Cours de philosophie positive. (6/6) (part 2 of 3)
On ne saurait aujourd'hui rappeler un tel nom sans se souvenir que de vils flatteurs et d'ignorans enthousiastes ont osé longtemps comparer à Charlemagne un souverain qui, à tous égards, fut aussi en arrière de son siècle que l'admirable type du moyen âge avait été en avant du sien. Quoique toute appréciation personnelle doive rester essentiellement étrangère à la nature et à la destination de notre analyse historique, chaque vrai philosophe doit, à mon gré, regarder maintenant comme un irrécusable devoir social de signaler convenablement à la raison publique la dangereuse aberration qui, sous la mensongère exposition d'une presse aussi coupable qu'égarée, pousse aujourd'hui l'ensemble de l'école révolutionnaire à s'efforcer, par un funeste aveuglement, de réhabiliter la mémoire, d'abord si justement abhorrée, de celui qui organisa, de la manière la plus désastreuse, la plus intense rétrogradation politique dont l'humanité dut jamais gémir. D'après les explications précédentes, personne assurément ne saurait croire que je prétende ici blâmer l'avénement d'une dictature non moins indispensable qu'inévitable: mais je voudrais flétrir, avec toute l'énergie philosophique dont je suis susceptible, l'usage profondément pernicieux qu'en fit un chef alors naturellement investi d'une puissance matérielle et d'une confiance morale qu'aucun autre législateur moderne n'a pu réunir au même degré. L'état général de l'esprit humain ne permettait point, sans doute, à son immense autocratie de diriger immédiatement la réorganisation finale de l'élite de l'humanité, faute d'une indispensable élaboration philosophique encore inaccomplie; mais son action rationnelle aurait pu y appliquer convenablement les hautes intelligences, et y disposer simultanément la masse des populations, au lieu d'écarter les unes et de détourner les autres par une activité radicalement perturbatrice de tous les grands effets sociaux que la dictature purement révolutionnaire avait déjà glorieusement ébauchés, autant que l'avait comporté l'inévitable prépondérance d'une métaphysique essentiellement négative. Si le prétendu génie politique de Bonaparte avait été vraiment éminent, ce chef ne se serait point abandonné à son aversion trop exclusive envers la grande crise républicaine, où il ne savait voir, à la suite des plus vulgaires déclamateurs rétrogrades, que la facile démonstration de l'impuissance organique propre à la seule philosophie qui avait pu y présider: il n'y aurait pas entièrement méconnu d'énergiques tendances vers une régénération fondamentale, dont les conditions nécessaires s'y étaient certainement manifestées d'une manière non moins irrécusable pour tous les hommes d'état dignement placés, même par le seul instinct, au véritable point de vue général de la sociabilité moderne, qui n'eût point échappé, sans doute, dans cette lumineuse position, à Richelieu, à Cromwell, ou à Frédéric. On n'a d'ailleurs aucun besoin de prouver que son autorité réelle eût ainsi acquis, avec une aussi pleine intensité, une stabilité beaucoup plus grande, en même temps que sa mémoire eût été assurée d'une éternelle et unanime consécration, quoiqu'il dût alors entièrement renoncer à la puérile fondation d'une nouvelle tribu royale. Mais, à vrai dire, toute sa nature intellectuelle et morale était profondément incompatible avec la seule pensée d'une irrévocable extinction de l'antique système théologique et militaire, hors duquel il ne pouvait rien concevoir, sans toutefois en comprendre suffisamment l'esprit ni les conditions; comme le témoignèrent tant de graves contradictions dans la marche générale de sa politique rétrograde, surtout en ce qui concerne la restauration religieuse, où, suivant la tendance habituelle du vulgaire des rois, il prétendit si vainement allier toujours la considération à la servilité, en s'efforçant de ranimer des pouvoirs qui, par leur essence, ne sauraient jamais rester franchement subalternes.
Le développement continu d'une immense activité guerrière constituait, à tout prix, le fondement nécessaire de cette désastreuse domination, qui, pour le rétablissement éphémère d'un régime radicalement antipathique au milieu social correspondant, devait surtout exploiter, par une stimulation incessamment renouvelée, soit les vices généraux de l'humanité, soit les imperfections spéciales de notre caractère national, et principalement une vanité exagérée, qui, loin d'être soigneusement réglée d'après une sage opposition, fut alors, au contraire, directement excitée jusqu'à la production fréquente des plus irrationnelles illusions, suivant des moyens d'ailleurs empruntés, comme tout le reste de ce prétendu système, aux usages les plus discrédités de l'ancienne monarchie. Sans un état de guerre très-actif, en effet, le ridicule le plus incisif aurait certainement suffi pour faire prompte et pleine justice de l'étrange restauration nobiliaire et sacerdotale tentée par Bonaparte, tant elle était profondément contradictoire à l'état réel des mœurs et des opinions; la France n'aurait pu être réduite, par aucune autre voie, à cette longue et honteuse oppression, où la moindre réclamation généreuse était aussitôt étouffée comme un acte de trahison nationale concerté avec l'étranger; l'armée, qui, pendant la crise républicaine, avait été constamment animée d'un si noble esprit patriotique, n'aurait pu être autrement amenée, d'après l'essor exorbitant des ambitions personnelles, à une tendance tyrannique envers les citoyens, désormais réduits à se consoler vainement du despotisme et de la misère par la puérile satisfaction de voir l'empire français s'étendre de Hambourg à Rome. Enfin, quant à l'influence morale, on n'a point encore dignement compris que la Convention, élevant le peuple sans le corrompre, avait irrévocablement terminé la décomposition chronique de l'ancienne hiérarchie sociale, tout en consolidant néanmoins, chez les moindres classes, le respect de chacun pour sa propre condition, suivant l'attrait universel d'une noble activité politique, tendant spontanément à contenir partout la disposition au déplacement privé, en honorant et améliorant les plus inférieures positions: c'est surtout sous la domination guerrière de Bonaparte que le généreux sentiment primitif de l'égalité révolutionnaire subit cette immorale déviation qui devait associer directement la plus active portion de notre population à un désastreux système de rétrogradation politique, en lui offrant, comme prix de sa coopération permanente, l'Europe à piller et à opprimer; on doit certainement ainsi expliquer le principal développement direct d'une corruption générale déterminée, en germe, par l'ensemble de la désorganisation sociale, et dont nous recueillons aujourd'hui les tristes fruits. Mais il serait aussi superflu que pénible de s'arrêter ici davantage sur cette malheureuse époque, autrement que pour y noter sommairement les graves enseignemens politiques qu'elle nous a si chèrement procurés. Le premier de tous consiste assurément dans l'irrécusable démonstration de la douloureuse versatilité politique qui devait caractériser l'absence de toute véritable doctrine, depuis que les convictions révolutionnaires, seules pleinement actives de nos jours, avaient été nécessairement ébranlées, chez la plupart des esprits, d'après la déplorable expérience propre à la dernière partie de la grande crise républicaine. Sans cette inévitable influence mentale, la politique rétrograde de Bonaparte aurait évidemment manqué à la fois d'instrumens et d'appuis, chez une population qui n'aurait pu autrement laisser tenter la folle et coupable résurrection du régime que son énergique antipathie avait si récemment abattu. La honteuse apostasie de tant d'indignes républicains, et l'entraînement insensé des masses désintéressées, durent alors marquer profondément la fragilité désormais inhérente à toutes les convictions uniquement fondées sur une métaphysique purement négative, qui avait déjà cessé d'être en suffisante harmonie, intellectuelle ou sociale, avec l'ensemble de la situation révolutionnaire. On doit, en second lieu, remarquer, dans l'épreuve vraiment décisive tentée à cette époque, l'indispensable fondement que la guerre active et permanente y fournissait nécessairement au système de rétrogradation, qui n'aurait pu autrement obtenir alors aucune telle consistance temporaire, comme je l'ai ci-dessus signalé. Cette incontestable appréciation historique indique certainement combien serait à la fois chimérique et perturbatrice une politique ainsi obligée à l'accomplissement continu d'une condition fondamentale devenue de plus en plus antipathique à l'ensemble de la civilisation moderne, et souvent même secrètement repoussée désormais par l'instinct involontaire des plus zélés partisans des projets insensés dont elle devrait former la base générale. Il faut y voir aussi, en sens inverse, l'immédiate condamnation philosophique de la déplorable aberration qui, d'après l'absence actuelle de toute véritable doctrine politique, a depuis entraîné trop souvent l'école révolutionnaire, malgré d'insuffisantes intentions progressives, dans le seul intérêt de ses passions fugitives, à préconiser et même à solliciter l'état de guerre, qui constitue cependant l'unique chance sérieuse, quoique éphémère, qui pût rester désormais aux tendances rétrogrades. Enfin, il importe beaucoup de signaler spécialement, au sujet de cette domination guerrière, le nouveau sophisme général, à la fois spontané et systématique, d'après lequel l'esprit militaire, avant de s'effacer irrévocablement, y fut conduit à rendre un hommage involontaire à la nature éminemment pacifique de la sociabilité moderne, en s'efforçant toujours d'y représenter la guerre comme un moyen fondamental de civilisation, par un chimérique rajeunissement de l'antique politique romaine, dont la destination sociale avait évidemment reçu, quinze siècles auparavant, selon notre théorie historique, une pleine réalisation, nécessairement impossible à renouveler dans tout le reste de l'évolution humaine. Une telle illusion politique avait dû être assurément fort naturelle, et même d'abord inévitable, à l'issue immédiate de la défense révolutionnaire, qui suscitait spontanément une irrésistible impulsion à l'active propagation universelle des principes français; quoique une saine appréciation philosophique, alors malheureusement impossible, eût sans doute déjà conseillé, à tous égards, de se borner à la simple garantie nationale, en laissant à des voies plus douces et plus efficaces l'indispensable extension graduelle d'un mouvement essentiellement européen, et en n'admettant que le juste degré d'invasion provisoire qu'exigeait l'entière efficacité de l'opération défensive, ainsi que je l'ai indiqué ci-dessus. Mais au moins cette aberration spontanée, malgré ses graves conséquences pour l'ensemble de la grande république occidentale, était primitivement très-sincère, soit dans l'armée, soit dans la nation; et, par suite, elle devait être beaucoup moins funeste à l'extérieur: tandis que, pendant les guerres impériales, l'inqualifiable prétention d'accélérer le progrès social par le pillage et l'oppression de l'Europe, sous l'intronisation successive d'une étrange famille, ne pouvait plus exercer aucune séduction sérieuse, sinon chez de purs déclamateurs politiques, dont les vaines conceptions conservent aujourd'hui une fâcheuse influence sur la réhabilitation passagère de ce système rétrograde. Leur appréciation sophistique ne saurait offrir aucun autre fondement spécieux que la réaction nécessaire suivant laquelle cette déplorable déviation, comme l'eût fait également une invasion de barbares, devait naturellement provoquer, par l'active sollicitude des gouvernemens eux-mêmes, l'éveil universel d'un principe d'indépendance et de liberté, plus ou moins identique à celui de notre révolution, dont le germe essentiel était, comme nous l'avons reconnu, déjà déposé dans tout ce vaste territoire propre à l'élite de l'humanité, la France n'ayant pu avoir, à cet égard, d'autre privilége décisif que celui d'une indispensable initiative: tel est certainement le seul mode réel d'après lequel la tyrannie impériale ait dû indirectement concourir, contre les desseins de son chef, à la régénération de l'Europe. Tandis que Paris comprimé était honteusement réduit à chercher un aliment à son activité caractéristique dans les misérables rivalités des comédiens et des versificateurs, par une étrange vicissitude, aujourd'hui trop oubliée, et qu'on eût, peu d'années auparavant, jugée à jamais impossible, Cadix, Berlin, et même Vienne retentissaient, à leur tour, de chants énergiques et de patriotiques acclamations, provoquant partout à de généreuses insurrections nationales contre une intolérable domination, au temps même où notre bel hymne révolutionnaire était chez nous l'objet d'une ombrageuse inquisition. Mais, sauf cette inévitable réaction, dont la postérité ne saura certes aucun gré au système qui l'a indirectement déterminée, il est évident que l'ensemble de la politique impériale, bien loin d'avoir réellement propagé l'influence française, fut, de toute nécessité, directement contraire à un tel résultat, en stimulant les peuples à s'unir aux rois pour repousser l'oppression étrangère, et en détruisant la sympathie et l'admiration que notre initiative révolutionnaire et notre défense populaire avaient universellement inspirées à nos concitoyens occidentaux, chez lesquels cette immense aberration guerrière a laissé encore envers nous quelques funestes préventions, soigneusement entretenues, malgré l'heureuse prolongation d'une paix indispensable, par les diverses fractions européennes de l'école et du parti rétrogrades.
Il serait évidemment superflu d'expliquer ici comment, après une sanglante prépondérance, également désastreuse, à tous égards, pour la France et pour l'Europe, ce régime, fondé sur la guerre, tomba trop tard par une suite naturelle de la guerre elle-même, quand la résistance fut partout devenue suffisamment populaire, tandis que l'attaque se dépopularisait essentiellement. Quels que soient aujourd'hui les efforts, coupables ou insensés, d'une fallacieuse exposition, dont le succès momentané prouve combien l'absence de toute véritable doctrine facilite maintenant les plus audacieux mensonges, la postérité ne méconnaîtra point la mémorable satisfaction avec laquelle cette chute indispensable fut immédiatement accueillie par l'ensemble de la France, qui, outre sa misère et son oppression intérieures, était lasse enfin de se voir condamnée à toujours craindre, suivant une irrésistible alternative, ou la honte de ses armes, ou la défaite de ses plus chers principes. Cette grande catastrophe ne devra finalement laisser à la nation française d'autre éternel regret, que de n'y avoir pris qu'une part trop passive et trop tardive, au lieu de prévenir un dénouement funeste par une énergique insurrection populaire contre la tyrannie rétrograde, avant que notre territoire eût pu subir, à son tour, l'opprobre d'une invasion que notre déplorable torpeur rendit seule alors inévitable. La forme honteuse de cet indispensable renversement a constitué depuis l'unique base sur laquelle il soit devenu possible d'établir, avec une sorte de succès passager, une spécieuse solidarité entre notre propre gloire nationale et la mémoire individuelle de celui qui, plus nuisible à l'ensemble de l'humanité qu'aucun autre personnage historique, fut toujours spécialement le plus dangereux ennemi d'une révolution dont une étrange aberration a quelquefois conduit à le proclamer le principal représentant.
D'après la contradiction radicale qui existait nécessairement entre la propre élévation de Bonaparte et l'esprit monarchique qu'il avait tenté de restaurer, les habitudes politiques contractées sous son influence devaient, à sa chute, faciliter spontanément le retour provisoire des héritiers naturels de l'ancienne royauté française, qui furent accueillis, sans confiance mais sans crainte, chez une nation dont le seul vœu prononcé consistait alors à voir simultanément cesser, à tout prix, la guerre et la tyrannie, et d'abord même disposée à penser que cette famille comprendrait aussi, comme tout le monde le sentait en France, l'intime liaison politique qui avait dû régner entre le système de conquête et le régime de rétrogradation, tous deux également détestés. Mais, croyant voir, au contraire, un symptôme de haute adhésion populaire à leur vaine utopie monarchique dans une réintégration qu'ils ne devaient, à tous égards, qu'à Bonaparte, et où le peuple était resté essentiellement passif, ces nouveaux organes de l'action centrale tendirent aussitôt à reprendre follement la politique rétrograde du pouvoir déchu, en la concevant, de toute nécessité, radicalement privée désormais de l'activité guerrière à laquelle ils attribuaient sa décadence, et qui avait, en réalité, constitué la principale base indispensable de son succès temporaire. Quand cette illusion fondamentale fut suffisamment développée, la nation aurait été, sans doute, promptement préservée des tracasseries et des perturbations qui en devaient résulter, en laissant seulement agir une ancienne rivalité domestique, si le désastreux retour épisodique de Bonaparte ne fût venu compliquer gravement la situation, en mettant de nouveau l'Europe en garde contre la France, de manière toutefois à n'aboutir, après son irrévocable expulsion, qu'à retarder de quinze ans, au prix d'immenses sacrifices passagers, une substitution de personnes devenue évidemment inévitable.
Cette dernière période a répandu, sur l'ensemble de la position révolutionnaire, une nouvelle lumière, qu'il importe d'apprécier sommairement. Sans regarder le grand problème organique comme aucunement résolu, et sans renoncer entièrement à sa solution ultérieure, la nation française était alors assez désabusée, d'après une expérience décisive, des hautes espérances de régénération sociale qu'elle avait d'abord attachées au triomphe universel de la politique métaphysique, pour ne s'occuper essentiellement désormais que de réaliser l'heureuse influence de l'état de paix sur le développement continu de l'évolution industrielle, à laquelle l'ébranlement initial avait imprimé une accélération capitale, dont la guerre avait auparavant entravé la manifestation permanente. Aussi, quoique l'absence d'une véritable doctrine ne permît point une meilleure direction, la France ne prit-elle habituellement qu'un intérêt passif et secondaire aux stériles discussions constitutionnelles qui durent, à cette époque, marquer le réveil officiel de l'esprit révolutionnaire, et qui tendaient à fonder la réorganisation finale sur une troisième tentative d'imitation générale du régime parlementaire propre à l'Angleterre, et auquel les débris du système impérial semblaient avoir préparé enfin une sorte d'élément aristocratique susceptible d'une consistance apparente. Mais, à défaut d'une saine théorie, cette nouvelle épreuve, plus prolongée, plus paisible, et, par suite, plus décisive qu'aucune des précédentes, tendit bientôt à faire irrévocablement ressortir le caractère anti-historique et anti-national d'une telle utopie politique, profondément antipathique à un milieu social où, depuis la fin du moyen âge, l'ensemble du passé avait toujours développé la décadence spéciale de l'aristocratie, en concentrant graduellement autour de la seule royauté tous les restes quelconques de l'ancienne organisation. Sous un actif ascendant aristocratique, le pouvoir royal était essentiellement réduit, en Angleterre, à une vaste sinécure accordée au chef nominal de l'oligarchie britannique, avec une puissance réelle peu supérieure à celle des doges vénitiens, malgré la vaine décoration d'une hérédité monarchique. En France, au contraire, l'instinct royal devait profondément répugner à une telle dégradation de l'élément prépondérant d'un régime qu'on prétendait seulement modifier quand on l'annullait radicalement, suivant la formule, triviale mais énergique, employée par Bonaparte, à son avénement dictatorial, pour repousser une semblable mystification métaphysique. Ainsi réduite à sa partie purement négative, faute de bases réelles pour la partie vraiment positive, l'irrationnelle imitation du type anglais ne pouvait, en effet, aboutir qu'à l'irrévocable neutralisation de la royauté; et ce résultat nécessaire devenait alors d'autant plus décisif que, par la nouvelle forme d'une telle institution, l'adhésion monarchique y semblait spécialement volontaire. C'est là surtout qu'il faut placer, dans l'histoire générale de la transition moderne, la dissolution directe de la grande dictature temporelle où nous avons vu, au cinquante-cinquième chapitre, partout converger, sous diverses formes, l'ensemble du mouvement de décomposition politique. Depuis le commencement de la crise révolutionnaire, cette dictature, élaborée par Louis XI et complétée par Richelieu, avait été essentiellement maintenue, au plus haut degré d'énergie politique, d'abord avec un caractère progressif par la Convention, et ensuite dans un esprit rétrograde par Bonaparte, qui en dut être réellement le dernier organe. Mais, au temps que nous considérons, elle se résout enfin en un antagonisme permanent entre l'action politique centrale, que cette nouvelle royauté représente imparfaitement, et l'action locale ou partielle, émanée d'une assemblée plus ou moins populaire: l'unité de direction disparaît alors sous le tiraillement régulier de ces deux forces opposées, dont chacune tend à s'assurer une prépondérance désormais impossible jusqu'à ce qu'une convenable terminaison de l'anarchie spirituelle vienne permettre enfin une véritable organisation temporelle; Bonaparte lui-même eût alors subi cette inévitable conséquence de la situation générale, comme l'indique directement la transformation forcée qui caractérisa son retour éphémère. Une appréciation plus spéciale commence d'ailleurs à montrer l'inévitable abaissement du pouvoir royal marqué, d'une manière plus directe et plus distincte, dans la nouvelle existence générale, historiquement trop peu comprise, du pouvoir ministériel proprement dit, qui, après en avoir été, sous la seconde phase moderne, une émanation facultative, en devenait maintenant une substitution continue, dont l'action tendait de plus en plus à une pleine indépendance réelle envers la royauté, ainsi graduellement rapprochée de la nullité anglaise; cette sorte d'abdication spontanée devait, au reste, immédiatement aboutir à augmenter la dispersion politique, qui semblait par-là érigée en principe irrévocable.
Hors des vains débats constitutionnels propres à cette époque, se poursuivait nécessairement la lutte générale entre l'instinct progressif et la résistance rétrograde, à la faveur même de ce régime métaphysique, qui, malgré son éternité officielle, ne pouvait être regardé que comme une transition précaire chez les divers partis actifs qui s'y disputaient une suprématie impossible. À certains égards, cette coexistence contradictoire de deux politiques incompatibles maintenait, sans doute, le caractère essentiel de la situation fondamentale antérieure à la crise révolutionnaire, mais avec cette différence capitale que l'école progressive avait hautement marqué son but final, quoique d'une manière purement négative, en même temps qu'elle avait ainsi constaté sa propre impuissance organique; tandis que l'école rétrograde, éclairée, à sa manière, par la même expérience, avait été naturellement conduite à mieux concevoir qu'auparavant l'ensemble des conditions d'existence relatives au régime dont elle entreprenait la chimérique restauration. C'est alors que se trouve pleinement établi le déplorable dualisme social que j'ai complétement décrit au quarante-sixième chapitre, où nous avons vu les deux sentimens également indispensables de l'ordre et du progrès entretenus désormais, d'une manière également insuffisante, par l'inévitable conflit de deux doctrines antipathiques, sous la vaine interposition officielle d'un parti stationnaire, empruntant à chacune d'elles des principes qui se neutralisaient mutuellement, surtout quand il tentait de concilier la suprématie légale du catholicisme avec une vraie liberté religieuse. En renvoyant le lecteur à cette appréciation fondamentale d'une situation qui a dû jusqu'à présent persister essentiellement, je rappellerai seulement ici que cette stérile et dangereuse oscillation nous a paru principalement caractérisée, sous le rapport moral, d'après l'extension nécessaire d'une corruption systématique sans laquelle une telle anarchie empêcherait toute action réelle, et, sous le rapport politique, d'après l'entière prépondérance permanente des littérateurs et des avocats, ainsi devenus, chez tous les partis, les directeurs naturels d'une lutte de plus en plus dégagée de toutes convictions profondes. Quoiqu'on ait alors tenté d'ériger, en l'honneur de l'entité politique vainement décorée du nom de loi, une sorte de culte métaphysique, qui ne pouvait, au fond, aboutir qu'à consacrer l'universelle domination des légistes, l'absence de véritables principes sociaux se manifeste, plus complétement encore que dans les périodes précédentes, par cette déplorable fécondité réglementaire qui distingue nécessairement les temps où, faute de notions vraiment fondamentales, on est conduit, pour éviter un arbitraire indéfini, à l'incohérente accumulation d'une multitude presque illimitée de décisions particulières, d'ailleurs le plus souvent impuissantes à atteindre convenablement les réalités. C'est ainsi que, malgré l'insuffisante codification présidée par Bonaparte, la dispersion des idées politiques est rapidement parvenue à ce degré caractéristique où, comme le témoigne notre triste expérience journalière, les plus habiles jurisconsultes, après avoir consumé leurs veilles à l'étude des décisions légales, ne peuvent presque jamais convenir, en chaque cas déterminé, de ce qui constitue effectivement la légalité, profondément dissimulée sous l'obscur assemblage d'une foule de dispositions spéciales, dont aucun juriste ne peut même se flatter aujourd'hui d'avoir acquis une pleine connaissance totale.
Avec quelque homogénéité logique que dût être alors coordonnée, suivant l'explication précédente, l'action rétrograde que nous considérons dans son extrême effort politique, j'ai déjà signalé, au quarante-sixième chapitre, les inconséquences nécessaires qui, même abstraitement, la condamnaient à une nullité caractéristique. Sous l'aspect historique, la plus décisive de ces contradictions fondamentales consistait assurément, comme je l'ai ci-dessus indiqué, à combiner le système de rétrogradation politique avec un état de paix continu, de manière à priver radicalement une telle marche des seules influences permanentes qui lui eussent procuré, sous la direction de Bonaparte, un succès temporaire. Cette incohérence capitale était d'autant plus significative qu'elle constituait spontanément une suite insurmontable de l'ensemble de la situation sociale; puisque le maintien de la paix était, au fond, l'unique mérite essentiel qui, malgré de vaines stimulations, déterminât la nation française à supporter suffisamment une telle domination provisoire, dont les dangers ne purent longtemps lui paraître assez sérieux pour compromettre, par son renversement prématuré, une tranquillité extérieure et intérieure féconde en progrès matériels et même intellectuels. On doit surtout attribuer au sentiment instinctif de cette inconséquence décisive l'espèce d'indifférence dédaigneuse qu'inspirait alors à la masse de la population une politique rétrograde, antipathique à ses plus énergiques tendances, mais dont l'inanité radicale était ainsi confusément reconnue. L'ensemble de notre théorie historique de l'évolution moderne nous dispense d'ailleurs évidemment de nous arrêter ici aux graves incohérences intérieures qui, malgré les efforts de ses coordinateurs abstraits, devaient neutraliser mutuellement les divers élémens de cette étrange politique, par une sorte de reproduction spontanée, sur une moindre échelle, et suivant un cours beaucoup plus rapide, des mêmes dissidences essentielles d'où nous avons vu, au cinquante-cinquième chapitre, résulter graduellement, pendant les cinq siècles de la transition moderne, la décomposition révolutionnaire de l'ancien système politique, soit d'après l'opposition fondamentale entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, soit même en vertu de la lutte de la royauté avec l'aristocratie; double conflit caractéristique, dont les diverses fractions de l'école rétrograde donnèrent alors, à la France et à l'Europe, la rassurante imitation. Toutefois, il n'est pas inutile de remarquer, comme pouvant faire spécialement ressortir la nature des principaux besoins propres à notre situation sociale, l'ascendant habituel que dut prendre, dans une telle politique, la réorganisation spirituelle, directement érigée en base indispensable du plan général de rétrogradation, sous la suprême influence d'une dangereuse corporation, préalablement rétablie pour cette unique destination. A ce titre, ainsi qu'à tout autre, cette dernière tentative ne pouvait, sans doute, conduire qu'à la reproduction accélérée de l'inévitable avortement propre à une pareille marche pendant les trois siècles antérieurs: la compagnie tristement fameuse qui s'en rendit l'organe naturel ne put alors que joindre à la haine insurmontable qu'elle avait jadis inspirée le plus irrévocable mépris, justement acquis désormais à une congrégation où la plus ignoble hypocrisie dispensait si souvent de mérite et même de moralité. Néanmoins, cette façon de procéder constitue, à sa manière, un premier symptôme politique de la prépondérance directe que devait maintenant obtenir de plus en plus le besoin fondamental de la réorganisation spirituelle, depuis que l'impuissance organique de la métaphysique négative avait suffisamment prouvé l'impossibilité actuelle de toute réorganisation temporelle qui n'aurait pas été convenablement précédé d'une régénération intellectuelle et morale: ce sentiment ne pouvait, en effet, exister habituellement chez l'école rétrograde, sans tendre nécessairement à se propager aussi peu à peu, avec une efficacité plus décisive, chez l'école progressive elle-même, par une suite naturelle de leur antagonisme fondamental.
Quand cette vaine réaction eut enfin pris une attitude sérieusement menaçante pour l'ensemble du grand mouvement révolutionnaire, une seule secousse décisive, détruisant rapidement, sans aucune opposition réelle, une politique essentiellement dépourvue de toutes racines populaires, suffit à démontrer, aux plus aveugles observateurs, que la chute de Bonaparte, loin d'être simplement due à l'unique amour de la paix, était également résultée de l'aversion universellement inspirée par la rétrogradation tyrannique qui était devenue le but déplorable d'une inévitable dictature. La forme effective du dénoûment impérial ayant dû naturellement laisser, à cet égard, ainsi que je l'ai noté ci-dessus, une équivoque fondamentale, qu'il importait de dissiper à jamais, cette énergique manifestation était certainement indispensable, dans l'état présent de la philosophie politique, pour faire dignement comprendre que le besoin du progrès social n'était pas moins fondamental, aux yeux de la nation française, premier organe spontané de la république européenne, que le besoin de l'ordre et celui de la paix, déjà spécialement signalés, l'un à l'avénement, l'autre au déclin, du régime de Bonaparte. Cette démonstration nécessaire doit être, ce me semble, historiquement envisagée comme destinée à marquer enfin le terme irrévocable de la grande réaction rétrograde, immédiatement commencée à l'institution du déisme légal de Robespierre, complétement développée sous la tyrannie de Bonaparte, et aveuglément prolongée par ses faibles successeurs. Depuis cet indispensable enseignement, la nation française est demeurée essentiellement inaccessible à de fréquentes tentatives d'une agitation politique toujours dépourvue jusqu'ici de toute véritable intention organique, et ne pouvant aboutir qu'à de vaines substitutions de personnes, où l'ordre serait gravement compromis sans aucun profit pour le progrès. Quoique le caractère purement provisoire, propre à l'ensemble de la situation révolutionnaire, soit ainsi devenu plus profondément appréciable que sous aucun des modes antérieurs, la population a dû, en général, sauf d'inévitables manifestations, dès lors, il est vrai, plus réitérées, du besoin fondamental de régénération sociale, reprendre paisiblement le cours naturel de son évolution industrielle, dont l'exclusive prépondérance, malgré ses graves dangers moraux, doit spontanément résulter de l'absence prolongée de toute éminente activité politique, jusqu'à une convenable élaboration de la vraie réorganisation spirituelle.
Cette dernière transformation préparatoire se distingue principalement des précédentes par une sorte de renonciation volontaire, implicite mais irrécusable, du régime officiel à l'établissement régulier d'aucun ordre intellectuel et moral: devenue directement matérielle, la politique y prétend rester indépendante des doctrines et des sentimens, et reposer désormais sur la seule considération active des intérêts proprement dits. Une aversion instinctive pour les aberrations qui venaient de perdre le système royal, vainement obstiné à poursuivre, en sens rétrograde, la réorganisation spirituelle, a dû naturellement inspirer une telle tendance empirique, dans un milieu où l'état des idées ne saurait permettre aux hommes politiques de concevoir, d'une manière vraiment progressive, cette indispensable réorganisation. En même temps, la difficulté croissante de maintenir suffisamment l'ordre matériel, au milieu de l'anarchie mentale et morale, ainsi directement livrée désormais à son libre essor spontané, a dû maintenir habituellement cette nouvelle disposition, en produisant un état continu d'imminente préoccupation politique, qui détournerait le pouvoir de toute autre inquiétude moins immédiate, quand même il serait sérieusement accessible à aucune considération étrangère à la conservation, de plus en plus pénible, de sa propre existence, dès lors incessamment menacée, non-seulement par des agitations exceptionnelles devenues plus fréquentes, mais surtout par le jeu régulier des divers élémens d'un régime contradictoire. C'est ainsi que s'est enfin trouvé provisoirement réalisé, autant que le comportent les tendances générales de la société moderne, l'étrange type politique propre à la philosophie négative, qui avait si longtemps demandé un système réduisant le pouvoir à de simples fonctions répressives, sans aucune attribution directrice, et abandonnant à une libre concurrence privée toute active poursuite de la régénération intellectuelle et morale. Mais, après son entière installation, ce dernier régime provisoire est radicalement méconnu de ceux-là même qui en avaient été d'avance les plus zélés admirateurs spéculatifs, parce qu'ils y ont vu s'évanouir aussitôt les irrationnelles espérances de réformation sociale qu'ils en avaient aveuglément conçues, et qui ont fait place à la triste conviction expérimentale qu'une telle politique matérielle nécessite aujourd'hui la plus vaste extension permanente d'une corruption organisée, à défaut de laquelle la décomposition deviendrait imminente, sous l'essor presque illimité des ambitions perturbatrices, et d'où résulte nécessairement l'accroissement continu des plus onéreuses dépenses publiques, comme indispensable condition pratique d'un régime surtout vanté pour sa nature éminemment économique.
Sans examiner ici davantage les divers caractères essentiels propres à une situation déjà spécialement analysée, à tous égards, dans la leçon préliminaire du tome quatrième, il nous suffit de les avoir ainsi directement rattachés à l'ensemble de notre appréciation historique. Toutefois, afin de compléter réellement l'explication ci-dessus indiquée sur la désorganisation décisive de la grande dictature temporelle, il importe de considérer, d'une manière distincte quoique sommaire, la nouvelle situation générale d'un pouvoir central auquel la précision du langage philosophique ne permet guère d'appliquer désormais l'ancienne qualification de royauté, depuis que tous les prestiges monarchiques ont irrévocablement disparu avec les croyances qui les consacraient, et lorsque d'ailleurs le cours naturel des événemens, pendant le dernier demi-siècle, a dû rendre fort problématique, en France, la vaine hérédité légale d'une fonction qui n'y saurait jamais dégénérer en une simple sinécure anglaise, et qui, par suite, y exigera toujours une véritable capacité personnelle, dont la transmission domestique est peu vraisemblable. Il serait d'ailleurs superflu de s'arrêter ici aucunement à l'irrécusable confirmation que notre dernière commotion politique a spontanément fournie pour l'inanité radicale des imitations métaphysiques du régime transitoire propre à l'Angleterre, d'après l'évidente subalternité parlementaire à laquelle s'est ainsi trouvé réduit un prétendu élément aristocratique d'origine impériale ou royale. Mais il faut, au contraire, soigneusement noter les nouveaux empiétemens généraux de l'assemblée législative sur le pouvoir qu'une habitude invétérée conduit encore à qualifier de royal, malgré qu'il ait déjà perdu sans retour tous les principaux attributs historiquement rappelés par une telle dénomination politique. Ces usurpations caractéristiques consistent d'abord dans l'initiative directe constitutionnellement accordée à chacun des membres de cette législature, et surtout dans la tendance permanente, encore plus décisive, quoique moins légale, qui les pousse tous, au milieu de leurs vains dissentimens habituels, à l'annulation directe de l'autorité centrale, en lui imposant les organes qu'elle doit employer, de manière à empêcher l'exercice le plus légitime de son indispensable spontanéité. Sous cette double influence, il est clair que le centre d'action, désormais privé de toute stabilité réelle, se trouve successivement transporté chez chacun des personnages qui parviennent, tour à tour, à obtenir, par des moyens plus ou moins éphémères, un ascendant parlementaire, si rarement attaché à une vraie capacité politique, d'après l'irrationnelle nature d'une assemblée où doivent nécessairement dominer aujourd'hui les vues empiriques et partielles avec les passions dispersives, sauf les cas exceptionnels où l'imminence d'un grave danger commun vient y permettre une véritable unité passagère. On doit aussi remarquer que les ministres même du pouvoir central, ainsi devenus presque indépendans de la puissance royale, tendraient bientôt à déterminer son entière élimination graduelle, sans plus d'embarras que les anciens maires du palais, quoique d'une tout autre manière, si notre milieu social n'empêchait spontanément une telle usurpation, soit par la propre fragilité de ces suprêmes agens, soit surtout par l'absence nécessaire de tout éminent dessein politique dans cette situation provisoire du grand mouvement révolutionnaire. Toutefois, malgré ces périls continus, l'action royale, habilement exercée, et sagement réduite à son indispensable office actuel pour le maintien matériel d'un ordre public souvent compromis, finit par obtenir suffisamment, sous l'adhésion spontanée d'une masse essentiellement étrangère à de vaines agitations parlementaires, un véritable ascendant habituel, en vertu de sa constance et de sa concentration, sur les vues incohérentes de tant d'ambitions contradictoires, qu'apaisent aisément de nouvelles décompositions du pouvoir et de fréquentes mutations personnelles, dont l'influence continue, en dissipant toute crainte sérieuse d'empiètement ministériel, tend d'ailleurs évidemment à l'augmentation rapide de la déplorable dispersion politique qui caractérise une société désormais dépourvue de toute vraie direction permanente, tant que durera l'interrègne intellectuel et moral.
Dans cette étrange situation temporaire, il ne nous reste plus à considérer que le résultat général de la renonciation implicite du régime officiel à toute prétention sérieuse sur la réorganisation spirituelle, pour laquelle il a volontairement reconnu son inaptitude radicale, comme je l'ai ci-dessus expliqué. Or, cette incompétence, tacitement avouée, livre nécessairement la puissance intellectuelle et morale à quiconque veut et peut s'en saisir passagèrement, sans aucune garantie normale d'une vraie vocation personnelle relativement aux plus importans et aux plus difficiles problèmes dont la pensée humaine puisse être jamais préoccupée: d'où suit habituellement, beaucoup plus que sous tous les autres modes antérieurs, la domination spirituelle du journalisme, naturellement échue aujourd'hui à de purs littérateurs, ordinairement impropres, soit en eux-mêmes, soit surtout par l'ensemble de leur éducation, à sentir suffisamment ce qui constitue la saine élaboration rationnelle d'une question quelconque, fût-ce envers les plus simples sujets de spéculation positive, et dès lors nécessairement disposés, même avec les plus loyales intentions politiques, à faire trop souvent dégénérer l'appréciation philosophique des principales difficultés sociales en un stérile appel à des passions qu'il faudrait, au contraire, presque toujours calmer. Sous le déplorable ascendant de sectes éphémères, dont la vaine succession deviendra bientôt aussi rapide que celle des ministères parlementaires, ce pouvoir, inconstitutionnel mais irrécusable, a dû malheureusement rester jusqu'ici, chez l'école progressive ou révolutionnaire, essentiellement consacré, sauf d'inévitables intrigues personnelles, à l'active propagation continue de conceptions éminemment anarchiques, liant la réorganisation finale à une profonde perturbation des conditions élémentaires les plus indispensables à la sociabilité moderne, d'après des inspirations constamment empruntées, d'une manière plus ou moins explicite, au déisme légal de Rousseau et de Robespierre, spontanément érigé en fondement nécessaire de la régénération humaine. Dans une situation radicalement désordonnée, où les plus énergiques stimulations poussent incessamment aux plus difficiles spéculations les intelligences les moins préparées, sans aucun principe réel propre à contenir les divagations spontanées, on doit certes peu s'étonner ni que les plus absurdes utopies obtiennent momentanément un dangereux crédit, ni qu'une critique dissolvante tende à la funeste déconsidération de toute autorité quelconque, suivant les explications fondamentales du quarante-sixième chapitre, auquel je dois ici me borner, à cet égard, à renvoyer spécialement le lecteur attentif. J'y ajouterai seulement, pour compléter cette appréciation historique, que les irrationnelles précautions légalement instituées contre de tels périls tendent nécessairement d'ordinaire à les aggraver beaucoup, puisque les conditions fiscales et les répressions pécuniaires ainsi imposées au libre exercice de cet étrange pouvoir spirituel doivent naturellement aboutir à le concentrer davantage chez de vastes coteries, où il se complique inévitablement de calculs mercantiles, en un temps où, la méditation solitaire pouvant seule produire de vraies convictions, une sage politique devrait, au contraire, systématiquement encourager l'action sociale des penseurs isolés, les seuls qui puissent être aujourd'hui suffisamment affranchis d'un déplorable entraînement intellectuel et moral. Quoi qu'il en soit, l'extrême imperfection actuelle de cette nouvelle puissance ne doit pas faire méconnaître la haute importance de son avénement caractéristique, malgré les vaines réclamations d'une assemblée temporelle, souvent choquée de voir ainsi surgir hors de son sein un pouvoir illégal, quelquefois disposé envers elle à un redoutable antagonisme, bien que lui-même manifeste encore, sous ce rapport surtout, un trop faible sentiment de son énergique spontanéité, d'après un reste d'influence inaperçue de la grande aberration révolutionnaire sur la confusion fondamentale des deux puissances élémentaires, tant signalée dans le volume précédent. Depuis que les principaux débats parlementaires sont habituellement réduits à déterminer à quelle nouvelle coterie d'avocats et de littérateurs appartiendront momentanément les portefeuilles et les ambassades, il faut peu s'étonner, sans doute, que la presse ait rapidement conquis, malgré tous les obstacles quelconques, un ascendant social dont la tribune n'était plus digne. Historiquement envisagée, cette nouvelle prépondérance, qui ne peut certainement que s'accroître, constitue maintenant à mes yeux, pour l'ensemble de l'école révolutionnaire, un premier symptôme décisif de la prééminence générale qu'y acquiert aujourd'hui le sentiment instinctif du besoin direct de la réorganisation spirituelle, dont l'urgence supérieure avait été déjà comprise, sous la période précédente, par l'école rétrograde, suivant les formes convenables à sa nature propre, comme je l'ai ci-dessus expliqué. C'est ainsi que, sous l'irrésistible impulsion d'un enseignement expérimental, un demi-siècle de profondes perturbations sociales a finalement conduit désormais tous les partis actifs à reconnaître spontanément, chacun à sa manière, quoique d'après un mode très-imparfait, la priorité nécessaire que doit actuellement obtenir la régénération intellectuelle et morale sur une suite immédiate d'essais purement politiques, dont l'efficacité est enfin radicalement épuisée, tant qu'ils ne pourront pas être philosophiquement dirigés par une telle rénovation préalable.
Quant aux résultats effectifs de la période extrême que nous achevons d'apprécier, ils ont surtout consisté jusqu'ici dans l'inévitable extension de la crise fondamentale à l'ensemble de la grande république européenne, dont la France devait être seulement l'avant-garde. Pendant la période précédente, l'heureuse influence politique de la paix universelle y avait déjà spontanément développé presque partout les germes antérieurs d'un salutaire ébranlement, que l'agitation guerrière avait elle-même préalablement concouru à stimuler involontairement, comme je l'ai expliqué en son lieu. Mais cette propagation naturelle ne pouvait, sans doute, acquérir une importance vraiment décisive tant que la crise générale avait dû sembler dissipée dans son foyer principal. C'est donc seulement depuis qu'une dernière commotion indispensable a pleinement démontré l'inanité radicale d'une telle illusion politique, que cette extension nécessaire a pu suffisamment s'accomplir. Quoiqu'elle semble avoir partout abouti, comme en France, à une vaine imitation universelle de la transition anglaise, l'appréciation historique ci-dessus appliquée au cas français démontre pareillement, surtout chez les peuples catholiques, que cette irrationnelle utopie n'y saurait acquérir aujourd'hui aucune véritable consistance, même parmi les populations allemandes où l'élément aristocratique avait le moins déchu, comme le confirme de plus en plus l'épreuve universelle. Il est d'ailleurs évident que l'imminente propagation spéciale de l'agitation révolutionnaire jusqu'au sein de l'organisation britannique, doit nécessairement discréditer toute application extérieure d'un régime radicalement attaqué dans son type national. Cette indispensable extension occidentale était surtout destinée, pour la marche générale des conceptions actuelles, à déterminer une suffisante généralisation d'idées politiques sur la vraie nature de la crise commune, et à faire directement ressortir la prépondérance décisive que doit enfin acquérir partout la réorganisation intellectuelle et morale, seule susceptible de convenir simultanément à des populations où l'élaboration politique proprement dite devra s'accomplir ensuite d'une manière essentiellement indépendante, sous peine des plus dangereuses perturbations européennes, comme je l'indiquerai ci-dessous. Quoiqu'une telle propagation ait dû naturellement tendre à rajeunir la métaphysique révolutionnaire, qui ne pouvait ailleurs être aussi usée qu'en France, l'impuissance organique de cette doctrine négative a dû aussi se manifester universellement, sans exiger, en chaque cas, le renouvellement national des douloureuses expériences qui, d'après la similitude fondamentale des situations, avaient dû être tentées par un seul peuple à l'éternel profit de tous les autres. Enfin, il importe de noter que la réaction nécessaire de cette extension décisive achève de consolider la pleine sécurité du mouvement commun, que garantissait d'abord notre grande défense révolutionnaire, et qui désormais repose aussi sur l'heureuse impossibilité de toute grave compression rétrograde, ainsi directement condamnée à une chimérique universalité, depuis que les diverses populations occidentales ne peuvent plus être sérieusement ameutées contre une seule d'entre elles, et que les armées sont partout occupées principalement à contenir ces agitations intérieures.
Telle est la suite naturelle de considérations historiques, qui, d'après une appréciation, sommaire mais spéciale, de chacune des cinq périodes essentielles propres à la crise finale où demeure plongée, depuis un demi-siècle, l'élite de l'humanité, nous conduit à reconnaître, d'une manière plus ou moins distincte, dans l'ensemble de ce vaste théâtre social, et surtout dans le principal siége de l'impulsion décisive, l'irrécusable nécessité actuelle d'une réorganisation spirituelle, vers laquelle nous avons vu converger spontanément toutes les hautes tendances politiques, et dont l'inévitable avénement, désormais complétement préparé, n'attend plus aujourd'hui que l'indispensable initiative philosophique qui seule lui manque encore, et que j'ose immédiatement tenter par ce Traité fondamental, destiné à caractériser, à tous égards, la rationnalité positive. Néanmoins, avant de procéder directement à cette indication définitive, que l'esprit général et le cours graduel de notre élaboration dynamique font déjà spontanément pressentir, il faut d'abord compléter l'examen intégral de la grande époque à laquelle nous venons de consacrer une analyse partielle exigée par son importance décisive, en y considérant enfin, abstraction faite de toute période particulière, l'extension nécessaire de la double progression sociale que les deux chapitres précédens ont démontrée propre à toute l'évolution moderne, soit quant à l'irrévocable extinction du système théologique et militaire, soit pour l'essor universel d'un organisme rationnel et pacifique. À l'un et l'autre titre, il importe ici d'apprécier exactement l'indispensable complément naturel ainsi rapidement apporté à l'ensemble du mouvement fondamental, à la fois négatif et positif, que nous avons vu lentement s'accomplir pendant les cinq siècles antérieurs.
Comme envers ce passé, nous devons ici considérer, en premier lieu, le prolongement de la décomposition politique, et d'abord en ce qui concerne l'organisme théologique, principale base de l'ancien système social. Or, à cet égard, il est aisé d'apprécier historiquement la réaction nécessaire suivant laquelle la crise révolutionnaire, spontanément issue de la désorganisation religieuse, a puissamment contribué à la rendre évidemment irrévocable, en portant une dernière atteinte décisive aux diverses conditions essentielles, politiques, intellectuelles et morales, de l'ancienne économie spirituelle. Sous le premier aspect, il est clair que l'asservissement antérieur de l'ordre ecclésiastique à la puissance temporelle a été alors beaucoup augmenté, soit en ôtant au clergé cette influence légale sur la vie domestique dont il conserve encore l'apparence chez les populations protestantes, soit surtout en le privant de biens spéciaux déjà dépourvus de toute grande destination, et en subordonnant par suite l'ensemble de son existence aux discussions annuelles d'une assemblée de laïques incrédules, presque toujours mal disposés envers la corporation sacerdotale, quoique leur antipathie soit ordinairement contenue par une sorte de croyance empirique à la prétendue nécessité indéfinie des doctrines théologiques pour le maintien de l'harmonie sociale. En laissant Bonaparte rétablir, sans opposition sérieuse, un culte encore cher à une partie arriérée mais intéressante de notre population, la nation française a toujours imposé au clergé, comme condition tacite d'une dotation désormais facultative, l'obligation fondamentale de renoncer à toute influence politique, et de se borner à ses fonctions privées, envers ceux seulement qui consentent à y recourir. Dès la prochaine tentative un peu grave de réaction rétrograde au profit d'un pouvoir qui ne saurait se résigner volontairement à un tel abaissement, cette disposition nationale, aujourd'hui certainement prépondérante, malgré de vaines apparences contraires, déterminera, sans doute, la suppression finale du budget ecclésiastique, en réservant aux divers fidèles l'entretien spécial de leurs pasteurs respectifs, suivant une tendance trop conforme à l'esprit général de la métaphysique révolutionnaire pour rester longtemps inévitable, comme l'ont annoncé déjà quelques propositions prématurées. Or, un tel usage, qui, dans les mœurs protestantes des anglo-américains, est très-favorable à la profession sacerdotale, consommerait assurément sa ruine totale en France, et bientôt même dans tous les autres pays demeurés nominalement catholiques, sauf l'insuffisante compensation de quelques rares dévouemens partiels. Quant à la décadence intellectuelle de l'organisation théologique, la crise révolutionnaire a dû l'aggraver profondément, en propageant chez toutes les classes quelconques l'entière émancipation religieuse. Une nation qui, pendant plusieurs années, loin de réclamer sérieusement contre la suppression légale du culte public par une assemblée éminemment populaire, a paisiblement écouté, dans ses vieilles cathédrales, la prédication directe d'un audacieux athéisme ou d'un déisme non moins hostile aux anciennes croyances, a certes suffisamment constaté son plein affranchissement théologique; surtout quand on considère que même d'odieuses persécutions ne purent alors vraiment ranimer une ferveur religieuse dont les sources mentales étaient nécessairement taries: les vains témoignages ultérieurs qu'on a souvent allégués à cet égard, ont toujours été essentiellement dépourvus de la véritable spontanéité qui seule en eût constitué la valeur sociale; car ils furent constamment dus aux préoccupations systématiques d'une politique rétrograde, d'abord impériale et puis royale.
Après ces évidentes indications historiques, que chaque lecteur peut aisément développer, il faut enfin, quant aux considérations morales, insister davantage sur l'appréciation plus contestée, quoique non moins décisive, de l'irrécusable démonstration spontanément résultée de l'ensemble de la crise révolutionnaire contre la prétention exclusive des doctrines religieuses aux propriétés morales, soit individuelles, soit surtout sociales, dont une aveugle routine dispose encore à y chercher uniquement le principe invariable. Depuis qu'une pleine émancipation théologique était devenue fréquente chez les esprits cultivés, de nombreux exemples privés, parmi lesquels on distinguera toujours avec reconnaissance la vie entière du vertueux Spinosa, tendaient, sans doute, à constater de plus en plus l'indépendance fondamentale de toutes les vertus réelles envers les croyances qui, dans l'enfance de l'humanité, avaient été longtemps indispensables à leur stimulation permanente. Outre ces cas particuliers graduellement multipliés, une exacte analyse eût aisément prouvé que, même chez le vulgaire, surtout pendant la troisième phase moderne, les faibles convictions religieuses qui s'y conservaient encore étaient habituellement dépourvues de toute efficacité essentielle pour l'ensemble de la conduite morale, abstraction faite d'ailleurs des graves discordes, domestiques, civiles, et nationales, dont elles étaient devenues le principe évident. Mais, malgré ces divers enseignemens, on sait combien de telles prétentions doivent longtemps survivre aux situations qui les motivaient, envers des phénomènes aussi complexes, et sous l'impulsion de tant d'intérêts attachés à leur ascendant continu. En considérant l'ensemble de l'évolution humaine, il n'y a pas, d'après notre théorie historique, de vertu quelconque qui, pour se convertir en habitude suffisante, n'ait eu primitivement besoin d'une sanction religieuse, que la progression intellectuelle et morale a fait ensuite éliminer sans danger, à mesure que la saine appréciation des influences réelles a rendu superflus les stimulans chimériques. C'est pourquoi toutes les phases sociales ont retenti, comme aujourd'hui, de déclamations rétrogrades sur la prétendue dépravation que l'humanité allait inévitablement subir d'après l'imprudente suppression de telle ou telle croyance superstitieuse: il suffit encore de parcourir les diverses civilisations contemporaines pour retrouver l'équivalent de ces vains regrets, même envers les cas que les plus croyans regardent, chez les peuples avancés, comme nécessairement étrangers à toute considération théologique. Quoique, par exemple, la propreté y soit certainement devenue depuis longtemps indépendante des motifs religieux, et simplement rattachée à des convenances réelles, privées ou publiques, tous les brames persistent cependant à ériger en nécessité absolue son invariable liaison à leurs prescriptions théologiques. Plusieurs siècles après l'essor universel du christianisme, un grand nombre d'hommes d'état et même beaucoup de philosophes continuaient à déplorer gravement l'imminente démoralisation qu'ils concevaient attachée à la chute des superstitions polythéiques. Sans que les clameurs modernes soient, au fond, plus raisonnables, il est donc facile de sentir ainsi l'extrême importance d'une grande manifestation nationale qui constaterait enfin, d'une manière directe et décisive, l'actif développement des plus hautes vertus chez une population devenue essentiellement étrangère, et même profondément antipathique, aux diverses croyances théologiques. Or, tel est l'éminent service dont l'émancipation humaine sera éternellement redevable à l'énergique démonstration historique spontanément fournie par la révolution française. En voyant alors, non-seulement parmi les chefs, mais chez les moindres citoyens, tant de courage, soit guerrier, soit même civil, tant d'admirables dévouemens patriotiques, tant d'actes, même obscurs, d'un noble désintéressement, surtout pendant la durée totale de la grande défense républicaine, tandis que toutes les anciennes croyances étaient avilies ou persécutées, il est certainement impossible, à tout observateur judicieux, de ne pas sentir profondément l'inanité radicale du principe rétrograde relatif à l'immuable nécessité morale des opinions religieuses. Cette grande expérience ne laisse pas seulement à l'esprit théologique la ressource, d'ailleurs évidemment illusoire, de rattacher à un vague déisme tant d'énergiques résultats: outre que les demi-convictions propres à cette vaine doctrine sont, par leur nature, trop confuses et trop chancelantes pour comporter de tels effets, il est directement sensible que, à cette époque, la plupart des citoyens actifs, soit dans l'armée, soit dans la nation, étaient presque aussi indifférens au déisme moderne qu'à tout autre système religieux; car le déisme légal devint ensuite, comme je l'ai montré, le vrai commencement historique de la réaction rétrograde, et procéda surtout, aussi bien que tous les degrés ultérieurs de cette réaction, de vues purement politiques, fort étrangères et souvent opposées aux principaux instincts populaires. Tel est le nouvel aspect général sous lequel on doit concevoir l'ensemble de la crise révolutionnaire comme ayant spécialement complété l'irrévocable décadence de tout régime théologique, en ôtant radicalement aux doctrines religieuses les attributions morales dont un opiniâtre préjugé semblait leur assurer à jamais le privilége exclusif.
Les diverses considérations précédentes concourent, en résumé, à montrer le catholicisme, que nous avons vu si longtemps présider à l'évolution moderne, comme devenu finalement étranger à la société actuelle, où il ne peut plus figurer qu'à titre d'imposante ruine historique, pour empêcher le monde de perdre tout sentiment actif d'une véritable organisation spirituelle, et pour en indiquer aux philosophes les vraies conditions fondamentales. Encore ce double office extrême est-il aussi très imparfaitement rempli désormais, soit d'après l'irrationnelle appréciation qui transporte à un admirable organisme politique la juste réprobation maintenant attachée à la philosophie théologique sur laquelle il avait dû malheureusement reposer, soit aussi en vertu de l'infériorité mentale d'un clergé de plus en plus recruté parmi les natures inférieures, et qui perd rapidement le digne sentiment de son ancienne mission sociale, dont une étude approfondie du moyen âge peut seule fournir aujourd'hui une suffisante connaissance aux penseurs qui voudraient y puiser convenablement d'heureuses indications générales[17]. Quoique tout vrai philosophe doive profondément regretter la stérilité sociale de cette grande construction, ces deux genres de motifs ne permettent guère d'espérer qu'une sage transformation, conforme à l'esprit de la régénération finale, puisse l'y utiliser réellement comme moyen de transition; le principal obstacle, à cet égard, résultera surtout de l'aveugle antipathie du sacerdoce contre toute philosophie vraiment positive, et de sa puérile obstination à chercher, dans de vaines intrigues, la chimérique restauration de son antique ascendant. Il est malheureusement beaucoup plus vraisemblable que ce noble édifice politique est destiné, par l'irrévocable caducité de ses fondemens intellectuels, à une entière démolition, de même que l'ordre polythéique antérieur, en laissant seulement l'impérissable souvenir des immenses services de tous genres qui y rattachent historiquement l'ensemble de l'évolution humaine, et des perfectionnemens essentiels qu'il a introduits dans la théorie fondamentale de l'organisme social, suivant la juste appréciation spéciale du volume précédent.
Note 17: Cette irrévocable dégénération intérieure du clergé catholique, par suite de la discordance fondamentale de sa philosophie avec l'ensemble de la civilisation actuelle, est alors devenue spécialement sensible en ce que les efforts mémorables, quoique rétrogrades, tentés, à cette époque, pour recomposer la théorie générale du catholicisme, et qui n'auront eu d'autre utilité permanente que d'en mieux caractériser le système historique, furent essentiellement dus à des penseurs étrangers à l'église: tel fut surtout l'éminent de Maistre, celui de tous les philosophes modernes qui a jusqu'ici le plus complétement apprécié ce grand organisme. Parmi les différens prêtres qui ont suivi ses traces, le seul qui l'ait fait avec un véritable talent, toutefois bien plus littéraire que philosophique, longtemps célébré comme le plus ferme appui de la restauration catholique, a finalement témoigné, par une scandaleuse conversion révolutionnaire, l'extrême fragilité des convictions que peuvent maintenant produire des doctrines caduques, qu'un aveugle empirisme s'obstine vainement à présenter encore comme les seules garanties solides de l'ordre intellectuel et moral, tandis que, en réalité, le moindre choc des passions suffit aujourd'hui à les ébranler radicalement chez leurs principaux organes.
Considérant maintenant le progrès actuel de la décomposition politique relativement à l'organisme temporel, il est aisé de reconnaître que, malgré le développement exceptionnel d'une prodigieuse activité guerrière, le cours graduel de la crise révolutionnaire n'a pas moins concouru à compléter, en général, l'irrévocable décadence du régime militaire que celle du système théologique lui-même. D'abord, le mode nécessaire suivant lequel dut s'accomplir la grande défense républicaine détermina simultanément l'irrévocable déconsidération de l'ancienne caste militaire, ainsi radicalement privée de sa seule attribution caractéristique, et même la cessation correspondante du prestige jadis inhérent, malgré l'institution décisive des armées permanentes, à la spécialité d'une telle profession, où les citoyens les moins préparés surpassèrent alors, après un rapide apprentissage, les maîtres les plus expérimentés. Cette épreuve décisive, heureusement accomplie au milieu des plus défavorables circonstances, fit donc sentir que, pour une simple activité défensive, seule vraiment compatible avec l'esprit pacifique de la sociabilité moderne, toute tribu guerrière, et même toute grave préoccupation continue des sollicitudes militaires, étaient désormais devenues essentiellement inutiles, sous l'impulsion patriotique d'une véritable détermination populaire, sans laquelle d'ailleurs la plus habile tactique serait, à cet égard, radicalement insuffisante, comme le prouva ensuite trop clairement la triste contre-épreuve amenée par la tyrannie rétrograde de Bonaparte. D'autres exemples nationaux établirent bientôt, d'une manière non moins expressive, et suivant des conditions analogues, que cette consolante vérité politique est également applicable à toutes les populations actuelles, et qu'elle résulte nécessairement du système fondamental de notre civilisation.
En second lieu, la nature même de la guerre révolutionnaire dut aussitôt mettre un terme irrévocable à la dernière série de guerres systématiques qui avait surtout caractérisé, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent, la troisième phase moderne, et qui tendait à perpétuer l'activité militaire en la destinant au service politique de l'activité industrielle, désormais prépondérante: cet ancien esprit ne put alors persister qu'en Angleterre, où il était même profondément modifié par de graves sollicitudes sociales. On doit, à cet égard, soigneusement remarquer, à cette époque, la décadence presque universelle du régime colonial, fondé sous la seconde phase, et que l'irrévocable séparation des principales colonies détruisit essentiellement après trois siècles, de manière à prévenir tout renouvellement sérieux des guerres importantes qu'il avait auparavant suscitées: l'Angleterre seule dut aussi offrir, à ce sujet, une exception spéciale et probablement passagère, que les autres nations européennes ne pouvaient ni ne devaient troubler, dans l'intérêt commun de la grande république occidentale, éminemment compatible avec une telle anomalie, correspondante à des besoins et à des aptitudes qui ne sauraient ailleurs exister encore au même degré. L'heureuse révolution américaine avait d'abord fourni à cette scission nécessaire à la fois un signal décisif et un appui fondamental; mais son accomplissement dut ensuite résulter des préoccupations exclusives propres aux diverses métropoles par une suite plus ou moins directe de la crise révolutionnaire. C'est ainsi que disparut alors essentiellement, dans l'ensemble de la république européenne, la dernière source générale des guerres modernes. J'ai d'ailleurs suffisamment expliqué déjà comment, en un temps où l'esprit militaire se subordonnait profondément à un but social, une immense aberration guerrière avait été naturellement déterminée par un irrésistible entraînement, dont le retour est certainement impossible, malgré tous les efforts quelconques, depuis que les guerres de principes, qui seules restaient supposables, ont été radicalement contenues par une suffisante extension occidentale de l'agitation révolutionnaire, ainsi devenue, pour l'Europe actuelle, un gage assuré de tranquillité provisoire, en consumant, d'une manière continue, toute la sollicitude des gouvernemens et toute l'activité de leurs nombreuses armées à prévenir péniblement les perturbations intérieures. Quelque précaire que doive sembler une telle garantie, elle est cependant de nature à durer jusqu'à ce qu'une véritable réorganisation intellectuelle et morale vienne partout instituer spontanément une sécurité directe et permanente, en réformant à jamais des mœurs et des opinions qui constituent les derniers vestiges du régime initial de l'humanité, et en faisant uniformément prévaloir désormais la paisible préoccupation journalière des divers perfectionnemens sociaux, soit européens, soit nationaux, sous la commune inspiration d'une doctrine universelle, interprétée par un même pouvoir spirituel, comme je l'indiquerai spécialement ci-après. Nous avons, il est vrai, précédemment remarqué l'introduction spontanée d'un dangereux sophisme, qu'on s'efforce aujourd'hui de consolider, et qui tendrait à conserver indéfiniment l'activité militaire, en assignant aux invasions successives la spécieuse destination d'établir directement, dans l'intérêt final de la civilisation universelle, la prépondérance matérielle des populations les plus avancées sur celles qui le sont moins. Dans le déplorable état présent de la philosophie politique, qui permet l'ascendant éphémère de toute aberration quelconque, une telle tendance a certainement beaucoup de gravité, comme source de perturbation universelle; logiquement poursuivie, elle aboutirait, sans doute, après avoir motivé l'oppression mutuelle des nations, à précipiter les unes sur les autres les diverses cités, d'après leur inégale progression sociale; et, sans aller jusqu'à cette rigoureuse extension, qui doit certainement toujours rester idéale, c'est, en effet, sur un tel prétexte qu'on a prétendu fonder l'odieuse justification de l'esclavage colonial, suivant l'incontestable supériorité de la race blanche. Mais, quelques graves désordres que puisse momentanément susciter un pareil sophisme, l'instinct caractéristique de la sociabilité moderne doit certainement dissiper toute irrationnelle inquiétude qui tendrait à y voir, même seulement pour un prochain avenir, une nouvelle source de guerres générales, entièrement incompatibles avec les plus persévérantes dispositions de toutes les populations civilisées. Avant la formation et la propagation de la saine philosophie politique, la rectitude populaire aura d'ailleurs, sans doute, suffisamment apprécié, quoique d'après un empirisme confus, cette grossière imitation rétrograde de la grande politique romaine, que nous avons vue, en sens inverse, essentiellement destinée, sous des conditions sociales radicalement opposées à celles du milieu moderne, à comprimer partout, excepté chez un peuple unique, l'essor imminent de la vie militaire, que cette vaine parodie stimulerait, au contraire, simultanément chez des nations dès longtemps livrées à une activité éminemment pacifique.
La décadence fondamentale du régime et de l'esprit militaires s'est partout continuée spontanément, pendant ce dernier demi-siècle, au milieu des plus spécieuses manifestations contraires, sous un troisième aspect général, non moins caractéristique que les deux précédens, par une grande innovation universelle, dont la haute signification historique est encore trop peu comprise, et qui constitue certainement la plus profonde modification que l'institution moderne des armées soldées et permanentes ait pu encore éprouver depuis son origine au XIVe siècle. On conçoit qu'il s'agit du recrutement forcé, d'abord établi en France pour suffire aux immenses besoins de notre défense révolutionnaire ainsi qu'aux exigences plus durables de l'aberration guerrière qui lui succéda, et ensuite universellement adopté ailleurs pour consolider suffisamment les diverses résistances nationales. Cette mémorable innovation, qui, depuis la paix, a partout survécu aux nécessités initiales, constitue évidemment, par sa nature, un témoignage spontané des dispositions anti-militaires propres aux populations modernes, où l'on trouve encore des officiers vraiment volontaires, mais plus ou trop peu de soldats. En même temps, elle concourt directement à détruire les mœurs et l'activité guerrières, en faisant cesser essentiellement la spécialité primitive d'une telle profession, et en composant les armées d'une masse radicalement antipathique à la vie militaire, devenue pour elle un fardeau purement temporaire, qui n'est habituellement supporté, par chacun de ceux qui le subissent, que dans la prévision constante d'une prochaine et inévitable libération personnelle. Il est d'ailleurs à craindre que, sous l'extension croissante des opinions et des habitudes anarchiques, un service aussi onéreux ne finisse, malgré son évidente importance, par déterminer, chez la classe, déjà si grevée à tant d'autres titres, sur laquelle retombe son poids principal, d'énergiques résistances plus ou moins explicites, qui rendraient bientôt impossible la prolongation réelle de l'extension inusitée que les armées ont partout conservée depuis la paix universelle. Quoi qu'il en soit d'une telle prévision, on ne saurait douter que le recours normal à une telle ressource nécessaire ne caractérise spontanément, soit comme symptôme, soit même comme principe, la pleine décadence finale du système militaire, désormais essentiellement réduit à un office subalterne, quoique indispensable, dans le mécanisme fondamental de la sociabilité moderne.
