il vit le reporter qui lui présentait une pipe toute bourrée, et Harbert, une braise ardente.

Le marin voulut articuler une parole sans pouvoir y parvenir; mais, saisissant la pipe, il la porta à ses lèvres; puis, y appliquant la braise, il aspira coup sur coup cinq ou six gorgées. Un nuage bleuâtre et parfumé se développa, et, des profondeurs de ce nuage, on entendit une voix délirante qui répétait:

«Du tabac! Du vrai tabac!

-- Oui, Pencroff, répondit Cyrus Smith, et même de l'excellent tabac!

-- Oh! Divine providence! Auteur sacré de toutes choses! s'écria le marin. Il ne manque donc plus rien à notre île!»

Et Pencroff fumait, fumait, fumait!

«Et qui a fait cette découverte? demanda-t-il enfin. Vous, sans doute, Harbert?

-- Non, Pencroff, c'est Monsieur Spilett.

-- Monsieur Spilett! s'écria le marin en serrant sur sa poitrine le reporter, qui n'avait jamais subi pareille étreinte.

-- Ouf! Pencroff, répondit Gédéon Spilett, en reprenant sa respiration, un instant compromise. Faites une part dans votre reconnaissance à Harbert qui a reconnu cette plante, à Cyrus qui l'a préparée, et à Nab qui a eu bien de la peine à nous garder le secret!

-- Eh bien, mes amis, je vous revaudrai cela quelque jour! répondit le marin. Maintenant, c'est à la vie, à la mort!»

CHAPITRE XI

Cependant l'hiver arrivait avec ce mois de juin, qui est le décembre des zones boréales, et la grande occupation fut la confection de vêtements chauds et solides.

Les mouflons du corral avaient été dépouillés de leur laine, et cette précieuse matière textile, il ne s'agissait donc plus que de la transformer en étoffe.

Il va sans dire que Cyrus Smith n'ayant à sa disposition ni cardeuses, ni peigneuses, ni lisseuses, ni étireuses, ni retordeuses, ni «mule-jenny», ni «self-acting» pour filer la laine, ni métier pour la tisser, dut procéder d'une façon plus simple, de manière à économiser le filage et le tissage. Et, en effet, il se proposait tout bonnement d'utiliser la propriété qu'ont les filaments de laine, quand on les presse en tous sens, de s'enchevêtrer et de constituer, par leur simple entrecroisement, cette étoffe qu'on appelle feutre. Ce feutre pouvait donc s'obtenir par un simple foulage, opération qui, si elle diminue la souplesse de l'étoffe, augmente notamment ses propriétés conservatrices de la chaleur. Or, précisément, la laine fournie par les mouflons était faite de brins très courts, et c'est une bonne condition pour le feutrage.

L'ingénieur, aidé de ses compagnons, y compris Pencroff, -- il dut encore une fois abandonner son bateau! -- commença les opérations préliminaires, qui eurent pour but de débarrasser la laine de cette substance huileuse et grasse dont elle est imprégnée et qu'on nomme le suint. Ce dégraissage se fit dans des cuves remplies d'eau, qui furent portées à la température de soixante- dix degrés, et dans lesquelles la laine plongea pendant vingt- quatre heures; on en fit, ensuite, un lavage à fond au moyen de bains de soude; puis cette laine, lorsqu'elle eut été suffisamment séchée par la pression, fut en état d'être foulée, c'est-à-dire de produire une solide étoffe, grossière sans doute et qui n'aurait eu aucune valeur dans un centre industriel d'Europe ou d'Amérique, mais dont on devait faire un extrême cas sur les «marchés de l'île Lincoln.»

On comprend que ce genre d'étoffe doit avoir été connu dès les époques les plus reculées, et, en effet, les premières étoffes de laine ont été fabriquées par ce procédé qu'allait employer Cyrus Smith.

Où sa qualité d'ingénieur le servit fort, ce fut dans la construction de la machine destinée à fouler la laine, car il sut habilement profiter de la force mécanique, inutilisée jusqu'alors, que possédait la chute d'eau de la grève, pour mouvoir un moulin à foulon.

Rien ne fut plus rudimentaire. Un arbre, muni de cames qui soulevaient et laissaient retomber tour à tour des pilons verticaux, des auges destinées à recevoir la laine, à l'intérieur desquelles retombaient ces pilons, un fort bâtis en charpente contenant et reliant tout le système: telle fut la machine en question, et telle elle avait été pendant des siècles, jusqu'au moment où l'on eut l'idée de remplacer les pilons par des cylindres compresseurs et de soumettre la matière, non plus à un battage, mais à un laminage véritable.

L'opération, bien dirigée par Cyrus Smith, réussit à souhait. La laine, préalablement imprégnée d'une dissolution savonneuse, destinée, d'une part, à en faciliter le glissement, le rapprochement, la compression et le ramollissement, de l'autre, à empêcher son altération par le battage, sortit du moulin sous forme d'une épaisse nappe de feutre. Les stries et aspérités dont le brin de laine est naturellement pourvu s'étaient si bien accrochées et enchevêtrées les unes aux autres, qu'elles formaient une étoffe également propre à faire des vêtements ou des couvertures. Ce n'était évidemment ni du mérinos, ni de la mousseline, ni du cachemire d'écosse, ni du stoff, ni du reps, ni du satin de Chine, ni de l'Orléans, ni de l'alpaga, ni du drap, ni de la flanelle! C'était du «feutre lincolnien», et l'île Lincoln comptait une industrie de plus.

Les colons eurent donc, avec de bons vêtements, d'épaisses couvertures, et ils purent voir venir sans crainte l'hiver de 1866-67.

Les grands froids commencèrent véritablement à se faire sentir vers le 20 juin, et, à son grand regret, Pencroff dut suspendre la construction du bateau, qui, d'ailleurs, ne pouvait manquer d'être achevé pour le printemps prochain.

L'idée fixe du marin était de faire un voyage de reconnaissance à l'île Tabor, bien que Cyrus Smith n'approuvât pas ce voyage, tout de curiosité, car il n'y avait évidemment aucun secours à trouver sur ce rocher désert et à demi aride. Un voyage de cent cinquante milles, sur un bateau relativement petit, au milieu de mers inconnues, cela ne laissait pas de lui causer quelque appréhension. Que l'embarcation, une fois au large, fût mise dans l'impossibilité d'atteindre Tabor et ne pût revenir à l'île Lincoln, que deviendrait-elle au milieu de ce Pacifique, si fécond en sinistres?

Cyrus Smith causait souvent de ce projet avec Pencroff, et il trouvait dans le marin un entêtement assez bizarre à accomplir ce voyage, entêtement dont peut-être celui-ci ne se rendait pas bien compte.

«Car enfin, lui dit un jour l'ingénieur, je vous ferai observer, mon ami, qu'après avoir dit tant de bien de l'île Lincoln, après avoir tant de fois manifesté le regret que vous éprouveriez s'il vous fallait l'abandonner, vous êtes le premier à vouloir la quitter.

-- La quitter pour quelques jours seulement, répondit Pencroff, pour quelques jours seulement, Monsieur Cyrus! Le temps d'aller et de revenir, de voir ce que c'est que cet îlot!

-- Mais il ne peut valoir l'île Lincoln!

-- J'en suis sûr d'avance!

-- Alors pourquoi vous aventurer?

-- Pour savoir ce qui se passe à l'île Tabor!

-- Mais il ne s'y passe rien! Il ne peut rien s'y passer!

-- Qui sait?

-- Et si vous êtes pris par quelque tempête?

-- Cela n'est pas à craindre dans la belle saison, répondit Pencroff. Mais, Monsieur Cyrus, comme il faut tout prévoir, je vous demanderai la permission de n'emmener qu'Harbert avec moi dans ce voyage.

-- Pencroff, répondit l'ingénieur en mettant la main sur l'épaule du marin, s'il vous arrivait malheur à vous et à cet enfant, dont le hasard a fait notre fils, croyez-vous que nous nous en consolerions jamais?

-- Monsieur Cyrus, répondit Pencroff avec une inébranlable confiance, nous ne vous causerons pas ce chagrin-là. D'ailleurs, nous reparlerons de ce voyage, quand le temps sera venu de le faire. Puis, j'imagine que, lorsque vous aurez vu notre bateau bien gréé, bien accastillé, quand vous aurez observé comment il se comporte à la mer, quand nous aurons fait le tour de notre île, -- car nous le ferons ensemble, -- j'imagine, dis-je, que vous n'hésiterez plus à me laisser partir! Je ne vous cache pas que ce sera un chef-d'oeuvre, votre bateau!

-- Dites au moins: notre bateau, Pencroff!» répondit l'ingénieur, momentanément désarmé.

La conversation finit ainsi pour recommencer plus tard, sans convaincre ni le marin ni l'ingénieur.

Les premières neiges tombèrent vers la fin du mois de juin. Préalablement, le corral avait été approvisionné largement et ne nécessita plus de visites quotidiennes, mais il fut décidé qu'on ne laisserait jamais passer une semaine sans s'y rendre.

Les trappes furent tendues de nouveau, et l'on fit l'essai des engins fabriqués par Cyrus Smith. Les fanons recourbés, emprisonnés dans un étui de glace et recouverts d'une épaisse couche de graisse, furent placés sur la lisière de la forêt, à l'endroit où passaient communément les animaux pour se rendre au lac.

À la grande satisfaction de l'ingénieur, cette invention, renouvelée des pêcheurs aléoutiens, réussit parfaitement. Une douzaine de renards, quelques sangliers et même un jaguar s'y laissèrent prendre, et on trouva ces animaux morts, l'estomac perforé par les fanons détendus.

Ici se place un essai qu'il convient de rapporter, car ce fut la première tentative faite par les colons pour communiquer avec leurs semblables.

Gédéon Spilett avait déjà songé plusieurs fois, soit à jeter à la mer une notice renfermée dans une bouteille que les courants porteraient peut-être à une côte habitée, soit à la confier à des pigeons. Mais comment sérieusement espérer que pigeons ou bouteilles pussent franchir la distance qui séparait l'île de toute terre et qui était de douze cents milles?

C'eut été pure folie.

Mais, le 30 juin, capture fut faite, non sans peine, d'un albatros qu'un coup de fusil d'Harbert avait légèrement blessé à la patte. C'était un magnifique oiseau de la famille de ces grands voiliers, dont les ailes étendues mesurent dix pieds d'envergure, et qui peuvent traverser des mers aussi larges que le Pacifique.

Harbert aurait bien voulu garder ce superbe oiseau, dont la blessure guérit promptement et qu'il prétendait apprivoiser, mais Gédéon Spilett lui fit comprendre que l'on ne pouvait négliger cette occasion de tenter de correspondre par ce courrier avec les terres du Pacifique, et Harbert dut se rendre, car si l'albatros était venu de quelque région habitée, il ne manquerait pas d'y retourner dès qu'il serait libre.

Peut-être, au fond, Gédéon Spilett, chez qui le chroniqueur reparaissait quelquefois, n'était-il pas fâché de lancer à tout hasard un attachant article relatant les aventures des colons de l'île Lincoln! Quel succès pour le reporter attitré du New-York Herald, et pour le numéro qui contiendrait la chronique, si jamais elle arrivait à l'adresse de son directeur, l'honorable John Benett!

Gédéon Spilett rédigea donc une notice succincte qui fut mise dans un sac de forte toile gommée, avec prière instante, à quiconque la trouverait, de la faire parvenir aux bureaux du New-York Herald.

Ce petit sac fut attaché au cou de l'albatros, et non à sa patte, car ces oiseaux ont l'habitude de se reposer à la surface de la mer; puis, la liberté fut rendue à ce rapide courrier de l'air, et ce ne fut pas sans quelque émotion que les colons le virent disparaître au loin dans les brumes de l'ouest.

«Où va-t-il ainsi? demanda Pencroff.

-- Vers la Nouvelle-Zélande, répondit Harbert.

-- Bon voyage!» s'écria le marin, qui, lui, n'attendait pas grand résultat de ce mode de correspondance.

Avec l'hiver, les travaux avaient été repris à l'intérieur de Granite-House, réparation de vêtements, confections diverses, et entre autres des voiles de l'embarcation, qui furent taillées dans l'inépuisable enveloppe de l'aérostat...

Pendant le mois de juillet, les froids furent intenses, mais on n'épargna ni le bois, ni le charbon.

Cyrus Smith avait installé une seconde cheminée dans la grande salle, et c'était là que se passaient les longues soirées. Causerie pendant que l'on travaillait, lecture quand les mains restaient oisives, et le temps s'écoulait avec profit pour tout le monde.

C'était une vraie jouissance pour les colons, quand, de cette salle bien éclairée de bougies, bien chauffée de houille, après un dîner réconfortant, le café de sureau fumant dans la tasse, les pipes s'empanachant d'une odorante fumée, ils entendaient la tempête mugir au dehors! Ils eussent éprouvé un bien-être complet, si le bien-être pouvait jamais exister pour qui est loin de ses semblables et sans communication possible avec eux! Ils causaient toujours de leur pays, des amis qu'ils avaient laissés, de cette grandeur de la république américaine, dont l'influence ne pouvait que s'accroître, et Cyrus Smith, qui avait été très mêlé aux affaires de l'Union, intéressait vivement ses auditeurs par ses récits, ses aperçus et ses pronostics.

Il arriva, un jour, que Gédéon Spilett fut amené à lui dire:

«Mais enfin, mon cher Cyrus, tout ce mouvement industriel et commercial auquel vous prédisez une progression constante, est-ce qu'il ne court pas le danger d'être absolument arrêté tôt ou tard?

-- Arrêté! Et par quoi?

-- Mais par le manque de ce charbon, qu'on peut justement appeler le plus précieux des minéraux!

-- Oui, le plus précieux, en effet, répondit l'ingénieur, et il semble que la nature ait voulu constater qu'il l'était, en faisant le diamant, qui n'est uniquement que du carbone pur cristallisé.

-- Vous ne voulez pas dire, Monsieur Cyrus, repartit Pencroff, qu'on brûlera du diamant en guise de houille dans les foyers des chaudières?

-- Non, mon ami, répondit Cyrus Smith.

-- Cependant j'insiste, reprit Gédéon Spilett. Vous ne niez pas qu'un jour le charbon sera entièrement consommé?

-- Oh! Les gisements houillers sont encore considérables, et les cent mille ouvriers qui leur arrachent annuellement cent millions de quintaux métriques ne sont pas près de les avoir épuisés!

-- Avec la proportion croissante de la consommation du charbon de terre, répondit Gédéon Spilett, on peut prévoir que ces cent mille ouvriers seront bientôt deux cent mille et que l'extraction sera doublée?

-- Sans doute; mais, après les gisements d'Europe, que de nouvelles machines permettront bientôt d'exploiter plus à fond, les houillères d'Amérique et d'Australie fourniront longtemps encore à la consommation de l'industrie.

-- Combien de temps? demanda le reporter.

-- Au moins deux cent cinquante ou trois cents ans.

-- C'est rassurant pour nous, répondit Pencroff, mais inquiétant pour nos arrière-petits-cousins!

-- On trouvera autre chose, dit Harbert.

-- Il faut l'espérer, répondit Gédéon Spilett, car enfin sans charbon, plus de machines, et sans machines, plus de chemins de fer, plus de bateaux à vapeur, plus d'usines, plus rien de ce qu'exige le progrès de la vie moderne!

-- Mais que trouvera-t-on? demanda Pencroff. L'imaginez-vous, Monsieur Cyrus?

-- À peu près, mon ami.

-- Et qu'est-ce qu'on brûlera à la place du charbon?

-- L'eau, répondit Cyrus Smith.

-- L'eau, s'écria Pencroff, l'eau pour chauffer les bateaux à vapeur et les locomotives, l'eau pour chauffer l'eau!

-- Oui, mais l'eau décomposée en ses éléments constitutifs, répondit Cyrus Smith, et décomposée, sans doute, par l'électricité, qui sera devenue alors une force puissante et maniable, car toutes les grandes découvertes, par une loi inexplicable, semblent concorder et se compléter au même moment. Oui, mes amis, je crois que l'eau sera un jour employée comme combustible, que l'hydrogène et l'oxygène, qui la constituent, utilisés isolément ou simultanément, fourniront une source de chaleur et de lumière inépuisables et d'une intensité que la houille ne saurait avoir. Un jour, les soutes des steamers et les tenders des locomotives, au lieu de charbon, seront chargés de ces deux gaz comprimés, qui brûleront dans les foyers avec une énorme puissance calorifique. Ainsi donc, rien à craindre. Tant que cette terre sera habitée, elle fournira aux besoins de ses habitants, et ils ne manqueront jamais ni de lumière ni de chaleur, pas plus qu'ils ne manqueront des productions des règnes végétal, minéral ou animal. Je crois donc que lorsque les gisements de houille seront épuisés, on chauffera et on se chauffera avec de l'eau. L'eau est le charbon de l'avenir.

-- Je voudrais voir cela, dit le marin.

-- Tu t'es levé trop tôt, Pencroff», répondit Nab, qui n'intervint que par ces mots dans la discussion.

Toutefois, ce ne furent pas les paroles de Nab qui terminèrent la conversation, mais bien les aboiements de Top, qui éclatèrent de nouveau avec cette intonation étrange dont s'était déjà préoccupé l'ingénieur. En même temps, Top recommençait à tourner autour de l'orifice du puits, qui s'ouvrait à l'extrémité du couloir intérieur.

«Qu'est-ce que Top a donc encore à aboyer ainsi? demanda Pencroff.

-- Et Jup à grogner de cette façon?» ajouta Harbert.

En effet, l'orang, se joignant au chien, donnait des signes non équivoques d'agitation, et, détail singulier, ces deux animaux paraissaient être plutôt inquiets qu'irrités.

«Il est évident, dit Gédéon Spilett, que ce puits est en communication directe avec la mer, et que quelque animal marin vient de temps en temps respirer au fond.

-- C'est évident, répondit le marin, et il n'y a pas d'autre explication à donner... allons, silence, Top, ajouta Pencroff en se tournant vers le chien, et toi, Jup, à ta chambre!»

Le singe et le chien se turent. Jup retourna se coucher, mais Top resta dans le salon, et il continua à faire entendre de sourds grognements pendant toute la soirée.

Il ne fut plus question de l'incident, qui, cependant, assombrit le front de l'ingénieur.

Pendant le reste du mois de juillet, il y eut des alternatives de pluie et de froid. La température ne s'abaissa pas autant que pendant le précédent hiver, et son maximum ne dépassa pas huit degrés fahrenheit (13, 33 degrés centigrades au-dessous de zéro). Mais si cet hiver fut moins froid, du moins fut-il plus troublé par les tempêtes et les coups de vent. Il y eut encore de violents assauts de la mer qui compromirent plus d'une fois les Cheminées. C'était à croire qu'un raz de marée, provoqué par quelque commotion sous-marine, soulevait ces lames monstrueuses et les précipitait sur la muraille de Granite-House.

Lorsque les colons, penchés à leurs fenêtres, observaient ces énormes masses d'eau qui se brisaient sous leurs yeux, ils ne pouvaient qu'admirer le magnifique spectacle de cette impuissante fureur de l'océan. Les flots rebondissaient en écume éblouissante, la grève entière disparaissait sous cette rageuse inondation, et le massif semblait émerger de la mer elle-même, dont les embruns s'élevaient à une hauteur de plus de cent pieds.

Pendant ces tempêtes, il était difficile de s'aventurer sur les routes de l'île, dangereux même, car les chutes d'arbres y étaient fréquentes.

Cependant les colons ne laissèrent jamais passer une semaine sans aller visiter le corral. Heureusement, cette enceinte, abritée par le contrefort sud-est du mont Franklin, ne souffrit pas trop des violences de l'ouragan, qui épargna ses arbres, ses hangars, sa palissade. Mais la basse-cour, établie sur le plateau de Grande- vue, et, par conséquent, directement exposée aux coups du vent d'est, eut à subir des dégâts assez considérables. Le pigeonnier fut décoiffé deux fois, et la barrière s'abattit également. Tout cela demandait à être refait d'une façon plus solide, car, on le voyait clairement, l'île Lincoln était située dans les parages les plus mauvais du Pacifique. Il semblait vraiment qu'elle formât le point central de vastes cyclones, qui la fouettaient comme fait le fouet de la toupie.

Seulement, ici, c'était la toupie qui était immobile, et le fouet qui tournait.

Pendant la première semaine du mois d'août, les rafales s'apaisèrent peu à peu, et l'atmosphère recouvra un calme qu'elle semblait avoir à jamais perdu. Avec le calme, la température s'abaissa, le froid redevint très vif, et la colonne thermométrique tomba à huit degrés fahrenheit au-dessous de zéro (22 degrés centigrades au-dessous de glace).

Le 3 août, une excursion, projetée depuis quelques jours, fut faite dans le sud-est de l'île, vers le marais des tadornes. Les chasseurs étaient tentés par tout le gibier aquatique, qui établissait là ses quartiers d'hiver. Canards sauvages, bécassines, pilets, sarcelles, grèbes, y abondaient, et il fut décidé qu'un jour serait consacré à une expédition contre ces volatiles.

Non seulement Gédéon Spilett et Harbert, mais aussi Pencroff et Nab prirent part à l'expédition. Seul, Cyrus Smith, prétextant quelque travail, ne se joignit point à eux et demeura à Granite- House.

Les chasseurs prirent donc la route de port ballon pour se rendre au marais, après avoir promis d'être revenus le soir. Top et Jup les accompagnaient. Dès qu'ils eurent passé le pont de la Mercy, l'ingénieur le releva et revint, avec la pensée de mettre à exécution un projet pour lequel il voulait être seul.

Or, ce projet, c'était d'explorer minutieusement ce puits intérieur dont l'orifice s'ouvrait au niveau du couloir de Granite-House, et qui communiquait avec la mer, puisqu'autrefois il servait de passage aux eaux du lac.

Pourquoi Top tournait-il si souvent autour de cet orifice? Pourquoi laissait-il échapper de si étranges aboiements, quand une sorte d'inquiétude le ramenait vers ce puits? Pourquoi Jup se joignait-il à Top dans une sorte d'anxiété commune? Ce puits avait-il d'autres branchements que la communication verticale avec la mer? Se ramifiait-il vers d'autres portions de l'île? Voilà ce que Cyrus Smith voulait savoir, et, d'abord, être seul à savoir. Il avait donc résolu de tenter l'exploration du puits pendant une absence de ses compagnons, et l'occasion se présentait de le faire.

Il était facile de descendre jusqu'au fond du puits, en employant l'échelle de corde qui ne servait plus depuis l'installation de l'ascenseur, et dont la longueur était suffisante. C'est ce que fit l'ingénieur. Il traîna l'échelle jusqu'à ce trou, dont le diamètre mesurait six pieds environ, et il la laissa se dérouler, après avoir solidement attaché son extrémité supérieure. Puis, ayant allumé une lanterne, pris un revolver et passé un coutelas à sa ceinture, il commença à descendre les premiers échelons.

Partout, la paroi était pleine; mais quelques saillies du roc se dressaient de distance en distance, et, au moyen de ces saillies, il eût été réellement possible à un être agile de s'élever jusqu'à l'orifice du puits.

C'est une remarque que fit l'ingénieur; mais, en promenant avec soin sa lanterne sur ces saillies, il ne trouva aucune empreinte, aucune cassure, qui pût donner à penser qu'elles eussent servi à une escalade ancienne ou récente.

Cyrus Smith descendit plus profondément, en éclairant tous les points de la paroi. Il n'y vit rien de suspect.

Lorsque l'ingénieur eut atteint les derniers échelons, il sentit la surface de l'eau, qui était alors parfaitement calme. Ni à son niveau, ni dans aucune autre partie du puits, ne s'ouvrait aucun couloir latéral qui pût se ramifier à l'intérieur du massif. La muraille, que Cyrus Smith frappa du manche de son coutelas, sonnait le plein. C'était un granit compact, à travers lequel nul être vivant ne pouvait se frayer un chemin. Pour arriver au fond du puits et s'élever ensuite jusqu'à son orifice, il fallait nécessairement passer par ce canal, toujours immergé, qui le mettait en communication avec la mer à travers le sous-sol rocheux de la grève, et cela n'était possible qu'à des animaux marins. Quant à la question de savoir où aboutissait ce canal, en quel point du littoral et à quelle profondeur sous les flots, on ne pouvait la résoudre.

Donc, Cyrus Smith, ayant terminé son exploration, remonta, retira l'échelle, recouvrit l'orifice du puits et revint, tout pensif, à la grande salle de Granite-House, en se disant: «Je n'ai rien vu, et pourtant il y a quelque chose!»

CHAPITRE XII

Le soir même, les chasseurs revinrent, ayant fait bonne chasse, et, littéralement chargés de gibier, ils portaient tout ce que pouvaient porter quatre hommes.

Top avait un chapelet de pilets autour du cou, et Jup, des ceintures de bécassines autour du corps.

«Voilà, mon maître, s'écria Nab, voilà de quoi employer notre temps! Conserves, pâtés, nous aurons là une réserve agréable! Mais il faut que quelqu'un m'aide. Je compte sur toi, Pencroff.

-- Non, Nab, répondit le marin. Le gréement du bateau me réclame, et tu voudras bien te passer de moi.

-- Et vous, Monsieur Harbert?

-- Moi, Nab, il faut que j'aille demain au corral, répondit le jeune garçon.

-- Ce sera donc vous, Monsieur Spilett, qui m'aiderez?

-- Pour t'obliger, Nab, répondit le reporter, mais je te préviens que si tu me dévoiles tes recettes, je les publierai.

-- À votre convenance, Monsieur Spilett, répondit Nab, à votre convenance!»

Et voilà comment, le lendemain, Gédéon Spilett, devenu l'aide de Nab, fut installé dans son laboratoire culinaire. Mais auparavant, l'ingénieur lui avait fait connaître le résultat de l'exploration qu'il avait faite la veille, et, à cet égard, le reporter partagea l'opinion de Cyrus Smith, que, bien qu'il n'eût rien trouvé, il restait toujours un secret à découvrir!

Les froids persévérèrent pendant une semaine encore, et les colons ne quittèrent pas Granite-House, si ce n'est pour les soins à donner à la basse-cour. La demeure était parfumée des bonnes odeurs qu'émettaient les manipulations savantes de Nab et du reporter; mais tout le produit de la chasse aux marais ne fut pas transformé en conserves, et comme le gibier, par ce froid intense, se gardait parfaitement, canards sauvages et autres furent mangés frais et déclarés supérieurs à toutes autres bêtes aquatiques du monde connu.

Pendant cette semaine, Pencroff, aidé par Harbert, qui maniait habilement l'aiguille du voilier, travailla avec tant d'ardeur, que les voiles de l'embarcation furent terminées. Le cordage de chanvre ne manquait pas, grâce au gréement qui avait été retrouvé avec l'enveloppe du ballon. Les câbles, les cordages du filet, tout cela était fait d'un filin excellent, dont le marin tira bon parti. Les voiles furent bordées de fortes ralingues, et il restait encore de quoi fabriquer les drisses, les haubans, les écoutes, etc. Quant au pouliage, sur les conseils de Pencroff et au moyen du tour qu'il avait installé, Cyrus Smith fabriqua les poulies nécessaires. Il arriva donc que le gréement était entièrement paré bien avant que le bateau fût fini. Pencroff dressa même un pavillon bleu, rouge et blanc, dont les couleurs avaient été fournies par certaines plantes tinctoriales, très abondantes dans l'île. Seulement, aux trente-sept étoiles représentant les trente-sept états de l'union qui resplendissent sur le yacht des pavillons américains, le marin en avait ajouté une trente-huitième, l'étoile de «l'état de Lincoln», car il considérait son île comme déjà rattachée à la grande république.

«Et, disait-il, elle l'est de coeur, si elle ne l'est pas encore de fait!» en attendant, ce pavillon fut arboré à la fenêtre centrale de Granite-House, et les colons le saluèrent de trois hurrahs.

Cependant on touchait au terme de la saison froide, et il semblait que ce second hiver allait se passer sans incident grave, quand, dans la nuit du 11 août, le plateau de Grande-vue fut menacé d'une dévastation complète.

Après une journée bien remplie, les colons dormaient profondément, lorsque, vers quatre heures du matin, ils furent subitement réveillés par les aboiements de Top.

Le chien n'aboyait pas, cette fois, près de l'orifice du puits, mais au seuil de la porte, et il se jetait dessus comme s'il eût voulu l'enfoncer. Jup, de son côté, poussait des cris aigus.

«Eh bien, Top!» cria Nab, qui fut le premier éveillé.

Mais le chien continua d'aboyer avec plus de fureur.

«Qu'est-ce donc?» demanda Cyrus Smith.

Et tous, vêtus à la hâte, se précipitèrent vers les fenêtres de la chambre, qu'ils ouvrirent.

Sous leurs yeux se développait une couche de neige qui paraissait à peine blanche dans cette nuit très obscure. Les colons ne virent rien, mais ils entendirent de singuliers aboiements qui éclataient dans l'ombre. Il était évident que la grève avait été envahie par un certain nombre d'animaux que l'on ne pouvait distinguer.

«Qu'est-ce? s'écria Pencroff.

-- Des loups, des jaguars ou des singes! répondit Nab.

-- Diable! Mais ils peuvent gagner le haut du plateau! dit le reporter.

-- Et notre basse-cour, s'écria Harbert, et nos plantations?...

-- Par où ont-ils donc passé? demanda Pencroff.

-- Ils auront franchi le ponceau de la grève, répondit l'ingénieur, que l'un de nous aura oublié de refermer.

-- En effet, dit Spilett, je me rappelle l'avoir laissé ouvert...

-- Un beau coup que vous avez fait là, Monsieur Spilett! s'écria le marin.

-- Ce qui est fait est fait, répondit Cyrus Smith. Avisons à ce qu'il faut faire!»

Telles furent les demandes et les réponses qui furent rapidement échangées entre Cyrus Smith et ses compagnons. Il était certain que le ponceau avait été franchi, que la grève était envahie par des animaux, et que ceux-ci, quels qu'ils fussent, pouvaient, en remontant la rive gauche de la Mercy, arriver au plateau de Grande-vue. Il fallait donc les gagner de vitesse et les combattre, au besoin.

«Mais quelles sont ces bêtes-là?» fut-il demandé une seconde fois, au moment où les aboiements retentissaient avec plus de force.

Ces aboiements firent tressaillir Harbert, et il se souvint de les avoir déjà entendus pendant sa première visite aux sources du creek-rouge.

«Ce sont des culpeux, ce sont des renards! dit-il.

-- En avant!» s'écria le marin.

Et tous, s'armant de haches, de carabines et de revolvers, se précipitèrent dans la banne de l'ascenseur et prirent pied sur la grève.

Ce sont de dangereux animaux que ces culpeux, quand ils sont en grand nombre et que la faim les irrite.

Néanmoins, les colons n'hésitèrent pas à se jeter au milieu de la bande, et leurs premiers coups de revolver, lançant de rapides éclairs dans l'obscurité, firent reculer les premiers assaillants.

Ce qui importait avant tout, c'était d'empêcher ces pillards de s'élever jusqu'au plateau de Grande-vue, car les plantations, la basse-cour, eussent été à leur merci, et d'immenses dégâts, peut- être irréparables, surtout en ce qui concernait le champ de blé, se seraient inévitablement produits.

Mais comme l'envahissement du plateau ne pouvait se faire que par la rive gauche de la Mercy, il suffisait d'opposer aux culpeux une barrière insurmontable sur cette étroite portion de la berge comprise entre la rivière et la muraille de granit.

Ceci fut compris de tous, et, sur un ordre de Cyrus Smith, ils gagnèrent l'endroit désigné, pendant que la troupe des culpeux bondissait dans l'ombre.

Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff et Nab se disposèrent donc de manière à former une ligne infranchissable. Top, ses formidables mâchoires ouvertes, précédait les colons, et il était suivi de Jup, armé d'un gourdin noueux qu'il brandissait comme une massue.

La nuit était extrêmement obscure. Ce n'était qu'à la lueur des décharges, dont chacune devait porter, qu'on apercevait les assaillants, qui devaient être au moins une centaine, et dont les yeux brillaient comme des braises.

«Il ne faut pas qu'ils passent! s'écria Pencroff.

-- Ils ne passeront pas!» répondit l'ingénieur.

Mais s'ils ne passèrent pas, ce ne fut pas faute de l'avoir tenté. Les derniers rangs poussaient les premiers, et ce fut une lutte incessante à coups de revolver et à coups de hache. Bien des cadavres de culpeux devaient déjà joncher le sol, mais la bande ne semblait pas diminuer, et on eût dit qu'elle se renouvelait sans cesse par le ponceau de la grève.

Bientôt, les colons durent lutter corps à corps, et ils n'étaient pas sans avoir reçu quelques blessures, légères fort heureusement. Harbert avait, d'un coup de revolver, débarrassé Nab, sur le dos duquel un culpeux venait de s'abattre comme un chat-tigre. Top se battait avec une fureur véritable, sautant à la gorge des renards et les étranglant net. Jup, armé de son bâton, tapait comme un sourd, et c'était en vain qu'on voulait le faire rester en arrière. Doué, sans doute, d'une vue qui lui permettait de percer cette obscurité, il était toujours au plus fort du combat et poussait de temps en temps un sifflement aigu, qui était chez lui la marque d'une extrême jubilation. À un certain moment, il s'avança même si loin, qu'à la lueur d'un coup de revolver, on put le voir entouré de cinq ou six grands culpeux, auxquels il tenait tête avec un rare sang-froid.

Cependant la lutte devait finir à l'avantage des colons, mais après qu'ils eurent résisté deux grandes heures! Les premières lueurs de l'aube, sans doute, déterminèrent la retraite des assaillants, qui détalèrent vers le nord, de manière à repasser le ponceau, que Nab courut relever immédiatement.

Quand le jour eut suffisamment éclairé le champ de bataille, les colons purent compter une cinquantaine de cadavres épars sur la grève.

«Et Jup! s'écria Pencroff. Où est donc Jup?»

Jup avait disparu. Son ami Nab l'appela, et, pour la première fois, Jup ne répondit pas à l'appel de son ami.

Chacun se mit en quête de Jup, tremblant de le compter parmi les morts. On déblaya la place des cadavres, qui tachaient la neige de leur sang, et Jup fut retrouvé au milieu d'un véritable monceau de culpeux dont les mâchoires fracassées, les reins brisés, témoignaient qu'ils avaient eu affaire au terrible gourdin de l'intrépide animal. Le pauvre Jup tenait encore à la main le tronçon de son bâton rompu; mais privé de son arme, il avait été accablé par le nombre, et de profondes blessures labouraient sa poitrine.

«Il est vivant! s'écria Nab, qui se pencha sur lui.

-- Et nous le sauverons, répondit le marin, nous le soignerons comme l'un de nous!»

Il semblait que Jup comprît, car il inclina sa tête sur l'épaule de Pencroff, comme pour le remercier.

Le marin était blessé lui-même, mais ses blessures, ainsi que celles de ses compagnons, étaient insignifiantes, car, grâce à leurs armes à feu, presque toujours ils avaient pu tenir les assaillants à distance. Il n'y avait donc que l'orang dont l'état fût grave.

Jup, porté par Nab et Pencroff, fut amené jusqu'à l'ascenseur, et c'est à peine si un faible gémissement sortit de ses lèvres. On le remonta doucement à Granite-House. Là, il fut installé sur un des matelas empruntés à l'une des couchettes, et ses blessures furent lavées avec le plus grand soin.

Il ne paraissait pas qu'elles eussent atteint quelque organe essentiel, mais Jup avait été très affaibli par la perte de son sang, et la fièvre se déclara à un degré assez fort.

On le coucha donc, après son pansement, on lui imposa une diète sévère, «tout comme à une personne naturelle», dit Nab, et on lui fit boire quelques tasses de tisane rafraîchissante, dont la pharmacie végétale de Granite-House fournit les ingrédients.

Jup s'endormit d'un sommeil agité d'abord; mais peu à peu sa respiration devint plus régulière, et on le laissa reposer dans le plus grand calme. De temps en temps, Top, marchant, on peut dire «sur la pointe des pieds», venait visiter son ami et semblait approuver tous les soins que l'on prenait de lui. Une des mains de Jup pendait hors de la couche, et Top la léchait d'un air contrit.

Ce matin même, on procéda à l'ensevelissement des morts, qui furent traînés jusqu'à la forêt du Far-West et enterrés profondément.

Cette attaque, qui aurait pu avoir des conséquences si graves, fut une leçon pour les colons, et désormais ils ne se couchèrent plus sans que l'un d'eux se fût assuré que tous les ponts étaient relevés et qu'aucune invasion n'était possible.

Cependant Jup, après avoir donné des craintes sérieuses pendant quelques jours, réagit vigoureusement contre le mal. Sa constitution l'emporta, la fièvre diminua peu à peu, et Gédéon Spilett, qui était un peu médecin, le considéra bientôt comme tiré d'affaire. Le 16 août, Jup commença à manger. Nab lui faisait de bons petits plats sucrés que le malade dégustait avec sensualité, car, s'il avait un défaut mignon, c'était d'être un tantinet gourmand, et Nab n'avait jamais rien fait pour le corriger de ce défaut-là.

«Que voulez-vous? Disait-il à Gédéon Spilett, qui lui reprochait quelquefois de le gâter, il n'a pas d'autre plaisir que celui de la bouche, ce pauvre Jup, et je suis trop heureux de pouvoir reconnaître ainsi ses services!»

Dix jours après avoir pris le lit, le 21 août, maître Jup se leva. Ses blessures étaient cicatrisées, et on vit bien qu'il ne tarderait pas à recouvrer sa souplesse et sa vigueur habituelles. Comme tous les convalescents, il fut alors pris d'une faim dévorante, et le reporter le laissa manger à sa fantaisie, car il se fiait à cet instinct qui manque trop souvent aux êtres raisonnants et qui devait préserver l'orang de tout excès. Nab était ravi de voir revenir l'appétit de son élève.

«Mange, lui disait-il, mon Jup, et ne te fais faute de rien! Tu as versé ton sang pour nous, et c'est bien le moins que je t'aide à le refaire!»

Enfin, le 25 août, on entendit la voix de Nab qui appelait ses compagnons.

«Monsieur Cyrus, Monsieur Gédéon, Monsieur Harbert, Pencroff, venez! Venez!»

Les colons, réunis dans la grande salle, se levèrent à l'appel de Nab, qui était alors dans la chambre réservée à Jup.

«Qu'y a-t-il? demanda le reporter.

-- Voyez!» répondit Nab en poussant un vaste éclat de rire.

Et que vit-on? Maître Jup, qui fumait, tranquillement et sérieusement, accroupi comme un turc sur la porte de Granite- House!

«Ma pipe! s'écria Pencroff. Il a pris ma pipe! Ah! Mon brave Jup, je t'en fais cadeau! Fume, mon ami, fume!»

Et Jup lançait gravement d'épaisses bouffées de tabac, ce qui semblait lui procurer des jouissances sans pareilles.

Cyrus Smith ne se montra pas autrement étonné de l'incident, et il cita plusieurs exemples de singes apprivoisés, auxquels l'usage du tabac était devenu familier.

Mais, à partir de ce jour, maître Jup eut sa pipe à lui, l'ex-pipe du marin, qui fut suspendue dans sa chambre, près de sa provision de tabac. Il la bourrait lui-même, il l'allumait à un charbon ardent et paraissait être le plus heureux des quadrumanes. On pense bien que cette communauté de goût ne fit que resserrer entre Jup et Pencroff ces étroits liens d'amitié qui unissaient déjà le digne singe et l'honnête marin.

«C'est peut-être un homme, disait quelquefois Pencroff à Nab. Est- ce que ça t'étonnerait si un jour il se mettait à nous parler?

-- Ma foi non, répondait Nab. Ce qui m'étonne, c'est plutôt qu'il ne parle pas, car enfin, il ne lui manque que la parole!

-- Ça m'amuserait tout de même, reprenait le marin, si un beau jour il me disait: «si nous changions de pipe, Pencroff!»

-- Oui, répondait Nab. Quel malheur qu'il soit muet de naissance!»

Avec le mois de septembre, l'hiver fut entièrement terminé, et les travaux reprirent avec ardeur.

La construction du bateau avança rapidement. Il était entièrement bordé déjà, et on le membra intérieurement, de manière à relier toutes les parties de la coque, avec des membrures assouplies par la vapeur d'eau, qui se prêtèrent à toutes les exigences du gabarit.

Comme le bois ne manquait pas, Pencroff proposa à l'ingénieur de doubler intérieurement la coque avec un vaigrage étanche, ce qui assurerait complètement la solidité de l'embarcation.

Cyrus Smith ne sachant pas ce que réservait l'avenir, approuva l'idée du marin de rendre son embarcation aussi solide que possible.

Le vaigrage et le pont du bateau furent entièrement finis vers le 15 septembre. Pour calfater les coutures, on fit de l'étoupe avec du zostère sec, qui fut introduit à coups de maillet entre les bordages de la coque, du vaigrage et du pont; puis, ces coutures furent recouvertes de goudron bouillant, que les pins de la forêt fournirent avec abondance.

L'aménagement de l'embarcation fut des plus simples.

Elle avait d'abord été lestée avec de lourds morceaux de granit, maçonnés dans un lit de chaux, et dont on arrima douze mille livres environ. Un tillac fut posé par-dessus ce lest, et l'intérieur fut divisé en deux chambres, le long desquelles s'étendaient deux bancs, qui servaient de coffres. Le pied du mât devait épontiller la cloison qui séparait les deux chambres, dans lesquelles on parvenait par deux écoutilles, ouvertes sur le pont et munies de capots.

Pencroff n'eut aucune peine à trouver un arbre convenable pour la mâture. Il choisit un jeune sapin, bien droit, sans noeuds, qu'il n'eut qu'à équarrir à son emplanture et à arrondir à sa tête. Les ferrures du mât, celles du gouvernail et celles de la coque avaient été grossièrement, mais solidement fabriquées à la forge des cheminées. Enfin, vergues, mât de flèche, gui, espars, avirons, etc., tout était terminé dans la première semaine d'octobre, et il fut convenu qu'on ferait l'essai du bateau aux abords de l'île, afin de reconnaître comment il se comportait à la mer et dans quelle mesure on pouvait se fier à lui.

Pendant tout ce temps, les travaux nécessaires n'avaient point été négligés. Le corral était réaménagé, car le troupeau de mouflons et de chèvres comptait un certain nombre de petits qu'il fallait loger et nourrir. Les visites des colons n'avaient manqué ni au parc aux huîtres, ni à la garenne, ni aux gisements de houille et de fer, ni à quelques parties jusque-là inexplorées des forêts du Far-West, qui étaient fort giboyeuses.

Certaines plantes indigènes furent encore découvertes, et, si elles n'avaient pas une utilité immédiate, elles contribuèrent à varier les réserves végétales de Granite-House. C'étaient des espèces de ficoïdes, les unes semblables à celles du cap, avec des feuilles charnues comestibles, les autres produisant des graines qui contenaient une sorte de farine.

Le 10 octobre, le bateau fut lancé à la mer. Pencroff était radieux. L'opération réussit parfaitement.

L'embarcation, toute gréée, ayant été poussée sur des rouleaux à la lisière du rivage, fut prise par la mer montante et flotta aux applaudissements des colons, et particulièrement de Pencroff, qui ne montra aucune modestie en cette occasion. D'ailleurs, sa vanité devait survivre à l'achèvement du bateau, puisque, après l'avoir construit, il allait être appelé à le commander. Le grade de capitaine lui fut décerné de l'agrément de tous.

Pour satisfaire le capitaine Pencroff, il fallut tout d'abord donner un nom à l'embarcation, et, après plusieurs propositions longuement discutées, les suffrages se réunirent sur celui de Bonadventure, qui était le nom de baptême de l'honnête marin.

Dès que le Bonadventure eut été soulevé par la marée montante, on put voir qu'il se tenait parfaitement dans ses lignes d'eau, et qu'il devait convenablement naviguer sous toutes les allures.

Du reste, l'essai en allait être fait, le jour même, dans une excursion au large de la côte. Le temps était beau, la brise fraîche, et la mer facile, surtout sur le littoral du sud, car le vent soufflait du nord-ouest depuis une heure déjà.

«Embarque! Embarque!» criait le capitaine Pencroff.

Mais il fallait déjeuner avant de partir, et il parut même bon d'emporter des provisions à bord, pour le cas où l'excursion se prolongerait jusqu'au soir.

Cyrus Smith avait hâte, également, d'essayer cette embarcation, dont les plans venaient de lui, bien que, sur le conseil du marin, il en eût souvent modifié quelques parties; mais il n'avait pas en elle la confiance que manifestait Pencroff, et comme celui-ci ne reparlait plus du voyage à l'île Tabor, Cyrus Smith espérait même que le marin y avait renoncé. Il lui eût répugné, en effet, de voir deux ou trois de ses compagnons s'aventurer au loin sur cette barque, si petite en somme, et qui ne jaugeait pas plus de quinze tonneaux.

À dix heures et demie, tout le monde était à bord, même Jup, même Top. Nab et Harbert levèrent l'ancre qui mordait le sable près de l'embouchure de la Mercy, la brigantine fut hissée, le pavillon lincolnien flotta en tête du mât, et le Bonadventure, dirigé par Pencroff, prit le large.

Pour sortir de la baie de l'union, il fallut d'abord faire vent arrière, et l'on put constater que, sous cette allure, la vitesse de l'embarcation était satisfaisante.

Après avoir doublé la pointe de l'épave et le cap griffe, Pencroff dut tenir le plus près, afin de prolonger la côte méridionale de l'île, et, après avoir couru quelques bords, il observa que le Bonadventure pouvait marcher environ à cinq quarts du vent, et qu'il se soutenait convenablement contre la dérive. Il virait très bien vent devant, ayant du «coup», comme disent les marins, et gagnant même dans son virement.

Les passagers du Bonadventure étaient véritablement enchantés. Ils avaient là une bonne embarcation, qui, le cas échéant, pourrait leur rendre de grands services, et par ce beau temps, avec cette brise bien faite, la promenade fut charmante.

Pencroff se porta au large, à trois ou quatre milles de la côte, par le travers du port ballon. L'île apparut alors dans tout son développement et sous un nouvel aspect, avec le panorama varié de son littoral depuis le cap griffe jusqu'au promontoire du reptile, ses premiers plans de forêts dans lesquels les conifères tranchaient encore sur le jeune feuillage des autres arbres à peine bourgeonnés, et ce mont Franklin, qui dominait l'ensemble et dont quelques neiges blanchissaient la tête.

«Que c'est beau! s'écria Harbert.

-- Oui, notre île est belle et bonne, répondit Pencroff. Je l'aime comme j'aimais ma pauvre mère! Elle nous a reçus, pauvres et manquant de tout, et que manque-t-il à ces cinq enfants qui lui sont tombés du ciel?

-- Rien! répondit Nab, rien, capitaine!»

Et les deux braves gens poussèrent trois formidables hurrahs en l'honneur de leur île!

Pendant ce temps, Gédéon Spilett, appuyé au pied du mât, dessinait le panorama qui se développait sous ses yeux.

Cyrus Smith regardait en silence.

«Eh bien, Monsieur Cyrus, demanda Pencroff, que dites-vous de notre bateau?

-- Il paraît se bien comporter, répondit l'ingénieur.

-- Bon! Et croyez-vous, à présent, qu'il pourrait entreprendre un voyage de quelque durée?

-- Quel voyage, Pencroff?

-- Celui de l'île Tabor, par exemple?

-- Mon ami, répondit Cyrus Smith, je crois que, dans un cas pressant, il ne faudrait pas hésiter à se confier au Bonadventure, même pour une traversée plus longue; mais, vous le savez, je vous verrais partir avec peine pour l'île Tabor, puisque rien ne vous oblige à y aller.

-- On aime à connaître ses voisins, répondit Pencroff, qui s'entêtait dans son idée. L'île Tabor, c'est notre voisine, et c'est la seule! La politesse veut qu'on aille, au moins, lui faire une visite!

-- Diable! fit Gédéon Spilett, notre ami Pencroff est à cheval sur les convenances!

-- Je ne suis à cheval sur rien du tout, riposta le marin, que l'opposition de l'ingénieur vexait un peu, mais qui n'aurait pas voulu lui causer quelque peine.

-- Songez, Pencroff, répondit Cyrus Smith, que vous ne pouvez aller seul à l'île Tabor.

-- Un compagnon me suffira.

-- Soit, répondit l'ingénieur. C'est donc de deux colons sur cinq que vous risquez de priver la colonie de l'île Lincoln?

-- Sur six! répondit Pencroff. Vous oubliez Jup.

-- Sur sept! ajouta Nab. Top en vaut bien un autre!

-- Il n'y a pas de risque, Monsieur Cyrus, reprit Pencroff.

-- C'est possible, Pencroff; mais, je vous le répète, c'est s'exposer sans nécessité!»

L'entêté marin ne répondit pas et laissa tomber la conversation, bien décidé à la reprendre. Mais il ne se doutait guère qu'un incident allait lui venir en aide et changer en une oeuvre d'humanité ce qui n'était qu'un caprice, discutable après tout. En effet, après s'être tenu au large, le Bonadventure venait de se rapprocher de la côte, en se dirigeant vers le port Ballon. Il était important de vérifier les passes ménagées entre les bancs de sable et les récifs, pour les baliser au besoin, puisque cette petite crique devait être le port d'attache du bateau.

On n'était plus qu'à un demi-mille de la côte, et il avait fallu louvoyer pour gagner contre le vent. La vitesse du Bonadventure n'était que très modérée alors, parce que la brise, en partie arrêtée par la haute terre, gonflait à peine ses voiles, et la mer, unie comme une glace, ne se ridait qu'au souffle des risées qui passaient capricieusement.

Harbert se tenait à l'avant, afin d'indiquer la route à suivre au milieu des passes, lorsqu'il s'écria tout d'un coup:

«Lofe, Pencroff, lofe.

-- Qu'est-ce qu'il y a? répondit le marin en se levant. Une roche?

-- Non... attends, dit Harbert... je ne vois pas bien... lofe encore... bon... arrive un peu...»

Et ce disant, Harbert, couché le long du bord, plongea rapidement son bras dans l'eau et se releva en disant:

«Une bouteille!»

Il tenait à la main une bouteille fermée, qu'il venait de saisir à quelques encablures de la côte.

Cyrus Smith prit la bouteille. Sans dire un seul mot, il en fit sauter le bouchon, et il tira un papier humide, sur lequel se lisaient ces mots:

Naufragé... île Tabor: 153 degrés o. long -- 37 degrés 11 lat. s.

CHAPITRE XIII

«Un naufragé! s'écria Pencroff, abandonné à quelques cents milles de nous sur cette île Tabor! Ah! Monsieur Cyrus, vous ne vous opposerez plus maintenant à mon projet de voyage!

-- Non, Pencroff, répondit Cyrus Smith, et vous partirez le plus tôt possible.

-- Dès demain?

-- Dès demain.»

L'ingénieur tenait à la main le papier qu'il avait retiré de la bouteille. Il le médita pendant quelques instants, puis, reprenant la parole:

«De ce document, mes amis, dit-il, de la forme même dans laquelle il est conçu, on doit d'abord conclure ceci: c'est, premièrement, que le naufragé de l'île Tabor est un homme ayant des connaissances assez avancées en marine, puisqu'il donne la latitude et la longitude de l'île, conformes à celles que nous avons trouvées, et jusqu'à une minute d'approximation; secondement, qu'il est anglais ou américain, puisque le document est écrit en langue anglaise.

-- Ceci est parfaitement logique, répondit Gédéon Spilett, et la présence de ce naufragé explique l'arrivée de la caisse sur les rivages de l'île. Il y a eu naufrage, puisqu'il y a un naufragé. Quant à ce dernier, quel qu'il soit, il est heureux pour lui que Pencroff ait eu l'idée de construire ce bateau et de l'essayer aujourd'hui même, car, un jour de retard, et cette bouteille pouvait se briser sur les récifs.

-- En effet, dit Harbert, c'est une chance heureuse que le Bonadventure ait passé là, précisément quand cette bouteille flottait encore!

-- Et cela ne vous semble pas bizarre? demanda Cyrus Smith à Pencroff.

-- Cela me semble heureux, voilà tout, répondit le marin. Est-ce que vous voyez quelque chose d'extraordinaire à cela, Monsieur Cyrus? Cette bouteille, il fallait bien qu'elle allât quelque part, et pourquoi pas ici aussi bien qu'ailleurs?

-- Vous avez peut-être raison, Pencroff, répondit l'ingénieur, et cependant...

-- Mais, fit observer Harbert, rien ne prouve que cette bouteille flotte depuis longtemps sur la mer?

-- Rien, répondit Gédéon Spilett, et même le document paraît avoir été récemment écrit. Qu'en pensez-vous, Cyrus?

-- Cela est difficile à vérifier, et, d'ailleurs, nous le saurons!» répondit Cyrus Smith.

Pendant cette conversation, Pencroff n'était pas resté inactif. Il avait viré de bord, et le Bonadventure, grand largue, toutes voiles portant, filait rapidement vers le cap Griffe. Chacun songeait à ce naufragé de l'île Tabor. Était-il encore temps de le sauver? Grand événement dans la vie des colons!

Eux-mêmes n'étaient que des naufragés, mais il était à craindre qu'un autre n'eût pas été aussi favorisé qu'eux, et leur devoir était de courir au-devant de l'infortune.

Le cap griffe fut doublé, et le Bonadventure vint mouiller vers quatre heures à l'embouchure de la Mercy.

Le soir même, les détails relatifs à la nouvelle expédition étaient réglés. Il parut convenable que Pencroff et Harbert, qui connaissaient la manoeuvre d'une embarcation, fussent seuls à entreprendre ce voyage. En partant le lendemain, 11 octobre, ils pourraient arriver le 13 dans la journée, car, avec le vent qui régnait, il ne fallait pas plus de quarante-huit heures pour faire cette traversée de cent cinquante milles. Un jour dans l'île, trois ou quatre jours pour revenir, on pouvait donc compter que, le 17, ils seraient de retour à l'île Lincoln. Le temps était beau, le baromètre remontait sans secousses, le vent semblait bien établi, toutes les chances étaient donc en faveur de ces braves gens, qu'un devoir d'humanité allait entraîner loin de leur île.

Ainsi donc, il avait été convenu que Cyrus Smith, Nab et Gédéon Spilett resteraient à Granite-House; mais une réclamation se produisit, et Gédéon Spilett, qui n'oubliait point son métier de reporter du New-York Herald, ayant déclaré qu'il irait à la nage plutôt que de manquer une pareille occasion, il fut admis à prendre part au voyage.

La soirée fut employée à transporter à bord du Bonadventure quelques objets de literie, des ustensiles, des armes, des munitions, une boussole, des vivres pour une huitaine de jours, et, ce chargement ayant été rapidement opéré, les colons remontèrent à Granite-House.

Le lendemain, à cinq heures du matin, les adieux furent faits, non sans une certaine émotion de part et d'autre, et Pencroff, éventant ses voiles, se dirigea vers le cap griffe, qu'il devait doubler pour prendre directement ensuite la route du sud-ouest.

Le Bonadventure était déjà à un quart de mille de la côte, quand ses passagers aperçurent sur les hauteurs de Granite-House deux hommes qui leur faisaient un signe d'adieu. C'étaient Cyrus Smith et Nab.

«Nos amis! s'écria Gédéon Spilett. Voilà notre première séparation depuis quinze mois!...»

Pencroff, le reporter et Harbert firent un dernier signe d'adieu, et Granite-House disparut bientôt derrière les hautes roches du cap.

Pendant les premières heures de la journée, le Bonadventure resta constamment en vue de la côte méridionale de l'île Lincoln, qui n'apparut bientôt plus que sous la forme d'une corbeille verte, de laquelle émergeait le mont Franklin. Les hauteurs, amoindries par l'éloignement, lui donnaient une apparence peu faite pour attirer les navires sur ses atterrages.

Le promontoire du reptile fut dépassé vers une heure, mais à dix milles au large. De cette distance, il n'était plus possible de rien distinguer de la côte occidentale qui s'étendait jusqu'aux croupes du mont Franklin, et, trois heures après, tout ce qui était l'île Lincoln avait disparu au-dessous de l'horizon.

Le Bonadventure se conduisait parfaitement. Il s'élevait facilement à la lame et faisait une route rapide. Pencroff avait gréé sa voile de flèche, et, ayant tout dessus, il marchait suivant une direction rectiligne, relevée à la boussole. De temps en temps, Harbert le relayait au gouvernail, et la main du jeune garçon était si sûre, que le marin n'avait pas une embardée à lui reprocher.

Gédéon Spilett causait avec l'un, avec l'autre, et, au besoin, il mettait la main à la manoeuvre. Le capitaine Pencroff était absolument satisfait de son équipage, et ne parlait rien moins que de le gratifier «d'un quart de vin par bordée»! au soir, le croissant de la lune, qui ne devait être dans son premier quartier que le 16, se dessina dans le crépuscule solaire et s'éteignit bientôt. La nuit fut sombre, mais très étoilée, et une belle journée s'annonçait encore pour le lendemain.

Pencroff, par prudence, amena la voile de flèche, ne voulant point s'exposer à être surpris par quelque excès de brise avec de la toile en tête de mât. C'était peut-être trop de précaution pour une nuit si calme, mais Pencroff était un marin prudent, et on n'aurait pu le blâmer.

Le reporter dormit une partie de la nuit. Pencroff et Harbert se relayèrent de deux heures en deux heures au gouvernail. Le marin se fiait à Harbert comme à lui-même, et sa confiance était justifiée par le sang-froid et la raison du jeune garçon. Pencroff lui donnait la route comme un commandant à son timonier, et Harbert ne laissait pas le Bonadventure dévier d’une ligne.

