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Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles. (part 3 of 3)

Part 3 of 3 · Gabriel Sagard · Public domain text

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Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles. (part 3 of 3)

Autrefois les Hiroquois venoient jusques là surprendre nos Hurons, allans à la traite, mais à present ils ont comme, desisté d'y plus aller, jusques en l'an 1632 qu'ils firent des courses jusques à Kebec, pensans surprendre de nos François, & Montagnais au despourveu, & l'année suivante le second jour de Juin, furent aux trois rivieres, où ils tuerent deux François à coups de haches, & en blesserent cinq autres à coups de fleches dont l'un mourut bientost aprés. Ils eurent bien la hardiesse d'aborder encore la chalouppe avec leurs canots, & sans qu'un François les coucha en joue avec son harquebuze, où il ny avoit ny balle, ny poudre, il est croyable que pas un n'en fut eschappé, & qu'ils se fussent rendus maistres de la chalouppe, & de tout l'equipage des François.

Le sieur Goua qui commandoit à la barque à demye lieue de là, ayant ouy les cris du combat, despescha aussi-tost une chalouppe au secours, & luy mesme suivit aprés avec sa barque, mais trop tard, car quand ils arriverent là, les Hiroquois avoient desja fait leur coup, & faisoient leur retraite, dedans les bois, où aucun François n'eust ozé les suivre pour aucun commandement de leur Chef, s'excusant sur le danger trop eminent, & par ainsi ces Hiroquois nous ayans bravé & battus jusques dans nos terres, s'en retournerent glorieux avec les testes des meurtris.

On peut admirer en cecy la hardiesse de ces Sauvages, d'avoir ozé, sans crainte des espées ny des mousquets, traverser tant de pays, & de forests, & attaquer de nos François és contrées de l'habitation, sans que jamais on en aye pû tirer de revanche, & puis il y en a qui veulent dire qu'ayans leur harquebuze chargée, ils tiendraient teste à dix Sauvages, ce seroit bien assez à deux bien deliberez, car ils sont prompts de l'oeil & du pied pour s'esquiver, & grandement adroits de l'arc pour vous tirer, & puis gard les surprises.

Mes Hurons à tout evenement se tindrent tousjours sur leur garde, peur de surprise, & s'allerent cabaner hors du danger, & comme nous souffrimes les grandes ardeurs du Soleil pendant le jour, il nous fallut de mesme endurer les orages, les grands bruits du tonnere, & les pluyes continuelles pendant la nuict, jusques au lendemain matin qu'elle nous perça jusques aux os.

Qui fut alors bien empesché de sa contenance ce fut moy, car je ne sçavois mesme comment me gouverner dans nostre habit trempé, qui m'estoit fort lourd, & froid sur les espaules où il fut deux jours à seicher, dont je m'estonne que je n'en tombé malade, mais Dieu tres-bon me fortifioit tousjours au plus fort de mes peines & labeurs.

Un surcroy d'affliction nous arriva dans nos incommoditez de deux Algoumequins, lesquels nous estans venus voir aprés la pluye passée, nous firent croire du moins à mes gens, que la flotte Françoise estoit perie en mer, & que c'estoit perdre temps de vouloir passer outre, mes Hurons furent vivement touchez de cette mauvaise nouvelle & moy d'abord avec eux, mais ayant un peu ruminé à par moy & consideré ce qui en pouvoit estre, je me doutay incontinant de la malice des Algoumequins, qui avoient controuvé ce mensonge pour nous faire rebrousser chemin & en suitte persuader à tous nos Hurons de n'aller point à la traicte, pour en avoir eux mesmes tout le profit, ce que je fis sçavoir à mes gens qui reprirent courage, & continuerent leur voyage, avec esperance de bon succés.

De là nous allames cabaner à la petite Nation que nos Hurons appellent Quieunontateronons, ou nous eumes à peine pris terre, & dressé nostre cabane, que les députez du village nous vindrent visiter, & supplierent nos gens d'essuyer les larmes de 15 ou 20 pauvres femmes vefves, qui avoient perdu leur marys l'Hyver passé; les uns par la faim, & les autres de diverses maladies.

Voyant mes hommes un peu trop retenus à faire plaisir à ces estrangers, je les priay de ne les point esconduire & que tout ne consistoit qu'à quelque petit present qu'il falloit faire à ces pauvres vefves, comme il se pratiquoit mesme entr'eux pour semblables occasions. Ils en firent en effect leur petit devoir & leur donnerent une quantité de bled d'Inde, & de farine qui les resjouyt fort & en sus moy mesme bien ayse, tant elles me faisoient compassion & puis c'est une Nation si honneste, douce & accommodante d'humeur, que je m'en trouvay fort edifié, & satisfaict.

Ce fut icy où je trouvay dans les bois, à un petit quart de lieuë du village, ce pauvre Sauvage malade, enfermé dans une cabane ronde, couché de son long auprès d'un petit feu, duquel j'ay faict mention cy-devant au chapitre des malades.

Me promenant par le village de cabane en cabane pour mon divertissement, un jeune garçon me fit present d'un petit rat musqué, pour lequel je luy donnay en eschange un autre petit present duquel il fist autant d'estat, que moy de ce petit animal.

Le Truchement Bruslé, qui s'estoit là venu cabaner avec nous, traicta un chien, duquel nous fismes festin le lendemain matin en compagnie de quelque François, puis nous partimes encores dans de nouveaux, doutes de la perte des Navires de France, que les Algoumequins nous asseuroient indubitable, comme en effet il y avoit pour lors, quelque apparence, en ce qu'ils tardoient à venir beaucoup plus qu'à l'ordinaire, je tenois neantmoins tousjours bonne mine à mes gens & les asseurois; du contraire peur qu'ils s'en retournassent, comme ils en faisoient souvent le semblant.

Passans au saut S. Louys, long d'une bonne lieue & tres-furieux en plusieurs endroits, mes Sauvages ne voulurent pas tousjours tenir la terre, comme on a accoustumé, mais aux endroits moins dangereux, ils remettoient leur canot dans l'eau, où nostre Seigneur me preserva d'un precipice & cheute d'eau, où je m'en allois tomber infailliblement: car comme mes Sauvages en des eaux basses conduisoient le canot à la main, estant moy seul dedans, pour ce que je ne les pouvois suivre dans les eaux à cause de mon habit, ny par terre où les rives estoient trop hautes & embarassées de bois & de rochers, la violence du courant leur ayant faict echapper des mains, je me jettay fort à propos (aydé de Dieu), sur un petit rocher en passant, puis en mesme temps le canot tomba par une cheute d'eau dans un precipice, parmy les bouillons & les rochers d'où ils le retirerent fort blessé avec la longue corde que (prevoyans le danger) ils y avoient attachée, & après ils le racommoderent avec des pièces d'escorces qu'ils cherchèrent dans le bois & me vindrent requerir sur mon rocher.

Depuis nous souffrimes encores plusieurs petites disgraces & des coups d'eau dans nostre canot, avec des grandes, hautes & perilleuses elevations, qui faisoient dancer, hausser & baisser nostre vaisseau d'une merveilleuse façon, pendant que je m'y tenois couché & racourcy, pour ne point empecher mes Sauvages de bien gouverner, & voir de quel bord ils devoient prendre.

De là nous allames cabaner assez incommodement dans une sapiniere au pied dudit saut, d'où nous partimes le lendemain matin, encore tout mouillez & cotinuames nostre chemin entre deux Isles, par le lac dans lequel se descharge ledit saut, & de ce lac par la riviere des prairies autrement des Algoumequins, d'où il y a jusqu'au lac des Bisserinys, plus de 80 saut à passer tant grands que petits, dont les uns sont tres-dangereux principalement à descendre, car à monter cela ne se peut sinon à bien peu par le moyen d'une corde, attachée au canot.

Nous avions esté fort mal couchez la nuict passée, mais nous ne fumes pas mieux la suivante, car il nous la fallut passer à deux lieuës du Cap de victoire, sous un arbre bien peu à couverts des pluyes, qui durerent jusques au lendemain matin, que nous nous rendimes audit Cap, où des-ja estoit arrivé depuis deux jours le truchement Bruslé, avec deux ou trois canots Hurons, duquel j'appris la deffence que les Montagnais & Algoumequins leur avoient faites de passer outre, voulans à toute force qu'ils attendissent là avec eux, les barques de la traicte, & qu'ayans pensé leur resister ils s'estoient mis en hazard d'estre tous assommez, particulierement luy Truchement Bruslé, qui en avoit esté pour son sac à petun, & craignoit encore un autre plus mauvais party, s'y on n'y apportoit quelque remede.

Je trouvay ce procédé fort mauvais & en fis quelque reproches à ces mutins qui me dirent pour excuses que si personne ne descendoit, les barques seroient contrainctes de les venir trouver là, sans avoir la peine de trainer leurs femmes & leurs enfans jusques à Kebec où il n'y avoit dequoy disner pour eux. Je leur dis que j'y avois necessairement affaire, & que je desirois d'y descendre & que pour eux qu'ils en fissent comme ils voudroient, cette resolution ne les contenta pas beaucoup, neantmoins ils ne voulurent pas me violenter comme ils avoient faict le Truchement, mais ils trouverent une autre invention plus favorable pour intimider nos Hurons & tirer d'eux quelque petit present.

Ils firent donc semer un faux bruit qu'ils venoient de recevoir vingt colliers de pourceleines des Ignierhonons (ennemis mortels des Hurons) & à la charge de les envoyer advertir à l'instant de l'arrivée desdits Hurons, pour les venir tous mettre à mort, & qu'en bref ils seroient icy.

Nos gens vainement espouventez de cette mauvaise nouvelle, tindrent conseil là dessus, un peu à l'écart dans le bois où je fus appellé avec le Truchement qui estoit d'aussi légère croyance qu'eux, & pour conclusion ils se cottizerent tous, qui de rets, qui de petun, bled, farine Se autres choses, qu'ils donnerent aux Capitaines des Montagnais & Algoumequins, pour estre protegez contre leurs ennemis. Il n'y eut que mes Sauvages qui ne donnerenr rien, car m'ayant demandé d'y contribuer, je leur dis que je ne fournissois rien pour authoriser un mensonge, & qu'asseurement les Canadiens avoient inventé cette fourbe pour avoir part à leur commoditez & les empescher de descendre, comme il estoit vrays.

Mais puis que nous sommes à parler des presens des Sauvages, avant que passer outre, nous en dirons les particularitez, & d'où ils tirent principalement ceux qu'ils font en commun, afin qu'un chacun sçache qu'ils ne sont pas tout à fait denuez de police.

En toutes les villes, bourgs & villages de nos Hurons, ils font un certain amas de colliers de pourceleine, rassades, haches, cousteaux, & generalement de tout ce qu'ils gaignent & obtiennent pour le publique, soit à la guerre, traicté de paix, rachapt de prisonniers, peages des Nations qui passent sur leurs terres, & par toute autre voye & maniere d'où ils ont accousturmé tirer quelque profit.

Or est-il que toutes ces choses sont mises, & deposées entre les mains & en la garde de l'un des Capitaines du lieu, à ce destiné, comme Thresorier de la République: & lors qu'il est question de faire quelque present pour le bien & salut commun de tous, ou pour s'exempter de guerre, pour la paix, ou pour autre service qui concerne le publique, ils assemblent le conseil auquel, après avoir deduit la necessité urgente qui les oblige de puiser dans le thresor, & arresté le nombre & les qualités des marchandises qui en doivent estre tirées, on advise le Thresorier de fouiller dans les coffres de l'espargne, & d'en apporter tout ce qui a esté ordonné, & s'il se trouve espuisé de finances, pour lors chacun se cottise librement de ce qu'il peut, & sans violence aucune donne de ses moyens selon sa commodité & bonne volonté; jusques à la concurrence des choses necessaires & Ordonnées, qui ne manquent point d'estre trouvées.

Pour suivre le dessein que j'avois de partir du Cap de victoire pour Kebec, nonobstant la contradiction de nos Algoumequins & Montagnais, je fis jetter nostre canot en l'eau dés le lendemain de grand matin que tout le monde dormoit encore, & n'esveillay que le Truchement pour me suivre, comme il fist au mesme instant, & fismes telle diligence, favorisez du courant de l'eau, que nous fismes 24 lieues ce jour là, nonobstant quelques heures de pluyes & cabanames au lieu qu'on dit estre le milieu du chemin de Kebec au Cap de victoire, où nous trouvames une barque à laquelle on nous donna la collation, puis des poix & des prunes, pour faire chaudière entre nos Sauvages, lesquels d'ayse, me dirent alors que j'estois un vray Capitaine, & qu'ils ne s'estoient point trompez en la croyance qu'ils en avoient tousjours eue, veu la reverence & le respect que me portoient tous les François, & les presens qu'ils m'avoient faits, qui estoient ces poix & ces pruneaux, desquels ils firent bonne expedition à l'heure du souper, ou plustost disner, car nous n'avions encore beu ny mangé de tout le jour, tant nous avions peur que les Canadiens nous suivissent à mauvais dessein, pour avoir passé contre leur volonté.

Je diray que le respect que les François nous ont quelquesfois tesmoigné en la presence des Sauvages, nous a de beaucoup servy & donné de l'authorité envers ces barbares qui sçavent faire estat de ceux que les François honorent lequel honneur redonne au mérite des mesmes François.

Le lendemain dés le grand matin, nous partismes de là, & en peu d'heures trouvasmes une autre barque, qui n'avoit encore levé l'anchre faute d'un vent favorable, & aprés y avoir salué celuy qui y commandait, avec le reste de l'equipage & fait un peu de collation, nous passames outre en diligence, pour pouvoir arriver à Kebec ce jour là mesme, comme nous fismes avec la grace du bon Dieu.

Sur l'heure du midy mes Sauvages cacherent sous du sable un peu de bled d'Inde à l'ordinaire, & firent festin de farine cuite, arrousée, de suif d'eslan: mais j'en mangeay tres-peu pour lors, (sous l'esperance de mieux au soir:) car comme je ressentois des-ja l'air de Kebec, ces viandes incipides & de mauvais goust, ne me sembloient si bonnes qu'auparavant, particulierement ce suif fondu, qui sembloit proprement à celuy de nos chandelles fondues, lequel seroit là mangé en guyse d'huyle ou de beure frais, & eussions esté trop heureux d'en avoir quelquefois pour nostre pauvre potage, au païs des Hurons où aucune douceur ne nous envisageoit sinon le contentement de l'esprit.

A une bonne lieuë ou deux de Kebec, nous passames assez proche d'un village de Montagnais, dressé sur le bord de la riviere, dans une sapiniere, le Capitaine duquel avec plusieurs autres de sa bande, nous vindrent à la rencontre dans un canot, & vouloient à toute force contraindre mes Sauvages de leur donner une partie de leur bled & farine, comme estant deu (disoient ils) à leur Capitaine pour le passage & entrée dans leurs terres; mais les François qui là avoient esté envoyez exprès dans une chalouppe pour empescher ces insolences, leur firent lascher prise, & nous donnerent liberté, tellement que mes gens n'en furent de rien incommodez que du reste de nostre sagamité du disner, laquelle ces Montagnais mangèrent à pleine main toute froide, sans autre ceremonie, & la trouverent tres-bonne, comme n'en ayans pas souvent de telles.

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De nostre arrivée à Kebec, & du mécontentement des Sauvages que je les devois quitter, leur fismes festin & donnames un chat pour leur pays. Et puis je m'embarquay pour la France.

CHAPITRE X.

Delivrez de ces importuns picoureurs, nous doublâmes le pas pour arriver d'heure à Kebec, où nous primes terre avec nos sept ou huict canots, aprés avoir esté Saluez du fort à deux vollées de canon, & des sieurs de Caën & de Champlain d'une honneste réception à nostre débarquement, tous devancez par le bon P. Joseph, qui nous attendoit au port impatiens de ne nous voir assez-tost.

Nous fumes de compagnie dans l'habitation, où nous receumes la collation pendant laquelle je les entretins de mon voyage & de nostre gouvernement au païs des Hurons. Aprés quoy je fus voir cabaner mes hommes, puis nous partimes le P. Joseph & moy pour nostre petit Convent, où je trouvay tous nos confrères en bonne santé Dieu mercy, desquels, aprés l'action de graces rendue à nostre Seigneur, je receu la charité & bon accueil que ma foiblesse & lassitude pouvoit esperer d'eux, car j'estois autant debile qu'amaigry & bruslé des ardeurs du Soleil, tousjours gay & contant en mon ame par la divine providence qui me conserva dans cette humeur, pour ce que je peinois & travaillois pour luy & à cause de luy, du moins me sembloit il en avoir le desir & la volonté.

Apres avoir eu quelque jours de repos & de recollection intérieure je fis mes petits apprets pour mon retour aux Hurons, car mes Sauvages avoient achevé leur traicte, mais comme tout fut prest & que je pensay partir il me fut delivré lettres & obédience de nostre R.P. Provincial par lesquelles il me donnoit ordre de m'embarquer au plus prochain voyage pour France demeurer de communauté en nostre Convent de Paris, où il desiroit se servir de moy, dont voicy le contenu de la lettre.

Mon tres-cher Frere, salut en J. C. J'ay receu les vostres avec joye & contentement de vostre heureuse arrivée dans ces terres Canadiennes, d'où vous avez passé à celles des Hurons pour y employer vostre zele & la bonne volonté qu'avez, pour le salut des mescroyans, je prie le mesme Dieu qui vous a presté son Ange pour vous y conduire, qu'il vous en ramene au plustost en pleine santé. J'ay affaire de vostre presence par deça, c'est pourquoy je vous envoys one obedience en vertu de laquelle je vous commande de revenir au plus prochain voyage qu'il vous sera possible; non que je doute de vostre obeissance, mais afin que personne ne pense de vous empecher. Je vous attendray donc en nostre Convent de Paris où je feray prier nostre Seigneur, pour vous qui suis aprés m'estre recommandé à vos sainctes prieres.

Mon tres-cher Frere,

A Paris ce 9 Mars 1625. Vostre affectionnez serviteur en J.C. Frere Polycarpe du Fay Provincial.

Il me fallut donc changer de batterie & laisser Dieu pour Dieu par l'obeissance, puis que sa divine Majesté en avoit ainsi ordonné, car je ne pu recevoir aucune raison pour bonne de celles qu'on m'alleguoit de ne m'en retourner point, & d'envoyer mes excuses par escrit, veu la necessité & la croyance qu'on avoit de moy dans le païs; pour ce qu'une simple obeissance estoit plus conforme à mon humeur, que tout le bien que j'eusse pu esperer, par mon travail au salut & conversion de ce peuple sans icelle.

En delaissant la nouvelle France, je perdis aussi l'occasion d'un voyage de trois Lunes de chemin au delà des Hurons, tirant au Su, que j'avois promis avec mes Sauvages, si tost que nous eussions esté de retour dans le païs, pendant que le Pere Nicolas eut esté decouvrir quelque autre Nation du costé du Nord. Mais Dieu admirable en toutes choses, sans la permission duquel une seule fueille d'arbre ne peut tomber, a voulu que la chose soit autrement arrivée.

Prenant congé de mes pauvres Sauvages affligez de mon départ, je taschay de les consoler au mieux que je pû, & leur donnay esperance de les revoir l'année suivante, & que le voyage que je devois faire en France, n'estoie d'aucun mescontentement que j'eu d'eux, ny pour envie que j'eusse de les abandonner mais pour quelque autre affaire particulière qui redonneroit à leur contentement & profit.

Ils furent fort ayses lorsque je leur promis de supplier les Capitaines François de bastir une maison au dessous du saut sainct Louys, pour leur abreger le chemin de la traicte & les mettre à couvert de ce costé là de leurs ennemis, qui sont tousjours aux aguets pour les surprendre au passage, & effect ce leur est une grandissime peine de faire tous les ans tant de chemin & courir tant de risques pour si peu de marchandises qu'ils remportent de Kebec, laquelle leur peut estre ostée avec la vie par les Hiroquois, c'est pourquoy je dis derechef qu'il seroit necessaire de bastir une habitation au saut sainct Louys, pour la commodité des uns & des autres, des Sauvages & des François.

Ils me prierent de me resouvenir de mes promesses, & que puis que je ne pouvois estre diverty de ce voyage, qu'au moins je me rendisse à Kebec dans 10 ou 12 Lunes, & qu'ils ne manqueroient pas de s'y rendre, pour me reconduire en leur païs, comme ils firent à la verité l'année d'aprés, ainsi qu'il me fut mandé par nos Religieux de Kebec, mais l'obedience de nos Supérieurs qui m'employoit à autre chose à Paris, ne me permit pas d'y retourner, comme l'eusse bien desiré & tenu à faveur singuliere, principalement pour baptizer mon grand oncle Auiondaon & beaucoup d'autres Sauvages Hurons, qui m'en avoient tant de fois supplié, lesquels je remettois de jour à autre pour les mieux sonder, ne pensant pas que nostre Seigneur me deut si tost tirer de là, & ramener en France.

Avant mon depart nous les conduisimes dans nostre Convent, leur fismes festin, d'une plaine chaudière de poix assaisonnée d'un peu de lard, & les caressames à nostre possible, dequoy ils se sentoient grandement honorez, mais bien davantage lors qu'aprés le repas nous leur donnames à chacun un petit present, & au Capitaine du canot un grand chat pour porter en son païs, present qui luy agréa tellement pour estre un animal incognu en tout le Canada, qu'il ne sçavoit assez nous en remercier à son gré, voyla comme les choses rares sont estimées par tout, encores qu'en soy, elles soient de peu de valeur.

Ce bon Capitaine estimoit en ce chat un esprit raisonnable, voyoit que l'appellant, il venoit & se jouoit à qui le caressoit, il conjectura de là qu'il entendoit parfaitement bien le François & comprenoit tout ce qu'on luy disoit, aprés avoir bien admiré cet animal, il nous pria de luy dire qu'il se laissast emporter en sa Province & qu'il l'aymeroit comme son fils. O Gabriel qu'il aura bien dequoy faire bonne chère chez moy, disoit le bon homme, tu dis qu'il aime fort les souris & nous en avons en quantité, qu'il vienne donc librement à nous, ce disant, il pensa embrasser ce chat que nous tenions auprès de nous, mais ce meschant animal qui ne se cognoissoit point en ses caresses, luy jetta aussitost les ongles & luy fist lascher prise plus viste qu'il ne l'avoit approché.

Ho,ho,ho, dit le bonhomme, est ce comme il en use ongaron, otiscohat, il est rude, il est meschant, parle à luy. A la fin l'ayant mis à toute peine dans une petite caisse d'escorce, il l'emporta entre ses bras dans son canot & luy donnoit à manger par un petit trou du pain qu'on luy avoit donné à nostre Convent, mais ce fust bien la pitié lors que luy pensant donner un peu de sagamité, il s'eschappa & prit l'essort sur un arbre d'où ils ne le purent jamais ravoir, & de le rappeler il n'y avoit personne à la maison, il n'entendoit point le Huron, ny les Hurons la maniere de le rappeller en François, & par ainsi ils furent contraints de luy tourner le dos & le laisser sur l'arbre bien marry d'avoir fait une telle perte & le chat bien en peine qui le nourriroit.

La naifveté de ce bon homme estoit encore considérable en ce qu'il croyoit le mesme entendement & la mesme raison estre au reste des animaux de l'habitation, comme au flux & reflus de la mer, qu'il croyoit par cet effect estre animée, entendre & avoir une ame capable du vouloir ou non vouloir, comme une personne raisonnable, & là dessus je brise par cest à Dieu que je fais à nostre pauvre Canada, lequel je ne quitte qu'avec un extreme regret & desplaisir de n'y avoir achevé le bien encommencé, & veu le Christianisme que j'avois esperé.

O mon Dieu! je vous recommande & remets entre les mains ce pauvre peuple que nous aviez commis. Vous ne m'avez pas jugé capable de vous y servir plus long-temps Seigneur, puis que si-tost m'en avez retiré, & avez commandé à l'Ange tutelaire du païs, de ne point debatre de mon retour avec celuy de la France, où il faut que l'accomplisse vos divines volontés. Ce n'est point à moy de penetrer dans vos secrets divins, mais d'admirer & adorer vostre divine providence & vos jugemens souverains. Au moins ô mon Dieu, ayez pour aggreable ma bonne volonté & l'affection que m'aviez donnée de vous servir en la conversion des Hurons & d'y endurer la mort mesme pour l'amour de vous si telle eut esté vostre divine volonté, puis que tout ce que je puis est d'advouer mon impuissance & mes demerites. Et me prosternant aux pieds de vostre divine Majesté, Vous supplier me donner vostre benediction avant que je m'embarque, avec celle de vostre Pere celeste & du S. Esprit, qui vit & regne au siecle des siecles Amen.

Nous primes congé de nos pauvres Freres & leur dimes à Dieu, non sans un extreme regret de nous separer, car la moisson qui se voyoit preste à cueillir avoit plustost besoin de nouveaux ouvriers, que d'en diminuer d'utils comme le P. Irenée, car pour moy je ne servois que de nombre.

Nous entrames dans nostre Chapelle pour offrir nos larmes & nos voeux à nostre Seigneur, puis d'un mesme pas ayans pris congé des François, & de mes pauvres Sauvages ausquels nous consignasmes ce peu de commoditez que nous envoyons au bon P Nicolas, nous nous embarquames le dit Père & moy pour Tadoussac, d'où nous partimes dans le grand Navire pour Gaspay, où nous sejournames quelque jours; pendant lesquels nous apprimes de quelque pescheurs de molues, que les Anglois nous attendoient à la manche, avec deux grands vaisseaux de guerre pour nous prendre au destroit.

C'estoit là une nouvelle mauvaise à gens mal armez, & encore moins hardis contre des Navires armez, nous qui n'estions que marchands. On tint conseil de guerre pour adviser à ce qu'on avoit à faire, & fut jugé expédient d'attendre l'escorte des trois autres Navires de la flotte qui se chargeoient de molues, avec lesquels nous fismes voile, & donnâmes en vain la chasse à un Pirate Rochelois, qui nous estoit venu recognoistre, passant au travers de nostre armée.

A la verité la faute que fit nostre avant-garde, le corps d'armée, & l'arriere-garde à la poursuitte de ce Pirate, me fist bien croire que nous n'estions pas gens pour attaquer, & que c'estoit assez de nous deffendre. Et puis c'estoit un plaisir d'entendre auparavant nos guerriers de vouloir aller attaquer unze Navires basques vers Miscou, & de là s'aller saisir des Navires Espagnols le long des Isles Assores. Dieu sçait quelle prouesse nous eussions faite, n'ayans pu prendre un forban de 60 tonneaux, qui nous estoit venu braver jusques chez nous.

Approchans de la Manche, l'on jetta la sonde & ayant trouvé fond à 90 brasses, le Pilote Cananée eut ordre d'aller à Bordeaux avec une patache de 50 tonneaux, laquelle fut prise des Turcs le long de la coste de Bretagne, & les hommes fais esclaves comme j'ay dit au Chapitre 4 du premier livre.

Deux ou trois jours aprés il s'esleva une brume si obscure & favorable pour nous, qu'ayans à cause d'icelle, perdu nostre route, donné jusques dans la terre d'Angleterre vers le cap appelle Tourbery, nous esquivames par ce moyen la rencontre de ces Pirates Anglois, naturellement ennemis des François.

Nous voyla donc asseurez de ce costé là, tous en rendent graces à Dieu, & prient pour le bon succés du voyage, car jusques à ce que l'on soit à terre il ne se faut vanter de rien, je loue en cela ce qu'on m'a dit des Espagnols, qu'ils ne mettent jamais aucun Navire en mer pour des voyages de long cours, qu'il n'y ait tousjours quelque bons Peres, ou Religieux dedans, car quand ils ny serviroient d'autre chose que d'empescher les mauvais discours, ce seroit tousjours beaucoup. Je diray ce mot à la louange des Mariniers qui nous ont conduits qu'à la reserve de quelque parpaillots, tout le reste nous a fort edifié jusques aux Chefs, desquels si les discours n'ont pas tousjours esté serieux & necessaires, ils ont esté indifferents, & non impertinents, comme vous pourrez remarquer au Chapitre suivant, aprés que je vous auray asseuré que le sceau de R. P. Commissaire de cette mission du Canada (que j'ay oublié de mettre en son lieu) porte un sainct Louys Roy de France, & un fainct François, le champ tout parsemé de lys, autour il y a escrit, Sigillum R. P. Comissary Fratrum Minorum Recollectorum Canadinsium.

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De divers entretiens de nos Mariniers pendant nostre traverse.

CHAPITRE XI.

Ce me seroit chose impossible de pouvoir rapporter icy en detail tous les discours, & les diverses demandes de nos Mariniers, car comme l'oisiveté règne puissamment sur les Navires, aussi y agissent ils ardamment pour charmer leurs ennuys: J'avois tout sujet de me contenter du sieur du Pont nostre Vice-admiral, & des officiers de son bord, quoy qu'en partie de contraire Religion, pour ce que ne faisoit aucun mal à personne, aucun ne nous vouloit de desplaisir, & s'abstenoient mesme à nostre considération, de beaucoup de vains discours ordinaires à gens de marine.

A l'issue des repas si autre chose ne les occupoit, ses questions roulloient sur le tapis, ou plustost sur le tillac, car les tapis n'ont point là de lieu, & falloit excuser le tout, car la paix n'en a jamais esté interrompue, ny nos discours alterez, & pour ce qu'en matière d'entretien il se faut rendre capable de tout, ou fausser compagnie, & de demeurer muet il ne seroit pas tousjours possible, pour ce que l'homme est d'une telle nature, que s'il n'a sa consolation en Dieu, il la cherche aux créatures.

Le sieur du Pont comme Chef, fut le premier qui nous interrogea, car comme il estoit d'un naturel complaisant & jovial, il avoit tousjours le petit mot en bouche pour rire. D'où vient le proverbe qui dit: l'Affrique n'apporte elle rien de nouveau.

Je ne luy respondit autre chose sinon avoir leu que cela procedoit de ce que pour le grand deffaut d'eau qu'il y a, à cause des chaleurs excessives, les animaux y meurent de soif, de maniere que toutes sortes de bestes courans pour boire se meslent ensemble, & de là nouveaux animaux s'engendrent.

Qui a esté le premier inventeur des couriers, dit un autre. Resp. Pirrhe Roy des Epirotes, car comme il eut trois armées en diverses parties du monde, & qu'il demeurast assiduement en la cité de Tarente, sçavoit les nouvelles de Rome en un jour, celles de France en deux, celles d'Allemagne en trois, & celles d'Asie en cinq.

D'où est venue la coustume de donner les estrenes, à sçavoir le don qu'on presente au commencement de l'année. Resp. Elle est venue des anciens Romains: car les Chevaliers souloient par chacun an au premier jour de Janvier offrir au Capitole les estrennes à Cesar Auguste, qu'oy qu'il fut absent, laquelle façon de faire est depuis venue jusques à nous.

Mais dit le Cuisinier qui a esté l'inventeur des masques, & momeries, lesquels mesmes sont en usage chez les Hurons ainsi que m'aviez appris. Resp. Je ne vous en puis dire autre chose, sinon avoir leu que les Corybantes prestres de la Deesse Cybele en avoient esté les inventeurs, & s'embarbouilloient le visage avec du noir, d'où est venu ce mot maschurée, qu'on dit en Italien mascarati.

Un parpaillot d'un humeur assez discourtoise, & qui voulut donner son mot, nous demanda d'où venoit la coustume que nous autres Catholiques faisions le signe de la Croix en baillant, & donnions le salut de paix à ceux qui esternuoient.

Resp. L'an de nostre salut 619, en Italie, courut une sorte de maladie qu'en esternuant on mouroit soudain quelquefois. Ce qui donna des lors entrée à la coustume que quand on voyoit quelqu'un commencer à esternuer, on luy disoit, Dieu vous ayde. Le bailler estoit semblablement occasion de mort soudaine, pour remedier à quoy en baillant on commença en l'Eglise Romaine à faire le signe de la Croix sur la bouche; & delors, comme on dit, tel inconvenient cessa.

Monsieur Goua. Qui est celuy qu'on doit estimer sage. Resp. Celuy qui mesprise les biens & honneurs de ce monde, pour servir à Jesus-Christ.

Un bon Charpentier bien devot: comment peut-on parvenir à cette union de l'ame avec Dieu. Responce. En pratiquant ces quatre mots: Moy, Toy, Esclave, Roy. En l'Oraison s'imaginer estre seul au monde avec Dieu. Se faire esclave & valet de tout le monde pour l'amour de Dieu, Estre Roy & dompteur de ses passions & propres affections pour l'amour du mesme Dieu.

Combien de coeurs faut-il avoir pour acquerir la perfection. Resp. Trois. Un coeur de fils envers Dieu, un coeur de mere envers son prochain & un coeur de juge envers soy-mesme.

Quelle est la pensée la plus profitable à salut. Resp. Croire que tous les autres sont dignes du Paradis, & nous seuls dignes de l'Enfer, c'est à dire juger bien d'un chacun, & ne juger mal que de soy mesme.

Un certain. Quel est l'estat le plus noble, le plus parfait, & le plus asseuré à salut qui soit au monde.

Responce. Le Religieux & solitaire.