D'après ces trois ordres de considérations générales, tous les esprits vraiment philosophiques doivent aisément reconnaître, avec une parfaite satisfaction, à la fois intellectuelle et morale, que l'époque est enfin venue où la guerre sérieuse et durable doit totalement disparaître chez l'élite de l'humanité. Le vague et confus pressentiment de ce grand résultat social inspirait, depuis trois siècles, de nobles utopies caractéristiques, qui, malgré leur insuffisante rationnalité, n'eussent point excité tant de frivoles dédains, si l'on eût senti davantage que, comme je l'ai expliqué au cinquante-quatrième chapitre, de telles conceptions, quand elles sont vraiment spontanées et convenablement persistantes, annoncent toujours, par une anticipation plutôt affective que mentale, un véritable besoin capital, et une certaine création correspondante, quelque imparfaite qu'en doive être ainsi la double appréciation primitive. Nous voyons ici, en effet, cette heureuse conséquence finale se réaliser spontanément, après les plus terribles orages, comme une suite nécessaire de l'ensemble de la situation fondamentale propre aux populations modernes, qui a successivement épuisé tous les divers motifs généraux de guerres importantes, pendant qu'elle détruisait peu à peu toutes les conditions principales d'un puissant essor militaire. La profonde paix européenne qui, malgré tant d'irrationnelles prévisions et de vicieuses tentatives, persiste maintenant à un degré déjà sans exemple dans l'ensemble de l'histoire moderne, constitue certainement un admirable phénomène qui, si nous n'y étions pas plongés, paraîtrait à tous éminemment décisif pour l'avénement final d'une ère pleinement pacifique. Quelque sommaires qu'aient dû être, à ce sujet, les indications précédentes, elles sont à la fois tellement irrécusables et tellement liées à toute notre élaboration historique, qu'elles contribueront, j'espère, à rassurer les bons esprits sur le maintien nécessaire d'une paix indispensable, à tous égards, à l'évolution actuelle de l'élite de l'humanité, et qui ne saurait éprouver aujourd'hui de perturbation grave, quoique momentanée, que si de vaines agitations intérieures venaient permettre, en France, la prépondérance passagère de funestes impulsions systématiques, que le seul pressentiment de ces dangereux effets suffirait d'ailleurs à rendre antipathiques aux populations actuelles, où prédominent assurément d'opiniâtres dispositions pacifiques, quelquefois dissimulées sous des démonstrations éphémères, dues à des inspirations anti-progressives.
Malgré l'incontestable réalité d'une telle appréciation générale, le vaste appareil militaire conservé, chez tous les peuples européens, avec presque autant d'extension qu'avant la paix universelle, semblerait d'abord annoncer l'imminence d'une disposition opposée, si un examen plus approfondi de la situation fondamentale n'expliquait aussitôt cette apparente anomalie, en la rattachant directement, d'après l'ensemble de ce chapitre, aux nécessités communes d'une crise révolutionnaire maintenant plus ou moins étendue à toute la république occidentale. L'active participation des armées proprement dites au maintien continu de l'ordre public, qui jadis ne leur offrait qu'une destination accessoire et passagère, constitue désormais, au contraire, partout et de plus en plus, leur attribution principale et constante, en vertu des graves perturbations intestines qui peuvent ainsi continuellement survenir chez les diverses populations avancées, et d'où doivent d'ailleurs fréquemment résulter de véritables inquiétudes extérieures, quoique, au fond, cette uniforme agitation intérieure garantisse, comme je l'ai ci-dessus indiqué, l'impossibilité des chocs nationaux. Dans un état de profond désordre intellectuel et moral, qui doit rendre toujours imminente l'anarchie matérielle, il faut bien que les moyens de répression acquièrent une intensité correspondante à celle des tendances insurrectionnelles, afin qu'un ordre indispensable protége suffisamment le vrai progrès social contre l'effort continu d'ambitions mal dirigées liguées par des conceptions vicieuses. Cette nécessité nouvelle a été jusqu'ici commune à toutes les formes successives de la crise révolutionnaire, et l'on peut d'avance assurer qu'elle ne sera pas moins sentie chez tous les gouvernemens quelconques qui pourraient survenir, jusqu'à ce que la réorganisation intellectuelle et morale vienne mettre à ce besoin exceptionnel un terme définitif, dont la réalisation ne saurait être prochaine, soit d'après les difficultés et la lenteur d'une telle opération, d'abord philosophique, puis politique, soit à raison de l'égoïsme et de l'aveuglement qui partout devront l'entraver, sous la déplorable prépondérance universelle d'un esprit profondément dispersif, viciant aujourd'hui les plus saines intelligences. Tel est le mode général suivant lequel la même époque, destinée à voir essentiellement disparaître à jamais la guerre proprement dite, a développé, pour les armées modernes, transformées en une sorte de grande maréchaussée politique, une dernière mission sociale, dont l'importance n'est point contestable, et dont la durée, quoique nécessairement limitée, suivant la condition précédente, doit être, par sa nature, beaucoup plus prolongée qu'on ne l'imagine en un temps où cette attribution finale n'est encore réellement qu'au début de son principal exercice. Cette situation réelle n'est pas aujourd'hui suffisamment comprise, parce que les faits politiques ne peuvent, sans une théorie vraiment positive, être convenablement aperçus qu'après une longue persistance; outre qu'un reste d'influence des mœurs et des opinions anciennes s'oppose ici spécialement à une exacte appréciation générale: de là résulte, pour les gouvernemens actuels, le fréquent recours à des artifices peu convenables et souvent dangereux, tendant à motiver, auprès des peuples, sur la prétendue imminence d'une guerre impossible, le maintien d'un vaste appareil militaire, qu'on n'ose pas justifier directement d'après sa vraie destination nécessaire. Mais une telle mission sociale étant assurément très-avouable, en un temps où, comme je l'ai montré ci-dessus, le pouvoir central lui-même n'a pas, au fond, d'autre principal office provisoire, son importance prolongée doit bientôt conduire à la reconnaître directement et avec franchise, afin d'y adapter régulièrement les nombreux organes qui doivent y concourir; car, leur position équivoque les expose aujourd'hui à de périlleuses séductions, d'après un désordre général d'opinions et d'habitudes dont l'influence s'étend ainsi, au delà des exigences fondamentales, sur ceux-là même qui en doivent réprimer les plus grands effets matériels.
La décadence continue du régime et de l'esprit guerriers ne peut donc frapper aujourd'hui la profession militaire d'une déchéance sociale aucunement équivalente à celle qui, d'après l'irrévocable déclin de la philosophie théologique, menace désormais la corporation sacerdotale, chez laquelle on ne saurait espérer, avec quelque vraisemblance, une transformation assez profonde pour permettre sa fusion réelle dans l'organisation finale de l'humanité, où la classe spéculative doit avoir un tout autre caractère. Depuis l'entière dissolution de la caste militaire, commencée au XIVe siècle, par l'institution fondamentale des armées modernes, et complétée, surtout en France, sous l'influence révolutionnaire, comme je l'ai expliqué, aucun grand obstacle ne peut plus empêcher la milice actuelle de prendre convenablement les mœurs et l'esprit qui doivent correspondre à sa nouvelle destination sociale. Tout profond regret d'un passé, où ce qui est désormais accessoire fut si longtemps principal, peut être, en effet, malgré une récente imitation passagère de cette antique situation, radicalement écarté aujourd'hui chez une classe qui doit conserver un digne sentiment de son utilité permanente, et qui peut d'ailleurs justement s'enorgueillir, en un temps d'anarchie, d'un instinct organique dont le meilleur type temporel se trouvera toujours dans son admirable hiérarchie; outre les heureuses ressources secondaires que présente sa dernière constitution pour faciliter le développement intellectuel et social de nos populations, en utilisant convenablement un indispensable sacrifice temporaire. Malgré la solidarité fondamentale qui dut exister jadis entre l'esprit guerrier et l'esprit religieux, il ne faut jamais oublier que, dès son origine, l'institution des armées permanentes fut partout érigée dans des vues radicalement critiques, afin d'assurer l'avénement de la dictature temporelle autant contre la puissance sacerdotale que contre la force féodale. Aussi les guerriers modernes se distinguèrent-ils presque toujours de ceux du moyen âge, et encore davantage de ceux de l'antiquité, par une tendance plus ou moins prononcée vers une émancipation théologique qui excita souvent les impuissantes réclamations du clergé. Bonaparte lui-même, malgré son ascendant sur l'armée, fut obligé d'y tolérer une pleine indépendance spirituelle, qui, politiquement appréciée, eût alors suffi pour juger une vaine utopie rétrograde, nécessairement fondée sur la combinaison permanente de deux élémens devenus évidemment inconciliables: on sait assez d'ailleurs que les efforts insensés de ses débiles successeurs n'aboutirent, en général, qu'à mieux développer une telle antipathie. Enfin, la netteté et la précision des spéculations militaires doivent tendre, par leur nature, à favoriser aujourd'hui, chez ceux qui s'y livrent, l'essor de l'esprit positif; comme l'ont confirmé, depuis trois siècles, tant d'heureux exemples d'une utile alliance entre les recherches scientifiques et les études guerrières, dont l'affinité spontanée a déterminé jusqu'ici les plus importantes créations spéciales pour l'éducation positive. C'est ainsi que des antipathies communes et de pareilles sympathies ont de plus en plus tendu, surtout en France, à faire profondément pénétrer chez les armées l'instinct progressif qui caractérise les populations modernes; tandis que l'immobilité nécessaire de la classe sacerdotale a dû la rendre finalement presque étrangère à la sociabilité actuelle. Telle est la cause générale d'une différence essentielle, qu'il importait ici d'expliquer sommairement, entre les destinées prochaines des deux élémens principaux de l'ancien système politique, dont l'uniforme décomposition, à la fois temporelle et spirituelle, n'est d'ailleurs nullement altérée par cette indispensable distinction; puisque c'est seulement une profonde transformation spontanée qui permet à l'élément militaire, par contraste avec l'élément théologique, une véritable incorporation au mouvement final de la société moderne, où son office politique devra se réduire ensuite peu à peu, à mesure que l'ordre normal s'établira, à des services journaliers dont la nécessité ne saurait jamais cesser entièrement, quel que puisse être l'accomplissement ultérieur de la régénération morale.
Après avoir ainsi suffisamment apprécié l'éminente influence propre au dernier demi-siècle pour compléter irrévocablement la grande progression négative des cinq siècles antérieurs, il nous reste à juger aussi l'extension simultanée de la progression positive, en considérant successivement les quatre évolutions partielles dont nous l'avons vue composée dans la dernière leçon, afin de caractériser à la fois ses résultats effectifs et ses lacunes essentielles, quant à leur commune relation à la réorganisation finale.
Envers la plus fondamentale de ces évolutions solidaires, il serait certainement superflu, sous l'un et l'autre aspect, d'insister ici sur une appréciation désormais évidente à tous les observateurs judicieux, et qui ne peut constituer, à tous égards, qu'un simple prolongement général de celle du chapitre précédent, particulièrement rappelé en ce qui s'y rapporte à la troisième phase moderne. On conçoit aisément, en effet, combien la prépondérance sociale de l'élément industriel devait être augmentée et consolidée par une crise révolutionnaire qui achevait la démolition séculaire de l'ancienne hiérarchie, et qui dès lors plaçait naturellement en première ligne l'élévation temporelle fondée sur la richesse, dont l'influence est même ainsi devenue évidemment exorbitante, en vertu de l'anarchie intellectuelle et morale. Nécessairement troublée par la guerre, cette inévitable transformation a dû se développer rapidement depuis la paix, et se consolider ensuite sous l'impulsion de la mémorable secousse qui a marqué le véritable terme historique de la grande réaction rétrograde. Le progrès technique de l'industrie devait d'ailleurs suivre spontanément son progrès social. Aussi est-ce alors qu'il faut placer l'essor principal du mouvement caractéristique dont j'ai d'avance indiqué le début général vers le milieu de la troisième phase moderne, où nous l'avons vu consister surtout en une large application des agens mécaniques, dont l'emploi, de plus en plus systématique, essentiellement fondé sur l'introduction d'un puissant moteur universel, a déjà réalisé, pendant le dernier demi-siècle, tant d'heureux perfectionnemens, que va compléter désormais l'admirable rénovation qui commence à s'opérer partout dans la locomotion artificielle, fluviale, terrestre, ou même maritime. Chacun sait d'ailleurs aujourd'hui combien la relation de plus en plus intime entre la science et l'industrie a profondément contribué à tous ces progrès, quoique son influence mentale n'ait pas été le plus souvent aussi favorable, d'après la funeste altération qu'elle tend à imprimer momentanément au caractère philosophique de la science réelle, comme je l'expliquerai ci-dessous. Enfin, c'est surtout alors que, suivant la juste remarque de divers observateurs, celle de toutes les classes industrielles qui est la plus susceptible, à raison de sa généralité supérieure, de s'élever habituellement à quelques vues vraiment politiques, a commencé à développer son essor caractéristique, et à régulariser ses rapports élémentaires avec chacune des autres branches, sous l'impulsion primitive du système de crédit public, naturellement résulté partout de l'inévitable extension simultanée des dépenses nationales.
Conjointement avec ces importans progrès, on doit malheureusement noter aussi la gravité croissante des différentes lacunes fondamentales signalées, à la fin du chapitre précédent, comme nécessairement propres à l'ensemble de l'évolution industrielle, d'après la spécialité empirique et dispersive qui devait y présider jusqu'ici. Quant à l'isolement de l'industrie agricole, malgré les heureuses conséquences de la crise révolutionnaire, surtout en France, pour améliorer la condition générale des agriculteurs, on ne peut douter qu'il n'ait été finalement aggravé, par suite de la préoccupation trop exclusive qu'a dû alors inspirer l'essor plus rapide et plus décisif de l'industrie manufacturière et de l'industrie commerciale, qui, à mesure qu'elles se sont élevées dans la hiérarchie sociale, ont dû, comme dans le passé, s'écarter davantage de la première, dont l'ascension ne pouvait être, à beaucoup près, autant accélérée. Toutefois, la plus incontestable et la plus dangereuse de ces récentes aggravations des vices radicaux inhérens jusqu'ici au mouvement industriel, consiste assurément dans l'opposition plus profonde qui s'est établie entre les intérêts respectifs des entrepreneurs et des travailleurs, dont le déplorable antagonisme montre aujourd'hui combien l'industrie moderne est encore essentiellement éloignée d'une véritable organisation, puisque sa marche ne peut s'accomplir sans tendre à devenir oppressive pour la majeure partie de ceux dont le concours y est le plus indispensable. Ce nœud fondamental de la sociabilité industrielle est alors devenu spécialement caractéristique par la grande extension universelle de l'usage continu des agens mécaniques, sans lesquels l'essor pratique correspondant eût été évidemment impossible. On ne saurait douter que la propagation simultanée des dispositions anarchiques, surtout d'après de folles prédications utopiques, n'ait beaucoup contribué, comme je l'ai précédemment expliqué, à envenimer cette fatale séparation, en tendant à détacher radicalement les ouvriers de leurs véritables chefs naturels, pour les placer sous la direction démagogique des rhéteurs et des sophistes les plus étrangers aux saines habitudes laborieuses. Mais, quelle que soit, à cet égard, l'influence permanente de cette cause inévitable, dont l'action funeste est aujourd'hui trop évidente, je ne dois pas hésiter à signaler ici cette scission croissante entre les têtes et les bras, comme devant être beaucoup plus reprochée à l'incapacité politique, à l'incurie sociale, et surtout à l'aveugle égoïsme des entrepreneurs qu'aux exigences démesurées des travailleurs. Outre que les premiers n'ont jusqu'ici nullement profité de leur ascendant social pour tenter de garantir les seconds contre la séduction des utopies anarchiques par l'organisation positive d'une large éducation populaire, dont ils semblent, au contraire, irrationnellement redouter l'extension indispensable, ils ont évidemment succombé à leur ancienne tendance à se substituer aux chefs féodaux, dont ils convoitaient la chute nécessaire, sans hériter pareillement de leur antique générosité envers les inférieurs. J'ai déjà indiqué la comparaison générale entre l'organisme guerrier et le mécanisme industriel comme éminemment propre, par sa nature, à faire rapidement saisir, chez l'industrie moderne, l'absence de toute morale spéciale, imposant des devoirs, non-seulement aux ouvriers, mais aussi aux chefs, et obligeant ceux-ci à une sollicitude permanente envers leurs associés subalternes, convenablement équivalente à l'admirable solidarité des divers intérêts militaires. Cette immense lacune se fait de nos jours plus profondément sentir, d'abord par une tendance trop fréquente des hauts fonctionnaires industriels à utiliser leur influence politique pour s'attribuer, au détriment du public, d'importans monopoles, et ensuite, par une disposition plus directe et plus générale, à abuser de l'inévitable puissance des capitaux, pour faire presque toujours dominer les prétentions des entrepreneurs sur celles des travailleurs, dans leur antagonisme journalier, dont la nature, encore exclusivement matérielle, n'est pas même réglée d'après une véritable équité, puisque la législation interdit aux uns les coalitions qu'elle permet ou tolère chez les autres. Sans insister davantage sur d'aussi pénibles considérations, dont la réalité est malheureusement irrécusable, il faut surtout remarquer, à cet égard, l'aveuglement doctoral de la métaphysique économique qui, en présence de pareils conflits, ose couvrir son impuissance organique d'une irrationnelle déclaration sur la prétendue nécessité de livrer indéfiniment l'industrie moderne à sa seule spontanéité désordonnée. Toutefois, on doit également reconnaître qu'une telle opinion indique, d'une manière indirecte et confuse, le vague pressentiment de l'insuffisance radicale des mesures politiques proprement dites, c'est-à-dire temporelles, pour le dénouement continu de cette immense difficulté sociale qui, par sa nature, doit en effet dépendre surtout d'une véritable réorganisation intellectuelle et morale, réglant enfin, dans un esprit d'ensemble, les devoirs respectifs des diverses classes industrielles, sous la constante surveillance impartiale d'un pouvoir spirituel unanimement respecté, comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement ci-après.
Les remarques du chapitre précédent sur le caractère général de l'évolution esthétique pendant la troisième phase moderne, nous dispensent essentiellement, à ce sujet, de toute nouvelle appréciation pour le dernier demi-siècle, qui n'a pu offrir, sous ce rapport, qu'une simple extension spontanée de la marche antérieure, sans aucune modification radicale. Seulement la direction unanime des esprits vers les spéculations politiques et la tendance universelle à une entière régénération ont dû faire alors plus vivement sentir, quoique sous les inspirations absolues d'une métaphysique anti-historique, les lacunes fondamentales de l'art moderne quant au défaut de principe philosophique et de destination sociale, ainsi que l'irrévocable caducité du régime factice qui en avait provisoirement tenu lieu sous la seconde phase, d'après l'imitation exclusive des types antiques, comme je l'ai suffisamment expliqué. Mais les impuissans efforts tentés jusqu'ici, surtout en France, pour dégager l'art de cette stérile situation, n'ont abouti qu'à mieux caractériser, auprès des juges impartiaux, la relation nécessaire qui subordonne directement une telle réformation au suffisant accomplissement ultérieur d'une véritable réorganisation sociale, d'abord intellectuelle et puis morale: car, l'impulsion prolongée d'une philosophie radicalement négative n'a conduit ainsi tant de prétendus rénovateurs qu'à constituer, en tous genres, une sorte de dévergondage esthétique, où le désordre même des compositions devient un mérite trop souvent destiné à dispenser de tout autre, et qui n'a finalement produit encore aucune œuvre vraiment durable, susceptible de justifier tant d'orgueilleuses récriminations contre l'évidente insuffisance du système classique proprement dit. Ces vaines dissertations portent clairement l'empreinte universelle de la métaphysique dominante, disposant partout à prendre la forme pour le fond, et des discussions pour des constructions. Toutefois, malgré une décomposition sociale qui interdit à l'art tout large exercice spontané et toute profonde efficacité générale, d'immortelles créations, essentiellement indépendantes de cette stérile poétique, ont alors constaté, pour chaque genre principal, que les facultés esthétiques de l'humanité ne pouvaient réellement s'éteindre, même dans le milieu le plus défavorable. Un éminent poète, envers lequel l'aristocratie britannique, qui pouvait s'en honorer, aima mieux, par d'odieuses persécutions, constater, aux yeux de l'Europe, son esprit éminemment rétrograde, sut profondément saisir l'appréciation esthétique de l'état négatif et flottant de la société actuelle, que d'impuissans imitateurs ont depuis voulu reproduire, sans comprendre que, par sa nature anti-poétique, cette situation transitoire ne pouvait comporter qu'une seule fois, et chez un tel génie, une énergique idéalisation. En même temps, le genre de compositions le mieux adapté à la civilisation moderne, d'où nous l'avons vu spontanément sortir, continue à manifester son originalité et sa popularité par un mémorable perfectionnement général, consistant surtout en une heureuse alliance historique de la vie privée, jusqu'alors seule abstraitement envisagée, à la vie publique qui, à chaque âge social, en modifie nécessairement le caractère fondamental. C'est ainsi que, d'après un choix judicieux de phases sociales bien déterminées et convenablement éloignées, l'immortel auteur d'Ivanhoë, de Quentin Durward, des Puritains, etc., a produit tant d'éminens chefs-d'œuvre, si avidement accueillis dans toute la république européenne, quoique principalement consacrés à caractériser la civilisation protestante; tandis que notre civilisation catholique a trouvé ensuite une seule digne représentation poétique dans l'admirable composition de I Promessi sposi, dont l'illustre auteur, trop peu apprécié encore, figurera, sans doute, aux yeux d'une impartiale postérité, parmi les plus nobles génies esthétiques des temps modernes. Une telle voie épique est probablement destinée, par son indépendance naturelle, à déterminer ultérieurement la rénovation graduelle propre à l'ensemble de l'art moderne, quand la nature fondamentale de notre sociabilité pourra se manifester enfin d'une manière à la fois assez énergique et assez fixe pour devenir esthétiquement appréciable, sous l'essor direct de la réorganisation spirituelle. Il serait d'ailleurs superflu d'indiquer ici comment les autres beaux-arts ont, en général, honorablement soutenu, pendant ce dernier demi-siècle, leur éclat antérieur, sans toutefois recevoir aucune amélioration capitale, si ce n'est pour la musique, surtout dramatique, dont le caractère général est alors devenu, en Italie et dans l'Allemagne catholique, plus élevé et plus complet. La crise révolutionnaire a spontanément constaté, avec une énergie non équivoque, par un témoignage impérissable, la puissance esthétique nécessairement propre à tout grand mouvement social, même purement temporaire, en faisant inopinément émaner d'une nation aussi peu musicale que l'est assurément jusqu'ici la nôtre, le type le plus parfait de la musique politique, dans cet hymne admirable qui tant de fois stimula le généreux patriotisme de nos héroïques défenseurs.
Quoique l'évolution scientifique n'ait pu certainement, encore plus que les deux précédentes, offrir alors qu'une simple continuation générale du mouvement antérieur, sans aucune impulsion vraiment nouvelle, cependant sa nature plus profondément progressive, et surtout son importance sociale prépondérante, comme première base directe de la réorganisation spirituelle, nous obligent ici à considérer de plus près, soit ses derniers progrès essentiels, soit principalement la déplorable extension simultanée des graves aberrations qui, sous l'empirique ascendant d'une spécialité dispersive, y menacent aujourd'hui d'imprimer un caractère hautement rétrograde aux seules doctrines d'où puisse désormais sortir un vrai principe de régénération universelle, d'abord mentale, ensuite morale, et enfin politique.
Dans les sciences mathématiques, outre le complément naturel des travaux essentiels de la troisième phase moderne pour la construction finale de la mécanique céleste, on remarque alors la création capitale de l'immortel Fourier, étendant l'analyse, avec une si heureuse rationnalité, à un nouvel ordre fondamental de phénomènes généraux, par l'étude des lois abstraites de l'équilibre et du mouvement des températures. Relativement à la pure analyse, au milieu des nombreuses intégrations accomplies sous l'impulsion prolongée d'Euler, on distingue surtout, comme éminemment originale, la conception du même Fourier sur la résolution des équations, utilement poursuivie, et même accessoirement améliorée, par divers géomètres, auxquels on peut d'ailleurs reprocher une sorte d'injuste concert contre cette idée-mère, dont ils tentent vainement de dissimuler la vraie source. La géométrie est alors essentiellement agrandie, comme je l'ai exprimé dans le premier volume de ce Traité, par la grande pensée de Monge sur la théorie générale des familles de surfaces, jusqu'à présent si peu comprise du vulgaire mathématique, et peut-être même trop imparfaitement appréciée de son illustre auteur, Lagrange seul paraissant en avoir dignement pressenti la haute portée philosophique, qui ne peut être pleinement conçue que d'un point de vue plus élevé, comme première base de la géométrie comparée, ainsi que j'ai vainement essayé de l'indiquer à des esprits que je croyais mieux disposés à saisir une telle ouverture. En même temps, l'incomparable Lagrange perfectionne l'ensemble de la mécanique rationnelle, en lui imprimant à jamais, par une admirable unité, la plus parfaite rationnalité dont elle soit susceptible. Mais, cette immense création ne doit pas être appréciée isolément, et se lie directement à l'effort général de son auteur pour constituer enfin une véritable philosophie mathématique, fondée sur la rénovation préalable de l'analyse transcendante; comme le montre cette composition sans exemple où Lagrange a ainsi entrepris de régénérer, dans un même esprit, toutes les grandes conceptions, d'abord de l'analyse, ensuite de la géométrie, et enfin de la mécanique. Quoique cette systématisation prématurée n'ait pu suffisamment réussir, et malgré que la plupart des géomètres, déjà dominés par une aveugle spécialisation, n'en aient pas suffisamment saisi la pensée, c'est là cependant ce qui, sans doute, auprès d'une postérité convenablement préparée, honorera le plus cette époque mathématique, en plaçant tout à fait à part le génie éminemment philosophique de Lagrange, le seul géomètre qui ait dignement aperçu l'alliance ultérieure de l'esprit historique avec l'esprit scientifique, destinée à caractériser la plus haute perfection des spéculations positives, comme je l'ai indiqué au tome quatrième, et comme je l'établirai spécialement dans les chapitres qui vont terminer ce Traité.
Quoique la pure astronomie, ou la géométrie céleste, ne pût désormais comporter que des progrès secondaires, comparativement à la lumière supérieure émanée de la mécanique céleste, on y remarque alors cependant d'intéressantes extensions, par la découverte d'Uranus et de ses satellites, et ensuite par celle des quatre petites planètes entre Mars et Jupiter: toutefois, les curieuses observations de cette époque sur les nébuleuses et les étoiles doubles, ont eu le grave inconvénient de suggérer envers une prétendue astronomie sidérale de vagues espérances indéfinies, incompatibles, comme je l'ai établi, avec la saine philosophie astronomique.
La physique proprement dite, outre les nouvelles ressources fondamentales qu'elle reçoit alors de l'analyse mathématique, trop souvent viciée d'ailleurs par une tendance prépondérante vers des hypothèses anti-philosophiques, s'enrichit d'une foule d'importantes notions expérimentales dans presque toutes ses branches principales, et surtout en optique et en électrologie, par les grands travaux successifs, d'une part, de Malus, de Fresnel, et d'Young; d'une autre part, de Volta, d'Œrsted, et d'Ampère. Au milieu du spectacle peu rationnel que présente la démolition, d'ailleurs évidemment nécessaire, de la belle théorie de Lavoisier, la chimie reçoit, pendant ce mémorable demi-siècle, un double perfectionnement essentiel, dont j'ai tâché de faire convenablement apprécier la nature et la marche, soit par la formation graduelle de sa doctrine numérique, soit par la série générale de ses études électriques. Mais, quels que soient alors les importans progrès des diverses parties fondamentales de la philosophie inorganique et ceux même de la science mathématique, cette grande époque scientifique sera surtout caractérisée finalement par la création décisive de la philosophie biologique, aux yeux de tous ceux qui considèrent suffisamment le véritable ensemble de l'évolution mentale, dont une telle formation devait achever de constituer le caractère pleinement positif, tandis que, sous un autre aspect, cet indispensable complément rapprochait directement la science moderne de sa plus haute destination sociale.
J'ai déjà assez expliqué, au tome troisième, l'esprit général, et même la marche nécessaire, de cette élaboration capitale, pour devoir ici me borner à rappeler au lecteur cette appréciation spéciale et directe, presque aussi historique que scientifique, où les trois aspects essentiels, anatomique, taxonomique et physiologique, propres à toutes les spéculations biologiques, ont été séparément examinés, après une suffisante considération de leur intime connexité permanente. Une telle explication préalable nous dispense maintenant d'envisager à part, même historiquement, soit la double conception fondamentale du grand Bichat sur le dualisme vital et surtout sur la théorie des tissus, soit les immortels efforts successifs de Vicq-d'Azyr, de Lamarck, et de l'école allemande, pour constituer directement la hiérarchie animale, enfin pleinement systématisée par les pensées et les travaux, éminemment philosophiques, de notre éminent Blainville, l'esprit le plus rationnel, à ma connaissance, dont puisse s'honorer le monde scientifique actuel. À l'ensemble de cette élaboration, première base nécessaire de toute la biologie, le lecteur sait d'avance que la même époque a bientôt ajouté l'heureuse rénovation due au génie de Gall, qui, par une impulsion vraiment décisive, malgré d'inévitables aberrations secondaires, a fait définitivement entrer, dans le domaine de la philosophie naturelle, l'étude générale des plus hautes fonctions individuelles, enlevant ainsi sans retour à la philosophie théologico-métaphysique la seule attribution essentielle qui lui fût restée après ses diverses pertes modernes, sauf toutefois les spéculations sociales, envers lesquelles d'ailleurs cette indispensable révolution constituait évidemment la dernière préparation capitale de la régénération finale que j'ose directement tenter dans ce Traité. Enfin, pour mieux caractériser ce grand essor initial de la saine philosophie organique, il importe de n'y pas oublier historiquement l'effort important, quoique prématuré, par lequel l'audacieux génie de Broussais entreprit déjà de fonder la vraie philosophie pathologique, avec d'insuffisans matériaux, et surtout d'après des conceptions biologiques trop peu étendues ou trop mal approfondies; ce qui ne doit toutefois nullement conduire à méconnaître, soit l'éminent mérite, soit même la haute utilité, de cette grande tentative, envers laquelle un dédain passager, non moins irrationnel qu'injuste, a remplacé un enthousiasme exagéré. Directement considéré dans son vaste ensemble, cet admirable mouvement biologique propre au dernier demi-siècle a certainement contribué, encore plus qu'aucune autre partie simultanée de l'évolution scientifique, au progrès fondamental de l'esprit humain: non-seulement, sous l'aspect scientifique proprement dit, en établissant toutes les bases essentielles d'une étude pleinement philosophique de l'homme, susceptible de préparer enfin celle de la société; mais surtout, comme je l'ai d'avance indiqué au chapitre précédent, sous le rapport purement logique, en constituant la partie de la philosophie naturelle où, d'après l'intime solidarité évidente des divers phénomènes, l'esprit synthétique doit finalement prévaloir sur l'esprit analytique, de manière à développer spontanément la disposition mentale la plus nécessaire aux spéculations sociologiques, par une influence active et continue que les tendances dispersives de la philosophie inorganique ne sauraient désormais neutraliser, quelle que soit d'ailleurs la puissance actuelle d'une vicieuse imitation provisoire, d'abord inévitable, et même, à certains égards, indispensable. C'est principalement ainsi que le mouvement scientifique se trouvait alors, par sa nature, quoique à l'insu de ses divers coopérateurs spéciaux, profondément lié à l'immense crise politique qui poursuivait prématurément la régénération sociale, avant que la seule base philosophique susceptible de lui fournir un solide fondement rationnel pût sortir convenablement d'une telle préparation abstraite.
Pendant que s'accomplissaient ces divers progrès spéculatifs, l'influence sociale de la science recevait partout de notables accroissemens, tendant tous à mieux incorporer l'élément scientifique au système fondamental de la sociabilité moderne. Au milieu des plus grands orages politiques, surgissent alors d'importans établissemens destinés à propager l'instruction scientifique, quoiqu'en lui conservant toujours un caractère de spécialité, déjà toutefois beaucoup moins prononcé. En même temps, dans toutes les parties de la grande république européenne, mais surtout en France, on voit croître sans cesse l'introduction usuelle des conditions scientifiques parmi les obligations préparatoires de professions très-multipliées; les pouvoirs les moins favorables à la réorganisation finale sont ainsi spontanément conduits à envisager de plus en plus les connaissances réelles comme d'indispensables garanties pratiques d'un ordre régulier et stable. Outre les nouveaux services spéciaux alors si heureusement rendus par la science à l'industrie, et sur lesquels il serait assurément superflu d'insister ici, il faut distinguer, à cette époque, une opération plus générale, où la science a marqué, d'une manière non moins honorable que salutaire, sa profonde influence sur la vie sociale actuelle, en présidant à l'institution d'un admirable système de mesures universelles, aussi noblement exécuté que sagement conçu, et qui, émané de la France révolutionnaire, tend à dominer aujourd'hui chez toutes les populations avancées[18]. Indépendamment de son évidente utilité directe, cette mémorable intervention du véritable esprit spéculatif dans le règlement d'un ordre de relations humaines où il semblait d'abord si étranger, est éminemment propre à faire déjà pressentir les améliorations capitales que devra retirer ultérieurement, à tant d'autres égards, l'existence moderne, d'une judicieuse rationalisation de ses actes les plus pratiques, quand l'influence scientifique convenablement généralisée aura suffisamment pénétré dans toute l'économie élémentaire de nos sociétés régénérées.
Note 18: L'institution générale de cette grande opération présente d'ailleurs, sous le point de vue social, un caractère fort remarquable et trop peu apprécié, par une constante sollicitude, non moins généreuse que rationnelle, à en écarter, autant que possible, tout attribut de nationalité qui aurait pu entraver son universelle propagation ultérieure. Quoique la plupart des états européens n'aient répondu que d'une manière tardive et insuffisante au noble appel que la France leur avait, dès l'origine, solennellement adressé à ce sujet, l'équitable postérité n'oubliera point que cette importante rénovation fut toujours conçue et accomplie en vue d'une destination directement commune à l'ensemble des populations civilisées, indistinctement invitées, pour ce motif spécial, à une coopération régulière, malgré la guerre la plus active, par l'éminente assemblée qui dirigeait alors la crise révolutionnaire.
Après avoir sommairement caractérisé les admirables progrès de la science réelle pendant le dernier demi-siècle, il importe beaucoup d'apprécier avec soin les vicieuses tendances, soit mentales, soit même morales, qui s'y sont également développées de plus en plus, sous l'exagération croissante d'un esprit de spécialité dispersive, graduellement détourné de sa destination provisoire, par l'empirisme et l'égoïsme combinés de la classe mal instituée qui devait servir d'organe imparfait à cette indispensable évolution préliminaire. Quoique, en général, cette classe, sauf un très-petit nombre d'éminentes exceptions individuelles, me soit aujourd'hui personnellement hostile, comme l'a trop prouvé sa conduite oppressive envers moi, je voudrais pouvoir supprimer ou adoucir ce pénible examen, s'il ne formait évidemment un élément nécessaire de mon élaboration finale, où il doit surtout indiquer combien les savans actuels sont radicalement éloignés des idées et des mœurs sans lesquelles ils resteraient toujours indignes de la haute destination sociale que leur réserve spontanément la vraie nature générale de la civilisation moderne. Plus la science réelle doit maintenant devenir la principale base intellectuelle de la régénération finale, plus il devient indispensable d'y signaler, et même d'y flétrir, les préjugés et les passions qui constituent désormais le plus dangereux obstacle à l'accomplissement effectif de cette grande mission philosophique.
Un fréquent contraste historique a dès longtemps montré que la principale opposition à l'élévation politique d'une classe quelconque provient presque toujours des aveugles résistances intérieures, individuelles et même collectives, qui s'y développent spontanément, à cause des pénibles conditions préalables, mentales ou morales, qu'exige inévitablement une telle ascension chez tous ceux qui doivent y participer. Le grand Hildebrand, par exemple, poussant définitivement le clergé catholique à la tête de la société européenne, ne rencontra jamais, en réalité, de plus redoutables adversaires que chez la corporation sacerdotale, alors bien plus choquée de la difficile réformation spirituelle qu'exigeait d'abord un tel triomphe, que touchée d'un ascendant dont la plupart de ses membres avaient peu d'espoir de jouir personnellement. Il ne faut donc pas s'étonner ni s'alarmer aujourd'hui de la déplorable antipathie des passions et des préjugés scientifiques contre une transformation fondamentale, sans laquelle la science moderne ne saurait obtenir la véritable influence politique qui lui est prochainement réservée, sous les conditions convenables, par l'évolution générale de l'humanité, et que désire même secrètement, quoique d'une manière vague et incohérente, l'instinct confus des savants actuels; car, désormais, ce n'est plus d'ambition qu'ils manquent ordinairement, mais de portée et d'élévation. L'admirable perfection partielle que manifeste, à tant d'égards, le système de nos connaissances positives, doit fréquemment produire une profonde illusion sur la valeur réelle de la plupart de ces coopérateurs successifs, dont chacun n'a presque jamais contribué que pour une part minime et facile à cette formation collective et graduelle qui caractérise une telle élaboration plus qu'aucune autre construction humaine. D'ailleurs, le public ignore souvent que, d'après une spécialisation empirique, conduisant à une excessive restriction intellectuelle, chaque savant dont il honore justement le mérite particulier ne pourrait offrir, sous tout autre aspect mental, même scientifique, qu'une inqualifiable médiocrité: les rares observateurs qui reconnaissent cette monstrueuse inégalité, sont même disposés aujourd'hui, par une vicieuse théorie métaphysique de la nature humaine, à y voir complaisamment une nouvelle preuve d'une irrésistible vocation. L'appréciation générale du système théologique, surtout dans sa perfection catholique, nous a montré hautement, contre l'opinion vulgaire, combien le clergé y était réellement supérieur à la religion: or, la science moderne nous présente un contraste exactement inverse; car, jusqu'ici, les docteurs y sont, d'ordinaire, très-inférieurs à la doctrine. Mais il convient maintenant de caractériser directement les principales aberrations temporaires, d'abord intellectuelles, ensuite morales, qui rendent aujourd'hui les savans généralement impropres et même hostiles à une réorganisation spirituelle dont la science, convenablement systématisée, peut seule fournir enfin la base rationnelle, comme le prouve clairement l'ensemble de notre élaboration sociologique.
En complétant, dans la leçon précédente, une explication historique commencée au cinquante-troisième chapitre, j'ai déjà suffisamment établi la nécessité provisoire du régime de spécialité scientifique, après l'indispensable séparation qui détacha la science moderne de la mémorable philosophie scolastique propre à la fin du moyen âge. Nous avons ainsi reconnu que, la formation des diverses sciences fondamentales ayant été inévitablement successive, suivant la complication croissante de leurs phénomènes respectifs, l'esprit positif n'aurait pu, en chaque cas principal, développer convenablement ses vrais attributs caractéristiques, sans cette institution partielle et exclusive des différens ordres de spéculations abstraites. Mais, la destination propre de ce régime initial indiquait, en même temps, sa nature passagère, en limitant son office essentiel au seul âge préliminaire où la positivité rationnelle n'aurait point encore pénétré dans toutes les grandes catégories élémentaires; ce qui la bornait réellement aux dix-septième et dix-huitième siècles, suivant nos explications antérieures. Les deux éternels législateurs primitifs de la philosophie positive, Bacon et surtout Descartes, avaient dignement pressenti combien devait être purement provisoire cet ascendant préalable du génie analytique sur le génie synthétique: et, sous leur puissante impulsion, les savans, plus rationnels, de ces deux siècles poursuivirent, en effet, presque toujours leurs importans travaux partiels, en y voyant d'indispensables matériaux pour la construction ultérieure d'un véritable système philosophique, quelque vague et imparfaite notion qu'ils dussent alors s'en former. Si cette tendance spontanée avait pu être pleinement motivée, cette marche préparatoire aurait évidemment cessé aussitôt que l'avénement décisif de la grande science biologique, étendue même aux fonctions intellectuelles et morales, en aurait doublement marqué le terme nécessaire, pendant le demi-siècle auquel ce chapitre est consacré, soit en complétant ainsi le système fondamental de la philosophie naturelle, sous la seule réserve d'une prochaine adjonction inévitable des études sociales, soit en constituant un ordre de spéculations où, par la nature des phénomènes, l'esprit d'ensemble doit ordinairement prévaloir sur l'esprit de détail. Mais, au contraire, les habitudes dispersives précédemment contractées ont aujourd'hui poussé le régime préliminaire de la spécialité scientifique jusqu'à la plus désastreuse exagération, dogmatiquement justifiée par de vains sophismes métaphysiques, qui s'efforcent de lui imprimer une consécration absolue et indéfinie, à l'époque même où, par le suffisant accomplissement de sa destination temporaire, il devrait faire place au régime définitif de la généralité rationnelle, devenu maintenant indispensable à notre principal besoin, à la fois mental et social. Suivant ces empiriques prétentions, il semblerait que l'économie élémentaire de l'entendement humain est désormais radicalement changée, et qu'il n'y faut plus reconnaître, comme auparavant, deux genres, ou plutôt deux degrés, d'esprit, l'un analytique, l'autre synthétique, également indispensables aux spéculations pleinement positives, et qui doivent tour à tour dominer l'évolution intellectuelle, individuelle ou collective, selon les exigences propres à chaque âge: le premier plus apte à saisir partout les différences, le second les ressemblances; l'un tendant toujours à diviser, l'autre à coordonner; et, par suite, le premier destiné surtout à l'élaboration des matériaux, le second à la construction des édifices. Anarchiquement ameutés contre ce dualisme fondamental, les maçons actuels ne veulent plus souffrir d'architectes!
Sous cette vicieuse prolongation, un régime d'abord indispensable devient désormais directement contraire à sa propre destination, en interdisant la conception totale de ce même esprit positif dont il pouvait seul permettre la formation partielle. L'ensemble de ce Traité nous a, en effet, pleinement démontré la réalité du principe fondamental, posé, dès le début, sur la nécessité, non-seulement d'un exercice scientifique quelconque pour développer convenablement un tel esprit, mais aussi de l'extension graduelle de cette étude à tous les divers ordres essentiels de phénomènes, suivant leur vraie hiérarchie naturelle, afin de connaître suffisamment les différens attributs généraux de la positivité rationnelle, qui ne sauraient être simultanément caractérisés par une science unique, qu'après que toutes les autres ont fait dignement apprécier chacun d'eux. Or, selon cette évidente condition, la déplorable organisation actuelle du travail scientifique s'oppose immédiatement à ce que la philosophie positive soit réellement comprise par personne, puisque chaque section de savans n'en connaît que des fragmens isolés, dont aucun ne saurait suffire à une conception vraiment décisive: ce qui doit inévitablement maintenir partout la stérile prépondérance passive de l'ancienne philosophie théologico-métaphysique, excepté, chez chaque intelligence, envers un seul ordre d'idées dont la réaction spontanée ne saurait avoir, à cet égard, qu'une simple efficacité critique, sans pouvoir aucunement remplacer cette antique constitution philosophique. Cette étrange situation, où chaque savant offre un si funeste contraste entre la nature avancée de certaines conceptions partielles et la honteuse vulgarité de toutes les autres, se manifeste habituellement par l'institution radicalement contradictoire des académies actuelles, qui, malgré leur vaine prétention de laisser toujours prévaloir les conditions d'aptitude, sont ainsi nécessairement conduites, dans leurs délibérations ordinaires, soit qu'il s'agisse d'un choix personnel ou d'une mesure générale, à soumettre toutes les décisions quelconques à une majorité scientifique essentiellement incompétente, dont l'aveugle instinct doit rarement résister aux préjugés et même aux passions des diverses coteries régnantes[19]. Le morcellement caractéristique de ces corporations, image fidèle et suite nécessaire de leur dispersion mentale, y augmente beaucoup ces graves inconvéniens naturels, en y facilitant l'ascendant des médiocrités si souvent envieuses de toute élévation philosophique dont elles se sentent incapables. Depuis que le milieu social, d'où cherchent vainement à s'isoler ces compagnies arriérées, offre partout l'active poursuite, jusqu'ici trop illusoire, de généralités nouvelles, en harmonie avec le besoin fondamental d'une situation sans exemple, il est profondément déplorable que la science réelle, seule destinée à fournir le principe de cette grande solution, soit à tel point dégradée par l'impuissance ou l'égarement de ses interprètes, qu'elle semble aujourd'hui prescrire le rétrécissement intellectuel, et condamner aveuglément tout effort quelconque de généralisation. La prépondérance spirituelle semble dès lors devoir appartenir à ceux qui se font un facile mérite d'une restriction systématique de vues et de travaux, le plus souvent due à leur infériorité personnelle ou à l'insuffisance de leur éducation. Aujourd'hui, l'ingénieux philosophe qui a tant contribué à la juste illustration des savans serait certainement repoussé d'une corporation où sa mémoire est à peine l'objet de la dédaigneuse reconnaissance d'une foule d'esprits incapables d'apprécier sa haute valeur. Pareillement, le grand Buffon, dont cette même académie était jadis si fière, n'y pourrait maintenant trouver place, à moins que ses expériences sur le refroidissement des métaux ou sur la cohésion des bois n'y obtinssent grâce pour des conceptions générales qui ne pourraient se formuler par aucun mémoire proprement dit, quoiqu'elles aient ensuite secrètement fourni à d'autres la base réelle de beaucoup de travaux retentissans: c'est, comme on sait, au sein de cette assemblée, que, sous l'envieuse impulsion de Cuvier, on a tenté, avec une sorte de succès passager, de réduire cet éminent penseur au seul mérite littéraire.
Note 19: En suivant avec attention les actes officiels de l'Académie des Sciences de Paris et de nos autres corps savans, depuis que leurs attributions sociales ont reçu toute l'extension effective qu'elles offrent aujourd'hui, il est aisé d'y reconnaître presque toujours, indépendamment des mauvaises passions dont je caractériserai ci-après l'intervention spontanée, la déplorable influence permanente de la spécialité dispersive et du rétrécissement intellectuel dont ces corporations se glorifient si aveuglément. La vicieuse prépondérance continue de l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble a rendu les savans actuels tellement incapables d'aucune espèce de gouvernement quelconque, même scientifique, que, comme je l'ai indiqué à la fin du quarante-sixième chapitre, tout homme sensé, étranger à la science, mais habitué aux affaires générales, aboutirait ordinairement à de meilleurs choix et concevrait de plus sages mesures que ne peuvent le faire maintenant ces compagnies spéciales, d'où émanent communément, pour nos principales institutions de haut enseignement, tant de nominations désastreuses et tant de mesures absurdes.
Relativement à ces inconvéniens généraux, il existe, entre les diverses classes de savans, une profonde inégalité nécessaire, d'après le degré d'indépendance et de simplicité des phénomènes respectifs. Suivant notre hiérarchie fondamentale, les géomètres, à raison de l'abstraction supérieure de leurs études, naturellement affranchies de toute subordination préalable envers aucune branche directe de la philosophie naturelle, doivent être communément les plus exposés aux dangers d'une spécialisation empirique, dont le principe leur est surtout dû. Aussi est-ce chez eux que le véritable esprit positif est, au fond, le plus méconnu, malgré sa source nécessairement mathématique, comme je l'ai fait assez sentir dans les deux premiers volumes de ce Traité. Toute leur philosophie générale se borne aujourd'hui à rêver vaguement, pour un lointain et confus avenir, une chimérique extension universelle de leur analyse aux divers phénomènes quelconques, d'après une vaine unité scientifique toujours fondée sur l'irrationnelle prépondérance d'un des fluides métaphysiques dont ils maintiennent si déplorablement l'usage; le caractère absolu de l'antique philosophie s'est certainement plus conservé chez eux que parmi les autres savans, par suite d'une plus grande restriction mentale. Au contraire, les biologistes, occupés de spéculations nécessairement dépendantes de tout le reste de la philosophie naturelle, et relatives à un sujet où toute décomposition artificielle rappelle spontanément une indispensable combinaison ultérieure, d'après l'intime solidarité continue des phénomènes correspondans, seraient naturellement les moins livrés aux aberrations dispersives, et les mieux disposés au régime vraiment philosophique, si leur éducation était aujourd'hui en suffisante harmonie avec leur destination, et si une servile imitation ne les entraînait encore à transporter trop aveuglément, dans leurs travaux ordinaires, des conceptions et des habitudes essentiellement propres aux études inorganiques. Toutefois, leur inévitable antagonisme, quoique jusqu'ici trop subalterne, contribue déjà très-utilement à contenir, bien que faiblement, la déplorable tendance scientifique qui résulterait maintenant d'un entier ascendant des géomètres. Ce conflit nécessaire menace constamment les académies actuelles d'une prochaine dissolution spontanée, parce que leur nature se rapporte surtout à un âge préparatoire où la philosophie inorganique, qui devait permettre la prépondérance de l'esprit de détail, était seule florissante: elle ne pourra rester longtemps compatible avec le développement rationnel d'une science où l'esprit d'ensemble doit évidemment prévaloir. Aussi peut-on noter que la formation systématique de la biologie, principale création scientifique de ce dernier demi-siècle, a été bien plus entravée que secondée par les corporations savantes, et surtout par la plus puissante d'entre elles, l'illustre Académie de Paris, qui ne sut point s'emparer du grand Bichat[20], qui s'unit honteusement à Bonaparte afin de persécuter Gall, et qui méconnut si radicalement la valeur de Broussais; sans parler du déplorable ascendant qu'y exerça trop longtemps le brillant mais superficiel Cuvier contre les admirables efforts de Lamarck, et ensuite de Blainville, pour fonder la saine philosophie biologique, dont le vrai sentiment est certainement bien plus complet et plus commun, même aujourd'hui, hors de cette compagnie que dans son sein[21].
Note 20: On a vainement tenté de pallier une telle exclusion d'après la mort prématurée de Bichat, enlevé pendant sa trente-deuxième année. Mais l'admirable précocité de son beau génie fut encore plus exceptionnelle, et méritait bien une glorieuse dérogation spéciale à des usages qui, d'ailleurs, soit avant lui, soit surtout après, ont souvent fléchi en faveur d'admissions plus hâtives, et certes moins éminentes, décernées à des mérites mieux appréciés d'une compagnie où dominent les géomètres. Il n'est pas inutile de remarquer, en outre, qu'aucune solennelle manifestation n'est ensuite venue offrir à la postérité, au sujet de Bichat, la digne imitation des nobles regrets qui ont tant honoré l'Académie Française à l'égard de Molière.
Note 21: Malgré l'appréciation plus facile que trouve ordinairement le mérite étranger, on a vu pareillement l'illustre Oken, que ses vicieuses inspirations métaphysiques n'empêcheront jamais d'être regardé comme l'un des principaux fondateurs de la vraie philosophie biologique, dédaigneusement écarté même de l'affiliation subalterne que cette académie accorde si aisément, quoique cette insuffisante justice y fût noblement réclamée par le plus digne émule de ce grand biologiste.
La seule justification spécieuse que des esprits consciencieux aient quelquefois essayée en faveur de cet irrationnel régime, dont je ne puis ici qu'indiquer sommairement les principaux désastres, consiste à présenter aujourd'hui la spécialisation exclusive comme l'unique garantie possible de la positivité des spéculations, en considérant l'accueil régulier des généralités comme devant aussitôt donner accès à toutes les conceptions vagues et illusoires qui pullulent maintenant. Mais cet étrange motif, fort semblable aux maximes politiques tendant à interdire totalement la parole ou la presse, à cause des évidens abus qu'on en peut faire, ne contient réellement, au fond, qu'une naïve confirmation involontaire de l'impuissance philosophique désormais propre à nos compagnies savantes, que l'on proclame ainsi radicalement incapables de distinguer assez les généralités vicieuses d'avec celles qui seraient bien conçues; en sorte que, de peur de laisser pénétrer les unes, il faille indistinctement repousser aussi les autres. Une appréciation plus judicieuse fait sentir, au contraire, que l'anarchie philosophique actuelle, systématiquement prolongée par cette stupide résistance académique, constitue la principale cause des dangers intellectuels contre lesquels on cherche justement, mais en vain, des garanties permanentes, qui ne sauraient admettre d'efficacité réelle qu'en reposant enfin sur la construction directe d'une véritable philosophie, dont la science, dignement généralisée, peut seule fournir la base positive. Bien loin que le régime dispersif suffise à défendre la raison publique de l'imminente invasion du charlatanisme universel, il lui fournit de nouvelles et nombreuses ressources, qui, pour être d'une autre espèce que celles relatives à l'abus des généralités, ne sont, à vrai dire, ni moins étendues, ni moins accessibles, et doivent certes devenir aujourd'hui plus dangereuses encore d'après l'aveugle confiance maintenant accordée, dans la science comme dans l'industrie, à toute spécialité quelconque, souvent aussi trompeuse chez la première que chez la seconde. On conçoit aisément, en effet, quels immenses moyens doivent ainsi trouver les demi-portées intellectuelles afin d'usurper une indigne prépondérance par une habile réserve scientifique, fondée sur certaines améliorations secondaires, et souvent même illusoires, qui, après quelques années d'une facile élaboration routinière, autorisent indéfiniment tant d'esprits vulgaires à repousser, avec un inqualifiable dédain, les plus éminentes spéculations philosophiques[22]. Tout lecteur bien préparé trouvera facilement, au sein des plus célèbres académies actuelles, des occasions trop multipliées d'apprécier les désastreuses ressources que présente à de telles usurpations notre déplorable régime scientifique; surtout lorsque, à une adroite affiliation à quelque coterie puissante, on peut joindre, avec une certaine opportunité, du moins apparente, l'usage spécieux du langage algébrique, si souvent employé de nos jours, comme je l'ai hautement signalé, à déguiser la médiocrité intellectuelle sous la prétendue profondeur que semble annoncer encore une langue trop peu répandue jusqu'ici pour que le seul mérite de la parler, dans un style d'ailleurs quelconque, ne doive pas provisoirement tenir lieu d'une vraie supériorité mentale, en un temps où le public ignore combien elle est susceptible, comme toute autre, et même davantage, de dégénérer en un verbiage vide d'idées. Jusque chez les juges spéciaux dont la compétence est le moins contestable, ces vicieuses habitudes dispersives s'opposent fréquemment, sans excepter les questions mathématiques, à une saine appréciation comparative des diverses valeurs réelles, si ce n'est après une longue expérience tardive, qui n'empêche point d'injustes prééminences. C'est ainsi, pour me borner à un seul grand exemple historique, dont les analogues seraient faciles à multiplier, que, chez la plupart des géomètres, l'habile charlatanisme de Laplace éclipsa longtemps la noble spontanéité de Lagrange, malgré l'immense distance inverse que l'équitable postérité commence à mettre entre l'incomparable génie du second et le talent spécial du premier. L'insuffisance radicale du mode habituel d'appréciation scientifique est surtout marquée, dans ce célèbre contraste mathématique, par l'étrange réputation philosophique qu'était parvenu à se faire, d'après un pompeux verbiage, l'un des géomètres les moins réellement philosophes qui aient jamais existé; tandis que le caractère profondément philosophique, qui distingue assurément les principales conceptions de Lagrange, ne lui valut jamais aucune application d'un titre qu'il n'ambitionnait pas, et dont ceux qui l'accordaient avec un tel discernement étaient incapables de comprendre la vraie signification fondamentale.
Note 22: Si une telle indication générale pouvait être ici prolongée jusqu'à la discussion personnelle, il serait facile, par un examen impartial et approfondi de la composition actuelle des diverses corporations savantes, sans excepter la plus éminente d'entre elles, de constater que le régime de la spécialité dispersive, bien loin de tendre, comme on le suppose, à en exclure les médiocrités ambitieuses, y est, au contraire, de sa nature, surtout aujourd'hui, très-favorable à leur intronisation; car, sauf un fort petit nombre d'heureuses exceptions, ces compagnies sont désormais essentiellement composées de chétives intelligences, qui, malgré leur bruyante importance passagère, n'ont dû leur élévation officielle qu'à des titres beaucoup plus spécieux que réels, et dont les noms ne devront certainement laisser aucune trace durable dans l'histoire véritable de notre évolution mentale, où leur entière omission ne saurait occasionner, sous aucun aspect, la moindre lacune appréciable pour la filiation effective des différens progrès scientifiques. Mais cette application individuelle, que le lecteur suffisamment informé peut du reste ébaucher sans difficulté, serait évidemment contraire à l'esprit et à la destination de ce Traité; quoiqu'elle puisse, en d'autres circonstances, devenir opportune, et même indispensable, si une résistance trop aveugle ou trop malveillante m'obligeait un jour à pousser ailleurs ma démonstration principale jusqu'à ce degré de particularité, auquel je suis d'avance tout préparé, quels qu'en puissent être les dangers.
Tous ces vices généraux du régime scientifique actuel ont spontanément trouvé, pendant le dernier demi-siècle, une commune manifestation permanente, par suite même de la nouvelle importance sociale que cette époque a dû procurer aux savans, et qui a fait simultanément ressortir leur insuffisance mentale et l'infériorité morale correspondante: car, chez la classe spéculative, l'élévation de l'âme et la générosité des sentimens peuvent difficilement se développer sans la généralité des pensées, d'après l'affinité naturelle qui doit y exister entre les vues étroites ou dispersives et les penchans égoïstes. Sous la seconde phase moderne, et encore plus sous la troisième, l'encouragement systématique des sciences, caractérisé au chapitre précédent, s'était habituellement exercé suivant un mode très-judicieux, en heureuse harmonie, soit avec les conditions de la situation contemporaine, soit avec les besoins de l'avenir immédiat; il consistait, comme on sait, à gratifier les savans de pensions suffisantes pour permettre le libre cours de leurs travaux, mais en évitant soigneusement de leur conférer aucune attribution active. Or, depuis le début de la crise révolutionnaire, et principalement aujourd'hui, une générosité irréfléchie a entraîné les divers gouvernemens, surtout en France, à changer avant le temps ce système provisoire, pour lui substituer déjà le seul régime qui puisse définitivement persister, en fondant désormais une existence plus indépendante sur la juste rémunération de fonctions directement utiles; sans examiner si les savans actuels étaient, en réalité, assez préparés à une transformation aussi désirable. Comme l'éducation constitue nécessairement la principale destination élémentaire de tout pouvoir spirituel, on a dû ainsi livrer de plus en plus aux corporations savantes, non l'éducation générale où elles ne pouvaient encore prétendre aucunement, mais les diverses institutions de haut enseignement spécial, qui avaient été successivement établies pour plusieurs professions publiques, et qui furent alors beaucoup agrandies. Toutefois, par cela même que l'éducation caractérise, en un cas quelconque, le premier degré du gouvernement intellectuel et moral, elle exige impérieusement cet esprit d'ensemble sans lequel aucun gouvernement ne saurait remplir son office, fût-ce sous les plus simples aspects. Il était donc aisé de prévoir que les habitudes dispersives de la spécialité scientifique rendraient les académies actuelles essentiellement impropres aux importantes attributions sociales qui leur étaient ainsi prématurément conférées: car, la première condition réelle de tout pouvoir spirituel consiste assurément en une philosophie pleinement générale, quelle qu'en soit la nature; et jusqu'ici les savans n'en ont évidemment aucune qui leur soit propre. Quoique, réunis, ils possèdent les fragmens épars et incohérens, mais infiniment précieux, de la seule philosophie durable qui puisse aujourd'hui s'établir, ils ne savent pas l'y voir, et s'opposent aveuglément à ce que d'autres l'y cherchent. Cette épreuve permanente peut donc être maintenant utilisée pour mettre dans tout son jour l'inaptitude sociale des corps savans actuels, même envers les fonctions auxquelles ils doivent sembler le mieux préparés: on doit ainsi convenablement apprécier l'intime réalité des obligations philosophiques indispensables à l'avénement ultérieur d'une véritable organisation spirituelle, même seulement partielle. Mais on eût difficilement prévu, avant cette irrécusable expérience, jusqu'à quel déplorable degré l'égoïsme s'y joindrait à l'empirisme pour constater directement la tendance anti-progressive qui caractérise nécessairement, en un cas quelconque, tout régime purement provisoire, lorsque, après avoir dépassé l'âge de son heureuse efficacité temporaire, il est appliqué, dans un nouveau milieu, à une destination incompatible avec ses dispositions initiales. Ce grave résultat est aujourd'hui, en France, suffisamment accompli, et sa manifestation directe importe beaucoup à la netteté des conclusions générales propres à ma grande démonstration historique, afin de faire mieux ressortir la principale condition, à la fois intellectuelle et morale, d'une régénération spirituelle dont la vraie nature est encore très-peu comprise. Je dois donc compléter cette indispensable critique d'une vicieuse organisation scientifique, en osant ici signaler sans détour, quoique sommairement, une dégénération vraiment décisive, dont les effets immédiats sont d'ailleurs très-pernicieux déjà à d'importans services publics; quelque nouvelle ardeur que cette loyale appréciation doive nécessairement procurer aux puissantes antipathies spontanément liguées contre moi.
En conférant à notre Académie des Sciences le choix des professeurs destinés, dans les diverses chaires spéciales, au plus haut enseignement scientifique, la généreuse confiance du gouvernement français n'avait institué aucune précaution légale contre les abus que cette illustre compagnie pourrait faire un jour d'une telle attribution permanente, au profit exclusif de ses propres membres. Peut-être même avait-on présumé que, chez une corporation où un long usage porte chaque académicien à s'abstenir de concourir avec les autres savans quant aux divers prix scientifiques qu'elle est appelée à décerner, ce respect naturel pour les conditions scrupuleuses d'un impartial jugement déterminerait spontanément, envers un concours beaucoup plus important à tous égards, une pareille observance des garanties ordinaires d'une véritable équité, sans exiger des prescriptions formelles qui auraient pu sembler injurieuses à la délicatesse personnelle de tant d'hommes recommandables. Mais on avait ainsi méconnu la dangereuse tentation à laquelle on exposait dès lors, en un temps d'anarchie morale, un corps où les natures vulgaires avaient déjà trop de facilité à pénétrer, et où d'ailleurs la dispersion mentale devait d'abord empêcher sincèrement une suffisante distinction entre la capacité académique proprement dite, telle que la caractérisent encore nos habitudes transitoires, et la capacité vraiment didactique, toujours liée nécessairement à des conditions philosophiques; c'est-à-dire entre l'esprit de détail et l'esprit d'ensemble, ou entre le régime analytique et le régime synthétique, si mal comparés jusqu'ici, surtout chez les savans[23]. Primitivement entraînée par cette inévitable illusion, suite naturelle d'une spécialisation empirique, cette compagnie a finalement abusé de cette nouvelle mission publique, au profit, de plus en plus exclusif, de ses propres membres, qui forment désormais une sorte de ligue permanente, à la fois spontanée et systématique, pour se garantir les uns aux autres, contre tout rival étranger, non-seulement la possession d'honorables sinécures, juste équivalent des anciennes pensions, mais aussi et surtout le monopole universel du haut enseignement scientifique, quelle que pût être, en chaque cas, leur inaptitude notoire à d'importantes fonctions actives, même en contraste avec la supériorité la mieux constatée de leurs concurrens extérieurs. Le monde savant a déjà suffisamment compris, en France, cette déplorable dégénération; puisque l'expérience y a fait maintenant reconnaître l'impossibilité totale de lutter heureusement contre aucun académicien, dans les diverses nominations ainsi confiées à cette corporation, auprès de laquelle la plus éminente aptitude à l'enseignement, spécialement confirmée par de longs et utiles services, vient, en effet, toujours échouer devant les plus étranges prétentions du moindre producteur de Mémoires une fois parvenu à y pénétrer sous des titres quelconques, parmi lesquels néanmoins l'Académie répugnerait à introduire désormais aucune condition didactique directement relative à des fonctions dont la qualité académique confère cependant aujourd'hui l'investiture privilégiée. Outre la dangereuse tendance d'un tel régime à confier souvent d'importans offices publics à des hommes profondément incapables de s'en acquitter convenablement, on conçoit aisément le funeste découragement qu'il doit produire parmi les professeurs français; puisque les plus dignes fonctionnaires ne peuvent plus espérer d'accès aux diverses chaires du haut enseignement scientifique, si ce n'est envers les postes trop improductifs ou trop pénibles pour tenter aucun académicien.
Note 23: Afin de mieux marquer ici combien est aujourd'hui profondément enracinée, chez cette célèbre compagnie, cette désastreuse confusion philosophique, je crois devoir signaler brièvement un fait particulier, qui, par l'ensemble de ses circonstances, me paraît, à cet égard, tellement caractéristique, que, malgré que le cas me soit personnel, le lecteur me saura gré, sans doute, de l'avoir spécialement rappelé, en m'y bornant d'ailleurs à ce qui l'érige en symptôme réel de l'esprit dominant.
Ma dernière candidature, mentionnée dans la préface de ce volume, pour la chaire mathématique que j'avais, par intérim, activement occupée à l'École Polytechnique, m'avait conduit à adresser à l'Académie des Sciences de Paris, le 3 août 1840, une lettre uniquement destinée à établir, en général, la distinction rationnelle entre les élections purement académiques et les élections essentiellement didactiques, spécialement indispensable en une telle occasion; d'où je concluais que des traités et des leçons devaient alors constituer des titres plus décisifs que de simples Mémoires de détail, dont la considération eût, au contraire, dû prévaloir, s'il se fût agi d'une admission à l'Académie, tant que durera sa constitution actuelle. La lecture officielle de cette lettre, toute philosophique, écrite avec des ménagemens que sa publication immédiate fit bientôt apprécier, avait été expressément demandée par un membre (M. de Blainville), suivant une formelle disposition réglementaire, qui, sous cette seule condition préalable, oblige l'Académie à entendre textuellement toute semblable communication. Ce corps devait assurément être touché de l'honorable confiance que je lui témoignais en lui soumettant une telle discussion, quoique à l'occasion d'une concurrence personnelle avec l'un de ses membres; ce qui semblait d'ailleurs devoir mieux assurer, à mon égard, pour une lutte aussi périlleuse, le scrupuleux accomplissement des garanties protectrices, alors devenues non moins nécessaires à l'honneur de la compagnie qu'à ma propre sécurité. Néanmoins, dès les premières phrases de cette lecture obligatoire, M. Thenard osa demander sa suppression totale; appuyé par M. Alexandre Brongniart, il obtint bientôt cette mesure exceptionnelle, sans que le président (M. Poncelet) adressât à une majorité inattentive aucune remontrance quelconque sur une pareille violation du règlement académique: la voix loyale et courageuse de M. de Blainville fut la seule qui réclamât à la fois au nom de l'équité, de la convenance et de la vraie dignité. Le contraste décisif d'un tel accueil avec la paisible admission, quatre ans auparavant, d'une lettre toute semblable, soit pour le fond, soit pour la forme, ne permet pas d'attribuer cette étrange différence à d'autre motif réel, sinon que, en 1836, je ne m'étais trouvé en concurrence avec aucun académicien; car mes titres spéciaux étaient d'ailleurs devenus, en 1840, beaucoup plus incontestables, d'après la manière dont j'avais provisoirement rempli les fonctions que je venais ainsi réclamer, selon l'irrécusable témoignage de l'illustre Dulong, qui, comme directeur des études de l'École Polytechnique, y avait personnellement suivi mes leçons. Au reste, cette mesure, à la fois ignoble et puérile, où une puissante corporation se ruait sur un seul homme pour étouffer, au profit d'un de ses membres, une juste discussion, excita aussitôt, partout ailleurs qu'au sein d'une compagnie probablement entraînée par une manœuvre concertée, l'indignation la plus unanime, soit parmi le public scientifique, soit chez la presse périodique, qui, sans aucune distinction de parti, sut alors remplir spontanément sa noble mission protectrice contre les préjugés et les passions de tous les pouvoirs aveuglés ou arriérés.