La nuit se passa bien, et le journée du 12 octobre s’écoula dans les mêmes conditions. La direction au sud-ouest fut strictement maintenue pendant toute cette journée, et si le Bonadventure ne subissait pas quelque courant inconnu, il devait terrir juste sur l'île Tabor.

Quant à cette mer que l'embarcation parcourait alors, elle était absolument déserte. Parfois, quelque grand oiseau, albatros ou frégate, passait à portée de fusil, et Gédéon Spilett se demandait si ce n'était pas à l'un de ces puissants volateurs qu'il avait confié sa dernière chronique adressée au New-York Herald. Ces oiseaux étaient les seuls êtres qui parussent fréquenter cette partie de l'océan comprise entre l'île Tabor et l'île Lincoln.

«Et cependant, fit observer Harbert, nous sommes à l'époque où les baleiniers se dirigent ordinairement vers la partie méridionale du Pacifique. En vérité, je ne crois pas qu'il y ait une mer plus abandonnée que celle-ci!

-- Elle n'est point si déserte que cela! répondit Pencroff.

-- Comment l'entendez-vous? demanda le reporter.

-- Mais puisque nous y sommes! Est-ce que vous prenez notre bateau pour une épave et nos personnes pour des marsouins?»

Et Pencroff de rire de sa plaisanterie. Au soir, d'après l'estime, on pouvait penser que le Bonadventure avait franchi une distance de cent vingt milles depuis son départ de l'île Lincoln, c'est-à- dire depuis trente-six heures, ce qui donnait une vitesse de trois milles un tiers à l'heure. La brise était faible et tendait à calmir. Toutefois, on pouvait espérer que le lendemain, au point du jour, si l'estime était juste et si la direction avait été bonne, on aurait connaissance de l'île Tabor. Aussi, ni Gédéon Spilett, ni Harbert, ni Pencroff ne dormirent pendant cette nuit du 12 au 13 octobre. Dans l'attente du lendemain, ils ne pouvaient se défendre d'une vive émotion. Il y avait tant d'incertitudes dans l'entreprise qu'ils avaient tentée! Étaient-ils proche de l'île Tabor? L'île était-elle encore habitée par ce naufragé au secours duquel ils se portaient? Quel était cet homme? Sa présence n'apporterait-elle pas quelque trouble dans la petite colonie, si unie jusqu'alors?

Consentirait-il, d'ailleurs, à échanger sa prison pour une autre? Toutes ces questions, qui allaient sans doute être résolues le lendemain, les tenaient en éveil, et, aux premières nuances du jour, ils fixèrent successivement leurs regards sur tous les points de l'horizon de l'ouest.

«Terre!» cria Pencroff vers six heures du matin.

Et comme il était inadmissible que Pencroff se fût trompé, il était évident que la terre était là. Que l'on juge de la joie du petit équipage du Bonadventure! avant quelques heures, il serait sur le littoral de l'île!

L'île Tabor, sorte de côte basse, à peine émergée des flots, n'était pas éloignée de plus de quinze milles. Le cap du Bonadventure, qui était un peu dans le sud de l'île, fut mis directement dessus, et, à mesure que le soleil montait dans l'est, quelques sommets se détachèrent çà et là.

«Ce n'est qu'un îlot beaucoup moins important que l'île Lincoln, fit observer Harbert, et probablement dû comme elle à quelque soulèvement sous-marin.»

À onze heures du matin, le Bonadventure n'en était plus qu'à deux milles, et Pencroff, cherchant une passe pour atterrir, ne marchait plus qu'avec une extrême prudence sur ces eaux inconnues.

On embrassait alors dans tout son ensemble l'îlot, sur lequel se détachaient des bouquets de gommiers verdoyants et quelques autres grands arbres, de la nature de ceux qui poussaient à l'île Lincoln. Mais, chose assez étonnante, pas une fumée ne s'élevait qui indiquât que l'îlot fût habité, pas un signal n'apparaissait sur un point quelconque du littoral!

Et pourtant le document était formel: il y avait un naufragé, et ce naufragé aurait dû être aux aguets!

Cependant le Bonadventure s'aventurait entre des passes assez capricieuses que les récifs laissaient entre eux et dont Pencroff observait les moindres sinuosités avec la plus extrême attention. Il avait mis Harbert au gouvernail, et, posté à l'avant, il examinait les eaux, prêt à amener sa voile, dont il tenait la drisse en main. Gédéon Spilett, la lunette aux yeux, parcourait tout le rivage sans rien apercevoir. Enfin, à midi à peu près, le Bonadventure vint heurter de son étrave une grève de sable. L'ancre fut jetée, les voiles amenées, et l'équipage de la petite embarcation prit terre.

Et il n'y avait pas à douter que ce fût bien l'île Tabor, puisque, d'après les cartes les plus récentes, il n'existait aucune autre île sur cette portion du Pacifique, entre la Nouvelle-Zélande et la côte américaine.

L'embarcation fut solidement amarrée, afin que le reflux de la mer ne pût l'emporter; puis, Pencroff et ses deux compagnons, après s'être bien armés, remontèrent le rivage, afin de gagner une espèce de cône, haut de deux cent cinquante à trois cents pieds, qui s'élevait à un demi-mille.

«Du sommet de cette colline, dit Gédéon Spilett, nous pourrons sans doute avoir une connaissance sommaire de l'îlot, ce qui facilitera nos recherches.

-- C'est faire ici, répondit Harbert, ce que M Cyrus a fait tout d'abord à l'île Lincoln, en gravissant le mont Franklin.

-- Identiquement, répondit le reporter, et c'est la meilleure manière de procéder!»

Tout en causant, les explorateurs s'avançaient en suivant la lisière d'une prairie qui se terminait au pied même du cône. Des bandes de pigeons de roche et d'hirondelles de mer, semblables à ceux de l'île Lincoln, s'envolaient devant eux. Sous le bois qui longeait la prairie à gauche, ils entendirent des frémissements de broussailles, ils entrevirent des remuements d'herbes qui indiquaient la présence d'animaux très fuyards; mais rien jusqu'alors n'indiquait que l'îlot fût habité.

Arrivés au pied du cône, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett le gravirent en quelques instants, et leurs regards parcoururent les divers points de l'horizon.

Ils étaient bien sur un îlot, qui ne mesurait pas plus de six milles de tour, et dont le périmètre, peu frangé de caps ou de promontoires, peu creusé d'anses ou de criques, présentait la forme d'un ovale allongé. Tout autour, la mer, absolument déserte, s'étendait jusqu'aux limites du ciel. Il n'y avait pas une terre, pas une voile en vue!

Cet îlot, boisé sur toute sa surface, n'offrait pas cette diversité d'aspect de l'île Lincoln, aride et sauvage sur une partie, mais fertile et riche sur l'autre. Ici, c'était une masse uniforme de verdure, que dominaient deux ou trois collines peu élevées. Obliquement à l'ovale de l'îlot, un ruisseau coulait à travers une large prairie et allait se jeter à la mer sur la côte occidentale par une étroite embouchure.

«Le domaine est restreint, dit Harbert.

-- Oui, répondit Pencroff, c'eût été un peu petit pour nous!

-- Et de plus, répondit le reporter, il semble inhabité.

-- En effet, répondit Harbert, rien n'y décèle la présence de l'homme.

-- Descendons, dit Pencroff, et cherchons.»

Le marin et ses deux compagnons revinrent au rivage, à l'endroit où ils avaient laissé le Bonadventure.

Ils avaient décidé de faire à pied le tour de l'îlot, avant de s'aventurer à l'intérieur, de telle façon que pas un point n'échappât à leurs investigations.

La grève était facile à suivre, et, en quelques endroits seulement, de grosses roches la coupaient, que l'on pouvait facilement tourner. Les explorateurs descendirent vers le sud, en faisant fuir de nombreuses bandes d'oiseaux aquatiques et des troupeaux de phoques qui se jetaient à la mer du plus loin qu'ils les apercevaient.

«Ces bêtes-là, fit observer le reporter, n'en sont pas à voir des hommes pour la première fois. Ils les craignent, donc ils les connaissent.»

Une heure après leur départ, tous trois étaient arrivés à la pointe sud de l'îlot, terminée par un cap aigu, et ils remontèrent vers le nord en longeant la côte occidentale, également formée de sable et de roches, que d'épais bois bordaient en arrière-plan.

Nulle part il n'y avait trace d'habitation, nulle part l'empreinte d'un pied humain, sur tout ce périmètre de l'îlot, qui, après quatre heures de marche, fut entièrement parcouru.

C'était au moins fort extraordinaire, et on devait croire que l'île Tabor n'était pas ou n'était plus habitée. Peut-être, après tout, le document avait-il plusieurs mois ou plusieurs années de date déjà, et il était possible, dans ce cas, ou que le naufragé eût été rapatrié, ou qu'il fût mort de misère.

Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert, formant des hypothèses plus ou moins plausibles, dînèrent rapidement à bord du Bonadventure, de manière à reprendre leur excursion et à la continuer jusqu'à la nuit.

C'est ce qui fut fait à cinq heures du soir, heure à laquelle ils s'aventurèrent sous bois. De nombreux animaux s'enfuirent à leur approche, et principalement, on pourrait même dire uniquement, des chèvres et des porcs, qui, il était facile de le voir, appartenaient aux espèces européennes. Sans doute quelque baleinier les avait débarqués sur l'île, où ils s'étaient rapidement multipliés.

Harbert se promit bien d'en prendre un ou deux couples vivants, afin de les rapporter à l'île Lincoln.

Il n'était donc plus douteux que des hommes, à une époque quelconque, eussent visité cet îlot. Et cela parut plus évident encore, quand, à travers la forêt, apparurent des sentiers tracés, des troncs d'arbres abattus à la hache, et partout la marque du travail humain; mais ces arbres, qui tombaient en pourriture, avaient été renversés depuis bien des années déjà, les entailles de hache étaient veloutées de mousse, et les herbes croissaient, longues et drues, à travers les sentiers, qu'il était malaisé de reconnaître.

«Mais, fit observer Gédéon Spilett, cela prouve que non seulement des hommes ont débarqué sur cet îlot, mais encore qu'ils l'ont habité pendant un certain temps. Maintenant, quels étaient ces hommes? Combien étaient-ils? Combien en reste-t-il?

-- Le document, dit Harbert, ne parle que d'un seul naufragé.

-- Eh bien, s'il est encore sur l'île, répondit Pencroff, il est impossible que nous ne le trouvions pas!»

L'exploration continua donc. Le marin et ses compagnons suivirent naturellement la route qui coupait diagonalement l'îlot, et ils arrivèrent ainsi à côtoyer le ruisseau qui se dirigeait vers la mer.

Si les animaux d'origine européenne, si quelques travaux dus à une main humaine démontraient incontestablement que l'homme était déjà venu sur cette île, plusieurs échantillons du règne végétal ne le prouvèrent pas moins. En de certains endroits, au milieu de clairières, il était visible que la terre avait été plantée de plantes potagères à une époque assez reculée probablement. Aussi, quelle fut la joie d'Harbert quand il reconnut des pommes de terre, des chicorées, de l'oseille, des carottes, des choux, des navets, dont il suffisait de recueillir la graine pour enrichir le sol de l'île Lincoln!

«Bon! Bien! répondit Pencroff. Cela fera joliment l'affaire de Nab et la nôtre. Si donc nous ne retrouvons pas le naufragé, du moins notre voyage n'aura pas été inutile, et Dieu nous aura récompensés!

-- Sans doute, répondit Gédéon Spilett; mais à voir l'état dans lequel se trouvent ces plantations, on peut craindre que l'îlot ne soit plus habité depuis longtemps.

-- En effet, répondit Harbert, un habitant, quel qu'il fût, n'aurait pas négligé une culture si importante!

-- Oui! dit Pencroff, ce naufragé est parti!... cela est à supposer...

-- Il faut donc admettre que le document a une date déjà ancienne?

-- Évidemment.

-- Et que cette bouteille n'est arrivée à l'île Lincoln qu'après avoir longtemps flotté sur la mer?

-- Pourquoi pas? répondit Pencroff. -- mais voici la nuit qui vient, ajouta-t-il, et je pense qu'il vaut mieux suspendre nos recherches.

-- Revenons à bord, et demain nous recommencerons», dit le reporter.

C'était le plus sage, et le conseil allait être suivi, quand Harbert, montrant une masse confuse entre les arbres, s'écria:

«Une habitation!» aussitôt, tous trois se dirigèrent vers l'habitation indiquée. Aux lueurs du crépuscule, il fut possible de voir qu'elle avait été construite en planches recouvertes d'une épaisse toile goudronnée.

La porte, à demi fermée, fut repoussée par Pencroff, qui entra d'un pas rapide... l'habitation était vide!

CHAPITRE XIV

Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett étaient restés silencieux au milieu de l'obscurité.

Pencroff appela d'une voix forte. Aucune réponse ne lui fut faite.

Le marin battit alors le briquet et alluma une brindille. Cette lumière éclaira pendant un instant une petite salle, qui parut être absolument abandonnée. Au fond était une cheminée grossière, avec quelques cendres froides, supportant une brassée de bois sec. Pencroff y jeta la brindille enflammée, le bois pétilla et donna une vive lueur.

Le marin et ses deux compagnons aperçurent alors un lit en désordre, dont les couvertures, humides et jaunies, prouvaient qu'il ne servait plus depuis longtemps; dans un coin de la cheminée, deux bouilloires couvertes de rouille et une marmite renversée; une armoire, avec quelques vêtements de marin à demi moisis; sur la table, un couvert d'étain et une bible rongée par l'humidité; dans un angle, quelques outils, pelle, pioche, pic, deux fusils de chasse, dont l'un était brisé; sur une planche formant étagère, un baril de poudre encore intact, un baril de plomb et plusieurs boîtes d'amorces; le tout couvert d'une épaisse couche de poussière, que de longues années, peut-être, avaient accumulée.

«Il n'y a personne, dit le reporter.

-- Personne! répondit Pencroff.

-- Voilà longtemps que cette chambre n'a été habitée, fit observer Harbert.

-- Oui, bien longtemps! répondit le reporter.

-- Monsieur Spilett, dit alors Pencroff, au lieu de retourner à bord, je pense qu'il vaut mieux passer la nuit dans cette habitation.

-- Vous avez raison, Pencroff, répondit Gédéon Spilett, et si son propriétaire revient, eh bien! Il ne se plaindra peut-être pas de trouver la place prise!

-- Il ne reviendra pas! dit le marin en hochant la tête.

-- Vous croyez qu'il a quitté l'île? demanda le reporter.

-- S'il avait quitté l'île, il eût emporté ses armes et ses outils, répondit Pencroff. Vous savez le prix que les naufragés attachent à ces objets, qui sont les dernières épaves du naufrage. Non! non! répéta le marin d'une voix convaincue, non! Il n'a pas quitté l'île! S'il s'était sauvé sur un canot fait par lui, il eût encore moins abandonné ces objets de première nécessité! Non, il est sur l'île!

-- Vivant?... demanda Harbert.

-- Vivant ou mort. Mais s'il est mort, il ne s'est pas enterré lui-même, je suppose, répondit Pencroff, et nous retrouverons au moins ses restes!»

Il fut donc convenu que l'on passerait la nuit dans l'habitation abandonnée, qu'une provision de bois qui se trouvait dans un coin permettrait de chauffer suffisamment. La porte fermée, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett, assis sur un banc, demeurèrent là, causant peu, mais réfléchissant beaucoup. Ils se trouvaient dans une disposition d'esprit à tout supposer, comme à tout attendre, et ils écoutaient avidement les bruits du dehors. La porte se fût ouverte soudain, un homme se serait présenté à eux, qu'ils n'en auraient pas été autrement surpris, malgré tout ce que cette demeure révélait d'abandon, et ils avaient leurs mains prêtes à serrer les mains de cet homme, de ce naufragé, de cet ami inconnu que des amis attendaient!

Mais aucun bruit ne se fit entendre, la porte ne s'ouvrit pas, et les heures se passèrent ainsi. Que cette nuit parut longue au marin et à ses deux compagnons! Seul, Harbert avait dormi pendant deux heures, car, à son âge, le sommeil est un besoin. Ils avaient hâte, tous les trois, de reprendre leur exploration de la veille et de fouiller cet îlot jusque dans ses coins les plus secrets! Les conséquences déduites par Pencroff étaient absolument justes, et il était presque certain que, puisque la maison était abandonnée et que les outils, les ustensiles, les armes s'y trouvaient encore, c'est que son hôte avait succombé. Il convenait donc de chercher ses restes et de leur donner au moins une sépulture chrétienne.

Le jour parut. Pencroff et ses compagnons procédèrent immédiatement à l'examen de l'habitation.

Elle avait été bâtie, vraiment, dans une heureuse situation, au revers d'une petite colline que cinq ou six magnifiques gommiers abritaient. Devant sa façade et à travers les arbres, la hache avait ménagé une large éclaircie, qui permettait aux regards de s'étendre sur la mer. Une petite pelouse, entourée d'une barrière de bois qui tombait en ruines, conduisait au rivage, sur la gauche duquel s'ouvrait l'embouchure du ruisseau.

Cette habitation avait été construite en planches, et il était facile de voir que ces planches provenaient de la coque ou du pont d'un navire. Il était donc probable qu'un bâtiment désemparé avait été jeté à la côte sur l'île, que tout au moins un homme de l'équipage avait été sauvé, et qu'au moyen des débris du navire, cet homme, ayant des outils à sa disposition, avait construit cette demeure.

Et cela fut bien plus évident encore, quand Gédéon Spilett, après avoir tourné autour de l'habitation, vit sur une planche -- probablement une de celles qui formaient les pavois du navire naufragé -- ces lettres à demi effacées déjà: Br.tan.. a

«Britannia! s'écria Pencroff, que le reporter avait appelé, c'est un nom commun à bien des navires, et je ne pourrais dire si celui- ci était anglais ou américain!

-- Peu importe, Pencroff!

-- Peu importe, en effet, répondit le marin, et le survivant de son équipage, s'il vit encore, nous le sauverons, à quelque pays qu'il appartienne! Mais, avant de recommencer notre exploration, retournons d'abord au Bonadventure!»

Une sorte d'inquiétude avait pris Pencroff au sujet de son embarcation. Si pourtant l'îlot était habité, et si quelque habitant s'était emparé... mais il haussa les épaules à cette invraisemblable supposition.

Toujours est-il que le marin n'était pas fâché d'aller déjeuner à bord. La route, toute tracée d'ailleurs, n'était pas longue, -- un mille à peine.

On se remit donc en marche, tout en fouillant du regard les bois et les taillis, à travers lesquels chèvres et porcs s'enfuyaient par centaines.

Vingt minutes après avoir quitté l'habitation, Pencroff et ses compagnons revoyaient la côte orientale de l'île et le Bonadventure, maintenu par son ancre, qui mordait profondément le sable.

Pencroff ne put retenir un soupir de satisfaction.

Après tout, ce bateau, c'était son enfant, et le droit des pères est d'être souvent inquiet plus que de raison.

On remonta à bord, on déjeuna, de manière à n'avoir besoin de dîner que très tard; puis, le repas terminé, l'exploration fut reprise et conduite avec le soin le plus minutieux.

En somme, il était très probable que l'unique habitant de l'îlot avait succombé. Aussi était-ce plutôt un mort qu'un vivant dont Pencroff et ses compagnons cherchaient à retrouver les traces! Mais leurs recherches furent vaines, et, pendant la moitié de la journée, ils fouillèrent inutilement ces massifs d'arbres qui couvraient l'îlot. Il fallut bien admettre alors que, si le naufragé était mort, il ne restait plus maintenant aucune trace de son cadavre, et que quelque fauve, sans doute, l'avait dévoré jusqu'au dernier ossement.

«Nous repartirons demain au point du jour, dit Pencroff à ses deux compagnons, qui, vers deux heures après midi, se couchèrent à l'ombre d'un bouquet de pins, afin de se reposer quelques instants.

-- Je crois que nous pouvons sans scrupule, ajouta Harbert, emporter les ustensiles qui ont appartenu au naufragé?

-- Je le crois aussi, répondit Gédéon Spilett, et ces armes, ces outils compléteront le matériel de Granite-House. Si je ne me trompe, la réserve de poudre et de plomb est importante.

-- Oui, répondit Pencroff, mais n'oublions pas de capturer un ou deux couples de ces porcs, dont l'île Lincoln est dépourvue...

-- Ni de récolter ces graines, ajouta Harbert, qui nous donneront tous les légumes de l'ancien et du nouveau continent.

-- Il serait peut-être convenable alors, dit le reporter, de rester un jour de plus à l'île Tabor, afin d'y recueillir tout ce qui peut nous être utile.

-- Non, Monsieur Spilett, répondit Pencroff, et je vous demanderai de partir dès demain, au point du jour. Le vent me paraît avoir une tendance à tourner dans l'ouest, et, après avoir eu bon vent pour venir, nous aurons bon vent pour nous en aller.

-- Alors ne perdons pas de temps! dit Harbert en se levant.

-- Ne perdons pas de temps, répondit Pencroff. Vous, Harbert, occupez-vous de récolter ces graines, que vous connaissez mieux que nous. Pendant ce temps, M Spilett et moi, nous allons faire la chasse aux porcs, et, même en l'absence de Top, j'espère bien que nous réussirons à en capturer quelques-uns!»

Harbert prit donc à travers le sentier qui devait le ramener vers la partie cultivée de l'îlot, tandis que le marin et le reporter rentraient directement dans la forêt.

Bien des échantillons de la race porcine s'enfuirent devant eux, et ces animaux, singulièrement agiles, ne paraissaient pas d'humeur à se laisser approcher.

Cependant, après une demi-heure de poursuites, les chasseurs étaient parvenus à s'emparer d'un couple qui s'était baugé dans un épais taillis, lorsque des cris retentirent à quelques centaines de pas dans le nord de l'îlot. À ces cris se mêlaient d'horribles rauquements qui n'avaient rien d'humain.

Pencroff et Gédéon Spilett se redressèrent, et les porcs profitèrent de ce mouvement pour s'enfuir, au moment où le marin préparait des cordes pour les lier.

«C'est la voix d'Harbert! dit le reporter.

-- Courons!» s'écria Pencroff.

Et aussitôt le marin et Gédéon Spilett de se porter de toute la vitesse de leurs jambes vers l'endroit d'où partaient ces cris.

Ils firent bien de se hâter, car, au tournant du sentier, près d'une clairière, ils aperçurent le jeune garçon terrassé par un être sauvage, un gigantesque singe sans doute, qui allait lui faire un mauvais parti.

Se jeter sur ce monstre, le terrasser à son tour, lui arracher Harbert, puis le maintenir solidement, ce fut l'affaire d'un instant pour Pencroff et Gédéon Spilett. Le marin était d'une force herculéenne, le reporter très robuste aussi, et, malgré la résistance du monstre, il fut solidement attaché, de manière à ne plus pouvoir faire un mouvement.

«Tu n'as pas de mal, Harbert? demanda Gédéon Spilett.

-- Non! Non!

-- Ah! S'il t'avait blessé, ce singe!... s'écria Pencroff.

-- Mais ce n'est pas un singe!» répondit Harbert.

Pencroff et Gédéon Spilett, à ces paroles, regardèrent alors l'être singulier qui gisait à terre. En vérité, ce n'était point un singe! C'était une créature humaine, c'était un homme! Mais quel homme! Un sauvage, dans toute l'horrible acception du mot, et d'autant plus épouvantable, qu'il semblait être tombé au dernier degré de l'abrutissement!

Chevelure hérissée, barbe inculte descendant jusqu'à la poitrine, corps à peu près nu, sauf un lambeau de couverture sur les reins, yeux farouches, mains énormes, ongles démesurément longs, teint sombre comme l'acajou, pieds durcis comme s'ils eussent été faits de corne: telle était la misérable créature qu'il fallait bien, pourtant, appeler un homme!

Mais on avait droit, vraiment, de se demander si dans ce corps il y avait encore une âme, ou si le vulgaire instinct de la brute avait seul survécu en lui!

«Êtes-vous bien sûr que ce soit un homme ou qu'il l'ait été? demanda Pencroff au reporter.

-- Hélas! Ce n'est pas douteux, répondit celui-ci.

-- Ce serait donc le naufragé? dit Harbert.

-- Oui, répondit Gédéon Spilett, mais l'infortuné n'a plus rien d'humain!»

Le reporter disait vrai. Il était évident que, si le naufragé avait jamais été un être civilisé, l'isolement en avait fait un sauvage, et pis, peut-être, un véritable homme des bois. Des sons rauques sortaient de sa gorge, entre ses dents, qui avaient l'acuité des dents de carnivores, faites pour ne plus broyer que de la chair crue. La mémoire devait l'avoir abandonné depuis longtemps, sans doute, et, depuis longtemps aussi, il ne savait plus se servir de ses outils, de ses armes, il ne savait plus faire de feu! On voyait qu'il était leste, souple, mais que toutes les qualités physiques s'étaient développées chez lui au détriment des qualités morales!

Gédéon Spilett lui parla. Il ne parut pas comprendre, ni même entendre... Et cependant, en le regardant bien dans les yeux, le reporter crut voir que toute raison n'était pas éteinte en lui.

Cependant, le prisonnier ne se débattait pas, et il n'essayait point à briser ses liens. Était-il anéanti par la présence de ces hommes dont il avait été le semblable? Retrouvait-il dans un coin de son cerveau quelque fugitif souvenir qui le ramenait à l'humanité? Libre, aurait-il tenté de s'enfuir, où serait-il resté? On ne sait, mais on n'en fit pas l'épreuve, et, après avoir considéré le misérable avec une extrême attention:

«Quel qu'il soit, dit Gédéon Spilett, quel qu'il ait été et quoi qu'il puisse devenir, notre devoir est de le ramener avec nous à l'île Lincoln!

-- Oui! Oui! répondit Harbert, et peut-être pourra-t-on, avec des soins, réveiller en lui quelque lueur d'intelligence!

-- L'âme ne meurt pas, dit le reporter, et ce serait une grande satisfaction que d'arracher cette créature de Dieu à l'abrutissement!»

Pencroff secouait la tête d'un air de doute.

«Il faut l'essayer, en tout cas, répondit le reporter, et l'humanité nous le commande.»

C'était, en effet, leur devoir d'êtres civilisés et chrétiens. Tous trois le comprirent, et ils savaient bien que Cyrus Smith les approuverait d'avoir agi ainsi.

«Le laisserons-nous lié? demanda le marin.

-- Peut-être marcherait-il, si on détachait ses pieds? dit Harbert.

-- Essayons», répondit Pencroff.

Les cordes qui entravaient les pieds du prisonnier furent défaites, mais ses bras demeurèrent fortement attachés. Il se leva de lui-même et ne parut manifester aucun désir de s'enfuir. Ses yeux secs dardaient un regard aigu sur les trois hommes qui marchaient près de lui, et rien ne dénotait qu'il se souvînt d'être leur semblable ou au moins de l'avoir été. Un sifflement continu s'échappait de ses lèvres, et son aspect était farouche, mais il ne chercha pas à résister. Sur le conseil du reporter, cet infortuné fut ramené à sa maison. Peut-être la vue des objets qui lui appartenaient ferait-elle quelque impression sur lui!

Peut-être suffisait-il d'une étincelle pour raviver sa pensée obscurcie, pour rallumer son âme éteinte!

L'habitation n'était pas loin. En quelques minutes, tous y arrivèrent; mais là, le prisonnier ne reconnut rien, et il semblait qu'il eût perdu conscience de toutes choses! Que pouvait- on conjecturer de ce degré d'abrutissement auquel ce misérable être était tombé, si ce n'est que son emprisonnement sur l'îlot datait de loin déjà, et qu'après y être arrivé raisonnable, l'isolement l'avait réduit à un tel état?

Le reporter eut alors l'idée que la vue du feu agirait peut-être sur lui, et, en un instant, une de ces belles flambées qui attirent même les animaux illumina le foyer.

La vue de la flamme sembla d'abord fixer l'attention du malheureux; mais bientôt il recula, et son regard inconscient s'éteignit.

Évidemment, il n'y avait rien à faire, pour le moment du moins, qu'à le ramener à bord du Bonadventure, ce qui fut fait, et là il resta sous la garde de Pencroff.

Harbert et Gédéon Spilett retournèrent sur l'îlot pour y terminer leurs opérations, et, quelques heures après, ils revenaient au rivage, rapportant les ustensiles et les armes, une récolte de graines potagères, quelques pièces de gibier et deux couples de porcs. Le tout fut embarqué, et le Bonadventure se tint prêt à lever l'ancre, dès que la marée du lendemain matin se ferait sentir.

Le prisonnier avait été placé dans la chambre de l'avant, où il resta calme, silencieux, sourd et muet tout ensemble.

Pencroff lui offrit à manger, mais il repoussa la viande cuite qui lui fut présentée et qui sans doute ne lui convenait plus. Et, en effet, le marin lui ayant montré un des canards qu'Harbert avait tués, il se jeta dessus avec une avidité bestiale et le dévora.

«Vous croyez qu'il en reviendra? dit Pencroff en secouant la tête.

-- Peut-être, répondit le reporter. Il n'est pas impossible que nos soins ne finissent par réagir sur lui, car c'est l'isolement qui l'a fait ce qu'il est, et il ne sera plus seul désormais!

-- Il y a longtemps, sans doute, que le pauvre homme est en cet état! dit Harbert.

-- Peut-être, répondit Gédéon Spilett.

-- Quel âge peut-il avoir? demanda le jeune garçon.

-- Cela est difficile à dire, répondit le reporter, car il est impossible de voir ses traits sous l'épaisse barbe qui lui couvre la face, mais il n'est plus jeune, et je suppose qu'il doit avoir au moins cinquante ans.

-- Avez-vous remarqué, Monsieur Spilett, combien ses yeux sont profondément enfoncés sous leur arcade? demanda le jeune garçon.

-- Oui, Harbert, mais j'ajoute qu'ils sont plus humains qu'on ne serait tenté de le croire à l'aspect de sa personne.

-- Enfin, nous verrons, répondit Pencroff, et je suis curieux de connaître le jugement que portera M Smith sur notre sauvage. Nous allions chercher une créature humaine, et c'est un monstre que nous ramenons! Enfin, on fait ce qu'on peut!»

La nuit se passa, et si le prisonnier dormit ou non, on ne sait, mais, en tout cas, bien qu'il eût été délié, il ne remua pas. Il était comme ces fauves que les premiers moments de séquestration accablent et que la rage reprend plus tard. Au lever du jour, le lendemain, -- 15 octobre, -- le changement de temps prévu par Pencroff s'était produit. Le vent avait halé le nord ouest, et il favorisait le retour du Bonadventure; mais, en même temps, il fraîchissait et devait rendre la navigation plus difficile.

À cinq heures du matin, l'ancre fut levée. Pencroff prit un ris dans sa grande voile et mit le cap à l'est-nord-est, de manière à cingler directement vers l'île Lincoln.

Le premier jour de la traversée ne fut marqué par aucun incident. Le prisonnier était demeuré calme dans la cabine de l'avant, et comme il avait été marin, il semblait que les agitations de la mer produisissent sur lui une sorte de salutaire réaction.

Lui revenait-il donc à la mémoire quelque souvenir de son ancien métier? En tout cas, il se tenait tranquille, étonné plutôt qu'abattu.

Le lendemain, -- 16 octobre, -- le vent fraîchit beaucoup, en remontant encore plus au nord, et, par conséquent, dans une direction moins favorable à la marche du Bonadventure, qui bondissait sur les lames. Pencroff en fut bientôt arrivé à tenir le plus près, et, sans en rien dire, il commença à être inquiet de l'état de la mer, qui déferlait violemment sur l'avant de son embarcation.

Certainement, si le vent ne se modifiait pas, il mettrait plus de temps à atteindre l'île Lincoln qu'il n'en avait employé à gagner l'île Tabor. En effet, le 17 au matin, il y avait quarante-huit heures que le Bonadventure était parti, et rien n'indiquait qu'il fût dans les parages de l'île. Il était impossible, d'ailleurs, pour évaluer la route parcourue, de s'en rapporter à l'estime, car la direction et la vitesse avaient été trop irrégulières.

Vingt-quatre heures après, il n'y avait encore aucune terre en vue. Le vent était tout à fait debout alors et la mer détestable. Il fallut manoeuvrer avec rapidité les voiles de l'embarcation, que des coups de mer couvraient en grand, prendre des ris, et souvent changer les amures, en courant de petits bords. Il arriva même que, dans la journée du 18, le Bonadventure fut entièrement coiffé par une lame, et si ses passagers n'eussent pas pris d'avance la précaution de s'attacher sur le pont, ils auraient été emportés.

Dans cette occasion, Pencroff et ses compagnons, très occupés à se dégager, reçurent une aide inespérée du prisonnier, qui s'élança par l'écoutille, comme si son instinct de marin eût pris le dessus, et brisa les pavois d'un vigoureux coup d'espar, afin de faire écouler plus vite l'eau qui emplissait le pont; puis, l'embarcation dégagée, sans avoir prononcé une parole, il redescendit dans sa chambre.

Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert, absolument stupéfaits, l'avaient laissé agir.

Cependant la situation était mauvaise, et le marin avait lieu de se croire égaré sur cette immense mer, sans aucune possibilité de retrouver sa route!

La nuit du 18 au 19 fut obscure et froide. Toutefois, vers onze heures, le vent calmit, la houle tomba, et le Bonadventure, moins secoué, acquit une vitesse plus grande. Du reste, il avait merveilleusement tenu la mer.

Ni Pencroff, ni Gédéon Spilett, ni Harbert ne songèrent à prendre même une heure de sommeil. Ils veillèrent avec un soin extrême, car ou l'île Lincoln ne pouvait être éloignée, et on en aurait connaissance au lever du jour, ou le Bonadventure, emporté par des courants, avait dérivé sous le vent, et il devenait presque impossible alors de rectifier sa direction.

Pencroff, inquiet au dernier degré, ne désespérait pas cependant, car il avait une âme fortement trempée, et, assis au gouvernail, il cherchait obstinément à percer cette ombre épaisse qui l'enveloppait.

Vers deux heures du matin, il se leva tout à coup:

«Un feu! Un feu!» s'écria-t-il.

Et, en effet, une vive lueur apparaissait à vingt milles dans le nord-est. L'île Lincoln était là, et cette lueur, évidemment allumée par Cyrus Smith, montrait la route à suivre.

Pencroff, qui portait beaucoup trop au nord, modifia sa direction, et il mit le cap sur ce feu qui brillait au-dessus de l'horizon comme une étoile de première grandeur.

CHAPITRE XV

Le lendemain, -- 20 octobre, -- à sept heures du matin, après quatre jours de voyage, le Bonadventure venait s'échouer doucement sur la grève, à l'embouchure de la Mercy.

Cyrus Smith et Nab, très inquiets de ce mauvais temps et de la prolongation d'absence de leurs compagnons, étaient montés dès l'aube sur le plateau de Grande-vue, et ils avaient enfin aperçu l'embarcation qui avait tant tardé à revenir!

«Dieu soit loué! Les voilà!» s'était écrié Cyrus Smith.

Quant à Nab, dans sa joie, il s'était mis à danser, à tourner sur lui-même en battant des mains et en criant: «oh! Mon maître!» pantomime plus touchante que le plus beau discours!

La première idée de l'ingénieur, en comptant les personnes qu'il pouvait apercevoir sur le pont du Bonadventure, avait été que Pencroff n'avait pas retrouvé le naufragé de l'île Tabor, ou que, tout au moins, cet infortuné s'était refusé à quitter son île et à changer sa prison pour une autre.

Et, en effet, Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert étaient seuls sur le pont du Bonadventure. Au moment où l'embarcation accosta, l'ingénieur et Nab l'attendaient sur le rivage, et avant que les passagers eussent sauté sur le sable, Cyrus Smith leur disait:

«Nous avons été bien inquiets de votre retard, mes amis! Vous serait-il arrivé quelque malheur?

-- Non, répondit Gédéon Spilett, et tout s'est passé à merveille, au contraire. Nous allons vous conter cela.

-- Cependant, reprit l'ingénieur, vous avez échoué dans votre recherche, puisque vous n'êtes que trois comme au départ?

-- Faites excuse, Monsieur Cyrus, répondit le marin, nous sommes quatre!

-- Vous avez retrouvé ce naufragé?

-- Oui.

-- Et vous l'avez ramené?

-- Oui.

-- Vivant?

-- Oui.

-- Où est-il? Quel est-il?

-- C'est, répondit le reporter, ou plutôt c'était un homme! Voilà, Cyrus, tout ce que nous pouvons vous dire!»

L'ingénieur fut aussitôt mis au courant de ce qui s'était passé pendant le voyage. On lui raconta dans quelles conditions les recherches avaient été conduites, comment la seule habitation de l'îlot était depuis longtemps abandonnée, comment enfin la capture s'était faite d'un naufragé qui semblait ne plus appartenir à l'espèce humaine.

«Et c'est au point, ajouta Pencroff, que je ne sais pas si nous avons bien fait de l'amener ici.

-- Certes, vous avez bien fait, Pencroff! répondit vivement l'ingénieur.

-- Mais ce malheureux n'a plus de raison?

-- Maintenant, c'est possible, répondit Cyrus Smith; mais, il y a quelques mois à peine, ce malheureux était un homme comme vous et moi. Et qui sait ce que deviendrait le dernier vivant de nous, après une longue solitude sur cette île? Malheur à qui est seul, mes amis, et il faut croire que l'isolement a vite fait de détruire la raison, puisque vous avez retrouvé ce pauvre être dans un tel état!

-- Mais, Monsieur Cyrus, demanda Harbert, qui vous porte à croire que l'abrutissement de ce malheureux ne remonte qu'à quelques mois seulement?

-- Parce que le document que nous avons trouvé avait été récemment écrit, répondit l'ingénieur, et que le naufragé seul a pu écrire ce document.

-- À moins toutefois, fit observer Gédéon Spilett, qu'il n'ait été rédigé par un compagnon de cet homme, mort depuis.

-- C'est impossible, mon cher Spilett.

-- Pourquoi donc? demanda le reporter.

-- Parce que le document eût parlé de deux naufragés, répondit Cyrus Smith, et qu'il ne parle que d'un seul.»

Harbert raconta en quelques mots les incidents de la traversée et insista sur ce fait curieux d'une sorte de résurrection passagère qui s'était faite dans l'esprit du prisonnier, quand, pour un instant, il était redevenu marin au plus fort de la tourmente.

«Bien, Harbert, répondit l'ingénieur, tu as raison d'attacher une grande importance à ce fait. Cet infortuné ne doit pas être incurable, et c'est le désespoir qui en a fait ce qu'il est. Mais ici, il retrouvera ses semblables, et puisqu'il a encore une âme en lui, cette âme, nous la sauverons!»

Le naufragé de l'île Tabor, à la grande pitié de l'ingénieur et au grand étonnement de Nab, fut alors extrait de la cabine qu'il occupait sur l'avant du Bonadventure, et, une fois mis à terre, il manifesta tout d'abord la volonté de s'enfuir.

Mais Cyrus Smith, s'approchant, lui mit la main sur l'épaule par un geste plein d'autorité, et il le regarda avec une douceur infinie. Aussitôt, le malheureux, subissant comme une sorte de domination instantanée, se calma peu à peu, ses yeux se baissèrent, son front s'inclina, et il ne fit plus aucune résistance.

«Pauvre abandonné!» murmura l'ingénieur.

Cyrus Smith l'avait attentivement observé. À en juger par l'apparence, ce misérable être n'avait plus rien d'humain, et cependant Cyrus Smith, ainsi que l'avait déjà fait le reporter, surprit dans son regard comme une insaisissable lueur d'intelligence.

Il fut décidé que l'abandonné, ou plutôt l'inconnu, -- car ce fut ainsi que ses nouveaux compagnons le désignèrent désormais, -- demeurerait dans une des chambres de Granite-House, d'où il ne pouvait s'échapper, d'ailleurs. Il s'y laissa conduire sans difficulté, et, les bons soins aidant, peut-être pouvait-on espérer qu'un jour il ferait un compagnon de plus aux colons de l'île Lincoln.

Cyrus Smith, pendant le déjeuner, que Nab avait hâté, -- le reporter, Harbert et Pencroff mourant de faim, -- se fit raconter en détail tous les incidents qui avaient marqué le voyage d'exploration à l'îlot.

Il fut d'accord avec ses amis sur ce point, que l'inconnu devait être anglais ou américain, car le nom de Britannia le donnait à penser, et, d'ailleurs, à travers cette barbe inculte, sous cette broussaille qui lui servait de chevelure, l'ingénieur avait cru reconnaître les traits caractérisés de l'anglo-saxon.

«Mais, au fait, dit Gédéon Spilett en s'adressant à Harbert, tu ne nous as pas dit comment tu avais fait la rencontre de ce sauvage; et nous ne savons rien, sinon qu'il t'aurait étranglé, si nous n'avions eu la chance d'arriver à temps pour te secourir!

-- Ma foi, répondit Harbert, je serais bien embarrassé de raconter ce qui s'est passé. J'étais, je crois, occupé à faire ma cueillette de plantes, quand j'ai entendu comme le bruit d'une avalanche qui tombait d'un arbre très élevé. J'eus à peine le temps de me retourner... ce malheureux, qui était sans doute blotti dans un arbre, s'était précipité sur moi en moins de temps que je n'en mets à vous le dire, et sans M Spilett et Pencroff...

-- Mon enfant! dit Cyrus Smith, tu as couru là un vrai danger, mais peut-être, sans cela, ce pauvre être se fût-il toujours dérobé à vos recherches, et nous n'aurions pas un compagnon de plus.

-- Vous espérez donc, Cyrus, réussir à en refaire un homme? demanda le reporter.

-- Oui», répondit l'ingénieur.

Le déjeuner terminé, Cyrus Smith et ses compagnons quittèrent Granite-House et revinrent sur la grève.

On opéra alors le déchargement du Bonadventure, et l'ingénieur, ayant examiné les armes, les outils, ne vit rien qui pût le mettre à même d'établir l'identité de l'inconnu.

La capture des porcs faite à l'îlot fut regardée comme devant être très profitable à l'île Lincoln, et ces animaux furent conduits aux étables, où ils devaient s'acclimater facilement.

Les deux tonneaux contenant de la poudre et du plomb, ainsi que les paquets d'amorces, furent très bien reçus. On convint même d'établir une petite poudrière, soit en dehors de Granite-House, soit même dans la caverne supérieure, où il n'y avait aucune explosion à craindre. Toutefois, l'emploi du pyroxyle dut être continué, car, cette substance donnant d'excellents résultats, il n'y avait aucune raison pour y substituer la poudre ordinaire.

Lorsque le déchargement de l'embarcation fut terminé:

«Monsieur Cyrus, dit Pencroff, je pense qu'il serait prudent de mettre notre Bonadventure en lieu sûr.

-- N'est-il donc pas convenablement à l'embouchure de la Mercy? demanda Cyrus Smith.

-- Non, Monsieur Cyrus, répondit le marin. La moitié du temps, il est échoué sur le sable, et cela le fatigue. C'est que c'est une bonne embarcation, voyez-vous, et qui s'est admirablement comportée pendant ce coup de vent qui nous a assaillis si violemment au retour.

-- Ne pourrait-on la tenir à flot dans la rivière même?

-- Sans doute, Monsieur Cyrus, on le pourrait, mais cette embouchure ne présente aucun abri, et, par les vents d'est, je crois que le Bonadventure aurait beaucoup à souffrir des coups de mer.

-- Eh bien, où voulez-vous le mettre, Pencroff?

-- Au port ballon, répondit le marin. Cette petite crique, couverte par les roches, me paraît être justement le port qu'il lui faut.

-- N'est-il pas un peu loin?

-- Bah! Il ne se trouve pas à plus de trois milles de Granite- House, et nous avons une belle route toute droite pour nous y mener!

-- Faites, Pencroff, et conduisez votre Bonadventure, répondit l'ingénieur, et cependant je l'aimerais mieux sous notre surveillance plus immédiate. Il faudra, quand nous aurons le temps, que nous lui aménagions un petit port.

-- Fameux! s'écria Pencroff. Un port avec un phare, un môle et un bassin de radoubs! Ah! Vraiment, avec vous, Monsieur Cyrus, tout devient trop facile!

-- Oui, mon brave Pencroff, répondit l'ingénieur, mais à la condition, toutefois, que vous m'aidiez, car vous êtes bien pour les trois quarts dans toutes nos besognes!»

Harbert et le marin se rembarquèrent donc sur le Bonadventure, dont l'ancre fut levée, la voile hissée, et que le vent du large conduisit rapidement au cap griffe. Deux heures après, il reposait sur les eaux tranquilles du port ballon.

Pendant les premiers jours que l'inconnu passa à Granite-House, avait-il déjà donné à penser que sa sauvage nature se fût modifiée? Une lueur plus intense brillait-elle au fond de cet esprit obscurci? L'âme, enfin, revenait-elle au corps?

Oui, à coup sûr, et à ce point même que Cyrus Smith et le reporter se demandèrent si jamais la raison de l'infortuné avait été totalement éteinte.

Tout d'abord, habitué au grand air, à cette liberté sans limites dont il jouissait à l'île Tabor, l'inconnu avait manifesté quelques sourdes fureurs, et on dut craindre qu'il ne se précipitât sur la grève par une des fenêtres de Granite-House. Mais peu à peu il se calma, et on put lui laisser la liberté de ses mouvements.

On avait donc lieu d'espérer, et beaucoup. Déjà, oubliant ses instincts de carnassier, l'inconnu acceptait une nourriture moins bestiale que celle dont il se repaissait à l'îlot, et la chair cuite ne produisait plus sur lui le sentiment de répulsion qu'il avait manifesté à bord du Bonadventure.

Cyrus Smith avait profité d'un moment où il dormait pour lui couper cette chevelure et cette barbe incultes, qui formaient comme une sorte de crinière et lui donnaient un aspect si sauvage. Il l'avait aussi vêtu plus convenablement, après l'avoir débarrassé de ce lambeau d'étoffe qui le couvrait.

Il en résulta que, grâce à ces soins, l'inconnu reprit figure humaine, et il sembla même que ses yeux fussent redevenus plus doux. Certainement, quand l'intelligence l'éclairait autrefois, la figure de cet homme devait avoir une sorte de beauté.

Chaque jour, Cyrus Smith s'imposa la tâche de passer quelques heures dans sa compagnie. Il venait travailler près de lui et s'occupait de diverses choses, de manière à fixer son attention. Il pouvait suffire, en effet, d'un éclair pour rallumer cette âme, d'un souvenir qui traversât ce cerveau pour y rappeler la raison. On l'avait bien vu, pendant la tempête, à bord du Bonadventure!

L'ingénieur ne négligeait pas non plus de parler à haute voix, de manière à pénétrer à la fois par les organes de l'ouïe et de la vue jusqu'au fond de cette intelligence engourdie. Tantôt l'un de ses compagnons, tantôt l'autre, quelquefois tous, se joignaient à lui. Ils causaient le plus souvent de choses ayant rapport à la marine, qui devaient toucher davantage un marin. Par moments, l'inconnu prêtait comme une vague attention à ce qui se disait, et les colons arrivèrent bientôt à cette persuasion qu'il les comprenait en partie. Quelquefois même l'expression de son visage était profondément douloureuse, preuve qu'il souffrait intérieurement; car sa physionomie n'aurait pu tromper à ce point; mais il ne parlait pas, bien qu'à diverses reprises, cependant, on pût croire que quelques paroles allaient s'échapper de ses lèvres.

Quoi qu'il en fût, le pauvre être était calme et triste! Mais son calme n'était-il qu'apparent?

Sa tristesse n'était-elle que la conséquence de sa séquestration? On ne pouvait rien affirmer encore.

Ne voyant plus que certains objets et dans un champ limité, sans cesse en contact avec les colons, auxquels il devait finir par s'habituer, n'ayant aucun désir à satisfaire, mieux nourri, mieux vêtu, il était naturel que sa nature physique se modifiât peu à peu; mais s'était-il pénétré d'une vie nouvelle, ou bien, pour employer un mot qui pouvait justement s'appliquer à lui, ne s'était-il qu'apprivoisé comme un animal vis-à-vis de son maître? C'était là une importante question, que Cyrus Smith avait hâte de résoudre, et cependant il ne voulait pas brusquer son malade!

Pour lui, l'inconnu n'était qu'un malade! Serait-ce jamais un convalescent? Aussi, comme l'ingénieur l'observait à tous moments!

Comme il guettait son âme, si l'on peut parler ainsi!

Comme il était prêt à la saisir!

Les colons suivaient avec une sincère émotion toutes les phases de cette cure entreprise par Cyrus Smith.

Ils l'aidaient aussi dans cette oeuvre d'humanité, et tous, sauf peut-être l'incrédule Pencroff, ils en arrivèrent bientôt à partager son espérance et sa foi.

Le calme de l'inconnu était profond, on l'a dit, et il montrait pour l'ingénieur, dont il subissait visiblement l'influence, une sorte d'attachement.

Cyrus Smith résolut donc de l'éprouver, en le transportant dans un autre milieu, devant cet océan que ses yeux avaient autrefois l'habitude de contempler, à la lisière de ces forêts qui devaient lui rappeler celles où s'étaient passées tant d'années de sa vie!

«Mais, dit Gédéon Spilett, pouvons-nous espérer que, mis en liberté, il ne s'échappera pas?

-- C'est une expérience à faire, répondit l'ingénieur.

-- Bon! dit Pencroff. Quand ce gaillard-là aura l'espace devant lui et sentira le grand air, il filera à toutes jambes!

-- Je ne le crois pas, répondit Cyrus Smith.

-- Essayons, dit Gédéon Spilett.

-- Essayons», répondit l'ingénieur.

Ce jour-là était le 30 octobre, et, par conséquent, il y avait neuf jours que le naufragé de l'île Tabor était prisonnier à Granite-House. Il faisait chaud, et un beau soleil dardait ses rayons sur l'île.

Cyrus Smith et Pencroff allèrent à la chambre occupée par l'inconnu, qu'ils trouvèrent couché près de la fenêtre et regardant le ciel.

«Venez, mon ami», lui dit l'ingénieur.

L'inconnu se leva aussitôt. Son oeil se fixa sur Cyrus Smith, et il le suivit, tandis que le marin marchait derrière lui, peu confiant dans les résultats de l'expérience.

Arrivés à la porte, Cyrus Smith et Pencroff lui firent prendre place dans l'ascenseur, tandis que Nab, Harbert et Gédéon Spilett les attendaient au bas de Granite-House. La banne descendit, et en quelques instants tous furent réunis sur la grève.

Les colons s'éloignèrent un peu de l'inconnu, de manière à lui laisser quelque liberté.

Celui-ci fit quelques pas, en s'avançant vers la mer, et son regard brilla avec une animation extrême, mais il ne chercha aucunement à s'échapper. Il regardait les petites lames qui, brisées par l'îlot, venaient mourir sur le sable.

«Ce n'est encore que la mer, fit observer Gédéon Spilett, et il est possible qu'elle ne lui inspire pas le désir de s'enfuir!

-- Oui, répondit Cyrus Smith, il faut le conduire au plateau, sur la lisière de la forêt. Là, l'expérience sera plus concluante.

-- D'ailleurs, il ne pourra pas s'échapper, fit observer Nab, puisque les ponts sont relevés.

-- Oh! fit Pencroff, c'est bien là un homme à s'embarrasser d'un ruisseau comme le creek-glycérine! Il aurait vite fait de le franchir, même d'un seul bond!

-- Nous verrons bien», se contenta de répondre Cyrus Smith, dont les yeux ne quittaient pas ceux de son malade.

Celui-ci fut alors conduit vers l'embouchure de la Mercy, et tous, remontant la rive gauche de la rivière, gagnèrent le plateau de Grande-vue.

Arrivé à l'endroit où croissaient les premiers beaux arbres de la forêt, dont la brise agitait légèrement le feuillage, l'inconnu parut humer avec ivresse cette senteur pénétrante qui imprégnait l'atmosphère, et un long soupir s'échappa de sa poitrine!

Les colons se tenaient en arrière, prêts à le retenir, s'il eût fait un mouvement pour s'échapper!

Et, en effet, le pauvre être fut sur le point de s'élancer dans le creek qui le séparait de la forêt, et ses jambes se détendirent un instant comme un ressort... mais, presque aussitôt, il se replia sur lui-même, il s'affaissa à demi, et une grosse larme coula de ses yeux!

«Ah! s'écria Cyrus Smith, te voilà donc redevenu homme, puisque tu pleures!»

CHAPITRE XVI

Oui! Le malheureux avait pleuré! Quelque souvenir, sans doute, avait traversé son esprit, et, suivant l'expression de Cyrus Smith, il s'était refait homme par les larmes.

Les colons le laissèrent pendant quelque temps sur le plateau, et s'éloignèrent même un peu, de manière qu'il se sentît libre; mais il ne songea aucunement à profiter de cette liberté, et Cyrus Smith se décida bientôt à le ramener à Granite-House. Deux jours après cette scène, l'inconnu sembla vouloir se mêler peu à peu à la vie commune. Il était évident qu'il entendait, qu'il comprenait, mais non moins évident qu'il mettait une étrange obstination à ne pas parler aux colons, car, un soir, Pencroff, prêtant l'oreille à la porte de sa chambre, entendit ces mots s'échapper de ses lèvres: «Non! Ici! Moi! Jamais!»

Le marin rapporta ces paroles à ses compagnons.

«Il y a là quelque douloureux mystère!» dit Cyrus Smith.

L'inconnu avait commencé à se servir des outils de labourage, et il travaillait au potager. Quand il s'arrêtait dans sa besogne, ce qui arrivait souvent, il demeurait comme concentré en lui-même; mais, sur la recommandation de l'ingénieur, on respectait l'isolement qu'il paraissait vouloir garder. Si l'un des colons s'approchait de lui, il reculait, et des sanglots soulevaient sa poitrine, comme si elle en eût été trop pleine!

Était-ce donc le remords qui l'accablait ainsi?

On pouvait le croire, et Gédéon Spilett ne put s'empêcher de faire, un jour, cette observation:

«S'il ne parle pas, c'est qu'il aurait, je crois, des choses trop graves à dire!»

Il fallait être patient et attendre. Quelques jours plus tard, le 3 novembre, l'inconnu, travaillant sur le plateau, s'était arrêté, après avoir laissé tomber sa bêche à terre, et Cyrus Smith, qui l'observait à peu de distance, vit encore une fois des larmes qui coulaient de ses yeux. Une sorte de pitié irrésistible le conduisit vers lui, et il lui toucha le bras légèrement.

«Mon ami?» dit-il.

Le regard de l'inconnu chercha à l'éviter, et Cyrus Smith, ayant voulu lui prendre la main, il recula vivement.

«Mon ami, dit Cyrus Smith d'une voix plus ferme, regardez-moi, je le veux!»

L'inconnu regarda l'ingénieur et sembla être sous son influence, comme un magnétisé sous la puissance de son magnétiseur. Il voulut fuir. Mais alors il se fit dans sa physionomie comme une transformation. Son regard lança des éclairs. Des paroles cherchèrent à s'échapper de ses lèvres. Il ne pouvait plus se contenir!... enfin, il croisa les bras; puis, d'une voix sourde:

«Qui êtes-vous? demanda-t-il à Cyrus Smith.

-- Des naufragés comme vous, répondit l'ingénieur, dont l'émotion était profonde. Nous vous avons amené ici, parmi vos semblables.

-- Mes semblables!... je n'en ai pas!

-- Vous êtes au milieu d'amis...

-- Des amis!... À moi! Des amis! s'écria l'inconnu en cachant sa tête dans ses mains... non... jamais... laissez-moi! Laissez-moi!»

Puis, il s'enfuit du côté du plateau qui dominait la mer, et là il demeura longtemps immobile.

Cyrus Smith avait rejoint ses compagnons et leur racontait ce qui venait de se passer.

«Oui! Il y a un mystère dans la vie de cet homme, dit Gédéon Spilett, et il semble qu'il ne soit rentré dans l'humanité que par la voie du remords.

-- Je ne sais trop quelle espèce d'homme nous avons ramené là, dit le marin. Il a des secrets...

-- Que nous respecterons, répondit vivement Cyrus Smith. S'il a commis quelque faute, il l'a cruellement expiée, et, à nos yeux, il est absous.»

Pendant deux heures, l'inconnu demeura seul sur la plage, évidemment sous l'influence de souvenirs qui lui refaisaient tout son passé, -- un passé funeste sans doute, -- et les colons, sans le perdre de vue, ne cherchèrent point à troubler son isolement.

Cependant, après deux heures, il parut avoir pris une résolution, et il vint trouver Cyrus Smith. Ses yeux étaient rouges des larmes qu'il avait versées, mais il ne pleurait plus. Toute sa physionomie était empreinte d'une humilité profonde. Il semblait craintif, honteux, se faire tout petit, et son regard était constamment baissé vers la terre.

«Monsieur, dit-il à Cyrus Smith, vos compagnons et vous, êtes-vous anglais?

-- Non, répondit l'ingénieur, nous sommes américains.

-- Ah!» fit l'inconnu, et il murmura ces mots:

«J'aime mieux cela!

-- Et vous, mon ami? demanda l'ingénieur.

-- Anglais», répondit-il précipitamment.

Et, comme si ces quelques mots lui eussent pesé à dire, il s'éloigna de la grève, qu'il parcourut depuis la cascade jusqu'à l'embouchure de la Mercy, dans un état d'extrême agitation.

Puis, ayant passé à un certain moment près d'Harbert, il s'arrêta, et, d'une voix étranglée:

«Quel mois? lui demanda-t-il.

-- Décembre, répondit Harbert.

-- Quelle année?

-- 1866.

-- Douze ans! Douze ans!» s'écria-t-il.

Puis il le quitta brusquement.

Harbert avait rapporté aux colons les demandes et la réponse qui lui avaient été faites.