Monsieur Joubert: par quel raison.

Resp. Par la mesme que Jesus-Christ a dit, si tu veux estre parfait; va & vend tous tes biens, & les donne aux pauvres, & me fuit. Saint Laurent Justinian disoit que Dieu avoit caché la grace de la Religion aux hommes, par ce que si tous la cognoissoient, tous voudroient estre Religieux. J'aymerois mieux une grace en la Religion, que douze au monde, disoit le B. Frère Gille, car ma grace peut estre facilement conservée, & augmentée en la Religion par le bon exemple de mes Freres, & mes douze au monde facilement perdues par les divers objets, & mauvais exemples qui s'y donnent. Nous donnons l'arbre & le fruict à Dieu, & les mondains que le seul fruict.

Un jeune homme un peu libertin nous demanda par quel reigle quelqu'uns tenoient qu'il y va plus de femmes en Paradis que d'hommes, veu la fragilité de leur sexe, & un si grand nombre qui s'adonnent au mal; Mon sentiment fut que la femme estoit plus portée à la pieté que l'homme, & moins fragile, puis qu'elle s'adonnoit moins au mal, & que s'il y en a un grand nombre de mauvaises, il y a un bien plus grand nombre d'hommes vicieux.

Le sieur de la Vigne. Pourquoy dit l'escriture, que mieux vaut l'iniquité de l'homme, que la femme bien faisante. Resp. Pour ce qu'il y a plus de danger de tomber en peché en communiquant trop familieremnt avec une belle femme qu'en frequentant un homme vicieux.

Le Pilotte. Pourquoy les Turcs gens Infidelles croyent ils les femmes bannies du Paradis Resp. Pour ce qu'elles ne sont point circoncises. Disans que personne n'entre dans le Paradis qui ne soit circoncis. Or les femmes ne sont point circoncises entr'eux, & par consequent il n'y a point de Paradis pour elles. Il n'en est pas de mesme des femmes des Perses, lesquels ont trouvé l'invention de les circoncire, & leur faire esperer un Paradis Mahometique.

Un petit parpaillot changeant de discours dit, que c'estoit grand pitié de voir le Ecclesiastiques seculiers estre si peu portez à la pieté & à faire du bien aux pauvres, et que parmy les personnes mariées, on y voyoit plus de charité.

Responce. Vous avez raison Monsieur, mais encores s'en trouve il un grand nombre fort gens de bien, & qui abhorrent l'avarice, & s'adonnent à la vertu, avec une humilité qui me fait honte à moy mesme, je ne dis pas seulement des simples Prestres, mais des Cardinaux, Evesques, Curez, Docteurs, & Chanoines, que je n'oze icy nommer, dont je prie Dieu me faire la grâce d'egaler un jour leur vertu.

J'ay veu, dit un Catholique, beaucoup de Temples des Huguenots, tant en France, qu'aux pays estrangers, mais ils sont tous bastis de neuf. Resp. Une Religion nouvelle ne peut avoir de Temples vieux, & ce fut la raison pour laquelle le villageois ne voulut point escouter le Ministre Huguenot disant qu'il n'y avoit pas encor de lierre aux murailles de son Eglise, & que les nostres estoient toutes chenues de vieillesse.

Ah dit un parpaillot, nous sommes venus de nouveau pour vous reformer vous avez raison dit un Mattelot, car vous mariez les Prestres, vous avez retranché les Caresmes, abbatez les Autels, & faites les Demons converties pauvres Catholiques, quels miracles avez vous jamais faits.

Or dit un autre laissons là les disputes de Religion, qui bien fera bien touverra, car nous sommes asseurez que le Paradis n'est que pour les gens de bien Mais qu'ont fait ces deux jeunes Genrilhommes qui sont là à la chaisne. R. Ils s'estoient voulu battre, dit le Contre-Maistre, & pour les mettre d'accord on les a tous deux mis à la quesne, dit il en son Normand.

D'où vient dit un certain, que nous autres François changeons si souvent de mode en nos habits; & que les Nations estrangeres sont si constantes en leur façon de s'habiller qu'on n'y voit jamais de changement. Resp. C'est qu'ils ont l'esprit plus solide que nous, ou qu'ils ont moins de curiosité. Nous le voyons mesme aux personnes sages d'entre nous lesquels se tiennent tousjours à la modestie, & n'outrepassent jamais la bienseance deue à leur condition.

Le Chirurgien qui jusques alors avoit gardé le silence, dit qu'il s'estonnoit fort que nous razions nos barbes, estant l'ornement de l'homme.

Resp. Nostre vie doit estre conforme à celle de nostre Pere, & si un si grand Sainct s'est conformé aux anciens, & observé l'ordonnance de l'Eglise qui enjoint à tous les Ecclesiastiques de razer leur barbe, il ne faut point d'autre raison pour nous faire mespriser cette superfluité.

Ouy dit un gros Mattelot, & s'est il conformé aux anciens avec son bonnet pointu, comme nous voyons porter à quelques Religieux de vostre ordre. Resp. La consequence n'en est pas bonne, car s'il y en a qui ayent trouvé bon de le porter de la sorte, n'est pas à dire que S. François l'ait porté pointu, s'est une liberté qu'ils se font donnée, aussi n'estoit il point rond, ains de forme quarrée à peu prés comme celuy que nous portons.

Garçon, dit Monsieur du Pont au Mattelot, il n'importe pas qu'un capuse soit rond, quarré, ou pointu, mais que le Religieux observe bien sa regle & pour moy j'ay quelquefois leu les Chroniques de S. François, & ay tousjours aymé les Religieux de son Ordre, mais à dire vray, l'obeissance qu'on dit autrement les Cordeliers, a donné un grand nombre de Saincts à l'Eglise, & y a encores parmy eux de grands serviteurs de Dieu, que le monde ne cognoist point, lesquels s'y perfectionnent en bien faisant, & non point en regardant à la vie de quelques libertins, desquels le Collège de Jesus Christ n'a pas esté exempt, ny l'Ordre pendant le vivant mesme de S. François.

Mais à quel propos tant de sortes de Religieux répliqua le Mattelot.

Resp. Le lustre d'un Roy, & la grandeur d'un Prince gist en la bonne conduite, & se fait voir en la multitude, & diversité de ses serviteurs, comme la beauté de l'Eglise en ses ceremonies, & au grand nombre, & union de ses Religieux & Ecclesiastiques.

Vostre raison est très bonne, dit lors un passager, mais vous estes beaucoup qui vous dites de sainct François, & si on ne sçait à qui attribuer la Regle. Il y a des Tertiaires qui se veulent dire de l'Ordre, & passent mesme souvent pour Recollects, & Capucins, ainsi que j'ay veu en quelques lieux, & cependant je cognois plusieurs de leurs Convents qui possedent de bonnes rentes, ont des colombiers, & glapiers, & reçoivent argent & pecune, & vous dites que cela ne vous est pas permis, ils sont donc transgresseurs de vostre Règle, & manquent à cette union.

Response. Ils ne sont point transgresseurs de nostre Règle, car ils ne l'ont jamais professée ny observée, ains une troisiesme, qui avoit esté faicte pour les personnes seliers seulement, laquelle n'a rien de commun avec la nostre, qui est celle mesme que sainct François a observée durant sa vie.

Ils auroient donc grand tort s'ils se disoient Capucins, ou Recollects, par cela seroit vous scandalizer, & faire passer pour Religieux qui faites profession d'une Reigle & ne l'observez point.

Response. Cela est bien véritable Monsieur, mais pour couper broche à tous ces discours, & vous faire une fois sçavant pour toutes. Je vay vous distinguer les Ordres de sainct François, & puis nous parlerons d'autres choses, ou bien nous prierons Dieu, car desja la chandelle est à l'habitacle.

Je seray fort ayse d'apprendre ces distinctions, dit Monsieur du Pont, & est mesme necessaire que chacun les sçache pour beaucoup de raisons, poursuivez donc vostre discours.

Il faut que vous sçachiez, Messieurs, que sainct François nostre Chef & Patriarche, establit trois Ordres, le premier qu'il nomme des Frères Mineurs, est aujourd'huy divisé en trois corps d'Observantins dits Cordeliers, Recollects & Capucins, qui sont tous trois les vrays Freres Mineurs & Observateurs d'une mesme Règle & Profession.

Le second de pauvres Dames, ou filles de saincte Claire. Le troisiesme qui estoit quasi à la mode des Confrairies d'aujourd'huy est des penitens de l'un, & l'autre sexe, d'hommes, & de femmes vivans en leur propres maisons.

Les seuls Freres Mineurs sont obligez par leur Regle de vivre des seuls aumosnes offertes, ou mandées, & ne doivent recevoir argent, rentes n'y revenus, sans licence expresse du sainct siege, auquel ont eu recours les Frères Mineurs conventuels, qui par ce moyen vivent en conscience possedans du revenu.

Les filles de saincte Claire doivent estre pauvres & mendiantes, sinon celles qui sont privilegiées, non qu'elles mesmes puissent sortit de leur Monastere pour mandier leur vie, car ce n'est pas le propre de filles, mais on leur ordonne des Tertiaires ou Frères au chappeau, qui ont soin d'elles en cest office.

Pour les Penitens du troisiesme Ordre de l'un & l'autre sexe, mariez, & non mariez vivans en leurs propres maisons, ils n'ont autre loix que celle des Chrestiens, & d'observer une Reigle fort facile, que sainct François leur a laissée pour contenter leur devotion, & non pour en faire aucun corps de Religion, comme il est très probable en ce que plus de deux cens cinquante ans après la mort de ce sainct Pere, il n'y en a point eu d'estably, & n'estoit pas necessaire de faire outre l'intention au Sainct, & apporter trouble en son Ordre, par cette multiplication de Religion, desja trop grande aujourd'huy en l'Eglise.

L'Ordre des Peres Tertiaires que l'on appelle à Paris Picpuces, ou Capucins de Picpuces est le mesme que S. François établit pour les seculiers de l'un & l'autre sexe, que le R. P. Vincent premier fondateur de cette Congregation a accommodé à son usage, & à celuy de ses Freres, avec le pied nud, & un habit non bleu, ou perse, avec une couroye de cuir pour ceinture, comme j'ay veu en quelques Tertiaires, mais tel qu'il ne differe presque en rien du nostre, qu'à leur long manteau, à leur grande barbe, & à deux grandes moizettes ou pièces de drap attachées à leur capuce qui leur descedent jusque à la ceinture & à la couleur du drap, lequel ils portent de laine obscure, comme les Minimes, & non ourdy de blanc, & tissu de noir, comme les Freres Mineurs, ce qui n'empeche pas qu'ils ne passent souvent pour Recollects ou capucins, quoy qu'ils ne le soient point, & nous soient bien differents en Règle & maniere de vie, comme ayans argent, rentes & revenus, & nous chose qui soit que pauvreté, à laquelle nostre S. Patriarche nous a reduit par sa Règle, ce que je dis, non pour les blasmer, car je ne touche pas à leur vertu, mais pour ce qu'il est necessaire que soyez esclaircy, & destromper ceux qui s'estoient laissé persuader qu'ils estoient Freres Mineurs, Recollects, ou Capucins, & ne le sont point ains Tertiaires ou Tiercelins, c'est à dire du troisiesme Ordre estably par S. François, pour les seculiers, mariez ou non mariez, vivans dans leur propres maisons.

Or dit le Maistre du Navire, fort honneste homme, à sa pretendue Religion prés, car luy mesme s'offrit de me monstrer la Sphère: vous vous dites d'un mesme Ordre & profession, les Cordeliers, les Capucins, & vous, qui sont les premiers, & plus anciens de vous trois, car pour les Tertiaires ou Picpuces, leur fondateur est encor vivant.

Estant ainsi pressé & honnestement obligé, je fus contraint de rappeller ma memoire, songer à ce que j'avois autrefois leu, & puis je leur parlay de la sorte.

Messieurs, Les Pères Recollects ont eu leur commencement des l'an 1486, deux cens septante sept ans après l'institution de la Règle qui commença en l'an mille deux cens neuf, & septante & un an après la reformation des Pères de l'Observance, dits Cordeliers, qui ne prennent leur origine de plus haut que du Concile de Constance, tenu l'an mille quatre cens quinze, duquel ils receurent leur confirmation par les peres assemblez (le Siège Apostolique vaquant) bien qu'il ayt eu son commencement l'an mille trois cens octante, par le vénérable. Frere Paul de Trinci Lay qui en est le fondateur, Dieu ayant voulu establir cette saincte Reforme sur le baze, & fondement de l'humilité, de laquelle ce serviteur de Dieu estoit particulierement doué, bien qu'il eut esté tres-noble au monde.

Les Pères Capucins qui sont venus du depuis ont commencé leur Reformation l'an mille cinq cens vingt cinq, laquelle ne prend neantmoins son origine que l'an mille cinq cens vingt huict, le treiziesme de Juillet, que le Pape approuva cette Religion trente neuf ans après les Peres Recollects.

Le fondateur ou celuy qui a donné commencement à la Reformation des Peres Recollects, a esté le vénérable Frere Jean de la Puella Ferrara, personnage tres-insigne en saincteté & merite. Il prit naissance dans l'Espagne des Ducs de Beiar, il estoit propre nepveu du Roy Catholique Dom Ferdinand V. & possedoit la Comté de Benalcazar, & ensemble de grands biens.

Estant touché d'une inspiration divine il quitta les grandeurs de la terre, & rompit tout à faict avec le monde, pour se consacrer entierement au service de nostre Dieu, sous les enseignes du Seraphique sainct François, & depuis il obtint du Pape Innocent VII, par l'entremise d'Elizabeth Reyne d'Espagne, licence de bastir quelques Monasteres de Recollection, pour y garder estroittement la Règle de sainct François, avec ceux seroient portez de la mesme volonté que luy. Ce qui arriva l'an de grâce mille quatre cens octante neuf.

Il fut le premier qui porta le tiltre de Custode, & exerça cette charge depuis l'an mille quatre cens nonante, jusques à l'an 1495 qu'il deceda.

Le fondateur ou celuy qui a donné commencement à la Reformation des PP. Capucins a esté le Vénérable Frère Mathieu Basci, personnage très insigne en saincteté & merite natif du Chasteau de Basci, situé aux confins de Monfestre en Italie, lequel prit habit de Religion en un Monastere appellé sainct Sixte des Peres de l'observance, puis les quitta & donna commencement à la Reformation des Pères Capucins l'an 1525.

Et ayant attiré quelque compagnons comme le Venerable Frere Louys & quelque autres, ils obtindrent du Pape Clément VII par l'entremise de la Duchesse d'Urbin la confirmation de leur Ordre par une Bulle dattée du 1 Juillet l'an 1528 les soumettant neantmoins tousjours aux Freres Mineurs Conventins en la confirmation de leur Prelat, comme nous le sommes au General de tout l'Ordre S. François.

Or les Annales de leur Ordre nous asseurent que ce P. Louys qui avoit souvent infinis travaux, pour establir & amplifier cette sainte Reformation par un secret jugement de Dieu il quitta tout, & s'alla faire Hermite. Et le Pere Mathieu ne mourut point dans l'Ordre, ains s'en retourna quelque années devant son trespas à Venize, entre les Pères de l'Observance où il mourut dans la maison du Curé de S. Moyse le 5 Aoust, aprés avoir receu ses derniers Sacremens des Pères de l'Observance & fut enterré dans le Convent des Observantins de Venize, appellé la Vigne.

Voyla en general le commencement de ces saincts Ordres, desquels Dieu a pris un soin très-particulier, & ne faut point s'estonner si le Pere Louys aprés avoir bien peiné pour restablissement des PP. Capucins, s'est faict Hermite, il faut croire que ça esté par inspiration divine, & pour avoir un peu de repos aprés le travail, cela s'est veu en plusieurs autres bons Religieux, ausquels la solitude favorise la perfection & la vertu de ceux qui ont vieilly en la Religion comme il est dit en la vie des Peres.

Le bon Frere Mathieu qui a esté le premier commençant, a esté auffi le premier qui retournant vivre au sein de la mere, d'où il avoit tiré les enfans qui ont suivy la première pointe, on ne peut en cela qu'admirer les jugemens de Dieu. Le Bon Frere Nicolas, tres-sainct personnage, qui mourut il y a quelque années en Espagne avoit esté premierement Cordelier, puis Recollect, se fit aprés Capucin, & retourna mourir Recollect, & luy ayant esté demandé la raison de tous ces changemens il respondit. Je ne puis faire autre chose que la volonté de Dieu, les Cordeliers & Observantins sont Saincts, les Recollects sont Saincts, les Capucins sont Saincts, & pour moy, je croy avec luy, & vous donne advis que j'apperçois la terre que l'on appelle de la Heve & que bien tost nous arriverons à Dieppe moyennant la grace de nostre Seigneur, comme nous fismes fort heureusement le mesme jour, & de là de nostre pied à nostre Convent de Paris, où nous rendimes nos actions de graces au tout puissant & receumes la charité de nos Freres, autant consolez de nostre retour que marris de ne nous pouvoir allez tesmoigner les effects de leur bienveillance, laquelle je prie Dieu recompenser dans le Ciel, Amen.

Fin du troisiesme Livre.

HISTOIRE DU CANADA, ET VOYAGES DES PERES Recollects en la nouvelle France. en Canada.

LIVRE QUATRIESME.

Advis de l'Autheur donné à Monseigneur le Duc de Montmorency Viceroy, touchant la preeminence que les Huguenots pretendoient leur estre deuë, & du choix que les PP. Recollects firent des PP. Jesuites pour estre secondés à la mission du Canada.

CHAPITRE I.

Le silence est une vertu telle que hors son temps n'est plus vertu. Les desordres que j'avois veus en la nouvelle France, m'obligerent puissamment d'en advertir Monseigneur le Duc de Montmorency Viceroy du païs pour y apporter les remedes necessaires, car les Huguenots tenoient par tout le dessus dans leurs vaisseaux faisans leurs prières, & nous contraincts de tenir la proue en chantans les louanges de nostre Dieu, qu'estoit proprement mettre le trompeur Baal au dessus du vray Dieu.

Et la cause de ce desordre procedoit de ce que les principaux de la flotte avec la pluspart des officiers estoient de la religion prétendue & reformée, lesquels avoient esté ozés jusques là, que de chanter de nouveau leurs marottes, pendant qu'un de nos Frères disoit la saincte Messe à la Traicte, pour l'interrompre ou le contrarier ce sembloit tellement que ce n'estoit pas le moyen de planter la foy, où les chefs & principaux estoient contraires à la mesme foy, mais plustost une confusion de croyance aux Sauvages, qui s'appercevoient des-ja de nos differentes manières de servir Dieu, disans que les uns faisoient le signe de la Croix, & les autres non.

Je dressay donc des memoires lesquels je presentay à ce Seigneur Duc, qui en desira la lecture & estre luy mesme le gardien de mes cayers pour les presenter à son conseil, auquel il me pria d'assister, mais qui eut tant de remise, qu'à la fin je ne m'y pû trouver pour quelque affaire particulière qui me survint, & à mon deffaut le Pere Irenée y accompagna nostre R. P. Provincial qui y receut contentement.

Neantmoins à peine l'ordre necessaire est il estably par ce Seigneur Duc en son conseil, qu'il est mandé pour le service du Roy dans les gouvernemens, c'est ce qui l'obligea, outre ses autres grandes & serieuses charges, de se deffaire de la Vice-royanté du Canada, entre les mains de Monseigneur le Duc de Vantadour son nepveu, lequel suivant l'intention dudit Seigneur son oncle, nous fist l'honneur de nous communiquer ses pieux desseins & la volonté qu'il avoit d'establir de grandes colonies dans le païs, si le mal-heur par l'impuissance ne luy eue empeché d'esclore ses divins projets.

Nous voyla donc dans de grandes esperances, & selon la grandeur des choses qu'on nous despeignoit, nous jugeons avec le mesme Seigneur, que pour entretenir tant de peuplades, continuer la conversion des Sauvages, & establir des Séminaires par tout pour l'instruction de la jeunesse, il nous estoit necessaire d'avoir le secours de quelques Religieux rentez, qui puissent par leurs propre commoditez & moyens, fournir aux frais & à la nourriture desdits enfans & nouveaux convertis, puis que la compagnie des marchands s'excusoit sur son impuissance, & nous sur nostre Regle qui nous deffend les revenus.

Entre tous les Religieux nous proposames les RR. PP. Jesuites, lesquels comme personnes puissantes pouvoient beaucoup à ces peuples indigens, où il faut necessairement avoir de quoy donner si on y veut advancer, car plus on leur donne plus on les attire, & n'ayez pas dequoy les nourrir, c'est à dire qu'ils vous admireront & peu vous pourront suivre. Ce n'est pas comme dans les Indes où les habitans n'avoient à faire que du secours spirituel simplement, là où ceux cy ont affaire de tous les deux, spirituel & temporel & par ainsi je peux dire asseurement que la pauvreté de S. François a fait un très grand fruict aux Indes, & que nous avons eu raison d'appeller le secours des RR. PP. Jesuites au Canada.

Je sçay bien que nos Pères establirent des Collèges & Séminaires par toutes les deux Indes avant la venue, des RR. PP. Jesuites, ausquels ils les cédèrent volontairement à leur arrivée, comme ayans d'ailleurs assez d'autres occupations à prescher, convertir & confesser par tout où ils estoient appellez. Mais le Roy d'Espagne y pourvoyoit tellement par la main de ses officiers, avec d'autres personnes devotes, qu'ils n'y avoient autre plus grand soin que de catechiser les enfans, les instruire aux bonnes lettres, & les convertir à Jesus Christ, sans se mesler des rentes que des personnes honnestes & vertueuses avoient en maniement, mais icy, comme j'ay dit, il en va tout autrement, car personne n'a pris soin de nous seconder que de parolle seulement, à la reserve de quelqu'uns de nos amis.

Ce choix que nous fismes desdits Pere Jesuites pour le Canada, fut fort contrarié par beaucoup de nos amis, qui taschoient de nous en dissuader, nous asseurant qu'à la fin du compte ils nous mettroient hors de nostre maison & du païs, mais il n'y avoit point d'apparence de croire ceste mescognoissance de ces bons Peres; ils sont trop sages & vertueux pour le vouloir faire, & quand bien un ou deux particuliers d'entr'eux en auroient eu la volonté, une hyrondelle ne fait pas un Printemps, ny un ou deux Religieux la communauté, & par ainsi c'eut esté crime de se mesfier d'eux, non pas mesme en la pensée, car il paroist que par tout ailleurs nous avons vescu en paix avec eux.

Pour revenir au sujet de cette proposition, le P. Irenée estant en l'hostel dudit Seigneur Duc, y arriva fort à propos le R.P. Noirot Jesuite, auquel ledit P. Irenée ayant fait ouverture de l'affaire, pria ledit Seigneur de l'agreer comme il fist, aprés que ledit P. Noirot eut accepté l'offre d'une affection nompareille, (car il estoit fort zelé) protestant au nom de la compagnie, qu'ils nous en auroient une éternelle obligation. Quelqu'uns d'eux ensuitte nous vindrent prier de leur faire part de quelque mémoires de la langue Huronne que j'avois dressez pour leur servir, lesquels je ne pû leur donner pour lors, n'estans pas encores en estat.

Les choses estant en telle disposition, il fut question de faire passer au conseil dudit Seigneur & de la compagnie des Marchands tout ce qui estoit de cet accommodement, & devions nous y trouver ensemble avec eux, mais n'ayans pas esté adverty du jour, lesdit Peres y assisterent sans nous, & à mesme temps partirent pour Dieppe, où des-ja estoit arrivé pour le mesme voyage le Pere Joseph de la Roche Daillon Recollect, avec un jeune Sauvage Canadien, qui depuis cinq ans avoit esté envoyé en France par nos Religieux de Kebec, lequel après avoir esté bien instruict & endoctriné aux çhoses de la foy, fut baptizé & nommé par deffunct Monsieur le Prince de Guimenée son parrain. Pierre Anthoine, qu'il entretint aux estudes jusques après sa mort, que l'enfant fut congru en la langue Latine, & si bon François, qu'estant de retour à Kebec nos Religieux furent contraints le renvoyer pour quelque temps entre ses païens, afin de reprendre les idées de la langue maternelle qu'il avoit presque oubliée, dequoy il fit quelque difficulté au commencement, car comme le P. Joseph le Caron Supérieur de Kebec, luy eut proposé cette obedience, il le pria les larmes aux yeux de l'en vouloir dispenser, disant: comment mon Pere vostre Reverence voudroit elle bien me renvoyer entre les bestes qui ne cognoissent point Dieu, mais le Pere luy repartit que c'estoit pour leur faire cognoistre, & pour raprendre la langue maternelle qu'il l'y envoyoit, afin d'ayder à sauver ses parens & tous ceux de sa Nation, après quoy il obéit & se disposa pour partir, duëment instruit de la manière comme il se devoit gouverner parmy ses gens, sans courir risque de son salut.

Dés le lendemain matin estant en ville, je rencontray fort à propos une personne de qualité interessée dans le party, avec lequel m'abouchant il m'advertit de tout le resultat du conseil, & comme les RR. PP. Jesuites avoient obtenu la nourriture de deux de nos Religieux, de six que la compagnie nous entretenoit de tout temps, & par ainsi réduit nostre nombre de six à quatre, qui ne fut pas pris à bonne augure.

Cet advertissement donné, je fus trouver Monseigneur le Duc de Vantadour, auquel je fis mes plaintes, & le priay d'y remedier, comme il fist promptement, commandant au sieur Girard son Secrétaire d'en escrire de sa part à Messieurs les Directeurs & Chefs de l'embarquement à Dieppe, afin qu'ils advertissent les RR. PP. Jesuites, que l'intention de compagnie n'estoit pas qu'ils prissent part à la nourriture de six Recollects, que depuis plusieurs années en ça, les compagnies anciennes & nouvelles, avoient entretenus dans le Canada, autrement qu'il leur revoquoit son consentement, à quoy les Pères obéirent promptement, & se submirent aux volontez dudit Seigneur Duc.

Cette petite action n'a neantmoins en rien altéré l'amour & le respect que nous avons à ces grands hommes, je dis grands pour ce qu'ils le sont en effect de prudence & de science, prudens & respectueux dans un point, qui les maintiendra tousjours dans la vertu, & le bon odeur de ceux qui sçavent qu'aux Religions, où la civilité & le respect réciproque manque, la vertu manque aussi, il ne s'ensuit pas pour cela qu'il ne se puisse glisser de petits manquemens dans les compagnies les mieux reglées & les maisons les mieux policées. Les plus grands Saincts ont eu quelquefois des débats, mais qui ont trouvé leur mort aussitost que leur naissance.

Toutes choses estant en bon ordre & l'equipage dans les vaisseaux, on se mist sous voille aprés les prières accoustumées, mais si favorablement qu'ils traverserent ce grand Ocean sans aucun peril, & si heureusement qu'en un temps tres-court en comparaison de l'ordinaire, ils arriverent avec contentement dans ce desiré port de Kebec, où ils furent receus des hyvernans, (c'est ainsi qu'on appelle les habitans de Kebec) avec la joye & la courtoisie qu'ils pouvoient esperer de ceux, qui esperoient encore plus d'eux à cause de leur necessité.

Or comme c'est l'ordinaire que les choses sainctes sont tousjours contrariées en leur commencement, & que de tant plus le diable en prevoit de pertes, plus il se roidit contre icelles par toutes sortes de voyes pour les empecher s'il pouvoit. Les RR. PP. Jesuites n'estoient pas encores sorty des barques, qu'ils furent advertis qu'il n'y avoit point d'ordre de les loger à Kebec ny au fort, & tellement esconduis qu'on parloit des-ja de les repasser en France, ce fut un mauvais salut pour eux, & une facheuse attaque, capable d'estonner des personnes moins constantes. Mais nos Freres prenans part dans les interests de ces bons Peres sçachans cette disgrace, leur offrirent charitablement, & les mirent en possession cordiallement, de la juste moitié de nostre maison (à leur choix) du jardin & tout nostre enclos, qui est de fort longue esteudue fermé de bonnes pallissades & pièces de bois, qu'ils ont occupez par l'espace de deux ans & demy.

De plus ils leur presterent une charpente toute disposée & preste à mettre en oeuvre, pour un nouveau corps de logis, d'environ 40 pieds de longueur, & 28 de large, & en l'an 1627 ils leur en presterent encore une autre que nos Religieux avoient derechef fait dresser pour aggrandir nostre Convent, lesquelles ils ont employées à leur bastiment commencé au delà de la petite riviere sept ou 800 pas de nous, en un lieu que l'on appelle communement le fort de Jacques Cartier.

Et pour vous monstrer comme en effet nos Religieux seuls sont cause aprés Dieu que les dits RR. PP. Jesuites sont establis dans le Canada (ce que nous avons fait pour estre assistés en la conversion des Sauvages,) voicy ce que le R.P. Lallemant superieur de leurs Peres en Canada, en escrivit au sieur de Champlain, par une lettre dattée du 23 Juillet 1625 & une autre du mesme jour & an, à nostre R.P. Provincial.

MONSIEUR,

Nous voicy graces à Dieu dans le resort de vostre Lieutenance où nous sommes heureusement arrivez, aprés avoir eu une des belles traverses qu'on aye encor experimenté, Monsieur le General aprés nous avoir déclaré qu'il lui estoit impossible de nous loger ou dans l'habitation ou dans le fort, & qu'il faudrait ou, repasser en France, ou nous retirer chez, les Peres Recollects, nous a contraint d'accepter ce dernier offre. Les Peres nous ont receus avec tant de charité qu'il nous ont obligez, pour un jamais. Nostre Seigneur sera leur recompence. Un de nos Pères estoit allé à la traicte en intention de passer aux Hurons ou aux Hiroquois, avec le Père Recollect qui est venu de France selon qu'ils adviseroient avec le Père Nicolas, qui se devoit treuver à la traicte & conferer avec eux, mais il est arrivé que le pauvre Pere Nicolas au dernier saut s'est noyé, ce qui a esté cause qu'ils sont retournez, n'ayans ny cognoissance, ny langue, ny information: nous attendons donc vostre venue pour resoudre ce qui sera à propos de faire. Vous sçaurez, tout ce que vous pourrez desirer de ce pays du P. Joseph, c'est pourquoy je me contente de vous asseurer que je suis, Monsieur, Vostre très-affectionné serviteur, Charles Lalemant. De Kebec ce 28 Juillet 1625.

Mon Reverend Pere,

Pax Christi.

Ce seroit estre par trop mescognoissant de ne point escrire à vostre Reverence, pour la remercier tant des lettres qui furent dernièrement escrites en nostre faveur aux Pères qui sont ici en la nouvelle France, comme de la charité que nous avons receues desdits Peres, qui nous ont obligez pour un jamais, je supplie nostre bon Dieu qu'il soit la grande recompence & des uns & des autres, pour mon particulier j'escris à nos Superieurs, que j'en ay un tel ressentiment que l'occasion ne se presentera point que je ne le fasse paroistre, & les supplie quoy que d'ailleurs bien affectionné de tesmoigner à tout vostre sainct Ordre le mesme ressentiment. Le P. Joseph dira à vostre Reverence le sujet de son voyage pour le bon succez duquel, nous ne cesserons d'offrir & prieres & sacrifices à Dieu, il faut ceste fois advancer à bon escient les affaires de nostre Maistre, & ne rien obmettre de ce qu'on pourra s'adviser estre necessaire, j'en ay escrit à tous ceux que j'ay creu y pouvoir contribuer que je m'asseure s'y emploieront si les affaires de France le permettent, je ne doute point que vostre Reverence ne s'y porte avec affection & ainsi, virtus unita fera beaucoup d'effet, en attendant le succez je me recommande aux saincts Sacrifices de vostre Reverence, de laquelle je suis.

De Kebec ce 28 Juillet

Tres-humble serviteur, Charles Lalemant.

A mon Reverend Pere le P. Provincial des RR. Peres Recollects.

Le bon Pere Joseph le Caron & tous les Religieux resjouys de la venue de si bons hostes, creut qu'en faisant un voyage en France, il amelioreroit sort le Canada, & adjousteroit un autre bien aux RR PP. Jesuites, qu'estoit quelque bénéfice qu'il esperoit du Roy pour la nourriture des enfans & nouveaux convertis, & ce qui luy en donnoit davantage d'esperance, estoit l'honneur qu'il avoit eu estant au monde d'enseigner à la Majesté, les premiers rudimens de la foy, il ny pu rien faire neantmoins, car encor bien que le Roy eut bonne volonté comme je vis en effet, il fallut passer par tant de mains, que lors que nous pensames estre le plus advancé, ce fut lors que tout estoit desesperé & qu'il fallut penser du retour aprés avoir receu un petit bien-fait de sa Majesté, qu'elle fist delivrer elle mesme ne s'en fiant pas à ses officiers, qui ne nous servoient que de remises.