Pour compléter cette observation, en y montrant combien les meilleurs esprits sont déjà dominés par la déplorable tendance qu'elle révèle, je dois ajouter que l'un des plus éminens académiciens, M. Poinsot, qui, entre les géomètres français vivans, est assurément le moins éloigné du véritable état philosophique, et qui d'ailleurs affecta toujours envers moi une stérile bienveillance, n'osa point, en ce cas décisif, appuyer de sa juste autorité la voix indépendante de son énergique collègue, afin d'épargner à sa corporation l'inévitable réprobation publique qui s'attache à toute iniquité constatée. Outre que cet illustre savant était personnellement convaincu de la supériorité de mes droits, il m'avait expressément écrit qu'il soutiendrait, en cas de contestation, la lecture officielle de ma lettre, dont il avait eu préalablement connaissance. Cet ingénieux géomètre, toujours si disert et si incisif quand sa personnalité est mise en jeu, préféra donc violer un engagement formel, pour s'associer, par un lâche silence, à cette turpitude académique, plutôt que de paraître blâmer, envers un de ses confrères, le funeste monopole maintenant usurpé par sa compagnie au préjudice de toute capacité extérieure. Tous ceux de mes lecteurs qui auront remarqué, dans les deux premiers volumes de ce Traité, l'éclatante justice que je me suis plu à rendre au mérite trop peu apprécié de cet éminent académicien, regretteront sans doute avec moi que son caractère ne soit point au niveau de son intelligence, quoique son âge avancé, et le juste ascendant dont il jouit dussent spécialement faciliter l'indépendance de sa conduite; ce qui montre combien est désormais profondément enracinée, chez nos savans, la dangereuse aberration, à la fois morale et mentale, inhérente à une prolongation exagérée de l'anarchie philosophique.
L'intime dégénération indiquée par de tels symptômes confirme l'état purement provisoire d'une classe spéculative où l'actif sentiment du devoir a dû s'affaiblir au même degré que le véritable esprit d'ensemble, et chez laquelle on remarque, en effet, aujourd'hui, encore plus que partout ailleurs, une systématique prépondérance de la morale métaphysique fondée sur l'intérêt personnel. Bientôt, peut-être, la science elle-même en sera profondément atteinte, soit parce qu'une trop avide concurrence menace d'y déterminer, chez des natures trop inférieures, une altération volontaire de la véracité des observations, soit à cause de la surexcitation qu'une cupidité croissante est exposée à y recevoir des relations plus directes et plus actives entre les spéculations scientifiques et les opérations industrielles. C'est ainsi que s'annonce, à tous égards, la fin prochaine du régime préliminaire. Il ne saurait désormais entraver longtemps l'impulsion décisive destinée à régénérer la science moderne par une indispensable généralisation, qui, sans compromettre sa positivité, et même en la consolidant beaucoup, organisera enfin sa suffisante harmonie avec les principaux besoins de notre situation fondamentale. Aussi, en terminant cette pénible mais inévitable digression, qui pouvait seule faire énergiquement sentir combien la régénération spirituelle exige préalablement une rénovation philosophique, à la fois morale et mentale, pouvons-nous résumer entièrement l'ensemble d'une telle appréciation, en considérant historiquement les savans proprement dits comme une classe essentiellement équivoque, destinée à une prochaine élimination, en tant qu'intermédiaires entre les ingénieurs et les philosophes, sans avoir nettement aucun de ces deux caractères tranchés, puisqu'ils se rapprochent des uns par la spécialité de leurs travaux, et des autres par l'abstraction de leurs spéculations[24].
Note 24: On peut même aisément reconnaître aujourd'hui que, par suite de ce caractère bâtard et de cette fausse position, nos corps savans remplissent désormais presque aussi mal les fonctions des ingénieurs que celles des philosophes. C'est ce que témoignent clairement, par exemple, les consultations technologiques journellement émanées de l'Académie des Sciences de Paris, où l'on voit trop souvent prôner de vicieuses innovations pratiques d'après d'insuffisantes considérations théoriques, appuyées de petits essais insignifians, guère plus décisifs, d'ordinaire, que les expériences agricoles si justement ridiculisées. De telles décisions ne rencontrent encore habituellement qu'une aveugle vénération chez un public incompétent, jusqu'à ce que l'application en ait tardivement dévoilé la légèreté. Mais quand elles pourront être convenablement assujetties à une véritable discussion, on ne tardera pas à comprendre que ces corporations équivoques ne se font, en général, aucune idée juste des conditions essentielles propres à garantir la sagesse et la stabilité de leurs jugemens technologiques, et que leurs attributions actuelles à cet égard seraient certainement beaucoup mieux exercées par une compagnie franchement formée de purs ingénieurs judicieusement choisis.
Ces deux élémens hétérogènes coexistent confusément aujourd'hui dans la constitution empirique de nos académies; mais ils tendront évidemment à s'y séparer de plus en plus, soit par l'extension croissante d'un mouvement industriel devenu plus rationnel, soit à mesure que le besoin d'une véritable réorganisation spirituelle sera mieux compris. La majeure partie des savans actuels ira se fondre parmi les purs ingénieurs, pour former une active corporation franchement destinée, sans aucune vaine diversion spéculative, à diriger l'ensemble de l'action de l'homme sur le monde extérieur, d'après des conceptions spécialement adaptées à une telle fin. Mais les plus éminens d'entre eux deviendront, sans doute, le noyau d'une véritable classe philosophique, directement réservée aujourd'hui à conduire la régénération intellectuelle et morale des sociétés modernes, sous l'impulsion permanente d'une commune doctrine positive, instituant une éducation scientifique vraiment générale, à laquelle serait toujours rationnellement subordonnée toute indispensable répartition ultérieure des divers travaux contemplatifs, en déterminant, à chaque époque, l'importance variable que l'ensemble de la situation humaine doit assigner à chaque catégorie abstraite, et, par suite, accordant maintenant la plus haute prépondérance aux études sociales, jusqu'à ce que la régénération finale soit suffisamment avancée[25]. Quant à ceux des savans actuels, ou plutôt de leurs successeurs immédiats, qui seraient incapables de s'élever habituellement à la généralité philosophique, et qui cependant dédaigneraient l'utile office spécial des ingénieurs, il resteront nécessairement, comme tous les êtres équivoques, en dehors de toute hiérarchie régulière, tant qu'ils n'auront pu s'investir convenablement d'un vrai caractère social, soit spéculatif, soit actif. Mais cette exclusion naturelle n'empêchera d'ailleurs aucunement, pendant cette inévitable transition, la juste appréciation continue de leurs propres travaux. Quoique leur étrange prépondérance actuelle doive alors entièrement cesser, ils trouveront chez les véritables philosophes plus d'équité qu'ils n'en montrent aujourd'hui envers eux: parce que la saine généralité fait dignement sentir le prix de toute utile spécialité, quelque rétrécie qu'elle puisse être; tandis que celle-ci, par sa restriction même, inspire l'aversion de toute conception vraiment complète, c'est-à-dire générale. Nulle politique normale ne saurait, en effet, assigner d'office réellement fondamental à des esprits radicalement disparates, dédaignant l'industrie, méconnaissant les beaux-arts, ne pouvant même entre eux ni se comprendre, ni s'estimer, parce que chacun d'eux veut tout ramener au sujet exclusif de son étroite préoccupation, enfin tous incapables, dans les opérations d'ensemble de la vie sociale, de prendre aucune délibération qui leur soit propre, faute d'une doctrine commune, et seulement aptes à fournir à une direction supérieure de précieux renseignemens partiels. On conçoit ainsi le secret instinct personnel qui, malgré de vaines démonstrations, pousse maintenant ces natures bâtardes et incomplètes à désirer involontairement la conservation indéfinie de la philosophie théologico-métaphysique, dont l'impuissance sociale leur permet aujourd'hui, outre le facile mérite d'une opposition banale, la prolongation effective de leur propre ascendant mental, qui serait, au contraire, incompatible avec l'active suprématie d'une philosophie vraiment positive, assignant à chacun, suivant une irrésistible rationnalité, sa fonction et son rang. Ces motifs peuvent aisément expliquer la profonde antipathie qu'inspirent aujourd'hui à ces étranges chefs provisoires de notre évolution mentale tous ceux qui, comme moi, s'efforcent d'instituer enfin, d'après des conceptions suffisamment générales, un véritable gouvernement intellectuel, d'autant plus redouté que sa positivité le rendrait plus efficace contre toutes les influences usurpées[26].
Note 25: Quelque inévitable que doive sembler, assurément, d'après nos explications antérieures, la prochaine décadence du régime dispersif propre aux académies scientifiques actuelles, et caractérisé par leur morcellement empirique, le remplacement définitif de ces corporations provisoires par des académies vraiment philosophiques est encore loin d'être immédiatement réalisable, faute d'un suffisant développement et d'une convenable propagation du véritable esprit philosophique. Chez la plus illustre de ces compagnies (l'Académie des Sciences de Paris), il n'existe peut-être aujourd'hui qu'un seul membre qui satisfît dignement aux conditions philosophiques, comme ayant seul judicieusement médité sur la marche réelle de l'esprit humain. Dans une telle situation, ces corporations pourraient, sans changer encore radicalement leur constitution initiale, prolonger et consolider utilement leur existence incomplète, par l'introduction d'une section nouvelle et prépondérante, spécialement consacrée à la physique sociale et à la philosophie positive; la juste suprématie rationnelle de cette section complémentaire étant d'ailleurs régulièrement marquée par son privilége exclusif de fournir toujours le président annuel et le secrétaire perpétuel de l'Académie, ainsi que par la participation déterminée aux délibérations partielles de chacune des autres sections. Malgré que cette institution intermédiaire fût certainement insuffisante pour l'entière régénération de nos Académies, elle pourrait heureusement préparer la transition finale de la constitution scientifique à la vraie constitution philosophique. Toutefois, l'empirisme et l'égoïsme dont le déplorable concours domine de plus en plus aujourd'hui chez de telles compagnies, les pousseront plutôt à écarter de toutes leurs forces un expédient aussi salutaire, qui désormais ne pourrait guère y être introduit que par la sage énergie d'un pouvoir supérieur, dont l'intervention convenable est, à cet égard, très-peu vraisemblable. Il est malheureusement beaucoup plus probable que la déconsidération croissante, à la fois intellectuelle et morale, dont ces corps sont aujourd'hui menacés, par une suite nécessaire du rétrécissement graduel de leurs vues et de la corruption progressive de leur conduite, détermineront, au contraire, leur suppression universelle, hâtée sans doute par l'inévitable accroissement de leurs dissensions intestines, avant le temps où de véritables corporations philosophiques pourront enfin s'élever à leur place.
Note 26: Les libres réunions scientifiques qui, depuis quelques années, commencent à se former temporairement sur les divers points principaux de la république européenne, et où le caractère cosmopolite de la science moderne surmonte si honorablement tout esprit de nationalité, peuvent être regardées, à beaucoup d'égards, comme un témoignage spontané d'un sentiment vague mais réel de l'insuffisance actuelle, à la fois mentale et sociale, de nos Académies officielles. Quoique ces rassemblemens périodiques ne puissent constituer jusqu'ici, à vrai dire, que d'heureuses occasions d'un noble divertissement, ils pourront ultérieurement faciliter la réorganisation scientifique dont ils indiquent confusément le besoin instinctif, quand l'apparition d'une véritable philosophie aura permis enfin d'apprécier convenablement, soit la nature propre de cette nouvelle nécessité, soit le mode effectif de régénération.
L'appréciation que nous venons de terminer doit actuellement faire comprendre aussi la sagacité révolutionnaire qui, sous le principal degré de la grande crise politique, avait disposé l'énergie progressive à ne pas excepter les plus estimables compagnies savantes de l'universelle suppression des corporations antérieures, dont l'esprit devait être, en effet, dans les cas même les plus favorables, plus ou moins opposé à la régénération finale. Nous venons de le constater, de la manière la plus décisive, envers une illustre académie qui, après tant d'éminens services partiels, constitue maintenant un puissant obstacle, d'abord intellectuel, et même ensuite moral, à toute véritable organisation spirituelle, par cela seul qu'elle consacre directement l'anarchique prépondérance de l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble, sans lequel ne saurait surgir une construction devenue aujourd'hui le premier besoin social. Toutefois, les illusions métaphysiques propres à l'unique philosophie qui pût alors diriger, avaient dû, à cet égard, ainsi qu'à tout autre, faire prendre une destruction pour une fondation, sans penser que ce qu'il fallait surtout changer, comme étant désormais radicalement nuisible, ce n'était point seulement la constitution légale de ces anciennes corporations, mais le vicieux régime mental dont elles n'offraient qu'une inévitable expression, et sur lequel les mesures politiques ne pouvaient avoir aucune action radicale. Aussi cette suppression prématurée, d'ailleurs si injustement flétrie, qui ne favorisait pas réellement la réorganisation spirituelle, en un temps où elle était encore totalement impossible, fut-elle bientôt suivie d'une facile restauration provisoire, parce qu'elle compromettait inutilement d'importans services partiels. Mais cet inévitable rétablissement, accompagné d'un surcroît essentiel d'attributions sociales, a mis en pleine évidence ultérieure, comme je viens de le montrer, l'entière impuissance politique de la classe scientifique actuelle, et même sa dégénération morale, d'après la vicieuse prolongation d'un régime mental purement provisoire, dont la destination propre était suffisamment accomplie, et qui pourtant n'a jamais été plus absolument prôné que depuis que, par une abusive extension, il est vraiment devenu beaucoup plus rétrograde que progressif. Enfin, je ne dois pas négliger de faire ici ressortir spécialement de cette importante et difficile appréciation, si contraire aux habitudes régnantes, un précieux enseignement social, qui ne pourrait, en aucun autre cas, recevoir spontanément une confirmation aussi décisive. Car, en quelques mains que les vicissitudes naturelles de notre orageuse situation puissent faire successivement passer le pouvoir central, une telle expérience m'autorise pleinement, sans doute, à lui recommander d'avance, avec les plus vives instances, au nom des premiers intérêts sociaux, de ne jamais se désaisir volontairement, même d'après les plus spécieux motifs, des attributions générales qui lui restent encore. Elles ne sauraient être livrées à des organes partiels sans que cette imprudente abdication ne doive gravement entraver une réorganisation fondamentale déjà assez embarrassée, outre son extrême difficulté spontanée, par l'ensemble des vicieuses tendances inhérentes au double mouvement antérieur, aussi bien positif que négatif, soit d'après une spécialité dispersive ou une critique dissolvante, dont les déplorables effets politiques sont d'ailleurs maintenant fort analogues, malgré la diversité d'origine.
Après avoir convenablement apprécié la progression générale du dernier demi-siècle, quant au prolongement de celle de nos quatre évolutions élémentaires qui a maintenant le plus d'importance directe pour la régénération finale, il ne nous reste plus, afin de compléter l'examen de cette époque extrême, de manière à terminer enfin notre grande élaboration historique, qu'à y considérer sommairement le cours simultané de l'évolution philosophique proprement dite, relative au quatrième élément préparatoire de la sociabilité moderne. Par l'inévitable persistance de l'impuissante situation où nous l'avons vu nécessairement amené sous la seconde phase, cet élément préliminaire, qui devait sembler propre à compenser la profonde atteinte temporaire que le mouvement scientifique apportait à l'esprit d'ensemble, n'a réellement tendu, au contraire, qu'à consacrer dogmatiquement cette fatale déviation, en s'efforçant aussi de l'étendre servilement au sujet qui la repousse le plus.
Suivant les explications du chapitre précédent, à mesure que la science, aux seizième et dix-septième siècles, se séparait irrévocablement d'une philosophie caduque, sans pouvoir encore devenir la base d'aucune autre, la philosophie, de son côté, s'isolant toujours davantage de l'évolution scientifique qu'elle dirigeait dès la troisième phase du moyen âge, se restreignait exclusivement à la vaine élaboration immédiate des théories morales et sociales, désormais conçues indépendamment de toute relation permanente aux seules études qui pussent leur fournir des fondemens réels, soit pour la méthode ou pour la doctrine. Depuis l'accomplissement de cette indispensable séparation, il n'a pu, à vrai dire, exister jusqu'ici aucun véritable philosophe, si, ce qui n'est pas contestable, ce titre suppose nécessairement, comme attribut caractéristique, la prépondérance habituelle de l'esprit d'ensemble, quelle qu'en soit d'ailleurs la nature ou la direction, théologique, métaphysique ou positive. En ce sens, seul rigoureux, le grand Leibnitz aurait effectivement constitué le dernier philosophe moderne; puisque personne après lui, pas même l'illustre Kant, malgré son admirable puissance logique, n'a convenablement rempli encore les conditions de la généralité philosophique, en suffisante harmonie avec l'état avancé de l'évolution mentale. Si la philosophie de l'énergique de Maistre a pu ensuite, à sa manière, sembler vraiment complète, c'est uniquement parce que son caractère rétrograde, qui ne lui permettait qu'un office purement historique, devait, en effet, la dispenser spontanément de la difficile obligation de correspondre simultanément aux divers besoins hétérogènes, en apparence contradictoires et néanmoins également impérieux, qui sont propres à la sociabilité moderne. Aussi, sauf quelques heureux pressentimens exceptionnels d'une prochaine rénovation, ce dernier demi-siècle n'a-t-il pu essentiellement offrir, sous ce rapport, qu'une stérile consécration dogmatique d'une telle situation transitoire, bien loin de tendre à la conduire vers sa véritable issue finale. Néanmoins, comme cette vaine tentative est très propre à caractériser une prétendue philosophie, qui, à défaut de toute autre, doit aujourd'hui rester spécieuse pour beaucoup d'esprits vaguement pénétrés du premier besoin de notre temps, il n'est pas inutile d'en indiquer ici rapidement la saine appréciation historique.
J'ai démontré, aux quarantième et cinquante-unième chapitres, que le véritable esprit général de la philosophie primitive, seule encore existante malgré des modifications de plus en plus destructives, consiste principalement à concevoir l'étude de l'homme, surtout intellectuel et moral, comme entièrement indépendante de celle du monde extérieur, à laquelle, au contraire, elle servirait toujours de base primordiale, en contraste fondamental avec la vraie philosophie définitive. Pour mieux consolider ce caractère commun à toutes les doctrines théologico-métaphysiques, d'une manière plus conforme aux nouvelles prédilections de l'esprit humain, la métaphysique moderne, depuis que la science, affranchie de sa tutelle, développait rapidement la merveilleuse puissance de la méthode positive, voulut aussi, par une étrange inconséquence, que la théologie antérieure eût certainement évitée, justifier sa propre marche d'après un principe logique équivalent à celui de la science elle-même, dont elle comprenait de moins en moins les conditions réelles. Cette tendance spontanée, graduellement prononcée à partir de Locke, a finalement abouti, de nos jours, chez les diverses écoles métaphysiques, sous des formes d'ailleurs adaptées à leurs divergences, à consacrer dogmatiquement cet isolement caractéristique et cette priorité décisive des spéculations morales, en représentant désormais cette prétendue philosophie comme fondée, autant que la science elle-même, sur un ensemble de faits observés. Il a suffi pour cela d'imaginer, parallèlement à la véritable observation, toujours nécessairement extérieure à l'observateur, cette fameuse observation intérieure, qui n'en peut être que la vaine parodie, et suivant laquelle, dans une situation ridiculement contradictoire, notre intelligence se contemplerait elle-même pendant l'exécution habituelle de ses propres actes. Voilà ce qui se formulait doctoralement, tandis que Gall incorporait, d'une manière irrévocable, l'étude des fonctions cérébrales au domaine positif de la science réelle! On sait assez à quelle stérile agitation ce principe illusoire a conduit nécessairement la métaphysique actuelle, qui nous offre partout le spectacle journalier des plus ambitieuses prétentions philosophiques aboutissant enfin à produire, sur l'ancienne philosophie, grecque ou scolastique, des traductions et des commentaires, où l'on ne peut même trouver le plus souvent aucune judicieuse appréciation historique des doctrines correspondantes, faute de toute saine théorie fondamentale relativement à l'évolution réelle de l'esprit humain.
Cette sophistique parodie du régime scientifique, d'abord limitée au seul principe logique, s'est ensuite étendue aussi à la marche générale. La plus servile irrationnalité a fait aveuglément transporter aux études morales et sociales la spécialité caractéristique des études scientifiques proprement dites, au temps même où cette spécialité, longtemps indispensable à la philosophie inorganique d'où elle émanait, était déjà parvenue, comme nous l'avons vu ci-dessus, au terme naturel de son office provisoire. Une philosophie vraiment digne de ce nom, eût alors, conformément à sa destination normale, sagement averti les savans, et surtout les biologistes, de l'immense déviation logique à laquelle ils s'exposaient ainsi de plus en plus en étendant, par une imitation routinière, à la science des corps vivans, où tous les aspects sont radicalement solidaires, un mode d'élaboration qui n'avait pu provisoirement convenir qu'à l'égard des corps inertes. Mais, au lieu de cela, arguer d'un tel entraînement spontané, pour l'aggraver encore davantage en l'appliquant systématiquement à l'étude qui avait toujours été conçue comme exigeant le plus, par sa nature, une indispensable unité permanente; c'est ce qui constitue, à mes yeux, l'un des plus mémorables exemples historiques d'une désastreuse fascination métaphysique, et en même temps un témoignage décisif de la profonde impuissance philosophique propre aux auteurs quelconques d'une aussi stupide aberration. Quand on crut organiser enfin la corporation spéculative, en réunissant périodiquement, dans un même local, et sous un même titre, des classes radicalement hétérogènes, qui ne sauraient encore ni se comprendre ni s'estimer les unes les autres, l'inconcevable aveuglement que je viens de signaler se manifesta directement, de la manière la moins équivoque, par l'irrationnel dépècement de la science morale et politique entre les diverses coteries d'une académie métaphysique, d'après la servile imitation du morcellement provisoire inhérent aux académies positives. Heureusement, Bonaparte, quoique dans une intention rétrograde, détruisit bientôt cette étrange institution, qui ne pouvait réellement servir qu'à concentrer les influences métaphysiques, en un temps où, leur office temporaire étant suffisamment accompli, elles devaient désormais entraver profondément toute véritable réorganisation. Quand un ministre métaphysicien, progressif et organisateur à sa manière, a récemment restauré cette vaine congrégation, il y a fidèlement reproduit ce fractionnement sophistique, que l'état plus avancé de l'évolution mentale permettait certes d'apprécier alors convenablement, mais qui est, en effet, très propre à gêner l'essor des conceptions vraiment philosophiques, en ameutant officiellement, contre leur unité caractéristique, des tendances à tout autre égard discordantes[27]. Chacun connaît d'ailleurs l'étrange complément spécial que cet homme d'état a ensuite ajouté, pour l'histoire, à cette irrationnelle décomposition, dans ce que ses flatteurs ont osé qualifier d'organisation normale des études historiques. On ne saurait aujourd'hui comment nommer ce dernier égarement, si, en réalité, une telle innovation n'était surtout destinée à instituer, envers la presse périodique, un misérable expédient de corruption permanente.
Note 27: Si une pareille institution était sérieusement discutable, il serait curieux, par exemple, d'y remarquer comment tout esprit qui aurait aujourd'hui dignement satisfait à la plus importante condition logique, en réunissant convenablement le point de vue philosophique et le point de vue historique, se trouverait, à ce titre même, naturellement exclu d'une Académie que son organisation dispersive et ses habitudes irrationnelles disposeraient toujours à lui préférer spontanément, soit un philosophe étranger aux méditations historiques, soit un historien dépourvu d'études philosophiques.
Tels sont, en général, les symptômes vraiment décisifs par lesquels l'évolution philosophique proprement dite, depuis que l'évolution scientifique s'en est complétement séparée, a dû être finalement conduite, au dix-neuvième siècle, à constater directement son extrême caducité nécessaire, soit d'après une consécration sophistique de son stérile isolement, soit en brisant l'indispensable unité des conceptions sociales. Néanmoins, quoiqu'un instinct confus de la profonde discordance avec l'esprit et les besoins de notre temps l'ait déjà radicalement discréditée aux yeux de la raison publique, l'influence politique que conserve encore évidemment cette prétendue philosophie, à défaut de toute concurrence réelle, est bien propre à vérifier l'urgence et le pouvoir de la généralité mentale, dont la plus vaine apparence suffit aujourd'hui à maintenir provisoirement la puissance pratique d'une doctrine universellement déconsidérée, qui n'a plus d'autre office effectif que d'entretenir imparfaitement, au milieu de la plus active dispersion, un vague sentiment de la concentration intellectuelle. Mais, quand l'inévitable apparition d'une vraie philosophie, émanée enfin de la science réelle, aura suffisamment enlevé à la métaphysique actuelle le seul privilége qui puisse lui attacher maintenant des esprits consciencieux, cet unique vestige de son antique prépondérance disparaîtra spontanément, sans exiger probablement aucune discussion directe, sauf le contraste décisif qui ressortira nécessairement des applications respectives. Alors se dissipera totalement le grand schisme préparatoire consommé, par Aristote et Platon, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, dont l'indispensable séparation provisoire, radicalement modifiée par Descartes, est aujourd'hui parvenue à son dernier âge, après avoir convenablement rempli sa destination préliminaire. L'unité mentale, vainement poursuivie avant le temps sous la noble impulsion scolastique, résultera irrévocablement de la convergence journalière entre une science devenue philosophique et une philosophie devenue scientifique; l'étude de l'homme moral et social obtiendra, sans résistance, le juste ascendant normal qui lui appartient dans le système de nos spéculations, parce que, cessant d'être hostile à l'actif développement des contemplations les plus simples et les plus parfaites, elle y puisera nécessairement sa première base rationnelle, pour y réfléchir ensuite de lumineuses indications générales, suivant les explications fondamentales du tome quatrième, bientôt directement consolidées dans les trois chapitres qui vont résumer et compléter ce Traité. Cette prochaine rénovation sera sans doute secondée avec ardeur par beaucoup de jeunes intelligences, qui, sincèrement philosophiques, s'égarent aujourd'hui, faute d'un plus digne aliment, aux stériles contemplations d'une irrationnelle métaphysique, dont les déceptions, vaguement appréciées, aboutissent trop souvent à déterminer, à l'âge de l'égoïsme, une inévitable corruption, en dissipant le sentiment du devoir en même temps que l'esprit d'ensemble, d'après leur intime connexité naturelle. Il serait oiseux d'ailleurs d'examiner si, dans ce mouvement final, les savans s'élèveront à la philosophie, ou si les philosophes reviendront à la science. On peut seulement assurer que, chez l'une et l'autre de ces deux classes actuelles, cette indispensable transformation réciproque éprouvera l'active résistance d'une majorité étroite et intéressée. D'heureuses exceptions individuelles viendront toutefois, des deux parts, former le noyau spontané de la nouvelle corporation spirituelle, dès lors indifféremment qualifiée de scientifique ou philosophique, sous la commune prépondérance permanente d'une éducation générale, qui fera naturellement cesser toute vicieuse opposition de forces intellectuelles, en organisant rationnellement l'indispensable distribution continue de l'ensemble du travail spéculatif.
L'appréciation historique que nous venons de terminer envers le dernier demi-siècle, et qui, en conséquence, complète enfin notre examen général du passé humain, nous a toujours conduits à concevoir, à tous égards, le temps actuel comme l'époque nécessaire où l'accomplissement direct de la grande rénovation philosophique, projetée par Bacon et Descartes, doit déterminer la réorganisation spirituelle des sociétés modernes, destinée ensuite à présider à la régénération politique de l'humanité. Tout est maintenant disposé, au fond, malgré beaucoup d'obstacles personnels, pour permettre, autant que pour exiger, cette élaboration fondamentale. Une crise salutaire a pleinement dévoilé l'irrévocable caducité de l'ancien système social, et convenablement signalé les obligations essentielles d'un nouvel organisme, en faisant aussi ressortir à jamais l'insuffisance organique de la métaphysique négative qui avait dû diriger la transition révolutionnaire des cinq siècles antérieurs: la dictature temporelle, provisoirement résultée de la décomposition politique, s'est spontanément dissoute, en livrant au libre cours des tentatives philosophiques l'empire intellectuel et moral, qu'elle renonce désormais à régir, pour se réserver exclusivement au maintien de l'ordre matériel, de plus en plus incompatible avec le développement de l'anarchie spirituelle: enfin, la science a manifesté simultanément son aptitude ultérieure à servir de base à la philosophie, et son impuissance actuelle à en dispenser; tandis que l'antique philosophie parvenait à son extrême décrépitude, en ne laissant d'autre issue mentale que d'après une généralisation puisée dans la science réelle. J'ai osé, après tant de vains efforts, entreprendre directement cette dernière opération décisive, qui peut seule satisfaire à la fois aux conditions d'ordre et aux besoins de progrès, en tendant à substituer graduellement un mouvement soutenu et déterminé à une vague et anarchique agitation. C'est maintenant aux vrais penseurs à juger si ma théorie fondamentale de l'évolution humaine, dont je viens d'achever l'explication historique, contient, en effet, le principe essentiel de cette grande solution, sauf à mieux régulariser son application ultérieure. Mais, avant de passer aux conclusions philosophiques de l'ensemble de ce Traité, qui doivent caractériser immédiatement la concentration finale de la philosophie positive, il est indispensable de procéder à un dernier éclaircissement général de la nouvelle philosophie politique successivement élaborée dans les diverses parties de mon appréciation dynamique, en considérant, d'une manière plus spéciale et plus directe que je n'ai pu le faire jusqu'ici, la nature propre de la réorganisation spirituelle, où nous venons de voir converger le passé, et d'où devra procéder l'avenir.
Afin que cette explication définitive puisse acquérir toute la clarté et la rationnalité nécessaires, en se présentant explicitement comme une déduction rigoureuse de notre étude générale du passé humain, il faut d'abord résumer, le plus sommairement possible, l'ensemble de la grande élaboration historique, commencée au début du volume précédent, et que le chapitre actuel vient enfin de conduire jusqu'à son terme extrême. Un tel résumé, destiné surtout à faciliter la conception usuelle de cet enchaînement fondamental, sera d'ailleurs fort utile pour mieux diriger une seconde lecture, sans laquelle une appréciation aussi difficile et aussi neuve ne saurait être suffisamment jugeable aujourd'hui, même par les lecteurs le plus heureusement préparés. Cette opération est spécialement convenable envers les temps modernes, où un indispensable artifice sociologique a dû nous conduire à étudier séparément les deux mouvemens simultanés de décomposition politique et de recomposition élémentaire, dont l'intime connexité permanente, qu'il importe tant de bien saisir, n'a pu ainsi devenir assez directement évidente, avec quelque soin que je me sois constamment efforcé de la caractériser à tous égards.
Toujours guidés par les principes logiques posés au tome quatrième, sur l'extension générale de la méthode positive à l'étude rationnelle des phénomènes sociaux, nous avons graduellement appliqué, à l'ensemble du passé, ma loi fondamentale de l'évolution humaine, à la fois mentale et sociale, démontrée à la fin de ce même volume, et consistant dans le passage nécessaire et universel de l'humanité par trois états successifs, l'état théologique préparatoire, l'état métaphysique transitoire, et l'état positif final. Le judicieux usage de cette seule loi nous a directement permis d'expliquer, d'une manière vraiment scientifique, toutes les grandes phases historiques, considérées comme les principaux degrés consécutifs de cet invariable développement, de façon à bien apprécier le véritable caractère général propre à chacune d'elles, son émanation naturelle de la précédente, et sa tendance spontanée vers la suivante: d'où résulte enfin, pour la première fois, la conception usuelle d'une liaison homogène et continue dans la suite entière des temps antérieurs, depuis le premier essor de l'intelligence et de la sociabilité jusqu'à l'état présent de l'élite de l'humanité. Quelque immense que doive d'abord sembler un tel intervalle, nous l'avons vu essentiellement rempli par les deux premiers degrés de l'évolution fondamentale, qui constituent seulement l'ensemble de l'éducation préliminaire, intellectuelle, morale et politique, propre à notre espèce, dont l'état définitif n'a pu être jusqu'ici suffisamment ébauché que relativement à la préparation, partielle, isolée, et empirique, de ses divers élémens principaux. Mais du moins avons-nous reconnu, d'une manière irrécusable, que, chez les populations les plus avancées, ce lent et pénible préambule de l'humanité, caractérisé par la prépondérance de l'imagination sur la raison et de l'activité guerrière sur l'activité pacifique, est désormais totalement accompli; puisque nous avons pu suivre, dans toute son étendue, la vie théologique et militaire, en considérant d'abord son premier développement spontané, ensuite sa plus complète extension mentale ou sociale, et enfin son irrévocable décadence, déterminée, par l'accroissement continu de l'influence métaphysique, sous l'impulsion graduelle de l'essor positif. Ces trois phases principales de notre passé ont exactement correspondu aux trois formes générales qu'affecte successivement l'esprit théologique, nécessairement fétichique dans son élan initial, polythéique au temps de sa plus grande splendeur, et monothéique pendant son inévitable déclin. L'élaboration historique devait donc ici surtout consister à apprécier exactement le mode propre de participation de chacun de ces trois âges consécutifs à la destination générale, strictement indispensable, quoique seulement provisoire, qui, suivant notre théorie dynamique, appartient inévitablement à l'état théologique dans l'évolution fondamentale de l'humanité, où cette philosophie primitive, maigre ses éminens dangers, peut seule, en vertu de l'admirable spontanéité qui la caractérise, déterminer le premier éveil des diverses facultés intellectuelles, morales et politiques, qui constituent la prééminence de notre espèce, et diriger ensuite leur développement continu jusqu'à ce que l'état définitif commence à y devenir possible.
Quelque imparfait que soit, à tous égards, le fétichisme, d'abord essentiellement analogue à l'état mental des animaux supérieurs, nous avons reconnu que sa spontanéité, plus directe et plus irrésistible, lui procure nécessairement le privilége exclusif d'arracher l'intelligence et la sociabilité à leur torpeur initiale. Constituant, par sa nature, le fond invariable de toute philosophie théologique, son essor primordial s'est présenté à notre appréciation historique comme la véritable époque de la plus entière prépondérance individuelle de l'esprit religieux, alors nullement entravé par l'esprit positif, et encore étranger aux modifications dissolvantes de la métaphysique: aussi l'empire intellectuel du principe théologique nous a-t-il réellement offert, malgré de spécieuses apparences, un décroissement continu et accéléré pendant tout le reste de la vie religieuse. Nous avons reconnu, à tous égards, l'aptitude spontanée de ce régime fétichique à diriger la première ébauche du développement humain, soit industriel, soit esthétique, soit même scientifique, malgré son inévitable tendance ultérieure à l'entraver profondément, par suite d'une exorbitante prolongation. Même sous l'aspect social, nous y avons apprécié les germes primordiaux de l'organisme antique, soit d'après l'exercice primitif de l'activité militaire, soit en vertu de la disposition naturelle à l'hérédité des professions, qui a conduit ensuite à l'extension politique du gouvernement domestique. Toutefois, la nature de cette religion primitive devant y retarder beaucoup l'institution d'un culte régulier, dirigé par un sacerdoce vraiment distinct, les propriétés sociales de la philosophie théologique, liées surtout à l'existence permanente d'une véritable classe sacerdotale, y devaient être d'abord essentiellement dissimulées. C'est pourquoi nous avons dû attacher une haute importance à la division de l'âge fétichique en deux phases principales, successivement caractérisées, l'une par le fétichisme proprement dit, l'autre par l'astrolâtrie, où cette philosophie initiale reçoit enfin une extension prépondérante aux corps les plus généraux et les plus inaccessibles. Dès lors parvenu à la plus entière perfection dont il fût susceptible, le régime fétichique, commençant à déterminer le développement d'un vrai sacerdoce, a comporté réellement une haute efficacité politique, en permettant à l'ordre naissant des sociétés humaines d'acquérir une extension indispensable et une consistance durable, d'après l'essor d'un système d'opinions suffisamment communes et du principe de subordination inhérent à la consécration religieuse: le passage, ordinairement simultané, de l'existence nomade à l'existence sédentaire, vient spontanément fortifier cette double influence sociale. Mais une telle phase est nécessairement très-voisine de l'avénement décisif du polythéisme proprement dit, vers lequel l'astrolâtrie constitue, de sa nature, une inévitable transition. Par cette grande révolution théologique, le principe religieux subit déjà une modification très-profonde, jusqu'ici mal appréciée; l'activité divine primordiale, résultant de l'assimilation spontanée de tous les phénomènes quelconques aux actes humains, y est directement retirée aux êtres réels pour devenir désormais l'attribut exclusif des êtres purement fictifs, dès lors susceptibles d'élimination graduelle, sous l'impulsion ultérieure de la raison humaine, dont l'essor naturel est ainsi notablement encouragé. Malgré la haute difficulté mentale d'une telle transformation, la plus profonde que dussent éprouver les spéculations théologiques dans l'ensemble de leur durée, la prépondérance croissante des habitudes astrolâtriques la détermine, d'une manière presque imperceptible, en temps opportun, quand un suffisant essor de l'esprit d'observation a fait naître le besoin d'imprimer aux conceptions religieuses un premier degré de généralisation, de concentration, et de simplification, dont l'accomplissement commence à manifester l'intervention nécessaire de l'esprit métaphysique, substituant déjà ses entités caractéristiques aux divinités matérielles ainsi écartées.
Comparé à toutes les autres phases théologiques, le polythéisme nous a offert, sous des circonstances suffisamment favorables, de telles propriétés, mentales ou sociales, que nous avons dû, contrairement aux habitudes modernes, regarder ce second âge comme la principale époque de la vie religieuse: soit quant à la plénitude d'ascendant dont un tel système est spontanément susceptible en un temps où l'assujettissement général des phénomènes naturels à des lois invariables n'est encore nullement senti; soit par son aptitude exclusive à réaliser convenablement la plus importante destination du régime préliminaire, doublement indispensable à la sociabilité humaine. L'impulsion décisive qu'il a directement imprimée à l'imagination a rendu son empire longtemps favorable à l'essor intellectuel, qui, après la première excitation, devenait, à tous égards, incompatible avec la prolongation de l'état fétichique. Il exerce d'abord une heureuse influence sur le développement industriel, que le fétichisme avait dû profondément entraver par l'immédiate consécration de la matière: les faciles ressources qu'il présente pour une certaine explication des divers phénomènes, adaptée à cette enfance de la raison humaine, le rendent même susceptible de seconder alors les faibles commencemens de l'évolution scientifique, malgré son imperfection spéciale à cet égard: mais sa principale propriété mentale devait surtout consister à diriger l'éducation esthétique de l'humanité, qui ne pouvait autrement s'accomplir. Sous l'aspect social, outre son indispensable participation à l'établissement primitif d'un ordre régulier et stable propre à consolider la civilisation naissante, le polythéisme devait exclusivement présider à l'immense opération politique par laquelle la sociabilité antique a préparé la sociabilité moderne en utilisant l'exercice spontané de l'activité militaire. Quelque variées qu'aient dû être les formes de ce régime polythéique, nous l'avons toujours vu caractérisé par deux institutions fondamentales naturellement connexes: d'une part, l'esclavage des travailleurs, longtemps nécessaire à l'essor du système de conquête, et même à la première formation des habitudes industrielles; d'une autre part, la concentration habituelle des deux puissances appelées depuis temporelle et spirituelle, chez les mêmes chefs, sans laquelle l'action directrice n'aurait pu alors obtenir la plénitude d'autorité convenable à sa destination essentielle. L'aspect moral, le plus défavorable à un tel régime, doit d'ailleurs y être apprécié relativement au point de vue politique, suivant le génie de toute l'antiquité, où les exigences politiques ont constamment dirigé même les progrès successifs qui s'y sont réalisés dans la morale personnelle, domestique ou sociale. Pour bien connaître la nature de cette principale phase théologique, et déterminer sa participation nécessaire à l'évolution fondamentale de l'humanité, nous avons dû y distinguer d'abord deux états généraux, l'un essentiellement théocratique, l'autre éminemment militaire. Dans le premier système, caractérisé par le régime des castes, l'imitation constitue directement, à l'exemple de l'organisme domestique, le souverain principe de toute éducation. La sociabilité humaine manifeste toujours spontanément une tendance initiale vers une telle organisation, régularisée par la prépondérance de la caste sacerdotale, unique dépositaire des connaissances quelconques: fondement nécessaire de l'économie ancienne, malgré ses modifications diverses, ce principe hiérarchique a même prolongé son influence décroissante jusqu'aux temps les plus modernes; quoique, chez les populations les plus avancées, la royauté en constitue aujourd'hui le seul vestige essentiel. Cet ordre primitif, éminemment conservateur, était, à tous égards, pleinement adapté aux principaux besoins de la civilisation naissante, dont il pouvait seul consolider les premiers pas: destiné à ébaucher l'essor spéculatif, par suite d'une première séparation permanente entre la théorie et la pratique, il était surtout propre à seconder longtemps le développement industriel, par sa préoccupation continue des applications immédiates. Mais, après avoir toujours présidé aux divers progrès originaires de l'humanité, ce régime a dû peu à peu devenir profondément stationnaire, de manière à déterminer une dégradante immobilité, quand sa tendance caractéristique n'a pu être suffisamment neutralisée, et surtout chez la race jaune. Quoique toute issue n'y puisse être fermée au mouvement social, nous avons cependant reconnu que, sauf l'indispensable initiation empruntée à ce premier système polythéique, l'évolution fondamentale de l'élite de l'humanité a dû s'accomplir, suivant une voie beaucoup plus rapide, par l'ascendant, longtemps progressif, du polythéisme militaire, successivement réalisé sous les deux formes générales qui lui sont propres, l'une essentiellement intellectuelle, l'autre éminemment politique, et mutuellement solidaires dans leur influence finale sur l'ensemble du passé humain. La première, qui caractérise la civilisation grecque, s'est développée quand les circonstances locales et sociales, exerçant une assez grande stimulation directe vers l'essor continu de l'activité militaire pour interdire le régime purement théocratique, ont néanmoins opposé d'insurmontables obstacles à l'établissement régulier du système de conquête, de manière à constituer spontanément une heureuse contradiction permanente, qui a dû refouler vers la culture intellectuelle une libre énergie cérébrale dénuée d'une suffisante destination politique. C'est d'un tel contraste social que devait alors dépendre la principale évolution mentale, non-seulement esthétique, mais surtout scientifique et philosophique, compatible avec la vie préliminaire de l'humanité, et qui seule pouvait préparer les précieux fondemens de sa vie définitive. La libre culture spéculative, ainsi constituée en dehors de l'économie ancienne, se manifeste alors par la première apparition caractéristique du génie positif, quoique borné nécessairement aux plus simples conceptions mathématiques, auparavant réduites aux plus grossières destinations pratiques. Ce premier exercice scientifique des sentimens abstraits de l'évidence et de l'harmonie, quelque limité qu'en dût être d'abord le domaine, suffit pour déterminer une importante réaction philosophique, qui, immédiatement favorable à la seule métaphysique, n'en devait pas moins annoncer de loin l'inévitable avénement de la philosophie positive, en assurant la prochaine élimination de la théologie prépondérante. Accomplissant la facile démolition mentale du polythéisme, la métaphysique s'empare essentiellement, dès cette époque, de l'étude du monde extérieur; mais l'impuissance organique qui lui est propre neutralise ses vains efforts pour établir l'universelle domination philosophique de ses entités caractéristiques; en sorte que, sans pouvoir enlever à la théologie l'empire des conceptions morales et sociales, elle l'y réduit cependant à la simplification monothéique, bien plus voisine d'une désuétude totale. Par là se trouve irrévocablement rompue l'antique unité de notre système mental, jusqu'alors uniformément théologique, et qui n'a pu retrouver encore une équivalente homogénéité, dont l'ascendant final de l'esprit positif pourra seul fournir le principe inébranlable. Ainsi surgit cette étrange division philosophique, ou plutôt ce long antagonisme provisoire, qui a dominé jusqu'à nos jours le développement général de l'esprit humain, employant déjà simultanément deux philosophies incompatibles: l'une naturelle, dès lors parvenue à l'état métaphysique; l'autre morale, demeurée essentiellement théologique, d'après la complication supérieure de ses phénomènes, combinée avec les nécessités de sa destination sociale. Tandis que celle-ci, plus active, poursuivait immédiatement la fondation du régime monothéique, l'autre, plus spéculative, préparait indirectement l'essor ultérieur de la philosophie positive. L'institution naissante de cette double élaboration est bientôt suivie du premier développement caractéristique du second mode, essentiellement politique, propre au polythéisme militaire, et par lequel il devait si pleinement réaliser, dans la civilisation romaine, la principale destination sociale du régime préliminaire de l'humanité. Il ne pouvait exister d'autre moyen primitif de procurer à la société humaine une indispensable extension, et en même temps d'y comprimer intérieurement une stérile ardeur guerrière incompatible avec l'essor suffisant de la vie laborieuse, que d'après l'incorporation graduelle des populations civilisées à une seule nation conquérante. Cette assimilation nécessaire, base essentielle de tous les progrès ultérieurs chez l'élite de l'humanité, constitua, sous les conditions convenables, la destination permanente, d'abord spontanée, puis systématique, d'une admirable politique, poursuivant toujours sa haute mission sans se laisser distraire par aucune diversion quelconque, et avec une concentration continue d'efforts de tous genres, qui demeurera toujours le type le plus éminent de l'homogénéité sociale, ultérieurement impossible à un tel degré, faute d'un but équivalent. L'opération romaine pouvait d'ailleurs seule consolider les résultats sociaux de l'élaboration grecque, dont la propagation et l'application étaient autrement impossibles. Mais quand ces deux grandes productions du polythéisme progressif purent être suffisamment combinées, le commun régime polythéique, déjà mentalement discrédité, marcha directement vers une irrévocable décadence, par cela même que le convenable développement du système de conquête faisait nécessairement cesser son principal office provisoire pour l'évolution fondamentale de l'humanité, qui alors ne pouvait plus trouver d'issue essentielle que dans le régime monothéique, dont cette double influence préparait aussi l'avénement spontané. Le mouvement philosophique avait déjà rendu cette extrême phase religieuse seule susceptible, quoique passagèrement, d'une suffisante stabilité intellectuelle, tandis que l'extension politique de la société humaine manifestait l'aptitude exclusive du monothéisme à rallier sous un culte commun des populations séparées par des religions nationales devenues sans objet, et chez lesquelles devait alors surgir le besoin continu d'une morale vraiment universelle, dont l'élaboration lui était évidemment réservée. Sous un autre aspect, cette même extension tendait à constater graduellement l'impossibilité de maintenir, sur un aussi vaste territoire, la concentration habituelle des deux puissances, primitivement relative au régime d'une seule ville; pendant que l'existence purement spéculative des philosophes, dont l'action sociale était constamment extérieure à l'ordre légal, constituait le germe évident d'un pouvoir spirituel indépendant du pouvoir temporel.
Résultat nécessaire de ce double mouvement mental et social, le régime monothéique vint constituer, au moyen âge, la dernière phase suffisamment durable de l'état préliminaire de l'humanité, pendant que l'ancienne concentration politique aboutissait à une dispersion graduelle, accélérée par d'inévitables invasions, et rendant plus indispensables le lieu spirituel qui pouvait seul maintenir, et même étendre, l'assimilation universelle. Le système primordial subit alors, à tous égards, une intime modification générale, indice spontané d'une irrévocable décadence, soit par la simplification et la réduction de la philosophie théologique, livrant désormais à l'esprit rationnel une partie de plus en plus grande du domaine primitif de l'esprit religieux; soit par la transformation naturelle de l'activité conquérante en activité essentiellement défensive; soit par l'altération profonde qu'apportait à l'organisme antique l'admirable séparation dès lors instituée entre les deux puissances élémentaires; soit aussi par l'ébranlement décisif que recevait le principe des castes d'après la suppression catholique de l'hérédité antérieure du sacerdoce. Mais, avant son extinction graduelle, l'organisme théologique et militaire, ainsi radicalement modifié, devait épuiser enfin ses éminentes propriétés civilisatrices, en déterminant, chez l'élite de l'humanité, une dernière préparation indispensable à sa vie définitive, et qui devait consister, d'une part, dans le premier établissement social de la morale universelle, d'une autre part, dans l'évolution directe, quoique nécessairement partielle et empirique, des divers élémens propres à la sociabilité moderne. Cette double opération capitale, qui fit alors justement surgir le premier sentiment instinctif de la progression humaine, dut être surtout dirigée par le système catholique, dont la formation successive constitue jusqu'ici le chef-d'œuvre politique de la sagesse humaine, d'autant plus digne d'une éternelle admiration, qu'il était ainsi forcé d'employer une philosophie extrêmement imparfaite, toujours essentiellement appuyée sur la considération vague et indirecte de la vie future, dont l'économie ancienne n'avait fait qu'un usage secondaire. Quoique la division fondamentale des deux puissances, d'abord empiriquement établie d'après l'irrésistible tendance de la nouvelle situation sociale, ait dû être profondément entravée, et même bientôt compromise, par les graves imperfections de la théologie dirigeante, nous y avons cependant reconnu le plus grand perfectionnement qu'ait encore éprouvé la saine théorie générale de l'organisme social, envisagé comme destiné à l'ensemble de notre race. Malgré son existence passagère, cette tentative anticipée, trop supérieure, à tous égards, à l'état social correspondant, n'en a pas moins réalisé suffisamment un résultat vraiment fondamental, base impérissable de tous les progrès ultérieurs, en constituant enfin l'indispensable indépendance de la morale envers la politique, tellement convenable aux nouveaux besoins de l'humanité, qu'elle a dû essentiellement résister ensuite à l'entière décadence de la philosophie théologique qui lui servait de principe intellectuel, en restant dès lors de plus en plus exposée à des perturbations funestes mais momentanées. Quant à l'aptitude temporaire de ce régime monothéique à seconder directement la première élaboration décisive des élémens définitifs de la sociabilité humaine, elle résultait nécessairement de sa tendance générale à transformer, et ensuite à supprimer l'esclavage antique, de manière à permettre le libre essor de la vie industrielle, principal attribut de l'existence moderne: sous le rapport spéculatif, il devait d'abord favoriser spontanément l'universelle propagation, et même l'extension graduelle, de l'évolution scientifique, tant qu'elle pouvait conserver envers le monothéisme une harmonie que le polythéisme n'avait pu longtemps admettre; en outre, l'évolution esthétique, quoique la moins encouragée par un tel système, devait y trouver naturellement une dissémination graduelle, et surtout une libre incorporation sociale, très-supérieures à ce que l'antiquité avait habituellement réalisé. L'exacte appréciation historique des divers résultats essentiels propres à cette grande transition humaine, nous a conduits à y distinguer deux époques principales, dont la première, s'étendant du début du cinquième siècle à la fin du septième, est caractérisée, à tous égards, par l'établissement initial de la nouvelle société, à l'issue des invasions, et n'accomplit d'autre élaboration immédiate que la transformation universelle de l'esclavage en servage, première source nécessaire de l'entière émancipation personnelle. Mais la phase suivante, où le régime monothéique a développé enfin ses vrais attributs, soit par l'indépendance régulière du pouvoir spirituel, soit par la prépondérance de l'organisation défensive destinée à contenir suffisamment le système d'invasion, a dû ensuite être subdivisée en deux périodes, chacune composée aussi d'environ trois siècles, selon que l'activité féodale dut être dirigée d'abord contre les sauvages polythéistes du nord, et ensuite contre l'irruption du monothéisme musulman. Dans la première, l'organisme, soit spirituel, soit temporel, propre au moyen âge, tend directement vers sa constitution définitive, mais sans pouvoir encore l'y réaliser suffisamment: la libération individuelle, à la suite d'une convenable initiation à la vie laborieuse, s'accomplit essentiellement chez les habitans des villes, désormais appelés à développer de plus en plus la nouvelle activité industrielle; les langues modernes s'élaborent rapidement, à mesure que l'humanité s'éloigne définitivement de la sociabilité antique, et préparent ainsi un essor esthétique vraiment original; l'élément scientifique et philosophique, extérieur à la société ancienne, commence à s'incorporer directement à la société nouvelle. La dernière époque est le temps de la plus grande splendeur du régime monothéique, parvenu enfin à sa pleine maturité, par une suffisante indépendance politique du pouvoir spirituel, et par l'entière constitution de la hiérarchie féodale. Cet énergique organisme accomplit alors directement son plus noble office temporaire, soit en faisant convenablement prévaloir la morale sur la politique, de manière à ébaucher le développement décisif du sentiment universel de la dignité humaine, soit en préservant l'élite de l'humanité de l'oppressive domination de l'islamisme. Sous sa tutélaire prépondérance, l'industrie urbaine, bientôt consolidée par un indispensable affranchissement collectif, conduisant rapidement à l'entière abolition de la servitude rurale, tend graduellement à régénérer l'existence temporelle de l'homme, dès lors amené, dans tout le monde civilisé, à la vie définitive la plus conforme à sa nature habituelle, malgré une haute répugnance primitive, enfin surmontée par une suffisante préparation. L'ensemble de la situation encourage alors spontanément l'évolution esthétique, qui, dans tous les beaux-arts, manifeste partout une marche à la fois originale et populaire, à laquelle cependant l'instabilité radicale d'un tel état social devait bientôt interdire un développement convenable. En même temps, l'esprit scientifique et philosophique, dont l'activité, quoique toujours continue, avait dû être beaucoup ralentie, tant que l'élaboration sociale du catholicisme avait dû justement absorber les plus hautes intelligences, recevait naturellement une impulsion croissante depuis que le système catholique était ainsi pleinement réalisé: il constituait déjà une rivalité de plus en plus dangereuse envers l'esprit purement religieux, qui, par la mémorable transaction scolastique, est obligé d'abandonner aussi à la métaphysique le domaine moral; de manière à organiser passagèrement, dans notre système mental, une certaine unité ontologique, dont la nature éminemment précaire est aussitôt annoncée par le succès de la conception, radicalement contradictoire, d'un gouvernement providentiel subordonné à des lois immuables, concession involontaire mais décisive de l'esprit théologique à l'esprit positif. Malgré ces éminentes propriétés diverses du régime monothéique, son ascendant général devait néanmoins cesser après le suffisant accomplissement de la mission nécessairement temporaire qui lui appartenait dans l'ensemble de l'évolution humaine, et dont la juste prépondérance avait pu seule contenir jusqu'alors les germes de décomposition spontanée inhérens à un tel système. Sous l'aspect politique, l'indépendance du pouvoir spirituel, qui en constituait le principal caractère, y devait être finalement incompatible, soit avec l'esprit de concentration absolue, inséparable de l'activité militaire, restée dominante quoique passée à l'état défensif, soit même avec la nature, non moins despotique, propre à toute autorité religieuse; d'où résultait sans cesse un imminent conflit entre deux tendances également perturbatrices d'un tel organisme, flottant toujours entre la théocratie et l'empire. Dans l'ordre mental, une théologie qui, dès sa première élaboration historique, n'avait pu s'incorporer le mouvement intellectuel, déjà dirigé par une métaphysique implicitement hostile, ne pouvait éviter d'en être enfin discréditée quand elle aurait suffisamment réalisé, par l'établissement incontesté de la morale universelle, la haute mission sociale qui avait pu seule faire longtemps oublier son infériorité philosophique, désormais de plus en plus antipathique à l'esprit humain, alors pressé de poursuivre son libre développement spéculatif, bientôt inconciliable avec toute théologie quelconque. Nous avons reconnu que l'ensemble de ce mémorable régime transitoire devait, à tous égards, après le temps de son principal ascendant, devenir graduellement incompatible avec les divers progrès que lui-même avait d'abord ébauchés. C'est ainsi qu'a nécessairement commencé l'état essentiellement métaphysique, qui, pendant les cinq siècles qui nous séparent du moyen âge proprement dit, devait graduellement réaliser, par une double série d'opérations simultanées et solidaires, les unes négatives, les autres positives, la dernière transition indispensable à l'avénement direct du régime final de l'humanité, soit en effectuant la démolition progressive du système théologique et militaire, soit en élaborant la préparation décisive des nouveaux élémens sociaux. L'impuissance organique propre à la métaphysique obligeait d'ailleurs ce double mouvement à s'accomplir sous la haute prépondérance politique, inévitable quoique toujours décroissante, de l'ancien organisme, que l'irrévocable transformation subie au moyen âge rendait, à tous égards, de plus en plus modifiable.
Pour apprécier convenablement cette importante progression, à la fois révolutionnaire et régénératrice, particulière à l'Europe occidentale, comme l'initiation catholique et féodale d'où elle dérivait, nous avons dû y distinguer d'abord deux époques successives, selon que la décomposition générale et la recomposition partielle y présentent un caractère purement spontané ou essentiellement systématique. Dans la première, s'étendant du début du XIVe siècle à la fin du XVe, l'irréparable dissolution du régime ancien s'accomplit naturellement d'après le seul antagonisme de ses élémens principaux; le pouvoir temporel annulle socialement le pouvoir spirituel, soit en détruisant l'autorité européenne des papes, soit ensuite en brisant l'unité de la hiérarchie catholique par la nationalisation des divers clergés: en même temps, le conflit permanent des deux élémens généraux du pouvoir temporel, l'un local, l'autre central, se développe de manière à tendre rapidement vers l'entière prépondérance de l'un d'eux. Pendant que toutes les forces politiques concourent ainsi à démolir instinctivement l'organisme monothéique, les nouveaux élémens sociaux, coopérant seulement à ces luttes comme simples auxiliaires, s'efforcent surtout de les utiliser pour l'accélération de leur propre essor partiel, dont la réaction nécessaire seconde éminemment le mouvement de décomposition. La vie industrielle s'étend et se consolide, de manière à soustraire irrévocablement la masse des populations civilisées à la prépondérance des mœurs militaires et des liens féodaux, et en faisant aussi ressortir naturellement l'inaptitude croissante de la morale purement théologique à régler une sociabilité qu'elle n'avait pu suffisamment pressentir: l'essor esthétique, sous l'impulsion acquise au moyen âge, parvient bientôt à un mémorable élan, déjà instinctivement hostile à l'ordre ancien, mais promptement entravé par l'incohérence et l'instabilité de la situation sociale, qui fait naître le besoin d'une direction artificielle et précaire, fondée sur une servile imitation de l'antiquité: l'évolution scientifique, suivant encore la direction scolastique, enrichit et agrandit silencieusement le domaine de la philosophie naturelle, d'après l'heureuse stimulation continue émanée des conceptions, alors éminemment progressives, de l'astrologie et de l'alchimie, mais en demeurant ainsi compatible avec la prépondérance philosophique de l'esprit métaphysique, auquel la présidence du mouvement critique procurait momentanément une importante destination sociale. Quand la désorganisation spontanée, surtout spirituelle, est suffisamment avancée, elle passe nécessairement à l'état systématique, par l'avénement naturel des principes émanés de la nouvelle situation sociale, et dont l'indispensable réaction générale était destinée à poursuivre les conséquences révolutionnaires des luttes antérieures jusqu'à l'entière démolition du régime ancien, de manière à dévoiler directement la tendance instinctive de la sociabilité moderne vers une régénération totale, évidemment impossible sans une telle préparation négative. C'est alors aussi que le développement continu des nouveaux élémens sociaux devient régulièrement assujetti à des encouragemens de plus en plus systématiques, qui ne pouvaient être habituels avant que la concentration temporelle fût convenablement réalisée. Notre appréciation historique a dû partager l'ensemble de cette double progression systématique, jusqu'au début de la grande révolution française, en deux phases très-distinctes, qui se succèdent vers le milieu du XVIIe siècle: elles sont caractérisées, dans la série négative, par les dénominations de protestante et déiste, suivant que l'esprit critique y contient l'action dissolvante du principe du libre examen individuel entre des limites qui semblent compatibles avec l'existence indéfinie de l'ancien organisme, ou bien étend ensuite sa démolition métaphysique jusqu'à rendre logiquement impossible cette existence contradictoire: ces deux phases présentent d'ailleurs des différences exactement équivalentes, quoique moins apparentes, dans la série positive. La première, politiquement envisagée, commence par l'universelle consécration dogmatique, sous des formes nécessairement diverses mais pareillement décisives, de l'entière subalternisation du pouvoir spirituel envers le pouvoir temporel, d'après l'essor, direct ou indirect, de l'esprit protestant: elle aboutit à la mémorable dictature de l'un des deux élémens temporels, auquel l'autre s'est enfin servilement subordonné. Cette issue, aussi passagère qu'inévitable, nous a nécessairement offert deux modes très-différens, selon que la prépondérance devait appartenir à l'élément monarchique ou à l'élément aristocratique, distinction ordinairement liée à la prééminence respective du catholicisme ou du protestantisme; le premier cas ayant dû être, finalement, par sa nature, beaucoup plus favorable que le second, soit à l'irrévocable démolition du régime ancien, soit à l'avénement décisif du nouvel état social. Nous avons d'ailleurs reconnu que l'une ou l'autre dictature avait spontanément développé, à partir de son entière installation, un caractère politique essentiellement rétrograde, naturellement contenu pendant les luttes antérieures, et consistant en une tendance plus ou moins prononcée à reconstruire sous sa tutelle l'ancienne constitution sociale, ou du moins à arrêter sa dissolution ultérieure, tout en secondant, par une irrésistible inconséquence, le développement continu de la sociabilité moderne: cet esprit rétrograde du pouvoir dirigeant, ou plutôt résistant, était d'ailleurs, dans une telle situation, indispensable à l'ordre, comme l'esprit révolutionnaire du mouvement social l'était simultanément au progrès. Pendant que s'accomplissait cette extrême transformation du régime monothéique, l'évolution industrielle, directement accélérée par une protection systématique, qui toutefois la subordonnait encore aux inspirations militaires, marchait rapidement à l'entière possession temporelle de la société européenne: l'évolution esthétique, pareillement encouragée, faisait partout surgir, à tous égards, malgré les entraves d'une situation confuse et mobile, d'éternels témoignages de l'entière conservation, et même de l'extension réelle, des facultés poétiques et artistiques de l'humanité, désormais appelées à une influence sociale de plus en plus intime et universelle: l'évolution scientifique, parvenue, dans le domaine inorganique, et surtout mathématique, à l'éclat le plus caractéristique, commence à manifester directement l'incompatibilité déjà radicale de l'esprit positif avec la prépondérance de l'ancienne philosophie, principalement par suite des éminentes découvertes qui renouvellent totalement le système des notions astronomiques, ainsi toujours destiné à déterminer les grandes transitions mentales, comme dans les passages antérieurs du fétichisme au polythéisme et de celui-ci au monothéisme: enfin, sous cette irrésistible impulsion, une crise vraiment décisive s'opère bientôt dans l'évolution purement philosophique, d'après l'heureuse émancipation fondamentale de l'esprit positif envers l'esprit métaphysique, qui aboutit au compromis, évidemment provisoire, institué par Descartes, dernière modification du partage primordial organisé par Aristote et Platon entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, répartition déjà altérée, au profit de la métaphysique, par la scolastique du moyen âge; la méthode positive entre alors irrévocablement en possession exclusive de l'étude entière du monde extérieur, en réduisant l'ancienne méthode à l'étude, aussi restreinte que possible, de l'intelligence et de la sociabilité, où elle ne pouvait plus maintenir longtemps une suprématie devenue profondément stérile. Tout cet ensemble d'opérations critiques et organiques amène nécessairement la phase finale de la double progression préparatoire propre aux sociétés modernes, où l'ébranlement philosophique porte enfin une atteinte irréparable aux bases les plus essentielles de l'ancienne économie, de manière à rendre irrécusable la nécessité d'une rénovation totale: toutefois l'inconséquence métaphysique, graduellement développée à mesure que les vues vraiment générales étaient radicalement entravées par l'essor exorbitant de l'esprit de détail, continue à rêver la régénération sociale comme fondée sur la conservation contradictoire des impuissans débris du régime antique; vaine solution, correspondante au besoin de repousser à peu de frais le reproche, de plus en plus imminent, d'une tendance uniquement négative, qui, en réalité, ne pouvait immédiatement conduire qu'à une entière anarchie intellectuelle et morale, en détruisant, sans pouvoir encore les remplacer, les fragiles fondemens spirituels de l'ordre social. En même temps, le progrès continu de l'évolution industrielle obtient spontanément de la dictature temporelle la plus extrême concession pratique compatible avec l'existence de l'ancien système, qui dès lors subordonne volontairement sa propre activité militaire aux succès industriels, partout érigés en but essentiel de la politique européenne: l'évolution esthétique, malgré sa stérilité positive, et l'évolution scientifique, dont l'éclat se maintient, obtiennent alors un ascendant analogue; elles commencent à s'affranchir de toute protection facultative, et s'incorporent profondément à la sociabilité moderne, en exerçant une influence croissante sur l'éducation universelle. Tandis que ces trois évolutions simultanées devenaient, à tous égards, essentiellement incompatibles avec le régime primitif, les vices radicaux inhérens à la spécialité exclusive qui avait dirigé, depuis la fin du moyen âge, leur commun développement empirique, manifestaient aussi une inévitable extension, qui tendait à y entraver radicalement tout grand progrès ultérieur: soit par les collisions de plus en plus graves, que le défaut de coordination systématique suscitait au sein de l'industrie; soit par l'impuissant désordre que l'absence de direction générale faisait naître dans l'art moderne, depuis que l'artifice du régime classique avait été, sous la phase précédente, essentiellement épuisé; soit par les abus inhérens à l'irrationnelle dispersion de la culture scientifique, surtout depuis que son extension décisive au monde organique devait signaler l'imminent danger d'un esprit trop analytique. À ces divers titres, il devenait dès lors graduellement évident que la progression moderne exigeait désormais l'élaboration directe d'une réorganisation totale, quoiqu'une vaine métaphysique persistât à préconiser dogmatiquement l'empirisme et l'individualité.