«Cet infortuné, fit observer Gédéon Spilett, n'était plus au courant ni des mois ni des années!

-- Oui! ajouta Harbert, et il était depuis douze ans déjà sur l'îlot quand nous l'y avons trouvé!

-- Douze ans! répondit Cyrus Smith. Ah! Douze ans d'isolement, après une existence maudite peut-être, peuvent bien altérer la raison d'un homme!

-- Je suis porté à croire, dit alors Pencroff, que cet homme n'est point arrivé à l'île Tabor par naufrage, mais qu'à la suite de quelque crime, il y aura été abandonné.

-- Vous devez avoir raison, Pencroff, répondit le reporter, et si cela est, il n'est pas impossible que ceux qui l'ont laissé sur l'île ne reviennent l'y rechercher un jour!

-- Et ils ne le trouveront plus, dit Harbert.

-- Mais alors, reprit Pencroff, il faudrait retourner, et...

-- Mes amis, dit Cyrus Smith, ne traitons pas cette question avant de savoir à quoi nous en tenir. Je crois que ce malheureux a souffert, qu'il a durement expié ses fautes, quelles qu'elles soient, et que le besoin de s'épancher l'étouffe. Ne le provoquons pas à nous raconter son histoire! Il nous la dira sans doute, et, quand nous l'aurons apprise, nous verrons quel parti il conviendra de suivre. Lui seul, d'ailleurs, peut nous apprendre s'il a conservé plus que l'espoir, la certitude d'être rapatrié un jour, mais j'en doute!

-- Et pourquoi? demanda le reporter.

-- Parce que, dans le cas où il eût été sûr d'être délivré dans un temps déterminé, il aurait attendu l'heure de sa délivrance et n'eût pas jeté ce document à la mer. Non, il est plutôt probable qu'il était condamné à mourir sur cet îlot et qu'il ne devait plus jamais revoir ses semblables!

-- Mais, fit observer le marin, il y a une chose que je ne puis pas m'expliquer.

-- Laquelle?

-- S'il y a douze ans que cet homme a été abandonné sur l'île Tabor, on peut bien supposer qu'il était depuis plusieurs années déjà dans cet état de sauvagerie où nous l'avons trouvé!

-- Cela est probable, répondit Cyrus Smith.

-- Il y aurait donc, par conséquent, plusieurs années qu'il aurait écrit ce document!

-- Sans doute..., et cependant le document semblait récemment écrit!...

-- D'ailleurs, comment admettre que la bouteille qui renfermait le document ait mis plusieurs années à venir de l'île Tabor à l'île Lincoln?

-- Ce n'est pas absolument impossible, répondit le reporter. Ne pouvait-elle être depuis longtemps déjà sur les parages de l'île?

-- Non, répondit Pencroff, car elle flottait encore. On ne peut pas même supposer qu'après avoir séjourné plus ou moins longtemps sur le rivage, elle ait pu être reprise par la mer, car c'est tout rochers sur la côte sud, et elle s'y fût immanquablement brisée!

-- En effet, répondit Cyrus Smith, qui demeura songeur.

-- Et puis, ajouta le marin, si le document avait plusieurs années de date, si depuis plusieurs années il était enfermé dans cette bouteille, il eût été avarié par l'humidité. Or, il n'en était rien, et il se trouvait dans un parfait état de conservation.»

L'observation du marin était très juste, et il y avait là un fait incompréhensible, car le document semblait avoir été récemment écrit, quand les colons le trouvèrent dans la bouteille. De plus, il donnait la situation de l'île Tabor en latitude et en longitude avec précision, ce qui impliquait chez son auteur des connaissances assez complètes en hydrographie, qu'un simple marin ne pouvait avoir.

«Il y a là, une fois encore, quelque chose d'inexplicable, dit l'ingénieur, mais ne provoquons pas notre nouveau compagnon à parler. Quand il le voudra, mes amis, nous serons prêts à l'entendre!»

Pendant les jours qui suivirent, l'inconnu ne prononça pas une parole et ne quitta pas une seule fois l'enceinte du plateau. Il travaillait à la terre, sans perdre un instant, sans prendre un moment de repos, mais toujours à l'écart. Aux heures du repas, il ne remontait point à Granite-House, bien que l'invitation lui en eût été faite à plusieurs reprises, et il se contentait de manger quelques légumes crus. La nuit venue, il ne regagnait pas la chambre qui lui avait été assignée, mais il restait là, sous quelque bouquet d'arbres, ou, quand le temps était mauvais, il se blottissait dans quelque anfractuosité des roches. Ainsi, il vivait encore comme au temps où il n'avait d'autre abri que les forêts de l'île Tabor, et toute insistance pour l'amener à modifier sa vie ayant été vaine, les colons attendirent patiemment. Mais le moment arrivait enfin où, impérieusement et comme involontairement poussé par sa conscience, de terribles aveux allaient lui échapper.

Le 10 novembre, vers huit heures du soir, au moment où l'obscurité commençait à se faire, l'inconnu se présenta inopinément devant les colons, qui étaient réunis sous la véranda. Ses yeux brillaient étrangement, et toute sa personne avait repris son aspect farouche des mauvais jours.

Cyrus Smith et ses compagnons furent comme atterrés en voyant que, sous l'empire d'une terrible émotion, ses dents claquaient comme celles d'un fiévreux.

Qu'avait-il donc? La vue de ses semblables lui était-elle insupportable? En avait-il assez de cette existence dans ce milieu honnête? Est-ce que la nostalgie de l'abrutissement le reprenait? On dut le croire, quand on l'entendit s'exprimer ainsi en phrases incohérentes:

«Pourquoi suis-je ici?... de quel droit m'avez-vous arraché à mon îlot?... est-ce qu'il peut y avoir un lien entre vous et moi?... savez-vous qui je suis... ce que j'ai fait... pourquoi j'étais là- bas... seul? Et qui vous dit qu'on ne m'y a pas abandonné... que je n'étais pas condamné à mourir là?... connaissez-vous mon passé?... savez-vous si je n'ai pas volé, assassiné... si je ne suis pas un misérable... un être maudit... bon à vivre comme une bête fauve... loin de tous... dites... le savez-vous?»

Les colons écoutaient sans interrompre le misérable, auquel ces demi-aveux échappaient pour ainsi dire malgré lui. Cyrus Smith voulut alors le calmer en s'approchant de lui, mais il recula vivement.

«Non! Non! s'écria-t-il. Un mot seulement... suis-je libre?

-- Vous êtes libre, répondit l'ingénieur.

-- Adieu donc!» s'écria-t-il, et il s'enfuit comme un fou.

Nab, Pencroff, Harbert coururent aussitôt vers la lisière du bois... mais ils revinrent seuls.

«Il faut le laisser faire! dit Cyrus Smith.

-- Il ne reviendra jamais..., s'écria Pencroff.

-- Il reviendra», répondit l'ingénieur.

Et, depuis lors, bien des jours se passèrent; mais Cyrus Smith -- était-ce une sorte de pressentiment? -- persista dans l'inébranlable idée que le malheureux reviendrait tôt ou tard.

«C'est la dernière révolte de cette rude nature, disait-il, que le remords a touchée et qu'un nouvel isolement épouvanterait.»

Cependant, les travaux de toutes sortes furent continués, tant au plateau de Grande-vue qu'au corral, où Cyrus Smith avait l'intention de bâtir une ferme. Il va sans dire que les graines récoltées par Harbert à l'île Tabor avaient été soigneusement semées.

Le plateau formait alors un vaste potager, bien dessiné, bien entretenu, et qui ne laissait pas chômer les bras des colons. Là, il y avait toujours à travailler. À mesure que les plantes potagères s'étaient multipliées, il avait fallu agrandir les simples carrés, qui tendaient à devenir de véritables champs et à remplacer les prairies. Mais le fourrage abondait dans les autres portions de l'île, et les onaggas ne devaient pas craindre d'être jamais rationnés. Mieux valait, d'ailleurs, transformer en potager le plateau de Grande-vue, défendu par sa profonde ceinture de creeks, et reporter en dehors les prairies qui n'avaient pas besoin d'être protégées contre les déprédations des quadrumanes et des quadrupèdes. Au 15 novembre, on fit la troisième moisson. Voilà un champ qui s'était accru en surface, depuis dix-huit mois que le premier grain de blé avait été semé! La seconde récolte de six cent mille grains produisit cette fois quatre mille boisseaux, soit plus de cinq cents millions de grains! La colonie était riche en blé, car il suffisait de semer une dizaine de boisseaux pour que la récolte fût assurée chaque année et que tous, hommes et bêtes, pussent s'en nourrir.

La moisson fut donc faite, et l'on consacra la dernière quinzaine du mois de novembre aux travaux de panification. En effet, on avait le grain, mais non la farine, et l'installation d'un moulin fut nécessaire. Cyrus Smith eût pu utiliser la seconde chute qui s'épanchait sur la Mercy pour établir son moteur, la première étant déjà occupée à mouvoir les pilons du moulin à foulon; mais, après discussion, il fut décidé que l'on établirait un simple moulin à vent sur les hauteurs de Grande-vue. La construction de l'un n'offrait pas plus de difficulté que la construction de l'autre, et on était sûr, d'autre part, que le vent ne manquerait pas sur ce plateau, exposé aux brises du large.

«Sans compter, dit Pencroff, que ce moulin à vent sera plus gai et fera bon effet dans le paysage!»

On se mit donc à l'oeuvre en choisissant des bois de charpente pour la cage et le mécanisme du moulin. Quelques grands grès qui se trouvaient dans le nord du lac pouvaient facilement se transformer en meules, et quant aux ailes, l'inépuisable enveloppe du ballon leur fournirait la toile nécessaire.

Cyrus Smith fit les plans, et l'emplacement du moulin fut choisi un peu à droite de la basse-cour, près de la berge du lac. Toute la cage devait reposer sur un pivot maintenu dans de grosses charpentes, de manière à pouvoir tourner avec tout le mécanisme qu'elle contenait selon les demandes du vent.

Ce travail s'accomplit rapidement. Nab et Pencroff étaient devenus de très habiles charpentiers et n'avaient qu'à suivre les gabarits fournis par l'ingénieur. Aussi une sorte de guérite cylindrique, une vraie poivrière, coiffée d'un toit aigu, s'éleva-t-elle bientôt à l'endroit désigné. Les quatre châssis qui formaient les ailes avaient été solidement implantés dans l'arbre de couche, de manière à faire un certain angle avec lui, et ils furent fixés au moyen de tenons de fer. Quant aux diverses parties du mécanisme intérieur, la boîte destinée à contenir les deux meules, la meule gisante et la meule courante, la trémie, sorte de grande auge carrée, large du haut, étroite du bas, qui devait permettre aux grains de tomber sur les meules, l'auget oscillant destiné à régler le passage du grain, et auquel son perpétuel tic-tac a fait donner le nom de «babillard», et enfin le blutoir, qui, par l'opération du tamisage, sépare le son de la farine, cela se fabriqua sans peine. Les outils étaient bons, et le travail fut peu difficile, car, en somme, les organes d'un moulin sont très simples. Ce ne fut qu'une question de temps.

Tout le monde avait travaillé à la construction du moulin, et le 1er décembre il était terminé.

Comme toujours, Pencroff était enchanté de son ouvrage, et il ne doutait pas que l'appareil ne fût parfait.

«Maintenant, un bon vent, dit-il, et nous allons joliment moudre notre première récolte!

-- Un bon vent, soit, répondit l'ingénieur, mais pas trop de vent, Pencroff.

-- Bah! Notre moulin n'en tournera que plus vite!

-- Il n'est pas nécessaire qu'il tourne si vite, répondit Cyrus Smith. On sait par expérience que la plus grande quantité de travail est produite par un moulin quand le nombre de tours parcourus par les ailes en une minute est sextuple du nombre de pieds parcourus par le vent en une seconde. Avec une brise moyenne, qui donne vingt-quatre pieds à la seconde, il imprimera seize tours aux ailes pendant une minute, et il n'en faut pas davantage.

-- Justement! s'écria Harbert, il souffle une jolie brise de nord- est qui fera bien notre affaire!»

Il n'y avait aucune raison de retarder l'inauguration du moulin, car les colons avaient hâte de goûter au premier morceau de pain de l'île Lincoln. Ce jour-là donc, dans la matinée, deux à trois boisseaux de blé furent moulus, et le lendemain, au déjeuner, une magnifique miche, un peu compacte peut-être, quoique levée avec de la levure de bière, figurait sur la table de Granite-House. Chacun y mordit à belles dents, et avec quel plaisir, on le comprend de reste!

Cependant l'inconnu n'avait pas reparu. Plusieurs fois, Gédéon Spilett et Harbert avaient parcouru la forêt aux environs de Granite-House, sans le rencontrer, sans en trouver aucune trace. Ils s'inquiétaient sérieusement de cette disparition prolongée. Certainement, l'ancien sauvage de l'île Tabor ne pouvait être embarrassé de vivre dans ces giboyeuses forêts du Far-West, mais n'était-il pas à craindre qu'il ne reprît ses habitudes, et que cette indépendance ne ravivât ses instincts farouches?

Toutefois, Cyrus Smith, par une sorte de pressentiment, sans doute, persistait toujours à dire que le fugitif reviendrait.

«Oui, il reviendra! répétait-il avec une confiance que ses compagnons ne pouvaient partager. Quand cet infortuné était à l'île Tabor, il se savait seul! Ici, il sait que ses semblables l'attendent! Puisqu'il a à moitié parlé de sa vie passée, ce pauvre repenti, il reviendra la dire tout entière, et ce jour-là il sera à nous!»

L'événement allait donner raison à Cyrus Smith.

Le 3 décembre, Harbert avait quitté le plateau de Grande-vue et était allé pêcher sur la rive méridionale du lac. Il était sans armes, et jusqu'alors il n'y avait jamais eu aucune précaution à prendre, puisque les animaux dangereux ne se montraient pas dans cette partie de l'île.

Pendant ce temps, Pencroff et Nab travaillaient à la basse-cour, tandis que Cyrus Smith et le reporter étaient occupés aux cheminées à fabriquer de la soude, la provision de savon étant épuisée.

Soudain, des cris retentissent:

«Au secours! à moi!»

Cyrus Smith et le reporter, trop éloignés, n'avaient pu entendre ces cris. Pencroff et Nab, abandonnant la basse-cour en toute hâte, s'étaient précipités vers le lac.

Mais avant eux, l'inconnu, dont personne n'eût pu soupçonner la présence en cet endroit, franchissait le creek-glycérine, qui séparait le plateau de la forêt, et bondissait sur la rive opposée.

Là, Harbert était en face d'un formidable jaguar, semblable à celui qui avait été tué au promontoire du reptile. Inopinément surpris, il se tenait debout contre un arbre, tandis que l'animal, ramassé sur lui-même, allait s'élancer... mais l'inconnu, sans autres armes qu'un couteau, se précipita sur le redoutable fauve, qui se retourna contre ce nouvel adversaire.

La lutte fut courte. L'inconnu était d'une force et d'une adresse prodigieuses. Il avait saisi le jaguar à la gorge d'une main puissante comme une cisaille, sans s'inquiéter si les griffes du fauve lui pénétraient dans les chairs, et, de l'autre, il lui fouillait le coeur avec son couteau.

Le jaguar tomba. L'inconnu le poussa du pied, et il allait s'enfuir au moment où les colons arrivaient sur le théâtre de la lutte, quand Harbert, s'attachant à lui, s'écria:

«Non! Non! Vous ne vous en irez pas!»

Cyrus Smith alla vers l'inconnu, dont les sourcils se froncèrent, lorsqu'il le vit s'approcher. Le sang coulait à son épaule sous sa veste déchirée, mais il n'y prenait pas garde.

«Mon ami, lui dit Cyrus Smith, nous venons de contracter une dette de reconnaissance envers vous. Pour sauver notre enfant, vous avez risqué votre vie!

-- Ma vie! murmura l'inconnu. Qu'est-ce qu'elle vaut? Moins que rien!

-- Vous êtes blessé?

-- Peu importe.

-- Voulez-vous me donner votre main?»

Et comme Harbert cherchait à saisir cette main, qui venait de le sauver, l'inconnu se croisa les bras, sa poitrine se gonfla, son regard se voila, et il parut vouloir fuir; mais, faisant un violent effort sur lui-même, et d'un ton brusque:

«Qui êtes-vous? dit-il, et que prétendez-vous être pour moi?»

C'était l'histoire des colons qu'il demandait ainsi, et pour la première fois. Peut-être, cette histoire racontée, dirait-il la sienne? En quelques mots, Cyrus Smith raconta tout ce qui s'était passé depuis leur départ de Richmond, comment ils s'étaient tirés d'affaire, et quelles ressources étaient maintenant à leur disposition.

L'inconnu l'écoutait avec une extrême attention.

Puis, l'ingénieur dit alors ce qu'ils étaient tous, Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff, Nab, lui, et il ajouta que la plus grande joie qu'ils avaient éprouvée depuis leur arrivée dans l'île Lincoln, c'était à leur retour de l'îlot, quand ils avaient pu compter un compagnon de plus.

À ces mots, celui-ci rougit, sa tête s'abaissa sur sa poitrine, et un sentiment de confusion se peignit sur toute sa personne.

«Et maintenant que vous nous connaissez, ajouta Cyrus Smith, voulez-vous nous donner votre main?

-- Non, répondit l'inconnu d'une voix sourde, non! Vous êtes d'honnêtes gens, vous! Et moi!...»

CHAPITRE XVII

Ces dernières paroles justifiaient les pressentiments des colons. Il y avait dans la vie de ce malheureux quelque funeste passé, expié peut-être aux yeux des hommes, mais dont sa conscience ne l'avait pas encore absous. En tout cas, le coupable avait des remords, il se repentait, et, cette main qu'ils lui demandaient, ses nouveaux amis l'eussent cordialement pressée, mais il ne se sentait pas digne de la tendre à d'honnêtes gens! Toutefois, après la scène du jaguar, il ne retourna pas dans la forêt, et depuis ce jour il ne quitta plus l'enceinte de Granite-House. Quel était le mystère de cette existence? L'inconnu parlerait-il un jour? C'est ce que l'avenir apprendrait. En tout cas, il fut bien convenu que son secret ne lui serait jamais demandé et que l'on vivrait avec lui comme si l'on n'eût rien soupçonné.

Pendant quelques jours, la vie commune continua donc d'être ce qu'elle avait été. Cyrus Smith et Gédéon Spilett travaillaient ensemble, tantôt chimistes, tantôt physiciens. Le reporter ne quittait l'ingénieur que pour chasser avec Harbert, car il n'eût pas été prudent de laisser le jeune garçon courir seul la forêt, et il fallait se tenir sur ses gardes.

Quant à Nab et à Pencroff, un jour aux étables ou à la basse-cour, un autre au corral, sans compter les travaux à Granite-House, ils ne manquaient pas d'ouvrage.

L'inconnu travaillait à l'écart, et il avait repris son existence habituelle, n'assistant point aux repas, couchant sous les arbres du plateau, ne se mêlant jamais à ses compagnons. Il semblait vraiment que la société de ceux qui l'avaient sauvé lui fût insupportable!

«Mais alors, faisait observer Pencroff, pourquoi a-t-il réclamé le secours de ses semblables? Pourquoi a-t-il jeté ce document à la mer?

-- Il nous le dira, répondait invariablement Cyrus Smith.

-- Quand?

-- Peut-être plus tôt que vous ne le pensez, Pencroff.»

Et, en effet, le jour des aveux était proche.

Le 10 décembre, une semaine après son retour à Granite-House, Cyrus Smith vit venir à lui l'inconnu, qui, d'une voix calme et d'un ton humble, lui dit:

«Monsieur, j'aurais une demande à vous faire.

-- Parlez, répondit l'ingénieur; mais auparavant, laissez-moi vous faire une question.»

À ces mots, l'inconnu rougit et fut sur le point de se retirer. Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans l'âme du coupable, qui craignait sans doute que l'ingénieur ne l'interrogeât sur son passé!

Cyrus Smith le retint de la main:

«Camarade, lui dit-il, non seulement nous sommes pour vous des compagnons, mais nous sommes des amis. Je tenais à vous dire cela, et maintenant je vous écoute.»

L'inconnu passa la main sur ses yeux. Il était pris d'une sorte de tremblement, et demeura quelques instants sans pouvoir articuler une parole.

«Monsieur, dit-il enfin, je viens vous prier de m'accorder une grâce.

-- Laquelle?

-- Vous avez à quatre ou cinq milles d'ici, au pied de la montagne, un corral pour vos animaux domestiques. Ces animaux ont besoin d'être soignés. Voulez-vous me permettre de vivre là-bas avec eux?»

Cyrus Smith regarda pendant quelques instants l'infortuné avec un sentiment de commisération profonde. Puis:

«Mon ami, dit-il, le corral n'a que des étables, à peine convenables pour les animaux...

-- Ce sera assez bon pour moi, monsieur.

-- Mon ami, reprit Cyrus Smith, nous ne vous contrarierons jamais en rien. Il vous plaît de vivre au corral. Soit. Vous serez, d'ailleurs, toujours le bienvenu à Granite-House. Mais puisque vous voulez vivre au corral, nous prendrons les dispositions nécessaires pour que vous y soyez convenablement installé.

-- N'importe comment, j'y serai toujours bien.

-- Mon ami, répondit Cyrus Smith, qui insistait à dessein sur cette cordiale appellation, vous nous laisserez juger de ce que nous devons faire à cet égard!

-- Merci, monsieur», répondit l'inconnu en se retirant.

L'ingénieur fit aussitôt part à ses compagnons de la proposition qui lui avait été faite, et il fut décidé que l'on construirait au corral une maison de bois que l'on rendrait aussi confortable que possible.

Le jour même, les colons se rendirent au corral avec les outils nécessaires, et la semaine ne s'était pas écoulée que la maison était prête à recevoir son hôte. Elle avait été élevée à une vingtaine de pieds des étables, et, de là, il serait facile de surveiller le troupeau de mouflons, qui comptait alors plus de quatre-vingts têtes. Quelques meubles, couchette, table, banc, armoire, coffre, furent fabriqués, et des armes, des munitions, des outils furent transportés au corral.

L'inconnu, d'ailleurs, n'avait point été voir sa nouvelle demeure, et il avait laissé les colons y travailler sans lui, pendant qu'il s'occupait sur le plateau, voulant sans doute mettre la dernière main à sa besogne. Et de fait, grâce à lui, toutes les terres étaient labourées et prêtes à être ensemencées, dès que le moment en serait venu.

C'était le 20 décembre que les installations avaient été achevées au corral. L'ingénieur annonça à l'inconnu que sa demeure était prête à le recevoir, et celui-ci répondit qu'il irait y coucher le soir même.

Ce soir-là, les colons étaient réunis dans la grande salle de Granite-House. Il était alors huit heures, -- heure à laquelle leur compagnon devait les quitter. Ne voulant pas le gêner en lui imposant par leur présence des adieux qui lui auraient peut-être coûté, ils l'avaient laissé seul et ils étaient remontés à Granite-House.

Or, ils causaient dans la grande salle, depuis quelques instants, quand un coup léger fut frappé à la porte. Presque aussitôt, l'inconnu entra, et sans autre préambule:

«Messieurs, dit-il, avant que je vous quitte, il est bon que vous sachiez mon histoire. La voici.»

Ces simples mots ne laissèrent pas d'impressionner très vivement Cyrus Smith et ses compagnons.

L'ingénieur s'était levé.

«Nous ne vous demandons rien, mon ami, dit-il. C'est votre droit de vous taire...

-- C'est mon devoir de parler.

-- Asseyez-vous donc.

-- Je resterai debout.

-- Nous sommes prêts à vous entendre», répondit Cyrus Smith.

L'inconnu se tenait dans un coin de la salle, un peu protégé par la pénombre. Il était tête nue, les bras croisés sur la poitrine, et c'est dans cette posture que, d'une voix sourde, parlant comme quelqu'un qui se force à parler, il fit le récit suivant, que ses auditeurs n'interrompirent pas une seule fois:

«Le 20 décembre 1854, un yacht de plaisance à vapeur, le Duncan, appartenant au laird écossais, lord Glenarvan, jetait l'ancre au cap Bernouilli, sur la côte occidentale de l'Australie, à la hauteur du trente-septième parallèle. À bord de ce yacht étaient lord Glenarvan, sa femme, un major de l'armée anglaise, un géographe français, une jeune fille et un jeune garçon. Ces deux derniers étaient les enfants du capitaine Grant, dont le navire le Britannia avait péri corps et biens, une année auparavant. Le Duncan était commandé par le capitaine John Mangles et monté par un équipage de quinze hommes.

«Voici pourquoi ce yacht se trouvait à cette époque sur les côtes de l'Australie.

«Six mois auparavant, une bouteille renfermant un document écrit en anglais, en allemand et en français, avait été trouvée dans la mer d'Irlande et ramassée par le Duncan. Ce document portait en substance qu'il existait encore trois survivants du naufrage du Britannia, que ces survivants étaient le capitaine Grant et deux de ses hommes, et qu'ils avaient trouvé refuge sur une terre dont le document donnait la latitude, mais dont la longitude, effacée par l'eau de mer, n'était plus lisible.

«Cette latitude était celle de 37°11' australe. Donc, la longitude étant inconnue, si l'on suivait ce trente-septième parallèle à travers les continents et les mers, on était certain d'arriver sur la terre habitée par le capitaine Grant et ses deux compagnons.

«L'amirauté anglaise ayant hésité à entreprendre cette recherche, lord Glenarvan résolut de tout tenter pour retrouver le capitaine. Mary et Robert Grant avaient été mis en rapport avec lui. Le yacht le Duncan fut équipé pour une campagne lointaine à laquelle la famille du lord et les enfants du capitaine voulurent prendre part, et le Duncan, quittant Glasgow, se dirigea vers l'Atlantique, doubla le détroit de Magellan et remonta par le Pacifique jusqu'à la Patagonie, où, suivant une première interprétation du document, on pouvait supposer que le capitaine Grant était prisonnier des indigènes.

«Le Duncan débarqua ses passagers sur la côte occidentale de la Patagonie et repartit pour les reprendre sur la côte orientale, au cap Corrientes.

«Lord Glenarvan traversa la Patagonie, en suivant le trente- septième parallèle, et, n'ayant trouvé aucune trace du capitaine, il se rembarqua le 13 novembre, afin de poursuivre ses recherches à travers l'océan.

«Après avoir visité sans succès les îles Tristan d'Acunha et d'Amsterdam, situées sur son parcours, le Duncan, ainsi que je l'ai dit, arriva au cap Bernouilli, sur la côte australienne, le 20 décembre 1854.

«L'intention de lord Glenarvan était de traverser l'Australie comme il avait traversé l'Amérique, et il débarqua. À quelques milles du rivage était établie une ferme, appartenant à un irlandais, qui offrit l'hospitalité aux voyageurs. Lord Glenarvan fit connaître à cet irlandais, les raisons qui l'avaient amené dans ces parages, et il lui demanda s'il avait connaissance qu'un trois-mâts anglais, le Britannia, se fût perdu depuis moins de deux ans sur la côte ouest de l'Australie.

«L'irlandais n'avait jamais entendu parler de ce naufrage; mais, à la grande surprise des assistants, un des serviteurs de l'irlandais, intervenant, dit:

«-- Milord, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est encore vivant, il est vivant sur la terre australienne.

«-- Qui êtes-vous? demanda lord Glenarvan.

«-- Un écossais comme vous, milord, répondit cet homme, et je suis un des compagnons du capitaine Grant, un des naufragés du Britannia.»

«Cet homme s'appelait Ayrton. C'était, en effet, le contre-maître du Britannia, ainsi que le témoignaient ses papiers. Mais, séparé du capitaine Grant au moment où le navire se brisait sur les récifs, il avait cru jusqu'alors que son capitaine avait péri avec tout l'équipage, et qu'il était lui, Ayrton, seul survivant du Britannia.

«-- Seulement, ajouta-t-il, ce n'est pas sur la côte ouest, mais sur la côte est de l'Australie que le Britannia s'est perdu, et si le capitaine Grant est vivant encore, comme l'indique son document, il est prisonnier des indigènes australiens, et c'est sur l'autre côte qu'il faut le chercher.»

«Cet homme, en parlant ainsi, avait la voix franche, le regard assuré. On ne pouvait douter de ses paroles. L'irlandais, qui l'avait à son service depuis plus d'un an, en répondait. Lord Glenarvan crut à la loyauté de cet homme, et, grâce à ses conseils, il résolut de traverser l'Australie en suivant le trente-septième parallèle. Lord Glenarvan, sa femme, les deux enfants, le major, le français, le capitaine Mangles et quelques matelots devaient composer la petite troupe sous la conduite d'Ayrton, tandis que le Duncan, aux ordres du second, Tom Austin, allait se rendre à Melbourne, où il attendrait les instructions de lord Glenarvan.

«Ils partirent le 23 décembre 1854.

«Il est temps de dire que cet Ayrton était un traître. C'était, en effet, le contre-maître du Britannia; mais, à la suite de discussions avec son capitaine, il avait essayé d'entraîner son équipage à la révolte et de s'emparer du navire, et le capitaine Grant l'avait débarqué, le 8 avril 1852, sur la côte ouest de l'Australie, puis il était reparti en l'abandonnant, -- ce qui n'était que justice.

«Ainsi, ce misérable ne savait rien du naufrage du Britannia. Il venait de l'apprendre par le récit de Glenarvan! Depuis son abandon, il était devenu, sous le nom de Ben Joyce, le chef de convicts évadés, et, s'il soutint impudemment que le naufrage avait eu lieu sur la côte est, s'il poussa lord Glenarvan à se lancer dans cette direction, c'est qu'il espérait le séparer de son navire, s'emparer du Duncan et faire de ce yacht un pirate du Pacifique.»

Ici, l'inconnu s'interrompit un instant. Sa voix tremblait, mais il reprit en ces termes:

«L'expédition partit et se dirigea à travers la terre australienne. Elle fut naturellement malheureuse, puisque Ayrton ou Ben Joyce, comme on voudra l'appeler, la dirigeait, tantôt précédé, tantôt suivi de sa bande de convicts, qui avait été prévenue du coup à faire.

«Cependant le Duncan avait été envoyé à Melbourne pour s'y réparer. Il s'agissait donc de décider lord Glenarvan à lui donner l'ordre de quitter Melbourne et de se rendre sur la côte est de l'Australie, où il serait facile de s'en emparer. Après avoir conduit l'expédition assez près de cette côte, au milieu de vastes forêts, où toutes ressources manquaient, Ayrton obtint une lettre qu'il s'était chargé de porter au second du Duncan, lettre qui donnait l'ordre au yacht de se rendre immédiatement sur la côte est, à la baie Twofold, c'est-à-dire à quelques journées de l'endroit où l'expédition s'était arrêtée. C'était là qu'Ayrton avait donné rendez-vous à ses complices.

«Au moment où cette lettre allait lui être remise, le traître fut démasqué et n'eut plus qu'à fuir. Mais cette lettre, qui devait lui livrer le Duncan, il fallait l'avoir à tout prix. Ayrton parvint à s'en emparer, et, deux jours après, il arrivait à Melbourne.

«Jusqu'alors le criminel avait réussi dans ses odieux projets. Il allait pouvoir conduire le Duncan à cette baie Twofold, où il serait facile aux convicts de s'en emparer, et, son équipage massacré, Ben Joyce deviendrait le maître de ces mers... Dieu devait l'arrêter au dénouement de ses funestes desseins.

«Ayrton, arrivé à Melbourne, remit la lettre au second, Tom Austin, qui en prit connaissance et appareilla aussitôt; mais que l'on juge du désappointement et de la colère d'Ayrton, quand, le lendemain de l'appareillage, il apprit que le second conduisait le navire, non sur la côte est de l'Australie, à la baie de Twofold, mais bien sur la côte est de la Nouvelle-Zélande. Il voulut s'y opposer, Austin lui montra la lettre!... Et, en effet, par une erreur providentielle du géographe français qui avait rédigé cette lettre, la côte est de la Nouvelle-Zélande était indiquée comme lieu de destination.

«Tous les plans d'Ayrton échouaient! Il voulut se révolter. On l'enferma. Il fut donc emmené sur la côte de la Nouvelle-Zélande, ne sachant plus ni ce que deviendraient ses complices, ni ce que deviendrait lord Glenarvan.

«Le Duncan resta à croiser sur cette côte jusqu'au 3 mars. Ce jour-là, Ayrton entendit des détonations. C'étaient les caronades du Duncan qui faisaient feu, et, bientôt, lord Glenarvan et tous les siens arrivaient à bord.

«Voici ce qui s'était passé.

«Après mille fatigues, mille dangers, lord Glenarvan avait pu achever son voyage et arriver à la côte est de l'Australie, sur la baie de Twofold. Pas de Duncan! il télégraphia à Melbourne. On lui répondit: «Duncan parti depuis le 18 courant pour une destination inconnue.»

«Lord Glenarvan ne put plus penser qu'une chose: c'est que l'honnête yacht était tombé aux mains de Ben Joyce et qu'il était devenu un navire de pirates!

«Cependant lord Glenarvan ne voulut pas abandonner la partie. C'était un homme intrépide et généreux. Il s'embarqua sur un navire marchand, se fit conduire à la côte ouest de la Nouvelle- Zélande, la traversa sur le trente-septième parallèle, sans rencontrer aucune trace du capitaine Grant; mais, sur l'autre côte, à sa grande surprise, et par la volonté du ciel, il retrouva le Duncan, sous les ordres du second, qui l'attendait depuis cinq semaines!

«On était au 3 mars 1855. Lord Glenarvan était donc à bord du Duncan, mais Ayrton y était aussi. Il comparut devant le lord, qui voulut tirer de lui tout ce que le bandit pouvait savoir au sujet du capitaine Grant. Ayrton refusa de parler. Lord Glenarvan lui dit alors qu'à la première relâche, on le remettrait aux autorités anglaises. Ayrton resta muet.

«Le Duncan reprit la route du trente-septième parallèle. Cependant, lady Glenarvan entreprit de vaincre la résistance du bandit. Enfin, son influence l'emporta, et Ayrton, en échange de ce qu'il pourrait dire, proposa à lord Glenarvan de l'abandonner sur une des îles du Pacifique, au lieu de le livrer aux autorités anglaises. Lord Glenarvan, décidé à tout pour apprendre ce qui concernait le capitaine Grant, y consentit.

«Ayrton raconta alors toute sa vie, et il fut constant qu'il ne savait rien depuis le jour où le capitaine Grant l'avait débarqué sur la côte australienne.

«Néanmoins, lord Glenarvan tint la parole qu'il avait donnée. Le Duncan continua sa route et arriva à l'île Tabor. C'était là qu'Ayrton devait être déposé, et ce fut là aussi que, par un vrai miracle, on retrouva le capitaine Grant et ses deux hommes, précisément sur ce trente-septième parallèle. Le convict allait donc les remplacer sur cet îlot désert, et voici, au moment où il quitta le yacht, les paroles que prononça lord Glenarvan: «-- Ici, Ayrton, vous serez éloigné de toute terre et sans communication possible avec vos semblables. Vous ne pourrez fuir cet îlot où le Duncan vous laisse. Vous serez seul, sous l'oeil d'un dieu qui lit au plus profond des coeurs, mais vous ne serez ni perdu, ni ignoré comme le fut le capitaine Grant. Si indigne que vous soyez du souvenir des hommes, les hommes se souviendront de vous. Je sais où vous êtes, Ayrton, et je sais où vous trouver. Je ne l'oublierai jamais!»

«Et le Duncan, appareillant, disparut bientôt.

«On était au 18 mars 1855.

«Ayrton était seul, mais ni les munitions, ni les armes, ni les outils, ni les graines ne lui manquaient. À lui, le convict, à sa disposition était la maison construite par l'honnête capitaine Grant. Il n'avait qu'à se laisser vivre et à expier dans l'isolement les crimes qu'il avait commis.

«Messieurs, il se repentit, il eut honte de ses crimes et il fut bien malheureux! Il se dit que si les hommes venaient le rechercher un jour sur cet îlot, il fallait qu'il fût digne de retourner parmi eux! Comme il souffrit, le misérable! Comme il travailla pour se refaire par le travail! Comme il pria pour se régénérer par la prière!

«Pendant deux ans, trois ans, ce fut ainsi; mais Ayrton, abattu par l'isolement, regardant toujours si quelque navire ne paraîtrait pas à l'horizon de son île, se demandant si le temps d'expiation était bientôt complet, souffrait comme on n'a jamais souffert! Ah! quelle est dure cette solitude, pour une âme que rongent les remords!

«Mais sans doute le ciel ne le trouvait pas assez puni, le malheureux, car il sentit peu à peu qu'il devenait un sauvage! Il sentit peu à peu l'abrutissement le gagner! Il ne peut vous dire si ce fut après deux ou quatre ans d'abandon, mais enfin, il devint le misérable que vous avez trouvé!

«Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, que Ayrton ou Ben Joyce et moi, nous ne faisons qu'un!»

Cyrus Smith et ses compagnons s'étaient levés à la fin de ce récit. Il est difficile de dire à quel point ils étaient émus! Tant de misère, tant de douleurs et de désespoir étalés à nu devant eux!

«Ayrton, dit alors Cyrus Smith, vous avez été un grand criminel, mais le ciel doit certainement trouver que vous avez expié vos crimes! Il l'a prouvé en vous ramenant parmi vos semblables. Ayrton, vous êtes pardonné! Et maintenant, voulez-vous être notre compagnon?»

Ayrton s'était reculé.

«Voici ma main!» dit l'ingénieur.

Ayrton se précipita sur cette main que lui tendait Cyrus Smith, et de grosses larmes coulèrent de ses yeux.

«Voulez-vous vivre avec nous? demanda Cyrus Smith.

-- Monsieur Smith, laissez-moi quelque temps encore, répondit Ayrton, laissez-moi seul dans cette habitation du corral!

-- Comme vous le voudrez, Ayrton», répondit Cyrus Smith.

Ayrton allait se retirer, quand l'ingénieur lui adressa une dernière question:

«Un mot encore, mon ami. Puisque votre dessein était de vivre isolé, pourquoi avez-vous donc jeté à la mer ce document qui nous a mis sur vos traces?

-- Un document? répondit Ayrton, qui paraissait ne pas savoir ce dont on lui parlait.

-- Oui, ce document enfermé dans une bouteille que nous avons trouvé, et qui donnait la situation exacte de l'île Tabor!»

Ayrton passa sa main sur son front. Puis, après avoir réfléchi:

«Je n'ai jamais jeté de document à la mer! répondit-il.

-- Jamais? s'écria Pencroff.

-- Jamais!»

Et Ayrton, s'inclinant, regagna la porte et partit.

CHAPITRE XVIII

«Le pauvre homme!» dit Harbert, qui, après s'être élancé vers la porte, revint, après avoir vu Ayrton glisser par la corde de l'ascenseur et disparaître au milieu de l'obscurité.

«Il reviendra, dit Cyrus Smith.

-- Ah çà, Monsieur Cyrus, s'écria Pencroff, qu'est-ce que cela veut dire? Comment! Ce n'est pas Ayrton qui a jeté cette bouteille à la mer? Mais qui donc alors?»

À coup sûr, si jamais question dut être faite, c'était bien celle- là!

«C'est lui, répondit Nab, seulement le malheureux était déjà à demi fou.

-- Oui! dit Harbert, et il n'avait plus conscience de ce qu'il faisait.

-- Cela ne peut s'expliquer qu'ainsi, mes amis, répondit vivement Cyrus Smith, et je comprends maintenant qu'Ayrton ait pu indiquer exactement la situation de l'île Tabor, puisque les événements même qui avaient précédé son abandon dans l'île la lui faisaient connaître.

-- Cependant, fit observer Pencroff, s'il n'était pas encore une brute au moment où il rédigeait son document, et s'il y a sept ou huit ans qu'il l'a jeté à la mer, comment ce papier n'a-t-il pas été altéré par l'humidité?

-- Cela prouve, répondit Cyrus Smith, qu'Ayrton n'a été privé d'intelligence qu'à une époque beaucoup plus récente qu'il ne le croit.

-- Il faut bien qu'il en soit ainsi, répondit Pencroff; sans quoi, la chose serait inexplicable.

-- Inexplicable, en effet, répondit l'ingénieur, qui semblait ne pas vouloir prolonger cette conversation.

-- Mais Ayrton a-t-il dit la vérité? demanda le marin.

-- Oui, répondit le reporter. L'histoire qu'il a racontée est vraie de tous points. Je me rappelle fort bien que les journaux ont rapporté la tentative faite par lord Glenarvan et le résultat qu'il avait obtenu.

-- Ayrton a dit la vérité, ajouta Cyrus Smith, n'en doutez pas, Pencroff, car elle était assez cruelle pour lui. On dit vrai quand on s'accuse ainsi!»

Le lendemain, -- 21 décembre, -- les colons étaient descendus à la grève, et, ayant gravi le plateau, ils n'y trouvèrent plus Ayrton. Ayrton avait gagné pendant la nuit sa maison du corral, et les colons jugèrent bon de ne point l'importuner de leur présence. Le temps ferait sans doute ce que les encouragements n'avaient pu faire.

Harbert, Pencroff et Nab reprirent alors leurs occupations accoutumées. Précisément, ce jour-là, les mêmes travaux réunirent Cyrus Smith et le reporter à l'atelier des cheminées.

«Savez-vous, mon cher Cyrus, dit Gédéon Spilett, que l'explication que vous avez donnée hier au sujet de cette bouteille ne m'a pas satisfait du tout! Comment admettre que ce malheureux ait pu écrire ce document et jeter cette bouteille à la mer, sans en avoir aucunement gardé le souvenir?

-- Aussi n'est-ce pas lui qui l'a jetée, mon cher Spilett.

-- Alors, vous croyez encore...

-- Je ne crois rien, je ne sais rien! répondit Cyrus Smith, en interrompant le reporter. Je me contente de ranger cet incident parmi ceux que je n'ai pu expliquer jusqu'à ce jour!

-- En vérité, Cyrus, dit Gédéon Spilett, ces choses sont incroyables! Votre sauvetage, la caisse échouée sur le sable, les aventures de Top, cette bouteille enfin... n'aurons-nous donc jamais le mot de ces énigmes?

-- Si! répondit vivement l'ingénieur, si, quand je devrais fouiller cette île jusque dans ses entrailles!

-- Le hasard nous donnera peut-être la clef de ce mystère!

-- Le hasard! Spilett! Je ne crois guère au hasard, pas plus que je ne crois aux mystères en ce monde. Il y a une cause à tout ce qui se passe d'inexplicable ici, et cette cause, je la découvrirai. Mais en attendant, observons et travaillons.»

Le mois de janvier arriva. C'était l'année 1867 qui commençait. Les travaux d'été furent menés assidûment. Pendant les jours qui suivirent, Harbert et Gédéon Spilett étant allés du côté du corral, purent constater qu'Ayrton avait pris possession de la demeure qui lui avait été préparée. Il s'occupait du nombreux troupeau confié à ses soins, et il devait épargner à ses compagnons la fatigue de venir tous les deux ou trois jours visiter le corral.

Cependant, afin de ne plus laisser Ayrton trop longtemps isolé, les colons lui faisaient assez souvent visite.

Il n'était pas indifférent, non plus, -- étant donnés certains soupçons que partageaient l'ingénieur et Gédéon Spilett, -- que cette partie de l'île fût soumise à une certaine surveillance, et Ayrton, si quelque incident survenait, ne négligerait pas d'en informer les habitants de Granite-House.

Cependant il pouvait se faire que l'incident fût subit et exigeât d'être rapidement porté à la connaissance de l'ingénieur. En dehors même de tous faits se rapportant au mystère de l'île Lincoln, bien d'autres pouvaient se produire, qui eussent appelé une prompte intervention des colons, tels que l'apparition d'un navire passant au large et en vue de la côte occidentale, un naufrage sur les atterrages de l'ouest, l'arrivée possible de pirates, etc. Aussi Cyrus Smith résolut-il de mettre le corral en communication instantanée avec Granite-House.

Ce fut le 10 janvier qu'il fit part de son projet à ses compagnons.

«Ah çà! Comment allez-vous vous y prendre, Monsieur Cyrus? demanda Pencroff. Est-ce que, par hasard, vous songeriez à installer un télégraphe?

-- Précisément, répondit l'ingénieur.

-- Électrique? s'écria Harbert.

-- Électrique, répondit Cyrus Smith. Nous avons tous les éléments nécessaires pour confectionner une pile, et le plus difficile sera d'étirer des fils de fer, mais au moyen d'une filière, je pense que nous en viendrons à bout.

-- Eh bien, après cela, répliqua le marin, je ne désespère plus de nous voir un jour rouler en chemin de fer!»

On se mit donc à l'ouvrage, en commençant par le plus difficile, c'est-à-dire par la confection des fils, car si on eût échoué, il devenait inutile de fabriquer la pile et autres accessoires.

Le fer de l'île Lincoln, on le sait, était de qualité excellente, et, par conséquent, très propre à se laisser étirer. Cyrus Smith commença par fabriquer une filière, c'est-à-dire une plaque d'acier, qui fut percée de trous coniques de divers calibres qui devaient amener successivement le fil au degré de ténuité voulue. Cette pièce d'acier, après avoir été trempée, «de tout son dur», comme on dit en métallurgie, fut fixée d'une façon inébranlable sur un bâtis solidement enfoncé dans le sol, à quelques pieds seulement de la grande chute, dont l'ingénieur allait encore utiliser la force motrice. En effet, là était le moulin à foulon, qui ne fonctionnait pas alors, mais dont l'arbre de couche, mû avec une extrême puissance, pouvait servir à étirer le fil, en l'enroulant autour de lui.

L'opération fut délicate et demanda beaucoup de soins.

Le fer, préalablement préparé en longues et minces tiges, dont les extrémités avaient été amincies à la lime, ayant été introduit dans le grand calibre de la filière, fut étiré par l'arbre de couche, enroulé sur une longueur de vingt-cinq à trente pieds, puis déroulé et représenté successivement aux calibres de moindre diamètre! Finalement, l'ingénieur obtint des fils longs de quarante à cinquante pieds, qu'il était facile de raccorder et de tendre sur cette distance de cinq milles qui séparait le corral de l'enceinte de Granite-House.

Il ne fallut que quelques jours pour mener à bien cette besogne, et même, dès que la machine eut été mise en train, Cyrus Smith laissa ses compagnons faire le métier de tréfileurs et s'occupa de fabriquer sa pile.

Il s'agissait, dans l'espèce, d'obtenir une pile à courant constant. On sait que les éléments des piles modernes se composent généralement de charbon de cornue, de zinc et de cuivre. Le cuivre manquait absolument à l'ingénieur, qui, malgré ses recherches, n'en avait pas trouvé trace dans l'île Lincoln, et il fallait s'en passer. Le charbon de cornue, c'est-à-dire ce dur graphite qui se trouve dans les cornues des usines à gaz, après que la houille a été déshydrogénée, on eût pu le produire, mais il eût fallu installer des appareils spéciaux, ce qui aurait été une grosse besogne. Quant au zinc, on se souvient que la caisse trouvée à la pointe de l'épave était doublée d'une enveloppe de ce métal, qui ne pouvait pas être mieux utilisée que dans cette circonstance.

Cyrus Smith, après mûres réflexions, résolut donc de fabriquer une pile très simple, se rapprochant de celle que Becquerel imagina en 1820, et dans laquelle le zinc est uniquement employé. Quant aux autres substances, acide azotique et potasse, tout cela était à sa disposition.

Voici donc comment fut composée cette pile, dont les effets devaient être produits par la réaction de l'acide et de la potasse l'un sur l'autre. Un certain nombre de flacons de verre furent fabriqués et remplis d'acide azotique. L'ingénieur les boucha au moyen d'un bouchon que traversait un tube de verre fermé à son extrémité inférieure et destiné à plonger dans l'acide au moyen d'un tampon d'argile maintenu par un linge. Dans ce tube, par son extrémité supérieure, il versa alors une dissolution de potasse qu'il avait préalablement obtenue par l'incinération de diverses plantes, et, de cette façon, l'acide et la potasse purent réagir l'un sur l'autre à travers l'argile.

Cyrus Smith prit ensuite deux lames de zinc, dont l'une fut plongée dans l'acide azotique, l'autre dans la dissolution de potasse. Aussitôt un courant se produisit, qui alla de la lame du flacon à celle du tube, et ces deux lames ayant été reliées par un fil métallique, la lame du tube devint le pôle positif et celle du flacon le pôle négatif de l'appareil.

Chaque flacon produisit donc autant de courants, qui, réunis, devaient suffire à provoquer tous les phénomènes de la télégraphie électrique.

Tel fut l'ingénieux et très simple appareil que construisit Cyrus Smith, appareil qui allait lui permettre d'établir une communication télégraphique entre Granite-House et le corral.

Ce fut le 6 février que fut commencée la plantation des poteaux, munis d'isoloirs en verre, et destinés à supporter le fil, qui devait suivre la route du corral. Quelques jours après, le fil était tendu, prêt à produire, avec une vitesse de cent mille kilomètres par seconde, le courant électrique que la terre se chargerait de ramener à son point de départ. Deux piles avaient été fabriquées, l'une pour Granite-House, l'autre pour le corral, car si le corral devait communiquer avec Granite-House, il pouvait être utile aussi que Granite-House communiquât avec le corral.

Quant au récepteur et au manipulateur, ils furent très simples. Aux deux stations, le fil s'enroulait sur un électro-aimant, c'est-à-dire sur un morceau de fer doux entouré d'un fil. La communication était-elle établie entre les deux pôles, le courant, partant du pôle positif, traversait le fil, passait dans l'électro-aimant, qui s'aimantait temporairement, et revenait par le sol au pôle négatif. Le courant était-il interrompu, l'électro- aimant se désaimantait aussitôt. Il suffisait donc de placer une plaque de fer doux devant l'électro-aimant, qui, attirée pendant le passage du courant, retombait, quand le courant était interrompu. Ce mouvement de la plaque ainsi obtenu, Cyrus Smith put très facilement y rattacher une aiguille disposée sur un cadran, qui portait en exergue les lettres de l'alphabet, et, de cette façon, correspondre d'une station à l'autre.

Le tout fut complètement installé le 12 février. Ce jour-là, Cyrus Smith, ayant lancé le courant à travers le fil, demanda si tout allait bien au corral, et reçut, quelques instants après, une réponse satisfaisante d'Ayrton.

Pencroff ne se tenait pas de joie, et chaque matin et chaque soir il lançait un télégramme au corral, qui ne restait jamais sans réponse.

Ce mode de communication présenta deux avantages très réels, d'abord parce qu'il permettait de constater la présence d'Ayrton au corral, et ensuite parce qu'il ne le laissait pas dans un complet isolement. D'ailleurs, Cyrus Smith ne laissait jamais passer une semaine sans l'aller voir, et Ayrton venait de temps en temps à Granite-House, où il trouvait toujours bon accueil.

La belle saison s'écoula ainsi au milieu des travaux habituels. Les ressources de la colonie, particulièrement en légumes et en céréales, s'accroissaient de jour en jour, et les plants rapportés de l'île Tabor avaient parfaitement réussi. Le plateau de Grande- vue présentait un aspect très rassurant. La quatrième récolte de blé avait été admirable, et, on le pense bien, personne ne s'avisa de compter si les quatre cents milliards de grains figuraient à la moisson. Cependant, Pencroff avait eu l'idée de le faire, mais Cyrus Smith lui ayant appris que, quand bien même il parviendrait à compter trois cents grains par minute, soit neuf mille à l'heure, il lui faudrait environ cinq mille cinq cents ans pour achever son opération, le brave marin crut devoir y renoncer.

Le temps était magnifique, la température très chaude dans la journée; mais, le soir, les brises du large venaient tempérer les ardeurs de l'atmosphère et procuraient des nuits fraîches aux habitants de Granite-House. Cependant il y eut quelques orages, qui, s'ils n'étaient pas de longue durée, tombaient, du moins, sur l'île Lincoln avec une force extraordinaire. Durant quelques heures, les éclairs ne cessaient d'embraser le ciel et les roulements du tonnerre ne discontinuaient pas.

Vers cette époque, la petite colonie était extrêmement prospère. Les hôtes de la basse-cour pullulaient, et l'on vivait sur son trop-plein, car il devenait urgent de ramener sa population à un chiffre plus modéré. Les porcs avaient déjà produit des petits, et l'on comprend que les soins à donner à ces animaux absorbaient une grande partie du temps de Nab et de Pencroff. Les onaggas, qui avaient donné deux jolies bêtes, étaient le plus souvent montés par Gédéon Spilett et Harbert, devenu un excellent cavalier sous la direction du reporter, et on les attelait aussi au chariot, soit pour transporter à Granite-House le bois et la houille, soit les divers produits minéraux que l'ingénieur employait.

Plusieurs reconnaissances furent poussées, vers cette époque, jusque dans les profondeurs des forêts du Far-West. Les explorateurs pouvaient s'y hasarder sans avoir à redouter les excès de la température, car les rayons solaires perçaient à peine l'épaisse ramure qui s'enchevêtrait au-dessus de leur tête. Ils visitèrent ainsi toute la rive gauche de la Mercy, que bordait la route qui allait du corral à l'embouchure de la rivière de la chute.

Mais, pendant ces excursions, les colons eurent soin d'être bien armés, car ils rencontraient fréquemment certains sangliers, très sauvages et très féroces, contre lesquels il fallait lutter sérieusement.

Il y fut aussi fait, pendant cette saison, une guerre terrible aux jaguars. Gédéon Spilett leur avait voué une haine toute spéciale, et son élève Harbert le secondait bien. Armés comme ils l'étaient, ils ne redoutaient guère la rencontre de l'un de ces fauves.

La hardiesse d'Harbert était superbe, et le sang-froid du reporter étonnant. Aussi une vingtaine de magnifiques peaux ornaient-elles déjà la grande salle de Granite-House, et si cela continuait, la race des jaguars serait bientôt éteinte dans l'île, but que poursuivaient les chasseurs.

L'ingénieur prit part quelquefois à diverses reconnaissances qui furent faites dans les portions inconnues de l'île, qu'il observait avec une minutieuse attention. C'étaient d'autres traces que celles des animaux qu'il cherchait dans les portions les plus épaisses de ces vastes bois, mais jamais rien de suspect n'apparut à ses yeux. Ni Top, ni Jup, qui l'accompagnaient, ne laissaient pressentir par leur attitude qu'il y eût rien d'extraordinaire, et pourtant, plus d'une fois encore, le chien aboya à l'orifice de ce puits que l'ingénieur avait exploré sans résultat.

Ce fut à cette époque que Gédéon Spilett, aidé d'Harbert, prit plusieurs vues des parties les plus pittoresques de l'île, au moyen de l'appareil photographique qui avait été trouvé dans la caisse et dont on n'avait pas fait usage jusqu'alors.

Cet appareil, muni d'un puissant objectif, était très complet. Substances nécessaires à la reproduction photographique, collodion pour préparer la plaque de verre, nitrate d'argent pour la sensibiliser, hyposulfate de soude pour fixer l'image obtenue, chlorure d'ammonium pour baigner le papier destiné à donner l'épreuve positive, acétate de soude et chlorure d'or pour imprégner cette dernière, rien ne manquait. Les papiers mêmes étaient là, tout chlorurés, et avant de les poser dans le châssis sur les épreuves négatives, il suffisait de les tremper pendant quelques minutes dans le nitrate d'argent étendu d'eau.

Le reporter et son aide devinrent donc, en peu de temps, d'habiles opérateurs, et ils obtinrent d'assez belles épreuves de paysages, tels que l'ensemble de l'île, pris du plateau de Grande-vue, avec le mont Franklin à l'horizon, l'embouchure de la Mercy, si pittoresquement encadrée dans ses hautes roches, la clairière et le corral adossé aux premières croupes de la montagne, tout le développement si curieux du cap griffe, de la pointe de l'épave, etc.

Les photographes n'oublièrent pas de faire le portrait de tous les habitants de l'île, sans excepter personne.

«Ça peuple», disait Pencroff.

Et le marin était enchanté de voir son image, fidèlement reproduite, orner les murs de Granite-House, et il s'arrêtait volontiers devant cette exposition comme il eût fait aux plus riches vitrines de Broadway.

Mais, il faut le dire, le portrait le mieux réussi fut incontestablement celui de maître Jup. Maître Jup avait posé avec un sérieux impossible à décrire, et son image était parlante!

«On dirait qu'il va faire la grimace!» s'écriait Pencroff.

Et si maître Jup n'eût pas été content, c'est qu'il aurait été bien difficile; mais il l'était, et il contemplait son image d'un air sentimental, qui laissait percer une légère dose de fatuité.

Les grandes chaleurs de l'été se terminèrent avec le mois de mars. Le temps fut quelquefois pluvieux, mais l'atmosphère était chaude encore. Ce mois de mars, qui correspond au mois de septembre des latitudes boréales, ne fut pas aussi beau qu'on aurait pu l'espérer. Peut-être annonçait-il un hiver précoce et rigoureux.

On put même croire, un matin, -- le 21, -- que les premières neiges avaient fait leur apparition. En effet, Harbert, s'étant mis de bonne heure à l'une des fenêtres de Granite-House, s'écria:

«Tiens! L'îlot est couvert de neige!

-- De la neige à cette époque?» répondit le reporter, qui avait rejoint le jeune garçon.

Leurs compagnons furent bientôt près d'eux, et ils ne purent constater qu'une chose, c'est que non seulement l'îlot, mais toute la grève, au bas de Granite-House, était couverte d'une couche blanche, uniformément répandue sur le sol.

«C'est bien de la neige! dit Pencroff.

-- Ou cela lui ressemble beaucoup! répondit Nab.

-- Mais le thermomètre marque cinquante-huit degrés (14 centigrades au-dessus de zéro)!» fit observer Gédéon Spilett.