Le Pere s'embarqua donc pour France à la fin du mois d'Aoust 1625, qui estoit la mesme année que les RR. PP. Jesuites estoient arrivez à Kebec, & y fit les négociations que je viens de dire, marry de n'y avoir pu faire davantage, & s'embarqua pour son retour l'année suivante dans la Catherine vaisseau de 150 tonneaux, avec le F. Gervais Mohier son compagnon, & arriverent heureusement à Tadoussac le 28 Juin 1626, où ayans mis pied à terre, le bon Frère (encor nouveau) se trouva comme dans un abisme d'estonnement & de merveille à l'aspect de ces pauvres Sauvages desquels il eut quelque apprehension au commencement, car comme il m'a dit luy mesme, il luy sembloit voir en eux quelque demons, ou des caresmes prenans, tant il les trouvoit estrangement accommodez. Il en prend de mesme presque à tous ceux qui les voyent pour la première fois, & puis on s'y accoustume, comme de voir d'autres personnes de deçà mieux couvertes.

Il se preparoit pour lors un grand festin dans une cabane à plus de 100. Sauvages, hommes, femmes & enfans, auquel il fut invité par le maistre, qui pensoit en cela le gratifier de beaucoup, mais il se trompoit bien fort, car il n'avoit pas l'appétit aiguisé jusques là, que de pouvoir manger d'une telle viande, qui n'estoit point à son goust. De le refuser il n'y avoit point d'apparence pour ce qu'ils ne sçavent que c'est d'estre esconduis, & l'accepter, c'estoit se mettre à l'impossible, que fit donc ce bon Religieux il s'assit à platte terre comme les autres, tint bonne mine & ne mangea point du tout. Ce que voyans quelqu'un de la trouppe, luy presenterent un gros morceau de graisse d'ours à manger, qu'ils estiment delicieuse, comme nous faisons icy la perdrix, mais c'estoit le faire tomber de fiebvre en chaud mal, comme l'on dit, & demeura les bras croisez, ô mon Dieu, pendant que les autres se donnoient au coeur joye de 4 grande chaudieres de poix, prunes, figues, raisins, biscuit, poisson & chair d'ours, le tout bouilly, cuit & meslé ensemble avec un aviron.

Il me vient de resouvenir de ma première entrée dans leurs cabanes mais il est vray que je trouvay leur menestre fort dégouttante, car la regardant seulement de l'oeil, elle me faisoit souslever le coeur, & cependant avec la grace du bon Dieu, je m'y suis bien accoustumé du depuis, & à des mortifications bien plus grandes que l'on ne faict par icy.

Le festin finy, il prist congé de ses hostes avec un ho, ho, ho, pour remerciement de leur bonne chère, & s'en retourna au Navire plus affamé qu'il n'en estoit party, & peu aprés se mirent sous voile pour Kebec, où ils arriverent le quatriesme de Juillet, en tres-bonne santé Dieu mercy, & ayans rendu les graces ordinaires à nostre Seigneur, ils receurent la charité & bon accueil qu'on a accoustumé de faire aux voyageurs & pelerins François, des commoditez du pays.

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Comme le Père Joseph de la Roche Recollect, & le Père Brebeuf Jesuite, monterent aux Hurons, & d'un petit Huron qui vous fut amené, lequel fut conduit en France, puis baptisé.

CHAPITRE II.

Il est tres-necessaire d'avoir des Religieux en Canada, & par toutes les Nations errantes, pour les pouvoir instruire en la loy de Dieu, mais le principal fruict se doit esperer des peuples stables & sedentaires. Le Pere Joseph de la Roche, se resouvenant de ce que je luy en avois dit, se resolut d'y aller, & avec luy le R. P Brebeuf Jesuite, lesquels à ce dessein partirent de nostre Convent de nostre Dame des Anges, environ le mois de Juillet de l'an 1525, pour les trois rivieres, & de là au Cap de Victoire, où se tenoit la traite avec les Sauvages de diverses contrées là assemblez.

Estant arrivez aux barques, ils en communiquerent avec les Chefs, lesquels en louans leur zele, leur firent offre de tout ce qni leur faisoit besoin pour leur voyage, & leur donnerent des rassades, cousteaux, chaudières, & autres ustencilles de mesnage qu'ils accepterent pour leur servir dans le pays, & pour en accommoder leurs Sauvages, & ceux qui les nourriroient, ou leur rendroient quelque service.

Pendant qu'on disposoit leur petit faict, ils s'informèrent du Pere Nicolas par le moyen du Truchement Huron, mais ayans appris qu'ils l'avoient noyé au dernier saut, avec nostre petit disciple Auhaitsique, ils en furent fort affligez, & contraincts de s'en retourner à Kebec sans rien faire, n'ayans pas eu assez de courage pour passer ce coup là aux Hurons, comme ils firent l'année d'après, auquel temps le pere Joseph convint avec quelques Hurons de nostre cognoissance qui le receurent courtoisement en leur societé, mais pour le pauvre Père Brebeuf, il y eut un peu plus de difficulté, car outre qu'il leur estoit nouveau, & aussi mal armé que nous, ils prenoient pour excuses qu'il estoit un peu lourd pour leur canot, qui estoit un honneste refus fondé sur la raison, car si une personne pesante panche tant soit peu plus d'un costé que d'autre, ou qu'en entrant dedans il ne met le pied doucement & droitement au milieu du canot, c'est à dire qu'il tournera, & que tout renversera dans la riviere, & puis voyez si vous sçavez nager avec vos gros habits, ce sera avec peine, car cela peut arriver à de certains endroits, d'où les Sauvages mesme ne se sçauroient retirer qu'en se noyans.

Mais comme le Père Brebeuf accompagné pour lors du Père de Noue, eut faict quelque present honneste aux Hurons, il trouva en fin place dans un canot, qui le consola fort, & puis partit aprés les autres, sous la garde de nostre Seigneur, & de son bon Ange, où nous les lairons aller pour parler d'un petit Huron qui nous fut amené, & puis au Chapitre suivant, je vous donneray une bresve relation d'un voyage que le Pere Joseph fist passant des Hurons aux Neutres.

La mort du pauvre Père Nicolas fut une perte tres-notable pour le pays, aussi fut-il egallement regretté des Sauvages, & des François qui trouvoient en luy une grande science, accompagnée d'humilité, & d'une honneste & douce conversation, qui me fait dire qu'il eut rendu de grands services à nostre Seigneur en cette mission s'il luy eut donné une plus longue vie, car les Huguenots mesmes advouoient ses mérites & les graces, mais le principal est qu'il estoit fort bon Religieux.

Entre les Hurons qui luy estoient les plus affectionnez, il y eut un bon homme qui nous amena son fils pour estre instruit en nostre Convent, auquel le Pere Joseph le Caron fit toute la meilleure reception qui luy fut possible, comme à une petite ame qui venoit pour estre enrollée sous l'estendart de Dieu, par le moyen du S. Baptesme, ainsi qu'il fut du depuis.

Or il arriva neantmoins un petit zele pour ce petit garçon, entre les Reverends Peres Jesuites, le sieur Emery de Caën, & nous, car chacun desiroit s'en prevaloir, & nous l'oster pour l'amener en France. Tous offroient ces presents à l'envie, & cependant le Pere de l'enfant desiroit à toute force qu'il nous restat, disant: comme il estoit vray semblable qu'il nous l'avoit promis, & le vouloir consigner entre les mains de nostre Pere Paul qui estoit lors prest de s'embarquer pour France. Le Pere Noirot avec les autres Peres Jesuites, prièrent le Pere Joseph de faire envers le Pere du garçon qu'il trouvat bon qu'ils eusssent eux mesmes son fils, moyennant quelque gratification, & qu'infailliblement le menant en France, ils le rameneroient l'année prochaine, accommodé à son contentement.

Le sieur Emery de Caën en promettoit encore davantage pour l'avoir, de manière que nos Religieux, ny le pere de l'enfant, par tant de poursuittes, & solicitez de tant de prieres, ne sçavoient comment conserver le garçon, ny comment s'en deffaire. Bon Dieu est il bien possible que l'on cherchat en cela plus l'honneur propre, que vostre interest Seigneur, car le vray zele ne se soucie pas par qui le bien se fait, pourveu qu'il se fasse, ainsi que fit voir nostre Pere Joseph, lequel se desinteressant, renonça au petit qui nous appartenoit, & pria en faveur des Reverends Pères Jesuites, qui le receurent en France de la main du sieur de Caën, par le moyen du Seigneur Duc de Vantadour qui s'employa pour eux.

Mais voicy en quoy parut la souplesse d'esprit du Huron, pour avoir les presens des Pères Jesuites, du sieur de Caën: & nous laisser son fils, car le Père Joseph l'ayant prié pour les dits Pères, il ne vouloit pas le desebliger, ny le sieur de Caën, à cause de la traite; Que faut-il donc, il leur promet à tous deux son fils, & reçoit de mesme leurs presens, qui consistoient en couvertures de lits, chaudieres, haches, rassade, & coustaux, puis la veille du jour qu'il deut partir pour son retour aux Hurons, il dit aux Peres Jesuites qui demeuraient encores à nostre Convent: j'ay laissé mon fils entre les mains des Peres Recollects que vous le garderont, & audit sieur de Caën la mesme chose, adjoustant pour l'instruire en attendant que tu l'emmeine en ton pays, puis partit pour sa Province après avoir pris congé du Pere Joseph, & recommandé son fils, auquel seul il le voulut confier pour demeurer avec nous, ou pour estre conduit en France par de nos Frères.

Le Navire estant fretté & le sieur de Caën disposé pour son retour en France, demanda le Sauvage, & les Peres Jesuites aussi, il y eut derechef un peu de difficulté à qui l'auroit, car le père du garçon l'avoit accordé à tous, pour avoir de tous, & neantmoins l'avoit laissé chez nous fuivant sa première intention, car moy demeurant ee son pays avec le Père Nicolas, on nous en avoit promis six de ceux qui estoient de nos petits escholiers, & mesmes il y avoit des filles qui demandoient de venir en France avec nous, mais c'est une marchandise trop dangereuse à conduire.

Enfin ce petit est embarqué, conduit & mené par le sieur de Caën, qui le laissa pour quelque temps chez son pere à Rouen, puis le fit conduire à Paris, où estant les Reverends Peres Jesuites l'eurent en leur possession, à la faveur de Monsieur le Duc de Vantadour qui le demanda pour eux, lesquels l'ayans fait instruire avec assez de peine, pour n'y avoir personne qui sceut la langue, qu'un seculier qui le voyoit parfois, ils le firent baptiser avec grande solemnité dans l'Eglise Cathédrale de Rouen, & fut nommé Louys de saincte Foy, par Monsieur le Duc de Longueuille son parain, & Madame de Villars, sa maraine, en la presence d'une infinité de peuple qui y estoit accouru, d'autant plus curieusement que quelques Mattelots avoient donné à entendre qu'il estoit le fils du Roy de Canada.

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Coppie ou abbregé d'une lettre du V. Père Joseph de la Roche Daillon Mineur Recollect, escrite du pays des Hurons à un sien amy, touchant son voyage fait en la contrée des Neutres, où il est fait mention du pays, des disgraces qu'il y encourut.

CHAPITRE III.

Ce seroit vouloir cacher la lumière sous le boisseau, que de vouloir nier au publiq les choses qui le peuvent édifier, ou luy apporter un saint & innocent divertissement d'esprit, car l'homme infirme est de telle nature en ce monde, qu'il est necessaire que son ame jouisse, sinon tousjours du moins par intervalle, de quelque chose qui la contente, & par ainsi c'est le servir & faire beaucoup pour luy, que de luy donner matiere d'un divertissement pour l'empescher du mal, s'il n'a de l'amour assez pour attirer en luy les divines consolations d'un Dieu, après lesquelles il ny a plus de contentement, qui vaille, ny dequoy on doive faire estat que pour parvenir à ce mesme amour.

Je vous ay dit comme nostre Pere Joseph de la Roche Daillon s'estoit embarqué au cap de Victoire, pour le pays des Hurons, en intention de travailler à leur conversion & de penetrer jusques aux dernières Nations pour y porter son zele, & voir si elles estoient capables de recognoistre leur Dieu, & se faire Chrestiens, mais pour ce que je n'ay pas esté bien informé du succés de ce voyage, & que je me pourrois tromper en ma relation, je me contenteray de vous tracer icy en abrégé une lettre que ce bon Pere escrivit à un sien amy d'Angers, où il luy mande principalement, l'excellence des contrées Neutres, ce qui luy pensa arriver, & la manière de leur gouvernement en ces termes.

MONSIEUR, humble salut en la misericorde de Jesus. Encore est-il permis quoy qu'esloigné, de visiter les amis par missives, qui rendent les personnes absentes presentes. Nos Sauvages s'en sont estonnez voyans que souvent nous escrivions à nos Peres esloignez de nous, & que par nos lettres ils apprenoient nos conceptions, & ce que les mesmes Sauvages avoient geré au lieu de nostre residence. Apres avoir fait quelque sejour en nostre Convent de Canada, & communiqué avec nos Peres, & les Reverends Peres Jesuites, je fus porté d'une affection religieuse de visiter les peuples Sedentaires, que nous appellons Hurons, & avec moy les Reverends Peres Brebeuf, & de Noue Jesuites, y estans arrivez avec les peines que chacun peut penser, à raison des mauvais chemins, je receu lettre (quelque temps après) de nostre Reverend Pere Joseph le Caron, par laquelle il m'encourageoit de passer outre à une Nation que nous appellons Neutre, de laquelle le Truchement Bruslé disoit des merveilles, encouragé par un si bon Pere, & le grand recit qu'on me faisoit de ces peuples, je m'y acheminé, & partis des Hurons à ce dessein, le 18 Octobre 1626 avec un nommé Grenolle, & la Vallée, François de Nation.

Passans par la Nation du Petun, je fis cognoissance & amitié avec un Capitaine qui y est en grand crédit, lequel me promit de nous conduire à cette Nation Neutre, & fournir de Sauvages pour porter nos pacquets, & le peu de vivres que nous avions de provision, car de penser vivre en ces contrées de mendicité s'est se tromper, ces peuples n'entendans à donner qu'en les obligeans, & faut faire souvent de longues traictes, & passer mesme plusieurs nuicts sans trouver autre abry que celuy des Estoiles. Il executa ce qu'il nous avoit promis à nostre contentement, & ne couchasmes que cinq nuicts dans les bois, & le sixiesme jour nous arrivasmes au premier village, où nous fusmes fort bien receus graces à nostre Seigneur, & à quatre autres villages en suitte, qui à l'envie les uns des autres nous apportoient à manger, les uns du cerf, les autres des citrouilles, de la neintahouy, & de ce qu'ils avoient de meilleur, & estoient estonnez de me voir vestu de la sorte, & que je ne souhaitois rien du leur sinon que je les conviois par signes à lever les yeux au Ciel, & faire le signe de la saincte Croix, & ce qui les ravissoit en admiration estoit de me voir retirer certaines heures du jour pour prier Dieu, & vaquer à mon interieur, car ils n'avoient jamais veu de Religieux, sinon vers les Petuneux & les Hurons leurs voisins.

En fin nous arrivasmes au sixiesme village, où l'on m'avoit conseillé de demeurer; j'y fis tenir un conseil, ou vous remarquerez en passant, qu'ils appellent conseils toutes leurs assemblées, lesquelles ils tiennent assis contre terre, toutes les fois qu'il plaist aux Capitaines, non dans une salle, mais en une cabane, ou en pleine campagne, avec un silence fort estroit, pendant que le Chef harangue, & sont inviolables observateurs de ce qu'ils ont une fois conclu & arresté.

Là je leur fis dire par le Truchement que j'estois venu de la part des François, pour faire alliance & amitié avec eux, & pour les inviter de venir à la traicte, que je les suppliois aussi de me permettre de demeurer en leur pays, pour les pouvoir instruire en la loy de nostre Dieu, qui est le seul moyen d'aller en Paradis. Ils accepterent toutes mes offres, & me tesmoignerent qu'elles leur estoient fort agréables, dequoy consolé, je leur fis un present du peu que j'avois, comme de petits cousteaux, & autres bagatelles qu'ils estimerent de grand prix, car en ces pays là on ne traicte point avec les Sauvages, sans leur faire des presens de quoy que ce soit, & en contreschange, ils m'enfanterent (comme ils disent) c'est qu'ils me declarerent citoyen, & enfant du pays, & me donnerent en garde (marque de grande affection) à Souharissen qui fut mon pere, & mon hoste, car selon l'aage ils ont accoustumé de nous appeller cousin, frere, fils, oncle, ou nepveu &c. Celuy là est le Capitaine du plus grand credit & authorité qui aye oncques elle en toutes les Nations, car il n'est pas seulement Capitaine de son village, mais de tous ceux de sa Nation en nombre de vingt huict, tant bourgs, villes, que villages, faicts comme ceux du pays des Hurons, puis plusieurs petits hameaux de sept à huict cabanes, bastis en divers endroits commodes pour la pesche, pour la chasse, ou pour la culture de la terre.

Cela est sans exemple aux autres Nations d'avoir un Capitaine si absolu, il s'est acquis cest honneur & pouvoir par son courage, & pour avoir esté plusieurs fois à la guerre contre les dix sept Nations qui leur sont ennemies, & en avoit apporté des testes de toutes, ou amené des prisonniers.

Ceux qui sont vaillants de la sorte sont fort estimez parmy eux. Et quoy qu'ils n'ayent que la massue, & l'arc, si est ce qu'ils sont très-belliqueux, & adextres à ses armes. Apres tout ce bon accueil, nos François s'en estans retournez, je resté le plus content du monde, esperant d'y advancer quelque chose pour la gloire de Dieu, ou au moins d'en descouvrir les moyens, ce qui ne seroit peu, & de tascher d'apprendre l'embouchure de la riviere des Hiroquois, pour les mener à la traicte.

J'ay fait aussi mon possible pour apprendre leurs moeurs, & façons de vivres, & durant mon sejour je les visitois dans leurs cabanes, pour les sçavoir, & pour instruire, & les trouvois assez traictables & souvent aux petits enfans qui sont fort esveillez, tous nuds, & eschevelez, je leur faisois faire le signe de la saincte Croix, & ay remarqué qu'en tous ces pays, je n'en ay point treuvé de bossus, borgnes, ou contrefaicts.

Je les ay tousjours veu constans en leur volonté d'aller au moins quatre canots à la traicte, si je les voulois conduire, toute la difficulté estoit que nous n'en sçavois point le chemin, jamais Yroquet Sauvage cogneu en ces contrées, qui estoit venu là avec vingt de ses gens, à la chasse au castor, & qui en print bien cinq cens, ne nous voulut donner aucune marque pour cognoistre l'emboucheure de la riviere, luy & plusieurs Hurons nous asseuroient bien qu'il ny avoit que pour dix jours de chemin jusques au lieu de la traicte, mais nous craignions de prendre une riviere pour une autre, & nous perdre, ou mourir de faim dans les terres.

Trois mois durant j'eus toutes les occasions du monde de me contenter de mes gens. Mais les Hurons ayans descouvert que je parlois de les mener à la traicte firent courir par tous les villages, où ils passoient de fort mauvais bruits de moy, que j'estois un grand Magicien, que j'avois empesté l'air en leur pays, & empoisonné plusieurs, que s'ils ne m'assommoient bien tost, je mettrois le feu dans leurs villages, ferois mourir tous les enfans, enfin j'estois à leur dire un grand Atatanite, c'est leur mot, pour signifier celuy qui faict les sortileges qu'ils ont le plus en horreur, & en passant sçachez qu'il y a icy force sorciers, & qui se meslent de guarir les maladies par marmoteries, & autres fantaisies, en fin ces Hurons leur ont tousjours dit tant de mal des François qu'ils se sont pû adviser pour les divertir de traicter avec eux, que les François estoient inacostables, rudes, tristes & melancholiques, gens qui ne vivent que de serpens, & venins, que nous mangions le tonnerre, qu'ils s'imaginent estre une chimere nompareille, faisans des comptes estranges là dessus, que nous avions tous une queue comme les animaux, & les femmes n'ont qu'une mammelle, située au milieu du sein, qu'elles portent cinq où six enfans à la fois, & y adjoustent mille autres sottises pour nous faire hayr d'eux.

Et en effet ces bonnes gens qui sont fort faciles à persuauder, me prindrent en grand soupçon, sitost qu'il y avoit un malade, ils me venoient demander s'il estoit pas vray que je l'eusse empoisonné, qu'on me tueroit asseurement, si je ne le guarissois, j'avois bien de la peine à m'excuser & deffendre, en fin dix hommes du dernier village appelle Ouaroronon, à une journée des Hiroquois, leur parens, & amis, venans traicter à nostre village me vindrent visiter, & me convierent de leur rendre le reciproque en leur village, je leur promis de n'y pas manquer lors que les neiges seroient fondues, & de leur donner à tous quelques bagatelles, dequoy ils se monstrerent contents, là dessus ils sortirent de la cabane où je logeois, couvant tousjours leur mauvais dessein sur moy, & voyant qu'il se faisoit tard me revindrent trouver, & brusquement me firent une querelle d'Allemand, l'un me renverse d'un coup de poing, & l'autre prist une hache, & m'en pensant fendre la teste, Dieu qui luy destourna la main, porta le coup sur une barre qui estoit là auprès de moy, je receus encores plusieurs autres mauvais traictemens, mais c'est ce que nous venons chercher en ces pays. S'appaisans un peu, ils deschargerent leur cholere sur le peu de hardes qui nous restoient, ils prindrent nostre escritoire, couverture, breviaire, & nostre sac, où il y avoit quelques jambettes, esguilles, alaines, & autres petites choses de pareille estoffe, & m'ayant ainsi devalisé, ils s'en allerennt toute la nuict fort joyeux de leur emploite, & arrivez en leur village faisans reveuë sur leurs despouilles, touchez peut-estre d'un repentir venu du très-haut, ils me renvoyerent nostre breviaire, cadran, escritoire, couverture, & le sac, mais tout vuide.

Lors de leur arrivée en mon village, appellé Ounontisaston, il n'y avoit que des femmes, les hommes estans allez à la chasse du cerf, à leur retour ils me tesmoignerent estre marris du desastre qui m'estoit arrivé, & puis n'en fut plus parlé.

Le bruit courut incontinent aux Hurons que j'avois esté tué, dont les bons Peres Brebeuf, & de Noue qui y estoient restez m'envoyerent promptement Grenolle pour en sçavoir la vérité, avec ordre que si j'estois encore en vie de me ramener, à quoy me convioit aussi la lettre qu'ils m'avoient escrite avec la plume de leur bonne volonté, & ne voulu leur contredire, puis que tel estoit leur advis, & celuy de tous les François, qui apprehendoient plus de disgraces en ma mort que de profit, & m'en revins ainsi au pays de nos Hurons, où je suis à present tout admirant les divins effects du Ciel.

Le pays de cette Nation neutre est incomparablement plus grand, plus beau & meilleur qu'aucun autre de tous ces pays, il y a un nombre incroyable de cerfs, lesquels ils ne prennent un à un comme on fait par deçà, mais faisans trois hayes en une place spatieuse, ils les courent tout de front, tant, qu'ils les reduisent en ce lieu, où ils les prennent, & ont cette maxime pour toutes sortes d'animaux, soit qu'ils en ayent besoin ou non, qu'ils tuent tout ce qu'ils en rencontrent, de crainte, à ce qu'ils disent, que s'ils ne les prenoient, que les bestes iroient raconter aux autres comme elles auroient esté courues, & qu'en suitte ils n'en trouveroient plus en leur necessité. Il s'y trouve aussi grande abondance d'orignas ou eslans, castors, chats Sauvages & des escurieus noirs plus grands que ceux de France, grande quantité d'outardes, coqs d'Inde, gruës & autres animaux, qui y sont tout l'Hyver qui n'est pas long, ny rigoureux comme au Canada, & n'y avoit encores tombé aucunes neiges le vingt-deuxiesme Novembre, lesquelles ne furent tout au plus que de deux pieds de haut, & commencerent à se fondre des le 26 Janvier, le huictiesme Mars, il n'y en avoit plus du tout aux lieux descouvers, mais bien en restoit il un peu dans les bois. Le sejour y est assez recreatif & commode, les rivieres fournissent quantité de poissons & très-bons, la terre donne de bons bleds, plus que pour leur necessité. Il y a des citrouilles, faisoles & autres legumes à foison, & de tres-bonne huile, qu'ils appellent Touronton, tellement que je ne doute point qu'on devroit plustost s'y habituer qu'ailleurs & sans doute avec un plus long sejour y auroit esperance d'y advancer la gloire de Dieu, ce qu'on doit plus rechercher qu'autre chose, & leur conversion est plus à esperer pour la foy que non pas des Hurons, & me suis estonné comme la compagnie des marchands, depuis le temps qu'ils viennent en ces contrées n'ont faict hyverner audit païs quelque François; je dis asseurement qu'il seroit fort facile de les mener à le traicte, qui seroit un grand bien pour aller & venir par un chemin si court & si facile comme je vous ay ja dit, car d'aller de la traicte aux Hurons parmy tous les sauts si difficiles & tousjours en danger de se noyer, il n'y a guere d'apparence, & puis des Hurons s'acheminer en ce païs six journées, traversant les terres par des chemins effroyables & espouventables comme j'ay veu, ce sont des travaux insupportables, & seul le sçait qui s'y est rencontré.

Donc je dis que Messieurs les associez devroient (à mon advis) envoyer hyverner des François, dans le païs des Neutres moins esloignez que celuy des Hurons, car ils se peuvent rendre par le lac des Hiroquois au lieu où l'on traicte tout au plus en dix journées, ce lac est le leur aussi, les uns sont sur un bord & les autres sur l'autre, mais j'y vois un empechement qui est, qu'ils n'entendent gueres à mener les canots, principalement dans les sauts bien qu'il n'y en aye que deux, mais ils sont longs & dangereux, leur vray mestier est la chasse & la guerre, hors de là sont de grands paresseux, que vous voyez comme les gueux de France, quand ils sont saouls couchez le ventre au Soleil, leur vie comme celle des Hurons fort impudique, & leurs coustumes & moeurs tout de mesme, le langage est differant neantmoins, mais ils s'entendent comme font les Algoumequins & Montagnais, d'habis ne leur en cherchez pas, car memes ils n'ont pas de brayers, ce qui est fort estrange & qui ne se treuve guere dans les Nations les plus Sauvagines. Et pour vous dire au vray, il seroit expedient qu'il ne passat icy toutes sortes de personnes, car la mauvaise vie de quelques François leur est un pernicieux exemple, & en tout ces païs les peuples quoy que Sauvages, nous en font des reproches, disans que nous leur enseignons des choses contraires à celles que nos François pratiquent, pensez Monsieur de quel poix peuvent estre aprés nos parolles, il est à esperer pourtant de mieux, car ce qui me consola à mon retour fut de voir que nos compatriots avoient fait leur paix avec nostre Seigneur, s'estoient confessez & communiez à Pasques & avoient chassé leurs femmes, & depuis ont esté plus retenus.

Il faut que je vous die qu'on a traicté nos Pères si rudement que mesmes deux hommes desquels les Peres Jesuites s'estoient privez pour les accommoder, ont esté retirez par force, & ne leur ont voulu donner vivres quelconques, pour nourrir & entretenir quelques petits Sauvages qui souhaittoient de demeurer avec nous, bien qu'ils leur promirent de leur faire satisfaire par quelqu'uns de nos bienfaiteurs, il est cruel d'estre traicté de la sorte par ceux mesme de sa Nation, mais puis que nous sommes Frères Mineurs, nostre condition est de souffrir & prier Dieu qu'il nous donne la patience.

On dit qu'il nous vient deux Peres nouveaux de France, nommez le Pere Daniel Boursier & le Pere François de Binville, qu'on nous avoit ja promis dés l'an passé, si cela est, je vous prie pour surcroist de toutes vos peines que prenez pour moy, de me faire seulement tenir un habit qu'on m'envoye, c'est tout ce que je demande, car il ne se fait point icy de drap, & le nostre estant tout usé, je ne m'en peux passer, les pauvres Religieux de sainct François ayans le vivre & le vestir c'est tout leur partage en terre, le Ciel nous l'esperons sous la faveur du bon Dieu, pour lequel servir très volontiers, pour le salut de ces peuples aveugles nous engageons nostre vie, afin, qu'il luy plaise si il l'agrée de nostre soing faire germer le Christianisme en ces contrées, Dieu permet le martyre à ceux qui le méritent, je fuis marry de n'estre pas en cet estat, & n'ignore pas neantmoins, que pour estre recogneu vray enfant de Dieu, il faut s'exposee pour ses freres. Viennent donc hardiment les peines & les travaux, toutes les difficultez & la mort mesme me seront aggreable, la grace de Dieu estant avec moy, laquelle je mandie par le moyen des prières de tous nos bons amys de par delà, desquels je suis & à vous Monsieur, très humble serviteur en nostre Seigneur. Fait à Toanchain village des Hurons ce 18 Juillet 1627.

Voyla tout ce qui est arrivé de plus remarquable au voyage de ce bon Pere, duquel on peut remarquer ce que l'avois autrefois appris, l'envie & malice de Hurons de ne vouloir pas permettre qu'allassions hyverner parmy les Neutres, peur de les conduire à la traicte par un chemin racourcy, ce qui leur seroit d'un grand prejudice à la vérité, entant qu'ils ne pourroienr plus traicter avec eux & en tirer les castors que les autres porteroient aux François. Le copiste de la lettre du Pere s'est mespris à mon advis au mot Huron otoronton, qui veut faire signifier de l'huyle, car c'est proprement à dire, beaucoup, ou ô qu'il y en a beaucoup. Il y en a qui avoient voulu soustenir qu'il y avoit plus de distance de Kebec aux Neutres, que non pas aux Hurons, mais ils se trompoient par la confession mesme du P. Joseph qui advoue qu'en dix journées on pourroit descendre à la traicte si on avoit trouve l'emboucheure de la riviere des Hiroquois, ou nos Hurons ne peuvent venir en moins de trois sepmaines. Je conjesture aussi facilement cest approche des Neutres de Kebec, en ce que les Hiroquois sont plus proches des François que les Hurons & les Neutres ne sont qu'à une journée des Hiroquois qui sont tous tirant au Su.

Ces Neutres jouissent (selon l'advis d'aucuns) de quatre-vingts lieuës du païs, où il se fait grande quantité de tres-bon petun, qu'ils traictent à leurs voisins. Ils assistent les cheveux relevez contre la Nation de Feu, desquels ils sont ennemis mortels: mais entre les Hiroquois & nos Hurons, avant cette esmeute de laquelle j'ay fait mention au 26e chapitre du second livre, ils avoient paix & demeuroient Neutres entre les deux Nations, chacune desquelles y estoit la bien venue, & où ils n'osoient s'entredire ny faire aucun desplaisir, & mesme y mangeoient souvent ensemble, comme s'ils eussent esté amis, mais hors de là s'ils se rencontroient, il n'y avoit plus d'amitié ny de caresse, ains guerres & poursuittes qu'ils continuent à outrance, sans qu'on aye encore pu trouver moyen de les reconcilier & mettre en paix, leur inimitié estant de trop longue main enracinée & fomentée par les jeunes hommes de l'une & l'autre Nation, qui ne demandent qu'à se faire valoir dans l'exercice des armes & de la guerre pour la patrie, & non pour les duels, qui sont detestez par tout ailleurs, fors de mauvais Chrestiens & de ceux qui ne font point estat de leur salut, qu'ils prodigalisent à la moindre pointille d'honneur qui leur arrive.

Je m'estois autrefois voulu entremettre d'une paix entre les Hurons & les Hiroquois, pour pouvoir planter le S. Evangile par tout & faciliter les chemins de la traicte à plusieurs Nations qui n'y ont point d'accez, mais quelques Messieurs de la societé me dirent qu'il n'estoie pas expedient & pour cause, d'autant que si les Hurons avoient paix avec les Hiroquois, les mesmes Hiroquois meneroient les Hurons à la traicte des Flamands, & les divertiroient de Kebec qui est plus esloigné.

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De deux François tuez par un Montagnais qui fut emprisonné aprés ses ostages rendus. Du lac appellé sainct Joseph où les Sauvages allerent hyverner & comme ils levent le camp.

CHAPITRE IV.

En la mesme année 1627 sur la fin du mois d'Aoust, arriva à Kebec le sieur de la Rade Vice Admiral de la flotte envoyé par le sieur Guillaume de Caën, pour la traicte des pelleteries. Le P. Joseph le Caron Superieur de nostre maison luy alla rendre ses devoirs & offrir les prieres de ses Religieux desquelles il fist assez peu d'estat pour avoir deslors pris resolution en son ame de faire banqueroute à l'Eglise pour espouser une fille à ce qu'on croit.

La discourtoisie de ce personnage augmentée par ce dessein, se fist encor voir au refus qu'il fist de passer en France un petit Sauvage nommé Louys, baptizé par nos Peres le jour de la Pentecoste dernier. Le Pere Joseph n'ayant pu flechir ce coeur endurcy y employa le pere de l'enfant, qui luy fist offre d'une quantité de pelleteries, vallant quatre fois plus que ne montoit la taxe ordonnée pour le pasage d'un homme en France, mais il demeura inflexible, on luy parle de s'en plaindre à Messieurs du conseil, & pour cela il ne s'esbranla point, par ainsi il fallut desister & avoir patience en retenant ce petit garçon par devers nous. On nous a asseuré du depuis que ledit sieur de la Rade estoit rentré au giron de l'Eglise, de quoy je loué Dieu & m'en resjouis.