En cet état final de la double évolution européenne, une immense crise sociale, aussi indispensable qu'inévitable, fut nécessairement déterminée chez la nation où cette marche commune avait dû acquérir la plus complète efficacité politique, et qui, par l'ensemble de ses antécédens, était hautement destinée au périlleux honneur de cette salutaire initiative, spontanément profitable à tout le reste de la grande république occidentale, dont le développement, essentiellement homogène, manifestait, depuis le moyen âge, une solidarité permanente. Pour caractériser suffisamment le besoin d'une rénovation totale, ce mouvement décisif dut d'abord enlever tous les divers débris du système ancien, sans excepter le pouvoir central autour duquel ils s'étaient graduellement ralliés, et qui, de sa nature, tendait toujours à leur imminente restauration, profondément antipathique à la civilisation moderne. Néanmoins, malgré ce préambule négatif, la destination principale de cette grande révolution devait être au fond essentiellement organique, puisque, loin d'avoir pour but la démolition de l'ancienne économie, elle en était, au contraire, le résultat nécessaire. Mais la marche empirique et le caractère spécial de la progression positive n'ayant pu encore faire convenablement ressortir sa véritable tendance politique, l'absence provisoire de toutes conceptions vraiment générales propres à conduire une telle opération fit inévitablement conférer la présidence philosophique de la réorganisation sociale à cette même métaphysique qui avait antérieurement dirigé le mouvement critique, quoique le seul office dont elle fût susceptible se trouvât alors suffisamment accompli. Cette illusion fondamentale, aussi naturelle que déplorable, a dû jusqu'ici réduire la pensée révolutionnaire à une indication vague, et cependant irrécusable, des conditions essentielles de la régénération finale, dont le principe reste indéterminé. En même temps, le triomphe politique de la métaphysique négative a fait universellement éclater, par une expérience ineffaçable quoique passagère, sa profonde inaptitude à rien organiser, et sa tendance finalement hostile aux divers élémens caractéristiques de la sociabilité moderne. Cette double insuffisance de la philosophie dirigeante conduisit bientôt naturellement, faute d'une doctrine vraiment organique, à concevoir la coordination sociale comme exclusivement fondée sur une restauration graduelle du système théologique et militaire, dont la vaine résurrection fut surtout secondée par le développement exceptionnel d'une immense activité guerrière, détournée peu à peu de sa noble destination révolutionnaire. Mais le développement même de cette réaction rétrograde, librement parvenue jusqu'à sa plus funeste intensité, sans avoir pu néanmoins rien établir de durable, fit à jamais ressortir son entière incompatibilité avec l'état mental ou social des populations modernes. Le cours général des événemens propres au dernier demi-siècle a donc spontanément concouru à démontrer, par l'irrécusable contraste de deux expériences également décisives, que les conditions de l'ordre, autant que celles du progrès, ne peuvent désormais obtenir une réalisation suffisante que par l'essor direct d'une véritable réorganisation. Jusqu'à cet indispensable avénement, l'ensemble de la situation politique flottera nécessairement, comme avant la crise, entre la tendance plus ou moins rétrograde d'un pouvoir qui ne peut concevoir l'ordre que dans le type ancien, et l'instinct plus ou moins anarchique d'une société qui n'imagine encore qu'un progrès purement négatif; seulement ces deux grands enseignemens pratiques ont désormais, de part et d'autre, beaucoup amorti les passions correspondantes, en signalant l'inanité commune de ces espérances opposées. Depuis que cette position, précaire et dangereuse mais provisoirement inévitable, a pu suffisamment développer tous ses caractères essentiels, l'action dirigeante, ou plutôt résistante, s'y est spontanément conformée, en instituant ou sanctionnant une sorte de partage régulier entre ces deux impulsions contradictoires. L'ancienne dictature temporelle, nécessairement dissoute par la décomposition forcée du pouvoir central, a reconnu enfin son entière impuissance pour diriger la réorganisation spirituelle, et s'est exclusivement proposé le maintien permanent de l'ordre purement matériel, dont la difficulté croissante doit absorber de plus en plus ses efforts principaux: le gouvernement intellectuel et moral a été entièrement abandonné à la concurrence illimitée des libres tentatives philosophiques. Quelque périlleuse que soit évidemment une telle consécration politique de l'anarchie spirituelle avec laquelle on s'efforce de concilier l'ordre temporel, il y faut voir, non-seulement la conséquence inévitable de l'absence de tous principes propres à servir de base unanime à une vraie discipline mentale, mais aussi la condition indispensable de leur avénement ultérieur, qui ne peut ainsi être gravement entravé désormais que par l'incapacité des philosophes occupés à leur recherche. Pendant que se développait cette situation sans exemple, les nouveaux élémens sociaux continuaient spontanément, avec le même caractère que sous la phase précédente, leurs diverses évolutions partielles, accélérées seulement par les conséquences naturelles de la crise politique; et leur essor respectif tendait de plus en plus à faire nettement ressortir le besoin commun d'une véritable coordination générale, sans laquelle leur progrès futur ne saurait trouver une issue suffisante. L'élan industriel parvenait au point de rendre hautement irrécusable le besoin de régulariser, entre les entrepreneurs et les travailleurs, une indispensable harmonie, à laquelle leur libre antagonisme naturel a cessé de pouvoir offrir des garanties suffisantes. Dans l'évolution scientifique, l'extension définitive de la méthode positive à l'étude de corps vivans, y compris les phénomènes intellectuels et moraux de la vie individuelle, tendait à manifester directement les vices croissans d'une spécialisation dispersive, devenue plus étroite et plus empirique au temps même où la marche de l'esprit humain demandait davantage le remplacement du régime analytique préliminaire par un régime final essentiellement synthétique, unique moyen de contenir l'influence délétère d'une anarchie philosophique qui menace de compromettre gravement l'avenir des sciences, en y faisant prévaloir des recherches aveugles et puériles; ainsi, quand toutes les nécessités principales exigeaient, chez les hautes intelligences, un libre développement de l'esprit d'ensemble, seul susceptible de conduire à une indispensable solution, il était partout instinctivement entravé par l'irrationnelle prépondérance de l'esprit de détail. Ce déplorable contraste ressort surtout aujourd'hui, chez la nation toujours placée à la tête du grand mouvement européen, de l'aveugle opposition, à la fois mentale et morale, des savans actuels à toute généralisation de la méthode positive, dont l'entière extension philosophique constitue pourtant la principale condition logique d'une véritable réorganisation.
D'après ce résumé général, notre appréciation historique de l'ensemble du passé humain constitue évidemment une vérification décisive de la théorie fondamentale d'évolution que j'ai fondée, et qui, j'ose le dire, est désormais aussi pleinement démontrée qu'aucune autre loi essentielle de la philosophie naturelle. À partir des moindres ébauches de civilisation jusqu'à la situation présente des populations les plus avancées, cette théorie nous a expliqué, sans inconséquence comme sans passion, le vrai caractère de toutes les grandes phases de l'humanité, la participation propre de chacune d'elles à l'éternelle élaboration commune, et leur exacte filiation nécessaire, de manière à introduire enfin une unité parfaite et une rigoureuse continuité dans cet immense spectacle, où l'on voit d'ordinaire tant de confusion et d'incohérence. Une loi qui a pu suffisamment remplir de telles conditions, ne peut plus passer pour un simple jeu de l'esprit philosophique, et contient certainement l'expression abstraite de la réalité générale. Elle peut donc être maintenant employée, avec une sécurité rationnelle, à lier l'ensemble de l'avenir à celui du passé, malgré la perpétuelle variété qui caractérise la succession sociale, dont la marche essentielle, sans être nullement périodique, se trouve cependant ainsi ramenée à une règle constante, qui, presque imperceptible dans l'étude isolée d'une phase trop circonscrite, devient hautement irrécusable quand on examine la progression totale. Or, l'usage graduel de cette grande loi nous a finalement conduits à déterminer, à l'abri de tout arbitraire, la tendance générale de la civilisation actuelle, en marquant, avec une précision rigoureuse, le pas déjà atteint par l'évolution fondamentale; d'où résulte aussitôt l'indication nécessaire de la direction qu'il faut imprimer au mouvement systématique, afin de le faire exactement converger avec le mouvement spontané. Nous avons clairement reconnu que l'élite de l'humanité, après avoir essentiellement épuisé toutes les phases successives de la vie théologique, et même les divers degrés de la transition métaphysique, touche maintenant à l'avénement direct de la vie pleinement positive, dont les principaux élémens ont déjà suffisamment reçu leur élaboration partielle, et n'attendent plus que leur coordination générale pour constituer naturellement un nouveau système social, plus homogène et plus stable que ne put jamais l'être le système théologique propre à la sociabilité préliminaire. Cette indispensable coordination doit être, par sa nature, d'abord intellectuelle, ensuite morale, et enfin politique; puisque la révolution qu'il s'agit de consommer provient, en dernière analyse, de la tendance nécessaire de l'esprit humain à remplacer finalement la méthode philosophique convenable à son enfance par celle qui convient à sa maturité. Toute tentative qui ne remonterait pas jusqu'à cette source logique serait radicalement impuissante contre le désordre actuel, qui, sans aucun doute, est, avant tout, mental. Mais, sous cet aspect fondamental, la simple connaissance de la loi d'évolution devient elle-même aussitôt le principe général d'une telle solution, en établissant spontanément une entière harmonie dans le système total de notre entendement, par l'universelle prépondérance ainsi procurée à la méthode positive, d'après son extension directe et irrévocable à l'étude rationnelle des phénomènes sociaux, les seuls aujourd'hui qui, chez les esprits les plus avancés, n'y aient point encore été suffisamment ramenés. En second lieu, cet extrême accomplissement de l'évolution intellectuelle tend nécessairement à faire désormais prévaloir le véritable esprit d'ensemble, et, par suite, le vrai sentiment du devoir, qui s'y trouve, de sa nature, étroitement lié, de manière à conduire naturellement à la régénération morale. Les règles morales ne sont aujourd'hui dangereusement ébranlées qu'en vertu de leur adhérence exclusive aux conceptions théologiques justement discréditées; elles reprendront une irrésistible vigueur quand elles seront convenablement rattachées à des notions positives généralement respectées. Sous l'aspect politique enfin, il est pareillement incontestable que cette intime rénovation des doctrines sociales ne saurait s'accomplir sans faire graduellement surgir, de son exécution même, au sein de l'anarchie actuelle, une nouvelle autorité spirituelle, qui, après avoir discipliné les intelligences et reconstruit les mœurs, deviendra paisiblement, dans toute l'étendue de l'occident européen, la première base essentielle du régime final de l'humanité. C'est ainsi que la même conception philosophique qui, appliquée à notre situation, y dévoile aussitôt la vraie nature du problème fondamental, fournit spontanément, à tous égards, le principe général de la véritable solution, et en caractérise aussi la marche nécessaire.
Rien ne saurait donc être plus préjudiciable au principal besoin de la civilisation moderne que cette fatale illusion métaphysique qui, malgré leur incompatibilité radicale, fait aujourd'hui concourir tous les partis et toutes les écoles à repousser, avec un aveugle dédain, tous les grands travaux théoriques relatifs aux spéculations sociales, pour n'accorder d'attention sérieuse et de confiance réelle qu'aux diverses combinaisons pratiques destinées à l'immédiate élaboration des institutions politiques proprement dites, abstraction faite du désordre intellectuel et moral. Tant que ce désordre élémentaire n'aura pas été suffisamment dissipé par la seule voie conforme à sa nature, aucune institution durable ne saurait devenir possible, faute de base solide; notre état social ne comportera que des mesures politiques plus ou moins provisoires, principalement destinées à garantir le maintien, de plus en plus difficile, d'un ordre matériel toujours indispensable, contre l'essor croissant des ambitions déréglées, partout excitées d'après la diffusion et l'extension graduelles de l'anarchie spirituelle; pour remplir cet office continu, les gouvernemens, quelle que soit leur forme, continueront d'ailleurs, de toute nécessité, à ne pouvoir essentiellement compter, comme aujourd'hui, que sur un vaste système de corruption, assisté, au besoin, d'une force répressive. Jusqu'à ce que la réorganisation mentale, et, par suite, morale, soit convenablement développée, l'élaboration philosophique aura donc nécessairement beaucoup plus d'importance que l'action purement politique, quant à la régénération finale des sociétés modernes. Ce que les philosophes pourront attendre, à cet égard, des gouvernemens judicieux, ce sera surtout de ne point troubler, par une intervention mal conçue, cette opération fondamentale, et, plus tard, d'en faciliter l'application graduelle. Sous cet aspect capital, on doit reconnaître que, de tous les pouvoirs successivement prépondérans depuis le début de la crise finale, la Convention française est encore le seul qui, du moins pendant sa phase ascensionnelle ci-dessus définie, ait eu, malgré d'immenses obstacles, le véritable instinct de sa position, comme l'indique sa tendance caractéristique vers des créations vraiment progressives et pourtant toujours provisoires; toutes les autres puissances politiques ont cru bâtir pour l'éternité, même dans leurs constructions les plus éphémères.
Au sujet de cette grande réorganisation spirituelle, premier besoin de notre époque, les deux volumes précédens m'ont fourni l'occasion de diverses explications incidentes, essentiellement propres à prévenir ou à dissiper toute crainte puérile sur la vaine prétention à fonder ainsi, au profit de l'une des classes existantes, une domination équivalente à celle du sacerdoce catholique au moyen âge. La discussion directe et approfondie de ce chapitre sur les vices intellectuels et moraux qui rendent d'ordinaire les savans actuels profondément indignes d'aucune haute mission sociale, par leur double défaut caractéristique de pensées générales et de sentimens élevés, ne saurait d'ailleurs, à cet égard, laisser subsister la moindre incertitude chez les juges de bonne foi, en constatant l'entière incapacité politique de la seule classe au triomphe de laquelle ma conception sociale pût d'abord sembler destinée, comme possédant seule, à mes yeux, quoique d'une manière partielle, empirique, et finalement très-insuffisante, le principe logique de la vraie solution philosophique. Rien de ce qui est aujourd'hui classé ne peut être susceptible d'incorporation directe au système final, dont tous les élémens spontanés doivent préalablement subir une intime régénération intellectuelle et morale, conforme à la doctrine fondamentale qu'il s'agit précisément d'élaborer. Ainsi, le pouvoir spirituel futur, première base d'une véritable réorganisation, résidera dans une classe entièrement nouvelle, sans analogie à aucune de celles qui existent, et originairement composée de membres indifféremment issus, suivant leur propre vocation individuelle, de tous les ordres quelconques de la société actuelle, le contingent scientifique n'y devant même nullement prédominer, d'après l'aperçu le plus probable. L'avénement graduel de cette salutaire corporation sera d'ailleurs essentiellement spontané, puisque son ascendant social ne peut nécessairement résulter que de l'assentiment volontaire des intelligences aux nouvelles doctrines successivement élaborées: en sorte qu'une telle autorité n'est pas plus susceptible, par sa nature, de décret que d'interdiction. Son établissement devant donc surgir peu à peu de l'exécution même de son œuvre fondamentale, toute spéculation détaillée sur les formes propres à sa constitution ultérieure, serait aujourd'hui aussi puérile qu'incertaine, quoique la pernicieuse influence des habitudes métaphysiques doive encore faire excuser ces vaines préoccupations. Puisque l'action sociale d'un tel pouvoir doit inévitablement, comme celle de la puissance catholique, précéder son organisation légale, il ne peut donc être ici question que de caractériser sommairement sa destination nécessaire dans le système final de la sociabilité moderne, afin surtout de signaler suffisamment son aptitude spontanée à agir directement, avec une heureuse efficacité, sur la situation générale, par le seul accomplissement des travaux philosophiques qui détermineront sa formation graduelle, longtemps avant qu'il puisse être regardé comme régulièrement constitué.
Toute explication méthodique sur la théorie élémentaire des deux puissances, et même sur son application spéciale à la civilisation actuelle, doit évidemment être renvoyée à mon Traité ultérieur de philosophie politique: sauf l'utilité provisoire que le lecteur peut retirer, à cet égard, de mon ancien travail déjà rappelé au cinquante-quatrième chapitre. Quelle que fût aujourd'hui l'importance de ces démonstrations au sujet d'un principe si fondamental et pourtant si contraire à des préjugés encore presque universels, elles seraient assurément incompatibles avec l'extension déjà trop grande qu'a successivement acquise cet ouvrage. Mais la suite des conceptions, d'abord logiques, puis scientifiques, propres aux deux volumes précédens, doit avoir graduellement transporté le lecteur attentif à un point de vue tel, qu'aucun bon esprit ne saurait plus maintenant conserver, en général, d'incertitude grave relativement à la nécessité accélérée, dans toute civilisation suffisamment avancée, d'un pouvoir spirituel entièrement distinct et indépendant du pouvoir temporel, et destiné à régir les opinions et les mœurs pendant que l'autre s'applique seulement aux actes accomplis. Puisque nous avons reconnu, en principe, que l'évolution humaine est surtout caractérisée par une influence toujours croissante de la vie spéculative sur la vie active, quoique celle-ci conserve sans cesse l'ascendant effectif, il serait certainement contradictoire de supposer que la partie contemplative de l'homme doit être à jamais privée de culture propre et de direction distincte dans l'état social où l'intelligence aura le plus d'essor habituel, au sein même des classes les plus inférieures, tandis que cette séparation a déjà régulièrement existé, au moyen âge, dans une civilisation plus rapprochée, à tous égards, de l'enfance de l'humanité. En un temps où tous les bons esprits admettent communément la nécessité d'une division permanente entre la théorie et la pratique, pour le perfectionnement simultané de toutes deux, envers les moindres sujets de nos efforts, pourrait-on hésiter à étendre ce salutaire principe aux opérations les plus difficiles et les plus importantes, quand un tel progrès y est enfin devenu suffisamment réalisable? Or, sous l'aspect purement mental, la séparation des deux puissances n'est, au fond, que la manifestation extérieure d'une telle distinction entre la science et l'art, transportée jusqu'aux idées sociales, et dès lors entièrement systématisée. Il y aurait donc, à cet égard, une immense rétrogradation, tendant directement à l'intime dégradation de notre intelligence, si l'on persistait indéfiniment à laisser, en ce sens, la société moderne au-dessous de celle du moyen âge, en y reconstituant à dessein la confusion antique, sans la situation qui l'avait rendue alors inévitable, et sans les motifs qui la rendaient indispensable, suivant la théorie historique du cinquante-troisième chapitre. Mais le retour à la barbarie serait ainsi encore plus prononcé sous le rapport moral. Je crois avoir suffisamment caractérisé, au cinquante-quatrième chapitre, le pas vraiment fondamental que l'admirable effort du catholicisme parvint à accomplir, ou du moins à ébaucher, malgré tant d'obstacles de tous genres, dans le développement essentiel de la sociabilité humaine, en affranchissant la morale de l'étroite subordination où la tenait jusque alors la politique, pour l'élever enfin à l'entière suprématie sociale convenable à sa nature, et sans laquelle elle ne pouvait acquérir ni la pureté ni l'universalité indispensables à l'extension finale de notre civilisation. Cette sublime opération, encore si peu comprise du vulgaire philosophique, constitue certainement, par sa nature, la première base rationnelle de toute notre éducation morale, en plaçant les lois immuables relatives aux besoins les plus intimes et les plus généraux de l'humanité, à l'abri des inspirations variables émanées des intérêts les plus secondaires et les plus particuliers. Or, il n'est pas douteux que cette indispensable coordination n'aurait, à la longue, aucune consistance réelle sous l'imminent conflit de nos aveugles passions, si, reposant seulement sur une doctrine abstraite, elle n'était point vivifiée et consolidée par l'active intervention permanente d'un pouvoir moral entièrement distinct et suffisamment indépendant du pouvoir politique proprement dit: comme ne le confirment que trop les graves atteintes qu'elle a éprouvées, et qu'elle subit encore journellement, par suite de la désorganisation spirituelle, quoique sa profonde harmonie avec la nature de la civilisation moderne l'ait jusqu'ici spontanément préservée de toute attaque dogmatique, malgré la chute de la philosophie catholique qui en avait dû être l'organe primitif, ainsi que je l'ai rappelé ci-dessus. Nos constitutions métaphysiques elles-mêmes, au milieu de leur confusion caractéristique entre les deux ordres d'attributions, ont involontairement sanctionné cette condition essentielle de notre sociabilité, sans y avoir toutefois convenablement satisfait, par ces remarquables déclarations préalables, destinées à instituer, jusque chez les moindres citoyens, un contrôle général des mesures politiques quelconques; faible image et équivalent très-imparfait des moyens énergiques que l'organisme catholique procurait naturellement à chaque croyant pour résister à toute injonction légale contraire à la morale établie, en évitant néanmoins de s'insurger ainsi contre une économie régulièrement fondée sur une telle séparation continue. Depuis que l'humanité a dépassé l'âge préliminaire propre à la civilisation humaine, cette grande division est donc devenue, à tous égards, le principe social de l'élévation intellectuelle et de la dignité morale. Sans doute, la progression moderne, après sa première impulsion catholique et féodale, a dû, comme je l'ai expliqué, bientôt devenir radicalement hostile à l'ordre catholique, où, par l'extrême imperfection de sa base théologique, qui ne pouvait ni ne devait prévaloir plus longtemps, une organisation, jusqu'alors éminemment progressive, tendait désormais à dégénérer directement en une dégradante théocratie. Mais cet antagonisme nécessaire, dont l'office temporaire est maintenant accompli, ne doit pas laisser indéfiniment dominer les préjugés révolutionnaires propres à son développement, et dont l'empire trop prolongé est maintenant aussi contraire à l'élan final de notre sociabilité qu'il fut auparavant indispensable à sa dernière préparation. Au reste, tandis que la nature de la civilisation moderne prescrit la division rationnelle des deux puissances élémentaires comme une condition fondamentale de son essor régulier, elle tend, encore plus évidemment, malgré toute vaine opposition systématique, à la réaliser de plus en plus comme une irrésistible conséquence de son cours spontané. Dans l'état social du moyen âge, nous avons reconnu qu'une telle séparation avait eu, à beaucoup d'égards, un caractère forcé, qui a dû accessoirement influer sur son imparfaite consistance, en tant qu'opposée au génie éminemment absolu de l'activité militaire, alors encore prépondérante, malgré sa transformation capitale. Rien d'équivalent n'est possible sous l'ascendant, déjà pleinement irrévocable et désormais de plus en plus complet, de la vie industrielle propre aux temps modernes, et dont la nature doit, au contraire, y empêcher directement toute confusion réelle entre la puissance spéculative et la puissance active, qui n'y sauraient certainement jamais résider, à un haut degré, chez les mêmes organes, fût-ce envers les plus simples opérations partielles, et, à fortiori, quant aux plus hautes entreprises sociales. La diversité nécessaire des mœurs respectives n'est pas, au fond, moins incompatible avec une semblable concentration politique que l'évidente distinction des capacités. Quoique les caractères particuliers aux différentes classes modernes soient encore loin, sans doute, d'être suffisamment prononcés, il est pourtant irrécusable, malgré la vicieuse identité que d'irrationnelles dispositions tendent aujourd'hui à établir entre leurs habitudes, que la supériorité de richesse, principal résultat spontané de la prééminence industrielle, ne conférera jamais des droits sérieux à la suprême décision des questions humaines; de même, quelle que soit aujourd'hui la honteuse ardeur de tant d'artistes, encore plus choquante chez les savans, pour rivaliser de fortune avec les chefs industriels, il n'est certes nullement à craindre que les carrières esthétiques ou scientifiques puissent désormais conduire au plus haut ascendant pécuniaire: la généreuse imprévoyance pratique naturellement propre aux uns, quand il y a vocation réelle, est assurément incompatible, en général, avec la scrupuleuse sollicitude usuelle qu'exigent les succès des autres. Une secte éphémère, sans portée comme sans moralité, instituant, sur la confusion systématique des deux puissances, une dogmatisation rétrograde, a voulu, de nos jours, tenter de prendre la richesse pour l'unique base du classement social, en y concevant la seule récompense homogène de tous les services quelconques. Mais ses vains efforts n'ont essentiellement abouti qu'à faire mieux sentir à tous les bons esprits et à toutes les âmes élevées que, dans l'économie moderne, les opérations d'une utilité immédiate et matérielle constitueront indéfiniment, de toute nécessité, la principale source des richesses, quelles que puissent être les améliorations ultérieures de l'état social; tandis que les divers travaux spéculatifs, susceptibles d'une appréciation moins évidente, en vertu de leur destination plus indirecte et plus lointaine, quoique leur efficacité finale soit réellement très-supérieure, sont destinés, par leur nature, à trouver surtout, en une vénération prépondérante, leur juste rémunération sociale: en sorte qu'il serait aussi chimérique que désastreux de vouloir habituellement réunir les plus hauts degrés de fortune et de considération. Enfin, pour terminer cette discussion préliminaire par une observation irrésistible, il faut remarquer que les vraies nécessités sociales doivent se manifester toujours, d'une manière plus ou moins saisissable, chez ceux-là même qui tentent de les éluder: aussi, malgré la profonde anarchie des intelligences, existe-t-il véritablement aujourd'hui une sorte de pouvoir spirituel spontané, disséminé parmi les littérateurs et les métaphysiciens qui, par un enseignement journalier, soit oral, soit surtout écrit, dirigent, au sein des divers partis existans, l'application sociale des doctrines en circulation. L'irrégularité d'une telle puissance ne l'empêche point de faire hautement sentir son action effective, et d'une manière souvent très-déplorable à beaucoup d'égards, quoique d'ailleurs provisoirement nécessaire; les plus systématiques adversaires de la séparation des deux autorités élémentaires ne sont certes pas les moins servilement soumis à son ascendant habituel. Toute la question se réduirait donc, au fond, sous cet aspect, à décider si les populations modernes, au lieu d'une véritable organisation spirituelle, fondée sur une sérieuse élaboration philosophique de l'ensemble des conceptions humaines, et assujettie à des conditions rationnellement déterminées, doivent être indéfiniment conduites par des organes presque toujours aussi dépourvus de toutes connaissances réelles qu'étrangers à toutes convictions profondes, et qui, au nom d'une déplorable facilité à soutenir, avec un spécieux éclat, toutes les thèses quelconques, viennent s'ériger, sans aucune garantie mentale ni morale, en guides spéculatifs de l'humanité: il serait ici superflu d'insister davantage à ce sujet. Mieux on approfondira une telle discussion, plus on sentira que la civilisation moderne doit, par sa nature, offrir le principal développement de cette division fondamentale des deux puissances, qui ne put être que très-imparfaitement ébauchée au moyen âge, vu la double inaptitude de l'état social correspondant et de la philosophie alors prépondérante: l'essor croissant de notre sociabilité tend nécessairement, à tous égards, à rendre le gouvernement humain de plus en plus moral et de moins en moins politique. En même temps que la réorganisation spirituelle est aujourd'hui la plus urgente, elle est aussi, malgré les hautes difficultés qui lui sont propres, la plus complétement préparée, chez l'élite de l'humanité, d'après l'ensemble des divers antécédens. D'une part, les gouvernemens actuels, renonçant désormais à diriger une telle opération, tendent, par cela même, à conférer cette haute attribution, avec une suffisante liberté, à l'élaboration philosophique qui se montrera digne d'y présider; d'une autre part, les populations, radicalement désabusées des illusions métaphysiques, comprennent de plus en plus, sous l'impulsion spontanée d'un demi-siècle d'expériences décisives, que tout le progrès social compatible avec les doctrines vulgaires est enfin essentiellement épuisé, et qu'aucune importante fondation politique ne saurait maintenant surgir sans reposer d'abord sur une philosophie vraiment nouvelle. À l'un et à l'autre titre, on peut assurer que, du moins en France, où doit nécessairement commencer la régénération finale, cette double condition préalable est aujourd'hui tellement remplie, que le déplorable retard qu'éprouve encore cette grande tâche du XIXe siècle doit être déjà imputé surtout à la profonde incapacité des philosophes qui l'ont entreprise jusqu'ici.
Quand cette opération fondamentale aura reçu un développement assez caractéristique pour en faire partout sentir la vraie tendance générale, et longtemps avant qu'elle ait pu effectivement parvenir à sa pleine maturité sociale, elle commencera spontanément à exercer, soit sur les esprits les plus actifs, soit sur la masse des intelligences, une double influence graduelle très-favorable au retour universel d'une harmonie durable, en indiquant aux uns une voie pleinement légitime de haute satisfaction politique, et aux autres la marche la plus conforme à une sage réalisation de leurs vœux principaux. Sous le premier aspect, j'ai déjà suffisamment établi, en principe, au sujet de l'avénement catholique, que le prétendu règne de l'esprit, d'abord rêvé par la métaphysique grecque, constitue, suivant l'immuable nature de la sociabilité humaine, une conception aussi dangereuse que chimérique, non moins contraire aux conditions du progrès qu'à celles de l'ordre, et qui, si elle pouvait réellement prévaloir, ne tendrait, malgré de spécieuses apparences, qu'à organiser une dégradante immobilité, analogue à celle des théocraties proprement dites, en livrant l'empire du monde à de médiocres intelligences, dès lors habituellement privées à la fois de frein et de stimulation (voyez le début de la cinquante-quatrième leçon)[28]. Or, cette fallacieuse utopie, naturellement écartée tant que le régime du moyen âge put procurer aux ambitions spirituelles une convenable satisfaction, dut ensuite reparaître spontanément, avec un nouvel attrait, sous la prépondérance croissante de la philosophie métaphysique d'où elle émanait, quand la décomposition politique du catholicisme parut rétablir, au profit des chefs temporels, l'antique confusion des deux pouvoirs élémentaires. Dès cette époque, on peut assurer que, dans tout l'occident européen, presque tous les esprits actifs, sauf un très-petit nombre d'éminentes exceptions dues à l'instinct du vrai génie philosophique, ont été plus ou moins animés, souvent à leur insu, d'une secrète tendance insurrectionnelle contre l'ensemble de l'ordre existant, qui cessait ainsi de leur offrir une position légale. À mesure que le mouvement négatif s'accomplissait, cette opposition croissante devait, par une réaction inévitable, et, à certains égards, indispensable, exciter les ambitions spirituelles à la poursuite de plus en plus active des grandeurs temporelles, alors seules constituées: cette influence devait se développer à peu près également, soit dans les états protestans, où la confusion des deux puissances était solennellement consacrée, soit chez les nations catholiques, où la suprématie temporelle n'était pas, au fond, moins réelle, et où d'ailleurs l'abaissement simultané des barrières aristocratiques devait éminemment favoriser de telles prétentions. Il serait superflu d'expliquer combien la grande crise finale a dû, surtout en France, stimuler spontanément ces irrationnelles espérances, qui désormais ne reconnaissent plus, en principe, aucune limite nécessaire. Sans doute, ce dérèglement presque universel des ambitions philosophiques ne saurait altérer la nature de la civilisation moderne, d'après laquelle ces folles tentatives, à jamais privées du point d'appui religieux, viendront toujours échouer contre l'ascendant inébranlable de la prépondérance matérielle, désormais mesurée surtout par la supériorité de richesse, et par suite de plus en plus inhérente à la prééminence industrielle. Mais l'essor croissant de ces vicieux efforts n'en fomente pas moins, au sein des sociétés actuelles, une source permanente d'intime perturbation. Ce principe universel de désordre est aujourd'hui d'autant plus dangereux, qu'il semble plus rationnel, puisqu'il paraît reposer sur la tendance incontestable de la civilisation à augmenter continuellement l'influence sociale de l'intelligence; d'où l'esprit vague et absolu de la philosophie politique généralement admise peut conclure, d'une manière très-captieuse, la concentration finale du gouvernement humain, à la fois spéculatif et actif, chez les hautes capacités mentales, conformément à l'utopie grecque. Une éminente rationnalité, combinée avec une moralité peu commune, suffit à peine pour préserver maintenant notre vaine intelligence d'une telle illusion philosophique, qui désormais domine secrètement la plupart des esprits occupés de questions sociales. La secte pernicieuse ci-dessus indiquée n'a fait, à cet égard, que formuler hautement, avec la plus ignoble exagération, le rêve presque unanime des ambitions spéculatives. Sans aller jusqu'à une telle issue, cette commune disposition exerce journellement une influence très-appréciable sur ceux-là même qui repoussent le plus sincèrement une pareille aberration, dont personne aujourd'hui n'ose directement aborder la discussion rationnelle: il serait donc superflu d'en signaler davantage l'imminent danger. Or, le principe fondamental de la séparation systématique des deux pouvoirs offre certainement le seul moyen général propre à dissiper suffisamment cette grande source de désordre social, en accordant une satisfaction régulière à ce que cette confuse tendance renferme, au fond, de pleinement légitime. La saine théorie élémentaire de l'organisme social, instinctivement ébauchée au moyen âge, interdisant à l'intelligence la suprême direction immédiate des affaires humaines, destine l'esprit à lutter constamment, selon sa nature, pour modifier de plus en plus le règne nécessaire de la prépondérance matérielle, en l'assujettissant au respect continu des lois morales de l'harmonie universelle, dont toute activité pratique, soit privée, soit même publique, tend toujours à s'écarter spontanément, faute de vues assez élevées et de sentimens assez généreux. Ainsi conçue, la légitime suprématie sociale n'appartient, à proprement parler, ni à la force, ni à la raison, mais à la morale, dominant également les actes de l'une et les conseils de l'autre: telle est du moins la limite idéale dont la réalité doit graduellement s'approcher, quoique sans pouvoir jamais l'atteindre rigoureusement, comme envers un type quelconque. Dès lors, l'esprit peut enfin abandonner sincèrement sa vaine prétention à gouverner le monde par le prétendu droit de la capacité; car l'ordre régulier lui assigne exclusivement un noble office permanent, aussi propre à entretenir son heureuse activité qu'à récompenser ses éminens services. La nature nettement déterminée de ces fonctions, essentiellement relatives à l'éducation et à l'influence consultative qui en résulte dans la vie active, suivant le principe posé au cinquante-quatrième chapitre, les conditions exactement définies imposées à leur exercice, et la résistance continue qu'il rencontre inévitablement, tendent d'ailleurs à contenir spontanément cette autorité spirituelle, toujours fondée sur un libre assentiment, entre les limites générales susceptibles d'en prévenir ou d'en rectifier les abus essentiels, au moyen des précautions convenables. C'est ainsi que la réorganisation philosophique des sociétés modernes constitue nécessairement la seule transformation durable propre à rendre désormais éminemment salutaire l'action radicalement perturbatrice qu'exerce l'intelligence sur notre système politique, où elle ne peut échapper à une injuste exclusion qu'en aspirant à une domination vicieuse. Par leur aveugle antipathie contre toute séparation régulière des deux puissances, les hommes d'état tendent donc eux-mêmes à prolonger indéfiniment les embarras, de plus en plus graves, que leur causent aujourd'hui les confuses prétentions politiques de la capacité. On peut assurer que ces funestes conflits resteront nécessairement inextricables tant qu'on n'aura point établi une division fondamentale entre les fonctions spirituelles et les fonctions temporelles: jusqu'alors, l'harmonie sociale continuera d'être profondément troublée par des tentatives opposées, mais également vicieuses, pour transporter aux unes les conditions et les garanties exclusivement convenables aux autres.
Note 28: Cette dangereuse utopie grecque est tellement en harmonie avec l'ensemble des aberrations propres à la grande transition moderne, que la théorie fondamentale que j'ai établie à ce sujet, au 54e chapitre, doit maintenant choquer beaucoup les préjugés et les passions de presque tous ceux qui s'occupent des hautes spéculations sociales. Malgré cet inévitable obstacle, j'ai déjà la précieuse satisfaction de voir un tel jugement complétement adopté par l'un des penseurs les plus éminens et les plus indépendans dont l'Angleterre puisse aujourd'hui s'honorer (M. Mill). En m'annonçant cette puissante adhésion à l'un des principes les plus décisifs de ma nouvelle philosophie politique, M. Mill a été spontanément conduit, dans la familiarité de notre heureux commerce épistolaire, à qualifier cette chimère perturbatrice d'après un terme si pleinement caractéristique, que j'ai cru devoir me faire autoriser à le rendre public. La dénomination de pédantocratie me semble, en effet, très-propre à résumer désormais l'appréciation positive d'une tendance sociale qui ne saurait jamais, comme je l'ai démontré, réellement aboutir qu'à instituer, au nom de la capacité, la domination, profondément oppressive à tous égards, et surtout mentalement, des médiocrités ambitieuses dont la valeur philosophique se réduit essentiellement à une vaine érudition; à l'exemple du régime chinois, plus stationnaire qu'aucun autre, et pourtant le plus rapproché d'un pareil type, suivant la judicieuse remarque de M. Mill. Si cet important sujet détermine ultérieurement une véritable discussion, je ne doute pas qu'une telle formule, convenablement employée, n'y contribue beaucoup à l'éclaircir et à la simplifier, en y dirigeant mieux l'attention sur le vrai caractère politique de cette désastreuse aberration philosophique, que j'ai été obligé, faute de cette expression spéciale, de qualifier par des locutions trop composées.
À cette heureuse influence permanente de la grande élaboration philosophique sur la marche actuelle des esprits actifs, correspond naturellement, sous le second aspect ci-dessus indiqué, une influence équivalente sur la disposition sociale de la masse des intelligences. Il résulte, en effet, de la confusion existante entre l'ordre spirituel et l'ordre temporel, une tendance générale, aujourd'hui profondément désastreuse, à chercher toujours, dans les institutions politiques proprement dites, la solution exclusive des difficultés quelconques relatives à notre situation. Cette disposition populaire, graduellement développée en Europe pendant les cinq siècles qui ont suivi la désorganisation spontanée du système catholique, à mesure que s'accomplissait la concentration temporelle, est maintenant parvenue à sa plus déplorable intensité, d'après l'active stimulation directement entretenue par les nombreuses tentatives de constitutions métaphysiques propres au dernier demi-siècle. Une telle tendance vulgaire peut seule fournir un point d'appui vraiment redoutable aux prétentions déréglées de l'intelligence à la domination universelle: car, sans une pareille illusion sur l'efficacité absolue des mesures purement politiques, l'agitation métaphysique ne pourrait déterminer les masses à seconder suffisamment ses efforts perturbateurs. Ainsi, pendant que la nouvelle impulsion philosophique écartera spontanément la dangereuse utopie du règne de l'esprit, en ouvrant régulièrement à la capacité mentale une large issue sociale, elle dissipera, d'une autre part, non moins naturellement, la sorte d'hallucination correspondante, en imprimant aux justes réclamations populaires la direction, bien plus souvent morale que politique, convenable à leur vraie destination. On ne peut douter, en effet, que les principaux griefs légitimement signalés par les masses actuelles contre un régime où leurs besoins généraux sont si peu consultés, ne se rapportent surtout à une rénovation totale des opinions et des mœurs, sans que les institutions directes puissent, au fond, nullement suffire à leur indispensable réparation. Cette appréciation est particulièrement incontestable, comme j'aurai bientôt lieu de l'indiquer plus spécialement, envers les graves abus inhérens aujourd'hui à l'inégalité nécessaire des richesses, et qui constituent le plus dangereux argument des agitateurs ou des utopistes: car ces vices tirent certainement leur plus déplorable intensité de notre désordre intellectuel et moral, bien davantage que de l'imperfection des mesures politiques, dont l'influence réelle est, à cet égard, fort limitée dans le système de la sociabilité moderne, à moins d'une anarchique subversion, aussi destructive du progrès que de l'ordre. L'essor philosophique destiné à élaborer graduellement la réorganisation spirituelle est donc susceptible, sous ce rapport capital, et sous beaucoup d'autres analogues, d'exercer immédiatement, vu l'état présent des populations modernes, une action rationnelle très-importante, directement propre à faciliter le retour universel d'une harmonie durable. Mais il faut savoir que cette heureuse aptitude ne pourrait être suffisamment réalisable, si cette sage réformation des tendances actuelles ne se présentait pas spontanément comme aussi liée aux conditions du progrès qu'à celles de l'ordre: car la nouvelle prédication philosophique, quelque judicieuse qu'elle pût être, resterait essentiellement dépourvue d'efficacité populaire, si, en signalant la nature éminemment morale de tels embarras sociaux, et leur indépendance essentielle des institutions proprement dites, elle ne faisait en même temps apercevoir leur vraie solution générale, d'après l'uniforme assujettissement de toutes les classes quelconques aux devoirs moraux attachés à leurs positions respectives, sous l'active impulsion continue d'une autorité spirituelle assez énergique et assez indépendante pour assurer le maintien usuel d'une telle discipline universelle. Sans cette indispensable coïncidence, d'ailleurs évidemment inhérente à la véritable élaboration régénératrice, l'instinct des masses ne saurait accueillir un semblable enseignement, où il verrait alors, en effet, une source de déceptions, destinée à amortir les efforts d'amélioration réelle, au lieu de leur imprimer une direction plus salutaire. On ne peut donc méconnaître l'influence nécessaire de l'essor philosophique relatif à la réorganisation spirituelle, pour réformer graduellement, d'après une saine appréciation des diverses difficultés sociales, des dispositions populaires éminemment perturbatrices, qui fournissent aujourd'hui le principal aliment des illusions et des jongleries politiques. En général, cette nouvelle philosophie tendra de plus en plus à remplacer spontanément, dans les débats actuels, la discussion vague et orageuse des droits par la détermination calme et rigoureuse des devoirs respectifs. Le premier point de vue, critique et métaphysique, a dû prévaloir tant que la réaction négative contre l'ancienne économie n'a pas été suffisamment accomplie; le second, au contraire, essentiellement organique et positif, doit, à son tour, présider à la régénération finale: car l'un est, au fond, purement individuel, et l'autre directement social. Au lieu de faire consister politiquement les devoirs particuliers dans le respect des droits universels, on concevra donc, en sens inverse, les droits de chacun comme résultant des devoirs des autres envers lui: ce qui, sans doute, n'est nullement équivalent; puisque cette distinction générale représente alternativement la prépondérance sociale de l'esprit métaphysique ou de l'esprit positif: l'un conduisant à une morale presque passive, où domine l'égoïsme; l'autre à une morale profondément active, dirigée par la charité. Cette transformation radicale des habitudes actuelles dérivera nécessairement de la priorité systématiquement accordée à la réorganisation spirituelle sur la réorganisation temporelle, comme étant à la fois plus urgente et mieux préparée. L'opiniâtre résistance des hommes d'état à la séparation fondamentale des deux puissances est donc, sous ce second aspect, tout autant que sous le premier, directement contradictoire à leurs vaines récriminations contre la tendance exclusive des vœux populaires vers les solutions purement politiques: quelque fondées que soient souvent leurs plaintes à ce sujet, elles ne sauraient avoir d'efficacité, tant qu'eux-mêmes repousseront aveuglément le seul moyen général de réformer ces habitudes irréfléchies, résultat inévitable de la dictature temporelle, sans altérer l'indispensable manifestation des besoins universels, dès lors assurés, au contraire, d'une meilleure satisfaction.
Tels sont, en aperçu, les services immédiats, aussi éminens qu'irrécusables, propres à la grande élaboration philosophique destinée à déterminer graduellement la réorganisation spirituelle des sociétés modernes. Par cette double influence préliminaire sur la raison publique, la nouvelle puissance morale, avant sa constitution régulière, fera spontanément, dès sa naissance, l'épreuve décisive de son action sociale, en faisant universellement prévaloir la disposition d'esprit nécessaire à sa marche ultérieure. Sa tendance directe étant ainsi assez indiquée, il ne me reste plus qu'à apprécier sommairement, d'après les bases historiques déjà posées, d'abord et surtout la nature générale de ses attributions finales, et, par suite, le caractère essentiel de son autorité normale, pour achever de dissiper suffisamment les inquiétudes peu rationnelles, mais fort excusables, qu'inspire aujourd'hui la seule pensée d'un nouveau pouvoir spirituel, vu les profondes aberrations qui, à raison même des habitudes actuelles de confusion politique, ont si souvent conduit, à ce sujet, à des conceptions essentiellement théocratiques, justement antipathiques à la sociabilité moderne.
Sous l'un et l'autre aspect, la comparaison avec la puissance catholique propre au moyen âge se présente naturellement, comme relative au seul antécédent réel d'une telle organisation, dont l'action sociale serait ainsi, dans son ensemble, immédiatement indiquée. Mais, quoique ce rapprochement soit, en effet, susceptible d'une véritable utilité, quand il est convenablement dirigé, son usage exige toujours des précautions essentielles, sans lesquelles il conduirait souvent à de fausses appréciations, en vertu de l'intime diversité des situations respectives, et surtout à raison du principe purement théologique sur lequel reposait l'ancien organisme spirituel, où la véritable destination politique était nécessairement subordonnée à un but personnel imaginaire, que nous avons vu altérer profondément, à beaucoup d'égards, l'exercice et le caractère de l'autorité spéculative. C'est seulement à ceux qui, d'après nos précédentes explications historiques, sauront écarter suffisamment le point de vue religieux, pour envisager uniquement l'office social du clergé catholique, qu'une judicieuse application de ce procédé comparatif pourra devenir vraiment utile comme moyen empirique de faciliter les déterminations et de les préciser davantage: car, il est d'ailleurs certain que tout ce qui, dans la vie réelle, comportait, au moyen âge, l'action spirituelle, donnera lieu pareillement à une équivalente intervention du nouveau pouvoir, dont l'ascendant habituel sera même, à divers titres, plus immédiat et plus complet; sauf les distinctions nécessaires, de mode ou de degré, qui correspondent à la différence radicale des deux philosophies et des deux civilisations. Toutefois, sans renoncer à cette ressource spontanée, qui devra surtout ultérieurement seconder les développemens réservés à mon Traité spécial, notre double appréciation sommaire doit ici conserver essentiellement la forme directe et abstraite, afin de prévenir, autant que possible, toute vicieuse interprétation.
J'ai déjà posé, au cinquante-quatrième chapitre, le principe général, aussi rigoureux qu'incontestable, qui détermine rationnellement la séparation fondamentale entre les attributions respectives du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, et d'après lequel les hommes sages des deux classes s'efforceront de résoudre suffisamment les conflits plus ou moins graves que la fatale discordance de nos passions, aussi inévitable dans l'avenir que dans le passé, soulèvera un jour entre les deux puissances, malgré l'amélioration réelle de la sociabilité humaine. Ce principe consiste à regarder l'autorité spirituelle comme devant être, par sa nature, finalement décisive en tout ce qui concerne l'éducation, soit spéciale, soit surtout générale, et seulement consultative en tout ce qui se rapporte à l'action, soit privée, soit même publique, où son intervention habituelle n'a jamais d'autre objet que de rappeler suffisamment, en chaque cas, les règles de conduite primitivement établies: l'autorité temporelle, au contraire, entièrement souveraine quant à l'action, au point de pouvoir, sous sa responsabilité des résultats, suivre une marche opposée aux conseils correspondans, ne peut exercer, à son tour, sur l'éducation, qu'une simple influence consultative, bornée à y solliciter la révision ou la modification partielle des préceptes que la pratique lui semblerait condamner. Ainsi, l'organisation fondamentale, et ensuite l'application journalière, d'un système universel d'éducation positive, non-seulement intellectuelle, mais aussi et surtout morale, constituera l'attribution caractéristique du pouvoir spirituel moderne, dont une telle élaboration graduelle pourra seule développer convenablement le génie propre et l'ascendant social. C'est principalement pour servir de base générale à un tel système que devra être préalablement coordonnée la philosophie positive proprement dite, dont j'ai osé, le premier, concevoir et ébaucher le véritable ensemble, destiné à fournir désormais à l'entendement humain un point d'appui fondamental par une suite homogène et hiérarchique de notions positives, à la fois logiques et scientifiques, sur tous les ordres essentiels de phénomènes, depuis les moindres phénomènes mathématiques, source initiale de la positivité rationnelle, jusqu'aux plus éminens phénomènes moraux et sociaux, terme indispensable de sa pleine maturité. Si, d'une part, l'éducation moderne, jusqu'ici vague et flottante comme la sociabilité correspondante, ne saurait être vraiment constituée sans un pareil fondement philosophique, il n'est pas moins certain, en sens inverse, que, sans cette grande destination, cette coordination préliminaire n'aurait point un caractère assez nettement déterminé pour contenir suffisamment les divagations dispersives propres à la science actuelle. Afin que cette salutaire connexité conserve toute l'énergie convenable, en un temps où l'esprit d'ensemble est encore si rare et où les conditions en sont si peu comprises, il importera même de ne jamais oublier que ce système d'éducation positive est nécessairement destiné à l'usage direct et continu, non d'aucune classe exclusive, quelque vaste qu'on la suppose, mais de l'entière universalité des populations, dans toute l'étendue de la république européenne. C'est au catholicisme, comme je l'ai expliqué, que l'humanité a dû, au moyen âge, le premier établissement d'une éducation vraiment universelle, qui, quelque imparfaite qu'en dût être l'ébauche, présentait déjà, malgré d'inévitables diversités de degré, un fond essentiellement homogène, toujours commun aux moindres et aux plus éminens chrétiens: il serait donc étrange, à tous égards, de concevoir une institution moins générale pour une civilisation plus avancée. Sous ce rapport, les dogmes révolutionnaires relatifs à l'égalité d'instruction contiennent, à leur manière, depuis la décadence nécessaire de l'organisation catholique, un certain pressentiment confus du véritable avenir social, sauf les graves inconvéniens ordinairement inhérens à la nature vague et absolue des conceptions métaphysiques, qui, en tous genres, devaient précéder et préparer les conceptions positives. Rien n'est plus propre, sans doute, à caractériser profondément l'anarchie actuelle, que la honteuse incurie avec laquelle les classes supérieures considèrent habituellement aujourd'hui cette absence totale d'éducation populaire, dont la prolongation exagérée menace pourtant d'exercer sur leur sort prochain une effroyable réaction. Ainsi, la première condition essentielle de l'éducation positive, à la fois intellectuelle et morale, envisagée comme la base nécessaire d'une vraie réorganisation sociale, doit certainement consister dans sa rigoureuse universalité. Malgré d'inévitables différences de degré, aussi salutaires que spontanées, correspondantes aux inégalités d'aptitude et de loisir, c'est d'ailleurs une grave erreur philosophique, aujourd'hui trop fréquente, que de rattacher à ces distinctions naturelles des diversités nécessaires, soit dans le plan, soit dans la marche, de cette commune initiation. L'invariable homogénéité de l'esprit humain, non-seulement parmi les divers rangs sociaux, mais même chez les différentes natures personnelles, fera toujours comprendre, à tous ceux qui ne se borneront pas à une superficielle appréciation, que, sauf les cas d'anomalie, ces modifications ne sauraient finalement influer que sur le développement plus ou moins étendu d'un système toujours identique: l'expérience catholique a depuis longtemps sanctionné cette indication rationnelle, en ce qui concerne l'éducation générale, puisque l'instruction religieuse était, au fond, pareillement conçue et dirigée pour toutes les classes quelconques, quoique plus ou moins détaillée ou approfondie: de nos jours même, l'instruction spéciale, seule régularisée, pourra montrer aux juges compétens que la meilleure institution d'une étude quelconque ne peut offrir, à tous ces titres, que de simples variétés d'extension d'un mode constamment semblable. Au reste, ce n'est point ici le lieu de m'expliquer convenablement sur la véritable nature fondamentale de l'éducation positive, à la fois industrielle, esthétique, scientifique et philosophique, où l'essor moral correspondra sans cesse au progrès intellectuel: l'importance prépondérante et la difficulté supérieure d'un tel sujet me détermineront à y consacrer plus tard un Traité exclusif, que j'annoncerai plus distinctement à la fin de ce dernier volume. Il me suffit ici d'avoir expressément signalé l'universalité caractéristique de ce système primordial, autour duquel se ramifieront ensuite spontanément les divers appendices particuliers relatifs à la préparation directe aux différentes conditions sociales. C'est surtout ainsi que l'esprit scientifique actuel, perdant enfin sa spécialité empirique, sera invinciblement poussé à une indispensable généralité rationnelle, présidant à une saine répartition finale de l'élaboration spéculative: car un tel but rendra pleinement irrécusable le besoin de condenser et de coordonner les principales branches de la philosophie naturelle, qui, devant toutes fournir un contingent essentiel à la doctrine commune, ne sauraient conserver une incohérence et une dispersion évidemment incompatibles avec cette grande destination sociale, comme je l'expliquerai davantage au soixantième chapitre. Quand les savans auront suffisamment compris que la vie active exige habituellement l'emploi simultané des diverses notions positives que chacun d'eux isole de toutes les autres, ils comprendront sans doute que leur ascension politique suppose nécessairement la généralisation préalable de leurs conceptions ordinaires, et, par conséquent, l'entière réformation philosophique de leurs dispositions actuelles. Car les populations modernes ne pourront jamais reconnaître pour chefs spirituels des hommes qui, malgré une véritable supériorité envers une faible partie de nos connaissances, sont le plus souvent au-dessous du vulgaire relativement à tout le reste du domaine réel de la raison humaine; sans parler d'ailleurs de l'infériorité morale qui doit fréquemment accompagner aujourd'hui cette sorte d'automatisme spéculatif: cette pleine généralité constitue tellement la première condition de l'autorité spirituelle, que sa seule influence, même à l'état le plus imparfait, préserve aujourd'hui d'une entière désuétude sociale l'esprit théologico-métaphysique, quoique désormais profondément antipathique à la raison moderne. Tandis que, par une telle élaboration, l'esprit positif acquerra spontanément le dernier attribut essentiel qui lui manque encore, cette grande destination achèvera aussi de le purifier suffisamment, en y faisant hautement prévaloir le génie spéculatif, sans pouvoir cependant oublier jamais le but social. Nous avons, en effet, précédemment remarqué, même envers les sciences les plus avancées, que le caractère scientifique actuel flotte presque toujours entre l'essor abstrait et l'application partielle, de manière à n'être le plus souvent ni franchement spéculatif ni véritablement actif, comme le confirme clairement la constitution équivoque des corporations savantes, où domine un vicieux mélange des attributions technologiques avec les travaux scientifiques, et dont la plupart des membres sont, en réalité, bien plutôt de simples ingénieurs que de vrais savans. Cette confusion radicale est aujourd'hui évidemment liée au défaut de généralité, qui, dissimulant la haute destination philosophique de l'esprit positif, ne permet de motiver son utilité finale que sur des services secondaires, aussi spéciaux que les habitudes théoriques correspondantes. Mais il est clair que cette tendance, convenable seulement à l'enfance de la science moderne, constitue maintenant un nouvel obstacle essentiel à la systématisation de la philosophie positive, qui, dans l'ordre normal de l'humanité, ne devra considérer d'autre application immédiate que la direction intellectuelle et morale des populations civilisées; application nécessaire, n'offrant rien d'éventuel ni d'isolé, et dont l'influence continue, loin de pouvoir altérer la pureté ou la dignité du caractère spéculatif, tendra à lui imprimer plus de généralité et d'élévation, aussi bien que plus d'unité et de consistance[29]. Ainsi, sous tous les aspects importans, la grande élaboration philosophique destinée à la fondation du système final de l'éducation positive, exercera nécessairement, sur les esprits qui l'accompliront, une heureuse réaction immédiate, indispensable à la dernière préparation mentale de la nouvelle puissance spirituelle, dont les élémens actuels sont encore si imparfaits: c'est surtout pour ce motif que je devais ici expressément signaler cette attribution caractéristique. En même temps, l'homogénéité de vues et l'identité de but, établies par une telle destination sociale, conduiront spontanément les divers philosophes positifs à former peu à peu une véritable corporation européenne, de manière à prévenir ou à dissiper les imminentes dissensions actuellement inhérentes à l'anarchie scientifique, qui décompose toujours ce qu'on appelle improprement aujourd'hui les corps savans en une multitude de coteries, aussi précaires qu'étroites, mutuellement ennemies, et seulement disposées à de honteuses coalitions passagères pour protéger à tout prix les intérêts de chaque membre contre toute rivalité extérieure.
Note 29: Quelque nécessaire que soit cette séparation préalable des vrais savans, s'élevant enfin à l'état philosophique, d'avec les ingénieurs proprement dits, on peut assurer que les corporations savantes s'y opposeront de tout leur pouvoir, craignant de perdre ainsi l'un de leurs principaux titres actuels à la considération publique: et cette opposition ne constitue pas l'un des moindres motifs qui feraient désirer, surtout en France, la prochaine suppression de ces compagnies arriérées, maintenant dominées à tant d'égards par un esprit contraire aux principaux besoins de notre temps. Toutefois les hautes nécessités philosophiques seront, à ce sujet, heureusement secondées par l'essor spontané de la classe des ingénieurs, à mesure que le mouvement industriel deviendra plus systématique: car, lorsque cette classe aura suffisamment développé son propre caractère, elle s'affranchira bientôt, sans doute, d'une orgueilleuse tutelle scientifique, émanée d'hommes qui, à raison même de leur direction équivoque, doivent, au fond, offrir le plus souvent une faible capacité technologique, dont les véritables ingénieurs, au temps de leur émancipation mentale, feront aisément ressortir l'insuffisance sociale.
Cette élaboration fondamentale de l'éducation positive sera principalement caractérisée par la systématisation finale de la morale humaine, qui, dès lors affranchie de toute conception théologique, reposera directement, d'une manière inébranlable, sur l'ensemble de la philosophie positive, comme je l'indiquerai davantage au soixantième chapitre. Dans l'économie générale d'une telle éducation, de saines habitudes soigneusement entretenues, sous la direction des préjugés convenables, seront destinées, dès l'enfance, à l'actif développement de l'instinct social et du sentiment du devoir; pour être définitivement rationnalisés, en temps opportun, d'après la connaissance réelle de notre nature et des principales lois, statiques ou dynamiques, de notre sociabilité: de manière à établir solidement d'abord les obligations universelles de l'homme civilisé, successivement envisagé quant à son existence personnelle, domestique ou sociale, et ensuite leurs différentes modifications régulières suivant les diverses situations essentielles propres à la civilisation moderne. Vainement l'impuissance organique, commune à toutes les écoles métaphysiques, les fait-elle aujourd'hui spontanément concourir, malgré leurs innombrables divergences, à sanctionner indifféremment la prétention exclusive des doctrines théologiques à constituer la morale: l'expérience décisive des trois derniers siècles a pleinement constaté, surtout depuis le début de la grande crise révolutionnaire, que ce mode indirect, quoique indispensable à l'état préliminaire de l'humanité, n'est plus désormais, sous aucun rapport, convenable à sa maturité, qui le rend à la fois impossible et inutile. Nous avons historiquement reconnu que l'application effective de ce procédé primitif avait toujours subi un décroissement spontané, correspondant à celui de la philosophie d'où il émanait, à mesure que l'intelligence et la sociabilité de notre espèce, simultanément développées, ont permis l'appréciation vulgaire des règles morales d'après l'ensemble de leur influence réelle sur l'individu et sur la société: le catholicisme surtout a livré à la raison humaine beaucoup d'utiles prescriptions, personnelles où collectives, antérieurement soumises à la sanction religieuse, et que les philosophes anciens avaient cru ne pouvoir jamais s'y soustraire. Or, cette double désuétude croissante est maintenant parvenue à son dernier terme, sans aucun espoir de retour, comme l'a prouvé notre élaboration dynamique. La dispersion indéfinie des croyances religieuses, irrévocablement abandonnées aux divagations individuelles, empêche désormais de rien établir de stable sur d'aussi vains fondemens[30]. Dans l'état présent de la raison humaine, le degré d'unité théologique indispensable à l'efficacité morale de ces doctrines supposerait évidemment un vaste système d'hypocrisie, dont la suffisante réalisation est heureusement impossible, et qui d'ailleurs serait, par sa nature, beaucoup plus nuisible à la moralité universelle que cette fragile assistance ne pourrait jamais lui devenir utile. Sous un autre aspect, les conditions politiques relatives à l'indépendance du sacerdoce, et sans lesquelles, comme je l'ai établi, la philosophie religieuse, même sincèrement conservée, ne saurait en obtenir une véritable efficacité morale, sont désormais encore plus complétement repoussées que les conditions purement intellectuelles, chez les esprits même où l'ancienne foi s'est jusqu'ici le moins altérée. Quelle inconséquence philosophique pourrait surtout être comparée à celle de nos déistes, rêvant aujourd'hui l'exclusive consécration de la morale par une religion sans révélation, sans culte, et sans clergé! L'analyse approfondie du catholicisme nous a démontré les conditions, tant mentales que sociales, indispensables au suffisant accomplissement de son office moral, et la suite de l'appréciation historique nous a expliqué comment cinq siècles d'une active élaboration révolutionnaire, plus ou moins commune à toutes les classes quelconques de la société moderne, ont graduellement déterminé l'irrévocable destruction des unes et des autres. Une vicieuse préoccupation systématique peut seule aujourd'hui faire persister des esprits philosophiques à regarder la morale comme devant toujours reposer sur les conceptions théologiques, puisqu'il est évident que la moralité humaine a essentiellement résisté jusqu'ici à la profonde impuissance pratique des croyances religieuses, malgré l'absence désastreuse de toute autre organisation spirituelle: cette indépendance effective est même parvenue au point que des observateurs d'une faible portée, mais d'une incontestable loyauté, en ont osé conclure l'inutilité radicale de tout enseignement moral régulier. Plusieurs témoignages décisifs nous ont d'ailleurs indiqué déjà que l'adhérence trop prolongée des règles morales à la doctrine théologique est maintenant devenue directement contraire à leur efficacité, en faisant, quoiqu'à tort, rejaillir sur elles l'inévitable discrédit, mental et social, qui s'attache irrévocablement à une philosophie depuis longtemps rétrograde. Cette empirique solidarité constitue même désormais un obstacle général à l'actif développement de la moralité moderne, en ce qu'une telle illusion empêche de procéder convenablement à aucune élaboration rationnelle, contre laquelle, au reste, d'ignobles déclamateurs religieux, catholiques, protestans, ou déistes, s'efforcent de soulever d'avance des imputations calomnieuses, comme pour fermer à l'envi toute issue réelle à l'anarchie actuelle. Dans l'état présent de l'élite de l'humanité, l'esprit positif est certainement le seul qui, dignement systématisé, puisse à la fois produire de véritables convictions morales, aussi stables qu'universelles, et permettre l'essor d'une autorité spirituelle assez indépendante pour en régulariser l'application sociale. En même temps, la philosophie positive, comme je l'ai déjà noté, faisant directement prévaloir la connaissance réelle de l'ensemble de la nature humaine, peut seule présider au plein développement ultérieur du sentiment social, qui n'a jamais pu être cultivé jusqu'ici que d'une manière fort indirecte, et même, à beaucoup d'égards, contradictoire, sous les inspirations d'une philosophie théologique qui, de toute nécessité, imprimait communément à tous les actes moraux le caractère d'un égoïsme exorbitant quoique chimérique, ensuite imité par la désastreuse théorie métaphysique de l'intérêt personnel. Les sentimens humains n'étant pas suffisamment développables sans un exercice direct et soutenu, la morale positive, qui prescrira la pratique habituelle du bien en avertissant avec franchise qu'il n'en peut résulter souvent d'autre récompense certaine qu'une inévitable satisfaction intérieure, devra finalement devenir beaucoup plus favorable à l'essor actif des affections bienveillantes, que les doctrines suivant lesquelles le dénouement même était toujours rattaché à de vrais calculs personnels, dont l'exclusive préoccupation comprimait trop aisément l'insuffisante protestation de nos instincts généreux. Mais, quelque irrécusables que soient déjà ces diverses propriétés morales de la philosophie positive, une aveugle routine, entretenue par d'énergiques intérêts, continuera, malgré l'évidence rationnelle, à méconnaître essentiellement la possibilité de systématiser la morale sans aucune intervention religieuse, jusqu'à ce que la suffisante réalisation d'une telle transformation vienne dissiper, à ce sujet, toute vaine controverse. C'est pourquoi aucune autre partie quelconque de la grande élaboration philosophique ne saurait avoir une importance aussi décisive pour déterminer la régénération finale de la société moderne. L'humanité ne saurait être envisagée comme vraiment sortie de l'état d'enfance, tant que ses principales règles de conduite, au lieu d'être uniquement puisées dans une juste appréciation de sa nature et de sa condition, continueront à reposer essentiellement sur des fictions étrangères.
Note 30: Chez les déistes qui dissertent le plus aujourd'hui sur l'exclusive consécration religieuse des règles morales, ces divagations métaphysiques sont déjà parvenues au point d'altérer profondément le dogme même de la vie future, où, par un puéril raffinement de sensibilité réelle ou affectée, la plupart d'entre eux ont supprimé les peines éternelles, en conservant toutefois les récompenses; conception assurément très-propre à consolider la moralité de ceux qui repoussent toute base positive! Une telle monstruosité ne constitue pourtant que l'extrême développement d'une disposition caractéristique de l'esprit protestant, que nous avons vu, dès les premiers progrès de la désorganisation théologique, toujours tendre spontanément à diminuer de plus en plus la salutaire sévérité de l'ancienne morale religieuse. Les principales aberrations morales propres à notre temps se rattachent certainement à une vague religiosité métaphysique, et ne peuvent être le plus souvent reprochées aux esprits pleinement affranchis de toute philosophie théologique, malgré les graves lacunes qui résultent encore chez eux du défaut habituel de doctrine régulière.