Cyrus Smith regardait la nappe blanche sans se prononcer, car il ne savait vraiment pas comment expliquer ce phénomène, à cette époque de l'année et par une telle température.

«Mille diables! s'écria Pencroff, nos plantations vont être gelées!»

Et le marin se disposait à descendre, quand il fut précédé par l'agile Jup, qui se laissa couler jusqu'au sol.

Mais l'orang n'avait pas touché terre, que l'énorme couche de neige se soulevait et s'éparpillait dans l'air en flocons tellement innombrables, que la lumière du soleil en fut voilée pendant quelques minutes.

«Des oiseaux!» s'écria Harbert.

C'étaient, en effet, des essaims d'oiseaux de mer, au plumage d'un blanc éclatant. Ils s'étaient abattus par centaines de mille sur l'îlot et sur la côte, et ils disparurent au loin, laissant les colons ébahis comme s'ils eussent assisté à un changement à vue, qui eût fait succéder l'été à l'hiver dans un décor de féerie. Malheureusement, le changement avait été si subit, que ni le reporter ni le jeune garçon ne parvinrent à abattre un de ces oiseaux, dont ils ne purent reconnaître l'espèce. Quelques jours après, c'était le 26 mars, et il y avait deux ans que les naufragés de l'air avaient été jetés sur l'île Lincoln!

CHAPITRE XIX

Deux ans déjà! Et depuis deux ans les colons n'avaient eu aucune communication avec leurs semblables! Ils étaient sans nouvelles du monde civilisé, perdus sur cette île, aussi bien que s'ils eussent été sur quelque infime astéroïde du monde solaire! Que se passait- il alors dans leur pays? L'image de la patrie était toujours présente à leurs yeux, cette patrie déchirée par la guerre civile, au moment où ils l'avaient quittée, et que la rébellion du sud ensanglantait peut-être encore! C'était pour eux une grande douleur, et souvent ils s'entretenaient de ces choses, sans jamais douter, cependant, que la cause du nord ne dût triompher pour l'honneur de la confédération américaine.

Pendant ces deux années, pas un navire n'avait passé en vue de l'île, ou du moins pas une voile n'avait été aperçue. Il était évident que l'île Lincoln se trouvait en dehors des routes suivies, et même qu'elle était inconnue, -- ce que prouvaient les cartes, d'ailleurs, -- car à défaut d'un port, son aiguade aurait dû attirer les bâtiments désireux de renouveler leur provision d'eau. Mais la mer qui l'entourait était toujours déserte, aussi loin que pouvait s'étendre le regard, et les colons ne devaient guère compter que sur eux-mêmes pour se rapatrier.

Cependant une chance de salut existait, et cette chance fut précisément discutée, un jour de la première semaine d'avril, par les colons, qui étaient réunis dans la salle de Granite-House.

Précisément, il avait été question de l'Amérique, et on avait parlé du pays natal, qu'on avait si peu d'espérance de revoir.

«Décidément, nous n'aurons qu'un moyen, dit Gédéon Spilett, un seul de quitter l'île Lincoln, ce sera de construire un bâtiment assez grand pour tenir la mer pendant quelques centaines de milles. Il me semble que, quand on a fait une chaloupe, on peut bien faire un navire!

-- Et que l'on peut bien aller aux Pomotou, ajouta Harbert, quand on est allé à l'île Tabor!

-- Je ne dis pas non, répondit Pencroff, qui avait toujours voix prépondérante dans les questions maritimes, je ne dis pas non, quoique ce ne soit pas tout à fait la même chose d'aller près et d'aller loin! Si notre chaloupe avait été menacée de quelque mauvais coup de vent pendant le voyage à l'île Tabor, nous savions que le port n'était éloigné ni d'un côté ni de l'autre; mais douze cents milles à franchir, c'est un joli bout de chemin, et la terre la plus rapprochée est au moins à cette distance!

-- Est-ce que, le cas échéant, Pencroff, vous ne tenteriez pas l'aventure? demanda le reporter.

-- Je tenterai tout ce que l'on voudra, Monsieur Spilett, répondit le marin, et vous savez bien que je ne suis point homme à reculer!

-- Remarque, d'ailleurs, que nous comptons un marin de plus parmi nous, fit observer Nab.

-- Qui donc? demanda Pencroff.

-- Ayrton.

-- C'est juste, répondit Harbert.

-- S'il consentait à venir! fit observer Pencroff.

-- Bon! dit le reporter, croyez-vous donc que si le yacht de lord Glenarvan se fût présenté à l'île Tabor pendant qu'il l'habitait encore, Ayrton aurait refusé de partir?

-- Vous oubliez, mes amis, dit alors Cyrus Smith, qu'Ayrton n'avait plus sa raison pendant les dernières années de son séjour. Mais la question n'est pas là. Il s'agit de savoir si nous devons compter parmi nos chances de salut ce retour du navire écossais. Or, lord Glenarvan a promis à Ayrton de venir le reprendre à l'île Tabor, quand il jugerait ses crimes suffisamment expiés, et je crois qu'il reviendra.

-- Oui, dit le reporter, et j'ajouterai qu'il reviendra bientôt, car voilà douze ans qu'Ayrton a été abandonné!

-- Eh! répondit Pencroff, je suis bien d'accord avec vous que le lord reviendra, et bientôt même. Mais où relâchera-t-il? à l'île Tabor, et non à l'île Lincoln.

-- Cela est d'autant plus certain, répondit Harbert, que l'île Lincoln n'est pas même portée sur la carte.

-- Aussi, mes amis, reprit l'ingénieur, devons-nous prendre les précautions nécessaires pour que notre présence et celle d'Ayrton à l'île Lincoln soient signalées à l'île Tabor.

-- Évidemment, répondit le reporter, et rien n'est plus aisé que de déposer, dans cette cabane qui fut la demeure du capitaine Grant et d'Ayrton, une notice donnant la situation de notre île, notice que lord Glenarvan ou son équipage ne pourront manquer de trouver.

-- Il est même fâcheux, fit observer le marin, que nous ayons oublié de prendre cette précaution lors de notre premier voyage à l'île Tabor.

-- Et pourquoi l'aurions-nous prise? répondit Harbert. Nous ne connaissions pas l'histoire d'Ayrton, à ce moment; nous ignorions qu'on dût venir le rechercher un jour, et quand nous avons su cette histoire, la saison était trop avancée pour nous permettre de retourner à l'île Tabor.

-- Oui, répondit Cyrus Smith, il était trop tard, et il faut remettre cette traversée au printemps prochain.

-- Mais si le yacht écossais venait d'ici là? dit Pencroff.

-- Ce n'est pas probable, répondit l'ingénieur, car lord Glenarwan ne choisirait pas la saison d'hiver pour s'aventurer dans ces mers lointaines. Ou il est déjà revenu à l'île Tabor depuis que Ayrton est avec nous, c'est-à-dire depuis cinq mois, et il en est reparti, ou il ne viendra que plus tard, et il sera temps, dès les premiers beaux jours d'octobre, d'aller à l'île Tabor et d'y laisser une notice.

-- Il faut avouer, dit Nab, que ce serait bien malheureux si le Duncan avait reparu dans ces mers depuis quelques mois seulement!

-- J'espère qu'il n'en est rien, répondit Cyrus Smith, et que le ciel ne nous aura pas enlevé la meilleure chance qui nous reste!

-- Je crois, fit observer le reporter, qu'en tous les cas nous saurons à quoi nous en tenir lorsque nous serons retournés à l'île Tabor, car si les écossais y sont revenus, ils auront nécessairement laissé quelques traces de leur passage.

-- Cela est évident, répondit l'ingénieur. Ainsi donc, mes amis, puisque nous avons cette chance de rapatriement, attendons avec patience, et si elle nous est enlevée, nous verrons alors ce que nous devrons faire.

-- En tout cas, dit Pencroff, il est bien entendu que si nous quittons l'île Lincoln d'une façon ou d'une autre, ce ne sera pas parce que nous nous y trouvons mal!

-- Non, Pencroff, répondit l'ingénieur, ce sera parce que nous y sommes loin de tout ce qu'un homme doit chérir le plus au monde, sa famille, ses amis, son pays natal!»

Les choses étant ainsi décidées, il ne fut plus question d'entreprendre la construction d'un navire assez grand pour s'aventurer, soit jusqu'aux archipels, dans le nord, soit jusqu'à la Nouvelle-Zélande, dans l'ouest, et on ne s'occupa que des travaux accoutumés en vue d'un troisième hivernage à Granite- House.

Toutefois, il fut aussi décidé que la chaloupe serait employée, avant les mauvais jours, à faire un voyage autour de l'île. La reconnaissance complète des côtes n'était pas terminée encore, et les colons n'avaient qu'une idée imparfaite du littoral à l'ouest et au nord, depuis l'embouchure de la rivière de la chute jusqu'aux caps mandibule, non plus que de l'étroite baie qui se creusait entre eux comme une mâchoire de requin.

Le projet de cette excursion fut mis en avant par Pencroff, et Cyrus Smith y donna pleine adhésion, car il voulait voir par lui- même toute cette portion de son domaine.

Le temps était variable alors, mais le baromètre n'oscillait pas par mouvements brusques, et l'on pouvait donc compter sur un temps maniable.

Précisément, pendant la première semaine d'avril, après une forte baisse barométrique, la reprise de la hausse fut signalée par un fort coup de vent d'ouest qui dura cinq à six jours; puis, l'aiguille de l'instrument redevint stationnaire à une hauteur de vingt-neuf pouces et neuf dixièmes (759, 45 mm), et les circonstances parurent propices à l'exploration.

Le jour du départ fut fixé au 16 avril, et le Bonadventure, mouillé au port ballon, fut approvisionné pour un voyage qui pouvait avoir quelque durée.

Cyrus Smith prévint Ayrton de l'expédition projetée et lui proposa d'y prendre part; mais, Ayrton ayant préféré rester à terre, il fut décidé qu'il viendrait à Granite-House pendant l'absence de ses compagnons. Maître Jup devait lui tenir compagnie et ne fit aucune récrimination.

Le 16 avril, au matin, tous les colons, accompagnés de Top, étaient embarqués. Le vent soufflait de la partie du sud-ouest, en belle brise, et le Bonadventure dut louvoyer en quittant le port ballon, afin de gagner le promontoire du reptile. Sur les quatre- vingt-dix milles que mesurait le périmètre de l'île, la côte sud en comptait une vingtaine depuis le port jusqu'au promontoire. De là, nécessité d'enlever ces vingt milles au plus près, car le vent était absolument debout.

Il ne fallut pas moins de la journée entière pour atteindre le promontoire, car l'embarcation, en quittant le port, ne trouva plus que deux heures de jusant et eut, au contraire, six heures de flot qu'il fut très difficile d'étaler. La nuit était donc venue, quand le promontoire fut doublé.

Pencroff proposa alors à l'ingénieur de continuer la route à petite vitesse, avec deux ris dans sa voile. Mais Cyrus Smith préféra mouiller à quelques encablures de terre, afin de revoir cette partie de la côte pendant le jour. Il fut même convenu que, puisqu'il s'agissait d'une exploration minutieuse du littoral de l'île, on ne naviguerait pas la nuit, et que, le soir venu, on jetterait l'ancre près de terre, tant que le temps le permettrait.

La nuit se passa donc au mouillage sous le promontoire, et le vent étant tombé avec la brume, le silence ne fut plus troublé. Les passagers, à l'exception du marin, dormirent peut-être un peu moins bien à bord du Bonadventure qu'ils n'eussent fait dans leurs chambres de Granite-House, mais enfin ils dormirent.

Le lendemain, 17 avril, Pencroff appareilla dès le point du jour, et, grand largue et bâbord amures, il put ranger de très près la côte occidentale.

Les colons connaissaient cette côte boisée, si magnifique, puisqu'ils en avaient déjà parcouru à pied la lisière, et pourtant elle excita encore toute leur admiration. Ils côtoyaient la terre d'aussi près que possible, en modérant leur vitesse, de manière à tout observer, prenant garde seulement de heurter quelques troncs d'arbres qui flottaient çà et là.

Plusieurs fois même, ils jetèrent l'ancre, et Gédéon Spilett prit des vues photographiques de ce superbe littoral.

Vers midi, le Bonadventure était arrivé à l'embouchure de la rivière de la chute. Au delà, sur la rive droite, les arbres reparaissaient, mais plus clairsemés, et, trois milles plus loin, ils ne formaient plus que des bouquets isolés entre les contreforts occidentaux du mont, dont l'aride échine se prolongeait jusqu'au littoral. Quel contraste entre la portion sud et la portion nord de cette côte! Autant celle-là était boisée et verdoyante, autant l'autre était âpre et sauvage! On eût dit une de ces «côtes de fer», comme on les appelle en certains pays, et sa contexture tourmentée semblait indiquer qu'une véritable cristallisation s'était brusquement produite dans le basalte encore bouillant des époques géologiques. Entassement d'un aspect terrible, qui eût épouvanté tout d'abord les colons, si le hasard les eût jetés sur cette partie de l'île! Lorsqu'ils étaient au sommet du mont Franklin, ils n'avaient pu reconnaître l'aspect profondément sinistre de ce rivage, car ils le dominaient de trop haut; mais, vu de la mer, ce littoral se présentait avec un caractère d'étrangeté, dont l'équivalent ne se rencontrait peut- être pas en aucun coin du monde.

Le Bonadventure passa devant cette côte, qu'il prolongea à la distance d'un demi-mille. Il fut facile de voir qu'elle se composait de blocs de toutes dimensions, depuis vingt pieds jusqu'à trois cents pieds de hauteur, et de toutes formes, cylindriques comme des tours, prismatiques comme des clochers, pyramidaux comme des obélisques, coniques comme des cheminées d'usine. Une banquise des mers glaciales n'eût pas été plus capricieusement dressée dans sa sublime horreur! Ici, des ponts jetés d'un roc à l'autre; là, des arceaux disposés comme ceux d'une nef, dont le regard ne pouvait découvrir la profondeur; en un endroit, de larges excavations, dont les voûtes présentaient un aspect monumental; en un autre, une véritable cohue de pointes, de pyramidions, de flèches comme aucune cathédrale gothique n'en a jamais compté. Tous les caprices de la nature, plus variés encore que ceux de l'imagination, dessinaient ce littoral grandiose, qui se prolongeait sur une longueur de huit à neuf milles.

Cyrus Smith et ses compagnons regardaient avec un sentiment de surprise qui touchait à la stupéfaction.

Mais, s'ils restaient muets, Top, lui, ne se gênait pas pour jeter des aboiements que répétaient les mille échos de la muraille basaltique. L'ingénieur observa même que ces aboiements avaient quelque chose de bizarre, comme ceux que le chien faisait entendre à l'orifice du puits de Granite-House.

«Accostons», dit-il.

Et le Bonadventure vint raser d'aussi près que possible les rochers du littoral. Peut-être existait-il là quelque grotte qu'il convenait d'explorer? Mais Cyrus Smith ne vit rien, pas une caverne, pas une anfractuosité qui pût servir de retraite à un être quelconque, car le pied des roches baignait dans le ressac même des eaux. Bientôt les aboiements de Top cessèrent, et l'embarcation reprit sa distance à quelques encablures du littoral.

Dans la portion nord-ouest de l'île, le rivage redevint plat et sablonneux. Quelques rares arbres se profilaient au-dessus d'une terre basse et marécageuse, que les colons avaient déjà entrevue, et, par un contraste violent avec l'autre côte si déserte, la vie se manifestait alors par la présence de myriades d'oiseaux aquatiques.

Le soir, le Bonadventure mouilla dans un léger renfoncement du littoral, au nord de l'île, près de terre, tant les eaux étaient profondes en cet endroit.

La nuit se passa paisiblement, car la brise s'éteignit, pour ainsi dire, avec les dernières lueurs du jour, et elle ne reprit qu'avec les premières nuances de l'aube.

Comme il était facile d'accoster la terre, ce matin-là, les chasseurs attitrés de la colonie, c'est-à-dire Harbert et Gédéon Spilett, allèrent faire une promenade de deux heures et revinrent avec plusieurs chapelets de canards et de bécassines.

Top avait fait merveille, et pas un gibier n'avait été perdu, grâce à son zèle et à son adresse.

À huit heures du matin, le Bonadventure appareillait et filait très rapidement en s'élevant vers le cap mandibule-nord, car il avait vent arrière, et la brise tendait à fraîchir.

«Du reste, dit Pencroff, je ne serais pas étonné qu'il se préparât quelque coup de vent d'ouest. Hier, le soleil s'est couché sur un horizon très rouge, et voici, ce matin, des «queues de chat «qui ne présagent rien de bon.»

Ces queues de chat étaient des cirrus effilés, éparpillés au zénith, et dont la hauteur n'est jamais inférieure à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer. On eût dit de légers morceaux de ouate, dont la présence annonce ordinairement quelque trouble prochain dans les éléments.

«Eh bien, dit Cyrus Smith, portons autant de toile que nous en pouvons porter, et allons chercher refuge dans le golfe du requin. Je pense que le Bonadventure y sera en sûreté.

-- Parfaitement, répondit Pencroff, et, d'ailleurs, la côte nord n'est formée que de dunes peu intéressantes à considérer.

-- Je ne serais pas fâché, ajouta l'ingénieur, de passer non seulement la nuit, mais encore la journée de demain dans cette baie, qui mérite d'être explorée avec soin.

-- Je crois que nous y serons forcés, que nous le voulions ou non, répondit Pencroff, car l'horizon commence à devenir menaçant dans la partie de l'ouest. Voyez comme il s'encrasse!

-- En tout cas, nous avons bon vent pour gagner le cap mandibule, fit observer le reporter.

-- Très bon vent, répondit le marin; mais pour entrer dans le golfe, il faudra louvoyer, et j'aimerais assez y voir clair dans ces parages que je ne connais pas!

-- Parages qui doivent être semés d'écueils, ajouta Harbert, si nous en jugeons par ce que nous avons vu à la côte sud du golfe du requin.

-- Pencroff, dit alors Cyrus Smith, faites pour le mieux, nous nous en rapportons à vous.

-- Soyez tranquille, Monsieur Cyrus, répondit le marin, je ne m'exposerai pas sans nécessité! J'aimerais mieux un coup de couteau dans mes oeuvres vives qu'un coup de roche dans celles de mon Bonadventure!»

Ce que Pencroff appelait oeuvres vives, c'était la partie immergée de la carène de son embarcation, et il y tenait plus qu'à sa propre peau!

«Quelle heure est-il? demanda Pencroff.

-- Dix heures, répondit Gédéon Spilett.

-- Et quelle distance avons-nous à parcourir jusqu'au cap, Monsieur Cyrus?

-- Environ quinze milles, répondit l'ingénieur.

-- C'est l'affaire de deux heures et demie, dit alors le marin, et nous serons par le travers du cap entre midi et une heure. Malheureusement, la marée renversera à ce moment, et le jusant sortira du golfe. Je crains donc bien qu'il ne soit difficile d'y entrer, ayant vent et mer contre nous.

-- D'autant plus que c'est aujourd'hui pleine lune, fit observer Harbert, et que ces marées d'avril sont très fortes.

-- Eh bien, Pencroff, demanda Cyrus Smith, ne pouvez-vous mouiller à la pointe du cap?

-- Mouiller près de terre, avec du mauvais temps en perspective! s'écria le marin. Y pensez-vous, Monsieur Cyrus? Ce serait vouloir se mettre volontairement à la côte!

-- Alors, que ferez-vous?

-- J'essayerai de tenir le large jusqu'au flot, c'est-à-dire jusqu'à sept heures du soir, et s'il fait encore un peu jour, je tenterai d'entrer dans le golfe; sinon, nous resterons à courir bord sur bord pendant toute la nuit, et nous entrerons demain au soleil levant.

-- Je vous l'ai dit, Pencroff, nous nous en rapportons à vous, répondit Cyrus Smith.

-- Ah! fit Pencroff, s'il y avait seulement un phare sur cette côte, ce serait plus commode pour les navigateurs!

-- Oui, répondit Harbert, et cette fois-ci, nous n'aurons pas d'ingénieur complaisant qui nous allume un feu pour nous guider au port!

-- Tiens, au fait, mon cher Cyrus, dit Gédéon Spilett, nous ne vous avons jamais remercié; mais franchement, sans ce feu, nous n'aurions jamais pu atteindre...

-- Un feu...? demanda Cyrus Smith, très étonné des paroles du reporter.

-- Nous voulons dire, Monsieur Cyrus, répondit Pencroff, que nous avons été très embarrassés à bord du Bonadventure, pendant les dernières heures qui ont précédé notre retour, et que nous aurions passé sous le vent de l'île, sans la précaution que vous avez prise d'allumer un feu dans la nuit du 19 au 20 octobre, sur le plateau de Granite-House.

-- Oui, oui!... c'est une heureuse idée que j'ai eue là! répondit l'ingénieur.

-- Et cette fois, ajouta le marin, à moins que la pensée n'en vienne à Ayrton, il n'y aura personne pour nous rendre ce petit service!

-- Non! Personne!» répondit Cyrus Smith.

Et quelques instants après, se trouvant seul à l'avant de l'embarcation avec le reporter, l'ingénieur se penchait à son oreille et lui disait:

«S'il est une chose certaine en ce monde, Spilett, c'est que je n'ai jamais allumé de feu dans la nuit du 19 au 20 octobre, ni sur le plateau de Granite-House, ni en aucune autre partie de l'île!»

CHAPITRE XX

Les choses se passèrent ainsi que l'avait prévu Pencroff, car ses pressentiments ne pouvaient tromper. Le vent vint à fraîchir, et, de bonne brise, il passa à l'état de coup de vent, c'est-à-dire qu'il acquit une vitesse de quarante à quarante-cinq milles à l'heure, et qu'un bâtiment en pleine mer eût été au bas ris, avec ses perroquets calés. Or, comme il était environ six heures quand le Bonadventure fut par le travers du golfe, et qu'en ce moment le jusant se faisait sentir, il fut impossible d'y entrer. Force fut donc de tenir le large, car, lors même qu'il l'aurait voulu, Pencroff n'eût pas même pu atteindre l'embouchure de la Mercy. Donc, après avoir installé son foc au grand mât en guise de tourmentin, il attendit, en présentant le cap à terre.

Très heureusement, si le vent fut très fort, la mer, couverte par la côte, ne grossit pas extrêmement. On n'eut donc pas à redouter les coups de lame, qui sont un grand danger pour les petites embarcations.

Le Bonadventure n'aurait pas chaviré, sans doute, car il était bien lesté; mais d'énormes paquets d'eau, tombant à bord, auraient pu le compromettre, si les panneaux n'avaient pas résisté. Pencroff, en habile marin, para à tout événement. Certes! Il avait une confiance extrême dans son embarcation, mais il n'en attendit pas moins le jour avec une certaine anxiété.

Pendant cette nuit, Cyrus Smith et Gédéon Spilett n'eurent pas l'occasion de causer ensemble, et cependant la phrase prononcée à l'oreille du reporter par l'ingénieur valait bien que l'on discutât encore une fois cette mystérieuse influence qui semblait régner sur l'île Lincoln. Gédéon Spilett ne cessa de songer à ce nouvel et inexplicable incident, à cette apparition d'un feu sur la côte de l'île. Ce feu, il l'avait bien réellement vu! Ses compagnons, Harbert et Pencroff, l'avaient vu comme lui! Ce feu leur avait servi à reconnaître la situation de l'île pendant cette nuit sombre, et ils ne pouvaient douter que ce ne fût la main de l'ingénieur qui l'eût allumé, et voilà que Cyrus Smith déclarait formellement qu'il n'avait rien fait de tel!

Gédéon Spilett se promit de revenir sur cet incident, dès que le Bonadventure serait de retour, et de pousser Cyrus Smith à mettre ses compagnons au courant de ces faits étranges. Peut-être se déciderait-on alors à faire, en commun, une investigation complète de toutes les parties de l'île Lincoln.

Quoi qu'il en soit, ce soir-là aucun feu ne s'alluma sur ces rivages, inconnus encore, qui formaient l'entrée du golfe, et la petite embarcation continua de se tenir au large pendant toute la nuit.

Quand les premières lueurs de l'aube se dessinèrent sur l'horizon de l'est, le vent, qui avait légèrement calmi, tourna de deux quarts et permit à Pencroff d'embouquer plus facilement l'étroite entrée du golfe. Vers sept heures du matin, le Bonadventure, après avoir laissé porter sur le cap mandibule-nord, entrait prudemment dans la passe et se hasardait sur ces eaux, enfermées dans le plus étrange cadre de laves.

«Voilà, dit Pencroff, un bout de mer qui ferait une rade admirable, où des flottes pourraient évoluer à leur aise!

-- Ce qui est surtout curieux, fit observer Cyrus Smith, c'est que ce golfe a été formé par deux coulées de laves, vomies par le volcan, qui se sont accumulées par des éruptions successives. Il en résulte donc que ce golfe est abrité complètement sur tous les côtés, et il est à croire que, même par les plus mauvais vents, la mer y est calme comme un lac.

-- Sans doute, reprit le marin, puisque le vent, pour y pénétrer, n'a que cet étroit goulet creusé entre les deux caps, et encore le cap du nord couvre-t-il celui du sud, de manière à rendre très difficile l'entrée des rafales. En vérité, notre Bonadventure pourrait y demeurer d'un bout de l'année à l'autre sans même se raidir sur ses ancres!

-- C'est un peu grand pour lui! fit observer le reporter.

-- Eh! Monsieur Spilett, répondit le marin, je conviens que c'est trop grand pour le Bonadventure, mais si les flottes de l'union ont besoin d'un abri sûr dans le Pacifique, je crois qu'elles ne trouveront jamais mieux que cette rade!

-- Nous sommes dans la gueule du requin, fit alors observer Nab, en faisant allusion à la forme du golfe.

-- En pleine gueule, mon brave Nab! répondit Harbert, mais vous n'avez pas peur qu'elle se referme sur nous, n'est-ce pas?

-- Non, Monsieur Harbert, répondit Nab, et pourtant ce golfe-là ne me plaît pas beaucoup! Il a une physionomie méchante!

-- Bon! s'écria Pencroff, voilà Nab qui déprécie mon golfe, au moment où je médite d'en faire hommage à l'Amérique!

-- Mais, au moins, les eaux sont-elles profondes? demanda l'ingénieur, car ce qui suffit à la quille du Bonadventure ne suffirait pas à celle de nos vaisseaux cuirassés.

-- Facile à vérifier», répondit Pencroff.

Et le marin envoya par le fond une longue corde qui lui servait de ligne de sonde, et à laquelle était attaché un bloc de fer. Cette ligne mesurait environ cinquante brasses, et elle se déroula jusqu'au bout sans heurter le sol.

«Allons, fit Pencroff, nos vaisseaux peuvent venir ici! Ils n'échoueront pas!

-- En effet, dit Cyrus Smith, c'est un véritable abîme que ce golfe; mais, en tenant compte de l'origine plutonienne de l'île, il n'est pas étonnant que le fond de la mer offre de pareilles dépressions.

-- On dirait aussi, fit observer Harbert, que ces murailles ont été coupées à pic, et je crois bien qu'à leur pied, même avec une sonde cinq ou six fois plus longue, Pencroff ne trouverait pas de fond.

-- Tout cela est bien, dit alors le reporter, mais je ferai remarquer à Pencroff qu'il manque une chose importante à sa rade!

-- Et laquelle, Monsieur Spilett?

-- Une coupée, une tranchée quelconque, qui donne accès à l'intérieur de l'île. Je ne vois pas un point sur lequel on puisse prendre pied!»

Et, en effet, les hautes laves, très accores, n'offraient pas sur tout le périmètre du golfe un seul endroit propice à un débarquement. C'était une infranchissable courtine, qui rappelait, mais avec plus d'aridité encore, les fiords de la Norvège. Le Bonadventure, rasant ces hautes murailles à les toucher, ne trouva pas même une saillie qui pût permettre aux passagers de quitter le bord.

Pencroff se consola en disant que, la mine aidant, on saurait bien éventrer cette muraille, lorsque cela serait nécessaire, et puisque, décidément, il n'y avait rien à faire dans ce golfe, il dirigea son embarcation vers le goulet et en sortit vers deux heures du soir.

«Ouf!» fit Nab, en poussant un soupir de satisfaction.

On eût vraiment dit que le brave nègre ne se sentait pas à l'aise dans cette énorme mâchoire!

Du cap mandibule à l'embouchure de la Mercy, on ne comptait guère qu'une huitaine de milles. Le cap fut donc mis sur Granite-House, et le Bonadventure, avec du largue dans ses voiles, prolongea la côte à un mille de distance. Aux énormes roches laviques succédèrent bientôt ces dunes capricieuses, entre lesquelles l'ingénieur avait été si singulièrement retrouvé, et que les oiseaux de mer fréquentaient par centaines.

Vers quatre heures, Pencroff, laissant sur sa gauche la pointe de l'îlot, entrait dans le canal qui le séparait de la côte, et, à cinq heures, l'ancre du Bonadventure mordait le fond de sable à l'embouchure de la Mercy.

Il y avait trois jours que les colons avaient quitté leur demeure. Ayrton les attendait sur la grève, et maître Jup vint joyeusement au-devant d'eux, en faisant entendre de bons grognements de satisfaction.

L'entière exploration des côtes de l'île était donc faite, et nulle trace suspecte n'avait été observée.

Si quelque être mystérieux y résidait, ce ne pouvait être que sous le couvert des bois impénétrables de la presqu'île serpentine, là où les colons n'avaient encore porté leurs investigations.

Gédéon Spilett s'entretint de ces choses avec l'ingénieur, et il fut convenu qu'ils attireraient l'attention de leurs compagnons sur le caractère étrange de certains incidents qui s'étaient produits dans l'île, et dont le dernier était l'un des plus inexplicables. Aussi Cyrus Smith, revenant sur ce fait d'un feu allumé par une main inconnue sur le littoral, ne put s'empêcher de redire une vingtième fois au reporter:

«Mais êtes-vous sûr d'avoir bien vu? N'était-ce pas une éruption partielle du volcan, un météore quelconque?

-- Non, Cyrus, répondit le reporter, c'était certainement un feu allumé de main d'homme. Du reste, interrogez Pencroff et Harbert. Ils ont vu comme j'ai vu moi-même, et ils confirmeront mes paroles.»

Il s'ensuivit donc que, quelques jours après, le 25 avril, pendant la soirée, au moment où tous les colons étaient réunis sur le plateau de Grande-vue, Cyrus Smith prit la parole en disant:

«Mes amis, je crois devoir appeler votre attention sur certains faits qui se sont passés dans l'île, et au sujet desquels je serais bien aise d'avoir votre avis. Ces faits sont pour ainsi dire surnaturels...

-- Surnaturels! s'écria le marin en lançant une bouffée de tabac. Se pourrait-il que notre île fût surnaturelle?

-- Non, Pencroff, mais mystérieuse, à coup sûr, répondit l'ingénieur, à moins que vous ne puissiez nous expliquer ce que, Spilett et moi, nous n'avons pu comprendre jusqu'ici.

-- Parlez, Monsieur Cyrus, répondit le marin.

-- Eh bien! Avez-vous compris, dit alors l'ingénieur, comment il a pu se faire qu'après être tombé à la mer, j'aie été retrouvé à un quart de mille à l'intérieur de l'île, et cela sans que j'aie eu conscience de ce déplacement?

-- À moins que, étant évanoui... dit Pencroff.

-- Ce n'est pas admissible, répondit l'ingénieur. Mais passons. Avez-vous compris comment Top a pu découvrir votre retraite, à cinq milles de la grotte où j'étais couché?

-- L'instinct du chien... répondit Harbert.

-- Singulier instinct! fit observer le reporter, puisque, malgré la pluie et le vent qui faisaient rage pendant cette nuit, Top arriva aux cheminées sec et sans une tache de boue!

-- Passons, reprit l'ingénieur. Avez-vous compris comment notre chien fut si étrangement rejeté hors des eaux du lac, après sa lutte avec le dugong?

-- Non! Pas trop, je l'avoue, répondit Pencroff, et la blessure que le dugong avait au flanc, blessure qui semblait avoir été faite par un instrument tranchant, ne se comprend pas davantage.

-- Passons encore, reprit Cyrus Smith. Avez-vous compris, mes amis, comment ce grain de plomb s'est trouvé dans le corps du jeune pécari, comment cette caisse s'est si heureusement échouée, sans qu'il y ait eu trace de naufrage, comment cette bouteille renfermant le document s'est offerte si à propos, lors de notre première excursion en mer, comment notre canot, ayant rompu son amarre, est venu par le courant de la Mercy nous rejoindre précisément au moment où nous en avions besoin, comment, après l'invasion des singes, l'échelle a été si opportunément renvoyée des hauteurs de Granite-House, comment, enfin, le document qu'Ayrton prétend n'avoir jamais écrit est tombé entre nos mains?»

Cyrus Smith venait d'énumérer, sans en oublier un seul, les faits étranges qui s'étaient accomplis dans l'île. Harbert, Pencroff et Nab se regardèrent, ne sachant que répondre, car la succession de ces incidents, ainsi groupés pour la première fois, ne laissa pas de les surprendre au plus haut point.

«Sur ma foi, dit enfin Pencroff, vous avez raison, Monsieur Cyrus, et il est difficile d'expliquer ces choses-là!

-- Eh bien, mes amis, reprit l'ingénieur, un dernier fait est venu s'ajouter à ceux-là, et il est non moins incompréhensible que les autres!

-- Lequel, Monsieur Cyrus? demanda vivement Harbert.

-- Quand vous êtes revenu de l'île Tabor, Pencroff, reprit l'ingénieur, vous dites qu'un feu vous est apparu sur l'île Lincoln?

-- Certainement, répondit le marin.

-- Et vous êtes bien certain de l'avoir vu, ce feu?

-- Comme je vous vois.

-- Toi aussi, Harbert?

-- Ah! Monsieur Cyrus, s'écria Harbert, ce feu brillait comme une étoile de première grandeur!

-- Mais n'était-ce point une étoile? demanda l'ingénieur en insistant.

-- Non, répondit Pencroff, car le ciel était couvert de gros nuages, et une étoile, en tout cas, n'aurait pas été si basse sur l'horizon. Mais M Spilett l'a vu comme nous, et il peut confirmer nos paroles!

-- J'ajouterai, dit le reporter, que ce feu était très vif et qu'il projetait comme une nappe électrique.

-- Oui! Oui! Parfaitement... répondit Harbert, et il était certainement placé sur les hauteurs de Granite-House.

-- Eh bien, mes amis, répondit Cyrus Smith, pendant cette nuit du 19 au 20 octobre, ni Nab, ni moi, nous n'avons allumé un feu sur la côte.

-- Vous n'avez pas?... s'écria Pencroff, au comble de l'étonnement, et qui ne put même achever sa phrase.

-- Nous n'avons pas quitté Granite-House, répondit Cyrus Smith, et si un feu a paru sur la côte, c'est une autre main que la nôtre qui l'a allumé!»

Pencroff, Harbert et Nab étaient stupéfaits. Il n'y avait pas eu d'illusion possible, et un feu avait bien réellement frappé leurs yeux pendant cette nuit du 19 au 20 octobre!

Oui! Ils durent en convenir, un mystère existait! Une influence inexplicable, évidemment favorable aux colons, mais fort irritante pour leur curiosité, se faisait sentir et comme à point nommé sur l'île Lincoln. Y avait-il donc quelque être caché dans ses plus profondes retraites? C'est ce qu'il faudrait savoir à tout prix!

Cyrus Smith rappela également à ses compagnons la singulière attitude de Top et de Jup, quand ils rôdaient à l'orifice du puits qui mettait Granite-House en communication avec la mer, et il leur dit qu'il avait exploré ce puits sans y découvrir rien de suspect. Enfin, la conclusion de cette conversation fut une détermination prise par tous les membres de la colonie de fouiller entièrement l'île, dès que la belle saison serait revenue.

Mais depuis ce jour, Pencroff parut être soucieux.

Cette île dont il faisait sa propriété personnelle, il lui sembla qu'elle ne lui appartenait plus tout entière et qu'il la partageait avec un autre maître, auquel, bon gré, mal gré, il se sentait soumis.

Nab et lui causaient souvent de ces inexplicables choses, et tous deux, très portés au merveilleux par leur nature même, n'étaient pas éloignés de croire que l'île Lincoln fût subordonnée à quelque puissance surnaturelle.

Cependant les mauvais jours étaient venus avec le mois de mai, -- novembre des zones boréales. L'hiver semblait devoir être rude et précoce. Aussi les travaux d'hivernage furent-ils entrepris sans retard.

Du reste, les colons étaient bien préparés à recevoir cet hiver, si dur qu'il dût être. Les vêtements de feutre ne manquaient pas, et les mouflons, nombreux alors, avaient abondamment fourni la laine nécessaire à la fabrication de cette chaude étoffe.

Il va sans dire qu'Ayrton avait été pourvu de ces confortables vêtements. Cyrus Smith lui offrit de venir passer la mauvaise saison à Granite-House, où il serait mieux logé qu'au corral, et Ayrton promit de le faire, dès que les derniers travaux du corral seraient terminés. Ce qu'il fit vers la mi-avril. Depuis ce temps- là, Ayrton partagea la vie commune et se rendit utile en toute occasion; mais, toujours humble et triste, il ne prenait jamais part aux plaisirs de ses compagnons!

Pendant la plus grande partie de ce troisième hiver que les colons passaient à l'île Lincoln, ils demeurèrent confinés dans Granite- House. Il y eut de très grandes tempêtes et des bourrasques terribles, qui semblaient ébranler les roches jusque sur leur base. D'immenses raz de marée menacèrent de couvrir l'île en grand, et, certainement, tout navire mouillé sur les atterrages s'y fût perdu corps et biens. Deux fois, pendant une de ces tourmentes, la Mercy grossit au point de donner lieu de craindre que le pont et les ponceaux ne fussent emportés, et il fallut même consolider ceux de la grève, qui disparaissaient sous les couches d'eau, quand la mer battait le littoral.

On pense bien que de tels coups de vent, comparables à des trombes, où se mélangeaient la pluie et la neige, causèrent des dégâts sur le plateau de Grande-vue. Le moulin et la basse-cour eurent particulièrement à souffrir. Les colons durent souvent y faire des réparations urgentes, sans quoi l'existence des volatiles eût été sérieusement menacée.

Par ces grands mauvais temps, quelques couples de jaguars et des bandes de quadrumanes s'aventuraient jusqu'à la lisière du plateau, et il était toujours à craindre que les plus souples et les plus audacieux, poussés par la faim, ne parvinssent à franchir le ruisseau, qui, d'ailleurs, lorsqu'il était gelé, leur offrait un passage facile. Plantations et animaux domestiques eussent été infailliblement détruits alors sans une surveillance continuelle, et souvent il fallut faire le coup de feu pour tenir à respectueuse distance ces dangereux visiteurs. Aussi la besogne ne manqua-t-elle pas aux hiverneurs, car, sans compter les soins du dehors, il y avait toujours mille travaux d'aménagement à Granite- House.

Il y eut aussi quelques belles chasses, qui furent faites par les grands froids dans les vastes marais des tadornes. Gédéon Spilett et Harbert, aidés de Jup et de Top, ne perdaient pas un coup au milieu de ces myriades de canards, de bécassines, de sarcelles, de pilets et de vanneaux. L'accès de ce giboyeux territoire était facile, d'ailleurs, soit que l'on s'y rendît par la route du port ballon, après avoir passé le pont de la Mercy, soit en tournant les roches de la pointe de l'épave, et les chasseurs ne s'éloignaient jamais de Granite-House au delà de deux ou trois milles.

Ainsi se passèrent les quatre mois d'hiver, qui furent réellement rigoureux, c'est-à-dire juin, juillet, août et septembre. Mais, en somme, Granite-House ne souffrit pas trop des inclémences du temps, et il en fut de même au corral, qui, moins exposé que le plateau et couvert en grande partie par le mont Franklin, ne recevait que les restes des coups de vent déjà brisés par les forêts et les hautes roches du littoral. Les dégâts y furent donc peu importants, et la main active et habile d'Ayrton suffit à les réparer promptement, quand, dans la seconde quinzaine d'octobre, il retourna passer quelques jours au corral.

Pendant cet hiver, il ne se produisit aucun nouvel incident inexplicable. Rien d'étrange n'arriva, bien que Pencroff et Nab fussent à l'affût des faits les plus insignifiants qu'ils eussent pu rattacher à une cause mystérieuse. Top et Jup eux-mêmes ne rôdaient plus autour du puits et ne donnaient aucun signe d'inquiétude. Il semblait donc que la série des incidents surnaturels fût interrompue, bien qu'on en causât souvent pendant les veillées de Granite-House, et qu'il demeurât bien convenu que l'île serait fouillée jusque dans ses parties les plus difficiles à explorer. Mais un événement de la plus haute gravité, et dont les conséquences pouvaient être funestes, vint momentanément détourner de leurs projets Cyrus Smith et ses compagnons.

On était au mois d'octobre. La belle saison revenait à grands pas. La nature se renouvelait sous les rayons du soleil, et, au milieu du feuillage persistant des conifères qui formaient la lisière du bois, apparaissait déjà le feuillage nouveau des micocouliers, des banksias et des deodars.

On se rappelle que Gédéon Spilett et Harbert avaient pris, à plusieurs reprises, des vues photographiques de l'île Lincoln.

Or, le 17 de ce mois d'octobre, vers trois heures du soir, Harbert, séduit par la pureté du ciel, eut la pensée de reproduire toute la baie de l'union qui faisait face au plateau de Grande- vue, depuis le cap mandibule jusqu'au cap griffe.

L'horizon était admirablement dessiné, et la mer, ondulant sous une brise molle, présentait à son arrière-plan l'immobilité des eaux d'un lac, piquetées çà et là de paillons lumineux.

L'objectif avait été placé à l'une des fenêtres de la grande salle de Granite-House, et par conséquent, il dominait la grève et la baie. Harbert procéda comme il avait l'habitude de le faire, et, le cliché obtenu, il alla le fixer au moyen des substances qui étaient déposées dans un réduit obscur de Granite-House.

Revenu en pleine lumière, en l'examinant bien, Harbert aperçut sur son cliché un petit point presque imperceptible qui tachait l'horizon de mer.

Il essaya de le faire disparaître par un lavage réitéré, mais il ne put y parvenir.

«C'est un défaut qui se trouve dans le verre», pensa-t-il.

Et alors il eut la curiosité d'examiner ce défaut avec une forte lentille qu'il dévissa de l'une des lunettes.

Mais, à peine eut-il regardé, qu'il poussa un cri et que le cliché faillit lui échapper des mains.

Courant aussitôt à la chambre où se tenait Cyrus Smith, il tendit le cliché et la lentille à l'ingénieur, en lui indiquant la petite tache.

Cyrus Smith examina ce point; puis, saisissant sa longue-vue, il se précipita vers la fenêtre.

La longue-vue, après avoir parcouru lentement l'horizon, s'arrêta enfin sur le point suspect, et Cyrus Smith, l'abaissant, ne prononça que ce mot: «navire!»

Et, en effet, un navire était en vue de l'île Lincoln!

PARTIE 3 LE SECRET DE L'ÎLE CHAPITRE I

Depuis deux ans et demi, les naufragés du ballon avaient été jetés sur l'île Lincoln, et jusqu'alors aucune communication n'avait pu s'établir entre eux et leurs semblables. Une fois, le reporter avait tenté de se mettre en rapport avec le monde habité, en confiant à un oiseau cette notice qui contenait le secret de leur situation, mais c'était là une chance sur laquelle il était impossible de compter sérieusement. Seul, Ayrton, et dans les circonstances que l'on sait, était venu s'adjoindre aux membres de la petite colonie. Or, voilà que, ce jour même, -- 17 octobre, -- d'autres hommes apparaissaient inopinément en vue de l'île, sur cette mer toujours déserte!

On n'en pouvait plus douter! Un navire était là!

Mais passerait-il au large, ou relâcherait-il? Avant quelques heures, les colons sauraient évidemment à quoi s'en tenir.

Cyrus Smith et Harbert, ayant aussitôt appelé Gédéon Spilett, Pencroff et Nab dans la grande salle de Granite-House, les avaient mis au courant de ce qui se passait. Pencroff, saisissant la longue-vue, parcourut rapidement l'horizon, et, s'arrêtant sur le point indiqué, c'est-à-dire sur celui qui avait fait l'imperceptible tache du cliché photographique:

«Mille diables! C'est bien un navire! dit-il d'une voix qui ne dénotait pas une satisfaction extraordinaire.

-- Vient-il à nous? demanda Gédéon Spilett.

-- Impossible de rien affirmer encore, répondit Pencroff, car sa mâture seule apparaît au-dessus de l'horizon, et on ne voit pas un morceau de sa coque!

-- Que faut-il faire? dit le jeune garçon.

-- Attendre», répondit Cyrus Smith.

Et, pendant un assez long temps, les colons demeurèrent silencieux, livrés à toutes les pensées, à toutes les émotions, à toutes les craintes, à toutes les espérances que pouvait faire naître en eux cet incident, -- le plus grave qui se fût produit depuis leur arrivée sur l'île Lincoln.

Certes, les colons n'étaient pas dans la situation de ces naufragés abandonnés sur un îlot stérile, qui disputent leur misérable existence à une nature marâtre et sont incessamment dévorés de ce besoin de revoir les terres habitées. Pencroff et Nab surtout, qui se trouvaient à la fois si heureux et si riches, n'auraient pas quitté sans regret leur île. Ils étaient faits, d'ailleurs, à cette vie nouvelle, au milieu de ce domaine que leur intelligence avait pour ainsi dire civilisé! Mais enfin, ce navire, c'était, en tout cas, des nouvelles du continent, c'était peut-être un morceau de la patrie qui venait à leur rencontre! Il portait des êtres semblables à eux, et l'on comprendra que leur coeur eût vivement tressailli à sa vue! De temps en temps, Pencroff reprenait la lunette et se postait à la fenêtre. De là, il examinait avec une extrême attention le bâtiment, qui était à une distance de vingt milles dans l'est. Les colons n'avaient donc encore aucun moyen de signaler leur présence. Un pavillon n'eût pas été aperçu; une détonation n'eût pas été entendue; un feu n'aurait pas été visible.

Toutefois, il était certain que l'île, dominée par le mont Franklin, n'avait pu échapper aux regards des vigies du navire. Mais pourquoi ce bâtiment y atterrirait-il? N'était-ce pas un simple hasard qui le poussait sur cette partie du Pacifique, où les cartes ne mentionnaient aucune terre, sauf l'îlot Tabor, qui lui-même était en dehors des routes ordinairement suivies par les longs courriers des archipels polynésiens, de la Nouvelle-Zélande et de la côte américaine?

À cette question que chacun se posait, une réponse fut soudain faite par Harbert.

«Ne serait-ce pas le Duncan?» s'écria-t-il.

Le Duncan, on ne l'a pas oublié, c'était le yacht de lord Glenarvan, qui avait abandonné Ayrton sur l'îlot et qui devait revenir l'y chercher un jour. Or, l'îlot ne se trouvait pas tellement éloigné de l'île Lincoln, qu'un bâtiment, faisant route pour l'un, ne pût arriver à passer en vue de l'autre. Cent cinquante milles seulement les séparaient en longitude, et soixante-quinze milles en latitude.

«Il faut prévenir Ayrton, dit Gédéon Spilett, et le mander immédiatement. Lui seul peut nous dire si c'est là le Duncan.»

Ce fut l'avis de tous, et le reporter, allant à l'appareil télégraphique qui mettait en communication le corral et Granite- House, lança ce télégramme: «Venez en toute hâte.»

Quelques instants après, le timbre résonnait.

«Je viens», répondait Ayrton.

Puis les colons continuèrent d'observer le navire.

«Si c'est le Duncan, dit Harbert, Ayrton le reconnaîtra sans peine, puisqu'il a navigué à son bord pendant un certain temps.

-- Et s'il le reconnaît, ajouta Pencroff, cela lui fera une fameuse émotion!

-- Oui, répondit Cyrus Smith, mais, maintenant, Ayrton est digne de remonter à bord du Duncan, et fasse le ciel que ce soit, en effet, le yacht de lord Glenarvan, car tout autre navire me semblerait suspect! Ces mers sont mal fréquentées, et je crains toujours pour notre île la visite de quelques pirates malais.

-- Nous la défendrions! s'écria Harbert.

-- Sans doute, mon enfant, répondit l'ingénieur en souriant, mais mieux vaut ne pas avoir à la défendre.

-- Une simple observation, dit Gédéon Spilett. L'île Lincoln est inconnue des navigateurs, puisqu'elle n'est même pas portée sur les cartes les plus récentes. Ne trouvez-vous donc pas, Cyrus, que c'est là un motif pour qu'un navire, se trouvant inopinément en vue de cette terre nouvelle, cherche à la visiter plutôt qu'à la fuir?

-- Certes, répondit Pencroff.

-- Je le pense aussi, ajouta l'ingénieur. On peut même affirmer que c'est le devoir d'un capitaine de signaler, et par conséquent de venir reconnaître toute terre ou île non encore cataloguée, et l'île Lincoln est dans ce cas.

-- Eh bien, dit alors Pencroff, admettons que ce navire atterrisse, qu'il mouille là, à quelques encablures de notre île, que ferons-nous?»

Cette question, brusquement posée, demeura d'abord sans réponse. Mais Cyrus Smith, après avoir réfléchi, répondit de ce ton calme qui lui était ordinaire:

«Ce que nous ferons, mes amis, ce que nous devrons faire, le voici: nous communiquerons avec le navire, nous prendrons passage à son bord, et nous quitterons notre île, après en avoir pris possession au nom des états de l'union. Puis, nous y reviendrons avec tous ceux qui voudront nous suivre pour la coloniser définitivement et doter la république américaine d'une station utile dans cette partie de l'océan Pacifique!

-- Hurrah! s'écria Pencroff, et ce ne sera pas un petit cadeau que nous ferons là à notre pays! La colonisation est déjà presque achevée, les noms sont donnés à toutes les parties de l'île, il y a un port naturel, une aiguade, des routes, une ligne télégraphique, un chantier, une usine, et il n'y aura plus qu'à inscrire l'île Lincoln sur les cartes!

-- Mais si on nous la prend pendant notre absence? fit observer Gédéon Spilett.

-- Mille diables! s'écria le marin, j'y resterai plutôt tout seul pour la garder, et, foi de Pencroff, on ne me la volerait pas comme une montre dans la poche d'un badaud!»

Pendant une heure, il fut impossible de dire d'une façon certaine si le bâtiment signalé faisait ou ne faisait pas route vers l'île Lincoln. Il s'en était rapproché, cependant, mais sous quelle allure naviguait-il? C'est ce que Pencroff ne put reconnaître. Toutefois, comme le vent soufflait du nord-est, il était vraisemblable d'admettre que ce navire naviguait tribord amures. D'ailleurs, la brise était bonne pour le pousser sur les atterrages de l'île, et, par cette mer calme, il ne pouvait craindre de s'en approcher, bien que les sondes n'en fussent pas relevées sur la carte.

Vers quatre heures, -- une heure après qu'il avait été mandé, -- Ayrton arrivait à Granite-House. Il entra dans la grande salle, en disant:

«À vos ordres, messieurs.»

Cyrus Smith lui tendit la main, ainsi qu'il avait coutume de le faire, et, le conduisant près de la fenêtre:

«Ayrton, lui dit-il, nous vous avons prié de venir pour un motif grave. Un bâtiment est en vue de l'île.»

Ayrton, tout d'abord, pâlit légèrement, et ses yeux se troublèrent un instant. Puis, se penchant en dehors de la fenêtre, il parcourut l'horizon, mais il ne vit rien.

«Prenez cette longue-vue, dit Gédéon Spilett, et regardez bien, Ayrton, car il serait possible que ce navire fût le Duncan, venu dans ces mers pour vous rapatrier.

-- Le Duncan! murmura Ayrton. Déjà!»

Ce dernier mot s'échappa comme involontairement des lèvres d'Ayrton, qui laissa tomber sa tête dans ses mains.

Douze ans d'abandon sur un îlot désert ne lui paraissaient donc pas une expiation suffisante? Le coupable repentant ne se sentait- il pas encore pardonné, soit à ses propres yeux, soit aux yeux des autres?

«Non, dit-il, non! Ce ne peut être le Duncan.

-- Regardez, Ayrton, dit alors l'ingénieur, car il importe que nous sachions d'avance à quoi nous en tenir.»

Ayrton prit la lunette et la braqua dans la direction indiquée. Pendant quelques minutes, il observa l'horizon sans bouger, sans prononcer une seule parole. Puis:

«En effet, c'est un navire, dit-il, mais je ne crois pas que ce soit le Duncan.

-- Pourquoi ne serait-ce pas lui? demanda Gédéon Spilett.

-- Parce que le Duncan est un yacht à vapeur, et que je n'aperçois aucune trace de fumée, ni au-dessus, ni auprès de ce bâtiment.

-- Peut-être navigue-t-il seulement à la voile? fit observer Pencroff. Le vent est bon pour la route qu'il semble suivre, et il doit avoir intérêt à ménager son charbon, étant si loin de toute terre.

-- Il est possible que vous ayez raison, Monsieur Pencroff, répondit Ayrton, et que ce navire ait éteint ses feux. Laissons-le donc rallier la côte, et nous saurons bientôt à quoi nous en tenir.»

Cela dit, Ayrton alla s'asseoir dans un coin de la grande salle et y demeura silencieux. Les colons discutèrent encore à propos du navire inconnu, mais sans qu'Ayrton prît part à la discussion.

Tous se trouvaient alors dans une disposition d'esprit qui ne leur eût pas permis de continuer leurs travaux. Gédéon Spilett et Pencroff étaient singulièrement nerveux, allant, venant, ne pouvant tenir en place. Harbert éprouvait plutôt de la curiosité. Nab, seul, conservait son calme habituel.

Son pays n'était-il pas là où était son maître?

Quant à l'ingénieur, il restait absorbé dans ses pensées, et, au fond, il redoutait plutôt qu'il ne désirait l'arrivée de ce navire.

Cependant, le bâtiment s'était un peu rapproché de l'île. La lunette aidant, il avait été possible de reconnaître que c'était un long-courrier, et non un de ces praos malais, dont se servent habituellement les pirates du Pacifique. Il était donc permis de croire que les appréhensions de l'ingénieur ne se justifieraient pas, et que la présence de ce bâtiment dans les eaux de l'île Lincoln ne constituait point un danger pour elle. Pencroff, après une minutieuse attention, crut pouvoir affirmer que ce navire était gréé en brick et qu'il courait obliquement à la côte, tribord amures, sous ses basses voiles, ses huniers et ses perroquets. Ce qui fut confirmé par Ayrton.

Mais, à continuer sous cette allure, il devait bientôt disparaître derrière la pointe du cap griffe, car il faisait le sud-ouest, et, pour l'observer, il serait alors nécessaire de gagner les hauteurs de la baie Washington, près de port-ballon. Circonstance fâcheuse, car il était déjà cinq heures du soir, et le crépuscule ne tarderait pas à rendre toute observation bien difficile.

«Que ferons-nous, la nuit venue? demanda Gédéon Spilett. Allumerons-nous un feu afin de signaler notre présence sur cette côte?»

C'était là une grave question, et pourtant, quelques pressentiments qu'eût gardés l'ingénieur, elle fut résolue affirmativement. Pendant la nuit, le navire pouvait disparaître, s'éloigner pour jamais, et, ce navire disparu, un autre reviendrait-il dans les eaux de l'île Lincoln? Or, qui pouvait prévoir ce que l'avenir réservait aux colons?

«Oui, dit le reporter, nous devons faire connaître à ce bâtiment, quel qu'il soit, que l'île est habitée. Négliger la chance qui nous est offerte, ce serait nous créer des regrets futurs!»

Il fut donc décidé que Nab et Pencroff se rendraient à port- ballon, et que là, une fois la nuit venue, ils allumeraient un grand feu dont l'éclat attirerait nécessairement l'attention de l'équipage du brick.

Mais, au moment où Nab et le marin se préparaient à quitter Granite-House, le bâtiment changea son allure et laissa porter franchement sur l'île en se dirigeant vers la baie de l'union. C'était un bon marcheur que ce brick, car il s'approcha rapidement.

Nab et Pencroff suspendirent alors leur départ, et la lunette fut mise entre les mains d'Ayrton, afin qu'il pût reconnaître d'une façon définitive si ce navire était ou non le Duncan. Le yacht écossais était, lui aussi, gréé en brick. La question était donc de savoir si une cheminée s'élevait entre les deux mâts du bâtiment observé, qui n'était plus alors qu'à une distance de dix milles.

L'horizon était encore très clair. La vérification fut facile, et Ayrton laissa bientôt retomber sa lunette en disant:

«Ce n'est point le Duncan! ce ne pouvait être lui!...»

Pencroff encadra de nouveau le brick dans le champ de la longue- vue, et il reconnut que ce brick, d'une jauge de trois à quatre cents tonneaux, merveilleusement effilé, hardiment mâté, admirablement taillé pour la marche, devait être un rapide coureur des mers. Mais à quelle nation appartenait-il? Cela était difficile à dire.

«Et cependant, ajouta le marin, un pavillon flotte à sa corne, mais je ne puis en distinguer les couleurs.

-- Avant une demi-heure, nous serons fixés à cet égard, répondit le reporter. D'ailleurs, il est bien évident que le capitaine de ce navire a l'intention d'atterrir, et par conséquent, si ce n'est pas aujourd'hui, demain, au plus tard, nous ferons sa connaissance.

-- N'importe! dit Pencroff. Mieux vaut savoir à qui on a affaire, et je ne serais pas fâché de reconnaître ses couleurs, à ce particulier-là!»