En ce temps là les Sauvages commencerent de s'assembler pour la pesche de l'anguille desquels un nommé Mahican Atic Ouche eut quelque différent avec le boulenger de l'habitation & un autre qui avoit esté à gage de Maistre Robert le Chirurgien.

Leur dispute ne vint que pour un morceau de pain que ces François refuserent à ce Sauvage qui leur demandoit avec quelque violence & les autres en luy refusant, luy donnèrent du poing & presenterent le bout d'une arequebuze sans dessein toutesfois de l'en offencer, mais seulement pour repousser la force par la force & la violence de celuy qui estoit violenté par la faim. Ce que le Barbare prit neantmoins tellement à coeur qu'il se resolut deslors de les tuer tous deux au premier jour qu'il en trouveroit l'opportunité.

En ce temps là le sieur Champlain eut volonté de faire un voyage au Cap de tourmente, pour lequel il fist choix d'un nommé Henry domestique de la Dame Hebert & de quelques autres pour conduire sa chalouppe. Ce pauvre Henry avoit eu un songe admirable la nuict precedente, il luy estoit advis que revenant du Gap de tourmente, les Sauvages le vouloient tuer à coups de haches & despées, ce qui le fist crier si haut à son compagnon couché auprès de luy, Louys, Louys, secourez moy, les Sauvages me tuent, que s'estant esveillé au bruit il trouva que c'estoit songe & non point vérité, & se r'asseura à force de luy dire qu'il ne falloit point adjouster de foy aux songes & resveries qui nous viennent la nuict en dormant.

Sa maistresse qui ne le pouvoit dispenser de ce voyage nonobstant les excuses & les prieres, luy conseilla de prendre son chien & qu'il luy seroit de bonne guette; mais le mal-heur fut que le sieur de Champlain estant pressé de partir, le pauvre Henry n'eut pas le loisir d'embarquer son chien, qui luy eut sauvé la vie & tiré du péril.

Le lendemain à certaine heure du jour Mahican Atic Ouche fut au logis de la dame Hébert luy demander un morceau de pain, car il estoit grand amy de la maison, mais luy ayant esté respondu que celuy qui en avoit la charge estoit allé au Cap de tourmente & qu'il y en avoit pour lors fort peu à la maison, il creut entendant parler de celuy qui avoit la charge du pain que c'estoit le boulanger qui l'avoit offencé, & partant sans autrement s'informer de ce qui en pouvoit estre partit sur le soir bien tard pour l'aller trouver au cul de sac où il devoit coucher en la cabane du Chirurgien avec un pauvre manouvrier appellé du Moulin, lesquels ayans trouvé la cabane fermée, furent contraincts de coucher sous un arbre enveloppez dans leurs couvertures à cause du froid.

Estans tous deux bien endormis arriva le Sauvage Mahican Atic Ouche, avec ses armes la hache & l'espée à onde de laquelle il leur donna tant de coups au travers du corps, qu'ils resterent morts sur la place sans avoir pû se faire cognoistre, ce qui leur eu sauvé la vie, car ce n'estoit point à eux à qui on en vouloit, mais au boulenger de Kebec & au serviteur de maistre Robert & neantmoins le coup estoit donné dequoy le meurtrier mesme fut fort marry, mais trop tard, car Henry estoit l'un de ses meilleurs amys.

Ce mal-heur achevé, le mal-heureux barbare tout attristé vouloit couvrir son faict il prit les deux corps & les traisna le long de la prairie sur le bord de l'eau, afin que la marée venans elle les emportast puis se rembarqua dans son canot & se retira en sa cabane où il ne fut pas le bien venu pour n'avoir point apporté d'anguilles.

Le lendemain matin les deux François à qui le barbare en vouloit furent où les deux corps morts avoient esté meurtris, & trouvans la trace du sang jugèrent de ce qui estoit arrivé sans sçavoir encore comment, ils suivirent la piste & trouverent les deux cadavres sur le bord de l'eau d'où ils les retirèrent & les mirent en lieu de seureté hors du hazard de la marée & des flots, puis se rembarquerent dans leur canot pour l'habitation, où ils donnerent advis au sieur du Pont Gravé de ce funeste accident, qui à ceste occasion despecha une chalouppe au cul de sac pour en rapporter les deux corps ainsi miserablement tuez, puis en mesme temps envoya aux RR. PP. Jesuites & à nostre Convent advertir que l'on se donnast de garde des Sauvages & fist prier le P. Joseph particulièrement qu'il luy fist la faveur de le venir trouver pour adviser à ce qu'on auroit à faire.

La chalouppe arrivée avec les deux corps morts estonna fort tous les François, notamment la dame Hébert, laquelle se resouvenant du songe du pauvre deffunct Henry qui avoit esté son domestique s'en affligea fort, & disoit en se plaignant d'elle mesme; helas j'ay esté en cela bien miserable de n'avoir point creu à cest infortuné garçon, qui nous avoit par le ministere de son Ange, comme adverty de son desastre à venir, mais helas qui pourroit adjouster de foy aux songes & resveries, qui nous arrivent si souvent en dormant, sinon que l'on manquat de sagesse.

Les corps furent mis dans l'habitation & posez en lieu decent, tandis que tous les Capitaines Montagnais, qui estoienr là és environs de Kebec furent mandez par le sieur de Champlain de le venir trouver promptement, ce qu'ils firent avec la mesme diligence que le truchement Grec leur avoit enchargè, & du mesme pas le Sauvage Choumin avec son beau frere vindrent en nosftre Convent faisans les ignorans & les estonnez, mais bien davantage quand ils virent que l'entrée de la maison leur fust refusée par nostre F. Gervais qui en estoit le portier. Toutesfois non si rigoureusement qu'il ne mist Choumin au choix d'y entrer & non point à l'autre, s'il ne quittoit premièrement, ce qu'il avoit de caché dessous sa robbe.

Il y eut là un petit de contrastes, car les bonnes gens ne vouloent point advouer qu'ils eussent rien de caché, & le bon Frere perseveroit dans son soupçon que ce barbare avoit quelque chose sous la robbe qu'il tenoit serrée devant son estomach, à la fin il en tira une bayonnette, que quelque Rochelois luy avoient traictée, laquelle il donna audit Frère qui sur celle indice leur fist quelque reprimende de leur mauvaise volonté à l'endroit des François & de la mort des deux nouvellement tuez, ce qu'il disoit à dessein pour apprendre d'eux qui avoit esté les meurtriers & non pour aucune mauvaise oppinion, qu'il eut de ce Choumin qui nous estoit très bon amy.

Choumin neantmoins un peu picque au ieu ne se pû taire qu'il ne luy die: Frère Gervais je croy que tu n'a point d'esprit, pense tu que je sois si meschant de te vouloir du mal ny à aucun des François; je viens de l'habitation où j'ay veu les deux corps morts meurtris par les Hiroquois, & non par aucun de nostre Nation, car qu'elle apparence aprés tant de bien-faicts receus que nous soyons si miserables que de tuer de tes gens, tu sçay bien toy-mesme que je suis vostre amy & à tous tes frères, & que si j'ay deu vous rendre service je l'ay tousjours fait à mon possible & veux continuer jusques à la mort de vous aymer comme mes freres & mes enfans. Tu diras que tu a trouvé mon beau frere saisy d'un grand cousteau, mais sçache que ce n'est pas pour faire du desplaisir aux François, mais pour le deffendre des Hiroquois, dont on dit qu'il y a grand nombre dans les bois pour nous surprendre, comme ils ont fait ces deux François dequoy rendent tesmoignage nos Capitaines mandez à l'habitation par le sieur de Champlain.

Le Frere Gervais luy repliqua qu'il ne doutoit nullement de son amitié, mais qu'il ne pouvoit croire que ce fussent autres que Montagnais qui eussent faict le coup, & que s'il estoit brave homme il leur descouvriroit les meurtriers pour s'en donner de garde une autre fois, ce qu'il ne voulut faire niant tousjours, qu'il les cogneut, mais il asseura le Frere qu'il feroit son possible pour les descouvrir & ammener vif ou mort à Kebec pourveu qu'on luy rendit son grand cousteau, qui serviroit pour leur trencher la teste s'ils faisoient les retifs, le frère leur ayant rendu ils partirent pour l'habitation parler au Pere Joseph, auquel ils contèrent ce qui leur estoit arrivé depuis leur entre-veuë.

Les Capitaines Sauvages estans tous à Kebec, le sieur de Champlain les harangua & leur fist voir les corps & les playes de ces meurtres, où se recognut que l'espée dont on s'estoit servy estoit une espée ondée, qui fit croire à plusieurs particulierement à Choumin, qu'elle estoit d'un de leur Nation, ce que nioit absolument Mahican Atic Ouche, qui taschoit de se justifier & couvrir son forfaict par cette simple negative, mais il estoit des-ja tellement dans la mauvaise estime de tous les autres Capitaines de sa Nation, qui ne l'osoient neantmoins absolument condamner sans une plus grande cognoissance de cause, qu'ils deleguerent des personnes pour en faire les informations & poursuivre contre luy.

Esrouachit soustint aussi que le faict avoit esté perpetré avec l'espée d'un de leur Nation, & qu'il en falloit faire recherche, puis rehaussant sa voix vers tous les siens qui estoient là presens leur dit: ô hommes qui estes icy assemblez! est il pas vray que nous sommes bien meschans de tuer de la forte ceux qui nous font du bien & nous a assistent de leurs moiens, car sans eux que deviendrions nous au temps de l'extreme famine qui nous assaille si souvent, nous mourrions tous ou du moins nous souffririons beaucoup, parquoy je vous promet, dit-il, au sieur Champlain de faire moy mesme une exactee recherche de ces meschans pour vous les amener en vie ou en rapporter les testes, que je vous consigneray, partant fiez vous en moy, dequoy le sieur de Champlain le loua & pria de ne desister point de ses poursuittes que les criminels ne fussent descouvers, parce qu'il avoit esté dit & conclud par les Chefs François, que jusques à ce qu'ils fussent amevez, il ne seroit permis à aucun Sauvage d'approcher les François de vingt pas loing, soit allans par les bois ou approchans des maisons, sans que premier ils appellassnt pour eviter aux surprises à peine d'estre arquebusez par les François qui n'iroient plus sans armes, ce qui troubla fort la pesche de l'anguille car tout cecy arriva au mois d'Octobre l'an 1627, qu'elle commencoit à estre bonne.

L'on fit l'enterrement de ces deux corps le plus honorablement que faire se peut & le service achevé, le Pere Joseph s'en retourna au Convent avec Choumin, auquel on fist cognoistre la malice des Montagnais, qu'il advoua franchement & promit que dans deux jours il sçauroit les meurtriers, mais qu'il les prioit de ne point dire à personne qu'il les auroit decelez, ce qu'on luy promit, afin que la vengeance ne tombat point sur luy, car entre ces Nations là il ne fait pas bon estre ennemy de personne si on ne se veut mettre dans le hazard d'estre tué.

Estant party de nostre Convent il s'en alla droit trouver celuy à qui il avoit veu une espée à onde, mais un peu trop tard, car le marchand ayant sçeu qu'on le cherchoit il la jette dans la riviere, ou du moins il la cacha si bien qu'elle ne se trouva point, ce que voyant Choumin il luy presenta à tenir le tustebeson, duquel j'ay parlé au chap. des conseils livre second, mais se tournant de costé il le refusa & pleurant disoit, j'ay tousjours bien aymé Henry, ce qui estoit vray, mais ce n'estoit pas à dire qu'il ne l'eut tué.

Choumin voyant ce refus, il le presenta à plufieurs autres qui ne firent aucune difficulté de le tenir pour ce qu'ils se sentoient innocens, & puis s'en retourna chez nous, où il dit à nos Religieux qu'asseurement Mahican Atic Ouche avoit fait le coup, & qu'il le falloit prendre, il en fut dire autant au sieur de Champlain, qui fist venir le dit Mahican pour voir s'il l'advoueroit, mais arrivé qu'il fut dans la chambre il ne fist que pleurer, disant qu'il estoit un meschant, & qu'il meritoit la mort, & nya pourtant fort & ferme qu'il eut commis le meurtre.

Et d'autant que l'on avoit trouvé la piste de trois personnes de diverses grandeurs, l'on luy demanda si ces deux enfans avoient assisté au meurtre commis, il dit que non, & que n'ayant pas faict le coup il ne les y avoit pas conduits. L'on envoya querir trois de ses enfans lesquels l'on interrogea, mais sans en pouvoir rien tirer, quelqu'uns estoient d'advis qu'on les devoit constituer prisonniers, & d'autres trouverent meilleur d'en retenir l'un & laisser aller les deux autres, qui s'en retournerent saisis d'une telle espouvente que le plus grand des deux aagé d'environ 18 à 20 ans arrivant de l'autre costé du fleuve tomba mort sur la place, ce qui estonna fort les Sauvages qui disoient que se sentant coulpable, il estoit mort de frayeur, d'estre faict mourir par justice.

Les Chefs de Kebec voyans que l'on ne pouvoit lors tirer preuve suffisante pour faire mourir le meurtrier, l'on demeura d'accord avec les Capitaines Sauvages & l'accusé, qu'il donneroit son fils, & Esrouachit l'un desdits Capitaines & parent dudit accusé, un autre des siens, & que tous deux demeureroient pour ostages jusques à ce que l'on eut descouvert le meurtrier, & que au renouveau le dit Esrouachit seroit tenu de re-presenter ledit Mahican Atic Ouche, ou le meurtrier convaincu du crime.

Pendant l'Hyver l'on fit toutes les diligences possibles pour cognoistre le malheureux, mais les Sauvages interessez en la cause oppinerent tous que ce ne pouvoit estre autre que celuy duquel on se doutoit, & qu'il ne falloit s'en informer davantage, pour ce qu'autrement on en offenceroit plusieurs pour un.

Le Printemps venu l'on esperoit à Kebec que Esrouachit rameneroit son homme, mais craignant d'y recevoir quelque affront il le renvoya par un Capitaine de Tadoussac, nommé le Jeune la Fouriere, qui le conduit jusques à Kebec, où plusieurs Sauvages entre autre Choumin, donnerent advis qu'il le falloir retenir comme coulpable, & delivrer les deux garçons comme innocens, ce qui fut faict.

L'on esperoit bien faire son procés si tost que les Navires François seroient arrivez, mais la prise qu'en firent les Anglois en empescherent l'execution, & fut en fin delivré un peu avant qu'ils se rendissent maistres du pays, car il ne voulut jamais rien confesser du meurte commis, bien qu'il s'accusast comme criminel, disans tousjours qu'il estoit un meschant homme, & avoit merité la mort, mais tout cela n'estoit rien dire, car la Confession veut qu'on die en quoy on a esté meschant, & specifier les fautes.

La pesche de l'anguille fut assez bonne, bien qu'elle ne fut la bonne année, car de deux en deux ans il y en a tousjours une meilleure que l'autre, je ne sçay par quelle raison, sinon que le Créateur l'a ainsi voulu. Les Sauvages ne la firent pas si librement qu'à l'accoustumée, à cause du meurtre commis, dont ils apprehendoient la punition sans qu'on eut dessein de leur mesfaire, c'est pourquoy beaucoup souffrirent de grandes necessitez au mois de Decembre, que les neiges furent basses, & fondoient à mesure quelles tomboient, tellement que les Barbares ne pouvoient aller à la chasse, & si n'avoient que fort peu de poisson.

Au commencement du mois de Janvier Choumin avec un autre Sauvage vindrent à l'habitation, traiter quelques vivres pour leur aider à couler le temps jusques aux grandes neiges, & dirent qu'il y avoit vingt cinq, ou trente personnes, tant hommes femmes qu'enfans de leur compagnie au delà de la riviere en si grande necessité, qu'il y avoit dix à douze jours qu'ils n'avoient mangé, sinon des champignons qu'ils trouvoient à des, vieux hestres, dont ils se soustenoient.

Choumin ayant eu parole des sieurs de Champlain,& du Pont qu'ils les accommoderoient de quelques vivres à credit, il leur fit signe de passer la riviere, & se rendre vers Kebec s'ils pouvoient trouver passage entre les glaces, comme ils firent, non, sans courir de grandes risques de leur vie, mais comme de pauvres loups, la faim les faisoit sortir des bois, dont nous en eusmes huict qu'il nous fallut nourrir l'espace de huict jours, & puis se retirerent en leurs cabanes proches de l'habitation, qu'ils demeurerent jusques à la fin du mois de janvier, qu'ils s'en allerent chasser (la saison estant lors bonne) vers le lac de sainct Joseph, où ils firent bien leur profit aux despens des caribouts, eslans & autres bestes qui y sont à foison.

Ce lac de sainct Joseph de grande estendue, a esté ainsi nommé par les François, à cause que le Pere Joseph superieur de nostre maison y avoit passé partie d'un Hyver avec les Barbares, comme en un tres-bon endroit, tant pour la pesche que pour la chasse, comme j'ay dit, y ayant tout autour quantité de bestes fauves, & des castors en abondance, & d'où il n'y a de l'habitation que pour une journée de chemin en Hyver, & encore moins en esté, mais qui est de tres-difficile accés, à cause de quatorze sauts que l'on rencontre en chemin, où il faut tout porter, & le canot, & l'équipage plus de deux lieuës loin parmy les-bois.

Le jour pris que tous les Sauvages devoient partir pour leur retour parmy les bois, l'un d'entr'eux à ce député, le cria à pleine teste, par tour le quartier, disant: O hommes qui estes icy campez, on a jugé à propos que demain matin on decabanera pour un tel voyage, que tout le monde se tienne donc prest, car je m'en vay marquer le chemin, ce qu'il fit en donnant quelque coups de haches à certains arbres qui leur servirent de guide, dons j'admire l'invention, mais bien davantage quand sans ces marques il passent de droite ligne, jusques à plusieurs lieuë, trouver un nid d'oyseau, je dis un petit nid d'oyseau, un morceau d'eslan caché dessous la neige, ou un chute qui ne paroist qu'à trois pas de vous.

C'est icy ou les plus entendus Astrologues & Mathematiciens Europeans perdroient leur theorie, & leur beau discours, devant un peuple qui ne sçait les choses que par la pratique, & non des livres, j'ay veu des personnes que pour avoir leu de ces livres, se croyoient fort habiles gens, lesquels: venant à l'expérience se trouvoient fort ignorans devant des Mariniers mesmes, qui sçavoient à peine lire. La théorie de nos Doctes est bien necessaire, mais la pratique de nos Barbares vaut encor mieux, à laquelle je me fierois plustost qu'à l'autre.

Tout le camp estant levé, & les cabanes ruinées, ce qui se fait en fort peu de temps, le bagage fut disposé arrangé, & accommodé sur les traisnes, qui sont leur chariots de bagages, dont les unes sont longues de plus de dix pieds, & les autres moins, larges seulement d'un pied ou peu plus, à cause de beaucoup d'arbres, & de lieux fort estroits, où il leur convient souvent passer. Les femmes, & les filles qui en sont les chevaux, & les mulets, se mirent sous le joug passans une corde sur leur front qui tenoit au chariot, & avec cet ordre se mirent en chemin dés lendemain matin, pour passer les premières (avant le gros de l'armée) devant nostre maison, où elles esperoient recevoir une ample charité qu'on leur fit le mieux que l'on peut, car elles sstoient toutes si maigres & deffaictes, aussi bien que les hommes qui vindrent après, qu'elles faisoient horreur & pitié.

Neantmoins avec toutes ces peines, ces souffrances,& ces travaux, elles estoient toutes si gayes & contentes qu'elles ne faisoient que rire & chanter en chemin, ce qui faisoit estonner nos Frères qui leur portoient une sainte envie, de pouvoir estre patiens comme elles, parmy de si cruelles necessitez qu'elles devoroient avec un courage viril, en ce faisant violence, car elles ne sont point insensibles.

C'est une leçon louable que les Sauvages nous donnoient demeurans avec eux, de ne nous attrister point pour chose qui nous arivat. Si tu t'attriste, disoient-ils un jour au Pere le Jeune, tu seras encore plus malade, si ta maladie augmente tu mouras, considere que voicy un beau pays, ayme le, si tu l'aymes tu t'y plairas, si tu t'y plais tu t'y resjouyras, si tu t'y resjouys, tu guariras, & par ainsi tu vivras contant, & ne mourras point miserable.

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Histoire plaisante d'un Sauvage qui mangea la menestre d'une chienne, qui luy eut par aprés tousjours hayne, & de trois filles Sauvages qui furent données au sieur de Champlain, pour estre instruites en la foy, & és bonnes moeurs.

CHAPITRE V.

Entre les exemples que j'ay rapportée de la necessité, & indigence extreme en laquelle tombent quelque fois nos Montagnais, je n'en ay point remarqué une plus admirable, & digne de compassion que celle que je m'en vay vous dire, & qui vous estonnera d'autant plus que le débat estoit entre le pere, & le fils également pressez de la faim. Il vint chez nous un Barbare de la mesme Nation, surnommé Brehaut par les François, à raison qu'il crioit si haut quand il parloit qu'on l'entendoit de toutes parts, non qu'il fut sourd, mais mal habitué, il estoit tellement affamé, qu'aprés avoir mangé un plain plat de pois cuits, avec un gros morceau de pain bis, tel que nous l'avions, c'est à dire bien pauvre pour la saison. Appercevant une chaudière sur le feu, voulut sçavoir ce qui estoit dedans (car la faim rend les personnes importunes) on luy dit que c'estoient des peaux d'anguilles, avec du son d'orge, & des meschantes fueilles de choux, que l'on faisoit bouillir pour le disner de nos chiens. Ah dit-il que vos chiens sont bien traictez, & moy je meurs de faim, donnez moy de leur menestre; car je ne suis pas encore rassasié.

Or comme on sçait qu'ils ne sont pas trop délicats, & qu'il n'en pouvoit arriver aucun inconvenient. Nos Religieux ne firent aucune difficulté de descendre la chaudière, & de luy en donner un plein plat, qu'il avalla fort avidemment en tortillant, car le bouillon estoit si chaud qu'il se brusloit sans lascher prise. Son petit fils aagé de neuf à dix ans, voulut avoir part au festin, & avalloit les peaux d'anguilles routes entières, aussi bien que le pere, mais comme ils humoient alternativement l'un aprés l'autre dans un mesme plat, il arriva que le père avalla le bout d'une peau, & le fils l'autre bout, & tiraient avec les dents à qui l'emporteroit, sans prendre garde qu'ils se brusloient, & firent si bien que chacun eut son bout, ce qui fit grande compassion.

Mais pour ce que le pere reprochoit à son fils, qu'il estoit un gourmand, & que le fils de mesme luy rendoit son change, disant qu'il mangeoit tout, l'on trouva expédient pour les mettre d'accord, donner à part le manger au petit, aussi glouton que son pere affamé.

Or comme nos Religieux pensants qu'ils estoient plus que suffisamment rassasiez, voulurent serrer le reste, Brehaut leur dit que s'ils l'agreoient ils viendraient bien à bout de tout, & qu'on ne leur devoit faire un festin à demy, de maniere qu'ils rendirent la chaudière nette comme un escu, aprés en avoir mangé un bon seau de menestre. Mais ce fut icy bien la pitié, car comme ils estoient fort empeschez à vuider la chaudiere, la chienne pour qui le festin avoit esté fait estoit là sous une couche, qui regardoit avec regret ce debris, laquelle à la fin portée de cholere du mauvais service qu'on luy rendoit, sortit de son trou, & se jetta à ce Barbare qu'elle fit crier à l'ayde, ce qu'elle n'avoit jamais fait, & deslors elle ne peut plus souffrir de Sauvage en nostre Convent, ny mesme ouyr parler leur langage sans abbayer, & faire du bruit.

Avant que les Montagnais partissent pour les bois & la chasse, ils voulurent recognoistre le sieur Champlain de quelques presents, & adviserent entr'eux quelle chose luy seroit la plus agréable, car ils tenoient fort chers les plaisirs, & l'assistance de vivres qu'ils en avoient receus. Ils envoyerent Mecabau, autrement Martin par les François, au P. Joseph pour en avoir son advis auquel il dit, mon fils, il me souvient qu'autrefois Monsieur de Champlain a eu desir d'avoir de nos filles pour mener en France, & les faire instruire en la loy de Dieu, & aux bonnes moeurs, s'il vouloit à present nous luy en donnerions quelqu'unes n'en serois tu pas bien contant, à quoy luy respondit le P. Joseph que ouy, & qu'il luy en falloit parler, ce que les Sauvages firent de si bonne grâce, que le sieur de Champlain voulant estre utile à quelque ame, en accepta trois, lesquelles il nomma, l'une, la Foy, la seconde, Lesperance, & la troisiesme la Charité, desquelles il prit un tel soin qu'il les fit instruire avec beaucoup de peine, non seulement aux choses de la foy, niais aussi en des petits exercices de filles, & en tapisserie qu'il leur trassoit luy-mesme, & leur monstroit les fautes & pour ce qu'il avoit fort peu de laine, quand elles l'avoient employé, il leur faisoit deffaire l'ouvrage & en recommencer un autre d'une autre sorte, à quoy elles obeissoient ponctuellement pour estre d'un naturel assez patientes, & non legeres.

Plusieurs croyoient que les Sauvages n'avoient donné ces filles au sieur de Champlain que pour s'en descharger, à cause du manquement de vivres, mais ils se trompoient, car Choumin mesme à qui elles estoient parentes desiroit fort de les voir passer en France, non pour s'en descharger, mais pour obliger les François, & en particulier le sieur de Champlain, qui en effect s'en tenoit obligé, pour ce que tout son dessein en ce bon oeuvre estoit de gaigner ces trois ames à Dieu, & les rendre capables de quelque chose de bon, en quoy je peux dire qu'il a grandement mérité, & qu'il se trouvera peu d'hommes capables de vivre parmy les Sauvages comme luy, car outre qu'il souffre bien la disette, & n'est point delicat en son vivre, il n'a jamais esté soupçonné d'aucune deshonnesteté pendant tant d'années qu'il a demeuré parmy ces peuples Barbares, c'est ponrquoy ces bonnes filles l'honoroient comme leur pere, & luy les gouvernoit comme ses filles.

Le Samedy d'après la Purification, le Pere Joseph partit avec le Frere Charles pour le Cap de tourmente administrer les Sacremens de Confession, & Communion à sept ou huict François qui y estoient là demeurans, mais le froid fut si grand, & le vent si impetueux qu'ils furent contraints de coucher en chemin, sur un grand lit de neige enveloppez dans la couverture d'un extreme froid qui les pensa faire mourir. Ce sont là les Delices, & les caresses desquelles on est souvent visité en voyageant l'Hyver, lorsque pour le secours de quelque ame, ou le soin de chercher sa nourriture, il faut battre la campagne, & coucher emmy les bois. Je sçay bien que le froid est assez grand en France, mais incomparablement plus long en Canada, & moindre au pays des Hurons, où il fit un peu d'excez au temps que j'y demeurois, mais contre son ordinaire.

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Arrivée de la flotte Angloise à Tadoussac, & la prise qu'ils firent du Cap de tourmente, avec le presage qui en avint par la cheute de deux tournelles du fort, & d'un petit Sauvage qui fut creu fils du Roy de Canada.

CHAPITRE VI.

Je ne voudrois pas m'amuser aux augures & pronostiques des anciens Payens, ny à celles de nos modernes, qui sont ordinairement fausses, & ausquelles on ne doit adjouster de foy. Mais Dieu le Créateur qui comme un bon pere de famille ne veut pas la perte de ses enfans ains qu'ils vivent, nous menace souvent par des signes extérieurs ou prodiges, qui nous apparoissent comme autant d'avuant-coureurs de son prochain chastiment.

La cheute inopinée de deux tourelles du fort de Kebec, advenue peu de jours avant l'arrivée des Anglois, estonna fort tous les François, lors qu'un Dimanche matin 9e jour de Juillet 1628, ils virent ce funestre eschet, qu'ils prirent à mauvaise augure. Car quelle apparence, disoient les plus devots, eussent elles pü tomber d'elles mesme en un calme si grand, si Dieu par cette cheute ne leur eut voulu signfier quelque chose de malheureux. Il n'y avoit que trois ans qu'elles estoient basties, ce n'estoit donc pas la vieillesse, qui avoit causé leur ruyne, mais l'indevotion des habitans, que Dieu vouloit chastier par le ravage des Anglois.

Il y en avoit neantmoins qui n'avoient pas ce sentiment là, & prenoient les choses au pis, car ils disoient que les imprecations des ouvriers, qui trop pressez en leurs ouvrages, n'avoient à peine le temps de respirer, avoit renversé ce bastiment, là, ce qui pouvoit bien estre, disoient d'autres, car il n'y avoit année qu'il ne tombat quelque chose du fort, où l'impatience des ouvriers se voyoit en ce qu'il y falloit tousjours remettre la main, & faire les choses comme par despit, à cause de cet empressement des Chefs, du moins ils s'en plaignoient.

Pendant cet accident inopiné & interpreté ainsi à la fantaisie d'un chacun quatre Navires Anglois, avec un cinquiesme de la compagnie, qu'ils avoient pris à l'Isle percée, entrerent au port de Tadoussac, où ayans trouvé une barque Françoise la firent promptement armer, & ayans corrompu quelque Sauvages par presents, comme il est aysé, ils les y firent embarquer avec environ vingt de leurs hommes, qui estoient en partie François, pour se saisir du Cap de tourmente, où estoit nourry tout le bestial des hyvernants, & de là aller surprendre Kebec s'ils pouvoient, avant que les François cussent esventé leur venue.

Mais à mesme temps que la barque eut levé l'anchre pour ce malheureux dessein, partirent du mesme lieu, nostre Napagabiscou avec un autre Sauvage de nos amis, pour en aller advertir les François, sans sçavoir neantmoins que ce fussent François, ou Anglois, ny quel estoit leur dessein; & firent telle diligence que les ayans devancé, ils arriverent au Cap de tourmente, où ils donnerent advis au sieur Foucher qui y commandoit, de tout ce qu'ils avoient veu, lequel à mesme temps despecha deux de ses hommes pour en porter les nouvelles à Kebec mais sans asseurer quels vaisseaux s pouvoient estre, car les Sauvages luy avoient dit que le Capitaine Michel y estoit avec plusieurs autres François, mais que leur Cappots & chapeaux, estoient neantmoins d'Anglais, c'est ce qui les fit douter, & donner l'espouvente qu'ils auroient bien tost sur les bras, l'ennemy des François, comme il arriva.

Le Pere Joseph se trouva lors fort à propos à Kebec, prest d'aller administrer les Sacrements aux François du Cap de tourmente, où nous avions estably une Chapelle, laquelle les Anglois ont depuis bruslée, avec la maison des Marchands, & esgaré tous nos ornemens servans à dire la saincte Messe. Le canot estant disposé à l'ayde de l'un de nos Freres qui l'accompagnoit, ils partirent promptement avec ses deux Messagers arrivez de nouveau, avec dessein de donner jusques à Tadoussac, pour en rapporter de certaine nouvelle, & ne tremper plus dans les doutes de ces Navires. Mais, ayans à peine advancé 4 ou 5 lieuës dans le fleuve, ils apperceurent deux canots de Sauvages venir droit à eux, avec une diligence incroyable, qui leur crioient du plus loing, à terre à terre, sauvez-vous, sauvez-vous, car les Anglois sont arrivez à Tadoussac, & ont envoyé ce matin fourager, & brusler le Cap de tourmente.

Ce fut une alarme bien chaudement donnée, & qui augmenta à la veue du sieur Foucher, couché tout de son long à demy mort dans le canot, du mauvais traictement des Anglois, duquel ils sceurent au vray le succés de leur malheureuse perte.

Il ne faut pas demander s'il fallut tourner visage à Kebec plus viste qu'on n'estoit venu, mais ayans le vent, & la marée contraires, les Pères furent contraincts de ceder à la necessité, cacher leur canot dans les bois & s'en aller par terre jusquea à l'habitation, par un temps fort fascheux, que le sieur de Champlain fut amplement informé du bruslement & desastre arrivé au Cap de tourmente en la maniere suivante.

La barque ayant abordé le Cap, & les Anglois pris terre une matinée que le bestial estoit desja dans la prairie, ils s'accosterent de quatre ou cinq François qui en avoient la garde, & feignans estre des leur, les sceurent si bien cajoler, que leur ayans fait croire qu'ils estoient là envoyez de la part du sieur de Rocmont, pour les advertir de sa venue, & de là porter des vivres à l'habitation, que les pauvres François de trop facile croyance, grandement resjouys de si bonnes nouvelles, leur donnerent libre entrée dans leur maison, & la collation de tout ce qu'ils avoient de meilleur; Mais ô bon Dieu quels hostes, ils ne furent pas plustost entrez dans ce logis mal gardé, qu'ils pillerent & ravagerent comme ennemis jurez, tout ce qu'il y avoit là dedans, puis ayans faict rentrer le bestial au nombre de quarante ou cinquante pieces, ils tuerent quelques vaches pour leur barque, mirent le feu par tout, & consommerent jusques aux fondemens de la maison, une seule vache exceptée, qui se sauva dans les bois, & six autres que les Sauvages avoient attrappé pour leur part du debris. Ce fut là une grande desolation, & une furie de gens qui ne craignoient point Dieu, ny d'offenser leur propre patrie, car comme j'ay dit, une partie de ces voleurs estoient François naturels, dont aucuns estoient de cognoissance, qui fut la cause que le sieur Foucher Capitaine dudit Cap de tourmente, fut plus facilement trompé, & y pensa encor perdre la vie, car en se sauvant dans un canot de Sauvage, ils luy frizerent les moustaches à coups de mousquets, & emmenerent prisonniers un nommé Piver, sa femme, sa petite niepce, & un autre jeune homme avec eux.