Dans l'élaboration systématique de l'éducation positive, je dois enfin signaler rapidement une dernière propriété essentielle, spécialement incontestable, par laquelle ce grand travail, caractérisant la destination européenne de la nouvelle autorité spirituelle, satisfera déjà à l'une des principales exigences de la situation actuelle. Notre analyse historique a clairement expliqué, conformément à l'observation directe, pourquoi la crise sociale, quoique ayant dû commencer en France, est désormais radicalement commune à tous les peuples de l'Europe occidentale, qui, après avoir plus ou moins subi l'incorporation romaine, furent surtout suffisamment soumis à l'initiation catholique et féodale, en sorte que leur commun essor ultérieur a toujours présenté jusqu'ici une véritable solidarité, à la fois positive et négative. Rien n'est assurément plus propre qu'une telle synergie à faire convenablement ressortir la profonde insuffisance de la philosophie métaphysique qui dirige encore les tentatives politiques, puisque, malgré cette irrécusable parité, il ne s'agit partout que d'essais purement nationaux, où la communauté occidentale est essentiellement oubliée. Cette lacune caractéristique subsistera nécessairement tant que le principe fondamental de la séparation des deux puissances continuera d'être méconnu, par une abusive prolongation de l'esprit temporaire qui devait seulement convenir aux cinq siècles de la transition négative: car la confusion sociale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique suppose et prolonge l'isolement exceptionnel de ces différens peuples, dont la réunion ne pourrait ainsi résulter que de l'oppressive prépondérance de l'un d'entre eux. Malgré l'intime connexité de leur civilisation homogène, les cinq grandes nations énumérées au début de ce volume, qui composent aujourd'hui l'élite de l'humanité, ne sauraient être, sans une intolérable tyrannie, désormais heureusement impossible, habituellement assujetties à un même empire temporel: et cependant l'extension croissante de leurs contacts journaliers exigerait déjà l'intervention normale d'une autorité vraiment commune, correspondante à l'ensemble de leurs affinités réelles. Or, tel est, maintenant comme au moyen âge, l'éminent privilége de la puissance spirituelle, qui, liant spontanément ces diverses populations par une même éducation fondamentale, est seule susceptible d'y obtenir régulièrement un libre assentiment unanime. C'est ainsi que l'élaboration philosophique d'une telle éducation commencera inévitablement à imprimer aussitôt à la grande solution sociale le caractère européen indispensable à son efficacité. Pour bien comprendre la vraie nature de cette condition nécessaire, il importe beaucoup d'écarter les tendances vagues et absolues d'une vaine philanthropie métaphysique, et de restreindre cette synergie aux populations qui en sont déjà, quoiqu'à divers degrés, suffisamment susceptibles, d'après l'ensemble de leurs antécédens; sous la seule réserve de l'extension ultérieure d'un tel organisme social, au delà même de la race blanche, à mesure que le reste de notre espèce aura convenablement satisfait aux obligations préliminaires d'une pareille assimilation. Tout en consolidant les liens universels partout inhérens à l'identité radicale de la nature humaine, la nouvelle philosophie sociale, dont l'esprit est éminemment relatif, introduira bientôt une distinction familière entre les nations positives et les peuples restés encore théologiques ou même métaphysiques; comme, au moyen âge, le même attribut qui réunissait les diverses populations catholiques les séparait aussi de celles demeurées à l'état polythéique ou fétichique: il n'y aura, sous ce rapport, de différence essentielle entre les deux cas que la destination plus étendue finalement propre à l'organisation moderne, et la tendance plus conciliante d'une doctrine qui rattache toutes les situations quelconques de l'humanité à une même évolution fondamentale. La conception immédiate d'une trop grande extension conduirait à dénaturer profondément la réorganisation sociale, qui ne saurait avoir aucun caractère suffisamment prononcé s'il y fallait d'abord embrasser des civilisations trop inégales ou trop discordantes et dépourvues de solidarité antérieure. Dans l'exacte mesure résultée de notre appréciation historique, se trouvent convenablement réunis les avantages opposés d'une variété assez étendue pour exciter aujourd'hui à la généralisation des pensées politiques, et d'une homogénéité assez complète pour que leur nature puisse rester nettement déterminée. Ainsi, l'obligation d'étendre la régénération moderne à l'ensemble de l'occident européen fournit évidemment une confirmation décisive de la nécessité, déjà établie, de concevoir la réorganisation temporelle, propre à chaque nation, comme précédée et dirigée par une réorganisation spirituelle, seule commune à tous les élémens de la grande république occidentale. En même temps, l'élaboration philosophique destinée à fonder le système final de l'éducation positive constitue spontanément le meilleur moyen de satisfaire convenablement à cet impérieux besoin de notre situation sociale, en appelant les diverses nationalités actuelles à une œuvre vraiment identique, sous la direction d'une classe spéculative partout homogène, habituellement animée, non d'un stérile cosmopolitisme, mais d'un actif patriotisme européen.
L'attribution fondamentale dont nous avons enfin ébauché suffisamment l'appréciation caractéristique, comprend assurément, par sa nature, sans aucune concentration factice, l'ensemble des fonctions propres au pouvoir spirituel, pour tous les esprits qui, accoutumés à bien généraliser, sauront l'envisager dans son entière extension. Mais, sous l'irrationnelle prépondérance des habitudes métaphysiques, ma pensée ne pourrait être, à ce sujet, pleinement saisie, si je n'ajoutais ici un rapide éclaircissement supplémentaire, expressément relatif à l'indispensable complément et aux suites inévitables de ce grand office social, à la fois national et européen. En un temps où il n'existe, à proprement parler, aucune véritable éducation, si ce n'est spontanée, et où il n'y a de régularisé qu'une instruction plus ou moins spéciale, conçue et dirigée d'une manière très-peu philosophique, même dans les cas les moins défavorables, l'étude approfondie du passé peut seule faire sentir toute la portée politique d'une telle attribution convenablement réalisée. Il est d'abord évident que cette opération initiale ne serait pas suffisamment accomplie, si le pouvoir correspondant n'organisait pas, pour l'ensemble de la vie active, une sorte de prolongement universel, destiné à empêcher, autant que possible, que le mouvement spécial ne fasse oublier ou méconnaître les principes généraux, dont la notion primitive a besoin d'être convenablement reproduite aux époques périodiquement consacrées à l'existence spéculative. Ce besoin devant être d'autant plus impérieux qu'il concerne des conceptions plus compliquées, c'est surtout envers les doctrines morales et sociales qu'il importe le plus d'y satisfaire, sous peine d'une déplorable insuffisance pratique de l'éducation primordiale. De là résulte, pour le pouvoir spirituel, non-seulement la nécessité d'exercer toujours une haute surveillance sur le mouvement spontané de l'esprit humain, afin d'y rappeler les considérations d'ensemble, mais principalement l'obligation d'instituer, à la judicieuse imitation du catholicisme, un système d'habitudes à la fois publiques et privées, propres à ranimer énergiquement le sentiment soutenu de la solidarité sociale. Comme ce sentiment ne saurait être assez complet sans celui de la continuité historique propre à notre espèce, la philosophie positive devra développer l'un de ses plus précieux attributs politiques, en présidant à l'organisation d'un vaste système de commémoration universelle, dont le catholicisme ne put réaliser qu'une faible ébauche, vu l'esprit trop étroit et trop absolu de la philosophie correspondante, impuissante à concevoir suffisamment l'ensemble du passé social. Un tel système, destiné à glorifier, par tous les moyens convenables, les diverses phases successives de l'évolution humaine, et les principaux promoteurs des progrès respectifs, uniformément appréciés d'après la saine théorie dynamique de l'humanité, pourra d'ailleurs être assez heureusement combiné pour offrir spontanément une haute utilité intellectuelle, en popularisant la connaissance générale de cette marche fondamentale. Quoique ces diverses indications ne puissent être ici plus développées, j'espère qu'elles attireront suffisamment l'attention du lecteur judicieux sur les fonctions complémentaires de la corporation spéculative[31]. Relativement à l'influence sociale qui résulte nécessairement de l'attribution initiale, l'expérience actuelle n'en peut guère fournir la notion familière, puisque l'instruction spéciale, de nos jours improprement qualifiée d'éducation, ne laisse aucune forte impression morale d'où puisse dériver l'autorité ultérieure des instituteurs primitifs, dont le souvenir est bientôt effacé par les impulsions actives. Mais une éducation réelle, suffisamment conforme à sa destination sociale, devra naturellement disposer les individus et les classes à une confiance générale envers la corporation qui l'aura dirigée, de manière à lui conférer une haute intervention consultative dans toutes les opérations usuelles, soit privées, soit publiques, afin d'y mieux assurer la judicieuse application journalière des principes établis pendant la durée de l'initiation, et dont aucun autre organe ne pourrait aussi bien concevoir la saine interprétation. Par cela même, cette éminente autorité, toujours placée au vrai point de vue d'ensemble, et animée d'une impartialité sans indifférence, exercera spontanément un haut arbitrage, plus ou moins susceptible de régularisation, dans les divers conflits inévitables déterminés par le mouvement social, et qu'il serait ordinairement impossible de soumettre à une plus sage appréciation. Cet office accessoire prendra surtout une grande importance envers les relations internationales, qui, ne pouvant être soumises à aucune autorité temporelle, resteraient abandonnées à un insuffisant antagonisme, si, d'une autre part, elles ne tombaient ainsi, mieux qu'au moyen âge, sous la compétence directe de la puissance spirituelle, seule assez générale pour être partout librement respectée: d'où résultera un système diplomatique entièrement nouveau, ou plutôt la cessation graduelle de l'interrègne, très-imparfait, mais indispensable, institué par la diplomatie afin de faciliter la grande transition européenne, suivant les explications historiques du cinquante-cinquième chapitre. Sans doute, les grands conflits militaires, dont Bonaparte dut diriger le dernier essor, sont désormais essentiellement terminés entre les différens élémens de la république européenne; mais l'esprit de divergence, plus difficile à contenir à mesure que les rapports se généralisent davantage, saura bien y trouver de nouvelles formes, qui, sans être aussi désastreuses, exigeront néanmoins l'énergique intervention du pouvoir modérateur. Cette même activité industrielle, dont l'universelle prépondérance est si propre à consolider de plus en plus l'état pacifique de cette grande communauté, y pousse, d'une autre part, les diverses cupidités nationales à des luttes indéfinies, par une commune disposition à des monopoles antisociaux, que les vaines prédications de la métaphysique économique ne sauraient contenir suffisamment. Quoique l'uniforme établissement de l'éducation positive doive déjà essentiellement modérer cette vicieuse tendance, en atténuant l'importance exagérée que l'anarchie spirituelle confère maintenant au point de vue pratique, cette influence spontanée ne saurait suffire contre un tel danger, si cette commune organisation ne devait aussi faire naturellement surgir une puissance directement antipathique à ces déplorables collisions. Mais il est clair que la même autorité qui, dans l'éducation proprement dite, aura convenablement fondé la morale des peuples comme celle des individus et des classes, deviendra nécessairement susceptible, d'après cet ascendant universel, d'y subordonner, autant que possible, dans la vie active, les divergences particulières, tant nationales que personnelles.
Note 31: Si une appréciation plus détaillée était ici possible, il faudrait convenablement signaler, parmi ces fonctions complémentaires, une attribution fort étendue, source nécessaire d'une grande influence ultérieure pour le pouvoir spirituel, considéré comme juge naturel du suffisant accomplissement des diverses conditions d'éducation, les unes générales, les autres spéciales, propres aux différentes carrières sociales, d'après un sage système d'examens publics dont il n'existe encore qu'une ébauche partielle et imparfaite, mais qui, sous le régime positif, devra recevoir un vaste développement usuel.
Après avoir ainsi défini la nature générale des attributions propres au nouveau pouvoir spirituel, et de l'influence nécessaire qui en dérive, il devient aisé de compléter cette sommaire appréciation, en procédant à l'examen rapide du caractère social de l'autorité correspondante, surtout par comparaison, ou plutôt par contraste, avec celui de l'autorité catholique au moyen âge. Tandis que la puissance temporelle dépend finalement d'une certaine prépondérance matérielle, de force ou de richesse, dont l'inévitable empire est souvent subi à regret, l'autorité spirituelle, à la fois plus douce et plus intime, repose toujours sur une confiance spontanément accordée à la supériorité intellectuelle et morale; elle suppose préalablement un libre assentiment continu, de conviction ou de persuasion, à une commune doctrine fondamentale, qui règle simultanément l'exercice et les conditions d'un tel ascendant, que la cessation de cette foi ruine aussitôt. Mais la nature philosophique de cette doctrine doit affecter profondément ces caractères élémentaires, pareillement applicables à tous les modes possibles du gouvernement moral. La foi théologique, toujours liée à une révélation quelconque, à laquelle le croyant ne saurait participer, est assurément d'une tout autre espèce que la foi positive, toujours subordonnée à une véritable démonstration, dont l'examen est permis à chacun sous des conditions déterminées, quoique l'une et l'autre résultent également de cette universelle aptitude à la confiance, sans laquelle aucune société réelle ne saurait jamais subsister. J'ai déjà suffisamment assigné, au chapitre précédent, les caractères propres à la foi nouvelle, en appréciant sa principale manifestation historique. Or, il en résulte évidemment que l'autorité positive est, de sa nature, essentiellement relative, comme l'esprit de la philosophie correspondante: nul ne pouvant tout savoir, ni tout juger, le crédit ainsi obtenu par le plus éminent penseur offre nécessairement, quoique plus étendu, une parfaite analogie avec celui que lui-même accorde, à son tour, sur certains sujets, à la plus humble intelligence. La terrible domination absolue que l'homme a pu exercer sur l'homme, pendant l'enfance de l'humanité, au nom d'une puissance illimitée, appliquée à des intérêts dont la prépondérance tendait à interdire toute délibération, est heureusement à jamais éteinte, avec l'état mental d'où elle émanait: et, de cette émancipation décisive, pourra seulement découler le libre essor universel de notre dignité et de notre énergie. Mais, quoique la foi positive ne puisse être aussi intense, à beaucoup près, que la foi théologique, l'expérience des trois derniers siècles a déjà montré que, par elle-même, sans aucune organisation régulière, elle peut désormais déterminer spontanément une suffisante convergence sur des sujets convenablement élaborés. L'universelle admission des principales notions scientifiques, malgré leur fréquente oppositions aux croyances religieuses, nous permet d'entrevoir de quelle irrésistible prépondérance sera susceptible, dans la virilité de la raison humaine, la force logique des démonstrations véritables, surtout quand son extension usuelle aux considérations morales et sociales lui aura procuré toute l'énergie qu'elle comporte, et dont son défaut actuel de généralité doit profondément neutraliser l'essor. Une telle aptitude fondamentale est loin, sans doute, de dispenser d'une véritable régularisation de la foi positive dans le système de l'éducation universelle: cette discipline est surtout indispensable envers les notions les plus complexes, où l'assentiment unanime est pourtant beaucoup plus essentiel, pour réagir suffisamment contre les illusions et l'entraînement des passions. Toutefois il est clair que si la foi nouvelle ne comporte point la même plénitude d'ascendant que l'ancienne, la nature de la philosophie et de la sociabilité correspondantes ne l'exigent pas non plus: puisqu'il s'agit d'un état mental qui, disposant spontanément à la convergence, permet d'organiser une véritable unité spirituelle, sans supposer la rigoureuse compression permanente que l'état théologique avait dû laborieusement établir pour prévenir, autant que possible, les profondes discordances propres à une philosophie aussi vague et arbitraire qu'absolue, outre que les intérêts réels sont bien plus disciplinables que les intérêts chimériques. Il existe donc, à cet égard, une suffisante harmonie générale entre le besoin et la possibilité d'une discipline régulière chez les intelligences modernes; du moins quand le régime théologico-métaphysique, devenu éminemment perturbateur, y aura totalement cessé. Ces considérations tendent à dissiper spontanément les fâcheuses inquiétudes théocratiques que soulève aujourd'hui toute pensée quelconque de réorganisation spirituelle; puisque la nature philosophique du nouveau gouvernement moral ne lui permet nullement de comporter des usurpations équivalentes à celles de l'autorité théologique. Néanmoins, il ne faut pas croire, par une exagération inverse, que ce régime positif ne soit pas, à sa manière, susceptible de graves abus, inhérens à l'infirmité de notre nature mentale et affective; leur suffisante répression exigera même certainement une constante surveillance sociale, qui, à la vérité, ne saurait manquer. La science réelle ne se montre que trop aujourd'hui compatible avec le charlatanisme, surtout chez les géomètres, dont le langage mystérieux peut si aisément dissimuler, auprès du vulgaire, une profonde médiocrité intellectuelle; et les savans sont d'ailleurs tout aussi disposés à l'oppression que les prêtres ont jamais pu l'être, quoiqu'ils n'en puissent heureusement obtenir jamais les mêmes moyens. Ainsi, l'esprit universel de critique sociale, spontanément introduit par le régime monothéique du moyen âge, comme une suite nécessaire de la séparation des deux puissances, suivant les explications du cinquante-quatrième chapitre, doit surtout remplir un office continu dans le système final de la sociabilité moderne. La désastreuse prépondérance que cet esprit exerce aujourd'hui n'empêche pas qu'il ne devienne susceptible d'une heureuse efficacité ultérieure, quand il sera, au contraire, convenablement subordonné à l'esprit organique, et régulièrement appliqué à contenir, autant que possible, les abus propres au nouveau régime. Sans doute, l'universelle propagation des connaissances réelles constituera spontanément la plus solide garantie contre le charlatanisme scientifique: car, lorsque, par exemple, le langage algébrique sera, au degré élémentaire, devenu vraiment vulgaire, le mérite de le parler ne dispensera plus de toute autre qualité plus essentielle. Mais ce correctif nécessaire ne saurait pourtant suffire, si la nature du régime positif ne devait en même temps développer aussi une continuelle surveillance critique, qui, loin de tendre, comme aujourd'hui, à la subversion du système, concourra régulièrement, au contraire, à en consolider l'harmonie, parce qu'elle résultera directement de sa constitution fondamentale, d'après laquelle l'autorité spirituelle sera toujours légitimement soumise, soit dans son origine, soit dans sa destination, à des conditions de capacité et de moralité, rigoureusement déterminées, dont le principe, universellement proclamé, pourra toujours être invoqué à l'appui de tout reproche convenablement motivé. Ces conditions initiales doivent être surtout intellectuelles, tandis que les conditions finales seront principalement morales. Les premières se rapportent à l'ensemble des difficiles préparations, à la fois logiques et scientifiques, qui doivent garantir l'aptitude rationnelle des membres de la corporation spéculative, à laquelle si peu de nos académiciens seraient vraiment dignes d'être agrégés. Le même principe de discipline intellectuelle que cette corporation aura communément employé, pour interdire la discussion aux esprits incompétens, pourra évidemment être tourné contre ses propres fonctionnaires, lorsqu'ils n'auront pas convenablement satisfait aux obligations correspondantes, bien plus étendues et plus impérieuses à leur égard qu'envers les simples fidèles. Quant aux autres conditions, moins senties mais aussi nécessaires, elles concernent directement l'exercice continu de l'autorité spirituelle, qui, dans tous ses actes, doit être évidemment soumise à l'ensemble des sévères prescriptions morales qu'elle-même aura régulièrement imposées à chacun au nom de tous. Depuis que le catholicisme a noblement proclamé l'entière suprématie sociale de la morale, non-seulement sur la force, mais même sur l'intelligence, par suite de la séparation fondamentale des deux pouvoirs, le plus chétif croyant a dû acquérir, d'après cette règle universelle, un droit légitime de remontrance convenable envers toute autorité quelconque qui en aurait enfreint les communes obligations, sans excepter même l'autorité spirituelle, plus spécialement obligée, au contraire, à les respecter. Si une telle faculté a pleinement existé sous le régime monothéique, malgré la tendance fortement théocratique inhérente au principe religieux, elle doit être, à plus forte raison, mieux compatible encore avec la nature du régime positif, où tout devient nécessairement discutable sous les conditions convenables; outre que les prescriptions, générales ou spéciales, de la morale positive seront beaucoup plus précises et moins irrécusables que ne pouvaient l'être celles de la morale religieuse. Tous ceux qui aspireront alors au gouvernement spirituel de l'humanité sauront ou apprendront bientôt qu'une profonde moralité n'est pas moins indispensable qu'une haute capacité pour cette grande destination: le discrédit universel qui atteindra rapidement ceux qui dédaigneront ou méconnaîtront cette alliance nécessaire, montrera que la société moderne, dont la foi ne saurait être aveugle, ne supporte pas longtemps l'oppressive prétention de nos habiles à dominer le monde sans lui rendre réellement aucun service continu.
L'ensemble des considérations qui ont suivi le résumé final de notre élaboration historique constitue maintenant ici une suffisante détermination générale du but, de la nature et du caractère propres à la grande réorganisation spirituelle qui doit nécessairement commencer et diriger la régénération totale vers laquelle nous avons vu, chez l'élite de l'humanité, directement converger de plus en plus, dès le moyen âge, le cours permanent de tous les divers mouvemens sociaux. Quant à la réorganisation temporelle consécutive, dont l'étude du passé nous a déjà nettement indiqué l'esprit essentiel, il est clair, d'après nos explications antérieures, que son appréciation directe et spéciale, aujourd'hui trop prématurée pour comporter la précision et la rigueur convenables, ne pourrait actuellement offrir qu'une dangereuse concession à de vicieuses habitudes politiques, qu'il s'agit, avant tout, de réformer; car nous avons hautement reconnu que la fondation du nouveau système social avorterait, de toute nécessité, tant qu'elle ne serait pas d'abord entreprise seulement dans l'ordre spirituel ou européen, et que le point de vue temporel ou national conserverait encore sa prépondérance empirique. Mais, sans méconnaître jamais cette grande prescription logique, je crois maintenant devoir arrêter directement l'attention du lecteur sur le vrai principe général de la coordination élémentaire propre à l'économie finale des sociétés modernes; puisque la notion fondamentale d'un tel classement deviendra naturellement indispensable au nouveau pouvoir spirituel pour se former une idée suffisamment nette du milieu social correspondant, afin d'y adapter convenablement l'ensemble de l'éducation positive, dont le but politique resterait autrement trop peu déterminé. Or, d'un autre côté, ce principe hiérarchique, posé dès le début de ce Traité, a reçu depuis une confirmation pleinement décisive par l'extension graduelle qu'il a spontanément acquise dans le cours entier des cinq volumes précédens; en sorte que nous n'avons plus ici qu'à ébaucher sommairement son appréciation directe, pour faire suffisamment concevoir sa destination universelle, comme je l'ai annoncé aux cinquantième et cinquante-unième chapitres; en renvoyant d'ailleurs au Traité spécial de philosophie politique, déjà promis à tant d'autres titres, des explications développées qui seraient actuellement déplacées.
Avant de procéder immédiatement à cette importante indication, il faut d'abord écarter entièrement la distinction vulgaire entre les deux sortes de fonctions respectivement qualifiées de publiques et privées. Cette division empirique, propre à nos mœurs transitoires, constituerait, en effet, un obstacle insurmontable à toute saine conception du classement social, par l'impossibilité de ramener cette vaine démarcation à aucune vue rationnelle. Dans toute société vraiment constituée, chaque membre peut et doit être envisagé comme un véritable fonctionnaire public, en tant que son activité particulière concourt à l'économie générale suivant une destination régulière, dont l'utilité est universellement sentie: sauf l'existence oisive ou purement négative, toujours de plus en plus exceptionnelle, et que la sociabilité moderne fera bientôt disparaître essentiellement. Il n'en saurait être autrement qu'aux époques de grande transition, lorsqu'une civilisation se développe sous une autre antérieure et hétérogène: car alors les nouveaux élémens sociaux, quoique éminemment actifs, ne pouvant être rationnellement annexés à l'ordre normal envers lequel ils sont étrangers, et souvent hostiles, doivent, en effet, se présenter comme uniquement relatifs à des impulsions individuelles, dont la convergence finale n'est pas encore assez appréciable. Nous avons historiquement reconnu, au cinquante-troisième chapitre, que la distinction dont il s'agit fut totalement incompatible avec le régime théocratique, ainsi qu'on le voit encore chez les peuples où ce régime initial a suffisamment persisté, surtout dans l'Inde, principal type à cet égard, et où le plus humble artisan offre, à un degré très-prononcé, un véritable caractère public. La même remarque, quoique moins saillante, reste applicable aussi à l'ordre grec, et principalement à l'ordre romain, beaucoup mieux caractérisé; mais il faut, en ce nouveau cas, n'avoir égard qu'à la population libre, dont tous les membres avaient habituellement une évidente destination militaire, les uns comme capitaines, les autres comme soldats, suivant une distinction toujours essentiellement héréditaire, émanée du système précédent. Avec une pareille restriction, cette observation s'étend encore au régime du moyen âge, du moins tant que son génie propre a pu demeurer suffisamment prononcé: tous les hommes libres y présentaient toujours un certain caractère politique, irrécusable jusque chez le moindre chevalier, sauf les inégalités de degré et les intermittences d'activité. C'est seulement à la fin de cette époque intermédiaire, quand la grande transition a directement commencé, surtout d'après l'essor industriel succédant partout à l'abolition de la servitude, que l'on voit spontanément surgir une distinction usuelle entre les professions publiques et les professions privées, suivant qu'elles se rapportaient ou aux fonctions normales de l'ordre antérieur, subsistant quoique déclinant, ou aux opérations essentiellement partielles et empiriques des nouveaux élémens sociaux, dont nul ne pouvait alors apercevoir la tendance nécessaire vers une autre économie générale. Une telle distinction dut ensuite se développer de plus en plus, à mesure que s'accomplissait le double mouvement préparatoire, à la fois négatif et positif, que nous avons reconnu propre à l'évolution moderne; en sorte que l'histoire totale de cette notion temporaire représente spontanément, à sa manière, notre appréciation de l'ensemble du passé; coïncidence qui, sans doute, n'a rien de fortuit, et qui doit pareillement se reproduire à tout autre égard, si notre théorie historique est la fidèle expression générale de la réalité sociale. Toutefois la plus complète intensité d'une semblable démarcation doit se rapporter véritablement à la seconde des trois phases successives que nous a présentées cet âge transitoire, pendant que le régime ancien conservait, en apparence, toute sa prépondérance politique; car, sous la phase suivante, où l'essor industriel a pris assez d'importance pour que les gouvernemens européens commencent à y subordonner directement leurs combinaisons pratiques, la tendance spontanée de l'évolution moderne vers une nouvelle coordination sociale devient déjà graduellement appréciable, au point d'imprimer aux grandes existences industrielles un caractère public de plus en plus prononcé. Enfin, depuis le début de la crise finale, ce changement est devenu tellement tranché qu'il indique une inévitable inversion de la disposition antérieure dans le nouvel état de société, caractérisé non-seulement quant à l'ordre spirituel, ce qui est évident, mais aussi quant à l'ordre temporel, par l'extinction presque totale du genre d'activité qui constituait d'abord les professions publiques, et par la prépondérance normale des fonctions jadis privées; le gouvernement proprement dit, sous l'un et l'autre aspect, n'étant dès lors, comme autrefois en sens contraire, qu'une application plus complète et plus générale de la destination habituelle. Néanmoins la distinction temporaire que nous apprécions persistera nécessairement, à un certain degré, jusqu'à ce que la conception fondamentale du nouveau système social soit devenue assez nette et assez familière pour développer un sentiment élémentaire d'utilité publique, d'abord parmi les chefs des divers travaux humains, et même ensuite chez les moindres coopérateurs. La dignité qui anime encore le plus obscur soldat dans l'exercice de ses plus modestes fonctions n'est point, sans doute, particulière à l'ordre militaire; elle convient également à tout ce qui est systématisé; elle ennoblira un jour les plus simples professions actuelles, quand l'éducation positive, faisant partout prévaloir une juste notion générale de la sociabilité moderne, aura pu rendre suffisamment appréciable à tous la participation continue de chaque activité partielle à l'économie commune. Ainsi, la cessation vulgaire de la division encore existante entre les professions privées et les professions publiques dépend nécessairement de la régénération universelle des idées et des mœurs modernes. Mais, en vertu même de cette intime connexité, les vrais philosophes, dont les conceptions doivent toujours devancer, à un certain degré, la raison commune, ne sauraient aujourd'hui se représenter convenablement l'ensemble du nouveau système social, s'ils ne s'affranchissent préalablement d'une telle distinction, propre seulement à l'âge transitoire. Ils devront donc concevoir désormais comme publiques toutes les fonctions qualifiées actuellement de privées, après avoir d'abord judicieusement écarté de l'économie finale, suivant les indications de la saine théorie historique, les diverses fonctions destinées à disparaître essentiellement. En conséquence, nous supposerons ici éliminé tout ce qui se rapporte aux divers débris quelconques de l'état préliminaire, non-seulement théologique, mais même métaphysique; quoique ces derniers soient aujourd'hui beaucoup plus bruyans, ils ne sont pas, au fond, plus vivaces. D'après une telle préparation, l'économie moderne ne présentant plus que des élémens homogènes, dont la convergence est nettement appréciable, il devient possible de concevoir l'ensemble de la hiérarchie sociale, qui restera inintelligible tant qu'on s'efforcera d'y combiner irrationnellement les classes vraiment ascendantes avec les classes inévitablement descendantes. Le lecteur doit maintenant comprendre l'importance philosophique de l'explication préalable que nous venons d'achever. Quoique cette élévation finale des professions privées à la dignité de fonctions publiques ne doive, sans doute, rien changer d'essentiel au mode actuel de leur exercice spécial, elle transformera profondément leur esprit général, et devra même affecter beaucoup leurs conditions usuelles. Tandis que, d'une part, une telle appréciation normale développera, chez tous les rangs quelconques de la société positive, un noble sentiment personnel de valeur sociale, elle y fera, d'une autre part, sentir la nécessité permanente d'une certaine discipline systématique, naturellement incompatible avec le caractère purement individuel, et tendant à garantir les obligations, soit préliminaires, soit continues, propres à chaque carrière. En un mot, ce simple changement constituera spontanément un symptôme universel de la régénération moderne.
Le principe essentiel de la nouvelle coordination sociale, dont je dois maintenant indiquer l'appréciation directe, a été d'abord destiné, au commencement de ce Traité (voyez la deuxième leçon), à établir la vraie hiérarchie des sciences fondamentales, d'après le degré de généralité et d'abstraction de leur sujet propre, suivant la nature des phénomènes correspondans: telle fut aussi, dans mon évolution personnelle, la première source de cette conception philosophique. Nous avons ensuite reconnu, sans aucune vaine prévention systématique, que la même loi logique fournissait spontanément la meilleure distribution intérieure de chaque partie successive de la philosophie inorganique. En s'étendant à la philosophie biologique, elle y a pris un caractère plus actif, plus rapproché de sa destination sociale: passant de l'ordre des idées et des phénomènes à l'ordre réel des êtres eux-mêmes, ce principe taxonomique, convenablement appliqué, est aussi devenu apte à représenter exactement la véritable coordination naturelle maintenant établie par les zoologistes rationnels pour l'ensemble de la série animale. Par une dernière extension, nous y avons directement rattaché, au cinquantième chapitre, la base essentielle de toute la statique sociale: et, enfin, l'élaboration dynamique de la leçon précédente vient d'y puiser la détermination de l'ordre général des diverses évolutions élémentaires propres à la sociabilité moderne. Une suite aussi décisive d'applications capitales, érige désormais, j'ose le dire, un tel principe philosophique en loi fondamentale de toute hiérarchie quelconque: l'universalité nécessaire des lois logiques explique d'ailleurs naturellement cet ensemble de coïncidences successives, qui ne devaient, sans doute, rien offrir de fortuit. Ainsi, dans chaque société régulière, quelles qu'en puissent être la nature et la destination, les diverses activités partielles se subordonnent toujours entre elles suivant le degré de généralité et d'abstraction propre à leur caractère habituel. Cette règle nécessaire ne sera jamais démentie par l'exacte appréciation des divers cas réels; pourvu que, suivant son esprit, on ne l'applique qu'à un véritable système, d'ailleurs quelconque, formé d'élémens homogènes, convergeant tous vers une destination commune, au lieu de l'incohérente coexistence d'activités discordantes. La société antique, soit théocratique, soit militaire, la seule, comme nous l'avons vu, qui ait pu jusqu'ici être pleinement systématisée, a toujours offert une coordination évidemment conforme à ce principe universel, dont la notion sociale ne saurait être aujourd'hui mieux éclaircie que d'après ce type caractéristique, considéré même dans les faibles vestiges que notre civilisation en conserve encore; surtout dans l'organisme militaire, resté, sous ce rapport, plus nettement appréciable qu'aucun autre, et où la hiérarchie nécessaire qui subordonne constamment les agens moins généraux à de plus généraux devient tellement prononcée qu'elle demeure même profondément indiquée par les qualifications usuelles. Il serait donc ici superflu de prouver expressément que la société nouvelle, une fois parvenue à l'état d'homogénéité et de consistance convenable à sa nature, ne saurait comporter d'autre classification normale, appliquée seulement à des élémens d'un autre ordre; ainsi que l'annoncent directement les divers classemens partiels qui s'y sont déjà spontanément réalisés, pendant le cours de la grande transition moderne. En conséquence, la véritable difficulté philosophique se réduit essentiellement, à ce sujet, à bien apprécier les différens degrés de généralité ou, ce qui revient au même, d'abstraction, inhérens aux différentes fonctions de l'organisme positif. Or, par une anticipation indispensable, cette opération a été presque entièrement accomplie, quoiqu'à une autre fin, dès le début de ce volume; et les volumes précédens avaient spontanément amené les principales indications propres à compléter une telle explication, du moins en la bornant au degré de développement que nous ne devons point dépasser ici: en sorte qu'il ne nous reste plus, sous ce rapport, qu'à combiner directement ces différentes notions, pour en faire suffisamment ressortir la conception rationnelle de l'économie finale.
Considérée du point de vue le plus philosophique, la progression sociale s'est d'abord présentée à nous, dans son ensemble, au cinquante-unième chapitre, comme une sorte de prolongement nécessaire de la série animale, où les êtres sont d'autant plus élevés qu'ils se rapprochent davantage du type humain, tandis que, d'une autre part, l'évolution humaine est surtout caractérisée par sa tendance constante à faire de plus en plus prévaloir les divers attributs essentiels qui distinguent l'humanité proprement dite de la simple animalité. Quoique l'ordre dynamique, dont les degrés sont beaucoup plus tranchés, dût être éminemment propre à fonder une telle conception, elle doit évidemment convenir aussi à l'ordre statique, d'après l'intime connexité, directement établie au quarante-huitième chapitre, entre les lois d'harmonie et les lois de succession, pour l'étude rationnelle des phénomènes sociaux. Ainsi la hiérarchie sociale doit pareillement offrir, en principe, une extension spontanée de l'échelle animale: en sorte que les caractères qui y séparent les diverses classes doivent être, avec une moindre intensité, essentiellement analogues à ceux qui distinguent les différens degrés d'animalité. Telle est la première base inébranlable que la philosophie positive fournira naturellement à la subordination sociale, dès lors scientifiquement rattachée au même titre fondamental d'où l'homme conclut justement sa propre supériorité sur tous les autres animaux. La dignité animale est essentiellement mesurée par l'ascendant du système nerveux, principal siége de l'animalité, et la dignité sociale par la prépondérance plus ou moins prononcée des plus éminentes facultés propres à ce système; quoique la vie purement organique, fond primitif de toute existence, doive d'ailleurs, en l'un et l'autre cas, toujours rester plus ou moins dominante, comme je l'ai expliqué en son lieu. D'après la tendance spontanée à l'universelle application du type humain, qui caractérise nécessairement, suivant notre théorie, la philosophie initiale, les idées de hiérarchie ont dû être d'abord tirées constamment de l'ordre intérieur des sociétés humaines pour être ensuite transportées à divers autres sujets. La philosophie finale, qui d'abord, au contraire, procède surtout du monde à l'homme, puisera désormais, en sens inverse, les notions de subordination dans l'appréciation directe de l'ordre extérieur, plus simple, mieux tranché et plus fixe, afin que leur extension sociale puisse logiquement contenir l'influence dissolvante de l'esprit sophistique, dont l'essor accompagne malheureusement le progrès naturel de notre intelligence. C'est ainsi que la science et la théologie, considérant l'homme, l'une comme le premier des animaux, l'autre comme le dernier des anges, conduisent, sous ce rapport, suivant des voies opposées, à des résultats essentiellement équivalens, quoique d'une stabilité fort inégale, d'après la commune prépondérance nécessaire, rationnelle ou instinctive, réelle ou chimérique, d'un même type fondamental. On ne saurait donc contester l'éminente aptitude de la philosophie positive à consolider spontanément les saines idées de subordination sociale en les liant profondément, par des nuances moins tranchées et plus délicates, mais non moins réelles, au même principe universel qui, dans l'échelle générale des êtres vivans, place d'abord la vie animale proprement dite au-dessus de la simple vie organique, et ensuite constitue la série successive des divers degrés essentiels de l'animalité.
Une première application de cette théorie hiérarchique à l'ensemble de la nouvelle économie sociale, conduit à y concevoir la classe spéculative au-dessus de la masse active, comme je l'ai précédemment établi: puisque la première offre certainement un essor plus complet des facultés de généralisation et d'abstraction qui distinguent le plus la nature humaine; à moins qu'une insuffisante moralité n'y vienne paralyser la spiritualité, ce qui, en temps normal, ne peut constituer que des anomalies purement individuelles, dont la répression possible deviendra l'objet continu d'une sage discipline. Quand la séparation fondamentale des deux puissances élémentaires fut d'abord introduite dans l'organisme social par le régime monothéique du moyen âge, il ne faut pas croire que la supériorité légale du clergé relativement à tous les autres ordres résultât uniquement, ni même principalement, de son caractère religieux. Elle dérivait surtout d'un principe plus profond et plus universel, suivant la tendance involontaire de l'appréciation humaine vers la prééminence spéculative. L'accroissement effectif de cette tendance constante, malgré la décadence continue des influences purement religieuses, montre clairement qu'elle est plus désintéressée qu'on n'a coutume de le supposer, et qu'elle indique directement une disposition spontanée de notre intelligence à estimer davantage les conceptions les plus générales. Mais, par cela même, cette première subordination ne pourra devenir irrévocablement réalisable, dans l'économie positive, que lorsque les élémens actuels de la nouvelle classe spéculative seront enfin suffisamment dégagés de la spécialité dispersive qui, après avoir été indispensable à leur préparation, constitue aujourd'hui le principal obstacle à leur installation sociale, certainement impossible sans leur propre systématisation préalable[32]. Quand la régénération philosophique aura convenablement ramené ces divers élémens à une véritable unité, d'ailleurs pleinement compatible avec une saine répartition intérieure, correspondante à la diversité secondaire des besoins et des aptitudes, alors seulement cette classe obtiendra réellement l'éminente position que comporte sa nature, et dont sa présente situation ne peut donner qu'une très-faible idée. Une superficielle appréciation pourrait d'abord faire envisager cette prééminence nécessaire de la dignité spéculative comme contraire à notre principe fondamental de la séparation des deux puissances; mais les explications du cinquante-quatrième chapitre, suffisamment complétées ci-dessus, préviendront, j'espère, chez tout lecteur judicieux, une aussi grave inconséquence; puisque nous avons directement reconnu que, dans la sociabilité moderne, la considération et la puissance étaient nécessairement distribuées selon des lois tellement différentes, que leurs degrés supérieurs s'excluent essentiellement. Or il s'agit ici de l'ordre de dignité, et non de l'ordre de pouvoir, du rang occupé dans l'estime universelle et non de l'influence directe exercée sur les actes réels. Bien loin que la prééminence nécessaire de la classe spéculative sous le premier aspect puisse aucunement altérer l'indispensable séparation des deux puissances, c'est par là, au contraire, que cette division doit être suffisamment consolidée: car, si celle des deux forces positives qui est inévitablement inférieure en ascendant temporel, l'était aussi en considération sociale, une telle pondération serait aussitôt détruite, par l'entière dégradation de l'autorité spirituelle. C'est précisément de l'opposition naturelle de ces deux sortes de suprématie que résultera entre les deux pouvoirs un état normal de rivalité générale, heureusement incompatible avec le despotisme prolongé d'aucun d'eux, et qui, malgré sa tendance inévitable à susciter quelquefois de graves conflits, n'en constituera pas moins, comme je l'ai montré, la principale source régulière du mouvement politique. Du reste, en se reportant au principe philosophique de notre théorie hiérarchique, il est clair que la même conception scientifique qui établit la dignité supérieure de la classe spéculative, indique directement la prépondérance pratique du pouvoir actif en la rattachant à l'ascendant nécessaire de la vie organique proprement dite chez les plus éminentes natures animales, sans excepter la nature humaine, même parvenue à son plus noble développement social, suivant les explications décisives des quarantième et cinquante-unième chapitres.
Note 32: Dans leur dédain stupide pour toute philosophie générale, la plupart des savans actuels, surtout en France, ne comprennent pas, à cet égard, que leur aveugle antipathie est en réalité nécessairement contraire au juste sentiment de dignité sociale que leur inspire spontanément le caractère spéculatif. Il est pourtant sensible que si cette opposition rétrograde à l'essor de tout esprit philosophique pouvait effectivement prévaloir, les praticiens viendraient bientôt, sous la même impulsion plus prolongée, discréditer à leur tour l'esprit scientifique proprement dit. Le régime de la spécialité, naturellement lié à la prépondérance des applications directes, conduirait nécessairement les simples ingénieurs à éliminer les vrais savans, aux mêmes titres que ceux-ci proclament aujourd'hui contre les véritables philosophes. Arguant avec raison de la généralité supérieure de leurs conceptions habituelles pour légitimer leur prééminence mentale sur les praticiens, comment ces savans ne comprennent-ils pas que des vues encore plus générales doivent assurer à l'esprit philosophique, sous la seule condition d'une suffisante positivité, une supériorité non moins légitime sur l'esprit scientifique actuel? L'inconséquence évidente d'une telle disposition ne peut s'expliquer réellement que par l'influence d'un déplorable empirisme, spontanément rattaché à des instincts égoïstes que j'ai déjà suffisamment caractérisés.
Nous avons ainsi suffisamment apprécié la principale division sociale, celle qui correspond aux deux modes les plus distincts de l'existence humaine, et qui régularise les deux manières les plus différentes de classer les hommes, selon la capacité ou selon la puissance. Il devient dès lors facile de caractériser, d'après le même principe hiérarchique, la plus importante subdivision de chacune de ces deux grandes classes, déjà indiquée d'ailleurs, quoiqu'à une autre fin, au début de ce volume. Quant à la classe spéculative, elle se décompose évidemment en deux très-distinctes, suivant les deux directions fort différentes qu'y prend le commun esprit contemplatif, tantôt philosophique ou scientifique, tantôt esthétique ou poétique. Malgré la similitude essentielle de mœurs et d'opinions qui doit rapprocher spontanément ces deux natures contemplatives, en les séparant nettement de la nature active, leur évidente diversité n'en constitue pas moins une nouvelle application irrécusable de notre théorie de coordination. Quelle que soit l'importance sociale des beaux-arts, comme je l'ai soigneusement expliqué aux cinquante-troisième et cinquante-sixième chapitres, et quoique l'avenir leur réserve une éminente mission, que j'indiquerai directement à la fin de ce volume, il n'est pas douteux que le point de vue esthétique ne soit moins général et moins abstrait que le point de vue scientifique ou philosophique. Celui-ci est immédiatement relatif aux conceptions fondamentales destinées à diriger l'exercice universel de la raison humaine; tandis que l'autre se rapporte seulement aux facultés d'expression, qui ne sauraient jamais occuper le premier rang dans notre système mental: en sorte que, chez la classe philosophique, le type humain s'approche nécessairement davantage de sa perfection caractéristique, par un essor supérieur des facultés d'abstraire, de généraliser et de coordonner, qui constituent certainement la principale prééminence de l'humanité sur l'animalité. Le principe biologique de notre hiérarchie sociale représente directement cette inégalité nécessaire entre les deux classes spirituelles: car si, en descendant l'échelle animale, les aptitudes industrielles sont celles qui, à raison de leur dignité inférieure, persistent le plus longtemps, on voit aussi les aptitudes esthétiques, sans se prolonger, à beaucoup près, autant, disparaître néanmoins plus tard que les aptitudes scientifiques, lesquelles, appréciées suivant leur attribut essentiel d'une certaine prévision des phénomènes, cessent ainsi bien plus promptement que toutes les autres, en témoignage incontestable de leur universelle suprématie. Pour la classe active ou pratique, qui nécessairement embrasse l'immense majorité, son développement plus complet et plus prononcé a déjà dû rendre ses divisions essentielles encore plus tranchées et mieux appréciables; en sorte que, à leur égard, la théorie hiérarchique n'a guère qu'à rationnaliser les distinctions consacrées jusqu'ici par l'usage spontané. Il faut, à cet effet, y considérer d'abord la principale décomposition de l'activité industrielle, suivant qu'elle se borne à la production proprement dite, ou qu'elle se rapporte à la transmission des produits: le second cas est évidemment supérieur au premier quant à l'abstraction des opérations et à la généralité des rapports; aussi est-il plus exclusivement propre à l'humanité. On doit ensuite subdiviser chacun d'eux selon que la production concerne la simple formation des matériaux ou leur élaboration directe, et que la transmission est immédiatement relative aux produits mêmes ou seulement à leurs signes représentatifs: il est clair que, des deux parts, le dernier ordre industriel présente un caractère plus général et plus abstrait que le précédent, conformément à notre règle constante de classement. Ces deux décompositions successives constituent spontanément la vraie hiérarchie industrielle, en plaçant au premier rang les banquiers, à raison de la généralité et de l'abstraction supérieures de leurs opérations propres, ensuite les commerçans proprement dits, puis les manufacturiers, et enfin les agriculteurs, dont les travaux sont nécessairement plus concrets et les relations plus spéciales que chez les trois autres classes pratiques.
À cette coordination fondamentale de la nouvelle économie sociale, il serait ici déplacé d'ajouter aucune subdivision plus secondaire, soit spéculative, soit active; outre que des distinctions trop multipliées, quelle qu'en fût l'homogénéité, offriraient d'abord le grave inconvénient d'altérer ou de dissimuler l'unité nécessaire des classes correspondantes. Quand le progrès de la réorganisation positive en aura suffisamment indiqué la nécessité, il sera facile de les déterminer graduellement par l'application plus prolongée du même principe hiérarchique, sans qu'il convienne de trop anticiper, à cet égard, sur les besoins successifs. C'est pourquoi je m'abstiens à dessein de combiner ici les diverses indications spontanément obtenues dans les volumes précédens quant à la décomposition rationnelle de l'ordre spéculatif, soit scientifique, soit même esthétique, afin d'éviter toute discussion prématurée, qui pourrait faire oublier ou méconnaître la principale considération. Je dois seulement, envers le premier, rappeler directement la remarque déjà mentionnée, au début de ce volume, sur la distinction provisoire entre l'esprit scientifique proprement dit et l'esprit vraiment philosophique. Tout en appliquant cette distinction dans notre élaboration dynamique, qui sans cela eût été confuse, j'ai soigneusement averti qu'elle ne pouvait avoir qu'une simple destination historique, pour la partie de la transition moderne où ces deux esprits ont été, en effet, exceptionnellement séparés; mais qu'une telle division devait être radicalement écartée pour la conception statique de l'ordre final, dont elle empêcherait directement l'appréciation rationnelle, comme reposant sur une vicieuse opposition entre des facultés essentiellement identiques, sauf les inégalités de degré. Quoique j'aie eu ci-dessus implicitement égard à cette indispensable condition, son importance me détermine cependant, afin de prévenir toute incertitude, à en formuler ici une dernière expression directe, en indiquant que, à l'état positif, la science et la philosophie, ainsi qu'elles doivent être conçues l'une et l'autre, seront désormais entièrement confondues; en sorte que le reste de ce volume emploiera indifféremment l'une ou l'autre dénomination.
Envers les subdivisions ultérieures de la hiérarchie positive, la seule considération vraiment essentielle qu'il faille signaler ici, consiste en ce qu'elles émaneront toujours du même principe fondamental qui vient de nous fournir les distinctions primordiales, de façon à maintenir constamment l'unité nécessaire du classement social. Pour caractériser nettement une telle uniformité, il suffira de l'étendre directement à la plus extrême subordination industrielle, celle qui, dans chaque espèce de travaux, existe entre l'entrepreneur proprement dit et l'opérateur immédiat. Or cette coordination, la plus élémentaire de toutes, et qui, par suite, comporte, surtout aujourd'hui, les plus dangereuses collisions, à raison de la continuité et de l'intimité des contacts, se rattache évidemment à notre principe hiérarchique; puisque le caractère propre de l'entrepreneur est certainement plus général et plus abstrait que celui du simple ouvrier, dont l'action et la responsabilité sont moins étendues. Ainsi cette dernière subordination, si importante à consolider, n'est assurément, en elle-même, ni plus arbitraire, ni moins immuable qu'aucune des autres: à l'état normal, elle ne constitue pas davantage un abus de la force ou de la richesse, et repose sur les mêmes titres que les relations les moins contestées. Quoi qu'il en soit, il n'est plus douteux que le principe propre à expliquer ainsi, conformément aux indications spontanées de la raison publique, à la fois les cas les plus généraux et les plus particuliers, s'adaptera sans effort à une pareille appréciation des divers cas intermédiaires, aussitôt que l'application sociale l'exigera véritablement, malgré qu'on doive maintenant écarter, à ce sujet, toute vicieuse anticipation.
Par une facile combinaison des différentes indications qui précèdent, chacun peut désormais concevoir spontanément une première esquisse rationnelle de l'ensemble de l'économie positive, régulièrement disposé en une seule série statique, ordonnée suivant la généralité et l'abstraction toujours décroissantes du caractère social correspondant, et destinée à servir de base ultérieure à toute saine spéculation quelconque sur l'harmonie finale des sociétés modernes. La subordination normale qui en résulte sera naturellement consolidée d'après son intime homogénéité; puisque, dans une telle hiérarchie, chaque classe ne peut méconnaître la dignité supérieure des précédentes qu'en altérant aussitôt son propre titre essentiel envers les suivantes, vu l'uniformité constante du principe de coordination: les classes même les plus inférieures ne sauraient oublier que ce principe coïncide nécessairement avec celui qui, plus largement appliqué, légitime la supériorité de l'homme envers tous les autres animaux: on voit, en outre, d'après les explications du cinquantième chapitre, que ce même principe hiérarchique, étendu jusqu'à l'ordre domestique, y comprend la véritable loi de la subordination des sexes.
En imposant régulièrement des obligations morales d'autant plus étendues et plus sévères à mesure que les influences sociales deviennent plus générales, la commune éducation fondamentale, ultérieurement complétée par des institutions convenables, tendra directement à contenir d'ailleurs, autant que possible, les abus inhérens à ces inégalités nécessaires. Mais, en outre, la série statique, considérée en sens inverse, offre, par sa nature, une compensation inévitable, quoique insuffisante, directement propre à neutraliser d'exorbitantes prétentions; car, à mesure que les opérations sociales deviennent ainsi plus particulières et plus concrètes, leur utilité réelle devient aussi, de toute nécessité, plus directe et moins contestable, et par suite mieux assurée; en même temps, l'existence est plus indépendante[33] et la responsabilité moins étendue, en raison des relations plus circonscrites et d'une correspondance plus immédiate aux besoins les plus indispensables: en sorte que, si les premiers rangs s'honorent justement d'une coopération plus éminente et plus difficile, les derniers s'attribuent légitimement, à leur tour, un office plus certain et plus urgent; en restreignant suffisamment leurs désirs, ceux-ci pourraient provisoirement subsister par eux-mêmes, sans dénaturer leur caractère essentiel, tandis que les autres ne le pourraient aucunement. Outre les garanties naturelles qu'une telle opposition fournit directement à l'harmonie sociale, elle est évidemment très-favorable au bonheur privé, qui, une fois qu'est suffisamment consolidée la satisfaction des principales nécessités, dépend surtout d'une moindre sollicitude habituelle, du moins dans les cas, de plus en plus communs désormais, où le caractère individuel est assez conforme à la condition sociale; de façon que les derniers rangs des populations positives pourront, à cet égard, tirer d'importantes ressources de l'heureuse insouciance qui leur est propre, et qui constituerait, au contraire, un grave défaut chez des classes plus élevées. Il est clair d'ailleurs que ces différentes tendances élémentaires de la nouvelle économie ne pourront obtenir une pleine efficacité sociale que lorsque le système fondamental de l'éducation universelle aura convenablement développé les mœurs et les attributs qui doivent y distinguer les divers ordres, et dont la confusion actuelle ne saurait offrir aucune idée: mais, à raison même d'une telle corrélation, je devais ici indiquer sommairement tous ces aperçus, afin de mieux signaler les conditions essentielles de la grande élaboration philosophique qui doit servir de base à l'éducation positive.
Note 33: Au sujet de cette indépendance croissante, il importe ici de résoudre sommairement une objection très-naturelle, suscitée par l'apparente contradiction d'une telle remarque avec une autre notion plus essentielle établie, dès le début de ce Traité, envers la hiérarchie scientifique, première source philosophique de notre théorie actuelle du classement universel: car nous avons alors reconnu (voyez la deuxième leçon) que l'indépendance des spéculations humaines augmentait nécessairement avec leur généralité, tandis qu'ici nous voyons les opérations sociales devenir spontanément plus indépendantes à mesure qu'elles sont plus particulières. Mais l'opposition est facile à expliquer, en ayant suffisamment égard à la différence inévitable entre la vie spéculative et la vie active. Dans l'ordre théorique, où le but n'est que de penser, il est clair que les conceptions les plus abstraites doivent le moins dépendre de toutes les autres, qui leur sont, au contraire, essentiellement subordonnées. Il n'en peut plus être ainsi dans l'ordre pratique, où il faut surtout exister et agir, ce qui doit ériger l'actualité des opérations en principale condition de leur indépendance, dès lors croissante quand les fonctions deviennent plus concrètes et moins générales. Cette marche inverse des deux séries positives sous un aspect aussi important ne constitue donc aucune contradiction véritable: elle signale seulement un nouveau motif essentiel de comprendre combien est réelle et indispensable notre distinction fondamentale entre les deux modes principaux de la vie sociale; distinction sans laquelle il serait impossible, à tous égards, d'établir aucune exacte appréciation de l'ensemble de l'économie moderne.
Considérée quant aux degrés successifs de la prépondérance matérielle, désormais mesurée surtout par la richesse, notre série statique présente nécessairement des résultats opposés, selon qu'on y envisage l'ordre spéculatif ou l'ordre actif; car, dans le premier, cette prépondérance diminue, tandis que, dans le second, elle augmente, en suivant, de part et d'autre, la hiérarchie ascendante. En effet, les lois naturelles du mouvement des richesses, si mal appréciées jusqu'ici par la métaphysique économique, font à la fois dépendre un tel ascendant de deux conditions très-distinctes, qui, dans leur plus grande intensité respective, sont directement opposées, l'extension plus générale et l'utilité plus directe des diverses coopérations sociales. Tant que les travaux humains, en se généralisant, restent néanmoins assez concrets pour que leur utilité demeure immédiatement appréciable à la raison commune, il n'est pas douteux que cette extension tend, par elle-même, à procurer une plus haute rétribution spéciale des services rendus. Mais quand cet office social, devenu trop abstrait, ne comporte qu'une appréciation indirecte, lointaine et confuse, il est également incontestable que, malgré l'accroissement réel de son utilité finale, à raison d'une généralité supérieure, il procurera nécessairement une moindre richesse, par suite de l'insuffisante estimation privée d'une coopération dont l'influence partielle ne saurait plus comporter aucune exacte analyse usuelle. C'est sur l'oubli d'une telle opposition que repose directement le dangereux sophisme d'après lequel on prétendrait aujourd'hui, d'une manière plus ou moins explicite, ériger la richesse en mesure universelle et exclusive de la participation sociale, sans distinguer, à cet égard, entre l'ordre spéculatif et l'ordre actif; sophisme éminemment perturbateur, qui tend à bouleverser l'économie moderne, en étendant au premier ordre la loi qui ne convient qu'au second. Si, par exemple, la coopération finale, même purement industrielle, des grandes découvertes astronomiques qui ont tant perfectionné l'art nautique, pouvait être suffisamment appréciée dans chaque expédition particulière, il est sensible qu'aucune fortune actuelle ne pourrait donner une idée de la monstrueuse accumulation de richesses qui se serait ainsi déjà réalisée chez les héritiers temporels d'un Kepler, d'un Newton, etc., fixât-on même leur rétribution partielle au taux le plus minime. Rien n'est plus propre que de telles hypothèses à manifester l'absurdité du prétendu principe relatif à la rémunération uniformément pécuniaire de tous les services réels, en faisant comprendre que l'utilité la plus étendue, en tant que trop lointaine et trop diffuse par une suite nécessaire de sa généralité supérieure, ne saurait trouver sa juste récompense que dans une plus haute considération sociale. Cette distinction est tellement nécessaire que, même chez la classe spéculative, l'ordre esthétique, à raison d'une plus facile appréciation privée, quoique son utilité finale soit certainement moindre, comporte naturellement une plus grande extension de richesses que l'ordre scientifique, dont l'existence serait presque impossible sans l'intervention continue de la sollicitude publique; malgré que certains économistes aient sérieusement proposé d'abandonner aux seuls intérêts particuliers la protection habituelle des travaux les plus abstraits. D'après l'ensemble des considérations précédentes, il est clair que le principal ascendant pécuniaire doit résider vers le milieu de la hiérarchie totale, chez la classe des banquiers, naturellement placée à la tête du mouvement industriel, et dont les opérations ordinaires, sans cesser d'admettre une exacte appréciation directe, offrent précisément le degré de généralité le plus convenable à l'accumulation des capitaux. Or, en même temps, ces caractères essentiels, envisagés sous un nouvel aspect, tendent spontanément à rendre cette classe réellement digne d'une telle prépondérance temporelle; du moins, comme envers toutes les autres, quand son éducation propre sera en suffisante harmonie, intellectuelle et morale, avec sa destination sociale; car l'habitude d'entreprises plus abstraites et plus étendues, devant y développer davantage l'esprit d'ensemble, y suscite une plus grande aptitude aux combinaisons politiques que dans tout le reste de l'ordre pratique; en sorte que là surtout se trouvera placé le principal siége ultérieur du pouvoir temporel proprement dit. Il faut d'ailleurs noter, à ce sujet, que cette classe sera toujours, par sa nature, la moins nombreuse des classes industrielles; car, en général, la hiérarchie positive doit nécessairement offrir une croissante extension numérique, à mesure que les travaux, devenus plus particuliers et plus urgens, admettent et exigent à la fois des agens plus multipliés.
Envisagée sous un autre aspect, l'appréciation précédente conduit naturellement à compléter l'explication générale par laquelle nous avons dû préparer cette sommaire détermination de la hiérarchie positive; car le caractère public que l'économie nouvelle imprimera nécessairement aux fonctions qualifiées aujourd'hui de privées ne doit influer essentiellement que sur la manière de concevoir leur commune destination sociale, et n'affectera nullement le mode effectif de leur accomplissement, comme je l'ai déjà indiqué. À mesure que l'intelligence et la sociabilité se développent à la fois, l'activité individuelle devient susceptible de saisir spontanément, et, par suite, d'administrer convenablement des relations d'autant plus étendues: en sorte que l'exécution spéciale des diverses opérations publiques peut être de plus en plus confiée à l'industrie privée, quand elles offrent des avantages assez directs et assez prochains, sans qu'une telle modification administrative doive d'ailleurs altérer, en aucune manière, la conception, toujours éminemment sociale, ni, par suite, l'indispensable discipline, des travaux correspondans. Mais il est clair que, sous cet aspect, les diverses fonctions de l'organisme positif doivent offrir des différences essentielles, suivant leur généralité et leur actualité fort inégales. Toutes celles de l'ordre actif, même les plus éminentes, pourront être finalement livrées sans danger au jeu naturel des impulsions individuelles, convenablement préparées par une sage éducation: en y réservant toujours la haute intervention facultative de la direction centrale, il importera beaucoup d'y éviter les abus de l'esprit réglementaire, qui tendrait à étouffer une salutaire spontanéité, source directe des plus heureux progrès, à l'égard d'offices alors suffisamment appréciables à la raison commune. Dans l'ordre spéculatif, au contraire, une efficacité sociale trop détournée, trop lointaine, et, par suite, trop peu sentie du vulgaire, sans être pourtant moins réelle ni moins intense, doit nécessairement conduire, quoiqu'en n'y dédaignant pas l'appui secondaire de l'estimation privée, à y placer directement les divers travaux habituels sous la protection normale de la munificence publique: ce qui fera davantage ressortir le caractère politique de ces fonctions, à mesure qu'elles deviendront plus générales et plus abstraites, et dès lors moins susceptibles d'appréciation individuelle. Tel est le seul sens régulier suivant lequel la distinction des professions en privées et publiques devra continuer à subsister, mais toujours subordonnée directement à la notion fondamentale d'une commune destination sociale.
D'après l'ensemble de notre élaboration sociologique, il serait assurément superflu d'ajouter ici aucune explication directe sur la composition nécessairement mobile des diverses classes quelconques de la hiérarchie positive. L'éducation universelle est, sous ce rapport, éminemment propre, sans exciter une ambition perturbatrice, à placer chacun dans la condition la plus convenable à ses principales aptitudes, en quelque rang que sa naissance l'ait jeté. Cette heureuse influence, beaucoup plus dépendante, par sa nature, des mœurs publiques que des institutions politiques, exige deux conditions opposées, mais également indispensables, dont l'accomplissement continu doit d'ailleurs ne porter aucune atteinte aux bases essentielles de l'économie générale: il faut, d'une part, que l'accès de toute carrière sociale reste constamment ouvert à de justes prétentions individuelles, et que cependant, d'une autre part, l'exclusion des indignes y demeure sans cesse praticable; d'après la commune appréciation des garanties normales, à la fois intellectuelles et morales, que l'éducation fondamentale aura spécialement formulées pour chaque cas important. Sans doute, après que la confusion actuelle aura suffisamment abouti à un premier classement régulier, de telles mutations, quoique toujours possibles, et même réellement accomplies, devront ensuite devenir essentiellement exceptionnelles, en tant que fortement neutralisées par la tendance naturelle à l'hérédité des professions: puisque la plupart des hommes ne sauraient avoir, en réalité, de vocations déterminées, et que, en même temps, la plupart des fonctions sociales n'en exigent pas; ce qui conservera nécessairement à l'imitation domestique une grande efficacité habituelle, sauf les cas très-rares d'une véritable prédisposition. L'éducation rationnelle constituera d'ailleurs la plus puissante garantie contre la direction oppressive que pourrait faire craindre cette tendance héréditaire, dès lors spontanément contenue, par les mœurs autant que par les lois, entre les limites générales où elle devra exercer ordinairement une influence également salutaire sur l'ordre public et sur le bonheur privé. Il serait, du reste, évidemment chimérique de redouter la transformation ultérieure des classes en castes, dans une économie entièrement dégagée du principe théologique; car il est clair que les castes n'ont jamais pu exister solidement sans une véritable consécration religieuse. L'élite de l'humanité a depuis longtemps passé la dernière phase sociale suffisamment compatible avec le régime des castes, dont l'extrême vestige tend certainement à disparaître aujourd'hui chez la population la plus avancée, comme je l'ai assez indiqué. Il ne faut pas que des terreurs puériles deviennent, à cet égard, l'occasion ou le prétexte d'une opposition indéfinie à toute vraie classification sociale, quand la prépondérance de l'esprit positif, toujours accessible, par sa nature, à une sage discussion, devra spontanément dissiper les inquiétudes qu'entretient encore, sous ce rapport, le caractère vague et absolu des conceptions théologico-métaphysiques.
Ayant maintenant assez caractérisé la théorie hiérarchique propre au système final de l'éducation universelle, il ne nous reste plus ici, pour avoir enfin apprécié suffisamment la grande réorganisation spirituelle des sociétés modernes, qu'à y considérer, d'une manière sommaire mais directe, un dernier attribut essentiel, en indiquant convenablement son intime solidarité avec les justes réclamations sociales propres aux classes inférieures. Il faut, à cet effet, signaler successivement la principale influence d'une telle connexité, soit sur la masse populaire, soit sur la classe spéculative.