Et, tout en parlant ainsi, le marin ne quittait pas sa lunette.

Le jour commençait à baisser, et, avec le jour, le vent du large tombait aussi. Le pavillon du brick, moins tendu, s'engageait dans les drisses, et il devenait de plus en plus difficile à observer.

«Ce n'est point là un pavillon américain, disait de temps en temps Pencroff, ni un anglais, dont le rouge se verrait aisément, ni les couleurs françaises ou allemandes, ni le pavillon blanc de la Russie, ni le jaune de l'Espagne... on dirait qu'il est d'une couleur uniforme... voyons... dans ces mers... que trouverions- nous plus communément?... le pavillon chilien? Mais il est tricolore... brésilien? Il est vert... japonais? Il est noir et jaune... tandis que celui-ci...»

En ce moment, une brise tendit le pavillon inconnu.

Ayrton, saisissant la lunette que le marin avait laissé retomber, l'appliqua à son oeil, et, d'une voix sourde:

«Le pavillon noir!» s'écria-t-il.

En effet, une sombre étamine se développait à la corne du brick, et c'était à bon droit qu'on pouvait maintenant le tenir pour un navire suspect!

L'ingénieur avait-il donc raison dans ses pressentiments? Était-ce un bâtiment de pirates? Écumait-il ces basses mers du Pacifique, faisant concurrence aux praos malais qui les infestent encore? Que venait-il chercher sur les atterrages de l'île Lincoln? Voyait-il en elle une terre inconnue, ignorée, propre à devenir une receleuse de cargaisons volées? Venait-il demander à ces côtes un port de refuge pour les mois d'hiver? L'honnête domaine des colons était-il destiné à se transformer en un refuge infâme, -- sorte de capitale de la piraterie du Pacifique?

Toutes ces idées se présentèrent instinctivement à l'esprit des colons. Il n'y avait pas à douter, d'ailleurs, de la signification qu'il convenait d'attacher à la couleur du pavillon arboré. C'était bien celui des écumeurs de mer! C'était celui que devait porter le Duncan, si les convicts avaient réussi dans leurs criminels projets!

On ne perdit pas de temps à discuter.

«Mes amis, dit Cyrus Smith, peut-être ce navire ne veut-il qu'observer le littoral de l'île? Peut-être son équipage ne débarquera-t-il pas? C'est une chance. Quoi qu'il en soit, nous devons tout faire pour cacher notre présence ici. Le moulin, établi sur le plateau de Grande-vue, est trop facilement reconnaissable. Qu'Ayrton et Nab aillent en démonter les ailes. Dissimulons également, sous des branchages plus épais, les fenêtres de Granite-House. Que tous les feux soient éteints. Que rien enfin ne trahisse la présence de l'homme sur cette île!

-- Et notre embarcation? dit Harbert.

-- Oh! répondit Pencroff, elle est abritée dans port-ballon, et je défie bien ces gueux-là de l'y trouver!»

Les ordres de l'ingénieur furent immédiatement exécutés. Nab et Ayrton montèrent sur le plateau et prirent les mesures nécessaires pour que tout indice d'habitation fût dissimulé. Pendant qu'ils s'occupaient de cette besogne, leurs compagnons allèrent à la lisière du bois de jacamar et en rapportèrent une grande quantité de branches et de lianes, qui devaient, à une certaine distance, figurer une frondaison naturelle et voiler assez bien les baies de la muraille granitique. En même temps, les munitions et les armes furent disposées de manière à pouvoir être utilisées au premier instant, dans le cas d'une agression inopinée.

Quand toutes ces précautions eurent été prises:

«Mes amis, dit Cyrus Smith, -- et on sentait à sa voix qu'il était ému, -- si ces misérables veulent s'emparer de l'île Lincoln, nous la défendrons, n'est-ce pas?

-- Oui, Cyrus, répondit le reporter, et, s'il le faut, nous mourrons tous pour la défendre!»

L'ingénieur tendit la main à ses compagnons, qui la pressèrent avec effusion.

Seul, Ayrton, demeuré dans son coin, ne s'était pas joint aux colons. Peut-être, lui, l'ancien convict, se sentait-il indigne encore!

Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans l'âme d'Ayrton, et, allant à lui:

«Et vous, Ayrton, lui demanda-t-il, que ferez-vous?

-- Mon devoir», répondit Ayrton.

Puis, il alla se poster près de la fenêtre et plongea ses regards à travers le feuillage.

Il était sept heures et demie alors. Le soleil avait disparu depuis vingt minutes environ, en arrière de Granite-House. En conséquence, l'horizon de l'est s'assombrissait peu à peu. Cependant, le brick s'avançait toujours vers la baie de l'union. Il n'en était pas à plus de huit milles alors, et précisément par le travers du plateau de Grande-vue, car, après avoir viré à la hauteur du cap griffe, il avait largement gagné dans le nord, étant servi par le courant de la marée montante. On peut même dire que, à cette distance, il était déjà entré dans la vaste baie, car une ligne droite, tirée du cap griffe au cap mandibule, lui fut restée à l'ouest, sur sa hanche de tribord.

Le brick allait-il s'enfoncer dans la baie? C'était la première question. Une fois en baie, y mouillerait-il? C'était la seconde.

Ne se contenterait-il pas seulement, après avoir observé le littoral, de reprendre le large sans débarquer son équipage? On le saurait avant une heure. Les colons n'avaient donc qu'à attendre.

Cyrus Smith n'avait pas vu sans une profonde anxiété le bâtiment suspect arborer le pavillon noir.

N'était-ce pas une menace directe contre l'oeuvre que ses compagnons et lui avaient menée à bien jusqu'alors? Les pirates, -- on ne pouvait douter que les matelots de ce brick ne fussent tels, -- avaient-ils donc déjà fréquenté cette île, puisque, en y atterrissant, ils avaient hissé leurs couleurs?

Y avaient-ils antérieurement opéré quelque descente, ce qui aurait expliqué certaines particularités restées inexplicables jusqu'alors? Existait-il dans ses portions non encore explorées quelque complice prêt à entrer en communication avec eux?

À toutes ces questions qu'il se posait silencieusement, Cyrus Smith ne savait que répondre; mais il sentait que la situation de la colonie ne pouvait être que très gravement compromise par l'arrivée de ce brick.

Toutefois, ses compagnons et lui étaient décidés à résister jusqu'à la dernière extrémité. Ces pirates étaient-ils nombreux et mieux armés que les colons?

Voilà ce qu'il eût été bien important de savoir!

Mais le moyen d'arriver jusqu'à eux!

La nuit était faite. La lune nouvelle, emportée dans l'irradiation solaire, avait disparu. Une profonde obscurité enveloppait l'île et la mer. Les nuages, lourds, entassés à l'horizon, ne laissaient filtrer aucune lueur. Le vent était tombé complètement avec le crépuscule. Pas une feuille ne remuait aux arbres, pas une lame ne murmurait sur la grève. Du navire on ne voyait rien, tous ses feux étaient condamnés, et, s'il était encore en vue de l'île, on ne pouvait même pas savoir quelle place il occupait.

«Eh! Qui sait? dit alors Pencroff. Peut-être ce damné bâtiment aura-t-il fait route pendant la nuit, et ne le retrouverons-nous plus au point du jour?»

Comme une réponse faite à l'observation du marin, une vive lueur fusa au large, et un coup de canon retentit.

Le navire était toujours là, et il y avait des pièces d'artillerie à bord.

Six secondes s'étaient écoulées entre la lumière et le coup.

Donc, le brick était environ à un mille un quart de la côte.

Et, en même temps, on entendit un bruit de chaînes qui couraient en grinçant à travers les écubiers.

Le navire venait de mouiller en vue de Granite-House!

CHAPITRE II

Il n'y avait plus aucun doute à avoir sur les intentions des pirates. Ils avaient jeté l'ancre à une courte distance de l'île, et il était évident que, le lendemain, au moyen de leurs canots, ils comptaient accoster le rivage!

Cyrus Smith et ses compagnons étaient prêts à agir, mais, si résolus qu'ils fussent, ils ne devaient pas oublier d'être prudents. Peut-être leur présence pouvait-elle encore être dissimulée, au cas où les pirates se contenteraient de débarquer sur le littoral sans remonter dans l'intérieur de l'île. Il se pouvait, en effet, que ceux-ci n'eussent d'autre projet que de faire de l'eau à l'aiguade de la Mercy, et il n'était pas impossible que le pont, jeté à un mille et demi de l'embouchure, et les aménagements des cheminées, échappassent à leurs regards.

Mais pourquoi ce pavillon arboré à la corne du brick?

Pourquoi ce coup de canon? Pure forfanterie sans doute, à moins que ce ne fût l'indice d'une prise de possession! Cyrus Smith savait maintenant que le navire était formidablement armé. Or, pour répondre au canon des pirates, qu'avaient les colons de l'île Lincoln? Quelques fusils seulement.

«Toutefois, fit observer Cyrus Smith, nous sommes ici dans une situation inexpugnable. L'ennemi ne saurait découvrir l'orifice du déversoir, maintenant qu'il est caché sous les roseaux et les herbes, et, par conséquent, il lui est impossible de pénétrer dans Granite-House.

-- Mais nos plantations, notre basse-cour, notre corral, tout enfin, tout! s'écria Pencroff en frappant du pied. Ils peuvent tout ravager, tout détruire en quelques heures!

-- Tout, Pencroff, répondit Cyrus Smith, et nous n'avons aucun moyen de les en empêcher.

-- Sont-ils nombreux? Voilà la question, dit alors le reporter. S'ils ne sont qu'une douzaine, nous saurons les arrêter, mais quarante, cinquante, plus peut-être!...

-- Monsieur Smith, dit alors Ayrton, qui s'avança vers l'ingénieur, voulez-vous m'accorder une permission?

-- Laquelle, mon ami!

-- Celle d'aller jusqu'au navire pour y reconnaître la force de son équipage.

-- Mais, Ayrton... répondit en hésitant l'ingénieur, vous risquerez votre vie...

-- Pourquoi pas, monsieur?

-- C'est plus que votre devoir, cela.

-- J'ai plus que mon devoir à faire, répondit Ayrton.

-- Vous iriez avec la pirogue jusqu'au bâtiment? demanda Gédéon Spilett.

-- Non, monsieur, mais j'irai à la nage. La pirogue ne passerait pas là où un homme peut se glisser entre deux eaux.

-- Savez-vous bien que le brick est à un mille un quart de la côte? dit Harbert.

-- Je suis bon nageur, Monsieur Harbert.

-- C'est risquer votre vie, vous dis-je, reprit l'ingénieur.

-- Peu importe, répondit Ayrton. Monsieur Smith, je vous demande cela comme une grâce. C'est peut-être là un moyen de me relever à mes propres yeux!

-- Allez, Ayrton, répondit l'ingénieur, qui sentait bien qu'un refus eût profondément attristé l'ancien convict, redevenu honnête homme.

-- Je vous accompagnerai, dit Pencroff.

-- Vous vous défiez de moi!» répondit vivement Ayrton.

Puis, plus humblement:

«Hélas!

-- Non! Non! Reprit avec animation Cyrus Smith, non, Ayrton! Pencroff ne se défie pas de vous! Vous avez mal interprété ses paroles.

-- En effet, répondit le marin, je propose à Ayrton de l'accompagner jusqu'à l'îlot seulement. Il se peut, quoique cela soit peu probable, que l'un de ces coquins ait débarqué, et deux hommes ne seront pas de trop, dans ce cas, pour l'empêcher de donner l'éveil. J'attendrai Ayrton sur l'îlot, et il ira seul au navire, puisqu'il a proposé de le faire.»

Les choses ainsi convenues, Ayrton fit ses préparatifs de départ. Son projet était audacieux, mais il pouvait réussir, grâce à l'obscurité de la nuit. Une fois arrivé au bâtiment, Ayrton, accroché, soit aux sous-barbes, soit aux cadènes des haubans, pourrait reconnaître le nombre et peut-être surprendre les intentions des convicts.

Ayrton et Pencroff, suivis de leurs compagnons, descendirent sur le rivage. Ayrton se déshabilla et se frotta de graisse, de manière à moins souffrir de la température de l'eau, qui était encore froide.

Il se pouvait, en effet, qu'il fût obligé d'y demeurer durant plusieurs heures.

Pencroff et Nab, pendant ce temps, étaient allés chercher la pirogue, amarrée quelques centaines de pas plus haut, sur la berge de la Mercy, et, quand ils revinrent, Ayrton était prêt à partir. Une couverture fut jetée sur les épaules d'Ayrton, et les colons vinrent lui serrer la main.

Ayrton s'embarqua dans la pirogue avec Pencroff.

Il était dix heures et demie du soir, quand tous deux disparurent dans l'obscurité. Leurs compagnons revinrent les attendre aux cheminées.

Le canal fut aisément traversé, et la pirogue vint accoster le rivage opposé de l'îlot. Cela fut fait non sans quelque précaution, au cas où des pirates eussent rôdé en cet endroit. Mais, après observation, il parut certain que l'îlot était désert. Donc, Ayrton, suivi de Pencroff, le traversa d'un pas rapide, effarouchant les oiseaux nichés dans les trous de roche; puis, sans hésiter, il se jeta à la mer et nagea sans bruit dans la direction du navire, dont quelques lumières, allumées depuis peu, indiquaient alors la situation exacte.

Quant à Pencroff, il se blottit dans une anfractuosité du rivage et il attendit le retour de son compagnon.

Cependant, Ayrton nageait d'un bras vigoureux et glissait à travers la nappe d'eau sans y produire même le plus léger frémissement. Sa tête sortait à peine, et ses yeux étaient fixés sur la masse sombre du brick, dont les feux se reflétaient dans la mer.

Il ne pensait qu'au devoir qu'il avait promis d'accomplir, et ne songeait même pas aux dangers qu'il courait, non seulement à bord du navire, mais encore dans ces parages que les requins fréquentaient souvent. Le courant le portait, et il s'éloignait rapidement de la côte. Une demi-heure après, Ayrton, sans avoir été aperçu ni entendu, filait entre deux eaux, accostait le navire et s'accrochait d'une main aux sous-barbes de beaupré. Il respira alors, et, se haussant sur les chaînes, il parvint à atteindre l'extrémité de la guibre. Là séchaient quelques culottes de matelot.

Il en passa une. Puis, s'étant fixé solidement, il écouta.

On ne dormait pas à bord du brick. Au contraire. On discutait, on chantait, on riait. Et voici les propos, accompagnés de jurons, qui frappèrent principalement Ayrton:

«Bonne acquisition que notre brick!

-- Il marche bien, le speedy! Il mérite son nom!

-- Toute la marine de Norfolk peut se mettre à ses trousses! Cours après!

-- Hurrah pour son commandant!

-- Hurrah pour Bob Harvey!»

Ce qu'Ayrton éprouva lorsqu'il entendit ce fragment de conversation, on le comprendra, quand on saura que, dans ce Bob Harvey, il venait de reconnaître un de ses anciens compagnons d'Australie, un marin audacieux, qui avait repris la suite de ses criminels projets. Bob Harvey s'était emparé, sur les parages de l'île Norfolk, de ce brick, qui était chargé d'armes, de munitions, d'ustensiles et outils de toutes sortes, destinés à l'une des sandwich. Toute sa bande avait passé à bord, et, pirates après avoir été convicts, ces misérables écumaient le Pacifique, détruisant les navires, massacrant les équipages, plus féroces que les malais eux-mêmes!

Ces convicts parlaient à haute voix, ils racontaient leurs prouesses en buvant outre mesure, et voici ce qu'Ayrton put comprendre:

L'équipage actuel du speedy se composait uniquement de prisonniers anglais, échappés de Norfolk.

Or, voici ce qu'est Norfolk.

Par 292 de latitude sud et 16542 de longitude est, dans l'est de l'Australie, se trouve une petite île de six lieues de tour, que le mont Pitt domine à une hauteur de onze cents pieds au-dessus du niveau de la mer. C'est l'île Norfolk, devenue le siège d'un établissement, où sont parqués les plus intraitables condamnés des pénitenciers anglais. Ils sont là cinq cents, soumis à une discipline de fer, sous le coup de punitions terribles, gardés par cent cinquante soldats et cent cinquante employés sous les ordres d'un gouverneur. Il serait difficile d'imaginer une pire réunion de scélérats. Quelquefois, -- quoique cela soit rare, -- malgré l'excessive surveillance dont ils sont l'objet, plusieurs parviennent à s'échapper, en s'emparant de navires qu'ils surprennent et ils courent alors les archipels polynésiens.

Ainsi avait fait ce Bob Harvey et ses compagnons.

Ainsi avait voulu faire autrefois Ayrton. Bob Harvey s'était emparé du brick le speedy, mouillé en vue de l'île Norfolk; l'équipage avait été massacré, et, depuis un an, ce navire, devenu bâtiment de pirates, battait les mers du Pacifique, sous le commandement d'Harvey, autrefois capitaine au long cours, maintenant écumeur de mers, et que connaissait bien Ayrton!

Les convicts étaient, pour la plupart, réunis dans la dunette, à l'arrière du navire, mais quelques-uns, étendus sur le pont, causaient à haute voix.

La conversation continuant toujours au milieu des cris et des libations, Ayrton apprit que le hasard seul avait amené le speedy en vue de l'île Lincoln.

Bob Harvey n'y avait jamais encore mis le pied, mais, ainsi que l'avait pressenti Cyrus Smith, trouvant sur sa route cette terre inconnue, dont aucune carte n'indiquait la situation, il avait formé le projet de la visiter, et, au besoin, si elle lui convenait, d'en faire le port d'attache du brick.

Quant au pavillon noir arboré à la corne du speedy et au coup de canon qui avait été tiré, à l'exemple des navires de guerre au moment où ils amènent leurs couleurs, pure forfanterie de pirates.

Ce n'était point un signal, et aucune communication n'existait encore entre les évadés de Norfolk et l'île Lincoln.

Le domaine des colons était donc menacé d'un immense danger. Évidemment, l'île, avec son aiguade facile, son petit port, ses ressources de toutes sortes si bien mises en valeur par les colons, ses profondeurs cachées de Granite-House, ne pouvait que convenir aux convicts; entre leurs mains, elle deviendrait un excellent lieu de refuge, et, par cela même qu'elle était inconnue, elle leur assurerait, pour longtemps peut-être, l'impunité avec la sécurité.

Évidemment aussi, la vie des colons ne serait pas respectée, et le premier soin de Bob Harvey et de ses complices serait de les massacrer sans merci.

Cyrus Smith et les siens n'avaient donc pas même la ressource de fuir, de se cacher dans l'île, puisque les convicts comptaient y résider, et puisque, au cas où le speedy partirait pour une expédition, il était probable que quelques hommes de l'équipage resteraient à terre, afin de s'y établir. Donc, il fallait combattre, il fallait détruire jusqu'au dernier ces misérables, indignes de pitié, et contre lesquels tout moyen serait bon.

Voilà ce que pensa Ayrton, et il savait bien que Cyrus Smith partagerait sa manière de voir.

Mais la résistance, et en dernier lieu la victoire, étaient-elles possibles? Cela dépendait de l'armement du brick et du nombre d'hommes qui le montaient. C'est ce qu'Ayrton résolut de reconnaître à tout prix, et comme, une heure après son arrivée, les vociférations avaient commencé à se calmer, et que bon nombre des convicts étaient déjà plongés dans le sommeil de l'ivresse, Ayrton n'hésita pas à s'aventurer sur le pont du speedy, que les falots éteints laissaient alors dans une obscurité profonde.

Il se hissa donc sur la guibre, et, par le beaupré, il arriva au gaillard d'avant du brick. Se glissant alors entre les convicts étendus çà et là, il fit le tour du bâtiment, et il reconnut que le speedy était armé de quatre canons, qui devaient lancer des boulets de huit à dix livres. Il vérifia même, en les touchant, que ces canons se chargeaient par la culasse. C'étaient donc des pièces modernes, d'un emploi facile et d'un effet terrible.

Quant aux hommes couchés sur le pont, ils devaient être au nombre de dix environ, mais il était supposable que d'autres, plus nombreux, dormaient à l'intérieur du brick. Et d'ailleurs, en les écoutant, Ayrton avait cru comprendre qu'ils étaient une cinquantaine à bord. C'était beaucoup pour les six colons de l'île Lincoln! Mais enfin, grâce au dévouement d'Ayrton, Cyrus Smith ne serait pas surpris, il connaîtrait la force de ses adversaires et il prendrait ses dispositions en conséquence.

Il ne restait donc plus à Ayrton qu'à revenir rendre compte à ses compagnons de la mission dont il s'était chargé, et il se prépara à regagner l'avant du brick, afin de se glisser jusqu'à la mer.

Mais, à cet homme qui voulait -- il l'avait dit -- faire plus que son devoir, il vint alors une pensée héroïque. C'était sacrifier sa vie, mais il sauverait l'île et les colons. Cyrus Smith ne pourrait évidemment pas résister à cinquante bandits, armés de toutes pièces, qui, soit en pénétrant de vive force dans Granite- House, soit en y affamant les assiégés, auraient raison d'eux. Et alors il se représenta ses sauveurs, ceux qui avaient refait de lui un homme et un honnête homme, ceux auxquels il devait tout, tués sans pitié, leurs travaux anéantis, leur île changée en un repaire de pirates! Il se dit qu'il était, en somme, lui, Ayrton, la cause première de tant de désastres, puisque son ancien compagnon, Bob Harvey, n'avait fait que réaliser ses propres projets, et un sentiment d'horreur s'empara de tout son être. Et alors il fut pris de cette irrésistible envie de faire sauter le brick, et avec lui tous ceux qu'il portait. Ayrton périrait dans l'explosion, mais il ferait son devoir.

Ayrton n'hésita pas. Gagner la soute aux poudres, qui est toujours située à l'arrière d'un bâtiment, c'était facile. La poudre ne devait pas manquer à un navire qui faisait un pareil métier, et il suffirait d'une étincelle pour l'anéantir en un instant.

Ayrton s'affala avec précaution dans l'entre-pont, jonché de nombreux dormeurs, que l'ivresse, plus que le sommeil, tenait appesantis. Un falot était allumé au pied du grand mât, autour duquel était appendu un râtelier garni d'armes à feu de toutes sortes.

Ayrton détacha du râtelier un revolver et s'assura qu'il était chargé et amorcé. Il ne lui en fallait pas plus pour accomplir l'oeuvre de destruction.

Il se glissa donc vers l'arrière, de manière à arriver sous la dunette du brick, où devait être la soute.

Cependant, sur cet entre-pont qui était presque obscur, il était difficile de ramper sans heurter quelque convict insuffisamment endormi. De là des jurons et des coups. Ayrton fut, plus d'une fois, forcé de suspendre sa marche. Mais, enfin, il arriva à la cloison fermant le compartiment d'arrière, et il trouva la porte qui devait s'ouvrir sur la soute même.

Ayrton, réduit à la forcer, se mit à l'oeuvre.

C'était une besogne difficile à accomplir sans bruit, car il s'agissait de briser un cadenas. Mais sous la main vigoureuse d'Ayrton, le cadenas sauta et la porte fut ouverte... en ce moment, un bras s'appuya sur l'épaule d'Ayrton.

«Que fais-tu là?» demanda d'une voix dure un homme de haute taille, qui, se dressant dans l'ombre, porta brusquement à la figure d'Ayrton la lumière d'une lanterne.

Ayrton se rejeta en arrière. Dans un rapide éclat de la lanterne, il avait reconnu son ancien complice, Bob Harvey, mais il ne pouvait l'être de celui-ci, qui devait croire Ayrton mort depuis longtemps.

«Que fais-tu là?» dit Bob Harvey, en saisissant Ayrton par la ceinture de son pantalon.

Mais Ayrton, sans répondre, repoussa vigoureusement le chef des convicts et chercha à s'élancer dans la soute. Un coup de revolver au milieu de ces tonneaux de poudre, et tout eût été fini!...

«À moi, garçons!» s'était écrié Bob Harvey. Deux ou trois pirates, réveillés à sa voix, s'étaient relevés, et, se jetant sur Ayrton, ils essayèrent de le terrasser. Le vigoureux Ayrton se débarrassa de leurs étreintes. Deux coups de son revolver retentirent, et deux convicts tombèrent; mais un coup de couteau qu'il ne put parer lui entailla les chairs de l'épaule.

Ayrton comprit bien qu'il ne pouvait plus exécuter son projet. Bob Harvey avait refermé la porte de la soute, et il se faisait dans l'entre-pont un mouvement qui indiquait un réveil général des pirates.

Il fallait qu'Ayrton se réservât pour combattre aux côtés de Cyrus Smith. Il ne lui restait plus qu'à fuir!

Mais la fuite était-elle encore possible? C'était douteux, quoiqu'Ayrton fût résolu à tout tenter pour rejoindre ses compagnons.

Quatre coups lui restaient à tirer. Deux éclatèrent alors, dont l'un, dirigé sur Bob Harvey, ne l'atteignit pas, du moins grièvement, et Ayrton, profitant d'un mouvement de recul de ses adversaires, se précipita vers l'échelle du capot, de manière à gagner le pont du brick. En passant devant le falot, il le brisa d'un coup de crosse, et une obscurité profonde se fit, qui devait favoriser sa fuite. Deux ou trois pirates, réveillés par le bruit, descendaient l'échelle en ce moment. Un cinquième coup du revolver d'Ayrton en jeta un en bas des marches, et les autres s'effacèrent, ne comprenant rien à ce qui se passait. Ayrton, en deux bonds, fut sur le pont du brick, et trois secondes plus tard, après avoir déchargé une dernière fois son revolver à la face d'un pirate qui venait de le saisir par le cou, il enjambait les bastingages et se précipitait à la mer.

Ayrton n'avait pas fait six brasses que les balles crépitaient autour de lui comme une grêle. Quelles durent être les émotions de Pencroff, abrité sous une roche de l'îlot, celles de Cyrus Smith, du reporter, d'Harbert, de Nab, blottis dans les cheminées, quand ils entendirent ces détonations éclater à bord du brick. Ils s'étaient élancés sur la grève, et, leurs fusils épaulés, ils se tenaient prêts à repousser toute agression.

Pour eux, il n'y avait pas de doute possible!

Ayrton, surpris par les pirates, avait été massacré par eux, et peut-être ces misérables allaient-ils profiter de la nuit pour opérer une descente sur l'île! Une demi-heure se passa au milieu de transes mortelles. Toutefois, les détonations avaient cessé, et ni Ayrton ni Pencroff ne reparaissaient. L'îlot était-il donc envahi? Ne fallait-il pas courir au secours d'Ayrton et de Pencroff? Mais comment?

La mer, haute en ce moment, rendait le canal infranchissable. La pirogue n'était plus là! Que l'on juge de l'horrible inquiétude qui s'empara de Cyrus Smith et de ses compagnons!

Enfin, vers minuit et demi, une pirogue, portant deux hommes, accosta la grève. C'était Ayrton, légèrement blessé à l'épaule, et Pencroff, sain et sauf, que leurs amis reçurent à bras ouverts. Aussitôt, tous se réfugièrent aux cheminées. Là, Ayrton raconta ce qui s'était passé et ne cacha point ce projet de faire sauter le brick qu'il avait tenté de mettre à exécution.

Toutes les mains se tendirent vers Ayrton, qui ne dissimula pas combien la situation était grave.

Les pirates avaient l'éveil. Ils savaient que l'île Lincoln était habitée. Ils n'y descendraient qu'en nombre et bien armés. Ils ne respecteraient rien.

Si les colons tombaient entre leurs mains, ils n'avaient aucune pitié à attendre!

«Eh bien! Nous saurons mourir! dit le reporter.

-- Rentrons et veillons, répondit l'ingénieur.

-- Avons-nous quelque chance de nous en tirer, Monsieur Cyrus? demanda le marin.

-- Oui, Pencroff.

-- Hum! Six contre cinquante!

-- Oui! Six!... sans compter...

-- Qui donc?» demanda Pencroff.

Cyrus ne répondit pas, mais il montra le ciel de la main.

CHAPITRE III

La nuit s'écoula sans incident. Les colons s'étaient tenus sur le qui-vive et n'avaient point abandonné le poste des cheminées. Les pirates, de leur côté, ne semblaient avoir fait aucune tentative de débarquement. Depuis que les derniers coups de fusil avaient été tirés sur Ayrton, pas une détonation, pas un bruit même n'avait décelé la présence du brick sur les atterrages de l'île. À la rigueur, on aurait pu croire qu'il avait levé l'ancre, pensant avoir affaire à trop forte partie, et qu'il s'était éloigné de ces parages.

Mais il n'en était rien, et, quand l'aube commença à paraître, les colons purent entrevoir dans les brumes du matin une masse confuse. C'était le speedy.

«Voici, mes amis, dit alors l'ingénieur, les dispositions qu'il me paraît convenable de prendre, avant que ce brouillard soit complètement levé. Il nous dérobe aux yeux des pirates, et nous pourrons agir sans éveiller leur attention. Ce qu'il importe, surtout, de laisser croire aux convicts, c'est que les habitants de l'île sont nombreux et, par conséquent, capables de leur résister. Je vous propose donc de nous diviser en trois groupes qui se posteront, le premier aux cheminées mêmes, le second à l'embouchure de la Mercy. Quant au troisième, je crois qu'il serait bon de le placer sur l'îlot, afin d'empêcher ou de retarder, au moins, toute tentative de débarquement. Nous avons à notre usage deux carabines et quatre fusils. Chacun de nous sera donc armé, et, comme nous sommes amplement fournis de poudre et de balles, nous n'épargnerons pas nos coups. Nous n'avons rien à craindre des fusils, ni même des canons du brick. Que pourraient- ils contre ces roches? Et, comme nous ne tirerons pas des fenêtres de Granite-House, les pirates n'auront pas l'idée d'envoyer là des obus qui pourraient causer d'irréparables dommages. Ce qui est à redouter, c'est la nécessité d'en venir aux mains, puisque les convicts ont le nombre pour eux. C'est donc à tout débarquement qu'il faut tenter de s'opposer, mais sans se découvrir. Donc, n'économisons pas les munitions. Tirons souvent, mais tirons juste. Chacun de nous a huit ou dix ennemis à tuer, et il faut qu'il les tue!»

Cyrus Smith avait chiffré nettement la situation, tout en parlant de la voix la plus calme, comme s'il se fût agi de travaux à diriger et non d'une bataille à régler. Ses compagnons approuvèrent ces dispositions sans même prononcer une parole. Il ne s'agissait plus pour chacun que de prendre son poste avant que la brume se fût complètement dissipée.

Nab et Pencroff remontèrent aussitôt à Granite-House et en rapportèrent des munitions suffisantes. Gédéon Spilett et Ayrton, tous deux très bons tireurs, furent armés des deux carabines de précision, qui portaient à près d'un mille de distance. Les quatre autres fusils furent répartis entre Cyrus Smith, Nab, Pencroff et Harbert.

Voici comment les postes furent composés.

Cyrus Smith et Harbert restèrent embusqués aux cheminées, et ils commandaient ainsi la grève, au pied de Granite-House, sur un assez large rayon.

Gédéon Spilett et Nab allèrent se blottir au milieu des roches, à l'embouchure de la Mercy, -- dont le pont ainsi que les ponceaux avaient été relevés, -- de manière à empêcher tout passage en canot et même tout débarquement sur la rive opposée.

Quant à Ayrton et à Pencroff, ils poussèrent à l'eau la pirogue et se disposèrent à traverser le canal pour occuper séparément deux postes sur l'îlot. De cette façon, des coups de feu, éclatant sur quatre points différents, donneraient à penser aux convicts que l'île était à la fois suffisamment peuplée et sévèrement défendue. Au cas où un débarquement s'effectuerait sans qu'ils pussent l'empêcher, et même s'ils se voyaient sur le point d'être tournés par quelque embarcation du brick, Pencroff et Ayrton devaient revenir avec la pirogue reprendre pied sur le littoral et se porter vers l'endroit le plus menacé.

Avant d'aller occuper leur poste, les colons se serrèrent une dernière fois la main. Pencroff parvint à se rendre assez maître de lui pour comprimer son émotion quand il embrassa Harbert, son enfant!... et ils se séparèrent. Quelques instants après, Cyrus Smith et Harbert d'un côté, le reporter et Nab de l'autre, avaient disparu derrière les roches, et cinq minutes plus tard, Ayrton et Pencroff, ayant heureusement traversé le canal, débarquaient sur l'îlot et se cachaient dans les anfractuosités de sa rive orientale. Aucun d'eux n'avait pu être vu, car eux-mêmes encore distinguaient à peine le brick dans le brouillard.

Il était six heures et demie du matin.

Bientôt, le brouillard se déchira peu à peu dans les couches supérieures de l'air, et la pomme des mâts du brick sortit des vapeurs. Pendant quelques instants encore, de grosses volutes roulèrent à la surface de la mer; puis, une brise se leva, qui dissipa rapidement cet amas de brumes.

Le speedy apparut tout entier, mouillé sur deux ancres, le cap au nord, et présentant à l'île sa hanche de bâbord. Ainsi que l'avait estimé Cyrus Smith, il n'était pas à plus d'un mille un quart du rivage.

Le sinistre pavillon noir flottait à sa corne.

L'ingénieur, avec sa lunette, put voir que les quatre canons composant l'artillerie du bord avaient été braqués sur l'île. Ils étaient évidemment prêts à faire feu au premier signal.

Cependant, le speedy restait muet. On voyait une trentaine de pirates aller et venir sur le pont. Quelques-uns étaient montés sur la dunette; deux autres, postés sur les barres du grand perroquet et munis de longues-vues, observaient l'île avec une extrême attention.

Certainement, Bob Harvey et son équipage ne pouvaient que très difficilement se rendre compte de ce qui s'était passé pendant la nuit à bord du brick.

Cet homme, à demi nu, qui venait de forcer la porte de la soute aux poudres et contre lequel ils avaient lutté, qui avait déchargé son revolver six fois sur eux, qui avait tué un des leurs et blessé deux autres, cet homme avait-il échappé à leurs balles? Avait-il pu regagner la côte à la nage? D'où venait-il? Que venait-il faire à bord? Son projet avait-il réellement été de faire sauter le brick, ainsi que le pensait Bob Harvey? Tout cela devait être assez confus dans l'esprit des convicts. Mais ce dont ils ne pouvaient plus douter, c'est que l'île inconnue devant laquelle le speedy avait jeté l'ancre était habitée, et qu'il y avait là, peut-être, toute une colonie prête à la défendre. Et pourtant, personne ne se montrait, ni sur la grève, ni sur les hauteurs. Le littoral paraissait être absolument désert. En tout cas, il n'y avait aucune trace d'habitation. Les habitants avaient-ils donc fui vers l'intérieur?

Voilà ce que devait se demander le chef des pirates, et, sans doute, en homme prudent, il cherchait à reconnaître les localités avant d'y engager sa bande.

Pendant une heure et demie, aucun indice d'attaque ni de débarquement ne put être surpris à bord du brick. Il était évident que Bob Harvey hésitait. Ses meilleures lunettes, sans doute, ne lui avaient pas permis d'apercevoir un seul des colons blottis dans les roches. Il n'était même pas probable que son attention eût été éveillée par ce voile de branches vertes et de lianes qui dissimulait les fenêtres de Granite-House et tranchaient sur la muraille nue. En effet, comment eût-il imaginé qu'une habitation était creusée, à cette hauteur, dans le massif granitique? Depuis le cap griffe jusqu'aux caps mandibule, sur tout le périmètre de la baie de l'union, rien n'avait dû lui apprendre que l'île fût et pût être occupée.

À huit heures, cependant, les colons observèrent un certain mouvement qui se produisait à bord du speedy. On halait sur les palans des porte-embarcations, et un canot était mis à la mer.

Sept hommes y descendirent. Ils étaient armés de fusils; l'un d'eux se mit à la barre, quatre aux avirons, et les deux autres, accroupis à l'avant, prêts à tirer, examinaient l'île. Leur but était, sans doute, d'opérer une première reconnaissance, mais non de débarquer, car, dans ce dernier cas, ils seraient venus en plus grand nombre.

Les pirates, juchés dans la mâture jusqu'aux barres de perroquet, avaient évidemment pu voir qu'un îlot couvrait la côte et qu'il en était séparé par un canal large d'un demi-mille environ. Toutefois, il fut bientôt constant pour Cyrus Smith, en observant la direction suivie par le canot, qu'il ne chercherait pas tout d'abord à pénétrer dans ce canal, mais qu'il accosterait l'îlot, mesure de prudence justifiée, d'ailleurs.

Pencroff et Ayrton, cachés chacun de son côté dans d'étroites anfractuosités de roches, le virent venir directement sur eux, et ils attendirent qu'il fût à bonne portée.

Le canot s'avançait avec une extrême précaution.

Les rames ne plongeaient dans l'eau qu'à de longs intervalles. On pouvait voir aussi que l'un des convicts placés à l'avant tenait une ligne de sonde à la main et qu'il cherchait à reconnaître le chenal creusé par le courant de la Mercy. Cela indiquait chez Bob Harvey l'intention de rapprocher autant qu'il le pourrait son brick de la côte. Une trentaine de pirates, dispersés dans les haubans, ne perdaient pas un des mouvements du canot et relevaient certains amers qui devaient leur permettre d'atterrir sans danger.

Le canot n'était plus qu'à deux encablures de l'îlot quand il s'arrêta. L'homme de barre, debout, cherchait le meilleur point sur lequel il pût accoster. En un instant, deux coups de feu éclatèrent. Une petite fumée tourbillonna au-dessus des roches de l'îlot. L'homme de barre et l'homme de sonde tombèrent à la renverse dans le canot. Les balles d'Ayrton et de Pencroff les avaient frappés tous deux au même instant.

Presque aussitôt, une détonation plus violente se fit entendre, un éclatant jet de vapeur fusa des flancs du brick, et un boulet, frappant le haut des roches qui abritaient Ayrton et Pencroff, les fit voler en éclats, mais les deux tireurs n'avaient pas été touchés.

D'horribles imprécations s'étaient échappées du canot, qui reprit aussitôt sa marche. L'homme de barre fut immédiatement remplacé par un de ses camarades, et les avirons plongèrent vivement dans l'eau.

Toutefois, au lieu de retourner à bord, comme on eût pu le croire, le canot prolongea le rivage de l'îlot, de manière à le tourner par sa pointe sud. Les pirates faisaient force de rames afin de se mettre hors de la portée des balles.

Ils s'avancèrent ainsi jusqu'à cinq encablures de la partie rentrante du littoral que terminait la pointe de l'épave, et, après l'avoir contournée par une ligne semi-circulaire, toujours protégés par les canons du brick, ils se dirigèrent vers l'embouchure de la Mercy.

Leur évidente intention était de pénétrer ainsi dans le canal et de prendre à revers les colons qui étaient postés sur l'îlot, de manière que ceux-ci, quel que fût leur nombre, fussent placés entre les feux du canot et les feux du brick, et se trouvassent dans une position très désavantageuse. Un quart d'heure se passa ainsi, pendant que le canot avançait dans cette direction. Silence absolu, calme complet dans l'air et sur les eaux.

Pencroff et Ayrton, bien qu'ils comprissent qu'ils risquaient d'être tournés, n'avaient point quitté leur poste, soit qu'ils ne voulussent pas encore se montrer aux assaillants et s'exposer aux canons du speedy, soit qu'ils comptassent sur Nab et Gédéon Spilett, veillant à l'embouchure de la rivière, et sur Cyrus Smith et Harbert, embusqués dans les roches des cheminées.

Vingt minutes après les premiers coups de feu, le canot était par le travers de la Mercy à moins de deux encablures. Comme le flot commençait à monter avec sa violence habituelle, que provoquait l'étroitesse du pertuis, les convicts se sentirent entraînés vers la rivière, et ce ne fut qu'à force de rames qu'ils se maintinrent dans le milieu du canal. Mais, comme ils passaient à bonne portée de l'embouchure de la Mercy, deux balles les saluèrent au passage, et deux des leurs furent encore couchés dans l'embarcation.

Nab et Spilett n'avaient point manqué leur coup. Aussitôt le brick envoya un second boulet sur le poste que trahissait la fumée des armes à feu, mais sans autre résultat que d'écorner quelques roches. En ce moment, le canot ne renfermait plus que trois hommes valides. Pris par le courant, il fila dans le canal avec la rapidité d'une flèche, passa devant Cyrus Smith et Harbert, qui, ne le jugeant pas à bonne portée, restèrent muets; puis, tournant la pointe nord de l'îlot avec les deux avirons qui lui restaient, il se mit en mesure de regagner le brick.

Jusqu'ici les colons n'avaient point à se plaindre.

La partie s'engageait mal pour leurs adversaires. Ceux-ci comptaient déjà quatre hommes blessés grièvement, morts peut-être; eux, au contraire, sans blessures, n'avaient pas perdu une balle. Si les pirates continuaient à les attaquer de cette façon, s'ils renouvelaient quelque tentative de descente au moyen du canot, ils pouvaient être détruits un à un.

On comprend combien les dispositions prises par l'ingénieur étaient avantageuses. Les pirates pouvaient croire qu'ils avaient affaire à des adversaires nombreux et bien armés, dont ils ne viendraient pas facilement à bout. Une demi-heure s'écoula avant que le canot, qui avait à lutter contre le courant du large, eût rallié le speedy. Des cris épouvantables retentirent, quand il revint à bord avec les blessés, et trois ou quatre coups de canon furent tirés, qui ne pouvaient avoir aucun résultat.

Mais alors d'autres convicts, ivres de colère et peut-être encore des libations de la veille, se jetèrent dans l'embarcation au nombre d'une douzaine. Un second canot fut également lancé à la mer dans lequel huit hommes prirent place, et tandis que le premier se dirigeait droit sur l'îlot pour en débusquer les colons, le second manoeuvrait de manière à forcer l'entrée de la Mercy.

La situation devenait évidemment très périlleuse pour Pencroff et Ayrton, et ils comprirent qu'ils devaient regagner la terre franche.

Cependant, ils attendirent encore que le premier canot fût à bonne portée, et deux balles, adroitement dirigées, vinrent encore apporter le désordre dans son équipage. Puis, Pencroff et Ayrton, abandonnant leur poste, non sans avoir essuyé une dizaine de coups de fusil, traversèrent l'îlot de toute la rapidité de leurs jambes, se jetèrent dans la pirogue, passèrent le canal au moment où le second canot en atteignait la pointe sud, et coururent se blottir aux cheminées; ils avaient à peine rejoint Cyrus Smith et Harbert, que l'îlot était envahi et que les pirates de la première embarcation le parcouraient en tous sens.

Presque au même instant, de nouvelles détonations éclataient au poste de la Mercy, dont le second canot s'était rapidement rapproché. Deux, sur huit, des hommes qui le montaient, furent mortellement frappés par Gédéon Spilett et Nab, et l'embarcation elle-même, irrésistiblement emportée sur les récifs, s'y brisa à l'embouchure de la Mercy.

Mais les six survivants, élevant leurs armes au-dessus de leur tête pour les préserver du contact de l'eau, parvinrent à prendre pied sur la rive droite de la rivière. Puis, se voyant exposés de trop près au feu du poste, ils s'enfuirent à toutes jambes dans la direction de la pointe de l'épave, hors de la portée des balles.

La situation actuelle était donc celle-ci: sur l'îlot, douze convicts dont plusieurs blessés, sans doute, mais ayant encore un canot à leur disposition; sur l'île, six débarqués, mais qui étaient dans l'impossibilité d'atteindre Granite-House, car ils ne pouvaient traverser la rivière, dont les ponts étaient relevés.

«Cela va! Avait dit Pencroff en se précipitant dans les cheminées, cela va, Monsieur Cyrus! Qu'en pensez-vous?

-- Je pense, répondit l'ingénieur, que le combat va prendre une nouvelle forme, car on ne peut pas supposer que ces convicts soient assez inintelligents pour le continuer dans des conditions aussi défavorables pour eux!

-- Ils ne traverseront toujours pas le canal, dit le marin. Les carabines d'Ayrton et de M Spilett sont là pour les en empêcher. Vous savez bien qu'elles portent à plus d'un mille!

-- Sans doute, répondit Harbert, mais que pourraient faire deux carabines contre les canons du brick?

-- Eh! Le brick n'est pas encore dans le canal, j'imagine! répondit Pencroff.

-- Et s'il y vient? dit Cyrus Smith.

-- C'est impossible, car il risquerait de s'y échouer et de s'y perdre!

-- C'est possible, répondit alors Ayrton. Les convicts peuvent profiter de la mer haute pour entrer dans le canal, quitte à s'échouer à mer basse, et alors, sous le feu de leurs canons, nos postes ne seront plus tenables.

-- Par les mille diables d'enfer! s'écria Pencroff, il semble, en vérité, que les gueux se préparent à lever l'ancre!

-- Peut-être serons-nous forcés de nous réfugier dans Granite- House? fit observer Harbert.

-- Attendons! répondit Cyrus Smith.

-- Mais Nab et M Spilett?... dit Pencroff.

-- Ils sauront nous rejoindre en temps utile. Tenez-vous prêt, Ayrton. C'est votre carabine et celle de Spilett qui doivent parler maintenant.»

Ce n'était que trop vrai! Le speedy commençait à virer sur son ancre et manifestait l'intention de se rapprocher de l'îlot. La mer devait encore monter pendant une heure et demie, et, le courant de flot étant déjà cassé, il serait facile au brick de manoeuvrer. Mais, quant à entrer dans le canal, Pencroff, contrairement à l'opinion d'Ayrton, ne pouvait pas admettre qu'il osât le tenter.

Pendant ce temps, les pirates qui occupaient l'îlot s'étaient peu à peu reportés vers le rivage opposé, et ils n'étaient plus séparés de la terre que par le canal. Armés simplement de fusils, ils ne pouvaient faire aucun mal aux colons, embusqués, soit aux cheminées, soit à l'embouchure de la Mercy; mais, ne les sachant pas munis de carabines à longue portée, ils ne croyaient pas, non plus, être exposés de leur personne. C'était donc à découvert qu'ils arpentaient l'îlot et en parcouraient la lisière.

Leur illusion fut de courte durée. Les carabines d'Ayrton et de Gédéon Spilett parlèrent alors et dirent sans doute des choses désagréables à deux de ces convicts, car ils tombèrent à la renverse.

Ce fut une débandade générale. Les dix autres ne prirent même pas le temps de ramasser leurs compagnons blessés ou morts, ils se reportèrent en toute hâte sur l'autre côté de l'îlot, se jetèrent dans l'embarcation qui les avait amenés, et ils rallièrent le bord à force de rames.

«Huit de moins! S'était écrié Pencroff. Vraiment, on dirait que M Spilett et Ayrton se donnent le mot pour opérer ensemble!

-- Messieurs, répondit Ayrton en rechargeant sa carabine, voilà qui va devenir plus grave. Le brick appareille!

-- L'ancre est à pic!... s'écria Pencroff.

-- Oui, et elle dérape déjà.»

En effet, on entendait distinctement le cliquetis du linguet qui frappait sur le guindeau, à mesure que virait l'équipage du brick. Le speedy était d'abord venu à l'appel de son ancre; puis, quand elle eut été arrachée du fond, il commença à dériver vers la terre. Le vent soufflait du large; le grand foc et le petit hunier furent hissés, et le navire se rapprocha peu à peu de terre. Des deux postes de la Mercy et des cheminées, on le regardait manoeuvrer sans donner signe de vie, mais non sans une certaine émotion. Ce serait une situation terrible que celle des colons, quand ils seraient exposés, à courte distance, au feu des canons du brick, et sans être en mesure d'y répondre utilement. Comment alors pourraient-ils empêcher les pirates de débarquer?

Cyrus Smith sentait bien cela, et il se demandait ce qu'il était possible de faire. Avant peu, il serait appelé à prendre une détermination. Mais laquelle?

Se renfermer dans Granite-House, s'y laisser assiéger, tenir pendant des semaines, pendant des mois même, puisque les vivres y abondaient? Bien! Mais après? Les pirates n'en seraient pas moins maîtres de l'île, qu'ils ravageraient à leur guise, et, avec le temps, ils finiraient par avoir raison des prisonniers de Granite- House.

Cependant, une chance restait encore: c'était que Bob Harvey ne se hasardât pas avec son navire dans le canal et qu'il se tînt en dehors de l'îlot. Un demi-mille le séparerait encore de la côte, et, à cette distance, ses coups pourraient ne pas être extrêmement nuisibles.

«Jamais, répétait Pencroff, jamais ce Bob Harvey, puisqu'il est bon marin, n'entrera dans le canal! Il sait bien que ce serait risquer le brick, pour peu que la mer devînt mauvaise! Et que deviendrait-il sans son navire?»

Cependant, le brick s'était approché de l'îlot, et on put voir qu'il cherchait à en gagner l'extrémité inférieure. La brise était légère, et, comme le courant avait alors beaucoup perdu de sa force, Bob Harvey était absolument maître de manoeuvrer comme il le voulait.

La route suivie précédemment par les embarcations lui avait permis de reconnaître le chenal, et il s'y était effrontément engagé. Son projet n'était que trop compréhensible: il voulait s'embosser devant les cheminées et, de là, répondre par des obus et des boulets aux balles qui avaient jusqu'alors décimé son équipage.

Bientôt le speedy atteignit la pointe de l'îlot; il la tourna avec aisance; la brigantine fut alors éventée, et le brick, serrant le vent, se trouva par le travers de la Mercy.

«Les bandits! Ils y viennent!» s'écria Pencroff.

En ce moment, Cyrus Smith, Ayrton, le marin et Harbert furent rejoints par Nab et Gédéon Spilett.

Le reporter et son compagnon avaient jugé convenable d'abandonner le poste de la Mercy, d'où ils ne pouvaient plus rien faire contre le navire, et ils avaient sagement agi. Mieux valait que les colons fussent réunis au moment où une action décisive allait sans doute s'engager. Gédéon Spilett et Nab étaient arrivés en se défilant derrière les roches, mais non sans essuyer une grêle de balles qui ne les avait point atteints.

«Spilett! Nab! S'était écrié l'ingénieur. Vous n'êtes pas blessés?

-- Non! répondit le reporter, quelques contusions seulement, par ricochet! Mais ce damné brick entre dans le canal!

-- Oui! répondit Pencroff, et, avant dix minutes, il aura mouillé devant Granite-House!

-- Avez-vous un projet, Cyrus? demanda le reporter.

-- Il faut nous réfugier dans Granite-House, pendant qu'il en est temps encore et que les convicts ne peuvent nous voir.

-- C'est aussi mon avis, répondit Gédéon Spilett; mais une fois renfermés...

-- Nous prendrons conseil des circonstances, répondit l'ingénieur.

-- En route donc, et dépêchons! dit le reporter.

-- Vous ne voulez pas, Monsieur Cyrus, qu'Ayrton et moi nous restions ici? demanda le marin.

-- À quoi bon, Pencroff? répondit Cyrus Smith. Non. Ne nous séparons pas!»

Il n'y avait pas un instant à perdre. Les colons quittèrent les cheminées. Un petit retour de la courtine empêchait qu'ils ne fussent vus du brick; mais deux ou trois détonations et le fracas des boulets sur les roches leur apprirent que le speedy n'était plus qu'à courte distance.

Se précipiter dans l'ascenseur, se hisser jusqu'à la porte de Granite-House, où Top et Jup étaient renfermés depuis la veille, s'élancer dans la grande salle, ce fut l'affaire d'un moment.

Il était temps, car les colons, à travers les branchages, aperçurent le speedy entouré de fumée, qui filait dans le canal. Ils durent même se mettre de côté, car les décharges étaient incessantes, et les boulets des quatre canons frappaient aveuglément tant sur le poste de la Mercy, bien qu'il ne fût plus occupé, que sur les cheminées. Les roches étaient fracassées, et des hurrahs accompagnaient chaque détonation.

Cependant, on pouvait espérer que Granite-House serait épargné, grâce à la précaution que Cyrus Smith avait prise d'en dissimuler les fenêtres, quand un boulet, effleurant la baie de la porte, pénétra dans le couloir.

«Malédiction! Nous sommes découverts?» s'écria Pencroff.

Peut-être les colons n'avaient-ils pas été vus, mais il était certain que Bob Harvey avait jugé à propos d'envoyer un projectile à travers le feuillage suspect qui masquait cette portion de la haute muraille.

Bientôt même, il redoubla ses coups, quand un autre boulet, ayant fendu le rideau de feuillage, laissa voir une ouverture béante dans le granit.

La situation des colons était désespérée. Leur retraite était découverte. Ils ne pouvaient opposer d'obstacle à ces projectiles, ni préserver la pierre, dont les éclats volaient en mitraille autour d'eux.

Ils n'avaient plus qu'à se réfugier dans le couloir supérieur de Granite-House et à abandonner leur demeure à toutes les dévastations, quand un bruit sourd se fit entendre, qui fut suivi de cris épouvantables!

Cyrus Smith et les siens se précipitèrent à une des fenêtres...

Le brick, irrésistiblement soulevé sur une sorte de trombe liquide, venait de s'ouvrir en deux, et, en moins de dix secondes, il était englouti avec son criminel équipage!

CHAPITRE IV

«Ils ont sauté! s'écria Harbert.

-- Oui! Sauté comme si Ayrton eût mis le feu aux poudres! répondit Pencroff en se jetant dans l'ascenseur, en même temps que Nab et le jeune garçon.

-- Mais que s'est-il passé? demanda Gédéon Spilett, encore stupéfait de ce dénouement inattendu.

-- Ah! Cette fois, nous saurons!... répondit vivement l'ingénieur.

-- Que saurons-nous?...

-- Plus tard! Plus tard! Venez, Spilett. L'important est que ces pirates aient été exterminés!»

Et Cyrus Smith, entraînant le reporter et Ayrton, rejoignit sur la grève Pencroff, Nab et Harbert.

On ne voyait plus rien du brick, pas même sa mâture.

Après avoir été soulevé par cette trombe, il s'était couché sur le côté et avait coulé dans cette position, sans doute par suite de quelque énorme voie d'eau. Mais, comme le canal en cet endroit ne mesurait pas plus de vingt pieds de profondeur, il était certain que les flancs du brick immergé reparaîtraient à marée basse. Quelques épaves flottaient à la surface de la mer.

On voyait toute une drome, consistant en mâts et vergues de rechange, des cages à poules avec leurs volatiles encore vivants, des caisses et des barils qui, peu à peu, montaient à la surface, après s'être échappés par les panneaux; mais il n'y avait en dérive aucun débris, ni planches du pont, ni bordage de la coque, -- ce qui rendait assez inexplicable l'engloutissement subit du speedy.

Cependant, les deux mâts, qui avaient été brisés à quelques pieds au-dessus de l'étambrai, après avoir rompu étais et haubans, remontèrent bientôt sur les eaux du canal, avec leurs voiles, dont les unes étaient déployées et les autres serrées. Mais il ne fallait pas laisser au jusant le temps d'emporter toutes ces richesses, et Ayrton et Pencroff se jetèrent dans la pirogue avec l'intention d'amarrer toutes ces épaves soit au littoral de l'île, soit au littoral de l'îlot.

Mais au moment où ils allaient s'embarquer, une réflexion de Gédéon Spilett les arrêta.

«Et les six convicts qui ont débarqué sur la rive droite de la Mercy?» dit-il.

En effet, il ne fallait pas oublier que les six hommes dont le canot s'était brisé sur les roches avaient pris pied à la pointe de l'épave.

On regarda dans cette direction. Aucun des fugitifs n'était visible. Il était probable que, après avoir vu le brick s'engloutir dans les eaux du canal, ils avaient pris la fuite à l'intérieur de l'île.

«Plus tard, nous nous occuperons d'eux, dit alors Cyrus Smith. Ils peuvent encore être dangereux, car ils sont armés, mais enfin, six contre six, les chances sont égales. Allons donc au plus pressé.»

Ayrton et Pencroff s'embarquèrent dans la pirogue et nagèrent vigoureusement vers les épaves.

La mer était étale alors, et très haute, car la lune était nouvelle depuis deux jours. Une grande heure, au moins, devait donc s'écouler avant que la coque du brick émergeât des eaux du canal.

Ayrton et Pencroff eurent le temps d'amarrer les mâts et les espars au moyen de cordages, dont le bout fut porté sur la grève de Granite-House. Là, les colons, réunissant leurs efforts, parvinrent à haler ces épaves. Puis la pirogue ramassa tout ce qui flottait, cages à poules, barils, caisses, qui furent immédiatement transportés aux cheminées.

Quelques cadavres surnageaient aussi. Entre autres, Ayrton reconnut celui de Bob Harvey, et il le montra à son compagnon, en disant d'une voix émue:

«Ce que j'ai été, Pencroff!

-- Mais ce que vous n'êtes plus, brave Ayrton!» répondit le marin.

Il était assez singulier que les corps qui surnageaient fussent en si petit nombre. On en comptait cinq ou six à peine, que le jusant commençait déjà à emporter vers la pleine mer.

Très probablement les convicts, surpris par l'engloutissement, n'avaient pas eu le temps de fuir, et le navire, s'étant couché sur le côté, la plupart étaient restés engagés sous les bastingages. Or, le reflux, qui allait entraîner vers la haute mer les cadavres de ces misérables, épargnerait aux colons la triste besogne de les enterrer en quelque coin de leur île.

Pendant deux heures, Cyrus Smith et ses compagnons furent uniquement occupés à haler les espars sur le sable et à déverguer, puis à mettre au sec les voiles, qui étaient parfaitement intactes. Ils causaient peu, tant le travail les absorbait, mais que de pensées leur traversaient l'esprit! C'était une fortune que la possession de ce brick, ou plutôt de tout ce qu'il renfermait. En effet, un navire est comme un petit monde au complet, et le matériel de la colonie allait s'augmenter de bon nombre d'objets utiles. Ce serait, «en grand», l'équivalent de la caisse trouvée à la pointe de l'épave.