Apres avoir faict ce malheureux eschet ils s'en retournerent à Tadoussac avec tout leur butin, & de là avec leurs cinq vaisseaux, & une barque, au devanr de la flotte Françoise qu'ils attaquerent, & battirent si vivement, qu'ils s'en rendirent les maistres, comme je diray plus amplement cy aprés.

La victoire obtenue, & tous les Navires rendus par composition. Entre les choses plus precieuses de leur pillage, ils firent particulièrement estat du petit Huron nommé Louys de saincte Foy, qu'ils croyoient estre le fils du Roy de Canada, & en cette qualité le trainerent & habillerent tousjours fort magnifiquement & splendidement, pensans en recevoir de grandes gratifications & recognoissances de la part du Roy son pere, mais ils furent bien estonnez qu'ayans subjugué le pays, & demandé à voir ce beau Roy pretendu, qui par un bon-heur estoit descendu à la traite cette année là, il ne leur fut monstré qu'un pauvre homme à demy nud, & tout mourant de faim, qui leur demanda à manger, & à voir son fils.

A la verité cela les fascha fort, de s'estre ainsi mespris, & que ce faux bruit de Royauté leur eut causé tant de despence, mais pourquoy simples qu'ils estoient, croyoient ils des diademes, où il n'y avoit qu'une extreme pauvreté, la faute en estoit leur, car ils ne devoient croire si de leger au rapport de quelques mattelots qui se gaussent là aussi-bien qu'icy, d'autant plus plaisamment que l'oisiveté y est plus en règne. Le Capitaine Thomas vice-Admiral, luy vouloit oster tous ses habis & rendre à son pere, habillé en Sauvage, mais quelqu'uns de ses amis luy conseillerent de le laisser honnestement couvers, afin d'encourager les autres enfans Hurons de bien esperer des Anglois, & de venir librement à eux & laisser là les François.

Il luy laissa donc un habit de crezé d'Angleterre enrichi d'un gallon d'argent dentelé, & en cest estat le rendit à son pere, luy promettant d'ailleurs, que si l'année prochaine il leur amenoit force Hurons, à la traicte ils luy rendroient les autres habis, qui estoient les uns d'escarlate & du drap du seau, chamarez de passemens d'argent, & d'autres de drap d'Angleterre minime en broderie d'argent, & les manteaux de mesmes.

Or le sieur de Champlain ayant esté ainsi amplement informé du desastre arrivé au Cap de tourmente, craignant qu'il luy en arriva de mesme à Kebec, mist ordre par tout pour la deffence de la place. Ce qu'ayant fait on vit arriver une chalouppe de prisonniers François entre lesquels estoient Piver, sa femme & sa niepce, avec quelques Basques, chargez d'un mot de lettre au sieur de Champlain de la part de Kerque Admiral de la flotte Angloise, qui le sommoit de luy rendre la place & luy envoyer ses articles pour la composition qu'il luy offroient assez honnorables, veu la necessitê où ils estoient de vivres & de munitions. Coppie de laquelle lettre j'ay icy inserée avec la responce du sieur de Champlain qu'il luy enuoya par les mesmes messagers Basques dés le lendemain matin.

MMESSIEURS, je vous advise comme j'ay obtenu commission du Roy de la grande Bretagne, mon très honnoré Seigneur & Majesté, de prendre possessîon de ces païs, sçavoir Canada & l'Acadie, & pour cet effect nous sommes partis dix-huict Navires, dont chacun a pris la route selon l'ordre de sa Majesté, pour moy je me suis des-ja saisi de la maison de Miscou, & de toutes les places & chalouppes de ceste coste, comme aussi de celles d'icy à Tadoussac où je suis à present à l'ancre, vous serez aussi advertis comme entre les Navires que j'ay pris, il y en a un appartenant à la nouvelle compagnie qui vous venoit treuver avec vivres & rafraichissemens, & quelques marchandises pour la traicte, dans lequel commande un nommé Norot: le sieur de la Tour estoit aussi dedans, qui vous venoit treuver, lequel j'ay abordé de mon Navire: je m'estois preparé pour vous aller treuver, mais j'ay treuvé meilleur seulement d'envoyer une patache & deux chalouppes pour destruire & se saisir du bestial qui est au Cap de Tourmente, car je sçay que quand vous serez incommodé de vivres, j'obtiendray plus facillement ce que je desire, qui est d'avoir l'habitation: & pour empescher que nul Navire revienne je resous de demeurer icy jusqu'à ce que la saison soit passée, afin que nul Navire ne vienne pour vous avictuailler: c'est pourquoy voyez ce que désirez faire, si me desirez rendre l'habitation ou non, car Dieu aydant tost ou tard il faut que je l'aye, je desirerois, pour vous, que ce fust plustost de courtoisie que de force, à celle fin d'esviter le sang qui pourra estre respandu des deux costez, & la rendant de courtoisie vous vous pouvez asseurer de toute sorte de contentement, tant pour vos personnes, que pour vos biens, lesquels sur la foy que je pretends en Paradis, je conserveray comme les miens propres, sans qu'il vous en soit diminué la moindre partie, du monde. Ces Basques, que je vous envoye sont des hommes des Navires que j'ay pris; lesquels vous pourront dire comme les affaires de la France & l'Angleterre vont, & mesme comme toutes les affaires se passent en France touchant la compagnie nouvelle, de ces pais, mandez moy ce que desirés faire, & si desirés traicter avec moy pour cette affaire, envoyés moy un homme pour cet effet, lequel je vous asseure de cherir comme moy-mesme avec toute sorte de contentement, & d'octroyer toutes demandes raisonnables que desirée, vous resoudant à me rendre l'habitation. Attendant vostre responce & vous resoudant de faire ce que dessus, je demeureray, Messieurs, & plus bas vostre affecttionné serviteur, David Quer, du bord de la Vicaille, ce 18 Juillet 1628, stille vieux, ce 8 de Juillet stille nouveau. Et dessus la missive estoit escrit, à Monsieur de Champlain, commendant à Kebec.

La lecture faicte par les sieurs de Champlain, & du Pont son Lieutenant en la presence de tous les principaux de l'habitation, il fut conclus aprés un long conseil, de luy envoyer la responce suivante toute pleine d'honnesteté, & de bon sentiment.

MONSIEUR, nous ne doutons point des commissions qu'avez obtenues du Roy de la grande Bretagne, les grands Princes font tousjours esleclion des braves & genereux courages, au nombre desquels il a esleu vostre personne, pour s'aquiter de la charge en laquelle il vous a commise pour executer ses commandemens, nous faisant cette faveur que de nous les particulariser entre autre celle de la prise de Norot & du sieur de la Tour qui apportait nos commoditez, la verité est que plus il y a de vivres en une place de guerre, mieux elle se maintient contre les orages du temps, mais aussi ne laisse de se maintenir avec la médiocrité quand l'ordre y est maintenu. C'est pourquoy ayant encore des grands bleds d'Inde, poix, febves, sans ce que le païs fournist, dont les soldats de ce lieu se passent aussi bien que s'ils avoient les meilleures farines du monde, & sçachant très bien que rendre un fort & habitation en l'estat que nous sommes maintenant, nous ne serions pas dignes de paroistre hommes devant nostre Roy, que nous ne fussions reprehensibles, & meriter un chastiment rigoureux devant Dieu & les hommes, la mort combattans nous sera honorable, c'est pourquoy que je sçay que vous estimerez plus nostre courage en attendant de pied ferme vostre personne avec vos forces, que laschement nous abandonnions une chose qui nous est si chere, sans premier voir l'essay de vos canons, approches, retranchemens, & batterie, contre une place que je m'asseure que la voyant & recognoissant vous ne la jugerez de si facile accez comme l'on vous auroit peu donner à entendre, ny des personnes lasches de courage à la maintenir, qui ont esprouvé en plusieurs lieux les hazards de la fortune, que si elle nous est favorable vous aurez plus de sujet en nous vainquant, de nous departir les offres de vostre courtoisie, que si nous vous rendions possesseurs d'une chose qui nous est si recommandée par toute sorte de devoir que l'on sçauroit s'imaginer. Pour ce qui est de l'exécution du Cap de Tourmente, bruslement de bestial, c'est une petite chaumière avec quatre à cinq personnes qui estoient pour la garde d'iceluy, qui ont esté pris sans verd par le moyen des Sauvages, ce sont bestes mortes, qui ne diminuent en rien de ce qui est de nostre vie, que si vous fussiez venu un jour plus tard il n'y avoit rien à faire pour vous, que nous attendons d'heure à autre pour vous recevoir, & empescher si nous pouvons, les prétentions qu'avez eu sur ces lieux hors desquels je demeureray Monsieur, &, plus bas, vostre affectionné serviteur Champlain, & dessus, à Monsieur, Monsieur le General Quer, des vaisseaux Anglois.

La responce ayant esté donnée aux Basques, ils s'en retournèrent dés le lendemain matin comme j'ay dit, & navigerent pour Tadoussac où estans arrivez ils la presenterent au General Quer, lequel aprés s'estre informé en particulier de leur negociation, il fit assembler tous ceux de ses vaisseaux, & notamment les Chefs ausquels il leut la lettre que nous leur laisserons consulter à loisir pour rapporter icy quelque petite particularité necessaire au sujet, car comme dit le sieur de Champlain, ils furent trompez par la divine permision en ce qu'ils crurent l'habitation mieux garnie qu'elle n'estoit, où pour tout vivre chaque homme estoit réduit à sept onces de poix par jour.

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Resolution de deux de nos Peres de vivre parmy les Barbares, les peines qu'ils y endurerent & la pieté d'un Montagnais converty.

CHAPITRE VII.

Dans les disgraces plustost que parmy les prosperitez on recognoist le vray amy du coeur, d'avec celuy qui ne l'est que par interest. Les Sauvages Montagnais desireux de nouveautez, ayans sçeu la venue des Anglois à Tadoussac & la prise du Cap de Tourmente sur les François nous venoient tous les jours donner de fausses alarmes à Kebec, dont les uns tesmoignoient assez ouvertement un desir de changement & d'en voir chasser les François sous esperance de mieux que leur promettoient les Anglois.

D'autres tout au contraire en eussent esté marris, comme de voir blesser la prunelle de leurs yeux, particulièrement nostre Napagabiscou, qui plein de ferveur comme l'Eunuque de Candax Royne d'Ethiopie, ne cherchoit que l'occasion de rendre service à ses bien-facteurs, & de faire voir que ce n'estoit pas en vain qu'on l'avoit fait Chrestien, mais par inspiration du Ciel, s'adressa au Pere Joseph & luy dit; Pere Joseph, à ce que j'ay pû apprendre les Anglois brusleront l'habitation, (ce qu'il disoit pour leur avoir veu brusler le Cap de Tourmente) & vous feront tous prisonniers, ce qui me seroit le plus sensible desplaisir qui me sçauroit jamais arriver. Parquoy je te supplie que tu aye soin de toy & de tes freres, & que tu me donne Frere Gervais, afin que je l'emmeine avec toy au païs des Algoumequins, ce sera un bien pour vous & pour moy, car outre que vous ne tomberez pas entre les mains des Anglois vous vous perfectionnerez en nostre langue, me confirmerez en la foy & enseignerez les autres qui ne sont pas encores instruicts comme moy, & si tu veux me donner encor un autre de tes freres fais le venir promptement, car j'en nouriray bien jusques à trois. Si je souffre de la faim ils en souffriront & si j'ay de quoy manger ils en auront, & par ainsi ils n'auront pas pis que moy, si mieux ils ne peuvent avoir.

Le P. Joseph demanda au F. Gervais s'il vouloit bien s'exposer à ce danger & se resoudre de vivre & mourir parmy ses pauvres gens, veu le péril eminent d'estre pris par les Anglois qu'on attendoit de jour en jour à Kebec, mais le bon Religieux qui sçavoit l'importance de l'affaire, & que ce sont choses que l'on doit meurement considerer avant de les entreprendre, demanda temps de respondre & adviser à ce qu'il auroit à faire, puis se resolut à la fin de se rendre miserable parmy les miserables pour l'amour d'un Dieu qui s'estoit fait pauvre pour l'amour de nous, avec cette esperance de profiter aux Sauvages & à luy mesme en cet employ, & que tost ou tard, le païs seroit rendu aux François, comme il est arrivé.

Cette resolution resjouit extremement le Pere Joseph & en loua Dieu, & de ce pas s'en alla trouver les sieurs de Champlain & du Pont ausquels il fist ouverture de leur bon dessein, & comme ils avoient resolu de s'en aller parmy ces pauvres Barbares, travailler à leur conversion, & pour y maintenir l'autorité des François attendant l'esloignement des Anglois qu'on esperoit en bref à cause du secours qui approchoit, mais qui ne reussit pas.

Messieurs les Chefs ayans ouy & consideré les raisons de ce bon Pere, & que sans apprehension ny de la mort, ny de la faim, il vouloit s'exposer dans des hasards autant perilleux que dangereux, louerent son zèle, approuverent sa resolution & le prierent de partir au plustost, crainte qu'estant surpris par les ennemis, ils ne vinssent à perdre une si belle occasion, & l'offre de ce Sauvage nouvellement converty.

Ils se disposerent pour ce voyage & ayans laissé Frere Charles & les autres Religieux avec les RR. PP. Jesuites & imploré le secours de leurs sainctes prieres, ils partirent le 19e jour de Juillet 1628, par un tres-mauvais temps, de maniere qu'encor bien qu'ils eussent le vent de Nordest, & leur chemin au Surouest, ils ne purent faire se jour là que huict ou neuf lieuës à raison d'une disgrace qui leur pensa arriver, car allans à pleine voille par le milieu de la riviere ayans vent & marée, lss flots donnoient si rudement contre leur canot & dedans le vaisseau mesme, qu'ils penserent submerger, & furent contraints de tirer du costé de la terre & jetter de leurs hardes dans la riviere, pour soulager ce petit batteau d'escorce.

Mais comme les furies de la riviere alloient croissans, pensans renger la terre ils furent jettez du vent & des flots sur un rocher, où ils eurent plus de peur que de peine, jusques à un autre rencontre qui blessa en deux ou trois endroits l'un de leurs canots, en rompit un autre & précipita tous les Sauvages dedans l'eau, qui se sauverent à la nage. Il y avoit encore environ vingt lieues de là jusques aux trois rivieres, que ces pauvres submergez furent contraints de faire à pied avec des peines infinies, à cause de certains petites rivieres qu'il faut traverser en chemin.

Avant d'arriver ils raccommodèrent les deux canots blessez au milieu d'une prairie vers le lieu appelle de saincte Croix où des-ja estoient arrivez deux canots du païs, qui tous quatre restèrent le reste du jour & de la nuict couchez à l'enseigne de la Lune en mesme hostellerie. L'appetit leur devoit estre fort aiguisé, car ils n'avoient mangé de tout le jour fors un peu de sagamité à cinq heures du matin, & puis adjoustez y les fatigues nompareilles de la riviere irritée par les vents, & vous trouverez qu'ils eussent bien merité quelque autre de plus excellent qu'un peu de sagamité de six ou sept morceaux de galettes qu'on leur donna avec quelque poix rostis pour tuer leur plus grand appetit. Il est vray que j'ay aucunefois experimenté une faim si furieuse sur le chemin des Hurons, que je me fusse volontiers jetté à en broutter les herbes & les racines, si je n'en eusse appréhendé le poison de quelqu'unes, c'est ce qui me faisoit courir les bois & les lieux escartez pour y chercher des petits fruits que la nature y produit, mais qui sont aussi tost enlevez par les enfans des Barbares.

Environ la mi-nuict la marée fut grande & tellement dilatée, qu'elle s'estendit par tout où ils estoient couchez & les obligea de se remettre sur les eaues, où ils furent encores tellement tourmentez & agitez des vents & des pluyes continuelles, qui leur donnoient de tous costez qu'ils ne sçavoient comment se pouvoir conduire avec les seuls flambeaux d'esorces qu'il avoient pour toute clarté & leur faisoient souvent eclipse.

Le premier canot qui faisoit l'avant garde, donna si rudement contre un rocher qu'il y pensa couler à fond sans que la diligence des Sauvages le pû empêcher d'estre blessé, ce que voyans & qu'ils ne pouvoient en façon de monde se gouverner, ils descendirent 4 filles à terre pour chercher lieu de se cabaner, (car c'est un de leur soin avec les femmes,) mais elles ne rencontrerent par tout que des eaues & des fanges, où elles enfoncerent en quelque endroit jusques à la ceinture dont l'une s'y pensa noyer, car l'obscurité de la nuict estoit si grande qu'ainsi embarassées elles ne purent retourner à leurs canots & fallut promptement battre le fuzil & allumer des flambeaux pour les aller retirer, aprés quoy on chercha place pour y passer le reste de la nuict, mais ô mon Dieu qu'elle nuict où le repos estoit un martyre.

Environ les six heures du matin arriverent à eux quatre canots, qui alloient à Kebec querir des vivres, ils advouerent avoir soufferts les mesmes disgraces de nos hommes, un canot perdu & des peines au delà de leur pensée, qui les avoient reduits jusques à l'extrémité, mais comme j'ay peu quelquefois pratiquer estre nos Hurons, aprés estre sortis de quelque malheureux passage, où à la fin de quelque tournée laborieuse, ils firent festin & chanterent par ensembles, puis se separerent & allerent chacun leur chemin, conduis d'un vent que Dieu leur donna fort favorable, lequel les rendit en peu d'heures jusques aux trois rivieres, où estoit pozé un camp de Montagnais & d'Algoumequins, qui les receurent avec une joye & applaudissement d'un peuple affectionné envers nos pauvres Religieux, ils estoient là attendans la maturité de leurs bleds & citrouilles des ja assez advancez, pour la saison.

Ces bons Peres avec leurs hostes se cabanerent là avec eux, où à peine eurent ils passé huict jours de temps, qu'il leur arriva nouvelle de l'esloignement des Anglois, avec lettres des Chefs de Kebec, par lesquelles ils les supplioient de retourner à leur Convent, puis que les plus grands dangers sembloient estre passez, neantmoins qui furent bien déplorables quelques temps aprés, & la ruyne de tout le païs.

La nouvelle n'en fut que tres-bonne, mais ce qui en augmenta la joye fut l'arrivée de 20 canots Hurons, dans l'un desquels estoit le V. P. Joseph de la Roche, haslé, maigre & deffait comme un homme à qui la necessité avoit enjoint forces jeusnes, & le Soleil du hasle, car c'est le teint & le maigre que l'on prend d'ordinaire, en si austere voyage où l'on ne jouyt d'aucun contentement que celuy de la bonne conscience.

Tous les bons Pères s'entrecaresserent à l'envie & se regalerent plustost de discours spirituels que de bonne chère, après avoir rendus leurs actions de graces à Dieu, car avant toutes choses c'est à ceste première cause qu'il faut rendre ses voeux.

Aprés le repas ils adviserent par entr'eux s'ils devroient retourner tous trois à Kebec, ou non, d'autant que les Sauvages ayans appris que l'on les mandoit de Kebec, en avoient tessmoigné du mescontemement, particulierement le nouveau Chrestien & les anciens & vieillards, qui après leur conseil s'offrirent de les nourrir tous trois, & de prendre soin d'eux comme de leurs propres enfans.

Le P. Joseph superieur, les remercia de leur bonne volonté, & les asseura de la tesmoigner par tout envers les François, qui ne s'en rendroient jamais ingrats, ny luy partculierement, mais qu'au reste il avoit à les supplier de vouloir agréer leur retour à Kebec, puisque les Capitaines le desiroient & qu'il ne pouvoit les refuser. A tout le moins laissé nous le Frere Gervais, repliquerent les Barbares, afin que ne demeurions pas sans instruction, ce que le P. Joseph leur accorda, dequoy ils furent fort contans & l'en remercièrent.

Mais comme ils estoient encores empechez à separer leurs hardes & disposer de leurs paquets pour s'en aller les deux PP. Joseph à l'habitation & le F. Gervais aux Algoumequins, ils receurent derechef un nouveau mandement de s'en retourner tous à Kebec, le plus promptement que faire se pourroit, ce fut icy où le pauvre baptizé monstra ses sentimens, car les voyans tous trois resolus de s'en aller à Kebec, puis que les Chefs le desiroient, il protesta en pleurant qu'il ne descendroit d'un an aux François, deut il mourir de faim l'Hyver, non pas mesme à la pesche de l'anguille, qui se fait tous les ans à la riviere S. Charles, depuis la my-Aoust, jusques à la my-Octobre, beaucoup en disoient de mesme & ne se pouvoient consoler pour n'avoir de consolateur, car en fin ils se sentoient trop heureux d'avoir de nos Religieux avec eux.

Je ne sçay si je dois blasmer ces Peres ou non, en cette action, car ils pouvoient avoir des sujet preiguans, mais il est vray que j'eusse bien esperé de mes excuses à Kebec, & n'eusse pû esconduire ces pauvres gens en une prière si salutaire & raisonnable, puis que toute leur intention n'estoit que pour leur propre salut & edifications; Helas! qu'eusent ils pû esperer davantage d'eux, estans pauvres & desnuez de tous les biens de la terre, & sujets à vivre des aumosne d'autruy, sinon leurs instructions & l'effect de leurs prieres, c'est ce qui le faisoit affliger & tenir bon dans la resolution que nostre Sauvage prist les pensans gagner, de ne descendre à Kebec que l'Hyver ne fut passé, comme il fist & alla huyverner avec les Algoumequins.

Neantmoins au mois de Mars ensuivant il revint en nostre Convent, non les mains vuides & privé de bons sentimens, mais chargé de deux testes d'eslans qu'il donna à nos Religieux disans, prenez pour vous monstrer que je ne vous ay point mis en oubly, & que m'ayans quitté, pour obeir aux Capitaines François, je n'ay point perdu la bonne affection que j'ay tousjours eue pour vous. Tous les jours je regrettois vostre absence & m'estimois miserable de me voir si esloigné de vous, car n'ayans pas de memoire assez, pour retenir les choses que m'aviez enseignées, je craignois de mourir en peché & d'aller point en Paradis pour ne les avoir retenues & entièrement observées.

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_De la subtilité d'un Sauvage pour tromper les Anglois, & de la necessité qu'on souffrit à Kebec, auquel temps on nous donna deux petits Montagnais à instruire._

CHAPITRE VIII,

J'ay dit au quatriesme livre de ce volume, chapitre premier, que Pierre Anthoine Patetchounon Canadien, fut renvoyé par nos Religieux de Kebec entre ses pareils, pout reprendre les idées de sa langue qu'il avoit comme oubliées en France. Mais s'estant par cas fortuit rencontré à Tadoussac à l'arrivée des Anglois qu'il pensoit estre François, il fut à leur bord les saluer, mais ayant esté recognu par quelqu'uns qui s'estoient donné aux Anglois, specialement le Capitaine Michel, il en donnèrent advis à leur Admiral, qui le retint pour leur servir de Truchement & faire descendre les Nations à la traicte, qu'ils vouloient là establir par le moyen de quelques presens.

L'Admiral commanda donc qu'on ne le laissat point aller, & qu'on luy fit caresse pour ne le point effaroucher, puis l'ayant fait venir à son bord & en particulier dans sa chambre luy parla François, mais le Sauvage feignit ne l'entendre point, il luy parla latin, il en fit de mesme. Mais le Capitaine Michel arrivant là dessus; le contraignit de respondre en l'une, ou l'autre des deux langues, luy disant qu'il le cognoissoit tres-bien, & sçavoit sa capacité, pour l'avoir veu en France, & sceu qu'il y avoit estudié, & esté faict Chrestien.

Le garçon s voyant descouvert, & qu'on luy refusoit la sortie du Navire, & à ses Freres, s'advisa d'un autre expédient fort favorable qui le mit en liberté, & luy donna dequoy vivre. Or ça, dit il au Capitaine Michel, que desirez vous de moy, j'ay toutes les envies du monde de vous servir, & de laisser là les François, car Monsieur l'Admiral est un tres-brave homme qui m'a obligé jusques à ce pojnt, de faire tout ce que vous voudrez pour l'amour de luy, mais j'ay pensé aussi qu'estant homme d'honneur, comme vous estes, vous me ferez aussi la faveur de ne me point manifester aux François, particulierement aux Pères Recollects, à qui j'ay l'obligation du sainct Baptesme, & de ce que je sçay, car ils ne seroient pas contents de ma revolte, & ne feroient plus estat de moy. Voyez un peu l'esprit du garçon, comment il sçait bien accommoder son fait.

Ce n'est pas tout il demande qu'on luy laisse conduire l'affaire, & monter aux trois rivieres dans une chalouppe luy cinquiesme, sçavoir ses deux frères, & deux autres Sauvages de ses amis, ce qui luy fut accordé avec un baril de galettes, un baril de biscuit, un autre de poix, un baril d'eau de vie, & un de vin, avec une couverture, & quelques autres petites hardes qu'on luy donna, à condition qu'il leur seroit fidelle, ce qu'il promit, & tout ce qu'on voulut, & n'en fit rien, car au lieu d'aller aux trois rivieres, ils tirèrent droit à l'Isle rouge qui est devant. Tadoussac, & puis passerent de l'autre coste de la riviere, où ils firent bonne chère, & se moquerent de nos Anglois.

Les Anglois estoient cependant tousjours aux escoutes, attendant de jour à autre le retour de leurs messagers, & de quantité de Sauvages qu'ils avoient promis de leur amener chargez de pelleteries, & ne voyoient rien venir, mais ils furent bien estonnez qu'aprés avoir long temps attendu on leur vint donner advis qu'ils s'estoient mocquez d'eux, & fait bonne chere à leur despens au delà de l'Isle rouge, ce qui mit les Anglois tellement en cholere qu'ils jurerent par leur Dieu de ne pardonner jamais à Pierre Anthoine, & de le pendre s'ils le pouvoient attraper, mais ils ne tenoient rien, car les Sauvages sont plus difficiles à prendre que des lievres quand ils tiennent les bois.

Et comme ils estoient encores tout eschauffez dans leurs choleres, arriva la barque qu'ils avoient despechée au Cap de tourmente laquelle leur ayant rendu compte du ravage qu'ils y avoient faicts, & donné à leur Admiral, la responce du sieur de Champlain, prindrent resolution de retourner vers Gaspé, pour combatre la flotte François qu'ils esperoient trouver en chemin, comme ils firent.

Le 18e jour de Juillet, le sieur de Rocmont Admiral des François, ayant eu le vent de l'approche des Anglois, prit les brunes pour eviter le combat, auquel neantmoins il fut engagé parla diligence des ennemis, qui le vainquirent, & rendirent prisonnier, comme je diray plus amplement au Chapitre suivant.

Mais auparavant de faire rencontre des ennemis, il despecha une chalouppe avec dix ou douze de ses hommes, pour donner advis à Kebec de son approche, avec commandement au commis Desdames de luy faire sçavoir au plustost l'estat de la maison, ce qu'il ne pû effecturer si tost, car arrivant à Tadoussac, d'où les Anglois estoient partis, il apprit des Sauvages là restez, la prise du Cap de tourmente, dequoy il fut extremement affligé, & d'ailleurs il fut acertené du combat qui se devoit donner entre les deux flottes, qui l'obligea d'en attendre l'issue, & despescher promptement un canot avec trois de ses hommes au sieur de Champlain, pour l'informer de tout ce qui se passoit, & sçavoir si au vray les Anglois l'avoient mal traité comme le bruit en couroit.

Le canot arrivé le sieur de Champlain amplement informé des choses qui le metoient en peine, le renvoya dés le lendemain matin avec ses despeches, qui ne furent pas loing, car peu de jours aprés arriva la chalouppe à Kebec avec Desdames, & dix de ses compagnons qui crioient à la faim, pour avoir (disoienr-ils) sejournez unze jours à Tadoussac & mangé tous leurs vituailles, attendans l'issue du combat qu'ils n'avoient pu apprendre, ce qui leur estoit de fort mauvais augure. Ils furent neantmoins receus selon la puissance & necessité du lieu, qui manquoit desja de pain, de vin, de sel, de beure, & de toute esperance d'en pouvoir avoir d'un an entier, la flotte ne paroissant point.

Cette misere les fit resoudre de vivre doresnavant en paix, les uns avec les autres de ce peu qu'ils avoient, sans se porter d'impatience, où elle estoit plus necessaire que jamais, une chose leur fut fort favorable, une quantité de Hurons descendirent ce mesme temps à la traite, lesquels emmenerent bon nombre de leurs hommes moins utiles, qui fut autant de soulagement pour le pays, car sans compter les unze venus de nouveau, ils estoient prés de quatre-vingts bouches à l'habitation.

Le sieur de Champlain voyant son monde diminué à la faveur de Hurons, pensa au salut du reste, ausquels il ordonna pour chacun cinq petites escuellées de poix ou febves par sepmaine, sans pain ou viande, car il ne s'en parloit plus, & de ces poix ou febves ils en faisoient une espece de menestre ou bouillie, composée en partie de certaines herbes & racines qu'ils alloient chercher par les bois.

Nos Religieux en devoient avoir leur part comme les autres, mais à raison de la grand souffrance & necessité qu'ils voyoienr en plusieurs, ils la cederent facilement, & se contenterent d'un peu de bled d'Inde qu'ils avoient amassé de leur desert, duquel ils nourrirent encor un ouvrier, & trois petits enfans, sçavoir un François, & deux Sauvages, sans les charitez & aumosnes qu'ils faisoient aux plus necessiteux, aymans mieux souffrir disette des choses, que de manquer à aucun de ce qui estoit en leur puissance, mais avec un tel excez, que s'ils n'eussent esté eux-mesmes secourus par la Dame Hébert, de deux barils de poix, ils se rendoient tout à faict miserables, & pour mourir de faim, car outre que les racines & les choux de leur jardin avoient esté également distribuez par les chambres, le grain leur avoit manqué, & n'avoient plus que fort peu de febves, de racines, & de glans, dequoy ils se nourissoient principalement, sinon qu'au mois d'Octobre suivant les Sauvages leur firent presents de quelques pacquets d'anguilles qui les remirent sus pieds, & voicy comment.

Je vous ay dit au Chapitre 4 de ce livrc comme les François avoient emprisonné le Sauvage Mahican Atic Ouche, accusé d'avoir tué deux François, dequoy les Barbares estoient fort en peine, mais encor plus de ce qu'on ne le mettoit point en liberté, & pour ce conclurent entr'eux en un conseil qu'ils tindrent exprès, qu'ils n'assisteroient en rien les François, ny d'anguilles, ny d'autres viandes, & blasmerent fort Choumin de leur avoir porté de ses vivre si particulièrement à Kebec, car pour nos Religieux ils ny repugnoient point, & n'avoicnt aucune difficulté qu'on leur fit la charité pendant une si grande famine, mais Choumin qui n'avoit pas seulement de l'amitié pour nous, mais pour tous les François continua de leur faire au bien, & les assister en ce qu'il pouvoit, ce qui faisoit que le sieur de Champlain le caressoit, & en faisoit estat par dessus tous les autres Sauvages, qui jaloux & envieux d'un tel honneur, en voulurent meriter autant par autres bienfaits, & deslors firent des presens de vivres aux François, qui leur vinrent fort à propos, comme la manne aux enfans d'Israël dans le desert.

Sur la fin du mois d'Octobre, les Sauvages ayans mis ordre à leurs affaires pour leur hivernement dans les bois, & parmy la campagne, l'amenèrent à Mahican Atic Ouche encor prisonmer, son petit garçon aagé de 4 à 5 ans, pour en avoir le soin, d'autant que personne ne s'en vouloit charger, & mesme ses parens l'avoient voulu laisser sur le bord de l'eau, afin qu'ennuyez de cet exil, où il mourut de faim ou de regret, ou se précipitant dedans le fleuve, c'est à dire qu'ils vouloient qu'il mourut pour en estre sans pitié déchargez.

Le pauvre Mahican Aric Ouche eut bien desiré jouyr de la presence de son fils, mais y ayant si peu de vivres à l'habitation, c'estoit assez d'y nourir le pere, sans y adjouster le fils, qui fut abandonné de ses parens, & du pere qui n'estoit point en liberté, ny en puissance de luy pouvoir ayder. Ce qu'estant le Pere Jofeph luy fit offrir de le nourrir & instruire, moyennant qu'il souffrit après qu'on l'emenast en France, à quoy le pere obtemperant luy accorda facilement son fils qu'il mena à nostee Convent, aussi joyeux & content que s'il eut acquis un Empire à Jesus.