Un pouvoir spirituel quelconque doit être, par sa nature, essentiellement populaire: puisque, sa mission caractéristique consistant surtout à faire, autant que possible, directement prévaloir la morale universelle dans l'ensemble du mouvement social, son devoir le plus étendu se rapporte à la constante protection des classes les plus nombreuses, habituellement plus exposées à l'oppression, et avec lesquelles l'éducation commune lui fait davantage entretenir des contacts journaliers. Rien ne pouvait mieux témoigner l'irrévocable décadence de la puissance catholique, que de la voir graduellement abandonner, pendant le cours de la grande transition moderne, cette double fonction continue d'éclairer et de défendre le peuple, qui, au moyen âge, l'avait si noblement occupée: son intime répugnance envers l'instruction populaire, et sa prédilection spontanée pour les intérêts aristocratiques, constituent aujourd'hui les signes les moins équivoques du caractère profondément rétrograde de cette corporation déchue, depuis longtemps absorbée par le soin de plus en plus difficile de sa propre conservation. Pareillement, les chétives autorités spirituelles émanées du protestantisme ont toujours manifesté involontairement la nullité sociale inhérente, dès le début, à leur défaut radical d'indépendance, d'après leur commune inaptitude à la protection normale des classes inférieures. De même, enfin, l'empirisme et l'égoïsme qui rétrécissent aujourd'hui les vues et les sentimens chez les divers élémens spéculatifs propres à la société moderne, et qui les rendent encore indignes de tout véritable ascendant social, ne sauraient être, sous l'aspect politique, mieux caractérisés que par les étranges inclinations aristocratiques de tant de savans et d'artistes, qui, oubliant leur origine prolétaire, dédaigneraient de consacrer à l'instruction et à la défense du peuple l'influence qu'ils ont déjà obtenue, et qu'ils emploieraient plus volontiers à consolider des prétentions oppressives. Sans insister davantage à cet égard, il est d'abord évident que, dans l'état normal de l'économie finale, la puissance spirituelle sera spontanément liée à la masse populaire par des sympathies communes, tenant à une certaine similitude de situation pratique et à des habitudes équivalentes d'imprévoyance matérielle, ainsi que par des intérêts analogues envers les chefs temporels, maîtres nécessaires des principales richesses. Mais il faut surtout remarquer l'intime efficacité populaire de l'autorité spéculative, soit à raison de son office fondamental pour l'éducation universelle, soit ensuite d'après l'intervention régulière que, suivant nos indications antérieures, elle devra toujours exercer au milieu des divers conflits sociaux, afin d'y développer convenablement l'influence modératrice habituellement inhérente à l'élévation de ses vues et à la générosité de ses inclinations. Sous l'un et l'autre aspect, quoique l'éminente destination d'un tel pouvoir ne doive, sans doute, jamais prendre aucun caractère exclusif, incompatible avec son impartialité nécessaire, il est néanmoins évident que sa principale sollicitude sera dirigée habituellement vers les classes inférieures, qui, d'une part, ont beaucoup plus besoin d'une éducation publique à laquelle leurs moyens privés ne sauraient suppléer, et qui, d'une autre part, sont bien plus exposées aux lésions journalières. Longtemps avant que l'organisation spirituelle puisse être suffisamment constituée, ces diverses tendances fondamentales comporteront une véritable efficacité sociale, comme je l'ai déjà expliqué à d'autres égards, par l'influence immédiate de la grande élaboration philosophique que nous avons vue devoir préparer directement la régénération finale. D'un côté, une noble ardeur privée, à laquelle les gouvernemens européens ne voudront ni ne pourront s'opposer, entraînera spontanément la plupart des esprits spéculatifs à faciliter déjà la systématisation ultérieure de l'éducation universelle en consacrant une partie de leur activité continue à une sage propagation de l'instruction positive, soit scientifique, soit esthétique, chez les classes maintenant dépourvues de toute culture mentale, et dont l'essor intellectuel peut être beaucoup plus développé qu'on ne le suppose sous la seule intervention de ces efforts volontaires, antérieurs à tout établissement régulier; du moins quand un juste sentiment du principal besoin de la société actuelle aura partout suscité le zèle convenable[34]. Même avec les élémens très-imparfaits qui existent aujourd'hui, et sans aucune active assistance du pouvoir, cette opération préalable pourrait être bientôt poussée au point, surtout en France, d'imprimer aux justes réclamations populaires une consistance philosophique et une dignité morale directement propres à déterminer enfin une attention sérieuse et durable chez les classes prépondérantes. Le principal obstacle serait, à cet égard, certainement levé si les esprits convenablement spéculatifs étaient animés de véritables convictions philosophiques, susceptibles d'y dissiper l'empirisme et d'y refouler l'égoïsme. Sous le second aspect mentionné ci-dessus, les heureux effets populaires de l'élaboration philosophique, quoique moins aisément appréciables, et devant exiger ici plus d'explications que les précédens, ne seront assurément ni moins réels, ni moins étendus, ni moins nécessaires, soit qu'ils consistent à éclairer convenablement le peuple sur ses vrais intérêts, soit qu'ils se rapportent à leur défense immédiate auprès des classes dirigeantes. D'abord, en faisant prévaloir la réorganisation spirituelle, et dissipant sans retour les illusions relatives à l'efficacité illimitée des institutions proprement dites, la philosophie positive imprimera graduellement aux vœux populaires la direction permanente la plus favorable à leur satisfaction normale, comme je l'ai déjà indiqué en général, par cela seul qu'elle fera justement apprécier la supériorité réelle des solutions essentiellement morales sur les solutions purement politiques. Les dispositions populaires, perdant ainsi tout caractère anarchique, cesseront à la fois de fournir aux jongleurs et aux utopistes un dangereux moyen de perturbation sociale, et d'offrir aux classes supérieures un motif ou un prétexte d'ajourner indéfiniment toute large transaction. Il suffit ici de signaler distinctement une telle influence philosophique relativement aux questions les plus orageuses, au sujet desquelles on s'efforce aujourd'hui de développer, chez les prolétaires, des sentimens envieux et des conceptions chimériques, aussi incompatibles avec leur propre bonheur qu'avec l'harmonie générale. Après avoir expliqué les lois naturelles qui, dans le système de la sociabilité moderne, doivent déterminer l'indispensable concentration des richesses parmi les chefs industriels, la philosophie positive fera sentir qu'il importe peu aux intérêts populaires en quelles mains se trouvent habituellement les capitaux, pourvu que leur emploi normal soit nécessairement utile à la masse sociale. Or, cette condition essentielle dépend bien davantage, par sa nature, des moyens moraux que des mesures politiques. Des vues étroites et des passions haineuses auraient beau instituer légalement, contre l'accumulation spontanée des capitaux, de laborieuses entraves, au risque de paralyser directement toute véritable activité sociale, il est clair que ces procédés tyranniques comporteraient beaucoup moins d'efficacité réelle que la réprobation universelle, appliquée par la morale positive à tout usage trop égoïste des richesses possédées; réprobation d'autant plus irrésistible que ceux-là même qui devraient la subir n'en pourraient récuser le principe, inculqué à tous par la commune éducation fondamentale, comme l'a montré le catholicisme, au temps de sa prépondérance. Une appréciation analogue convient également à tous les divers dangers plus ou moins inséparables de l'état de propriété, et envers chacun desquels, après avoir écarté les exagérations vulgaires, la philosophie positive démontrera toujours que leur répression possible dépend surtout des opinions et des mœurs, dont la souveraine influence peut seule, sans aucune perturbation, diriger graduellement vers le bonheur commun les dispositions émanées des situations les plus susceptibles d'abus. On ne saurait donc méconnaître l'aptitude caractéristique de la nouvelle action philosophique à réformer utilement les tendances populaires d'après une judicieuse analyse des principales difficultés sociales, et par une salutaire transformation des questions de droit en questions de devoir, ainsi que je l'ai indiqué. Mais, en signalant au peuple la nature essentiellement morale de ses plus graves réclamations, la même philosophie fera nécessairement sentir aussi aux classes supérieures le poids d'une telle appréciation, en leur imposant avec énergie, au nom de principes qui ne sont plus ouvertement contestables, les grandes obligations morales inhérentes à leur position: en sorte que, par exemple, au sujet de la propriété, les riches se considéreront moralement comme les dépositaires nécessaires des capitaux publics, dont l'emploi effectif, sans pouvoir jamais entraîner aucune responsabilité politique, sauf quelques cas exceptionnels d'extrême aberration, n'en doit pas moins rester toujours assujetti à une scrupuleuse discussion morale, nécessairement accessible à tous sous les conditions convenables, et dont l'autorité spirituelle constituera ultérieurement l'organe normal. D'après une étude approfondie de l'évolution moderne, la philosophie positive montrera que, depuis l'abolition de la servitude personnelle, les masses prolétaires ne sont point encore, abstraction faite de toute déclamation anarchique, véritablement incorporées au système social; que la puissance du capital, d'abord moyen naturel d'émancipation et ensuite d'indépendance, est maintenant devenue exorbitante dans les transactions journalières; quelque juste prépondérance qu'elle y doive nécessairement exercer, à raison d'une généralité et d'une responsabilité supérieures, suivant la saine théorie hiérarchique. En un mot, cette philosophie fera comprendre que les relations industrielles, au lieu de rester livrées à un dangereux empirisme ou à un antagonisme oppressif, doivent être systématisées suivant les lois morales de l'harmonie universelle. Les devoirs populaires ainsi imposés aux classes supérieures ne seront pas réglés par le principe chrétien de l'aumône, qui, sans devoir jamais perdre son importance secondaire, ne peut plus comporter aucune haute destination sociale, d'après l'universelle amélioration réalisée à la fois, pendant le cours de la transition moderne, dans la condition et la dignité humaines. Ces devoirs nécessaires se formuleront surtout par l'obligation fondamentale, soit individuelle, soit collective, de procurer à tous, d'après les voies convenables, d'abord l'éducation, et ensuite le travail, seules conditions permanentes que doivent avoir en vue les justes réclamations sociales des prolétaires: leur prépondérance générale devra d'ailleurs influer beaucoup sur la judicieuse détermination ultérieure des salaires journaliers, sans qu'il convienne aujourd'hui de soulever, à ce sujet, des discussions trop prématurées pour n'être pas dangereuses. Il serait également intempestif de vouloir maintenant apprécier jusqu'à quel point la plus grossière partie de cette double obligation universelle sera plus tard susceptible d'être spécialement fortifiée par les institutions politiques: l'essentiel est de savoir que le principe en doit rester éminemment moral, sous peine à la fois d'inefficacité et de perturbation, ce que je crois avoir ici rendu suffisamment incontestable.
Note 34: Une telle conviction, chez moi très-profonde et fort ancienne, m'a fait attacher un intérêt soutenu au cours populaire d'astronomie que je professe gratuitement, depuis douze ans, à la municipalité du 3e arrondissement de Paris, quoique les officieuses remontrances ne m'aient certes pas manqué sur l'inutilité de cet enseignement pour la classe que j'y ai surtout en vue, comme sur les dérangemens personnels qu'il peut m'occasionner. Le choix d'un sujet éminemment philosophique, son éloignement spontané de toute grave préoccupation matérielle chez une population non-maritime, et sa destination immédiate aux classes inférieures, sans qu'aucune autre soit d'ailleurs exclue, caractérisent assez la tendance directe et avouée de cette opération à l'universelle propagation sociale de l'esprit positif. Si quelques-uns de mes lecteurs ont déjà remarqué ma constante persévérance à cet égard, ils doivent maintenant apprécier l'intime solidarité d'un tel effort avec l'ensemble de mon entreprise philosophique, dont la pensée fondamentale imprimera toujours nécessairement à mes travaux quelconques son impérieuse unité. J'ai voulu, par cet exemple, donner, autant qu'il est en moi, le signal anticipé de cette combinaison directe entre la puissance spéculative et la force populaire, qui doit ultérieurement déterminer la réorganisation politique, quand la raison publique sera convenablement préparée.
Tels sont, en aperçu, les éminens services que la grande cause populaire doit immédiatement retirer de l'élaboration philosophique destinée à préparer la réorganisation spirituelle des sociétés modernes par la fondation graduelle du système universel de l'éducation positive. Mais, quelle que soit leur extrême importance, on peut assurer, en sens inverse, que la réaction nécessaire de cette intime alliance sur la réalisation sociale de la nouvelle philosophie doit être, par sa nature, d'un ordre encore plus élevé; en sorte que, dans une telle combinaison, le peuple rendra aux philosophes plus même qu'il n'en aura reçu. En considérant d'abord l'économie finale, il est clair que l'adhésion populaire y constituera habituellement la plus sûre garantie du pouvoir spirituel contre les tentatives oppressives du pouvoir temporel. Quoique l'organisme positif soit nécessairement affranchi de nombreuses causes perturbatrices propres à l'organisme théologique du moyen âge, il ne faut pas croire néanmoins que les graves collisions politiques, inhérentes au jeu naturel des passions humaines, y doivent devenir ordinairement impossibles; seulement leur caractère général sera profondément modifié. Si, malgré l'ascendant religieux, la puissance catholique fut, comme nous l'avons vu, au temps même de son plus grand triomphe, tant exposée aux usurpations temporelles, on doit sentir, en général, que la spiritualité positive n'en saurait être essentiellement préservée, malgré la nature beaucoup plus conciliante de la nouvelle activité pratique et l'influence plus prononcée de l'intelligence sur la conduite. La dépendance matérielle, plus ou moins inévitable, de la corporation spéculative envers les chefs temporels, principaux dispensateurs de la richesse, fournira régulièrement à ceux-ci un moyen continu de développer à son égard les orgueilleuses dispositions spontanément inspirées par la prééminence pécuniaire, et qui d'ailleurs pourront alors être souvent aigries par l'injuste dédain des théoriciens envers les praticiens. Or, la masse populaire, également liée à ces deux puissances, à l'une pour l'éducation fondamentale et l'assistance morale, à l'autre pour le travail journalier et les secours matériels, deviendra naturellement, beaucoup plus encore qu'au moyen âge, le régulateur final de leurs principaux conflits, dont l'issue effective dépendra toujours de la direction que suivra sa coopération politique. Afin de compléter cette indication, il faut remarquer que si, dans l'économie positive, davantage même que dans l'économie catholique, les usurpations politiques doivent être à la fois bien plus dangereuses et plus imminentes chez le pouvoir temporel que chez le pouvoir spirituel, la pondération populaire devra, suivant une compensation spontanée, favoriser communément l'autorité spirituelle, avec laquelle les prolétaires ne sauraient avoir habituellement que d'heureuses relations, tandis que leurs contacts journaliers avec les chefs pratiques sont toujours plus ou moins altérés par les sentimens d'envie que suscite trop souvent une supériorité de richesse qui doit rarement sembler assez motivée. C'est seulement au temps de son inévitable décadence que la puissance catholique a vu, par un renversement décisif des dispositions antérieures, les affections populaires se tourner de préférence vers ses antagonistes temporels. De cet aperçu directement relatif à l'ordre normal, nous pouvons aisément passer à une appréciation analogue, aujourd'hui plus importante à caractériser, envers l'époque prochaine de sa préparation graduelle. Si, en effet, l'assistance populaire, surtout morale, et quelquefois politique, doit être envisagée comme habituellement indispensable à la nouvelle autorité spirituelle, supposée réellement parvenue à sa pleine installation sociale, à plus forte raison doit-on penser qu'un tel appui lui sera nécessaire pour y arriver, puisque les obstacles seront essentiellement les mêmes, et seulement plus énergiques, envers cet avénement primitif qu'à l'égard du développement ultérieur. C'est d'abord la judicieuse défense permanente des intérêts populaires auprès des classes supérieures qui pourra seule procurer directement, aux yeux de celles-ci, une sérieuse importance à l'action philosophique, jusqu'alors en butte à l'aveugle dédain des hommes d'état. Quand la nouvelle force spéculative aura convenablement surgi, les grandes collisions pratiques, que l'absence totale de systématisation industrielle doit désormais multiplier et aggraver de plus en plus, constitueront, sans doute, les principales occasions de son propre développement social, en faisant immédiatement sentir à toutes les classes l'utilité croissante de son active intervention morale, seule susceptible de tempérer suffisamment l'antagonisme matériel, et de modifier habituellement les sentimens opposés d'envie ou de dédain qu'il inspire de part ou d'autre. Les classes les plus disposées aujourd'hui à ne reconnaître d'ascendant réel qu'à la richesse seront alors amenées par des expériences décisives, et peut-être fort douloureuses, à implorer la protection nécessaire de cette même puissance spirituelle qu'elles regardent maintenant comme essentiellement chimérique. Tous les motifs précédemment indiqués pour faire comprendre que, dans le système normal de la sociabilité moderne, l'autorité spéculative deviendra naturellement, en vertu de l'élévation de ses vues et de l'impartialité de son caractère, le principal arbitre des divers conflits pratiques, sont applicables, avec bien plus d'énergie, pour constater son aptitude à pacifier les débats analogues, mais beaucoup plus graves, que doit susciter l'anarchie actuelle. Aussitôt que cette nouvelle influence philosophique sera suffisamment développée, on peut assurer que son intervention morale sera spontanément invoquée de tous côtés, à partir de l'époque très-prochaine où le besoin croissant d'un tel modérateur ne pourra plus être contesté. C'est ainsi que s'établira graduellement, en raison des services rendus, un pouvoir qui, par sa nature, ne saurait convenablement reposer que sur une libre adhésion universelle. En considérant aujourd'hui, sous l'aspect le plus général, cette réaction fondamentale de la cause populaire sur l'avénement de la réorganisation spirituelle, on concevra facilement que la situation actuelle ne comporte aucune autre impulsion réelle susceptible d'entraîner suffisamment la société vers cette issue nécessaire. Les débats, de plus en plus misérables, qui s'agitent maintenant à grand bruit parmi les classes supérieures, tendent naturellement à écarter les esprits de toute véritable réorganisation sociale, pour réduire de plus en plus la politique officielle à des luttes personnelles, aussi stériles que perturbatrices. Abstraction faite des intérêts populaires proprement dits, on ne trouve plus, en effet, que des ambitions pleinement compatibles avec la conservation indéfinie de l'organisme putréfié que la décomposition moderne nous a transmis, pourvu que la direction leur en soit livrée; en même temps, les habitudes métaphysiques, entretenues par ces conflits constitutionnels, rendent les intelligences radicalement incapables de s'élever à la conception d'aucun autre système social. On peut donc affirmer aujourd'hui que rien de fondamental ne saurait être entrepris dans la sphère, de plus en plus étroite, de la politique légale; et, en ce sens, tous ceux qui tentent, même aveuglément, d'en sortir, exercent partiellement une utile influence, qui n'est pas entièrement annulée par leurs aberrations trop fréquentes. Mieux on analysera cette situation, plus on se convaincra que le point de vue populaire est désormais le seul qui puisse spontanément offrir à la fois assez de grandeur et de netteté pour placer convenablement les esprits actuels dans une direction vraiment organique, suffisamment conforme aux indications philosophiques résultées d'une saine appréciation de l'ensemble du passé humain. Les vaines substitutions de personnes, ministérielles ou même royales, qui préoccupent tant les divers partis actuels, doivent naturellement devenir très-indifférentes au peuple, dont les propres intérêts sociaux n'en sauraient être aucunement affectés; il en est à peu près ainsi, au fond, des débats, en apparence plus graves, quoique réellement analogues, relatifs à l'exercice actif de ce qu'on appelle les droits politiques, pour lesquels les prolétaires modernes éprouveront toujours fort peu d'attrait, malgré les artifices journaliers d'une excitation métaphysique. Assurer convenablement à tous le travail et l'éducation, comme je l'ai indiqué, constituera toujours le seul objet essentiel de la politique populaire proprement dite: or ce grand but, fort étranger aux combinaisons et aux discussions constitutionnelles, ne saurait être suffisamment réalisé, d'après nos explications antérieures, que par une véritable réorganisation, d'abord et surtout spirituelle, ensuite et accessoirement temporelle. Tel est donc le lien fondamental que l'ensemble de la situation moderne institue spontanément entre les besoins populaires et les tendances philosophiques, et d'après lequel le vrai point de vue social prévaudra graduellement à mesure que l'active intervention des réclamations prolétaires viendra caractériser de plus en plus le grand problème politique. Aucune autre classe actuelle ne saurait être, par l'influence instinctive de sa position naturelle, aussi bien disposée que le peuple à marcher directement vers la régénération finale. En même temps, les bons esprits populaires, quand les circonstances les ont suffisamment cultivés, surtout en France, où tout doit aujourd'hui commencer, pleinement affranchis de toute philosophie théologique, et chez lesquels la philosophie métaphysique n'a pu s'enraciner profondément, par suite même du défaut d'éducation régulière, doivent être réellement moins éloignés d'ordinaire du régime positif que les intelligences laborieusement préparées par une vicieuse instruction de mots et d'entités, ou même que la plupart des entendemens absorbés par des spécialités trop étroites et trop mal conçues. Quoique les illusions métaphysiques inhérentes à la politique moderne exercent encore sur la raison populaire une déplorable influence, ci-dessus soigneusement appréciée, elles y ont cependant moins d'empire habituel que parmi les autres classes actives de la société actuelle. Aussi, quand la philosophie positive aura pu suffisamment pénétrer chez nos prolétaires, je ne doute pas qu'elle n'y trouve rapidement un plus heureux accueil que partout ailleurs. On conçoit ainsi comment, outre les inspirations démagogiques propres à la métaphysique négative, et l'urgente stimulation des plus impérieuses circonstances, l'admirable instinct progressif qui caractérisa notre grande assemblée républicaine y avait directement conduit les meilleurs esprits, même spéculatifs, à concevoir la cause populaire proprement dite comme le but essentiel de la vraie politique révolutionnaire. Si l'on considère, enfin, cette heureuse impulsion populaire quant à sa réaction nécessaire sur les dispositions actuelles, mentales et morales, des classes supérieures, il sera facile de reconnaître combien elle est indispensable pour y développer une convenable appréciation de la situation fondamentale. Chez ces classes, partout plus ou moins viciées aujourd'hui par l'empirisme métaphysique et par l'égoïsme aristocratique, l'antagonisme populaire est seul susceptible de susciter assez énergiquement des vues élevées et des sentimens généreux. Dans les douloureuses collisions que nous prépare nécessairement l'anarchie actuelle, sous l'excitation spontanée de passions haineuses et d'utopies subversives, les vrais philosophes qui les auront prévues seront déjà préparés à y faire convenablement ressortir les grandes leçons sociales qu'elles doivent offrir à tous, en montrant ainsi aux uns et aux autres l'insuffisance inévitable des mesures purement politiques pour la juste destination qu'ils ont respectivement en vue, les uns quant au progrès, les autres quant à l'ordre, dont la commune réalisation doit maintenant dépendre d'une réorganisation totale, d'abord et surtout spirituelle. La fatale infirmité de notre nature, soit intellectuelle, soit affective, oblige peut-être à regarder aujourd'hui ces tristes conflits comme seuls susceptibles de faire suffisamment pénétrer partout, et surtout chez les classes dirigeantes, une conviction aussi indispensable, et pourtant aussi opposée à l'ensemble des habitudes et des inclinations actuellement dominantes. On peut, du moins, assurer que, si ces orages sont réellement évitables, ce ne saurait être que d'après un vaste développement systématique de la véritable action philosophique, dont l'avénement social est, au contraire, aveuglément repoussé, de nos jours, par les hommes d'état de tous les partis. Bonaparte a laissé misérablement échapper la plus heureuse occasion possible de préparer ainsi l'avenir: il est peu probable qu'il surgisse désormais aucune autorité temporelle, soit personnelle, soit collective, propre à réparer suffisamment, sous ce rapport, cette immense aberration, que l'histoire déplorera un jour comme la plus funeste, sans doute, à l'ensemble de l'évolution moderne.
Quelque sommaires qu'aient dû être ici de telles indications, j'espère cependant les avoir assez caractérisées pour faire convenablement apercevoir à tous les esprits vraiment philosophiques la profonde solidarité qui rattache nécessairement l'une à l'autre l'élaboration systématique de la philosophie positive et l'avénement social de la cause populaire, de manière à constituer spontanément une heureuse et irrésistible alliance entre une grande pensée et une grande force. Je ne pouvais assurément terminer par une explication plus décisive l'appréciation générale de la réorganisation spirituelle, que l'ensemble du passé nous a graduellement conduits à concevoir aujourd'hui comme la seule issue possible des sociétés modernes, et qui se trouve maintenant examinée sous tous les divers aspects essentiels dont elle était susceptible; sauf les développemens ultérieurs que pourra seul admettre, à cet égard, ainsi qu'à tant d'autres, le Traité spécial déjà promis.
Si les opinions et les habitudes actuelles n'étaient point aussi éloignées de l'état mental que suppose une telle conception, elle pourrait espérer partout un accueil favorable, puisqu'elle est, par sa nature, également apte à la satisfaction simultanée des besoins opposés d'ordre et de progrès, dont l'exclusive préoccupation caractérise maintenant le principal antagonisme social. Toute notre vaste élaboration, d'abord logique, puis scientifique, de la philosophie sociale, désormais complète enfin dans son institution fondamentale, a, j'ose le dire, pleinement confirmé, sous ce double aspect, les indications initiales propres au premier chapitre du tome quatrième, et dont il suffit ici de rappeler sommairement l'accomplissement décisif.
D'abord, quant à l'ordre, aucun des divers efforts politiques tentés, à grands frais, depuis le début de la crise finale, ne pouvait sans doute comporter autant d'efficacité sociale que la simple opération philosophique qui, prenant le désordre actuel à la source primitive que découvre la marche historique de la décomposition moderne, entreprend directement, par la seule voie convenable, de réorganiser les opinions, pour passer ensuite aux mœurs, et finalement aux institutions. À cette solution vraiment radicale pourrait-on comparer les tentatives contradictoires, quoique provisoirement indispensables, vainement destinées à concilier la discipline matérielle avec l'anarchie intellectuelle et morale? Nous avons spécialement reconnu, à beaucoup d'égards importans, que l'esprit positif est aujourd'hui le seul apte à contenir et à dissiper l'essor métaphysique des utopies subversives; tandis que l'esprit théologique, auquel les illusions de l'empirisme conservent encore une désastreuse confiance, compromet depuis longtemps les grandes notions sociales, soit publiques, soit même privées, laissées sous son impuissante tutelle; outre sa tendance directement perturbatrice, par suite d'une libre divagation religieuse, que l'entière désuétude d'un tel régime mental peut seule empêcher aujourd'hui. Indépendamment de ces discussions partielles, la nouvelle philosophie politique, appréciant non-seulement les doctrines, mais d'abord et surtout les méthodes, transforme complétement à la fois la position des questions actuelles, la manière de les traiter, et les conditions préalables de leur élaboration; elle constitue ainsi spontanément une triple source générale de garanties logiques pour l'ordre fondamental. Faisant directement prévaloir enfin l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail, et, par suite, le sentiment du devoir sur le sentiment du droit, elle démontre la nature essentiellement morale des principales difficultés sociales; et, par cela seul, elle tend à dissiper partout, comme je l'ai récemment expliqué, une cause féconde d'illusions, de désappointemens, et même de perturbations. Analysant avec précision l'insuffisance évidente de la métaphysique dominante, elle substitue toujours le point de vue relatif au point de vue absolu, et fait sentir que le seul moyen de juger sainement, sous un aspect quelconque, l'état actuel, consiste à y voir constamment un résultat nécessaire de l'ensemble du passé, dont elle caractérise les diverses phases essentielles, sans plus de partialité que d'inconséquence, comme les différens degrés successifs d'une même évolution fondamentale, où le type humain se développe, à tous égards, de plus en plus: ce qui fait aussitôt cesser la prépondérance sociale de l'instinct critique. Enfin, appréciant l'inanité radicale des études ontologiques ou littéraires par lesquelles on se prépare communément aux recherches sociales, elle fait irrécusablement ressortir de la position même de la sociologie, dans la vraie hiérarchie des spéculations positives, les difficiles conditions, à la fois scientifiques et logiques, rigoureusement propres à une semblable élaboration: d'où résulte immédiatement l'exclusion motivée d'une foule d'esprits incompétens, et la concentration spontanée de ces hautes méditations parmi les rares intelligences susceptibles d'y procéder convenablement. Certes, si de telles propriétés, aussi incontestables qu'éminentes, ne sont pas senties par les hommes d'état qui cherchent sincèrement un moyen efficace de contenir aujourd'hui l'esprit de désordre, il faut qu'un déplorable empirisme leur ait ôté toute aptitude rationnelle à saisir le résultat général de nos grandes expériences contemporaines, qui, à cet égard, montrent, selon tant de voies décisives, que les aberrations métaphysiques ne sauraient être victorieusement combattues par les procédés théologiques, et que dès lors les conceptions positives sont seules susceptibles d'en triompher réellement. Or quel sacrifice véritable ce nouveau régime mental exige-t-il, chez nos gouvernemens européens, pour développer convenablement tous les moyens de haute discipline intellectuelle qui le caractérisent? Aucun autre, assurément, que de renoncer enfin, avec une pleine franchise, à l'espoir, de plus en plus chimérique, de la conservation indéfinie d'un antique organisme dont tous les liens essentiels sont déjà putréfiés parmi les populations les plus avancées, et dont la vaine restauration, au lieu d'être vraiment favorable à l'ordre fondamental, constitue désormais une source féconde de graves perturbations, et entretient seule le crédit populaire de la métaphysique négative. Car, à cela près, en un temps où la politique des gouvernemens doit être, par l'imminence croissante de la situation, de plus en plus circonscrite à des effets prochains, que leur importe, au fond, que, dans un avenir inévitable, mais qui ne saurait être immédiat, il ne doive rien rester de l'ancien système politique, pourvu que la grande élaboration philosophique qui préparera graduellement la rénovation finale tende nécessairement aussi à dissiper leurs justes inquiétudes sur une imminente dissolution sociale, et même à consolider, chez les possesseurs actuels, tous les pouvoirs quelconques qui auront convenablement reconnu le sens général du mouvement moderne? Si l'homme était suffisamment accessible aux impulsions intellectuelles, une telle transformation n'offrirait, sans doute, aucune invraisemblance. Tout s'y réduirait, en effet, pour les hommes d'état, à décider s'il vaut mieux traiter habituellement avec des passions ou avec des convictions: or le choix ne saurait être incertain chez ceux qui ont en vue un véritable but social, quelque attrait que doive inspirer vulgairement le premier mode à ceux qui ne poursuivent qu'une simple satisfaction personnelle. L'école positive présentera donc, par sa nature, des points de contact partiels, mais très-importans, aux esprits sincères de l'école stationnaire, et dès lors aussi à ceux même de l'école rétrograde. Envers les plus systématiques de ceux-ci, et surtout en Italie, la nouvelle philosophie politique aura d'ailleurs l'éminent privilége de pouvoir seule faire convenablement revivre aujourd'hui les nobles conceptions du moyen âge sur la théorie universelle de l'organisme social d'après la séparation fondamentale des deux puissances élémentaires.
Quant à l'école révolutionnaire, où réside encore exclusivement l'esprit de progrès, malgré son caractère essentiellement négatif, les habitudes métaphysiques y constitueront l'unique obstacle à une suffisante appréciation de l'aptitude nécessaire de la philosophie positive à déterminer réellement, suivant une marche graduelle mais directe, la régénération totale si énergiquement signalée, avec autant de netteté que pouvaient alors en comporter le milieu social et la théorie dominante, par la grande assemblée d'où provient la vraie physionomie de la crise finale. D'après notre analyse générale du développement successif de cette crise décisive jusqu'à l'époque actuelle, il est évident que la progression révolutionnaire ne peut plus maintenant faire aucun pas important sans changer totalement les doctrines qui l'ont d'abord dirigée, et dont l'expérience la plus irrécusable a hautement constaté la profonde impuissance organique. Radicalement paralysées par une inévitable inconséquence, ces doctrines ont même à peine la force désormais de contenir suffisamment l'action rétrograde dans toute l'étendue de la république européenne: elles sont logiquement conduites partout à reconnaître les principes essentiels de l'ancien système social, tout en lui déniant ses plus importantes conditions d'existence. L'impossibilité croissante d'une vie purement négative, et le besoin de plus en plus senti d'une reconstruction quelconque, ont, en effet, poussé aujourd'hui l'esprit métaphysique qui dirige encore l'école révolutionnaire, même la plus avancée, à satisfaire vainement à ces exigences irrésistibles en formulant à la hâte un simulacre d'organisation fondé sur une vague résurrection des croyances religieuses et de l'ardeur guerrière, systématiquement privées toutefois de leurs principaux appuis antérieurs: en sorte que la grande crise de l'humanité aboutirait finalement à un simple changement dans les formes politiques; sauf quelques utopies antisociales, qui ne sont point ouvertement avouées jusqu'ici. Or notre glorieuse assemblée républicaine, en commençant ses travaux par l'indispensable abolition de la royauté, ne prétendit point ériger en véritable construction une simple ruine: elle voulut seulement caractériser ainsi l'irrévocable condition d'abandonner totalement le système ancien, afin de procéder à une rénovation complète; ce qui exigeait, en effet, comme je l'ai expliqué, la suppression du pouvoir autour duquel s'étaient spontanément ralliés, en France, tous les divers débris du régime déchu; mais ce point de départ ne fut pas alors proclamé comme une solution. Si aujourd'hui, au contraire, prenant le moyen pour le but, la vaine reproduction d'un tel préambule ne devait aboutir qu'à restaurer l'esprit théologique et l'activité militaire par une étrange intronisation simultanée du déisme et de la guerre, il n'est pas douteux que l'ordre actuel, malgré tous ses vices, serait, au fond, beaucoup plus rapproché qu'un tel républicanisme de la véritable issue propre à la crise finale, sans offrir d'ailleurs le grave danger de dissimuler la nature profondément transitoire de la situation générale. Un contraste aussi décisif doit désormais rendre pleinement irrécusable, chez les hommes vraiment progressifs, la nécessité de confier à l'esprit positif la suprême direction ultérieure du mouvement révolutionnaire, qu'il peut seul conduire maintenant à sa destination essentielle. Mais, en renonçant ainsi à la métaphysique négative qui la neutralise aujourd'hui, et dont le vice radical constitue maintenant, par un antagonisme nécessaire, l'unique valeur sociale de l'école rétrograde, l'école révolutionnaire ne sera nullement obligée, suivant l'ensemble de nos explications antérieures, d'abandonner aussi les dogmes salutaires dont elle est justement préoccupée, et qui, longtemps encore, formuleront d'indispensables conditions générales de la progression sociale; car j'ai suffisamment prouvé, envers chaque cas important, que la philosophie positive est spontanément susceptible, sans aucune inconséquence, de s'incorporer réellement ces diverses notions, en transformant seulement leur caractère actuel, de l'absolu au relatif: de manière à y montrer autant de prescriptions sociales propres à la grande transition moderne et destinées à persister, quoique désormais subordonnées à des conceptions directement organiques, jusqu'à son entier accomplissement; soit afin d'opérer l'élimination totale du système ancien, soit pour permettre l'élaboration graduelle du nouvel ordre. Or cette transformation générale, qui auparavant eût été prématurée et même dangereuse, loin d'amortir aujourd'hui l'énergie effective de ces principes révolutionnaires, doit, au contraire, l'augmenter beaucoup, en comportant une application plus hardie que quand leur nature absolue y devait faire toujours redouter une extension anarchique: une destination rationnellement caractérisée, et une durée nettement circonscrite, leur procureront, entre les limites convenables, sans aucune tendance subversive, une plénitude d'activité maintenant impossible, depuis que le besoin d'organiser a dû devenir prépondérant. Les démolitions plus ou moins importantes qui restent encore à opérer, et que j'ai fait suffisamment pressentir, s'accompliraient dès lors, sous l'ascendant de l'esprit positif, avec un libre aveu direct de la nature purement négative de ces mesures provisoires, destinées à écarter tous les divers débris de l'ordre ancien qui feraient vraiment obstacle à l'ordre nouveau. C'est ainsi, par exemple, que la marche générale de la réorganisation spirituelle exigera certainement, surtout en France, l'entière abolition préalable du vain simulacre d'éducation publique que le passé nous a transmis, et de l'étrange corporation universitaire qui s'y rattache, comme constituant désormais les principales sources d'une pernicieuse influence métaphysique, incompatible avec la véritable régénération moderne; outre que la seule existence de cet appareil décrépit tend à dissimuler la nécessité d'un vrai système d'éducation universelle. Les gouvernemens européens, de plus en plus disposés aujourd'hui à se dépouiller de toutes leurs attributions spirituelles pour se consacrer exclusivement au maintien, de plus en plus difficile, de l'ordre matériel, s'empresseront sans doute d'accorder une suppression qui ne leur sera pas demandée au nom d'un principe antisocial sur la liberté absolue et indéfinie de tout enseignement quelconque, mais comme une mesure préliminaire destinée, au contraire, à accélérer, sous ce rapport capital, le retour d'un ordre vraiment normal: ce qui distinguera profondément, à cet égard, les franches réclamations de l'école positive des prétentions mal dissimulées de l'école rétrograde actuelle. Chacun peut étendre aisément une pareille appréciation à beaucoup d'autres démolitions analogues, quoique moins importantes, envers lesquelles il sera non moins facile de reconnaître clairement que la philosophie positive, en transformant, à sa manière, les conceptions critiques, dès lors pleinement réhabilitées, n'en diminue nullement l'efficacité sociale. J'ai d'ailleurs suffisamment expliqué ci-dessus comment l'esprit critique universel, convenablement subordonné à l'esprit organique, conservera toujours une active destination normale dans l'économie définitive des sociétés modernes. Mais, d'après les mêmes motifs, à un degré supérieur d'énergie, il est clair que, sous la même condition fondamentale, cette activité critique doit trouver aujourd'hui une application, aussi utile qu'étendue, pour préparer accessoirement la réorganisation positive, soit en aidant à ruiner l'ascendant actuel des métaphysiciens et des légistes, organes antérieurs du mouvement transitoire, devenus aujourd'hui les principaux obstacles à la solution finale; soit en secondant la régénération graduelle des nouveaux élémens sociaux, spirituels ou temporels, par une judicieuse censure des vices essentiels, intellectuels ou moraux, qui les rendent encore indignes d'une véritable suprématie politique.
Cette double appréciation représente la nouvelle philosophie comme ayant déjà spontanément rempli la condition fondamentale, formulée dès le début de mon élaboration sociologique, pour la conciliation décisive des deux aspects, normalement inséparables, aujourd'hui vicieusement opposés, propres au grand problème social. Sans effort, et sans inconséquence, l'école positive se montrera toujours plus organique que l'école rétrograde, et plus progressive que l'école révolutionnaire, de manière à pouvoir être indifféremment qualifiée d'après l'un ou l'autre attribut élémentaire. Tendant à réunir ou à dissiper tous les partis actuels par la satisfaction simultanée de leurs vœux légitimes, cette école peut justement espérer aujourd'hui de trouver quelques adhésions isolées chez toutes les classes quelconques, soit ascendantes, soit même descendantes. Jusque dans la corporation sacerdotale, ceux de ses membres qui sentent assez profondément l'importance sociale de l'ordre spirituel, pour être fortement choqués de la dégradation politique où il est tombé depuis longtemps sous l'ascendant exclusif de la puissance matérielle, pourraient apprécier la valeur directe des efforts philosophiques ainsi destinés à le relever dignement, si leur intelligence pouvait assez s'affranchir du régime théologique pour rattacher une telle destination à des conceptions d'une autre nature, sauf la discussion d'efficacité, désormais bientôt terminée. La classe militaire pourrait aussi comprendre que, tout en consacrant la moderne extinction normale de l'activité guerrière, dont le grand office social est pleinement accompli, l'école positive justifie directement l'importante destination temporaire que doivent maintenant conserver les armées pour assurer le maintien indispensable de l'ordre matériel, pendant toute la durée de l'élaboration universelle qui doit dissiper l'anarchie intellectuelle et morale. Il serait assurément superflu de signaler les sympathies que devrait exciter, chez les intelligences vraiment scientifiques ou esthétiques, une philosophie qui, sous la condition nécessaire d'une préalable réformation générale de vues et de sentimens, les pousserait ultérieurement au gouvernement spirituel de l'humanité. Quant aux chefs industriels, dont elle sanctionnerait convenablement la future prééminence temporelle, et qu'elle seule pourrait garantir des graves collisions populaires que leur prépare l'anarchie actuelle, elle en devrait attendre le plus favorable accueil, si leurs dispositions intellectuelles et morales étaient en suffisante harmonie avec la dignité réelle de leur situation sociale. Enfin j'ai récemment expliqué les divers motifs fondamentaux qui doivent spécialement engager l'école positive à compter principalement sur l'adhésion des prolétaires, aussitôt que le contact mutuel aura pu suffisamment s'établir. Il faut, en outre, considérer que, même chez les classes équivoques propres à la période transitoire, et destinées ou à disparaître ou à redevenir subalternes, la nouvelle philosophie peut encore trouver d'importantes adhésions privées, d'après l'heureux exercice secondaire qu'elle doit fournir spontanément à leur activité caractéristique. Ainsi, les philosophes métaphysiciens, justement choqués aujourd'hui de l'exorbitante prépondérance des travaux de détail, et sentant convenablement la dignité supérieure des conceptions vraiment générales, pourraient saisir la valeur d'une école seule apte maintenant à rétablir le règne normal de l'esprit d'ensemble, enfin parvenu à une indispensable positivité, qui, facile à développer désormais chez les intelligences fortement organisées, affranchira les véritables philosophes de l'irrationnel dédain du vulgaire des savans actuels, dès lors jugés suivant leur faible portée intrinsèque, dépouillée d'un spécieux entourage, que l'école positive peut seule apprécier. Pareillement, les littérateurs, et même les avocats, qui auront suffisamment admis la nouvelle direction philosophique, pourront y trouver une féconde alimentation de l'activité secondaire qui leur est propre, d'après la versatilité, dès lors heureuse, inhérente à leur défaut caractéristique de convictions profondes, et qui leur permettra d'adapter leurs talens d'exposition et de discussion, soit à l'universelle diffusion de la philosophie positive, soit à l'utile censure initiale que j'y ai déjà signalée, et dont je pourrais, au besoin, leur indiquer de nombreuses et importantes applications, aussi neuves qu'incisives, qui leur permettraient de mesurer, à leur tour, d'orgueilleuses prétentions scientifiques, que les plus audacieux d'entre eux n'osent aujourd'hui contempler qu'avec un aveugle respect.
Malgré toutes ces grandes et incontestables relations avec les différens partis et les diverses classes de la société actuelle, je n'ai pas dissimulé que l'école positive ne doit d'abord compter nulle part sur une adhésion collective, parce que chacun sera beaucoup plus choqué, à l'origine, des atteintes nécessaires ainsi apportées à ses préjugés et à ses passions, que satisfait de la réalisation finale dès lors assurée à ses vœux légitimes. Elle ne doit pas même espérer, au début, l'active coopération de notre jeunesse, dont la portion la plus saine et la mieux préparée est déjà gravement viciée, en général, par l'empirisme et l'égoïsme inhérens à l'anarchie universelle, et que tout concourt à développer. Il faut donc s'attendre à trouver obstacle, pour la nouvelle philosophie politique, chez tout ce qui est aujourd'hui classé, à un titre quelconque; elle n'obtiendra longtemps que des adhésions purement individuelles, indifféremment issues de tous les rangs sociaux. Mais on peut assurer d'avance que de tels appuis ne manqueront pas à une école aussi évidemment apte à tout concilier sans rien compromettre. La philosophie négative du siècle dernier, malgré sa tendance essentiellement anarchique, trouva partout d'actifs protecteurs, jusque parmi les rois, parce qu'elle était alors en suffisante harmonie avec les besoins immédiats de l'évolution moderne. Serait-il téméraire d'espérer un accueil équivalent pour la philosophie positive du dix-neuvième siècle, directement destinée à rétablir une situation vraiment normale chez l'élite de l'humanité, et seule susceptible d'abréger ou d'adoucir, autant que possible, les grandes collisions que nous réserve encore l'anarchie intellectuelle et morale, graduellement aggravée par son inévitable diffusion?
Dans tout le cours de mon appréciation historique, et dans les conclusions politiques que je viens d'en tirer, je me suis scrupuleusement conformé à la grande prescription logique que j'avais d'abord formulée, au début du volume précédent, en ne considérant essentiellement qu'une seule série sociale, toujours formée par l'enchaînement réel des civilisations les plus avancées; restriction sans laquelle j'ose assurer qu'il eût été impossible de découvrir la véritable marche générale de l'évolution fondamentale. Maintenant que la détermination de cette marche a vraiment constitué enfin la sociologie comme une dernière branche principale de la philosophie naturelle, il y aura lieu, quand cette nouvelle science sera suffisamment installée, à poursuivre d'importantes spéculations, jusqu'alors prématurées, sur la progression sociale des différentes populations qui, par divers obstacles assignables, ont dû rester plus ou moins en arrière du grand mouvement que nous avons étudié. Le but final de cette élaboration supplémentaire sera de fournir la base rationnelle de l'action collective que devra exercer ultérieurement l'élite actuelle de l'humanité pour accélérer et faciliter l'essor de ces civilisations secondaires, de manière à tendre systématiquement vers l'unité sociale de l'ensemble de notre espèce: de même que l'opération principale nous a définitivement conduits ci-dessus à concevoir le mode général suivant lequel les peuples avancés doivent aujourd'hui développer leur propre essor commun. Malgré l'identité nécessaire que doit partout offrir la véritable évolution humaine, ses phases successives peuvent cependant s'accomplir avec une rapidité et une facilité fort inégales; et il n'est pas possible que l'exacte connaissance antérieure de cette progression fondamentale, obtenue d'après le lent et douloureux mouvement des populations d'élite, ne doive, à cet égard, comporter beaucoup d'efficacité: en sorte que, par une inévitable compensation, les civilisations arriérées, dès lors rationnellement développables sous cette heureuse direction, puissent atteindre promptement le niveau universel, au lieu de rester indéfiniment livrées à l'empirisme spontané dont notre marche originale n'avait pu s'affranchir jusqu'ici. Ainsi, quelle que doive être aujourd'hui, envers les sociétés les plus avancées, l'éminente utilité pratique des saines études sociologiques, cette heureuse aptitude de la vraie philosophie aura nécessairement, dans l'avenir, encore plus d'importance et d'étendue au sujet des populations retardées. Le passé ne peut, à cet égard, nous fournir aucune juste mesure générale; parce qu'aucune influence réellement semblable ne pouvait s'y manifester, par suite du caractère toujours absolu de la philosophie dirigeante, qui poussait seulement les peuples à s'imposer mutuellement l'aveugle imitation routinière de leurs sociabilités respectives: tandis que le caractère essentiellement relatif de la philosophie positive permettra de modifier judicieusement les applications de la théorie fondamentale suivant les convenances propres à chaque cas, après y avoir d'abord exactement déterminé jusqu'à quel degré et par quelles voies les phases analogues de l'évolution typique sont alors susceptibles d'amélioration effective. Par là, les relations croissantes des populations d'élite avec le reste de l'humanité seront enfin directement subordonnées à d'actifs sentimens d'une fraternité vraiment universelle, au lieu de rester essentiellement dominées par un orgueil féroce ou une ignoble cupidité. Mais les philosophes doivent aujourd'hui soigneusement éviter les séductions spontanées de cette heureuse perspective, qui promet à leur activité rationnelle une aussi vaste application ultérieure. Jusqu'à ce que la réorganisation positive soit suffisamment avancée, il importe beaucoup, comme je l'ai ci-dessus expliqué, que leur élaboration systématique demeure toujours exclusivement concentrée sur la majorité de la race blanche, composant l'avant-garde de l'humanité, suivant l'exacte définition sociologique que j'ai directement formulée au début de ce volume, et qui comprend seulement les cinq grandes nations de l'occident européen. Autant nous avons reconnu nécessaire d'imprimer désormais à toutes les hautes spéculations politiques l'entière extension indiquée par ces limites, en deçà desquelles le point de vue social resterait maintenant privé de sa généralité caractéristique; autant nous avons jugé indispensable aujourd'hui de s'y renfermer habituellement, sous peine de ne point suffisamment éliminer l'esprit vague et absolu de l'ancienne philosophie, et, par suite, de manière à interdire inévitablement toute solution vraiment radicale. Cette restriction me semble tellement capitale, que j'ai cru devoir la reproduire expressément à la fin comme au début de mon élaboration sociologique. La pratique en sera d'autant plus convenable que, tant que l'occident européen ne sera pas suffisamment réorganisé, il ne saurait réellement exercer aucune grande et heureuse action collective sur le reste de l'humanité; outre l'imminent danger d'une telle diversion prématurée pour y dénaturer ou y troubler gravement cette indispensable régénération, point d'appui ultérieur de toute notre espèce. Sagement préoccupée de cette opération décisive, la population occidentale devra longtemps éviter toute large intervention politique, du moins active, dans l'évolution spontanée de l'Asie, et même dans celle de l'orient européen: sauf, bien entendu, les précautions que pourraient exiger le maintien nécessaire de la paix générale, ou l'extension naturelle des relations industrielles; mais sans jamais seconder les efforts spontanés que tente aujourd'hui l'esprit militaire pour retarder son inévitable extinction, en se rattachant, par de spécieux sophismes, à un dangereux prosélytisme social, comme je l'ai ci-dessus expliqué.
Malgré l'homogénéité fondamentale de la population d'élite à l'ensemble de laquelle la grande élaboration philosophique propre au dix-neuvième siècle doit être directement destinée, il existe nécessairement des différences essentielles entre les cinq nations principales qui la composent, quant aux obstacles et aux ressources que doit y trouver la régénération positive, dont toutes les phases importantes doivent pourtant, par la nature d'une telle rénovation, s'y accomplir simultanément. Notre théorie historique, en faisant spontanément ressortir cette connexité nécessaire, permet aussi d'apprécier exactement cette diversité secondaire, qu'il importe maintenant de caractériser rapidement, afin de terminer mon opération sociologique par un juste aperçu comparatif de l'accueil réservé à la nouvelle philosophie politique chez ces diverses nationalités; complément naturel de la comparaison que je viens d'indiquer pour les différentes classes modernes. La double évolution, à la fois négative et positive, solidairement accomplie, pendant les cinq siècles antérieurs, dans toute l'étendue de cette république occidentale, nous fournit, d'après les deux chapitres précédens, une base pleinement irrécusable pour cette détermination délicate, d'où toute vaine inspiration locale doit être soigneusement bannie: la concordance de ces deux séries simultanées doit surtout devenir, à cet égard, le principe décisif d'une entière conviction philosophique, qui doit d'ailleurs être naturellement fort avancée déjà par ces deux chapitres, où j'ai directement établi, à ce sujet, la distinction la plus générale, qu'il s'agit seulement ici de compléter brièvement, sous ma réserve accoutumée des développemens ultérieurs, incompatibles avec les limites et même avec la destination de ce Traité.
Tous ces divers moyens essentiels d'appréciation comparative concourent évidemment, suivant nos indications antérieures, à représenter aujourd'hui la France comme le siége nécessaire de la principale élaboration sociale. Nous avons vu le commun mouvement de décomposition politique s'y opérer toujours, depuis le quatorzième siècle, d'une manière plus complète et plus décisive qu'en aucun autre cas, même pendant sa période spontanée, et, à plus forte raison, à partir de sa systématisation, dont la dernière phase, quoique destinée immédiatement à l'ensemble de notre occident, dut être d'abord essentiellement française, ainsi que la crise finale qu'elle détermina nécessairement. Il serait certes superflu de prouver ici que le régime ancien, soit spirituel, soit temporel, est maintenant beaucoup plus déchu en France que partout ailleurs. Quant à la progression positive, l'évolution scientifique, et même aussi l'évolution esthétique, sans y être, au fond, plus avancées, y ont certainement obtenu un plus grand ascendant social; ce qui importe surtout à notre comparaison actuelle. Pareillement, l'évolution industrielle, quoique n'y pouvant encore offrir le plus large développement spécial, y a nécessairement amené déjà la nouvelle puissance temporelle beaucoup plus près d'une véritable suprématie politique. Enfin, l'unité nationale, condition si capitale de cette grande initiative européenne, y est assurément plus complète et plus inébranlable qu'en aucun autre cas. J'ai assez expliqué comment un admirable instinct politique, malgré la tendance dissolvante de la métaphysique dirigeante, avait soigneusement maintenu, pendant la crise révolutionnaire, ce précieux résultat de l'ensemble de notre passé, dès lors même notablement consolidé par un plus vaste développement de la subordination spontanée de tous les foyers français envers le centre parisien. Au reste, la prédilection décisive qui, dans l'Europe entière, depuis l'heureux avénement de la paix universelle, dispose de plus en plus, non-seulement les artistes, les savans et les philosophes, mais la plupart des hommes cultivés, à voir dans Paris une sorte de patrie commune, doit certainement dissiper toute grave incertitude sur la perpétuité nécessaire de cette noble initiative, si chèrement acquise.
Malgré le défaut de nationalité, l'ensemble de tous les autres caractères me semble devoir déterminer, contrairement à l'opinion commune, à concevoir l'Italie comme étant, après la France, le pays le mieux disposé à la régénération positive. L'esprit militaire y est peut-être plus radicalement éteint que partout ailleurs; et cette même lacune, funeste à d'autres égards, dont j'ai expliqué, au cinquante-quatrième chapitre, la cause nécessaire, n'est sans doute pas étrangère à une telle préparation négative. Quoique la conservation du catholicisme n'y ait pu être aussi avantageuse qu'en France au plein essor original de l'ébranlement philosophique, la compression rétrograde, assez intense pour préserver les populations contre toute grave extension de la métaphysique protestante ou même déiste, n'a pu cependant y empêcher ensuite, chez la plupart des esprits cultivés, une entière émancipation théologique, aujourd'hui mal dissimulée. En outre, cette influence générale, dont j'ai tant signalé les propriétés essentielles pour les deux dernières phases de l'évolution moderne, a spécialement réservé à la population italienne la transmission naturelle de ce qui, dans les anciennes habitudes catholiques, est susceptible d'incorporation aux nouvelles mœurs positives, relativement à la division fondamentale des deux puissances élémentaires, dont le véritable instinct ne peut maintenant se trouver que là suffisamment familier. L'évolution scientifique et l'évolution industrielle, quoique presqu'aussi avancées qu'en France, y ont pourtant obtenu une prépondérance sociale beaucoup moindre, par suite d'une moindre extinction populaire de l'esprit religieux et aristocratique: mais elles y sont, au fond, plus rapprochées de leur ascendant final que chez tout le reste de la communauté occidentale. Il serait assurément superflu d'y mentionner l'admirable développement de l'évolution esthétique, qui, plus complète et plus universelle que partout ailleurs, y a si heureusement réalisé sa propriété caractéristique d'entretenir, chez les plus vulgaires intelligences, l'éveil fondamental de la vie spéculative. Quoique le défaut de nationalité dût évidemment y interdire une initiative politique si hautement réservée à la France, son influence est loin d'y empêcher une intime et rapide propagation du mouvement original. Convenablement appréciée par les bons esprits italiens, d'après l'ensemble de la saine théorie historique, cette lacune pourra même y déterminer une excitation plus prononcée à la réorganisation spirituelle: soit qu'on envisage le catholicisme, suivant l'indication spéciale du cinquante-quatrième chapitre, comme la cause essentielle d'une telle anomalie; soit que l'impossibilité de constituer l'unité italienne fasse plus directement sentir l'importance supérieure de l'unité européenne, qui ne peut être obtenue que par la régénération intellectuelle et morale, et dont l'avénement pourra seul faire spontanément cesser, au profit commun de l'ordre et du progrès, des tentatives également chimériques et perturbatrices.
Envisagée dans toute l'étendue de la définition sociologique indiquée au début de ce volume, la population allemande me paraît être, tout compensé, après les deux précédentes, la mieux disposée aujourd'hui, en résultat final de son évolution antérieure, à la réorganisation positive. L'esprit militaire ou féodal, et même, malgré les apparences, l'esprit religieux, quoique y étant moins déchus qu'en Italie, n'y sont pas cependant aussi dangereusement incorporés qu'en Angleterre au mouvement général de la société moderne. Outre que la prépondérance politique du protestantisme y est beaucoup moins intime et moins universelle, elle n'y a pas empêché, là où il a le plus prévalu, que la grande concentration temporelle propre à la transition moderne n'y aboutît aussi, par une heureuse anomalie que j'ai signalée, au mode essentiellement monarchique, que nous avons reconnu si préférable, à tous égards, au mode aristocratique exceptionnel, éminemment particulier à l'Angleterre, et dont la seule Suède offre l'équivalent germanique, toutefois très-altéré. La plus dangereuse influence qui distingue cette population est certainement celle de l'esprit métaphysique, qui s'y trouve aujourd'hui plus répandu et plus dominant que partout ailleurs, et dont la désastreuse activité y entretient une mystique prédilection pour les conceptions vagues et absolues, directement contraire à toute vraie réorganisation sociale. Mais cet esprit, inhérent à l'élaboration protestante est, par cela même, beaucoup moins prononcé dans l'Allemagne catholique; et d'ailleurs il est déjà partout en pleine décroissance. À cela près, l'évolution germanique est aujourd'hui, pour l'ordre spéculatif de la progression positive, soit esthétique, soit même scientifique, plus complète et plus universelle qu'en Angleterre, surtout quant à l'ascendant social qui s'y rattache. Il est même évident, comme je l'ai noté au trente-sixième chapitre, que l'activité supérieure de l'esprit philosophique, malgré son caractère encore essentiellement métaphysique, entretient en Allemagne une précieuse disposition aux méditations générales, maintenant propre à y compenser plus qu'ailleurs les tendances dispersives de nos spécialités scientifiques. L'évolution industrielle, sans y être matériellement aussi développée qu'en Angleterre, y est pourtant moins éloignée de sa principale destination sociale, parce que son essor y a été plus indépendant de la suprématie aristocratique. Enfin, quoique le défaut de nationalité, résultant surtout du protestantisme, y offre un tout autre caractère qu'en Italie, il y comporte cependant une équivalente stimulation à la régénération positive: soit qu'un tel vœu doive y conduire à mieux sentir la nécessité de renoncer enfin à la philosophie théologique, désormais principal obstacle à la réunion; soit, comme en Italie, en faisant apprécier davantage la réorganisation spirituelle, spontanément commune à l'ensemble de l'occident européen.
Diverses explications incidentes, dans les deux chapitres précédens, ont déjà dû spécialement disposer à comprendre, d'après la saine appréciation de l'ensemble de l'évolution moderne, que la population anglaise, malgré tous ses avantages réels, est aujourd'hui moins préparée à une telle solution qu'aucune autre branche de la grande famille occidentale, sauf la seule Espagne, exceptionnellement retardée. L'esprit féodal et l'esprit théologique, par la profonde modification qu'ils y ont graduellement subie, y ont conservé plus qu'ailleurs une dangereuse consistance politique, qui, longtemps compatible avec les évolutions partielles, y constitue maintenant un puissant obstacle à la réorganisation finale. C'est là que le système rétrograde, ou du moins fortement stationnaire, a pu être le plus complétement organisé, au spirituel et au temporel. Jamais, par exemple, la prépondérance du jésuitisme n'a pu réaliser, sur le continent, l'institution d'une hypocrisie légale aussi hostile à l'émancipation humaine que celle dont la constitution anglicane, dirigée par l'oligarchie britannique, nous offre encore l'exemple journalier. La compensation matérielle, par laquelle un tel régime a tenté de s'incorporer à l'évolution moderne, en excitant d'abord un développement plus parfait de l'activité industrielle, y est finalement devenue, à beaucoup d'égards importans, une source directe d'entraves politiques: soit en prolongeant l'ascendant social d'une aristocratie, ainsi placée à la tête du mouvement pratique, où elle maintient la haute intervention du principe militaire; soit en viciant les habitudes mentales de l'ensemble de la population, par une prépondérance exorbitante du point de vue concret et de l'utilité immédiate; soit, enfin, en corrompant directement les mœurs nationales d'après l'ascendant universel d'un intraitable orgueil et d'une cupidité effrénée, tendant à isoler profondément le peuple anglais de tout le reste de la famille occidentale. Nous avons reconnu que, par une suite nécessaire, la double évolution spéculative y avait été notablement altérée, non-seulement dans l'ordre scientifique, malgré les immenses progrès qui s'y sont individuellement accomplis, mais aussi dans l'ordre esthétique, resté encore si imparfait, sauf l'admirable essor spontané du premier des beaux-arts: l'incorporation sociale de l'un et de l'autre élément y est surtout moins avancée que chez les trois autres nations. Toutefois ces divers dangers caractéristiques, qui doivent gravement entraver, en Angleterre, la commune régénération positive, parce qu'ils y affectent directement la masse sociale, n'empêchent pas que, par une imparfaite compensation, la coopération fondamentale à cette œuvre finale n'y doive être immédiatement fort active et très-importante de la part des esprits d'élite, qui, par l'ensemble d'une telle situation, y sont déjà plus préparés que partout ailleurs, excepté en France. D'abord, leur position même les préserve plus facilement de la dangereuse illusion politique qui, dans le reste de notre occident, vicie aujourd'hui les meilleures intelligences, en disposant à regarder comme une solution finale la vaine imitation universelle du régime transitoire propre à l'Angleterre, et dont l'insuffisance radicale y est assurément beaucoup mieux sentie maintenant qu'elle ne peut l'être sur le continent. Ensuite, la prépondérance exorbitante de l'esprit pratique y a du moins cet avantage, que, lorsqu'elle n'empêche pas, chez les intelligences convenablement organisées, l'essor continu des méditations générales, elle leur imprime involontairement un caractère de netteté et de réalité qui ne saurait ordinairement exister, à un pareil degré, en Allemagne, ou même en Italie. Par suite, enfin, de la moindre importance sociale des corporations scientifiques, les savans, plus isolés, y doivent d'ailleurs offrir aujourd'hui une originalité plus réelle, et une plus grande aptitude à s'affranchir des tendances dispersives propres au régime de spécialité, dont l'indispensable transformation philosophique y trouvera probablement moins d'obstacles qu'en France.
Le retard spécial que durent éprouver, en Espagne, les deux dernières phases de l'évolution moderne, tant positive que négative, est, de nos jours, trop généralement apprécié pour qu'il faille motiver expressément ici le rang extrême que nous assignons à cette énergique population, malgré ses éminens caractères, quant à sa préparation directe à la réorganisation finale. Quoique le système rétrograde n'y ait pu réellement obtenir une consistance aussi durable qu'en Angleterre, il y a pourtant exercé, sous une direction moins habile, une compression immédiate beaucoup plus intense; au point d'y entraver profondément l'essor partiel des nouveaux élémens sociaux, non-seulement scientifique ou philosophique, mais aussi esthétique, et même industriel. La conservation exagérée du catholicisme n'y a pu devenir aussi avantageuse qu'en Italie au plein développement ultérieur de l'émancipation mentale, ni au maintien des habitudes politiques du moyen âge sur la séparation des deux puissances. Sous ce dernier aspect surtout, l'esprit catholique y a été gravement altéré, par suite d'une incorporation trop intime au système de gouvernement; de manière à susciter plutôt de vicieuses tendances théocratiques que de saines dispositions à la coordination rationnelle entre le pouvoir moral et le pouvoir politique. Mais cette appréciation comparative ne doit jamais faire oublier l'irrécusable nécessité de comprendre aussi cet élément capital de la république occidentale dans la conception et dans la direction de la réorganisation commune, où la solidarité antérieure constitue le principe irrésistible de la connexité future; quoique d'ailleurs cette inévitable condition puisse spécialement devenir une source d'embarras, soit philosophiques, soit politiques. L'admirable résistance du peuple espagnol à l'oppressive invasion de Bonaparte suffirait assurément pour y constater une énergie morale et une ténacité politique qui, là plus qu'ailleurs, résident surtout dans les masses populaires, et qui garantissent leur aptitude ultérieure au régime final, quand le ralentissement antérieur y aura pu être suffisamment compensé par les voies convenables.
D'après cette sommaire appréciation de l'inégale préparation de la régénération positive chez les cinq grandes populations qui doivent y participer à la fois, mais à divers degrés et sous divers modes, il importe beaucoup que l'élaboration philosophique destinée à la déterminer graduellement soit instituée de manière à toujours manifester cette commune extension occidentale, en s'adaptant toutefois assez heureusement aux convenances de chaque cas pour convertir, autant que possible, ces inévitables différences en nouveaux moyens d'accomplissement, par une judicieuse combinaison des qualités essentielles propres à chacun de ces élémens nationaux. Afin de mieux remplir cette condition capitale, il conviendrait de placer expressément, dès l'origine, cette élaboration fondamentale sous l'active direction d'une association universelle, d'abord très-peu nombreuse, mais ultérieurement réservée, par de sages affiliations successives, à un vaste développement, et dont la dénomination caractéristique de Comité positif occidental indiquerait sa destination à conduire, dans toute l'étendue de la grande famille européenne, la réorganisation spirituelle appréciée, et même ébauchée, d'après l'ensemble de ce Traité[35]. Cette association philosophique, indifféremment issue, chez ces diverses nations, de tous les rangs sociaux, soit pour l'élaboration directe, soit pour l'efficacité des travaux, tendrait ouvertement à systématiser les attributions intellectuelles et morales désormais abandonnées de plus en plus par les gouvernemens européens, et déjà livrées, du moins en France, à la libre concurrence des penseurs indépendans. Si j'ai suffisamment caractérisé la nature et l'étendue de la réorganisation spirituelle, fondée sur l'essor direct de la vraie philosophie moderne, on doit sentir quelle immense activité devrait, à tous égards, développer partout cette sorte de concile permanent de l'église positive: soit pour accomplir une vaste élaboration mentale, où toutes les conceptions humaines doivent être assujetties à une indispensable rénovation; soit pour en faciliter la marche rationnelle par l'institution de colléges philosophiques, propres à lui préparer directement de dignes coopérateurs; soit pour en seconder la réalisation graduelle par l'universelle propagation d'une sage instruction positive, à la fois scientifique et esthétique; soit, enfin, pour en régulariser peu à peu l'application pratique par un judicieux enseignement journalier, tant oral qu'écrit, et même par une convenable intervention philosophique au milieu des divers conflits politiques naturellement résultés de l'influence prolongée des anciens moteurs sociaux.
Note 35: Malgré le petit nombre des membres qui doivent primitivement former ce haut comité, et qui, par aperçu, ne me paraît pas devoir maintenant excéder trente, il importe que sa composition primitive représente expressément une telle coopération, proportion gardée d'ailleurs de l'aptitude nationale correspondante, soit collective, soit personnelle. D'après les indications précédentes, on y pourrait, par exemple, admettre huit Français, sept Anglais, six Italiens, cinq Allemands et quatre Espagnols. Sans attacher aucune vaine gravité à de tels chiffres, j'insiste seulement pour qu'aucune des cinq nations combinées n'y ait la majorité numérique, et que le contingent corresponde autant que possible à la participation réelle. La France et l'Angleterre constituant évidemment les deux cas les plus opposés, c'est leur combinaison qui doit nécessairement offrir l'importance la plus décisive dans la formation initiale d'une telle association. Ce comité siégerait d'ailleurs naturellement à Paris, mais en évitant de s'assujettir à aucune résidence invariable.
Malgré l'inévitable longueur de ce chapitre final, les principales conclusions sociales déduites de l'appréciation fondamentale de l'ensemble du passé humain n'y ont pu être que sommairement indiquées, sous la réserve des développemens ultérieurs propres au Traité spécial que j'ai promis. J'espère néanmoins y avoir assez caractérisé la nouvelle philosophie politique, immédiatement destinée à conduire enfin vers son but nécessaire l'immense révolution où nous sommes directement plongés depuis un demi-siècle, et qui doit, à tous égards, constituer la crise la plus décisive de l'évolution humaine. Par une telle détermination, j'ai finalement accompli la grande élaboration philosophique, commencée avec le tome quatrième, pour l'entière rénovation des spéculations sociales, et dans laquelle je crois avoir ainsi dépassé non-seulement l'engagement initial pris au début de ce Traité, mais même les promesses plus rigoureuses que contenait la première partie de mon opération sociologique. En un temps où toutes les convictions morales et politiques sont essentiellement flottantes, faute d'une base mentale suffisante, j'ai directement posé les fondemens rationnels de nouvelles convictions vraiment stables, susceptibles d'efficacité contre les passions discordantes, soit privées, soit publiques. Quand les considérations pratiques ont partout usurpé une exorbitante prépondérance, j'ai relevé la dignité philosophique et constitué la réalité sociale des saines spéculations théoriques, en établissant, entre les unes et les autres, une subordination systématique sans laquelle il est impossible désormais de s'élever, en politique, à rien de grand ni de stable. À l'époque où l'intelligence humaine, sous le régime empirique d'une spécialité dispersive, menace de se consumer en travaux de détail de plus en plus misérables et de plus en plus éloignés de toute haute destination sociale, j'ai osé proclamer et même ébaucher le règne prochain de l'esprit d'ensemble, seul propre à faire universellement prévaloir le vrai sentiment du devoir. Ce triple but a été atteint par la fondation d'une science nouvelle, la dernière et la plus importante de toutes, sans laquelle le système de la véritable philosophie moderne ne saurait avoir ni unité ni consistance, et qui, je ne crains pas de l'assurer, quoique ne pouvant encore trouver sa place dans la constitution routinière et arriérée de nos académies scientifiques, n'en a pas moins, dès son origine actuelle, autant de positivité et plus de rationnalité qu'aucune des sciences antérieures déjà jugées par ce Traité. Quelle que doive être l'importance des progrès ultérieurs réservés à la sociologie, ils offriront nécessairement beaucoup moins de difficultés que cette création fondamentale: non-seulement parce que la méthode y est ainsi assez caractérisée pour apprendre désormais à retirer, d'une étude plus détaillée du passé, des indications plus précises de l'avenir; mais aussi parce que les conclusions générales ici obtenues, outre qu'elles sont, par la nature du sujet, les plus essentielles, serviront de guide universel aux appréciations plus spéciales.