«Et en outre, pensait Pencroff, pourquoi serait-il impossible de renflouer ce brick? S'il n'a qu'une voie d'eau, cela se bouche, une voie d'eau, et un navire de trois à quatre cents tonneaux, c'est un vrai navire auprès de notre Bonadventure! et l'on va loin avec cela! Et l'on va où l'on veut! Il faudra que M Cyrus, Ayrton et moi, nous examinions l'affaire! Elle en vaut la peine!»

En effet, si le brick était encore propre à naviguer, les chances de rapatriement des colons de l'île Lincoln allaient être singulièrement accrues.

Mais, pour décider cette importante question, il convenait d'attendre que la mer fût tout à fait basse, afin que la coque du brick pût être visitée dans toutes ses parties.

Lorsque les épaves eurent été mises en sûreté sur la grève, Cyrus Smith et ses compagnons s'accordèrent quelques instants pour déjeuner. Ils mouraient littéralement de faim. Heureusement, l'office n'était pas loin, et Nab pouvait passer pour un maître- coq expéditif. On mangea donc auprès des cheminées, et, pendant ce repas, on le pense bien, il ne fut question que de l'événement inattendu qui avait si miraculeusement sauvé la colonie.

«Miraculeusement est le mot, répétait Pencroff, car il faut bien avouer que ces coquins ont sauté juste au moment convenable! Granite-House commençait à devenir singulièrement inhabitable!

-- Et imaginez-vous, Pencroff, demanda le reporter, comment cela s'est passé, et qui a pu provoquer cette explosion du brick?

-- Eh! Monsieur Spilett, rien de plus simple, répondit Pencroff. Un navire de pirates n'est pas tenu comme un navire de guerre! Des convicts ne sont pas des matelots! Il est certain que les soutes du brick étaient ouvertes, puisqu'on nous canonnait sans relâche, et il aura suffi d'un imprudent ou d'un maladroit pour faire sauter la machine!

-- Monsieur Cyrus, dit Harbert, ce qui m'étonne, c'est que cette explosion n'ait pas produit plus d'effet. La détonation n'a pas été forte, et, en somme, il y a peu de débris et de bordages arrachés. Il semblerait que le navire a plutôt coulé que sauté.

-- Cela t'étonne, mon enfant? demanda l'ingénieur.

-- Oui, Monsieur Cyrus.

-- Et moi aussi, Harbert, répondit l'ingénieur, cela m'étonne; mais quand nous visiterons la coque du brick, nous aurons sans doute l'explication de ce fait.

-- Ah çà! Monsieur Cyrus, dit Pencroff, vous n'allez pas prétendre que le speedy a tout simplement coulé comme un bâtiment qui donne contre un écueil?

-- Pourquoi pas? fit observer Nab, s'il y a des roches dans le canal?

-- Bon! Nab, répondit Pencroff. Tu n'as pas ouvert les yeux au bon moment. Un instant avant de s'engloutir, le brick, je l'ai parfaitement vu, s'est élevé sur une énorme lame, et il est retombé en s'abattant sur bâbord. Or, s'il n'avait fait que toucher, il eût coulé tout tranquillement, comme un honnête navire qui s'en va par le fond.

-- C'est que précisément ce n'était pas un honnête navire! répondit Nab.

-- Enfin, nous verrons bien, Pencroff, reprit l'ingénieur.

-- Nous verrons bien, ajouta le marin, mais je parierais ma tête qu'il n'y a pas de roches dans le canal. Voyons, Monsieur Cyrus, de bon compte, est-ce que vous voudriez dire qu'il y a encore quelque chose de merveilleux dans cet événement?»

Cyrus Smith ne répondit pas.

«En tout cas, dit Gédéon Spilett, choc ou explosion, vous conviendrez, Pencroff, que cela est arrivé à point!

-- Oui!... oui!... répondit le marin... mais ce n'est pas la question. Je demande à M Smith s'il voit en tout ceci quelque chose de surnaturel.

-- Je ne me prononce pas, Pencroff, dit l'ingénieur. Voilà tout ce que je puis vous répondre.»

Réponse qui ne satisfit aucunement Pencroff. Il tenait pour «une explosion», et il n'en voulut pas démordre. Jamais il ne consentirait à admettre que dans ce canal, formé d'un lit de sable fin, comme la grève elle-même, et qu'il avait souvent traversé à mer basse, il y eût un écueil ignoré. Et d'ailleurs, au moment où le brick sombrait, la mer était haute, c'est-à-dire qu'il avait plus d'eau qu'il ne lui en fallait pour franchir, sans les heurter, toutes roches qui n'eussent pas découvert à mer basse. Donc, il ne pouvait y avoir eu choc. Donc, le navire n'avait pas touché. Donc, il avait sauté.

Et il faut convenir que le raisonnement du marin ne manquait pas d'une certaine justesse.

Vers une heure et demie, les colons s'embarquèrent dans la pirogue et se rendirent sur le lieu d'échouement. Il était regrettable que les deux embarcations du brick n'eussent pu être sauvées; mais l'une, on le sait, avait été brisée à l'embouchure de la Mercy et était absolument hors d'usage; l'autre avait disparu dans l'engloutissement du brick, et, sans doute écrasée par lui, n'avait pas reparu.

À ce moment, la coque du speedy commençait à se montrer au-dessus des eaux. Le brick était plus que couché sur le flanc, car, après avoir rompu ses mâts sous le poids de son lest déplacé par la chute, il se tenait presque la quille en l'air. Il avait été véritablement retourné par l'inexplicable mais effroyable action sous-marine, qui s'était en même temps manifestée par le déplacement d'une énorme trombe d'eau.

Les colons firent le tour de la coque, et, à mesure que la mer baissait, ils purent reconnaître, sinon la cause qui avait provoqué la catastrophe, du moins l'effet produit. Sur l'avant, des deux côtés de la quille, sept ou huit pieds avant la naissance de l'étrave, les flancs du brick étaient effroyablement déchirés sur une longueur de vingt pieds au moins. Là s'ouvraient deux larges voies d'eau qu'il eût été impossible d'aveugler. Non seulement le doublage de cuivre et le bordage avaient disparu, réduits en poussière sans doute, mais encore de la membrure même, des chevilles de fer et des gournables qui la liaient, il n'y avait plus trace. Tout le long de la coque, jusqu'aux façons d'arrière, les virures, déchiquetées, ne tenaient plus. La fausse quille avait été séparée avec une violence inexplicable, et la quille elle-même, arrachée de la carlingue en plusieurs points, était rompue sur toute sa longueur.

«Mille diables! s'écria Pencroff. Voilà un navire qu'il sera difficile de renflouer!

-- Ce sera même impossible, dit Ayrton.

-- En tout cas, fit observer Gédéon Spilett au marin, l'explosion, s'il y a eu explosion, a produit là de singuliers effets! Elle a crevé la coque du navire dans ses parties inférieures, au lieu d'en faire sauter le pont et les oeuvres mortes! Ces larges ouvertures paraissent avoir plutôt été faites par le choc d'un écueil que par l'explosion d'une soute!

-- Il n'y a pas d'écueil dans le canal! répliqua le marin. J'admets tout ce que vous voudrez, excepté le choc d'une roche!

-- Tâchons de pénétrer à l'intérieur du brick, dit l'ingénieur. Peut-être saurons-nous à quoi nous en tenir sur la cause de sa destruction.»

C'était le meilleur parti à prendre, et il convenait, d'ailleurs, d'inventorier toutes les richesses contenues à bord, et de tout disposer pour leur sauvetage.

L'accès à l'intérieur du brick était facile alors.

L'eau baissait toujours, et le dessous du pont, devenu maintenant le dessus par le renversement de la coque, était praticable. Le lest, composé de lourdes gueuses de fonte, l'avait défoncé en plusieurs endroits. On entendait la mer qui bruissait, en s'écoulant par les fissures de la coque.

Cyrus Smith et ses compagnons, la hache à la main, s'avancèrent sur le pont à demi brisé. Des caisses de toutes sortes l'encombraient, et, comme elles n'avaient séjourné dans l'eau que pendant un temps très limité, peut-être leur contenu n'était-il pas avarié.

On s'occupa donc de mettre toute cette cargaison en lieu sûr. L'eau ne devait pas revenir avant quelques heures, et ces quelques heures furent utilisées de la manière la plus profitable. Ayrton et Pencroff avaient frappé, à l'ouverture pratiquée dans la coque, un palan qui servait à hisser les barils et les caisses. La pirogue les recevait et les transportait immédiatement sur la plage. On prenait tout, indistinctement, quitte à faire plus tard un triage de ces objets. En tout cas, ce que les colons purent d'abord constater avec une extrême satisfaction, c'est que le brick possédait une cargaison très variée, un assortiment d'articles de toutes sortes, ustensiles, produits manufacturés, outils, tels que chargent les bâtiments qui font le grand cabotage de la Polynésie. Il était probable que l'on trouverait là un peu de tout, et on conviendra que c'était précisément ce qu'il fallait à la colonie de l'île Lincoln.

Toutefois, -- et Cyrus Smith l'observait dans un étonnement silencieux, -- non seulement la coque du brick, ainsi qu'il a été dit, avait énormément souffert du choc quelconque qui avait déterminé la catastrophe, mais l'aménagement était dévasté, surtout vers l'avant. Cloisons et épontilles étaient brisées comme si quelque formidable obus eût éclaté à l'intérieur du brick. Les colons purent aller facilement de l'avant à l'arrière, après avoir déplacé les caisses qui étaient extraites au fur et à mesure. Ce n'étaient point de lourds ballots, dont le déplacement eût été difficile, mais de simples colis, dont l'arrimage, d'ailleurs, n'était plus reconnaissable.

Les colons parvinrent alors jusqu'à l'arrière du brick, dans cette partie que surmontait autrefois la dunette. C'était là que, suivant l'indication d'Ayrton, il fallait chercher la soute aux poudres. Cyrus Smith pensant qu'elle n'avait pas fait explosion, il était possible que quelques barils pussent être sauvés, et que la poudre, qui est ordinairement enfermée dans des enveloppes de métal, n'eût pas souffert du contact de l'eau.

Ce fut, en effet, ce qui était arrivé. On trouva, au milieu d'une grande quantité de projectiles, une vingtaine de barils, dont l'intérieur était garni de cuivre, et qui furent extraits avec précaution.

Pencroff se convainquit par ses propres yeux que la destruction du speedy ne pouvait être attribuée à une explosion. La portion de la coque dans laquelle se trouvait située la soute était précisément celle qui avait le moins souffert.

«Possible! répondit l'entêté marin, mais, quant à une roche, il n'y a pas de roche dans le canal!

-- Alors, que s'est-il passé? demanda Harbert.

-- Je n'en sais rien, répondit Pencroff, Monsieur Cyrus n'en sait rien, et personne n'en sait et n'en saura jamais rien!»

Pendant ces diverses recherches, plusieurs heures s'étaient écoulées, et le flot commençait à se faire sentir. Il fallut suspendre les travaux de sauvetage.

Du reste, il n'y avait pas à craindre que la carcasse du brick fût entraînée par la mer, car elle était déjà enlisée, et aussi solidement fixée que si elle eût été affourchée sur ses ancres.

On pouvait donc sans inconvénient attendre le prochain jusant pour reprendre les opérations. Mais, quant au bâtiment lui-même, il était bien condamné, et il faudrait même se hâter de sauver les débris de la coque, car elle ne tarderait pas à disparaître dans les sables mouvants du canal.

Il était cinq heures du soir. La journée avait été rude pour les travailleurs. Ils mangèrent de grand appétit, et, quelles que fussent leurs fatigues, ils ne résistèrent pas, après leur dîner, au désir de visiter les caisses dont se composait la cargaison du speedy.

La plupart contenaient des vêtements confectionnés, qui, on le pense, furent bien reçus. Il y avait là de quoi vêtir toute une colonie, du linge à tout usage, des chaussures à tous pieds.

«Nous voilà trop riches! s'écriait Pencroff. Mais qu'est-ce que nous allons faire de tout cela?»

Et, à chaque instant, éclataient les hurrahs du joyeux marin, quand il reconnaissait des barils de tafia, des boucauts de tabac, des armes à feu et des armes blanches, des balles de coton, des instruments de labourage, des outils de charpentier, de menuisier, de forgeron, des caisses de graines de toute espèce, que leur court séjour dans l'eau n'avait point altérées. Ah! Deux ans auparavant, comme ces choses seraient venues à point! Mais enfin, même maintenant que ces industrieux colons s'étaient outillés eux- mêmes, ces richesses trouveraient leur emploi.

La place ne manquait pas dans les magasins de Granite-House; mais, ce jour-là, le temps fit défaut, on ne put emmagasiner le tout. Il ne fallait pourtant pas oublier que six survivants de l'équipage du speedy avaient pris pied sur l'île, que c'étaient vraisemblablement des chenapans de premier ordre, et qu'il y avait à se garder contre eux. Bien que le pont de la Mercy et que les ponceaux fussent relevés, ces convicts n'en étaient pas à s'embarrasser d'une rivière ou d'un ruisseau, et, poussés par le désespoir, de tels coquins pouvaient être redoutables.

On verrait plus tard quel parti il conviendrait de prendre à leur égard; mais, en attendant, il fallait veiller sur les caisses et colis entassés auprès des cheminées, et c'est à quoi les colons, pendant la nuit, s'employèrent tour à tour.

La nuit se passa, cependant, sans que les convicts eussent tenté quelque agression. Maître Jup et Top, de garde au pied de Granite- House, eussent vite fait de les signaler.

Les trois jours qui suivirent, 19, 20 et 21 octobre, furent employés à sauver tout ce qui pouvait avoir une valeur ou une utilité quelconque, soit dans la cargaison, soit dans le gréement du brick. À mer basse, on déménageait la cale. À mer haute, on emmagasinait les objets sauvés. Une grande partie du doublage en cuivre put être arrachée de la coque, qui, chaque jour, s'enlisait davantage. Mais, avant que les sables eussent englouti les objets pesants qui avaient coulé par le fond, Ayrton et Pencroff, ayant plusieurs fois plongé jusqu'au lit du canal, retrouvèrent les chaînes et les ancres du brick, les gueuses de son lest, et jusqu'aux quatre canons, qui, soulagés au moyen de barriques vides, purent être amenés à terre.

On voit que l'arsenal de la colonie avait non moins gagné au sauvetage que les offices et les magasins de Granite-House. Pencroff, toujours enthousiaste dans ses projets, parlait déjà de construire une batterie qui commanderait le canal et l'embouchure de la rivière. Avec quatre canons, il s'engageait à empêcher toute flotte, «si puissante qu'elle fût», de s'aventurer dans les eaux de l'île Lincoln! Sur ces entrefaites, alors qu'il ne restait plus du brick qu'une carcasse sans utilité, le mauvais temps vint, qui acheva de la détruire. Cyrus Smith avait eu l'intention de la faire sauter afin d'en recueillir les débris à la côte, mais un gros vent de nord-est et une grosse mer lui permirent d'économiser sa poudre. En effet, dans la nuit du 23 au 24, la coque du brick fut entièrement démantibulée, et une partie des épaves s'échoua sur la grève.

Quant aux papiers du bord, inutile de dire que, bien qu'il eût fouillé minutieusement les armoires de la dunette, Cyrus Smith n'en trouva pas trace. Les pirates avaient évidemment détruit tout ce qui concernait, soit le capitaine, soit l'armateur du speedy, et comme le nom de son port d'attache n'était pas porté au tableau d'arrière, rien ne pouvait faire soupçonner sa nationalité. Cependant, à certaines formes de son avant, Ayrton et Pencroff avaient paru croire que ce brick devait être de construction anglaise.

Huit jours après la catastrophe, ou plutôt après l'heureux mais inexplicable dénouement auquel la colonie devait son salut, on ne voyait plus rien du navire, même à mer basse. Ses débris avaient été dispersés, et Granite-House était riche de presque tout ce qu'il avait contenu.

Cependant, le mystère qui cachait son étrange destruction n'eût jamais été éclairci, sans doute, si, le 30 novembre, Nab, rôdant sur la grève, n'eût trouvé un morceau d'un épais cylindre de fer, qui portait des traces d'explosion. Ce cylindre était tordu et déchiré sur ses arêtes, comme s'il eût été soumis à l'action d'une substance explosive.

Nab apporta ce morceau de métal à son maître, qui était alors occupé avec ses compagnons à l'atelier des cheminées.

Cyrus Smith examina attentivement ce cylindre, puis, se tournant vers Pencroff:

«Vous persistez, mon ami, lui dit-il, à soutenir que le speedy n'a pas péri par suite d'un choc?

-- Oui, Monsieur Cyrus, répondit le marin. Vous savez aussi bien que moi qu'il n'y a pas de roches dans le canal.

-- Mais s'il avait heurté ce morceau de fer? dit l'ingénieur en montrant le cylindre brisé.

-- Quoi, ce bout de tuyau? s'écria Pencroff d'un ton d'incrédulité complète.

-- Mes amis, reprit Cyrus Smith, vous rappelez-vous qu'avant de sombrer, le brick s'est élevé au sommet d'une véritable trombe d'eau?

-- Oui, Monsieur Cyrus! répondit Harbert.

-- Eh bien, voulez-vous savoir ce qui avait soulevé cette trombe? C'est ceci, dit l'ingénieur en montrant le tube brisé.

-- Ceci? répliqua Pencroff.

-- Oui! Ce cylindre est tout ce qui reste d'une torpille!

-- Une torpille! s'écrièrent les compagnons de l'ingénieur.

-- Et qui l'avait mise là, cette torpille? demanda Pencroff, qui ne voulait pas se rendre.

-- Tout ce que je puis vous dire, c'est que ce n'est pas moi! répondit Cyrus Smith, mais elle y était, et vous avez pu juger de son incomparable puissance!»

CHAPITRE V

Ainsi donc, tout s'expliquait par l'explosion sous-marine de cette torpille. Cyrus Smith, qui pendant la guerre de l'union avait eu l'occasion d'expérimenter ces terribles engins de destruction, ne pouvait s'y tromper. C'est sous l'action de ce cylindre, chargé d'une substance explosive, nitroglycérine, picrate ou autre matière de même nature, que l'eau du canal s'était soulevée comme une trombe, que le brick, foudroyé dans ses fonds, avait coulé instantanément, et c'est pourquoi il avait été impossible de le renflouer, tant les dégâts subis par sa coque avaient été considérables. À une torpille qui eût détruit une frégate cuirassée aussi facilement qu'une simple barque de pêche, le speedy n'avait pu résister!

Oui! Tout s'expliquait, tout... excepté la présence de cette torpille dans les eaux du canal!

«Mes amis, reprit alors Cyrus Smith, nous ne pouvons plus mettre en doute la présence d'un être mystérieux, d'un naufragé comme nous peut-être, abandonné sur notre île, et je le dis, afin qu'Ayrton soit au courant de ce qui s'est passé d'étrange depuis deux ans. Quel est ce bienfaisant inconnu dont l'intervention, si heureuse pour nous, s'est manifestée en maintes circonstances? Je ne puis l'imaginer. Quel intérêt a-t-il à agir ainsi, à se cacher après tant de services rendus? Je ne puis le comprendre. Mais ses services n'en sont pas moins réels, et de ceux que, seul, un homme disposant d'une puissance prodigieuse pouvait nous rendre. Ayrton est son obligé comme nous, car si c'est l'inconnu qui m'a sauvé des flots après la chute du ballon, c'est évidemment lui qui a écrit le document, qui a mis cette bouteille sur la route du canal et qui nous a fait connaître la situation de notre compagnon. J'ajouterai que cette caisse, si convenablement pourvue de tout ce qui nous manquait, c'est lui qui l'a conduite et échouée à la pointe de l'épave; que ce feu placé sur les hauteurs de l'île et qui vous a permis d'y atterrir, c'est lui qui l'a allumé; que ce grain de plomb trouvé dans le corps du pécari, c'est lui qui l'a tiré; que cette torpille qui a détruit le brick, c'est lui qui l'a immergée dans le canal; en un mot, que tout ces faits inexplicables, dont nous ne pouvions nous rendre compte, c'est à cet être mystérieux qu'ils sont dus. Donc, quel qu'il soit, naufragé ou exilé sur cette île, nous serions ingrats, si nous nous croyions dégagés de toute reconnaissance envers lui. Nous avons contracté une dette, et j'ai l'espoir que nous la payerons un jour.

-- Vous avez raison de parler ainsi, mon cher Cyrus, répondit Gédéon Spilett. Oui, il y a un être, presque tout-puissant, caché dans quelque partie de l'île, et dont l'influence a été singulièrement utile pour notre colonie. J'ajouterai que cet inconnu me paraît disposer de moyens d'action qui tiendraient du surnaturel, si dans les faits de la vie pratique le surnaturel était acceptable. Est-ce lui qui se met en communication secrète avec nous par le puits de Granite-House, et a-t-il ainsi connaissance de tous nos projets? Est-ce lui qui nous a tendu cette bouteille, quand la pirogue a fait sa première excursion en mer? Est-ce lui qui a rejeté Top des eaux du lac et donné la mort au dugong? Est-ce lui, comme tout porte à le croire, qui vous a sauvé des flots, Cyrus, et cela dans des circonstances où tout autre qui n'eût été qu'un homme n'aurait pu agir? Si c'est lui, il possède donc une puissance qui le rend maître des éléments.»

L'observation du reporter était juste, et chacun le sentait bien.

«Oui, répondit Cyrus Smith, si l'intervention d'un être humain n'est plus douteuse pour nous, je conviens qu'il a à sa disposition des moyens d'action en dehors de ceux dont l'humanité dispose. Là est encore un mystère, mais si nous découvrons l'homme, le mystère se découvrira aussi. La question est donc celle-ci: devons-nous respecter l'incognito de cet être généreux ou devons-nous tout faire pour arriver jusqu'à lui? Quelle est votre opinion à cet égard?

-- Mon opinion, répondit Pencroff, c'est que, quel qu'il soit, c'est un brave homme, et il a mon estime!

-- Soit, reprit Cyrus Smith, mais cela n'est pas répondre, Pencroff.

-- Mon maître, dit alors Nab, j'ai l'idée que nous pouvons chercher tant que nous voudrons le monsieur dont il s'agit, mais que nous ne le découvrirons que quand il lui plaira.

-- Ce n'est pas bête, ce que tu dis là, Nab, répondit Pencroff.

-- Je suis de l'avis de Nab, répondit Gédéon Spilett, mais ce n'est pas une raison pour ne point tenter l'aventure. Que nous trouvions ou que nous ne trouvions pas cet être mystérieux, nous aurons, au moins, rempli notre devoir envers lui.

-- Et toi, mon enfant, donne-nous ton avis, dit l'ingénieur en se retournant vers Harbert.

-- Ah! s'écria Harbert, dont le regard s'animait, je voudrais le remercier, celui qui vous a sauvé d'abord et qui nous a sauvés ensuite!

-- Pas dégoûté, mon garçon, riposta Pencroff, et moi aussi, et nous tous! Je ne suis pas curieux, mais je donnerais bien un de mes yeux pour voir face à face ce particulier-là! Il me semble qu'il doit être beau, grand, fort, avec une belle barbe, des cheveux comme des rayons, et qu'il doit être couché sur des nuages, une grosse boule à la main!

-- Eh mais, Pencroff, répondit Gédéon Spilett, c'est le portrait de Dieu le père que vous nous faites là!

-- Possible, Monsieur Spilett, répliqua le marin, mais c'est ainsi que je me le figure!

-- Et vous, Ayrton? demanda l'ingénieur.

-- Monsieur Smith, répondit Ayrton, je ne puis guère vous donner mon avis en cette circonstance. Ce que vous ferez sera bien fait. Quand vous voudrez m'associer à vos recherches, je serai prêt à vous suivre.

-- Je vous remercie, Ayrton, reprit Cyrus Smith, mais je voudrais une réponse plus directe à la demande que je vous ai faite. Vous êtes notre compagnon; vous vous êtes déjà plusieurs fois dévoué pour nous, et, comme tous ici, vous devez être consulté quand il s'agit de prendre quelque décision importante. Parlez donc.

-- Monsieur Smith, répondit Ayrton, je pense que nous devons tout faire pour retrouver ce bienfaiteur inconnu. Peut-être est-il seul? Peut-être souffre-t-il? Peut-être est-ce une existence à renouveler? Moi aussi, vous l'avez dit, j'ai une dette de reconnaissance à lui payer. C'est lui, ce ne peut être que lui qui soit venu à l'île Tabor, qui y ait trouvé le misérable que vous avez connu, qui vous ait fait savoir qu'il y avait là un malheureux à sauver!... c'est donc grâce à lui que je suis redevenu un homme. Non, je ne l'oublierai jamais!

-- C'est décidé, dit alors Cyrus Smith. Nous commencerons nos recherches le plus tôt possible. Nous ne laisserons pas une partie de l'île inexplorée. Nous la fouillerons jusque dans ses plus secrètes retraites, et que cet ami inconnu nous le pardonne en faveur de notre intention!»

Pendant quelques jours, les colons s'employèrent activement aux travaux de la fenaison et de la moisson. Avant de mettre à exécution leur projet d'explorer les parties encore inconnues de l'île, ils voulaient que toute indispensable besogne fût achevée. C'était aussi l'époque à laquelle se récoltaient les divers légumes provenant des plants de l'île Tabor. Tout était donc à emmagasiner, et, heureusement, la place ne manquait pas à Granite- House, où l'on aurait pu engranger toutes les richesses de l'île. Les produits de la colonie étaient là, méthodiquement rangés, et en lieu sûr, on peut le croire, autant à l'abri des bêtes que des hommes. Nulle humidité n'était à craindre au milieu de cet épais massif de granit.

Plusieurs des excavations naturelles situées dans le couloir supérieur furent agrandies ou évidées, soit au pic, soit à la mine, et Granite-House devint aussi un entrepôt général renfermant les approvisionnements, les munitions, les outils et ustensiles de rechange, en un mot tout le matériel de la colonie.

Quant aux canons provenant du brick, c'étaient de jolies pièces en acier fondu qui, sur les instances de Pencroff, furent hissés au moyen de caliornes et de grues jusqu'au palier même de Granite- House; des embrasures furent ménagées entre les fenêtres, et on put bientôt les voir allonger leur gueule luisante à travers la paroi granitique. De cette hauteur, ces bouches à feu commandaient véritablement toute la baie de l'union. C'était comme un petit Gibraltar, et tout navire qui se fût embossé au large de l'îlot eût été inévitablement exposé au feu de cette batterie aérienne.

«Monsieur Cyrus, dit un jour Pencroff, -- c'était le 8 novembre, -- à présent que cet armement est terminé, il faut pourtant bien que nous essayions la portée de nos pièces.

-- Croyez-vous que cela soit utile? répondit l'ingénieur.

-- C'est plus qu'utile, c'est nécessaire! Sans cela, comment connaître la distance à laquelle nous pouvons envoyer un de ces jolis boulets dont nous sommes approvisionnés?

-- Essayons donc, Pencroff, répondit l'ingénieur. Toutefois, je pense que nous devons faire l'expérience en employant non la poudre ordinaire, dont je tiens à laisser l'approvisionnement intact, mais le pyroxile, qui ne nous manquera jamais.

-- Ces canons-là pourront-ils supporter la déflagration du pyroxile? demanda le reporter, qui n'était pas moins désireux que Pencroff d'essayer l'artillerie de Granite-House.

-- Je le crois. D'ailleurs, ajouta l'ingénieur, nous agirons prudemment.»

L'ingénieur avait lieu de penser que ces canons étaient de fabrication excellente, et il s'y connaissait. Faits en acier forgé, et se chargeant par la culasse, ils devaient, par là même, pouvoir supporter une charge considérable, et par conséquent avoir une portée énorme. En effet, au point de vue de l'effet utile, la trajectoire décrite par le boulet doit être aussi tendue que possible, et cette tension ne peut s'obtenir qu'à la condition que le projectile soit animé d'une très grande vitesse initiale.

«Or, dit Cyrus Smith à ses compagnons, la vitesse initiale est en raison de la quantité de poudre utilisée. Toute la question se réduit, dans la fabrication des pièces, à l'emploi d'un métal aussi résistant que possible, et l'acier est incontestablement celui de tous les métaux qui résiste le mieux. J'ai donc lieu de penser que nos canons supporteront sans risque l'expansion des gaz du pyroxile et donneront des résultats excellents.

-- Nous en serons bien plus certains quand nous aurons essayé!» répondit Pencroff.

Il va sans dire que les quatre canons étaient en parfait état. Depuis qu'ils avaient été retirés de l'eau, le marin s'était donné la tâche de les astiquer consciencieusement. Que d'heures il avait passées à les frotter, à les graisser, à les polir, à nettoyer le mécanisme de l'obturateur, le verrou, la vis de pression! Et maintenant ces pièces étaient aussi brillantes que si elles eussent été à bord d'une frégate de la marine des États-Unis.

Ce jour-là donc, en présence de tout le personnel de la colonie, maître Jup et Top compris, les quatre canons furent successivement essayés. On les chargea avec du pyroxile, en tenant compte de sa puissance explosive, qui, on l'a dit, est quadruple de celle de la poudre ordinaire; le projectile qu'ils devaient lancer était cylindro-conique.

Pencroff, tenant la corde de l'étoupille, était prêt à faire feu. Sur un signe de Cyrus Smith, le coup partit. Le boulet, dirigé sur la mer, passa au-dessus de l'îlot et alla se perdre au large, à une distance qu'on ne put d'ailleurs apprécier avec exactitude.

Le second canon fut braqué sur les extrêmes roches de la pointe de l'épave, et le projectile, frappant une pierre aiguë à près de trois milles de Granite-House, la fit voler en éclats.

C'était Harbert qui avait braqué le canon et qui l'avait tiré, et il fut tout fier de son coup d'essai.

Il n'y eut que Pencroff à en être plus fier que lui! Un coup pareil, dont l'honneur revenait à son cher enfant!

Le troisième projectile, lancé, cette fois, sur les dunes qui formaient la côte supérieure de la baie de l'union, frappa le sable à une distance d'au moins quatre milles; puis, après avoir ricoché, il se perdit en mer dans un nuage d'écume.

Pour la quatrième pièce, Cyrus Smith força un peu la charge, afin d'en essayer l'extrême portée. Puis, chacun s'étant mis à l'écart pour le cas où elle aurait éclaté, l'étoupille fut enflammée au moyen d'une longue corde. Une violente détonation se fit entendre, mais la pièce avait résisté, et les colons, s'étant précipités à la fenêtre, purent voir le projectile écorner les roches du cap mandibule, à près de cinq milles de Granite-House, et disparaître dans le golfe du requin.

«Eh bien, Monsieur Cyrus, s'écria Pencroff, dont les hurrahs auraient pu rivaliser avec les détonations produites, qu'est-ce que vous dites de notre batterie? Tous les pirates du Pacifique n'ont qu'à se présenter devant Granite-House! Pas un n'y débarquera maintenant sans notre permission!

-- Si vous m'en croyez, Pencroff, répondit l'ingénieur, mieux vaut n'en pas faire l'expérience.

-- À propos, reprit le marin, et les six coquins qui rôdent dans l'île, qu'est-ce que nous en ferons? Est-ce que nous les laisserons courir nos forêts, nos champs, nos prairies? Ce sont de vrais jaguars, ces pirates-là, et il me semble que nous ne devons pas hésiter à les traiter comme tels? Qu'en pensez-vous, Ayrton?» ajouta Pencroff en se retournant vers son compagnon.

Ayrton hésita d'abord à répondre, et Cyrus Smith regretta que Pencroff lui eût un peu étourdiment posé cette question. Aussi fut-il fort ému, quand Ayrton répondit d'une voix humble:

«J'ai été un de ces jaguars, Monsieur Pencroff, et je n'ai pas le droit de parler...»

Et d'un pas lent il s'éloigna.

Pencroff avait compris.

«Satanée bête que je suis! s'écria-t-il. Pauvre Ayrton! Il a pourtant droit de parler ici autant que qui que ce soit!...

-- Oui, dit Gédéon Spilett, mais sa réserve lui fait honneur, et il convient de respecter ce sentiment qu'il a de son triste passé.

-- Entendu, Monsieur Spilett, répondit le marin, et on ne m'y reprendra plus! J'aimerais mieux avaler ma langue que de causer un chagrin à Ayrton! Mais revenons à la question. Il me semble que ces bandits n'ont droit à aucune pitié et que nous devons au plus tôt en débarrasser l'île.

-- C'est bien votre avis, Pencroff? demanda l'ingénieur.

-- Tout à fait mon avis.

-- Et avant de les poursuivre sans merci, vous n'attendriez pas qu'ils eussent de nouveau fait acte d'hostilité contre nous?

-- Ce qu'ils ont fait ne suffit donc pas? demanda Pencroff, qui ne comprenait rien à ces hésitations.

-- Ils peuvent revenir à d'autres sentiments! dit Cyrus Smith, et peut-être se repentir...

-- Se repentir, eux! s'écria le marin en levant les épaules.

-- Pencroff, pense à Ayrton! dit alors Harbert, en prenant la main du marin. Il est redevenu un honnête homme!»

Pencroff regarda ses compagnons les uns après les autres. Il n'aurait jamais cru que sa proposition dût soulever une hésitation quelconque. Sa rude nature ne pouvait pas admettre que l'on transigeât avec les coquins qui avaient débarqué sur l'île, avec des complices de Bob Harvey, les assassins de l'équipage du speedy, et il les regardait comme des bêtes fauves qu'il fallait détruire sans hésitation et sans remords.

«Tiens! fit-il. J'ai tout le monde contre moi! Vous voulez faire de la générosité avec ces gueux-là! Soit. Puissions-nous ne pas nous en repentir!

-- Quel danger courons-nous, dit Harbert, si nous avons soin de nous tenir sur nos gardes?

-- Hum! fit le reporter, qui ne se prononçait pas trop. Ils sont six et bien armés. Que chacun d'eux s'embusque dans un coin et tire sur l'un de nous, ils seront bientôt maîtres de la colonie!

-- Pourquoi ne l'ont-ils pas fait? répondit Harbert. Sans doute parce que leur intérêt n'était pas de le faire. D'ailleurs, nous sommes six aussi.

-- Bon! Bon! répondit Pencroff, qu'aucun raisonnement n'eût pu convaincre. Laissons ces braves gens vaquer à leurs petites occupations, et ne songeons plus à eux!

-- Allons, Pencroff, dit Nab, ne te fais pas si méchant que cela! Un de ces malheureux serait ici, devant toi, à bonne portée de ton fusil, que tu ne tirerais pas dessus...

-- Je tirerais sur lui comme sur un chien enragé, Nab, répondit froidement Pencroff.

-- Pencroff, dit alors l'ingénieur, vous avez souvent témoigné beaucoup de déférence à mes avis. Voulez-vous, dans cette circonstance, vous en rapporter encore à moi?

-- Je ferai comme il vous plaira, Monsieur Smith, répondit le marin, qui n'était nullement convaincu.

-- Eh bien, attendons, et n'attaquons que si nous sommes attaqués.»

Ainsi fut décidée la conduite à tenir vis-à-vis des pirates, bien que Pencroff n'en augurât rien de bon.

On ne les attaquerait pas, mais on se tiendrait sur ses gardes. Après tout, l'île était grande et fertile. Si quelque sentiment d'honnêteté leur était resté au fond de l'âme, ces misérables pouvaient peut-être s'amender. Leur intérêt bien entendu n'était- il pas, dans les conditions où ils avaient à vivre, de se refaire une vie nouvelle. En tout cas, ne fût-ce que par humanité, on devait attendre. Les colons n'auraient peut-être plus, comme auparavant, la facilité d'aller et de venir sans défiance.

Jusqu'alors ils n'avaient eu à se garder que des fauves, et maintenant six convicts, peut-être de la pire espèce, rôdaient sur leur île. C'était grave, sans doute, et c'eût été, pour des gens moins braves, la sécurité perdue.

N'importe! Dans le présent, les colons avaient raison contre Pencroff. Auraient-ils raison dans l'avenir? On le verrait.

CHAPITRE VI

Cependant, la grande préoccupation des colons était d'opérer cette exploration complète de l'île, qui avait été décidée, exploration qui aurait maintenant deux buts: découvrir d'abord l'être mystérieux dont l'existence n'était plus discutable, et, en même temps, reconnaître ce qu'étaient devenus les pirates, quelle retraite ils avaient choisie, quelle vie ils menaient et ce qu'on pouvait avoir à craindre de leur part.

Cyrus Smith désirait partir sans retard; mais, l'expédition devant durer plusieurs jours, il avait paru convenable de charger le chariot de divers effets de campement et d'ustensiles qui faciliteraient l'organisation des haltes. Or, en ce moment, un des onaggas, blessé à la jambe, ne pouvait être attelé; quelques jours de repos lui étaient nécessaires, et l'on crut pouvoir sans inconvénient remettre le départ d'une semaine, c'est-à-dire au 20 novembre. Le mois de novembre, sous cette latitude, correspond au mois de mai des zones boréales. On était donc dans la belle saison. Le soleil arrivait sur le tropique du Capricorne et donnait les plus longs jours de l'année. L'époque serait donc tout à fait favorable à l'expédition projetée, expédition qui, si elle n'atteignait pas son principal but, pouvait être féconde en découvertes, surtout au point de vue des productions naturelles, puisque Cyrus Smith se proposait d'explorer ces épaisses forêts du Far-West, qui s'étendaient jusqu'à l'extrémité de la presqu'île serpentine.

Pendant les neuf jours qui allaient précéder le départ, il fut convenu que l'on mettrait la main aux derniers travaux du plateau de Grande-vue.

Cependant, il était nécessaire qu'Ayrton retournât au corral, où les animaux domestiques réclamaient ses soins. On décida donc qu'il y passerait deux jours, et qu'il ne reviendrait à Granite- House qu'après avoir largement approvisionné les étables. Au moment où il allait partir, Cyrus Smith lui demanda s'il voulait que l'un d'eux l'accompagnât, lui faisant observer que l'île était moins sûre qu'autrefois.

Ayrton répondit que c'était inutile, qu'il suffirait à la besogne, et que, d'ailleurs, il ne craignait rien. Si quelque incident se produisait au corral ou dans les environs, il en préviendrait immédiatement les colons par un télégramme à l'adresse de Granite- House.

Ayrton partit donc le 9 dès l'aube, emmenant le chariot, attelé d'un seul onagga, et, deux heures après, le timbre électrique annonçait qu'il avait trouvé tout en ordre au corral.

Pendant ces deux jours, Cyrus Smith s'occupa d'exécuter un projet qui devait mettre définitivement Granite-House à l'abri de toute surprise. Il s'agissait de dissimuler absolument l'orifice supérieur de l'ancien déversoir, qui était déjà maçonné et à demi caché sous des herbes et des plantes, à l'angle sud du lac Grant. Rien n'était plus aisé, puisqu'il suffisait de surélever de deux à trois pieds le niveau des eaux du lac, sous lesquelles l'orifice serait alors complètement noyé.

Or, pour rehausser ce niveau, il n'y avait qu'à établir un barrage aux deux saignées faites au lac et par lesquelles s'alimentaient le creek glycérine et le creek de la grande-chute. Les colons furent conviés à ce travail, et les deux barrages, qui, d'ailleurs, n'excédaient pas sept à huit pieds en largeur sur trois de hauteur, furent dressés rapidement au moyen de quartiers de roches bien cimentés.

Ce travail achevé, il était impossible de soupçonner qu'à la pointe du lac existait un conduit souterrain par lequel se déversait autrefois le trop-plein des eaux.

Il va sans dire que la petite dérivation qui servait à l'alimentation du réservoir de Granite-House et à la manoeuvre de l'ascenseur avait été soigneusement ménagée, et que l'eau ne manquerait en aucun cas.

L'ascenseur une fois relevé, cette sûre et confortable retraite défiait toute surprise ou coup de main.

Cet ouvrage avait été rapidement expédié, et Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert trouvèrent le temps de pousser une pointe jusqu'à port-ballon.

Le marin était très désireux de savoir si la petite anse au fond de laquelle était mouillé le Bonadventure avait été visitée par les convicts.

«Précisément, fit-il observer, ces gentlemen ont pris terre sur la côte méridionale, et, s'ils ont suivi le littoral, il est à craindre qu'ils n'aient découvert le petit port, auquel cas je ne donnerais pas un demi-dollar de notre Bonadventure.»

Les appréhensions de Pencroff n'étaient pas sans quelque fondement, et une visite à port-ballon parut être fort opportune.

Le marin et ses compagnons partirent donc dans l'après-dînée du 10 novembre, et ils étaient bien armés. Pencroff, en glissant ostensiblement deux balles dans chaque canon de son fusil, secouait la tête, ce qui ne présageait rien de bon pour quiconque l'approcherait de trop près, «bête ou homme», dit-il.

Gédéon Spilett et Harbert prirent aussi leur fusil, et, vers trois heures, tous trois quittèrent Granite-House.

Nab les accompagna jusqu'au coude de la Mercy, et, après leur passage, il releva le pont. Il était convenu qu'un coup de fusil annoncerait le retour des colons, et que Nab, à ce signal, reviendrait rétablir la communication entre les deux berges de la rivière.

La petite troupe s'avança directement par la route du port vers la côte méridionale de l'île. Ce n'était qu'une distance de trois milles et demi, mais Gédéon Spilett et ses compagnons mirent deux heures à la franchir. Aussi, avaient-ils fouillé toute la lisière de la route, tant du côté de l'épaisse forêt que du côté du marais des tadornes. Ils ne trouvèrent aucune trace des fugitifs, qui, sans doute, n'étant pas encore fixés sur le nombre des colons et sur les moyens de défense dont ils disposaient, avaient dû gagner les portions les moins accessibles de l'île.

Pencroff, arrivé à port-ballon, vit avec une extrême satisfaction le Bonadventure tranquillement mouillé dans l'étroite crique. Du reste, port-ballon était si bien caché au milieu de ces hautes roches, que ni de la mer, ni de la terre, on ne pouvait le découvrir, à moins d'être dessus ou dedans.

«Allons, dit Pencroff, ces gredins ne sont pas encore venus ici. Les grandes herbes conviennent mieux aux reptiles, et c'est évidemment dans le Far-West que nous les retrouverons.

-- Et c'est fort heureux, car s'ils avaient trouvé le Bonadventure, ajouta Harbert, ils s'en seraient emparés pour fuir, ce qui nous eût empêchés de retourner prochainement à l'île Tabor.

-- En effet, répondit le reporter, il sera important d'y porter un document qui fasse connaître la situation de l'île Lincoln et la nouvelle résidence d'Ayrton, pour le cas où le yacht écossais viendrait le reprendre.

-- Eh bien, le Bonadventure est toujours là, Monsieur Spilett! répliqua le marin. Son équipage et lui sont prêts à partir au premier signal!

-- Je pense, Pencroff, que ce sera chose à faire dès que notre expédition dans l'île sera terminée. Il est possible, après tout, que cet inconnu, si nous parvenons à le trouver, en sache long et sur l'île Lincoln et sur l'île Tabor. N'oublions pas qu'il est l'auteur incontestable du document, et il sait peut-être à quoi s'en tenir sur le retour du yacht!

-- Mille diables! s'écria Pencroff, qui ça peut-il bien être? Il nous connaît, ce personnage, et nous ne le connaissons pas! Si c'est un simple naufragé, pourquoi se cache-t-il? Nous sommes de braves gens, je suppose, et la société de braves gens n'est désagréable à personne! Est-il venu volontairement ici? Peut-il quitter l'île si cela lui plaît? Y est-il encore? N'y est-il plus?...»

En causant ainsi, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett s'étaient embarqués et parcouraient le pont du Bonadventure. Tout à coup, le marin, ayant examiné la bitte sur laquelle était tourné le câble de l'ancre:

«Ah! Par exemple! s'écria-t-il. Voilà qui est fort!

-- Qu'y a-t-il, Pencroff? demanda le reporter.

-- Il y a que ce n'est pas moi qui ai fait ce noeud!»

Et Pencroff montrait une corde qui amarrait le câble sur la bitte même, pour l'empêcher de déraper.

«Comment, ce n'est pas vous? demanda Gédéon Spilett.

-- Non! J'en jurerais. Ceci est un noeud plat, et j'ai l'habitude de faire deux demi-clefs.

-- Vous vous serez trompé, Pencroff.

-- Je ne me suis pas trompé! Affirma le marin. On a ça dans la main, naturellement, et la main ne se trompe pas!

-- Alors, les convicts seraient donc venus à bord? demanda Harbert.

-- Je n'en sais rien, répondit Pencroff, mais ce qui est certain, c'est qu'on a levé l'ancre du Bonadventure et qu'on l'a mouillée de nouveau! Et tenez! Voilà une autre preuve. On a filé du câble de l'ancre, et sa garniture n'est plus au portage de l'écubier. Je vous répète qu'on s'est servi de notre embarcation!

-- Mais si les convicts s'en étaient servis, ou ils l'auraient pillée, ou bien ils auraient fui...

-- Fui!... où cela?... à l'île Tabor?... répliqua Pencroff! Croyez-vous donc qu'ils se seraient hasardés sur un bateau d'un aussi faible tonnage?

-- Il faudrait, d'ailleurs, admettre qu'ils avaient connaissance de l'îlot, répondit le reporter.

-- Quoi qu'il en soit, dit le marin, aussi vrai que je suis Bonadventure Pencroff, du Vineyard, notre Bonadventure a navigué sans nous!»

Le marin était tellement affirmatif que ni Gédéon Spilett ni Harbert ne purent contester son dire.

Il était évident que l'embarcation avait été déplacée, plus ou moins, depuis que Pencroff l'avait ramenée à port-ballon. Pour le marin, il n'y avait aucun doute que l'ancre n'eût été levée, puis ensuite renvoyée par le fond. Or, pourquoi ces deux manoeuvres, si le bateau n'avait pas été employé à quelque expédition?

«Mais comment n'aurions-nous pas vu le Bonadventure passer au large de l'île? fit observer le reporter, qui tenait à formuler toutes les objections possibles.

-- Eh! Monsieur Spilett, répondit le marin, il suffit de partir la nuit avec une bonne brise, et, en deux heures, on est hors de vue de l'île!

-- Eh bien, reprit Gédéon Spilett, je le demande encore, dans quel but les convicts se seraient-ils servis du Bonadventure, et pourquoi, après s'en être servis, l'auraient-ils ramené au port?

-- Eh! Monsieur Spilett, répondit le marin, mettons cela au nombre des choses inexplicables, et n'y pensons plus! L'important était que le Bonadventure fût là, et il y est. Malheureusement, si les convicts le prenaient une seconde fois, il pourrait bien ne plus se retrouver à sa place!

-- Alors, Pencroff, dit Harbert, peut-être serait-il prudent de ramener le Bonadventure devant Granite-House?

-- Oui et non, répondit Pencroff, ou plutôt non. L'embouchure de la Mercy est un mauvais endroit pour un bateau, et la mer y est dure.

-- Mais en le halant sur le sable, jusqu'au pied même des cheminées?...

-- Peut-être... oui..., répondit Pencroff. En tout cas, puisque nous devons quitter Granite-House pour une assez longue expédition, je crois que le Bonadventure sera plus en sûreté ici pendant notre absence, et que nous ferons bien de l'y laisser jusqu'à ce que l'île soit purgée de ces coquins.

-- C'est aussi mon avis, dit le reporter. Au moins, en cas de mauvais temps, il ne sera pas exposé comme il le serait à l'embouchure de la Mercy.

-- Mais si les convicts allaient de nouveau lui rendre visite! dit Harbert.

-- Eh bien, mon garçon, répondit Pencroff, ne le retrouvant plus ici, ils auraient vite fait de le chercher du côté de Granite- House, et, pendant notre absence, rien ne les empêcherait de s'en emparer! Je pense donc, comme M Spilett, qu'il faut le laisser à port-ballon. Mais lorsque nous serons revenus, si nous n'avons pas débarrassé l'île de ces gredins-là, il sera prudent de ramener notre bateau à Granite-House jusqu'au moment où il n'aura plus à craindre aucune méchante visite.

-- C'est convenu. En route!» dit le reporter.

Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett, quand ils furent de retour à Granite-House, firent connaître à l'ingénieur ce qui s'était passé, et celui-ci approuva leurs dispositions pour le présent et pour l'avenir. Il promit même au marin d'étudier la portion du canal située entre l'îlot et la côte, afin de voir s'il ne serait pas possible d'y créer un port artificiel au moyen de barrages. De cette façon, le Bonadventure serait toujours à portée, sous les yeux des colons, et au besoin sous clé.

Le soir même, on envoya un télégramme à Ayrton pour le prier de ramener du corral une couple de chèvres que Nab voulait acclimater sur les prairies du plateau. Chose singulière, Ayrton n'accusa pas réception de la dépêche, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire. Cela ne laissa pas d'étonner l'ingénieur. Mais il pouvait se faire qu'Ayrton ne fût pas en ce moment au corral, ou même qu'il fût en route pour revenir à Granite-House. En effet, deux jours s'étaient écoulés depuis son départ, et il avait été décidé que le 10 au soir, ou le 11 au plus tard, dès le matin, il serait de retour.

Les colons attendirent donc qu'Ayrton se montrât sur les hauteurs de Grande-vue. Nab et Harbert veillèrent même aux approches du pont, afin de le baisser dès que leur compagnon se présenterait.

Mais, vers dix heures du soir, il n'était aucunement question d'Ayrton. On jugea donc convenable de lancer une nouvelle dépêche, demandant une réponse immédiate.

Le timbre de Granite-House resta muet.

Alors l'inquiétude des colons fut grande. Que s'était-il passé? Ayrton n'était-il donc plus au corral, ou, s'il s'y trouvait encore, n'avait-il plus la liberté de ses mouvements? Devait-on aller au corral par cette nuit obscure?

On discuta. Les uns voulaient partir, les autres rester.

«Mais, dit Harbert, peut-être quelque accident s'est-il produit dans l'appareil télégraphique et ne fonctionne-t-il plus?

-- Cela se peut, dit le reporter.

-- Attendons à demain, répondit Cyrus Smith. Il est possible, en effet, qu'Ayrton n'ait pas reçu notre dépêche, ou même que nous n'ayons pas reçu la sienne.»

On attendit, et, cela se comprend, non sans une certaine anxiété.

Dès les premières lueurs du jour, -- 11 novembre, -- Cyrus Smith lançait encore le courant électrique à travers le fil et ne recevait aucune réponse.

Il recommença: même résultat.

«En route pour le corral! dit-il.

-- Et bien armés!» ajouta Pencroff.

Il fut aussitôt décidé que Granite-House ne resterait pas seul et que Nab y demeurerait. Après avoir accompagné ses compagnons jusqu'au creek glycérine, il relèverait le pont, et, embusqué derrière un arbre, il guetterait soit leur retour, soit celui d'Ayrton. Au cas où les pirates se présenteraient et essayeraient de franchir le passage, il tenterait de les arrêter à coups de fusil, et, en fin de compte, il se réfugierait dans Granite-House, où, l'ascenseur une fois relevé, il serait en sûreté.

Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert et Pencroff devaient se rendre directement au corral, et, s'ils n'y trouvaient point Ayrton, battre le bois dans les environs.

À six heures du matin, l'ingénieur et ses trois compagnons avaient passé le creek glycérine, et Nab se postait derrière un léger épaulement que couronnaient quelques grands dragonniers, sur la rive gauche du ruisseau.

Les colons, après avoir quitté le plateau de Grande-vue, prirent immédiatement la route du corral.

Ils portaient le fusil sur le bras, prêts à faire feu à la moindre démonstration hostile. Les deux carabines et les deux fusils avaient été chargés à balle. De chaque côté de la route, le fourré était épais et pouvait aisément cacher des malfaiteurs, qui, grâce à leurs armes, eussent été véritablement redoutables.

Les colons marchaient rapidement et en silence. Top les précédait, tantôt courant sur la route, tantôt faisant quelque crochet sous bois, mais toujours muet et ne paraissant rien pressentir d'insolite.

Et l'on pouvait compter que le fidèle chien ne se laisserait pas surprendre et qu'il aboierait à la moindre apparence de danger. En même temps que la route, Cyrus Smith et ses compagnons suivaient le fil télégraphique qui reliait le corral et Granite-House. Après avoir marché pendant deux milles environ, ils n'y avaient encore remarqué aucune solution de continuité. Les poteaux étaient en bon état, les isoloirs intacts, le fil régulièrement tendu. Toutefois, à partir de ce point, l'ingénieur observa que cette tension paraissait être moins complète, et enfin, arrivé au poteau nº 74, Harbert, qui tenait les devants, s'arrêta en criant: «le fil est rompu!»

Ses compagnons pressèrent le pas et arrivèrent à l'endroit où le jeune garçon s'était arrêté.

Là, le poteau renversé se trouvait en travers de la route. La solution de continuité du fil était donc constatée, et il était évident que les dépêches de Granite-House n'avaient pu être reçues au corral, ni celles du corral à Granite-House.

«Ce n'est pas le vent qui a renversé ce poteau, fit observer Pencroff.

-- Non, répondit Gédéon Spilett. La terre a été creusée à son pied, et il a été déraciné de main d'homme.

-- En outre, le fil est brisé, ajouta Harbert, en montrant les deux bouts du fil de fer, qui avait été violemment rompu.

-- La cassure est-elle fraîche? demanda Cyrus Smith.

-- Oui, répondit Harbert, et il y a certainement peu de temps que la rupture a été produite.

-- Au corral! Au corral!» s'écria le marin.

Les colons se trouvaient alors à mi-chemin de Granite-House et du corral. Il leur restait donc encore deux milles et demi à franchir. Ils prirent le pas de course. En effet, on devait craindre que quelque grave événement ne se fût accompli au corral. Sans doute, Ayrton avait pu envoyer un télégramme qui n'était pas arrivé, et ce n'était pas là la raison qui devait inquiéter ses compagnons, mas, circonstance plus inexplicable, Ayrton, qui avait promis de revenir la veille au soir, n'avait pas reparu. Enfin, ce n'était pas sans motif que toute communication avait été interrompue entre le corral et Granite-House, et quels autres que les convicts avaient intérêt à interrompre cette communication?

Les colons couraient donc, le coeur serré par l'émotion. Ils s'étaient sincèrement attachés à leur nouveau compagnon. Allaient- ils le trouver frappé de la main même de ceux dont il avait été autrefois le chef?

Bientôt ils arrivèrent à l'endroit où la route longeait ce petit ruisseau dérivé du creek rouge, qui irriguait les prairies du corral. Ils avaient alors modéré leur pas, afin de ne pas se trouver essoufflés au moment où la lutte allait peut-être devenir nécessaire. Les fusils n'étaient plus au cran de repos, mais armés. Chacun surveillait un côté de la forêt. Top faisait entendre quelques sourds grognements qui n'étaient pas de bon augure. Enfin, l'enceinte palissadée apparut à travers les arbres. On n'y voyait aucune trace de dégâts. La porte en était fermée comme à l'ordinaire. Un silence profond régnait dans le corral. Ni les bêlements accoutumés des mouflons, ni la voix d'Ayrton ne se faisaient entendre.

«Entrons!» dit Cyrus Smith.

Et l'ingénieur s'avança, pendant que ses compagnons, faisant le guet à vingt pas de lui, étaient prêts à faire feu.

Cyrus Smith leva le loquet intérieur de la porte, et il allait repousser un des battants, quand Top aboya avec violence. Une détonation éclata au-dessus de la palissade, et un cri de douleur lui répondit.

Harbert, frappé d'une balle, gisait à terre!

CHAPITRE VII

Au cri d'Harbert, Pencroff, laissant tomber son arme, s'était élancé vers lui.

«Ils l'ont tué! s'écria-t-il! Lui, mon enfant! Ils l'ont tué!»

Cyrus Smith, Gédéon Spilett s'étaient précipités vers Harbert. Le reporter écoutait si le coeur du pauvre enfant battait encore.

«Il vit, dit-il. Mais il faut le transporter...

-- À Granite-House? C'est impossible! répondit l'ingénieur.

-- Au corral, alors! s'écria Pencroff.

-- Un instant», dit Cyrus Smith.

Et il s'élança sur la gauche de manière à contourner l'enceinte. Là, il se vit en présence d'un convict qui, l'ajustant, lui traversa le chapeau d'une balle. Quelques secondes après, avant même qu'il eût eu le temps de tirer son second coup, il tombait, frappé au coeur par le poignard de Cyrus Smith, plus sûr encore que son fusil.

Pendant ce temps, Gédéon Spilett et le marin se hissaient aux angles de la palissade, ils en enjambaient le faîte, ils sautaient dans l'enceinte, ils renversaient les étais qui maintenaient la porte intérieurement, ils se précipitaient dans la maison qui était vide, et, bientôt, le pauvre Harbert reposait sur le lit d'Ayrton. Quelques instants après, Cyrus Smith était près de lui.

À voir Harbert inanimé, la douleur du marin fut terrible. Il sanglotait, il pleurait, il voulait se briser la tête contre la muraille. Ni l'ingénieur ni le reporter ne purent le calmer. L'émotion les suffoquait eux-mêmes. Ils ne pouvaient parler.

Toutefois, ils firent tout ce qui dépendait d'eux pour disputer à la mort le pauvre enfant qui agonisait sous leurs yeux. Gédéon Spilett, après tant d'incidents dont sa vie avait été semée, n'était pas sans avoir quelque pratique de médecine courante.

Il savait un peu de tout, et maintes circonstances s'étaient déjà rencontrées dans lesquelles il avait dû soigner des blessures produites soit par une arme blanche, soit par une arme à feu. Aidé de Cyrus Smith, il procéda donc aux soins que réclamait l'état d'Harbert.

Tout d'abord, le reporter fut frappé de la stupeur générale qui l'accablait, stupeur due soit à l'hémorragie, soit même à la commotion, si la balle avait heurté un os avec assez de force pour déterminer une secousse violente.