Environ la sainct Martin de la mesme année 1628 la femme de feu Mecabau, autrement Martin, qui avoit esté baptisé chez nous, amena son petit fils nommé Chappé Abenau, qui nous avoit tant de fois esté recommandé par feu son mary, le peu de vivres qu'il y avoit en nostre Convent mit lors fort en peine nos Religieux, car de le refuser c'eut esté crime envers cette femme, & perdre l'occasion de sauver cette petite ame, & de le recevoir c'estoit augmenter leur misere desja assez grande, mais le plus asseuré estoit de retrancher chacun une partie de sa petite portion pour ce petit, ce qui fut fait à l'édification de tous, & avec la mesme gayeté qu'on s'estoit desja retranché pour d'autres particuliers de l'habitation.

La mère voyant son fils placé & hors de danger de mourir de faim, s'en retourna aussi tost avec ceux de sa Nation, le Pere Joseph comme superieur prevoyant pour l'advenir, fit mesurer tout le grain qui estoit au Convent, afin de voir combien l'on en pourroit user tous les jours & trouva que pour jusques à la my May à huict personnes qu'ils estoient, il n'y avoit pour chacune personne, que trois fois plain une escuelle à potage de farine, moitié de poix, & moitié d'orge qui estoit peu, n'eust esté les racines de nostre jardin, lesquelles leur servirent de pain, car d'aller à la queste, les autres n'avoient pas trop pour eux. Il est vray que les Sauvages les assssterent d'anguilles, mais qui devindrent d'un si mauvais goust, faute d'avoir esté suffisamment sallées, que les François s'estonnoient comme nos Religieux n'en estoient empoisonnez.

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Voyage des Peres Daniel Boursier, & François Girard Recollects, pour la Nouvelle France. Comme ils furent pris par les Anglois, puis renvoyez, avec un Gentilhomme, sa femme, & sa famille, & des grandes risques qu'ils coururent en chemin.

CHAPITRE IX.

La divine & adorable providence a des ressorts incognus aux hommes, par le moyen desquels il afflige les siens quand il luy plaist, & en la manière qui luy est plus agréable, sans que nous puissions en cela faire autre chose qu'admirer ses divins Jugements, & luy dire en toute humilité. O mon Dieu vous soiez à jamais beny, qui nous afflige icy bas, pour nous rendre bien-heureux la haut en Paradis.

Au temps que les Rochelois faisoient la guerre en France, & qu'on voyoit le Canada en un peril plus eminent de changer de maistre. Messieurs les nouveaux associez firent équipper 4 vaisseaux à Dieppe pour l'aller renvitailler, & fournir des munitions necessaires, sous la conduite du sieur de Rocmont, comme j'ay dit au Chap. precedent. Dans 2 de ces Navires s'embarquerent avec 2 PP. Jesuites, deux de nos Religieux, sçavoir le P. Daniel Boursier, & le Pere François Girard, pour le secours de nos Frères qui estoient dans le pays, après s'estre au prealable humblement recommandé à Dieu.

Ils se mirent sous voile au mois d'Avril de l'an 1628, & sous la faveur de leurs quatre vaisseaux, 13 ou 14 petits Navires, qui sous cette escorte passerent la manche, & se rendirent en terre Neuve, pour la pesche de la moluë. Mais à peine la flotte se vit elle partie du port, & singlans en mer, qu'elle se vit aussitost accueillie d'une tourmente fort grande, pendant laquelle deux grands vaisseaux Rochelois, d'environ 100 tonneaux chacun, les vinrent costoyer & essayer d'en surprendre quelqu'un, mais en vain, car les quatre vaisseaux se joignans ensemble avec tous les autres pour leur deffence commune, tournerent teste à ses Pirates & leur donnerent la chasse à coups de canons.

La tourmente qui continuoit les alloit encore menaçans d'un autre plus mauvais party que des Rochelois, s'ils n'eussent promptement relaschez à la rade de honque, où ils sejournerent prés de 8 jours, pendant lesquels les RR. PP. Jesuites, & les nostres eurent tout loisir de dire leur Chapelets, & catechiser les Mattelots & passagers, qui s'estoient en assez bon nombre embarquez pour habiter le Canada, si par malheur les Anglois ne les eussent desconfis, & renvoyez en France, comme je diray cy aprés.

La tourmente passée on se remit sous voile, mais aussi tost un Navire Holandois parut & les vint recognoistre, lequel ayant esté couru, pris & amené par les nostres, fut fouillé, sous la croyance qu'il estoit Pirate, comme en effet, sa mine, sa desmarche, & ses gens revesches & mal conditionnez, en donnoient de fortes conjectures, neantmoins, aprés l'avoir gardé vingt quatre heures & plus, on le laissa aller, comme nous fismes, nostre Anglois, faisans le mesme voyage. Il y en avoit pourtant de nostre équipage qui trouvoient à redire à cette douceur, alleguans pour principale raison des exemples signalées de la barbarie des Anglois, & Holandois à l'endroit des François, lors qu'ils les trouvoient à l'escart & sans temoins, voire qu'ils usoient mesme souvent de perfidie, comme les Holandois ne tesmoignerent que trop à l'encontre du fils du sieur du Pont Gravé, estant au Moluques, chargé d'espiceries pour la France, car l'ayant invité à leur bord, pour le festiner, sous les apparences d'une amitié cordiale, à peine furent-ils en train de boire & rinsser les verres à la santé de leurs amis, qu'ils envoyerent mettre le feu dans le Navire de ce jeune Gentilhomme, pour le priver luy & la France, de ce qu'il emmenoit, ô envie insupportable. Mais qui ne se fut affligé d'une telle perfidie & desloyauté, il eut fallu estre de bronze & insensible comme une pierre, ce jeune homme eslevoit les yeux au Ciel, imploroit son secours, & reprochoit à ces meschans leurs actions infames, pendant que son pauvre Navire se consommoit & reduisoit en cendres. Helas, disoit-il, en contemplant du haut de la dunette son honneur, & ses biens consommez dans les flammes, falloit il que te crusse à la parole des ennemis de Dieu, s'en est ma coulpe, & ma faute, je ne m'en puis prendre qu'à moy mesme, ne devois-je pas sçavoir que celuy qui est infidel à Dieu, l'est ordinairement aux hommes, mes pechez m'ont causé ces disgraces, ô Seigneur qu'au moins elles servent à mon salut, les ennemis m'ont affligé de tous costez, & suis confis dans les amertumes de mon coeur. O mort ne me sois plus cruelle, & ne me fais point languir, je t'appelle à mon secour, ravy mon ame, & qu'elle soit pour le Ciel, car je ne puis plus vivre sur la terre aprés avoir veu commettre une telle perfidie en mon endroit, par ceux qui ne subsistent que par l'assistance de mon Roy, les forces me manquent, les tristesses m'accablent, & les ennuys me consomment comme le foin devant la flamme.

O mon Dieu, disoit ce pauvre Gentilhomme, je recommande mon ame entre tes mains, je vous demande pardon de tous mes pechez passez, avec un regret infiny d'avoir irrité vostre divine justice, vous estes mort pour moy mon Sauveur, & dequoy serviroit ce Sang tres-precieux qui est decoulé de vos playes, sinon pour nettoyer nos coulpes, & les taches du peché qui ont enlaidy mon ame: Vous estes mon Dieu, & je suis vostre creature, vous estes le tout Puissant, & je suis un neant, & dequoy vous serviroit que je fusse perdu, ceux qui sont aux Enfers ne vous louent point, & les bienheureux chantent vos louanges, & les misericordes qui sont eternellement en vous. J'espereray donc en vous ô mon Jesus nonobstant mes fautes, car vous ne perdez que les obstinez. La Vierge & les SS. que j'invoque à mon secours, vous prient pour moy, & offrent au Pere Eternel toutes vos souffrances, les leurs, & celles que j'ay souffertes au reste de ma vie, en satisfaction de mes pechez.

En achevant ces prieres, il entra en l'agonie de la mort, & rendis son ame entre les mains de Createur, comme pieusement nous pouvons croire. Ce fut un grand dommage de ce jeune homme, car il donnoit de grandes esperances de sa personne, tant de sa valeur que de son bel esprit, mais l'envie de l'heretique Holandois, qui ne veut avoir de compagnon à la navigation s'il n'est plus fort que luy, luy osta les biens, & la vie.

Reprenons nos brisées, & disons que la flotte ayant tins mer environ cinq ou six sepmaines, arriva favorablement sur le grand Banc, où tous les Mattelots ayans la ligne en main pescherent quantité de moluës pour leur rafraichissement, car les salines que l'on a pour tout mets en mer, lassent extremement. Apres quoy ils aborderent les Isles d'Anticosti ausquelles ayans mouillé l'ancre, les Peres avec tous le reste de l'equipage descendirent à terre, louèrent Dieu, puis ayans planté une croix au nom de Jesus, qui les avoit là conduits, se rembarquerent & tirerent droit aux Isles percées, où ils trouverent un Navire de ceux qui esloient party de Dieppe avec eux, lequel s'estant senry bon voylier pour esquiver l'ennemy, avoit pris seul le devant à l'issue de la manche, pour arriver des premiers à la pesche, comme il fit.

La flotte ayant sejourné deux jours en ces Isles, fit voile pour le petit Gaspée, où l'on fut adverty par dix ou douze Sauvages, de l'arrivée de quatre ou cinq grands vaisseaux Anglois dans Tadoussac, lesquels s'estoient desja saisis de quelques Navires François contre la coste, dequoy nos gens bien estonnez ne sçavoient par maniere de dire, à quel Sainct se vouer, car ils se voyoient en de très grands dangers d'estre tuez en combat tant, ou d'estre fais prisonniers en se rendans, & traitez; à la rigueur des ennemis, à cause principalement des Religieux qui estoient dans leurs vaisseaux, c'est ce qui les fit estre tellement pressans & importuns à leur endroit, qu'ils contraignirent nos deux Peres, avec deux autres qui s'estoient embarquez avec eux de se couvrir d'habits seculiers, ce qu'ils firent, mais avec tant de regret & de desplaisir, que jamais il n'y eussent consenty si la charité & la compassîon qu'ils avoient de ses pauvres François qu'ils voyoient comme desesperez, ne les y eut contraints, & comme obligez.

Apres quoy on tint conseil de guerre auquel il fut conclud que leur première pensée seroit suivie, qui estoit de se bien batre si les autres abordoient, puis qu'il n'y avoit point là lieu de retraite, ny moyen de s'esquiver de l'ennemy, qui estoit aux aguets. Neantmoins avant que de hasarder, comme j'ay dit cy devant au Chap. 8 ils adviserent d'envoyer une chalouppe de 10 ou 11 hommes à Kebec par des lieux destournez, sous la conduite d'un nommé Desdames, pour advertir le sieur de Champlain de leur arrivée, & qu'ils leur portoient dequoy renvitailler l'habitation de toutes choses necessaires, & de la peine où ils se trouvoient, afin qu'il se tint luy-mesme sur ses gardes. Ils ordonnerent aussi audit Commis les lsles de S. Bernard pour le rendez-vous, & où ils l'attendroient si plustost ils n'estoient pris.

La voile au vent, & la chalouppe partie, la pauvre flotte marchoit entre la crainte & esperance pour les Isles S. Bernard, lors qu'ils apperceurent l'armée Angloise venir droit à eux pour les combatre mais nos gens qui ne sentoient pas la partie egale en prirent bien tost l'espouvente, & s'enfuyrent à vauderoute, & les autres aprés, qui les poursuivirent jusques au lendemain trois heures après midy qu'ils les abordèrent & saluerent d'une volée de canon, qui leur fut respondu de mesme, & de là commença une tres-furieuse batterie de part & d'autre, les uns pour empieter, & les autres pour se defendre, mais à la fin les Anglois obtindrent la victoire sur les François qui se defendirent fort vaillamment, car ils tirèrent jusques au plomb de leurs lignes, & en 14 ou 15 heures de temps que dura le combat, il fut tiré de part & d'autre, plus de douze cens volées de canon, à ce que m'ont dit ceux qui y estoient presens, & si neantmoins de tant de coups de foudres & de tonnerres, il n'y eut jamais que deux François de tuez, & quelques autres de blessez, mais le debris de deux vollées de canons qui donneront à fleur d'eau de leur Admiral, avec le manquement de poudre & de munition, qui fut en fin la cause de leur malheur, & qu'il fallu parlementer, & demander composition, qui leur fut accordée assez honorable pour gens reduits à l'extremité.

Il y en a qui veulent dire qu'ils devoient venir à bord, & rendre combat, l'espée ou la picque à la main, mais helas les pauvres gens, eussent bien empiré leur marché, car au lieu que la vie leur fust accordée, & l'honneur aux femmes conservé, ils pouvoient dans un combat inégal, perdre & l'un & l'autre, costé des personnes qui leur estoient de beaucoup superieurs, & en force, & en nombre.

La composition fut qu'il ne seroit fait aucun desplaisir aux Peres Jesuites, ny aux PP. Recollects. Que l'honneur des femmes, & des filles leur seroit conservé. Qu'ils donneroient passages, vivres, & vaisseaux à tous ceux de l'quipage qui devroient retourner en France. Mais que tout le reste du pillage avec les hardes des pauvres François, appartiendroient aux Anglois, lesquels partagèrent entr'eux, après qu'ils eurent deschargé la pluspart des hommes à terre, ausquels ils donnerent, selon le concordat, deux vaisseaux, & les vivres necessaires pour retourner en France, à telle heure qu'ils voudroient.

Pour les Peres, & les PP. jesuites, les Capitaines, Admiral, & vice-Admiral, & quelques autres des principaux François, furent dispersez en plusieurs vaisseaux Anglois, pour estre conduits en Angleterre, voir adjuger la flotte Françoise estre de bonne prise, & eux-mesmes arrestez jusques à entier payement de la rançon qu'on estoit convenu. Le monde estant ainsi dispersé, la flotte partit des Isles de Miscou, & se rendit à celles de sainct Pierre, où ils trouverent quatre Navires Basques de sainct Jean de Lus, chargez de moines & abandonnez des Mattelots qui s'estoient cachez dans les bois, peur de tomber entre les mains des Anglois, ausquels il fut facile se saisir des vaisseaux, & de tout ce qui estoit dedans & de la pluspart du poisson sec qui estoit encore sur le galay, n'y ayant personne pour le deffendre.

Tant de marchandises & de pirateries leur emplit tellement leurs Navires, qu'il furent contraints se descharger de ce qui leur servoit le moins, & entre autres choses, ils deschargerent de nos Peres, & d'un honneste mais fort sage gentil-homme nommé le sieur le Faucheur Parisien, de sa femme & de ses cinq enfans, d'un Médecin & de quinze ou seize Mattelots Biernois, de tous lesquels ils n'eussent pû esperer une once de bonne monnoye; ayans perdu dans la flotte, tout ce peu de bien qu'ils avoient embarquez sous l'esperance de s'habituer en Canada pour y vivre eux & leur familles, le reste de leur vie, mais qui par mal-heur ne leur reussit pas bien.

Aprés que ces pauvres gens furent descendus à terre, on leur fist offre de vivres & de vaisseaux pour retouner en France, qui furent en mesme temps acceptez comme une gratification, car qu'elle consolation pouvoient ils avoir dans des vaisseaux où il ne se faisoit aucun exercice que de la Religion pretendue reformée, où on n'oyoit chanter que des marottes, faire vie que de rustres & d'epicuriens, à la verité on ne leur fist aucun desplaisir en leur personnes ny d'affront à leur honneur & reputation, mais c'estoit assez d'affliction que de se voir esclaves & prisonniers, entre les mains de personnes si esloignées du bon sentiment & de la voye qui conduit au Ciel. Le Navire qui leur fut donné fut un de ceux nouvellement pris sur les basques, duquel ils se servirent autant long-temps qu'il plut à Dieu, je dis qu'il plut à Dieu, car pensans dans ceste apparente commodité se servir d'une opportune commodité, ils se mirent dans des hazards & périls jusqu'à l'extrémité.

Mon Dieu vous estes admirable, & adorables sont vos jugemens, mais il est vray que sans vostre assistance particuliere, l'homme de bien succomberoit souvent sous le pesant faix de vos visites. Les Anglois n'estoient pas à peine partis de ces Isles, que les Basques à qui lesdits Anglois avoient pris, fouragez & emmené leurs vaisseaux, vindrent dans quatre ou cinq chalouppes, se saisir à l'improviste du Navire de nos pauvres François, pendant qu'ils, estoient à terre empechés à racommoder leur hardes & donner ordre pour leur voyage: qui fut bien affligé, ce furent ces pauvres exilez, car ils se virent tombé de deux sieges à terre comme l'on dit, & en danger de mourir miserablement dans ce desert, car ils ne sçavoient plus à qui avoir recours.

On dit qu'on peut, reprendre son bien où on le trouve. Ces Basques avoient donc raison de reprendre le leur en ce Navire qui leur avoit esté osté par les Anglois, mais nos gens avoient aussi un juste sujet de déplorer leur infortune, & d'avoir recours aux larmes & aux prieres, puis que tout secours humain leur avoit manqué, & sembloit que le Ciel & la terre eussent conjuré leur ruyne. Ils se veulent neantmoins roidir contre ces Basques & en disputer le Navire comme pris de bonne guerre, disoient-ils, par les Anglois, car la necessité a tousjours des inventions pour se liberer d'elle mesme.

Dix ou douze Mattelots des plus resolus entrerent dans une chalouppe & allerent recognoistre ces Basques, qui avoient repris leur Navire, pendant que le reste de l'équipage les suivoit dans une autre, mais au lieu d'estre les bienvenus, les Basques justement irrité les penserent tous assommer à coups de pierres, (car les Anglois ne leur avoient laissé aucunes autres armes à feu.) Il y en eut cinq on six de blessez, qui firent prendre la fuyte à tout le reste sur les montagnes voisines, tellement qu'avec le Navire les Basques eurent encores tous les paquets & les hardes de nos gens, qu'ils avoient laissé sur la terre.

Que pouvoient dire alors nos pauvres Religieux, sinon de crier au Seigneur qu'il eu pitié d'eux & de tout ce peuple, pour moy je n'ay rien ouy de plus admirable en toutes ces disgraces que la confiance de cette honneste damoiselle mere & de ses trois filles, courageuses comme des Amazones, & qui sçavoient devorer les difficultés dés leur naissance, par de bonnes & fermes resolutions, de recevoir & endurer le tout pour l'honneur & l'amour d'un Dieu. Ce sont graces qui ne sont pas communes à toutes les femmes, qui sont d'ordinaire timides & craintives aux moindres difficultez, & partant louables en celles qu'au milieu des plus grands hazards, se monstroient egalement courageuse avec le père & les fils.

Les Basques ne se contenterent pas d'avoir pris les hardes de ces pauvres gens, & le Navire destiné par les Anglois pour les reconduire en France, mais quinze ou seize de leurs hommes armez de demy piques, les coururent encor sur la montagne pour les tuer, disans qu'ils leur avoient amenez les Anglois, & l'eurent fait, sans l'intercession de nos Peres, & les larmes de ces bonnes Damoiselles, qui leur tesmoignerent du contraire, tellement qu'à toute peine ils leur sauverent la vie, & lenr obtindrent une chalouppe avec un peu de biscuit & de cidre, avec quoy ils eurent un commandement absolu de partir dans une heure sur peine de la vie, qui estoit une rudesse bien grande envers des pauvres Mattelots affligez comme estoient aussi en effet, les pauvres Basques degradez reduits de riches marchands à de pauvres devalisez.

Ils se mirent donc en mer avec leur chalouppe rodant la coste, bien en peine qu'ils deviendroient & où ils pourroient avoir du secours, mais Dieu qui n'abandonne jamais les siens au besoin, leur fist la grace d'eviter les perils de la mer, & d'arriver heureusement en deux fois vingt-quatre heures, aux Isles de plaisance, où ils trouverent fort à propos, des Navires prests à faire voille pour leur retour en France, qui les receurent & donnèrent charitablement place parmy eux.

Cependant nos pauvres Religieux, le gentil-homme, sa femme & ses enfans estoient restés à la mercy des Basques qui ne les voulurent pas repasser en France ny leur donner place dans leur Navire rescous, si Dieu très-bon ne leur eut amoly le coeur endurcy par le marteau des afflictions, qui fut la cause de les faire recevoir, autrement il eut fallu mourir de faim dans ces desert ou estre mangé des bestes.

Ils furent pres de cinq sepmaines empeches à racommoder leur vaisseau gasté par les Anglois, puis ils cinglèrent en mer avec nos gens environ la my-Septembre, & deux autres Navires qui les estoient venus trouver au bruit de leur disgrace, assez ordinaires aux Mariniers.

Le vent du commencement leur fut assez favorable, mais qui se changea soudain en une si furieuse tourmente pendant quatre ou cinq jours, que les Mattelots desesperans de leur salut, avoient tousjour la coignée au pied du grand mas pour le couper s'il eut trop panché, comme le dernier remede.

Tout ce que nos Religieux pouvoient faire dans cette extremité, estoit de prier Dieu, & d'induire tous les autres d'en faire de mesme & de se mettre en bon estat, car souvent nos disgraces ont leur source dans nos pechez, comme aux gens de bien dans leurs merites, mais la tourmente continuant de plus bel à mesure qu'ils prioient Dieu, comme si le diable eut voulu debattre contre eux, ils leur firent faire un voeu à nostre Séraphique Pere fainct François, lequel estant fait la tempeste des aussi-tost cessa, il n'y eut que les deux autres Navires separez par les vents, qui ne se retrouverent point au calme, & s'ils perirent ou non personne n'en a rien sçeu.

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De l'arrivée des Peres Daniel & François en Espagne avec leur compagnie, de la charité qu'ils y receurent jusques en France. Leur Navire pillé & bruslé par les Turcs, & la mort d'une Dame devote à l'Ordre de sainct François.

CHAPITRE X

Ceste grande tourmente jetta nos gens fort loin hors de leur route devers l'Espagne, où îls apperceurent un vaisseau Turc de quatre cens tonneaux, lequel leur despecha une chalouppe avec quantité de soldats pour les venir aborder, ce que voyant les pauvres Chrestiens, tousjours dans de nouveau labirintes, rompirent leur pont de deffence, tirerent dehors leur chalouppe & se jetterent tous à corps perdu dedans, puis à force de rames se sauverent promptement à terre, qu'ils avoient descouverte depuis peu. Abandonnant leur Navire avec toutes leurs petites commodités, à la mercy de ces mal-heureux Turcs, lesquels enragez de les avoir eschappez aprés avoir tout pillé & emporté ce qui estoit de meilleur, mirent le feu dans le vaisseau à la veuë de nos pauvres Canadiens, qui dans leur sensibles douleurs ne pouvoient faire autre chose, sinon, baisser la teste & plier les espaules sous la main de Dieu, car à peine estoient ils hors d'un mal-heur qu'ils en rencontroient un autre.

Cette pauvre trouppe, nue, affligée & delaissée de tous, fors de Dieu qui les conservoit, arriverent le mesme jour à Bayonne en Galice, où aprés avoir rendu grâces à nostre Seigneur, les Pères Daniel & François menèrent tout ce piteux équipage à Madame la Gouvernante de la ville, laquelle les receut fort courtoisement & les traicta fort honnorablement par l'espace de 8 jours qu'ils furent logez dans sa maison, pendant lesquels ils eurent tout loisir de se rafreschir d'un si long voyage qui les avoit retenus prés de 8 mois en mer.

En partie les maux passez firent resoudre les Pères de prendre la terre & de se separer de leur compagnie, pour s'en revenir seuls par S. Jacques & le reste de l'Espagne en France, mais comme ils eurent à ce dessein remercié & pris congé de Madame la Gouvernante, cet honneste gentil-homme duquel je vous ay parlé, sa femme & ses cinq enfans, les supplièrent au nom de Dieu de ne les point abandonner en une si pressante necessité, puis que le mal heur par l'infortune les avoit réduit jusques à ce point de ne leur estre rien resté de tout ce peu qu'ils avoient embarqué pour le Canada; tellement que ces bons Peres esmeus de compassion se chargerent de leur conduitte & prirent soin de leur nourriture tandis qu'ils furent avec eux, autrement ceste pauvre noblesse estoit pour rester miserable dans un païs où ils n'estoient point cognus. Il n'en estoit pas de mesme du reste de l'équipage qui prit party ailleurs, car ils estoient gens pour se pourvoir & non pas ces jeunes damoiselles inusitées en ce mestier de la mandicité, car elles eussent soufferts avec la honte de leur misere le reproche de gens vagabons, car qui se fust jamais imaginé que les disgraces les eussent reduictes jesques à ce point d'estre mandiantes, plustost que de paroistre en quelque estat accommodé.

Toute la famille avec ces bons Peres se mirent donc en chemin & prirent la route pour sainct Jacques, où estans arrivés furent visiter l'Eglise du Sainct, se recommanderent à ses intercessions, & y ouyrent une tres-ravissante musique, qui les consola tous intérieurement pour estre la meilleure qu'ils eussent jamais ouys, à ce qu'ils m'ont asseuré. En après ils furent visiter Monseigneur l'Archevesque du liee & Messieurs les Cardinaux, qui leur firent distribuer tout ce qui leur fist de besoin pendait 8 ou 9 jours qu'ils y sejournerent, car ces pauvres jeunes damoiselles aussi bien que les petits garçons, estoient tellement fatigués du chemin, qu'à peine se pouvoient elles soustenir & encor moins marcher qu'avec un peine indicible, ce qui se peut aysement conjecturer de leur jeune aage, du long du chemin, & de la foiblesse de leur sexe.

Aprés s'estre tous bien reposez & repris haleine, ils prirent congé des Prélats, & Seigneurs leurs bien-faceurs avec les humbles remerciemens deus à personnes si charitables & pieuses, & se mirent en chemin pour Colonne, pour de là prendre la mer & estre au plustost en France, car comme je viens de dire: ces pauvres Pelerins n'en pouvoient plus & estoient si las de la terre, particulièrement les jeunes filles, comme elles m'ont dit maintefois, qu'il falloit quasi à toute heure leur donner du temps pour se reposer, qui estoit un grand retardement, à gens qui n'aspiroient rien tant que de se voir de retour dans leur maison nonobstant le bon traictement qu'on leur faisoit par tout ce païs estranger.

Ils furent parfaictement bien receus à Colonne de Monsieur & Madame la Gouvernante, qui estimerent à une singuliere faveur du Ciel la venue de gens si necessiteux, où ils peussent exercer la charité, qui ne leur manqua point tout le temps qu'ils furent là, mais avec une telle magnificence qu'ils furent servy à plats couverts & en suitte la comedie.

Le lendemain matin de leur arrivée, ils furent visiter l'Eglise des Peres Recollects du lieu, où ils firent leur devotion devant l'image de la saincte Vierge, qui y est reverée de toute l'Espagne pour les grands & insignes miracles qui s'y font journellement envers tous ceux qui avec foy & devotion ont recours à cette bien heureuse Vierge Mere de Dieu. Et eurent le bon-heur de voir plusieurs personnes de ceux qui auparavant estoient estropiez, boiteux, bossus & affligez de diverses autres maladies & infirmitez, entierement gueris par l'intercession d'icelle.

Or pour ce que l'invention de cette saincte image a esté autant miraculeuse qu'admirable, & qui a grandement acerez la devotion du peuple envers icelle, je vous diray succinctement ce que j'en ay appris de personnes dignes de foy afin de vous inviter avec moy de louer Dieu en ses Saincts.

Avant que la ville de Colonne en Galice fut reduite en forteresse, & accommodée d'un Parlement qui la rend celebre pour le jourd'huy, il y eut une trouppe de pescheurs, qui ayans jettés leurs rets dans la mer, pensans y prendre du poisson en tirèrent cette saincte Image, mais avec tant de peine à quinze Mattelots qu'ils estoient, que comme il est dit des Apostres dans les Sainctes lettres, ils penserent rompre leur rets, chargez de cette seule Image sans poisson, ce qui les mist en telle admiration qu'ils en louerent Dieu sur le champs, se prosternerent devant icelle, & la porterent dans le Convent de nos Peres, qui la poserent reveremment dans l'une des Chappelle de l'Eglise, où elle est encore à present reverée d'un chacun comme j'ay dit.

Cette saincte Image est ordinairement couverte d'un rideau de taffetas bleu, qui se tire pour la faire voir aux pelerins qui y arrivent de toutes parts. Il y a aussi une lampe ardente qui y brusle jour & nuict que quelque personne devote y entretient. Cette figure n'est que de bois; de la hauteur environ de deux pieds, & assez noire & obscure comme sont ordinairement toutes les Images miraculeuses, pour monstrer que Dieu ne cherche point la politesse ny la beauté extérieure aux Ames esleveés; comme l'humilité & l'aneantissement, representé par cette couleur basse. Je suis noire, mais je suis belle disoit l'espouse aux Cantiques des Cantiques, qui est une pensée bien contraire à celle du monde qui ne faict estat que de l'exterieure beauté simplement, comme Dieu de l'intérieur qui se conserve sous la cendre de l'humilté & de la bassesse.

Quelques années aprés l'invention de ceste Image, les Anglois qui avoient guerre contre l'Espagne, s'estans rendus maistre de Colonne non encores fortifié comme il est à present, mirent le feu dans nostre Eglise qu'ils bruslerent pour la pluspart excepté l'image qui resta en son entier du milieu des flammes, dequoy irrité ces meschants heritiques, la jetterent jusques à sept fois dans un feu plus ardant qui ne luy fist aucun mal, ce que voyans, ils la mirent en piece, la briserent par morceaux & la jetterent derechef dans le feu, croyans qu'ayant perdu sa forme le feu consommeroit la matiere & par ainsi qu'ils resteroient victorieux, mais Dieu tout puissant qui ne peut estre vaincu de personne en conserva les pieces, les rassembla, & restablit l'image de la saincte Vierge, comme nous la voyons encores de present dans nostre Eglise dudit Colonne, sans que le feu paroisse y avoir laissé marque qu'un peu de noirceur pour tesmoignage du miracle.

Les devotions sont tres-bonnes, mais il faut encores penser de son retour au logis, car aprés avoir veu Marie il faut voir Marre, & descendre de l'eschelle de Jacob avec les Anges, pour y remonter avec eux, c'est le train de nostre vie & le soin de nos pensées qui montent à Dieu & reviennent & nous. O mon Dieu il le faut avoir un oeil pour voir vostre grandeur & un autre pour considerer nostre bassesse.

Les Peres Daniel & François s'estans suffisamment contentez en leur devotion & pris du repos aprés un long travail avec leur petite compagnie. Il fut question de trousser bagage, & voir sur le port s'il y auroit aucun Navire prest à faire voile pour la France, mais ne s'y en estant point trouvé, Monsieur le Gouverneur leur fist preparer son Brigantin, & conduire exprés jusques à la ville de Har, avec commandement de les loger & traicter honnorablement dans la maison de ville autant de temps qu'ils desireroient, ce qui fut de tout point observé pendant 15 jours qu'ils y sejournerent, car la jeunesse ne pouvoit avancer.

Ils furent non seulement regalez de tout ce qui leur faisoit besoin, mais mesme avant partir le bon gentil-homme receut encor la pièce en particulier, pour d'autres nesessitez qui pourroient survenir à sa famille, de maniere que l'on pouvoit dire que Dieu leur faisoit pleuvoir la manne au milieu des deserts, tant estoit grande la charité de ce peuple envers ces estrangers, sinon que le grand respect & la devotion qu'ils ont à nostre Ordre, leur donnat l'envie de les assister, car sans exageration, entre tous les Ordres, les Espagnols font principallement estat des Religieux de sainct François qu'ils reverent comme Anges descendus du Ciel, desquels les grands tiennent à grâce singuliere de pouvoir mourir ou du moins d'estre ensevelis dans leur habit, & sçay des Dames que peur d'estre prevenuës de la mort sans ceste faveur, en gardent sous clefs dans leur cabinet, aussi devote à l'Ordre de ce grand Sainct qu'estoit de deffunct Monsieur de Ragecourt gentil-homme Lorrain, qui receut de nostre Pere Gardien de Mets, ce sainct habit un peu avant sa mort.

La mesme grace avoit esté conferée à Madame la Comtesse de Marcoussey, Gouvernante de la Province de Vosges, laquelle mourut (quoy que fort jeune) aussi sainctement & autant desnuée des affections de la terre que j'aye jamais cognu personne de qualité, & pour ce que sa fin a esté fort edificative comme sa vie fort honneste, & que quelques bonnes ames pourront faire leur profit des graces que Dieu luy fist la disposant à la mort, j'en diray succinctement l'evenement à la gloire de nostre Seigneur, qui suivant les promesses faictes à nostre Pere sainct François, donne tousjours une heureuse fin à ceux qui sont vrayement devots en son Ordre.