Une telle fondation scientifique complétant enfin le système élémentaire de la philosophie naturelle préparée par Aristote, annoncée par les scolastiques du moyen âge, et directement conçue, quant à son esprit général, par Bacon et Descartes, il ne me reste plus maintenant, pour avoir atteint, autant que possible, le but principal de ce Traité, qu'à y caractériser sommairement la coordination finale de cette philosophie positive dont tous les élémens essentiels, soit logiques, soit scientifiques, ont été successivement l'objet propre des six parties de notre élaboration hiérarchique, depuis les plus simples conceptions mathématiques jusqu'aux plus éminentes spéculations sociales. Telle sera la destination des trois chapitres complémentaires qui vont ici être consacrés, d'abord à la méthode, ensuite à la doctrine, et enfin à la future harmonie générale de la philosophie positive, suivant l'annonce contenue au tableau synoptique initial, publié, il y a douze ans, avec le premier volume de ce Traité.
CINQUANTE-HUITIÈME LEÇON.
Appréciation finale de l'ensemble de la méthode positive.
L'élaboration fondamentale que j'ai, le premier, osé entreprendre, se trouvant enfin suffisamment accomplie, même dans sa partie la plus nouvelle, la plus importante et la plus difficile, il faut désormais envisager la succession hiérarchique des six éléments essentiels qui en ont dû composer le vaste ensemble, depuis les plus simples spéculations mathématiques jusqu'aux plus hautes conceptions sociales, comme ayant été surtout destinée à élever graduellement notre intelligence au point de vue définitif de la philosophie positive, dont le véritable esprit général ne pouvait être autrement dévoilé. Nous avons ainsi systématiquement réalisé une évolution individuelle radicalement conforme à l'évolution nécessaire de l'humanité, que l'on peut maintenant, pour plus de facilité, se borner, sans aucun grave inconvénient, à considérer ici à partir de l'impulsion décisive déterminée par la double action, philosophique et scientifique, émanée de Bacon et de Descartes conjointement avec Kepler et Galilée. Cette indispensable préparation constituait évidemment le seul moyen pleinement efficace d'apprécier directement, soit quant à la méthode, ou quant à la doctrine, le vrai caractère propre à chacune des phases principales de la positivité rationnelle. En outre, l'homogénéité continue de ces diverses déterminations partielles nous a spontanément manifesté leur convergence croissante vers une même philosophie finale, dont la nature et la destination n'ont jamais pu être encore suffisamment comprises, par une suite inévitable de l'extension trop incomplète et de la culture trop dispersive qui devaient jusqu'ici distinguer son essor préliminaire, de façon à dissimuler profondément à la plupart de ses actifs promoteurs la tendance nécessaire de l'ensemble des spéculations modernes. Pour caractériser convenablement cette philosophie, ainsi successivement appréciée quant à tous ses élémens indispensables, il ne nous reste donc plus, en résultat spontané de notre opération totale, qu'à indiquer, d'une manière sommaire mais directe, dans cette leçon et dans la suivante, la coordination définitive de ses différentes conceptions essentielles, d'abord logiques, puis scientifiques d'après un principe d'unité réellement susceptible d'une telle efficacité, afin de pouvoir ensuite signaler rapidement, dans un dernier chapitre, la véritable activité normale, à la fois mentale et sociale, ultérieurement réservée au système qui doit devenir la base usuelle du régime spirituel de l'humanité, enfin parvenue, par tant de douloureux efforts, à sa pleine virilité.
Au chapitre précédent, les conséquences générales de l'étude approfondie du passé nous ont spécialement démontré l'inévitable urgence d'une pareille unité philosophique, comme constituant désormais la première condition fondamentale de la réorganisation intellectuelle et morale des populations les plus avancées. Mais, en outre, les esprits même qui, vicieusement contemplatifs, ne seraient pas aujourd'hui assez touchés de cette immense nécessité sociale, pourraient, en s'élevant au point de vue convenable, directement apprécier aussi, sous le simple aspect spéculatif, l'irrécusable réalité de ce besoin universel si évidemment propre aux temps actuels, où l'irrationnelle dispersion des travaux scientifiques menace désormais d'altérer profondément les principaux résultats de l'ensemble des efforts antérieurs, en faisant bientôt dégénérer la plupart des recherches partielles en tentatives stériles et incohérentes, qui, de plus en plus dépourvues de but réel et de direction déterminée, ne pourraient enfin conserver qu'une activité spontanément destructive, aveuglément tournée contre cette harmonie progressive où l'on doit voir sans doute le plus précieux attribut de la vraie positivité moderne. Jusque dans les sciences les plus simples, et par suite les moins imparfaites, il ne faut pas croire que les notions d'une certaine généralité puissent isolément résister toujours à cet essor désordonné des divagations individuelles que tend maintenant à développer avec rapidité la déplorable anarchie philosophique dont tant d'intelligences étroites ou égarées se glorifient si étrangement aujourd'hui, et qui ne tarderait pas à devenir aussi contraire à la probité des opérations spéculatives qu'à leur rationnalité. Toutes nos conceptions abstraites, y compris même les mieux établies, ne sauraient finalement persister sans une suffisante solidarité mutuelle. Sous l'abusive prolongation d'un inévitable interrègne philosophique, la même analyse dissolvante, qui semble aujourd'hui essentiellement bornée aux idées politiques et morales, où elle s'oppose spécialement, en vertu de leur complication supérieure, à une indispensable réorganisation, s'étendrait bientôt, de toute nécessité, d'après l'unité fondamentale de notre entendement, à tous les autres ordres de spéculations, de manière à ne laisser intactes, en chaque genre quelconque, que les vérités les plus grossières et les moins précieuses, comme l'indiquent déjà, dans le monde scientifique actuel, par une première extension de cette funeste situation, tant de graves divergences et d'aberrations capitales sur beaucoup d'importans sujets. En un mot, si l'esprit positif, dont l'empirique spécialité a maintenant cessé de correspondre aux besoins temporaires d'une évolution préparatoire, devait rester indéfiniment privé de toute systématisation usuelle, un tel désordre reproduirait inévitablement, chez les modernes, sauf la diversité des formes, l'équivalent essentiel de cette honteuse dégradation mentale que détermina jadis, parmi les populations grecques de l'antiquité et du moyen âge, le libre essor des divagations théologico-métaphysiques. Ceux donc qui persistent à n'attribuer à la moderne évolution scientifique d'autre réaction philosophique que la simple dissolution de l'antique régime intellectuel, sans y vouloir chercher de nouvelles bases générales d'une discipline plus parfaite et plus durable, tendent nécessairement, à leur insu, vers la destruction sophistique de ces mêmes acquisitions partielles auxquelles ils attachent une importance très-légitime, quoique trop exclusive, et qui, dans la pensée des premiers fondateurs de la philosophie positive, étaient, au contraire, principalement destinées, comme nous l'avons historiquement reconnu, à permettre enfin la réorganisation totale du système spéculatif, d'après une indispensable préparation graduelle, à la fois logique et scientifique, aujourd'hui suffisamment accomplie. Depuis que la spécialisation empirique a essentiellement perdu son office temporaire, par l'extension décisive de l'esprit positif à tous les ordres principaux de phénomènes naturels, elle oppose de puissans obstacles à tous les grands progrès scientifiques, et même elle compromet gravement la conservation réelle des résultats antérieurs. Telle est, au fond, la première cause générale de l'état flottant où se trouvent aujourd'hui, suivant notre appréciation directe, la plupart des conceptions biologiques, surtout chez la nation où la double évolution moderne, tant négative que positive, a été la plus complète. Mais cette désastreuse influence n'est marquée davantage dans les études organiques qu'en vertu de leur complication supérieure et de leur besoin plus prononcé d'unité directrice; la prolongation ultérieure de l'anarchie scientifique produirait nécessairement des ravages analogues dans les études inorganiques, y compris les études mathématiques, que le régime actuel tend déjà visiblement à réduire de plus en plus à la stérile accumulation d'incohérens détails, sous l'aveugle impulsion d'une avide concurrence, dont l'essor déréglé promet de faciles triomphes aux médiocrités ambitieuses. Ainsi, même abstraction faite des hautes exigences sociales que nous avons vu prescrire impérieusement la systématisation finale de la vraie philosophie moderne, le simple intérêt des sciences suffirait aujourd'hui pour en démontrer l'urgence, en y signalant le seul moyen général de consolider suffisamment l'admirable évolution spéculative ébauchée pendant les deux derniers siècles.
Cette indispensable coordination devient maintenant une heureuse conséquence spontanée du plan fondamental qui caractérise ce Traité, où le développement continu de la positivité rationnelle, dans ma propre intelligence comme dans celle du lecteur attentif, a été nécessairement assujetti, suivant la hiérarchie naturelle des phénomènes correspondans, à une succession toujours homogène d'états de plus en plus complets, dont chacun embrasse essentiellement tous les précédens, en sorte que le dernier d'entre eux, relatif aux conceptions les plus complexes que puisse aborder l'esprit humain, constitue aussitôt la liaison universelle et définitive des diverses spéculations positives. Aussi, malgré l'importance et la difficulté intrinsèques des résultats généraux propres à ces trois chapitres extrêmes, leur facile établissement nous offrira-t-il enfin la juste récompense d'une lente et pénible élaboration, qui n'avait jamais pu jusqu'ici être convenablement instituée.
Une véritable unité philosophique exigeant certainement l'entière prépondérance normale de l'un des élémens spéculatifs sur tous les autres, la question principale se réduit donc ici à déterminer directement quel est celui qui doit finalement prévaloir, non plus pour l'essor préparatoire du génie positif, mais pour son actif développement systématique, parmi les six points de vue fondamentaux, mathématique, astronomique, physique, chimique, biologique, et enfin sociologique, que nous avons successivement appréciés, et à l'ensemble desquels se rapportent inévitablement toutes les spéculations réelles. Or la constitution même de notre hiérarchie scientifique démontre aussitôt qu'une telle prééminence mentale n'a jamais pu appartenir qu'au premier ou au dernier de ces six élémens philosophiques: car eux seuls, évidemment, sont susceptibles d'universalité nécessaire, l'un par la destination, l'autre par l'origine de leurs conceptions respectives. La philosophie mathématique, d'où nous pouvons momentanément nous dispenser de séparer la philosophie astronomique, qui n'en est, à vrai dire, qu'une manifestation décisive, présente d'abord des titres irrécusables à la suprématie rationnelle, en vertu de l'incontestable extension des lois géométriques et mécaniques à tous les ordres possibles de phénomènes naturels. Sous un autre aspect, la philosophie sociologique, d'où nous pouvons pareillement cesser d'isoler la philosophie biologique, qui lui sert de base immédiate, doit aujourd'hui directement aspirer à la souveraineté intellectuelle, sauf l'indispensable condition, que j'ose dire désormais suffisamment accomplie, d'une véritable positivité; puisque toutes nos spéculations quelconques peuvent être réellement envisagées comme autant de résultats nécessaires de l'évolution spéculative de l'humanité, suivant les explications spéciales du quarante-neuvième chapitre. Quant au couple intermédiaire, formé par la philosophie physico-chimique, sa nature propre le rend assurément trop éloigné à la fois du point de départ et du but convenables à l'ensemble de l'élaboration positive, pour qu'il doive jamais prétendre, dans ce grand conflit mental, à aucune autre influence essentielle que celle de seconder puissamment l'une ou l'autre de ces deux impulsions rivales, dont il subit inévitablement l'action simultanée.
La principale question philosophique étant ainsi réduite à reconnaître maintenant, dans l'économie finale du système positif, l'entière prépondérance rationnelle, soit de l'esprit mathématique, soit de l'esprit sociologique, notre théorie générale de l'évolution humaine, spécialement en ce qui concerne l'appréciation historique de la progression moderne, nous permet aisément d'établir, sans aucune grave incertitude, que si le premier a dû nécessairement prévaloir pendant la longue éducation préliminaire qu'exigeait, en chaque genre, l'éveil successif d'une positivité durable, le dernier est, au contraire, seul susceptible, à tous égards, de diriger désormais, avec une véritable efficacité, l'essor universel et continu des spéculations réelles. Cette distinction fondamentale, qui constitue la première et la plus importante de nos conclusions générales, contient à la fois l'explication et le dénouement du déplorable antagonisme, jusqu'à présent insoluble, incessamment développé, depuis trois siècles, entre le génie scientifique et le génie philosophique, dont les justes prétentions respectives, d'une part à la positivité, d'une autre part à la généralité, doivent être ainsi définitivement conciliées, pour que l'état normal de l'humanité pensante puisse convenablement reposer sur la satisfaction continue de ces deux besoins également irrécusables. Pendant que la science poursuivait vainement, sous l'impulsion mathématique, une systématisation chimérique, la philosophie élevait d'impuissantes réclamations métaphysiques contre le funeste abandon du point de vue humain. Jusqu'à ce que l'évolution totale de l'humanité ait été ramenée à de véritables lois naturelles, ce qui, j'ose le dire, n'a jamais existé encore ailleurs que dans ce Traité, l'esprit moderne, qui devait d'abord être principalement avide de positivité, ne pouvait accueillir suffisamment les protestations relatives au besoin permanent de généralité, parce que, malgré leur légitimité implicite, elles se rattachaient alors inévitablement à un régime caduc, d'où il fallait avant tout irrévocablement sortir. Mais l'extension homogène du vrai caractère positif à tous les ordres essentiels de spéculation réelle doit maintenant permettre aux conceptions sociologiques de reprendre enfin l'ascendant universel qui appartient régulièrement à leur nature, et qui n'avait dû leur échapper provisoirement, depuis la dernière période du moyen âge, que par l'exigence temporaire des conditions primordiales propres à l'évolution positive.
Dans chacune des six parties essentielles de ce Traité, la science mathématique a été tellement recommandée comme la première source fondamentale, aussi bien pour l'individu que pour l'espèce, de toute positivité rationnelle, qu'on ne saurait sans doute me soupçonner aucunement de méconnaître jamais sa véritable influence philosophique, qui, après m'avoir si heureusement fourni, dès ma première jeunesse, le point de départ le plus convenable à l'ensemble de mes longues méditations, m'a spontanément offert ensuite, par un commerce intime et journalier, le meilleur moyen de restaurer toujours les forces élémentaires de mon intelligence. Mais, d'une autre part, nous avons continuellement reconnu, avec la même certitude, que les conceptions mathématiques sont, par leur nature, essentiellement impuissantes à diriger la formation d'une philosophie réelle et complète, susceptible d'une active universalité. Cependant, toutes les nombreuses tentatives entreprises depuis trois siècles pour constituer une nouvelle philosophie, propre à remplacer enfin la philosophie théologico-métaphysique, ont dû être, comme je viens de l'expliquer, et ont été, en effet, toujours essentiellement conçues d'après un tel principe, employé sous des formes plus ou moins explicites. Le seul de ces efforts prématurés qui mérite véritablement un éternel souvenir, à raison des services indispensables, quoique passagers, qu'il a certainement rendus, consiste sans doute dans la grande construction cartésienne, qui, très-supérieure, sous les principaux aspects, à celles qu'on a voulu ensuite lui substituer, en a d'ailleurs spontanément fourni le type général. Or cette mémorable conception, qui érigeait la géométrie et la mécanique en fondemens directs de la science universelle, a heureusement présidé, pendant un siècle, malgré ses immenses inconvéniens, au premier essor décisif de la positivité rationnelle dans les diverses branches essentielles de la philosophie inorganique. Mais, outre que les études morales et sociales y avaient été, dès l'origine, systématiquement écartées, ce qui suffisait assurément pour constater le défaut radical de véritable universalité propre à un tel point de vue, il est clair que son extension forcée aux plus simples spéculations biologiques y a finalement exercé une influence perturbatrice, dont elles ne sont pas même aujourd'hui assez dégagées, quoiqu'elle fût d'abord inévitable, et même indispensable, pour y neutraliser alors l'esprit métaphysique, comme je l'ai spécialement expliqué en son lieu. Quels qu'aient été, depuis cet ébranlement initial, les immenses progrès des théories mathématiques, ils ne pouvaient nullement améliorer la nature d'un tel principe philosophique, sauf le perfectionnement spécial de ses applications secondaires; en sorte que les tentatives ultérieures ont été réellement encore plus vicieuses. Le sentiment confus de leur impuissance nécessaire et de leur inopportunité croissante les a d'ailleurs fait abandonner peu à peu à des esprits inférieurs: ils ont, en général, transporté dans l'ordre des phénomènes physico-chimiques le point de départ de leurs conceptions universelles, contrairement aux conditions fondamentales d'une telle opération, qui assignaient aux spéculations astronomiques la présidence exclusive de tout système semblable, comme l'avait si bien compris le premier fondateur. Malgré l'inévitable discrédit dont ces essais chimériques ont été de plus en plus frappés, ils correspondent tellement, quoique d'une manière fort insuffisante, au besoin fondamental de liaison universelle qu'éprouvent intimement les intelligences modernes, et que cette voie semble seule jusqu'ici pouvoir satisfaire, que les philosophes proprement dits ont été souvent entraînés, même de nos jours, à quitter le point de vue moral et social, unique source de leur force spontanée, pour suivre de pareils projets, à l'envi des géomètres et des physiciens, sans pouvoir être aussi excusables par l'influence habituelle d'une instruction trop spéciale, dont l'absence a toutefois très-peu altéré, d'ordinaire, le mérite comparatif de leurs efforts en ce genre. Ainsi, l'inactivité actuelle d'une telle tendance, en résultat purement empirique des nombreux échecs antérieurs, n'indique point que nos savans aient réellement abandonné un pareil principe philosophique, dont l'application ultérieure, d'après des découvertes physiques inattendues ou de nouveaux progrès mathématiques, n'a pu encore cesser de constituer leur utopie favorite: l'instinct vague et passager de son inanité radicale, loin de les exciter à la recherche d'un lien plus efficace, ne fait jusqu'ici qu'augmenter presque toujours leur irrationnelle répugnance contre toute autre systématisation quelconque, et même leur dédain trop fréquent envers les parties de la philosophie naturelle dont la complication supérieure exclut essentiellement tout espoir d'y étendre jamais l'empire effectif des conceptions géométriques et mécaniques. Pour sortir enfin de cette stérile et dangereuse situation, qui entrave radicalement l'essor définitif, à la fois mental et social, de la saine philosophie moderne, il devient donc indispensable d'examiner directement la grande question du mode fondamental suivant lequel doit s'opérer désormais la liaison universelle des spéculations positives: or la forme la plus rapide et la plus décisive de cette discussion finale consiste évidemment dans une comparaison immédiate entre les deux marches opposées, l'une mathématique, l'autre sociologique, seules vraiment susceptibles de rivaliser à cet égard.
Quoique les titres philosophiques de l'esprit mathématique soient sans doute principalement relatifs à la méthode, on ne saurait douter néanmoins que, si la véritable logique scientifique y a nécessairement trouvé son essor primordial, elle n'a pu développer suffisamment ses divers caractères essentiels que par son extension ultérieure à des études de plus en plus complexes, jusqu'à ce que, par des modifications de plus en plus profondes, elle ait finalement embrassé les spéculations les plus difficiles, qui, vu leur dépendance naturelle de toutes les autres, exigent inévitablement la combinaison permanente de tous les moyens antérieurs, outre ceux qui leur sont spécialement propres. Si donc on supposait toutes les diverses classes de savans positifs convenablement élevées suivant les inégales exigences rationnelles de leurs destinations respectives, les sociologistes vraiment dignes de ce nom seraient les seuls qui pussent être regardés comme ayant une connaissance complète de la méthode positive, dont les géomètres, au contraire, d'après l'indépendance même de leurs travaux, auraient naturellement la notion la plus imparfaite, précisément parce qu'ils ne la concevraient qu'à l'état rudimentaire, tandis que les autres en auraient seuls suivi l'évolution totale. Les vices métaphysiques que nous ont spécialement offert, dans les deux premiers volumes de ce Traité, la plupart des grandes spéculations mathématiques, sont loin de tenir uniquement à l'ancienneté de leur formation, en un temps où l'antique philosophie conservait partout une suprématie dont la science la plus abstraite ne pouvait suffisamment s'affranchir. Ils résultent surtout de l'isolement exclusif qui distingue aujourd'hui ces conceptions élémentaires, sur lesquelles les parties supérieures de la philosophie naturelle n'ont pu encore exercer une réaction logique indispensable à leur pleine maturité. Aucun attribut fondamental ne saurait mieux définir l'esprit positif, comme je l'ai tant établi, que la substitution universelle d'un point de vue convenablement relatif au point de vue nécessairement absolu de la philosophie théologico-métaphysique. Or ce caractère principal est assurément trop peu marqué jusqu'ici dans les notions mathématiques, où l'extrême facilité des déductions, souvent réduites à une sorte de mécanisme technique, fait si fréquemment illusion sur la vraie portée de nos connaissances, surtout pour l'application aux phénomènes naturels, qui nous a présenté, sous une telle influence, beaucoup d'irrécusables exemples d'une tendance vicieuse vers des enquêtes radicalement inaccessibles à la raison humaine, et d'une puérile obstination à substituer indûment l'argumentation à l'observation. Les saines spéculations sociologiques, au contraire, où le point de vue historique obtient spontanément une prépondérance intime et continue, doivent offrir, par leur nature, la plus complète manifestation possible de cet attribut essentiel de la vraie positivité rationnelle. Pour tous ceux qui ont convenablement apprécié la profonde nécessité de rendre la véritable philosophie moderne principalement historique, cette incontestable considération suffirait à démontrer irrévocablement l'entière prééminence philosophique de l'esprit sociologique. Il faut reconnaître, en outre, sous un autre aspect fondamental, que le sentiment universel de l'invariabilité des lois naturelles doit être habituellement trop peu développé par les études mathématiques, quoiqu'il y ait nécessairement puisé son premier essor systématique, parce que l'extrême simplicité des phénomènes géométriques, et même mécaniques, dont les lois y sont seules essentiellement appréciées, permet difficilement une pleine et active généralisation de cette grande notion philosophique, malgré la précieuse consolidation que doit lui procurer son extension réelle aux événemens célestes. Aussi a-t-on pu, à cet égard, remarquer en tout temps, et sans excepter notre siècle, jusque chez d'éminens géomètres, une assez profonde inconséquence pour faire communément supposer dépourvus de lois constantes tous les phénomènes un peu compliqués, surtout quand l'action humaine y intervient à un degré quelconque; au point de susciter enfin une branche spéciale de l'analyse mathématique, le prétendu calcul des chances, que la raison publique flétrira bientôt comme une honteuse aberration scientifique, directement incompatible avec toute vraie positivité, tandis que le vulgaire de nos algébristes, après un siècle de stériles travaux, ose encore attendre le perfectionnement des études les plus importantes et les plus difficiles de l'absurde utopie logique dont une telle conception forme la base principale. Les autres sciences fondamentales n'offrent maintenant, sous ce rapport, aucune équivalente monstruosité philosophique, et nous avons vu leur succession régulière présenter une manifestation de plus en plus décisive de l'invariabilité des lois naturelles. Mais la science sociologique est certainement la seule qui puisse développer un tel principe dans toute sa plénitude rationnelle, de manière à lui procurer une irrésistible efficacité, en l'étendant directement aux événemens les plus complexes, ainsi soustraits enfin à la ténébreuse suprématie de l'esprit théologico-métaphysique, auquel la transaction cartésienne avait été forcée de réserver encore cette extrême attribution, seul vestige, désormais effacé, de son ancienne toute-puissance. Sous quelque autre aspect capital qu'on examine la méthode positive, une juste appréciation comparative, dont ce Traité contient exactement tous les élémens essentiels, fera toujours, j'ose le dire, finalement ressortir la haute supériorité logique du point de vue sociologique sur le point de vue mathématique. Vu l'unité fondamentale de cette méthode, tous les procédés généraux qui la composent se retrouvent sans doute nécessairement, sauf la diversité des formes, dans chacune des six sciences principales. L'incontestable privilége que possèdent, à cet égard, les études mathématiques, tient seulement à l'extrême simplicité de leur sujet propre, qui, devant offrir d'heureuses ressources pour y multiplier et y prolonger davantage les déductions rigoureuses, présente inévitablement des exemples spontanés de tous les artifices que notre intelligence puisse jamais employer. Mais, en vertu même de cette excessive simplification, les plus puissans de ces moyens logiques ne sauraient être par là suffisamment définis, et ne deviennent vraiment appréciables, comme je l'ai souvent montré, que lorsque les parties supérieures de la philosophie naturelle en ont fait convenablement saisir la principale destination, d'après une estimation directe des difficultés essentielles qui en exigent le développement. Quoique, une fois ainsi caractérisés, ils puissent devenir mieux connus en les retrouvant ensuite implicitement appliqués déjà dans certaines spéculations mathématiques où il eût été auparavant impossible de les distinguer réellement, il faut convenir que cette sorte de vérification uniforme doit être ordinairement plus utile à la science mathématique elle-même, par une lumineuse réaction philosophique, qu'à celle d'où émane la manifestation effective. On le voit surtout pour la méthode comparative propre à la biologie, et, encore davantage, pour la méthode historique propre à la sociologie: la honteuse ignorance de presque tous les géomètres quant à ces deux modes transcendans d'investigation rationnelle, qui constituent les plus éminentes créations logiques de notre intelligence, en présence des plus hautes difficultés scientifiques, témoigne assez clairement que la notion réelle n'en a pas été fournie par les études mathématiques, bien qu'elles en puissent offrir spontanément, comme je l'ai montré en son lieu, quelques exemples véritables, d'ailleurs inutiles, et même inintelligibles, à tous ceux qui n'auraient pas puisé une telle connaissance à sa source vraiment originale.
La prééminence philosophique de l'esprit sociologique sur l'esprit mathématique, suivant leur aptitude respective à une active universalité, est encore plus spécialement évidente sous le rapport scientifique proprement dit, que sous le simple rapport logique; en sorte qu'elle peut être ici rapidement motivée. Quoique le point de vue géométrique et mécanique soit, de toute nécessité, abstraitement universel, comme je l'ai hautement établi, en ce sens que les lois de l'étendue et du mouvement doivent exercer une première influence élémentaire sur tous les phénomènes quelconques, on sait que les indications spéciales qui en résultent, quelque précieuses qu'elles puissent être, ne sauraient jamais, fût-ce dans les cas les plus simples, dispenser aucunement de l'étude directe du sujet, qui doit toujours rester prépondérante, sous peine de conduire, par l'abus du raisonnement, soit à de stériles travaux, soit même à de graves aberrations, dont la physique actuelle nous a offert d'irrécusables exemples, tous clairement relatifs à une irrationnelle suprématie du mode mathématique, aspirant à gouverner les recherches qu'il peut seulement seconder. Ces indications, constamment insuffisantes à un degré quelconque, deviennent, en outre, de plus en plus vagues et imparfaites à mesure que la philosophie naturelle étudie des phénomènes plus compliqués. Néanmoins, même envers le cas le plus extrême, j'ai, le premier, démontré la nécessité d'y prendre d'abord en sérieuse considération sociologique l'ensemble des lois géométriques et mécaniques, surtout en ne les séparant pas de leur grande manifestation astronomique. Mais, malgré l'indispensable lumière qu'elles doivent ainsi répandre sur le préambule élémentaire de ces hautes spéculations, leur impuissance radicale à diriger effectivement de semblables recherches devient alors tellement évidente, que les phénomènes sociaux, et même moraux, ont été, dès l'origine, systématiquement exclus dans l'unique tentative vraiment puissante pour constituer une philosophie générale sous la seule impulsion mathématique, c'est-à-dire l'effort du grand Descartes, qui, à la vérité, ne se faisait aucune grave illusion sur la nature précaire et la destination provisoire d'une semblable construction. Les plus simples phénomènes de la vie animale n'ont pu alors comporter, à un faible degré, la pénible extension d'un pareil mode philosophique que d'après l'insoutenable hypothèse d'automatisme, à laquelle Descartes avait été forcément conduit par les exigences fondamentales de cette vicieuse direction, dont le prolongement ultérieur n'a nullement produit, à cet égard, de meilleurs expédiens, et a seulement fini par déterminer habituellement, chez ceux qui ne conçoivent pas d'autre philosophie, une sorte de répugnance involontaire envers les sciences naturelles où elle ne peut suffisamment prévaloir. Aussi l'esprit mathématique a-t-il aujourd'hui, sinon en principe, du moins en fait, essentiellement réduit ses prétentions directrices à la seule philosophie inorganique, en ne concevant même que très-confusément l'incorporation effective du domaine chimique dans un vague et lointain avenir: ce qui est certainement fort loin de l'universalité qu'on poursuivait d'abord, et ce qui surtout semble consacrer indéfiniment la suprématie provisoire que Descartes avait dû laisser à l'ancienne philosophie à l'égard des études morales ou politiques; en sorte que la situation fondamentale de l'esprit humain n'aurait ainsi fait aucun progrès général depuis deux siècles, au milieu de la plus intime agitation sociale: tout espoir d'une véritable organisation mentale, soit progressive, soit rétrograde, serait dès lors irrévocablement perdu, par l'éternelle coexistence de deux tendances radicalement incompatibles. Bornée au monde inorganique, la suprématie mathématique, quoiqu'elle y doive être beaucoup moins nuisible, n'y saurait d'ailleurs subsister que passagèrement, jusqu'au temps, très-prochain sans doute, où, suivant les exigences rationnelles de leur science, les vrais physiciens seront suffisamment préparés, d'après une éducation convenable, dont ce Traité a indiqué la nature et le plan, à diriger par eux-mêmes, comme je les en ai tant pressés, l'usage permanent d'un puissant instrument logique, qu'ils peuvent seuls sagement appliquer à chaque destination spéciale, et qui est souvent devenu, de nos jours, une source de graves embarras par suite d'une administration, nécessairement plus ou moins aveugle, laissée encore à des géomètres qui n'en peuvent assez comprendre le but ni les conditions. Les lois les plus générales de la nature inerte devant nous être éternellement inconnues, d'après notre inévitable ignorance des faits cosmiques proprement dits, l'esprit mathématique ne peut le plus souvent dominer les questions physiques qu'à l'aide de ces hypothèses profondément chimériques sur le mode essentiel de production des phénomènes, où j'ai si pleinement signalé l'une des plus dangereuses aberrations que puisse produire, dans la science moderne, la déplorable absence provisoire de toute vraie discipline philosophique; puisque les efforts scientifiques prennent ainsi une direction entièrement contraire aux prescriptions fondamentales de la méthode positive, en abordant des problèmes radicalement insolubles, de manière à reproduire finalement, sous un imposant appareil, le caractère vague et arbitraire de l'ancienne philosophie. Or on doit reconnaître que cette désastreuse altération de la positivité rationnelle n'est essentiellement maintenue, dans la physique actuelle, que par la vicieuse prépondérance des géomètres: car les véritables physiciens, justement stimulés par un dédain, souvent très-déplacé, envers l'observation directe, seraient déjà assez disposés spontanément à sentir l'inanité et les inconvéniens des fluides fantastiques pour tenter aujourd'hui de débarrasser enfin leurs théories de ce vain échafaudage métaphysique, s'ils pouvaient se soustraire à l'ascendant algébrique, qui ne saurait se passer d'une telle base. Suivant ces appréciations successives, cette prétendue philosophie mathématique qui semblait, il y a deux siècles, devoir indéfiniment dominer l'ensemble des spéculations humaines, se trouvera donc bientôt réduite, en réalité, à ne présider, hors de sa propre sphère, qu'aux seules études astronomiques, dont la direction générale paraît lui appartenir légitimement, vu la nature, évidemment géométrique ou mécanique, de tous les problèmes correspondans. Mais, afin de pousser cette analyse, à la fois historique et dogmatique, jusqu'à sa véritable conclusion, il faut remarquer, en outre, envers ce dernier cas, que la prépondérance des géomètres en astronomie, quoique bien moins vicieuse qu'en aucune autre excursion, présente, même alors, un caractère forcé et précaire, relatif à une situation passagère, trop facile à modifier pour devoir subsister encore longtemps; car, quelque capitale que doive être l'influence mathématique dans les études célestes, qui lui ont toujours offert le plus convenable exercice, cependant l'état normal, en astronomie comme en physique, consiste assurément dans l'administration continue de cet admirable instrument intellectuel, aussi bien que des simples instrumens matériels, par ceux-là même qui en comprennent suffisamment la destination spéciale, et non par ceux qui en connaissent seulement la structure; ce qui, en l'un et l'autre cas, exige uniquement une meilleure éducation scientifique, plus aisée, du reste, aux astronomes qu'aux physiciens, suivant nos explications directes. Depuis le développement, d'ailleurs si récent, de la mécanique céleste, les astronomes proprement dits, tels que les Bradley, les Mayer, les Lacaille, les Herschell, les Delambre, les Olbers, etc., ont souvent souffert de l'irrationnelle présomption des géomètres, qui, par un sentiment exagéré de la portée effective des prévisions dynamiques envers des phénomènes qu'ils ont trop peu étudiés, croient habituellement pouvoir y réduire le rôle des observateurs à la détermination subalterne de quelques coefficiens; ce qui a plus d'une fois entravé déjà les découvertes réelles. Ainsi, tout porte à croire que l'ascendant fondamental de l'esprit purement mathématique dans le système de la philosophie naturelle, bien loin de devoir augmenter désormais, comme on le suppose communément, éprouvera nécessairement un rapide et irrévocable décroissement, jusqu'à ce que, sous l'essor ultérieur d'une éducation convenablement rationnelle pour la classe spéculative, la suprématie normale en soit renfermée entre les limites philosophiques du vrai domaine mathématique, à la fois abstrait et concret, tel que ce Traité l'a directement circonscrit. On peut assurer que le projet d'une philosophie générale dominée par les conceptions mathématiques sera de plus en plus regardé comme une vicieuse utopie métaphysique, dont une suffisante expérience a déjà hautement démontré l'impossibilité, et dont l'influence effective, au lieu de seconder aujourd'hui l'essor naturel des connaissances réelles, l'entrave désormais radicalement, depuis l'extension décisive de l'esprit positif à toutes les branches essentielles de la science inorganique. Ces irrationnelles tentatives, qui indiquent une si fausse appréciation de la destination et de la portée de l'entendement humain, n'ont obtenu provisoirement une véritable importance philosophique que par leur solidarité passagère avec les besoins intellectuels de la grande transition moderne, qui ne pouvait d'abord procéder autrement à l'irrévocable extinction de l'ancienne philosophie; mais l'entier accomplissement mental d'une telle révolution, par la formation définitive de la science sociologique, livrera bientôt à leur profonde inanité naturelle des aberrations philosophiques ainsi privées de toute justification plausible.
D'après l'ensemble de ces considérations, j'ai pu, dans la grande alternative que nous examinons, démontrer suffisamment, du moins par exclusion, sous le rapport scientifique, comme je l'avais déjà fait sous le rapport logique, la prééminence philosophique de l'esprit sociologique, sans avoir même besoin de faire directement contraster sa haute aptitude spontanée à diriger les méditations vraiment universelles avec cette impuissance nécessaire si évidemment propre, à cet égard, à l'esprit mathématique. Ayant, j'ose le dire, créé, et jusqu'ici seul cultivé cette nouvelle science fondamentale, envers laquelle toutes les autres ne doivent être finalement regardées que comme d'indispensables préliminaires graduels, il ne m'appartient pas de signaler ici l'importance et la fécondité de ses diverses réactions générales sur le perfectionnement essentiel des différentes sciences antérieures, auxquelles la sociologie, si elle est convenablement étudiée par quelques éminentes intelligences, rendra bientôt des services plus qu'équivalens à ceux qu'elle en a reçus pour son avénement initial. Une aussi récente formation ne saurait d'ailleurs permettre que ces exemples spéciaux, encore trop peu variés et surtout trop peu développés, soient aujourd'hui équitablement appréciables, sous l'ascendant unanime d'habitudes mentales plus ou moins contraires: en sorte que c'est principalement à priori, suivant une juste notion de la nature nécessaire des saines recherches philosophiques, qu'on doit maintenant établir l'inévitable suprématie rationnelle de l'esprit sociologique sur tout autre mode, ou plutôt degré, du véritable esprit scientifique; mais aussi les motifs directs de ce genre sont tellement irrécusables, qu'ils doivent aisément déterminer l'intime assentiment de tous les juges compétens et bien préparés.
Les diverses spéculations humaines ne sauraient évidemment comporter, en réalité, d'autre point de vue pleinement universel que le point de vue humain, ou, plus exactement, social, le seul qui soit susceptible de se reproduire spontanément, d'une manière plus ou moins explicite, dans un exercice quelconque de notre intelligence, aussi bien quand elle se borne à contempler le monde extérieur que lorsqu'elle s'occupe immédiatement de l'homme. Ainsi, pour concevoir, en principe, les droits légitimes de l'esprit sociologique à l'entière suprématie philosophique, il suffit, suivant les explications spéciales indiquées à la fin du quarante-neuvième chapitre, d'envisager toutes nos conceptions, même positives, comme autant de résultats nécessaires d'une suite de phases déterminées propres à notre évolution mentale, à la fois personnelle et collective, s'accomplissant selon des lois invariables, les unes statiques, les autres dynamiques, que l'observation rationnelle, soit de l'individu, soit surtout de l'espèce, peut suffisamment dévoiler. Depuis que les philosophes ont commencé à méditer profondément sur les phénomènes intellectuels, ils ont dû constamment sentir, à un degré quelconque, malgré les ténèbres et les illusions de l'état métaphysique, l'inévitable réalité de ces lois fondamentales; car leur existence, conformément à la lumineuse réflexion de Tracy, est toujours implicitement supposée dans chacune de nos études, où aucune conclusion ne serait possible si la formation et la variation de nos opinions normales n'étaient pas radicalement assujetties à un ordre régulier, essentiellement indépendant de notre volonté, et dont l'altération pathologique n'est d'ailleurs nullement arbitraire. Mais, outre la difficulté transcendante d'un tel sujet et sa vicieuse investigation jusqu'ici, l'intelligence humaine n'étant, en effet, développable que par la société, il est clair, en vertu de l'intime solidarité continue tant démontrée, au tome quatrième, entre tous les phénomènes sociaux, que nulle découverte réelle et décisive ne pouvait être obtenue, à cet égard, jusqu'à ce que l'évolution totale de l'humanité eût été convenablement ramenée à une conception d'ensemble, ce qui n'est devenu vraiment possible que de nos jours, et se trouve accompli, pour la première fois, ou du moins suffisamment ébauché dans ce Traité. Quelque imparfaite que doive être encore une étude aussi compliquée et aussi récente, cependant notre élaboration historique ne permettant plus maintenant de méconnaître l'exactitude et l'efficacité de ma théorie fondamentale sur la marche simultanée de l'esprit humain et de la société, la philosophie sociologique se trouve ainsi déjà munie d'un premier principe général propre à diriger son intervention naissante, aussi bien scientifique que logique, dans toutes les parties essentielles du système spéculatif, que cette universelle présidence, dont la rationnalité est assurément incontestable, peut seule ramener enfin à une véritable unité, susceptible de consolider et d'accélérer le progrès de toutes les spéculations positives, que la prétendue unité mathématique tendait, au contraire, à entraver profondément. La réalité et la fécondité de cette nouvelle philosophie générale seraient, ce me semble, suffisamment vérifiées par l'existence même de ce Traité, où, pour la première fois, les diverses sciences ont pu être utilement assujetties à un point de vue commun, en respectant néanmoins la juste indépendance de chacune d'elles et en raffermissant, au lieu de les altérer, leurs vrais caractères respectifs, sous l'inspiration continue d'une pensée unique, consistant toujours dans ma loi fondamentale des trois états spéculatifs, complétée, dès le début, par mon indispensable conception de la vraie hiérarchie scientifique. Si la brièveté de la vie et les graves difficultés de ma situation personnelle me permettent suffisamment la paisible exécution graduelle de tous les grands travaux que j'ai longuement préparés, je parviendrai, j'espère, à rendre la possibilité et l'importance d'une telle réaction philosophique irrécusables à ceux-là même qui la repoussent le plus aujourd'hui, en l'appliquant directement, d'une manière spéciale, à l'ensemble des conceptions mathématiques, alors définitivement ramenées à une véritable systématisation. Dès ce moment, les lecteurs convenablement disposés doivent apprécier, en ce Traité, malgré l'inévitable rapidité de mes sommaires indications, les nouvelles lumières fondamentales que ce nouvel esprit universel, spontanément constitué par la création de la sociologie, peut immédiatement répandre sur chacune des sciences antérieures, fort au delà, j'ose le dire, des promesses initiales formulées, il y a douze ans, dans mes deux premiers chapitres. En me bornant ici à rappeler seulement ce qui concerne les études inorganiques, où une telle intervention philosophique est maintenant le plus contestée, j'indiquerai: 1° l'importante conception du dualisme facultatif, destinée à perfectionner toutes les hautes spéculations chimiques, en y dénouant spontanément d'intimes difficultés, qui semblent actuellement insurmontables; 2° en physique, la fondation de la saine théorie générale des hypothèses scientifiques, dont l'ignorance entrave profondément le progrès de cette belle science, en y altérant gravement la positivité des principales notions; 3° en astronomie, la juste appréciation finale de la prétendue astronomie sidérale, et la réduction nécessaire de nos véritables recherches à notre propre monde; 4° enfin, même en mathématique, la rectification capitale des bases essentielles de la mécanique rationnelle, du système total des conceptions géométriques, et des premiers fondemens de l'analyse, soit ordinaire, soit surtout transcendante. Or toutes ces diverses améliorations, tendant toujours à consolider le vrai caractère propre à chaque science en même temps qu'à perfectionner sa marche rationnelle, sont certainement dues, d'une manière plus ou moins directe, à l'universelle prépondérance du haut point de vue historique que la sociologie m'a fourni, et qui peut seul permettre de dominer constamment l'élaboration, à la fois statique et dynamique, des questions relatives à la constitution respective des différentes parties de la philosophie naturelle.
Le choix du principe philosophique susceptible d'établir enfin une véritable unité parmi toutes les spéculations positives, ne présente donc plus maintenant aucune grave incertitude: c'est uniquement de l'ascendant sociologique que doit résulter entre nos connaissances réelles une coordination stable et féconde aussi bien que spontanée et complète; tandis que la suprématie mathématique ne saurait produire qu'une liaison précaire et stérile en même temps que forcée et insuffisante, toujours fondée sur de vagues et chimériques hypothèses, radicalement contraires aux conditions fondamentales de la positivité rationnelle, au lieu de constituer une simple conséquence générale des rapports effectifs manifestés par le commun développement scientifique, conformément à la nature spéciale de chaque branche. Comme la constitution variable de la classe contemplative représente nécessairement, à chaque époque, la situation correspondante de l'esprit humain, les rudimens incomplets de nouvelles corporations spéculatives qui se sont développés pendant les trois derniers siècles, sous l'imparfaite impulsion d'un positivisme naissant, ont jusqu'ici de plus en plus transporté aux géomètres une prépondérance qui, jusqu'à la fin du moyen âge, était restée toujours inhérente, suivant les divers modes contemporains, aux études morales et sociales. Le terme naturel de cette anomalie provisoire, relative aux besoins indispensables mais temporaires de la grande transition moderne, est maintenant arrivé; puisque, d'après le passage des théories sociologiques à l'état vraiment positif, rien ne s'oppose plus désormais à ce que le point de vue humain reprenne à jamais l'ascendant normal qui lui appartient naturellement dans l'ensemble des spéculations humaines, où les nécessités scientifiques sont dès lors en pleine harmonie avec les nécessités logiques qui avaient d'abord déterminé une telle inversion exceptionnelle. Seulement, la nouvelle philosophie générale doit s'attendre ainsi, outre les entraves intellectuelles tenant aux préjugés et aux habitudes propres à ce long interrègne, à devoir lutter avec persévérance contre les passions et les intérêts d'une classe qui, quoique peu nombreuse, a dû devenir aujourd'hui très-puissante, surtout chez la nation que nous avons reconnue, à tant d'égards, destinée à conserver longtemps encore la principale initiative de la rénovation finale. Tel est surtout le motif pour lequel ces compagnies célèbres, nécessairement dominées par les géomètres, suivant les conditions naturelles de leur institution provisoire, après avoir été justement regardées, dans les deux derniers siècles, comme placées à la tête du mouvement mental, constituent désormais, suivant les explications directes du chapitre précédent, un puissant obstacle à l'entier accomplissement de l'évolution philosophique dont ce progrès ne pouvait être que le préambule, en vertu de leur empirique obstination à consacrer indéfiniment une marche exceptionnelle, déjà parvenue à son extrême limite depuis le commencement de l'immense crise révolutionnaire où nous sommes plongés. Mais, malgré la gravité de ces obstacles, qui, quoique peu apparens, sont peut-être, au fond, les plus redoutables, du moins en France, parce qu'ils émanent spontanément du même milieu intellectuel qui a dû exclusivement fournir le vrai point de départ de la philosophie nouvelle, celle-ci, outre l'empire fondamental, irrésistible à la longue, de ses propriétés logiques et scientifiques, doit d'ailleurs trouver d'utiles auxiliaires jusqu'au sein de ces corporations arriérées, par suite des vices radicaux de leur incohérente constitution. La domination spéculative des géomètres est nécessairement plus ou moins oppressive, parce qu'elle est naturellement aveugle, en vertu de l'entière indépendance de leurs travaux, qui, à raison de leur simplicité et de leur abstraction supérieures, n'exigeant aucune préparation hétérogène, doivent presque toujours rendre ces savans profondément étrangers à l'esprit et aux conditions de toutes les autres études positives; d'où résultent involontairement des chocs, et par suite des résistances, d'autant plus intenses qu'il s'agit de sciences plus élevées dans notre hiérarchie générale. Ces intimes divergences académiques peuvent même s'aggraver assez, comme je l'ai indiqué au chapitre précédent, pour déterminer vraisemblablement la dissolution spontanée de ces agrégations mal cimentées, ou, ce qui serait équivalent, leur décomposition effective en compagnies partielles, déjà annoncée, dès le début de ce siècle, par la division trop peu comprise que l'avénement propre de la philosophie biologique a régulièrement déterminée dans la nature, jusqu'alors unique et toujours purement mathématique, du principal organe permanent de la plus illustre corporation savante. Quoique, par une évidente nécessité, le joug des géomètres doive être spécialement intolérable aux biologistes, il est, à divers moindres degrés, implicitement onéreux désormais à toutes les autres classes de savans, d'après l'action inégale mais commune du même principe perturbateur, l'irrationnelle prétention des études inférieures à diriger les études supérieures, la tendance du point de vue le plus simple et le plus incomplet à prévaloir constamment sur le plus complexe et le plus étendu. Or, ces discordances inévitables, qui doivent aujourd'hui s'accroître rapidement, à mesure que la constitution provisoire du mouvement scientifique pendant les deux derniers siècles devient plus évidemment contradictoire aux nouveaux besoins essentiels de la situation fondamentale, seront très-propres à faciliter spontanément, dans le monde savant, l'accès final de la vraie philosophie, soit parce qu'elle offrira de puissans secours aux parties les plus lésées, soit en faisant sentir à tous son aptitude exclusive à prévenir ou à réparer une imminente dislocation. En un mot, cet esprit d'ensemble, maintenant si rare et si décrié, que les saines spéculations sociologiques peuvent seules convenablement développer, sera dès lors, au contraire, universellement invoqué pour mettre un terme définitif aux perturbations de plus en plus graves que doit bientôt déterminer l'essor insurmontable de notre anarchie scientifique; manifestant ainsi, au sein de la classe contemplative, par un indispensable préambule, l'universelle destination organique qu'il devra réaliser ensuite sur la grande scène politique. L'intime dépendance nécessaire, à la fois logique et scientifique, qui caractérise la sociologie envers chacune des sciences antérieures, et que représente énergiquement la constitution que je lui ai imposée, l'irrécusable légitimité de son intervention rationnelle parmi toutes les autres spéculations réelles, ne tarderont pas à faire aisément accepter son ascendant continu, assez spontané pour ne pas devenir oppressif, et même toujours disposé à seconder activement l'essor naturel du véritable génie propre à chaque science, au lieu de l'entraver par les exigences pédantesques d'une homogénéité factice et stérile.
Quelques lecteurs, habituellement placés au point de vue philosophique, mais trop étrangers aux conditions difficiles d'une pleine positivité, trouveront sans doute que j'aurais dû moins insister ici sur la démonstration directe d'un droit permanent d'universelle prééminence spéculative, tellement inhérent à la nature des études sociales qu'il ne semble pas d'abord susceptible d'aucune contestation sérieuse. Mais une plus exacte connaissance de la vraie situation fondamentale des intelligences modernes, et une plus profonde appréciation du dessein général de ce Traité, les convaincront bientôt que, dans l'état où j'ai maintenant conduit l'avénement final d'une nouvelle philosophie, cette question restait la seule importante à décider, puisque, tous les élémens de cette grande formation étant désormais établis et caractérisés, et même successivement introduits selon leurs affinités réelles, leur systématisation spontanée se réduisait dès lors à déterminer rationnellement celui dont la commune prépondérance doit constituer aussitôt l'active unité d'un tel organisme. En second lieu, la principale difficulté philosophique consiste certainement aujourd'hui à concilier radicalement les deux besoins essentiels de positivité et de généralité, qui, quoique également impérieux, sont néanmoins assez diversement sentis pour sembler communément incompatibles, comme, sous l'aspect politique, les conditions du progrès et celles de l'ordre, auxquelles chacun d'eux paraît exclusivement correspondre, bien que, au fond, les unes et les autres dépendent réellement de tous deux. Or, après avoir enfin positivé l'élément intellectuel le plus général, il fallait bien discuter directement la chimérique généralisation de l'élément le plus spontanément positif, afin de faire irrévocablement cesser la seule alternative que comportât la question, en démontrant l'impuissance finale de la voie philosophique qu'avaient dû involontairement adopter les intelligences les plus avancées, depuis que l'esprit positif, d'abord nécessairement trop borné, avait tendu, par son extension graduelle, à un ascendant universel, sous l'énergique impulsion cartésienne. Quelque absurde que soit, en lui-même, ce mode mathématique, il méritait encore d'être sérieusement examiné, parce qu'il a dû sembler jusqu'ici le seul propre à offrir des garanties de positivité, quoique véritablement très-insuffisantes. Avant cette indispensable appréciation finale, on n'aurait pu le dédaigner entièrement sans s'exposer, par cela seul, à maintenir involontairement la vaine suprématie officielle de la philosophie caduque d'où l'entendement humain veut et doit enfin se dégager irrévocablement. Entre le mode mathématique propre aux deux derniers siècles et l'ancien mode théologico-métaphysique, j'ai réalisé, dans l'ensemble de ce Traité, par la création de la sociologie, un nouveau mode philosophique, satisfaisant à la fois et complétement aux conditions que chacun d'eux avait exclusivement en vue sans les remplir suffisamment. La première et la plus importante de mes conclusions générales devait donc consister, sans doute, à constater directement, d'après une sommaire discussion comparative, cette réalisation décisive, si vainement cherchée jusqu'ici. Tous ceux qui connaissent bien les esprits auxquels s'adresse surtout une telle démonstration, loin de la regarder comme trop étendue, regretteront avec moi que les limites indispensables de cet ouvrage, déjà très-dépassées, ne m'aient pas permis de l'y développer assez pour déterminer une véritable conviction chez la plupart de ces intelligences vicieusement spéciales, où un précieux sentiment de la positivité élémentaire doit faire provisoirement excuser un vulgaire dédain de la vraie généralité.
Dans cette discussion finale, j'ai dû m'assujettir scrupuleusement, suivant les conditions générales établies au début de ce Traité, à toujours déduire mes preuves de l'exclusive considération des sciences fondamentales ou abstraites, dont l'ensemble constitue ce que j'ai nommé, d'après Bacon, la philosophie première, destinée à fournir la base universelle des spéculations quelconques. Mais, en cas de contestation sérieuse, la démonstration actuelle, outre ses développemens ultérieurs, pourrait être puissamment fortifiée par une convenable adjonction des motifs essentiels relatifs à la science concrète, et même à la contemplation esthétique; car ce mode sociologique, pour l'organisation de la philosophie positive, favorise spontanément leur essor respectif, auquel la persistance du mode mathématique serait directement contraire.
Sous le premier aspect, il ne faut jamais oublier que, si la science abstraite a dû être d'abord le sujet exclusif ou très-prépondérant des grands travaux spéculatifs, elle doit cependant être constituée de manière à devenir ensuite le fondement naturel de la science concrète, qui, jusqu'ici, n'a pu acquérir, en aucun genre, aucune véritable rationalité, parce que tous les élémens philosophiques, dont la combinaison doit présider à sa formation, n'étaient point encore assez caractérisés, comme je l'ai expliqué dès la deuxième leçon. Or rien ne serait sans doute plus opposé à cette grande élaboration ultérieure que l'universelle prépondérance de l'esprit purement mathématique, qui, poussant l'abstraction au plus haut degré, même envers les plus simples phénomènes, et faisant toujours prévaloir le régime le plus analytique, est nécessairement incompatible avec cette réalité et cette concentration qui doivent inévitablement distinguer les études directement consacrées à l'existence effective des divers êtres, où les habitudes minutieuses et dispersives de la science actuelle seraient radicalement inadmissibles. Au contraire, quoiqu'il importe beaucoup, comme j'ai tâché de le faire sentir, de conserver d'abord aux spéculations sociologiques le caractère abstrait que je me suis attaché à leur imprimer pendant tout le cours de l'opération historique terminée dans ce volume, il est clair que, par la complication supérieure de leur sujet, et par les vues d'ensemble qu'elles exigent continuellement, elles doivent spontanément développer les dispositions mentales les plus convenables à la culture rationnelle de l'histoire naturelle proprement dite, dont le vrai génie, éminemment humain et synthétique, si admirablement personnifié chez notre grand Buffon, sympathise nécessairement bien davantage, à ce double titre, avec le génie propre de la sociologie qu'avec celui d'aucune autre science fondamentale, sans en excepter la biologie elle-même. Les intérêts généraux des saines études concrètes exigent donc certainement que la présidence normale de la philosophie abstraite appartienne finalement à la science où les inévitables inconvéniens d'un état d'abstraction d'abord indispensable, sont naturellement atténués, autant que possible, en vertu de la réalité plus complète du point de vue habituel; des recherches qui demanderont continuellement l'application combinée de tous les divers ordres de notions scientifiques ne sauraient être convenablement dirigées que sous l'universel ascendant de l'esprit sociologique, seul susceptible d'organiser activement une telle combinaison.
Ces mêmes caractères corrélatifs de la sociologie, d'être la moins abstraite et la moins analytique de toutes les sciences fondamentales, de faire spontanément prévaloir les idées d'ensemble et le véritable point de vue humain, manifestent également, sous le second aspect ci-dessus indiqué, sa haute aptitude exclusive à constituer aussi, quand le temps sera venu, la transition nécessaire de la philosophie scientifique, alors à la fois abstraite et concrète, à la philosophie esthétique, qui doit y trouver toujours sa base rationnelle. Tout autre mode d'organisation de la philosophie première, fût-il d'ailleurs suffisamment réalisable, serait assurément impropre à régulariser cette intime subordination générale du sentiment du beau à la connaissance du vrai. Le caractère profondément synthétique qui distingue surtout la contemplation esthétique, toujours relative aux émotions de l'homme, dans les cas même qui semblent le plus s'en éloigner, ne saurait la rendre pleinement compatible qu'avec le genre d'esprit scientifique le mieux disposé à l'unité, comme étant le plus empreint d'humanité. On doit reconnaître, à ce sujet, que la tendance anti-esthétique empiriquement reprochée à la philosophie positive y tient essentiellement à la vicieuse suprématie que l'esprit mathématique y exerce de plus en plus depuis trois siècles; en ce sens, les plaintes ordinaires, quoique irrationnellement absolues, sont loin d'être dépourvues de fondement actuel: car rien ne doit être aussi évidemment contraire à toute heureuse appréciation esthétique que les habitudes dispersives développées, chez les géomètres, par des études qui comportent spontanément un morcellement presque indéfini, et la disposition routinière qui en résulte trop souvent à argumenter quand il faudrait sentir. Mais, en passant désormais d'une vaine et stérile unité mathématique à une véritable et féconde unité sociologique, cette nouvelle philosophie se montrera finalement, j'ose l'assurer, encore plus favorable à l'essor continu de tous les beaux-arts que la philosophie théologico-métaphysique, envisagée même à l'état polythéique, que nous avons vu constituer, surtout à cet égard, sa pleine maturité; j'indiquerai sommairement, au dernier chapitre de ce Traité, l'explication directe et spéciale de cette réaction fondamentale. En ce moment, il suffit de remarquer, pour faire convenablement pressentir une semblable tendance, que l'esprit positif, qui, sous la présidence mathématique, avait dû rester entièrement étranger aux considérations esthétiques, se trouve, au contraire, naturellement forcé de se les incorporer profondément, aussitôt que, parvenu enfin au degré sociologique, comme il l'est dans cet ouvrage, il entreprend de découvrir les véritables lois générales de l'évolution humaine, dont l'évolution esthétique constitue l'un des principaux élémens; cette étude étant d'ailleurs toujours subordonnée à l'irrécusable solidarité, à la fois logique et scientifique, qui rend essentiellement inséparables tous les divers aspects d'un tel sujet. Rien, sans doute, n'est plus propre qu'une pareille élaboration historique à faire spontanément apprécier la relation directe qui doit toujours subordonner le sentiment de la perfection idéale à la notion de l'existence réelle; en écartant désormais tout intermédiaire surhumain, la philosophie sociologique établira habituellement, entre le point de vue esthétique et le point de vue scientifique, une irrévocable harmonie, éminemment utile à leur perfectionnement mutuel, en même temps qu'indispensable à leur commune destination sociale.
Le seul ordre d'idées qui paraisse devoir nécessairement souffrir de cet avénement prochain de l'esprit sociologique, au lieu de l'esprit mathématique, à la présidence générale de la philosophie naturelle, c'est celui des applications industrielles, qui, devant surtout dépendre de la connaissance du monde inorganique, d'abord sous l'aspect géométrico-mécanique, et ensuite sous le rapport physico-chimique, semblent exposées à une sorte d'abandon funeste, dès que cette étude n'occupe plus le premier rang parmi les spéculations scientifiques. Mais d'abord il y aurait, au fond, peu d'inconvéniens réels, même pratiques, à faire aujourd'hui subir un certain ralentissement effectif à un genre de combinaisons qui a pris maintenant une exorbitante prépondérance, et dont l'extrême facilité caractéristique, aussi bien que l'intime connexité avec les plus vulgaires penchans, menacent d'absorber tous les autres modes plus nobles de l'activité humaine. On ne saurait craindre d'ailleurs, dans le milieu actuel, que cette diminution, résultat nécessaire de l'essor croissant des sentimens et des pensées propres à la réorganisation finale des sociétés modernes, soit jamais poussée au point de déterminer, à cet égard, aucune négligence vraiment dangereuse, et, si cette fâcheuse influence était possible, la philosophie nouvelle, toujours placée, par sa nature, au vrai point de vue d'ensemble, la rectifierait suffisamment: le gouvernement des sociologistes, ne pouvant être aveugle comme celui des géomètres, ne saurait produire, même sous l'ascendant des plus actives préoccupations philosophiques, aucune déconsidération des travaux mathématiques qui soit, à beaucoup près, comparable au stupide dédain que l'esprit mathématique inspire trop souvent, de nos jours, pour les études sociales. En second lieu, le véritable perfectionnement industriel dépend désormais bien davantage du judicieux emploi permanent, très-imparfait jusqu'ici, des divers moyens déjà acquis que de l'accumulation désordonnée de moyens nouveaux; en sorte que la prépondérance des considérations générales, loin d'y être inopportune, y devient, au contraire, de plus en plus désirable, pour contenir, par une tendance sagement synthétique, les tentatives superficielles et incohérentes d'un fol entraînement analytique: ainsi, sous ce rapport, le régime sociologique est finalement plus favorable que le régime mathématique à l'utile développement des améliorations matérielles. Trop d'occasions décisives s'offrent maintenant de vérifier combien l'esprit mathématique actuel est ordinairement impropre à diriger convenablement les opérations industrielles, parce que tout gouvernement effectif, même en ce cas élémentaire, exige principalement une continuelle appréciation d'ensemble, fort peu compatible avec les habitudes étroites et dispersives si fréquemment déterminées jusqu'ici par un ordre de spéculations où l'on s'attache essentiellement à poursuivre très-loin chaque considération isolée, quelque secondaire qu'elle puisse être, sans s'inquiéter beaucoup de la pondération finale des divers motifs influens. Il importe, en troisième lieu, de reconnaître, à ce sujet, que l'élaboration ultérieure du nouveau corps de doctrine, destiné à systématiser l'action rationnelle de l'homme sur la nature, ne saurait être dignement accomplie que sous l'inspiration permanente de la philosophie sociologique, seule apte, comme envers la science concrète et la théorie esthétique, à instituer réellement la combinaison très-complexe des divers aspects scientifiques exigée par la nature de ce grand travail, dont les conditions et les difficultés sont encore à peine entrevues chez nos ingénieurs. J'ai déjà indiqué, dès le début de ce Traité (voyez la deuxième leçon), le vrai principe de cette importante relation; mais l'intime conviction de sa haute nécessité, afin de régulariser suffisamment l'harmonie fondamentale entre la contemplation et l'action, m'a d'ailleurs déterminé depuis longtemps à consacrer plus tard, si je le puis, un ouvrage spécial au développement direct d'une telle application de la nouvelle philosophie générale.
Ainsi, la triple élaboration ultérieure, d'abord concrète, ensuite esthétique, et enfin technique, que doit aujourd'hui savoir diriger toute véritable philosophie, confirmerait au besoin la démonstration pleinement décisive directement résultée ci-dessus de l'ensemble des motifs purement abstraits pour constater, à tant d'égards, la prééminence normale qui doit désormais appartenir irrévocablement à l'esprit sociologique dans le système entier des spéculations positives, à jamais affranchies de la vaine domination provisoire de l'esprit mathématique. Toute l'économie de cet ouvrage, surtout dans ces trois derniers volumes, a fait, du reste, assez connaître sous quelles difficiles conditions mentales cette indispensable suprématie est inévitablement acquise. Chacun des nouveaux philosophes devra d'abord s'assujettir systématiquement, comme je l'ai fait moi-même spontanément, à une lente et pénible préparation rationnelle, à la fois scientifique et logique, fondée sur l'étude hiérarchique des diverses branches essentielles de la philosophie naturelle, et destinée à permettre la saine élaboration spéciale des lois statiques et dynamiques propres à la sociabilité humaine. Sans la force et la constance qu'exige l'entier accomplissement d'une telle initiation, nul ne doit prétendre, surtout de nos jours, à un ascendant philosophique qui suppose nécessairement une exacte connexité permanente entre le mouvement général et les divers progrès spéciaux, et qui sera naturellement trop contesté pour qu'aucune grave insuffisance de ses vraies conditions puisse rester inaperçue ou impunie. L'illusoire prépondérance des géomètres est d'une acquisition beaucoup plus facile, puisqu'elle ne demande pas la moindre préparation étrangère à leurs propres études, que leur simplicité caractéristique rend d'ailleurs aisément accessibles aujourd'hui à tant de médiocres intelligences, au prix de quelques années d'application régulière. Mais aussi l'ascendant sociologique comportera-t-il une active réalité que n'a pu jamais obtenir l'ambition mathématique, qui, malgré ses prétentions à l'universalité scientifique, a presque toujours exercé, pendant les deux derniers siècles, une suprématie plus apparente qu'effective, quoique le plus souvent perturbatrice, par une suite nécessaire de son intime irrationnalité.