Harbert était extrêmement pâle, et son pouls d'une faiblesse telle que Gédéon Spilett ne le sentit battre qu'à de longs intervalles, comme s'il eût été sur le point de s'arrêter. En même temps, il y avait une résolution presque complète des sens et de l'intelligence. Ces symptômes étaient très graves.

La poitrine d'Harbert fut mise à nu, et, le sang ayant été étanché à l'aide de mouchoirs, elle fut lavée à l'eau froide.

La contusion, ou plutôt la plaie contuse apparut. Un trou ovalisé existait sur la poitrine entre la troisième et la quatrième côte. C'est là que la balle avait atteint Harbert.

Cyrus Smith et Gédéon Spilett retournèrent alors le pauvre enfant, qui laissa échapper un gémissement si faible, qu'on eût pu croire que c'était son dernier soupir. Une autre plaie contuse ensanglantait le dos d'Harbert, et la balle qui l'avait frappé s'en échappa aussitôt.

«Dieu soit loué! dit le reporter, la balle n'est pas restée dans le corps, et nous n'aurons pas à l'extraire.

-- Mais le coeur?... demanda Cyrus Smith.

-- Le coeur n'a pas été touché, sans quoi Harbert serait mort!

-- Mort!» s'écria Pencroff, qui poussa un rugissement!

Le marin n'avait entendu que les derniers mots prononcés par le reporter.

«Non, Pencroff, répondit Cyrus Smith, non! Il n'est pas mort. Son pouls bat toujours! Il a fait même entendre un gémissement. Mais, dans l'intérêt même de votre enfant, calmez-vous. Nous avons besoin de tout notre sang-froid. Ne nous le faites pas perdre, mon ami.»

Pencroff se tut, mais, une réaction s'opérant en lui, de grosses larmes inondèrent son visage.

Cependant, Gédéon Spilett essayait de rappeler ses souvenirs et de procéder avec méthode. D'après son observation, il n'était pas douteux, pour lui, que la balle, entrée par devant, ne fût sortie par derrière.

Mais quels ravages cette balle avait-elle causés dans son passage? Quels organes essentiels étaient atteints? Voilà ce qu'un chirurgien de profession eût à peine pu dire en ce moment, et, à plus forte raison, le reporter.

Cependant, il savait une chose: c'est qu'il aurait à prévenir l'étranglement inflammatoire des parties lésées, puis à combattre l'inflammation locale et la fièvre qui résulteraient de cette blessure, -- blessure mortelle peut-être! Or, quels topiques, quels antiphlogistiques employer? Par quels moyens détourner cette inflammation? En tout cas, ce qui était important, c'était que les deux plaies fussent pansées sans retard. Il ne parut pas nécessaire à Gédéon Spilett de provoquer un nouvel écoulement du sang, en les lavant à l'eau tiède et en en comprimant les lèvres. L'hémorragie avait été très abondante, et Harbert n'était déjà que trop affaibli par la perte de son sang.

Le reporter crut donc devoir se contenter de laver les deux plaies à l'eau froide.

Harbert était placé sur le côté gauche, et il fut maintenu dans cette position.

«Il ne faut pas qu'il remue, dit Gédéon Spilett. Il est dans la position la plus favorable pour que les plaies du dos et de la poitrine puissent suppurer à l'aise, et un repos absolu est nécessaire.

-- Quoi! Nous ne pouvons le transporter à Granite-House? demanda Pencroff.

-- Non, Pencroff, répondit le reporter.

-- Malédiction! s'écria le marin, dont le poing se tourna vers le ciel.

-- Pencroff!» dit Cyrus Smith.

Gédéon Spilett s'était remis à examiner l'enfant blessé avec une extrême attention. Harbert était toujours si affreusement pâle que le reporter se sentit troublé.

«Cyrus, dit-il, je ne suis pas médecin... je suis dans une perplexité terrible... il faut que vous m'aidiez de vos conseils, de votre expérience!...

-- Reprenez votre calme..., mon ami, répondit l'ingénieur, en serrant la main du reporter... jugez avec sang-froid... ne pensez qu'à ceci: il faut sauver Harbert!»

Ces paroles rendirent à Gédéon Spilett cette possession de lui- même, que, dans un instant de découragement, le vif sentiment de sa responsabilité lui avait fait perdre. Il s'assit près du lit.

Cyrus Smith se tint debout. Pencroff avait déchiré sa chemise, et, machinalement, il faisait de la charpie.

Gédéon Spilett expliqua alors à Cyrus Smith qu'il croyait devoir, avant tout, arrêter l'hémorragie, mais non pas fermer les deux plaies, ni provoquer leur cicatrisation immédiate, parce qu'il y avait eu perforation intérieure et qu'il ne fallait pas laisser la suppuration s'accumuler dans la poitrine.

Cyrus Smith l'approuva complètement, et il fut décidé qu'on panserait les deux plaies sans essayer de les fermer par une coaptation immédiate. Fort heureusement, il ne sembla pas qu'elles eussent besoin d'être débridées.

Et maintenant, pour réagir contre l'inflammation qui surviendrait, les colons possédaient-ils un agent efficace?

Oui! Ils en avaient un, car la nature l'a généreusement prodigué. Ils avaient l'eau froide, c'est-à-dire le sédatif le plus puissant dont on puisse se servir contre l'inflammation des plaies, l'agent thérapeutique le plus efficace dans les cas graves, et qui, maintenant, est adopté de tous les médecins. L'eau froide a, de plus, l'avantage de laisser la plaie dans un repos absolu et de la préserver de tout pansement prématuré, avantage considérable, puisqu'il est démontré par l'expérience que le contact de l'air est funeste pendant les premiers jours.

Gédéon Spilett et Cyrus Smith raisonnèrent ainsi avec leur simple bon sens, et ils agirent comme eût fait le meilleur chirurgien. Des compresses de toile furent appliquées sur les deux blessures du pauvre Harbert et durent être constamment imbibées d'eau froide.

Le marin avait, tout d'abord, allumé du feu dans la cheminée de l'habitation, qui ne manquait pas des choses nécessaires à la vie. Du sucre d'érable, des plantes médicinales -- celles-là mêmes que le jeune garçon avait cueillies sur les berges du lac Grant -- permirent de faire quelques rafraîchissantes tisanes, et on les lui fit prendre sans qu'il s'en rendît compte. Sa fièvre était extrêmement forte, et toute la journée et la nuit se passèrent ainsi sans qu'il eût repris connaissance. La vie d'Harbert ne tenait plus qu'à un fil, et ce fil pouvait se rompre à tout instant.

Le lendemain, 12 novembre, Cyrus Smith et ses compagnons reprirent quelque espoir. Harbert était revenu de sa longue stupeur. Il ouvrit les yeux, il reconnut Cyrus Smith, le reporter, Pencroff. Il prononça deux ou trois mots. Il ne savait ce qui s'était passé. On le lui apprit, et Gédéon Spilett le supplia de garder un repos absolu, lui disant que sa vie n'était pas en danger et que ses blessures se cicatriseraient en quelques jours. Du reste, Harbert ne souffrait presque pas, et cette eau froide, dont on les arrosait incessamment, empêchait toute inflammation des plaies. La suppuration s'établissait d'une façon régulière, la fièvre ne tendait pas à augmenter, et l'on pouvait espérer que cette terrible blessure n'entraînerait aucune catastrophe. Pencroff sentit son coeur se dégonfler peu à peu. Il était comme une soeur de charité, comme une mère au lit de son enfant.

Harbert s'assoupit de nouveau, mais son sommeil parut être meilleur.

«Répétez-moi que vous espérez, Monsieur Spilett! dit Pencroff. Répétez-moi que vous sauverez Harbert!

-- Oui, nous le sauverons! répondit le reporter. La blessure est grave, et peut-être même la balle a-t-elle traversé le poumon, mais la perforation de cet organe n'est pas mortelle.

-- Dieu vous entende!» répéta Pencroff.

Comme on le pense bien, depuis vingt-quatre heures qu'ils étaient au corral, les colons n'avaient eu d'autre pensée que de soigner Harbert. Ils ne s'étaient préoccupés ni du danger qui pouvait les menacer si les convicts revenaient, ni des précautions à prendre pour l'avenir.

Mais ce jour-là, pendant que Pencroff veillait au lit du malade, Cyrus Smith et le reporter s'entretinrent de ce qu'il convenait de faire.

Tout d'abord, ils parcoururent le corral. Il n'y avait aucune trace d'Ayrton. Le malheureux avait-il été entraîné par ses anciens complices? Avait-il été surpris par eux dans le corral? Avait-il lutté et succombé dans la lutte? Cette dernière hypothèse n'était que trop probable. Gédéon Spilett, au moment où il escaladait l'enceinte palissadée, avait parfaitement aperçu l'un des convicts qui s'enfuyait par le contrefort sud du mont Franklin et vers lequel Top s'était précipité. C'était l'un de ceux dont le canot s'était brisé sur les roches, à l'embouchure de la Mercy. D'ailleurs, celui que Cyrus Smith avait tué, et dont le cadavre fut retrouvé en dehors de l'enceinte, appartenait bien à la bande de Bob Harvey.

Quant au corral, il n'avait encore subi aucune dévastation. Les portes en étaient fermées, et les animaux domestiques n'avaient pu se disperser dans la forêt. On ne voyait, non plus, aucune trace de lutte, aucun dégât, ni à l'habitation, ni à la palissade.

Seulement, les munitions, dont Ayrton était approvisionné, avaient disparu avec lui.

«Le malheureux aura été surpris, dit Cyrus Smith, et, comme il était homme à se défendre, il aura succombé.

-- Oui! Cela est à craindre! répondit le reporter. Puis, sans doute, les convicts se sont installés au corral, où ils trouvaient tout en abondance, et ils n'ont pris la fuite que lorsqu'ils nous ont vus arriver. Il est bien évident aussi qu'à ce moment Ayrton, mort ou vivant, n'était plus ici.

-- Il faudra battre la forêt, dit l'ingénieur, et débarrasser l'île de ces misérables. Les pressentiments de Pencroff ne le trompaient pas, quand il voulait qu'on leur donnât la chasse comme à des bêtes fauves. Cela nous eût épargné bien des malheurs!

-- Oui, répondit le reporter, mais maintenant nous avons le droit d'être sans pitié!

-- En tout cas, dit l'ingénieur, nous sommes forcés d'attendre quelque temps et de rester au corral jusqu'au moment où l'on pourra sans danger transporter Harbert à Granite-House.

-- Mais Nab? demanda le reporter.

-- Nab est en sûreté.

-- Et si, inquiet de notre absence, il se hasardait à venir?

-- Il ne faut pas qu'il vienne! répondit vivement Cyrus Smith. Il serait assassiné en route!

-- C'est qu'il est bien probable qu'il cherchera à nous rejoindre!

-- Ah! Si le télégraphe fonctionnait encore, on pourrait le prévenir! Mais c'est impossible maintenant! Quant à laisser seuls ici Pencroff et Harbert, nous ne le pouvons pas!... eh bien, j'irai seul à Granite-House.

-- Non, non! Cyrus, répondit le reporter, il ne faut pas que vous vous exposiez! Votre courage n'y pourrait rien. Ces misérables surveillent évidemment le corral, ils sont embusqués dans les bois épais qui l'entourent, et, si vous partiez, nous aurions bientôt à regretter deux malheurs au lieu d'un!

-- Mais Nab? répétait l'ingénieur. Voilà vingt-quatre heures qu'il est sans nouvelles de nous! Il voudra venir!

-- Et comme il sera encore moins sur ses gardes que nous ne le serions nous-mêmes, répondit Gédéon Spilett, il sera frappé! ...

-- N'y a-t-il donc pas moyen de le prévenir?»

Pendant que l'ingénieur réfléchissait, ses regards tombèrent sur Top, qui, allant et venant, semblait dire: «est-ce que je ne suis pas là, moi?»

«Top!» s'écria Cyrus Smith.

L'animal bondit à l'appel de son maître.

«Oui, Top ira! dit le reporter, qui avait compris l'ingénieur. Top passera où nous ne passerions pas! Il portera à Granite-House des nouvelles du corral, et il nous rapportera celles de Granite- House!

-- Vite! répondit Cyrus Smith. Vite!»

Gédéon Spilett avait rapidement déchiré une page de son carnet, et il y écrivit ces lignes:

«Harbert blessé. Nous sommes au corral. Tiens-toi sur tes gardes. Ne quitte pas Granite-House. Les convicts ont-ils paru aux environs? réponse par Top.»

Ce billet laconique contenait tout ce que Nab devait apprendre et lui demandait en même temps tout ce que les colons avaient intérêt à savoir. Il fut plié et attaché au collier de Top, d'une façon très apparente.

«Top! Mon chien, dit alors l'ingénieur en caressant l'animal, Nab, Top! Nab! Va! Va!»

Top bondit à ces paroles. Il comprenait, il devinait ce qu'on exigeait de lui. La route du corral lui était familière. En moins d'une demi-heure, il pouvait l'avoir franchie, et il était permis d'espérer que là où ni Cyrus Smith ni le reporter n'auraient pu se hasarder sans danger, Top, courant dans les herbes ou sous la lisière du bois, passerait inaperçu.

L'ingénieur alla à la porte du corral, et il en repoussa un des battants.

«Nab! Top, Nab!» répéta encore une fois l'ingénieur, en étendant la main dans la direction de Granite-House.

Top s'élança au dehors et disparut presque aussitôt.

«Il arrivera! dit le reporter.

-- Oui, et il reviendra, le fidèle animal!

-- Quelle heure est-il? demanda Gédéon Spilett.

-- Dix heures.

-- Dans une heure il peut être ici. Nous guetterons son retour.»

La porte du corral fut refermée. L'ingénieur et le reporter rentrèrent dans la maison. Harbert était alors profondément assoupi. Pencroff maintenait ses compresses dans un état permanent d'humidité.

Gédéon Spilett, voyant qu'il n'y avait rien à faire en ce moment, s'occupa de préparer quelque nourriture, tout en surveillant avec soin la partie de l'enceinte adossée au contrefort, par laquelle une agression pouvait se produire.

Les colons attendirent le retour de Top, non sans anxiété. Un peu avant onze heures, Cyrus Smith et le reporter, la carabine à la main, étaient derrière la porte, prêts à l'ouvrir au premier aboiement de leur chien. Ils ne doutaient pas que si Top avait pu arriver heureusement à Granite-House, Nab ne l'eût immédiatement renvoyé.

Ils étaient tous deux là, depuis dix minutes environ, quand une détonation retentit et fut aussitôt suivie d'aboiements répétés.

L'ingénieur ouvrit la porte, et, voyant encore un reste de fumée à cent pas dans le bois, il fit feu dans cette direction.

Presque aussitôt Top bondit dans le corral, dont la porte fut vivement refermée.

«Top, Top!» s'écria l'ingénieur, en prenant la bonne grosse tête du chien entre ses bras. Un billet était attaché à son cou, et Cyrus Smith lut ces mots, tracés de la grosse écriture de Nab:

«Point de pirates aux environs de Granite-House. Je ne bougerai pas. Pauvre M Harbert!»

CHAPITRE VIII

Ainsi, les convicts étaient toujours là, épiant le corral, et décidés à tuer les colons l'un après l'autre! Il n'y avait plus qu'à les traiter en bêtes féroces. Mais de grandes précautions devaient être prises, car ces misérables avaient, en ce moment, l'avantage de la situation, voyant et n'étant pas vus, pouvant surprendre par la brusquerie de leur attaque et ne pouvant être surpris.

Cyrus Smith s'arrangea donc de manière à vivre au corral, dont les approvisionnements, d'ailleurs, pouvaient suffire pendant un assez long temps. La maison d'Ayrton avait été pourvue de tout ce qui était nécessaire à la vie, et les convicts, effrayés par l'arrivée des colons, n'avaient pas eu le temps de la mettre au pillage. Il était probable, ainsi que le fit observer Gédéon Spilett, que les choses s'étaient passées comme suit: les six convicts, débarqués sur l'île, en avaient suivi le littoral sud, et, après avoir parcouru le double rivage de la presqu'île serpentine, n'étant point d'humeur à s'aventurer sous les bois du Far-West, ils avaient atteint l'embouchure de la rivière de la chute. Une fois à ce point, en remontant la rive droite du cours d'eau, ils étaient arrivés aux contreforts du mont Franklin, entre lesquels il était naturel qu'ils cherchassent quelque retraite, et ils n'avaient pu tarder à découvrir le corral, alors inhabité. Là, ils s'étaient vraisemblablement installés en attendant le moment de mettre à exécution leurs abominables projets.

L'arrivée d'Ayrton les avait surpris, mais ils étaient parvenus à s'emparer du malheureux, et... la suite se devinait aisément!

Maintenant, les convicts -- réduits à cinq, il est vrai, mais bien armés -- rôdaient dans les bois, et s'y aventurer, c'était s'exposer à leurs coups, sans qu'il y eût possibilité ni de les parer, ni de les prévenir.

«Attendre! Il n'y a pas autre chose à faire! répétait Cyrus Smith. Lorsque Harbert sera guéri, nous pourrons organiser une battue générale de l'île et avoir raison de ces convicts. Ce sera l'objet de notre grande expédition, en même temps...

-- Que la recherche de notre protecteur mystérieux, ajouta Gédéon Spilett, en achevant la phrase de l'ingénieur. Ah! Il faut avouer, mon cher Cyrus, que, cette fois, sa protection nous a fait défaut, et au moment même où elle nous eût été le plus nécessaire!

-- Qui sait! répondit l'ingénieur.

-- Que voulez-vous dire? demanda le reporter.

-- Que nous ne sommes pas au bout de nos peines, mon cher Spilett, et que la puissante intervention aura peut-être encore l'occasion de s'exercer. Mais il ne s'agit pas de cela. La vie d'Harbert avant tout.»

C'était la plus douloureuse préoccupation des colons. Quelques jours se passèrent, et l'état du pauvre garçon n'avait heureusement pas empiré. Or, du temps gagné sur la maladie, c'était beaucoup. L'eau froide, toujours maintenue à la température convenable, avait absolument empêché l'inflammation des plaies. Il sembla même au reporter que cette eau, un peu sulfureuse, -- ce qu'expliquait le voisinage du volcan, -- avait une action plus directe sur la cicatrisation. La suppuration était beaucoup moins abondante, et, grâce aux soins incessants dont il était entouré, Harbert revenait à la vie, et sa fièvre tendait à baisser. Il était, d'ailleurs, soumis à une diète sévère, et, par conséquent, sa faiblesse était et devait être extrême; mais les tisanes ne lui manquaient pas, et le repos absolu lui faisait le plus grand bien.

Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Pencroff étaient devenus très habiles à panser le jeune blessé. Tout le linge de l'habitation avait été sacrifié. Les plaies d'Harbert, recouvertes de compresses et de charpie, n'étaient serrées ni trop ni trop peu, de manière à provoquer leur cicatrisation sans déterminer de réaction inflammatoire. Le reporter apportait à ces pansements un soin extrême, sachant bien quelle en était l'importance, et répétant à ses compagnons ce que la plupart des médecins reconnaissent volontiers: c'est qu'il est plus rare peut-être de voir un pansement bien fait qu'une opération bien faite. Au bout de dix jours, le 22 novembre, Harbert allait sensiblement mieux. Il avait commencé à prendre quelque nourriture. Les couleurs revenaient à ses joues, et ses bons yeux souriaient à ses gardes- malades. Il causait un peu, malgré les efforts de Pencroff, qui, lui, parlait tout le temps pour l'empêcher de prendre la parole et racontait les histoires les plus invraisemblables.

Harbert l'avait interrogé au sujet d'Ayrton, qu'il était étonné de ne pas voir près de lui, pensant qu'il devait être au corral. Mais le marin, ne voulant point affliger Harbert, s'était contenté de répondre qu'Ayrton avait rejoint Nab, afin de défendre Granite- House.

«Hein! disait-il, ces pirates! Voilà des gentlemen qui n'ont plus droit à aucun égard! Et M Smith qui voulait les prendre par les sentiments! Je leur enverrai du sentiment, moi, mais en bon plomb de calibre!

-- Et on ne les a pas revus? demanda Harbert.

-- Non, mon enfant, répondit le marin, mais nous les retrouverons, et, quand vous serez guéri, nous verrons si ces lâches, qui frappent par derrière, oseront nous attaquer face à face!

-- Je suis encore bien faible, mon pauvre Pencroff!

-- Eh! Les forces reviendront peu à peu! Qu'est-ce qu'une balle à travers la poitrine? Une simple plaisanterie! J'en ai vu bien d'autres, et je ne m'en porte pas plus mal!»

Enfin, les choses paraissaient être pour le mieux, et, du moment qu'aucune complication ne survenait, la guérison d'Harbert pouvait être regardée comme assurée. Mais quelle eût été la situation des colons si son état se fût aggravé, si, par exemple, la balle lui fût restée dans le corps, si son bras ou sa jambe avaient dû être amputés!

«Non, dit plus d'une fois Gédéon Spilett, je n'ai jamais pensé à une telle éventualité sans frémir!

-- Et cependant, s'il avait fallu agir, lui répondit un jour Cyrus Smith, vous n'auriez pas hésité?

-- Non, Cyrus! dit Gédéon Spilett, mais que Dieu soit béni de nous avoir épargné cette complication!»

Ainsi que dans tant d'autres conjonctures, les colons avaient fait appel à cette logique du simple bon sens qui les avait tant de fois servis, et encore une fois, grâce à leurs connaissances générales, ils avaient réussi! Mais le moment ne viendrait-il pas où toute leur science serait mise en défaut? Ils étaient seuls sur cette île. Or, les hommes se complètent par l'état de société, ils sont nécessaires les uns aux autres. Cyrus Smith le savait bien, et quelquefois il se demandait si quelque circonstance ne se produirait pas, qu'ils seraient impuissants à surmonter!

Il lui semblait, d'ailleurs, que ses compagnons et lui, jusque-là si heureux, fussent entrés dans une période néfaste. Depuis plus de deux ans et demi qu'ils s'étaient échappés de Richmond, on peut dire que tout avait été à leur gré. L'île leur avait abondamment fourni minéraux, végétaux, animaux, et si la nature les avait constamment comblés, leur science avait su tirer parti de ce qu'elle leur offrait. Le bien-être matériel de la colonie était pour ainsi dire complet. De plus, en de certaines circonstances, une influence inexplicable leur était venue en aide!... mais tout cela ne pouvait avoir qu'un temps!

Bref, Cyrus Smith croyait s'apercevoir que la chance semblait tourner contre eux. En effet, le navire des convicts avait paru dans les eaux de l'île, et si ces pirates avaient été pour ainsi dire miraculeusement détruits, six d'entre eux, du moins, avaient échappé à la catastrophe. Ils avaient débarqué sur l'île, et les cinq qui survivaient y étaient à peu près insaisissables.

Ayrton avait été, sans aucun doute, massacré par ces misérables, qui possédaient des armes à feu, et, au premier emploi qu'ils en avaient fait, Harbert était tombé, frappé presque mortellement. Étaient-ce donc là les premiers coups que la fortune contraire adressait aux colons? Voilà ce que se demandait Cyrus Smith! Voilà ce qu'il répétait souvent au reporter, et il leur semblait aussi que cette intervention si étrange, mais si efficace, qui les avait tant servis jusqu'alors, leur faisait maintenant défaut. Cet être mystérieux, quel qu'il fût, dont ils ne pouvaient nier l'existence, avait-il donc abandonné l'île? Avait-il succombé à son tour?

À ces questions, aucune réponse n'était possible.

Mais qu'on ne s'imagine pas que Cyrus Smith et son compagnon, parce qu'ils causaient de ces choses, fussent gens à désespérer! Loin de là. Ils regardaient la situation en face, ils analysaient les chances, ils se préparaient à tout événement, ils se posaient fermes et droits devant l'avenir, et si l'adversité devait enfin les frapper, elle trouverait en eux des hommes préparés à la combattre.

CHAPITRE IX

La convalescence du jeune malade marchait régulièrement. Une seule chose était maintenant à désirer, c'était que son état permît de le ramener à Granite-House. Quelque bien aménagée et approvisionnée que fût l'habitation du corral, on ne pouvait y trouver le confortable de la saine demeure de granit. En outre, elle n'offrait pas la même sécurité, et ses hôtes, malgré leur surveillance, y étaient toujours sous la menace de quelque coup de feu des convicts. Là-bas, au contraire, au milieu de cet inexpugnable et inaccessible massif, ils n'auraient rien à redouter, et toute tentative contre leurs personnes devrait forcément échouer. Ils attendaient donc impatiemment le moment auquel Harbert pourrait être transporté sans danger pour sa blessure, et ils étaient décidés à opérer ce transport, bien que les communications à travers les bois du jacamar fussent très difficiles.

On était sans nouvelles de Nab, mais sans inquiétude à son égard. Le courageux nègre, bien retranché dans les profondeurs de Granite-House, ne se laisserait pas surprendre. Top ne lui avait pas été renvoyé, et il avait paru inutile d'exposer le fidèle chien à quelque coup de fusil qui eût privé les colons de leur plus utile auxiliaire.

On attendait donc, mais les colons avaient hâte d'être réunis à Granite-House. Il en coûtait à l'ingénieur de voir ses forces divisées, car c'était faire le jeu des pirates. Depuis la disparition d'Ayrton, ils n'étaient plus que quatre contre cinq, car Harbert ne pouvait compter encore, et ce n'était pas le moindre souci du brave enfant, qui comprenait bien les embarras dont il était la cause!

La question de savoir comment, dans les conditions actuelles, on agirait contre les convicts, fut traitée à fond dans la journée du 29 novembre entre Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Pencroff, à un moment où Harbert, assoupi, ne pouvait les entendre.

«Mes amis, dit le reporter, après qu'il eut été question de Nab et de l'impossibilité de communiquer avec lui, je crois, comme vous, que se hasarder sur la route du corral, ce serait risquer de recevoir un coup de fusil sans pouvoir le rendre. Mais ne pensez- vous pas que ce qu'il conviendrait de faire maintenant, ce serait de donner franchement la chasse à ces misérables?

-- C'est à quoi je songeais, répondit Pencroff. Nous n'en sommes pas, je suppose, à redouter une balle, et, pour mon compte, si Monsieur Cyrus m'approuve, je suis prêt à me jeter sur la forêt! Que diable! un homme en vaut un autre!

-- Mais en vaut-il cinq? demanda l'ingénieur.

-- Je me joindrai à Pencroff, répondit le reporter, et tous deux, bien armés, accompagnés de Top...

-- Mon cher Spilett, et vous, Pencroff, reprit Cyrus Smith, raisonnons froidement. Si les convicts étaient gîtés dans un endroit de l'île, si cet endroit nous était connu, et s'il ne s'agissait que de les en débusquer, je comprendrais une attaque directe. Mais n'y a-t-il pas lieu de craindre, au contraire, qu'ils ne soient assurés de tirer le premier coup de feu?

-- Eh, Monsieur Cyrus, s'écria Pencroff, une balle ne va pas toujours à son adresse!

-- Celle qui a frappé Harbert ne s'est pas égarée, Pencroff, répondit l'ingénieur. D'ailleurs, remarquez que si tous les deux vous quittiez le corral, j'y resterais seul pour le défendre. Répondez-vous que les convicts ne vous verront pas l'abandonner, qu'ils ne vous laisseront pas vous engager dans la forêt, et qu'ils ne l'attaqueront pas pendant votre absence, sachant qu'il n'y aura plus ici qu'un enfant blessé et un homme.

-- Vous avez raison, Monsieur Cyrus, répondit Pencroff, dont une sourde colère gonflait la poitrine, vous avez raison. Ils feront tout pour reprendre le corral, qu'ils savent être bien approvisionné! Et, seul, vous ne pourriez tenir contre eux! Ah! Si nous étions à Granite-House!

-- Si nous étions à Granite-House, répondit l'ingénieur, la situation serait très différente! Là, je ne craindrais pas de laisser Harbert avec l'un de nous, et les trois autres iraient fouiller les forêts de l'île. Mais nous sommes au corral, et il convient d'y rester jusqu'au moment où nous pourrons le quitter tous ensemble!»

Il n'y avait rien à répondre aux raisonnements de Cyrus Smith, et ses compagnons le comprirent bien.

«Si seulement Ayrton eût encore été des nôtres! dit Gédéon Spilett. Pauvre homme! Son retour à la vie sociale n'aura été que de courte durée!

-- S'il est mort?... ajouta Pencroff d'un ton assez singulier.

-- Espérez-vous donc, Pencroff, que ces coquins l'aient épargné? demanda Gédéon Spilett.

-- Oui! S'ils ont eu intérêt à le faire!

-- Quoi! Vous supposeriez qu'Ayrton, retrouvant ses anciens complices, oubliant tout ce qu'il nous doit...

-- Que sait-on? répondit le marin, qui ne hasardait pas sans hésiter cette fâcheuse supposition.

-- Pencroff, dit Cyrus Smith en prenant le bras du marin, vous avez là une mauvaise pensée, et vous m'affligeriez beaucoup si vous persistiez à parler ainsi! Je garantis la fidélité d'Ayrton!

-- Moi aussi, ajouta vivement le reporter.

-- Oui... oui!... Monsieur Cyrus... j'ai tort, répondit Pencroff. C'est une mauvaise pensée, en effet, que j'ai eue là, et rien ne la justifie! Mais que voulez-vous? Je n'ai plus tout à fait la tête à moi. Cet emprisonnement au corral me pèse horriblement, et je n'ai jamais été surexcité comme je le suis!

-- Soyez patient, Pencroff, répondit l'ingénieur.

-- Dans combien de temps, mon cher Spilett, croyez-vous qu'Harbert puisse être transporté à Granite-House?

-- Cela est difficile à dire, Cyrus, répondit le reporter, car une imprudence pourrait entraîner des conséquences funestes. Mais enfin, sa convalescence se fait régulièrement, et si d'ici huit jours les forces lui sont revenues, eh bien, nous verrons!»

Huit jours! Cela remettait le retour à Granite-House aux premiers jours de décembre seulement.

À cette époque, le printemps avait déjà deux mois de date. Le temps était beau, et la chaleur commençait à devenir forte. Les forêts de l'île étaient en pleine frondaison, et le moment approchait où les récoltes accoutumées devraient être faites. La rentrée au plateau de Grande-vue serait donc suivie de grands travaux agricoles qu'interromprait seule l'expédition projetée dans l'île.

On comprend donc combien cette séquestration au corral devait nuire aux colons. Mais s'ils étaient obligés de se courber devant la nécessité, ils ne le faisaient pas sans impatience. Une ou deux fois, le reporter se hasarda sur la route et fit le tour de l'enceinte palissadée. Top l'accompagnait, et Gédéon Spilett, sa carabine armée, était prêt à tout événement.

Il ne fit aucune mauvaise rencontre et ne trouva aucune trace suspecte. Son chien l'eût averti de tout danger, et, comme Top n'aboya pas, on pouvait en conclure qu'il n'y avait rien à craindre, en ce moment du moins, et que les convicts étaient occupés dans une autre partie de l'île.

Cependant, à sa seconde sortie, le 27 novembre, Gédéon Spilett, qui s'était aventuré sous bois pendant un quart de mille, dans le sud de la montagne, remarqua que Top sentait quelque chose.

Le chien n'avait plus son allure indifférente; il allait et venait, furetant dans les herbes et les broussailles, comme si son odorât lui eût révélé quelque objet suspect.

Gédéon Spilett suivit Top, l'encouragea, l'excita de la voix, tout en ayant l'oeil aux aguets, la carabine épaulée, et en profitant de l'abri des arbres pour se couvrir. Il n'était pas probable que Top eût senti la présence d'un homme, car, dans ce cas, il l'aurait annoncée par des aboiements à demi contenus et une sorte de colère sourde. Or, puisqu'il ne faisait entendre aucun grondement, c'est que le danger n'était ni prochain, ni proche.

Cinq minutes environ se passèrent ainsi, Top furetant, le reporter le suivant avec prudence, quand, tout à coup, le chien se précipita vers un épais buisson et en tira un lambeau d'étoffe.

C'était un morceau de vêtement, maculé, lacéré, que Gédéon Spilett rapporta immédiatement au corral.

Là, les colons l'examinèrent, et ils reconnurent que c'était un morceau de la veste d'Ayrton, morceau de ce feutre uniquement fabriqué à l'atelier de Granite-House.

«Vous le voyez, Pencroff, fit observer Cyrus Smith, il y a eu résistance de la part du malheureux Ayrton. Les convicts l'ont entraîné malgré lui! Doutez-vous encore de son honnêteté?

-- Non, Monsieur Cyrus, répondit le marin, et voilà longtemps que je suis revenu de ma défiance d'un instant! Mais il y a, ce me semble, une conséquence à tirer de ce fait.

-- Laquelle? demanda le reporter.

-- C'est qu'Ayrton n'a pas été tué au corral! C'est qu'on l'a entraîné vivant, puisqu'il a résisté! Or, peut-être vit-il encore!

-- Peut-être, en effet», répondit l'ingénieur, qui demeura pensif.

Il y avait là un espoir, auquel pouvaient se reprendre les compagnons d'Ayrton. En effet, ils avaient dû croire que, surpris au corral, Ayrton était tombé sous quelque balle, comme était tombé Harbert. Mais, si les convicts ne l'avaient pas tué tout d'abord, s'ils l'avaient emmené vivant dans quelque autre partie de l'île, ne pouvait-on admettre qu'il fût encore leur prisonnier? Peut-être même l'un d'eux avait-il retrouvé dans Ayrton un ancien compagnon d'Australie, le Ben Joyce, le chef des convicts évadés? Et qui sait s'ils n'avaient pas conçu l'espoir impossible de ramener Ayrton à eux!

Il leur eût été si utile, s'ils avaient pu en faire un traître!...

Cet incident fut donc favorablement interprété au corral, et il ne sembla plus impossible qu'on retrouvât Ayrton. De son côté, s'il n'était que prisonnier, Ayrton ferait tout, sans doute, pour échapper aux mains de ces bandits, et ce serait un puissant auxiliaire pour les colons!

«En tout cas, fit observer Gédéon Spilett, si, par bonheur, Ayrton parvient à se sauver, c'est à Granite-House qu'il ira directement, car il ne connaît pas la tentative d'assassinat dont Harbert a été victime, et, par conséquent, il ne peut croire que nous soyons emprisonnés au corral.

-- Ah! Je voudrais qu'il y fût, à Granite-House! s'écria Pencroff, et que nous y fussions aussi! Car enfin, si les coquins ne peuvent rien tenter contre notre demeure, du moins peuvent-ils saccager le plateau, nos plantations, notre basse-cour!»

Pencroff était devenu un vrai fermier, attaché de coeur à ses récoltes. Mais il faut dire qu'Harbert était plus que tous impatient de retourner à Granite-House, car il savait combien la présence des colons y était nécessaire. Et c'était lui qui les retenait au corral! Aussi cette idée unique occupait-elle son esprit: quitter le corral, le quitter quand même! Il croyait pouvoir supporter le transport à Granite-House. Il assurait que les forces lui reviendraient plus vite dans sa chambre, avec l'air et la vue de la mer!

Plusieurs fois il pressa Gédéon Spilett, mais celui-ci, craignant, avec raison, que les plaies d'Harbert, mal cicatrisées, ne se rouvrissent en route, ne donnait pas l'ordre de partir.

Cependant, un incident se produisit, qui entraîna Cyrus Smith et ses deux amis à céder aux désirs du jeune garçon, et dieu sait ce que cette détermination pouvait leur causer de douleurs et de remords!

On était au 29 novembre. Il était sept heures du matin. Les trois colons causaient dans la chambre d'Harbert, quand ils entendirent Top pousser de vifs aboiements.

Cyrus Smith, Pencroff et Gédéon Spilett saisirent leurs fusils, toujours prêts à faire feu, et ils sortirent de la maison.

Top, ayant couru au pied de l'enceinte palissadée, sautait, aboyait, mais c'était contentement, non colère.

«Quelqu'un vient!

-- Oui!

-- Ce n'est pas un ennemi!

-- Nab, peut-être?

-- Ou Ayrton?»

À peine ces mots avaient-ils été échangés entre l'ingénieur et ses deux compagnons, qu'un corps bondissait par-dessus la palissade et retombait sur le sol du corral.

C'était Jup, maître Jup en personne, auquel Top fit un véritable accueil d'ami!

«Jup! s'écria Pencroff.

-- C'est Nab qui nous l'envoie! dit le reporter.

-- Alors, répondit l'ingénieur, il doit avoir quelque billet sur lui.»

Pencroff se précipita vers l'orang. Évidemment, si Nab avait eu quelque fait important à faire connaître à son maître, il ne pouvait employer un plus sûr et plus rapide messager, qui pouvait passer là où ni les colons ni Top lui-même n'auraient peut-être pu le faire.

Cyrus Smith ne s'était pas trompé. Au cou de Jup était pendu un petit sac, et dans ce sac se trouvait un billet tracé de la main de Nab. Que l'on juge du désespoir de Cyrus Smith et de ses compagnons, quand ils lurent ces mots:

«Vendredi, 6 h. matin. «Plateau envahi par les convicts! «Nab.»

Ils se regardèrent sans prononcer un mot, puis ils rentrèrent dans la maison. Que devaient-ils faire?

Les convicts au plateau de Grande-vue, c'était le désastre, la dévastation, la ruine!

Harbert, en voyant rentrer l'ingénieur, le reporter et Pencroff, comprit que la situation venait de s'aggraver, et quand il aperçut Jup, il ne douta plus qu'un malheur ne menaçât Granite-House.

«Monsieur Cyrus, dit-il, je veux partir. Je puis supporter la route! Je veux partir!»

Gédéon Spilett s'approcha d'Harbert. Puis, après l'avoir regardé.

«Partons donc!» dit-il.

La question fut vite décidée de savoir si Harbert serait transporté sur une civière ou dans le chariot qui avait été amené par Ayrton au corral. La civière aurait eu des mouvements plus doux pour le blessé, mais elle nécessitait deux porteurs, c'est-à- dire que deux fusils manqueraient à la défense, si une attaque se produisait en route.

Ne pouvait-on, au contraire, en employant le chariot, laisser tous les bras disponibles? Était-il donc impossible d'y placer les matelas sur lesquels reposait Harbert et de s'avancer avec tant de précaution que tout choc lui fût évité? On le pouvait.

Le chariot fut amené. Pencroff y attela l'onagga.

Cyrus Smith et le reporter soulevèrent les matelas d'Harbert, et ils les posèrent sur le fond du chariot entre les deux ridelles.

Le temps était beau. De vifs rayons de soleil se glissaient à travers les arbres.

«Les armes sont-elles prêtes?» demanda Cyrus Smith.

Elles l'étaient. L'ingénieur et Pencroff, armés chacun d'un fusil à deux coups, et Gédéon Spilett, tenant sa carabine, n'avaient plus qu'à partir.

«Es-tu bien, Harbert? demanda l'ingénieur.

-- Ah! Monsieur Cyrus, répondit le jeune garçon, soyez tranquille, je ne mourrai pas en route!»

En parlant ainsi, on voyait que le pauvre enfant faisait appel à toute son énergie, et que, par une suprême volonté, il retenait ses forces prêtes à s'éteindre.

L'ingénieur sentit son coeur se serrer douloureusement.

Il hésita encore à donner le signal du départ. Mais c'eût été désespérer Harbert, le tuer peut-être.

«En route!» dit Cyrus Smith.

La porte du corral fut ouverte. Jup et Top, qui savaient se taire à propos, se précipitèrent en avant. Le chariot sortit, la porte fut refermée, et l'onagga, dirigé par Pencroff, s'avança d'un pas lent.

Certes, mieux aurait valu prendre une route autre que celle qui allait directement du corral à Granite-House, mais le chariot eût éprouvé de grandes difficultés à se mouvoir sous bois. Il fallut donc suivre cette voie, bien qu'elle dût être connue des convicts.

Cyrus Smith et Gédéon Spilett marchaient de chaque côté du chariot, prêts à répondre à toute attaque. Toutefois, il n'était pas probable que les convicts eussent encore abandonné le plateau de Grande-vue. Le billet de Nab avait évidemment été écrit et envoyé dès que les convicts s'y étaient montrés. Or, ce billet était daté de six heures du matin, et l'agile orang, habitué à venir fréquemment au corral, avait mis à peine trois quarts d'heure à franchir les cinq milles qui le séparaient de Granite- House. La route devait donc être sûre en ce moment, et, s'il y avait à faire le coup de feu, ce ne serait vraisemblablement qu'aux approches de Granite-House.

Cependant, les colons se tenaient sévèrement sur leurs gardes. Top et Jup, celui-ci armé de son bâton, tantôt en avant, tantôt battant le bois sur les côtés du chemin, ne signalaient aucun danger.

Le chariot avançait lentement, sous la direction de Pencroff. Il avait quitté le corral à sept heures et demie. Une heure après, quatre milles sur cinq avaient été franchis, sans qu'il se fût produit aucun incident.

La route était déserte comme toute cette partie du bois de jacamar qui s'étendait entre la Mercy et le lac. Aucune alerte n'eut lieu. Les taillis semblaient être aussi déserts qu'au jour où les colons atterrirent sur l'île.

On approchait du plateau. Un mille encore, et on apercevrait le ponceau du creek glycérine. Cyrus Smith ne doutait pas que ce ponceau ne fût en place, soit que les convicts fussent entrés par cet endroit, soit que, après avoir passé un des cours d'eau qui fermaient l'enceinte, ils eussent pris la précaution de l'abaisser, afin de se ménager une retraite. Enfin, la trouée des derniers arbres laissa voir l'horizon de mer. Mais le chariot continua sa marche, car aucun de ses défenseurs ne pouvait songer à l'abandonner. En ce moment, Pencroff arrêta l'onagga, et d'une voix terrible:

«Ah! Les misérables!» s'écria-t-il.

Et de la main il montra une épaisse fumée qui tourbillonnait au- dessus du moulin, des étables et des bâtiments de la basse-cour. Un homme s'agitait au milieu de ces vapeurs.

C'était Nab.

Ses compagnons poussèrent un cri. Il les entendit et courut à eux...

Les convicts avaient abandonné le plateau depuis une demi-heure environ, après l'avoir dévasté!

«Et M Harbert?» s'écria Nab.

Gédéon Spilett revint en ce moment au chariot.

Harbert avait perdu connaissance!

CHAPITRE X

Des convicts, des dangers qui menaçaient Granite-House, des ruines dont le plateau était couvert, il ne fut plus question. L'état d'Harbert dominait tout. Le transport lui avait-il été funeste, en provoquant quelque lésion intérieure? Le reporter ne pouvait le dire, mais ses compagnons et lui étaient désespérés.

Le chariot fut amené au coude de la rivière. Là, quelques branches, disposées en forme de civière, reçurent les matelas sur lesquels reposait Harbert évanoui. Dix minutes après, Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Pencroff étaient au pied de la muraille, laissant à Nab le soin de reconduire le chariot sur le plateau de Grande-vue.

L'ascenseur fut mis en mouvement, et bientôt Harbert était étendu sur sa couchette de Granite-House.

Les soins qui lui furent prodigués le ramenèrent à la vie. Il sourit un instant en se retrouvant dans sa chambre, mais il put à peine murmurer quelques paroles, tant sa faiblesse était grande.

Gédéon Spilett visita ses plaies. Il craignait qu'elles ne se fussent rouvertes, étant imparfaitement cicatrisées... il n'en était rien.

D'où venait donc cette prostration? Pourquoi l'état d'Harbert avait-il empiré?

Le jeune garçon fut pris alors d'une sorte de sommeil fiévreux, et le reporter et Pencroff demeurèrent près de son lit.

Pendant ce temps, Cyrus Smith mettait Nab au courant de ce qui s'était passé au corral, et Nab racontait à son maître les événements dont le plateau venait d'être le théâtre.

C'était seulement pendant la nuit précédente que les convicts s'étaient montrés sur la lisière de la forêt, aux approches du creek glycérine. Nab, qui veillait près de la basse-cour, n'avait pas hésité à faire feu sur l'un de ces pirates, qui se disposait à traverser le cours d'eau; mais, dans cette nuit assez obscure, il n'avait pu savoir si ce misérable avait été atteint. En tout cas, cela n'avait pas suffi pour écarter la bande, et Nab n'eut que le temps de remonter à Granite-House, où il se trouva, du moins, en sûreté.

Mais que faire alors? Comment empêcher les dévastations dont les convicts menaçaient le plateau? Nab avait-il un moyen de prévenir son maître? Et d'ailleurs, dans quelle situation se trouvaient eux-mêmes les hôtes du corral?

Cyrus Smith et ses compagnons étaient partis depuis le 11 novembre, et l'on était au 29. Il y avait donc dix-neuf jours que Nab n'avait eu d'autres nouvelles que celles que Top lui avait apportées, nouvelles désastreuses: Ayrton disparu, Harbert grièvement blessé, l'ingénieur, le reporter, le marin, pour ainsi dire, emprisonnés dans le corral! Que faire? se demandait le pauvre Nab. Pour lui personnellement, il n'avait rien à craindre, car les convicts ne pouvaient l'atteindre dans Granite-House.

Mais les constructions, les plantations, tous ces aménagements à la merci des pirates! Ne convenait-il pas de laisser Cyrus Smith juge de ce qu'il aurait à faire et de le prévenir, au moins, du danger qui le menaçait?

Nab eut alors la pensée d'employer Jup et de lui confier un billet. Il connaissait l'extrême intelligence de l'orang, qui avait été souvent mise à l'épreuve. Jup comprenait ce mot de corral, qui avait été souvent prononcé devant lui, et l'on se rappelle même que bien souvent il y avait conduit le chariot en compagnie de Pencroff. Le jour n'avait pas encore paru. L'agile orang saurait bien passer inaperçu dans ces bois, dont les convicts, d'ailleurs, devraient le croire un des habitants naturels.

Nab n'hésita pas. Il écrivit le billet, il l'attacha au cou de Jup, il amena le singe à la porte de Granite-House, de laquelle il laissa dérouler une longue corde jusqu'à terre; puis, à plusieurs reprises, il répéta ces mots:

«Jup! Jup! Corral! Corral!»

L'animal comprit, saisit la corde, se laissa glisser rapidement jusqu'à la grève et disparut dans l'ombre, sans que l'attention des convicts eût été aucunement éveillée.

«Tu as bien fait, Nab, répondit Cyrus Smith, mais, en ne nous prévenant pas, peut-être aurais-tu mieux fait encore!»

Et, en parlant ainsi, Cyrus Smith songeait à Harbert, dont le transport semblait avoir si gravement compromis la convalescence.

Nab acheva son récit. Les convicts ne s'étaient point montrés sur la grève. Ne connaissant pas le nombre des habitants de l'île, ils pouvaient supposer que Granite-House était défendu par une troupe importante. Ils devaient se rappeler que, pendant l'attaque du brick, de nombreux coups de feu les avaient accueillis, tant des roches inférieures que des roches supérieures, et, sans doute, ils ne voulurent pas s'exposer. Mais le plateau de Grande-vue leur était ouvert et n'était point enfilé par les feux de Granite- House. Ils s'y livrèrent donc à leur instinct de déprédation, saccageant, brûlant, faisant le mal pour le mal, et ils ne se retirèrent qu'une demi-heure avant l'arrivée des colons, qu'ils devaient croire encore confinés au corral.

Nab s'était précipité hors de sa retraite. Il était remonté sur le plateau, au risque d'y recevoir quelque balle, il avait essayé d'éteindre l'incendie qui consumait les bâtiments de la basse- cour, et il avait lutté, mais inutilement, contre le feu, jusqu'au moment où le chariot parut sur la lisière du bois.

Tels avaient été ces graves événements. La présence des convicts constituait une menace permanente pour les colons de l'île Lincoln, jusque-là si heureux, et qui pouvaient s'attendre à de plus grands malheurs encore!

Gédéon Spilett demeura à Granite-House près d'Harbert et de Pencroff, tandis que Cyrus Smith, accompagné de Nab, allait juger par lui-même de l'étendue du désastre.

Il était heureux que les convicts ne se fussent pas avancés jusqu'au pied de Granite-House. Les ateliers des cheminées n'auraient pas échappé à la dévastation. Mais, après tout, ce mal eût été peut-être plus facilement réparable que les ruines accumulées sur le plateau de Grande-vue!

Cyrus Smith et Nab se dirigèrent vers la Mercy et en remontèrent la rive gauche, sans rencontrer aucune trace du passage des convicts. De l'autre côté de la rivière, dans l'épaisseur du bois, ils n'aperçurent non plus aucun indice suspect.

D'ailleurs, voici ce qu'on pouvait admettre, suivant toute probabilité: ou les convicts connaissaient le retour des colons à Granite-House, car ils avaient pu les voir passer sur la route du corral; ou, après la dévastation du plateau, ils s'étaient enfoncés dans le bois de jacamar, en suivant le cours de la Mercy, et ils ignoraient ce retour.

Dans le premier cas, ils avaient dû retourner vers le corral, maintenant sans défenseurs, et qui renfermait des ressources précieuses pour eux.

Dans le second, ils avaient dû regagner leur campement, et attendre là quelque occasion de recommencer l'attaque.

Il y aurait donc lieu de les prévenir; mais toute entreprise destinée à en débarrasser l'île était encore subordonnée à la situation d'Harbert. En effet, Cyrus Smith n'aurait pas trop de toutes ses forces, et personne ne pouvait, en ce moment, quitter Granite-House.

L'ingénieur et Nab arrivèrent sur le plateau. C'était une désolation. Les champs avaient été piétinés. Les épis de la moisson, qui allait être faite, gisaient sur le sol. Les autres plantations n'avaient pas moins souffert. Le potager était bouleversé.

Heureusement, Granite-House possédait une réserve de graines qui permettait de réparer ces dommages.

Quant au moulin et aux bâtiments de la basse-cour, à l'étable des onaggas, le feu avait tout détruit. Quelques animaux effarés rôdaient à travers le plateau. Les volatiles, qui s'étaient réfugiés pendant l'incendie sur les eaux du lac, revenaient déjà à leur emplacement habituel et barbotaient sur les rives. Là, tout serait à refaire.

La figure de Cyrus Smith, plus pâle que d'ordinaire, dénotait une colère intérieure qu'il ne dominait pas sans peine, mais il ne prononça pas une parole.

Une dernière fois il regarda ses champs dévastés, la fumée qui s'élevait encore des ruines, puis il revint à Granite-House.

Les jours qui suivirent furent les plus tristes que les colons eussent jusqu'alors passés dans l'île! La faiblesse d'Harbert s'accroissait visiblement. Il semblait qu'une maladie plus grave, conséquence du profond trouble physiologique qu'il avait subi, menaçât de se déclarer, et Gédéon Spilett pressentait une telle aggravation dans son état, qu'il serait impuissant à la combattre! En effet, Harbert demeurait dans une sorte d'assoupissement presque continu, et quelques symptômes de délire commencèrent à se manifester. Des tisanes rafraîchissantes, voilà les seuls remèdes qui fussent à la disposition des colons. La fièvre n'était pas encore très forte, mais bientôt elle parut vouloir s'établir par accès réguliers.

Gédéon Spilett le reconnut le 6 décembre. Le pauvre enfant, dont les doigts, le nez, les oreilles devinrent extrêmement pâles, fut d'abord pris de frissons légers, d'horripilations, de tremblements.

Son pouls était petit et irrégulier, sa peau sèche, sa soif intense. À cette période succéda bientôt une période de chaleur; le visage s'anima, la peau rougit, le pouls s'accéléra; puis une sueur abondante se manifesta, à la suite de laquelle la fièvre parut diminuer. L'accès avait duré cinq heures environ.

Gédéon Spilett n'avait pas quitté Harbert, qui était pris maintenant d'une fièvre intermittente, ce n'était que trop certain, et cette fièvre, il fallait à tout prix la couper avant qu'elle devînt plus grave.

«Et pour la couper, dit Gédéon Spilett à Cyrus Smith, il faut un fébrifuge.

-- Un fébrifuge!... répondit l'ingénieur. Nous n'avons ni quinquina, ni sulfate de quinine!

-- Non, dit Gédéon Spilett, mais il y a des saules sur le bord du lac, et l'écorce de saule peut quelquefois remplacer la quinine.

-- Essayons donc sans perdre un instant!» répondit Cyrus Smith.

L'écorce de saule, en effet, a été justement considérée comme un succédané du quinquina, aussi bien que le marronnier de l'Inde, la feuille de houx, la serpentaire, etc. Il fallait évidemment essayer de cette substance, bien qu'elle ne valût pas le quinquina, et l'employer à l'état naturel, puisque les moyens manquaient pour en extraire l'alcaloïde, c'est-à-dire la salicine.

Cyrus Smith alla lui-même couper sur le tronc d'une espèce de saule noir quelques morceaux d'écorce; il les rapporta à Granite- House, il les réduisit en poudre, et cette poudre fut administrée le soir même à Harbert.

La nuit se passa sans incidents graves. Harbert eut quelque délire, mais la fièvre ne reparut pas dans la nuit, et elle ne revint pas davantage le jour suivant.

Pencroff reprit quelque espoir. Gédéon Spilett ne disait rien. Il pouvait se faire que les intermittences ne fussent pas quotidiennes, que la fièvre fût tierce, en un mot, et qu'elle revînt le lendemain. Aussi, ce lendemain, l'attendit-on avec la plus vive anxiété.

On pouvait remarquer, en outre, que, pendant la période apyrexique, Harbert demeurait comme brisé, ayant la tête lourde et facile aux étourdissements. Autre symptôme qui effraya au dernier point le reporter: le foie d'Harbert commençait à se congestionner, et bientôt un délire plus intense démontra que son cerveau se prenait aussi.

Gédéon Spilett fut atterré devant cette nouvelle complication. Il emmena l'ingénieur à part.

«C'est une fièvre pernicieuse! lui dit-il.

-- Une fièvre pernicieuse! s'écria Cyrus Smith. Vous vous trompez, Spilett. Une fièvre pernicieuse ne se déclare pas spontanément. Il faut en avoir eu le germe!...

-- Je ne me trompe pas, répondit le reporter. Harbert aura sans doute contracté ce germe dans les marais de l'île, et cela suffit. Il a déjà éprouvé un premier accès. Si un second accès survient, et si nous ne parvenons pas à empêcher le troisième... il est perdu!...

-- Mais cette écorce de saule?...

-- Elle est insuffisante, répondit le reporter, et un troisième accès de fièvre pernicieuse qu'on ne coupe pas au moyen de la quinine est toujours mortel!»

Heureusement, Pencroff n'avait rien entendu de cette conversation. Il fût devenu fou.

On comprend dans quelles inquiétudes furent l'ingénieur et le reporter pendant cette journée du 7 novembre et pendant la nuit qui la suivit.

Vers le milieu de la journée, le second accès se produisit. La crise fut terrible. Harbert se sentait perdu! Il tendait ses bras vers Cyrus Smith, vers Spilett, vers Pencroff! Il ne voulait pas mourir!... cette scène fut déchirante. Il fallut éloigner Pencroff.

L'accès dura cinq heures. Il était évident qu'Harbert n'en supporterait pas un troisième.

La nuit fut affreuse. Dans son délire, Harbert disait des choses qui fendaient le coeur de ses compagnons! Il divaguait, il luttait contre les convicts, il appelait Ayrton! Il suppliait cet être mystérieux, ce protecteur, disparu maintenant, et dont l'image l'obsédait... Puis il retombait dans une prostration profonde qui l'anéantissait tout entier... Plusieurs fois, Gédéon Spilett crut que le pauvre garçon était mort!

La journée du lendemain, 8 décembre, ne fut qu'une succession de faiblesses. Les mains amaigries d'Harbert se crispaient à ses draps. On lui avait administré de nouvelles doses d'écorce pilée, mais le reporter n'en attendait plus aucun résultat.

«Si avant demain matin nous ne lui avons pas donné un fébrifuge plus énergique, dit le reporter, Harbert sera mort!»

La nuit arriva, -- la dernière nuit sans doute de cet enfant courageux, bon, intelligent, si supérieur à son âge, et que tous aimaient comme leur fils! Le seul remède qui existât contre cette terrible fièvre pernicieuse, le seul spécifique qui pût la vaincre, ne se trouvait pas dans l'île Lincoln!

Pendant cette nuit du 8 au 9 décembre, Harbert fut repris d'un délire plus intense. Son foie était horriblement congestionné, son cerveau attaqué, et déjà il était impossible qu'il reconnût personne.

Vivrait-il jusqu'au lendemain, jusqu'à ce troisième accès qui devait immanquablement l'emporter? Ce n'était plus probable. Ses forces étaient épuisées, et, dans l'intervalle des crises, il était comme inanimé.

Vers trois heures du matin, Harbert poussa un cri effrayant. Il sembla se tordre dans une suprême convulsion. Nab, qui était près de lui, épouvanté, se précipita dans la chambre voisine, où veillaient ses compagnons!

Top, en ce moment, aboya d'une façon étrange...

Tous rentrèrent aussitôt et parvinrent à maintenir l'enfant mourant, qui voulait se jeter hors de son lit, pendant que Gédéon Spilett, lui prenant le bras, sentait son pouls remonter peu à peu...

Il était cinq heures du matin. Les rayons du soleil levant commençaient à se glisser dans les chambres de Granite-House. Une belle journée s'annonçait, et cette journée allait être la dernière du pauvre Harbert!... un rayon se glissa jusqu'à la table qui était placée près du lit.

Soudain, Pencroff, poussant un cri, montra un objet placé sur cette table... c'était une petite boîte oblongue, dont le couvercle portait ces mots: sulfate de quinine.

CHAPITRE XI

Gédéon Spilett prit la boîte, il l'ouvrit. Elle contenait environ deux cents grains d'une poudre blanche dont il porta quelques particules à ses lèvres. L'extrême amertume de cette substance ne pouvait le tromper. C'était bien le précieux alcaloïde du quinquina, l'anti-périodique par excellence.