Cette Dame quoy qu'en apparence mondaine (& pleust à Dieu que les autres ne le fussent qu'en apparence,) estoit tres devote aux enfans d'un si grand Patriarche, elle faisoit bien sa Cour, mais elle servoit encor mieux à Dieu, car aux bonnes festes de l'année, elle ne manquoit jamais au devoir d'une bonne Chrestienne, non plus qu'à donner largement aux pauvres des biens que Dieu luy avoit largement presté, à quoy la portoit grandement deffunct Monsieur le Comte à qui j'ay souvent ouy dire qu'il vouloit luy mesme soigner pour son ame dés son vivant comme il faisoit en effet, sans en attendre à ses héritiers, car comme il disoit, combien en voit on de trompez, ou plustost combien y en a il qui se trompent eux mesmes, attendans de faire par autruy ce qu'ils devroient faire par eux mesmes. La chandelle qui va devant vaut micux que la torche qui suit aprés, un peu patir en ce monde icy, vaut mieux qu'un longtemps en purgatoire, un escu donné de son vivant, que dix aprés sa mort, & puis qui sçait que les héritiers s'aquitteront fidellement de la volonté dernière du testateur.

Ils s'amusent à partager ses biens, on dispute de son testament, on querelle ses creanciers & souvent on maudit son mauvais ordre & les troubles qu'il leur a laissé aprés son trespas. O pauvres gens qui ne prevoyez pas à vos affaires, & encores moins à vostre salut pensez à vous. O vieux avaricieux, qui ne pouvez ouyr la voix du pauvre, vous oyrez la voix des diables qui crieront à vos oreilles, ton temps est passé, tes consolations ont pris fin, la rouille a mangé tes richesses, & les vers la charongne, il n'y a point de Paradis pour toy, que diras-tu, & toy femme mondaine, quoy penseras tu à l'heure de la mort qui t'est inevitable.

Je ne veux pas juger de personne ny condamner aucun, mais j'ay fort douté du salut de plusieurs riches avares que j'ay veu mourir, & d'autres, que je cognois qui pensent moins en Dieu qu'en leurs richesses, & s'ils donnent l'aumosne aux pauvres, c'est si peu & si mesquinement que je ne sçay s'ils y auront du merite. Il faut donner gayement si l'on donne, car Dieu ayme le joyeux donner, si on a peu, donner peu, si beaucoup, beaucoup, & tousjours de bonne volonté, comme il est dit en Tobie. Il y a mesmes de ces devotes qui ne sont charitables que du bout des levres, mais aussi sont elles bien éloignées du mérite de celle de laquelle je vay reprendre l'histoire dont voicy la suitte.

Madame la Comtesse allant faîre ses devotions à Nostre-Dame de Liesse, eut un songe la nuict, dont elle rumina fort des effects, il luy semloit mourir ayant deux Recollects à ses costez qui luy assistoient; à son resveil, elle conta son songe à Madame de saincte Marie sa tante, laquelle pour l'heure n'en fist aucun estat, disant qu'elle n'y devoit adjouster de foy. Un an aprés, le Pere Cyprian Gallicher estant faict Gardien de nostre Convent de Mets, fut visiter laditte Dame à son chasteau de Goin, si-tost qu'elle l'eut envisagé se tournant à l'une de ses Damoiselles suivante luy dit: la Rochette, voyla l'un des Peres que je vis en songe allant à Nostre-Dame de Liesse, & deslors en fit fort estat, l'excellence estoit qu'elle ne l'avoit jamais veu que ce jour là, ce qui luy fist esperer la verité de son songe.

L'année suivante estant de eommunauté en nostre Convent de Mets, ledit Pere Gardien me mena en devotion à sainct Nicolas, & au retour fusmes un Lundy matin au chasteau de Goin pour y voir laditte Dame, laquelle un petit mal de teste avoit arrestée ce jour là dans son lict, plus tard qu'à l'ordinaire, car le precedent, elle se portoit parfaitement bien, & sans apparence de maladie. Ayant sçeue nostre venue par le sieur Foursier précepteur du jeune Comte son fils unique, & à present F. Daniel Boursier, celuy duquel je fais mention dans ce voyage, elle ne dit autre chose sinon. Les Peres sont venus pour m'assister à la mort, je veux mourir fille de S. François & leur en demanderay l'habit, elle le demanda & le receu, & tous ses Sacremens, puis mourut le P. Gardien, disans les recommandations de l'ame à l'un des costez du lict, tandis que de l'autre je l'exhortois à bien mourir, comme elle fit rendant son ame entre les mains de son Createur, comme pieusement nous pouvons croire, avec cette derniere action de choisir la medaille de son Chappelet qu'elle tint entre ses doigts en expirant, & prononçant le S. nom de Jesus.

Revenons à nos Espagnols, ils tiennent faveur de pouvoir baiser la corde ou l'habit, d'un Frere Mineur, comme à grace singulier d'y pouvoir mourir, je fus un jour bien estonné qu'entrant en une maison de condition au Duché de Luxembourg, les deux filles mesme du logis, nous vindrent recevoir à la porte, & baiserent le bout de nostre habit, ce qui me fut fort extraordinaire pour n'avoir jamais veu une pareille pratique en France, où il n'y a que les seules personnes pieuses & de condition qui fassent estat des Religieux.

Je diray encor à la gloire de Dieu, & à la confusion des indevots, ce que j'ay appris d'un Pere Capucin revenant nouvellement d'Espagne, que comme il logeoit ordinairement dans quelqu'un de nos Convents qui y sont fort frequents, passant par la Province de la Conception, au mesme Royaume, où nos Religieux gardent un silence perpétuel, plus estroit qu'aucun autre Ordre qui soit dans l'Eglise, & pour cet effect ont presque tous leurs Convent bastis en des lieux champestres, & esloignez des villes.

Il interrogea quelques villageois, comment ils pouvoient nourrit des Convents de Recollets, qui ne moissonnent ny ne font aucune provision, veu qu'eux mesme estoient pauvres & necessiteux, & n'avoient dequoy pour la pluspart que de leur petit labeur. Ils luy respondirent, en vérité mon pere, nous leur donnerions encor nostre coeur s'ils en avoient affaire.

M'entretenant un jour sur mer avec un Pilotte Huguenot, homme d'esprit, & tres-honneste à sa mauvaise religion prés, des voyages qu'il avoit fait avec les Holandois, en divers endroits du monde, m'asseura du profit que faisoient les Religieux dans les Indes, & qu'il ny avoit veu aucun Navire, d'Espagne, où il ny en eut toujours quelqu'un dedans, ce qui luy servit aucune fois, car comme luy & tout son équipage se trouvèrent un certain temps, en tres-grande disette & necessité de vivres sans sçavoir ou en pouvoir recouvrer, les Holandois n'avoient point lieux de retraite en ces contrées là, & peu en d'autres, à cause de leur rudesse & cruauté à l'encontre des naturels du pays, qu'ils traitent en bestes, comme il appert en l'Isle de Java Major qu'ils ont prise sur le Mattran Empereur du pays, car, ils les tiennent presque tous enchaisnez deux à deux par les pieds, & ne leur permettent d'aller jamais en ville qu'il n'y aye un soldat Holandois, à leur queue, avec un brin d'estocq en main (ô quel valet) pour les tenir en bride & sujection, comme si aprés avoir perdu son bien, & sa liberté il falloit encore estre traitté en beste, & battu en chien.

Ils adorerent donc de donner la chasse au premier Navire marchand Espagnol qu'ils rencontreroient, sous l'esperance qui ayans des Religieux dedans, ils auraient du crédit allez pour leur en faire apporter de la plus prochaine ville, ce qui fut fait comme ils l'avoient projecté, car ayant rencontré une barque marchande, ils s'en rendirent les maistres, & l'arresterent jusques à tant que les Religieux qu'ils y trouverent leur en eussent fait apporter, puis les laisserent aller sans leur faire de desplaisir, ny aux Marchands, à ce qu'il me dit. Quoy qu'il en soit, je ne sçay, si nous aurions bien tant de crédit icy, mais tousjours faut il advouer que sainct François a grandement merite devant Dieu, puis que les Huguenots mesmes qui ne font estat d'aucun Sainct, le confessent, & s'estonnent du grand nombre de ses vrais Religieux presque par tout establis, pour le salut des ames Indiennes.

Revenons à nos pauvres voyageurs laissez à la ville de Har, & disons qu'ayans en vain cherché un Navire appareillé pour France, ils furent à la fin contraints d'aller à pied jufques à la ville de Fourolle, où ils trouverent une pinasse de Bayone en Laguedoc, dans laquelle après avoir convenu de prix avec le Maistre (car il fallut icy commencer payer) ils s'embarquèrent & firent voille le matin à la marée avec un vent assez favorable, mais qui se changea soudain, sur les trois heures aprés midy en une tourmente si grande qu'elle les pensa tous submerger & engloutir au fond des eauës, car ayans leur gouvervail brisé, ils n'attendoienr plus que l'heure d'estre jettez contre quelque rocher. Ils voyoient bien un village nommé de sainct Simphorien, & la terre qui ne leur estoit pas esloignée, mais comme le vent les dominoit, ils n'en peurent oncques approcher jusques à ce que les tres experimentez Pilotes & Nautonniers du lieu, les voyans infailliblement perdus, sans un prompt secours, monterent trois chalouppes, & surmontans les tres perilleux flots de la mer les aborderent & ayans accroché la pinasse, avec l'ayde du tout Puissant, la conduirent au port asseuré, où ils rendirent graces infinie à nostre Seigneur de les avoir delivré de tant de périls, & luy demanderent la vertu de patience pour le reste de leurs incommodité, qui n'estoient pas petites en des personnes percées jusques aux os, des pluyes & orages, qui durerent jusques à la nuict, avec des furies si grandes, qu'il sembloit que les Cataractes du Ciel fussent ouvertes pour un second deluge.

Ils sejournerent trois ou quatre jours dans ce village, pour se refaire de leur lassitude, après quoy il fur question de partir, mais d'autant que les maux de la tourmente passée leur estoient encor tout recens, & que la diversité des chemins leur sembloit adoucir aucunement leur travail, ils prirent la routte par terre, surmonterent les mauvais chemins, & la difficulté des montagnes, non sans des peines tres-grandes, & arriverent, à la ville Domide, où ils furent parfaitement bien receus de Monsieur, & de Madame la Gouvernante qui leur firent très-ample charité, & bon traictement, par l'espace de six sepmaines qu'ils furent contraicts de sejourner là, pour asssster trois de leur compagnie tombez malades de fievres & de travail.

Si tost qu'ils commencerent de se mieux porter, ils se mirent en chemin pour poursuivre leur voyage, car ils estoient encores à prés de trois cens lieuës de Paris, & arriverent de leur pied à Chichion, où ils attendirent la commodité d'un vaisseau marchand qui chargeoit des oranges pour Nantes & dans lequel s'estans embarquez & fait voile par un temps tres-beau qui leur dura, quelques jours, mais qui par sa faveur inconstante, se changea bien tost en une tourmente si furieuse quelle les pensa tous perdre, si la providence divine ne les eut garantis, & tourné les vents qui par un bon-heur les jetterent dans les sables Dolonnes, où ils prirent terre, & louerent Dieu, qu'après les avoir delivrez de tant de miseres, & assisté en tant de périls, il les avoit en fin fait surgir au port tant desiré, d'où nos pauvres Religieux ayans pris congé de leur compagnie, s'en revindrent doucement à Paris, rendre leur voeux, continuer leurs actions de graces & deduire leur penible voyage à celuy qui les avoit envoyé.

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Offres & courtoisies des Savages, aux François de Kebec, & de l'excellent equipage d'une barque pris par les Anglois.

CHAPITRE XI.

Aprés que nous avons eu mené nos deux Peres à Paris, eschapez de tant de dangers, il nous a esté necessaire de retourner à Kebec, voir la contenance de nos gens affligez de toutes les disgraces que peut la necessité, mais qui fut soulagée à la faveur de plusieurs Nations Sauvages qui les assisterent chacun selon son petit pouvoir.

A la my Janvier 1629, les Montagnais commencerent à tuer de l'eslan, dont ils firent bonne part à nos François, particulierernent Choumin, qui tout expres voulut cabaner avec son frere Neogabinat dans les bois autour de Kebec, pour les pouvoir assister de leur chasse, avec plus de facilité qu'ils n'eussent sçeu faire au loing. Il y eut aussi le sauvage Manitoucharche autrement nommé la Nasse, par les François à cause qu'il se servoit tousjours d'une Nasse pour la pesche de l'anguille, ce que ne font pas ordinairement les autres Sauvages, ayda fort aux Reverends Peres Jesuites, comme fit aussi Choumin, & l'Hyver estant passé il se vint habituer au desert desdits peres Jesuites, où il laboura avec leur permission, un bout de leur terre, qui avoit produit un tres-beau bled quand les Anglois le prirent.

L'Hyver ne fut pas moins long que le precedent, car les neiges n'estoient pas encores fondues à Pasques, qui estoit le 15 d'Avril cette année là, toutefois elles ne durerent plus gueres aprés, car le 28 d'Avril l'on commença d'ouvrir la terre, & le second jour de May l'on sema du bled froment, que l'on appelle en France bled marcets.

Le renouveau fut assez beau & favorable pour faire les semailles, mais ceux de l'habitation ne s'amusoient tousjours qu'après leur fort, fondans l'esperance de leur vie sur les Navires, sans s'amuser à cultiver, dont ils se repentirent après, mais avec une trop légère punition d'une négligence si grande, car les Navires pouvoient perir, ou estre pris des ennemis, comme ils furent à la fin des Anglois.

Le mois de May s'escoula sans que l'on entendit aucune nouvelle de France, ce qui mit en peine tous les hyvernans à qui les dents crossoient comme l'herbe en bonne terre, faute d'avoir dequoy les employer, car selon leur calcul il devoit estre arrivé quelques Navires dés le commencement du mois, & eut esté bien necessaire à ce coup que tous les vivres defailloient, car de sept escuelles de grain que le sieur de Champlain avoit ordonné par sepmaine dés le Noël passé pour chaque personne de l'habitation, il en fallut retrancher plus de la moitié, & courir les bois jusques à cinq & six lieues loin, pour trouver des racines de bon manger, car celles des environs de Kebec avoient esté toutes consommées.

Il y a une certaine racine entre les autres, laquelle, nous appellons_ Sigallum Salomonis_, sceau de Salomon, qui les ayda grandement, car elle est assez bonne, excepté qu'elle est un peu forte mangée creue, j'ay appris qu'elle est un souverain remede contre les hemoroides, coupée en rouelles & portée au col sur la chair nue en chappelet, dont une Dame de Paris m'a asseurée en avoir esté guarie. Elle leur servoit le plus souvent de pain, & d'autre fois ils l'accommodoient avec du glan, & un peu de farine d'orge, avec le son & la paille, qu'ils faisoienr bouillir & réduire en menestre, mais pour ce que le glan est fort amer en ces pays là, & ne le pouvoit manger sans y apporter de l'invention, l'on faisoit un peu bouillir l'amande dans de l'eau avec de la cendre par deux diverses fois, puis le gland estant bien lavé & nettoyé de ces cendres, on le pilloit & mesloit parmy la farine d'orge, à demie cuitte pour en espessir la bouillie, dans laquelle l'on mestoit aussi du poisson deminssé, quand l'on en avoit, mais sans sel, car il n'y en avoit plus à Kebec.

Le sieur de Champlain envoya le sieur Boullé son beau frere avec quelques, autres François vers Tadoussac, pour voir si on y en pourroit faire, mais ayans experimenté les eaux par le feu ils n'en purent tirer la plaine main, disans pour excuse, mais veritablement, que l'eau n'y estoit pas propre, bien qu'ils l'eussent, fait consommer dans des placques de plomb qu'ils y avoient portées, par l'ordre du sieur de Champlain.

Une matinée à quoy on pensoit le moins tomba une des tourelles du fort, qui fit croire aux François, comme à l'année passée d'un pareil accident, que l'on auroit bien tost des nouvelles de France, ou d'Angleterre, ce qui les resjouit, car ils se soucioient assez peu pour lors d'où elles viendroient pourveu qu'ils fussent assistez, & tirez hors de leurs miseres.

Le sieur se Champlain voulant eviter aux fausses Propheties, fit promptement racommoder la tourelle, & envoya quelque Mattelots vers Gaspé, voir s'il y auroit quelques Navires François pour en tirer du secours, mais n'y ayant trouvé personne, ils pescherent quelques moluës, ramassèrent un reste de sel qu'ils trouverent sur le galay, & puis s'en retournerent au sieur de Champlain qui se repentant des negligences passées qu'il touchoit au doigt, pria le P. Joseph de luy prester un coing de nostre terre à desserter, ce qui luy fut non seulement accordé, mais d'en prendre où il voudroit, mesme celle que nos Religieux avoient desertée cette année là qu'il accepta, & y fit travailler son serviteur.

Le sieur Corneille Commis du sieur de Caën en demanda aussi, & y vint travailler luy-mesme, puis 4 atures personnes lesquelles nous accommodames d'une autre bonne estendue de terre, & deslors ces Messieurs commencerent à cognoistre en effect, qu'ils devoient avoir suivy nostre premier conseil, qui avoit tousjours esté de labourer les terres, & creurent alors combien nos Religieux avoient eu de peines à accommoder celles desquelles ils jouissoient à present du fruict par leur beneficence non toutesfois sans en ressentir la piqueure des mousquites & moucherons, qui leur défiguroient tout le visage.

Le sieur de Champlain qui avoit envoyé de ses gens vers Gaspé, pour descouvrir s'il y auroit quelques Navires, desquels l'on pû recevoir quelques secours de vivres, leur avoit aussi donné charge de sçavoir des Sauvages de ces contrées là, s'ils pouvoient nourrir quelques François jusques à l'arrivée des vaisseaux de France, à quoy les Sauvages pleins de bonne volonté leur respondirent qu'ils en pourroient nourrir jusques à 20 & qu'ils les leur envoyassent, & mesme des femmes, & des enfans s'ils vouloient, desquels ils feroient estat comme de leurs propres parens.

Cela resjouit un peu les François, mais non pas entierement, car ils croyoient que ces Sauvages en deussent demander davantage, pour ce, disoient-ils, qu'ils n'estoient point dans la pauvreté, avoient abondance de bestes, & ne manquoient point de poisson.

Les Algoumequins, & Montagnais plus pauvres de beaucoup, les voulurent neantmoins surpasser de courtoisie, & ne se laisser vaincre d'honnesteté en une si belle occasion, car ils leur firent offre de nourrir 25 personnes des leur pendant l'Hyver, & de plus Choumin & ses freres s'obligerent de demeurer autour de l'habitation, pour pouvoir plus commodement assister le reste, & leur porter de l'anguille & la chasse, s'entend quand ils en auroient.

Toutes ces belles offres, & ces liberalitez tesmoignerent assez la gentilesse, ou plustost comme ils disent la bonté de leur coeur, qui nous doit servir d'exemple. Il falloit neantmoins encore adviser pour le reste de l'Esté jusqu'aux grains nouveaux, & sonder une autre Nation pour y contribuer, car il n'est pas question de tousjours fouller son hoste. C'est pourquoy le sieur Champlain au commencement du mois de Juillet 1629 despescha un François avec quelques Barbares vers la nation des Abenaquioue peuples habitans du costé du Sud de l'habitation, lesquels cultivent les terres à la manière des Hurons, & ont quelques villages.

Ce François estant là arrivé, les fit haranguer par son Truchement de la part du Gouverneur de Kebec, & demander s'ils leur pourroient nourrir quelque François jusques au commencement de l'Esté prochain, & ce faisant ils les obligeroienr à contracter amitié avec eux, & les maintenir à l'encontre de leur ennemis. Les Albenaquioue ayans ouy la harangue de ce Truchement, tindrent conseil, & conclurent à la faveur des François, disans, que tres volontiers ils en accepteroient jusques à 20 ou 25 desquels ils feroient estat, & les nourriroient comme eux mesmes.

Nos Messagers les voyans de si bonne volonté leur firent demander s'ils pourroient encore ayder à l'habitation de quelques sacs de bled d'Inde; à quoy ils respondirent que non pour lors, mais vers le mois de Septembre, ou d'Octobre, que leur moisson seroit faite, & qu'en leur menant du bled, ils rameneroient les François qui voudroient venir demeurer avec eux.

Pendant que les uns travailloient pour asseurer la vie de ceux qui resteroient, dans le pays, les sieurs Champlain, & du Pont, firent équiper une barque du port, de 12 ou 14 tonneaux pour envoyer aux costes, chercher des Navires, pour repasser en France une partie de leurs gens, & au cas que l'on ne trouvast aucun vaisseau à la coste, il y avoit ordre aux Chefs de se mettre au hasard de passer la mer, pour aller donner advis à Messieurs de la Société, de l'estat miserable auquel on estoit reduit.

Beaucoup desiroient bien d'aller chercher des Navires à la coste, mais peu se presentoient pour passer en France dans un si petit vaisseau, mal asseuré, & si mal pourveu de toutes choses necessaires qu'il ne se pouvoit moins, car, premierement, il n'y avoit ny pain, ny vin, ny biscuit, fort peu d'eau douce, & encor moins de bois, à cause de la petitesse de la barque, pour de la viande & du poisson, ils n'en avoient de provision que par esperance de celuy qu'ils se promettoient des Sauvages de Gaspé, & des molues qu'ils poureoient pescher à la coste, & fur le grand ban. De Pilotes asseuré il ne s'en trouvoit point, & falloit se passer d'un assez peu expérimenté, qu'estoit s'exposer à un eminent danger de mort, & neantmoins encor si en trouva-il à la fin qui aymerent mieux se mettre dans le hasard de perir dans la mer, que de mourir de faim sur la terre, desquels on fit choix de 12, commandez par le sieur Boulé beau frere du sieur de Champlain, qui volontairement s'exposerent à ce danger, & mirent les voiles au vent aussi mal faites, & les cordages, que le reste de l'equipage, par un temps assez beau.

Il se remarque chose admirable, & qui confirme l'opinion de ceux qui tiennent que la goutte ne s'attache ordinairement qu'à ceux qui travaillent peu, font bonne chere, ou qui ont fait des desbauches avec exces (j'ay neantmoins veu le contraire en plusieurs car les gouttes viennent de diverses causes, & non pas tousjours des desbauches & de l'excez) Le sieur du Pont gravé vieillard aagé de plus de 70 ans, ne se porta jamais mieux que pendant cette misere, car auparavant il avoit presque tousjours les gouttes, ou du moins fort souvent. O mon Dieu nous sommes souvent cause de nos maladies, & aimons mieux souffrir des incommoditez, que de nous mortifier des choses qui nous les peuvent causer comme il arrivoit à ce bon vieillard lequel estant jovial de son naturel, s'emportoit quelquefois au gré de ses amis, de boire un bon coup sans eau & puis crioit à l'ayde contre la douleur de ses gouttes, qui furent bien appaisées par la diette que la necessité du pays luy fit prendre, de ne boire point de vin, & ne manger point de pain, ny sel, ny beure, qui sont les principales nourritures de l'homme, avec la viande, ce qui le rendit tellement foible & debile, qu'il eut faict pitié, sinon qu'il ne sentoit point de douleur comme j'ay dit.

Dans cette necessité commune comme un chacun portoit sa croix, qui plus, qui moins grosse, car au regard de quelqu'uns elle estoit assez legere, ou tout devoit estre consideré, car les forces, ny les graces ne sont pas toutes egales en un mesme sujet, j'appelle un mesme sujet toutes les creatures faites à l'Image d'un Dieu, pour ce que l'amour de ce Dieu, à diverses prises chez elles, & y opère diversement quoy que tousjours sainctement. C'est ce qui faisoit croire à quelqu'uns que nos Religieux n'estoient pas dans les souffrances, puis qu'ils restoiemt contens dans les mesmes incommoditez.

Un Sauvage de nos amis nommé Neogabinat desirant assister nos Religieux, & n'ayant pas dequoy, mena le Pere Joseph à la chasse des loups marins, aux Isles qui sont entre Kebec & l'Isle aux Coudres, où ils en prindrent deux si grands qu'ils furent leur charge entière, & puis s'estans pensé perdre d'un coup de vent qui leur donna en traversant la riviere, ils furent contraints de monter sur un rocher avec leur charge, où ils coucherent fort aurement jusques au lendemain matin qu'ils se rendirent au Convent.

Pour revenir à la barque du sieur Boulé, où estoit pour Lieutenant le Commis Desdames, ayant laissé avec les Sauvages ceux qui y choisirenr leur sejour, s'en allèrent le long des costes, chercher quelques Navires de cognoissance, avant de passer outre pour la France, mais s'estans approchez de Gaspé ils rencontrerent fort favorablement le fieur Esmery de Caën chargé de vivres pour l'habitation, & d'ordre pour repasser de leurs gens, la joye qu'ils eurent l'un l'autre de cette rencontre ne fut pas petite, car si ledit de Caën fut consolé entendans que tout se portoit bien à Kebec, à leur débilité prés, les autres furent encores plus resjouys de leur secours, & d'apprendre que le sieur de Razilly estoit en chemin, avec ordre du Roy de venir combatre l'Anglois, & sauver le pays.

Le sieur Boulé estant asseuré d'un prompt secours, se remit sous voille pour en donner advis à l'habitation aprés que ledit de Caën eut fait charger sa barque de vivres, & de munitions, afin que si l'Anglois arrivoit à Kebec avant ledit de Razilly, il y pu avoir dequoy le deffendre, & resister jusques à l'arivée dudit de Razilly.

Mais comme on estoit sur ces entrefaites, quelque Sauvages leur vindrent donner advis de l'arrivée des Anglois dans le grand fleuve où ils avoient desja traité de quantité de castors, ce qui fit diligenter Boulé, pour se rendre au plustost à l'habitation, & ayant avancé assez favorablement, le lendemain matin ils apperçeureut un grand Navire, avec une barque attachée, sans pouvoir cognoistre d'où il estoit, les uns disoient que e'estoit là ce grand vaisseau qui conduisoit la barque des Reverends Peres Jesuites, donc le sieur Emery de Caën leur avoit parlé, & d'autres au contraire soustenoient que c'estoit un Navire Anglois, & ne se trompoient pas.

Le sieur Boulé dans cette incertitude, dit qu'il vouloit sçavoir que c'estoit, & commanda qu'on approchast, mais un peu trop prés, car les Anglois les voyans approcher & se venir brusler comme papillons à la chandelle, leur firent signe avec le chappeau qu'ils approchassent, & seroient les biens venus, mais sans parlee, pour les attirer dans leurs filets, quelques François voyans ces signes se doutèrent incontinent du stratageme, & qu'ils estoient infailliblement Anglais, mais d'autres plus incredules voulurent tellement advancer que pensans aprés prendre la fuite, l'ennemi leur lascha la barque en queue pour les prendre, mais en vain, à cause du vent qui leur estoit contraire, & fallut s'en retourner à leur Navire qui despecha en leur place une double chalouppe avec 20 ou 25 hommes tous frais & gaillards, qui en moins de 3 heures les atteignirent, prirent la barque & les firent tous prisonniers.

Les Anglois furent extremement ayse de ceste prise, & d'apprendre de nos hyvernants, l'estat de Kebec qui leur donna l'esperance de s'en rendre bien-tost les Maistres, ce qu'ils n'eussent pu faire sans l'assistance des Mattelots François de ceste barque, lesquels ils contraignirent de conduire leur Navire à Kebec, autrement le sieur Emery de Caën y eut arrivé le premier, & y estant les autres n'y eussent eu que faire & s'en fussent retournez avec leur courte honte, mais le mal heur voulut que ledit de Caën fut tant contrarié des vents & du mauvais temps que n'estant pas arrivé à temps luy mesme fut pris après Kebec, comme je diray cy après.

Pendant que tout cecy se passoit à Gaspé & és contrées de Tadoussac, ceux de Kebec estoient dans les apprehensions de la venue des Hurons qu'on leur promettoit en bref, non qu'ils ne fussent bien ayse d'avoir leurs castors, mais à raison de 15 ou 20 François qu'ils avoient avec eux, lesquels leur seroient à charge & fort onéreux pour leur peu de vivres. C'est sans doute que l'on ne croyoit pas encor pour lors la venue des Anglois si prés de Kebec, puis qu'ils se soucioient si fort de la venue des François, & qu'on avoit esté dans les termes de contraindre Coliart gendre de la Dame Hebert, de charger dans des chalouppes deux pauvres femmes avec 4 ou 5 petits enfans dont le plus grand n'avoit pas de 8 à 9 ans pour les conduite à plus de six vingts lieuës de costes chercher des Navires pour les repasser en France.

A la fin nos Hurons arriverent avec nos Religieux & tous leurs François, qui furent receus le plus honnestement & courtoisement que l'on peut, & auxquels l'on fist part des biens aussi bien que des miseres de la maison. Le Truchement Olivier traicta des Hurons quelques sacs de bled d'Inde pour le fort & l'habitation, nous en eumes deux à nostre part & les RR. PP. Jesuites, ce qui leur en faisoit besoin pour eux & leurs gens, & puis on n'eust plus que faire de rien traicter, car les Anglois parurent bien-tost après, qui les mirent hors de leurs miseres, pour rentrer en d'autres.

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Seconde arrivée des Anglois en Canada & des propositions qu'ils firent au sieur de Champlain pour avoir l'habitation & en chasser les François.

CHAPITRE XII.

Un Jeudy matin 19e jour de Juillet 1629, que l'on croyoit l'ennemy plus esloigné, arriva fortuitement de Tadoussac au logis des RR. PP. Jesuites le fils d'un Sauvage nommé la Nasse autrement Manitoucharche, cabanné proche la maison desdits Peres & leur dit que trois Navires Anglois paroissoient proche l'Isle d'Orléans une lieuë de l'habitation, & qu'il y en avoit encores six autres à Tadoussac, dequoy le sieur de Champlain avoit esté adverty per une autre voye.

Le Père Joseph qui eue aussi le mesme advertissement s'en alla promptement à Kebec avec l'un de ses Religieux, pour sçavoir du sieur de Champlain & des autres Chefs ce qui seroit bon de faire, mais comme ils furent advancez environ la moitié du chemin, ils rencontrerent le R. Pere Brebeuf avec ordre des sieurs de Champlain & Du Pont, que tous se rendissent promptement dans le fort, ce qui fut fait non toutesfois sans quelque contradiction, car personne ne desiroit quitter sa maison & laisser là tout à l'abandon, sans voir de plus grandes preuves.

Et en attendant que les Anglois envoyassent sommer la place tous les soldats & mattelots se disposerent au combat, avec resolution de bien faire, car à ce qu'on disoit, il y avoit encore de la poudre pour tirer jusques à huict ou neuf cens coups de mousquets & seulement deux on trois volées de canon, qui n'estoit pas, veu l'assiete du lieu pour estre pris au premier jour.

Sur le flot, parut une chalouppe ennemie ayant un drappeau blanc, signal de sçavoir s'il y auroit lieu de seureté d'aller treuver les François, les sommer & sçavoir la resolution en laquelle ils estoient. Le sieur de Champlain en fit mettre un autre au fort, qui les fist approcher, car la courtoisie devoit estre réciproque. Estans arrivé un jeune gentil-homme Anglais mit pied à terre & ayant salué le sieur de Champlain luy presenta courtoisement une lettre de la part des freres du General Quer, qui estoient à Tadoussac dont la teneur s'ensuit.

MONSIEUR, en suitte de ce que mon frere vous manda l'année passée, que tost ou tard il auroit Kebec, n'estant secouru, il nous a chargé de vous asseurer de son amitié, comme nous vous faisons de la nostre, & sçachant tres bien les necessité extremes de toutes choses ausquelles vous estes, que vous ayez à luy remettre le fort & l'habitation entre nos mains, vous asseurant toutes sortes de courtoise pour vous & pour les vostres, comme d'une composition honneste, & raisonnable, telle que vous sçauriez desirer, attendant vostre responce nous demeurerons, Monsieur, vos tres-affectionnez serviteurs, Louys & Thomas Quer. Du bord de Flibot ce 19 de Juillet 1629.

Avant l'ouverture de la lettre, le sieur de Champlain envoya prier le Pere Joseph de la Roche de luy servir d'interprete & respondre au gentil-homme arrivé qui entendoit la langue Latine & non point du tout le François, après quoy il fut resolu de faire la responce comme s'ensuit.

MESSlEURS, la vérité est, que les negligences ou contrarietez du mauvais temps, & les risques de la mer, ont empesché le secours que nous esperions en nos souffrances, & nous ont osté le pouvoir d'empescher vostre dessein, comme avions faict l'année passée, sans vous donner lieu de faire, reussir vos pretentions, qui ne seront s'il vous plaist maintenant qu'en effectuant les offres que vous nous faictes d'une composition, laquelle on vous fera sçavoir en peu de temps aprés nous y estre resolus, ce qu'attendant il vous plaira ne faire approcher vos vaisseaux à la portée du canon, n'y entreprendre de mettre pied à terre que tout ne soit resolu entre nous, qui sera pour demain. Ce qu'attendant je demeureray Messieurs vostre affectionné serviteur Champlain, ce dix-neufiesme de Juillet 1629.

Ce gentil-homme ayant ces responces fut interrogé, mais un peu tard, s'il y avoit guerre entre la France & l'Angleterre, à quoy il respondit que non, pourquoy donc dit le sieur de Champlain venez vous nous troubler icy, puisque nos Princes sont en paix. Puis le sieur de Champlain demanda au P. Joseph s'il agreroit d'aller treuver les Capitaines Anglois, pour sçavoir d'eux leur dernière resolution & ce qu'ils avoient envie de faire, ce qu'il accepta fort volontiers, & partit à mesme temps dans une chalouppe, après avoir receu ses ordres de qui il appartenoit.