Cet avénement spontané d'une véritable unité, désormais assez constatée, dans le système entier de la philosophie positive, étant maintenant envisagé du point de vue le plus élevé, à la fois historique et dogmatique, vient heureusement dissiper enfin le fatal antagonisme mental qui, depuis vingt siècles, s'oppose de plus en plus à l'état pleinement normal de la raison humaine, où les conceptions relatives à l'homme et celles propres au monde extérieur ont toujours semblé jusqu'ici radicalement inconciliables, tandis que notre solution philosophique les combine irrévocablement, en assignant à chaque classe la juste influence générale, soit scientifique, soit logique, qui convient à sa propre nature, sans jamais altérer ainsi l'harmonie fondamentale. Nous avons directement reconnu, d'abord au quarantième chapitre et puis surtout au cinquante et unième, que l'antipathie graduellement développée entre l'esprit théologique et l'esprit positif ne pouvait avoir, à l'origine, d'autre principe essentiel que la simple inversion mutuelle de l'ordre suivant lequel devaient se succéder ces deux genres de spéculations, respectivement complémentaires, dont chacun tend plus ou moins à dominer l'autre: l'ensemble de notre élaboration historique a fait ensuite hautement ressortir l'intime réalité d'une telle appréciation. La préférence spontanée qu'a dû primitivement acquérir la considération de l'homme, alors seule applicable à l'uniforme explication du monde extérieur, a déterminé, dans la situation correspondante, le caractère nécessairement théologique de la philosophie initiale: au contraire, les notions positives, qui, par une influence continue, explicite ou implicite, ont ultérieurement suscité l'altération toujours croissante de ce système primordial, devaient exclusivement émaner des plus simples études inorganiques, et spécialement de l'astronomie; quoique l'esprit métaphysique, agent naturel de ces modifications successives, en ait souvent dissimulé la véritable source, en se croyant créateur quand il n'était qu'organe. Cet antagonisme élémentaire a réellement présidé, d'après le cinquante-deuxième chapitre, à la transformation du fétichisme en polythéisme, préparée par l'astrolâtrie; mais sa tendance n'a pu devenir distinctement appréciable que dans le passage du polythéisme au monothéisme, où, pour la première fois, l'évolution philosophique a dû exiger une vraie discussion. Alors, nous avons vu, au cinquante-troisième chapitre, la science inorganique, sous une apparence systématique due à l'uniforme prépondérance de la grande entité métaphysique, s'élever directement, en vertu de sa supériorité mentale, contre l'ancienne unité théologique, dès lors intellectuellement dissoute, quoique son aptitude sociale, opposée à l'insuffisance radicale de cette rivale, dût prolonger longtemps encore son ascendant politique: ainsi surgit, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, ce conflit fondamental qui, depuis Aristote et Platon, a dominé l'ensemble de l'évolution humaine, et dont l'élite de l'humanité subit maintenant la dernière influence, comme l'a montré tout le cours de notre opération historique. La troisième phase du moyen âge nous a fait voir, au cinquante-sixième chapitre, ce long antagonisme recevant, dans la mémorable transaction scolastique, une profonde modification, premier symptôme décisif de l'irrévocable décadence de la philosophie initiale, dont l'efficacité sociale venait d'être essentiellement épuisée en constituant le catholicisme, et que les exigences, désormais prépondérantes, du progrès intellectuel, obligeaient à sanctionner, par une incorporation forcée, les prétentions politiques de la philosophie métaphysique, auparavant extérieure au système catholique. Dès lors régulièrement associée à une intronisation précaire, quoique sa participation dût tendre à y devenir de plus en plus exclusive, la profonde impuissance organique de celle-ci n'a jamais pu lui permettre d'éliminer entièrement les conceptions purement théologiques, seule base normale de son autorité générale, et dont elle a dû s'efforcer, au contraire, de maintenir l'empire ultérieur contre l'imminente invasion de l'esprit positif, qui, à partir de cette époque, devait graduellement développer sa commune incompatibilité avec ces deux modes, l'un principal, l'autre accessoire, de l'antique système mental. Quand l'essor continu des connaissances réelles, surtout astronomiques, eut enfin déterminé cette inévitable collision, le célèbre compromis cartésien vint caractériser une situation bien plus évidemment provisoire que la précédente, en proclamant la suprématie directe et définitive de la méthode positive dans toute l'étendue de la philosophie naturelle, sous l'unique réserve d'une vaine présidence laissée encore à la méthode théologico-métaphysique envers les études morales et sociales; brisant ainsi à jamais la fragile unité métaphysique instituée au XIIIe siècle. Cette incohérente position, qui a persisté jusqu'ici, ne comporte certainement d'autre issue, d'après l'ensemble de ma théorie historique, que l'universelle prépondérance de la positivité rationnelle, désormais seule susceptible d'un véritable ascendant général: autrement il faudrait désespérer de la systématisation mentale, et, par suite aussi, de la réorganisation sociale, soit progressive, soit même rétrograde. Mais les impuissantes tentatives opérées, pendant les deux derniers siècles, pour constituer une véritable philosophie positive sous l'impulsion mathématique, devaient cependant disposer la raison publique à regarder cette exclusive solution comme essentiellement impossible. Dans cette douloureuse perplexité, l'extension finale de l'esprit positif aux spéculations morales et sociales, suffisamment accomplie par ce Traité, vient spontanément dénouer une difficulté fondamentale, de toute autre manière inextricable, en assurant une large satisfaction normale aux conditions, dès lors intimement solidaires, de l'ordre et du progrès, soit intellectuels, soit politiques. Ainsi se trouvent essentiellement conciliées désormais, en ce qu'elles renfermaient de légitime, les prétentions opposées soulevées, de part et d'autre, pendant les luttes philosophiques propres à la grande transition moderne, dont les diverses aberrations temporaires sont à la fois expliquées et éliminées. La positivité, que l'impulsion mathématique avait justement en vue d'introduire, quoique par une marche vicieuse, dans toutes les spéculations réelles, y est irrévocablement établie; tandis que la généralité, dont la résistance théologico-métaphysique stipulait, avec raison mais sans force, les indispensables garanties, y devient nécessairement plus complète qu'elle n'a jamais pu l'être auparavant. Par là disparaît enfin la déplorable opposition qui, depuis l'évolution grecque, semblait rendre le progrès intellectuel contradictoire au progrès moral, et qui, en effet, à partir de la transaction scolastique, pendant que les exigences mentales prévalaient graduellement, a fait de plus en plus négliger l'appréciation des besoins moraux; ainsi que le témoigne encore trop souvent la situation actuelle des peuples avancés, où l'éducation de l'individu, reflet nécessaire de celle de l'espèce, est surtout dirigée vers l'essor intellectuel, sans s'inquiéter guère du développement moral. Quoique l'on doive regarder cette funeste division comme ayant été essentiellement inhérente à la nature propre de la transition moderne, elle en a certainement constitué la plus douloureuse condition: et cette grave considération contribuera sans doute à faire convenablement respecter, malgré les déclamations rétrogrades des diverses écoles théologico-métaphysiques, la seule philosophie qui puisse aujourd'hui résoudre effectivement ce désastreux antagonisme. Nous avons reconnu, au chapitre précédent, qu'entre la souveraineté spontanée de la force et la prétendue suprématie de l'intelligence, cette philosophie finale tend à réaliser directement l'universelle prépondérance de la morale, que l'admirable tentative du catholicisme avait, au moyen âge, si noblement proclamée, mais sans pouvoir constituer suffisamment son avénement normal, alors inévitablement subordonné à une philosophie déjà implicitement caduque, dont l'ascendant politique exigeait depuis longtemps que l'évolution mentale se séparât provisoirement de l'évolution morale. Les propriétés morales inhérentes à la grande conception de Dieu ne sauraient être, sans doute, convenablement remplacées par celles que comporte la vague entité de la Nature; mais elles sont, au contraire, nécessairement inférieures, en intensité comme en stabilité, à celles qui caractériseront l'inaltérable notion de l'Humanité, présidant enfin, après ce double effort préparatoire, à la satisfaction combinée de tous nos besoins essentiels, soit intellectuels, soit sociaux, dans la pleine maturité de notre organisme collectif. Cette entière prépondérance normale de la morale devient désormais non moins indispensable à l'efficacité intellectuelle de l'évolution mentale qu'à sa destination sociale: car l'indifférence pour les conditions morales, loin d'être encore motivée par l'urgence supérieure des conditions intellectuelles, constitue maintenant un obstacle croissant à leur réalisation continue, en altérant directement la sincérité et la dignité des efforts spéculatifs, qui tendent aujourd'hui à dégénérer de plus en plus en instrumens d'ambition personnelle, de manière à étouffer graduellement jusqu'au germe des vrais progrès scientifiques.
Pour ne laisser aucune grave incertitude sur ce nœud, fondamental de la philosophie positive, il importe aujourd'hui de dissiper directement, chez tous les bons esprits, la dernière source essentielle des illusions métaphysiques, en faisant spécialement ressortir la véritable nature du point de vue humain, qui, de toute nécessité, doit être éminemment social, et pas seulement individuel: car, sous le rapport statique aussi bien que sous l'aspect dynamique, l'homme proprement dit n'est, au fond, qu'une pure abstraction; il n'y a de réel que l'humanité, surtout dans l'ordre intellectuel et moral. Or la philosophie pleinement théologique, soit polythéique, soit monothéique, est jusqu'ici la seule, à vrai dire, qui ait effectivement satisfait, à sa manière, à cette évidente condition générale; et c'est surtout à cet égard que, malgré son extrême caducité, elle n'a pu être encore suffisamment remplacée. La métaphysique, ancienne, scolastique, ou moderne, n'a jamais osé s'élever au-dessus du simple point de vue individuel, dont elle s'est efforcée, surtout depuis la transaction cartésienne, de consacrer dogmatiquement la prépondérance absolue, comme l'indique journellement son langage caractéristique, rappelant toujours des pensées d'isolement et de concentration personnelle, qui, malgré de vaines prétentions morales, doivent le plus souvent développer des sentimens d'égoïsme. Il en est essentiellement de même, dans l'ordre positif, quoique sous une meilleure forme, pour l'évolution mentale qui, d'abord surgie des études mathématiques et astronomiques, a graduellement tenté, pendant les deux derniers siècles, de constituer une philosophie vraiment nouvelle. En effet, quand la profonde insuffisance philosophique de l'esprit mathématique est devenue pleinement irrécusable, l'esprit biologique proprement dit, dont la positivité rationnelle commençait alors à prendre un essor décisif, s'est efforcé, à son tour, de devenir la base directe et principale de la coordination positive, qui, depuis la fin du XVIIIe siècle, n'a pas cessé d'être ainsi conçue par les savans les plus avancés, comme le témoignent surtout les illustres exemples de Cabanis et de Gall. Ce nouvel effort, dogmatiquement apprécié au quarante-neuvième chapitre, indiquait, sans doute, un véritable progrès, en ce qu'il transportait le centre moderne de la généralisation mentale beaucoup plus près de son siége réel; mais, sauf son utilité passagère, à titre d'intermédiaire d'abord indispensable, ce progrès, radicalement insuffisant, ne saurait directement conduire qu'à une stérile utopie fondée sur une vicieuse exagération des relations nécessaires entre la biologie et la sociologie, et tendrait finalement à éterniser l'antique régime intellectuel, en empêchant le développement propre des saines spéculations sociales, qu'elle tente vainement d'ériger en simple corollaire naturel des études biologiques. De quelque manière, soit métaphysique, soit même positive, que se trouve instituée la science de l'individu, elle doit être, sans doute, isolément impuissante à construire aucune philosophie générale, parce qu'elle reste encore étrangère à l'unique point de vue susceptible d'une véritable universalité. C'est, au contraire, de l'ascendant sociologique que la biologie, comme toutes les autres sciences préliminaires, quoique par une correspondance plus directe et plus étendue, doit exclusivement attendre la consolidation effective de sa propre constitution, scientifique ou logique, jusqu'à présent si incertaine. Séparément envisagée, l'évolution individuelle de l'esprit humain ne peut vraiment dévoiler aucune loi essentielle; elle ne saurait même fournir de précieuses indications ou des vérifications importantes que lorsque son exploration rationnelle est dirigée et interprétée par les inspirations émanées de l'évolution totale de l'humanité, seule à la fois assez réelle et assez complète pour manifester suffisamment la véritable marche de notre intelligence: l'exécution même de ce Traité l'a, j'ose le dire, pleinement démontré; car, quelque utilité que j'y aie souvent tirée de la considération de l'individu, c'est évidemment à l'étude directe de l'espèce que j'ai dû, non-seulement d'abord la pensée fondamentale de ma théorie philosophique, mais ensuite aussi son développement caractéristique.
Ainsi, la phase biologique ne constitue réellement qu'un dernier préambule indispensable, comme l'avaient été auparavant les phases physico-chimique et astronomique, dans l'essor général de l'esprit positif, qui, spontanément issu des simples études mathématiques, a graduellement tendu, pendant les deux derniers siècles, à régénérer toutes nos conceptions élémentaires. Tant qu'il ne s'est point élevé jusqu'au degré sociologique, seul terme naturel de son éducation décisive, il n'a pu suffisamment parvenir à des vues vraiment d'ensemble, propres à lui conférer le droit et le pouvoir de constituer enfin une véritable philosophie moderne, dont l'ascendant normal remplace à jamais l'antique régime mental: mais aussi, quand cette condition finale est convenablement remplie, rien ne saurait empêcher une rénovation fondamentale qui, ardemment désirée et longuement préparée, soit par la plupart des hautes intelligences, soit par les vœux et les dispositions de la raison publique, trouvera même d'involontaires coopérateurs chez ses plus systématiques adversaires, suivant le privilége ordinaire des révolutions directement relatives à la méthode. Cette extrême préparation étant maintenant accomplie, son exacte appréciation générale ressort aisément de sa judicieuse confrontation au grand programme initial si puissamment formulé par Descartes et Bacon, dont les principales espérances philosophiques se trouvent ainsi pleinement consolidées, malgré la sorte d'incompatibilité qui semblait d'abord exister entre les tendances respectives de ces deux éminens législateurs. Nous avons, en effet, reconnu, au cinquante-sixième chapitre, que Descartes s'était systématiquement interdit les études sociales, pour concentrer son effort sur les spéculations inorganiques, où il sentait profondément que devait d'abord s'élaborer la méthode universelle, destinée ensuite à régénérer nécessairement l'ensemble de la raison humaine; tandis que, au contraire, Bacon avait surtout en vue la rénovation des théories sociales, à laquelle il voulait immédiatement rapporter le perfectionnement des sciences naturelles, comme on put le constater nettement chez le grand Hobbes, type essentiel de cette école: en sorte que ces deux élaborations, mutuellement complémentaires, accordaient, l'une aux besoins intellectuels, l'autre aux besoins politiques, une prépondérance trop exclusive, qui devait les rendre pareillement provisoires, quoique très-diversement efficaces, selon nos explications antérieures. Pendant que la conception de Descartes dirigeait, dans la science inorganique, l'essor décisif de la positivité rationnelle, la pensée de Hobbes, après avoir indiqué les premiers germes si méconnus de la véritable science sociale, présidait à l'indispensable ébranlement négatif, sans lequel la commune destination philosophique de cette double évolution ne pouvait être convenablement appréciée. Ainsi s'est réalisée spontanément la convergence nécessaire de ces deux ordres de travaux coexistans, dont l'un devait préparer la vraie position générale de la question finale, et l'autre élaborer la seule voie logique qui pût conduire à sa solution réelle. Mon effort philosophique résulte essentiellement de l'intime combinaison de ces deux évolutions préliminaires, déterminée, sous la lumineuse impulsion de la grande crise sociale, par l'extension simultanée de l'esprit positif aux spéculations les plus rapprochées des études politiques. On voit que cette nouvelle opération consiste surtout à compléter la double opération initiale de Descartes et de Bacon, en satisfaisant à la fois aux deux conditions, également indispensables, mais jusqu'alors trop peu conciliables, entre lesquelles avaient dû se partager les deux principales écoles destinées à préparer graduellement l'avénement définitif de la philosophie positive.
Pour avoir convenablement apprécié l'aptitude nécessaire de cette philosophie à une telle satisfaction combinée des justes exigences respectivement inspirées par les spéculations inorganiques et par les études humaines, il ne nous reste plus qu'à considérer directement envers l'avenir une conciliation ci-dessus envisagée quant au passé et au présent. Sous ce dernier aspect, l'ensemble de ce Traité dispense spontanément de toute discussion relative aux inquiétudes qu'inspirerait l'universelle prépondérance de l'esprit sociologique sur l'altération ou le découragement des diverses branches de la science des corps bruts, et surtout des théories mathématiques: car ces craintes seraient évidemment chimériques, au sujet d'un principe philosophique qui, par sa nature, aussi bien que par son origine, ne peut établir l'indispensable ascendant d'un tel point de vue sans faire invinciblement ressortir, de la même démonstration, comme on a pu le remarquer précédemment, son intime subordination, scientifique et logique, initiale et permanente, à tous les autres points de vue positifs, qui, en vertu de leur moindre complication, lui constituent successivement autant de préambules inévitables, dont aucun ne saurait être gravement négligé sans qu'une pareille suprématie ne fût aussitôt compromise. La déplorable institution actuelle des études morales et politiques, isolées de toutes les connaissances réelles, et dominées par les entités métaphysiques, pourrait, en effet, justifier de semblables alarmes, si la profonde stérilité qui en résulte, malgré l'intérêt majeur du sujet, ne les dissipait suffisamment. Mais il serait, sans doute, aussi injuste qu'absurde, chez les savans, de redouter les mêmes dangers de la part d'un régime tout opposé, qui, maintenant toujours une intime connexité entre les diverses spéculations positives, est si propre, au contraire, à faire mieux ressortir chaque véritable élaboration scientifique, quelque éloignée qu'elle puisse être de l'étude dont la prépondérance continue est aussi indispensable à l'harmonie mentale qu'à l'efficacité sociale. Il faut seulement reconnaître, à ce sujet, que les travaux sans portée et sans conscience, source facile de tant de réputations usurpées, qu'encouragent de plus en plus aujourd'hui le rétrécissement et la dispersion propres à notre déplorable anarchie philosophique, seront alors constamment soumis à une sévère discipline rationnelle, dont les vrais amis des sciences doivent certes désirer déjà l'indispensable avénement, seul apte à contenir de graves et imminentes perturbations. Si, d'ailleurs, comme on n'en saurait douter, une préoccupation spéciale, fondée sur les plus puissans motifs, doit justement tourner, de nos jours, les plus hautes capacités scientifiques, ainsi que la principale attention publique, vers les études sociologiques, jusqu'à ce que la réorganisation moderne soit assez avancée pour être essentiellement laissée à son cours spontané, il n'y a rien là que de pleinement conforme à l'inévitable prépondérance qu'obtient naturellement, à chaque époque, la direction intellectuelle la plus convenable aux besoins correspondans de l'humanité. Quant à la légitime influence continue des diverses sciences sur l'ensemble de l'éducation individuelle, privée ou commune, l'esprit de la nouvelle philosophie doit aussitôt dissiper, à cet égard, encore plus facilement que sous l'aspect précédent, toute inquiétude sérieuse. En effet la théorie sociologique pose immédiatement en principe, à ce sujet, que l'éducation de l'individu doit essentiellement reproduire celle de l'espèce, au moins dans chacune de ses grandes phases successives, d'après l'évidente similitude d'origine, de nature, et de terminaison, malgré l'immense inégalité de vitesse. Ainsi, les mêmes motifs fondamentaux, soit scientifiques, soit logiques, qui, dans le pénible essor de l'humanité, ont exclusivement conféré aux plus simples études inorganiques l'élaboration primitive de la positivité rationnelle, imposent, non moins évidemment, une pareille marche à chaque évolution personnelle, sous peine d'un inévitable avortement, non-seulement en cas de grave négligence de l'un quelconque des divers élémens essentiels, mais aussi par suite de toute forte perturbation de l'ordre nécessaire de leur succession hiérarchique. Directement établi au début de cet ouvrage, ce grand principe, à la fois historique et dogmatique, de la logique positive a été ensuite constamment vérifié à tous les différens degrés de la longue préparation philosophique à laquelle j'ai dû assujettir graduellement le lecteur, comme moi-même, et dont l'ensemble n'en constitue, à vrai dire, qu'une rigide application continue. Les spéculations mathématiques conserveront donc éternellement, pour l'individu, l'inaltérable privilége qu'elles ont temporairement exercé pour l'espèce, de fournir exclusivement le berceau spontané de la positivité rationnelle: les justes exigences des géomètres obtiendront toujours, à cet égard, une indestructible autorité, dont aucune supériorité personnelle ne saurait jamais s'affranchir entièrement, et que consacrera de plus en plus la raison publique, à mesure qu'elle sentira mieux les premiers besoins de l'esprit humain. Mais, complétant cet indispensable principe, on n'oubliera pas qu'un berceau ne saurait être un trône, et que le plus simple degré de l'élaboration positive ne peut aucunement dispenser de poursuivre ses modifications successives envers les différens ordres de phénomènes jusqu'à ce que leur complication croissante ait enfin conduit, l'individu comme l'espèce, au seul point de vue vraiment universel, unique terme, en l'un et l'autre cas, de toute véritable éducation.
Tels sont les divers genres de considérations qui concourent à démontrer l'heureuse aptitude de la philosophie positive à établir, sans aucune inconséquence, une conciliation définitive entre les deux voies intellectuelles, jusqu'ici radicalement antipathiques, qui procèdent à l'enchaînement de nos différentes spéculations, en partant, soit du monde extérieur, soit de l'homme lui-même. En réduisant leurs prétentions opposées à ce qu'elles contiennent de légitime et de permanent, l'une dirige toujours l'essor fondamental du véritable esprit philosophique, l'autre maintient sans cesse le seul principe de liaison propre à constituer une véritable unité mentale. Par là se trouve enfin dissipé irrévocablement le grand antagonisme logique qui, depuis Aristote et Platon, domine l'ensemble de l'évolution humaine, à la fois intellectuelle et sociale, et qui, après avoir été longtemps indispensable à ce double mouvement préparatoire, devient maintenant le plus puissant obstacle à l'accomplissement décisif de sa destination finale, dont l'âge est désormais arrivé.
La discussion difficile et variée que nous venons d'achever était ici nécessaire pour manifester suffisamment l'unité fondamentale que la création de la sociologie vient aujourd'hui constituer spontanément dans le système entier de la vraie philosophie moderne. Après cette démonstration décisive, qui caractérise pleinement l'esprit général propre à une telle philosophie, les autres conclusions essentielles relatives à son appréciation logique doivent aisément ressortir de l'ensemble de ce Traité, en considérant maintenant, d'une manière sommaire mais directe, d'abord la nature et la destination, ensuite l'institution et le développement de la méthode positive, enfin complète et dès lors indivisible; afin que ses divers attributs essentiels, jusqu'ici purement spontanés, acquièrent désormais une consistance convenablement systématique, sous l'uniforme prépondérance du point de vue sociologique.
Envers chacun des différens ordres de phénomènes, nous avons spécialement reconnu que la philosophie positive se distingue surtout de l'ancienne philosophie, théologique ou métaphysique, par sa tendance constante à écarter comme nécessairement vaine toute recherche quelconque des causes proprement dites, soit premières, soit finales, pour se borner à étudier les relations invariables qui constituent les lois effectives de tous les événemens observables, ainsi susceptibles d'être rationnellement prévus les uns d'après les autres. Tant que les effets naturels restent attribués à des volontés surhumaines, les spéculations relatives à l'origine et à la destination des divers êtres doivent seules paraître dignes d'occuper sérieusement notre intelligence, dont elles pouvaient seules, il est vrai, stimuler suffisamment le premier essor contemplatif. Mais, sous l'inévitable décadence ultérieure de l'esprit religieux, à mesure que notre activité mentale trouve un meilleur aliment continu, ces questions inaccessibles sont graduellement abandonnées, et finalement jugées vides de sens pour nous, qui ne saurions réellement connaître que les faits appréciables à notre organisme, sans jamais pouvoir obtenir aucune notion sur la nature intime d'aucun être, ni sur le mode essentiel de production d'aucun phénomène. Quoique cette pleine maturité de la raison humaine soit encore trop récente, et même fort incomplète aujourd'hui, jusque chez les plus saines intelligences, elle a été ici constituée enfin relativement à toutes les classes possibles de conceptions élémentaires, y compris les plus compliquées et les plus universelles: d'ailleurs, l'unanime prépondérance maintenant obtenue par un tel régime logique dans les études les plus simples et les plus parfaites montrait déjà clairement que son insuffisante extension actuelle à des sujets où il doit naturellement devenir plus indispensable, n'est qu'une conséquence passagère de l'enfance plus prolongée des spéculations les plus difficiles.
Cette notion générale de la vraie nature des recherches positives quelconques nous a spontanément conduits, d'après une juste appréciation des conditions essentielles propres à chaque cas scientifique, à déterminer partout les attributions respectives de l'observation et du raisonnement, de manière à éviter également les deux écueils opposés de l'empirisme et du mysticisme, entre lesquels doivent constamment cheminer les connaissances réelles. D'une part, nous avons ainsi consacré la maxime, devenue, depuis Bacon, si heureusement vulgaire, sur la nécessité continue de prendre les faits observés pour base, directe ou indirecte, mais toujours seule décisive, de toute saine spéculation: au point que, comme je l'écrivais, en 1825, dans un travail déjà cité, «Toute proposition qui n'est pas finalement réductible à la simple énonciation d'un fait, ou particulier ou général, ne saurait offrir aucun sens réel et intelligible». Mais, d'une autre part, nous avons pareillement écarté les irrationnelles dispositions, aujourd'hui trop communes, qui réduiraient la science à une stérile accumulation de faits incohérens; car nous avons reconnu, en tous genres, que la véritable science, appréciée d'après cette prévision rationnelle qui caractérise sa principale supériorité envers la pure érudition, se compose essentiellement de lois, et non de faits, quoique ceux-ci soient indispensables à leur établissement et à leur sanction: en sorte qu'aucun fait isolé ne saurait être vraiment incorporé à la science, jusqu'à ce qu'il ait été convenablement lié à quelque autre notion, au moins à l'aide d'une judicieuse hypothèse. Outre que les saines indications théoriques doivent souvent contrôler et rectifier d'imparfaites observations, il est clair que l'esprit positif, sans méconnaître jamais la prépondérance nécessaire de la réalité directement constatée, tend toujours à agrandir, autant que possible, le domaine rationnel aux dépens du domaine expérimental, en substituant de plus en plus la prévision des phénomènes à leur exploration immédiate: le progrès scientifique consiste principalement à diminuer graduellement le nombre des lois distinctes et indépendantes, en étendant sans cesse les liaisons. Toutefois l'insuffisante éducation des savans actuels nous a donné lieu de signaler, à ce sujet, surtout chez les géomètres, une aberration trop commune, radicalement funeste à la véritable rationnalité, par suite d'une vicieuse exagération qui dispose à chercher partout, d'après de vaines hypothèses, une chimérique unité. Le nombre des lois vraiment irréductibles est nécessairement beaucoup plus considérable que ne l'indiquent ces dangereuses illusions, fondées sur une fausse appréciation de notre puissance mentale et des difficultés scientifiques. Une telle unité d'explication constitue non-seulement une absurde utopie envers l'ensemble total de nos diverses connaissances réelles, mais elle restera même toujours impossible à réaliser dans l'intérieur de chaque science fondamentale, isolément envisagée: la branche la plus simple de la philosophie naturelle constitue seule, à cet égard, une exception trop légèrement érigée en type universel, et qui d'ailleurs est fort incomplète, puisque la théorie de la gravitation n'établit aucune liaison générale entre la plupart des données élémentaires relatives aux divers astres de notre monde. Cette tendance abusive vers une systématisation illusoire s'explique aisément d'après les dispositions d'esprit qui ont dû présider, pendant les deux derniers siècles, à l'essor successif des sciences préliminaires, jusqu'à l'avénement de la science finale dans ce Traité; car un pareil effort devait alors, sous de vicieuses inspirations mathématiques, sembler seul propre à procurer au système des connaissances positives une indispensable homogénéité. Mais la prolongation d'une telle aberration serait désormais inexcusable, maintenant que toute intelligence vraiment philosophique peut directement concevoir, par l'universalité nécessaire du point de vue sociologique, l'unique moyen de constituer spontanément cette liaison fondamentale, sans entraver le génie propre de chaque science sous une concentration factice et oppressive. Ainsi, quoique d'heureuses généralisations doivent toujours diminuer le nombre des lois naturelles vraiment indépendantes, il ne faut jamais oublier qu'un tel progrès ne saurait avoir de valeur durable qu'en restant constamment subordonné à la réalité des conceptions, et il serait d'ailleurs peu judicieux d'espérer que nos efforts puissent un jour pousser cette importante réduction aussi loin, à beaucoup près, qu'on le suppose encore communément, d'après une appréciation, nécessairement très-imparfaite, du premier essor de la positivité rationnelle dans les plus simples études préliminaires.
Sous un autre aspect non moins important, et jusqu'ici trop méconnu, la vraie nature des spéculations positives nous a souvent conduits à vérifier, en tous genres, l'heureux accord fondamental de la saine contemplation philosophique avec la marche spontanée de la raison publique. Le régime théologico-métaphysique, plaçant directement l'esprit humain à la prétendue source des explications universelles, a profondément imprimé aux habitudes spéculatives un vain caractère d'élévation chimérique qui les isole radicalement des modestes allures de la sagesse vulgaire, et qui n'est encore que très-imparfaitement rectifié d'après l'essor insuffisant d'une positivité purement partielle. Tandis que la raison commune se bornait à saisir, dans l'observation judicieuse des divers événemens, quelques relations naturelles propres à diriger les plus indispensables prévisions pratiques, l'ambition philosophique, dédaignant de tels succès, attendait d'une lumière surhumaine la solution illusoire des plus impénétrables mystères. Mais, au contraire, la saine philosophie, substituant partout la recherche des lois effectives à celle des causes essentielles, combine intimement ses plus hautes spéculations avec les plus simples notions populaires, de manière à constituer enfin, sauf la seule inégalité du degré, une profonde identité mentale, qui ne permet plus habituellement à la classe contemplative un orgueilleux isolement de la masse active: car chacun conçoit ainsi désormais qu'il s'agit, de part et d'autre, de questions radicalement semblables, finalement relatives aux mêmes sujets, élaborées par des procédés analogues, et toujours accessibles à toutes les intelligences convenablement préparées, sans exiger aucune mystérieuse initiation. Tout ce Traité concourt naturellement à démontrer, à cet égard, d'après les confirmations les plus décisives et les plus variées, que le véritable esprit philosophique consiste uniquement en une simple extension méthodique du bon sens vulgaire à tous les sujets accessibles à la raison humaine, puisqu'on ne saurait douter que, dans un genre quelconque, les inspirations spontanées de la sagesse pratique n'aient seules déterminé graduellement la transformation radicale des antiques habitudes spéculatives, en rappelant toujours les contemplations humaines à leur vraie destination et aux conditions essentielles de leur réalité. La méthode positive est nécessairement, comme la méthode théologique ou métaphysique, l'œuvre continue de l'humanité tout entière, sans aucun inventeur spécial; et ses principaux caractères sont déjà nettement appréciables dès les premières recherches usuelles dirigées vers un but suffisamment déterminé. Prenant toujours pour type fondamental cette sagesse spontanée, constamment recommandée par des succès journaliers, la saine philosophie s'est réellement bornée ensuite à la généraliser et à la systématiser, en l'étendant convenablement aux diverses spéculations abstraites, qu'elle a ainsi successivement régénérées, soit quant à la nature des questions, soit quant au mode de solution. Comme nos observations individuelles conservent nécessairement un certain caractère de personnalité, qui doit être soigneusement écarté de toute contemplation régulière, c'est essentiellement à la raison publique qu'il appartient de déterminer, en un cas quelconque, sous une forme plus ou moins explicite, le champ général de la véritable exploration scientifique, qui ne saurait jamais porter que sur les impressions communes à tous les hommes, abstraction faite des nuances, même normales, particulières à chaque observateur. Il est, en outre, incontestable que l'exploration vulgaire, quoique purement spontanée, fournit toujours le vrai point de départ de toutes les spéculations positives, dont il serait autrement impossible de comprendre ni l'essor initial ni l'unanime propagation finale. Nous avons, en effet, constamment reconnu que les faits les plus communs sont aussi, en tous genres, les plus importans; à tel point qu'une attention prépondérante accordée à des phénomènes extraordinaires constitue maintenant, auprès de tous les bons esprits, un des signes les moins équivoques de l'imperfection des études scientifiques; nous avons pareillement constaté que les plus puissans artifices de la positivité rationnelle résultent primitivement de l'heureuse systématisation de certains procédés logiques naturellement émanés de la sagesse usuelle. Aussi rien n'est-il plus contraire, en un cas quelconque, à la véritable philosophie, que l'élaboration dogmatique, non moins stérile que puérile, des premiers principes de nos connaissances réelles, qui, essentiellement dérivés de l'essor spontané de la raison humaine, ne sauraient, par cela même, jamais donner lieu à aucun traité judicieux. Tel est, entre autres exemples, l'un des motifs généraux les plus propres à vérifier et à expliquer la profonde inanité nécessairement inhérente à la prétendue psychologie moderne; car, outre l'absurde hallucination qui caractérise son mode spécial d'exploration intérieure, elle se propose surtout d'accomplir, envers les phénomènes les plus compliqués, ce degré inopportun d'analyse élémentaire que l'on s'est accordé à éliminer des plus simples études, sans qu'elle ait pu seulement conduire cette vaine investigation jusqu'au niveau des notions inspirées de tout temps, à cet égard, par l'expérience vulgaire. Enfin, outre le point de départ, la raison publique doit aussi établir le but général des spéculations positives, toujours finalement dirigées vers les prévisions relatives aux besoins universels: c'est ainsi que l'immortel fondateur de la vraie science astronomique en avait immédiatement apprécié l'ensemble total comme devant surtout fournir la détermination rationnelle des longitudes, quoiqu'une telle destination ne pût devenir suffisamment réalisable que vingt siècles après Hipparque. Il ne peut donc y avoir d'essentiellement propre aux philosophes, dans l'élaboration positive, que l'institution et le développement des divers procédés intermédiaires susceptibles de lier convenablement les deux termes extrêmes spontanément indiqués par la sagesse universelle. Toute la supériorité réelle du véritable esprit philosophique sur le bons sens vulgaire résulte d'une application spéciale et continue aux spéculations communes, en partant avec prudence du degré initial, et après les avoir ramenées à un état normal de judicieuse abstraction, sans lequel ne sauraient s'accomplir cette généralisation et cette coordination qui constituent la principale valeur des saines théories scientifiques: car, ce qui manque surtout aux intelligences ordinaires, c'est moins la justesse et la pénétration propres à dévoiler d'heureux rapprochemens partiels, que l'aptitude à généraliser des relations abstraites et à établir entre nos différentes notions une parfaite cohérence logique, dont la plupart des hommes sont trop peu touchés, comme le témoigne leur facile résignation à la coexistence prolongée des conceptions les plus contradictoires. Ainsi, d'après ces divers motifs, on ne peut se former une juste idée de l'ensemble effectif des études positives qu'en y voyant, soit dans le passé, soit dans l'avenir, le résultat continu d'une immense élaboration générale, à la fois spontanée et systématique, à laquelle participe nécessairement plus ou moins l'humanité tout entière, seulement devancée par la classe spécialement contemplative. Malgré la spontanéité primitive que nous a tant présentée la philosophie théologique, son essor graduel a dû être surtout attribué aux lumières surnaturelles de quelques organes privilégiés, sans aucune active coopération de la raison publique: en sorte que cette adjonction normale de la masse pensante à l'association scientifique constitue certainement l'un des caractères distinctifs de la philosophie positive, dont il fallait ici convenablement signaler une propriété trop mal appréciée, qui, mieux qu'aucune autre, peut déjà indiquer à quelle intime et familière incorporation sociale est ultérieurement réservé un système spéculatif toujours conçu comme une simple extension de la commune sagesse. On vérifie ainsi de nouveau que le point de vue sociologique est désormais, en tous genres, le seul vraiment philosophique; et chacun sent par là combien doit être impuissante ou vicieuse toute étude relative à la marche de notre intelligence quand on y procède essentiellement du point de vue individuel, encore plus faux à cet égard que sous tout autre aspect humain.
D'après notre appréciation générale de la vraie nature des spéculations positives, soit spontanées, soit systématiques, il est clair que le principe fondamental de la saine philosophie consiste nécessairement dans l'assujettissement continu de tous les phénomènes quelconques, inorganiques ou organiques, physiques ou moraux, individuels ou sociaux, à des lois rigoureusement invariables, sans lesquelles, toute prévision rationnelle étant évidemment impossible, la science réelle demeurerait bornée à une stérile érudition. Quoique nous ayons vu les premiers germes de ce grand principe coexister implicitement avec l'exercice primordial de la raison humaine, qui, en aucun temps, n'a pu être entièrement soumise au régime théologique, nous avons cependant reconnu que son essor décisif a dû être beaucoup plus tardif que ne le fait aujourd'hui supposer une heureuse vulgarisation, résultat final de vingt siècles de pénible élaboration. Pendant la longue enfance de l'humanité, les phénomènes, partiels ou secondaires, envers lesquels on n'a jamais pu méconnaître l'existence de certaines règles constantes, constituent assurément une simple exception, dont l'importance spéculative est loin de correspondre à son utilité pratique, et qui d'ailleurs est alors fréquemment altérée par l'arbitraire intervention des volontés dirigeantes. Un tel essor n'a pu vraiment surgir qu'envers les plus simples conceptions géométriques, et d'abord même numériques, qui, vu leur abstraction supérieure et leur apparente inutilité, avaient dû être spontanément soustraites à l'empire explicite et spécial des croyances théologiques: il n'a pu ensuite acquérir une véritable valeur philosophique qu'en s'étendant graduellement aux contemplations astronomiques, si naturellement destinées jusqu'ici, comme je l'ai montré, à annoncer, dans leurs principales phases logiques, les plus grandes révolutions mentales de l'humanité. Malgré l'extrême imperfection de cette première extension capitale, alors bornée à la seule géométrie céleste, tandis que la mécanique céleste devait rester longtemps encore à l'état purement théologique, sa réaction générale, développée par de puissantes analogies métaphysiques, a néanmoins constitué, au fond, d'après notre théorie historique, le principal motif intellectuel de cette importante réduction du polythéisme en monothéisme, qui a commencé l'inévitable décadence chronique de la philosophie initiale. Toutefois c'est seulement sous l'ascendant universel d'une telle concentration religieuse que le principe des lois invariables a pu d'abord acquérir directement une véritable et active popularité, surtout quand il a pu être introduit, pendant la dernière phase du moyen âge, dans les spéculations physico-chimiques, à l'aide des conceptions alchimiques et astrologiques, suivant les explications du cinquante-sixième chapitre. La grande transaction scolastique a dès lors consacré cette puissance naissante, en faisant désormais prévaloir cette célèbre notion transitoire qui subordonne à des règles constantes le développement effectif de la volonté directrice, ainsi spontanément éliminée de tous les phénomènes où de telles règles ont pu être successivement découvertes. Cet ingénieux artifice a protégé jusqu'ici tout l'essor ultérieur du principe positif, qui, après avoir graduellement obtenu, pendant les deux derniers siècles, une prépondérance incontestée envers les différentes études inorganiques, a finalement prévalu aussi, de nos jours, dans la science de l'homme individuel, même intellectuel et moral. Néanmoins l'intime connexité d'une telle science, surtout sous ce dernier aspect, avec celle du développement social, n'a pu permettre que l'invariabilité des lois naturelles y fût suffisamment sentie, soit chez la masse pensante, soit même chez les organes spéculatifs, tant que l'évolution totale de l'humanité n'était pas encore assujettie à une semblable élimination directe des volontés providentielles, ce qui n'a été réellement accompli que par ce Traité. C'est seulement d'après cette ébauche successive des lois effectives envers tous les ordres essentiels de phénomènes, que ce principe fondamental peut obtenir assez d'ascendant pour devenir la base directe et exclusive d'une philosophie vraiment nouvelle, vu l'irrésistible puissance des analogies, dès lors pleinement rationnelles, qui font concevoir à tous les bons esprits la vérification ultérieure d'une pareille hypothèse envers les phénomènes où elle n'a pu jusqu'ici être spécialement confirmée, malgré leur évidente prépondérance numérique. Tant que cette condition, aussi difficile qu'indispensable, n'était pas suffisamment remplie, surtout envers les phénomènes qui absorbent justement aujourd'hui l'attention universelle, il fallait peu compter sur la faible puissance d'une vague argumentation métaphysique, qui avait prématurément tenté d'établir à priori l'existence générale des lois naturelles, sans pouvoir en signaler aucun germe décisif dans les cas les plus importans; ce qui certainement ne permettait pas d'y combattre avec succès l'énergique entraînement des habitudes antérieures. Mais, au contraire, cette détermination naissante des lois propres aux événemens les plus complexes et les plus intéressans, quelque imparfaite qu'elle doive être encore, ne laissera plus subsister désormais aucun doute raisonnable quant à l'entière généralité d'un tel principe, dont l'ascendant philosophique, dès lors pleinement secondé par la tendance naturelle de l'esprit moderne vers cet état normal, deviendra bientôt irrésistible auprès de tous les hommes sensés. Dans cette nouvelle situation, l'influence prolongée des croyances monothéiques, qui avaient d'abord tant facilité ce grand mouvement logique, surtout depuis la modification scolastique, constitue réellement aujourd'hui le seul obstacle essentiel à la plénitude de son accomplissement universel, en conservant toujours la possibilité d'une arbitraire intervention qui vienne brusquement changer, sous un aspect quelconque, l'ordre fondamental. Sans une telle arrière-pensée continue, nécessairement inhérente à toute philosophie théologique, même réduite à sa plus extrême simplification, la raison moderne aurait déjà entièrement cédé à la conviction spontanée que doit produire, à ce sujet, le cours journalier d'une foule d'événemens de tous genres régulièrement accomplis selon nos prévisions rationnelles. Toutefois la découverte naissante des lois sociologiques doit aussi dissiper naturellement cette extrême opposition d'une philosophie expirante, en ôtant directement aux explications providentielles l'unique domaine important qui leur fût effectivement resté depuis la transaction cartésienne. C'est ainsi que la création finale de la sociologie pouvait seule à la fois compléter et consolider aujourd'hui la grande révolution mentale graduellement déterminée, à cet égard, par les diverses sciences préliminaires. En même temps, cette fondation décisive, qui institue spontanément le nouveau système philosophique, perfectionne beaucoup la notion générale des lois naturelles envers tous les phénomènes antérieurs, en assurant à ces différentes lois une indépendance directe suffisamment conforme au vrai génie des études correspondantes. Sous la vicieuse impulsion mathématique qui avait dû présider, pendant les deux derniers siècles, au premier essor philosophique de l'esprit positif, ce principe fondamental ne semblait être, dans les sciences supérieures, qu'une conséquence détournée, de plus en plus éloignée et de moins en moins énergique, des inspirations émanées des sciences inférieures: tandis que maintenant sa réalisation immédiate en un cas évidemment inaccessible à l'empire des conceptions mathématiques doit naturellement réagir sur tous les autres, en y faisant uniformément sentir que chaque ordre essentiel de phénomènes a nécessairement ses lois propres, outre celles qui résultent de ses relations véritables avec les ordres moins compliqués et plus généraux, suivant les règles de la saine hiérarchie scientifique. Les hautes spéculations sociologiques pouvaient donc seules développer convenablement et conduire enfin jusqu'à sa pleine maturité le sentiment universel des lois invariables, d'abord inspiré par les simples théories mathématiques, désormais philosophiquement réduites à leur domaine normal.
Considérées maintenant quant à leur nature scientifique, ces lois, quoique toujours également aptes à la prévision rationnelle qui les caractérise nécessairement, donnent lieu, en général, à une distinction importante, utilement appliquée dans toutes les parties de ce Traité, selon que les relations ainsi consacrées ont pour objet la similitude ou la succession des phénomènes correspondans. Nos explications positives se réduisent constamment, en effet, à lier entre eux les divers phénomènes, tantôt comme semblables, tantôt comme successifs, sans que nous puissions d'ailleurs rien constater réellement, à cet égard, au delà du fait invariable d'une telle similitude, ou d'une telle succession, dont la source et le mode doivent rester à jamais impénétrables. La connaissance effective de ces analogies ou de ces filiations suffit pleinement pour atteindre le véritable but de toute saine contemplation de la nature; puisque les phénomènes peuvent être dès lors, d'une part éclaircis, d'une autre part prévus, les uns d'après les autres: on sait, du reste, que cette prévision peut indifféremment s'appliquer au présent, ou même au passé, aussi bien qu'à l'avenir, en conservant toujours un caractère identique, consistant à connaître les événemens indépendamment de leur observation directe, et seulement en vertu de leurs relations mutuelles. Cette distinction générale entre les lois d'assimilation et les lois de succession a été surtout employée dans ce Traité sous une autre forme plus usuelle, d'ailleurs essentiellement équivalente, en y distinguant l'étude statique et l'étude dynamique d'un sujet quelconque, envisagé, tantôt quant à l'existence, tantôt quant à l'activité. En attachant trop d'importance aux dénominations habituelles, on croirait d'abord émanée de la science mathématique une considération logique qui n'a pu y être convenablement étendue que par une sorte de réaction philosophique: il est clair que les expressions caractéristiques pouvaient être également empruntées à l'art musical, qui fournit, à cet égard, encore plus naturellement, une heureuse comparaison, d'après un pareil contraste élémentaire de l'harmonie à la mélodie. Abstraction faite de toute formule, c'est assurément en mathématique que cette importante distinction est, au contraire, le moins prononcée, puisqu'elle ne saurait aucunement y convenir à la géométrie proprement dite, où il ne s'agit jamais que de relations de coexistence, et qui cependant constitue, à tous égards, la principale partie du domaine mathématique: elle ne commence à s'appliquer que dans la mécanique, d'où dérivent les termes consacrés, mais dont l'essor scientifique a été beaucoup trop tardif pour avoir pu réellement inspirer une telle notion. Graduellement développée par les parties supérieures de la philosophie naturelle, l'étude des corps vivans, d'où elle est évidemment émanée, peut seule en manifester suffisamment les vrais caractères, d'après la distinction spontanée entre l'organisation et la vie. Toutefois son établissement ne peut être complété que dans la science sociologique, qui, manifestant au plus haut degré une telle division, y ajoute naturellement une haute destination pratique, en la faisant exactement correspondre au contraste élémentaire des idées d'ordre aux idées de progrès.
Appréciées, enfin, quant à leur institution logique, les lois réelles nous ont offert une autre distinction générale, selon que leur source essentielle est expérimentale ou rationnelle. Quoiqu'un vain orgueil dogmatique ait souvent tenté de flétrir la première voie par une injuste accusation d'empirisme, qui, au fond, conviendrait fréquemment davantage à la seconde, puisque le raisonnement peut devenir, en certains cas, tout aussi routinier que l'observation est supposée l'être, nous avons reconnu que cette diversité nécessaire n'influe aucunement ni sur la certitude, ni sur l'utilité, ni même sur la vraie dignité philosophique des lois correspondantes, pourvu qu'elles soient, de part et d'autre, suffisamment constatées, et d'ailleurs toujours établies d'après le mode le plus convenable à la nature du sujet. Chacune des six sciences fondamentales nous a présenté d'éminens exemples de ces deux marches opposées, mutuellement complémentaires; malgré les préjugés de nos géomètres, il n'y a certes pas moins de vrai génie scientifique dans la découverte de Kepler que dans celle de Newton: il est d'ailleurs évident que les lois initiales de la mécanique rationnelle, et celles même de la géométrie, reposent uniquement sur une judicieuse observation, trop souvent troublée par une vicieuse argumentation. On sait, du reste, que la perfection logique, qu'il faut constamment avoir en vue, sans qu'elle soit toujours réalisable, consiste surtout, sous cet aspect, à confirmer pleinement par l'une de ces voies ce qui a dû être trouvé par l'autre: cependant chaque science renferme assurément plusieurs notions essentielles qui ne peuvent résulter que d'un seul des deux procédés, sans être, à ce titre, moins certaines, quand toutes les conditions ont été convenablement remplies. Les avantages respectifs de ces deux modes varient beaucoup suivant la nature des cas scientifiques: il faut, autant que possible, préférer habituellement la déduction pour les recherches spéciales, et réserver l'induction pour les seules lois fondamentales, afin de mieux constituer la systématisation positive. Si l'abus de la seconde tend directement à faire dégénérer la science en une confuse accumulation de lois incohérentes, il est pareillement incontestable que l'emploi exagéré de la première altère nécessairement l'utilité, la netteté, et même la réalité de nos spéculations quelconques. Quant aux ressources comparatives que possèdent, à ce double titre, les différentes sciences fondamentales, elles sont certainement beaucoup moins inégales que ne l'indique vulgairement une fausse appréciation philosophique, maintenant inspirée surtout par d'orgueilleux préjugés mathématiques. D'une part, en effet, les sciences supérieures, d'après l'excessive complication de leurs phénomènes, présentant plus de difficultés à la déduction, semblent moins accessibles à la voie rationnelle que ne doivent l'être les sciences inférieures, où l'extrême simplicité du sujet permet aisément de prolonger davantage l'argumentation positive. Mais, en même temps, la dépendance nécessaire des études les plus complexes envers les plus générales, suivant notre théorie hiérarchique, doit naturellement procurer, dans les premières, quand elles sont convenablement cultivées par des intelligences vraiment dignes de cette haute mission, une importance bien plus capitale aux considérations à priori dérivées des sciences antérieures, et dont la judicieuse introduction conduit alors à rendre essentiellement déductives la plupart des notions fondamentales, qui ne peuvent être qu'inductives dans les sciences plus isolées. Quoique une telle compensation soit loin de suffire, et que les diverses sciences ne puissent néanmoins, comme je l'ai tant expliqué, comporter une égale perfection, elles peuvent toutefois devenir ainsi essentiellement équivalentes, soit en positivité, soit même en rationnalité: une juste comparaison ne saurait, à cet égard, uniquement reposer sur l'appréciation effective de notre état présent, trop rapproché de l'essor initial des études les plus difficiles, qui sont encore si imparfaitement instituées, tandis que les plus faciles ont acquis depuis longtemps un caractère beaucoup moins éloigné de leur vraie constitution finale. Il faut d'ailleurs, à ce sujet, considérer aussi, en sens inverse, que cette formation plus récente des sciences supérieures ne leur est pas entièrement désavantageuse, puisqu'elle y doit naturellement permettre un plus libre et plus complet ascendant du véritable esprit philosophique, en ne développant les habitudes mentales correspondantes que lorsque l'éducation générale de la raison humaine est réellement plus avancée; outre que la position encyclopédique d'un tel ordre de spéculations y doit susciter spontanément un sentiment plus étendu et plus réel de l'ensemble de la méthode positive. Tous les penseurs qui sauront assez s'affranchir de nos préjugés scientifiques pour établir, à ces divers titres, une judicieuse comparaison philosophique entre les deux termes extrêmes de la vraie hiérarchie spéculative, reconnaîtront finalement, j'ose le dire, d'après un sage examen respectif, que la science sociologique, quoique créée seulement par ce Traité, peut déjà rivaliser, non de précision et de fécondité, mais de positivité et de rationnalité, avec la science mathématique elle-même, soit par une plus parfaite émancipation de toute influence métaphysique, soit surtout en vertu d'une solidarité plus satisfaisante, dans une étude dont l'immensité et la difficulté n'empêchent pas la réduction spontanée à une véritable unité, comme je crois l'avoir suffisamment constaté en déduisant d'une seule loi fondamentale l'explication générale de chacune des grandes phases successives propres à l'ensemble de l'évolution humaine. Si l'on a convenablement égard aux diversités nécessaires, on trouvera que les sciences préliminaires n'offrent, sous ce rapport, rien de vraiment comparable, sauf la parfaite systématisation accomplie par Lagrange dans la théorie de l'équilibre et du mouvement, relativement à un sujet bien moins difficile et beaucoup mieux préparé; ce qui doit manifester l'aptitude naturelle de la science finale à une coordination plus complète, malgré sa fondation récente, et nonobstant la complication transcendante de ses phénomènes, par la seule efficacité de sa position normale à l'extrémité supérieure de la véritable échelle encyclopédique.
Cette appréciation fondamentale de la philosophie positive comme ayant toujours pour objet l'étude des lois invariables, soit d'harmonie, soit de succession, à la fois expérimentales et rationnelles, propres aux divers ordres de phénomènes, nous a partout conduits à faire spécialement ressortir les deux caractères corrélatifs, l'un logique, l'autre scientifique, qui, en un sujet quelconque, distinguent le plus profondément une telle manière de philosopher. Le premier consiste surtout dans la prépondérance nécessaire et universelle, mais d'ailleurs directe ou indirecte, de l'observation sur l'imagination, contrairement au régime philosophique initial. Tant que l'état franchement théologique a suffisamment persisté, c'est-à-dire jusqu'au plein ascendant du monothéisme, les enquêtes inaccessibles dont l'esprit humain était habituellement préoccupé se trouvaient nécessairement dirigées par des révélations plus ou moins explicites, où l'imagination avait seule essentiellement part, sans que l'observation y pût même exercer aucun contrôle capital et continu, puisque le sentiment général de l'existence des lois naturelles n'avait alors acquis aucune consistance rationnelle. En passant à l'état éminemment métaphysique, qui a commencé à prévaloir aussitôt après l'entier développement social du monothéisme, l'imagination pure n'est plus souveraine, mais la véritable observation ne l'est pas encore; c'est l'argumentation proprement dite qui domine l'ensemble du régime philosophique, où le raisonnement s'exerce, non sur des fictions, ni sur des réalités, mais sur de simples entités. Dans cette situation transitoire, la nature des principales recherches n'ayant pas changé, et la marche étant seulement transformée, d'équivalentes considérations à priori, indépendantes de toute observation, continuent à diriger les hautes spéculations, quoique sous une forme plus abstraite, pendant que s'accumulent les faits secondaires destinés à permettre ensuite une meilleure alimentation mentale. L'exorbitante prolongation de ce régime vague et équivoque constitue le plus grand danger propre au développement de la raison moderne, qui ne peut plus sérieusement redouter les fictions théologiques, tandis qu'elle peut être, au contraire, fort entravée, à tous égards, par ces entités métaphysiques, dont l'empire, moins consistant, mais plus spécieux, présente une apparence de rationnalité susceptible de séduire les intelligences qu'un convenable exercice positif n'a pas suffisamment raffermies. Nous avons constaté, même en mathématique, surtout envers la théorie du mouvement, combien l'abus du raisonnement, symptôme invariable d'une telle transition, y a longtemps empêché la connaissance des plus importantes vérités scientifiques, et altère encore gravement leur appréciation habituelle. L'ensemble de la méthode positive est si mal compris des savans actuels, par suite d'une culture trop dispersive, qu'il n'est, malheureusement, pas superflu de signaler directement aujourd'hui la prépondérance continue de l'observation sur l'imagination comme le principal caractère logique de la saine philosophie moderne, en tant que dirigeant nos recherches, non vers les causes essentielles, mais vers les lois effectives, des divers phénomènes naturels: car, sans être désormais immédiatement contesté, ce principe fondamental reste souvent méconnu dans les travaux spéciaux. Quoique les différens ordres de spéculations réelles accordent, sans doute, à l'imagination une haute participation active, nous l'y avons cependant toujours vue nécessairement subordonnée à l'observation, c'est-à-dire constamment employée à créer ou à perfectionner les moyens de liaison entre les faits constatés; mais le point de départ ni la direction ne sauraient, en aucun cas, lui appartenir. Même quand nous procédons vraiment à priori, il est clair que les considérations générales qui nous guident ont été primitivement fondées, soit dans la science correspondante, soit dans une autre, sur la simple observation, seule source de leur réalité et aussi de leur fécondité. Voir pour prévoir, tel est le caractère permanent de la véritable science; tout prévoir sans avoir rien vu, ne peut constituer qu'une absurde utopie métaphysique, encore trop poursuivie.
À cette appréciation logique correspond naturellement, sous l'aspect scientifique, la substitution nécessaire du relatif à l'absolu, comme constituant aujourd'hui l'attribut le plus décisif du vrai génie philosophique. Dans toutes les parties actuelles de la philosophie naturelle, nous avons toujours vu cette grande et heureuse transformation résulter spontanément d'un essor suffisant de la positivité rationnelle; et nous l'avons ensuite étendue irrévocablement au seul ordre essentiel de phénomènes qui ne l'eût pas encore manifestée. En résultat commun de cette double élaboration, il ne reste donc plus ici qu'à caractériser sommairement le profond contraste général qui existe directement, à ce sujet, entre la philosophie pleinement positive et l'ancienne philosophie théologico-métaphysique. Celle-ci, en effet dans les diverses phases qu'elle a dû successivement offrir, et même à l'état métaphysique le moins éloigné de l'état positif, conserve sans cesse cette tendance invincible aux notions absolues qui doit naturellement convenir à toute recherche quelconque de la cause proprement dite et du mode essentiel de production des divers phénomènes. Rien ne pouvant mieux caractériser les natures vraiment éminentes que leurs efforts instinctifs pour surmonter spontanément une vicieuse direction fondamentale, le plus grand des métaphysiciens modernes, l'illustre Kant, a noblement mérité une éternelle admiration en tentant, le premier, d'échapper directement à l'absolu philosophique par sa célèbre conception de la double réalité, à la fois objective et subjective, qui indique un si juste sentiment de la saine philosophie. Mais cet heureux aperçu, privé de toute active consistance scientifique, par suite du stérile isolement où la métaphysique se trouvait partout radicalement placée depuis la transaction cartésienne, suivant les explications directes du cinquante-sixième chapitre, ne pouvait aucunement suffire à instituer une philosophie vraiment relative: aussi l'absolu, que ce puissant penseur avait, à certains égards, implicitement contenu, n'a pas tardé à reprendre naturellement, chez ses divers successeurs, son ancienne prépondérance, même plus dogmatiquement formulée, et que peut seul détruire l'ascendant final de l'esprit philosophique graduellement émané de l'évolution scientifique proprement dite. Or, rien de vraiment décisif n'était possible à cet égard, tant que cette évolution n'était pas convenablement étendue jusqu'aux spéculations sociales, soit parce qu'elle restait encore trop incomplète, soit surtout parce qu'elle n'affectait pas les seules conceptions pleinement universelles. Mais cette condition finale étant désormais suffisamment réalisée par ce Traité, l'irrévocable décadence de toute philosophie absolue ne peut plus être aucunement empêchée, en un siècle dont l'esprit dominant est d'ailleurs si contraire à son antique ascendant, même chez les populations où la déplorable influence mentale du protestantisme a dû gravement entraver l'essor de la philosophie positive, en prolongeant et aggravant spécialement la transition métaphysique. D'abord, l'ensemble des études inorganiques nous a clairement démontré, à tous égards, que toutes les notions sur le monde extérieur, où l'homme n'intervient que comme spectateur de phénomènes indépendans de lui, sont essentiellement relatives, comme nous l'avons surtout remarqué envers celle qui semblait le plus justement devoir conserver un caractère absolu, c'est-à-dire la pesanteur. Ensuite, la saine philosophie biologique nous a fait sentir, en restant au point de vue élémentaire de l'homme individuel, que les opérations mêmes de notre intelligence, en qualité de phénomènes vitaux, sont inévitablement subordonnées, comme tous les autres phénomènes humains, à cette relation fondamentale entre l'organisme et le milieu, dont le dualisme constitue, à tous égards, la vie, suivant les explications directes du quarantième chapitre, spécialement complétées, sous ce rapport, au quarante-cinquième. Ainsi, toutes nos connaissances réelles sont nécessairement relatives, d'une part au milieu en tant que susceptible d'agir sur nous, et d'une autre part à l'organisme en tant que sensible à cette action: en sorte que l'inertie de l'un ou l'insensibilité de l'autre suppriment aussitôt ce commerce continu d'où dépend toute notion effective; ce qui est surtout sensible dans les cas où la communication s'opère par une seule voie, comme je l'ai noté, en philosophie astronomique, envers les astres obscurs, ou chez les individus aveugles. Toutes nos spéculations quelconques sont donc à la fois profondément affectées, aussi bien que tous les autres phénomènes de la vie, par la constitution extérieure qui règle le mode d'action, et par la constitution intérieure qui en détermine le résultat personnel, sans que nous puissions jamais établir, en chaque cas, une exacte appréciation partielle de l'influence uniquement propre à chacun de ces deux inséparables élémens de nos impressions et de nos pensées. C'est à l'équivalent très-imparfait de cette conception biologique que Kant était seulement parvenu, à sa manière, avec les divers inconvéniens graves, quant à la netteté et surtout à l'efficacité, qui restaient inhérens à sa marche métaphysique. Mais un tel pas, même mieux accompli, ne saurait évidemment suffire, puisqu'il ne concerne qu'une appréciation purement statique de l'intelligence individuelle; ce qui constitue un point de vue beaucoup trop éloigné de la réalité philosophique pour pouvoir déterminer, à cet égard, aucune révolution décisive. Il était donc indispensable de s'élever enfin directement jusqu'à la saine appréciation dynamique de l'intelligence collective de l'humanité, convenablement envisagée dans l'ensemble de son développement continu; ce qui doit certainement caractériser à ce sujet le seul état vraiment normal, désormais atteint dans ce Traité par la création de la sociologie, d'où dépend aujourd'hui l'entière élimination de l'absolu. C'est uniquement alors que l'indication biologique se trouve complétée et fécondée, en faisant sentir que, dans le grand dualisme élémentaire entre l'intelligence et le milieu, le premier terme est nécessairement assujetti aussi à des phases successives, et surtout en dévoilant la loi fondamentale de cette évolution spontanée. Ainsi l'aperçu statique montrait seulement que nos conceptions seraient modifiées si notre organisation changeait, autant que par l'altération du milieu; mais comme, en réalité, ce changement organique est purement fictif, l'absolu n'était qu'imparfaitement ôté, puisque l'immuable semblait rester. Notre théorie dynamique, au contraire, prend directement en considération prépondérante le développement graduel auquel est évidemment assujettie, sans aucune transformation d'organisme, l'évolution intellectuelle de l'humanité, et dont l'influence continue n'avait pu être écartée que d'après une vicieuse abstraction métaphysique, constituant tout au plus un degré transitoire, mais entièrement incompatible avec l'état normal des conclusions philosophiques. Ce dernier effort est donc seul susceptible d'une pleine et active efficacité contre la philosophie absolue: s'il était possible que je me fusse mépris sur la véritable loi de la grande évolution humaine, il n'en pourrait résulter rationnellement que la nécessité d'établir une meilleure doctrine sociologique, et je n'en aurais pas moins irrévocablement constitué, à ce sujet, l'unique méthode susceptible de conduire à la connaissance positive de l'esprit humain, désormais envisagé dans l'ensemble de ses conditions nécessaires, et non dans la situation vague et chimérique à laquelle s'est toujours arrêtée la marche métaphysique. La prétendue immuabilité mentale étant ainsi écartée, la philosophie relative se trouve directement constituée; car nous avons été conduits par là à concevoir habituellement, en tous genres, les théories successives comme des approximations croissantes d'une réalité qui ne saurait jamais être rigoureusement appréciée, la meilleure théorie étant toujours, à chaque époque, celle qui représente le mieux l'ensemble des observations correspondantes, suivant la tendance spontanée, aujourd'hui heureusement familière aux bons esprits scientifiques, à laquelle la philosophie sociologique se borne à ajouter une complète généralisation, et dès lors une consécration dogmatique.
En même temps, cette appréciation finale doit spontanément dissiper les craintes sérieuses qu'avait dû souvent inspirer jusqu'ici une élimination prématurée et mal conçue de l'absolu philosophique, d'après d'insuffisans aperçus métaphysiques, qui, si leur influence pratique n'eût pas été essentiellement contenue par la rectitude naturelle de la raison commune, pouvaient conduire aux plus dangereuses aberrations, en ôtant toute consistance à nos opinions quelconques, ainsi livrées, en apparence, à des fluctuations arbitraires et indéfinies, sans aucun principe de fixité. D'abord, sous l'aspect statique, il est certain que plusieurs écoles ont vicieusement exagéré l'influence nécessaire des diversités organiques sur les conceptions mentales, en rapportant au mode les variations toujours bornées au degré. Si l'on considère l'ensemble des organismes possibles, soit effectifs, soit même fictifs, on reconnaît aisément que, quoique le monde ne doive pas sans doute être entièrement identique pour tous les animaux, les connaissances réelles propres aux diverses races ont cependant un fond essentiellement commun, qui est seulement plus ou moins apprécié par des entendemens plus ou moins parfaits mais radicalement homogènes. Cette conformité nécessaire est incontestable pour la partie expérimentale de chaque notion, puisque nos impressions personnelles n'y servent surtout que d'intermédiaires indispensables à la manifestation des rapports externes; et elle est assurément encore plus évidente pour la partie purement rationnelle, puisque les diverses intelligences ne sauraient aucunement différer quant à la nature élémentaire des déductions ou des combinaisons, malgré leur aptitude très-inégale à les former ou à les prolonger. On ne pourrait méconnaître cette universalité fondamentale des lois intellectuelles, sans être pareillement conduit à nier aussi celle de toutes les autres lois biologiques, aujourd'hui scientifiquement établie. Ainsi, le monde réel est, sans doute, moins bien connu, sauf à quelques égards secondaires, par les autres animaux, même les plus élevés, que par notre espèce, comme il pourrait l'être encore mieux par des êtres plus parfaits, que l'on imaginerait propres à faire des observations plus complètes ou plus exactes et des raisonnemens plus généraux ou plus suivis: mais, en tous ces cas, le sujet des études et le fond des conceptions restent nécessairement identiques, quelle que puisse être la diversité des degrés, toujours analogue à celle que nous apercevons journellement chez les différens hommes, et seulement beaucoup plus prononcée; les maladies mentales elles-mêmes n'altèrent pas essentiellement cette identité nécessaire. En second lieu, sous l'aspect dynamique, il est clair que les variations continues des opinions humaines, selon les temps ou suivant les lieux, n'affectent pas davantage une telle uniformité radicale, puisque nous connaissons maintenant la loi fondamentale d'évolution à laquelle est assujetti le cours, en apparence arbitraire, de ces diverses mutations. Le spectacle de ces grands changemens n'a pu faire croire à l'incertitude totale de nos connaissances quelconques que par suite même de la prépondérance, jusqu'ici plus ou moins persistante, d'une philosophie essentiellement absolue, qui ne permettait pas de concevoir la vérité sans l'immuabilité. Une autre conséquence, plus fréquente et non moins funeste, de ce vicieux régime intellectuel, se trouve pareillement dissipée par la philosophie positive, toujours sagement relative, sous l'ascendant universel de l'esprit sociologique: c'est la tendance, aujourd'hui si commune, surtout chez les hommes éclairés, à une absurde exagération de la supériorité propre à la raison moderne, en interprétant la plupart des opinions antérieures de l'humanité comme l'indice d'une sorte d'état chronique d'aliénation mentale qui aurait persisté jusqu'à ces derniers siècles, sans que d'ailleurs on s'inquiète davantage de motiver sa cessation que son origine. Cette irrationnelle disposition, principal fondement logique des conceptions purement révolutionnaires, et qui empêche directement toute saine appréciation de l'ensemble de l'évolution humaine, a été spontanément rectifiée, dans ce Traité, d'après l'élaboration historique qui nous a constamment représenté, au contraire, non-seulement les théories successives de chaque science réelle, mais même les croyances monothéiques, polythéiques, ou fétichiques, les plus opposées à nos lumières actuelles, comme ayant toujours constitué, au temps de leur avénement, et ensuite pour une certaine durée, le meilleur système compatible avec l'âge correspondant du développement humain, c'est-à-dire la moins imparfaite approximation qui fût alors possible de cette vérité fondamentale dont nous sommes seulement plus rapprochés aujourd'hui, quoique notre nature, ni aucune autre quelconque, n'y puisse jamais rigoureusement parvenir. La saine philosophie, restituant enfin à notre intelligence ce mouvement normal sans lequel, à aucun égard, on ne saurait concevoir la vie, explique donc le cours général des opinions humaines pendant les diverses phases successives qui devaient préparer notre virilité mentale, d'après le même principe nécessaire d'une harmonie croissante entre les conceptions et les observations, qui nous fait journellement sentir la réalité progressive de nos différentes notions positives, depuis que la recherche des lois commence à prévaloir sur celle des causes. C'est ainsi que l'esprit sociologique pouvait seul constituer une philosophie éminemment relative, en rendant toujours prépondérante la considération universelle d'une évolution fondamentale, assujettie à une marche déterminée, et dominant, à chaque époque, l'ensemble de nos pensées quelconques; de manière à permettre désormais de concilier suffisamment les plus antipathiques systèmes en rapportant chacun à la situation correspondante, sans jamais compromettre cependant l'indispensable énergie du jugement final par les dangereuses inconséquences d'un vain éclectisme, qui aspire si étrangement à conduire aujourd'hui le mouvement intellectuel, tandis que lui-même, dépourvu de toute direction générale, oscille constamment jusqu'ici entre l'absolu et l'arbitraire, également consacrés dans ses irrationnelles abstractions. Le spectacle des grandes variations dogmatiques, encore si dangereux à contempler pour tant d'intelligences mal affermies, est dès lors irrévocablement converti, d'après une judicieuse appréciation historique, en source directe et continue de l'harmonie la plus durable et la plus étendue.
Après avoir suffisamment caractérisé, sous les divers aspects essentiels, la vraie nature générale de la philosophie positive, il faut maintenant compléter cette détermination fondamentale par un examen plus immédiat de sa destination permanente, successivement considérée, soit dans l'individu, soit surtout dans l'espèce, d'abord quant à la vie spéculative, ensuite quant à la vie active.