Il fallait sans hésiter administrer cette poudre à Harbert. Comment elle se trouvait là, on le discuterait plus tard.

«Du café», demanda Gédéon Spilett.

Quelques instants après, Nab apportait une tasse de l'infusion tiède. Gédéon Spilett y jeta environ dix-huit grains de la quinine, et on parvint à faire boire cette mixture à Harbert.

Il était temps encore, car le troisième accès de la fièvre pernicieuse ne s'était pas manifesté!

Et, qu'il soit permis d'ajouter, il ne devait pas revenir!

D'ailleurs, il faut le dire aussi, tous avaient repris espoir. L'influence mystérieuse s'était de nouveau exercée, et dans un moment suprême, quand on désespérait d'elle!... Au bout de quelques heures, Harbert reposait plus paisiblement. Les colons purent causer alors de cet incident. L'intervention de l'inconnu était plus évidente que jamais. Mais comment avait-il pu pénétrer pendant la nuit jusque dans Granite-House?

C'était absolument inexplicable, et, en vérité, la façon dont procédait le «génie de l'île» était non moins étrange que le génie lui-même.

Durant cette journée, et de trois heures en trois heures environ, le sulfate de quinine fut administré à Harbert.

Harbert, dès le lendemain, éprouvait une certaine amélioration. Certes, il n'était pas guéri, et les fièvres intermittentes sont sujettes à de fréquentes et dangereuses récidives, mais les soins ne lui manquèrent pas. Et puis, le spécifique était là, et non loin, sans doute, celui qu'il l'avait apporté! Enfin, un immense espoir revint au coeur de tous.

Cet espoir ne fut pas trompé. Dix jours après, le 20 décembre, Harbert entrait en convalescence. Il était faible encore, et une diète sévère lui avait été imposée, mais aucun accès n'était revenu. Et puis, le docile enfant se soumettait si volontiers à toutes les prescriptions qu'on lui imposait! Il avait tant envie de guérir!

Pencroff était comme un homme qu'on a retiré du fond d'un abîme. Il avait des crises de joie qui tenaient du délire. Après que le moment du troisième accès eut été passé, il avait serré le reporter dans ses bras à l'étouffer. Depuis lors, il ne l'appela plus que le docteur Spilett.

Restait à découvrir le vrai docteur.

«On le découvrira!» répétait le marin.

Et certes, cet homme, quel qu'il fût, devait s'attendre à quelque rude embrassade du digne Pencroff!

Le mois de décembre se termina, et avec lui cette année 1867, pendant laquelle les colons de l'île Lincoln venaient d'être si durement éprouvés. Ils entrèrent dans l'année 1868 avec un temps magnifique, une chaleur superbe, une température tropicale, que la brise de mer venait heureusement rafraîchir.

Harbert renaissait, et de son lit, placé près d'une des fenêtres de Granite-House, il humait cet air salubre, chargé d'émanations salines, qui lui rendait la santé. Il commençait à manger, et dieu sait quels bons petits plats, légers et savoureux, lui préparait Nab!

«C'était à donner envie d'avoir été mourant!» disait Pencroff.

Pendant toute cette période, les convicts ne s'étaient pas montrés une seule fois aux environs de Granite-House. D'Ayrton, point de nouvelles, et, si l'ingénieur et Harbert conservaient encore quelque espoir de le retrouver, leurs compagnons ne mettaient plus en doute que le malheureux n'eût succombé. Toutefois, ces incertitudes ne pouvaient durer, et, dès que le jeune garçon serait valide, l'expédition, dont le résultat devait être si important, serait entreprise. Mais il fallait attendre un mois peut-être, car ce ne serait pas trop de toutes les forces de la colonie pour avoir raison des convicts.

Du reste, Harbert allait de mieux en mieux. La congestion du foie avait disparu, et les blessures pouvaient être considérées comme cicatrisées définitivement.

Pendant ce mois de janvier, d'importants travaux furent faits au plateau de Grande-vue; mais ils consistèrent uniquement à sauver ce qui pouvait l'être des récoltes dévastées, soit en blé, soit en légumes. Les graines et les plants furent recueillis, de manière à fournir une nouvelle moisson pour la demi-saison prochaine.

Quant à relever les bâtiments de la basse-cour, le moulin, les écuries, Cyrus Smith préféra attendre.

Tandis que ses compagnons et lui seraient à la poursuite des convicts, ceux-ci pourraient bien rendre une nouvelle visite au plateau, et il ne fallait pas leur donner sujet de reprendre leur métier de pillards et d'incendiaires. Quand on aurait purgé l'île de ces malfaiteurs, on verrait à réédifier.

Le jeune convalescent avait commencé à se lever dans la seconde quinzaine du mois de janvier, d'abord une heure par jour, puis deux, puis trois. Les forces lui revenaient à vue d'oeil, tant sa constitution était vigoureuse. Il avait dix-huit ans alors. Il était grand et promettait de devenir un homme de noble et belle prestance.

À partir de ce moment, sa convalescence, tout en exigeant encore quelques soins, -- et le docteur Spilett se montrait fort sévère, -- marcha régulièrement.

Vers la fin du mois, Harbert parcourait déjà le plateau de Grande- vue et les grèves. Quelques bains de mer qu'il prit en compagnie de Pencroff et de Nab lui firent le plus grand bien. Cyrus Smith crut pouvoir d'ores et déjà indiquer le jour du départ, qui fut fixé au 15 février prochain. Les nuits, très claires à cette époque de l'année, seraient propices aux recherches qu'il s'agissait de faire sur toute l'île.

Les préparatifs exigés par cette exploration furent don commencés, et ils devaient être importants, car les colons s'étaient jurés de ne point rentrer à Granite-House avant que leur double but eût été atteint: d'une part, détruire les convicts et retrouver Ayrton, s'il vivait encore; de l'autre, découvrir celui qui présidait si efficacement aux destinées de la colonie. De l'île Lincoln, les colons connaissaient à fond toute la côte orientale depuis le cap griffe jusqu'aux caps mandibules, les vastes marais des tadornes, les environs du lac Grant, les bois de jacamar compris entre la route du corral et la Mercy, les cours de la Mercy et du creek rouge, et enfin les contreforts du mont Franklin, entre lesquels avait été établi le corral.

Ils avaient exploré, mais d'une manière imparfaite seulement, le vaste littoral de la baie Washington depuis le cap griffe jusqu'au promontoire du reptile, la lisière forestière et marécageuse de la côte ouest, et ces interminables dunes qui finissaient à la gueule entr'ouverte du golfe du requin.

Mais ils n'avaient reconnu en aucune façon les larges portions boisées qui couvraient la presqu'île serpentine, toute la droite de la Mercy, la rive gauche de la rivière de la chute, et l'enchevêtrement de ces contreforts et de ces contre-vallées qui supportaient les trois quarts de la base du mont Franklin à l'ouest, au nord et à l'est, là où tant de retraites profondes existaient sans doute. Par conséquent, plusieurs milliers d'acres de l'île avaient encore échappé à leurs investigations.

Il fut donc décidé que l'expédition se porterait à travers le Far- West, de manière à englober toute la partie située sur la droite de la Mercy.

Peut-être eût-il mieux valu se diriger d'abord sur le corral, où l'on devait craindre que les convicts ne se fussent de nouveau réfugiés, soit pour le piller, soit pour s'y installer. Mais, ou la dévastation du corral était un fait accompli maintenant, et il était trop tard pour l'empêcher, ou les convicts avaient eu intérêt à s'y retrancher, et il serait toujours temps d'aller les relancer dans leur retraite.

Donc, après discussion, le premier plan fut maintenu, et les colons résolurent de gagner à travers bois le promontoire du reptile. Ils chemineraient à la hache et jetteraient ainsi le premier tracé d'une route qui mettrait en communication Granite- House et l'extrémité de la presqu'île, sur une longueur de seize à dix-sept milles.

Le chariot était en parfait état. Les onaggas, bien reposés, pourraient fournir une longue traite.

Vivres, effets de campement, cuisine portative, ustensiles divers furent chargés sur le chariot, ainsi que les armes et les munitions choisies avec soin dans l'arsenal maintenant si complet de Granite-House. Mais il ne fallait pas oublier que les convicts couraient peut-être les bois, et que, au milieu de ces épaisses forêts, un coup de fusil était vite tiré et reçu. De là, nécessité pour la petite troupe des colons de rester compacte et de ne se diviser sous aucun prétexte.

Il fut également décidé que personne ne resterait à Granite-House. Top et Jup, eux-mêmes, devaient faire partie de l'expédition. L'inaccessible demeure pouvait se garder toute seule.

Le 14 février, veille du départ, était un dimanche.

Il fut consacré tout entier au repos et sanctifié par les actions de grâces, que les colons adressèrent au créateur. Harbert, entièrement guéri, mais un peu faible encore, aurait une place réservée sur le chariot.

Le lendemain, au point du jour, Cyrus Smith prit les mesures nécessaires pour mettre Granite-House à l'abri de toute invasion. Les échelles qui servaient autrefois à l'ascension furent apportées aux cheminées et profondément enterrées dans le sable, de manière qu'elles pussent servir au retour, car le tambour de l'ascenseur fut démonté, et il ne resta plus rien de l'appareil. Pencroff resta le dernier dans Granite-House pour achever cette besogne, et il en redescendit au moyen d'une corde dont le double était maintenu en bas, et qui, une fois ramenée au sol, ne laissa plus subsister aucune communication entre le palier supérieur et la grève.

Le temps était magnifique.

«Une chaude journée qui se prépare! dit joyeusement le reporter.

-- Bah! Docteur Spilett, répondit Pencroff, nous cheminerons à l'abri des arbres et nous n'apercevrons même pas le soleil!

-- En route!» dit l'ingénieur.

Le chariot attendait sur le rivage, devant les cheminées. Le reporter avait exigé qu'Harbert y prît place, au moins pendant les premières heures du voyage, et le jeune garçon dut se soumettre aux prescriptions de son médecin.

Nab se mit en tête des onaggas. Cyrus Smith, le reporter et le marin prirent les devants. Top gambadait d'un air joyeux. Harbert avait offert une place à Jup dans son véhicule, et Jup avait accepté sans façon. Le moment du départ était arrivé, et la petite troupe se mit en marche.

Le chariot tourna d'abord l'angle de l'embouchure, puis, après avoir remonté pendant un mille la rive gauche de la Mercy, il traversa le pont au bout duquel s'amorçait la route de port- ballon, et, là, les explorateurs, laissant cette route sur leur gauche, commencèrent à s'enfoncer sous le couvert de ces immenses bois qui formaient la région du Far-West.

Pendant les deux premiers milles, les arbres, largement espacés, permirent au chariot de circuler librement; de temps en temps il fallait trancher quelques lianes et des forêts de broussailles, mais aucun obstacle sérieux n'arrêta la marche des colons.

L'épaisse ramure des arbres entretenait une ombre fraîche sur le sol. Déodars, douglas, casuarinas, banksias, gommiers, dragonniers et autres essences déjà reconnues, se succédaient au delà des limites du regard. Le monde des oiseaux habituels à l'île s'y retrouvait au complet, tétras, jacamars, faisans, loris et toute la famille babillarde des kakatoès, perruches et perroquets. Agoutis, kangourous, cabiais filaient entre les herbes, et tout cela rappelait aux colons les premières excursions qu'ils avaient faites à leur arrivée sur l'île.

«Toutefois, fit observer Cyrus Smith, je remarque que ces animaux, quadrupèdes et volatiles, sont plus craintifs qu'autrefois. Ces bois ont donc été récemment parcourus par les convicts, dont nous devons retrouver certainement des traces.»

Et, en effet, en maint endroit, on put reconnaître le passage plus ou moins récent d'une troupe d'hommes: ici, des brisées faites aux arbres, peut-être dans le but de jalonner le chemin; là, des cendres d'un foyer éteint, et des empreintes de pas que certaines portions glaiseuses du sol avaient conservées. Mais, en somme, rien qui parût appartenir à un campement définitif.

L'ingénieur avait recommandé à ses compagnons de s'abstenir de chasser. Les détonations des armes à feu auraient pu donner l'éveil aux convicts, qui rôdaient peut-être dans la forêt. D'ailleurs, les chasseurs auraient nécessairement été entraînés à quelque distance du chariot, et il était sévèrement interdit de marcher isolément.

Dans la seconde partie de la journée, à six milles environ de Granite-House, la circulation devint assez difficile. Afin de passer certains fourrés, il fallut abattre des arbres et faire un chemin. Avant de s'y engager, Cyrus Smith avait soin d'envoyer dans ces épais taillis Top et Jup, qui accomplissaient consciencieusement leur mandat, et quand le chien et l'orang revenaient sans avoir rien signalé, c'est qu'il n'y avait rien à craindre, ni de la part des convicts, ni de la part des fauves, -- deux sortes d'individus du règne animal que leurs féroces instincts mettaient au même niveau.

Le soir de cette première journée, les colons campèrent à neuf milles environ de Granite-House, sur le bord d'un petit affluent de la Mercy, dont ils ignoraient l'existence, et qui devait se rattacher au système hydrographique auquel ce sol devait son étonnante fertilité.

On soupa copieusement, car l'appétit des colons était fortement aiguisé, et les mesures furent prises pour que la nuit se passât sans encombre. Si l'ingénieur n'avait eu affaire qu'à des animaux féroces, jaguars ou autres, il eût simplement allumé des feux autour de son campement, ce qui eût suffi à le défendre; mais les convicts, eux, eussent été plutôt attirés qu'arrêtés par ces flammes, et mieux valait dans ce cas s'entourer de profondes ténèbres.

La surveillance fut, d'ailleurs, sévèrement organisée. Deux des colons durent veiller ensemble, et, de deux heures en deux heures, il était convenu qu'ils seraient relevés par leurs camarades. Or, comme, malgré ses réclamations, Harbert fut dispensé de garde, Pencroff et Gédéon Spilett, d'une part, l'ingénieur et Nab, de l'autre, montèrent la garde à tour de rôle aux approches du campement.

Du reste, il y eut à peine quelques heures de nuit.

L'obscurité était due plutôt à l'épaisseur des ramures qu'à la disparition du soleil. Le silence fut à peine troublé par de rauques hurlements de jaguars et des ricanements de singes, qui semblaient agacer particulièrement maître Jup.

La nuit se passa sans incident, et le lendemain, 16 février, la marche, plutôt lente que pénible, fut reprise à travers la forêt.

Ce jour-là, on ne put franchir que six milles, car à chaque instant il fallait se frayer une route à la hache. Véritables «setlers», les colons épargnaient les grands et beaux arbres, dont l'abatage, d'ailleurs, leur eût coûté d'énormes fatigues, et ils sacrifiaient les petits; mais il en résultait que la route prenait une direction peu rectiligne et s'allongeait de nombreux détours.

Pendant cette journée, Harbert découvrit des essences nouvelles, dont la présence n'avait pas encore été signalée dans l'île, telles que des fougères arborescentes, avec palmes retombantes, qui semblaient s'épancher comme les eaux d'une vasque, des caroubiers, dont les onaggas broutèrent avec avidité les longues gousses et qui fournirent des pulpes sucrées d'un goût excellent. Là, les colons retrouvèrent aussi de magnifiques kauris, disposés par groupes, et dont les troncs cylindriques, couronnés d'un cône de verdure, s'élevaient à une hauteur de deux cents pieds. C'étaient bien là ces arbres-rois de la Nouvelle-Zélande, aussi célèbres que les cèdres du Liban.

Quant à la faune, elle ne présenta pas d'autres échantillons que ceux dont les chasseurs avaient eu connaissance jusqu'alors. Cependant, ils entrevirent, mais sans pouvoir l'approcher, un couple de ces grands oiseaux qui sont particuliers à l'Australie, sortes de casoars, que l'on nomme émeus, et qui, hauts de cinq pieds et bruns de plumage, appartiennent à l'ordre des échassiers. Top s'élança après eux de toute la vitesse de ses quatre pattes, mais les casoars le distancèrent aisément, tant leur rapidité était prodigieuse.

Quant aux traces laissées par les convicts dans la forêt, on en releva quelques-unes encore. Près d'un feu qui paraissait avoir été récemment éteint, les colons remarquèrent des empreintes qui furent observées avec une extrême attention. En les mesurant l'une après l'autre suivant leur longueur et leur largeur, on retrouva aisément la trace des pieds de cinq hommes. Les cinq convicts avaient évidemment campé en cet endroit; mais -- et c'était là l'objet d'un examen si minutieux! -- on ne put découvrir une sixième empreinte, qui, dans ce cas, eût été celle du pied d'Ayrton.

«Ayrton n'était pas avec eux! dit Harbert.

-- Non, répondit Pencroff, et, s'il n'était pas avec eux, c'est que ces misérables l'avaient déjà tué! Mais ces gueux-là n'ont donc pas une tanière où on puisse aller les traquer comme des tigres!

-- Non, répondit le reporter. Il est plus probable qu'ils vont à l'aventure, et c'est leur intérêt d'errer ainsi jusqu'au moment où ils seront les maîtres de l'île.

-- Les maîtres de l'île! s'écria le marin. Les maîtres de l'île!...» répéta-t-il, et sa voix était étranglée comme si un poignet de fer l'eût saisi à la gorge.

Puis, d'un ton plus calme:

«Savez-vous, Monsieur Cyrus, dit-il, quelle est la balle que j'ai fourrée dans mon fusil?

-- Non, Pencroff!

-- C'est la balle qui a traversé la poitrine d'Harbert, et je vous promets que celle-là ne manquera pas son but!»

Mais ces justes représailles ne pouvaient rendre la vie à Ayrton, et, de cet examen des empreintes laissées sur le sol, on dut, hélas! Conclure qu'il n'y avait plus à conserver aucun espoir de jamais le revoir!

Ce soir-là, le campement fut établi à quatorze milles de Granite- House, et Cyrus Smith estima qu'il ne devait pas être à plus de cinq milles du promontoire du reptile.

Et, en effet, le lendemain, l'extrémité de la presqu'île était atteinte, et la forêt traversée sur toute sa longueur; mais aucun indice n'avait permis de trouver la retraite où s'étaient réfugiés les convicts, ni celle, non moins secrète, qui donnait asile au mystérieux inconnu.

CHAPITRE XII

La journée du lendemain, 18 février, fut consacrée à l'exploration de toute cette partie boisée qui formait le littoral depuis le promontoire du reptile jusqu'à la rivière de la chute. Les colons purent fouiller à fond cette forêt, dont la largeur variait de trois à quatre milles, car elle était comprise entre les deux rivages de la presqu'île serpentine. Les arbres, par leur haute taille et leur épaisse ramure, attestaient la puissance végétative du sol, plus étonnante ici qu'en aucune autre portion de l'île. On eût dit un coin de ces forêts vierges de l'Amérique ou de l'Afrique centrale, transporté sous cette zone moyenne. Ce qui portait à admettre que ces superbes végétaux trouvaient dans ce sol, humide à sa couche supérieure, mais chauffé à l'intérieur par des feux volcaniques, une chaleur qui ne pouvait appartenir à un climat tempéré. Les essences dominantes étaient précisément ces kauris et ces eucalyptus qui prenaient des dimensions gigantesques.

Mais le but des colons n'était pas d'admirer ces magnificences végétales. Ils savaient déjà que, sous ce rapport, l'île Lincoln eût mérité de prendre rang dans ce groupe des Canaries, dont le premier nom fut celui d'îles fortunées. Maintenant, hélas! Leur île ne leur appartenait plus tout entière; d'autres en avaient pris possession, des scélérats en foulaient le sol, et il fallait les détruire jusqu'au dernier. Sur la côte occidentale, on ne retrouva plus aucunes traces, quelque soin qu'on mît à les rechercher. Plus d'empreintes de pas, plus de brisées aux arbres, plus de cendres refroidies, plus de campements abandonnés.

«Cela ne m'étonne pas, dit Cyrus Smith à ses compagnons. Les convicts ont abordé l'île aux environs de la pointe de l'épave, et ils se sont immédiatement jetés dans les forêts du Far-West, après avoir traversé le marais des tadornes. Ils ont donc suivi à peu près la route que nous avons prise en quittant Granite-House. C'est ce qui explique les traces que nous avons reconnues dans les bois. Mais, arrivés sur le littoral, les convicts ont bien compris qu'ils n'y trouveraient point de retraite convenable, et c'est alors que, étant remontés vers le nord, ils ont découvert le corral...

-- Où ils sont peut-être revenus... dit Pencroff.

-- Je ne le pense pas, répondit l'ingénieur, car ils doivent bien supposer que nos recherches se porteront de ce côté. Le corral n'est pour eux qu'un lieu d'approvisionnement, et non un campement définitif.

-- Je suis de l'avis de Cyrus, dit le reporter, et, suivant moi, ce doit être au milieu des contreforts du mont Franklin que les convicts auront cherché un repaire.

-- Alors, Monsieur Cyrus, droit au corral! s'écria Pencroff. Il faut en finir, et jusqu'ici nous avons perdu notre temps!

-- Non, mon ami, répondit l'ingénieur. Vous oubliez que nous avions intérêt à savoir si les forêts du Far-West ne renfermaient pas quelque habitation. Notre exploration a un double but, Pencroff. Si, d'une part, nous devons châtier le crime, de l'autre, nous avons un acte de reconnaissance à accomplir!

-- Voilà qui est bien parlé, Monsieur Cyrus, répondit le marin. M'est avis, toutefois, que nous ne trouverons ce gentleman que s'il le veut bien!»

Et, vraiment, Pencroff ne faisait qu'exprimer l'opinion de tous. Il était probable que la retraite de l'inconnu ne devait pas être moins mystérieuse qu'il ne l'était lui-même!

Ce soir-là, le chariot s'arrêta à l'embouchure de la rivière de la chute. La couchée fut organisée suivant la coutume, et on prit pour la nuit les précautions habituelles. Harbert, redevenu le garçon vigoureux et bien portant qu'il était avant sa maladie, profitait largement de cette existence au grand air, entre les brises de l'océan et l'atmosphère vivifiante des forêts. Sa place n'était plus sur le chariot, mais en tête de la caravane.

Le lendemain, 19 février, les colons, abandonnant le littoral, sur lequel, au delà de l'embouchure, s'entassaient si pittoresquement des basaltes de toutes formes, remontèrent le cours de la rivière par sa rive gauche. La route était en partie dégagée par suite des excursions précédentes qui avaient été faites depuis le corral jusqu'à la côte ouest. Les colons se trouvaient alors à une distance de six milles du mont Franklin.

Le projet de l'ingénieur était celui-ci: observer minutieusement toute la vallée dont le thalweg formait le lit de la rivière, et gagner avec circonspection les environs du corral; si le corral était occupé, l'enlever de vive force; s'il ne l'était pas, s'y retrancher et en faire le centre des opérations qui auraient pour objectif l'exploration du mont Franklin.

Ce plan fut unanimement approuvé des colons, et il leur tardait, vraiment, d'avoir repris possession entière de leur île!

On chemina donc dans l'étroite vallée qui séparait deux des plus puissants contreforts du mont Franklin. Les arbres, pressés sur les berges de la rivière, se raréfiaient vers les zones supérieures du volcan. C'était un sol montueux, assez accidenté, très propre aux embûches, et sur lequel on ne se hasarda qu'avec une extrême précaution. Top et Jup marchaient en éclaireurs, et, se jetant de droite et de gauche dans les épais taillis, ils rivalisaient d'intelligence et d'adresse. Mais rien n'indiquait que les rives du cours d'eau eussent été récemment fréquentées, rien n'annonçait ni la présence ni la proximité des convicts.

Vers cinq heures du soir, le chariot s'arrêta à six cents pas à peu près de l'enceinte palissadée. Un rideau semi-circulaire de grands arbres la cachait encore.

Il s'agissait donc de reconnaître le corral, afin de savoir s'il était occupé. Y aller ouvertement, en pleine lumière, pour peu que les convicts y fussent embusqués, c'était s'exposer à recevoir quelque mauvais coup, ainsi qu'il était arrivé à Harbert.

Mieux valait donc attendre que la nuit fût venue.

Cependant, Gédéon Spilett voulait, sans plus tarder, reconnaître les approches du corral, et Pencroff, à bout de patience, s'offrit à l'accompagner.

«Non, mes amis, répondit l'ingénieur. Attendez la nuit. Je ne laisserai pas l'un de vous s'exposer en plein jour.

-- Mais, Monsieur Cyrus... répliqua le marin, peu disposé à obéir.

-- Je vous en prie, Pencroff, dit l'ingénieur.

-- Soit!» répondit le marin, qui donna un autre cours à sa colère en gratifiant les convicts des plus rudes qualifications du répertoire maritime.

Les colons demeurèrent donc autour du chariot, et ils surveillèrent avec soin les parties voisines de la forêt.

Trois heures se passèrent ainsi. Le vent était tombé, et un silence absolu régnait sous les grands arbres. La brisée de la plus mince branche, un bruit de pas sur les feuilles sèches, le glissement d'un corps entre les herbes, eussent été entendus sans peine. Tout était tranquille. Du reste, Top, couché à terre, sa tête allongée sur ses pattes, ne donnait aucun signe d'inquiétude.

À huit heures, le soir parut assez avancé pour que la reconnaissance pût être faite dans de bonnes conditions. Gédéon Spilett se déclara prêt à partir, en compagnie de Pencroff. Cyrus Smith y consentit. Top et Jup durent rester avec l'ingénieur, Harbert et Nab, car il ne fallait pas qu'un aboiement ou un cri, lancés mal à propos, donnassent l'éveil.

«Ne vous engagez pas imprudemment, recommanda Cyrus Smith au marin et au reporter. Vous n'avez pas à prendre possession du corral, mais seulement à reconnaître s'il est occupé ou non.

-- C'est convenu», répondit Pencroff.

Et tous deux partirent.

Sous les arbres, grâce à l'épaisseur de leur feuillage, une certaine obscurité rendait déjà les objets invisibles au delà d'un rayon de trente à quarante pieds. Le reporter et Pencroff, s'arrêtant dès qu'un bruit quelconque leur semblait suspect, n'avançaient qu'avec les plus extrêmes précautions.

Ils marchaient l'un écarté de l'autre, afin d'offrir moins de prise aux coups de feu. Et, pour tout dire, ils s'attendaient, à chaque instant, à ce qu'une détonation retentît.

Cinq minutes après avoir quitté le chariot, Gédéon Spilett et Pencroff étaient arrivés sur la lisière du bois, devant la clairière au fond de laquelle s'élevait l'enceinte palissadée.

Ils s'arrêtèrent. Quelques vagues lueurs baignaient encore la prairie dégarnie d'arbres. À trente pas se dressait la porte du corral, qui paraissait être fermée. Ces trente pas qu'il s'agissait de franchir entre la lisière du bois et l'enceinte constituaient la zone dangereuse, pour employer une expression empruntée à la balistique. En effet, une ou plusieurs balles, parties de la crête de la palissade, auraient jeté à terre quiconque se fût hasardé sur cette zone.

Gédéon Spilett et le marin n'étaient point hommes à reculer, mais ils savaient qu'une imprudence de leur part, dont ils seraient les premières victimes, retomberait ensuite sur leurs compagnons. Eux tués, que deviendraient Cyrus Smith, Nab, Harbert?

Mais Pencroff, surexcité en se sentant si près du corral, où il supposait que les convicts s'étaient réfugiés, allait se porter en avant, quand le reporter le retint d'une main vigoureuse.

«Dans quelques instants, il fera tout à fait nuit, murmura Gédéon Spilett à l'oreille de Pencroff, et ce sera le moment d'agir.»

Pencroff, serrant convulsivement la crosse de son fusil, se contint et attendit en maugréant.

Bientôt, les dernières lueurs du crépuscule s'effacèrent complètement. L'ombre qui semblait sortir de l'épaisse forêt envahit la clairière. Le mont Franklin se dressait comme un énorme écran devant l'horizon du couchant, et l'obscurité se fit rapidement, ainsi que cela arrive dans les régions déjà basses en latitude. C'était le moment.

Le reporter et Pencroff, depuis qu'ils s'étaient postés sur la lisière du bois, n'avaient pas perdu de vue l'enceinte palissadée. Le corral semblait être absolument abandonné. La crête de la palissade formait une ligne un peu plus noire que l'ombre environnante, et rien n'en altérait la netteté.

Cependant, si les convicts étaient là, ils avaient dû poster un des leurs, de manière à se garantir de toute surprise.

Gédéon Spilett serra la main de son compagnon, et tous deux s'avancèrent en rampant vers le corral, leurs fusils prêts à faire feu.

Ils arrivèrent à la porte de l'enceinte sans que l'ombre eût été sillonnée d'un seul trait de lumière.

Pencroff essaya de pousser la porte, qui, ainsi que le reporter et lui l'avaient supposé, était fermée.

Cependant, le marin put constater que les barres extérieures n'avaient pas été mises.

On en pouvait donc conclure que les convicts occupaient alors le corral, et que, vraisemblablement, ils avaient assujetti la porte, de manière qu'on ne pût la forcer.

Gédéon Spilett et Pencroff prêtèrent l'oreille.

Nul bruit à l'intérieur de l'enceinte. Les mouflons et les chèvres, endormis sans doute dans leurs étables, ne troublaient aucunement le calme de la nuit.

Le reporter et le marin, n'entendant rien, se demandèrent s'ils devaient escalader la palissade et pénétrer dans le corral. Ce qui était contraire aux instructions de Cyrus Smith.

Il est vrai que l'opération pouvait réussir, mais elle pouvait échouer aussi. Or, si les convicts ne se doutaient de rien, s'ils n'avaient pas connaissance de l'expédition tentée contre eux, si enfin il existait, en ce moment, une chance de les surprendre, devait-on compromettre cette chance, en se hasardant inconsidérément à franchir la palissade?

Ce ne fut pas l'avis du reporter. Il trouva raisonnable d'attendre que les colons fussent tous réunis pour essayer de pénétrer dans le corral. Ce qui était certain, c'est que l'on pouvait arriver jusqu'à la palissade sans être vu, et que l'enceinte ne paraissait pas être gardée. Ce point déterminé, il ne s'agissait plus que de revenir vers le chariot, et on aviserait.

Pencroff, probablement, partagea cette manière de voir, car il ne fit aucune difficulté de suivre le reporter, quand celui-ci replia sous le bois. Quelques minutes après, l'ingénieur était mis au courant de la situation.

«Eh bien, dit-il, après avoir réfléchi, j'ai maintenant lieu de croire que les convicts ne sont pas au corral.

-- Nous le saurons bien, répondit Pencroff, quand nous aurons escaladé l'enceinte.

-- Au corral, mes amis! dit Cyrus Smith.

-- Laissons-nous le chariot dans le bois? demanda Nab.

-- Non, répondit l'ingénieur, c'est notre fourgon de munitions et de vivres, et, au besoin, il nous servira de retranchement.

-- En avant donc!» dit Gédéon Spilett.

Le chariot sortit du bois et commença à rouler sans bruit vers la palissade. L'obscurité était profonde alors, le silence aussi complet qu'au moment où Pencroff et le reporter s'étaient éloignés en rampant sur le sol. L'herbe épaisse étouffait complètement le bruit des pas.

Les colons étaient prêts à faire feu. Jup, sur l'ordre de Pencroff, se tenait en arrière. Nab menait Top en laisse, afin qu'il ne s'élançât pas en avant.

La clairière apparut bientôt. Elle était déserte.

Sans hésiter, la petite troupe se porta vers l'enceinte. En un court espace de temps, la zone dangereuse fut franchie. Pas un coup de feu n'avait été tiré. Lorsque le chariot eut atteint la palissade, il s'arrêta. Nab resta à la tête des onaggas pour les contenir. L'ingénieur, le reporter, Harbert et Pencroff se dirigèrent alors vers la porte, afin de voir si elle était barricadée intérieurement... un des battants était ouvert!

«Mais que disiez-vous?» demanda l'ingénieur en se retournant vers le marin et Gédéon Spilett.

Tous deux étaient stupéfaits.

«Sur mon salut, dit Pencroff, cette porte était fermée tout à l'heure!»

Les colons hésitèrent alors. Les convicts étaient-ils donc au corral au moment où Pencroff et le reporter en opéraient la reconnaissance? Cela ne pouvait être douteux, puisque la porte, alors fermée, n'avait pu être ouverte que par eux! Y étaient-ils encore, ou un des leurs venait-il de sortir?

Toutes ces questions se présentèrent instantanément à l'esprit de chacun, mais comment y répondre? En ce moment, Harbert, qui s'était avancé de quelques pas à l'intérieur de l'enceinte, recula précipitamment et saisit la main de Cyrus Smith.

«Qu'y a-t-il? demanda l'ingénieur.

-- Une lumière!

-- Dans la maison?

-- Oui!»

Tous cinq s'avancèrent vers la porte, et, en effet, à travers les vitres de la fenêtre qui leur faisait face, ils virent trembloter une faible lueur.

Cyrus Smith prit rapidement son parti.

«C'est une chance unique, dit-il à ses compagnons, de trouver les convicts enfermés dans cette maison, ne s'attendant à rien! Ils sont à nous! En avant!»

Les colons se glissèrent alors dans l'enceinte, le fusil prêt à être épaulé. Le chariot avait été laissé au dehors sous la garde de Jup et de Top, qu'on y avait attachés par prudence.

Cyrus Smith, Pencroff, Gédéon Spilett, d'un côté, Harbert et Nab, de l'autre, en longeant la palissade, observèrent cette portion du corral qui était absolument obscure et déserte. En quelques instants, tous furent près de la maison, devant la porte qui était fermée.

Cyrus Smith fit à ses compagnons un signe de la main qui leur recommandait de ne pas bouger, et il s'approcha de la vitre, alors faiblement éclairée par la lumière intérieure.

Son regard plongea dans l'unique pièce, formant le rez-de-chaussée de la maison. Sur la table brillait un fanal allumé. Près de la table était le lit qui servait autrefois à Ayrton.

Sur le lit reposait le corps d'un homme.

Soudain, Cyrus Smith recula, et d'une voix étouffée:

«Ayrton!» s'écria-t-il. Aussitôt, la porte fut plutôt enfoncée qu'ouverte, et les colons se précipitèrent dans la chambre.

Ayrton paraissait dormir. Son visage attestait qu'il avait longuement et cruellement souffert. À ses poignets et à ses chevilles se voyaient de larges meurtrissures.

Cyrus Smith se pencha sur lui.

«Ayrton!» s'écria l'ingénieur en saisissant le bras de celui qu'il venait de retrouver dans des circonstances si inattendues.

À cet appel, Ayrton ouvrit les yeux, et regardant en face Cyrus Smith, puis les autres:

«Vous, s'écria-t-il, vous?

-- Ayrton! Ayrton! répéta Cyrus Smith.

-- Où suis-je?

-- Dans l'habitation du corral!

-- Seul?

-- Oui!

-- Mais ils vont venir! s'écria Ayrton! Défendez-vous! Défendez- vous!»

Et Ayrton retomba épuisé.

«Spilett, dit alors l'ingénieur, nous pouvons être attaqués d'un moment à l'autre. Faites entrer le chariot dans le corral. Puis, barricadez la porte, et revenez tous ici.»

Pencroff, Nab et le reporter se hâtèrent d'exécuter les ordres de l'ingénieur. Il n'y avait pas un instant à perdre. Peut-être même le chariot était-il déjà entre les mains des convicts! En un instant, le reporter et ses deux compagnons eurent traversé le corral et regagné la porte de la palissade, derrière laquelle on entendait Top gronder sourdement.

L'ingénieur, quittant Ayrton un instant, sortit de la maison, prêt à faire le coup de feu. Harbert était à ses côtés. Tous deux surveillaient la crête du contrefort qui dominait le corral. Si les convicts étaient embusqués en cet endroit, ils pouvaient frapper les colons l'un après l'autre. En ce moment, la lune apparut dans l'est au-dessus du noir rideau de la forêt, et une blanche nappe de lumière se répandit à l'intérieur de l'enceinte.

Le corral s'éclaira tout entier avec ses bouquets d'arbres, le petit cours d'eau qui l'arrosait et son large tapis d'herbes. Du côté de la montagne, la maison et une partie de la palissade se détachaient en blanc. À la partie opposée, vers la porte, l'enceinte restait sombre. Une masse noire se montra bientôt. C'était le chariot qui entrait dans le cercle de lumière, et Cyrus Smith put entendre le bruit de la porte que ses compagnons refermaient et dont ils assujettissaient solidement les battants à l'intérieur.

Mais, en ce moment, Top, rompant violemment sa laisse, se mit à aboyer avec fureur et s'élança vers le fond du corral, sur la droite de la maison.

«Attention, mes amis, et en joue!... «cria Cyrus Smith.

Les colons avaient épaulé leurs fusils et attendaient le moment de faire feu. Top aboyait toujours, et Jup, courant vers le chien, fit entendre des sifflements aigus.

Les colons le suivirent et arrivèrent sur le bord du petit ruisseau, ombragé de grands arbres.

Et là, en pleine lumière, que virent-ils?

Cinq corps, étendus sur la berge!

C'étaient ceux des convicts qui, quatre mois auparavant, avaient débarqué sur l'île Lincoln!

CHAPITRE XIII

Qu'était-il arrivé? Qui avait frappé les convicts?

Était-ce donc Ayrton? Non, puisque, un instant avant, il redoutait leur retour!

Mais Ayrton était alors sous l'empire d'un assoupissement profond dont il ne fut plus possible de le tirer. Après les quelques paroles qu'il avait prononcées, une torpeur accablante s'était emparée de lui, et il était retombé sur son lit, sans mouvement.

Les colons, en proie à mille pensées confuses, sous l'influence d'une violente surexcitation, attendirent pendant toute la nuit, sans quitter la maison d'Ayrton, sans retourner à cette place où gisaient les corps des convicts. À propos des circonstances dans lesquelles ceux-ci avaient trouvé la mort, il était vraisemblable qu'Ayrton ne pourrait rien leur apprendre, puisqu'il ne savait pas lui-même être dans la maison du corral. Mais au moins serait-il en mesure de raconter les faits qui avaient précédé cette terrible exécution.

Le lendemain, Ayrton sortait de cette torpeur, et ses compagnons lui témoignaient cordialement toute la joie qu'ils éprouvaient à le revoir, à peu près sain et sauf, après cent quatre jours de séparation.

Ayrton raconta alors en peu de mots ce qui s'était passé, ou du moins ce qu'il savait.

Le lendemain de son arrivée au corral, le 10 novembre dernier, à la tombée de la nuit, il fut surpris par les convicts, qui avaient escaladé l'enceinte.

Ceux-ci le lièrent et le bâillonnèrent; puis, il fut emmené dans une caverne obscure, au pied du mont Franklin, là où les convicts s'étaient réfugiés.

Sa mort avait été résolue, et, le lendemain, il allait être tué, lorsqu'un des convicts le reconnut et l'appela du nom qu'il portait en Australie. Ces misérables voulaient massacrer Ayrton! Ils respectèrent Ben Joyce!

Mais, depuis ce moment, Ayrton fut en butte aux obsessions de ses anciens complices. Ceux-ci voulaient le ramener à eux, et ils comptaient sur lui pour s'emparer de Granite-House, pour pénétrer dans cette inaccessible demeure, pour devenir les maîtres de l'île, après en avoir assassiné les colons!

Ayrton résista. L'ancien convict, repentant et pardonné, fût plutôt mort que de trahir ses compagnons.

Ayrton, attaché, bâillonné, gardé à vue, vécut dans cette caverne pendant quatre mois.

Cependant, les convicts avaient découvert le corral, peu de temps après leur arrivée sur l'île, et, depuis lors, ils vivaient sur ses réserves, mais ils ne l'habitaient pas. Le 11 novembre, deux de ces bandits, inopinément surpris par l'arrivée des colons, firent feu sur Harbert, et l'un d'eux revint en se vantant d'avoir tué un des habitants de l'île, mais il revint seul. Son compagnon, on le sait, était tombé sous le poignard de Cyrus Smith. Que l'on juge des inquiétudes et du désespoir d'Ayrton, quand il apprit cette nouvelle de la mort d'Harbert! Les colons n'étaient plus que quatre, et pour ainsi dire à la merci des convicts!

À la suite de cet événement, et pendant tout le temps que les colons, retenus par la maladie d'Harbert, demeurèrent au corral, les pirates ne quittèrent pas leur caverne, et même, après avoir pillé le plateau de Grande-vue, ils ne crurent pas prudent de l'abandonner.

Les mauvais traitements infligés à Ayrton redoublèrent alors. Ses mains et ses pieds portaient encore la sanglante empreinte des liens qui l'attachaient jour et nuit. À chaque instant il attendait une mort à laquelle il ne semblait pas qu'il pût échapper.

Ce fut ainsi jusqu'à la troisième semaine de février. Les convicts, guettant toujours une occasion favorable, quittèrent rarement leur retraite, et ne firent que quelques excursions de chasse, soit à l'intérieur de l'île, soit jusque sur la côte méridionale. Ayrton n'avait plus de nouvelles de ses amis, et il n'espérait plus les revoir! Enfin, le malheureux, affaibli par les mauvais traitements, tomba dans une prostration profonde qui ne lui permit plus ni de voir, ni d'entendre. Aussi, à partir de ce moment, c'est-à-dire depuis deux jours, il ne pouvait même dire ce qui s'était passé.

«Mais, Monsieur Smith, ajouta-t-il, puisque j'étais emprisonné dans cette caverne, comment se fait-il que je me retrouve au corral?

-- Comment se fait-il que les convicts soient étendus là, morts, au milieu de l'enceinte? répondit l'ingénieur.

-- Morts!» s'écria Ayrton, qui, malgré sa faiblesse, se souleva à demi.

Ses compagnons le soutinrent. Il voulut se lever, on le laissa faire, et tous se dirigèrent vers le petit ruisseau.

Il faisait grand jour.

Là, sur la berge, dans la position où les avait surpris une mort qui avait dû être foudroyante, gisaient les cinq cadavres des convicts!

Ayrton était atterré. Cyrus Smith et ses compagnons le regardaient sans prononcer une parole. Sur un signe de l'ingénieur, Nab et Pencroff visitèrent ces corps, déjà raidis par le froid.

Ils ne portaient aucune trace apparente de blessure.

Seulement, après les avoir soigneusement examinés, Pencroff aperçut au front de l'un, à la poitrine de l'autre, au dos de celui-ci, à l'épaule de celui-là, un petit point rouge, sorte de contusion à peine visible, et dont il était impossible de reconnaître l'origine.

«C'est là qu'ils ont été frappés! dit Cyrus Smith.

-- Mais avec quelle arme? s'écria le reporter.

-- Une arme foudroyante dont nous n'avons pas le secret!

-- Et qui les a foudroyés?... demanda Pencroff.

-- Le justicier de l'île, répondit Cyrus Smith, celui qui vous a transporté ici, Ayrton, celui dont l'influence vient encore de se manifester, celui qui fait pour nous tout ce que nous ne pouvons faire nous-mêmes, et qui, cela fait, se dérobe à nous.

-- Cherchons-le donc! s'écria Pencroff.

-- Oui, cherchons-le, répondit Cyrus Smith, mais l'être supérieur qui accomplit de tels prodiges, nous ne le trouverons que s'il lui plaît enfin de nous appeler à lui!»

Cette protection invisible, qui réduisait à néant leur propre action, irritait et touchait à la fois l'ingénieur. L'infériorité relative qu'elle constatait était de celles dont une âme fière peut se sentir blessée. Une générosité qui s'arrange de façon à éluder toute marque de reconnaissance accusait une sorte de dédain pour les obligés, qui gâtait jusqu'à un certain point, aux yeux de Cyrus Smith, le prix du bienfait.

«Cherchons, reprit-il, et Dieu veuille qu'il nous soit permis un jour de prouver à ce protecteur hautain qu'il n'a point affaire à des ingrats! Que ne donnerais-je pas pour que nous pussions nous acquitter envers lui, en lui rendant à notre tour, et fût-ce au prix de notre vie, quelque signalé service!»

Depuis ce jour, cette recherche fut l'unique préoccupation des habitants de l'île Lincoln. Tout les poussait à découvrir le mot de cette énigme, mot qui ne pouvait être que le nom d'un homme doué d'une puissance véritablement inexplicable et en quelque sorte surhumaine.

Après quelques instants, les colons rentrèrent dans l'habitation du corral, où leurs soins rendirent promptement à Ayrton son énergie morale et physique.

Nab et Pencroff transportèrent les cadavres des convicts dans la forêt, à quelque distance du corral, et ils les enterrèrent profondément.

Puis, Ayrton fut mis au courant des faits qui s'étaient accomplis pendant sa séquestration. Il apprit alors les aventures d'Harbert, et par quelles séries d'épreuves les colons avaient passé. Quant à ceux-ci, ils n'espéraient plus revoir Ayrton et avaient à redouter que les convicts ne l'eussent impitoyablement massacré.

«Et maintenant, dit Cyrus Smith en terminant son récit, il nous reste un devoir à accomplir. La moitié de notre tâche est remplie, mais si les convicts ne sont plus à craindre, ce n'est pas à nous que nous devons d'être redevenus maîtres de l'île.

-- Eh bien! répondit Gédéon Spilett, fouillons tout ce labyrinthe des contreforts du mont Franklin! Ne laissons pas une excavation, pas un trou inexploré! Ah! si jamais reporter s'est trouvé en présence d'un mystère émouvant, c'est bien moi qui vous parle, mes amis!

-- Et nous ne rentrerons à Granite-House, répondit Harbert, que lorsque nous aurons retrouvé notre bienfaiteur.

-- Oui! dit l'ingénieur, nous ferons tout ce qu'il est humainement possible de faire... mais, je le répète, nous ne le retrouverons que s'il veut bien le permettre!

-- Restons-nous au corral? demanda Pencroff.

-- Restons-y, répondit Cyrus Smith, les provisions y sont abondantes, et nous sommes ici au centre même de notre cercle d'investigations. D'ailleurs, si cela est nécessaire, le chariot se rendra rapidement à Granite-House.

-- Bien, répondit le marin. Seulement, une observation.

-- Laquelle?

-- Voici la belle saison qui s'avance, et il ne faut pas oublier que nous avons une traversée à faire.

-- Une traversée? dit Gédéon Spilett.

-- Oui! Celle de l'île Tabor, répondit Pencroff. Il est nécessaire d'y porter une notice qui indique la situation de notre île, où se trouve actuellement Ayrton, pour le cas où le yacht écossais viendrait le reprendre. Qui sait s'il n'est pas déjà trop tard?

-- Mais, Pencroff, demanda Ayrton, comment comptez-vous faire cette traversée?

-- Sur le Bonadventure!

-- Le Bonadventure! s'écria Ayrton... il n'existe plus.

-- Mon Bonadventure n'existe plus! hurla Pencroff en bondissant.

-- Non! répondit Ayrton. Les convicts l'ont découvert dans son petit port, il y a huit jours à peine, ils ont pris la mer, et...

-- Et? fit Pencroff, dont le coeur palpitait.

-- Et, n'ayant plus Bob Harvey pour manoeuvrer, ils se sont échoués sur les roches, et l'embarcation a été entièrement brisée!

-- Ah! Les misérables! Les bandits! Les infâmes coquins! s'écria Pencroff.

-- Pencroff, dit Harbert, en prenant la main du marin, nous ferons un autre Bonadventure, un plus grand! Nous avons toutes les ferrures, tout le gréement du brick à notre disposition!

-- Mais savez-vous, répondit Pencroff, qu'il faut au moins cinq à six mois pour construire une embarcation de trente à quarante tonneaux?

-- Nous prendrons notre temps, répondit le reporter, et nous renoncerons pour cette année à faire la traversée de l'île Tabor.

-- Que voulez-vous, Pencroff, il faut bien se résigner, dit l'ingénieur, et j'espère que ce retard ne nous sera pas préjudiciable.

-- Ah! Mon Bonadventure! mon pauvre Bonadventure!» s'écria Pencroff, véritablement consterné de la perte de son embarcation, dont il était si fier!

La destruction du Bonadventure était évidemment un fait regrettable pour les colons, et il fut convenu que cette perte devrait être réparée au plus tôt. Ceci bien arrêté, on ne s'occupa plus que de mener à bonne fin l'exploration des plus secrètes portions de l'île. Des recherches furent commencées le jour même, 19 février, et durèrent une semaine entière. La base de la montagne, entre ses contreforts et leurs nombreuses ramifications, formait un labyrinthe de vallées et de contre-vallées disposé très capricieusement. C'était évidemment là, au fond de ces étroites gorges, peut-être même à l'intérieur du massif du mont Franklin, qu'il convenait de poursuivre les recherches. Aucune partie de l'île n'eût été plus propre à cacher une habitation dont l'hôte voulait rester inconnu. Mais tel était l'enchevêtrement des contreforts, que Cyrus Smith dut procéder à leur exploration avec une sévère méthode.

Les colons visitèrent d'abord toute la vallée qui s'ouvrait au sud du volcan et qui recueillait les premières eaux de la rivière de la chute. Ce fut là qu'Ayrton leur montra la caverne où s'étaient réfugiés les convicts et dans laquelle il avait été séquestré jusqu'à son transport au corral. Cette caverne était absolument dans l'état où Ayrton l'avait laissée. On y retrouva une certaine quantité de munitions et de vivres que les convicts avaient enlevés avec l'intention de se créer une réserve.

Toute la vallée qui aboutissait à la grotte, vallée ombragée de beaux arbres, parmi lesquels dominaient les conifères, fut explorée avec un soin extrême, et le contrefort sud-ouest ayant été tourné à sa pointe, les colons s'engagèrent dans une gorge plus étroite qui s'amorçait à cet entassement si pittoresque des basaltes du littoral.

Ici les arbres étaient plus rares. La pierre remplaçait l'herbe. Les chèvres sauvages et les mouflons gambadaient entre les roches. Là commençait la partie aride de l'île. On pouvait reconnaître déjà que, de ces nombreuses vallées qui se ramifiaient à la base du mont Franklin, trois seulement étaient boisées et riches en pâturages comme celle du corral, qui confinait par l'ouest à la vallée de la rivière de la chute, et, par l'est, à la vallée du creek rouge. Ces deux ruisseaux, changés plus bas en rivières par l'absorption de quelques affluents, se formaient de toutes les eaux de la montagne et déterminaient ainsi la fertilité de sa portion méridionale. Quant à la Mercy, elle était plus directement alimentée par d'abondantes sources, perdues sous le couvert du bois de jacamar, et c'étaient également des sources de cette nature qui, s'épanchant par mille filets, abreuvaient le sol de la presqu'île serpentine.

Or, de ces trois vallées où l'eau ne manquait pas, l'une aurait pu servir de retraite à quelque solitaire qui y eût trouvé toutes les choses nécessaires à la vie. Mais les colons les avaient déjà explorées, et nulle part ils n'avaient pu constater la présence de l'homme.

Était-ce donc au fond de ces gorges arides, au milieu des éboulis de roches, dans les âpres ravins du nord, entre les coulées de laves, que se trouveraient cette retraite et son hôte?

La partie nord du mont Franklin se composait uniquement à sa base de deux vallées, larges, peu profondes, sans apparence de verdure, semées de blocs erratiques, zébrées de longues moraines, pavées de laves, accidentées de grosses tumeurs minérales, saupoudrées d'obsidiennes et de labradorites. Cette partie exigea de longues et difficiles explorations.

Là se creusaient mille cavités, peu confortables sans doute, mais absolument dissimulées et d'un accès difficile. Les colons visitèrent même de sombres tunnels qui dataient de l'époque plutonienne, encore noircis par le passage des feux d'autrefois, et qui s'enfonçaient dans le massif du mont. On parcourut ces sombres galeries, on y promena des résines enflammées, on fouilla les moindres excavations, on sonda les moindres profondeurs. Mais partout le silence, l'obscurité. Il ne semblait pas qu'un être humain eût jamais porté ses pas dans ces antiques couloirs, que son bras eût jamais déplacé un seul de ces blocs. Tels ils étaient, tels le volcan les avait projetés au-dessus des eaux à l'époque de l'émersion de l'île.

Cependant, si ces substructions parurent être absolument désertes, si l'obscurité y était complète, Cyrus Smith fut forcé de reconnaître que l'absolu silence n'y régnait pas.

En arrivant au fond de l'une de ces sombres cavités, qui se prolongeaient sur une longueur de plusieurs centaines de pieds à l'intérieur de la montagne, il fut surpris d'entendre de sourds grondements, dont la sonorité des roches accroissait l'intensité.

Gédéon Spilett, qui l'accompagnait, entendit également ces lointains murmures, qui indiquaient une revivification des feux souterrains. À plusieurs reprises, tous deux écoutèrent, et ils furent d'accord sur ce point que quelque réaction chimique s'élaborait dans les entrailles du sol.

«Le volcan n'est donc pas totalement éteint? dit le reporter.

-- Il est possible que, depuis notre exploration du cratère, répondit Cyrus Smith, quelque travail se soit accompli dans les couches inférieures. Tout volcan, bien qu'on le considère comme éteint, peut évidemment se rallumer.

-- Mais si une éruption du mont Franklin se préparait, demanda Gédéon Spilett, est-ce qu'il n'y aurait pas danger pour l'île Lincoln?

-- Je ne le pense pas, répondit l'ingénieur. Le cratère, c'est-à- dire la soupape de sûreté, existe, et le trop-plein des vapeurs et des laves s'échappera, comme il le faisait autrefois, par son exutoire accoutumé.

-- À moins que ces laves ne se frayent un nouveau passage vers les parties fertiles de l'île!

-- Pourquoi, mon cher Spilett, répondit Cyrus Smith, pourquoi ne suivraient-elles pas la route qui leur est naturellement tracée?

-- Eh! Les volcans sont capricieux! répondit le reporter.

-- Remarquez, reprit l'ingénieur, que l'inclinaison de tout le massif du mont Franklin favorise l'épanchement des matières vers les vallées que nous explorons en ce moment. Il faudrait qu'un tremblement de terre changeât le centre de gravité de la montagne pour que cet épanchement se modifiât.

-- Mais un tremblement de terre est toujours à craindre dans ces conditions, fit observer Gédéon Spilett.

-- Toujours, répondit l'ingénieur, surtout quand les forces souterraines commencent à se réveiller et que les entrailles du globe risquent d'être obstruées, après un long repos. Aussi, mon cher Spilett, une éruption serait-elle pour nous un fait grave, et vaudrait-il beaucoup mieux que ce volcan n'eût pas la velléité de se réveiller? Mais nous n'y pouvons rien, n'est-ce pas? En tout cas, quoi qu'il arrive, je ne crois pas que notre domaine de Grande-vue puisse être sérieusement menacé. Entre lui et la montagne, le sol est notablement déprimé, et si jamais les laves prenaient le chemin du lac, elles seraient rejetées sur les dunes et les portions voisines du golfe du requin.

-- Nous n'avons encore vu à la tête du mont aucune fumée qui indique quelque éruption prochaine, dit Gédéon Spilett.

-- Non, répondit Cyrus Smith, pas une vapeur ne s'échappe du cratère, dont précisément hier j'ai observé le sommet. Mais il est possible que, à la partie inférieure de la cheminée, le temps ait accumulé des rocs, des cendres, des laves durcies, et que cette soupape dont je parlais soit trop chargée momentanément. Mais, au premier effort sérieux, tout obstacle disparaîtra, et vous pouvez être certain, mon cher Spilett, que ni l'île, qui est la chaudière, ni le volcan, qui est la cheminée, n'éclateront sous la pression des gaz. Néanmoins, je le répète, mieux vaudrait qu'il n'y eût pas d'éruption.

-- Et cependant nous ne nous trompons pas, reprit le reporter. On entend bien de sourds grondements dans les entrailles mêmes du volcan!

-- En effet, répondit l'ingénieur, qui écouta encore avec une extrême attention, il n'y a pas à s'y tromper... là se fait une réaction dont nous ne pouvons évaluer l'importance ni le résultat définitif.»

Cyrus Smith et Gédéon Spilett, après être sortis, retrouvèrent leurs compagnons, auxquels ils firent connaître cet état de choses.

«Bon! s'écria Pencroff, ce volcan qui voudrait faire des siennes! Mais qu'il essaye! Il trouvera son maître!...

-- Qui donc? demanda Nab.

-- Notre génie, Nab, notre génie, qui lui bâillonnera son cratère, s'il fait seulement mine de l'ouvrir!»

On le voit, la confiance du marin envers le dieu spécial de son île était absolue, et, certes, la puissance occulte qui s'était manifestée jusqu'ici par tant d'actes inexplicables paraissait être sans limites; mais, aussi, elle sut échapper aux minutieuses recherches des colons, car, malgré tous leurs efforts, malgré le zèle, plus que le zèle, la ténacité qu'ils apportèrent à leur exploration, l'étrange retraite ne put être découverte.

Du 19 au 25 février, le cercle des investigations fut étendu à toute la région septentrionale de l'île Lincoln, dont les plus secrets réduits furent fouillés. Les colons en arrivèrent à sonder chaque paroi rocheuse, comme font des agents aux murs d'une maison suspecte. L'ingénieur prit même un levé très exact de la montagne, et il porta ses fouilles jusqu'aux dernières assises qui la soutenaient.

Elle fut explorée ainsi même à la hauteur du cône tronqué qui terminait le premier étage des roches, puis jusqu'à l'arête supérieure de cet énorme chapeau au fond duquel s'ouvrait le cratère.

On fit plus: on visita le gouffre, encore éteint, mais dans les profondeurs duquel des grondements se faisaient distinctement entendre. Cependant, pas une fumée, pas une vapeur, pas un échauffement de la paroi n'indiquaient une éruption prochaine. Mais ni là, ni en aucune autre partie du mont Franklin, les colons ne trouvèrent les traces de celui qu'ils cherchaient.