Estant arrivé au bord des Anglois où il fut receu & traicté avec tout le bon accueil qui se pouvoit desirer, aprés les complimens rendus. Le Capitaine Louys Quer luy demanda qui l'amenoit & qu'elle estoit sa commission, à quoy le Pere respondit que le sieur de Champlain ayant veu la lettre du General son frère, l'avoit envoyé chargé d'un mot de responce qu'il leur presenta, & pour sçavoir d'eux quel desseins ils avoient contre les François qu'ils menaçoient, en un temps de paix entre les deux Roys. L'autre luy répliqua qu'il ne vouloit autre chose d'eux, sinon que le sieur de Champlain luy remist ce jour là mesme le fort, & l'habitation entre les mains, & en ce cas qu'il promettoit de repasser en France tous les François & de leur faire bon traictement, & que s'il ne le vouloit faire d'amitié, il sçavoit bien le moyen de l'y contraindre par force.

Le Père le pria de donner un plus long delay & de ne le précipiter point en une affaire si importante, d'autant que le sieur de Champlain ne pouvoit traicter avec luy sans en avoir premièrement communiqué avec les principaux des François, qui n'estoient pas pour lors dans la maison, & demandoit au moins 15 jour de delay pour les pouvoir advertir & ranger à Kebec, aprés quoy il luy donneroit contentement.

L'Anglois luy repartit: Monsieur je sçay fort bien en quel estat vous estes reduits, vos gens sont allez pour la pluspart dans les bois chercher des racines pour vivre. Nous avons pris Monsieur Boullé que nous gardons à Tadoussac avec de vos gens, qui nous ont asseuré de vostre extrême necessité, parquoy je ne veux pas tant attendre. Le Pere luy répliqua; Monsieur donnez nous au moins huictaine, non dit le Capitaine Thomas Vice-Admiral, je m'en vay presentment faire ruiner l'habitation à coups de canon, & son autre frere Monsieur, je veux aujourd'huy coucher dans le fort, autrement je feray le degast dans le païs. Le Pere leur dit doucement, Messieurs vous vons pourriez bien tromper si vous pensez vous haster de la sorte, d'autant qu'il y a dans ce fort là environ cent hommes tous bien resolus de vendre leur vie, & peut estre y trouverez vous la mort & des disgraces pour des victoires, c'est pourquoy advisez à ce qu'avez à faire, car je vous puis asseurer qu'ils ne manqueront pas de courage, & si-tost que je seray à terre vous en verrez l'expérience, pour ce que gens à qui on veut oster injustement & les biens & la vie, ont le courage & la force double, avec le sang eschauffé qui leur efface & leve toute crainte de la mort, & ne leur laisse aucune apprehension de quelque mal que ce soit, c'est pourquoy je vous dis derechef que leur attaque vous sera dangereuse.

Lors le Capitaine Louys dit au Pere, Monsieur, retirez vous s'il vous plaist jusques sur le tillac, affin que j'advise avec mon conseil à ce que j'ay affaire. Le Pere sortit de la chambre & les Anglois tindrent leur conseil de guerre, à la fin duquel ils l'appellerent & le prierent d'aller rapporter au sieur de Champlain, qu'ils ne pouvoient différer davantage que jusques à ce soir, & que s'il vouloit eviter au sang, qu'il fist luy mesme les Articles de capitulation, & luy envoyast dans trois heures, autrement qu'il ne manqueroit pas de faire les efforts. Pour vous autres Messieurs dit le Capitaine, je vous prie de vous retirer chez vous afin qu'il ne vous advienne aucun desplaisir, car s'il arrive que je l'emporte de force vous ne seriez pas exempts dans le fort du mal-heur commun, ce que vous pouvez eviter estant chez vous, où je vous asseure qu'il ne vous sera faict aucun desplaisir, & pour plus d'asseurance je vous offre un homme pour garder vostre logis, ou un mot d'escrit qui vous servira de sauvegarde.

Le Pere le remercia tres affectueusement, & luy dit que ce seroit faire tort à sa parolle de ne s'y fier pas, puis le Capitaine luy fist voir toutes les munitions & armemens de guerre qu'il avoit dans ses vaisseaux, & le pria de rechef que tous nos Religieux se retirassent dans nostre Convent.

Pour les RR PP. Jesuites qu'ils appelloient par derision Judaistes (nom qui leur doit tourner à gloire, car c'est une espece d'honneur d'estre mesprisé par les meschans) ils dirent qu'ils devoient bien remercier Dieu de ce qu'ils avoient eu le vent contraire ceste nuict là, d'autant qu'il avoit eu ordre de les aller saluer à coups de canon.

Le Pere luy dit, Monsieur il n'est ja besoin de canon pour les avoir, car les pauvres gens ne sont point fermez: Monsieur, luy respondit le Capitaine Louis, je sçay bien quels sont ces gens là, vous les appeliez pauvres, mais ils sont plus riches que vous & avez tort de prendre leur cause; j'espere de faire la visite chez eux & d'y trouver de fors bons castors & non chez vous. Voicy deux habitans de Kebec, parlant de Bailly autresfois Commis, & d'un nommé Pierre Raye Charron de son mestier, qui m'ont amplerment instruit de tout ce que je desirois sçavoir de Kebec puis se separant, le P. Joseph revint à terre rendre à Messieurs Champlain & du Pont de sa légation.

Le sieur de Champlain ayant esté acertené de la resolution des Anglois se retira au fort, où il dressa des articles de capitulation que je n'ay pas jugé necessaire d'inserer icy, ny celles que le sieur Quer luy accorda, sinon que quelqu'unes ont esté trouvées mauvaises & de dure digestion par les soldats & hyvernants, particulièrement celle où il est dit: pour les soldats & autres personnes; il leur sera donné chacun vingt escus, & n'emporteront aucune chose ny armes ny bagages, & neantmoins il y en avoit qui avoient pour plus de 7 à 800 francs de marchandises, particulierement ceux qui estoient revenus des Hurons, c'est ce qui les fachoit fort & firent prier le sieur de Champlain par un nommé le Grec truchement de ne point rendre la place & qu'ils estoient tous délibérez de se battre jusques à la mort, & de faire voir aux Anglois que s'ils estoient diminuez de graisse qu'ils ne l'estoient de force ny de courage par le moyen duquel ils esperoient les chasser & deffaire, car quelle apparence disoient ils d'abandonner ainsi laschement cette place sans coup ferir & laisser aux Anglois toutes nos marchandises & nos armes pour vingt escus, c'est ce que nous ne pouvons pas digerer.

Ils en vindrent mesme jusques aux reproches, disans au sieur de Champlain qu'il ne devoit pas craindre de mourir ou d'estre faict prisonnier, ny de perdre en resistant, les mille livres de recompence & tout son équipage que les Anglois luy promettoient en se rendant, puis qu'il y avoit moyen de resister pour quelque temps en attendant secours qui n'estoit pas peut estre loin.

Ces paroles comme de raison piquerent au vif le sieur de Champlain, qui dit au Grec qu'il estoit un mal advisé & ses compagnons malsages, car comment veux-tu (dit-il) que nous resistions, n'ayans ny vivres, ny munitions, ny aucune apparence de secours, estes vous lassés de vivre ou bien furibonds voulez vous que vostre temerité l'emporte ou que la sagesse aye quelque credit sur vostre esprit, vous croyez le dernier, obeissez donc à ceux, qui désirent vostre bien & ne font rien sans prudence.

Il est vray que l'on estoit tres-mal pourvueu de toutes choses necessaires à l'habitation, mais l'ennemy estoit bien foible aussi, car le Pere Joseph ayant bien consideré tout leur equipage, il n'estoient plus de plus de deux cens soldats & la pluspart mal autrus, coquins, & gens qui n'avoient jamais porté les armes qui se fussent fait tuer comme canars, ou eussent bien-tost pris la fuite, ainsi se le promettaient nos gens.

Le temps mesme se rendoit favorable à leur bonne volonté, car la marée baissoit, il faisoit un grand vent de Surouest, & les ancres chassoient toujours du costé de la France, tellement qu'il ne se trouvoit aucune asseurance ny pour les Navires ny pour les barques.

Nonobstant le sieur de Champlain trouva plus expedient de se rendre sans se battre que de se mettre dans le hazard de perdre la vie ou d'estre fait prisonnier en deffendant une meschante place: il envoya donc dire aux Anglois qu'ils se donnaient la patience jusques au lendemain matin qu'il les iroit trouver, à condition qu'ils ne feroient aucune descente de nuict.

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De la prise de Kebec par les Anglois. Du retour de nos Freres, des RR. PP. Jesuites & de tous les hyvernans en France & de deux filles Canadiennes qu'on ne voulut embarquer.

CHAPITRE XIII.

Le matin venu qui estoit le Vendredy 20 de Juillet environ les neuf heures le sieur de Champlain alla dans le petit Navire des Anglois, où le Capitaine Louys luy fist voir la commission qu'il avoit du Roy d'Angleterre de s'emparer du païs, puis les articles de la capitulation ayant este signés de part & d'autre, ils mirent pied à terre avec une partie de la flotte, qui furent conduits par ledit Champlain dans l'habitation, de laquelle il les mist en possession & de là les mena au fort qu'il leur rendit de mesme.

Le Pere Joseph le Caron superieur de nostre maison, ayant sçeu la reddition de Kebec envoya promptement un de ses Religieux au fort supplier le Capitaine Louys de leur donner un soldat pour la garde de nostres logis comme il avoit promis, à quoy obtemperant il leur en donna un & au R. P. Brebeuf deux ou trois pour leur maison, qui furent suivis de leur Capitaine dés le lendemain avec quantité de ses soldats, qui firent une raffle chez ces pauvres Peres de ce qu'ils trouverent de meilleur & propre à butiner, ils vindrent enfin chez nous où le Capitaine receut la collation des vivres qu'il y avoit envoyé de son bord, & il sçavoit bien que nous estions Religieux fort pauvres & qu'il cherchoit des Castors ou autres richesses chez nous, c'estoit perdre temps aussi ne s'en mist il pas en peine, & nous traita en tout assez honnorablement fors un Calice d'argent doré qui nous fust desrobé: mais on n'a jamais sceu par qui, car si le Capitaine Louys l'eut descouvert, il l'eut fait infailliblement prendre à ce qu'il nous protesta, c'est ce qui nous en fist négliger la recherche, & de nous plaindre de quoy que ce soit sinon de voir les pauvres Sauvages abandonnez, car le seul interest des freres mineurs doit estre celuy de Dieu, & non à la terre.

Tous les vaisseaux estans deschargez ils se resolurent de faire partir le Samedy prochain, l'une des barques chargée des Castors du magazin, & le lendemain un autre petit pour emmener quelques François, & advertir le General de ce qui s'estoit passé à la prise de Kebec.

Le Dimanche matin les Anglois poserent les armes d'Angleterre, à l'habitation & au fort, avec le plus de solemnité qui leur fut possible, ayans au préalable osté celles de France. Apres midy le sieur de Champlain, les RR. PP. Jesuites, & tous les François de Kebec furent commandez de s'embarquer pour Tadoussac dans les trois vaisseaux excepté le sieur du Pont, lequel pour son indisposition on lassa avec deux ou trois de ses serviteurs pour le vaisseau qui nous embarqueroit, qui ne fut que six ou sept sepmaines après.

Le vent ayant esté contraire, nos Anglois avancerent fort peu ce jour-là, mais de malheur pour le sieur Emery de Caën, ils rencontrerent deux François qu'il envoyoit descouvrir ce qui se passoit à Kebec, lesquels interrogez par le Capitaine Louys, & sceu comme le sieur Emery de Caën estoit au delà du cap de tourmente n'ayant pu advancer d'avantage à cause des infortunes & disgraces qui l'avoient pensé submerger en chemin, sans lesquelles il eut esté à Kebec premier, que les Anglois, & par ce moyen eut sauvé le pays. Envoya promptement une chalouppe à son frère le Capitaine Thomas pour observer ledit de Caën qu'il chercha, mais en vain jusques à ce que de Caën ayant esté acertené de la prise de Kebec par les descouvertures qu'il fit des pataches & du navire du Capitaine Thomas qui le cherchoit. Il alla effrontement combattre le dit Thomas, avec quarante hommes seulement, & quatre pieces de Canon, & le contraignit de quitter le Tillac, mais comme il estoit prest de l'aborder on dit que les huguenots de son équipage ne voulurent jamais aller contre leurs freres, & poserent les armes bas, ce que voyans les Anglois heureux de ceste lascheté, ils les sommerent de se rendre par le moyen du sieur de Champlain, qu'ils firent monter sur le Tillac avec tous les autres François, qu'il detenoit dans son bord; mais qui ne peut esmouvoir ledit de Caën qui tascha de se saisir de l'un des trois vaisseaux, par le moyen de ses Catholiques pour se deffendre contre les deux autres qui approchoient sans lesquels le vaisseau attaqué par son courage estoit indubitablement pris, ce qui ne luy reussit pas & fallut à la fin se rendre, mais avec une composition honneste & assez malheureuse, car si ledit de Caën eut remporté la victoire, il eut facilement repris Kebec, & le fort ou le Capitaine Louys faisoit travailler incessamment pour s'asseurer tout le pays, mais il y avoit si peu de vivres pour son grand monde, & si peu d'esperance d'en pouvoir recouvrer d'aileurs à cause que les grands vaisseaux n'eussent sceu monter de Tadoussac à leur secourir qu'ils estoient pour se rendre bien tost, de victorieux vaincus.

Or je ne puis taire en passant qu'après que ledit Caën eut esté conduit à Tadoussac, les huguenots de son bord qui avoient posez les armes lors qu'il estoit question de mener les mains contre leurs frères, furent plus mal traictez des Anglois mesmes, que les Catholiques qui s'estoient monstrez fidels à leur chef & Capitaine, tant est odieuse à Dieu, & au monde la desloyauté qui fit surnommer du nom de traitres ces François mal affectionnez.

Pendant que le combat se donnoit entre le sieur de Caën & l'Anglois, le Capitaine Louys estoit fort en peine à Kebec de l'issue de ce combat, & nous visitois fort souvent avec tout plein d'honneste complection que nous luy rendions à point nommé, mais c'estoit avec un visage assez triste de voir les pauvres Catholiques ainsi miserablernent dechassez, & les Sauvages abandonnez, car on n'avoit plus d'esperance qu'au sieur de Rasilly qui ne paroissoit point.

Quinze jours après la prise de Kebec, le General Quer fut visiter nostre Convent, où il fist la collation, & protesta à nos Religieux (esmeu peut-estre du bon récit que les François & Sauvages luy avoient fait d'eux) que si le Conseil d'Angleterre n'en eut autrement ordonné, il les eut laissé dans le pays pour suivre la conversion des Sauvages, & qu'il approuvoit fort la Regle de S. François, qui ne thesaurise point en la terre, que demeurassions dans nostre Convent, tant qu'il faudrait necessairement partir, & qu'aucun ne nous ferait de desplaisir qui vint à sa cognoissance sans un exemplaire chastiment dequoy nos Religieux le remercierent.

De plus il leur accorda de dire la saincte Messe tous les jours dans nostre Chapelle, & n'ayant point de vin le Capitaine Louys son frère ne voulut point qu'on en usast d'autre que du sien qu'il nous envoyoit fort librement & nous visitoit aussi souvent estant bien ayse qu'on luy rendit la pareille, dont je peux inferer qu'il n'estoit pas mauvais huguenot, il y eut mesme quelques Anglois qui assistèrent à la saincte Messe, mais en cachette, car un sauta nos rampars peur d'estre surpris & descouvert Catholique.

Le 9e jour de Septembre 1629, toutes les despeches des Anglois, estans expediées ils firent partir le petit navire pour la dernière fois dans lequel s'embarqua le sieur du Pont, le reste des François, & tous nos pauvres Religieux qui se rendirent à Tadoussac, où ils trouverent le sieur de Champlain, & les RR. PP. Jesuites en bonne disposition à leur disgrace pres, & le juste mescontentement dudit de Champlain de ce que les Anglois, contre leur promesse & le traicté signé, n'avoient jamais voulu embarquer pour France deux filles Sauvages qu'il avoit nourrie & fait instruire depuis deux ans sous esperance de les y faire conduire, car la troisiesme qu'il avoit nommée la foy s'en estoit retournée parmy ceux de nation.

Nos Religieux eussent bien desiré avoir du crédit assez pour donner lieu au bon dessein du sieur de Champlain, mais leur pouvoir ne portoit pas si haut. Il falloit calmer ou prieres ne servoient de rien & attendu que le pays fut rendu aux François, ce que nos Religieux esperoient tellement, & d'y retourner dans quelques temps qu'ils se contenterent de passer seulement deux coffres, & de cacher le reste de leur usencilles & emmeublement en divers endroits sous la terre & emmy les bois, le surplus de nos ornemens fut serré dans une saisse de cuir en un lieu à part fort decemment, dont en voicy la liste.

Un Calice d'argent doré se demontant en trois pieces avec son estuit, un chasuble de taffetas de la Chine, deux aubes, 4 amis. Quelques ceintures: les coussins, le devant d'Autel de camelot vert, deux burettes d'estain, 4 serviettes, le fer à faire les Osties avec les outils pour les couper. Il y a aussi un corporalier avec deux corporaux, un voyle de tafetas, & deux nappes d'Autel. De plus la cloche de quoy on se sert à l'habitation est de nostre Convent de Paris. Desquels ornemens Messieurs de la Société à present remis en possession du Canada se servent, à l'habitation pour la saincte Messe, ayans promis de nous en faire rendre d'autres en leur place, car ils sont des aumosnes des pauvres mandiées par de nos Religieux, dont leurs Majestez y ont contribué, Monsieur & Madame de Pizieux & autres.

Les RR. PP. Jesuites y firent anssi des pertes notables, & beaucoup d'autres particuliers excepté le sieur de Champlain qui eut la pluspart de son bagage conservé duquel neantmoins il faisoit moins d'estat que de ces deux pauvres filles pour lesquelles il promettoit aux Anglois de leur rendre une promesse de mille livres qu'ils luy devoient faire donner en Angleterre à la charge de luy laisser conduire ces deux pauvres Sauvagesses en France, comme elles le desiroient avec passion, mais il n'y eut pas moyen d'obtenir cela d'eux, car quelques desloyaux François l'empescherent disans qu'il n'estoit pas expedient, & qu'on seroit mieux de les retenir à Kebec, ce que tous les gens de bien trouverent fort mauvais, je ne veux pas juger qu'ils eussent l'intention mauvaise, mais tousjours peut-on dire qu'ils empescherent un fort grand bien.

Cependant les pauvres filles ne faisoient que pleurer & ne vouloient, ny boire, ny manger de regret qu'elles voyent de ne faire un si heureux voyage. Elles attaquerent une fois un certain François revolté, & luy dirent assez brusquemcent c'est toy meschant qui avec cet autre desloyal François empeschez que n'allions en France avec Monsieur de Champlain qui nous a servy de pere depuis un si long-temps, nous voulons estre baptisées & vivre parmy les Chrestiens, & vous serez cause de nous en faire perdre l'occasion. Tu pense jouyr de nous, mais sçache que si tu m'en parle plus desormais que je te donneray d'un cousteau dans le ventre, & ne mourras que de mes mains, elles luy firent tout plein d'autres reproches, & l'asseurerent qu'il se trompoit bien fort, & tous les autres meschans comme luy, de penser qu'elles deussent demeurer à Kebec, & qu'elles vouloient s'en retourner avec ceux de leur nation ausquels elles feroient leurs plaintes, dequoy ce François revolté resta tout honteux, & ne sçavoit que respondre sinon qu'elles estoient folles.

Le sieur de Champlain les recommanda à Guillaume Coliart gendre de la Dame Hébert, afin qu'il en prist le soin, & les gouvernast comme ses filles propres, ce qu'il promist faire & l'effectua car il estoit très-honneste homme & craignant Dieu, & avoit esté conseillé par nos Religieux de ne point quitter sa maison de Kebec, puis que les Anglois luy faisoient un party advantageux, & qu'il y avoit esperance que les François y retourneroient bien-tost, le Roy n'estant pas pour en souffrir l'affront qu'il falloit dissimuler pour un temps, & non pour une éternité comme l'expérience à fait voir du depuis à nostre contentement.

Les filles estant parties avec ledit Coliart, & quelques Anglois dans la premiere barque qu'il mist sous voile pour Kebec. Le 14e jour de Septembre, nos gens leverent aussi l'ancre pour Angleterre & chercherent en vain le sieur de Rasilly pour le combatre qui ne se trouva point, mais je voy pour moy qu'ils n'avoient pas envie de le rencontrer, n'y de risquer en un combat douteux ce qu'ils avoient gaigné sur les François, & pour ce reprirent leur route, non sans quelques disgraces ordinaires à la mer, les grands vents, les orages & la mauvajse nourriture.

Le 18 Octobre, ils arriverent au port de Plemus auquel ils sejournerent cinq ou six jours, de là nos Religieux furent conduits avec quelques François à Londres, où ils en mirent quelques uns à terre, & nos Religieux dans de meschans bachots jusques à Douvre, & de là à Calais où ils arriverent avec la grâce de nostre Seigneur le Lundy 19e jour d'Octobre 1629, environ les dix heures du matin, puis de leur pieds en nostre Convent de Paris, où ils rendirent graces à Dieu qui avoit pris soin de leur conservation, auquel soit honneur, gloire & louange au siecle des siecles. Amen.

Fin du 4ieme & dernier Livre de ce present Volume.

DECRETUM SAC. Congregationis de Prop. Fid. habitae die XXVIII. Februarii M. DC. XXXV.

Referente Eminentissimo Mentio, Sacra Congregatio censuit, missionem Recollectorum Provincia Parisiensis ad Canadam Amerca Septentrionalis sub foel. rec. Pauli V. snstitutam confirmandam esse & ut de caetero illa melius dirigatur, sopiosioremque referat fructumt in primis censuit, eiusdem missionis praefectum constituendum, & deputandum esse Provincialem pro tempore protemtorum Recollectorum cum facultate instituendi Vicarium, seu Vicepraefectum dictae missionis, cui in dicta Canada Provincia resideat, & missionarios ad eiusdem Canadae populationes tum antea, tum super repertas, ac in futurum reperiendas, ubi tamen non sunt aliae missiones, dirigat, eorumque curam habeat, ac in disciplina regulari contineat. Secundo, missionem propteream augenâam esse alius viginti religioses eiusdem Ordmis ab eodem Provinciali, eiusque Diffinitorio cum seitu, consensuque Nunty Galliarum approbandis, ac prout opus fuerit, unica, vel pluribus vicibus ad praefatam Provinciam mittendis. Tertio, eidem Provinciali pro temporr, uti praedictae missionis Profecto, concedenda esse ad decennium facultates, quae missionaris indiarum concedi consueverunt, cum potestate illas in tetum, vel in parte communicandi dicto Vicario seu Vicepraefecto, ac missionarus uteribus, & nouis, easque toties quoties opus fuerit, suspendendi, ac revocandi, prout missionis necessitas exegerit. Quarto, iniungendum esse eidem Provinciali, ut singulis annis à Vicepraefecto relationem progressuum paradictae missionis exquirat ad Eminentissi, huius Sacra Congregationis Praefectum transmittendam. Quinto & postremo jussit pro praedictarum facultatum expeditione adiri sanctum Officium.

DECRET DE LA SACREE Congregation de la propagation de la foy donné le 28 Fevrier de l'année 1635.

Au rapport de Monseigneur l'Eminentissime Cardinal Monty, la sacrée Congregation a ordonné que la mission des PP. Recollets de la Province de Paris, pour aller en l'Amerique Septentrional, dicte communement Canada, & establie sous les auspices d'heureuse memoire Paul V devoit estre confirmée, & afin que d'oresnavant elle soit mieux conduite & qu'elle apporte un plus grand fruict, en premier lieu elle a trouvé à propos que le P. Provincial des susdits Recollets durant son temps fut estably & constitué Prefet de ladite mission avec tout pouvoir de s'establir un Vicaire ou Vice-prefet, lequel sera obligé de resider audit pays, & aura tout pouvoir sur tous les missionnaires qui seront audit pays de Canada descouvert dez long-temps ou bien depuis peu, ou bien qui se descouvrira à l'advenir pourveu toutefois qu'ils n'ayent point d'autre mission, & aura soin d'eux & fera en sorte qu'ils se maintiennent en la discipline reguliere. En 2 lieu elle veut qu'avec le sceu & consentement du non resident en France ledit Pere Provincial, & son definitoire augmentent la susdite mission de vingt Religieux, lesquels ils pourront envoyer tous à la fois ou bien à diverses fois comme ils trouveront durant son temps à propos. En 3. lieu elle concede audit Provincial prefet de la fusmentionnée mission pour l'espace de 10 ans, les mesmes Privileges qui sont concedés aux missionnaires des Indes avec tout pouvoir d'en faire participant son Vicaire ou Vice-prefet, & les missionnaires mesmes tant de la vieille que de la nouvelle mission en tout ou en partie, toute & quante fois que bon luy semblera, & les en pourra aussi suspendre & priver mesme tout à fait ainsi que la necessité de le mission le requerera. En 4. lieu elle enjoint au mesme Provincial qu'il aye à tirer tous les ans de son Vice-prefet la relation du progrez de la mission, laquelle il envoyra à l'eminentissime Prefet de cette sacrée Congregation: en dernier lieu elle commande que pour l'exécution des susdictes facilitez on ait recours à la saincte inquisition.

ANTOINE BARBERIN, Cardinal & Préfet.

Lieu du sceau.

FRANÇOIS INGOLUS, Secretaire.

FACULTATES CONCESSAE à sanctissimo D. N. D. Urbano divina Providentia Papa Octavo Provincial, pro tempore Parisiorum praefecto missionis ordinis Recollectorum ad Provinciam Canadae Americae Septentrionalis.

1. Administrandi omnia Sacramenta etiam Parrochialia exceptis confirmatione, & ordine.

2. Absolvendi ab haer si, & schismate indes etiam Relapsos.

3. Absolvendi in foro conscientiae à casi us reservatis per quascumque constitutiones Apostolicus, & in spegie per bullam in coena Domini injunctis iniungendis.

4. Dispensandi in tertio, & quarto simplici, & mixto consangrinitatis, vel assinitatis in matrimoniis contractis, nec non dispensandi cum gentilibus & infidelibus pures exchores habentibus, & posteorum conversionem, & baptissaeunt quam ex illis maverent retinere posunt, n. si prima volverit converti.

5. Declarandi prolem legitimam in praefatis matrimonys de praeterito contractis suscoptam.

6. Dispensandi in quaecumque irregularitate ex delicto occulto, praeterquam ex homicidio voluntario contracta, & relaxandi suspensiones quascunque à Religiosis saecularibus, vel Regularibus praeterquam ab homine impositas, & injunctis iniungendis.

7. Consultandi vota simplicia exceptis votis caestitatis, & Religionis.

8. Relaxandi juramenta ob justas causas.

9. Administrandi facramenta fine ceremonys solitis, non tamen necessarys.

10. Utendi elege, & Chrismate reteribus, quando nova de facili haberi non possunt.

11. Benedicendi parmenta, Capellas, & caterae quae ad cnltum divinum spectans ubi non adhibetur sacra unctio.

12. Celebrandi missas quocumque loco decenti etiam suodie, & sub terra ante lucem & hyeme una hora post merigiem in altari portabili sine, obligatione inquirendi an sit fractum, aut cum reliquys, vel sine quod te alys altaribus intelligatur, bis in die ubi neccsstas expopostulanerit juxta sacros Canones coram haereticis, infidelibus, & excommunicatis dammedo minister non en haereticus, & in casu necessitatis.

13. Deponendi habitum, & pecuniae usm habendi ubi necessitas postulaverit.

14. Recitandi rosarium beata Maria Virginis loco officy quando breviarinm non habuerit, vel non potuerit eo uti propter periculum vitae.

15. Concedendi indulgentiam quadraginta dierum in festis de praecepto, & prima Classis, & plenariam in diebus Nativitatis Domini, & Assumptionis beata Maria Virignis, & semel facientibus consessionem generalem uorum peccatorum, & semper in mortis arculo.

16. Communicandi has facultattes in toto vel in parte vicario se vicepaefecto, ac alys missionarys eiusdem ordinis ad Canadam America Septentrionalis Provinciam transmissis, & ab eodem Provinciali eiusque defîmtorio, cum scitu, & consensu Nuty Galliarum approbante transmittendis & concessas revocandi toties quoties opus fuerit.

17. Concedendi facultatem Vicario, sine Vice-praefecto dictà missionis in Canada residenti tantum consecrandi calices, patenas, & altaria portatilia oleo tamen ab Episcopo benedicto: utendi supradictis facultatibus in dicta Provincia Canada Americae Septentrionalis, & alus locis circumvicinis tantum.

Feria quinta die 29. Marty, 1635. In generali Congregatione sancti Officy habitu in palatio Apostolico apud sanctum Petrum sanctissimus D.N. D. Urbanus divina Providentia Papa Octavus concessu supradictas facultates supradicto Provinciali Parisorum pro tempore Recollectorum ad Decennium proxime futurum.

FRANCISCUS CARDINALIS BARBERINUS.

Locus sigilli.

JOANNES ANTONIUS THOMAS, sanctae Romanae, & universalis inquisitionis Notarius.

Registratum folio 176.

PERMISSION ACCORDEE par nostre S. Pere le Pape Urbain huictiesme, au Provincial des Recollets de Paris Prefet de la Mission de Canada en l'Amerique Septentrionale.

D'Administrer tous les Sacremens, mesme Parochiaux, excepté la Confirmation & l'ordre.

D'absoudre in foro conscientiae, de tous cas reservez en toutes les constitutions Apostoliques, quelles qu'elles soient, & en special par la Bulle in coena Domini, enjoint toujours ce qu'il faut enjoindre.

D'absoudre de l'heresie & du schisme les Indiens mesmes relaps.

De dispenser au 3. ou 4. degré simple ou mixte de consanguinité ou affinité és mariages & de dispenser avec les Payens ou infidelles, ayans plusieurs femmes, qu'aprés leur conversion & le baptesme receu, il puissent retenir celle qu'ils aymeront le mieux, si d'advanture la première ne se veut pas convertir.

De déclarer légitimes les enfans qu'ils auront eu és susdits mariages par icy devant contractez.

Dispenser de toute irrégularité encourue par delit occulte excepté de celle qu'on contracte par l'homicide volontaire & remettre toutes sortes de suspensions imposées par Religieux seculiers on réguliers. Excepte celles à l'homme enjoint tousjours ce qu'il faut enjoindre.

De commuer les voeux simples hors mis de la chasteté & Religion.

Remettre les sermens pour justes causes.

Administrer les Sacremens sans les ceremonies ordinaires mais non necessaires.

User des huiles & chresmes anciens quand on n'en pourra avoir aysement de nouvelles.

Benire parements, Chapelles, & autres choses, qui regardent le culte divin, où il ne faut point user d'Oction sacrée.

Célébrer les Messes en tout lieu honneste & décent mesme descouvert & soubs terre avant jour, & l'hyver à une heure après midy, sur un Autel portatif, sans estre obligé à prendre garde s'il est rompu, avec ou sans reliques, ce qu'on doit entendre des autres Autels, célébrer encor deux fois par jour, quand la necessité le requerra selon les sacrés Canons devant les Heretiques infidelles & excommuniez pourveu que le Ministre ne soit pas heretique, & en cas de necessité quitter l'habit & se servir d'argent.

Réciter le Rosaire de la Vierge Marie, au lieu de l'office quand on ne pourra avoir de Breviaire où s'en servir sans danger de la vie.

Accorder l'indulgence des 40 jours és festes de Commandement, & première classe, & pleniere és jours de la Nativité de nostre Seigneur & Assomption de la Vierge, & à ceux qui feront une fois une confession generale de leurs pechez, & tousjours à l'article de la mort.

Communiquer ces mesmes permissions en tout ou en partie au Vicaire ou Vice-préfet, & autres missionnaires du mesme Ordre qui seront anvoyez en Canada, Province dans l'Amérique Septentrionale par le susdit Provincial & en diffinitoire avec le sceu & consentement du Nonce de France, & de les revoquer les ayant concedées toutes & quantes fois que besoin sera.

Donner permission au Vicaire & Vice-prefect de ladite mission en Canada, y residant seulement de consacrer Calices, pateines & Autels portatifs, toutefois avec huile benite par un Evesque.

D'user seulement desdictes permissions en la Province de Canada en l'Amerique Septentrionale & autres lieux voisins d'icelles.

Le Jeudy vingt-neuf Mars 1635.

En la Congregation generale du sainct Office tenue au Palais Apostolique à sainct Pierre.

Nostre S. Pere le Pape Urbain huictiesme a concedé les susdites permissions au Provincial qui sera des Recollets de la Province de Paris, pour le terme de dix ans.

François Cardinal Barberin.

La place du sceau.

JO. ANTOINE THOMARIUS. Notaire de la saincte Eglise Romaine, & de l'inquisition universelle.

Enregistrée. Fueillet 176.

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